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POUR UNE LINGUISTIQUE DE L’ENONCIATION 5, parfois introuvables ou épuisés, certains des ra ‘rouvent enfin sans nul doute, £01 ‘qui permettra de mieux cerner une pensée théorique se for ‘observa pebeant fe ‘une’ demarche qui allie rigueur Saonthique of imagination erestice ‘Spécialsé a Vorigine en philologie germanique, Antoine Culiol s'est ensuite orienté vers des recherches d'ordre: théorique et forme! portant sur le langage et les langues. Mest professaur 4 l'Universite de Paris 7 dont il @ 616 ‘co-fondatour et obi! 2 créé d'sbord Vinstiut d Anglals ‘Shale V pul le Dépertement de Recherches Linguiet- Bepuis les années 60, 1 anime « le Séminaire de le eve 'Ulm », 6 'Ecole Normele Supérieure dont il est ancien iéve. Ce séminaire qui regroupe des chercheurs appar- tenant de multiples dsepines — lingustes specialises dans des langues diverses, psychologues, logiciens — a fond le ator dane to ‘developement de la Noguisique ye. actuelle, Antoine Culioli est directeur du Laboretore de inguiatique Formol, Fore 7- GNRS. ot il partage son enseignement entre I'Université Paris 7 et Ecole Normale Supérieure. ISBN 2-7080.0630-4 Prix: 110F 9 6: Antoine CULIOLI POUR UNE LINGUISTIQUE DE L'ENONCIATION Operations et représentations Tome 1 HD OPHRYS Collection L’Homme dans la langue animée par Janine Bouscaren Déja parus : Enonciaton ot rélérence L DanonrBolleau ‘Le sujat de énonciation : Psychanalyse et linguistique Danon-Bolloau (6puisé) Le discours, actour du monde (Langage et actilé cogntive) @ Vignaux Logie ot langage (Ce que pourat re une «ogkue naturelle») Los figures du sujet : A propos des verbes de » sentiment ot figures du sujet : A propos pporoopton, su. Franckel ot D. Lobaud Pour une linuistique de fénonciation. Tome 1 ‘Opérations et représentations A Call! La théorie Antoine Cull: ouvertures et incidences: CNRS 6c, ‘Subjocthood and Subjectivity: the status of the subject 'M. Yaguello 64. La Notion : Actes du Coloque Charles V, mars 1996 ‘McL. Groussior of C. Riviére da. ves dos langue ot roprésniatons copies C. Fuchs et S. Robert éds. a neers oomue tremuasess Sefetecnaed en) seems vaaiiaoes perme reste Sas enna ws es nen — ISBN 2-7080-0-630-4 © OPHRYS, 1990, 2000 Edlions OPHAYS, 8, av. Jean-Jaurés, 05000 GAP jons OPHAYS, 10, rue de Nesle, 75008 PARIS Table des matiéres ‘Avant-propos. La Linguistique : de Mempirique au formel Sur le Concept de notion ‘The Concept of Notional Domain. La frontiére. La Négation : marqueurs et opérations Formes schématiques et domaine, | Stabilité et Déformabilité en Linguistique.. Valeurs modales et opérations énonciatives ‘Autres commentaires sur Bien. Representation, referential processes and regulation AVANT-PROPOS Antoine Culioli occupe une place centrale dans ta recherche linguistique en France. Cela se traduit par la circulation trés active des. principaux concepts de sa théorie tant chez les linguistes (quis se réclament ou non de son enscignement) que chez les chercheurs d'autres disciplines y compris hors du domaine strict des sciences humaines. Paradoxalement ses ceuvres sont dispersées, parfois introu- ‘ables ou épuisées : il y a li le risque important de glissements, “approximations, «appropriations incontrélées, de citations de seconde main. Notre objectif n'est pas de défendre une quelconque ortho- ddoxie mais nous pensons que le débat doit se faire en toute clarté, textes en mains. ‘Crest pourquoi il nous est apparu nécessaire de regrouper un certain nombre d'articles qui témoignent de la permanence d'une cexigence théorique & son plus haut niveau nourrie par une approche systématique des phénoménes langagiers dans toute leur ‘complexité. Lordre de présentation de ces articles n'est pas chronolo- ttique. Le recueil est organist autour de quatre articles qui ‘marquent des moments théoriques essentils : I. Sur le concept de notion. 2. La négation : marqueurs et opérations. 3. Valeurs modales et opérations énonciatives. 