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LE DROIT

DE VIVRE
LE PLUS ANCIEN JOURNAL ANTIRACISTE DU MONDE

© Rudall30/Istock

Rencontre avec
Alain
Finkielkraut

Festival
La Licra
en Avignon

Chronique de la haine
Le cirque Romanes
victime du racisme

662 | JUIN 2016
PRIX DE VENTE : 8 €

ÉDITO
Alain Jakubowicz / Président de la Licra

Le complotisme,
poison antisémite

du Hezbollah prétendait que quatre mille juifs ne
es théories du complot ne sont pas nouvelles.
sont pas venus travailler au World Trade Center,
Déjà en 1798, un obscur jésuite ardéchois voyait
avertis par le Mossad de l’imminence d’une attaque
dans la Révolution française une conspiration jacomenée par des agents israéliens.
bine ourdie par les francs-maçons et les philosophes
En 2015, les attentats de Paris ont, quant à eux,
au service des intérêts de la bourgeoisie.
marqué une libération de la parole complotiste et,
L’imagination humaine est une énergie renouvelapar voie de conséquence, une adhésion ostensible
ble. Elle a permis, des siècles durant, de multiplier
d’une partie de la jeunesse à l’antisémitisme.
les obsessions, les victimes et les paranoïas. Elle a
Le 11 janvier 2015, beaucoup de lycéens préféraient
même confiné au folklore, à l’image de ceux qui se
être « Coulibaly » ou « Kouachi » plutôt que « Charsont persuadés que l’homme n’avait jamais marché
lie ». Crier à la manipulation devenait un moyen
sur la Lune.
commode pour dédouaner les terroristes et prêter à
Pourtant, si la galaxie complotiste est animée par
d’autres, et essentiellement les juifs, la responsabilité
des courants complexes et paradoxaux, elle a une
des attentats, selon une logique intégralement parapermanence : sa consanguinité avec l’antisémitisme.
noïaque.
Les juifs ont toujours été désignés au centre d’une
Depuis lors, grâce à une stratégie de communication
« toile d’araignée », d’une manipulation mondiale
offensive, Daech et les sergents recruteurs de l’islam
destinée à servir leurs intérêts. Le « complot juif »
radical ont fait des théories du
et son petit frère, le « complot
complot une arme d’incriminajudéo-maçonnique », sont des
tion massive des juifs.
obsessions inoxydables, qui
« SI LA GALAXIE COMPLOTISTE
Aujourd’hui, le complotisme a
n’ont jamais faibli. Au moment
infiltré la jeunesse. Les militants
de l’affaire Dreyfus, durant les EST ANIMÉE PAR DES COURANTS
de la Licra qui interviennent dans
années 1930, puis sous Vichy, le COMPLEXES ET PARADOXAUX,
les collèges et les lycées renconvisage de l’antisémitisme a été ELLE A UNE PERMANENCE :
trent cette réalité tous les jours.
celui d’un complot. Après la SA CONSANGUINITÉ
Une partie des jeunes a été perShoah, avec le négationnisme,
AVEC L’ANTISÉMITISME. »
suadée, notamment via les réla conspiration a changé de naseaux sociaux, qu’on lui cache
ture mais a conservé sa cible en
des choses, que les médias relaient une parole offipostulant que l’extermination des juifs était une sucielle, et que le Web relaierait, quant à lui, la vérité
percherie destinée à les victimiser et à légitimer
sur les malheurs de notre temps. Eux « savent bien »
l’existence d’Israël.
que « la vérité est ailleurs » et que « c’est toujours
Deux événements ont, ces dernières années, marqué
la faute des juifs ». « On » le leur a dit, montré et déune amplification du phénomène.
montré dans un univers parallèle numérique.
Le 11 septembre 2001, tout d’abord, a vu la conjoncDésormais, lutter contre l’antisémitisme, c’est lutter
tion du terrorisme de masse et l’arrivée d’Internet.
contre les théories du complot et toutes leurs maniAprès les attentats de New York, les théories du
festations. L’idée que les juifs « sont partout » proscomplot ont changé d’échelle et ont trouvé dans
père, et le film éponyme d’Yvan Attal nous alerte
l’opinion une résonance inédite. Les antisémites
sur cette réalité. Le déchaînement de haine qu’il
l’ont bien compris. Dès le 13 septembre 2001, un
suscite fournit la démonstration de la très grande
journal jordanien attribuait l’attentat au « sionisme
vitalité du couple « complotisme-antisémitisme »
juif américain et aux sionistes qui contrôlent le
et de sa nocivité sur la jeunesse. ●
monde ». Quatre jours plus tard, la chaîne libanaise

L

LICRA DDV
n°662
juin 2016
• Fondateur : Bernard Lecache
• Directeur de la publication :
Alain Jakubowicz
• Directeur délégué :
Roger Benguigui
• Rédacteur en chef :
Antoine Spire
• Comité de rédaction :
Pia Ader, Alain Barbanel,
Karen Benchetrit, Abraham Bengio,
Hélène Bouniol, Alain David,
Georges Dupuy, Michel Goldberg,
Frédéric Hamelin, Valentin Lange,
Marina Lemaire, Jean-Serge Lorach,
Justine Mattioli, Stéphane Nivet,
François Rachline, Raphaël Roze,
Evelyne Sellés-Fischer, Mano Siri
• Coordinatrice rédaction :
Mad Jaegge
• Éditeur photo : Guillaume Krebs
• Photo de couverture :
© APA IMAGES/SIPA
• Abonnements : Patricia Fitoussi
• Maquette et réalisation :
Micro 5 Lyon. Tél. : 04 37 85 11 22
• Société éditrice :
Le Droit de vivre
42, rue du Louvre, 75001 Paris
Tél. : 01 45 08 08 08
E-mail : ddv@licra.org
• Imprimeur :
Riccobono Offset Presse
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83490 Le Muy
• Régie publicitaire :
OPAS - Hubert Bismuth
41, rue Saint-Sébastien,
75001 Paris
Tél. : 01 49 29 11 00
Les propos tenus dans les tribunes
et interviews ne sauraient engager
la responsabilité du « Droit de vivre »
et de la Licra.
Tous droits de reproduction réservés
ISSN 09992774
CPPAP : 1115G83868

JUIN 2016

3

LE MOT
Antoine Spire / Rédacteur en chef

Dépasser
les explications
simplistes
D

© Guillaume Krebs

epuis l’attentat contre les Twin Towers et les
autres crimes islamistes, certains esprits ont dénoncé l’existence de complots qui fourniraient clé
en main les explications dernières de ces catastrophes. Certains s’en tiennent à un doute portant
sur les commanditaires de l’action terroriste, certains
évoquent un « terrorisme fabriqué », et même une
responsabilité gouvernementale, pour ne pas parler
de ceux qui accusent le Mossad, puisque peu de
juifs auraient été frappés par l’attentat, d’avoir été
de mèche avec la CIA. Une question hante ainsi les
cerveaux les plus fragiles, et parmi eux nombre
d’adolescents : et si on nous cachait l’essentiel ?
Combien de récits concurrents des versions officielles, considérées comme mensongères, s’échafaudent-ils pour attribuer abusivement l’origine d’un
événement à un complot ?

« IL FAUT RESTAURER
LA CONFIANCE DANS LES
RESSOURCES D’UNE
SOCIÉTÉ PLURALISTE ET
INTELLIGENTE PARCE QUE
DÉMOCRATIQUE. »

IL SE FORME DE VÉRITABLES
COMMUNAUTÉS INTERPRÉTATIVES
Le phénomène n’est pas nouveau. Il existe depuis le
Moyen Age. Mais aujourd’hui, Internet charrie indistinctement le vrai, le faux et le douteux, et contribue
à mettre en valeur et à diffuser des explications absurdes. Des conspirateurs imaginaires seraient à l’origine des événements les plus effrayants : des groupes
minoritaires, des gouvernements, des services secrets
manipuleraient dans l’ombre le pauvre monde.
La passion motrice de ceux qui cèdent à ces thèses
et les répandent est la peur, qui peut aller jusqu’à
l’angoisse suscitée par une catastrophe qui pourrait
les toucher. C’est la raison pour laquelle la seule
rationalité ne peut pas suffire à extirper ce mode de
raisonnement. Alors que la société dans son ensem-

ble suit passionnément les investigations des journalistes et des chercheurs de vérité, de véritables
communautés interprétatives se forgent et se renforcent, attribuant la responsabilité des drames à
un bouc émissaire, forcément coupable. Poser la
question prétendument décisive des bénéficiaires
du drame serait le seul chemin de vérité. Elle permettrait de dévoiler des faits cachés en livrant des
preuves irréfutables.
Dans le passé déjà, après la Révolution française, certains voulaient trouver un responsable d’une transformation fondamentale qu’ils déploraient ; ils expliquaient que ceux qui avaient profité du crime étaient
les juifs, que la Révolution avait émancipés. Ils étaient
donc les coupables de ce « drame ». Au même moment la thèse du complot maçonnique s’affermissait,
et un certain abbé Lefranc rédigeait deux pamphlets
pour dévoiler la responsabilité des francs-maçons
dans la diffusion des idées antichrétiennes et démocratiques qui avaient permis la Révolution.
Comment faire reculer ce complotisme et faire progresser l’esprit critique ? En montrant que, dans les
démocraties, existent des commissions d’enquête
pluralistes et des travaux journalistiques approfondis, issus de diverses sensibilités idéologiques ; ce
sont les seuls moyens d’investigation pertinents ;
il faut rappeler aussi que la réalité est complexe, et
que les explications monosémiques ne sont presque
jamais opérantes. Ce sont les croyances affectives
en des manipulateurs qui nous tromperaient, qu’il
faut éradiquer.
Il faut restaurer la confiance dans les ressources
d’une société pluraliste et intelligente parce que
démocratique. Cela demande du temps et de la pédagogie. On peut proposer aux amateurs de complots des exemples historiques du caractère aléatoire
de l’évolution des choses, et construire une véritable
démonstration. La pluralité des causes et la réflexion
sur leur impact doivent pouvoir chasser les explications hâtives et mécaniques.
Comme toujours, la pensée et le dessaisissement
des affects vont de pair. ●

SOMMAIRE DDV
ÉDITORIAL p. 3
par Alain Jakubowicz

TRIBUNE p. 35
• Repenser le Coran

• Les galères de M. Bleu dans les
dédales identitaires de Guebwiller

LE MOT p. 5
par Antoine Spire

TRIBUNE p. 36
• La moitié de l’Autriche
se recolore en brun

CULTURE p. 42 à 47
CINÉMA
• “Ils sont partout”, le film qui
dérange

ACTUALITÉS p. 6 à 8
• Du rejet de l’autre
à la compréhension
• Un premier plan territorial
DOSSIER p. 9 à 22
Complotisme
et ressentiment
AVIGNON p. 23 à 34
• Pourquoi sommes-nous
au Festival ?

JUIN 2016

CHRONIQUE DE LA HAINE
p. 37 À 39
• Le racisme ordinaire de riverains
du XVIe parisien
• Une extrême droite qui nous
prépare “l’union-ça-craint”
• L’horreur identitaire
SPORT p. 40-41
• Pour un sport laïc,
délivré du racisme

LIVRES
• A la recherche du Nombre d’Or
• Le clientélisme des élus locaux
• Les discours de haine menacent
la Toile mondiale
• Les rouages d’un embrigadement

LICRA / VIE INTERNE p. 48-49
• Rencontre avec Alain
Finkielkraut
VIE DES SECTIONS p. 50 à 53
• Les Justes, saison 3, au Camp
des Milles
• La littérature contre le racisme
et l’antisémitisme
• De la Licra à la Licra en passant
par la Lica
COURRIER p. 54-55

EXPOSITION
La franc-maçonnerie
à livre ouvert

5

ACTUALITÉS

DU REJET DE L’AUTRE
À LA COMPRÉHENSION
 7 octobre 1990 : le quartier du Mas du Taureau, sur la commune de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue est de Lyon. Ce quartier, d’où sont parties
les émeutes, vit actuellement un plan de restructuration.

Vaulx-en-Velin fut le cas emblématique d’une banlieue travaillée par les discriminations, et qui les multipliait
en creusant le fossé des communautarismes. La municipalité s’est ressaisie, avec l’aide et la collaboration
de la Licra-Rhône-Alpes, décidée à agir au plus près des populations.
Des améliorations ont commencé à se faire jour…
Valentin Lange.

*

1. La Marche pour l’égalité
et contre le racisme, partie
de Marseille en octobre
1983, est une manifestation
initiée par des jeunes
de Vénissieux (69).
Les marcheurs traversèrent
plusieurs villes, dont Salonde-Provence, Grenoble,
Vaulx-en-Velin. Après avoir
parcouru 1 500 km,
ils arrivèrent à Paris,
le 3 décembre 1983,
où les attendaient plus
de 100 000 manifestants.
2. Suite à la mort de Thomas
Claudio (21 ans),
le 6 octobre 1990, dont
la moto a percuté un véhicule
de police alors que, sans
casque, il tentait d’échapper
à un contrôle, le quartier du
Mas-du-Taureau de Vaulxen-Velin s’embrase : voitures
incendiées, magasins pillés
et brûlés. De violents
affrontements vont opposer
les jeunes Vaudais
aux forces de l’ordre.

6

ituée en banlieue lyonnaise,
Vaulx-en-Velin a été profondément touchée par les problèmes qui ont secoué la société
française ces derniers temps.
Au cours des années 1980, la
ville était le symbole de l’exclusion, de la violence et du racisme.
C’est pour cela que les organisateurs de la Marche pour l’égalité
et contre le racisme(1) ont décidé
de faire étape à Vaulx-en-Velin,
le 28 octobre 1983.
Quelques années plus tard, en
1990, des émeutes(2) embrasent
ses quartiers, quinze ans avant
celles d’Ile-de-France.

S

L’ABSTENTION
AU ZÉNITH
Le premier djihadiste made in
France, Khaled Kelkal, principal
auteur de la vague d’attentats de
1995, avait grandi à Vaulx-enVelin. Par la suite, comme d’autres, la ville a été victime du
communautarisme, du repli sur
soi résultant d’un sentiment

d’inégalité et d’abandon de la
République. Aux régionales de
2015, 75 % des Vaudais ne se
sont pas rendus aux urnes. Même
si l’abstention a baissé pour le
second tour (63,87 %), elle reste
l’une des plus fortes de France.
Pour Djilali, 49 ans, qui se décrit
comme citoyen français, vaudais,
d’origine algérienne et fier de
l’être, « le problème, c’est qu’il
n’y a plus de solidarité entre Vaudais. Avant, on avait des amis,
fils d’ouvriers ou non, issus de
l’immigration ou non. Maintenant, on reste entre soi, on se méfie des autres, le vivre-ensemble,
ça n’existe pas. » Lui qui a grandi
à Vaulx-en-Velin avant de partir,
puis de revenir, ajoute : « Il n’y
a pas beaucoup de monde de
l’extérieur qui vient à Vaulx.
Pourtant, c’est ce qu’il nous faut,
car il faut parler avec des personnes issues d’autres milieux. »
La tension est montée d’un cran
en mai 2014, avec les propos publics d’Ahmed Chekhab, alors

maire adjoint aux Sports : des insultes antisémites visaient Philippe Zittoun, son prédécesseur.
Lundi 7 juillet, au conseil municipal, le socialiste s’est confondu
en excuses. Expliquant les circonstances de son dérapage, il a
ajouté : « Dans cette affaire, j’ai
l’impression d’avoir été l’objet
d’une manipulation, même si ça
n’excuse pas les propos très
graves que j’ai pu tenir. » L’élu
démissionne de sa responsabilité
aux Sports, mais conserve son
poste d’adjoint grâce à la courageuse intervention de la maire,
Hélène Geoffroy(3), qui reconnaît
et condamne les faits, et reprend
la proposition faite par la Licra
Rhône-Alpes d’un plan d’action
contre l’antisémitisme et le racisme. Après cet accord, la Licra
décide de ne pas porter plainte,
mais de travailler à ce projet avec
la Mairie et le jeune élu. On imagine bien que tout cela ne fut pas
décidé dans la plus parfaite unanimité, ni sans remous dans la

LICRA DDV

© Jean-François MARIN / Divergence

Vaulx-en-Velin

communauté juive de Lyon, et
même au sein de la Licra !
Malgré tout, Vaulx-en-Velin a toujours été pleine de jeunesse, d’envie d’agir, de combativité… Pour
Hélène Geoffroy, maire jusqu’à
son entrée au gouvernement, en
février 2016, la ville est « enrichie
de mille et une cultures, nous
sommes unis par un credo commun, nous n’avons qu’une communauté vaudaise partagée : la
République et ses valeurs universelles », sans nier qu’il existe des
tensions liées à la diversité des
histoires individuelles.
C’est en partant de ce constat que
la nouvelle municipalité a travaillé à ce « Plan de lutte contre
le racisme, l’antisémitisme et les
discriminations », en partenariat
avec des associations : la Licra,
mais aussi Campus Marianne,
Foot Citoyen, Arcad…
Alain Blum, président de la Licra

Rhône-Alpes, nous explique que,
« avant le plan, la Licra ne pouvait pas intervenir à Vaulx-enVelin. Il ajoute : le fait d’avoir
inscrit l’antisémitisme dans le
plan est un acte fort. » En effet,
il y a eu de nombreuses violences
antisémites dans la ville au cours
de ces vingt dernières années. On
découvrit même, contre le mur extérieur de la synagogue de Vaulx
– ce fut l’acte le plus grave –, deux
bonbonnes de gaz dont la mise à
feu n’avait pas fonctionné.
L’INSTRUMENTALISATION
DU CONFLIT
ISRAÉLO-PALESTINIEN
Pour l’équipe de la Licra RhôneAlpes, ces multiples agressions
ou « incivilités » antisémites
n’étaient pas sans lien avec le
climat créé par l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien
par la précédente municipalité

communiste. Avec le drapeau palestinien au fronton de la mairie,
elle voulait faire de Vaulx la capitale de la Palestine en France.
Certaines municipalités communistes – pas toutes, loin de là –
se sont en effet autodésignées
comme défenseurs inconditionnels du peuple palestinien, y
compris lors de l’assassinat de
civils israéliens.
Patrick Kahn, porte-parole de la
Licra Rhône-Alpes, souligne que
« 250 familles juives ont quitté
Vaulx-en-Velin pour s’établir
dans d’autres villes de la région
lyonnaise ».
Dès 2012, sur la base de ces
constats, la Licra Rhône-Alpes
avait interpellé l’ancienne équipe
municipale et organisé un rendez-vous de travail. Mais l’ancien maire était resté sourd aux
inquiétudes et aux propositions
de la Licra. ●

*

3. Helène Geoffroy est
membre du PS, députée
de la 7e circonscription du
Rhône de 2012 à 2016,
et maire de Vaulx-en-Velin
de 2014 à 2016 (succédant à un maire du PCF
qui dirigeait la ville
depuis 1929).
Le 11 février 2016, elle
est nommée secrétaire
d’Etat auprès du ministre
de la Ville, de la Jeunesse
et des Sports.
L’actuel maire de Vaulx-enVelin est Pierre Dussurgey,
l’ancien premier adjoint
en charge des finances et
du sport.

Un premier plan territorial
L
ancé comme une expérimentation sur trois ans, le plan de
lutte contre le racisme et l’antisémitisme construit par les associations et la nouvelle équipe
municipale, est charpenté de la
manière suivante…

– Mettre le citoyen au cœur de
la lutte contre le racisme et
l’antisémitisme
L’objectif est que les citoyens
viennent exprimer leurs idées. La
Licra décide de mener des actions
dans les établissements scolaires
et organise des rencontres-débats
en partenariat avec la municipalité.
Il s’agit d’« apporter des réponses
aux questions qui fâchent, de s’attaquer à tous les sujets et préjugés ». Pour Ahmed Chekkab, adjoint au maire aujourd’hui en
charge de la Citoyenneté, « les habitants ont besoin d’échanger sur
tous les sujets, même les tabous.
Si le plan marche, ajoute-t-il, c’est
parce qu’on parle de tout ! »
Les acteurs locaux jouent un rôle
majeur dans le bon déroulement

JUIN 2016

du plan. Ils se doivent donc
d’avoir un comportement exemplaire et de réagir vite aux situations de racisme, d’antisémitisme
et de discrimination…
L’association Foot Citoyen, partenaire historique de la Licra,
forme ainsi les éducateurs sportifs vaudais, en les filmant lors
d’entraînements ou de matchs,
afin qu’ils analysent leurs comportements pour les rectifier.
De son côté, la Ville a mis en
place des groupes de réflexion sur
les discriminations, le communautarisme et les atteintes à la laïcité,
avec les agents territoriaux, les acteurs de l’éducation, du monde
économique et associatif vaudais.

– Renforcer la qualification
juridique des acteurs pour
favoriser l’accès aux droits des
victimes et les démarches de
réparation.
Grâce à un partenariat avec la
police nationale, le plan prévoit
la formation des forces de l’ordre
pour améliorer l’accueil des

victimes de racisme et de discriminations. La municipalité sensibilise également les citoyens et
les partenaires sociaux sur leurs
droits en termes de discrimination. Ahmed Chekkab souligne
que « beaucoup des citoyens victimes de discrimination n’osent
pas porter plainte : ils pensent
qu’il ne va rien se passer, qu’on
ne va pas les écouter ».
Pour Roger Benguigui, responsable lyonnais de la Licra, « l’écart
est de plus en plus révoltant entre
les déclarations généreuses antidiscriminations et les résultats
médiocres face aux discriminations à caractère racial : il faut
changer de méthode, ne pas se
contenter du formalisme juridique, et construire des démarches
de réparation au plus près des situations et des populations. Ce
sera un long travail ».
– Privilégier l’histoire, la mémoire, la transmission.
« Nous avons la volonté de faire
apprendre l’histoire de l’autre

7

ACTUALITÉS
afin de pouvoir faire ville et mémoire communes », nous explique Saïd Kebbouche, directeur
de cabinet du maire. La Licra a
ainsi amené des jeunes Vaudais
au centre culturel juif de Lyon,
où ils ont découvert une autre
culture et ont discuté avec les
membres du centre. « C’était un
moment fort, car la peur était
présente des deux côtés », nous
raconte Patrick Kahn. D’autres
sorties ont été organisées par la
Licra, par exemple avec le centre
social, une visite de la Maison
d’Izieu et, plus tard, du Camp des
Milles.

– Promouvoir l’engagement
citoyen pour faire respecter ses
droits
La municipalité souhaite pousser
les Vaudais à monter des associations, à créer des projets pour
améliorer la ville… « On a développé des conseils de quartier
pour impliquer les citoyens dans
les décisions municipales. »
Avec l’association Campus Marianne, l’équipe en charge du projet a mis en place des ateliers
d’apprentissage de l’instruction
civique pour tous, et des campagnes pour favoriser les démarches civiques et participatives. Saïd Kebbouche précise :
« Nous avons fait un appel à projets en avril dernier, qui a bien
pris. » Pour preuve, 21 projets
ont été soumis à la Mairie, qui a

affecté un budget de 3 000 euros
aux meilleurs d’entre eux.
– Veiller à l’égalité femmeshommes
La condition des femmes est un
point fort du plan. Chaque année,
l’équipe de Vaulx-en-Velin met en
avant le parcours de femmes qui
se sont émancipées, notamment
professionnellement. L’équipe
mène des campagnes de sensibilisation sur les violences faites aux
femmes, et souhaite créer des
lieux d’hébergement et des points
d’accès aux droits.
Pour Alain Blum, président de la
Licra de Lyon, « Vaulx-en-Velin est
une ville qui a beaucoup d’atouts :
la richesse de sa vie associative,
la présence d’écoles renommées,
comme l’école nationale supérieure d’architecture, l’école nationale des travaux publics de
l’Etat. » Saïd Kebbouche ajoute :
« Aujourd’hui, la population de
Vaulx-en-Velin est en augmentation, des gens s’installent ou reviennent, des start-up se sont
créées ces dernières années… On
a confiance en l’avenir. »
Le plan dure trois années, aucune
ne sera de trop pour surmonter
les difficultés. ●

© Jean Muscat/Gamma

 La marche
pour l’égalité
partie de Vaux-en-Velin,
ici à Mulhouse,
(1983).

– Intervenir dans les établissements scolaires de la ville
Le public scolaire est l’une des
priorités du plan : la Licra est intervenue en 2015 auprès de 300
élèves dans 14 classes. Ce ne sont
pas des conférences, mais des
rencontres entre des militants de
la Licra et une classe, enseignant
compris.
Chaque intervention est l’occasion d’aborder des questions
difficiles (notamment de nombreuses représentations autour de
l’antisémitisme) en partant de
l’expérience accumulée par la

Licra, du vécu des militants, et
en s’appuyant sur les formations
de l’école des militants.
L’adhésion du corps enseignant
sur Vaulx-en-Velin n’est pas acquise, et la Licra souhaite que le
rectorat soit partenaire du plan,
afin d’ancrer ces interventions
comme étapes du parcours citoyen des élèves et de les démultiplier.

8

LICRA DDV

DOSSIER
COMBIEN
DE RÉCITS…

Antoine Spire.

JUIN 2016

COMPLOTISME
ET RESSENTIMENT

© Philippe Migeat / RMN-GP

Les complotistes
sont beaucoup
plus nombreux
qu’on ne le pense.
Ils ou elles se
rassurent en expliquant le monde
par le complot.
Combien de récits
concurrents
des versions
officielles, considérées comme
mensongères,
s’échafaudent
pour attribuer
abusivement
l’origine d’un
événement à
un complot !
S’installant dans
une posture
critique, les
tenants de ces
discours jouissent
narcissiquement
de croire qu’ils
savent mieux que
les autres les
raisons de nombre
de phénomènes.
Ils ont le sentiment de ne pas
être dupes
et de repérer
les « vrais »
coupables
des difficultés
et des drames
de la société.
Le moins que l’on
puisse dire, c’est
qu’ils portent des
accusations
graves à la légère.

 « Conspiration », de Victor Brauner (1903-1966). Paris, Centre Pompidou.

Le langage conspirationniste :
séduction et persuasion
Les leaders conspirationnistes choisissent avec soin les arguments, les figures de style
et les images qui sauront séduire leur public. En partenariat avec des psychologues,
des philosophes et des politiques, des recherches en rhétorique cernent le phénomène.
Michel Goldberg.
our séduire leur public, les leaders conspirationnistes se servent évidemment du langage.
Ils reprennent des mots, des expressions, des
arguments, des figures de style… avec un soin
particulier qui assure le succès de leur entreprise.
Pour combattre ce poison qui sème l’incompréhension, la haine, la violence et la mort, il est utile
de savoir comment ces leaders opèrent, afin de
comprendre leur pouvoir de séduction et leurs
méthodes pour embrigader des enfants, des ados
et des adultes. C’est pourquoi des recherches
sont menées en rhétorique, en partenariat avec
des sociologues, des psychologues, des philosophes et des politistes, pour appréhender cet
objet qu’est le conspirationnisme.
Si vous ne connaissez pas ces discours conspirationnistes, je vous conseille de regarder une brève
séquence qui tentera de vous prouver que… François Hollande a organisé les attentats de janvier
2015(1) . Cette vidéo servira d’exemple pour la suite.

P

LES CONSPIRATIONNISTES DOUTENT
DE TOUT SAUF D’EUX-MÊMES
Le discours conspirationniste séduit parce qu’il
met en avant un doute légitime face aux explications
des grands médias qui rendent compte de scandales, de catastrophes, de guerres,… L’histoire
récente nous montre malheureusement de nombreux exemples dans lesquels de grands médias
ont diffusé des explications fausses ou très incomplètes. Le doute et la méfiance des conspirationnistes pourraient donc témoigner d’une attitude
critique saine. Cependant, cette attitude critique
est trompeuse, parce que les conspirationnistes
doutent de tout, sauf… d’eux-mêmes. Ils ne remettent pas en question leurs a priori à l’encontre
de l’Occident, des juifs, des musulmans, des syndicats, des journalistes… Par exemple, dans la
vidéo que nous citons (cf. note 1), le « spécialiste »
ne doute pas que les services secrets ont trafiqué

9

DOSSIER COMPLOTISME ET RESSENTIMENT

LES CARICATURES SONT SOUVENT UTILISÉES
EN MÊME TEMPS QUE LES DISCOURS POUR
DÉVELOPPER LES THÈSES CONSPIRATIONNISTES. LE REGISTRE DE L’HUMOUR PEUT AUSSI
SERVIR DES CAUSES DANGEREUSES. »

À LIRE
E. Danblon, L. Nicolas :
« Les Rhétoriques
de la conspiration ».
L. 2010,
CNRS Editions.
Viktor Klemperer :
« Lingua Tertii Imperii
(LTI), La Langue
du IIIe Reich », est paru
en 1947. Coll. Poche.
Le linguiste Victor
Klemperer a subi la
terreur nazie et a noté,
de 1933 à 1945,
comment la langue
allemande s’est peu
à peu corrompue.

