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LE DROIT DE VIVRE

LE PLUS ANCIEN JOURNAL ANTIRACISTE DU MONDE

Rencontre avec

Alain

Finkielkraut

ANTIRACISTE DU MONDE Rencontre avec Alain Finkielkraut 662 | JUIN 2016 PRIX DE VENTE : 8

662 | JUIN 2016 PRIX DE VENTE : 8

Alain Finkielkraut 662 | JUIN 2016 PRIX DE VENTE : 8 € Festival La Licra en

Festival

La Licra en Avignon

Chronique de la haine

Le cirque Romanes victime du racisme

LICRA DDV n°662 juin 2016 • Fondateur : Bernard Lecache • Directeur de la publication

LICRA DDV

n°662

juin 2016

• Fondateur : Bernard Lecache

• Directeur de la publication :

Alain Jakubowicz

• Directeur délégué :

Roger Benguigui

• Rédacteur en chef :

Antoine Spire

• Comité de rédaction :

Pia Ader, Alain Barbanel, Karen Benchetrit, Abraham Bengio, Hélène Bouniol, Alain David, Georges Dupuy, Michel Goldberg, Frédéric Hamelin, Valentin Lange, Marina Lemaire, Jean-Serge Lorach, Justine Mattioli, Stéphane Nivet, François Rachline, Raphaël Roze, Evelyne Sellés-Fischer, Mano Siri

• Coordinatrice rédaction :

Mad Jaegge

• Éditeur photo : Guillaume Krebs

• Photo de couverture :

© APA IMAGES/SIPA

• Abonnements : Patricia Fitoussi

• Maquette et réalisation :

Micro 5 Lyon. Tél. : 04 37 85 11 22

• Société éditrice :

Le Droit de vivre 42, rue du Louvre, 75001 Paris Tél. : 01 45 08 08 08 E-mail : ddv@licra.org

• Imprimeur :

Riccobono Offset Presse 115, chemin des Valettes,

83490 Le Muy

• Régie publicitaire :

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41, rue Saint-Sébastien,

75001 Paris

Tél. : 01 49 29 11 00 Les propos tenus dans les tribunes et interviews ne sauraient engager la responsabilité du « Droit de vivre » et de la Licra. Tous droits de reproduction réservés ISSN 09992774 CPPAP : 1115G83868

Alain Jakubowicz / Président de la Licra

ÉDITO

Le complotisme, poison antisémite

L es théories du complot ne sont pas nouvelles. Déjà en 1798, un obscur jésuite ardéchois voyait

dans la Révolution française une conspiration jaco- bine ourdie par les francs-maçons et les philosophes au service des intérêts de la bourgeoisie. L’imagination humaine est une énergie renouvela-

ble. Elle a permis, des siècles durant, de multiplier les obsessions, les victimes et les paranoïas. Elle a même confiné au folklore, à l’image de ceux qui se sont persuadés que l’homme n’avait jamais marché sur la Lune. Pourtant, si la galaxie complotiste est animée par des courants complexes et paradoxaux, elle a une

permanence : sa consanguinité avec l’antisémitisme.

Les juifs ont toujours été désignés au centre d’une

« toile d’araignée », d’une manipulation mondiale

destinée à servir leurs intérêts. Le « complot juif » et son petit frère, le « complot

judéo-maçonnique », sont des obsessions inoxydables, qui

n’ont jamais faibli. Au moment de l’affaire Dreyfus, durant les années 1930, puis sous Vichy, le visage de l’antisémitisme a été celui d’un complot. Après la

Shoah, avec le négationnisme,

la conspiration a changé de na-

ture mais a conservé sa cible en

postulant que l’extermination des juifs était une su-

percherie destinée à les victimiser et à légitimer l’existence d’Israël.

Deux événements ont, ces dernières années, marqué une amplification du phénomène. Le 11 septembre 2001, tout d’abord, a vu la conjonc-

tion du terrorisme de masse et l’arrivée d’Internet. Après les attentats de New York, les théories du

complot ont changé d’échelle et ont trouvé dans

l’opinion une résonance inédite. Les antisémites l’ont bien compris. Dès le 13 septembre 2001, un

journal jordanien attribuait l’attentat au « sionisme

juif américain et aux sionistes qui contrôlent le monde ». Quatre jours plus tard, la chaîne libanaise

du Hezbollah prétendait que quatre mille juifs ne sont pas venus travailler au World Trade Center, avertis par le Mossad de l’imminence d’une attaque menée par des agents israéliens. En 2015, les attentats de Paris ont, quant à eux, marqué une libération de la parole complotiste et, par voie de conséquence, une adhésion ostensible d’une partie de la jeunesse à l’antisémitisme. Le 11 janvier 2015, beaucoup de lycéens préféraient être « Coulibaly » ou « Kouachi » plutôt que « Char- lie ». Crier à la manipulation devenait un moyen commode pour dédouaner les terroristes et prêter à

d’autres, et essentiellement les juifs, la responsabilité des attentats, selon une logique intégralement para- noïaque. Depuis lors, grâce à une stratégie de communication offensive, Daech et les sergents recruteurs de l’islam radical ont fait des théories du complot une arme d’incrimina- tion massive des juifs.

Aujourd’hui, le complotisme a infiltré la jeunesse. Les militants de la Licra qui interviennent dans les collèges et les lycées rencon- trent cette réalité tous les jours. Une partie des jeunes a été per-

suadée, notamment via les ré- seaux sociaux, qu’on lui cache des choses, que les médias relaient une parole offi- cielle, et que le Web relaierait, quant à lui, la vérité sur les malheurs de notre temps. Eux « savent bien » que « la vérité est ailleurs » et que « c’est toujours la faute des juifs ». « On » le leur a dit, montré et dé- montré dans un univers parallèle numérique. Désormais, lutter contre l’antisémitisme, c’est lutter contre les théories du complot et toutes leurs mani- festations. L’idée que les juifs « sont partout » pros- père, et le film éponyme d’Yvan Attal nous alerte sur cette réalité. Le déchaînement de haine qu’il suscite fournit la démonstration de la très grande vitalité du couple « complotisme-antisémitisme » et de sa nocivité sur la jeunesse.

« SI LA GALAXIE COMPLOTISTE EST ANIMÉE PAR DES COURANTS COMPLEXES ET PARADOXAUX, ELLE A UNE PERMANENCE :

SA CONSANGUINITÉ AVEC L’ANTISÉMITISME. »

© Guillaume Krebs

© Guillaume Krebs « IL FAUT RESTAURER LA CONFIANCE DANS LES RESSOURCES D’UNE SOCIÉTÉ PLURALISTE ET

« IL FAUT RESTAURER LA CONFIANCE DANS LES RESSOURCES D’UNE SOCIÉTÉ PLURALISTE ET INTELLIGENTE PARCE QUE DÉMOCRATIQUE. »

SOMMAIRE DDV

Antoine Spire / Rédacteur en chef

Dépasser les explications simplistes

D epuis l’attentat contre les Twin Towers et les autres crimes islamistes, certains esprits ont dé-

noncé l’existence de complots qui fourniraient clé en main les explications dernières de ces catas- trophes. Certains s’en tiennent à un doute portant sur les commanditaires de l’action terroriste, certains évoquent un « terrorisme fabriqué », et même une responsabilité gouvernementale, pour ne pas parler de ceux qui accusent le Mossad, puisque peu de juifs auraient été frappés par l’attentat, d’avoir été de mèche avec la CIA. Une question hante ainsi les cerveaux les plus fragiles, et parmi eux nombre d’adolescents : et si on nous cachait l’essentiel ? Combien de récits concurrents des versions offi- cielles, considérées comme mensongères, s’écha- faudent-ils pour attribuer abusivement l’origine d’un événement à un complot ?

IL SE FORME DE VÉRITABLES COMMUNAUTÉS INTERPRÉTATIVES

Le phénomène n’est pas nouveau. Il existe depuis le Moyen Age. Mais aujourd’hui, Internet charrie in- distinctement le vrai, le faux et le douteux, et contribue à mettre en valeur et à diffuser des explications ab- surdes. Des conspirateurs imaginaires seraient à l’ori- gine des événements les plus effrayants : des groupes minoritaires, des gouvernements, des services secrets manipuleraient dans l’ombre le pauvre monde. La passion motrice de ceux qui cèdent à ces thèses et les répandent est la peur, qui peut aller jusqu’à l’angoisse suscitée par une catastrophe qui pourrait les toucher. C’est la raison pour laquelle la seule rationalité ne peut pas suffire à extirper ce mode de raisonnement. Alors que la société dans son ensem-

LE

MOT

ble suit passionnément les investigations des jour- nalistes et des chercheurs de vérité, de véritables communautés interprétatives se forgent et se ren- forcent, attribuant la responsabilité des drames à un bouc émissaire, forcément coupable. Poser la question prétendument décisive des bénéficiaires du drame serait le seul chemin de vérité. Elle per- mettrait de dévoiler des faits cachés en livrant des preuves irréfutables. Dans le passé déjà, après la Révolution française, cer- tains voulaient trouver un responsable d’une trans- formation fondamentale qu’ils déploraient ; ils expli- quaient que ceux qui avaient profité du crime étaient les juifs, que la Révolution avait émancipés. Ils étaient donc les coupables de ce « drame ». Au même mo- ment la thèse du complot maçonnique s’affermissait, et un certain abbé Lefranc rédigeait deux pamphlets pour dévoiler la responsabilité des francs-maçons dans la diffusion des idées antichrétiennes et démo- cratiques qui avaient permis la Révolution. Comment faire reculer ce complotisme et faire pro- gresser l’esprit critique ? En montrant que, dans les démocraties, existent des commissions d’enquête pluralistes et des travaux journalistiques approfon- dis, issus de diverses sensibilités idéologiques ; ce sont les seuls moyens d’investigation pertinents ; il faut rappeler aussi que la réalité est complexe, et que les explications monosémiques ne sont presque jamais opérantes. Ce sont les croyances affectives en des manipulateurs qui nous tromperaient, qu’il faut éradiquer. Il faut restaurer la confiance dans les ressources d’une société pluraliste et intelligente parce que démocratique. Cela demande du temps et de la pé- dagogie. On peut proposer aux amateurs de com- plots des exemples historiques du caractère aléatoire de l’évolution des choses, et construire une véritable démonstration. La pluralité des causes et la réflexion sur leur impact doivent pouvoir chasser les expli- cations hâtives et mécaniques. Comme toujours, la pensée et le dessaisissement des affects vont de pair.

ÉDITORIAL p. 3 par Alain Jakubowicz

LE MOT p. 5 par Antoine Spire

ACTUALITÉS p. 6 à 8

Du rejet de l’autre à la compréhension

Un premier plan territorial

DOSSIER p. 9 à 22 Complotisme et ressentiment

AVIGNON p. 23 à 34

• Pourquoi sommes-nous au Festival ?

TRIBUNE p. 35

• Repenser le Coran

TRIBUNE p. 36

• La moitié de l’Autriche se recolore en brun

CHRONIQUE DE LA HAINE p. 37 À 39

• Le racisme ordinaire de riverains du XVI e parisien

• Une extrême droite qui nous

prépare “l’union-ça-craint”

• Les galères de M. Bleu dans les

LICRA / VIE INTERNE p. 48-49

dédales identitaires de Guebwiller

Rencontre avec Alain

CULTURE p. 42 à 47

Finkielkraut

CINÉMA

VIE DES SECTIONS p. 50 à 53

• “Ils sont partout”, le film qui dérange

LIVRES

• A la recherche du Nombre d’Or

• Le clientélisme des élus locaux

• Les discours de haine menacent

la Toile mondiale

• Les Justes, saison 3, au Camp des Milles

• La littérature contre le racisme

et l’antisémitisme

• De la Licra à la Licra en passant

par la Lica

COURRIER p. 54-55

• L’horreur identitaire

• Les rouages d’un embrigadement

SPORT p. 40-41

EXPOSITION

Pour un sport laïc, délivré du racisme

La franc-maçonnerie à livre ouvert

© Jean-François MARIN / Divergence

ACTUALITÉS

Vaulx-en-Velin

DU REJET DE L’AUTRE À LA COMPRÉHENSION

7 octobre 1990 : le quartier du Mas du Taureau, sur la commune de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue est de Lyon. Ce quartier, d’où sont parties les émeutes, vit actuellement un plan de restructuration.

Vaulx-en-Velin fut le cas emblématique d’une banlieue travaillée par les discriminations, et qui les multipliait en creusant le fossé des communautarismes. La municipalité s’est ressaisie, avec l’aide et la collaboration de la Licra-Rhône-Alpes, décidée à agir au plus près des populations. Des améliorations ont commencé à se faire jour…

Valentin Lange. *
Valentin Lange.
*

1. La Marche pour l’égalité et contre le racisme, partie de Marseille en octobre 1983, est une manifestation initiée par des jeunes de Vénissieux (69). Les marcheurs traversèrent plusieurs villes, dont Salon- de-Provence, Grenoble, Vaulx-en-Velin. Après avoir parcouru 1 500 km, ils arrivèrent à Paris, le 3 décembre 1983, où les attendaient plus de 100 000 manifestants. 2. Suite à la mort de Thomas Claudio (21 ans), le 6 octobre 1990, dont la moto a percuté un véhicule de police alors que, sans casque, il tentait d’échapper à un contrôle, le quartier du Mas-du-Taureau de Vaulx- en-Velin s’embrase : voitures incendiées, magasins pillés et brûlés. De violents affrontements vont opposer les jeunes Vaudais aux forces de l’ordre.

S ituée en banlieue lyonnaise, Vaulx-en-Velin a été profon-

dément touchée par les pro- blèmes qui ont secoué la société française ces derniers temps. Au cours des années 1980, la ville était le symbole de l’exclu- sion, de la violence et du racisme. C’est pour cela que les organisa- teurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme (1) ont décidé

de faire étape à Vaulx-en-Velin, le 28 octobre 1983. Quelques années plus tard, en 1990, des émeutes (2) embrasent ses quartiers, quinze ans avant celles d’Ile-de-France.

L’ABSTENTION

AU ZÉNITH

Le premier djihadiste made in France, Khaled Kelkal, principal auteur de la vague d’attentats de 1995, avait grandi à Vaulx-en- Velin. Par la suite, comme d’au- tres, la ville a été victime du communautarisme, du repli sur soi résultant d’un sentiment

d’inégalité et d’abandon de la République. Aux régionales de 2015, 75 % des Vaudais ne se sont pas rendus aux urnes. Même si l’abstention a baissé pour le second tour (63,87 %), elle reste l’une des plus fortes de France. Pour Djilali, 49 ans, qui se décrit comme citoyen français, vaudais, d’origine algérienne et fier de l’être, « le problème, c’est qu’il n’y a plus de solidarité entre Vau- dais. Avant, on avait des amis, fils d’ouvriers ou non, issus de l’immigration ou non. Mainte- nant, on reste entre soi, on se mé- fie des autres, le vivre-ensemble, ça n’existe pas. » Lui qui a grandi à Vaulx-en-Velin avant de partir, puis de revenir, ajoute : « Il n’y a pas beaucoup de monde de l’extérieur qui vient à Vaulx. Pourtant, c’est ce qu’il nous faut, car il faut parler avec des per- sonnes issues d’autres milieux. » La tension est montée d’un cran en mai 2014, avec les propos pu- blics d’Ahmed Chekhab, alors

maire adjoint aux Sports : des in- sultes antisémites visaient Phi- lippe Zittoun, son prédécesseur. Lundi 7 juillet, au conseil muni- cipal, le socialiste s’est confondu en excuses. Expliquant les cir- constances de son dérapage, il a ajouté : « Dans cette affaire, j’ai l’impression d’avoir été l’objet d’une manipulation, même si ça n’excuse pas les propos très graves que j’ai pu tenir. » L’élu démissionne de sa responsabilité aux Sports, mais conserve son poste d’adjoint grâce à la coura- geuse intervention de la maire, Hélène Geoffroy (3) , qui reconnaît et condamne les faits, et reprend la proposition faite par la Licra Rhône-Alpes d’un plan d’action contre l’antisémitisme et le ra- cisme. Après cet accord, la Licra décide de ne pas porter plainte, mais de travailler à ce projet avec la Mairie et le jeune élu. On ima- gine bien que tout cela ne fut pas décidé dans la plus parfaite una- nimité, ni sans remous dans la

communauté juive de Lyon, et même au sein de la Licra ! Malgré tout, Vaulx-en-Velin a tou- jours été pleine de jeunesse, d’en- vie d’agir, de combativité… Pour Hélène Geoffroy, maire jusqu’à son entrée au gouvernement, en février 2016, la ville est « enrichie de mille et une cultures, nous sommes unis par un credo com- mun, nous n’avons qu’une com- munauté vaudaise partagée : la République et ses valeurs univer- selles », sans nier qu’il existe des tensions liées à la diversité des histoires individuelles. C’est en partant de ce constat que la nouvelle municipalité a tra- vaillé à ce « Plan de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations », en partenariat avec des associations : la Licra, mais aussi Campus Marianne, Foot Citoyen, Arcad… Alain Blum, président de la Licra

Rhône-Alpes, nous explique que, « avant le plan, la Licra ne pou- vait pas intervenir à Vaulx-en- Velin. Il ajoute : le fait d’avoir inscrit l’antisémitisme dans le plan est un acte fort. » En effet, il y a eu de nombreuses violences antisémites dans la ville au cours de ces vingt dernières années. On découvrit même, contre le mur ex- térieur de la synagogue de Vaulx – ce fut l’acte le plus grave –, deux bonbonnes de gaz dont la mise à feu n’avait pas fonctionné.