4. (en anglais) Representation, ‘eferential processes and regulation. Les autres textes reformulent certains points ou abordent des problémes plus particuliets La présence de deux articles donnés en anglais dans leur version originale permettra aux lecteurs qui le souhaitent de i Pour ne lngustiqne de Uénoncaton trouver l'expression en anglais des concepts linguistiques de la théorie de A. Culioli. Dans cette édition 2000, les quelques erreurs qui ‘vaient, ont t6 rectifiées. Un deuxitme et un troisitme volumes ont suivi celui-ci, Un 4quatridme volume esten préparation. La directrice de collection, Janine Bouscaren. LA LINGUISTIQUE : DE L’EMPIRIQUE AU FORMEL* ‘exposé préliminaire sera, autant que faire technique. En d'autres termes, je ferai appel & un cer de concepts établis, a des considérations d'ordre épistémologique ordre général, & partir de quoi, je pense, nous arriverons & nous retrouver, que nous soyons en accord ou en désaccord. J'essaierai ‘a fois de détimiter (plus que de définir) ce qu’est la linguistique 4 Vheure actuelle, mais en méme temps, parce que je crois que est a la fois inévitable et indispensable, je m'efforcerai de dégager Vobjet) qui fonde Ia linguistique, ceriains problémes de méthode, miais aussi j'essaicrai de voir comment des problémes qui sont du ressort de la sociologie de la recherche influent, a Nheure actuelle, sur le développement de la linguistique et dans quel sens seffectue l'infléchissement. Nous aurons ensuite une discussion pendant laquelle je souhaite, selon les questions qui me sont posées, étre davantage technique. Commengons par un cadrage grossier concernant 1a lin- suistique. Pendant longtemps (je parle ici de la période qui a suivi la seconde guerre mondiale), la linguistique s'est organisée a partir| (feinslnbn(omearemne es Tape, se fixait pour (déalise heritage, & partir compléter par des adjonctions hétérogénes par rapport au noyau initial. Un certain nombre de disciplines (ou faut-il dire de © Sens et place des connaissances dans la sociét, Centre de Meudon Bellevue, CNRS, 1987, 10 Pour une tingsstique de 'énonciaton secteurs de recherche 2) sont nées de cela, disciplines au statut parfois incertain et que Ton a versées dans le grand sac des sciences du langage. Ainsi est née dans les années soixante la psycholinguistique, quia relié la linguistique et Ia psychologic (pour l'essentiel, la psychologie cognitive, en particulier la psycho- logie cognitive génétique); signalons aussi la sociolinguistique qui désigne un secteur complexe, peu structuré, od s'entremélent des recherches trés variées, qui vont des problémes de langues en contact, crtolisation, pidginisation, « loyauté linguistique », etc. jusqu'a' la planification linguistique, Valphabétisation, pour ne Citer que quelques rubriques. On voit déja que psycholinguistique et sociolinguistique vont se recouper. D’un ordre différent est analyse de discours, elle-méme participant de croisements avec la philosophie du langage, 1a pragmatique, l'argumentation et anthropologie culturelle, On pourrait aussi, & propos d’anthropo- logie, parler de I'ethno-linguistique qui est, elle, beaucoup plus ancien Crest aussi a 1a méme époque que se développe la linguis- tique appliquée, secteur qui comprenait, je te rappelle, tel qu'il s'est historiquement constitué, d'un cété la linguistique appliquée "un autre cété, le traitement auto- 4 la didactique des langues, Imatique des langues (et, en particulier, la traduction automatique), enfin la linguistique appliquée a la pathotogie du langage. On voit, sur-le-champ, que cette Evolution foisonnante posait, & chaque fois, le probléme de l'articulation entre, d'un dté, une recherche aqui les langues dans leur spécificité et avec leur ‘propre, d'un autre e6té une recherche qui portait sur activité de langage (qu'l sagisse d'activité de représentation, de référenciation, de régulation, appréhendée dans sa genése, son fonctionnement normal ou perturbé, dans un milieu donné (une classe par exemple), avec un objectif finalisé (ainsi, dans. le traitement automatique), grice & des systémes de représentation futres que la langue premiére (métalangue, langue étrangére, langage machine), pour brosser 4 grands traits ce domaine composite. Ainsi, Von avait d'une part un objet qui pouvait pparaitre (@ tort ou & raison, ceci est une autre histoire) comme Gelimitable, & savoir la langue (apres tout, nous avons tous le Sentiment que nous