PÉDAGOGIE
Des outils pour
combattre le
conspirationnisme sont
proposés
sur le site :
http://www.
gouvernement.fr/
on-te-manipule
Un autre site
intéressant est dédié à
l’actualité du
conspirationnisme, aux
complots qui inondent
les médias et les
réseaux sociaux :
http://www.conspiracy
watch.info/

*

1. http://www.dailymotion.
com/video/x2ikcoy

10

les images d’une voiture des terroristes lors des
attentats de Paris. Il ne doute pas non plus que
les ministres des Etats occidentaux se sont concertés pour organiser ces attentats. Etc.
Pour créer l’illusion de sa solidité, le discours
conspirationniste se nourrit de multiples indices
qui, tant par leur nombre que par leur diversité,
semblent accréditer l’existence d’une conspiration.
Ils trouvent ces indices dans la crise économique,
la surveillance policière, les événements passés
en Afghanistan, les krachs financiers, ou de façon
anecdotique dans une carte d’identité oubliée
par un terroriste sur le lieu de l’attentat, dans la
popularité montante de François Hollande après
les attentats. Tout indice fait farine au bon moulin
des conspirationnistes.
Ce faisant, ils oublient qu’une accumulation d’indices, si longue soit-elle, n’a jamais constitué la
preuve définitive d’une conspiration, surtout lorsqu’ils
sont peu fiables, peu probants, et très spéculatifs.
De plus, s’il existe des indices qui pourraient accréditer la thèse d’une conspiration, il en existera
le plus souvent d’autres pour accréditer d’autres
thèses ou pour réfuter la thèse de la conspiration.
Mais ils se garderont bien de les voir… Par exemple,
les conspirationnistes qui voient quantité d’indices
selon lesquels les juifs dominent le monde ne
s’étonnent même pas que ce peuple « qui domine
tout » ait pu être l’objet d’un génocide.
Pour se prémunir des critiques, les conspirationnistes ont recyclé une vieille astuce : ils mettent
en demeure leurs opposants de prouver que les
thèses conspirationnistes sont fausses ; tâche
fastidieuse, et qui se révèle sans fin pour ceux
qui ont cru bon de se confronter à cette pensée
qui se veut immunisée contre toute forme de
contradiction.
Le conspirationnisme trouve aussi son succès
dans une habitude très ancienne et toujours
vivace qui consiste à attribuer le malheur du
monde à un groupe que l’on connaît mal, que
l’on jalouse et que l’on redoute, qui semble mieux
réussir dans la vie, qui pourrait modifier nos traditions. Bref, un groupe qui focalise le ressentiment
et la peur. Il existe donc, dans l’esprit des conspirationnistes, des coupables idéaux, d’autant plus
faciles à accuser que la calomnie les accuse
depuis plusieurs générations.
A l’injustice de ces accusations s’ajoute l’inefficacité
congénitale du conspirationnisme à rendre le
monde plus juste. En effet, il se trompe de cible :
il se contente de désigner un coupable et ne

cherche pas à analyser le fonctionnement de
notre société. Il se révèle donc incapable de
comprendre certains des mécanismes sociaux
qui pourraient rendre compte des malheurs du
monde qu’il prétend traiter.
LA RHÉTORIQUE DES
CONSPIRATIONNISTES
Dans le choix des mots et des figures, le discours
conspirationniste reprend des méthodes éprouvées
de la rhétorique démagogique théorisée depuis
Platon et mise en œuvre par de multiples groupes
de pression, pour rassembler et motiver les groupes
qui expriment du ressentiment et de la haine.
La rhétorique conspirationniste nous donne à
croire que son discours repose sur des évidences.
Ainsi, pour tenter de nous convaincre que le gouvernement est responsable des attentats de
janvier 2015, le « spécialiste » de la vidéo citée
ci-dessus reprend des expressions très assertives,
qui cherchent à nous imposer ses thèses comme
évidentes. Par exemple, il nous dit que « les personnes qui sont mises en scène et qui perpètrent
les attentats sont, dans 95 % des cas, très très
(sic) bien connues des services de sécurité ».
Les conspirationnistes sont aussi amateurs de
statistiques (95 %...) qui visent à renforcer l’illusion
du sérieux de leur discours.
Enfin, les conspirationnistes se construisent une
image très valorisante d’eux-mêmes. Dans la
vidéo conspirationniste, l’orateur se pare de titres
d’enseignant, d’expert, de conférencier au Centre
des forces dirigeantes de l’armée : toutes sortes
de titres qui visent à faire admettre par le public
l’ensemble de ses propos délirants.
LE GERME DU CONSPIRATIONNISME
EN NOUS-MÊMES ?
Lorsque nous nous trouvons face à des interlocuteurs conspirationnistes, il est bon de se
souvenir que nous ne pourrons pas les influencer
en les stigmatisant. Nous savons aussi que les
businessmen du conspirationnisme (Dieudonné,
Soral, Meyssan) resteront inaccessibles à tout
discours critique sérieux.
Mais le conspirationnisme n’est pas seulement
le fait de quelques dictateurs en herbe ou de
pauvres bougres. Souvent, il pointe son visage
dans nos propres discours ou dans celui de nos
amis ou de responsables industriels, associatifs
ou politiques. Ainsi, on entend qu’un complot a
visé tel homme politique dans une chambre
d’hôtel new-yorkaise, ou tel président de parti
dont les comptes révèlent des malversations, ou
telle entreprise dont les secrets industriels auraient
été volés… Le discours conspirationniste se
révèle donc très attirant. Et il est nécessaire de
rester sur nos gardes contre la tentation qu’il
peut exercer sur nous, autant que sur nos proches,
nos amis, et les personnes avec lesquelles nous
sommes amenés à discuter. ●

LICRA DDV

Ces juifs qui crient au “complot
antisémite”
La hausse des actes antijuifs s’accompagne d’une crispation identitaire qui conduit
certaines franges du judaïsme français à une paranoïa malsaine pour le débat public.
Raphaël Roze.
I est désormais rarissime d’afficher ouvertement
son antisémitisme. L’antisionisme sert d’exutoire
à la haine antijuive en lui donnant un visage plus
acceptable. Beaucoup de juifs réagissent de
façon nuancée à ces attaques. Ils distinguent ce
qui relève de la critique de la politique du cabinet
au pouvoir à Jérusalem, d’un discours visant à
délégitimer l’existence même de l’Etat hébreu.
Cette délégitimation passe par une série d’arguments
nauséabonds où l’antisémitisme suinte de partout.
On reproche à Israël ce qu’on reprochait autrefois
aux juifs. Par exemple, de tuer « sciemment » des
enfants arabes (au Moyen Age, on prétendait que
le « peuple déicide » se servait du sang des petits
chrétiens pour fabriquer le pain azyme). On accuse
Tsahal de se comporter en « armée nazie ». On
utilise le terme infamant d’« apartheid », juridiquement
impropre, même si les discriminations à l’égard
des Palestiniens sont indéniables.
Ces arguments soi-disant politiques contribuent
à la propagation de l’antisémitisme.

I

LE « COMPLOTISME INVERSÉ »

© Olivier Ranson

Une frange grandissante du judaïsme français a
tendance à sur-réagir : elle débusque en toute
occasion cet antisémitisme qui prend prétexte
de la critique d’Israël. Obsédée par le complotisme
antijuif qui sévit dans notre pays, elle ne cesse
de diffamer des personnalités estimables, parfois
même d’origine juive, qui revendiquent un droit
de regard sur la ligne de Netanyahou.

JUIN 2016

Ce « complotisme inversé », consistant à exagérer,
voire inventer, l’antisémitisme supposé de leaders
d’opinion, est très répandu au sein du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme et de la
Ligue de défense juive. Certains relaient ce discours
paranoïde dans les médias. Le plus virulent est
l’avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel,
auteur en 2012 d’un livre à charge contre feu Stéphane Hessel, d’origine juive par son père mais
pro-palestinien, « Le vieil homme m’indigne »,
(éd. J.-C. Gawsewitch). Comme Gilles Taieb, le
très droitier vice-président du Crif, le juriste considère en filigrane que reprendre les thèses de la
gauche israélienne relève de... l’antisémitisme.
DES RACCOURCIS
CARICATURAUX

À SAVOIR 
Les sites de
désinformation
Il existe des dizaines de
sites de « désinformation » francophones, qui
débusquent l’« antisémitisme » supposé de
tel ou tel. Les principaux
sont le site de la Ligue
de défense juive, JSS
News, Le monde juifInfo et Dreuz, un espace
néoconservateur
radical, réunissant juifs
et chrétiens proches
de l’extrême droite
sioniste.


2016. Caricature suite
à l’élection du nouveau
maire de Londres,
Sadiq Khan.

Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut sont le plus
souvent subtils et tolérants, mais la passion les
pousse également à des
ambiguïtés. BHL a ainsi
qualifié le philosophe mar« CERTAINS INTELLECTUELS DÉTESTENT
xiste Alain Badiou d’antiÀ LA FOIS LE JUDAÏSME TRADITIONNEL
sémite. Finkielkraut procède
ET LE RÉGIME SIONISTE.
à des généralisations esDE LÀ À LES TRAITER D’ANTISÉMITES... »
sentialistes sur les « jeunes
beurs », considérés comme
forcément antijuifs.
Le journaliste Pierre Péan, parce qu’il avait attaqué
Bernard Kouchner dans un ouvrage paru chez
Fayard en 2009, a été voué aux gémonies, tout
1. Controverse sur la mort
comme Edgar Morin ou Rony Brauman. Leitmotiv :
de Mohammed al-Durah.
ces deux juifs sont antisémites, car animés par « la
L’un des reportages de
haine de soi ». La difficulté est que la formule est
Charles Enderlin, tourné
partiellement justifiée. Ces intellectuels détestent à
en septembre 2000
la fois le judaïsme traditionnel et le régime sioniste.
montre la mort d’un
Mais de là à les traiter d’antisémites...
garçon palestinien de
Enfin, le terme en vogue de « désinformation » au
12 ans dans les bras de
son père. L’enfant est
sein des institutions juives a aussi une tonalité
présenté comme ayant
conspirationniste. Il accrédite l’idée que les journaété touché par des balles
listes mentiraient sur la situation au Proche-Orient,
israéliennes, et le
en raison de leurs préjugés antisémites. Charles
reportage a été à l’origine
(1)
Enderlin , ex-correspondant de France 2 à Jérud’une campagne au début
salem, dont l’attitude sur l’affaire Al-Durah fut
de la seconde Intifada.
contestée, en a fait les frais. Il est pourtant juif et
En fait, tout laisse à penser
israélien... mais partisan du « camp de la paix ».
que le cameraman d’EnCe genre de raccourcis ne contribue pas à élever
derlin, Palestinien, aurait
le débat, et enferme des juifs exaltés ou militants,
manipulé le reportage pour
de plus en plus bruyants, dans une crispation
accréditer la thèse de la
malsaine pour la République tout entière. ●
cruauté de Tsahal.

*

11

Une banlieue
populaire, deux
gros établissements de Zep
réunis sous le
beau nom de Rosa
Parks, et une
revue collégienne,
« MédiaParks »,
qui fait école.
Rencontre avec
un dispositif
pédagogique
et journalistique
citoyen.
Pia Ader.


La jeune équipe
de MediaParks
en comité
de rédaction.

“MEDIAPARKS”
Fanny
« Les théories du
complot sont souvent
associées à l’antisémitisme, au racisme
et à la haine de l’autre.
Estimer qu’il y a un
responsable derrière
tous les problèmes,
une organisation
manipulatrice derrière
toutes les crises,
appelle à chercher,
toujours, un bouc
émissaire…
Ceux qui véhiculent
ces idées ne sont pas
toujours de mauvaise
foi, mais ils n’ont pas
forcément conscience
du danger que
véhiculent ces idées »
Salomé
« Tout devient sujet à
complot une fois que
vous êtes persuadé
que l’histoire officielle
est mensongère. »

12

© Ronan Cherel

DOSSIER COMPLOTISME ET RESSENTIMENT

MédiaParks, la revue de
Rennes qui vient vers vous
onan Chérel, le rédacteur en chef de
« MédiaParks », est un historien spécialiste
des médias qui est passé de l’observation à l’action. Ce Rennais pur beurre salé, ancien élève de
Rosa-Parks où il a choisi d’enseigner, intervient
aussi à la faculté et en prison : « Rennes est une
ville qui bouge et où il y a encore du lien. Avoir un
pied dans ces trois univers me permet aussi de
les faire travailler en synergie, pour aider dans
leurs recherches mes collégiens-journalistes. »

R

LES ÉLÈVES ACTEURS
DE LEUR APPRENTISSAGE
Tous signaux d’alarme allumés après les attentats
de « Charlie », il a senti l’urgence de mettre en
place une nouvelle stratégie qui permette réellement de débusquer le furet : « Quand nous avons,
d’abord, organisé des débats classiques en classe,
j’ai détecté dans les propos de mes élèves une
dérive qui s’accélérait. Ils étaient, certes, en forte
demande de réponses, mais partaient d’une supposition de connivence entre les médias pour
couvrir un complot. La combinaison des deux
créait chez eux un climat anxiogène impropre à
une réflexion saine. Tenter de leur démontrer le
contraire après les avoir laissés baver verbalement
était une impasse qui, en plus, se retournait
contre moi. Je devenais suspect à mon tour. Ce
genre de mécanismes échappe à la raison, à la
vérité historique, et se diffuse rapidement comme
un cancer. J’ai donc changé mon fusil d’épaule
et me suis transformé en virologue. »
Pour cela, épaulé par M. Renault, le nouveau
principal de Rosa-Parks avec lequel le courant
passe immédiatement, une revue baptisée
« MédiaParks » est lancée dès la rentrée 2016.
« Quand Ronan m’a présenté son projet, on était
surtout sur une idée d’expérimentation, de volonté

d’être plus transdisciplinaires et de modifier certaines pratiques pédagogiques classiques, avec
des élèves qui deviennent acteurs de leur apprentissage. Le cœur de notre action, c’est avant
tout que ceux qui sont peu ou pas impliqués scolairement puissent développer et exprimer des
compétences, prendre confiance en eux et apprendre le travail collectif. »
Très vite pourtant, au regard de la qualité visuelle
et rédactionnelle du projet, le conseil départemental
souhaite que « MédiaParks » soit imprimé en
deux formats, pour être largement diffusé un peu
partout. Les financements sont débloqués.
« La revue a également beaucoup bénéficié des
talents de photographe de Ronan Chérel, qui a
pu valoriser visuellement le contenu rédactionnel
en collaboration créative avec les élèves. La véritable alchimie qui s’est opérée entre eux explique
l’ampleur des retombées. »
LA FABRIQUE À ANTICORPS
En choisissant de traiter de front dans la revue
des sujets comme le complotisme, l’objectivité
des médias, la mémoire… L’idée est donc de ne
pas imposer une vaccination forcée, dont le
sérum périmé contient en germe la maladie, mais
de permettre aux élèves de renforcer leurs mécanismes de défense. En quelque sorte de s’autoimmuniser à vie contre toutes les théories déviantes
et haineuses qui traînent, notamment sur Internet.
« Nous avons créé autour de “MédiaParks” un
groupe Facebook, d’où je coordonne de manière
inversée le travail que chacun mène, non pas en
classe mais à la maison. Cela me permet également
de ne pas les lâcher seuls sur les autoroutes de
l’information, de leur apprendre à trier les données,
ne pas tomber dans le panneau de se fier à ce
qui sort parfois en premier sur les moteurs de

LICRA DDV

recherche. » Cette façon de travailler permet de
voir d’où provient la contamination qui arrive de
l’extérieur et de redresser le tir en temps réel. «
La pédagogie, en fait, c’est de la manipulation
bienveillante, reprend-il malicieusement. Les collégiens sont à l’âge de toutes les révoltes, mais
aussi de tous les possibles… Au début, ça a demandé pas mal de boulot, c’est vrai. Mais maintenant, il s’agit seulement de piloter, ils sont dedans et c’est très gratifiant. »
PAROLES D’ÉLÈVES
JOURNALISTES
« Nous, les collégiens, on a la chance d’avoir
des milliers d’idées. Il faut en profiter », déclare
Aurélien, élève de 4e et journaliste confirmé pour
« MédiaParks ».
Et les voilà enfin, à 8 heures du matin sonnantes,
nos journalistes en herbe ! La salle d’histoire est
découpée en îlots de travail. Chacun sait en arrivant où il doit s’asseoir et ce qu’il doit faire.
Dans cette classe de 4e6 pourtant réputée
comme difficile, durant cette première heure qui
passe comme l’éclair, le brouhaha ne prendra
jamais le pas sur le travail.
Le plus étonnant, c’est ce que disent ces jeunes
pas du tout intimidés, auxquels le recteur d’académie a confié aussi la rédaction de son blocnotes, et qui auront la ministre de l’Education,
Najat Vallaud-Belkacem, comme marraine de
leur prochain numéro.

« DES MÉCANISMES QUI ÉCHAPPENT À
LA RAISON, À LA VÉRITÉ HISTORIQUE,
ET SE DIFFUSENT COMME UN CANCER. »

- « Plus on avance, plus c’est facile, je trouve.
Ecrire, il faut franchir le pas, dit Manon. Les
gens, ils ne sont pas là pour nous juger, mais
pour nous aider. »
- « Moi, j’ai pas peur du tout quand j’envoie mes
articles » ajoute Antonin.
- « Les idées complotistes ? Je trouve ça carrément bizarre, mais c’était il y a deux numéros
déjà, vous savez. Depuis, on est passé à autre
chose », dit Emeraude, un peu agacée qu’on lui
parle encore de ça, même si bientôt, dans le
grand frère « MédiaParks », on pourra lire en
ligne tout ce qu’ils ont à dire sur le sujet.
Cet engouement national des médias dont ils
font actuellement l’objet les pousse à prendre
confiance et à aller plus loin dans la réflexion.
Leur production devient un contrepoison qui ne
demande lui aussi qu’à se diffuser.
– « Avant, quand on disait autour de moi, je savais
pas, insiste Gina. Après les attentats, j’ai entendu
n’importe quoi… Maintenant, même quand c’est
des adultes, eh bien, j’essaie de réagir. Avant

JUIN 2016

PARTENARIAT
La Licra est une
force de terrain
partenaire de
l’Education
nationale
– Une convention
enrichie en juin 2015,
«L’école mobilisée
contre le racisme et
l’antisémitisme » ;
– 60 sections de la
Licra, avec un réseau
par régions d’intervenants dans les classes,
mais aussi auprès
des enseignants, en
demande croissante
de formation
(21 471 élèves
ont été sensibilisés
l’an dernier).
– Des moyens accrus
pour une commission
Education, dirigée par
Claude Secroun, pour :
- une synergie
renforcée avec la
commission Education,
qui a réalisé une
dizaine de petits films
de lutte contre
le racisme et
l’antisémitisme au
quotidien, et qui
s’apprête à mettre en
ligne des cours MOOC,
ouverts à tous ;
- une formation
sur trois jours des
intervenants Licra,
harmonisée et centrée
sur trois thèmes :
laïcité ; identité ;
antisionisme et
antisémitisme
- édition et mise à
disposition du grand
public de jeux
pédagogiques
innovants, créés
dans les sections.

“MédiaParks”, quand je parlais, on ne m’écoutait
pas, on me coupait toujours la parole. »
Et tous de hocher la tête
– « Oui, nos familles, on leur donne le journal et
ils sont superfiers », intervient enfin Ali, qui se
taisait depuis le début : « Mais quand même,
l’information, elle n’est pas toujours traitée de
façon équitable. T’as vu, on a fait des montagnes
sur Prince, alors qu’il y avait ce jour-là des attentats. Les attentats dans le monde arabe, on
n’en parle presque pas. »
Et Gisèle de lui répondre spontanément:
– « Oui mais dans leur pays, j’en suis sûre qu’ils
ont parlé que de ça dans les journaux, bien plus
que de Prince, quoi ! »
Un vrai comité de rédaction, en somme, où le
débat interne est vivant, même s’ils s’accordent
pour dire en chœur que « la politique, on s’en
fiche », et qu’« ils voteront pas », mais que…
« enfin, bon, on a encore le temps d’y penser ».
Et c’est vrai, ils ont bien le temps. Mais ne nous
y trompons pas : si la politique leur semble une
tout autre histoire, leur engagement citoyen pour
l’égalité des chances, la mixité apaisée et le
changement des mentalités est en réalité une
façon d’en faire au quotidien.
Chapeau bas et bienvenue, donc, à tous ces
nouveaux confrères qui incarnent si bien une
relève fraîche et spontanée, que nous rêvons
tous de voir partout se lever. ●

 Couverture
de la revue
Mediaparks n° 3.

13

DOSSIER COMPLOTISME ET RESSENTIMENT
Boussard va alors demander à ses élèves d’enquêter sur ce sujet. Comme il a demandé aux
vingt-six élèves (sur 1 200, mais « Le Corbusier »
foisonne de projets) qui ont choisi ses deux
heures de cours consacrées chaque mardi à l’anthropologie, d’enquêter sur les grands mythes
véhiculés par leurs différentes communautés
d’origine. Au final, l’enquête sur la protection des
synagogues, menée à chaud – à base de statistiques et d’articles publiés sur Internet – leur a
permis de répondre par eux-mêmes au « pourquoi ? »
En s’intéressant notamment à la montée de la
xénophobie, des actes antisémites ou à l’état
d’urgence et ses conséquences. Christian Baudelot, sociologue et expert des problèmes d’éducation, confirme, enthousiaste : « Dès qu’on implique ces jeunes de banlieue dans des activités
concrètes, intéressantes, les résultats sont surprenants. »

Les profs sur le front
Le corps enseignant multiplie les initiatives de terrain :
un travail plus judo que boxe. Et plus payant à long terme
que les batailles frontales. Exemples à Aubervilliers,
Sarcelles et Saint-Denis.
Georges Dupuy.

e jour, au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers,
Damien Boussard, professeur d’histoire-géo,
commence – avec une collègue de français – le
cours intitulé « Littérature et société ». Une jeune
fille demande soudain pourquoi il y a des soldats
devant les synagogues et pas devant les mosquées. Cela aurait pu être une marque d’antisémitisme larvé. Une référence à un bon vieux complot imaginaire reposant sur la constatation que,
les juifs dirigeant tout en France, il est normal
qu’ils utilisent l’armée française pour se protéger, eux
et pas les autres. Ce n’était
« DÈS QU’ON IMPLIQUE CES JEUNES
juste que pure curiosité.
DE BANLIEUE DANS DES ACTIVITÉS
En un éclair, les deux profs
CONCRÈTES, INTÉRESSANTES, LES
décident de chambouler
RÉSULTATS SONT SURPRENANTS. »
le cours : « On ne pouvait
Christian Baudelot, sociologue.
pas la laisser repartir sans
réponse. D’autant que
c’était une question que
les autres pouvaient se poser. » Pas question
pour autant de se lancer dans un monologue sur
 Avril 2015.
les raisons qu’a la République de protéger les
En cours d’histoire…
synagogues. « J’aurais fait cela, certains auraient
Photo tirée d’un
dit que j’étais manipulé par les sionistes », ironise
reportage dans
le jeune professeur, par ailleurs membre du projet
un lycée professionnel
du bâtiments.
« Anthropologie pour tous. » (voir p. 15).

C

RELATIVISER
Damien Boussard en est persuadé. Le combat
contre le racisme et la haine de l’autre, le vivre
ensemble, passent d’abord par une connaissance
anthropologique de l’autre. Une connaissance
qui amène à relativiser ses propres pratiques et
ses propres croyances en les frottant à celles
des autres. A Aubervilliers coexistent des communautés originaires de soixante-douze pays.
« Chez nous, la lutte contre le complotisme est
marginale. Elle n’en repose pas moins sur cette
démystification du monde qui est au cœur de
notre projet », estime Boussard. Ainsi, un de ses
élèves d’« Anthropologie pour tous » est venu lui
raconter comment, dans une soirée, il s’était opposé à ceux qui ne juraient que par le « Protocole
des sages de Sion ».
Boussard et ses collègues d’Aubervilliers ne sont
pas les seuls à penser que les réponses frontales
et clivantes, assénées du haut d’un quelconque
magistère, ne sont pas adaptées. Aujourd’hui
mieux armés, une majorité de professeurs préfèrent
ainsi le judo à la boxe. Les réponses concrètes
de terrain aux affrontements idéologiques. Le
travail sur le long terme avec les élèves à la
réaction immédiate.

© Patrice Terraz/La France vue d’ici/Signatures

INFORMER

14

A Sarcelles, le lycée Jean-Jacques-Rousseau
mise, lui, sur une autre technique douce : l’initiation
à l’information. Son proviseur, Philippe Bonneville,
reconnaît : « Au début, on s’est plantés. Après
“Charlie” et l’Hyper Casher, on a simplement dit
à nos élèves qui dérapaient : “ Tais-toi, tu ne
peux pas dire ça !” Alors que l’école est là pour
leur donner la parole, les écouter, leur répondre
en leur expliquant les faits. »
C’est cette culture de l’analyse, du recul et de la
mise en perspective des informations véhiculées
sur You Tube, Snapchat ou Twitter, que Bonneville

LICRA DDV

© Fondation Jean Jaurès

veut développer chez ses élèves. Une culture qui
leur fait très souvent défaut, compte tenu de
leurs origines. « Ils sont très présents sur les
réseaux sociaux. Ils relaient tout ce qu’ils y voient
et ce qu’ils y entendent. Mais ils ont du mal à
analyser et à prendre du recul. »
Pour concrétiser le propos en mettant les jeunes
au cœur de la pratique des sources et des informations qu’elles peuvent fournir, le lycée JeanJacques-Rousseau a demandé au « Sarcelloscope »
de les parrainer. Ce média de proximité les aidera
à concevoir, réaliser et écrire des articles sur des
sujets concernant leur vie quotidienne. Bonneville
a également en soute un projet encore secret
avec YouTube. Il concernerait l’éducation à ce
que l’on voit sur le site et comment on le voit.
DÉSENCLAVER
A Saint-Denis, au collège Pierre-de-Geyter, Iannis
Roder travaille lui aussi sur l’information, avec le
soutien de France Inter. Une vingtaine d’élèves
de son projet ont planché sur le thème de l’amour
– un thème qui a aussi fait l’objet d’une enquête,
« Comprendre l’amour », menée par « Anthropologie pour tous » auprès de 600 élèves de LeCorbusier. A Saint-Denis, les collégiens de Roder
ont décidé de réaliser quatre reportages : l’amour
en prison, l’amour sur les réseaux sociaux, la
liberté d’aimer, et peut-on aimer à tout âge. Pen-

« ILS RELAIENT TOUT CE QU’ILS VOIENT ET
ENTENDENT SUR LE WEB. MAIS ILS ONT DU
MAL À ANALYSER ET À PRENDRE DU RECUL. »
Philippe Bonneville, proviseur à Sarcelles

dant plusieurs mois, les journalistes en herbe,
appuyés par des professionnels de France-Inter,
ont rencontré, à Villepinte, des prisonniers et
leurs femmes, des pensionnaires de maisons de
retraite, des religieux de toutes les confessions,
mais aussi des sociologues et des psychologues.
Ils ont appris à chercher l’info, à la recouper, à
employer le « qui, quoi, où, comment, quand », à
structurer le texte qui accompagnera la prise de
son. Les reportages devraient être diffusés par
France-Inter durant l’été.
« Ils ont rencontré beaucoup de monde qu’ils

n’avaient pas l’habitude de croiser. Ça leur a
ouvert l’esprit et ça les a désenclavés », explique
Roder, qui pense que son groupe n’aura plus le
même regard sur les informations complotistes
qui traînent sur les réseaux sociaux.
Comment les anthropologues de Damien-Boussard
pourraient-ils désormais croire, après l’accueil
que leur a réservé le Conseil économique et
social, que le monde entier est ligué contre eux ?
Auditionnés sur le thème « L’école du futur », leur
prestation avait ébahi les membres de la commission. « Les jeunes ont eu le sentiment que
leurs idées étaient prises en compte », témoigne
Christian Baudelot.
Iannis Roder ne rate pas une occasion de travailler
sur les supposées conspirations lors de ses
cours, faisant réfléchir ses élèves, notamment à
la communauté d’inspiration qui existe entre le
discours nazi et celui de Ben Laden dans l’eschatologique. « Ce sera eux ou nous, pas de pitié ! »
« Notre travail est invisible », souligne Roder.
D’autant plus invisible que morcelé.
Si l’Education nationale a sorti toute une panoplie
pour lutter contre les théories conjurationnistes
(voir ci-dessous), il n’y a aucun recensement
national des projets existant dans les établissements scolaires. Aucune plateforme de mutualisation des savoirs et des savoir-faire sur le Web.
Seuls les serveurs informatiques des rectorats
recensent les initiatives des lycées et collèges.
Un complot ? ●

Les armes de l’Education nationale
Pour aider à lutter contre les théoriciens du complot, le gouvernement a lancé, début février, le site
Ontemanipule.fr, qui détaille les sept commandements de la théorie du complot. Il a choisi Kevin Razy,
un Youtubeur à succès, pour faire passer le message à travers une vidéo intitulée « Complot ou
théorie du complot ».
Petit problème : Razy s’était affiché précédemment avec des you-tubeurs « conspis ».
Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale, a aussi annoncé la création de
GD
Lirelactu.fr, une plateforme de journaux gratuits accessible aux élèves à la rentrée 2016.

JUIN 2016

 Iannis Roder

À LIRE
“Comment vivre
ensemble
quand on ne vit
pas pareil”
Le projet « Anthropologie pour tous »
est né du colloque
éponyme organisé
en juin 2015 par des
élèves et quatre
enseignants (Damien
Boussard, Valérie
Louys, Isabelle Richer
et Catherine Robert)
du lycée Le Corbusier
d’Aubervilliers.
Deux grosses pointures de la sociologie
et de l’anthropologie
– Christian Baudelot,
expert en problèmes
de l’éducation, et
Jean-Loïc Le Quellec,
spécialiste des
mythes – ont porté
le projet sur les fonts
baptismaux.
Un livre présentant
la philosophie et
les buts du projet est
sorti en avril 2016 :
« Comment vivre
ensemble quand on
ne vit pas pareil »
(Ed. La Ville Brûle,
8,50 euros)
Tout un programme !
GD

15

GRAND ENTRETIEN GÉRALD BRONNER

Le sociologue Gérald
Bronner étudie les
croyances collectives,
le fanatisme et
le radicalisme.
Tour d’horizon d’une
passion très
contemporaine.
Par Raphaël Roze.

© DR


Gerald Bronner

“La globalisation élargit le
champ des boucs émissaires”
DDV Le complotisme a toujours existé.
Pourquoi est-il si envahissant aujourd’hui ?
Gérald Bronner. Il faut distinguer ce qui relève de

« IL A FALLU UNE
TRENTAINE DE JOURS
POUR LAISSER CROIRE
À UNE PARTIE DE
L’HUMANITÉ QUE LES
TOURS JUMELLES
N’ÉTAIENT PAS
VRAIMENT TOMBÉES. »

REPÈRES
Gérald Bronner :
« La Démocratie des
crédules ». PUF, 2013.

16

la mondialisation et ce qui est lié aux nouvelles
techniques d’information. La globalisation élargit
le champ des boucs émissaires. Autrefois, on
accusait les juifs d’empoisonner les puits dans
telle région, parce que la peste y sévissait. Ou
on prétendait que les gitans avaient apporté le
choléra là où la maladie n’existait pas. Bref, les
explications fumeuses se construisaient et se
répandaient à la marge, au détriment d’une communauté bien localisée et séparée de la majorité.
De nos jours, l’ennemi est « un autre nousmême » en ce sens qu’il serait au cœur de notre vie et du « système » qu’il nous imposerait.
Cet ennemi, c’est Wall Street et la finance, la
CIA, les juifs (indétectables, contrairement à
ce qui prévalait dans les sociétés anciennes,
et supposés tirer les ficelles du pouvoir). Les
« résistants » ne combattent plus un petit
groupe particulier, mais ce qu’ils croient être
un ordre planétaire. Ainsi, après l’assassinat
de Kennedy, des théories absurdes ont circulé,
mais elles concernaient exclusivement la société américaine. En revanche, les attentats
du 11 septembre 2001 ont été perçus comme

un vaste complot visant à lever la population
mondiale contre les musulmans. L’histoire
s’est répétée avec le drame de « Charlie
Hebdo ». Les frères Kouachi étaient réputés
innocents ou simples instruments entre les
mains de la CIA et du Mossad afin de justifier
une guerre contre l’islam.