L’INSTRUMENTALISATION DU CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN

Pour l’équipe de la Licra Rhône- Alpes, ces multiples agressions ou « incivilités » antisémites n’étaient pas sans lien avec le climat créé par l’instrumentalisa- tion du conflit israélo-palestinien par la précédente municipalité

communiste. Avec le drapeau pa- lestinien au fronton de la mairie, elle voulait faire de Vaulx la capi- tale de la Palestine en France. Certaines municipalités commu- nistes – pas toutes, loin de là – se sont en effet autodésignées comme défenseurs incondition- nels du peuple palestinien, y compris lors de l’assassinat de civils israéliens. Patrick Kahn, porte-parole de la Licra Rhône-Alpes, souligne que « 250 familles juives ont quitté Vaulx-en-Velin pour s’établir dans d’autres villes de la région lyonnaise ». Dès 2012, sur la base de ces constats, la Licra Rhône-Alpes avait interpellé l’ancienne équipe municipale et organisé un ren- dez-vous de travail. Mais l’an- cien maire était resté sourd aux inquiétudes et aux propositions de la Licra.

*

3. Helène Geoffroy est membre du PS, députée de la 7 e circonscription du Rhône de 2012 à 2016, et maire de Vaulx-en-Velin de 2014 à 2016 (succé- dant à un maire du PCF qui dirigeait la ville depuis 1929). Le 11 février 2016, elle est nommée secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports. L’actuel maire de Vaulx-en- Velin est Pierre Dussurgey, l’ancien premier adjoint en charge des finances et du sport.

Un premier plan territorial

L ancé comme une expérimen- tation sur trois ans, le plan de

lutte contre le racisme et l’anti- sémitisme construit par les asso- ciations et la nouvelle équipe municipale, est charpenté de la manière suivante…

– Mettre le citoyen au cœur de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme L’objectif est que les citoyens viennent exprimer leurs idées. La Licra décide de mener des actions dans les établissements scolaires et organise des rencontres-débats en partenariat avec la municipalité. Il s’agit d’« apporter des réponses aux questions qui fâchent, de s’at- taquer à tous les sujets et préju- gés ». Pour Ahmed Chekkab, ad- joint au maire aujourd’hui en charge de la Citoyenneté, « les ha- bitants ont besoin d’échanger sur tous les sujets, même les tabous. Si le plan marche, ajoute-t-il, c’est parce qu’on parle de tout ! » Les acteurs locaux jouent un rôle majeur dans le bon déroulement

du plan. Ils se doivent donc d’avoir un comportement exem- plaire et de réagir vite aux situa- tions de racisme, d’antisémitisme et de discrimination… L’association Foot Citoyen, par- tenaire historique de la Licra, forme ainsi les éducateurs spor- tifs vaudais, en les filmant lors d’entraînements ou de matchs, afin qu’ils analysent leurs compor- tements pour les rectifier. De son côté, la Ville a mis en place des groupes de réflexion sur les discriminations, le communau- tarisme et les atteintes à la laïcité, avec les agents territoriaux, les ac- teurs de l’éducation, du monde économique et associatif vaudais.

– Renforcer la qualification juridique des acteurs pour favoriser l’accès aux droits des victimes et les démarches de réparation. Grâce à un partenariat avec la police nationale, le plan prévoit la formation des forces de l’ordre pour améliorer l’accueil des

victimes de racisme et de discri- minations. La municipalité sen- sibilise également les citoyens et les partenaires sociaux sur leurs droits en termes de discrimi- nation. Ahmed Chekkab souligne que « beaucoup des citoyens vic- times de discrimination n’osent pas porter plainte : ils pensent qu’il ne va rien se passer, qu’on ne va pas les écouter ». Pour Roger Benguigui, responsa- ble lyonnais de la Licra, « l’écart est de plus en plus révoltant entre les déclarations généreuses anti- discriminations et les résultats médiocres face aux discrimina- tions à caractère racial : il faut changer de méthode, ne pas se contenter du formalisme juri- dique, et construire des démarches de réparation au plus près des si- tuations et des populations. Ce sera un long travail ».

– Privilégier l’histoire, la mé- moire, la transmission. « Nous avons la volonté de faire apprendre l’histoire de l’autre

© Jean Muscat/Gamma

ACTUALITÉS

La marche pour l’égalité partie de Vaux-en-Velin, ici à Mulhouse,

(1983).

afin de pouvoir faire ville et mé- moire communes », nous ex- plique Saïd Kebbouche, directeur de cabinet du maire. La Licra a ainsi amené des jeunes Vaudais au centre culturel juif de Lyon, où ils ont découvert une autre culture et ont discuté avec les membres du centre. « C’était un moment fort, car la peur était présente des deux côtés », nous raconte Patrick Kahn. D’autres sorties ont été organisées par la Licra, par exemple avec le centre social, une visite de la Maison d’Izieu et, plus tard, du Camp des Milles.

– Intervenir dans les établisse- ments scolaires de la ville Le public scolaire est l’une des priorités du plan : la Licra est in- tervenue en 2015 auprès de 300 élèves dans 14 classes. Ce ne sont pas des conférences, mais des rencontres entre des militants de la Licra et une classe, enseignant compris. Chaque intervention est l’occa- sion d’aborder des questions difficiles (notamment de nom- breuses représentations autour de l’antisémitisme) en partant de l’expérience accumulée par la

Licra, du vécu des militants, et en s’appuyant sur les formations de l’école des militants. L’adhésion du corps enseignant sur Vaulx-en-Velin n’est pas ac- quise, et la Licra souhaite que le rectorat soit partenaire du plan, afin d’ancrer ces interventions comme étapes du parcours ci- toyen des élèves et de les démul- tiplier.

– Promouvoir l’engagement citoyen pour faire respecter ses droits La municipalité souhaite pousser les Vaudais à monter des asso- ciations, à créer des projets pour améliorer la ville… « On a dé- veloppé des conseils de quartier pour impliquer les citoyens dans les décisions municipales. » Avec l’association Campus Ma- rianne, l’équipe en charge du pro- jet a mis en place des ateliers d’apprentissage de l’instruction civique pour tous, et des cam- pagnes pour favoriser les dé- marches civiques et participa- tives. Saïd Kebbouche précise :

« Nous avons fait un appel à pro- jets en avril dernier, qui a bien pris. » Pour preuve, 21 projets ont été soumis à la Mairie, qui a

affecté un budget de 3 000 euros aux meilleurs d’entre eux.

– Veiller à l’égalité femmes- hommes La condition des femmes est un point fort du plan. Chaque année, l’équipe de Vaulx-en-Velin met en avant le parcours de femmes qui se sont émancipées, notamment professionnellement. L’équipe mène des campagnes de sensibi- lisation sur les violences faites aux femmes, et souhaite créer des lieux d’hébergement et des points d’accès aux droits. Pour Alain Blum, président de la Licra de Lyon, « Vaulx-en-Velin est une ville qui a beaucoup d’atouts :

la richesse de sa vie associative, la présence d’écoles renommées, comme l’école nationale supé- rieure d’architecture, l’école na- tionale des travaux publics de l’Etat. » Saïd Kebbouche ajoute :

« Aujourd’hui, la population de Vaulx-en-Velin est en augmenta- tion, des gens s’installent ou re- viennent, des start-up se sont créées ces dernières années… On a confiance en l’avenir. » Le plan dure trois années, aucune ne sera de trop pour surmonter les difficultés.

en l’avenir. » Le plan dure trois années, aucune ne sera de trop pour surmonter les

COMBIEN

DE RÉCITS…

Les complotistes sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense. Ils ou elles se rassurent en expli- quant le monde par le complot. Combien de récits concurrents des versions officielles, consi- dérées comme mensongères, s’échafaudent pour attribuer abusivement l’origine d’un événement à un complot ! S’installant dans une posture critique, les tenants de ces discours jouissent narcissiquement de croire qu’ils savent mieux que les autres les raisons de nombre de phénomènes. Ils ont le senti- ment de ne pas être dupes et de repérer les « vrais » coupables des difficultés et des drames de la société. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils portent des accusations graves à la légère.

Antoine Spire.
Antoine Spire.

DOSSIER

COMPLOTISME ET RESSENTIMENT  « Conspiration », de Victor Brauner (1903-1966). Paris, Centre Pompidou. ©
COMPLOTISME
ET RESSENTIMENT
 « Conspiration », de Victor Brauner (1903-1966). Paris, Centre Pompidou.
© Philippe Migeat / RMN-GP

Le langage conspirationniste :

séduction et persuasion

Les leaders conspirationnistes choisissent avec soin les arguments, les figures de style et les images qui sauront séduire leur public. En partenariat avec des psychologues, des philosophes et des politiques, des recherches en rhétorique cernent le phénomène.

Michel Goldberg.
Michel Goldberg.

P our séduire leur public, les leaders conspira- tionnistes se servent évidemment du langage.

Ils reprennent des mots, des expressions, des arguments, des figures de style… avec un soin particulier qui assure le succès de leur entreprise. Pour combattre ce poison qui sème l’incompré- hension, la haine, la violence et la mort, il est utile de savoir comment ces leaders opèrent, afin de comprendre leur pouvoir de séduction et leurs méthodes pour embrigader des enfants, des ados et des adultes. C’est pourquoi des recherches sont menées en rhétorique, en partenariat avec des sociologues, des psychologues, des philo- sophes et des politistes, pour appréhender cet objet qu’est le conspirationnisme. Si vous ne connaissez pas ces discours conspira- tionnistes, je vous conseille de regarder une brève séquence qui tentera de vous prouver que… Fran- çois Hollande a organisé les attentats de janvier

2015 (1) . Cette vidéo servira d’exemple pour la suite.

LES CONSPIRATIONNISTES DOUTENT DE TOUT SAUF D’EUX-MÊMES

Le discours conspirationniste séduit parce qu’il met en avant un doute légitime face aux explications des grands médias qui rendent compte de scan- dales, de catastrophes, de guerres,… L’histoire récente nous montre malheureusement de nom- breux exemples dans lesquels de grands médias ont diffusé des explications fausses ou très in- complètes. Le doute et la méfiance des conspira- tionnistes pourraient donc témoigner d’une attitude critique saine. Cependant, cette attitude critique est trompeuse, parce que les conspirationnistes doutent de tout, sauf… d’eux-mêmes. Ils ne re- mettent pas en question leurs a priori à l’encontre de l’Occident, des juifs, des musulmans, des syn- dicats, des journalistes… Par exemple, dans la vidéo que nous citons (cf. note 1), le « spécialiste » ne doute pas que les services secrets ont trafiqué

DOSSIER

À LIRE

E. Danblon, L. Nicolas :

« Les Rhétoriques de la conspiration ».

L. 2010,

CNRS Editions.

Viktor Klemperer :

« Lingua Tertii Imperii (LTI), La Langue du III e Reich », est paru en 1947. Coll. Poche. Le linguiste Victor Klemperer a subi la terreur nazie et a noté, de 1933 à 1945, comment la langue allemande s’est peu à peu corrompue.

PÉDAGOGIE

Des outils pour combattre le conspirationnisme sont proposés sur le site :

http://www. gouvernement.fr/ on-te-manipule Un autre site intéressant est dédié à l’actualité du conspirationnisme, aux complots qui inondent les médias et les réseaux sociaux :

http://www.conspiracy

watch.info/

*

1. http://www.dailymotion.

com/video/x2ikcoy

COMPLOTISME

ET

RESSENTIMENT

LES CARICATURES SONT SOUVENT UTILISÉES EN MÊME TEMPS QUE LES DISCOURS POUR DÉVELOPPER LES THÈSES CONSPIRATIONNIS- TES. LE REGISTRE DE L’HUMOUR PEUT AUSSI SERVIR DES CAUSES DANGEREUSES. »

les images d’une voiture des terroristes lors des

attentats de Paris. Il ne doute pas non plus que les ministres des Etats occidentaux se sont concer- tés pour organiser ces attentats. Etc. Pour créer l’illusion de sa solidité, le discours conspirationniste se nourrit de multiples indices

qui, tant par leur nombre que par leur diversité, semblent accréditer l’existence d’une conspiration.

Ils trouvent ces indices dans la crise économique,

la surveillance policière, les événements passés

en Afghanistan, les krachs financiers, ou de façon anecdotique dans une carte d’identité oubliée

par un terroriste sur le lieu de l’attentat, dans la popularité montante de François Hollande après les attentats. Tout indice fait farine au bon moulin des conspirationnistes. Ce faisant, ils oublient qu’une accumulation d’in- dices, si longue soit-elle, n’a jamais constitué la preuve définitive d’une conspiration, surtout lorsqu’ils sont peu fiables, peu probants, et très spéculatifs. De plus, s’il existe des indices qui pourraient ac- créditer la thèse d’une conspiration, il en existera le plus souvent d’autres pour accréditer d’autres thèses ou pour réfuter la thèse de la conspiration. Mais ils se garderont bien de les voir… Par exemple, les conspirationnistes qui voient quantité d’indices selon lesquels les juifs dominent le monde ne s’étonnent même pas que ce peuple « qui domine tout » ait pu être l’objet d’un génocide. Pour se prémunir des critiques, les conspiration- nistes ont recyclé une vieille astuce : ils mettent en demeure leurs opposants de prouver que les thèses conspirationnistes sont fausses ; tâche fastidieuse, et qui se révèle sans fin pour ceux qui ont cru bon de se confronter à cette pensée qui se veut immunisée contre toute forme de contradiction. Le conspirationnisme trouve aussi son succès dans une habitude très ancienne et toujours vivace qui consiste à attribuer le malheur du monde à un groupe que l’on connaît mal, que l’on jalouse et que l’on redoute, qui semble mieux réussir dans la vie, qui pourrait modifier nos tra- ditions. Bref, un groupe qui focalise le ressentiment et la peur. Il existe donc, dans l’esprit des conspi- rationnistes, des coupables idéaux, d’autant plus faciles à accuser que la calomnie les accuse depuis plusieurs générations.

A l’injustice de ces accusations s’ajoute l’inefficacité

congénitale du conspirationnisme à rendre le

monde plus juste. En effet, il se trompe de cible :

il se contente de désigner un coupable et ne

cherche pas à analyser le fonctionnement de notre société. Il se révèle donc incapable de comprendre certains des mécanismes sociaux qui pourraient rendre compte des malheurs du monde qu’il prétend traiter.

LA RHÉTORIQUE DES CONSPIRATIONNISTES

Dans le choix des mots et des figures, le discours conspirationniste reprend des méthodes éprouvées de la rhétorique démagogique théorisée depuis Platon et mise en œuvre par de multiples groupes de pression, pour rassembler et motiver les groupes qui expriment du ressentiment et de la haine. La rhétorique conspirationniste nous donne à croire que son discours repose sur des évidences. Ainsi, pour tenter de nous convaincre que le gou- vernement est responsable des attentats de janvier 2015, le « spécialiste » de la vidéo citée ci-dessus reprend des expressions très assertives, qui cherchent à nous imposer ses thèses comme évidentes. Par exemple, il nous dit que « les per- sonnes qui sont mises en scène et qui perpètrent les attentats sont, dans 95 % des cas, très très (sic) bien connues des services de sécurité ». Les conspirationnistes sont aussi amateurs de

statistiques (95 %

qui visent à renforcer l’illusion

du sérieux de leur discours. Enfin, les conspirationnistes se construisent une image très valorisante d’eux-mêmes. Dans la vidéo conspirationniste, l’orateur se pare de titres d’enseignant, d’expert, de conférencier au Centre des forces dirigeantes de l’armée : toutes sortes de titres qui visent à faire admettre par le public l’ensemble de ses propos délirants.

LE GERME DU CONSPIRATIONNISME EN NOUS-MÊMES ?

)

Lorsque nous nous trouvons face à des interlo- cuteurs conspirationnistes, il est bon de se souvenir que nous ne pourrons pas les influencer en les stigmatisant. Nous savons aussi que les businessmen du conspirationnisme (Dieudonné, Soral, Meyssan) resteront inaccessibles à tout discours critique sérieux. Mais le conspirationnisme n’est pas seulement le fait de quelques dictateurs en herbe ou de pauvres bougres. Souvent, il pointe son visage dans nos propres discours ou dans celui de nos amis ou de responsables industriels, associatifs ou politiques. Ainsi, on entend qu’un complot a visé tel homme politique dans une chambre d’hôtel new-yorkaise, ou tel président de parti dont les comptes révèlent des malversations, ou telle entreprise dont les secrets industriels auraient été volés… Le discours conspirationniste se révèle donc très attirant. Et il est nécessaire de rester sur nos gardes contre la tentation qu’il peut exercer sur nous, autant que sur nos proches, nos amis, et les personnes avec lesquelles nous sommes amenés à discuter.