savons ce qu'est une langue) et done (tout est ‘dans le done) ce que sont des phénoménes linguistiques et, d'autre part, le langage, sorte de mauvais objet que Yon avait cherché Evacuer. Apres tout, n'estice pas ce qu’a fait Saussure, de fagon La Lingistiqu + de Vompirique a formet u légitime & une certaine époque, lorsqu'il a écarté le langage comme ‘tant composite et irréductible a un objet de recherche, privilégiant le concept de langue ? Or, depuis la période grossiérement définie, plus haut, le probléme de la relation entre le langage et les langues (insiste ‘sur le pluriel qui marque la diversité) n'a cessé de {ravailler la linguistique et 'on peut dire qu'une bonne partie des fragmentations constatées dans la communauté provient de 1a. Prendre en compte T'activité de langage, c'est nécessairement se ‘question du spécifique et du généralisable, du contingent et de invariant. On voit tout de suite comment cette double prise en ‘compte va, selon les individus ou les groupes, modeler la re- ccherche dans tel ou tel sens. C’est ainsi qu’a l'heure actuelle la wuistique apparatt ta fois comme un lieu disciplinaire qui ccherche a se constituer en tant que lieu de recherche, si possible, wutre part, comme un lieu impossible, o& chacun donner ses régles d’homogenéité, qui varient selon les hetérogénéités acceptées ou récusées, d’od un domaine soumis a des pressions telles qu'il n’arrive pas & se constituer comme tel. jr que si 'on définit la linguistique comme la science du Langage (on I'a souvent écrit), la proposition n'a pas de sens, dans la mesure od il existe différentes sortes de recherches possibles sur le langage en tant qu’activité. Un médecin travaillant sur le langage perturbé, un historien qui s'occupe de sémantique historique (comment des concepts se sont constitués, ont été vehiculés, transformés, etc.) un sociologue ont affaire au langage, et 'on pourrait multiplier ces remarques. En bref, le langage n’est ‘pas un théme propre de la linguistique. Si l'on pluralise (sciences ‘du langage), on ne fait que repousser le probleme. Nous savons bien que, pour des raisons de prudence institutionnelle, on a parié de sciences de Néducation au lieu du terme honni de pedagogic. Mais la linguistique n’a souffert d'aucun diserédit historique, & moins qu’on rit trouvé la désignation recroquevillée et frileuse {cote des vastes espaces que dessinait le pluriel.. En tout cas, je continue & m’interroger sur la signification de ce terme, non pour le rejeter mais pour lui assigner un réle régulateur. Est-il un point ide Tuite, annonciateur d'une unification ou d'une théorie globale ? Estil une maniére de signaler que l'on a affaire 4 un domaine complexe ? Mais cette complexité est-lle traitable ? Réductible ? 2 ‘Pour ane lngsstque de énonciaton Ou a-ton affaire & un domaine ot Yon a des secteurs strictement hétérogénes et disjoints ? Ou peut-on articuler ces secteurs hétéro- _génes, construire une théorie globale & partir de théories locales ? Ou alors peut-on soutenir et & quel coat que Von a affaire aun domaine homogéne ? On ne peut échapper a ces questions, mauvais; 2: bon, (ou, Cest-i-dire si mauvais) + mauvais; 4 : bon + bon; tandis que 3 4 la forme : mauvais (ou, Cest-i-dire si bon) -+ bon. Sont bien formés, pour une méme valeur sémantique, les énoncés 1 et 4 qui sont homogénes (mauvais + mauvais; bon ~+ bon), ainsi que Vénoncé 2 qui s‘organise autour d’un premier terme a teneur favorable. Est mal formé celui qui a comme terme initial un terme 4 teneur détrimentaire. Pour avoir force explicative, il faudrait alors s'engager dans une discussion théorique sur lorganisation des énoncés, la téléonomie, etc. Mais il s'agissait ici d'esquisser des schemes De toute fagon, 1a question mériterait_une réponse plus précise, dans la mesure ol I'on peut avoir bi-univocité locale, mais, comme les marqueurs, les catégorisations, vont varier de langue 4 langue, iva falloir une theone generale de I'application d'une bi-univocité locale dans une bi-univocité qui porte sur d'autres phénoménes, équivalents mais morphologiquement différents. La Linguisique : de Fempirique ax forme 31 Int. : Cette complexité du formatisme est celle d'une langue pratiquée par