DDV Il reste le second facteur aggravant :
la communication numérique...
G. B. Le complotisme est en effet une narration.
Il dépend donc étroitement du marché de l’information. Que s’est-il passé en quelques années ? Auparavant, les extrémistes de tout bord
et fondamentalistes religieux n’avaient quasiment pas accès aux médias. Ils étaient largement exclus du domaine public. Or, Internet a
induit une révolution : les narrations marginales
et délirantes ont droit de cité, et leur caractère
provocateur, dans certains cas, attire davantage
encore les regards que les textes et vidéos
nuancés produits par des professionnels – ou,
tout au moins, des personnes attachées à un
discours rationnel étayé par des faits. Le changement se produit à une vitesse impressionnante. Pour reprendre les exemples précédents,
il a fallu une trentaine de jours pour laisser croire

LICRA DDV

à une partie de l’humanité que les tours jumelles
de Manhattan n’étaient pas vraiment tombées.
Quand « Charlie Hebdo » a été attaqué, la rumeur d’un complot du Mossad a... précédé la
version officielle. Elle s’est propagée en
quelques heures sur les cinq continents. Il faut
ajouter que l’information numérique, où chacun
peut s’exprimer, bénéficie d’un atout considérable : lorsqu’un événement survient, des centaines d’arguments sont soudain disponibles
pour justifier le même délire. Des esprits faibles
réagissent aussitôt en jugeant que s’il existe
autant de preuves supposées, le délire en question correspond à une certaine réalité.

DDV Sur le plan idéologique, quels sont les
nouveaux ressorts du complotisme par rapport
à la paranoïa fasciste ou communiste
du XXe siècle ?
G. B. Je citerai le principe de précaution(1). On
a peur des progrès scientifiques. Des écologistes radicaux, partisans de la « décroissance », surfent dangereusement sur une
étrange nostalgie qui conduit à ne pas vacciner
les enfants ou à rejeter toute avancée dans le
domaine agro-alimentaire.

DDV L’extrême droite ne reste-t-elle pas le principal vivier du conspirationnisme en Occident ?
G. B. Tout à fait. Les complotismes d’extrême
gauche ou – on vient de le voir – écologistes ne
doivent pas être pris à la légère, et il y a aussi la
fameuse mouvance « rouge-brune(2) », particulièrement haineuse. Mais, en Europe, les nationalistes sont toujours les principaux pourvoyeurs
de pulsions politiques paranoïaques.

DDV Le propagandiste antisémite Alain Soral
a été communiste et prétend défendre les
musulmans français...
G. B. Certes, mais son discours est axé sur le
retour à la « nature humaine » contre la morale
judéo-chrétienne et le rejet de l’intellectualisme. Ce sont des thèses typiquement fascistes, et Soral se définit lui-même comme
« national-socialiste ».

Cela fonctionne dans les deux sens : les
adeptes français de la théorie du « grand remplacement » sont persuadés qu’il existe une
volonté d’islamiser l’ensemble de l’Hexagone.

DDV Le phénomène n’est pas vraiment de
même nature dans la sphère arabo-musulmane
que dans les pays développés.
G. B. Comme je le notais plus haut, les Occi-

JUIN 2016

A LIRE
Gérald Bronner :
« L’Empire des
croyances »
(PUF, 2003) ;
« Manuel de nos folies
ordinaires »
(Mango, 2006) ;
« La Pensée extrême :
comment des hommes
ordinaires deviennent
des fanatiques »
(Denoël, 2009) ;
« La Démocratie
des crédules »
(Puf, 2013).

dentaux ont tendance à fustiger un prétendu
« ennemi de l’intérieur ». Il est chez nous, et
quels que soient ses multiples visages
– l’Arabe, le Noir, le franc-maçon, le juif, le capitaliste... –, il ourdit une conspiration au sein
même de la société.
Au Maghreb ou au Machrek, en revanche, où
l’islam détient un quasi-monopole cultuel et
culturel, l’adversaire se situe à l’extérieur des
frontières : c’est le « Grand Satan » américain
ou israélien.

DDV Tous les complotistes sont-ils racistes ?
G. B. Fréquemment, mais pas toujours.
Par contre, tous les racistes sont complotistes.
Ils considèrent que les groupes qu’ils détestent
sont à l’origine de manœuvres occultes et de
conspirations.

DDV Avez-vous des raisons d’être optimiste ?
G. B. A court terme, non. Le rapport de forces
n’est pas en faveur du rationalisme. On n’a
d’ailleurs jamais vaincu les paranoïas collectives dans l’Histoire, mais leurs effets par des
moyens militaires. Cela dit, à moyen et long
termes, il faut s’engager dans une révolution
pédagogique pour mettre en garde les jeunes
contre les délires qui gangrènent la Toile. On
en est loin et on ignore encore comment être
efficace. Cela nécessite des recherches onéreuses et des tâtonnements complexes. Sans
interdire la liberté d’expression, pilier de la démocratie (avec les restrictions pénales déjà
existantes et qu’il faut développer), il convient
aussi de s’exprimer dans les sites web et divulguer autant que faire se peut des discours
de vérité. En ce sens, le rôle d’une association
comme la Licra est fondamental. ●

DDV Ce qui frappe au XXIe siècle, c’est la force
du complotisme de souche religieuse.
G. B. Absolument, et le processus narratif n’est
pas différent. Il s’agit toujours d’inventer une
histoire qui exorcise la peur et la culpabilité en
créant des boucs émissaires à l’échelle mondiale. Un jeune homme désorienté qui sort de
prison est pris en main par Daech, qui lui explique qu’il n’est pas coupable, qu’il a été
poussé au crime par une société occidentale
forcément oppressive. C’est pour lui une libération affective gigantesque !

« LE COMPLOTISME
EST UNE NARRATION. »

Le principe de précaution
relève-t-il du complotisme ?
Les détracteurs de Gérald Bronner fustigent
sa dénonciation du principe de précaution(1), qui
représente pour lui une forme de conspirationnisme dont la cible serait le progrès industriel.
Ou d’être juge et partie, puisqu’il est membre
du conseil scientifique du groupe nucléaire Areva.

*

1. Le principe de précaution,
constitutionnalisé sous
Jacques Chirac en 2005, est
le fruit d’une certaine méfiance
vis-à-vis de la science et de
la technique. Il vise à prendre
en compte les risques qui
peuvent accompagner
une innovation en matière
de conséquences néfastes
sur l’environnement et, par
répercussion, sur la santé.
2. On appelle mouvance
rouge-brun l’idéologie de
ceux qui prônent des valeurs
hybrides résultant d’un
mélange entre celles de
l’extrême droite nationaliste
(le brun) et celles de l’extrême
gauche communisante
(le rouge).

17

DOSSIER COMPLOTISME ET RESSENTIMENT

Ils font face aux discours
qui propagent la haine
Nous avons rencontré trois pédagogues qui ont décidé de faire face au
conspirationnisme. Ils ont créé chacun une méthode originale et nous proposent
ici quelques voies intéressantes pour développer la pensée critique d’enfants,
d’adolescents et d’adultes.
Michel Goldberg.

Sophie Mazet est
l’auteure d’un très
intéressant « Manuel
d’autodéfense
intellectuelle » destiné
à un large public
(2015, Ed. Robert
Laffont). Ce livre
contribue au
développement de
l’esprit critique,
à partir d’exemples
conspirationnistes
mais aussi du discours
publicitaire, politique,
et des séries
télévisées.

RONAN
CHEREL
Vous pouvez découvrir
les cinq numéros de
la belle et intéressante
revue du collège Rosa
Parks, réalisée par les
collégiens journalistes
encadrés par Ronan
Cherel (lire p. 12-13).
En particulier
le troisième numéro,
qui traite de la vérité
et aborde la question
du conspirationnisme.
Elle est en ligne
à l’adresse :
mediaparks.blogspot.fr

18

© Stephan Zaubitzer / Picturetank

SOPHIE
MAZET

AU LYCÉE AVEC SOPHIE MAZET
ophie Mazet est agrégée d’anglais. Elle enseigne
un « cours d’autodéfense intellectuelle » dans
un lycée classé ZEP à Saint-Ouen (93). Son public
est constitué principalement d’élèves issus de milieux défavorisés, et qui vivent dans des conditions
sociales difficiles, souvent en vase clos. En effet,
les familles plus aisées choisissent souvent de
scolariser leurs enfants dans des lycées privés.
Pour éduquer son jeune public face aux délires
conspirationnistes, Sophie Mazet enseigne une
approche plus générale : elle propose des outils
d’analyse valables pour l’étude critique de nombreux discours médiatiques qui peuvent être fallacieux et séduire un large public. En procédant
de la sorte, elle montre à ses élèves qu’elle est
bien à la recherche de la vérité et au service du
bien commun. Ensuite, lorsqu’un climat de
confiance est établi, il devient possible de s’attaquer aux discours conspirationnistes qui séduisent
une partie de son public. Une technique pédagogique éprouvée consiste à proposer aux jeunes
de construire eux-mêmes une thèse conspirationniste, afin d’en découvrir à la fois les tactiques
argumentatives et les moyens d’y faire face.
Si des militants de la Licra souhaitaient reprendre
des outils pédagogiques proposés par Sophie
Mazet, elle insiste sur la nécessité d’un travail
assez long (12 à 20 heures), avec des élèves vo-

S

lontaires au départ. Ce travail porte de meilleurs
fruits s’il est effectué en petits groupes d’élèves,
s’il s’accompagne d’exercices collectifs et individuels, et de préférence en présence d’un enseignant lui-même formé.
DANS LES QUARTIERS SENSIBLES
AVEC MICHEL SERFATY
ichel Serfaty est le rabbin de la synagogue
de Ris-Orangis (91). Il dirige aussi l’Amitié
judéo-musulmane de France (AJMF) depuis plus
de dix ans. Avec le bus de son association, il se
rend très souvent dans des maisons de quartier
et des associations sportives pour des rencontres
avec des enfants, des adolescents et des adultes
de la communauté musulmane.
L’AJMF réalise un patient travail de sensibilisation
aux discriminations contre les religions. Et c’est
souvent dans ce cadre que l’on en vient à parler
du conspirationnisme, généralement attribué aux
juifs. Cette idéologie pernicieuse est principalement
véhiculée dans la communauté musulmane par la
diffusion des « Protocoles des Sages de Sion » et
de « Mein Kampf » dans des librairies en France.
Elle est aussi présente dans des prêches d’imams
salafistes et wahhabites qui véhiculent l’image du
juif altérée par le prisme déformant du Coran.
Les propos tenus à l’encontre des juifs dans certaines parties de la communauté musulmane

M

LICRA DDV

sont, pour l’essentiel, des discours conspirationnistes qui se nourrissent aussi de discours caricaturaux antisionistes. Souvent, M. Serfaty rencontre des jeunes qui témoignent d’une très profonde ignorance de la réalité, confondant par
exemple le sionisme et… les « Protocoles des
Sages de Sion » ! Et dans les marchés populaires
des villes où l’AJMF se déplace, on découvre
souvent cette haine des juifs, ou simplement le
refus poli d’avoir des relations amicales avec eux
lorsque l’on parle avec certains marchands de la
communauté musulmane.

« UNE TECHNIQUE PÉDAGOGIQUE ÉPROUVÉE
CONSISTE À PROPOSER AUX JEUNES
DE CONSTRUIRE EUX-MÊMES UNE THÈSE
CONSPIRATIONNISTE, AFIN D’EN DÉCOUVRIR
À LA FOIS LES TACTIQUES ARGUMENTATIVES
ET LES MOYENS D’Y FAIRE FACE. »
Sophie Mazet

Michel Serfaty observe que des responsables
musulmans n’ont pas pris toute la mesure du
problème posé par la propagande conspirationniste. Ils ont encore trop souvent tendance à
considérer que la lutte contre l’antisémitisme et
le conspirationnisme concerne… la seule communauté juive, et ils ne combattent pas activement
la diffusion des ouvrages conspirationnistes dans
leurs propres librairies et lieux de culte.
L’AJMF constate aussi que le mythe du complot
juif se propage dès l’enfance, par l’intermédiaire
des discours que les mères ont elles-mêmes entendus dans leurs familles. Ainsi, cette association
est parfois sollicitée par des animatrices de jeunes
enfants qui sont dépassées par les propos des
petits à l’encontre des juifs.
Michel Serfaty pense qu’un travail de la plus
haute importance doit être entrepris auprès des
mamans, particulièrement dans les milieux défavorisés et peu scolarisés. Ce travail peut prendre
des formes très variées : rencontres avec des
mères juives, repas de fêtes, préparation de couscous, etc. Ces moments conviviaux et très chaleureux facilitent grandement le rapprochement
et permettent de détruire de nombreux préjugés,
évitant qu’ils continuent d’être propagés auprès
des générations futures.

de travailler et de débattre en groupes, pour découvrir l’étendue de la désinformation qui se
répand sur Internet. Par exemple, si vous vous
intéressez à cette belle valeur qu’est l’égalité,
vous découvrirez que le premier site proposé
par Google est… « Egalité et réconciliation »,
l’un des sites conspirationnistes les plus visités.
Un enfant studieux y trouvera de nombreuses informations, toutes plus démagogiques les unes
que les autres, et bien souvent, il n’aura pas les
outils intellectuels pour se confronter à ces discours. Ce problème n’est pas réservé aux seuls
enfants issus de milieux défavorisés, et de nombreux parents s’en rendent compte lorsque leur
enfant rédige une dissertation. Plus grave encore :
Ronan Cherel observe cette perméabilité au
conspirationnisme chez certains de ses étudiants
à l’université !
Ronan Cherel propose à ses élèves de participer
à la rédaction de la très belle revue du collège
Rosa Parks, « MédiaParks » (lire p. 12-13). C’est
dans cette posture de journalistes en herbe que
les enfants découvrent comment développer des
compétences critiques pour ne pas tomber dans
certains pièges démagogiques. Et pour éviter une
confrontation trop directe qui pourrait les « braquer »,
Ronan Cherel aborde le conspirationnisme par
d’autres voies, en construisant des dossiers sur la
liberté, sur l’égalité, ou encore sur la vérité. La
revue contextualise aussi le problème en montrant
que le conspirationnisme se développait déjà à
l’époque de la Révolution française.
En prison, Ronan Cherel a rencontré de nombreux
détenus qui développent ces idées conspirationnistes. Il mène avec eux un travail original, en
leur proposant d’écrire aux collégiens des conseils
qui leur semblent importants. Les détenus sont
ainsi mis en situation d’éducateurs, responsabilisés,
et dans une situation favorable pour se réinsérer.
On découvre alors qu’ils mettent eux-mêmes en
garde les enfants contre les dangers de la démagogie conspirationniste. ●

MICHEL
SERFATY
Si vous êtes intéressé,
si vous souhaitez
entrer en contact avec
le rabbin Michel
Serfaty et l’Amitié
judéo musulmane
de France, vous
pouvez le contacter à :
AJMF
1, rue Jean-Moulin
91130 Ris-Orangis.
Tél. : 01 39 43 07 83

 Intervenir dans
les prisons.

AU COLLÈGE ET… EN PRISON
AVEC RONAN CHEREL
onan Cherel, enseignant d’histoire contemporaine à l’université de Rennes 2, travaille
également dans un collège classé ZEP et à la
prison de Rennes.
Au collège, Ronan Cherel utilise des méthodes
de pédagogie active. Il met ses élèves en situation

JUIN 2016

© Guillaume Krebs

R

19

DOSSIER COMPLOTISME ET RESSENTIMENT

Théorie des complots :
quand la paranoïa
devient contagieuse

logique ? Comment faire accepter l’inconcevable
d’une tragédie humaine, d’un attentat sanglant,
d’un cataclysme… d’un génocide ? Pierre-André
Taguieff souligne que les constructions complotistes
recourent à des thèmes « magico-mythique »,
analysés comme une résistance à l’époque moderne qui voit disparaître la pensée magique.

La perte des repères et le « désenchantement du monde »
nourrissent les théories du complot, qui surfent sur les peurs
pour trouver des coupables. Une démarche pathologique,
que dénonce Pierre-André Taguieff.

LE SOUPÇON ÉRIGÉ EN RÉCIT
POUR COMPRENDRE LE MONDE

Alain Barbanel.

À LIRE 
Pierre-André
Taguieff :
« Court traité
de complotologie ».
2013, Mille
et une Nuits.
Ce livre regroupe les
travaux du philosophe
et historien des idées
sur le sujet. Il recense
les cas qui illustrent
les théories
du complot,
du 11 septembre
à « l’affaire DSK »,
en passant par la
dernière grande crise
financière ou la mort
de Ben Laden.
Un décryptage
minutieux.

À CONSULTER
Le site Conspiracy
Watch a publié un
grand entretien avec
Pierre-André Taguieff
en 2013, où il explique
notamment comment
fonctionne la pensée
conspirationniste,
ses origines et son
histoire, les motivations de ses acteurs,
et les menaces qu’elle
représente.
www.conspiracy
watch.info


Extrait du fond
d’écran du site
ontemanipule.fr

20

t si la vérité était ailleurs ? » S’il fallait résumer d’une question le mécanisme de la
théorie du complot, le principe du refus de l’explication « officielle » portée par l’establishment
et les médias est au cœur de la machine à fantasmes. Avec, de façon sous-jacente, le fameux
« A qui profite le crime ? », qui alimente l’idée
que l’ennemi qui incarne le mal absolu est toujours
dissimulé. L’assassinat de JFK, le programme
Apollo et, plus près de nous, l’attentat du 11 septembre à New York, les crises financières, jusqu’aux
récents attentats de Paris… les théories du
complot se propageant sur la Toile comme une
véritable pandémie.

«E

UN COMPLOT IMAGINAIRE
Pour quelles raisons ces usines à fabriquer du
faux ont-elles ce retentissement planétaire – et
ce, en dépit de tout fondement rationnel ? Le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff
évoque « des interprétations paranoïaques de tout
ce qui arrive dans le monde, attribuées à un sujet
qu’on veut disqualifier, et un type de récit mensonger, à la fois explicatif et accusatoire, sur des
événements traumatisants ou inacceptables, fondé
sur la croyance à un complot imaginaire ». Les
théories du complot surfent en effet sur les peurs
d’affronter un réel insupportable, que la traçabilité
des faits, même indiscutable, ne permet pas de
surmonter. Comment convaincre par des arguments
rationnels ce qui relève de l’affect et du psycho-

Face à ce que le sociologue Max Weber appelait
« le désenchantement du monde », les vagues
conspirationnistes se nourrissent de contextes
de crise globale ou de « bouleversements profonds
de l’ordre social ébranlant le fondement des
normes, où les valeurs deviennent indistinctes et
ne peuvent plus être hiérarchisées », explique
Pierre-André Taguieff. L’époque actuelle est à ce
titre très favorable à cette crise des valeurs où
tout se brouille, le vrai et le faux, le bien et le mal.

« UN TYPE DE RÉCIT MENSONGER, À LA FOIS
EXPLICATIF ET ACCUSATOIRE, SUR DES
ÉVÉNEMENTS TRAUMATISANTS OU
INACCEPTABLES, FONDÉ SUR LA CROYANCE À
UN COMPLOT IMAGINAIRE. »
La globalisation conjuguée à une métamorphose
du monde économico-financier, la transformation
du travail et la crise de l’emploi provoquent des
incertitudes, des peurs ingérables, un désarroi
que les populations qui se sentent coupées du
passé et en quête de repères transforment en
« vague de soupçons » propices à interpréter les
événements les plus inquiétants « comme autant
d’indices de l’existence de forces invisibles qui
mènent le monde ! », analyse-t-il. Refuser les évidences, utiliser la négation comme modèle universel, chercher à expliquer les événements à
partir d’indices qui valent preuves, les coïncidences
étant considérées comme jamais fortuites, sont
autant d’interprétations paranoïaques qui deviennent, dans la « complot-sphère », socialement
« normales et culturellement ordinaires ».
Le sentiment de menace devenant la règle, Freud
expliquait que « la mythologie de la conspiration
apparaît comme la projection négative d’aspirations
tacites, l’expression inversée de souhaits plus ou
moins conscients mais toujours inassouvis ».
Autrement dit, une forme de pathologie dont la
finalité est de toujours désigner des coupables
supposés comme responsables de tous les maux.
« Les malheurs du peuple sont explicables, indique
l’historien des idées, et redeviennent intelligibles.
Et, puisqu’on connaît leurs causes, il devient possible d’agir pour les éliminer. Non sans paradoxe,
les récits conspirationnistes redonnent confiance
à ceux qui y croient. » Au prix de toutes les
dérives, même les plus mortifères ! ●

LICRA DDV

“Tel le papillon qui émerge
de sa chrysalide, le fanatique
entre dans un état jubilatoire
où le doute n’a plus la place”
Gérard Haddad, psychiatre et écrivain, nous livre sa vision
clinique du fanatisme. Il nous explique l’obsession du complot
et la certitude chevillée au corps que l’instant décisif, qui
révélera le monde à lui-même, est sur le point d’arriver.

© Bruno Levy

Propos recueillis par Raphaël Roze.

DDV Complotisme et fanatisme sont-ils
synonymes ?
Gérard Haddad. Non. Tous les fanatiques sont
adeptes de la théorie du complot. En revanche,
on peut être conspirationniste sans verser dans
l’extrémisme. Ainsi, des personnes de bonne foi
et non militantes pensent que rien ne s’est passé
le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, que les
tours jumelles ne se sont pas effondrées...
Elles ont simplement l’impression de ne pas comprendre l’enchaînement des causes et des effets,
et cela leur est insupportable.

DDV Que voulez-vous dire ?
G.H. L’être humain a naturellement soif de compréhension. Lorsqu’il se pose des questions sans
trouver de réponses, il a tendance à inventer.
Cette « pensée magique » est la chose au monde
la mieux partagée. Le grand penseur juif médiéval
Maïmonide remarquait déjà : « Quand on ne déchiffre pas un phénomène, on prétend qu’un
ange se cache... Quand la lumière intellectuelle
survient, l’ange disparaît. » L’auteur de cette
citation était pourtant un théologien !

DDV La production de délires ferait donc partie
du fonctionnement normal de notre esprit ?
G.H. Absolument. Elle est à la base de notre
activité cérébrale. Les médecins rencontrent régulièrement des malades atteints du syndrome
d’Alzheimer qui ne peuvent s’empêcher d’inventer
un récit imaginaire à chaque fois que leur mémoire
est défaillante. Poussée jusqu’au bout, cette logique conduit au complotisme, qui a toujours
existé à travers l’histoire.

« LE COMPLOTISME EST UNE NARRATION. »

JUIN 2016

DDV Avec de fortes nuances…
G.H. Bien entendu. Les crises que traverse actuellement l’humanité et les moyens de communication accélérés mènent à la résurgence de
terribles fanatismes collectifs. Après le fascisme
et le communisme, nous assistons à l’enracinement
de l’islamisme.
Par définition, le fanatique ne souffre aucune
contradiction, car il s’est forgé un modèle de
compréhension qui le rassure totalement. Nulle
interrogation n’est laissée dans l’ombre. Si un
dogme est visiblement erroné, il crie à la machination pour conserver son équilibre psychique.
Sur le plan clinique, il n’a guère le choix, sinon il
s’effondre. Ainsi, le Coran affirme que l’homme
ne posera jamais le pied sur la Lune. Pour Daech,
l’épopée d’Apollo 11 est donc un mensonge.
Pour coller le délire aux faits, on se persuade que
des ennemis, tapis dans l’ombre, répandent de
fausses nouvelles.

DDV Peut-on guérir de cette paranoïa de groupe ?
G.H. Le psychanalyste Jacques Lacan notait que
la paranoïa était au cœur de la notion de personnalité. Elle est universelle. Chacun d’entre nous
se fait de temps à autre une montagne de tel ou
tel événement anodin. C’est un mal incurable
dans ses manifestations extrêmes. Il est en effet
si satisfaisant, et parfois vital, d’interpréter ce qui
est obscur ! Un patient se prenait pour le Messie.
Un jour, il a écrit à son psychiatre (l’un de mes
confrères) qu’il avait enfin réalisé qu’il ne l’était
pas. Du coup, il s’est suicidé car son existence
n’avait plus aucun sens à ses yeux.

DDV Il n’y aurait donc aucun remède sérieux
au complotisme ?
G.H. Pas vraiment. Il faut traiter la maladie en
amont, en évitant les détresses identitaires et
frustrations sociales qui sont à l’origine des paranoïas collectives radicales. Quand le processus
est engagé, il est hélas trop tard. La réponse ne
peut être que sécuritaire. ●

REPÈRES
Gérard Haddad :
« Dans la main droite
de Dieu. Psychanalyse
du fanatisme ».
Septembre 2015,
éd. Premier parallèle.


Gérard Haddad

TURBULENCES
Gérard Haddad est
né à Tunis en 1940.
Il devient ingénieur
agronome en Israël,
puis s’installe en
France où il entame
une psychanalyse avec
Jacques Lacan, tout
en poursuivant des
études de médecine.
Ses livres s’inspirent
à la fois de la tradition
talmudique et
du freudisme.

21

DOSSIER COMPLOTISME ET RESSENTIMENT

Le Cercle de la Licra à Normale sup
Mi-mai, Martine Benayoun, présidente du Cercle de la Licra, et Marc Mézard, directeur de l’Ecole normale
supérieure, ont introduit la conférence « Radicalisation, théorie du complot, violence sans fin :
l’école à l’épreuve des valeurs républicaines ».
Justine Mattioli.

Fabien Truong

© Licra

« LE TERME
“RADICALISATION
” N’EST PAS
PERTINENT :
CELA NOUS
EMPÊCHE
DE PENSER ET
D’OBSERVER
LES CHOSES.
C’EST UN MOTVALISE. »
evant une centaine de personnes, sept invités
conviés par Antoine Spire, ont livré leurs expériences de terrain et leurs réflexions théoriques.

D

COMPLOTISME ET MOTS-VALISES

LES INVITÉS
Rudy Reichstadt,
politologue, fondateur
du site Conspiracy
Watch.
Hélène L’Heuillet,
psychanalyste et
maître de conférences
en philosophie
politique et éthique
à Paris-Sorbonne.
Philippe Bonneville,
proviseur du lycée
J.-J. Rousseau
à Sarcelles (95).
Fabien Truong,
sociologue et ethnographe à Paris VIII
Catherine Robert,
professeur de philo
au lycée Le Corbusier
à Aubervilliers (93).
Iannis Roder,
professeur d’histoiregéo au lycée
Pierre-de-Geyter,
à Saint-Denis (93).
J.-Claude Monod,
docteur en philosophie,
chercheur au CNRS,
il enseigne à l’ENS.

22

En cette période troublée, les termes « radicalisation », « théorie du complot », « complotisme »,
« conspirationnisme » sont régulièrement utilisés.
Mais savons-nous seulement de quoi nous parlons ?
Rudy Reichstadt rappelle que la « théorie du complot », the conspiracy theory, existait aux EtatsUnis dès la fin du XIXe siècle. Il la définit comme
« la tendance à attribuer abusivement l’origine
d’un fait social, d’un phénomène ou d’un événement
marquant, à l’action concertée d’un petit nombre
d’individus ». Le complot relève, par essence,
d’une dérive paranoïaque et stigmatisante.
Pour Fabien Truong, l’utilisation du terme « radicalisation » n’est pas pertinente : « Cela nous empêche de penser et d’observer les choses. C’est
un mot-valise. »
L’adjectif « radical » est un dérivé du mot radix,-icis
qui signifie « racine, origine première ». Pour Hélène
L’Heuillet, l’extrémisme islamiste est « une idéologie
qui n’est pas un retour à la racine, mais qui invente
un autre islam, auquel il faut adhérer radicalement,
sans compromission avec l’ordre établi ». Tous
s’accordent sur l’interdépendance entre radicalisation
islamique et complotisme. La théorie du complot
est le support idéologique de cette radicalisation.
Antoine Spire définit la « radicalisation » comme
« le processus par lequel un individu ou un groupe
se rapproche d’un extrémisme ou d’un fondamentalisme religieux ou politique ». Ce terme est
aujourd’hui principalement employé pour décrire
le fanatisme religieux, particulièrement chez les
musulmans. Ne peut-on pas généraliser, suggérer
que la société française se replie sur elle-même,
se communautarise, et par là se radicalise ?