© Olivier Ranson

Ces juifs qui crient au “complot antisémite”

La hausse des actes antijuifs s’accompagne d’une crispation identitaire qui conduit certaines franges du judaïsme français à une paranoïa malsaine pour le débat public.

À SAVOIR

Les sites de

désinformation Il existe des dizaines de sites de « désinforma- tion » francophones, qui débusquent l’« antisé- mitisme » supposé de tel ou tel. Les principaux sont le site de la Ligue de défense juive, JSS News, Le monde juif- Info et Dreuz, un espace néoconservateur radical, réunissant juifs et chrétiens proches de l’extrême droite sioniste.

Raphaël Roze.
Raphaël Roze.

I I est désormais rarissime d’afficher ouvertement son antisémitisme. L’antisionisme sert d’exutoire

à la haine antijuive en lui donnant un visage plus

acceptable. Beaucoup de juifs réagissent de façon nuancée à ces attaques. Ils distinguent ce qui relève de la critique de la politique du cabinet au pouvoir à Jérusalem, d’un discours visant à délégitimer l’existence même de l’Etat hébreu. Cette délégitimation passe par une série d’arguments nauséabonds où l’antisémitisme suinte de partout. On reproche à Israël ce qu’on reprochait autrefois aux juifs. Par exemple, de tuer « sciemment » des enfants arabes (au Moyen Age, on prétendait que le « peuple déicide » se servait du sang des petits chrétiens pour fabriquer le pain azyme). On accuse Tsahal de se comporter en « armée nazie ». On

utilise le terme infamant d’« apartheid », juridiquement impropre, même si les discriminations à l’égard des Palestiniens sont indéniables. Ces arguments soi-disant politiques contribuent

à la propagation de l’antisémitisme.

LE « COMPLOTISME INVERSÉ »

Une frange grandissante du judaïsme français a tendance à sur-réagir : elle débusque en toute occasion cet antisémitisme qui prend prétexte de la critique d’Israël. Obsédée par le complotisme antijuif qui sévit dans notre pays, elle ne cesse de diffamer des personnalités estimables, parfois même d’origine juive, qui revendiquent un droit de regard sur la ligne de Netanyahou.

revendiquent un droit de regard sur la ligne de Netanyahou. Ce « complotisme inversé », consistant

Ce « complotisme inversé », consistant à exagérer, voire inventer, l’antisémitisme supposé de leaders d’opinion, est très répandu au sein du Bureau na- tional de vigilance contre l’antisémitisme et de la Ligue de défense juive. Certains relaient ce discours paranoïde dans les médias. Le plus virulent est l’avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel, auteur en 2012 d’un livre à charge contre feu Sté- phane Hessel, d’origine juive par son père mais pro-palestinien, « Le vieil homme m’indigne »,

(éd. J.-C. Gawsewitch). Comme Gilles Taieb, le très droitier vice-président du Crif, le juriste consi- dère en filigrane que reprendre les thèses de la

gauche israélienne relève de

DES RACCOURCIS CARICATURAUX

2016. Caricature suite à l’élection du nouveau maire de Londres, Sadiq Khan.

l’antisémitisme.

Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut sont le plus souvent subtils et tolérants, mais la passion les pousse également à des

ambiguïtés. BHL a ainsi qualifié le philosophe mar- xiste Alain Badiou d’anti- sémite. Finkielkraut procède à des généralisations es- sentialistes sur les « jeunes beurs », considérés comme

forcément antijuifs. Le journaliste Pierre Péan, parce qu’il avait attaqué Bernard Kouchner dans un ouvrage paru chez Fayard en 2009, a été voué aux gémonies, tout comme Edgar Morin ou Rony Brauman. Leitmotiv :

ces deux juifs sont antisémites, car animés par « la haine de soi ». La difficulté est que la formule est partiellement justifiée. Ces intellectuels détestent à la fois le judaïsme traditionnel et le régime sioniste. Mais de là à les traiter d’antisémites Enfin, le terme en vogue de « désinformation » au sein des institutions juives a aussi une tonalité conspirationniste. Il accrédite l’idée que les journa- listes mentiraient sur la situation au Proche-Orient, en raison de leurs préjugés antisémites. Charles

Enderlin (1) , ex-correspondant de France 2 à Jéru- salem, dont l’attitude sur l’affaire Al-Durah fut

contestée, en a fait les frais. Il est pourtant juif et

israélien

Ce genre de raccourcis ne contribue pas à élever le débat, et enferme des juifs exaltés ou militants, de plus en plus bruyants, dans une crispation malsaine pour la République tout entière.

« CERTAINS INTELLECTUELS DÉTESTENT À LA FOIS LE JUDAÏSME TRADITIONNEL ET LE RÉGIME SIONISTE. DE LÀ À LES TRAITER D’ANTISÉMITES

»

*

1. Controverse sur la mort de Mohammed al-Durah. L’un des reportages de Charles Enderlin, tourné en septembre 2000 montre la mort d’un garçon palestinien de 12 ans dans les bras de son père. L’enfant est présenté comme ayant été touché par des balles israéliennes, et le reportage a été à l’origine d’une campagne au début de la seconde Intifada. En fait, tout laisse à penser que le cameraman d’En- derlin, Palestinien, aurait manipulé le reportage pour accréditer la thèse de la cruauté de Tsahal.

mais partisan du « camp de la paix ».

© Ronan Cherel

DOSSIER

Une banlieue populaire, deux gros établisse- ments de Zep réunis sous le beau nom de Rosa Parks, et une revue collégienne, « MédiaParks », qui fait école. Rencontre avec un dispositif pédagogique et journalistique citoyen.

Pia Ader. 
Pia Ader.

La jeune équipe

de MediaParks

en comité

de rédaction.

“MEDIAPARKS”

Fanny

« Les théories du

complot sont souvent associées à l’anti- sémitisme, au racisme et à la haine de l’autre. Estimer qu’il y a un responsable derrière tous les problèmes, une organisation manipulatrice derrière toutes les crises, appelle à chercher, toujours, un bouc émissaire… Ceux qui véhiculent ces idées ne sont pas toujours de mauvaise foi, mais ils n’ont pas forcément conscience du danger que véhiculent ces idées »

Salomé

« Tout devient sujet à

complot une fois que vous êtes persuadé que l’histoire officielle est mensongère. »

COMPLOTISME

ET

RESSENTIMENT

MédiaParks, la revue de Rennes qui vient vers vous
MédiaParks, la revue de
Rennes qui vient vers vous

R onan Chérel, le rédacteur en chef de

« MédiaParks », est un historien spécialiste

des médias qui est passé de l’observation à l’ac- tion. Ce Rennais pur beurre salé, ancien élève de Rosa-Parks où il a choisi d’enseigner, intervient aussi à la faculté et en prison : « Rennes est une ville qui bouge et où il y a encore du lien. Avoir un pied dans ces trois univers me permet aussi de les faire travailler en synergie, pour aider dans leurs recherches mes collégiens-journalistes. »

LES ÉLÈVES ACTEURS

DE LEUR APPRENTISSAGE

Tous signaux d’alarme allumés après les attentats de « Charlie », il a senti l’urgence de mettre en place une nouvelle stratégie qui permette réelle- ment de débusquer le furet : « Quand nous avons, d’abord, organisé des débats classiques en classe, j’ai détecté dans les propos de mes élèves une dérive qui s’accélérait. Ils étaient, certes, en forte demande de réponses, mais partaient d’une sup- position de connivence entre les médias pour couvrir un complot. La combinaison des deux créait chez eux un climat anxiogène impropre à une réflexion saine. Tenter de leur démontrer le contraire après les avoir laissés baver verbalement était une impasse qui, en plus, se retournait contre moi. Je devenais suspect à mon tour. Ce genre de mécanismes échappe à la raison, à la vérité historique, et se diffuse rapidement comme un cancer. J’ai donc changé mon fusil d’épaule et me suis transformé en virologue. » Pour cela, épaulé par M. Renault, le nouveau

principal de Rosa-Parks avec lequel le courant passe immédiatement, une revue baptisée « MédiaParks » est lancée dès la rentrée 2016. « Quand Ronan m’a présenté son projet, on était surtout sur une idée d’expérimentation, de volonté

d’être plus transdisciplinaires et de modifier cer- taines pratiques pédagogiques classiques, avec des élèves qui deviennent acteurs de leur ap- prentissage. Le cœur de notre action, c’est avant tout que ceux qui sont peu ou pas impliqués sco- lairement puissent développer et exprimer des compétences, prendre confiance en eux et ap- prendre le travail collectif. » Très vite pourtant, au regard de la qualité visuelle et rédactionnelle du projet, le conseil départemental souhaite que « MédiaParks » soit imprimé en deux formats, pour être largement diffusé un peu partout. Les financements sont débloqués. « La revue a également beaucoup bénéficié des talents de photographe de Ronan Chérel, qui a pu valoriser visuellement le contenu rédactionnel en collaboration créative avec les élèves. La véri- table alchimie qui s’est opérée entre eux explique l’ampleur des retombées. »

LA FABRIQUE À ANTICORPS

En choisissant de traiter de front dans la revue des sujets comme le complotisme, l’objectivité des médias, la mémoire… L’idée est donc de ne pas imposer une vaccination forcée, dont le sérum périmé contient en germe la maladie, mais de permettre aux élèves de renforcer leurs mé- canismes de défense. En quelque sorte de s’auto- immuniser à vie contre toutes les théories déviantes et haineuses qui traînent, notamment sur Internet. « Nous avons créé autour de “MédiaParks” un groupe Facebook, d’où je coordonne de manière inversée le travail que chacun mène, non pas en classe mais à la maison. Cela me permet également de ne pas les lâcher seuls sur les autoroutes de l’information, de leur apprendre à trier les données, ne pas tomber dans le panneau de se fier à ce qui sort parfois en premier sur les moteurs de

recherche. » Cette façon de travailler permet de voir d’où provient la contamination qui arrive de l’extérieur et de redresser le tir en temps réel. « La pédagogie, en fait, c’est de la manipulation bienveillante, reprend-il malicieusement. Les col- légiens sont à l’âge de toutes les révoltes, mais aussi de tous les possibles… Au début, ça a de- mandé pas mal de boulot, c’est vrai. Mais main- tenant, il s’agit seulement de piloter, ils sont de- dans et c’est très gratifiant. »

PAROLES D’ÉLÈVES JOURNALISTES

« Nous, les collégiens, on a la chance d’avoir des milliers d’idées. Il faut en profiter », déclare Aurélien, élève de 4 e et journaliste confirmé pour « MédiaParks ». Et les voilà enfin, à 8 heures du matin sonnantes, nos journalistes en herbe ! La salle d’histoire est découpée en îlots de travail. Chacun sait en ar- rivant où il doit s’asseoir et ce qu’il doit faire. Dans cette classe de 4 e 6 pourtant réputée comme difficile, durant cette première heure qui passe comme l’éclair, le brouhaha ne prendra jamais le pas sur le travail. Le plus étonnant, c’est ce que disent ces jeunes pas du tout intimidés, auxquels le recteur d’aca- démie a confié aussi la rédaction de son bloc- notes, et qui auront la ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, comme marraine de leur prochain numéro.

« DES MÉCANISMES QUI ÉCHAPPENT À LA RAISON, À LA VÉRITÉ HISTORIQUE, ET SE DIFFUSENT COMME UN CANCER. »

- « Plus on avance, plus c’est facile, je trouve.

Ecrire, il faut franchir le pas, dit Manon. Les gens, ils ne sont pas là pour nous juger, mais pour nous aider. »

- « Moi, j’ai pas peur du tout quand j’envoie mes articles » ajoute Antonin.

- « Les idées complotistes ? Je trouve ça carré-

ment bizarre, mais c’était il y a deux numéros déjà, vous savez. Depuis, on est passé à autre chose », dit Emeraude, un peu agacée qu’on lui parle encore de ça, même si bientôt, dans le grand frère « MédiaParks », on pourra lire en ligne tout ce qu’ils ont à dire sur le sujet. Cet engouement national des médias dont ils font actuellement l’objet les pousse à prendre confiance et à aller plus loin dans la réflexion. Leur production devient un contrepoison qui ne demande lui aussi qu’à se diffuser. – « Avant, quand on disait autour de moi, je savais pas, insiste Gina. Après les attentats, j’ai entendu n’importe quoi… Maintenant, même quand c’est des adultes, eh bien, j’essaie de réagir. Avant

PARTENARIAT

La Licra est une force de terrain partenaire de l’Education nationale

– Une convention

enrichie en juin 2015, «L’école mobilisée contre le racisme et

l’antisémitisme » ;

– 60 sections de la

Licra, avec un réseau par régions d’interve- nants dans les classes,

mais aussi auprès des enseignants, en demande croissante de formation

(21 471 élèves ont été sensibilisés l’an dernier).

– Des moyens accrus

pour une commission

Education, dirigée par Claude Secroun, pour :

- une synergie

renforcée avec la commission Education, qui a réalisé une

dizaine de petits films de lutte contre le racisme et l’antisémitisme au quotidien, et qui s’apprête à mettre en ligne des cours MOOC, ouverts à tous ;

- une formation

sur trois jours des

intervenants Licra,

harmonisée et centrée sur trois thèmes :

laïcité ; identité ; antisionisme et antisémitisme

- édition et mise à

disposition du grand

public de jeux pédagogiques innovants, créés dans les sections.

“MédiaParks”, quand je parlais, on ne m’écoutait pas, on me coupait toujours la parole. » Et tous de hocher la tête – « Oui, nos familles, on leur donne le journal et ils sont superfiers », intervient enfin Ali, qui se taisait depuis le début : « Mais quand même, l’information, elle n’est pas toujours traitée de façon équitable. T’as vu, on a fait des montagnes sur Prince, alors qu’il y avait ce jour-là des at- tentats. Les attentats dans le monde arabe, on n’en parle presque pas. » Et Gisèle de lui répondre spontanément:

– « Oui mais dans leur pays, j’en suis sûre qu’ils ont parlé que de ça dans les journaux, bien plus que de Prince, quoi ! » Un vrai comité de rédaction, en somme, où le débat interne est vivant, même s’ils s’accordent

pour dire en chœur que « la politique, on s’en fiche », et qu’« ils voteront pas », mais que… « enfin, bon, on a encore le temps d’y penser ». Et c’est vrai, ils ont bien le temps. Mais ne nous y trompons pas : si la politique leur semble une tout autre histoire, leur engagement citoyen pour l’égalité des chances, la mixité apaisée et le changement des mentalités est en réalité une façon d’en faire au quotidien. Chapeau bas et bienvenue, donc, à tous ces

nouveaux confrères qui incarnent si bien une relève fraîche et spontanée, que nous rêvons tous de voir partout se lever.

Couverture de la revue Mediaparks n° 3.

que nous rêvons tous de voir partout se lever. ●  Couverture de la revue Mediaparks

© Patrice Terraz/La France vue d’ici/Signatures

DOSSIER

COMPLOTISME

ET

RESSENTIMENT

Les profs sur le front

Le corps enseignant multiplie les initiatives de terrain :

un travail plus judo que boxe. Et plus payant à long terme que les batailles frontales. Exemples à Aubervilliers, Sarcelles et Saint-Denis.

Georges Dupuy.
Georges Dupuy.

C e jour, au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, Damien Boussard, professeur d’histoire-géo,

commence – avec une collègue de français – le

cours intitulé « Littérature et société ». Une jeune fille demande soudain pourquoi il y a des soldats devant les synagogues et pas devant les mos- quées. Cela aurait pu être une marque d’antisé- mitisme larvé. Une référence à un bon vieux com- plot imaginaire reposant sur la constatation que, les juifs dirigeant tout en France, il est normal qu’ils utilisent l’armée fran-

çaise pour se protéger, eux et pas les autres. Ce n’était juste que pure curiosité. En un éclair, les deux profs décident de chambouler le cours : « On ne pouvait pas la laisser repartir sans réponse. D’autant que

c’était une question que les autres pouvaient se poser. » Pas question pour autant de se lancer dans un monologue sur les raisons qu’a la République de protéger les synagogues. « J’aurais fait cela, certains auraient dit que j’étais manipulé par les sionistes », ironise le jeune professeur, par ailleurs membre du projet « Anthropologie pour tous. » (voir p. 15).

« DÈS QU’ON IMPLIQUE CES JEUNES DE BANLIEUE DANS DES ACTIVITÉS CONCRÈTES, INTÉRESSANTES, LES RÉSULTATS SONT SURPRENANTS. »

Christian Baudelot, sociologue.