des adultes. Y ail des études effectuées chez enfant — oi, naturellement les représentations sont beaucoup plus simples et qui, par consequent, simplifieraient le formalisme ? A.C.: Les études qui ont été faites n’ont jamais été menées de tagon vraiment systématique et cumulable, ni qui permette de s'accorder sur ce qu’est "appropriation d'une langue par un enfant centre tel et tel Age. Le domaine n'est pas exactement de ma compétence, mais je crois, hélas, ne pas trop me tromper. Cependant, il existe des Studes fines, et je ne pense pas que l'on puisse dire que Ia complexité soit moindre. Elle lest concernant éventail des possibilités d'utilisation d'une langue, ou V'inventaire des agencements, mais pas pour un certain nombre d’opérations Fondamentales qui vont se mettre en place. En outre, de quel ge let-on? Dans des domaines tels que Maspectualité, ow la determination, ou Ia modalité, les observations ne semblent pas \diquer que T'on passe d'un systéme moins complexe & un systéme plus complexe. Je crois que l'on a un systéme plus pauvre en surface, c'est-i-dire qui comporte des virtualites et va s’enrichir en marqueurs. Peut-dire s‘agit-l d’une complexification lorsqu’on passe d'un sous-systéme a un successeur : concernant les phéno- ménes, certainement, concemant activité de représentation, réf- renciation et régulation, je ne suis pas sr que la notion de complexité (passage du simple au complexe) soit pertinente. Quant au formalisme, il est clair qu'il ne saurait varier de fagon congruente, du simple au complexe, car, a ce raisonnement, on aboutirait a la conclusion que le non-langage présente la sim maximale... De toute fagon, le langage est de la pensée par des ‘mots, mais on peut penser (avoir une activité de représentation) par des conduites, par des gestes, etc. II n'est pas possible d’étudier ‘certaines époques dacquisition en séparant la verbalisation du pointage, de Ia mimique, etc. Prenons la modalité : la négativation va apparaitre par des conduites de rejet, par le jeu sur l'absence-présence, avant que la négation de jugement n’entre en jeu. Mais rien ne permet de dire que le détachement progressif de la verbalisation par rapport aux conduites corporelles correspond & un passage du simple au complexe. De meme, si I'on considére un concept tel que « ea pacité », « possibilité de faire », qui nous parait évident, il est intéressant de constater que de nombreuses langues ne I’expriment se comprend Puisque «je peux» situe Menonciateur par rapport A un proces envisage; ce dernier cas implique que l'on puisse verbaliser 1a représentation d'un événement envisageable, c‘est-d-dire ne réfé- rant pas 4 du réalisé; on le voit, cest le point ultime de cette capacité de construire des substituts détachables de la réalité qui fonde activité de représentation dans 'activité de langage. Avec « peux pas » (par exemple, si enfant ne réussit pas a faire passer une bille dans un trou trop petit), on est dans le domaine du certain, c'est un constat portant sur état de choses actuel. On peut continuer en prenant une autre catégorie celle de la détermina- tion; on note que I'enfant passe par une période (faut-il dire un stade ?) oi il pergoit la permanence qualitative derriére la dis- Continuité, d’ou un terme tel que « encore /». C'est un peu comme dans un jew Wapparition-disparition : encore cignale ta coupurs, {out en renvoyant au méme. Plus tard, on passera aussi ou meme ou tout équivalent, qui marque la mise en relation (Videntification ualitative) de deux ou plusieurs occurrences distinctes, dont on @ appris & prédiquer I'existence (ef. encore). Puis, on aura autre gui fera accéder a la maitrise de la notion de « étre successeur de». Ce qui fait que, dans un cas de ce genre, on travaille a la fois en extension et en intension (ou, plutot, dans ordre ’ap- parition, en intension et en extension), sur le qualitatif et le Quantitatif, & travers des discontinuités, des couples, des séries. Est-ce moins complexe ? Int: Je voulais tinterroger sur la traduction, Je com i we deren ind pee roduites, mais je constate que d'une langue a l'autre, trés souvent, (on ne peut pas reconnaitre, dans la seconde langue, es formes qui; ‘ont && produites