A condition, précise Hélène L’Heuillet, de marquer
la rupture sociale que signifie le passage à l’acte
des djihadistes. Les autres radicalisations sont
idéologiques, alors que la radicalisation islamiste
est mortifère. Le terme générique de radicalisation
ne pourrait-il pas être remplacé par celui d’intégrisme, d’extrémisme ou de fanatisme ? interrogent
Jean-Claude Monod et Rudy Reichstadt.
Iannis Roder évoque l’existence, dans son collège,
de théories du complot plurielles, de Tom Cruise
aux attentats de « Charlie » et de l’Hyper Cacher.
« A partir du moment où le discours conspirationniste
fait système, c’est-à-dire qu’il explique le déroulement de l’histoire, nous sommes en présence de
gamins en processus de radicalisation », indiquet-il, avant de tempérer : « Ce glissement de mes
élèves vers l’islamisme radical est rarissime. »
Pour Catherine Robert, l’enquête et le recueil d’informations sur le terrain sont la meilleure réponse.
Et la solution doit émerger de l’école.
Philippe Bonneville livre un témoignage sur son
établissement scolaire par le prisme de la tragique
année 2015. Il faut laisser un espace de parole
aux élèves, les professeurs doivent écouter et
retravailler l’expression brute des jeunes gens.
Fabien Truong souligne que la conversion religieuse
est suscitée par un besoin de se singulariser, de
choisir sa religion. Si les jeunes se trouvent dans
l’idéologie, il est encore possible de les atteindre ;
s’ils basculent dans le passage à l’acte, c’est
compromis. « Le complotisme a la structure d’un
délire. Il est évident que pour lever dans le psychisme l’interdit de tuer, il faut quand même certaines conditions », complète Hélène L’Heuillet.
Ces thématiques-là interpellent, elles interrogent
la société contemporaine et les responsabilités individuelles et collectives. Nous sommes dans un
flou angoissant, où nous tentons de trouver une
rationalité à ces phénomènes de radicalisation. ●

LICRA DDV

AVIGNON
e fait de s’engager sur notre
présence à Avignon ne
devrait pas faire question.
Les conditions dans lesquelles
fut créé le Festival, sur les conseils
de René Char, par Vilar, au
lendemain de la guerre et de
la Shoah, en font un haut lieu
de résilience sociale. S’il est encore
quelques espaces où l’éducation
populaire a du sens, c’est là.
Car Avignon est d’abord un lieu
où on s’écoute : combien de fois
ai-je eu, dans la rue,
naturellement, l’occasion,
de parler à des gens que je ne
connaissais pas…
Avignon est, pendant trois
semaines, la scène la plus
cosmopolite du monde.
Des compagnies de toute la France
et des troupes du monde entier s’y
donnent rendez-vous. Plus d’un
million et demi de personnes
s’y pressent, et parmi elles
beaucoup de nos sympathisants,
adhérents et militants potentiels
et/ou actuels : une occasion unique
nous est donnée de rencontrer et
convaincre le public.
N’est-ce pas là ce que nous
voulons faire : être présent dans
la rue, dans l’espace public réel ?
N’est-ce pas là une des occasions
de sortir des salons républicains
et de renouer avec un
militantisme de masse ?
N’est-ce pas là que nous
pourrons changer les mentalités,
briser les préjugés, donner envie
aux gens de militer avec nous ?
N’est-ce pas ce dont nous
(la Licra), mais aussi nous (la
société citoyenne) avons besoin
pour faire reculer tant l’islam
politique que l’extrême droite
qui est aux portes du pouvoir ?
Si nous n’allions pas à Avignon,
nous raterions une occasion de
faire entendre notre voix :
celle d’une France universaliste,
héritière des Lumières, engagée
dans le combat contre le racisme
et l’antisémitisme, non parce que
« ce n’est pas bien d’être raciste
ou antisémite », mais parce que
ce combat est le socle même sur
lequel repose notre Etat de droit.

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

L

Mano Siri.

JUIN 2016

POURQUOI
SOMMES-NOUS
AU FESTIVAL ?
 La cour d’honneur du Palais des Papes.

Festival d’Avignon : les
rendez-vous de la Licra
Samedi 9 juillet à 17 h Conférence d’ouverture « La Licra au Festival »,
à l’hôtel de ville. Débat avec Olivier Py, Alain Timar et Isabelle Starkier ;
projection du film d’Isabelle Wekstein et Mohamed Ulad, « Les Français,
c’est les autres ».
Lundi 11 juillet à 10 h 30 « Un Gros Gras Grand Gargantua », au Théâtre du Centre, suivi d’un débat avec les comédiens de la Cie Starkier.
Mercredi 13 juillet à 14 h Débat à l’université d’Avignon : « Théâtre et
pratiques artistiques. Quels enjeux et quelles nécessités face à la montée
de l’intégrisme ? »
Intervenants : Isabelle Starkier, Antoine Spire et Mano Siri.
Mardi 19 juillet à 18 h 05 « Discours de la servitude volontaire », à
l’espace Roseau Teinturiers, suivi d’un débat avec le comédien François
Clavier et le metteur en scène Stéphane Verrue.
Tous les après-midi, nous serons présents pour débattre avec le public
dans la cour du lycée Pasteur, puis sur la place des Carmes, à l’issue des
représentations des « Parapluie-Théâtre » présentés par la Cie Starkier.
Et, tous les jours, retrouvez-nous dans les rues d’Avignon, autour du « Droit
de vivre », notre revue, et de nos militants, à l’issue des spectacles, ou
autour d’un verre de l’amitié au Théâtre Al-Andalus, où Isabelle Starkier
met en scène « Une grenade éclatée », de et avec Joëlle Richetta.

Pièces labellisées présentes en Avignon :
« Les Parapluies-Théâtre », cour du lycée Présence Pasteur, en après-midi.
« Une grenade éclatée », théâtre Al Andalus.
« Un Gros Gras Grand Gargantua », Théâtre du Centre.
« Le Discours de la servitude volontaire », Nouvel Espace Roseau.
« Les Vibrants », Théâtre Alizé.

23

AVIGNON

“Le théâtre répond
à l’actualité par son côté
inactuel prophétique”
Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, souligne aussi la « zone de réactivité»
qu’offrent les rencontres et débats organisés en marge des spectacles.
Propos recueillis par Abraham Bengio.

DDV Comment l’actualité
résonne-t-elle dans le festival
d’Avignon ?
Olivier Py. Le théâtre ne répond

DDV Pensez-vous que le
théâtre permette de lutter
contre le populisme du FN
« nouveau » et aussi contre
une certaine ultragauche qui
semble considérer les
islamistes comme des alliés
dans la lutte anticapitaliste ?
O. P. On ne peut pas demander
au théâtre de résoudre toutes les
souffrances de la société (je trouve
un peu étrange que les politiques,
dont c’est la mission, se tournent
tout à coup vers nous pour nous
dire : « Mais vous n’avez rien
fait ! »). En revanche, le théâtre
public est en contact avec la société ; moi, je ne trouve pas du

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

 Olivier Py,
le directeur
du Festival,
devant le château
d’Avignon.

pas à la réalité, il n’est pas à la
place du journaliste, il n’a pas la
même temporalité : nous bouclons
notre programme en général au
mois de janvier, et dans les six
mois qui nous séparent du Festival, il se passe évidemment des
événements qu’on n’avait pas
prévus… Mais ce serait dommage
que le théâtre ne puisse pas parler
de l’hyperprésent ! Alors, il le
fait de deux manières, qui sont
différentes du journalisme.
La première, c’est dans une sorte
de prophétie. C’est-à-dire qu’en
étant inactuel, il se met à parler
du présent. Et en parlant du présent,
il dépasse le concept d’actualité.
On joue Shakespeare et, mystérieusement, on se rend compte

qu’il y a des événements qui croisent le fait de jouer ses pièces.
J’ai un très bon exemple, c’est
lorsque j’ai voulu monter « Les
Suppliantes » d’Eschyle. J’avais
décidé de monter tout le cycle,
ce n’était donc vraiment pas prémédité (ou alors au contraire, très
prémédité, très en avance ?) ; car
c’est le moment où arrivaient les
premiers bateaux de réfugiés. Or,
la pièce d’Eschyle ne parle que
de cela : comment une démocratie
peut accueillir ou ne pas accueillir ? Se met-elle en danger quand
elle accueille les réfugiés, au
risque d’une déstabilisation ? Mais
si elle s’y refuse, est-ce qu’elle
ne risque pas de perdre tout ce
qui donne sens à la démocratie ?
C’est très étrange, c’est presque
magique.
Quand j’ai monté « Prométhée
enchaîné » – c’est un autre exem-

ple –, il y a une phrase qui dit :
« Le monde entier se soulève,
l’Arabie est en train d’aiguiser
ses couteaux » ; et c’était en plein
pendant le Printemps arabe ! C’est
justement parce qu’on prend du
champ qu’on croise le plus fortement ces événements essentiels
de l’actualité.
Mais il y a aussi une « zone de
réactivité » qui est quand même
prévue, parce que nous avons des
rencontres, des débats, des conférences, et que tout cela est modulé,
évidemment, pas seulement par
l’actualité, mais ça nous permet
aussi de réagir.

24

LICRA DDV

DDV Peut-on parler de votre
implication personnelle
dans la lutte contre toutes
les discriminations ?
O. P. Je ne voudrais pas me faire

plus grand que je ne suis, car il y
a quand même des êtres plus militants que moi…

DDV Lorsque vous aviez
menacé de délocaliser le
Festival au moment où le FN
risquait de prendre la ville,
cela avait eu de l’impact…
O. P. Ça n’a pas plu à la gauche !
C’est étrange mais c’est comme
ça. Je n’ai toujours pas compris.
Ça n’a pas plu, bien sûr, à l’extrême droite, mais ça n’a pas plu
à la gauche socialiste ; les éditoriaux de gauche ont été majoritairement contre moi.

 L’affiche
du Festival
d’Avignon 2016
(détail).

« LA CULTURE ET L’ÉDUCATION SONT LA VÉRITABLE RÉPONSE
À LA MONTÉE DES RACISMES, DES ISLAMISMES ET DES REPLIS
"IDENTITAIRES”… »

Bien sûr, il n’est pas imaginable
de créer un théâtre qui ne prêche
pas des valeurs universelles.
Quand je dis que la culture est la
seule réponse, il faut se poser une
question : oui, mais quelle culture ? Si ce n’est pas une culture
universaliste… Il ne faut pas oublier que l’Allemagne nazie, c’était
le système culturel et éducatif le
plus extraordinaire d’Europe. Ça
n’a pas empêché ce qu’on sait.

DDV Ça pose le problème
de la définition de
l’universalisme : concilier
les valeurs que nous croyons
universelles avec le respect
de la diversité culturelle…
O. P. Moi, ça ne me pose pas de
problème. Des musulmans qui
me prouvent combien l’islam est
lié aux valeurs humanistes, est
compatible avec la République,
j’en rencontre tous les jours. Je

Olivier Py dans la programmation 2016
Olivier Py présentera en 2016 sa vision de « Prométhée enchaîné »,
qui « incarne la désobéissance, la remise en cause de l’ordre
établi et le rempart face à la parole des puissants », et « Eschyle,
pièces de guerre », qui évoque « la folie du pouvoir, la place des
femmes, l’asile, le souvenir des morts, la puissance des images,
l’insurrection ».

JUIN 2016

© Adel Abdessemed/Festival d'Avignon

tout que le théâtre public est horssol : il est en contact direct avec
l’Education nationale, les associations, les lieux abandonnés par
la République ; on ne peut pas le
dire toujours des politiques, qui
ne connaissent à vrai dire leur
peuple que par des sondages
d’opinion ou des enquêtes faites
par des sociologues, qui sont
vraies mais qui ne touchent aucune réalité particulière.
Ce que je sais, c’est qu’il n’y a
pas d’autre réponse que la culture
et l’éducation – qui sont synonymes – face à la montée du populisme, de l’islamisme, du repli
communautariste, face à la violence, à la folie, à la bêtise.
Alors voilà, je prends ma part
dans cette construction, qui peut
sembler quelquefois un barrage
contre le Pacifique, mais je ne
vois pas d’autre solution, et je le
dis à tous les politiques que je
rencontre : la culture et l’éducation,
ça ne peut pas être un accessoire
de la politique, ce n’est pas possible ; ça doit être le centre de l’action politique. Sinon, il n’y a rien.
Et ce sont des choses qu’on peut
faire. Je ne suis pas certain qu’on
puisse inverser la courbe du chômage d’un claquement de doigts
– sinon, ils l’auraient fait, ces
hommes qui ne sont pas de mauvaise volonté. Mais on peut, à
une échelle financière beaucoup
plus modeste, assurer une meilleure
école, un accès à la culture, et
donner du sens. Peut-être qu’en
formant des hommes différents,
on va aussi créer une économie
différente…

BIO
Olivier Py
Habitué du Off, du In, de la
cour d’honneur, Olivier Py
dirige le Festival depuis
2013. Il a signé plus de
40 spectacles lyriques,
drôles et généreux. Il est de
tous les combats de son
temps : Bosnie, MoyenOrient, immigrés clandestins,
mariage pour tous…
En 2014, il avait menacé
de démissionner ou de
délocaliser le festival si le FN
s’emparait de la ville.

sais qu’il y a des fous, mais la
grande majorité des hommes sont
d’accord, au minimum, sur ce
qui violerait les valeurs humanistes. Parfois ça n’est pas simple :
la République, ce n’est pas un
décret administratif, c’est quelque
chose qui se travaille au quotidien
et à tous les niveaux de la société.
Ce n’est pas lisse, il ne suffit pas
de le décréter – ni la démocratie,
ni la République. Mais enfin, ça
devrait marcher, quand même !
Il n’y a pas d’opposition, à mon
sens, entre les valeurs spirituelles
et religieuses des cultures et la
République. Ça, ça n’existe pas.

DDV En tant que « catho
de gauche », êtes-vous
préoccupé par le sort des
chrétiens d’Orient ?
O. P. J’aurais honte d’utiliser une
telle formule. Je suis préoccupé
par le sort du Moyen-Orient en
général. Que ce soit le sort des
chrétiens – qui, bien évidemment,
me préoccupe, mais ce n’est pas
parce que je suis chrétien ! – ou
le sort des Palestiniens. Je suis
absolument préoccupé par tout le
Moyen-Orient. J’ai l’impression
que tout le monde va dans le mur,
que l’Europe n’aide pas ou fait
toujours le mauvais geste, que
l’Amérique a démissionné, que
la politique d’Israël n’est pas
consciente de son propre avenir.
Je suis effrayé de la situation du
Moyen-Orient en général. C’est
une région que je connais un peu,
que j’aime. C’est évidemment le
berceau de notre culture. Une région si riche au niveau culturel...
Voir Damas et Alep détruits, je
trouve ça épouvantable. Donc je
suis préoccupé par tous les
hommes et les femmes qui vivent
au Moyen-Orient, qu’ils soient
juifs, musulmans ou autre – et
chrétiens aussi. ●

25

AVIGNON

« Gisèle, le combat, c’est
vivre » Née dans l’islam,
elle a choisi la France pour
avoir le droit et la liberté
d’aimer. Elle raconte son
histoire, sa vie, ses combats,
et questionne notre humanité.
« La Clef de Gaïa »
Un conte qui nous plonge
dans les souvenirs de
Mouima, de son enfance et
son adolescence à Lyon,
bercée entre deux cultures,
deux époques, deux
générations. On y parle
d’amour, on découvre les
saveurs de la vie, on se rit
des hommes, on y prend
soin de l’autre.
« Comme il vous plaira »
Jeux de pouvoir, rivalités
fraternelles, séductions et
déguisements sont les
ingrédients de cette comédie
emmenée par quatre comédiens masqués et un
violoncelliste facétieux, le tout
dans une mise en scène inspirée de la commedia dell arte.
« Candide l’Africain »
Il y avait au Faso, dans
la cour de Sa Majesté,
un jeune garçon nommé
Candide… La rencontre
entre la langue de Voltaire
et la tradition orale des
griots fait mouche…
« La Jeune Fille
et la Mort »
Dans une maison isolée,
Paulina, ex-militante torturée
durant l’ancien régime,
attend son époux, un avocat
promis à un grand avenir
politique. Il arrive avec le
Dr Miranda, en qui Paulina
croit reconnaître son ancien
tortionnaire. Décidée à le
confondre, elle convainc son
mari de jouer l’avocat
de la défense…
« Le Nazi et le Barbier »
Max Schulz, « Aryen pure
souche » et parfait nazi,
devient l’assassin d’Itzig,
son ami d’enfance juif,
fils du coiffeur Finkelstein.
Après la guerre, afin
d’échapper à toute
condamnation, il usurpe
l’identité de ce dernier
et fuit en Palestine...

26

© Hyun woo Lee

A VOIR

 « Tous contre tous », mise en scène et scénographie d’Alain Timár.

Demandez le programme !
Difficile, souvent, de s’y retrouver au milieu de tous ces spectacles (pièces,
performances, concerts…) qui se pressent dans le Off : combien y en a-t-il ?
Comment choisir ? Comment organiser sa journée ?
Mano Siri.

Etre festivalier est un boulot
à plein temps. Il faut se lever
le matin (pas trop tard malgré
l’heure souvent tardive à
laquelle on a terminé la
soirée), se précipiter dehors
dès qu’on est prêt pour faire
quelques emplettes, parce
qu’il faut quand même penser
à faire manger la troupe (on
va rarement seul au Festival),
mais surtout, il faut planifier
sa journée, décider combien
de spectacles on ira voir
(quatre nous paraissant un
grand maximum, mais il y a
des enragés…), téléphoner
pour réserver, courir s’inscrire
le premier sur une file
d’attente, et partir, sous un
grand ciel bleu provençal, vers
la première salle de théâtre du
jour. Avignon reste une grande
fête du théâtre, mais il ne faut
pas aller voir n’importe quoi,
ni n’importe où.
Il y a quelques valeurs sûres
au Festival : des théâtres dont
on peut, sans trop de risques,
tester la programmation, très
souvent de qualité, voire de
grande qualité.

« Les Ailes du désir »

Au Théâtre du Chien qui fume.
A ne pas manquer, cette adaptation théâtrale du film de Wim Wenders,
« Les Ailes du désir », par Gérard Vantaggioli, au Théâtre du Chien
qui Fume, à 17 h 45.
« Les anges Damiel et Cassiel assistent au tumulte du monde. Ils
peuvent côtoyer les humains, veiller sur eux, les écouter, les comprendre…, mais sans jamais pouvoir intervenir. Tandis que, sur un
plateau de théâtre, Marion suit les directives de son metteur en scène
qui achève les derniers détails de son spectacle, Damiel s’approche,
fasciné par la grâce et l’âme de Marion. Il décide d’abandonner sa
condition d’ange pour devenir humain et mortel, et la rejoindre. »

« M. Ibrahim et les fleurs du Coran »

Au Théâtre du Chêne Noir.
Une reprise pleine de sens se donne au Théâtre du Chêne Noir, à
17 h 15.
« Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran », sur un texte d’Eric-Emmanuel Schmitt mis en scène par Anne Bourgeois. « Paris, années 60.
Momo, un garçon juif de 12 ans, devient l’ami du vieil épicier arabe
de la rue Bleue pour échapper à une famille sans amour. Mais les apparences sont trompeuses : Monsieur Ibrahim n’est pas arabe, la rue
Bleue n’est pas bleue, et la vie ordinaire peut-être pas si ordinaire… »

« Tous contre tous »

Au Théâtre des Halles.
Alain Timar présente, à 11 heures, sa nouvelle mise en scène, « Tous
contre tous », une pièce d’Arthur Adamov, dont le thème n’est pas
sans écho avec la situation présente.
« Dans un pays totalitaire qui traverse une crise économique, les
gouvernements successifs, pour calmer les ouvriers réduits au
chômage, rejettent sur les réfugiés la responsabilité de la crise qui
affame et affole les travailleurs. Un changement de régime intervient,
et les persécutés deviennent à leur tour les persécuteurs… »

LICRA DDV

« Les Vitalabri »

Festi-Mal, mise en
abîme du Festival :
“Le théâtre a-t-il
encore un sens ?”

Au Petit Louvre.
On ira voir, à 11 h aussi mais un
autre jour, « Les Vitalabri », une
création de Lisa Wurmser sur un
texte de Jean-Claude Grumberg,
au Petit Louvre.
« Certains disent qu’ils n’aiment
pas les Vitalabri parce que ceux-ci
ont le nez pointu, et ceux qui ont le
nez pointu, eux, n’aiment pas les
Vitalabri parce qu’ils trouvent leur
nez trop rond. On n’aime pas non
plus les Vitalabri parce qu’ils sont
trop grands, beaucoup trop grands,
ou trop petits, beaucoup trop petits,
ou trop moyens, beaucoup trop
moyens, c’est moche. »

Evelyne Sellès-Fischer est l’auteur du texte cidessous, qui sera présenté à Avignon.
Sa longue fréquentation du Festival, où elle a
entendu le pire et le meilleur, lui a donné l’idée
de cette petite satire, un bêtisier théâtral pour
rappeler qu’au théâtre on rit, on pleure,
on a peur… En bref qu’on ne saurait y
mépriser les émotions qu’il peut susciter.

De quoi, me direz-vous, remplir
déjà au moins deux journées de
Festival… D’autant que le reste
de la programmation de ces quatre
théâtres, dont certains sont permanents, aura de quoi retenir
votre attention.
Mais il ne faut pas négliger l’incroyable richesse des propositions
de tous les autres théâtres, très
orientés cette année sur la parole
des femmes avec, notamment,
« 24 heures de la vie d’une
femme », de Stefan Zweig, avec
Marie Guyonnet, au Théâtre des
Corps Saints à 13 h ; « La femme
comme champ de bataille », de
Matéi Visniec, à l’Espace Alya ;
« La Clef de Gaïa », au Théâtre
des Trois Soleils, à 15 h 10 ;
« C’t’a ton tour, Laura Cadieux »,
de Michel Tremblay, mis en scène
par Christian Bordeleau, au Théâtre Arto, à 16 h ; et « Gisèle, le
combat, c’est vivre », à 19 h 45,
au théâtre Gilgamesh.

TEXTES CLASSIQUES
REVISITÉS
Il y a aussi des curiosités qui
méritent le détour en ce qu’elles
revisitent des textes classiques
pour en proposer des lectures décalées et renouvelées : « Comme
il vous plaîra », une comédie
d’après William Shakespeare, au
Théâtre du Grand Pavois, à
19 h 10 , « Candide l’Africain »,
d’après Voltaire, présenté par la
Cie Marbayassa au Théâtre des
Corps Saints, à 15 h 15 ; et aussi

JUIN 2016

la création d’un « Don Quichotte »
présenté par la Cie Bacchus, au
Théâtre Pandoran, à 18 h 15.

QUELQUES
COUPS DE CŒUR
Enfin, signalons quelques pièces
que nous connaissons déjà parce
qu’elles étaient déjà là les autres
années et qu’elles nous avaient
déjà interpellés, que ce soit par
les thèmes abordés ou leur ambition théâtrale.
« La Jeune Fille et la Mort »,
d’Ariel Dorfman, succès Avignon
2014 et 2015 : les questions de
la justice et de la réparation y
sont traitées dans l’intimité d’une
mémoire et d’un corps meurtri
par la violence totalitaire. A voir
à l’Espace Saint-Martial, à
21 h 35.
« Le Nazi et le Barbier », salué
par « Le Monde », « Télérama »
et… JewPop, sera à l’espace Roseau à 19 h 05 ; et « Le Cercle
de craie caucasien », de Bertolt
Brecht, monté par la Cie du Vélo
Volé, qui se signale depuis plusieurs années par ses créations et
ses reprises de grands textes, notamment de Shakespeare et de
Beaumarchais, revient au Théâtre
du Roi René. Cette fois-ci, c’est
Brecht, à travers le destin d’un
enfant, qui dessine une véritable
fresque politique et sociale et une
méditation sur le pouvoir absolu.
A voir ! ●

Une conférence de presse, une journaliste snobe et complaisante, cinq metteurs en scène. On présume que c’est le début
du Festival et qu’ils sont là pour parler de leurs pièces, de
leur mise en scène… bref, de leur théâtre. Mais ne voilà-t-il
pas que les quatre metteurs en scène présents récusent cette
idée de texte, de dramaturgie, d’acteur, de jeu… ?
A la question liminaire qu’elle adresse à l’un d’entre eux,
Raphaël Romanesci, « Pourquoi êtes-vous là ? », celui-ci
répond : « Aucune idée ». Le ton est donné. Ni les uns ni
les autres n’acceptent l’idée de « faire du théâtre », ni qu’il
doit « se passer quelque chose sur scène ». Non ! Ce serait
par trop infantiliser le public, « le soumettre à la dictature
du metteur en scène qui lui impose ses idées et son texte ».
C’est à qui, des quatre larrons – la cinquième scénariste,
Julia Karposki, est absente au début, car elle a raté son
train – se fera le champion de la scène vide, du « théâtre
réduit à l’essentiel : le rien » et de l’anti-théâtre.
Bref, on rit d’autant plus que Julia Karposki, à son arrivée,
annonce qu’elle monte une tragédie en trois actes, dont elle
est l’auteur et qu’elle met en scène. Ciel, quelle audace rétrograde ! Ou quelle « innovation »… Plutôt une forme de rappel,
gentiment satirique, que le théâtre ne saurait se retirer du
monde et s’enfermer dans des querelles vides de sens.
Le mot de la fin revient à la journaliste qui, secouée par la simplicité de la metteuse en scène, cite Wajdi Mouawad : « L’artiste,
tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel
il œuvre, et de cette nourriture abjecte, il parvient, parfois, à
faire jaillir la beauté. » N’est-ce pas là ce que nous attendons
du théâtre : un peu de sens et de beauté offerts à la vie ? ●

© Sylva Villerot

A VOIR AUSSI

 Evelyne Selles, comédienne, chanteuse, journaliste, pendant
« Le théâtre a-t-il encore un sens ? ».

27

AVIGNON

Retour en Avignon
du “Discours
de la servitude
volontaire”
Le texte d’Etienne de la Boétie, centre aveugle
des « Essais » de Montaigne, manifeste sa force
d’actualité explosive dans la critique radicale
de l’aliénation à la « verticale » politique.
Rencontre avec Stéphane Verrue et François Clavier.
Mano Siri.
 François Clavier dans
« Le Discours de la
servitude volontaire ».

UN OXYMORE
Etienne de La Boétie, né en
1530, est connu par son
amitié avec Montaigne :
« Parce que c’était lui, parce
que c’était moi. »
Il étudie le droit à Orléans. A
29 ans il est nommé
membre du Parlement
de Bordeaux.
ll meurt de la peste en 1563,
à 33 ans.
Le « Discours de la servitude
volontaire » est un oxymore,
une figure de style exprimant
une réalité paradoxale : la
servitude ne saurait être que
contrainte, donc
« involontaire »…
François Clavier et Stéphane
Verrue, dans une mise en
scène dépouillée, donnent à
voir et à entendre ce
réquisitoire contre
l’aliénation, qui s’intéresse
aux « tyrannisés », à ceux qui
se soumettent
volontairement. Comment
peut-il se faire que « tant
d’hommes, tant de bourgs,
tant de villes, tant de nations
endurent quelquefois un
tyran seul, qui n’a de
puissance que celle qu’ils lui
donnent ? » Qu’est-ce qui
fait qu’un peuple tout entier
se laisse asservir ? Et
comment faire pour
recouvrer sa liberté ?

28

réé au Théâtre des Halles en
2012 et après plus de 110 représentations, le « Discours de la
servitude volontaire » revient à
Avignon. Pour cette reprise, nous
avons rencontré Stéphane Verrue,
le metteur en scène, et François
Clavier, le comédien.

C

DDV Quel est le sens
de ce texte ?
François Clavier. Faut-il rappeler
qu’il fut écrit par un jeune homme
de 18 ans, en 1548 ? Sa charge
reste très actuelle : c’est un discours, donc une indignation maîtrisée, structurée, argumentée,
adressée à l’autre et écrite pour
engendrer l’échange.
Il y a quelques jours, j’ai entendu
Johan Sfar sur France Info parler
de son rapport à la judéité : il y
avait une indignation palpable
sur le fait d’être assigné à son
origine, comme si celle-ci devait
l’empêcher de partager celle des
autres ! La manière dont il s’exprimait était très claire, accessible
à tous. Le « Discours de la servitude », c’est cela, une indignation contre la tyrannie, une pensée
structurée pour être accessible
aux autres, une parole qui n’exclut
pas l’autre, mais le convoque !

DDV Est-ce pour cela que
vous revenez à Avignon ?
F.C. Je reprends d’abord cette
pièce pour faire plaisir à Stéphane
Verrue… [Rires] Plus sérieusement, ce Discours écrit par un
jeune noble de robe est un petit

bijou d’éducation populaire qui
permet à des lycéens, des habitants
des villes comme des campagnes,
des gens qui ne vont pas naturellement au théâtre, de se confronter
à une véritable réflexion politique
sur le pouvoir et le rapport à l’asservissement : jouer dans la cantine du lycée Pablo-Picasso à
Fontenay-sous-Bois, au Théâtre
de l’Aventure à Hem, dans la
banlieue de Lille aux ATP, à Alès,
ce furent des moments de partage
magnifiques, rendus possibles par
Avignon. C’est pour cette raison
que je le reprends : paradoxalement, ce texte que d’aucuns considéreraient comme inaccessible,
la magie du théâtre permet de
l’apporter à ceux qui n’ont aucune
chance de le connaître.

Stéphane Verrue. Quand on a
commencé à le jouer, c’était la
période des printemps arabes ;
aujourd’hui, on rentre en période
électorale et la question se pose
plus que jamais de savoir pour
qui et pour quoi on va voter ! Ce
n’est pas un texte fermé ; mais
c’est incroyable comme il nous
parle aujourd’hui : avec cette opposition entre une organisation
pyramidale, verticale, et une organisation horizontale, avec cette
réflexion sur notre participation
volontaire à notre asservissement,
source même du pouvoir que
s’arrogent les politiques. Ce texte
me paraît tellement plus important
à entendre que les paroles des
politiciens.

DDV Comment fut créée
la pièce ?
S.V. C’était en 2011, un matin
sur France Info, Boris Cyrulnik
parlait de ce texte que je ne
connaissais pas : je me suis précipité dessus et il m’a sauté à la
figure. J’ai commencé à l’adapter
et je suis allé le lire dans les
cafés, les écoles… Puis François
s’est enthousiasmé, et on a eu
cette chance de pouvoir le jouer
à la salle de La Chapelle au Théâtre des Halles, en 2012, où on a
fait salle comble tous les jours !

DDV Les attentats de 2015
ont-ils changé la lecture des
spectateurs ?
F.C. Curieusement, la question de
« Charlie » n’est jamais devenue
centrale, comme si le terrorisme
et l’asservissement n’étaient pas
reliés ! Elle est vécue par les
jeunes plus comme une guerre
faite par des tarés que comme un
asservissement. La figure d’Assad
est claire, celle de l’EI beaucoup
moins. Les jeunes ont du mal à
concevoir que la religion soit de
l’ordre de l’aliénation… Chez les
adultes, au contraire, la question
des attentats, de l’inféodation à
des idées de soumission et de domination est très présente !

DDV Qu’attendez-vous
de la Licra ?
S.V. Lorsqu’on joue quelque part,
que l’information soit envoyée à
la section locale ! Que les adhérents viennent à Avignon. ●

LICRA DDV

Règlements de comptes à “Heldenplatz”
Habitué du Festival, le metteur en scène polonais Krystian Lupa revient cette année avec « Place des héros »,
l’œuvre testamentaire du formidable auteur autrichien, Thomas Bernhard.
Karen Benchetrit.