Avril 2015. En cours d’histoire… Photo tirée d’un reportage dans un lycée professionnel du bâtiments.

d’un reportage dans un lycée professionnel du bâtiments. Boussard va alors demander à ses élèves d’en-

Boussard va alors demander à ses élèves d’en- quêter sur ce sujet. Comme il a demandé aux vingt-six élèves (sur 1 200, mais « Le Corbusier » foisonne de projets) qui ont choisi ses deux heures de cours consacrées chaque mardi à l’an- thropologie, d’enquêter sur les grands mythes véhiculés par leurs différentes communautés d’origine. Au final, l’enquête sur la protection des synagogues, menée à chaud – à base de statis- tiques et d’articles publiés sur Internet – leur a permis de répondre par eux-mêmes au « pour- quoi ? » En s’intéressant notamment à la montée de la xénophobie, des actes antisémites ou à l’état d’urgence et ses conséquences. Christian Bau- delot, sociologue et expert des problèmes d’édu- cation, confirme, enthousiaste : « Dès qu’on im- plique ces jeunes de banlieue dans des activités concrètes, intéressantes, les résultats sont sur- prenants. »

RELATIVISER

Damien Boussard en est persuadé. Le combat contre le racisme et la haine de l’autre, le vivre ensemble, passent d’abord par une connaissance anthropologique de l’autre. Une connaissance qui amène à relativiser ses propres pratiques et ses propres croyances en les frottant à celles des autres. A Aubervilliers coexistent des com- munautés originaires de soixante-douze pays. « Chez nous, la lutte contre le complotisme est marginale. Elle n’en repose pas moins sur cette démystification du monde qui est au cœur de notre projet », estime Boussard. Ainsi, un de ses élèves d’« Anthropologie pour tous » est venu lui

raconter comment, dans une soirée, il s’était op- posé à ceux qui ne juraient que par le « Protocole des sages de Sion ». Boussard et ses collègues d’Aubervilliers ne sont pas les seuls à penser que les réponses frontales

et clivantes, assénées du haut d’un quelconque

magistère, ne sont pas adaptées. Aujourd’hui mieux armés, une majorité de professeurs préfèrent ainsi le judo à la boxe. Les réponses concrètes de terrain aux affrontements idéologiques. Le travail sur le long terme avec les élèves à la réaction immédiate.

INFORMER

A Sarcelles, le lycée Jean-Jacques-Rousseau

mise, lui, sur une autre technique douce : l’initiation à l’information. Son proviseur, Philippe Bonneville, reconnaît : « Au début, on s’est plantés. Après “Charlie” et l’Hyper Casher, on a simplement dit à nos élèves qui dérapaient : “ Tais-toi, tu ne peux pas dire ça !” Alors que l’école est là pour leur donner la parole, les écouter, leur répondre en leur expliquant les faits. » C’est cette culture de l’analyse, du recul et de la mise en perspective des informations véhiculées sur You Tube, Snapchat ou Twitter, que Bonneville

© Fondation Jean Jaurès

© Fondation Jean Jaurès n’avaient pas l’habitude de croiser. Ça leur a ouvert l’esprit et ça

n’avaient pas l’habitude de croiser. Ça leur a ouvert l’esprit et ça les a désenclavés », explique Roder, qui pense que son groupe n’aura plus le même regard sur les informations complotistes qui traînent sur les réseaux sociaux. Comment les anthropologues de Damien-Boussard pourraient-ils désormais croire, après l’accueil que leur a réservé le Conseil économique et social, que le monde entier est ligué contre eux ? Auditionnés sur le thème « L’école du futur », leur prestation avait ébahi les membres de la com- mission. « Les jeunes ont eu le sentiment que leurs idées étaient prises en compte », témoigne Christian Baudelot. Iannis Roder ne rate pas une occasion de travailler sur les supposées conspirations lors de ses cours, faisant réfléchir ses élèves, notamment à la communauté d’inspiration qui existe entre le discours nazi et celui de Ben Laden dans l’escha- tologique. « Ce sera eux ou nous, pas de pitié ! » « Notre travail est invisible », souligne Roder. D’autant plus invisible que morcelé. Si l’Education nationale a sorti toute une panoplie pour lutter contre les théories conjurationnistes (voir ci-dessous), il n’y a aucun recensement national des projets existant dans les établisse- ments scolaires. Aucune plateforme de mutuali- sation des savoirs et des savoir-faire sur le Web. Seuls les serveurs informatiques des rectorats recensent les initiatives des lycées et collèges. Un complot ?

Iannis Roder

À LIRE

“Comment vivre ensemble quand on ne vit pas pareil” Le projet « Anthropo- logie pour tous » est né du colloque éponyme organisé en juin 2015 par des élèves et quatre enseignants (Damien Boussard, Valérie Louys, Isabelle Richer et Catherine Robert) du lycée Le Corbusier d’Aubervilliers. Deux grosses poin- tures de la sociologie et de l’anthropologie – Christian Baudelot, expert en problèmes de l’éducation, et Jean-Loïc Le Quellec, spécialiste des mythes – ont porté le projet sur les fonts baptismaux. Un livre présentant la philosophie et les buts du projet est sorti en avril 2016 :

« Comment vivre ensemble quand on ne vit pas pareil »

(Ed. La Ville Brûle, 8,50 euros) Tout un programme ! GD

veut développer chez ses élèves. Une culture qui leur fait très souvent défaut, compte tenu de leurs origines. « Ils sont très présents sur les

réseaux sociaux. Ils relaient tout ce qu’ils y voient et ce qu’ils y entendent. Mais ils ont du mal à analyser et à prendre du recul. » Pour concrétiser le propos en mettant les jeunes au cœur de la pratique des sources et des infor- mations qu’elles peuvent fournir, le lycée Jean- Jacques-Rousseau a demandé au « Sarcelloscope » de les parrainer. Ce média de proximité les aidera

à concevoir, réaliser et écrire des articles sur des

sujets concernant leur vie quotidienne. Bonneville

a également en soute un projet encore secret

avec YouTube. Il concernerait l’éducation à ce que l’on voit sur le site et comment on le voit.

DÉSENCLAVER

A Saint-Denis, au collège Pierre-de-Geyter, Iannis

Roder travaille lui aussi sur l’information, avec le

soutien de France Inter. Une vingtaine d’élèves de son projet ont planché sur le thème de l’amour – un thème qui a aussi fait l’objet d’une enquête, « Comprendre l’amour », menée par « Anthropo- logie pour tous » auprès de 600 élèves de Le- Corbusier. A Saint-Denis, les collégiens de Roder ont décidé de réaliser quatre reportages : l’amour en prison, l’amour sur les réseaux sociaux, la liberté d’aimer, et peut-on aimer à tout âge. Pen-

« ILS RELAIENT TOUT CE QU’ILS VOIENT ET ENTENDENT SUR LE WEB. MAIS ILS ONT DU MAL À ANALYSER ET À PRENDRE DU RECUL. »

Philippe Bonneville, proviseur à Sarcelles

dant plusieurs mois, les journalistes en herbe, appuyés par des professionnels de France-Inter, ont rencontré, à Villepinte, des prisonniers et leurs femmes, des pensionnaires de maisons de retraite, des religieux de toutes les confessions, mais aussi des sociologues et des psychologues. Ils ont appris à chercher l’info, à la recouper, à employer le « qui, quoi, où, comment, quand », à structurer le texte qui accompagnera la prise de son. Les reportages devraient être diffusés par France-Inter durant l’été. « Ils ont rencontré beaucoup de monde qu’ils

Les armes de l’Education nationale

Pour aider à lutter contre les théoriciens du complot, le gouvernement a lancé, début février, le site Ontemanipule.fr, qui détaille les sept commandements de la théorie du complot. Il a choisi Kevin Razy, un Youtubeur à succès, pour faire passer le message à travers une vidéo intitulée « Complot ou

théorie du complot ».

Petit problème : Razy s’était affiché précédemment avec des you-tubeurs « conspis ». Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale, a aussi annoncé la création de Lirelactu.fr, une plateforme de journaux gratuits accessible aux élèves à la rentrée 2016. GD

© DR

GRAND

ENTRETIEN

GÉRALD

BRONNER

© DR GRAND ENTRETIEN GÉRALD BRONNER Le sociologue Gérald Bronner étudie les croyances collectives, le fanatisme

Le sociologue Gérald Bronner étudie les croyances collectives, le fanatisme et le radicalisme. Tour d’horizon d’une passion très contemporaine.

Par Raphaël Roze. 
Par Raphaël Roze.

Gerald Bronner

“La globalisation élargit le champ des boucs émissaires”

« IL A FALLU UNE TRENTAINE DE JOURS POUR LAISSER CROIRE À UNE PARTIE DE L’HUMANITÉ QUE LES TOURS JUMELLES N’ÉTAIENT PAS VRAIMENT TOMBÉES. »

REPÈRES

Gérald Bronner :

« La Démocratie des crédules ». PUF, 2013.

DDV Le complotisme a toujours existé. Pourquoi est-il si envahissant aujourd’hui ?

Gérald Bronner. Il faut distinguer ce qui relève de la mondialisation et ce qui est lié aux nouvelles techniques d’information. La globalisation élargit le champ des boucs émissaires. Autrefois, on accusait les juifs d’empoisonner les puits dans telle région, parce que la peste y sévissait. Ou on prétendait que les gitans avaient apporté le choléra là où la maladie n’existait pas. Bref, les explications fumeuses se construisaient et se répandaient à la marge, au détriment d’une com- munauté bien localisée et séparée de la majorité. De nos jours, l’ennemi est « un autre nous- même » en ce sens qu’il serait au cœur de no- tre vie et du « système » qu’il nous imposerait. Cet ennemi, c’est Wall Street et la finance, la CIA, les juifs (indétectables, contrairement à ce qui prévalait dans les sociétés anciennes, et supposés tirer les ficelles du pouvoir). Les « résistants » ne combattent plus un petit groupe particulier, mais ce qu’ils croient être un ordre planétaire. Ainsi, après l’assassinat de Kennedy, des théories absurdes ont circulé, mais elles concernaient exclusivement la so- ciété américaine. En revanche, les attentats du 11 septembre 2001 ont été perçus comme

un vaste complot visant à lever la population mondiale contre les musulmans. L’histoire s’est répétée avec le drame de « Charlie Hebdo ». Les frères Kouachi étaient réputés innocents ou simples instruments entre les mains de la CIA et du Mossad afin de justifier une guerre contre l’islam.

DDV Il reste le second facteur aggravant :

la communication numérique

G. B. Le complotisme est en effet une narration. Il dépend donc étroitement du marché de l’in- formation. Que s’est-il passé en quelques an- nées ? Auparavant, les extrémistes de tout bord et fondamentalistes religieux n’avaient quasi- ment pas accès aux médias. Ils étaient large- ment exclus du domaine public. Or, Internet a induit une révolution : les narrations marginales et délirantes ont droit de cité, et leur caractère provocateur, dans certains cas, attire davantage encore les regards que les textes et vidéos nuancés produits par des professionnels – ou, tout au moins, des personnes attachées à un discours rationnel étayé par des faits. Le chan- gement se produit à une vitesse impression- nante. Pour reprendre les exemples précédents, il a fallu une trentaine de jours pour laisser croire

à une partie de l’humanité que les tours jumelles de Manhattan n’étaient pas vraiment tombées. Quand « Charlie Hebdo » a été attaqué, la ru-

meur d’un complot du Mossad a

version officielle. Elle s’est propagée en quelques heures sur les cinq continents. Il faut ajouter que l’information numérique, où chacun peut s’exprimer, bénéficie d’un atout considé- rable : lorsqu’un événement survient, des cen- taines d’arguments sont soudain disponibles pour justifier le même délire. Des esprits faibles réagissent aussitôt en jugeant que s’il existe autant de preuves supposées, le délire en ques- tion correspond à une certaine réalité.

précédé la

DDV Sur le plan idéologique, quels sont les

nouveaux ressorts du complotisme par rapport

à la paranoïa fasciste ou communiste du XX e siècle ?

G. B. Je citerai le principe de précaution (1) . On

a peur des progrès scientifiques. Des écolo-

gistes radicaux, partisans de la « décrois- sance », surfent dangereusement sur une étrange nostalgie qui conduit à ne pas vacciner les enfants ou à rejeter toute avancée dans le domaine agro-alimentaire.

DDV L’extrême droite ne reste-t-elle pas le princi- pal vivier du conspirationnisme en Occident ?

G. B. Tout à fait. Les complotismes d’extrême

gauche ou – on vient de le voir – écologistes ne doivent pas être pris à la légère, et il y a aussi la fameuse mouvance « rouge-brune (2) », particu-

lièrement haineuse. Mais, en Europe, les natio- nalistes sont toujours les principaux pourvoyeurs de pulsions politiques paranoïaques.

DDV Le propagandiste antisémite Alain Soral

a été communiste et prétend défendre les musulmans français

G. B. Certes, mais son discours est axé sur le

retour à la « nature humaine » contre la morale

judéo-chrétienne et le rejet de l’intellectua- lisme. Ce sont des thèses typiquement fas- cistes, et Soral se définit lui-même comme

« national-socialiste ».

DDV Ce qui frappe au XXI e siècle, c’est la force du complotisme de souche religieuse.

G. B. Absolument, et le processus narratif n’est

pas différent. Il s’agit toujours d’inventer une histoire qui exorcise la peur et la culpabilité en créant des boucs émissaires à l’échelle mon- diale. Un jeune homme désorienté qui sort de prison est pris en main par Daech, qui lui ex- plique qu’il n’est pas coupable, qu’il a été poussé au crime par une société occidentale forcément oppressive. C’est pour lui une libé- ration affective gigantesque !

Cela fonctionne dans les deux sens : les adeptes français de la théorie du « grand rem- placement » sont persuadés qu’il existe une volonté d’islamiser l’ensemble de l’Hexagone.

DDV Le phénomène n’est pas vraiment de même nature dans la sphère arabo-musulmane que dans les pays développés.

G. B. Comme je le notais plus haut, les Occi- dentaux ont tendance à fustiger un prétendu

« ennemi de l’intérieur ». Il est chez nous, et quels que soient ses multiples visages – l’Arabe, le Noir, le franc-maçon, le juif, le ca-

–, il ourdit une conspiration au sein

même de la société. Au Maghreb ou au Machrek, en revanche, où l’islam détient un quasi-monopole cultuel et culturel, l’adversaire se situe à l’extérieur des frontières : c’est le « Grand Satan » américain ou israélien.

pitaliste

DDV Tous les complotistes sont-ils racistes ?

G. B. Fréquemment, mais pas toujours. Par contre, tous les racistes sont complotistes. Ils considèrent que les groupes qu’ils détestent sont à l’origine de manœuvres occultes et de conspirations.

DDV Avez-vous des raisons d’être optimiste ?

G. B. A court terme, non. Le rapport de forces n’est pas en faveur du rationalisme. On n’a d’ailleurs jamais vaincu les paranoïas collec- tives dans l’Histoire, mais leurs effets par des moyens militaires. Cela dit, à moyen et long termes, il faut s’engager dans une révolution pédagogique pour mettre en garde les jeunes contre les délires qui gangrènent la Toile. On en est loin et on ignore encore comment être efficace. Cela nécessite des recherches oné- reuses et des tâtonnements complexes. Sans interdire la liberté d’expression, pilier de la dé- mocratie (avec les restrictions pénales déjà existantes et qu’il faut développer), il convient aussi de s’exprimer dans les sites web et di- vulguer autant que faire se peut des discours de vérité. En ce sens, le rôle d’une association comme la Licra est fondamental.

Le principe de précaution relève-t-il du complotisme ?

Les détracteurs de Gérald Bronner fustigent sa dénonciation du principe de précaution (1) , qui représente pour lui une forme de conspiration- nisme dont la cible serait le progrès industriel. Ou d’être juge et partie, puisqu’il est membre du conseil scientifique du groupe nucléaire Areva.

« LE COMPLOTISME EST UNE NARRATION. »

A LIRE

Gérald Bronner :

« L’Empire des

croyances »

(PUF, 2003) ;

« Manuel de nos folies ordinaires »

(Mango, 2006) ;

« La Pensée extrême :

comment des hommes ordinaires deviennent

des fanatiques »

(Denoël, 2009) ;

« La Démocratie

des crédules »

(Puf, 2013).

2009) ; « La Démocratie des crédules » (Puf, 2013). * 1. Le principe de précaution,

*

1. Le principe de précaution, constitutionnalisé sous Jacques Chirac en 2005, est le fruit d’une certaine méfiance vis-à-vis de la science et de la technique. Il vise à prendre en compte les risques qui peuvent accompagner une innovation en matière de conséquences néfastes sur l’environnement et, par répercussion, sur la santé. 2. On appelle mouvance rouge-brun l’idéologie de ceux qui prônent des valeurs hybrides résultant d’un mélange entre celles de l’extrême droite nationaliste (le brun) et celles de l’extrême gauche communisante (le rouge).

DOSSIER

DOSSIER SOPHIE MAZET Sophie Mazet est l’auteure d’un très intéressant « M a n u e

SOPHIE

MAZET

Sophie Mazet est l’auteure d’un très intéressant « Manuel

d’autodéfense intellectuelle » destiné

à un large public

(2015, Ed. Robert Laffont). Ce livre contribue au développement de l’esprit critique,

à partir d’exemples

conspirationnistes mais aussi du discours publicitaire, politique, et des séries télévisées.