dans la premiére. Dans beaucoup de langues afticaines du type du peul, quand on appelle « pére» ‘non seulement son pére, mais le frére de son pére, et que ceci peut se feproduire de génération en génération et que, finalement, deux individus qui descendent d'un méme ancétre par les hommes sont toujours considérés comme fréres tandis que ceux qui descendent de et ancétre au quatrigme degré mais par un homme et une femme sont des cousins. Comment traduite en frangais ? Si Ton it « fréres», cela ne correspond pas a la réalité. Si Ton dit “« cousins issus,issus, issus de germains », cela ne correspond pas Le Linguistique + de Vempirique at formet 33 4a réalité non plus. Les concepts, li, sont intraduisibles. Ou bien encore, ce phénoméne auguel je me heurte toujours dans mon domaine qui est celui du Droit, quand il s'agit de pays dont la langue n’est pas indo-européenne : le fait qu'il n'y ait pas de verbe «étre » au sens cartésien du mot — je pense done je suis, d'une fagon absolue — mais simplement le verbe «étre » au sens de «etre ici ou la, étre &telle époque, avoir telle qualité ». Je constate «que les pays dont la langue a le verbe « étre », par exemple chez nous, ont un droit dans lequel il faut étre d’abord une personne, tun étre abstrait avant de pouvoir remplir des fonctions qui sont attachées au fait d'etre des personnes. Tandis que dans d'autres pays, on remplit des fonctions, et c'est la fonction qui détermine iste. Et on a une existence d’autant plus « nourrie » que Von remplit des fonctions importantes. Tout cela fait que, d'une langue & autre, on ne peut absolument pas traduire, dans ce domaine du Droit: on ne peut absolument pas traduire Ia situation juridique telle qu’elle se présente. J'ai finalement im- pression que chaque langue constitue son univers, mais qu’en meme temps chaque langue se réfere & l'univers qu'elle a constitue. ‘Crest pourquoi je suis tout a fait hostile & Vidée des universaux. A.C. : Quelque part, je me suis mal fait comprendre. Sur un point, fen tout cas, je me Suis bien fait comprendre et nous sommes en accord total la-dessus : les universaux. Je ne crois pas a une ‘grammaire universelle (qui ne doit pas étre confondue avec une théorie des invariants) ni, de ce point de vue, a une sémantique générale (a ne pas confondre avec les propriétés et les relations primitives liées a notre cognition). De plus — je vais paraitre (ire, mais je vais m’en expliquer — je ne crois pas la , en dehors d’univers normalisés, de traduire au sens ot tu lentends, Sur ce point, je suis absolument d'accord. On ne peut pas rendre le jeu des temps ou des aspects ou le jeu sur on, tt vous, ete. en passant d'une langue a ['autre, mais on peut donner tune approximation, donner un commentaire, qui conservent la majeure partie de ce que I’on voulait traduire. Sur le verbe étre, sur les termes de parenté, et d'autres cas de ce type, comment ne pas tre accord ? Il se trouve qu'il y a fort longtemps, j'ai Fabriqué un petit texte d'une vingtaine de lignes qui commence ans: « cela falt plusteurs jours que les bacherons travailient dans la forét ». C'est un texte neutre, au sens oi il est bien écrit et nest pas une suite d’exemples pour le linguiste. Jy ai mis un maximum ———— 34 Pour une lingsstigue de Uénoncaton diintraduisibles ou de quasi intraduisibles, d'ordre lexical, gram- matical ou discursif. Un chercheur, aidé par des informateurs, a «traduit » ce texte dans une centaine de langues ct a évalué (Grossiérement) la perte & chaque traduction. C'est impressionnant. _ Ilya quelques années, j'ai participé a un colloque de Jinguistique & Kuala-Lumpur, od la discussion a, & un moment donné, porté sur la terminologie scientifique en malais. Les spécialistes butaient sur la notion d’élasticité, en tant que propriété Physique. Nous sommes habitués a un tel terme, mais le phéno- ‘méne auquel il renvoie est plus complexe qu'il n’en a I'air. Ce que remarquait un des participants, éminent lexicographe britannique, qui combinait sa compétence linguistique & une formation scien. ‘ifique, c'était qu'évidemment, en Occident, nous pouvions em- Prunter, faire appel aux langues classiques, utiliser des termes composts. On avait donc a innover sur