COUP DE FOUDRE
POUR UNE LITTÉRATURE
EN FUSION
Il parle de sa rencontre avec l’œuvre de Bernhard, à un âge déjà
avancé, comme d’un véritable
coup de foudre d’adolescent et
d’une littérature qui a littéralement
chamboulé sa façon de voir les
choses.
« Il y a plus de nazis aujourd’hui
à Vienne qu’en 38 », écrit ainsi,
dans « Place des héros » (« Heldenplatz »), l’écrivain né en 1931,
qui a passé son enfance à l’ombre
du nazisme triomphant. Ce sera
sa dernière pièce, véritable pamphlet contre son pays, ultime provocation rappelant combien
l’adhésion populaire au nazisme
avait été au moins aussi forte à
Vienne qu’à Berlin.
Ecrite en pleine affaire Waldheim(1),
la pièce fut jouée en 1989. Elle
lui avait été commandée par son
fidèle soutien et directeur du
Burgtheater, Claus Peymann – qui

JUIN 2016

officiait dans l’un des plus anciens
théâtres d’Europe (avec la Comédie-Française), situé tout près
de Heldenplatz (la place des
Héros) –, pour célébrer les 100 ans

LE 18 MARS 1938, PLACE DES HÉROS, LA FOULE
AUTRICHIENNE ACCLAMAIT HITLER, VENU PROCLAMER
L’ANNEXION DE L’AUTRICHE PAR L’ALLEMAGNE NAZIE.

« CERTAINS DISENT
QU’AIMER THOMAS
BERNHARD EST
COMPARABLE À UNE
MALADIE. ALORS, JE SUIS
TOMBÉ MALADE
DE BERNHARD, JE ME SUIS
FAIT LITTÉRALEMENT
CONTAMINER PAR LUI »

 Krystian Lupa.

Krystian Lupa

© D. Matvejev

an dernier déjà, les festivaliers avaient pu découvrir
« Des arbres à abattre », du
grand écrivain autrichien, dans
une adaptation et une mise en
scène de Lupa. Le metteur en
scène, qui signe aussi la scénographie de ses spectacles, s’était
emparé du roman de Thomas
Bernhard qui avait fait scandale
en 1984, au point de conduire
l’intellectuel à demander le retrait
de ses œuvres des librairies autrichiennes de son vivant
Lupa a fait, depuis des années,
son matériau de prédilection de
la littérature romanesque autrichienne, et de l’œuvre de Bernhard en particulier. Citant les influences du dramaturge Kantor,
grand lecteur de Jung, l’artiste
polonais entretient depuis la mort
de l’écrivain, en 1989, une correspondance amicale avec son
frère. Il préside aussi la fondation
dédiée à sa mémoire.

L’

de l’institution et commémorer
les 50 ans de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie.
« CE PETIT ÉTAT EST UN
GROS TAS DE FUMIER »
La question de la responsabilité
de l’Autriche dans l’Anschluss
et de son soutien au nazisme avait
été repoussée aux calendes
grecques au moment de l’affaire
Waldheim. « Nous, les Autrichiens, nous votons pour qui nous
voulons », clamait d’ailleurs le
parti qui allait valoir au Premier
ministre de gagner les élections
à la présidence
Le 18 mars 1938, place des Héros,
la foule autrichienne acclamait
Hitler, venu proclamer l’annexion
de l’Autriche par l’Allemagne
nazie. Cinquante ans après, c’est
donc en ce lieu que l’écrivain

autrichien imaginait le suicide
du professeur Joseph Schuster,
dont le départ définitif de son
pays était pourtant imminent : intellectuel juif, mélomane à la fois
raffiné et révolté, Schuster était
parti en exil à Oxford pendant la
guerre, avec sa famille, et était
revenu dix ans plus tard, « par
amour pour la musique ». Tous
les personnages y dénoncent l’antisémitisme et l’hypocrisie qui
minent la société autrichienne,
où affleure partout le passé nazi.
La première de la pièce déclencha
comme un début de guerre civile ;
Thomas Bernhard disparaissait
trois mois plus tard. ●

REPÈRES
Les 18,19 20 et 24 juillet
à 15 h. Le spectacle a été
créé en Lituanie, en mars
2015, avec les acteurs du
Théâtre national de Vilnius.
Il sera joué à Paris en
décembre, au théâtre
de la Colline.

*

1. Kurt Waldheim fut
secrétaire des Nations unies
de 1972 à 1981. Son rôle
d’officier de renseignement
de la Wehrmacht fut l’objet,
en 1985-86, de « l’affaire
Waldheim ». Un comité
international d’historiens
militaires conclut qu’il avait
servi sans scrupules l’Etat
nazi. Il fut pourtant Président
d’Autriche de 1986 à 1992.

29

AVIGNON

Retour sur l’assassinat
d’Yitzhak Rabin
Au-delà de son grand film de 2015 sur l’assassinat de Rabin, Amos Gitaï présentera
cette année une vaste installation sur ce désastre historique, et un spectacle dans
la Cour d’honneur qui revisitera cette tragédie du point de vue de l’épouse de Rabin.
Evelyne Sellés-Fischer.

REPÈRES

© Sassoni Avshalom

« Yitzhak Rabin : chronique
d’un assassinat »,
mise en scène Amos Gitaï,
texte Amos Gitaï
et Marie-José Sanselme.
Avignon, cour d’honneur
du Palais des papes,
le 10 juillet à 22 h.
Diffusion en direct
sur France Culture. Reprise
ensuite à Paris, New York,
Tel Aviv et à la Schaubühne
de Berlin.


Amos Gitai

e 4 novembre 1995, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin était tué par un militant juif orthodoxe, à la fin d’un
rassemblement pour la paix à Tel
Aviv. Après le film-enquête choral sorti en 2015, « Le Dernier
Jour d’Yitzhak Rabin », sur les
circonstances politiques et religieuses qui conduisirent à l’assassinat, une installation multimédia sur le sujet, au MAXXI de
Rome (Musée national des arts
du XXIe siècle), sera exposée à
Avignon, cet été, à la fondation
Lambert. Enfin, Amos Gitaï
poursuit sa réflexion critique au
théâtre : trois formes artistiques
pour « un geste citoyen ».

L
À SAVOIR
« Le Dernier Jour d’Yitzhak
Rabin » est aussi un film
d’Amos Gitaï. Il mêle fiction,
archives, interviews, dont
l’une, inédite, de Leah Rabin
et Shimon Peres, et pointe
les failles de la sécurité
et la haine des fanatiques.
« Le seul homme politique
qui pose une alternative
à Benyamin Netanyaou est
un homme mort : Yitzhak
Rabin. »

*« Car tous les hommes

1.
tuent l’être qu’ils aiment
Le lâche avec un baiser,
L’homme courageux avec
une épée. »

30

UNE DIRECTION
PLUS INTIMISTE
Pour la cour d’honneur, il imagine
une « fable » à partir des souvenirs
de Leah Rabin, l’épouse de ce
Premier ministre, Nobel de la
paix, que ses adversaires du Likoud n’hésitaient pas à caricaturer
honteusement « en uniforme SS ».
Si le film était « métaphorique,
symbolique, méticuleusement fi-

dèle aux audiences de la commission d’enquête », au théâtre,
Amos Gitaï appréhendera la situation « du point de vue féminin », en adoptant « une direction
plus subjective et intimiste ».
Les voix, uniquement féminines,
s’empareront de l’histoire et de
la violence des forces nationalistes
extrémistes opposées au projet
de paix, « comme dans une chambre d’écho », « entre lamentation
et berceuse ».
Leah Rabin sera incarnée par
deux comédiennes, une Palestinienne et une Israélienne, Hiam
Abbass et Sarah Adler, dont les
visages, projetés en live sur le
mur de la cour d’honneur, interpelleront les spectateurs.
UNE JUXTAPOSITION
DE FRAGMENTS
Architecte de formation, Amos
Gitaï construit son spectacle en
juxtaposant des tableaux – qu’il
appelle des fragments – en une
syntaxe esthétique, à l’image de
la fragmentation de la société israélienne. « Chaque voix, textuelle
ou musicale, sera autonome, en
dialogue avec l’autre. » Point de
fiction, mais les archives en vidéo
établissant les faits n’empêcheront
pas une vision lyrique.
Par le truchement du chœur du
Lubéron, de la pianiste Edna
Stern et de la violoncelliste Sonia
Wieder-Atherton, Bach, Monte-

verdi et Ligeti, voix à part entière,
répondront aux souvenirs de Leah
Rabin et à des extraits littéraires.
Amos Gitaï en appellera à la réflexion de Marc Antoine dans le
« Jules César » de Shakespeare
après l’assassinat, à L’Ecclésiaste
III, 1-15, qui colle poétiquement
à la situation (« Il y a ... un temps
pour naître et un temps pour
mourir... un temps pour la guerre
et un temps pour la paix »), et à
Oscar Wilde, « La Ballade de la
geole de Reading » : « Yet, all
men kill the thing they love... /
...The coward does it with a kiss /
The brave man with a sword(1). »
Pour le cinéaste, en rompant le
dialogue israélo-palestinien « crucial pour le Moyen-Orient », l’assassinat de « l’homme idéal pour
la paix au Proche-Orient » a marqué un tournant dans l’histoire
d’Israël, qui en subit aujourd’hui
les conséquences.
Le porter au théâtre constitue
« un geste de mémoire, politique » : « L’art n’est pas la façon
la plus efficace de changer la
réalité. La politique ou les mitrailleuses ont un effet beaucoup
plus direct. Mais parfois, l’art
agit à retardement, car il conserve
la mémoire au moment où les
pouvoirs en place voudraient l’effacer. »
À la question « Yitzhak Rabin,
chef de la nation sacrifié, pourrait-il devenir un mythe ? » il répond : « Rabin a véhiculé l’idée
de coexistence. Si le mythe contribue à apaiser cette région, je
suis pour le mythe qui fait émerger
les choses. »
Des artistes de haut niveau pour
un événement exceptionnel en
Avignon, qui fera écho à un certain « I have a dream », de Martin
Luther King, autre victime emblématique en quête de paix. ●

A voir aussi
Dans « Fatmeh », où la voix d’Oum Kalsoum répond aux
lamentations poétiques de la fille du Prophète, le Libanais
Ali Chahrour interroge les tabous culturels arabes, corps
voilés-dévoilés.
Tandis que, dans « Leïla se meurt », il convoque tous les morts
du Liban par le truchement d’une pleureuse professionnelle.

LICRA DDV

© Jan Versweyveld

Visconti au théâtre
en spectacle total
La Comédie-Française fait enfin son retour dans la cour
d’honneur du Palais des Papes, avec une mise en
scène, par Ivo van Hove, de la montée du nazisme vue
à travers le film culte de Visconti : « Les Damnés ».
Evelyne Sellés-Fischer.
vo van Hove se réjouit de cette
première coopération avec la
Comédie-Française, qui signe le
retour de notre troupe nationale
en Avignon après une trop longue
absence.
« Après avoir porté au théâtre
“Rocco et ses frères” et “Ludwig”,
l’idée de poursuivre l’exploration
de thèmes viscontiens avec “Les
Damnés” me trottait dans la tête
depuis un certain temps, confie le
metteur en scène. Il a fallu réfléchir
à l’adaptation scénographique de
cette œuvre cinématographique :
au théâtre, on ne peut pas conduire
une voiture. Comme il n’était pas
question de dimension réaliste du
décor, le choix s’est porté sur un
espace symbolique. Le spectacle
sera donné dans des lieux de dimensions différentes : la cour
d’honneur du Palais des Papes et
la salle Richelieu.

I

CE QUI ESSENTIEL
DANS « LES DAMNÉS »,
C’EST LE NAZISME
« Nous avons décidé de jouer sur
une dimension d’horizontalité,
dans un décor de type installation,

JUIN 2016

qui rappellera un univers de métal
en fusion, de fer et de bois bruts.
Il révélera, d’une certaine manière,
la danse de mort que raconte
cette histoire.
« Ce qui est essentiel dans “Les
Damnés”, c’est le nazisme, la
pensée d’extrême droite qui installe la peur de l’autre et de l’autre
culture ; la liaison dangereuse entre les mondes économique, industriel et sidérurgique, et la famille von Essenbeck (Krupp, à
l’évidence) qui, par pure cupidité,
fait alliance avec le nazisme
qu’elle déteste, avec Hitler qu’elle
méprise ; la collusion entre la
désagrégation d’une famille riche
qui règne sur un empire sidérurgique, liée au destin économique
d’un pays, et une histoire politique : le triomphe de l’idéologie
nazie dont les modèles de pensée,
en dépit de l’issue de la Seconde
Guerre mondiale, n’ont fait que
croître au fil des décennies, et
menacent les sociétés de nombreux pays d’Europe.
« Car il est évident que le contexte
social et politique actuel, la montée des nationalismes, a déterminé

ce choix. Nous vivons dans une
société où règne l’angoisse. Comment peut réagir un citoyen, un
Président, un directeur d’usine ?
« De la même manière qu’il est
central dans l’histoire, le personnage pervers de Martin, pédophile,
incestueux fils de Sophie von Essenbeck, est essentiel pour Ivo
van Hove. Cet individu polymorphe, contemporain, au trajet
compliqué, est totalement amoral.
Provocateur au début, sans but
spécifique, il devient un servile
allié du régime et sacrifie tout
pour régner sur l’empire familial.
Sa mère ne lui a pas appris ce
qu’est l’amour, la bonté. A la fin
il est tout seul et ne le sait pas.
PAS DE COSTUMES
HISTORIQUES,
MAIS UNE MUSIQUE
D’ÉPOQUE


Ivo Van Hove

REPÈRES
« Les Damnés »
d’après Visconti,
Nicola Badalucco
et Enrico Medioli.
Mise en scène Ivo van Hove ;
avec la troupe de
la Comédie-Française.
Cour d’honneur du Palais
des Papes, 6-14 juillet, 22 h,
sauf le 14 à 23 h.
Diffusion France 2 et Culture
Box, le 10 juillet à 22 h 40.
Reprise à la ComédieFrançaise à partir
du 26 septembre.

« Dans son grandiose “Kings of
War”, à Chaillot cette saison, van
Hove utilisait beaucoup la vidéo.
« Ce sera encore le
cas..., d’une autre manière. Un quartet de
saxophones interpré- « BIEN QUE TRÈS NOIRE,
tera en live de la mu- LA PIÈCE N’EST EN RIEN
sique de l’époque NIHILISTE : ON A PARFOIS
nazie ; les costumes, BESOIN DU NOIR POUR
cependant, ne seront
APERCEVOIR LA LUMIÈRE. »
pas historiques.
« Le point de départ
reste le seul scénario, nous travaillons sur la manière de le
mettre en scène dans le sens le
plus absurde possible, sans référence au film.
« Pas d’improvisations, mais des
acteurs impliqués, avec lesquels
van Hove n’a jamais travaillé ; il
À VOIR AUSSI
a donc visionné assidûment les
vidéos de la Comédie-Française.
Disparu, puis battu à un
Bien que très noire, la pièce n’est
check point de Damas, Taim,
dans le coma, revisite les
pas nihiliste. La famille est froide,
bouleversements intervenus
chacun utilise l’autre à ses propres
dans sa famille et dans la
fins. La prospérité financière et
société syrienne.
le bien-être économique comptent
Avec cet « Alors que
plus que le bonheur de l’humanité,
j’attendais », Omar Abusaada
que la beauté des rapports entre
livre une métaphore de
individus. C’est étrange, intéresDamas entre la vie et la
sant à observer et à décrire.
mort. Un théâtre de
« Il y a beaucoup de “Macbeth”
résistance, qui jamais ne
là-dedans. On a parfois besoin
renonce.
du noir pour voir la lumière. Une
ESF.
manière de tragédie antique qui
promet le meilleur. » ●

31

© Koen Broos

AVIGNON

Babel revisitée
Que se serait-il passé si les hommes avaient atteint
le ciel avec la fameuse tour de Babel ? C’est autour
de ce fantasme qu’est né, il y a six ans, le spectacle
présenté cet été par le chorégraphe Sidi Larbi
Cherkaoui, grand nom de la scène artistique
internationale, et son complice, Damien Jalet.
Propos recueillis par Karen Benchetrit.


Le spectacle « Babel 7.16 »,
de Sidi Larbi Cherkaoui.

« CE QUI EST DANGEREUX,
C’EST QUAND UNE CULTURE
VEUT S’IMPOSER À TOUTES
LES AUTRES. »
Sidi Larbi Cherkaoui

32

DDV Votre spectacle, qui
rencontre un grand succès
partout dans le monde depuis
sa création, parle de langue
et de territoire. Comment
avez-vous échafaudé
votre « Babel » ?
Sidi Larbi Cherkaoui. Je travaillais
avec Damien, depuis l’an 2000,
à une manière de montrer les
hauts et les bas d’une vie humaine.
On avait à cœur d’explorer ces
questions de territoire et de langage : Damien est demi-français
demi-belge, et vit à Bruxelles ;
moi, je suis demi-marocain, demiflamand, et j’habite à Anvers ;
les danseurs avec lesquels on travaille depuis toujours viennent
de partout. Ça avait toujours été

très évident pour nous de bouger
ensemble, de partager des idées,
mais quand on s’est mis à explorer
ce sujet-là, on s’est rendu compte
que quelque chose de très tribal
se manifestait entre les danseurs,
comme si cela déclenchait une
sorte de bataille. Chacun se dotait
d’une certaine arrogance, je le
dis en souriant, chacun affirmant
sa propre culture, sa manière de
penser, de bouger.
C’est ce matériau-là qui nous a
amenés à l’idée de la tour de
Babel, mais en dégageant une
vision positive de cette histoire,
en montrant tout le bien qui en
ressort. Contrairement à la vision
généralement négative qu’on en
donne, l’idée d’une punition, cela
nous est apparu au contraire
comme une sorte de bénédiction,
cette multiplication des langues.
C’est ce qui fait la diversité du
monde ; le besoin de l’échange
perpétuel est vital.
Ce qui est dangereux, c’est quand
une culture veut s’imposer à toutes
les autres, et ce danger, il vient
de tous les côtés, bien sûr, il
suffit de regarder l’histoire et la
géographie des peuples. Préserver

son propre langage, c’est indispensable pour préserver les
nuances de la pensée.

DDV Damien Jalet a vécu de
très près les attentats de Paris
et de Bruxelles. Quel état
d’esprit a présidé à la nouvelle
version du spectacle que vous
avez imaginé ensemble pour
la cour d’honneur ?
S.L. Ch. Quand les tragédies humaines se passent sous vos yeux,
l’impact est énorme, bien sûr. Ce
qui se passe depuis des mois – les
attentats, la crise des réfugiés
aussi – ne fait que souligner le
besoin immense d’empathie, nous
rappelant la nécessité vitale d’être
connecté aux autres. La pire des
choses est vraiment de ne plus
être relié, on le voit avec ceux
qui sont capables de tuer. Ça me
désole qu’on nous parle de clash
de cultures : quand de tels crimes
se produisent, on oublie qu’il y a
une foule de gens partout qui
transforment leur culture, qui la
transcendent.
Dès la création de « Babel », en
2010, les thèmes de la sécurité,
du partage d’un espace, étaient

LICRA DDV

DDV La danse peut-elle
changer la manière
de regarder le monde ?
S.L. Ch. Si la danse peut le faire,

Associé depuis plus de quinze ans au travail de Sidi Larbi, le chorégraphe
franco-belge Damien Jalet(1) a vécu de très près les attentats du 13 novembre à
Paris et du 22 mars à Bruxelles. Il en parle pour la première fois.
Propos recueillis par Karen Benchetrit.

JUIN 2016

e me trouvais rue de Charonne, en face de la « Belle
Equipe », le 13 novembre ; j’ai eu
un échange de regard avec le terroriste, juste avant les tirs sur la
terrasse du restaurant. Aujourd’hui,
cela reste très compliqué de comprendre comment je m’en suis
sorti. J’ai agi en suivant mon instinct – on fonctionne beaucoup à
l’intuition quand on est dans la
création –, j’ignore encore si c’est
ma conscience ou mon inconscience qui m’a sauvé. Je me suis
dit qu’il fallait me coucher au sol,
mais mon corps n’a pas suivi, et
quelque chose m’a fait courir avant
même de comprendre ce qui se
passait, c’était une question de seconde, le terroriste a tiré dans ma
direction, et dans les instants qui
ont suivi j’ai vu les gens tomber.
Une telle expérience remet bien
sûr beaucoup de choses en question ;
on a le sentiment d’être miraculé,
et on est complètement effondré.

«J

 Damien Jalet

EASTMAN
Eastman, c’est le nom
de la compagnie de danse
fondée par Sidi Larbi à
Anvers, il y a six ans.
Directeur artistique du Ballet
royal de Flandres, il a confié
la scénographie de « Babel »
au sculpteur anglais
Anthony Gormley.

LA LUMIÈRE,
LE MOUVEMENT, LA VIE

*

1. Le danseur et chorégraphe,
également ethnomusicologue,
travaille souvent avec des
artistes d’autres disciplines,
notamment avec le metteur
en scène Arthur Nauzyciel.

© Koen Broos

transformer la façon de voir les
choses, de penser – ce que je
crois –, c’est parce que le corps
est porteur d’énergie ; et je pense
vraiment qu’en échangeant des
énergies, on peut être transformé,
emporté. J’ai vu des spectacles,
étant jeune, qui m’ont fait penser
autrement ; changer un peu le
monde, en chantant, en écrivant,
en dansant. Il y a beaucoup de
façons d’agir sur le monde, on
peut tous le faire les uns pour les
autres. ●

Danser après la catastrophe

© Koen Broos

présents. Pour les déployer dans
la cour d’honneur, on s’est dit
qu’il fallait amener plus de danseurs. Il s’agit d’être en phase
avec ce lieu qui est immense : la
scène fait tout de même 35 mètres,
c’est presque trois fois plus que
celles sur lesquelles on danse
d’habitude.
Et puis, il y a aussi eu l’envie de
parler des réfugiés en Europe.
Il y a plein de réfugiés qui entrent
dans nos villes parce qu’ils n’ont
pas où aller. On s’est dit que ce
serait donc normal d’avoir aussi
un « Babel » avec plus de gens
sur scène. Les villes sont faites
de tous ces gens ; si on enlevait
tous ceux qui n’ont pas grandi
dans une certaine géographie,
que resterait-il… de Paris, par
exemple ?

«Dans les premiers temps, je n’arrivais pas à imaginer pouvoir continuer à créer, pas même à savoir ce
que cela pouvait vouloir dire de
danser. Et puis, deux semaines
après les attentats, il y a eu les
scores très importants du Font national dans le Vaucluse et, dans la
foulée, cette possibilité dont Sidi
est venu me parler de reprendre
« Babel » pour la cour d’honneur.
J’étais encore sous le choc, et puis
je me suis dit que ça faisait partie
d’une forme de résistance d’y aller,
de le faire : l’art peut être quelque
chose qui vous aide à retrouver
une espèce de foi dans la beauté
du monde, quelque chose pour
contrebalancer ce qu’il y a de plus
sombre, et on peut difficilement
voir quelque chose de plus sombre
que ce que mes yeux ont vu.
« Il se trouve que je viens de la
même ville que les terroristes, et

que j’ai grandi à Maelbeck, l’endroit même de la station de métro
où a eu lieu une des attaques qui
ont frappé la Belgique dans les
semaines qui ont suivi.
« Je ne voulais surtout pas que
mon expérience légitime un discours de fermeture. De tous les
travaux que j’ai pu faire, « Babel »
m’est apparue comme la pièce
qui méritait vraiment d’être répétée ; il y a eu comme la nécessité de réaffirmer ce qu’elle dit
sur la diversité, sur la bénédiction
que constitue la multitude des
langues Je veux pouvoir répéter
qu’il y a quelque chose à célébrer
dans nos différences, à quel point
il est important, dans ces moments
de doute où on a besoin de se
protéger, de ne pas se fermer, de
ne pas se tribaliser.
« De plus, cette pièce a aussi
quelque chose de léger, de drôle
par moments. Malgré un fond
tragique et un contenu viscéral,
elle donne une forme d’espoir,
une lumière.
« Il y a aussi eu l’idée de dire
quelque chose autour de la crise
des réfugiés, du spectre de l’invasion ; on voit que l’Europe est tout
juste capable d’accueillir le même
nombre de personnes qu’un petit
pays comme le Liban. Alors, on a
quasiment doublé le nombre d’artistes qui seront sur la scène, un
peu comme un symbole, c’est très
bien que « Babel » soit dite avec
un plus grand nombre de voix,
qui plus est dans un lieu imposant
comme la cour d’honneur.» ●

La fin d’un cycle
« Babel » est la dernière
pièce, le dernier mouvement
d’un travail chorégraphique
commencé en 2003 avec
« Foi », et poursuivi avec
« Myth », sur les thèmes
de la compassion et de la
spiritualité.

33

AVIGNON

REPÈRES
“Une grenade éclatée”,
spectacle écrit
par Joëlle Richetta
et mis en scène
par Isabelle Starkier.
Un violoniste tzigane,
un maître de calligraphie,
une comédienne : trois voix
se répondent pour évoquer
l’utopie d’un temps où,
en terre d’Al Andalus, le bien
vivre ensemble, privilégiait
le culturel plus que le cultuel.

Les « Parapluies de la
laïcité », au lycée Chaptal.

“Un Gros, Gras,
Grand Gargantua”
Adapté de Rabelais par
Pascale Tillion, mis en scène
par Isabelle Starkier.
Alcofribas, 11 ans, est
obèse ; hyperconnecté, il vit
au rythme des sonneries de
son ordinateur qui lui
rappelle qu’il faut manger,
engloutir, avaler… Envoyé
à la clinique Thélème,
il écoute, soir après soir,
l’histoire de Gargantua,
et découvre qu’on peut et
doit faire le tri, qu’apprendre
n’est pas avaler… Un petit
retour sur l’humanisme pour
les jeunes.

*

1. Mohamed Kacimi, né en
1955 en Algérie, auteur de
« La Confession d’Abraham »
(Gallimard, 2012) et de
« La Table de l’éternité »,
joué au Théâtre de Girasole,
au festival d’Avignon 2014
(mise en scène
Isabelle Starkier).

34

nconditionnelle du Off, Isabelle
Starkier vient au festival d’Avignon depuis 1986 ! Chaque année elle amène un, deux ou trois
spectacles. C’est que, « malgré
ses défauts, le Festival reste une
merveilleuse plateforme pour
tourner sur toute la France,
Dom-Tom compris ». Sans cela,
il n’aurait pas été possible d’aller
jouer « L’Homme dans le plafond » en Nouvelle-Calédonie et
d’y rencontrer un public « qui
nous a remerciés de lui avoir fait
comprendre ce qu’était la responsabilité ».
Le festival d’Avignon, rappellet-elle, n’a pourtant rien de populaire : public d’amoureux du théâtre, certes, mais composé d’enseignants, de cadres, de professions libérales… Mais il reste
une clef essentielle pour accéder au « peuple » : sans
Avignon, impossible de toucher ces programmateurs
locaux, ces mordus de théâtre qui viennent chercher
des spectacles à ramener
chez eux !

I

UN THÉÂTRE
DE SALUT PUBLIC
Avignon est le lieu où « défendre un théâtre de salut
public », car « ce sont les
dernières armes dont nous
disposons contre la barbarie ». Raison pour laquelle
nous nous sommes rendus, à
son invitation, à la création
du troisième spectacle, de rue
celui-là, que nous soutiendrons
avec la dernière énergie. Les
premiers « Parapluies de la
laïcité » se donnaient le 24
mai au lycée Chaptal, touchant
en une journée plus de quatre
cents lycéens et collégiens de

Pour cette première, ces parapluies
citoyens traitaient de la laïcité,
thème de la journée, et étaient
assortis d’une parade républicaine
des collégiens, dirigés de main
de maître par Isabelle.
Les textes, caustiques, drôles,
mordants, étaient tous de Mohamed Kacimi(1) et n’hésitaient pas
à aborder les sujets qui fâchent
pourtant souvent : la séduction
de l’islamisme ; la timidité, voire
les reculades, devant l’hostilité
des jeunes publics musulmans
travaillés par le salafisme ; la laïcité, qui implique le droit de ne
pas croire et le pouvoir de blasphémer.
On passait d’un parapluie à l’autre,
où, en cinq ou six minutes, une
nouvelle saynète nous donnait à
penser et à discuter. Succès incontestable : si, le matin, les
élèves se faisaient un peu tirer
l’oreille pour entrer sous les parapluies, la rumeur fonctionna à
merveille et l’affluence ne
cessa de croître. Et, au moment de remballer, un dernier groupe apparut, inquiet d’avoir raté les parapluies !
Ces parapluies citoyens, Isabelle les propose deux fois
par jour aux festivaliers :
l’après-midi dans la cour
de Présence Pasteur, et le
soir, place des Carmes. Les
thèmes sont chers à la Licra : la laïcité, bien sûr,
mais aussi l’égalité
homme-femme, le racisme, ou encore l’art,
l’amour… Le modèle expérimenté à Chaptal s’y
répétera : des histoires
drôles jouées par un seul
comédien qui, tout en tenant le parapluie d’une
main, embarque son public
dans une expérience
unique ! Une idée formidable, qui peut s’exporter
partout, dans tous les lieux
de la cité, et particulièrement les écoles. A suivre et
à voir absolument ! ●
Sir
i

Mano Siri.

UN PETIT COIN DE
PARAPLUIE POUR
LA LAÏCITÉ, L’ART,
L’AMOUR…

ano

Cette année, Isabelle Starkier met en scène deux
spectacles, que nous soutenons : « Une grenade
éclatée » de Joëlle Richetta, et « Un Gros Gras Grand
Gargantua », adapté par Pascale Hillion.

ce vieil établissement de l’Est
parisien.
Trois parapluies colorés, de
« golf », cousus d’un long tissu
descendant jusqu’à terre : quand
le comédien l’ouvre et invite son
jeune public à le rejoindre, un
mini-chapiteau semble se déployer
au milieu de la cour où peuvent
tenir ensemble, debout, serrés,
une dizaine de personnes.
Le spectacle démarre presque aussitôt : le comédien annonce ce
qu’il va jouer, un one-man ou
woman show qui dure cinq ou
six minutes. Impossible d’échapper
au texte et au jeu de l’acteur ou
de l’actrice, et au fou rire éventuel :
on est convoqué, happé par la
harangue qui nous interpelle.