RONAN

CHEREL

Vous pouvez découvrir les cinq numéros de la belle et intéressante revue du collège Rosa Parks, réalisée par les collégiens journalistes encadrés par Ronan

Cherel (lire p. 12-13).

En particulier

le troisième numéro, qui traite de la vérité et aborde la question du conspirationnisme. Elle est en ligne

à l’adresse :

mediaparks.blogspot.fr

COMPLOTISME

ET

RESSENTIMENT

Ils font face aux discours qui propagent la haine

Nous avons rencontré trois pédagogues qui ont décidé de faire face au conspirationnisme. Ils ont créé chacun une méthode originale et nous proposent ici quelques voies intéressantes pour développer la pensée critique d’enfants, d’adolescents et d’adultes.

Michel Goldberg.
Michel Goldberg.
© Stephan Zaubitzer / Picturetank
© Stephan Zaubitzer / Picturetank

AU LYCÉE AVEC SOPHIE MAZET

S ophie Mazet est agrégée d’anglais. Elle enseigne

un « cours d’autodéfense intellectuelle » dans

un lycée classé ZEP à Saint-Ouen (93). Son public est constitué principalement d’élèves issus de mi- lieux défavorisés, et qui vivent dans des conditions sociales difficiles, souvent en vase clos. En effet, les familles plus aisées choisissent souvent de scolariser leurs enfants dans des lycées privés. Pour éduquer son jeune public face aux délires conspirationnistes, Sophie Mazet enseigne une approche plus générale : elle propose des outils d’analyse valables pour l’étude critique de nom- breux discours médiatiques qui peuvent être fal- lacieux et séduire un large public. En procédant de la sorte, elle montre à ses élèves qu’elle est bien à la recherche de la vérité et au service du bien commun. Ensuite, lorsqu’un climat de confiance est établi, il devient possible de s’atta- quer aux discours conspirationnistes qui séduisent une partie de son public. Une technique pédago- gique éprouvée consiste à proposer aux jeunes de construire eux-mêmes une thèse conspira-

tionniste, afin d’en découvrir à la fois les tactiques argumentatives et les moyens d’y faire face. Si des militants de la Licra souhaitaient reprendre des outils pédagogiques proposés par Sophie Mazet, elle insiste sur la nécessité d’un travail assez long (12 à 20 heures), avec des élèves vo-

lontaires au départ. Ce travail porte de meilleurs fruits s’il est effectué en petits groupes d’élèves, s’il s’accompagne d’exercices collectifs et indivi- duels, et de préférence en présence d’un ensei- gnant lui-même formé.

DANS LES QUARTIERS SENSIBLES AVEC MICHEL SERFATY

M ichel Serfaty est le rabbin de la synagogue de Ris-Orangis (91). Il dirige aussi l’Amitié

judéo-musulmane de France (AJMF) depuis plus de dix ans. Avec le bus de son association, il se rend très souvent dans des maisons de quartier et des associations sportives pour des rencontres avec des enfants, des adolescents et des adultes de la communauté musulmane. L’AJMF réalise un patient travail de sensibilisation aux discriminations contre les religions. Et c’est souvent dans ce cadre que l’on en vient à parler du conspirationnisme, généralement attribué aux juifs. Cette idéologie pernicieuse est principalement véhiculée dans la communauté musulmane par la diffusion des « Protocoles des Sages de Sion » et de « Mein Kampf » dans des librairies en France. Elle est aussi présente dans des prêches d’imams salafistes et wahhabites qui véhiculent l’image du juif altérée par le prisme déformant du Coran. Les propos tenus à l’encontre des juifs dans cer- taines parties de la communauté musulmane

© Guillaume Krebs

sont, pour l’essentiel, des discours conspiration- nistes qui se nourrissent aussi de discours cari- caturaux antisionistes. Souvent, M. Serfaty ren- contre des jeunes qui témoignent d’une très pro- fonde ignorance de la réalité, confondant par exemple le sionisme et… les « Protocoles des Sages de Sion » ! Et dans les marchés populaires des villes où l’AJMF se déplace, on découvre souvent cette haine des juifs, ou simplement le refus poli d’avoir des relations amicales avec eux lorsque l’on parle avec certains marchands de la communauté musulmane.

« UNE TECHNIQUE PÉDAGOGIQUE ÉPROUVÉE CONSISTE À PROPOSER AUX JEUNES DE CONSTRUIRE EUX-MÊMES UNE THÈSE CONSPIRATIONNISTE, AFIN D’EN DÉCOUVRIR À LA FOIS LES TACTIQUES ARGUMENTATIVES ET LES MOYENS D’Y FAIRE FACE. »

Sophie Mazet

Michel Serfaty observe que des responsables musulmans n’ont pas pris toute la mesure du problème posé par la propagande conspiration- niste. Ils ont encore trop souvent tendance à considérer que la lutte contre l’antisémitisme et le conspirationnisme concerne… la seule com- munauté juive, et ils ne combattent pas activement la diffusion des ouvrages conspirationnistes dans leurs propres librairies et lieux de culte. L’AJMF constate aussi que le mythe du complot juif se propage dès l’enfance, par l’intermédiaire des discours que les mères ont elles-mêmes en- tendus dans leurs familles. Ainsi, cette association est parfois sollicitée par des animatrices de jeunes enfants qui sont dépassées par les propos des petits à l’encontre des juifs. Michel Serfaty pense qu’un travail de la plus haute importance doit être entrepris auprès des mamans, particulièrement dans les milieux défa- vorisés et peu scolarisés. Ce travail peut prendre des formes très variées : rencontres avec des mères juives, repas de fêtes, préparation de cous- cous, etc. Ces moments conviviaux et très cha- leureux facilitent grandement le rapprochement et permettent de détruire de nombreux préjugés, évitant qu’ils continuent d’être propagés auprès des générations futures.

AU COLLÈGE ET… EN PRISON AVEC RONAN CHEREL

R onan Cherel, enseignant d’histoire contem- poraine à l’université de Rennes 2, travaille

également dans un collège classé ZEP et à la prison de Rennes. Au collège, Ronan Cherel utilise des méthodes de pédagogie active. Il met ses élèves en situation

de travailler et de débattre en groupes, pour dé- couvrir l’étendue de la désinformation qui se répand sur Internet. Par exemple, si vous vous intéressez à cette belle valeur qu’est l’égalité, vous découvrirez que le premier site proposé par Google est… « Egalité et réconciliation »,

l’un des sites conspirationnistes les plus visités. Un enfant studieux y trouvera de nombreuses in- formations, toutes plus démagogiques les unes que les autres, et bien souvent, il n’aura pas les outils intellectuels pour se confronter à ces dis- cours. Ce problème n’est pas réservé aux seuls enfants issus de milieux défavorisés, et de nom- breux parents s’en rendent compte lorsque leur enfant rédige une dissertation. Plus grave encore :

Ronan Cherel observe cette perméabilité au conspirationnisme chez certains de ses étudiants

à l’université !

Ronan Cherel propose à ses élèves de participer

à la rédaction de la très belle revue du collège

Rosa Parks, « MédiaParks » (lire p. 12-13). C’est dans cette posture de journalistes en herbe que les enfants découvrent comment développer des compétences critiques pour ne pas tomber dans certains pièges démagogiques. Et pour éviter une confrontation trop directe qui pourrait les « braquer », Ronan Cherel aborde le conspirationnisme par d’autres voies, en construisant des dossiers sur la liberté, sur l’égalité, ou encore sur la vérité. La revue contextualise aussi le problème en montrant que le conspirationnisme se développait déjà à l’époque de la Révolution française. En prison, Ronan Cherel a rencontré de nombreux détenus qui développent ces idées conspiration- nistes. Il mène avec eux un travail original, en leur proposant d’écrire aux collégiens des conseils qui leur semblent importants. Les détenus sont ainsi mis en situation d’éducateurs, responsabilisés, et dans une situation favorable pour se réinsérer. On découvre alors qu’ils mettent eux-mêmes en garde les enfants contre les dangers de la déma- gogie conspirationniste.

MICHEL

SERFATY

Si vous êtes intéressé, si vous souhaitez entrer en contact avec le rabbin Michel Serfaty et l’Amitié judéo musulmane de France, vous pouvez le contacter à :

AJMF 1, rue Jean-Moulin 91130 Ris-Orangis. Tél. : 01 39 43 07 83

Intervenir dans les prisons.

: AJMF 1, rue Jean-Moulin 91130 Ris-Orangis. Tél. : 01 39 43 07 83  Intervenir

DOSSIER

COMPLOTISME

ET

RESSENTIMENT

Théorie des complots :

quand la paranoïa devient contagieuse

La perte des repères et le « désenchantement du monde » nourrissent les théories du complot, qui surfent sur les peurs pour trouver des coupables. Une démarche pathologique, que dénonce Pierre-André Taguieff.

Alain Barbanel. À LIRE
Alain Barbanel.
À LIRE

Pierre-André

Taguieff :

« Court traité de complotologie ».

2013, Mille et une Nuits. Ce livre regroupe les travaux du philosophe et historien des idées sur le sujet. Il recense les cas qui illustrent les théories du complot, du 11 septembre à « l’affaire DSK », en passant par la dernière grande crise financière ou la mort de Ben Laden. Un décryptage minutieux.

À CONSULTER

Le site Conspiracy Watch a publié un grand entretien avec Pierre-André Taguieff en 2013, où il explique notamment comment fonctionne la pensée conspirationniste, ses origines et son histoire, les motiva- tions de ses acteurs, et les menaces qu’elle représente. www.conspiracy watch.info

Extrait du fond d’écran du site ontemanipule.fr

t si la vérité était ailleurs ? » S’il fallait ré- sumer d’une question le mécanisme de la

théorie du complot, le principe du refus de l’ex- plication « officielle » portée par l’establishment et les médias est au cœur de la machine à fan- tasmes. Avec, de façon sous-jacente, le fameux « A qui profite le crime ? », qui alimente l’idée que l’ennemi qui incarne le mal absolu est toujours dissimulé. L’assassinat de JFK, le programme Apollo et, plus près de nous, l’attentat du 11 sep- tembre à New York, les crises financières, jusqu’aux récents attentats de Paris… les théories du complot se propageant sur la Toile comme une véritable pandémie.

UN COMPLOT IMAGINAIRE

Pour quelles raisons ces usines à fabriquer du faux ont-elles ce retentissement planétaire – et ce, en dépit de tout fondement rationnel ? Le phi- losophe et historien des idées Pierre-André Taguieff évoque « des interprétations paranoïaques de tout ce qui arrive dans le monde, attribuées à un sujet

qu’on veut disqualifier, et un type de récit men- songer, à la fois explicatif et accusatoire, sur des événements traumatisants ou inacceptables, fondé sur la croyance à un complot imaginaire ». Les théories du complot surfent en effet sur les peurs d’affronter un réel insupportable, que la traçabilité des faits, même indiscutable, ne permet pas de surmonter. Comment convaincre par des arguments rationnels ce qui relève de l’affect et du psycho-

« E

rationnels ce qui relève de l’affect et du psycho- « E logique ? Comment faire accepter

logique ? Comment faire accepter l’inconcevable d’une tragédie humaine, d’un attentat sanglant, d’un cataclysme… d’un génocide ? Pierre-André Taguieff souligne que les constructions complotistes recourent à des thèmes « magico-mythique », analysés comme une résistance à l’époque mo- derne qui voit disparaître la pensée magique.

LE SOUPÇON ÉRIGÉ EN RÉCIT POUR COMPRENDRE LE MONDE

Face à ce que le sociologue Max Weber appelait

« le désenchantement du monde », les vagues

conspirationnistes se nourrissent de contextes de crise globale ou de « bouleversements profonds de l’ordre social ébranlant le fondement des normes, où les valeurs deviennent indistinctes et ne peuvent plus être hiérarchisées », explique Pierre-André Taguieff. L’époque actuelle est à ce titre très favorable à cette crise des valeurs où tout se brouille, le vrai et le faux, le bien et le mal.

« UN TYPE DE RÉCIT MENSONGER, À LA FOIS EXPLICATIF ET ACCUSATOIRE, SUR DES ÉVÉNEMENTS TRAUMATISANTS OU INACCEPTABLES, FONDÉ SUR LA CROYANCE À UN COMPLOT IMAGINAIRE. »

La globalisation conjuguée à une métamorphose du monde économico-financier, la transformation du travail et la crise de l’emploi provoquent des incertitudes, des peurs ingérables, un désarroi que les populations qui se sentent coupées du passé et en quête de repères transforment en

« vague de soupçons » propices à interpréter les

événements les plus inquiétants « comme autant d’indices de l’existence de forces invisibles qui mènent le monde ! », analyse-t-il. Refuser les évi- dences, utiliser la négation comme modèle uni- versel, chercher à expliquer les événements à

partir d’indices qui valent preuves, les coïncidences étant considérées comme jamais fortuites, sont autant d’interprétations paranoïaques qui devien- nent, dans la « complot-sphère », socialement

« normales et culturellement ordinaires ».

Le sentiment de menace devenant la règle, Freud expliquait que « la mythologie de la conspiration

apparaît comme la projection négative d’aspirations tacites, l’expression inversée de souhaits plus ou moins conscients mais toujours inassouvis ». Autrement dit, une forme de pathologie dont la finalité est de toujours désigner des coupables supposés comme responsables de tous les maux.

« Les malheurs du peuple sont explicables, indique

l’historien des idées, et redeviennent intelligibles. Et, puisqu’on connaît leurs causes, il devient pos- sible d’agir pour les éliminer. Non sans paradoxe, les récits conspirationnistes redonnent confiance à ceux qui y croient. » Au prix de toutes les dérives, même les plus mortifères !

© Bruno Levy

© Bruno Levy DDV Complotisme et fanatisme sont-ils synonymes ? G é r a r d

DDV Complotisme et fanatisme sont-ils synonymes ?

Gérard Haddad. Non. Tous les fanatiques sont adeptes de la théorie du complot. En revanche, on peut être conspirationniste sans verser dans l’extrémisme. Ainsi, des personnes de bonne foi et non militantes pensent que rien ne s’est passé le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, que les tours jumelles ne se sont pas effondrées Elles ont simplement l’impression de ne pas com- prendre l’enchaînement des causes et des effets, et cela leur est insupportable.

DDV Que voulez-vous dire ?

G.H. L’être humain a naturellement soif de com- préhension. Lorsqu’il se pose des questions sans trouver de réponses, il a tendance à inventer. Cette « pensée magique » est la chose au monde

la mieux partagée. Le grand penseur juif médiéval Maïmonide remarquait déjà : « Quand on ne dé- chiffre pas un phénomène, on prétend qu’un

ange se cache

survient, l’ange disparaît. » L’auteur de cette citation était pourtant un théologien !

Quand la lumière intellectuelle

DDV La production de délires ferait donc partie du fonctionnement normal de notre esprit ?

G.H. Absolument. Elle est à la base de notre activité cérébrale. Les médecins rencontrent ré- gulièrement des malades atteints du syndrome d’Alzheimer qui ne peuvent s’empêcher d’inventer un récit imaginaire à chaque fois que leur mémoire est défaillante. Poussée jusqu’au bout, cette lo- gique conduit au complotisme, qui a toujours existé à travers l’histoire.

« LE COMPLOTISME EST UNE NARRATION. »

“Tel le papillon qui émerge de sa chrysalide, le fanatique entre dans un état jubilatoire où le doute n’a plus la place”

Gérard Haddad, psychiatre et écrivain, nous livre sa vision clinique du fanatisme. Il nous explique l’obsession du complot et la certitude chevillée au corps que l’instant décisif, qui révélera le monde à lui-même, est sur le point d’arriver.

Propos recueillis par Raphaël Roze.

DDV Avec de fortes nuances…

G.H. Bien entendu. Les crises que traverse ac- tuellement l’humanité et les moyens de commu- nication accélérés mènent à la résurgence de terribles fanatismes collectifs. Après le fascisme et le communisme, nous assistons à l’enracinement de l’islamisme. Par définition, le fanatique ne souffre aucune contradiction, car il s’est forgé un modèle de compréhension qui le rassure totalement. Nulle interrogation n’est laissée dans l’ombre. Si un dogme est visiblement erroné, il crie à la machi- nation pour conserver son équilibre psychique. Sur le plan clinique, il n’a guère le choix, sinon il s’effondre. Ainsi, le Coran affirme que l’homme ne posera jamais le pied sur la Lune. Pour Daech, l’épopée d’Apollo 11 est donc un mensonge. Pour coller le délire aux faits, on se persuade que des ennemis, tapis dans l’ombre, répandent de fausses nouvelles.

DDV Peut-on guérir de cette paranoïa de groupe ?