le plan coneeptuel et sur le plan terminologique. Ce qui pose un probleme extrémement grave. Ainsi, sil s'agit de tels problémes, en particulier en anthropologie cognitive ou culturelle, je ne peux que redire mon accord. Reste que, avec des approximations, des detours para- phrastiques, des pertes, on arrive a une certaine adéquation. De toute fagon, ce que je voulais dire dans mon exposé introductif, c'est que Ion peui toujours apprendre d'autres lan- gues, que l'on peut toujours passer d'une langue a l'autre, que Ton Peut toujours interpréter un texte dans une langue de sorte qu'il ¥ ait référenciation et régulation équivalentes, Je dirai volontiers ‘qu'on ne peut pas traduire, mais qu'on peut toujours traduire a travers Jes communautés linguistiques de l'espéce humaine. Et le seul fait de maitriser deux langues et de constater I'impossible inadéquation de l'une a l'autre, est déja comparer et utiliser un mode de représentation qui relie les langues entre elles. Tandis qu'un corbeau n’apprendra pas les cris d'une autre espéc Int. : IL a les travaux de Laurence Lentin qui, en équipe avec de enseignants, a beaucoup étudié le langage du jeune enfant a partir de lage de deux ans — lage de I’école maternelle. L'étude de cette sgenése du langage chez l'enfant peut-elle aider pour la compré- hension générale du langage? Probablement, oui. Mais c'est ceffectivement trés complexe parce que, si les phrases du jeune ‘enfant sont structurellement tres simples (plus simples que les ndtres), elles sont fonctionnellement aussi complexes. C'est-i-dire que l'enfant exprime les mémes nuances et les mémes modalités La Lingestique : de Vempiique a formel 35 de pensée que nous, mais il dispose d'un matériau beaucoup plus elémentaire. Comment se situent les différentes théories grammat cales, genérative, distributionnelle, « psychologique », dans les rapports avec les trois plans de représentation que Vous avez mentionnés ? II me semble qu’elles ne se situent pas au méme niveau? A.C. : Sdrement pas. Mais tout d'abord, j'espére que je n'ai pas donné fe sentiment d'oublier des travaux importants comme ceux ‘que vous avez mentionnés. Je n'ai pas donné de noms et de détails par manque de temps. Ce que j'ai voulu souligner, c'est le manque ‘d'études systématiques sur des points choisis,& travers les langues ct les cultures. Jaurais pur aussi insister sur la difficulté qu'il y a 4 rassembler des observations, car on a des variations trés grandes enfant a enfant; en outre, on travaille sur des corpus contraints, vesti-dire gue l'on ne peut pas manipuler et faire porter des jugements d’acceptabilité comme chez un adulte. En fait, ce qu'on observe c'est la verbalisation par rapport & des taches, des jeux, des situations, et l'on travaille autant sur l'activité cognitive que sur la production textuelle (ow la reconnaissance). Ce que nous savons, c'est que l'activité métalinguistique de l'enfant commence tres jeune et est like au décentrage du sujet par rapport 4 son ite langagiére. Par exemple, enfant va se construire un référentiel par rapport a son corps (des études sur le langage de signe montrent importance de parcilles constructions). Une fille de six ans m’a demandé : « Pourquoi est-ce que vous avez tous un dos ?». Je Iui ai répondu : « Mais tout le monde a un dos!» Sur quoi, elle a dit: «Moi, je n’en ai pas. Crest intéressant, puisque cela pose le probléme de la symétie et de absence de symétrie dans l'organisation de notre espace par rapport & notre corps. On ne voit pas son dos, et l'image dans le miroir privilégie la face. Cette méme enfant, trés jeune, voulait dire des choses compliquées, elle s'embrouillait et elle disait « Je peux pas, ma bouche veut pas ». Tout cect pour dire que lorsque l'on tudie Ienfant, il faut une patience et une subtilité exceptionnelles pour débusquer les phénoménes révélateurs. Ceci est une maniére de vous répondre sans vous répondre. En premier lieu, il n'y @ pas, au sens que l'on doit donner au terme, de théorie distributionnelle; iW existe des techniques distnibutionnelles, et je ne vois pas en quoi analyse distributionnelle permettrait de fonder une théorie de acquisition du langage. Pour ce qui est de la grammaire géné-