©M

Le théâtre citoyen
d’Isabelle Starkier

LICRA DDV

TRIBUNE LIBRE

François Rachline, l’un
des fils de Lazare
Rachline, cofondateur de
la Lica en 1927, a rejoint
notre comité de rédaction.
En guise de cadeau
d’arrivée, il nous propose
cette tribune dont la
justesse et la pertinence
nous séduisent.
François Rachline.

uand Jules Isaac(1) obtient de
Jean XXIII, en 1960, l’élimination de tout mépris dans le
christianisme à l’égard des juifs
et du judaïsme, c’est au nom de
la vérité historique, donc de la
justice. Son argument clé devant
le pape est déterminant pour le
succès final de son projet : si
l’antisémitisme païen des origines
et celui du nazisme sont absurdes
et dénués de fondement, celui né
d’une certaine dérive de la théologie au cours des siècles a imprégné les mentalités chrétiennes.
Au sein même de l’Eglise s’est
donc développé un antisémitisme
consistant, auquel il est possible
de remédier. Ainsi, non seulement l’enseignement du mépris
peut être efficacement combattu,
mais aussi abattu. Et, depuis l’encyclique « Nostre Aetate » (1965),
le rapprochement judéo-chrétien
est un fait. La disparition dans le
catéchisme de mentions telles
que perfidus judaïcus n’a pas peu
contribué à modifier la perception du judaïsme dans les esprits
chrétiens.

Q

APPROFONDIR ET
ADAPTER LE SENS
DES TEXTES SACRÉS
Pourquoi ne pas engager la même
démarche entre l’islam et le judaïsme ? De même que la Bible
contient des versets d’une grande
violence, menant à l’exclusion,

JUIN 2016

© Mohamed Amine Abassi

REPENSER
LE CORAN

il existe dans le Coran de nombreux passages qui incitent à la
haine et au meurtre. Le texte biblique ne cesse d’être commenté,
non seulement avec le Talmud,
mais depuis sa parution, pour
l’approfondir et en adapter le
sens.
A La Mecque, encore faible, en
proie aux moqueries et au rejet,
Mahomet usa d’un prosélytisme
pacifique. A Médine, devenu
puissant, il développa les appels
à la destruction systématique de
ses ennemis. Les décapitations de
poètes opposés à ses vues en témoignent. Ici, une religion
d’amour et de miséricorde ; là,
une vision haineuse et guerrière.
N’est-il pas temps de relire ces
textes et de montrer qu’ils ouvrent
sur plusieurs interprétations ? Que
se réclamer des premiers pour assassiner au nom des seconds relève d’une dérive inadmissible ?

d’Allah » (Grasset, 2015), à
Ghaleb Bencheikh, le président
de la Conférence mondiale des
religions pour la paix, ou encore
à des intellectuels comme Rachid
Benzine ou Boualem Sansal.
Ce ne sont là que des noms emblématiques. Seulement quelques
exemples sur lesquels s’appuyer.
UN GRAND DESSEIN
À CONSTRUIRE
Un peu partout en France, il
existe plusieurs types de dialogues entre juifs et musulmans,
mais pas encore de grand dessein.
Il manque sans doute un Jules
Isaac d’aujourd’hui. S’inspirant
de sa démarche, il est inutile de
vouloir combattre l’antisémitisme stupide et sans consistance
des suppôts de Daech ou d’Al
Qaida, ou de tout autre groupe
d’assassins. En revanche, revisiter le Coran représenterait une

« SE SERVIR DU CORAN CONTRE CEUX-LÀ MÊMES
QUI EN TRAHISSENT L’ESPRIT D’ORIGINE… »
Que la schizophrénie se soigne.
Ne peut-on pas engager une vaste
reconquête en se servant du
Coran contre ceux-là mêmes qui
en trahissent l’esprit d’origine ?
Ne peut-on imaginer une relecture
de ce texte débouchant sur la laïcité, la liberté de conscience et le
droit de vivre pour chacun ?
Les volontés ne manquent pas
pour s’engager dans une telle voie.
Du côté musulman, pensons à
Waleed al-Husseini, l’auteur de
«Blasphémateur ! Les Prisons

avancée considérable. Et rien, en
principe, ne s’oppose à une telle
entreprise.
Certes, comme pour le travail
effectué au sein du christianisme,
il ne portera pas de fruits immédiats. Il faudra du temps pour que
le mouvement des esprits enclenche le processus espéré, quitte
le terrain de l’incompréhension,
se répande et transforme la relation entre l’islam et le judaïsme.
Raison supplémentaire pour commencer dès que possible. ●

Waleed al-Husseini,
né il y a 26 ans dans une
petite localité de Cisjordanie,
est un Palestinien athée.
Il a été arrêté par la police
palestinienne il y a six ans
pour outrage à la religion :
il avait créé un blog intitulé
« Ana Allah » – Je suis Allah.
On ne plaisante pas avec
la religion, et il a passé
un an derrière les barreaux.
Refugié en France, il y a
publié « Blasphémateur,
Les Prisons d’Allah ».
Rachid Benzine, né au
Maroc, est islamologue et
politologue. Enseignant
à l’université catholique
de Louvain, il dirige la
collection « Islam des
lumières » chez Albin Michel.
Il a notamment publié « Le
Coran expliqué aux jeunes »
(Seuil) et « La République,
l’Eglise et l’Islam : une révolution française » (Bayard).

*

1. Jules Isaac (1877-1963)
est un historien dont les
manuels ont bercé les
générations nées dans les
premières décennies après
guerre (le « Malet et Isaac »)
Il s’attache particulièrement
à comprendre comment,
dans une civilisation judéochrétienne où le Christ
est un juif, la Shoah a été
possible. Comprendre
« l’enseignement du mépris »
permet d’en démonter
les rouages, afin d’extirper
les racines chrétiennes
de l’antisémitisme.

35

I N T E R N AT I O N A L
La moitié de l’Autriche
se recolore en brun
Face à l’afflux des réfugiés, il n’a manqué que quelques voix au candidat
pangermaniste et xénophobe pour accéder à la présidence de la République.
Hélène Bouniol.

NORBERT HOFER

© Ronald Zak/AP/SIPA

Norbert Hofer s’est servi de
la vague migratoire pour
sa campagne, mais il fallait
dédiaboliser le FPÖ. Il interdit
tout dérapage verbal et renvoie
des membres trop marqués
par le nazisme. Heinz-Christian
Strache, chef du FPÖ s’est
même rendu au mémorial de
la Shoah. N. Hofer s’est appuyé
sur le vote ouvrier (72 %) et
celui des petites villes.

e populisme autrichien relève
d’une histoire particulière, qui
ne lui fait pas rejeter les élites.
L’Autriche-Hongrie fut, jusqu’en
1919, l’un des plus importants
empires d’Europe. La dynastie
des Habsbourg avait pour devise
l’acronyme AEIOU, généralement interprété en latin par « Austria Est Imperare Orbe Universo » (Il appartient à l’Autriche
de régner sur le monde entier).
En 1919, après le traité de SaintGermain-en-Laye, l’empire de

L


Les affiches des deux candidats
à la présidentielle de 2016.

ALEXANDER
VAN DER BELLEN
Ancien professeur d’économie, il fut membre du parti des
Verts, qu’il quitta pour
se présenter à l’élection
présidentielle comme
indépendant. Les Verts n’ont
pas présenté de candidat
et l’ont fortement soutenu.
Van der Bellen est profondément européen, bien que
critiquant le fonctionnement
de l’UE. Vienne et les grandes
villes ont fait la différence
en votant pour lui.

36

55 millions d’habitants de différentes origines – en particulier
des Hongrois et des Allemands –
devint une petite République
de 7 millions d’habitants, dont
2 millions vivaient à Vienne. Une
grave crise économique suit.
Dix-sept ans plus tard, Hitler
rattache ce pays germanophone
à l’Allemagne nazie.
DES ALERTES
DÉJÀ ANCIENNES
La dénazification organisée par les
Alliées en 1945 fut d’une efficacité
toute relative. Si, en Allemagne,
l’Etat et l’Université avaient pris
à leur compte cette dénazification,
elle fut absente en Autriche.
Le pays ne retrouve sa pleine

souveraineté qu’en 1955. Depuis,
l’Autriche, pays neutre, vit une
IIe république démocratique et entre progressivement en Europe.
Depuis 2013, le Conseil national
autrichien est majoritairement
composé des sociaux-démocrates
(29,3 %) et de membres du Parti
populaire autrichien (26 %).
Deux alertes doivent être notées
entre 1955 et 2013 :
- En 1986 : l’élection à la présidence de la République de Kurt
Waldheim, ancien nazi et ancien
secrétaire général de l’ONU.
L’historien Jérôme Segal nous
rappelle que « les Autrichiens se
sont massivement solidarisés avec
cet homme, présenté comme injustement accusé ». Pour certains
historiens, Waldheim aurait permis une « purification » du pays,
et déculpabilisé une Autriche prétendument victime du nazisme.
- En 1989, Jörg Haïder, président
du Parti de la liberté d’Autriche
(FPÖ), devient gouverneur de
Carinthie. De 1986 à 2001, Haïder va imposer sa marque sur le
parti, qu’il va positionner de plus
en plus vers la droite nationaliste.
Il devra démissionner en 1991,
après ses premières déclarations
controversées sur le IIIe Reich.
L’Union européenne, inquiète de
la place prise par l’extrême droite
en Autriche, ordonne une enquête.
Sa conclusion sera que l’Autriche
reste une démocratie. Malgré

l’inquiétude manifestée en Europe, où de nombreuses manifestations eurent lieu, Jorg Haïder
sera réélu en 1999, mais se
consacrera essentiellement à la
Carinthie.
Dans les gouvernements qui suivront cette période, aucun parti
n’aura la majorité. Des alliances
seront nécessaires.
LE POIDS DE LA CRISE
DES MIGRANTS
Située au croisement des deux
principales routes migratoires en
Europe, l’Autriche a vu transiter
plusieurs centaines de milliers de
migrants. En 2015, elle en a accueilli 90 000 soit plus de 1 %
de sa population.
Les revendications des Autrichiens et les réactions des pays
voisins, en particulier la Hongrie,
amènent, en avril 2016, la coalition gouvernementale du chancelier W. Faymann à restreindre
drastiquement le droit d’asile.
Malgré un combat mené par
l’Eglise, les défenseurs des droits
de l’homme, l’opposition écologiste et libérale, une loi limite à
trois ans le droit d’asile et autorise la création d’un « état d’urgence » migratoire. La fermeture
du col du Brenner est envisagée.
En mai 2016, l’élection présidentielle va traduire le refus des
migrants par une grande partie
de la population.
Alexander Van der Bellen, écologiste indépendant, n’est élu
qu’avec quelques voix d’avance :
50,3 % contre 49,72 % pour
Norbert Hofer du FPÖ. L’Autriche a eu chaud.
Cette élection sera-t-elle le signe
de l’arrêt de la montée du populisme en Europe ? ●

Les chiffres
Il y eut 4,3 millions de votants au premier tour et 4,6 au second.
Alexandre van der Bellen a obtenu 21,3 % des suffrages, soit
913 210 voix au premier tour, et 50,35 % soit 2,254 484 millions
de voix, au second.
Norbert Hofer a obtenu 35,05 % des voix au premier tour, soit
1,499 971 million de suffrages, et 49,65 %, soit 2,223 458
millions de voix, au second.
AS.

LICRA DDV

CHRONIQUE DE LA HAINE
Le racisme ordinaire
de riverains
du XVIe parisien
Dans le très guindé 16e arrondissement de Paris,
l’unique cirque tzigane du monde s’est installé
à quelques encablures de la porte Maillot. Depuis, les
artistes sont victimes d’actes et de paroles racistes.

e cirque Romanes(1) se singularise par sa dimension poétique et le patrimoine qu’il porte :
l’histoire des tribus tsiganes. Les
numéros de funambule, d’acrobatie, de jonglage sont ponctués par
de la danse et des chants tziganes.
Depuis vingt-deux ans, Alexandre et Délia Romanès écument
les routes d’Europe pour faire découvrir leurs traditions. Un parcours qui les a menés, accompagnés de leurs cinq filles, jusqu’en
Chine et en Russie.
En juin 2015, la Mairie de Paris
leur a attribué pour cinq ans un
nouvel emplacement, près de la
porte Maillot, dans le 16e arrondissement de Paris. Ils y ont préparé leur spectacle actuel : « La
Lune tzigane brille plus que le
Soleil ». Mais tout ne s’est pas
déroulé comme prévu.

L

UN COMITÉ D’ACCUEIL
MENAÇANT
Au bout du square Parodi, une
clôture en bois clair enceint une
dizaine de caravanes et un petit
chapiteau rouge. Ce sont ces
quelques mètres carrés occupés
qui ont généré l’acrimonie d’individus et de riverains, qui s’en
sont pris au cirque Romanès.
Dès le mois de septembre 2015,
la famille a dû faire face à des
manifestations pour l’interdiction
des représentations et à des actes
de vandalisme : câbles élec-

JUIN 2016

triques, portes des caravanes et
arrivées d’eau arrachées, fenêtres
des caravanes brisées, vols de
costumes, d’instruments, d’éléments de décors, de tapis, etc.
Alexandre Romanès, un sexagénaire truculent, poète et joueur de
luth à ses heures, explique :
« Nous avons eu beaucoup de problèmes, mais nous aurions eu les
mêmes sur un autre emplacement.
[…] Des loubards au crâne rasés
venaient parfois en bandes de
quarante ou cinquante, le cutter
à la main [...] Un jour, nous avons
eu 700 ou 800 personnes qui manifestaient devant notre cirque en
criant des slogans contre les Tziganes – pas contre le cirque… »
Et il ajoute : « Nous n’avons jamais été reçus ainsi. Je pense que
c’est dû à la situation en France,
qui s’est beaucoup dégradée(2). »
« En 1900, il y avait déjà un théâtre de marionnettes. Il y a eu ensuite des cirques, sans que cela
ne pose problème. Curieusement,
maintenant, c’en est un… c’est
le mot Tsigane », s’indigne
Alexandre Romanès.
Ce qui fédère des « individus au
crâne rasé » et des riverains du 16e
arrondissement, c’est le rejet des
Tziganes. Des associations locales
comme l’« Association de valorisation du quartier Paris Maillot
Dauphine » et la « Coordination
pour la sauvegarde du bois de Boulogne » se sont regroupées et ont

multiplié les recours contre l’implantation du cirque. Pour se justifier, ils parlent de « préjudice », de
« dégradation du site ».
Alexandre et Délia Romanès ne
souhaitent pas s’afficher en victimes, ils préfèrent ne pas attiser
les haines en portant plainte ou en
demandant une protection policière. « La dénonciation n’est pas
dans notre ADN », indiquent-ils.
Si le climat s’est apaisé en 2016,
des contre-manifestations ont eu
lieu, toutes ces oppositions leur
ont porté un préjudice qui pourrait leur être fatal.

 Alexandre Romanes

UN FUTUR INCERTAIN
Leur spectacle s’est terminé début
mai. Les recettes ont été maigres.
Dégradations, vols, manifestations
et actions en justice consécutives
aux plaintes des riverains (frais
d’avocat) ont obéré le budget de
la famille. Depuis les attentats de
Paris, les foules ne se pressent plus
aux portes du chapiteau, qui a une
capacité de cinq cents places. Les
dettes se sont accumulées. Délia
Romanès a lancé un appel aux
dons sur le site internet Helloasso(3). « Nous allons rester ici
deux ou trois mois pour préparer
un nouveau spectacle, puis nous
partirons pour une tournée de
quelques villes en France. Nous
passerons l’hiver à Bordeaux »,
précise Alexandre Romanes. « Un
gitan ne donne jamais d’interview », confie-t-il, indiquant qu’il
a été difficile mais nécessaire de
médiatiser leurs mésaventures.
En conclusion, il envisage d’intervenir dans les établissements
scolaires aux côtés de la Licra
pour parler davantage de la culture et des tribus tziganes. ●

© Guillaume Krebs

© Gagaone

Justine Mattioli.

*

1. Alexandre Romanès est
issu de la tribu des Sinti,
des artistes, et Délia de la
tribu des Lovari, des
marchands de chevaux.
Romanes n’est pas leur nom
de famille, mais celui de leur
langue (romanes ou romani).
2. La parole et les actes
se sont libérés contre les
Tsiganes depuis le « discours
de Grenoble » de Nicolas
Sarzozy, en 2010, qui
stigmatisait notamment les
communautés roms.
3. http://bit.ly/1sTXEWq

37

CHRONIQUE DE LA HAINE
Une extrême droite
qui nous prépare
“l’union-ça-craint”
En guise « d’union sacrée », celle de petits maires
d’une droite extrême, prêts à jouer les Bob Ménard
périurbains avec le pire de l’extrême droite,
profile de tristes lendemains électoraux.
Reportage en banlieue lyonnaise.

Le Pen. Dans le Nord-Isère, l’extrême droite caracole. Lors du
premier tour des dernières élections régionales, le Front national
est arrivé en tête dans 11 cantons
sur 12, et a réalisé son meilleur
score départemental précisément
à Charvieu-Chavagneux, avec
plus de 45 % des suffrages exprimés.
UN AMI DES
“PATRIOTES” QUI NE
NOUS VEUT PAS DU BIEN

Stéphane Nivet.
eudi 12 mai 2016. CharvieuChavagneux en Isère. Gymnase David-Douillet. Philippe de
Villiers fait la promotion de son
dernier opus intitulé « Le moment
est venu de dire ce que j’ai vu ».
Il est venu à l’invitation de Gérard Dezempte, maire de la ville
depuis 1983, ayant quitté l’UMP,
beaucoup « trop molle ». Vers
23 heures, la causerie nationale
se termine. Philippe de Villiers
promet alors une surprise. Marion Maréchal-Le Pen, députée
Front national du Vaucluse, apparaît. La foule assemblée ne
cache alors pas son enthousiasme
et lui réserve une acclamation.
Evidemment, la ville de CharvieuChavagneux n’a pas été choisie
au hasard, ni par Philippe de
Villiers, ni par Marion Maréchal-

J

Et puis Gérard Dezempte, le
maire, est ami des « patriotes ».
Il n’est pas membre du Front national. Il n’est pas contre non
plus. Une sorte de Robert Ménard
périurbain. Défrayant régulièrement la chronique, il a récemment fait prendre une délibération qui dit sa ville prête à
accueillir des réfugiés, « à la
condition expresse que ce soit
une famille chrétienne », et que
ceux-ci « ne procèdent pas à la
décapitation de leur patron ».
Ambiance fraternelle garantie.
Après la causerie, bras dessus,
bras dessous, Marion MaréchalLe Pen et Phillippe de Villiers
convolent jusqu’à la mairie,
« pour parler de la présidentielle ». Gérard Dezempte, témoin de l’idylle, est aux anges.
Entremetteur, il se plaît à rêver

© Bruno Amsellem


Visite surprise de Marion
Maréchal-Le Pen lors de
la conférence de Philippe
de Villiers, le jeudi 12 mai
à Charvieu-Chavagneux,
en Isère.

“Nouvelle droite” et vieilles antiennes
Alain de Benoist, l’initiateur de la « Nouvelle droite », a dû
abandonner quelques heures durant les ondes de Radio
Courtoisie pour répondre à l’invitation de SPIV, une association
d’élèves de Sciences Po Paris, à une causerie devant certains
étudiants. Pour la journaliste du « Monde » Ariane Chemin,
sa haine des « pulsions universalistes » n’a pas pris une ride.

38

tout haut de réunir toutes les
droites : « Le front commun
contre le FN n’a aucun sens. On
peut réaliser des ponts, un programme commun de la droite,
sans être inféodés aux idées des
autres. »
Pendant que Marine Le Pen et
Florian Philippot amusent la galerie avec le feuilleton familial,
Marion Maréchal-Le Pen prépare
localement et en toute discrétion
la convergence de l’extrême
droite et de la droite extrême, des
identitaires, dont elle est très
proche, jusqu’à la Droite populaire. Le moment venu, des élus
comme Gérard Dezempte et les
amis de Phillipe de Villiers donneront le signal du ralliement.
On aurait tort de sous-estimer ce
phénomène. Lors des prochaines
législatives, le sort des candidats
de droite sera en partie lié à un
rapprochement avec l’électorat
Bleu Marine. Pour éviter la mort
subite, ou par conviction, certains
seront désormais prêts à tenter
l’aventure et à surfer sur la vague
Bleu Marine.
LES JALONS D’UN VIEUX
MARÉCHALISME
L’élection présidentielle n’est pas
l’objectif principal du Front national. Sa victoire est plus qu’hypothétique, même si sa qualification pour le second tour semble
inéluctable. En revanche, tout se
jouera pour elle aux élections législatives. Les projections du scrutin régional de décembre 2015
laissent apparaître que de 40 à 70
circonscriptions pourraient envoyer un député d’extrême droite
au Palais-Bourbon. Pour y parvenir et transformer l’essai, elle aura
besoin de réunir autour d’elle
toutes les familles de la droite extrême, comme elle l’a fait, un soir
de mai, à Charvieu-Chavagneux.
Elle s’y prépare et pose des jalons,
loin de l’écume médiatique. Elle
réussirait alors à transformer un
scrutin uninominal en scrutin proportionnel.
Si elle y parvient, elle deviendra
alors l’arbitre de l’Assemblée nationale. Les institutions de la
Ve République n’ont pas été prévues pour cela. ●

LICRA DDV

L’antiracisme n’échappe pas à la fièvre identitaire
qui saisit notre société. Trois événements récents ont
fait affleurer un phénomène qui, se revendiquant de
l’antiracisme, est en fait une entreprise qui le dévoie
et l’affaiblit.

© Mémorial de la Shoah

L’horreur identitaire

Stéphane Nivet.
ans les locaux de l’université
Paris-8, la mise en place du
festival « Paroles Non Blanches »
a franchi une étape : celle qui
consiste à revendiquer l’organisation d’un combat politique « en
non-mixité racisée » : ni hommes,
ni Blancs. La sortie de « Les
Blancs, les Juifs et nous », écrit
par Houria Bouteldja, porte-parole
des Indigènes de la République,
illustre quant à elle la dérive et la
confiscation séparatiste à laquelle
certains veulent conduire le combat contre le racisme.
Enfin, l’organisation, en août prochain, d’un « camp d’été décolonial » par deux femmes de la
même mouvance poursuit un objectif volontairement provocateur
de radicalisation identitaire.

D

UN ENTRE-SOI
COMMODE
Que faut-il retenir de ce phénomène ? En premier lieu, un constat
d’évidence : ce n’est pas une nouvelle forme d’antiracisme, mais
au contraire une nouvelle forme
de racisme. « Raciser » le débat,
c’est en effet franchir ab initio
une ligne de partage des valeurs
qui sépare le combat universaliste
des combats identitaires. Exciper
de l’argument selon lequel il faut
être noir pour combattre le racisme
anti-noir permet sans doute de
cultiver un entre-soi commode,
qui évidemment rassure. Considérer que seule l’expérience de
la discrimination donne légitimité
à la combattre crée un lien immarcescible entre les victimes,
sur le dos d’un coupable tout désigné et essentialisé : le Blanc,
symbole de la domination coloniale et du « racisme d’Etat » qui
serait à l’œuvre en France. Pourtant, la volonté de séparer, de
distinguer, d’extraire est propre
aux idéologies racistes. Repro-

JUIN 2016

duire les schémas de l’apartheid,
c’est l’intérioriser au point de le
faire revivre. C’est être incapable,
pour reprendre les mots de Lamartine, d’« être de la couleur
de ceux qu’on persécute ».
En second lieu, un constat de lucidité : ce prétendu combat antiraciste poursuit autre chose que la
lutte contre les discriminations.
La rhétorique des Indigènes de la
République et de ses épigones repose sur une lecture dévoyée du
marxisme. Tout est affaire de domination. La dialectique « dominant-dominé » explique tout. L’antiracisme est un vernis sous lequel
on trouve rapidement le champ
lexical de l’anticapitalisme, de
l’anticolonialisme, de l’antiimpérialisme. Tout ce qui n’est pas
blanc, tout ce qui est « indigène »
est assigné à une place de victime
et assimilé à un nouveau Lumpenprolétariat qui sert de justification
à la révolte. Le système capitaliste
devient la source unique du racisme. Là encore, à force d’intérioriser le monde colonial, ces
pseudos antiracistes le reproduisent, à dessein.
En troisième lieu, un constat de
vigilance : comme tous les identitaires, ces identitaires ont un
problème avec les juifs. Dans son
livre, Houria Bouteldja n’est, à
ce propos, pas tourmentée par le
doute. Tout est ressentiment et
incrimination : « Pour moi, Hitler est un intime. Je l’ai rencontré

sur les bancs de l’école républicaine. J’y ai rencontré aussi
Anne Frank, que j’ai beaucoup
pleurée. Autant que j’ai pu abhorrer l’homme de la Solution finale. L’homme du judéocide.
L’école m’a bien dressée. »
Evidemment, la concurrence des
mémoires rôde toujours et elle oppose à Auschwitz, l’indifférence
dans laquelle seraient laissés « les
damnés de la Terre ». Elle va
même plus loin, considérant que
l’antisémitisme est une construction du Blanc destinée à justifier
sa domination : « Universaliser
l’antisémitisme, en faire un phénomène intemporel et apatride,
c’est faire d’une pierre deux
coups : justifier le hold-up de la
Palestine et justifier la répression
des indigènes en Europe. » Nous
y sommes. Les masques tombent
et chacun peut mesurer que nous
sommes loin, très loin, d’un combat antiraciste.
De cette littérature, de ces festivals,
de ces camps d’été émane le sentiment étrange d’un échec collectif :
les Lumières s’éteignent et leur
universalité semble impuissante à
empêcher ce rétrécissement identitaire. La République ne sait plus
parler à une partie de ses enfants.
Il faudra pourtant qu’elle y parvienne très vite, au risque de succomber sous les assauts conjugués
de l’offensive antirépublicaine actuellement à l’œuvre, de l’extrême
droite à l’extrême gauche. ●

 Parc à jeux, Paris,
1942.

COLONIES
DE VACANCES
Fania Noël et Sihame
Assbague, proches
des Indigènes de la
République, organisent, cet
été près de Reims, un
« camp d’été décolonial ».
Il y est proposé de tout
« raciser », de dire
« non à la diversité » et de
« décoloniser l’imagination ».
L’histoire ne dit pas encore
si ce centre pas très aéré
sera ouvert aux Blancs.

« QUE CELA VOUS PLAISE
OU NON, L’ANTISIONISME
SERA LE LIEU
DE CONFRONTATION
HISTORIQUE ENTRE VOUS
ET NOUS. »
Houria Boutedja

L’apologie du terrorisme est « Indigeste »
Le 8 juin au soir, Aya Ramadan, se déclarant « militante décoloniale et membre du parti
des Indigènes de la République », publiait sur Twitter le message suivant : « Dignité et fierté !
Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l’opération de résistance à Tel-Aviv. »
Ce tweet fait référence à l’attentat terroriste qui a tué quatre personnes à la terrasse
d’un café de Tel-Aviv, en Israël, le 8 juin 2016.
La Licra a décidé de signaler au parquet ces faits graves, qui relèvent de l’apologie du
terrorisme. La responsabilité du Parti des Indigènes de la République (PIR), dont
Aya Ramadan est une militante bien connue et active, est aujourd’hui engagée.

39

SPORT

L’avocat Marc Authamayou,
juge fédéral d’athlétisme et
président de la commission
sport de la Licra.

s’en inspirent ou les reproduisent », explique le nouveau président de la commission. Tous les
partenariats noués nationalement
essaimeront localement.

UN PARTENARIAT
UNSS-LICRA
En mars, l’Union nationale
du sport scolaire et la Licra
ont signé un partenariat.
Les sections locales de la Licra
sont invitées à se rapprocher
des directions départementales et régionales de l’UNSS,
pour sensibiliser les jeunes
licenciés de l’UNSS à la lutte
contre le racisme et
l’antisémitisme.
http://www.licra.org/ethiqueet-sport-scolaire-la-licra-part
enaire-de-lunss/
Informations :
Nathalie Rosell, responsable
des opérations de la Licra :
nrosell@licra.org

© Guillaume Krebs

IMPULSER
UN NOUVEAU SOUFFLE

Pour un sport laïc,
délivré du racisme
Les règlements sportifs condamnent encore rarement
les dérives racistes et les comportements discriminants.
La Licra, et notamment le militant Marc Authamayou,
juge fédéral d’athlétisme, s’emploie à pallier ces
« lacunes ». Dans un respect approfondi de la laïcité qui
doit guider la conception de tels règlements.
Justine Mattioli.

la Licra, si le sport peut en
rebuter certains, Marc Authamayou(1), le nouveau président de
la commission sport, ne fait pas
partie de ceux-là. Avocat de formation, il nourrit un grand intérêt
pour le sport. L’enthousiasme de
cet homme fort d’une expertise
institutionnelle et de terrain est
communicatif.
Le sport n’est pas seulement une
activité physique, il est porteur de
valeurs comme le dépassement
de soi, le respect, l’esprit
d’équipe, l’entraide, l’égalité. Réservé à l’aristocratie au XIXe siècle, il s’est largement démocratisé : aujourd’ hui, 71 % des
jeunes de plus de 15 ans pratiquent un sport, en club ou pas.
Un argument de taille pour la Licra : il s’agit d’investir les milieux
sportifs pour toucher les jeunes.

A
*

1. Marc Authamayou est juge
fédéral pour les lancers
(javelot, disque, marteau et
poids) et juge régional en
sauts. Membre du comité
directeur, il est président de la
commission « statuts et
règlements » de la ligue MidiPyrénées d’athlétisme, et
président de la commission
disciplinaire d’appel de la FFA.
2. La Licra a signé un
partenariat avec l’UNSS (Union
nationale du sport scolaire) et
a renouvelé son partenariat
avec la FNOMS (Fédération
nationale des offices
municipaux du sport). Une
enquête annuelle sur « les
dérives racistes dans le sport
amateur et professionnel » est
actuellement réalisée par la
Licra, en partenariat avec la
FNOMS. Les conclusions
seront publiées en fin d’année.