G.H. Le psychanalyste Jacques Lacan notait que la paranoïa était au cœur de la notion de person- nalité. Elle est universelle. Chacun d’entre nous se fait de temps à autre une montagne de tel ou tel événement anodin. C’est un mal incurable dans ses manifestations extrêmes. Il est en effet si satisfaisant, et parfois vital, d’interpréter ce qui est obscur ! Un patient se prenait pour le Messie. Un jour, il a écrit à son psychiatre (l’un de mes confrères) qu’il avait enfin réalisé qu’il ne l’était pas. Du coup, il s’est suicidé car son existence n’avait plus aucun sens à ses yeux.

DDV Il n’y aurait donc aucun remède sérieux au complotisme ?

G.H. Pas vraiment. Il faut traiter la maladie en amont, en évitant les détresses identitaires et frustrations sociales qui sont à l’origine des pa- ranoïas collectives radicales. Quand le processus est engagé, il est hélas trop tard. La réponse ne peut être que sécuritaire.

REPÈRES

Gérard Haddad :

« Dans la main droite de Dieu. Psychanalyse du fanatisme ».

Septembre 2015, éd. Premier parallèle.

du fanatisme » . Septembre 2015, éd. Premier parallèle.  Gérard Haddad TURBULENCES Gérard Haddad est

Gérard Haddad

TURBULENCES

Gérard Haddad est né à Tunis en 1940. Il devient ingénieur agronome en Israël, puis s’installe en France où il entame une psychanalyse avec Jacques Lacan, tout en poursuivant des études de médecine. Ses livres s’inspirent à la fois de la tradition talmudique et du freudisme.

© Licra

DOSSIER

COMPLOTISME

ET

RESSENTIMENT

Le Cercle de la Licra à Normale sup

Mi-mai, Martine Benayoun, présidente du Cercle de la Licra, et Marc Mézard, directeur de l’Ecole normale supérieure, ont introduit la conférence « Radicalisation, théorie du complot, violence sans fin :

l’école à l’épreuve des valeurs républicaines ».

Justine Mattioli. « LE TERME “RADICALISATION ” N’EST PAS PERTINENT :
Justine Mattioli.
« LE TERME
“RADICALISATION
” N’EST PAS
PERTINENT :

CELA NOUS EMPÊCHE DE PENSER ET D’OBSERVER LES CHOSES. C’EST UN MOT- VALISE. »

Fabien Truong

LES INVITÉS

Rudy Reichstadt, politologue, fondateur du site Conspiracy Watch. Hélène L’Heuillet, psychanalyste et maître de conférences en philosophie politique et éthique

à Paris-Sorbonne.

Philippe Bonneville, proviseur du lycée

J.-J. Rousseau

à Sarcelles (95).

Fabien Truong, sociologue et ethno- graphe à Paris VIII Catherine Robert,

professeur de philo

au lycée Le Corbusier

à Aubervilliers (93).

Iannis Roder, professeur d’histoire- géo au lycée Pierre-de-Geyter,

à Saint-Denis (93).

J.-Claude Monod, docteur en philosophie, chercheur au CNRS, il enseigne à l’ENS.

en philosophie, chercheur au CNRS, il enseigne à l’ENS. D evant une centaine de personnes, sept

D evant une centaine de personnes, sept invités conviés par Antoine Spire, ont livré leurs ex-

périences de terrain et leurs réflexions théoriques.

COMPLOTISME ET MOTS-VALISES

En cette période troublée, les termes « radicalisa- tion », « théorie du complot », « complotisme », « conspirationnisme » sont régulièrement utilisés. Mais savons-nous seulement de quoi nous parlons ? Rudy Reichstadt rappelle que la « théorie du com- plot », the conspiracy theory, existait aux Etats- Unis dès la fin du XIX e siècle. Il la définit comme « la tendance à attribuer abusivement l’origine d’un fait social, d’un phénomène ou d’un événement marquant, à l’action concertée d’un petit nombre d’individus ». Le complot relève, par essence, d’une dérive paranoïaque et stigmatisante. Pour Fabien Truong, l’utilisation du terme « radica- lisation » n’est pas pertinente : « Cela nous em-

pêche de penser et d’observer les choses. C’est un mot-valise. » L’adjectif « radical » est un dérivé du mot radix,-icis

qui signifie « racine, origine première ». Pour Hélène L’Heuillet, l’extrémisme islamiste est « une idéologie qui n’est pas un retour à la racine, mais qui invente un autre islam, auquel il faut adhérer radicalement, sans compromission avec l’ordre établi ». Tous s’accordent sur l’interdépendance entre radicalisation islamique et complotisme. La théorie du complot

est le support idéologique de cette radicalisation. Antoine Spire définit la « radicalisation » comme « le processus par lequel un individu ou un groupe se rapproche d’un extrémisme ou d’un fonda-

mentalisme religieux ou politique ». Ce terme est aujourd’hui principalement employé pour décrire le fanatisme religieux, particulièrement chez les musulmans. Ne peut-on pas généraliser, suggérer que la société française se replie sur elle-même, se communautarise, et par là se radicalise ?

A

condition, précise Hélène L’Heuillet, de marquer

la

rupture sociale que signifie le passage à l’acte

des djihadistes. Les autres radicalisations sont idéologiques, alors que la radicalisation islamiste est mortifère. Le terme générique de radicalisation ne pourrait-il pas être remplacé par celui d’inté- grisme, d’extrémisme ou de fanatisme ? interrogent Jean-Claude Monod et Rudy Reichstadt. Iannis Roder évoque l’existence, dans son collège, de théories du complot plurielles, de Tom Cruise aux attentats de « Charlie » et de l’Hyper Cacher. « A partir du moment où le discours conspirationniste fait système, c’est-à-dire qu’il explique le déroule- ment de l’histoire, nous sommes en présence de gamins en processus de radicalisation », indique- t-il, avant de tempérer : « Ce glissement de mes élèves vers l’islamisme radical est rarissime. » Pour Catherine Robert, l’enquête et le recueil d’in- formations sur le terrain sont la meilleure réponse. Et la solution doit émerger de l’école. Philippe Bonneville livre un témoignage sur son établissement scolaire par le prisme de la tragique année 2015. Il faut laisser un espace de parole aux élèves, les professeurs doivent écouter et retravailler l’expression brute des jeunes gens.

Fabien Truong souligne que la conversion religieuse est suscitée par un besoin de se singulariser, de choisir sa religion. Si les jeunes se trouvent dans l’idéologie, il est encore possible de les atteindre ; s’ils basculent dans le passage à l’acte, c’est compromis. « Le complotisme a la structure d’un délire. Il est évident que pour lever dans le psy- chisme l’interdit de tuer, il faut quand même cer- taines conditions », complète Hélène L’Heuillet. Ces thématiques-là interpellent, elles interrogent

la société contemporaine et les responsabilités in-

dividuelles et collectives. Nous sommes dans un flou angoissant, où nous tentons de trouver une rationalité à ces phénomènes de radicalisation.

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon L e fait de s’engager sur notre présence à Avignon
L e fait de s’engager sur notre présence à Avignon ne devrait pas faire question.
L e fait de s’engager sur notre
présence à Avignon ne
devrait pas faire question.
Les conditions dans lesquelles
fut créé le Festival, sur les conseils
de René Char, par Vilar, au
lendemain de la guerre et de
la Shoah, en font un haut lieu
de résilience sociale. S’il est encore
quelques espaces où l’éducation
populaire a du sens, c’est là.
Car Avignon est d’abord un lieu
où on s’écoute : combien de fois
ai-je eu, dans la rue,
naturellement, l’occasion,
de parler à des gens que je ne
connaissais pas…
Avignon est, pendant trois
semaines, la scène la plus
cosmopolite du monde.

AVIGNON

POURQUOI SOMMES-NOUS AU FESTIVAL ?
POURQUOI
SOMMES-NOUS
AU FESTIVAL ?
 

Des compagnies de toute la France et des troupes du monde entier s’y donnent rendez-vous. Plus d’un million et demi de personnes s’y pressent, et parmi elles beaucoup de nos sympathisants, adhérents et militants potentiels et/ou actuels : une occasion unique nous est donnée de rencontrer et convaincre le public. N’est-ce pas là ce que nous voulons faire : être présent dans la rue, dans l’espace public réel ? N’est-ce pas là une des occasions de sortir des salons républicains et de renouer avec un militantisme de masse ? N’est-ce pas là que nous pourrons changer les mentalités, briser les préjugés, donner envie aux gens de militer avec nous ? N’est-ce pas ce dont nous (la Licra), mais aussi nous (la société citoyenne) avons besoin pour faire reculer tant l’islam politique que l’extrême droite qui est aux portes du pouvoir ? Si nous n’allions pas à Avignon, nous raterions une occasion de faire entendre notre voix :

celle d’une France universaliste, héritière des Lumières, engagée dans le combat contre le racisme

La cour d’honneur du Palais des Papes.

 

Festival d’Avignon : les rendez-vous de la Licra

Samedi 9 juillet à 17 h

Conférence d’ouverture « La Licra au Festival »,

à l’hôtel de ville. Débat avec Olivier Py, Alain Timar et Isabelle Starkier ; projection du film d’Isabelle Wekstein et Mohamed Ulad, « Les Français, c’est les autres ».

Lundi 11 juillet à 10 h 30

« Un Gros Gras Grand Gargantua », au Théâ-

tre du Centre, suivi d’un débat avec les comédiens de la Cie Starkier.

Mercredi 13 juillet à 14 h

Débat à l’université d’Avignon : « Théâtre et

pratiques artistiques. Quels enjeux et quelles nécessités face à la montée de l’intégrisme ? » Intervenants : Isabelle Starkier, Antoine Spire et Mano Siri.

Mardi 19 juillet à 18 h 05

« Discours de la servitude volontaire », à

l’espace Roseau Teinturiers, suivi d’un débat avec le comédien François Clavier et le metteur en scène Stéphane Verrue.

Tous les après-midi, nous serons présents pour débattre avec le public dans la cour du lycée Pasteur, puis sur la place des Carmes, à l’issue des représentations des « Parapluie-Théâtre » présentés par la Cie Starkier. Et, tous les jours, retrouvez-nous dans les rues d’Avignon, autour du « Droit de vivre », notre revue, et de nos militants, à l’issue des spectacles, ou autour d’un verre de l’amitié au Théâtre Al-Andalus, où Isabelle Starkier met en scène « Une grenade éclatée », de et avec Joëlle Richetta.

et l’antisémitisme, non parce que « ce n’est pas bien d’être raciste ou antisémite », mais parce que

Pièces labellisées présentes en Avignon :

 

« Les Parapluies-Théâtre », cour du lycée Présence Pasteur, en après-midi.

« Une grenade éclatée », théâtre Al Andalus.

ce combat est le socle même sur lequel repose notre Etat de droit.

Mano Siri.
Mano Siri.

« Un Gros Gras Grand Gargantua », Théâtre du Centre.

« Le Discours de la servitude volontaire », Nouvel Espace Roseau.

« Les Vibrants », Théâtre Alizé.

 

AVIGNON

“Le théâtre répond à l’actualité par son côté inactuel prophétique”

Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, souligne aussi la « zone de réactivité» qu’offrent les rencontres et débats organisés en marge des spectacles.

Propos recueillis par Abraham Bengio.

Olivier Py, le directeur du Festival, devant le château d’Avignon.

DDV Comment l’actualité résonne-t-elle dans le festival d’Avignon ?

Olivier Py. Le théâtre ne répond pas à la réalité, il n’est pas à la place du journaliste, il n’a pas la même temporalité : nous bouclons notre programme en général au mois de janvier, et dans les six mois qui nous séparent du Festi- val, il se passe évidemment des événements qu’on n’avait pas prévus… Mais ce serait dommage que le théâtre ne puisse pas parler de l’hyperprésent ! Alors, il le fait de deux manières, qui sont différentes du journalisme. La première, c’est dans une sorte de prophétie. C’est-à-dire qu’en étant inactuel, il se met à parler du présent. Et en parlant du présent, il dépasse le concept d’actualité. On joue Shakespeare et, mysté- rieusement, on se rend compte

qu’il y a des événements qui croi- sent le fait de jouer ses pièces. J’ai un très bon exemple, c’est lorsque j’ai voulu monter « Les Suppliantes » d’Eschyle. J’avais décidé de monter tout le cycle, ce n’était donc vraiment pas pré- médité (ou alors au contraire, très prémédité, très en avance ?) ; car c’est le moment où arrivaient les premiers bateaux de réfugiés. Or, la pièce d’Eschyle ne parle que de cela : comment une démocratie peut accueillir ou ne pas accueil- lir ? Se met-elle en danger quand elle accueille les réfugiés, au risque d’une déstabilisation ? Mais si elle s’y refuse, est-ce qu’elle ne risque pas de perdre tout ce qui donne sens à la démocratie ? C’est très étrange, c’est presque magique. Quand j’ai monté « Prométhée enchaîné » – c’est un autre exem-

ple –, il y a une phrase qui dit :

« Le monde entier se soulève, l’Arabie est en train d’aiguiser ses couteaux » ; et c’était en plein pendant le Printemps arabe ! C’est justement parce qu’on prend du champ qu’on croise le plus for- tement ces événements essentiels de l’actualité. Mais il y a aussi une « zone de réactivité » qui est quand même prévue, parce que nous avons des rencontres, des débats, des confé- rences, et que tout cela est modulé, évidemment, pas seulement par l’actualité, mais ça nous permet aussi de réagir.

DDV Pensez-vous que le théâtre permette de lutter contre le populisme du FN « nouveau » et aussi contre une certaine ultragauche qui semble considérer les islamistes comme des alliés dans la lutte anticapitaliste ?

O. P. On ne peut pas demander au théâtre de résoudre toutes les souffrances de la société (je trouve un peu étrange que les politiques, dont c’est la mission, se tournent tout à coup vers nous pour nous dire : « Mais vous n’avez rien fait ! »). En revanche, le théâtre public est en contact avec la so- ciété ; moi, je ne trouve pas du

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon
© Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

tout que le théâtre public est hors- sol : il est en contact direct avec l’Education nationale, les asso- ciations, les lieux abandonnés par la République ; on ne peut pas le dire toujours des politiques, qui ne connaissent à vrai dire leur peuple que par des sondages d’opinion ou des enquêtes faites par des sociologues, qui sont vraies mais qui ne touchent au- cune réalité particulière. Ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas d’autre réponse que la culture et l’éducation – qui sont syno- nymes – face à la montée du po- pulisme, de l’islamisme, du repli communautariste, face à la vio- lence, à la folie, à la bêtise. Alors voilà, je prends ma part dans cette construction, qui peut sembler quelquefois un barrage contre le Pacifique, mais je ne vois pas d’autre solution, et je le dis à tous les politiques que je rencontre : la culture et l’éducation, ça ne peut pas être un accessoire de la politique, ce n’est pas possi- ble ; ça doit être le centre de l’ac- tion politique. Sinon, il n’y a rien. Et ce sont des choses qu’on peut faire. Je ne suis pas certain qu’on puisse inverser la courbe du chô- mage d’un claquement de doigts – sinon, ils l’auraient fait, ces hommes qui ne sont pas de mau- vaise volonté. Mais on peut, à une échelle financière beaucoup plus modeste, assurer une meilleure école, un accès à la culture, et donner du sens. Peut-être qu’en formant des hommes différents, on va aussi créer une économie différente…

DDV Peut-on parler de votre implication personnelle dans la lutte contre toutes les discriminations ?

O. P. Je ne voudrais pas me faire

plus grand que je ne suis, car il y

a quand même des êtres plus mi- litants que moi…

© Adel Abdessemed/Festival d'Avignon
© Adel Abdessemed/Festival d'Avignon

L’affiche

du Festival

d’Avignon 2016

(détail).

sais qu’il y a des fous, mais la grande majorité des hommes sont d’accord, au minimum, sur ce qui violerait les valeurs huma- nistes. Parfois ça n’est pas simple :

la République, ce n’est pas un décret administratif, c’est quelque chose qui se travaille au quotidien et à tous les niveaux de la société. Ce n’est pas lisse, il ne suffit pas de le décréter – ni la démocratie, ni la République. Mais enfin, ça devrait marcher, quand même ! Il n’y a pas d’opposition, à mon sens, entre les valeurs spirituelles et religieuses des cultures et la République. Ça, ça n’existe pas.

DDV En tant que « catho de gauche », êtes-vous préoccupé par le sort des chrétiens d’Orient ?

O. P. J’aurais honte d’utiliser une telle formule. Je suis préoccupé par le sort du Moyen-Orient en général. Que ce soit le sort des chrétiens – qui, bien évidemment, me préoccupe, mais ce n’est pas parce que je suis chrétien ! – ou le sort des Palestiniens. Je suis absolument préoccupé par tout le Moyen-Orient. J’ai l’impression que tout le monde va dans le mur, que l’Europe n’aide pas ou fait toujours le mauvais geste, que l’Amérique a démissionné, que la politique d’Israël n’est pas consciente de son propre avenir. Je suis effrayé de la situation du Moyen-Orient en général. C’est une région que je connais un peu, que j’aime. C’est évidemment le berceau de notre culture. Une ré- gion si riche au niveau culturel Voir Damas et Alep détruits, je trouve ça épouvantable. Donc je suis préoccupé par tous les hommes et les femmes qui vivent au Moyen-Orient, qu’ils soient juifs, musulmans ou autre – et chrétiens aussi.

DDV Lorsque vous aviez menacé de délocaliser le Festival au moment où le FN risquait de prendre la ville, cela avait eu de l’impact…

O. P. Ça n’a pas plu à la gauche ! C’est étrange mais c’est comme ça. Je n’ai toujours pas compris. Ça n’a pas plu, bien sûr, à l’ex- trême droite, mais ça n’a pas plu

à la gauche socialiste ; les édito- riaux de gauche ont été majori- tairement contre moi.

« LA CULTURE ET L’ÉDUCATION SONT LA VÉRITABLE RÉPONSE À LA MONTÉE DES RACISMES, DES ISLAMISMES ET DES REPLIS "IDENTITAIRES”… »

Bien sûr, il n’est pas imaginable de créer un théâtre qui ne prêche pas des valeurs universelles. Quand je dis que la culture est la seule réponse, il faut se poser une question : oui, mais quelle cul- ture ? Si ce n’est pas une culture universaliste… Il ne faut pas ou- blier que l’Allemagne nazie, c’était le système culturel et éducatif le plus extraordinaire d’Europe. Ça n’a pas empêché ce qu’on sait.

DDV Ça pose le problème de la définition de l’universalisme : concilier les valeurs que nous croyons universelles avec le respect de la diversité culturelle…

O. P. Moi, ça ne me pose pas de problème. Des musulmans qui me prouvent combien l’islam est lié aux valeurs humanistes, est compatible avec la République, j’en rencontre tous les jours. Je

BIO

Olivier Py Habitué du Off, du In, de la cour d’honneur, Olivier Py dirige le Festival depuis 2013. Il a signé plus de 40 spectacles lyriques, drôles et généreux. Il est de tous les combats de son temps : Bosnie, Moyen- Orient, immigrés clandestins, mariage pour tous… En 2014, il avait menacé de démissionner ou de délocaliser le festival si le FN s’emparait de la ville.

Olivier Py dans la programmation 2016

Olivier Py présentera en 2016 sa vision de « Prométhée enchaîné »,

qui « incarne la désobéissance, la remise en cause de l’ordre établi et le rempart face à la parole des puissants », et « Eschyle, pièces de guerre », qui évoque « la folie du pouvoir, la place des femmes, l’asile, le souvenir des morts, la puissance des images, l’insurrection ».

© Hyun woo Lee

AVIGNON

A VOIR

« Gisèle, le combat, c’est

vivre » Née dans l’islam, elle a choisi la France pour

avoir le droit et la liberté d’aimer. Elle raconte son

histoire, sa vie, ses combats, et questionne notre humanité.

« La Clef de Gaïa »

Un conte qui nous plonge dans les souvenirs de Mouima, de son enfance et son adolescence à Lyon, bercée entre deux cultures,

deux époques, deux générations. On y parle d’amour, on découvre les saveurs de la vie, on se rit des hommes, on y prend soin de l’autre.

« Comme il vous plaira »

Jeux de pouvoir, rivalités fraternelles, séductions et déguisements sont les ingrédients de cette comédie emmenée par quatre comé- diens masqués et un

violoncelliste facétieux, le tout dans une mise en scène ins- pirée de la commedia dell arte.

« Candide l’Africain »

Il y avait au Faso, dans

la cour de Sa Majesté, un jeune garçon nommé Candide… La rencontre

entre la langue de Voltaire et la tradition orale des griots fait mouche…

« La Jeune Fille

et la Mort » Dans une maison isolée, Paulina, ex-militante torturée durant l’ancien régime, attend son époux, un avocat promis à un grand avenir politique. Il arrive avec le Dr Miranda, en qui Paulina croit reconnaître son ancien tortionnaire. Décidée à le confondre, elle convainc son

mari de jouer l’avocat de la défense…

« Le Nazi et le Barbier »

Max Schulz, « Aryen pure souche » et parfait nazi, devient l’assassin d’Itzig, son ami d’enfance juif, fils du coiffeur Finkelstein. Après la guerre, afin d’échapper à toute condamnation, il usurpe l’identité de ce dernier et fuit en Palestine

il usurpe l’identité de ce dernier et fuit en Palestine  « Tous contre tous »

« Tous contre tous », mise en scène et scénographie d’Alain Timár.

Demandez le programme !

Difficile, souvent, de s’y retrouver au milieu de tous ces spectacles (pièces, performances, concerts…) qui se pressent dans le Off : combien y en a-t-il ? Comment choisir ? Comment organiser sa journée ?

Mano Siri.
Mano Siri.

Etre festivalier est un boulot

à plein temps. Il faut se lever

le matin (pas trop tard malgré l’heure souvent tardive à

laquelle on a terminé la soirée), se précipiter dehors dès qu’on est prêt pour faire quelques emplettes, parce qu’il faut quand même penser

à faire manger la troupe (on

va rarement seul au Festival), mais surtout, il faut planifier sa journée, décider combien de spectacles on ira voir (quatre nous paraissant un grand maximum, mais il y a des enragés…), téléphoner pour réserver, courir s’inscrire le premier sur une file d’attente, et partir, sous un grand ciel bleu provençal, vers la première salle de théâtre du jour. Avignon reste une grande

fête du théâtre, mais il ne faut pas aller voir n’importe quoi, ni n’importe où. Il y a quelques valeurs sûres au Festival : des théâtres dont on peut, sans trop de risques, tester la programmation, très souvent de qualité, voire de grande qualité.

« Les Ailes du désir »

Au Théâtre du Chien qui fume.

A ne pas manquer, cette adaptation théâtrale du film de Wim Wenders,

« Les Ailes du désir », par Gérard Vantaggioli, au Théâtre du Chien qui Fume, à 17 h 45.

« Les anges Damiel et Cassiel assistent au tumulte du monde. Ils

peuvent côtoyer les humains, veiller sur eux, les écouter, les com- prendre…, mais sans jamais pouvoir intervenir. Tandis que, sur un plateau de théâtre, Marion suit les directives de son metteur en scène

qui achève les derniers détails de son spectacle, Damiel s’approche, fasciné par la grâce et l’âme de Marion. Il décide d’abandonner sa

condition d’ange pour devenir humain et mortel, et la rejoindre. »

« M. Ibrahim et les fleurs du Coran »

Au Théâtre du Chêne Noir. Une reprise pleine de sens se donne au Théâtre du Chêne Noir, à 17 h 15.

« Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran », sur un texte d’Eric-Em-

manuel Schmitt mis en scène par Anne Bourgeois. « Paris, années 60. Momo, un garçon juif de 12 ans, devient l’ami du vieil épicier arabe de la rue Bleue pour échapper à une famille sans amour. Mais les ap- parences sont trompeuses : Monsieur Ibrahim n’est pas arabe, la rue Bleue n’est pas bleue, et la vie ordinaire peut-être pas si ordinaire… »

« Tous contre tous »

Au Théâtre des Halles. Alain Timar présente, à 11 heures, sa nouvelle mise en scène, « Tous contre tous », une pièce d’Arthur Adamov, dont le thème n’est pas sans écho avec la situation présente.

« Dans un pays totalitaire qui traverse une crise économique, les

gouvernements successifs, pour calmer les ouvriers réduits au chômage, rejettent sur les réfugiés la responsabilité de la crise qui affame et affole les travailleurs. Un changement de régime intervient, et les persécutés deviennent à leur tour les persécuteurs… »

« Les Vitalabri »

Au Petit Louvre. On ira voir, à 11 h aussi mais un autre jour, « Les Vitalabri », une création de Lisa Wurmser sur un texte de Jean-Claude Grumberg, au Petit Louvre. « Certains disent qu’ils n’aiment pas les Vitalabri parce que ceux-ci ont le nez pointu, et ceux qui ont le nez pointu, eux, n’aiment pas les Vitalabri parce qu’ils trouvent leur nez trop rond. On n’aime pas non plus les Vitalabri parce qu’ils sont trop grands, beaucoup trop grands, ou trop petits, beaucoup trop petits, ou trop moyens, beaucoup trop moyens, c’est moche. »

A VOIR AUSSI

De quoi, me direz-vous, remplir déjà au moins deux journées de Festival… D’autant que le reste de la programmation de ces quatre théâtres, dont certains sont per- manents, aura de quoi retenir votre attention. Mais il ne faut pas négliger l’in- croyable richesse des propositions de tous les autres théâtres, très orientés cette année sur la parole des femmes avec, notamment, « 24 heures de la vie d’une femme », de Stefan Zweig, avec Marie Guyonnet, au Théâtre des Corps Saints à 13 h ; « La femme comme champ de bataille », de Matéi Visniec, à l’Espace Alya ; « La Clef de Gaïa », au Théâtre des Trois Soleils, à 15 h 10 ; « C’t’a ton tour, Laura Cadieux », de Michel Tremblay, mis en scène par Christian Bordeleau, au Théâ- tre Arto, à 16 h ; et « Gisèle, le combat, c’est vivre », à 19 h 45, au théâtre Gilgamesh.

TEXTES CLASSIQUES REVISITÉS

Il y a aussi des curiosités qui méritent le détour en ce qu’elles revisitent des textes classiques pour en proposer des lectures dé- calées et renouvelées : « Comme il vous plaîra », une comédie d’après William Shakespeare, au Théâtre du Grand Pavois, à 19 h 10 , « Candide l’Africain », d’après Voltaire, présenté par la Cie Marbayassa au Théâtre des Corps Saints, à 15 h 15 ; et aussi

au Théâtre des Corps Saints, à 15 h 15 ; et aussi la création d’un «

la création d’un « Don Quichotte » présenté par la Cie Bacchus, au Théâtre Pandoran, à 18 h 15.

QUELQUES COUPS DE CŒUR

Enfin, signalons quelques pièces que nous connaissons déjà parce qu’elles étaient déjà là les autres années et qu’elles nous avaient déjà interpellés, que ce soit par les thèmes abordés ou leur am- bition théâtrale. « La Jeune Fille et la Mort », d’Ariel Dorfman, succès Avignon 2014 et 2015 : les questions de la justice et de la réparation y sont traitées dans l’intimité d’une mémoire et d’un corps meurtri par la violence totalitaire. A voir à l’Espace Saint-Martial, à 21 h 35. « Le Nazi et le Barbier », salué par « Le Monde », « Télérama » et… JewPop, sera à l’espace Ro- seau à 19 h 05 ; et « Le Cercle de craie caucasien », de Bertolt Brecht, monté par la Cie du Vélo Volé, qui se signale depuis plu- sieurs années par ses créations et ses reprises de grands textes, no- tamment de Shakespeare et de Beaumarchais, revient au Théâtre du Roi René. Cette fois-ci, c’est Brecht, à travers le destin d’un enfant, qui dessine une véritable fresque politique et sociale et une méditation sur le pouvoir absolu. A voir !

Festi-Mal, mise en abîme du Festival :

“Le théâtre a-t-il encore un sens ?”

Evelyne Sellès-Fischer est l’auteur du texte ci- dessous, qui sera présenté à Avignon. Sa longue fréquentation du Festival, où elle a entendu le pire et le meilleur, lui a donné l’idée de cette petite satire, un bêtisier théâtral pour rappeler qu’au théâtre on rit, on pleure, on a peur… En bref qu’on ne saurait y mépriser les émotions qu’il peut susciter.

Une conférence de presse, une journaliste snobe et complai- sante, cinq metteurs en scène. On présume que c’est le début du Festival et qu’ils sont là pour parler de leurs pièces, de leur mise en scène… bref, de leur théâtre. Mais ne voilà-t-il pas que les quatre metteurs en scène présents récusent cette idée de texte, de dramaturgie, d’acteur, de jeu… ? A la question liminaire qu’elle adresse à l’un d’entre eux, Raphaël Romanesci, « Pourquoi êtes-vous là ? », celui-ci répond : « Aucune idée ». Le ton est donné. Ni les uns ni les autres n’acceptent l’idée de « faire du théâtre », ni qu’il doit « se passer quelque chose sur scène ». Non ! Ce serait par trop infantiliser le public, « le soumettre à la dictature du metteur en scène qui lui impose ses idées et son texte ». C’est à qui, des quatre larrons – la cinquième scénariste, Julia Karposki, est absente au début, car elle a raté son train – se fera le champion de la scène vide, du « théâtre réduit à l’essentiel : le rien » et de l’anti-théâtre. Bref, on rit d’autant plus que Julia Karposki, à son arrivée, annonce qu’elle monte une tragédie en trois actes, dont elle est l’auteur et qu’elle met en scène. Ciel, quelle audace rétro- grade ! Ou quelle « innovation »… Plutôt une forme de rappel, gentiment satirique, que le théâtre ne saurait se retirer du monde et s’enfermer dans des querelles vides de sens. Le mot de la fin revient à la journaliste qui, secouée par la sim- plicité de la metteuse en scène, cite Wajdi Mouawad : « L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte, il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté. » N’est-ce pas là ce que nous attendons du théâtre : un peu de sens et de beauté offerts à la vie ?

© Sylva Villerot
© Sylva Villerot

Evelyne Selles, comédienne, chanteuse, journaliste, pendant « Le théâtre a-t-il encore un sens ? ».

AVIGNON

François Clavier dans « Le Discours de la servitude volontaire ».

UN OXYMORE

Etienne de La Boétie, né en 1530, est connu par son amitié avec Montaigne :

« Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »

Il étudie le droit à Orléans. A 29 ans il est nommé membre du Parlement de Bordeaux. ll meurt de la peste en 1563, à 33 ans.

Le « Discours de la servitude

volontaire » est un oxymore, une figure de style exprimant une réalité paradoxale : la servitude ne saurait être que contrainte, donc « involontaire »… François Clavier et Stéphane Verrue, dans une mise en scène dépouillée, donnent à voir et à entendre ce réquisitoire contre l’aliénation, qui s’intéresse aux « tyrannisés », à ceux qui se soumettent volontairement. Comment peut-il se faire que « tant

d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui

donnent ? » Qu’est-ce qui fait qu’un peuple tout entier se laisse asservir ? Et comment faire pour recouvrer sa liberté ?

asservir ? Et comment faire pour recouvrer sa liberté ? C réé au Théâtre des Halles

C réé au Théâtre des Halles en 2012 et après plus de 110 re-

présentations, le « Discours de la

servitude volontaire » revient à Avignon. Pour cette reprise, nous avons rencontré Stéphane Verrue, le metteur en scène, et François Clavier, le comédien.

DDV Quel est le sens de ce texte ? François Clavier. Faut-il rappeler

qu’il fut écrit par un jeune homme de 18 ans, en 1548 ? Sa charge reste très actuelle : c’est un dis- cours, donc une indignation maî- trisée, structurée, argumentée, adressée à l’autre et écrite pour engendrer l’échange. Il y a quelques jours, j’ai entendu Johan Sfar sur France Info parler de son rapport à la judéité : il y avait une indignation palpable sur le fait d’être assigné à son origine, comme si celle-ci devait l’empêcher de partager celle des autres ! La manière dont il s’ex- primait était très claire, accessible à tous. Le « Discours de la ser- vitude », c’est cela, une indigna- tion contre la tyrannie, une pensée structurée pour être accessible aux autres, une parole qui n’exclut pas l’autre, mais le convoque !

DDV Est-ce pour cela que vous revenez à Avignon ?

F.C. Je reprends d’abord cette pièce pour faire plaisir à Stéphane Verrue… [Rires] Plus sérieuse- ment, ce Discours écrit par un jeune noble de robe est un petit

Retour en Avignon du “Discours de la servitude volontaire”

Le texte d’Etienne de la Boétie, centre aveugle des « Essais » de Montaigne, manifeste sa force d’actualité explosive dans la critique radicale de l’aliénation à la « verticale » politique. Rencontre avec Stéphane Verrue et François Clavier.

Mano Siri.
Mano Siri.

bijou d’éducation populaire qui permet à des lycéens, des habitants des villes comme des campagnes, des gens qui ne vont pas naturel- lement au théâtre, de se confronter à une véritable réflexion politique sur le pouvoir et le rapport à l’as- servissement : jouer dans la can- tine du lycée Pablo-Picasso à Fontenay-sous-Bois, au Théâtre de l’Aventure à Hem, dans la banlieue de Lille aux ATP, à Alès, ce furent des moments de partage magnifiques, rendus possibles par Avignon. C’est pour cette raison que je le reprends : paradoxale- ment, ce texte que d’aucuns consi- déreraient comme inaccessible, la magie du théâtre permet de l’apporter à ceux qui n’ont aucune chance de le connaître.

Stéphane Verrue. Quand on a

commencé à le jouer, c’était la période des printemps arabes ; aujourd’hui, on rentre en période électorale et la question se pose plus que jamais de savoir pour qui et pour quoi on va voter ! Ce n’est pas un texte fermé ; mais c’est incroyable comme il nous parle aujourd’hui : avec cette op- position entre une organisation pyramidale, verticale, et une or- ganisation horizontale, avec cette réflexion sur notre participation volontaire à notre asservissement, source même du pouvoir que s’arrogent les politiques. Ce texte me paraît tellement plus important à entendre que les paroles des politiciens.