40

ÉDUCATION
ET FORMATION
Marc Authamayou officie en tant
que bénévole sur les terrains et
au sein des institutions. « J’ai
l’expérience de terrain : pratiquant amateur, papa d’un athlète,

j’ai également une expertise au
niveau administratif, organisationnel et juridique », précise-til. Convaincu de la valeur pédagogique du sport, il estime qu’il
ne faut pas seulement cibler le
sport professionnel. Les actes racistes ou discriminants existent,
quel que soit le niveau : « Le
sport intéresse la jeunesse, il y a
un gros travail d’éducation et de
formation… autant commencer
tôt », analyse-t-il.
Le sport est un champ d’action
incontournable pour la Licra. Si
des sections se sont lancées dans
des initiatives autour du sport,
d’autres ne s’y aventurent pas.
Les raisons ? Elles n’osent pas,
faute de bénévoles impliqués dans
le sport, de réseaux ou de partenaires. La commission souhaite
remplir un rôle de tuteur pour
l’ensemble des sections : les aider
à s’organiser, à se doter d’un référent ou à créer une commission.
« Nous sommes là pour : assister
les sections. Nous voulons être
force de proposition, impulser des
idées et diffuser des initiatives locales, pour que d’autres sections

La Licra souhaite mettre l’accent sur
la laïcité dans le sport : la religion,
s’est immiscée dans les pratiques
sportives, créant des frontières
hommes-femmes et des inégalités.
Faute de savoir comment aborder
ces questions, de nombreuses fédérations laissent le problème de côté.
Les règlements disciplinaires
condamnent rarement de façon explicite les dérives racistes ou les
comportements discriminants.
Entre 2016 et 2019, les projets
vont se ventiler à trois échelons :
au niveau de la Licra, des fédérations et du ministère ; « développer et faire vivre localement
les partenariats nationaux noués
avec des fédérations sportives »
(football, handball, boxe, rugby,
athlétisme, etc.), agir auprès du
ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports pour qu’il
« intègre dans le règlement disciplinaire type, les questions de
lutte contre le racisme et les discriminations », et s’appuyer sur
l’école des militants pour proposer des formations aux bénévoles.
Si la Licra s’est principalement
intéressée au sport professionnel,
Marc Authamayou souhaite toucher le sport amateur en club, à
l’école primaire, au collège-lycée, voire à l’université. Vaste
programme ! Les partenariats
avec la FNOMS et l’UNSS(2) permettent d’aborder les amateurs et
les élèves, tout en assurant une
visibilité locale à la Licra.
Pour 2016, deux chantiers sont
en préparation. D’une part, en
vue de l’échéance électorale de
2017, la Licra soumettra 30 propositions aux candidats républicains à la présidentielle. Ces propositions seront classées selon
dix thématiques, dont le sport. La
commission prépare donc trois
propositions. D’autre part, le
5 décembre, une conférence sur
le thème « laïcité et sport » sera
organisée au Sénat. ●

LICRA DDV

Les galères de M. Bleu dans les dédales
identitaires de Guebwiller
Si le film, conçu et réalisé par des collégiens de la petite ville d’Alsace autour des discriminations
que subit M. Bleu, n’a pas vocation à concurrencer « Le garçon aux cheveux verts » d’un Losey,
la sincérité des jeunes réalisateurs va droit au cœur.
Frédéric Hamelin.

e racisme est un sujet qui touche
et intéresse les jeunes… C’est
ce que nous montre un certain
Monsieur Bleu, personnage central
d’un film réalisé par des élèves du
collège Mathias-Grünewald, à
Guebwiller, en Alsace, qui a dernièrement reçu le Prix éthique et
sport scolaire décerné par l’Union
nationale du sport scolaire.

L

PAS FACILE DE FAIRE
DU SPORT QUAND
ON EST DIFFÉRENT…
Monsieur Bleu n’a pas de chance!
Non seulement, il n’est pas de la
bonne couleur, mais en plus, il
n’est pas très agile avec ses pieds.
Alors, forcément, on ne sort pas
les mouchoirs blancs et on ne
déroule pas le tapis rouge quand il
se présente sur le terrain de sport,
dans ce pays pourtant aux valeurs
de liberté, d’égalité et de fraternité… Il n’est pas toujours simple
d’être différent, d’être faible dans
une discipline, quand bien même
on aimerait la pratiquer…
Depuis un journal télévisé, on découvre le quotidien de ce Monsieur Bleu, le rejet dont il est
l’objet, les sévices qu’il subit, sa
tristesse… Et on voit combien il
est dur de ne pas être accepté, on
entend combien le rejet de l’autre, quel qu’il soit, fait mal, on
adhère à ce mouvement de soutien qui peut faire tant de bien…
Même avec leurs maladresses,
leur manque d’aisance devant une
caméra, les acteurs et réalisateurs
de ce film, sincères et vrais, nous
touchent en plein cœur ! Et on
comprend alors pourquoi cette
histoire de Monsieur Bleu, simple
et sensible, ce racisme si ordinaire
ainsi exprimé, a reçu le Prix
éthique et sport scolaire de
l’UNSS, en partenariat avec la Licra, dans le cadre de la lutte contre

JUIN 2016

le racisme et les discriminations.
Ce film et cette récompense sont
le résultat du travail réalisé par
sept élèves, une fille et six garçons de 4e et 3e du collège Mathias-Grünewald de Guebwiller.

Pour les responsables de cette action, c’est aussi un travail plus ample, plus réfléchi, plus collectif,
comme nous l’explique Richard
Skarniak, professeur d’EPS, porteur du projet. « A Guebwiller, il

bourg viennent soutenir les élèves
de l’internat. « Cela apporte une
ouverture d’esprit à nos élèves, de
l’ambition et une appétence scolaire. » C’est dans le cadre de ces
échanges, étudiantes-collégiens,
qu’est donc né «Monsieur Bleu»…
Des ateliers hebdomadaires, le
mardi soir, auprès de jeunes inscrits à l’UNSS, ont vu peu à peu,
entre échanges et écritures, jaillir
un script et un scenario…
Le 18 mai dernier, les jeunes sont
montés à Paris pour recevoir leur
prix au Sénat. Un moment fort et
important, aux dires de Richard

existe un contexte un peu particulier, avec de véritables écarts entre
populations, entre familles dites
aisées et familles beaucoup plus
modestes. Pour travailler sur
l’égalité des chances, nous avons
mis en place un internat de la réussite, avec quatre établissements de
la ville, collèges et Lycée. »
« Les Cordées de la réussite » ont
également été initiées : dans le cadre d’une convention, trois étudiantes de l’ENA et de l’Université
de Haute-Alsace (UHA) de Stras-

Skarniak : « Ce qui est important,
c’est qu’ils ont vu que leur implication, leur travail pouvaient être
reconnus et récompensés. Ce sont
des choses essentielles pour leur
avenir ! »
Finalement, ce « Monsieur Bleu »
est un sacré personnage. Alors,
si vous le croisez, n’hésitez pas,
faites-le jouer avec vous…
Il vous ouvrira l’esprit, élargira
votre horizon et fera passer des
messages forts, chargés de valeurs laïques essentielles. ●

POUR L’ÉGALITÉ DES
CHANCES, UN INTERNAT
DE LA RÉUSSITE

 Extrait du film
« Monsieur Bleu ».

41

C U LT U R E C I N É M A

Lors d’une avant-première
organisée par la Licra,
le 30 mai, l’acteur et
réalisateur Yvan Attal a
présenté son deuxième
long métrage, « Ils sont
partout », qui dénonce
sous forme de comédie
les clichés antisémites.
Marina Lemaire.


Charlotte Gainsbourg,
Dany Boon et Yvan Attal
sur le tournage du film
« Ils sont partout ».

“ILS SONT PARTOUT”,
LE FILM QUI DÉRANGE
insi que l’a rappelé, en ouverture de la soirée, le président de la Licra, Alain Jakubowicz, le titre fait référence directe
à l’hebdomadaire d’extrême
droite « Je suis partout », publié
sous l’Occupation. « Ce film
parle non pas des juifs, mais de
l’antisémitisme. Ce n’est pas un
film communautaire. Je lui décernerais bien le label Licra. »
Voilà dix ans qu’Yvan Attal, déjà
réalisateur en 2001 de « Ma femme est une actrice », nourrissait
l’idée de son film. L’actualité et
des déplacements en province, où
il a parfois rencontré de jeunes
juifs « dans un désarroi total et
une grande solitude », ont validé
la nécessité de passer à l’action.
« Ils ont été un déclic, mais j’ai
fait le film pour moi », a-t-il tenu
à préciser à l’intention de ceux
qui l’imaginent déjà en portedrapeau des juifs de France.
Pour contrer les clichés antisémites actuels, le réalisateur a
réuni un casting incroyable :
Benoît Poelvoorde, Charlotte
Gainsbourg, Dany Boon, Fran-

A

REPÈRES
« Ils sont partout »,
de et avec Yvan Attal,
Benoît Poelvoorde, Valérie
Bonneton, Charlotte
Gainsbourg, Dany Boon,
Gilles Lellouche.
Durée : 1 h 51.

LE PSY TOBBIE NATHAN
Y JOUE UN RÔLE
ÉPOUSTOUFLANT : LE SIEN !

42

çois Damiens, Gilles Lellouche,
Marthe Villalonga, et même un
touchant Popeck se partagent une
série de sketchs plus ou moins
réussis.
Preuve en est qu’on peut avoir
des cartes magnifiques pour un
jeu final moyen, car si le film,
assez grinçant, est censé être une
comédie, l’humour n’y fait pas
toujours mouche. A la décharge
du réalisateur, qui reconnaît d’ailleurs qu’il n’a pas eu la prétention de « retourner les antisémites » avec « Ils sont partout »,
soulignons que l’antisémitisme
n’est pas, au fond, un sujet particulièrement hilarant.
Attal joue le rôle d’un comédien
nommé Yvan qui, au fil des visites chez son psy, étonnamment
interprété par l’ethnopsychiatre
Tobie Nathan, s’interroge sur son
identité. Comment un homme se
définit-il ? Yvan est, lui, obsédé
et à la limite de la paranoïa. Son
personnage décrypte ainsi les
poncifs antisémites : « Les juifs
sont riches » ; « Les juifs s’entraident » ; « Les juifs ont tué Jésus » ;
« Marre de la Shoah » ; ou encore
« Le complot juif »… « Qu’est-ce
qu’on a fait de mal ? », martèle-til. « Ça se transmet comme une
maladie ? », s’inquiète le personnage de Valérie Bonneton, une
politicienne d’extrême droite qui

découvre la judéité de son
conjoint. Pour préciser son intention, Yvan Attal a expliqué avoir
« tenté d’illustrer ces clichés
dans des histoires qui nous amusaient. On n’a pas fait ce film en
se disant qu’il était pour les juifs.»
UN FILM POUR
TOUT LE MONDE
Coscénariste, Emilie Frèche, également présente, a ajouté que
« la vraie frontière est entre ceux
qui ont conscience de l’antisémitisme et ceux qui n’en ont pas
conscience ».
Parmi les spectateurs, un jeune
élève du lycée Carnot a reconnu
que « le film va très loin. Ce serait important de le montrer dans
les écoles », a-t-il ajouté.
Attal l’a dit, il répondra toujours
présent. Quelques spectateurs se
sont demandé comment il allait
être perçu par des non-juifs.
Toute œuvre reste subjective…
Militant et président de la Licra
Paris, David-Olivier Kaminski
l’a jugé « très rafraîchissant dans
le combat contre le racisme et
l’antisémitisme ». D’autres spectateurs ont surenchéri : « Un
film génial », voire « jubilatoire ».
Le président de la Licra souhaiterait qu’il devienne, à terme, un
outil pédagogique. ●

LICRA DDV

C U LT U R E L I V R E S

A la recherche du Nombre d’Or
Après « Le Califat du Sang », sorti en 2014, l’universitaire et journaliste
Alexandre Adler nous livre un nouvel essai, « Daech, l’Equation inconnue »,
où il pose les grandes questions géopolitiques qui compromettent une
dynamique efficace.
Pia Ader.
es feux sanglants d’un monde
sunnite en pleine convulsion
sont aussi l’expression d’un désespoir qui plonge profondément
ses racines dans un long cycle
historique.

L

« L’EGYPTE COMME L’IRAN SONT-ELLES DES PUISSANCES EN VOIE
DE RÉAPPROPRIATION DE LEUR HÉRITAGE CULTUREL ? »
Au grand jeu des chats et des
souris, Alexandre Adler identifie
trois grandes puissances qui
pourraient bien faire pencher la
balance vers une issue positive
du conflit.
UN EMBRYON DE
CALIFAT ISLAMISTE :
LE CAS SAOUDIEN

Alexandre Adler :
« Daech, l’équation
inconnue ».
Editions de l’Archipel.

 Géopoliticien exceptionnel,
Alexandre Adler connaît
parfaitement les arcanes
du pouvoir chez Daech.

JUIN 2016

LA GRANDE INCONNUE
ÉGYPTO-IRANIENNE
Avec la métaphore du Rubik’s
Cube tournant constamment sur
son axe en une multitude de
combinaisons, l’auteur illustre la
quantité de variables qui nouent
et dénouent les alliances au sein
de la mosaïque tribale. Au-delà

des oppositions chiites et sunnites classiques, le vrai combat,
c’est donc celui qui oppose
laïques et intégristes. Ainsi,
l’Egypte comme l’Iran, ces deux
grandes puissances régionales,
sont-elles en voie de réappropriation de toute la diversité et de
toute la beauté de leurs héritages
civilisationnels.
Pourront-elles un jour se tendre
la main et générer enfin les anticorps qui balayeront Daech ?
Tout comme Alexandre Adler, on
en rêve et on se dit que voilà
peut-être le Nombre d’Or, ce
nombre irrationnel qui est la
seule solution positive de résolution d’une équation.
Mais attention, avant d’arriver à
cette conclusion, mieux vaut
connaître sa petite géopolitique
sur le bout des doigts. En faisant
des bonds supersoniques d’un
point du monde à l’autre, la pensée de l’auteur file aussi loin que
ce maître des fils enchevêtrés de
l’histoire peut nous emmener
sans nous perdre tout à fait. ●

ETATS-UNIS : UNE
CHARGE POLÉMIQUE
CONTRE OBAMA
La politique américaine, comme
en ombre portée de celle d’Arabie saoudite, a laissé se développer « un lobby islamique qui
contrerait enfin la puissance d’un
lobby juif ». L’auteur s’attarde
particulièrement sur les raisons
historiques de la formation postLuther King d’un antisémitisme
afro-américain dur mais circonscrit. Mais il va plus loin. Selon
lui, le Président Obama, en
quelque sorte héritier de ce cou-

© Maurice Rougemont/Opale/Leemage

REPÈRES

S’il ne faut pas « dénoncer et se
couper ainsi de tous les appuis
ponctuels que nous pouvons trouver à Ryad », l’avenir de la monarchie saoudienne et de sa politique est une préoccupation.
En nous brossant un panorama
historique vertigineux, l’auteur
dessine le portrait d’un pays passé
maître en stratégie islamique, et
qui « ne pourra pas éternellement
continuer son double jeu, particulièrement vis-à-vis de l’Egypte».

rant de pensée, aurait contribué
à introduire dans le débat américain « les miasmes persistants de
l’antisionisme, de la recherche
d’alliances contre-nature avec
l’islamisme politique, sinon avec
ses formes les plus extrêmes, et
plus encore, un trait de caractère
stratégique qu’il partage avec
Donald Trump, son successeur
moral, un isolationnisme sans
faille… » Que l’on soit déçu par
l’actuel désordre brouillon de la
politique américaine au MoyenOrient, c’est une chose ; mais
voir Obama sous le prisme d’un
antisionisme pernicieux, c’est
tout de même franchir un grand
pas, sujet à débat.

43

C U LT U R E L I V R E S

Le clientélisme
des élus locaux
© Hannah Assouline/Opale/Leemage/Kero

Militante des droits de l’homme, ex-élue PS en Ile-deFrance, Céline Pina signe son premier livre, « Silence
coupable », qui dénonce le clientélisme de trop d’élus
locaux face à la progression du salafisme.
Jean-Serge Lorach.
près avoir dénoncé la présence
d’intervenants fondamentalistes du Salon de la femme musulmane de Pontoise, Céline Pina
s’est attaquée aux compromissions des élus vis-à-vis de l'islamisme. Dans son livre, « Silence
coupable », l’ancienne conseillère
régionale socialiste du Val-d’Oise,
aujourd'hui retirée de la politique,
pointe du doigt ces « barons lo-

A

«LES MUSULMANS REVENDIQUENT LE SEUL BIEN
QU’ILS PENSENT INCONTESTABLE : LEUR RELIGION. »
Céline Pina

REPÈRES
Cécile Pina :
« Silence coupable ».
Avril 2016, éd. Kero.

caux » qui favorisent le communautarisme en pratiquant le clientélisme dans les quartiers. Et décrit
les silences coupables des politiciens trop effrayés par la perte de
leur mandat pour s'opposer au
noyautage des entreprises, des
syndicats, des universités et de la
fonction publique par « l’islam
réactionnaire et traditionaliste ».
Pour Céline Pina, les islamistes
sont les seuls, avec le FN, à faire
de la politique, la charia devant
être l’unique source du droit. L’auteur de « Silence coupable »
pointe une classe politique se
compromettant avec un islam qui
se veut quiétiste mais qui répandrait la même idéologie que les
djihadistes. Et le peuple, victime
du terrorisme, a le sentiment que
ses représentants s’installent dans
un déni tel que, entre la montée
du péril salafiste et la conquête du
pouvoir par le FN, la voix de la
République paraît bien menacée.
RÉCUPÉRER UN VOTE
COMMUNAUTAIRE
Quant à la gauche, elle admet en
son sein des islamo-gauchistes,
chassant les républicains pour les

44

 Céline Pina, diplômée de Sciences po, a été adjointe au maire
de Jouy-le Moutier, dans le Val d’Oise.

remplacer par des communautaristes. En évitant de tracer une frontière entre islamistes et musulmans,
elle renforce l’emprise des intégristes sur les simples croyants.
A force de donner la parole à des
religieux obscurantistes, on amènerait toute une population à se définir dans son rapport à la religion.
Malgré les massacres du 13 novembre, la quasi-totalité du gouvernement n’a pas voulu désigner
l’agresseur, l’Islam radical, qui
progresse en France. Les autorités continuent de parler du « vivre ensemble », alors que les partis (à gauche comme à droite)
mettent des femmes voilées sur
les listes de candidats et recueillent l’appoint de caïds pour récupérer un vote communautaire
Pourtant, le combat est facile
contre ceux pour qui aucune distinction n’est possible entre la
sphère du public et du privé, ceux
pour qui la femme est inférieure
à l’homme (sourate IV 34).
Pour l’auteure de « Silence coupable », le voile est l’instrument
de propagande le plus visible
pour affirmer l’islamisation de la
cité, témoignant de la soumission
de la femme et de son refus de
l’intégration.
Elle désespère de voir les partis
traditionnels avoir pour seule stratégie d’être présents au deuxième
tour de l’élection en 2017, alors
que « nous sommes attaqués pour

ce que nous sommes ».
Pour Céline Pina, les musulmans
revendiquent le seul bien qu’ils
pensent incontestable : leur religion. Et les habitants des quartiers populaires se réfugient dans
un vote FN, souligne-t-elle, faisant bon marché de ce qui sépare
islam et islamisme.
Il ne saurait pourtant y avoir de
conflit entre les lois de la République et la religion, qui doit se
cantonner à la sphère privée, la laïcité organisant la sphère publique.
Rappelons l’article I de la Constitution : « La France est une République laïque, démocratique et
sociale. » Il n’y a pas lieu de séparer les musulmans des autres citoyens, la frontière passe entre ceux
qui acceptent les lois de la République et ceux qui estiment que la
religion est au-dessus de la loi.
Si on réinstalle cette frontière, il
n’y a aucun problème de stigmatisation. Pour retrouver le chemin
républicain, il faut être fiers de ce
que nous sommes : les héritiers
des Lumières, de l’idéal laïque,
car si nous ne sommes pas égaux,
nous le devenons, tandis que les
islamistes ne font peur que quand
nos élites sont à leurs pieds.
Combien, faudra-t-il encore de
morts pour que l’action des salafistes et des frères musulmans
soit réduite à son juste niveau :
des offenses à l’intelligence et
des insultes à l’humanité ? ●

Salon de l’islamisme à Pontoise
Communiqué de presse de Céline Pina, conseillère régionale PS
Ile-de-France : « Quand l’islamisme fait salon à Pontoise, la classe
politique détourne son regard. »

LICRA DDV

Les discours de haine
menacent la Toile mondiale
Ariel Kaufman fait le point sur le phénomène international de la montée des
messages racistes à travers l’Internet. Peut-on envisager une régulation
internationale sans tomber dans des intranets censurés à la mode chinoise ?
Alain David et Antoine Spire.

LA MEILLEURE ET
LA PIRE DES CHOSES
Qu’est-ce alors qu’Internet ? A
lire Kaufman, on pourrait être
tenté de répondre à la manière
du fabuliste Esope pour la langue :
« Internet est un outil, la meilleure
et la pire des choses », la meilleure
si on l’utilise bien, la pire si on
ne sait pas s’en servir, voire si
on l’utilise pour le mal.
Cette réponse de bon sens est
pourtant trop simple : la vraie
question est celle de ce qui, dans
Internet, permet le mal, les hate
speeches. Est-ce l’incompétence
des utilisateurs, leur éventuelle
disposition pour le mal ? ou tout
autre chose ?
Kaufman semble trancher, insis-

JUIN 2016

tant sur la nécessité de dresser
des taxinomies, de classer les
faits et les utilisateurs. Il fait un
bilan raisonné d’une utilisation
raciste d’Internet. Autrement dit,
on ne saurait le ranger parmi les
traditionnels contempteurs du progrès, à la manière d’un Heidegger : il ne conteste pas qu’Internet
crée davantage de lien social que
ne l’ont jamais fait, par exemple,
les religions.
La conséquence est qu’ayant identifié et classé les messages de
haine, il convient pour lutter
d’évaluer aussi des intensités de
réponses, les adaptant à la nature
du danger, mêlant habilement ce
qui ressort du droit, de l’administratif, de l’argumentation…
Inévitablement s’esquisse la question d’une régulation internationale du Web.
Est-elle envisageable même à
long terme?

responsabilité cosmique, ontologique, l’Innommable, c’est s’interroger sur la souveraineté et sa
confrontation au web : Michel
Foucault a introduit à cet égard
le mot de biopouvoir, repris et
mis en vogue par le philosophe
Giorgio Agamben. Mais cette
question de la régulation à
l’échelle mondiale est loin d’être
réglée.
Si ces questions ont un sens, alors
il faut prolonger les remarques
de Kaufman, les conduire jusqu’à
un diagnostic sur le changement
de civilisation qu’elles connotent
– et, donc, remercier encore davantage Ariel Kaufman de nous
avoir livré son travail. ●

Arien Kaufman :
« Odium Dicta »
traduit de l’espagnol
(Mexique).
L’expression
« Odium Dicta » revient
fréquemment sous
la plume de l’auteur.
Jouant sur la terminologie
latine qu’il a introduite,
il en inventorie toutes
les possibilités :
odium/dictum,
odium/dicta, odia/dictum,
odia/dicta,
selon le nombre des
messages et de nombre
des porteurs de
messages.
Le livre est traduit de
l’espagnol (Mexique) ;
l’auteur veut rendre
compte des hate
speeches (les discours
de haine). Pour cautionner
leur universalisme, il use
du latin sans peut-être
en connaître assez.

UNE SOCIÉTÉ
À IRRESPONSABILITÉ
ILLIMITÉE
C’est à ce niveau cependant qu’il
y aurait place pour des questions : est-il évident qu’on puisse
identifier Internet à une rue virtuelle ? Car la rue, si elle est bien
un espace public, reste cependant
sous la dépendance du droit. Et
le juridique peine à s’imposer là.
Internet, au contraire, ne concrétise-t-il pas l’émergence de
l’illimité sans loi (Kaufman utilise d’ailleurs lui-même le terme
« anomie »), l’illimité où « tout
peut arriver » ?
Et ne faut-il pas rattacher à cette
situation l’irruption des hate
speeches, qui sont moins le fait
de la méchanceté humaine que
l’irruption du spectre d’une société
mondiale à l’irresponsabilité illimitée ? Pressentir dans cette ir-

© Yuoak/Istock

e livre d’Ariel Kaufman,
« Odium Dicta », est précieux
au moins à deux titres : parce
qu’il prend le phénomène Internet au sérieux, l’auteur faisant
partie des courageux qui se sont
colletés avec la corvée de lire et
de penser les messages délétères
qui envahissent l’espace virtuel
(Marc Knobel, qu’il cite, en est
un autre). De plus, Kaufman fait
œuvre de passeur, de par son polyglottisme, sans doute, mais surtout parce que, transitant avec aisance de l’espagnol à l’anglais et
au français, il conduit de l’univers anglo-saxon, états-unien, au
monde sud-américain, à l’Europe
et à la France : d’un lieu à l’autre,
les problèmes (on s’en convainc
à lire) ne sont pas que linguistiques, mais de culture, voire de
civilisation.
Pour le lecteur enfermé dans
l’Hexagone, ce livre met ainsi
en évidence le fait qu’à travers
leurs différences, chacun de ces
registres est mis au défi par
Internet.

L

REPÈRES

Pour accéder au contenu du livre
http://bit.ly/1X1GSQ6
« Odium dicta » est sur le site de la Licra.

45

C U LT U R E L I V R E S

Les rouages
d’un embrigadement
REPÈRES
David Vallat :
« Terreur de jeunesse ».
Editions Calmann-Lévy,
avril 2016.

*

1. Khaled Kelkal et Boualem
Bensaïd sont des terroristes
islamiques algériens
membres du GIA (Groupe
islamique armé). Le premier
est impliqué notamment
dans l’assassinat de l’imam
Sahraoui, le 11 juillet 1995,
et dans une fusillade contre
des gendarmes à Bron, le
15 juillet 1995. Ils participent
également, le 25 juillet
1995, à la pose de la bombe
à la station Saint-MichelNotre-Dame de la ligne B
du RER parisien.

Avec « Terreur de jeunesse », David Vallat nous offre
le témoignage éclairant d’un repenti du djihadisme,
revenu des illusions mortifères de cet intégrisme
obscurantiste.
Justine Mattioli.
près une année 2015 sanglante et effroyable, David
Vallat a ressenti le besoin d’écrire,
de raconter son parcours. « Terreur de jeunesse » décrit son
cheminement.
Converti à l’islam dans les années
1990, le jeune homme va intégrer
les filières de l’islamisme radical
dans la banlieue lyonnaise. Son
adolescence se déroule dans une
période historique trouble : la fin
de la guerre entre la Russie et
l’Afghanistan (1989), l’implosion
de l’URSS (1991), les « années
de plomb » en Algérie (dès 1991),

A

et la guerre en ex-Yougoslavie
(1991-1999).
Petit délinquant qui multiplie les
larcins, il est à la recherche d’un
but. Il va épouser une cause qui
lui permet d’extérioriser colère et
révolte : il se destine à intervenir
dans les conflits armés en BosnieHerzégovine. David connaît alors
une existence de planques, de dissimulation et de mensonges.
Après des séjours en Bosnie, puis
en Afghanistan, il va être confronté
à un dilemme : l’engouement
idéologique des débuts va progressivement laisser la place au doute,

Quand le FLN marquait
des buts pour l’indépendance
A quelques semaines du championnat d’Europe de foot 2016, une BD vient rappeler
combien ce sport peut défendre des valeurs sensibles de fraternité et tolérance.
Marina Lemaire.
n maillot pour l’Algérie »,
de Javi Rey, Bertrand
Galic et Kris, raconte la constitution secrète de la première équipe
nationale de football d’Algérie
pendant la guerre d’indépendance.
Au cœur du jeu, en 1958, des
joueurs qui évoluaient en France
en première division vont tout
abandonner et disparaître mystérieusement du territoire français,
en passant par la Suisse ou l’Italie,
pour défendre un peuple en lutte.
Ils s’appellent Rachid Mekhloufi,
Abdelhamid Kermali Amar Rouai,
Ben Tifou ou Zitouni, sont natifs
de Sétif ou d’Alger. Certains d’entre eux ont assisté à des massacres.
La BD décrit la naissance de ce

«U

REPÈRES
Javi Rey, Bertrand Galic
et Kris : « Un maillot
pour l’Algérie ».