DDV Comment fut créée la pièce ?

S.V. C’était en 2011, un matin sur France Info, Boris Cyrulnik parlait de ce texte que je ne connaissais pas : je me suis pré- cipité dessus et il m’a sauté à la figure. J’ai commencé à l’adapter et je suis allé le lire dans les cafés, les écoles… Puis François s’est enthousiasmé, et on a eu cette chance de pouvoir le jouer à la salle de La Chapelle au Théâ- tre des Halles, en 2012, où on a fait salle comble tous les jours !

DDV Les attentats de 2015 ont-ils changé la lecture des spectateurs ?

F.C. Curieusement, la question de « Charlie » n’est jamais devenue centrale, comme si le terrorisme et l’asservissement n’étaient pas reliés ! Elle est vécue par les jeunes plus comme une guerre faite par des tarés que comme un asservissement. La figure d’Assad est claire, celle de l’EI beaucoup moins. Les jeunes ont du mal à concevoir que la religion soit de l’ordre de l’aliénation… Chez les adultes, au contraire, la question des attentats, de l’inféodation à des idées de soumission et de do- mination est très présente !

DDV Qu’attendez-vous de la Licra ?

S.V. Lorsqu’on joue quelque part, que l’information soit envoyée à la section locale ! Que les adhé- rents viennent à Avignon.

© D. Matvejev

Règlements de comptes à “Heldenplatz”

Habitué du Festival, le metteur en scène polonais Krystian Lupa revient cette année avec « Place des héros », l’œuvre testamentaire du formidable auteur autrichien, Thomas Bernhard.

Karen Benchetrit.
Karen Benchetrit.

L’ an dernier déjà, les festiva- liers avaient pu découvrir

« Des arbres à abattre », du grand écrivain autrichien, dans une adaptation et une mise en scène de Lupa. Le metteur en scène, qui signe aussi la scéno- graphie de ses spectacles, s’était emparé du roman de Thomas Bernhard qui avait fait scandale en 1984, au point de conduire l’intellectuel à demander le retrait de ses œuvres des librairies au- trichiennes de son vivant Lupa a fait, depuis des années, son matériau de prédilection de la littérature romanesque autri- chienne, et de l’œuvre de Bern- hard en particulier. Citant les in- fluences du dramaturge Kantor, grand lecteur de Jung, l’artiste polonais entretient depuis la mort de l’écrivain, en 1989, une cor- respondance amicale avec son frère. Il préside aussi la fondation dédiée à sa mémoire.

COUP DE FOUDRE POUR UNE LITTÉRATURE EN FUSION

Il parle de sa rencontre avec l’œu- vre de Bernhard, à un âge déjà avancé, comme d’un véritable coup de foudre d’adolescent et d’une littérature qui a littéralement chamboulé sa façon de voir les choses. « Il y a plus de nazis aujourd’hui à Vienne qu’en 38 », écrit ainsi, dans « Place des héros » (« Hel- denplatz »), l’écrivain né en 1931, qui a passé son enfance à l’ombre du nazisme triomphant. Ce sera sa dernière pièce, véritable pam- phlet contre son pays, ultime pro- vocation rappelant combien l’adhésion populaire au nazisme avait été au moins aussi forte à Vienne qu’à Berlin. Ecrite en pleine affaire Waldheim (1) , la pièce fut jouée en 1989. Elle lui avait été commandée par son fidèle soutien et directeur du Burgtheater, Claus Peymann – qui

officiait dans l’un des plus anciens théâtres d’Europe (avec la Co- médie-Française), situé tout près de Heldenplatz (la place des Héros) –, pour célébrer les 100 ans

« CERTAINS DISENT QU’AIMER THOMAS BERNHARD EST COMPARABLE À UNE MALADIE. ALORS, JE SUIS TOMBÉ MALADE DE BERNHARD, JE ME SUIS FAIT LITTÉRALEMENT CONTAMINER PAR LUI »

Krystian Lupa

de l’institution et commémorer les 50 ans de l’annexion de l’Au- triche par l’Allemagne nazie.

« CE PETIT ÉTAT EST UN GROS TAS DE FUMIER »

La question de la responsabilité de l’Autriche dans l’Anschluss et de son soutien au nazisme avait été repoussée aux calendes grecques au moment de l’affaire Waldheim. « Nous, les Autri- chiens, nous votons pour qui nous voulons », clamait d’ailleurs le parti qui allait valoir au Premier ministre de gagner les élections à la présidence Le 18 mars 1938, place des Héros, la foule autrichienne acclamait Hitler, venu proclamer l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. Cinquante ans après, c’est donc en ce lieu que l’écrivain

LE 18 MARS 1938, PLACE DES HÉROS, LA FOULE AUTRICHIENNE ACCLAMAIT HITLER, VENU PROCLAMER L’ANNEXION DE L’AUTRICHE PAR L’ALLEMAGNE NAZIE.

autrichien imaginait le suicide du professeur Joseph Schuster, dont le départ définitif de son pays était pourtant imminent : in- tellectuel juif, mélomane à la fois raffiné et révolté, Schuster était parti en exil à Oxford pendant la guerre, avec sa famille, et était revenu dix ans plus tard, « par amour pour la musique ». Tous les personnages y dénoncent l’an- tisémitisme et l’hypocrisie qui minent la société autrichienne, où affleure partout le passé nazi. La première de la pièce déclencha comme un début de guerre civile ; Thomas Bernhard disparaissait trois mois plus tard.

Krystian Lupa.

REPÈRES

Les 18,19 20 et 24 juillet à 15 h. Le spectacle a été créé en Lituanie, en mars 2015, avec les acteurs du Théâtre national de Vilnius. Il sera joué à Paris en décembre, au théâtre de la Colline.

*

1. Kurt Waldheim fut secrétaire des Nations unies de 1972 à 1981. Son rôle d’officier de renseignement de la Wehrmacht fut l’objet, en 1985-86, de « l’affaire Waldheim ». Un comité international d’historiens militaires conclut qu’il avait servi sans scrupules l’Etat nazi. Il fut pourtant Président d’Autriche de 1986 à 1992.

© Sassoni Avshalom

AVIGNON

Retour sur l’assassinat d’Yitzhak Rabin

Au-delà de son grand film de 2015 sur l’assassinat de Rabin, Amos Gitaï présentera cette année une vaste installation sur ce désastre historique, et un spectacle dans la Cour d’honneur qui revisitera cette tragédie du point de vue de l’épouse de Rabin.

verdi et Ligeti, voix à part entière, répondront aux souvenirs de Leah Rabin et à des extraits littéraires. Amos Gitaï en appellera à la ré- flexion de Marc Antoine dans le « Jules César » de Shakespeare après l’assassinat, à L’Ecclésiaste III, 1-15, qui colle poétiquement

à la situation (« Il y a

pour naître et un temps pour

un temps pour la guerre

et un temps pour la paix »), et à Oscar Wilde, « La Ballade de la geole de Reading » : « Yet, all

/

coward does it with a kiss /

The brave man with a sword (1) . » Pour le cinéaste, en rompant le dialogue israélo-palestinien « cru- cial pour le Moyen-Orient », l’as- sassinat de « l’homme idéal pour la paix au Proche-Orient » a mar- qué un tournant dans l’histoire d’Israël, qui en subit aujourd’hui les conséquences. Le porter au théâtre constitue « un geste de mémoire, poli- tique » : « L’art n’est pas la façon la plus efficace de changer la réalité. La politique ou les mi- trailleuses ont un effet beaucoup plus direct. Mais parfois, l’art agit à retardement, car il conserve la mémoire au moment où les pouvoirs en place voudraient l’ef- facer. » À la question « Yitzhak Rabin, chef de la nation sacrifié, pour- rait-il devenir un mythe ? » il ré- pond : « Rabin a véhiculé l’idée de coexistence. Si le mythe contri- bue à apaiser cette région, je suis pour le mythe qui fait émerger les choses. » Des artistes de haut niveau pour un événement exceptionnel en Avignon, qui fera écho à un cer- tain « I have a dream », de Martin Luther King, autre victime em- blématique en quête de paix.

men kill the thing they love

mourir

un temps

Evelyne Sellés-Fischer.

REPÈRES

« Yitzhak Rabin : chronique d’un assassinat »,

mise en scène Amos Gitaï, texte Amos Gitaï et Marie-José Sanselme. Avignon, cour d’honneur du Palais des papes, le 10 juillet à 22 h. Diffusion en direct sur France Culture. Reprise ensuite à Paris, New York, Tel Aviv et à la Schaubühne de Berlin.

Amos Gitai

Tel Aviv et à la Schaubühne de Berlin.  Amos Gitai L e 4 novembre 1995,

L e 4 novembre 1995, le Pre- mier ministre israélien Yitz-

hak Rabin était tué par un mili- tant juif orthodoxe, à la fin d’un

rassemblement pour la paix à Tel Aviv. Après le film-enquête cho- ral sorti en 2015, « Le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin », sur les

circonstances politiques et reli- gieuses qui conduisirent à l’as- sassinat, une installation multi- média sur le sujet, au MAXXI de Rome (Musée national des arts du XXI e siècle), sera exposée à Avignon, cet été, à la fondation Lambert. Enfin, Amos Gitaï

poursuit sa réflexion critique au théâtre : trois formes artistiques pour « un geste citoyen ».

UNE DIRECTION

PLUS INTIMISTE

Pour la cour d’honneur, il imagine une « fable » à partir des souvenirs de Leah Rabin, l’épouse de ce Premier ministre, Nobel de la paix, que ses adversaires du Li- koud n’hésitaient pas à caricaturer honteusement « en uniforme SS ». Si le film était « métaphorique, symbolique, méticuleusement fi-

dèle aux audiences de la com- mission d’enquête », au théâtre, Amos Gitaï appréhendera la si- tuation « du point de vue fémi- nin », en adoptant « une direction plus subjective et intimiste ». Les voix, uniquement féminines, s’empareront de l’histoire et de la violence des forces nationalistes extrémistes opposées au projet de paix, « comme dans une cham- bre d’écho », « entre lamentation et berceuse ». Leah Rabin sera incarnée par deux comédiennes, une Palesti- nienne et une Israélienne, Hiam Abbass et Sarah Adler, dont les visages, projetés en live sur le mur de la cour d’honneur, inter- pelleront les spectateurs.

UNE JUXTAPOSITION DE FRAGMENTS

Architecte de formation, Amos Gitaï construit son spectacle en juxtaposant des tableaux – qu’il appelle des fragments – en une syntaxe esthétique, à l’image de la fragmentation de la société is- raélienne. « Chaque voix, textuelle ou musicale, sera autonome, en dialogue avec l’autre. » Point de fiction, mais les archives en vidéo établissant les faits n’empêcheront pas une vision lyrique. Par le truchement du chœur du Lubéron, de la pianiste Edna Stern et de la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton, Bach, Monte-

The

À SAVOIR

« Le Dernier Jour d’Yitzhak

Rabin » est aussi un film d’Amos Gitaï. Il mêle fiction, archives, interviews, dont l’une, inédite, de Leah Rabin et Shimon Peres, et pointe les failles de la sécurité et la haine des fanatiques.

« Le seul homme politique

qui pose une alternative à Benyamin Netanyaou est un homme mort : Yitzhak Rabin. »

A voir aussi

Dans « Fatmeh », où la voix d’Oum Kalsoum répond aux lamentations poétiques de la fille du Prophète, le Libanais Ali Chahrour interroge les tabous culturels arabes, corps voilés-dévoilés. Tandis que, dans « Leïla se meurt », il convoque tous les morts du Liban par le truchement d’une pleureuse professionnelle.

*

1. « Car tous les hommes tuent l’être qu’ils aiment Le lâche avec un baiser, L’homme courageux avec une épée. »

© Jan Versweyveld

© Jan Versweyveld Visconti au théâtre en spectacle total La Comédie-Française fait enfin son retour dans

Visconti au théâtre en spectacle total

La Comédie-Française fait enfin son retour dans la cour d’honneur du Palais des Papes, avec une mise en scène, par Ivo van Hove, de la montée du nazisme vue à travers le film culte de Visconti : « Les Damnés ».

Evelyne Sellés-Fischer.

I vo van Hove se réjouit de cette première coopération avec la Comédie-Française, qui signe le retour de notre troupe nationale en Avignon après une trop longue absence. « Après avoir porté au théâtre “Rocco et ses frères” et “Ludwig”, l’idée de poursuivre l’exploration de thèmes viscontiens avec “Les Damnés” me trottait dans la tête depuis un certain temps, confie le metteur en scène. Il a fallu réfléchir à l’adaptation scénographique de cette œuvre cinématographique :

au théâtre, on ne peut pas conduire une voiture. Comme il n’était pas question de dimension réaliste du décor, le choix s’est porté sur un espace symbolique. Le spectacle sera donné dans des lieux de di- mensions différentes : la cour d’honneur du Palais des Papes et la salle Richelieu.

CE QUI ESSENTIEL DANS « LES DAMNÉS », C’EST LE NAZISME

« Nous avons décidé de jouer sur une dimension d’horizontalité, dans un décor de type installation,

qui rappellera un univers de métal en fusion, de fer et de bois bruts. Il révélera, d’une certaine manière, la danse de mort que raconte cette histoire. « Ce qui est essentiel dans “Les Damnés”, c’est le nazisme, la pensée d’extrême droite qui ins- talle la peur de l’autre et de l’autre culture ; la liaison dangereuse en- tre les mondes économique, in- dustriel et sidérurgique, et la fa- mille von Essenbeck (Krupp, à l’évidence) qui, par pure cupidité, fait alliance avec le nazisme qu’elle déteste, avec Hitler qu’elle méprise ; la collusion entre la désagrégation d’une famille riche qui règne sur un empire sidérur- gique, liée au destin économique d’un pays, et une histoire poli- tique : le triomphe de l’idéologie nazie dont les modèles de pensée, en dépit de l’issue de la Seconde Guerre mondiale, n’ont fait que croître au fil des décennies, et menacent les sociétés de nom- breux pays d’Europe. «Car il est évident que le contexte social et politique actuel, la mon- tée des nationalismes, a déterminé

ce choix. Nous vivons dans une

société où règne l’angoisse. Com- ment peut réagir un citoyen, un Président, un directeur d’usine ?

Ivo Van Hove

«

De la même manière qu’il est

central dans l’histoire, le person-

nage pervers de Martin, pédophile, incestueux fils de Sophie von Es- senbeck, est essentiel pour Ivo van Hove. Cet individu poly- morphe, contemporain, au trajet compliqué, est totalement amoral. Provocateur au début, sans but spécifique, il devient un servile allié du régime et sacrifie tout pour régner sur l’empire familial. Sa mère ne lui a pas appris ce

qu’est l’amour, la bonté. A la fin

il est tout seul et ne le sait pas.

PAS DE COSTUMES HISTORIQUES, MAIS UNE MUSIQUE D’ÉPOQUE

REPÈRES

« Les Damnés »

d’après Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli. Mise en scène Ivo van Hove ; avec la troupe de la Comédie-Française. Cour d’honneur du Palais des Papes, 6-14 juillet, 22 h, sauf le 14 à 23 h. Diffusion France 2 et Culture Box, le 10 juillet à 22 h 40. Reprise à la Comédie- Française à partir du 26 septembre.

« Dans son grandiose “Kings of

War”, à Chaillot cette saison, van

Hove utilisait beaucoup la vidéo.

« Ce sera encore le

cas

nière. Un quartet de saxophones interpré- tera en live de la mu- sique de l’époque nazie ; les costumes, cependant, ne seront pas historiques.

« Le point de départ

reste le seul scénario, nous tra- vaillons sur la manière de le mettre en scène dans le sens le plus absurde possible, sans réfé- rence au film.

« Pas d’improvisations, mais des

acteurs impliqués, avec lesquels

van Hove n’a jamais travaillé ; il

a donc visionné assidûment les

vidéos de la Comédie-Française. Bien que très noire, la pièce n’est

pas nihiliste. La famille est froide, chacun utilise l’autre à ses propres fins. La prospérité financière et

le bien-être économique comptent

plus que le bonheur de l’humanité, que la beauté des rapports entre individus. C’est étrange, intéres- sant à observer et à décrire.

« Il y a beaucoup de “Macbeth”

là-dedans. On a parfois besoin du noir pour voir la lumière. Une manière de tragédie antique qui promet le meilleur. »

,

d’une autre ma-

« BIEN QUE TRÈS NOIRE, LA PIÈCE N’EST EN RIEN NIHILISTE : ON A PARFOIS BESOIN DU NOIR POUR APERCEVOIR LA LUMIÈRE. »

À VOIR AUSSI

Disparu, puis battu à un check point de Damas, Taim, dans le coma, revisite les bouleversements intervenus dans sa famille et dans la

société syrienne.

Avec cet « Alors que

j’attendais », Omar Abusaada </