46

au questionnement et à la peur.
Côtoyant les milieux islamiques
où officient Khaled Kelkal et
Boualem Bensaïd(1), il découvre
une autre idéologie : une volonté
de destruction, une violence
aveugle et le désir de tuer. Naïf
sans doute, il n’envisageait pas
des actions sur le territoire français, et encore moins de faire des
victimes civiles.
Arrêté en 1995, il écope d’une
peine de six années de prison. Et
c’est justement en prison qu’il va
changer radicalement : il va lire
beaucoup, reprendre ses études
et en sortir différent.
Il lui a fallu vingt ans pour se sentir
capable de revenir sur ces années
de terreur. « L’islamisme s’insinue
dans les failles personnelles,
comme un cancer », écrit-il.
Désormais il parle, raconte pour
tenter d’enrayer un phénomène
qui gangrène aujourd’hui une partie de la jeunesse française. Il ne
se considère pas comme une victime, mais comme un témoin. ●

projet fou, né dans l’esprit de
Mohamed Bouzmerag, l’un des
responsables de la Fédération de
France du FLN jusqu’à la signature des accords d’Evian en 1962.
Entre-temps ? L’équipe dispute
80 matchs à travers le monde et
jusqu’en Chine, animée par un
désir de paix et d’indépendance.
« La paix, ce sont des soldats
comme vous qui allez nous la
faire gagner », leur martèle le
commissaire politique du FLN.
D’aucuns considèrent le terrain
de foot comme un champ de bataille ; l’album souligne la force
du sport, du collectif, de l’engagement et des mouvements qu’il
suscite chez un peuple.
Avec, aussi, tout l’impact international qui en découle. L’aventure
aura apporté à certains joueurs une
vraie conscience politique,
comme l’explique le joueur de
l’AS Saint-Etienne, Rachid Mekhloufi, dans un dossier instructif
sur « le football, ferment de l’Algérie indépendante », qui clôt
cette aventure jamais racontée. ●

LICRA DDV

C U LT U R E E X P O S I T I O N

La franc-maçonnerie
à livre ouvert
Pour la première fois depuis celle, de triste mémoire, commanditée par Vichy
en 1940, une exposition majeure est consacrée à la franc-maçonnerie française.
Pia Ader.

ette exposition, fruit d’une
collaboration entre la BNF et
le Musée de la franc-maçonnerie,
regroupe plus 450 pièces de documents, outils, tableaux, photos,
vaisselle, affiches…, dont des
prêts anglais et écossais. Un ensemble où tout est conçu pour
que le visiteur fasse un lent
voyage de type initiatique dans
l’histoire, la symbolique et les rituels francs-maçons.
Des origines encore mystérieuses
à la légende d’or née du foisonnement des Lumières, du libéralisme philosophique au militantisme républicain, tout y est mis
en scène par un jeu de boîtes, ou
loges de connaissances, entre lesquelles s’établissent des correspondances. A beaucoup lire et
bien regarder, on entre doucement dans un autre monde, qui
relève alors du sensible. Celui qui
a irrigué depuis trois siècles
l’imaginaire et les rêves de beaucoup de nos grands artistes et
penseurs, mais aussi celui de
certains travaux de frères plus
obscurs, qui sont de grands chefsd’œuvre artisanaux. Les extraordinaires planches de dessins du
maçon théosophe François Nico-

C

REPÈRES
Exposition
« La Franc-Maçonnerie »
BNF. Paris 13e.
Tél. : 01 53 79 59 59
Jusqu’au 24 juillet 2016.

las Noël, par exemple, un ancien
tailleur de pierre, peuvent être
feuilletées dans leur intégralité.
SECRET ET
TRANSPARENCE
Comment est née la maçonnerie
spéculative moderne ? Comment
est-on passé d’une confrérie professionnelle à une société de rencontres et d’échanges ? Comment s’est élaboré l’imaginaire
rituel et symbolique ? Que faiton dans une loge ? Comment estelle hiérarchisée ? Autant de
questions que l’exposition aborde
de front, ainsi que la question du
secret des rituels et de la divulgation.
Il faut saluer ici le travail de la
BNF François-Mitterrand, qui
apporte un soin remarquable à la
mise en espace de ses expositions. Succédant à « L’Alchimie
du Livre de Kiefer », celle-ci nous

immerge dans la représentation
symbolique et mystique d’un
temple maçonnique, avec son
lieu sacré, ses murs d’enceinte,
son ancrage terrestre et céleste,
son univers diurne et ses lumières
dorées. C’est beau, on y entre de
plain-pied, plus silencieux, plus
en dedans, tout à coup, comme
on le ferait dans un lieu de culte.
En fin d’exposition, et parallèlement aux structures emboîtées de
la représentation templiaire, un
long couloir nous reconduit vers
le monde extérieur et ses réalités.
Un monde haineux d’abord, avec
la légende noire antimaçonnique
et les persécutions qui en ont découlé durant trois siècles. Un
monde lumineux pour finir, celui
de la création pure, avec ses
flûtes enchantées, ses hommes
qui voulaient être rois ou aventuriers des grandes mers, comme
Corto Maltese. ●

« LE VRAI ET L’UNIQUE SECRET, EN RÉALITÉ, C’EST CE QUI SE PASSE
DANS L’ESPRIT ET DANS LE CŒUR DE L’INITIÉ. »
André Keller, l’actuel Grand Maître du Grand Orient

MAIRIE DES LILAS
Mr Daniel GUIRAUD
Maire et 1 Vice-Président du Conseil Départemental
1er Vice Président de Paris Métropole
er

96, rue de Paris - BP 76 - 93261 Les Lilas cedex
Tél. : 01 43 62 82 02 - Fax : 01 49 93 00 06 - E-mail : webmaster@ville-leslilas.fr

JUIN 2016

47

LICRA / Vie interne
De l’Académie
à la Licra
Le 26 avril, Alain Finkielkraut était reçu au siège
de la Licra. Alain Jakubowicz, Antoine Spire,
Mario-Pierre Stasi, Sabrina Goldman et
Roger Benguigui ont échangé avec le philosophe,
pour faire le point sur l’invariabilité
de son engagement aux côtés de la Licra.
Justine Mattioli.

algérien, Smaïn Laacher : « Dans
les familles arabes, en France,
et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la
mère. »
Il était reproché à Alain Finkielkraut de ne pas avoir promptement
et vivement condamné ces propos.
En sa qualité de président de la
Licra, Alain Jakubowicz s’était
alors saisi de sa plume pour lui
écrire une lettre.
Cette rencontre est donc une
réponse aux moultes incompréhensions entre le philosophe et
la Licra, dont certains adhérents
souhaitaient tout simplement le
départ du comité d’honneur.
L’ÉPISODE
BENSOUSSAN

© Julien de Fontenay/JDD/SIPA

Sur l’épisode Bensoussan, Alain
Finkielkraut répond sans ambages : « J’ai eu un avertissement du CSA, j’ai été convoqué
par la directrice de France Culture […] J’ai demandé un décryptage de l’émission, et je dis
bien, à un moment donné, après
l’intervention de Bensoussan,
qu’il y avait dans ces propos un
risque d’essentialisation. On a
fait un faux procès à Bensoussan,
et à moi également. Il s’est
trompé : à partir du moment où
il impliquait dans son discours
un sociologue algérien, il fallait
le citer exactement […] Mais
l’aurait-il cité exactement que ça
aurait été plus fort que la métaphore qu’il a utilisée(1). »
 Alain Finkielkraut

GENÈSE
D’UNE RENCONTRE
Ecrivain, essayiste et philosophe,
Alain Finkielkraut fait partie du
comité d’honneur de la Licra.
Connu pour son franc-parler, il
ne laisse pas indifférent : tantôt
encensé, tantôt honni.
Ses prises de position sur l’antiracisme l’avaient amené à critiquer les associations universalistes
comme le Mrap, la LDH, SOS
Racisme… et même la Licra.
Par ailleurs, le 10 octobre 2015,
les propos tenus par Georges
Bensoussan dans son émission
« Répliques » avaient suscité ires
et émois médiatiques : ce dernier
avait paraphrasé un sociologue

48

ANTIRACISME,
ANTISÉMITISME.
QUELLES ÉVOLUTIONS ?
Alain Finkielkraut fustige régulièrement les associations antiracistes pour leur immobilisme et

leur ancrage dans des combats
passéistes. « Je n’ai pas de
contentieux particulier avec la
Licra. On ne peut simplement
plus se contenter d’une vigilance
antiraciste, car l’antiracisme luimême demande une nouvelle
forme, paradoxale et douloureuse, de vigilance […] L’antisémitisme, depuis au moins la
conférence de Durban, parle la
langue de l’antiracisme », explique Alain Finkielkraut.
FRANCOPHOBIE ET
RACISME ANTI-BLANCS
La Licra, quant à elle, est
consciente de l’émergence de
nouvelles formes d’antisémitismes, notamment dans les milieux « islamo-gauchistes ».
L’écrivain insiste également sur
l’apparition d’un phénomène
qu’il nomme « francophobie »
– et que la Licra appelle « racisme anti-Blancs ». Selon lui,
les Français et les juifs sont aujourd’hui considérés comme les
ennemis et taxés de racistes.
Antoine Spire rappelle que la Licra est la seule organisation à
avoir reconnu l’existence d’un
racisme anti-Blancs. Le tissu social français se délite, en jaillissent des antagonismes profonds
et communautaires.
L’AMALGAME, LE DÉNI,
OU L’OBSESSION
Sabrina Goldman évoque une situation où, dans les débats actuels, « nous sommes soit dans le
déni, soit dans l’obsession » ;
déni de l’antisémitisme ou obsession à l’encontre des musulmans,
source de l’antisémitisme.
« Le métier de la Licra est de lutter
contre le racisme et l’antisémitisme. Ce sont vos deux obsessions.

Bibliographie
Alain Finkielkraut anime une émission hebdomadaire, le samedi
matin sur France Culture, « Répliques ».
Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles de presse.
Dernières publications :
« L’Interminable Ecriture de l’Extermination », éd. Stock, 2010
(transcription des émissions « Répliques » de France Culture),
« Et si l’amour durait », éd. Stock, 2011,
« L’Identité malheureuse », éd. Stock, octobre 2013,
« La Seule Exactitude », éd. Stock, octobre 2015.

LICRA DDV

*

1. Smaïn Laacher avait écrit :
« Cet antisémitisme est déjà
déposé dans l’espace
domestique. Il est dans
l’espace domestique et il est
quasi naturellement déposé
sur la langue, déposé dans
la langue. Une des insultes
des parents à leurs enfants
quand ils veulent les
réprimander, il suffit de les
traiter de juif. Mais ça,
toutes les familles arabes
le savent »
2. « Dupont Lajoie », film
français réalisé par Yves
Boisset, sorti en salles en
1975, dénonce les ravages
du racisme ordinaire.
3. En 2001, Durban fut le
lieu de la « conférence
mondiale contre le racisme,
la discrimination raciale, la
xénophobie et les diverses
formes d’intolérance ».
Ce fut l’occasion de neuf
jours de débats houleux,
suite à l’appel lancé par
certains pays arabes, à
condamner « l’alliance impie
entre le racisme sud-africain
et le sionisme », qualifiant ce
dernier de « raciste ».

ne nie pas l’importance du discours que ces êtres éclairés délivrent, et rappelle que la Licra leur
donne souvent la parole.
Alain Jakubowicz s’interroge
alors sur la légitimité du combat
de la Licra : peut-elle encore lutter concomitamment contre le racisme et l’antisémitisme ? Si l’antiracisme revêt le sombre habit de
l’antisémitisme, comment agir ?

« DANS LES DÉBATS ACTUELS,
NOUS SOMMES SOIT DANS LE
DÉNI, SOIT DANS L’OBSESSION. »
Sabrina Goldman

Alain Finkielkraut estime qu’il
est possible de mener ces combats (racisme et antisémitisme)
conjointement, « si on ne croit
pas à une solidarité native entre
toutes les victimes de l’exclusion,
si on ne donne pas à l’ennemi le
visage réconfortant de “Dupont
Lajoie(2)”, et si on prend acte de
tous les bouleversements du nouveau siècle. »
Avec une touche d’humour, il
propose la création d’un nouveau
sigle : la Licraf, pour Ligue internationale contre le racisme,

l’antisémitisme et la francophobie. (« Le racisme anticéfran
existe, et il faut s’y opposer !»)
LES PERSPECTIVES
Comment travailler ensemble ?
Alain Finkielkraut est-il susceptible de s’investir dans les combats de la Licra ? L’écrivain souhaite au préalable clarifier un
point : il reproche aux associations antiracistes de brandir systématiquement la menace de la
plainte et du procès.
La Licra s’inscrit-elle dans cette
judiciarisation incontrôlée ? La
réponse est unanime : la Licra
s’inscrit dans une démarche
d’éducation, de responsabilisation, plus que dans une démarche
de sanction. C’est là le cœur de
son activité militante. Néanmoins, la Licra reste juge de pouvoir se porter partie civile si nécessaire.
A la question : « Seriez-vous
d’accord pour participer à des
débats organisés par la Licra, et
notamment lors de nos universités d’automne au Havre ? »,
Alain Finkielkraut répond :
« Oui, bien sûr, pour ajouter,
goguenard : Mon dossier (contre
la) Licra est quand même assez
léger ! » ●

© Justine Mattioli

La question est de savoir où se
trouve l’antisémitisme aujourd’hui,
et où il est dangereux… Je pense
que l’antisémitisme le plus dangereux, le plus structuré, le plus répandu, c’est l’antisémitisme arabomusulman. Et dans cet univers-là,
l’antisémitisme est la règle, le
philosémitisme l’exception », explique Alain Finkielkraut.
La position de la Licra est proche
de celle du philosophe, même s’il
est important de se garder de tout
amalgame discriminant à l’égard
des musulmans.
Alain Finkielkraut n’est pas
l’homme suffisant, caractériel,
voire « réac », que certains médias
décrivent. Il est fondamentalement antiraciste, et il s’interroge,
cherche à comprendre les évolutions contemporaines de l’antisémitisme : « Pour avoir la bonne
attitude, il faut demander conseil
aux intellectuels critiques venus
d’islam. Vous avez Boualem Sansal, Kamel Daoud… J’ai envie de
leur demander ce qu’il faut dire,
jusqu’où peut-on aller pour que
la critique soit juste et féconde… »
Pour le président de la Licra, ces
personnalités, à l’instar de
l’imam Chalgoumi, sont perçues
comme des cautions – et, de ce
fait, discréditées auprès de certains musulmans. Néanmoins, il

 De gauche à droite : Antoine Spire, Stéphane Nivet, Roger Benguigui, Alain Jakubowicz et Alain Finkielkraut.

JUIN 2016

49

© Johan Desma

VIE DES SECTIONS

LES JUSTES, SAISON 3,
AU CAMP DES MILLES
Après les Journées
des Justes à Dieulefit,
puis à Bourg-de-Péage,
les Journées des 27,
28 et 29 mai ont
commémoré l’accueil,
le sauvetage et la
résistance des trois
lieux emblématiques
que furent Moissac,
Le Chambon-sur-Lignon
et Dieulefit.
Mano Siri.
 Journée des Justes
à Bourg-de-Péage,
en novembre 2015.

REPÈRES
Juste parmi les Nations
est une expression tirée du
Talmud et de la Tradition
juive : elle distingue ceux
et celles qui, bien que nonjuifs, sont considérés comme
« craignant Dieu », se
comportent avec justice, et
font preuve de bienveillance
à l’égard des juifs ;
elle désigne les « généreux
des nations du monde ».

50

ace au sentiment d’impuissance qui nous est si
souvent renvoyé comme une justification au laisser faire, ou au « ne rien faire », l’idée de ce travail
mémoriel est de « comprendre » ce que furent ces
femmes et ces hommes qui protégèrent de la barbarie nazie tous ceux et celles, victimes et cibles
désignées, qui la fuyaient.
Il y a presque deux ans, jour pour jour, la Licra et
l’OSE coproduisaient les premières Journées des
Justes à Dieulefit, un petit bourg de la Drôme qui
se distingua, pendant la terrible période de l’Occupation, par son extraordinaire résistance civile, l’accueil réservé par ses habitants aux juifs, aux enfants,
aux réfractaires du STO, aux réfugiés et aux militants antinazis. Tous ceux qui fuyaient la traque coorganisée par la police française et l’occupant nazi
étaient sûrs d’être accueillis, même transitoirement,
à Dieulefit. Cela sauva la vie de centaines de personnes qui y passèrent ou s’y installèrent, certains
pour quelques mois, d’autres pour toute la durée de
la guerre. Dieulefit fut ce havre de paix et de silence
qui permit à tous ces hommes, femmes et enfants
de se poser, de rebondir, de survivre, mais aussi de
« vivre » après la guerre, malgré la perte des parents
qui ne revinrent jamais des camps d’extermination.
Dieulefit, avec Moissac et Le Chambon-sur-Lignon,
assura non seulement la survie immédiate de ceux
et celles qui eurent la chance d’y passer, mais leur
transmit aussi une capacité de résilience qui leur
permit de vivre après la catastrophe.

F

UNE DÉCISION DE LA KNESSET
Ces actions de sauvetage exemplaire furent dues à
ceux que, depuis, on a appelés les « Justes parmi

les Nations » : une décision prise par la Knesset,
en 1953, d’honorer les hommes et les femmes « qui
mirent leur vie en danger pour sauver des juifs ».
Cette distinction est décernée au nom de l’Etat
d’Israël par le Mémorial du Yad Vashem qui fut
créé simultanément pour identifier et répertorier les
victimes de la Shoah.
Il s’agit donc bien de mettre à l’honneur une autre
forme de mémoire exemplaire, ayant pour but non
seulement de saluer ceux et celles qui, malgré les
risques encourus, aidèrent des juifs au moment où
ils en avaient le plus besoin, mais aussi de montrer
qu’une action était possible. Car cette notion de
justice renvoie toujours à l’action et au courage individuels, qui peuvent aller jusqu’à désobéir à la
loi en vigueur si elle est contraire au maintien de la
vie et de la dignité humaine.
C’est d’ailleurs ce que signifie cette expression de
« Juste parmi les Nations » : pas de justice sans générosité, sans cette crainte, plus haute que celle de
la loi et de ses représentants, pour le devenir de
notre humanité.
C’est précisément ce que nous avons voulu montrer
au cours de ces deux premières éditions des Journées
des Justes qui eurent lieu à Dieulefit, puis à Bourgde-Péage, dans le pays romanais. Lors de la première édition, nous avions d’abord voulu souligner
la différence essentielle qui, à nos yeux, existe entre
les « Justes » et les « Saints », raison pour laquelle
nous avions intitulé ces premières journées : « Si
être juste, ce n’est pas être un saint… Qu’est-ce
qu’être juste ? Qu’est-ce qu’être un Juste ? ».
Trois tables rondes – historique, philosophique et
spirituelle – avaient eu pour objectif de préciser

LICRA DDV

cette définition et cette distinction, souvent confusante en ce qu’elle induit de perfection absolue, qui
fait du « Saint » un modèle presque intouchable,
mais surtout quasi inimitable.
UNE CONSPIRATION SOLIDAIRE
Or, les Justes étaient des femmes et des hommes
« ordinaires », qui eurent certes un comportement
« extraordinaire » à nos yeux, mais qui avaient le
sentiment de ne faire que leur devoir, rien de plus.
Revenant sur cette idée, et sur ce que nous avions
reconnu être les conditions particulières à Dieulefit,
où eut lieu cette « conspiration solidaire » de tous
les habitants qui surent taire ce que faisaient leurs
voisins à une époque où la délation était un sport
national héroïsé, nous avons donc mis la deuxième
édition de nos Journées sous le signe de l’éducation,
en lui donnant pour titre : « Etre juste, cela s’apprend-il ? »
L’ÉDUCATION À LA JUSTICE
Nous ne pouvions alors savoir, au moment où nous
les préparions, combien cette inscription liminaire
aurait d’écho tragique dans l’actualité des attentats
du 13 novembre.
Mais cette question de l’éducation à la justice n’en
fut que plus centrale : qu’est-ce qu’une société, en
effet, qui ne sait comment semer et faire grandir
des graines de justice dans la tête et le cœur de ses
enfants ? Que peut-elle valoir, et que peut-elle
espérer ?
PASSAGE À L’ACTE
ET RESPONSABILITÉ
C’est pourquoi nous réitérons cette opération une
troisième fois, sur le site emblématique du mémorial
du camp des Milles, qui rappelle à la fois les processus historiques qui conduisent aux exterminations génocidaires, les conditions effroyables des
internements qui précèdent toujours les déportations
et les assassinats de masse, mais aussi, et c’est ce
qui fait de ce lieu un outil pédagogique remarquable,
la multitude des « actes » qui contribuèrent à enrayer
la machine et à sauver de très nombreuses vies.
Ces actes soulignent aussi combien le processus,
que l’on décrit trop souvent comme inexorable, est
résistible.
Ce qui nous intéresse, pour ces prochaines Journées
que nous copiloterons avec l’OSE et le Camp des
Milles, c’est de comprendre et d’explorer deux notions qui nous paraissent essentielles : celle du passage à l’acte, celui-ci étant toujours suspendu,
jusqu’à la décision et la mise en œuvre individuelle
elle-même, à quelque chose qui n’est sans doute
pas déterminable à l’avance ; et celle de responsabilité, individuelle, collective, notion sans laquelle
on ne peut sans doute pas bien comprendre ce qui
est en jeu dans le passage à l’acte qui détermine
l’action des « Justes parmi les Nations ».
Nos prochaines Journées auront donc lieu au camp
des Milles, les 4 et 5 novembre 2016. Elles seront

JUIN 2016

Le Dernier des Injustes
est l’un des derniers films
de Claude Lanzmann :
dans la suite de « Shoah »,
28 ans après sa sortie,
Claude Lanzmann interroge,
dans « le dernier des
Injustes », la figure
controversée du rabbin
Benjamin Murmelstein, qu’il
fait témoigner pour son rôle
ambivalent dans le camp
de Theresienstadt.
L’homme dans le plafond,
la pièce de Timothy Daly
a ceci de particulier qu’elle
interroge la notion de
passage à l’acte et la
frontière qui existe entre
les actes des justes et les
actes des injustes : véritable
mise en abîme de cette
question du Juste et de
l’Injuste qui ne manquera
pas de permettre au débat
et à la réflexion de s’ouvrir.

organisées autour de plusieurs événements : visite
du Mémorial dans ses trois volets – historique, mémoriel et des « actes » ; tables rondes et débats qui
nous aideront à penser et à comprendre ces notions ;
projection du film de Claude Lanzmann, « Le Dernier
des Injustes », et représentation de « L’Homme dans
le plafond », la pièce de Timothy Daly mise en scène
par la Compagnie théâtrale d’Isabelle Starkier.
UN ENJEU PÉDAGOGIQUE
L’un des enjeux de cette troisième édition de nos
Journées est avant tout pédagogique : il est bien
sûr est tentant de ne faire autour des Justes que de
la recherche savante, à laquelle ne s’intéressera
qu’un public lui-même averti. Ce n’était déjà pas
ce que nous cherchions lors de nos précédentes
Journées ; et cela ne le sera pas encore les 4 et 5
novembre prochain, où nous vous attendons nombreux, où nous comptons sur la participation active
des sections et de leurs réseaux locaux.
Car ce sont avant tout des Journées d’une formation
à laquelle nous associerons les professeurs, les
classes, les académies : l’enjeu, en cette période
troublée, est considérable. Sans les Justes, il n’y
aurait sans doute pas eu de résilience individuelle,
et encore moins de résilience politique et sociale.
Comment vivre encore, en effet, dans une société
d’où les justes seraient absents ? ●

Hommage à une "Juste", Marguerite Soubeyran
Le Pôle universitaire Latourg-Maubourg
de Valence fêtait, le 6 avril dernier, son
20e anniversaire.
Les étudiants, à l’initiative de Valérie
Molero, codirectrice de l’université
Stendhal, dévoilèrent à cette occasion le
nouveau nom attribué à l’Institut. Leur
choix s’est donc porté vers une
Drômoise, femme d’exception,
humaniste et engagée : Marguerite
Soubeyran. Valence devient la première
ville française à lui rendre hommage.
Chaleureuse, pacifiste, généreuse…
Les adjectifs vertueux ne manquent pas
pour qualifier celle qui est née en 1894,
à Dieulefit.
Elle fonde à partir de 1917 la pension de
Beauvallon, qui accueille les blessés de
la Grande Guerre et développe en 1929
le projet de toute une vie : l’école de
Beauvallon. Marguerite Soubeyran se
met au service des enfants « jugés
difficiles », avec un amour inébranlable.
Pendant la Seconde Guerre mondiale,
elle réussit, avec l’aide de Jeanne
Barnier, secrétaire de la mairie de
Dieulefit, à cacher les réfugiés,
s’occuper des enfants, secourir,

ravitailler et aider les maquis voisins.
La résistante sera décorée en 1969
au titre de « Juste parmi les Nations »,
et continuera de s’occuper de son école
jusqu’à sa mort, en 1980.
« Avoir donné son nom au Pôle
universitaire de Valence, c’est honorer
sa personne, son œuvre, et sa
mémoire », écrit Bernard Delpal,
historien et directeur de recherche
honoraire au CNRS.
Les étudiants valentinois et la direction
du pôle, à travers les manifestations
culturelles du 6 avril, portent haut les
valeurs incarnées par celle que l’on
surnommait « Mamie ».
Pour Christine Priotto, maire de
Dieulefit, cet esprit de partage
et de solidarité doit être un atout pour
les générations futures.
Après les Journées des Justes
organisées par la Licra Drôme, et avant
celle qui va avoir lieu au camp mémorial
des Milles, cette reconnaissance honore
l’université française, la Drôme,
et le village de Dieulefit.
Johan Desma.

51

VIE DES SECTIONS
LES INVITÉS

A deux pas du Panthéon, la mairie du 5e arrondissement accueillait, le 22 mai,
le 9e Salon du livre de l’antiracisme et de la diversité.
Justine Mattioli.

ne scénographie impeccable, des allées combles… Le Salon du livre de la Licra a été, une
fois encore, un moment d’échanges, de partage...
autour de la littérature. Annette Wievorka, Alexandre Adler, François Rachline, Alexandra LaignielLavastine, Brigitte Stora et beaucoup d’autres
avaient fait le déplacement pour dédicacer leurs ouvrages. En outre, deux prix ont été remis par la
Licra à cette occasion : Jean-Pierre Allali a décerné
le prix de la Licra à François Rachline pour son
livre « LR, les Silences d’un résistant » ; et Antoine
Spire a remis un prix spécial du jury, posthume, à
l’auteur hongrois Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002.

U

« PENSER L’AVENIR »
Pour clôturer la journée, un débat animé par Antoine
Spire a rassemblé François Rachline, Alexandre
Adler, Brigitte Stora et Jacques Attali autour du
thème « Le monde de demain au regard des combats
contre le racisme et l’antisémitisme ». La discussion
s’est construite en deux parties : d’une part, les interventions de Jacques Attali et Alexandre Adler,
plus générales, historiques ; et, d’autre part, les témoignages plus intimes de Brigitte Stora et de François Rachline. Boualem Sansal nous a fait l’immense plaisir de rejoindre la discussion pour
évoquer son expérience.
Pour comprendre notre avenir et avoir prise sur le
futur, il faut d’abord s’être penché sur le passé.
La lutte contre le racisme et l’antisémitisme a un
caractère sisyphien : l’histoire nous démontre que

© Michel Sidhom

Brigitte Stora,
journaliste, est l’auteur
de « Que sont mes amis
devenus… Les juifs, Charlie,
puis tous les nôtres ».
2016 Ed. Le Bord de l’Eau.
Alexandre Adler,
historien, journaliste expert
en relations internationales,
est l’auteur de :
« Sociétés secrètes »
(éd. Fayard, 2014),
« Le Califat du sang »
(éd. Grasset, 2014),
« Daech, l’équation cachée »
(éd. Archipel, 2016).
Jacques Attali,
économiste, écrivain,
haut fonctionnaire français,
est l’auteur de :
« Une brève histoire
de l’avenir, » nouvelle édition
revue et corrigée
(éd. Fayard, 2015),
« Peut-on prévoir l’avenir ? »
(éd. Fayard, 2015),
« 100 jours pour que la
France réussisse : tout peut
changer en 2017 ! »
(éd. Fayard, 2016).
François Rachline,
écrivain et essayiste,
est l’auteur de :
« Au commencement
était le futur »
(éd. Hermann, 2015) ;
« LR, les Silences
d’un résistant »
(éd. Albin Michel, 2015).

La littérature contre le racisme
et l’antisémitisme

 Alexandre Adler, Jacques Attali, Antoine Spire, Brigitte Stora, François Rachline
et David-Olivier Kaminski.

52

le racisme et l’antisémitisme ne sont pas nouveaux,
qu’ils se tapissent dans l’ombre et opèrent des mutations, réapparaissant sous d’autres formes.
Antoine Spire, qui s’appuie sur les ouvrages de
Jacques Attali, suggère que nous vivons « dans une
instantanéité qui ne nous permet pas de penser à
l’avenir ». « Je pense que la principale cause du
racisme et de l’antisémitisme, c’est l’ingratitude
[…] On ne cherche pas les causes, mais les responsables, les boucs émissaires. Et en général, justement, le responsable, c’est celui à qui on doit
quelque chose », explique Jacques Attali. Selon lui,
la Licra a « un rôle très important » de veille et
d’alerte : elle est garante de l’histoire collective.
Le présent est incertain, l’avenir l’est tout autant.
Face au pessimisme ambiant, Alexandre Adler mentionne que « le point fondamental, c’est le basculement dans le bon sens du monde musulman. L’immense différence entre l’opération de Ben Laden,
le 11 septembre, et ce que nous vivons aujourd’hui,
c’est que, pour la première fois, la plupart des musulmans sont hostiles aux crimes islamistes ». Si les
musulmans de France restent en retrait, conclut-il,
« la responsabilité de leurs dirigeants communautaires est indéniable ; mais c’est aussi notre responsabilité, nous devons les aider à sortir de leur
prostration ».
TÉMOIGNER, C’EST TRANSMETTRE
Pour Brigitte Stora, « nous sommes dans un monde
en panne de transmission ». Ancienne militante à
la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), elle
raconte dans son livre, à travers des bribes de vie,
d’expériences, le glissement d’une certaine gauche
vers l’antisionisme et l’antisémitisme. « J’ai voulu
partir de l’intime, parce que l’intime est universel. »
François Rachline acquiesce, lui qui a rédigé un
ouvrage sur son père, résistant méconnu, Lazare
Rachline. Selon lui, « ce qui est attaqué aujourd’hui,
c’est le droit de vivre. Il s’agit de vivre ensemble et
de faire ensemble. Et faire ensemble, c’est la réintroduction d’un avenir. » L’avenir est une notion
évanescente dans notre société. L’un des remèdes
serait de choisir l’altérité, faire des projets, dialoguer… « Si nous nions ce “faire ensemble”, c’est
l’absence de futur, c’est avoir un mur devant soi »,
conclut François Rachline.
Si la littérature semble souffrir d’une certaine désaffection chez les plus jeunes, elle reste un formidable vecteur d’idées, un instrument de diffusion.
Elle a le pouvoir de rassembler et de convaincre. ●

LICRA DDV

De la LICRA à la LICRA
en passant par la LICA
Retour historique sur un « R » qui a tout d’un air d’atmosphère...
François Rachline.

 Extrait du
« Droit de Vivre »
du 28 novembre
1936.

*

1. Emmanuel Debono :
« Aux origines de
l’antiracisme. La Ligue
internationale contre
l’antisémitisme (LICA),
1927-1940 ». Préface
de Serge Berstein. Paris,
2012, CNRS Editions, 502 p.

uand Bernard Lecache crée la Ligue contre les
pogromes, en 1927, à l’issue de l’acquittement de
Samuel Schwartzbard, ceux qui l’entourent seront également à ses côtés quand cette organisation se transforme, l’année suivante, en Ligue internationale contre
l’antisémitisme. Le sigle LICA date donc de 1928.
Mais, dès son origine, la ligue se veut aussi un combat contre le racisme, dont l’antisémitisme apparaît
comme l’une des formes. Dans les discussions entre
ligueurs, dans les soirées de l’Ecole du propagandiste, dans le premier document sur sa doctrine, il
est toujours question de la Ligue contre le racisme
et l’antisémitisme. Cependant, alors que cette dénomination figure souvent sur les lettres officielles,
le sigle ne change pas, « pour des raisons de commodité », note Emmanuel Debono(1) dans son ouvrage sur l’organisation.

Q

Pourtant, dès 1934, la nécessité d’ajouter le « R »
de racisme à l’acronyme est perçue par le comité
central, conscient depuis 1930 de la montée du racisme, bien sûr sous l’impulsion d’Hitler. En 1935,
de nombreuses voix s’élèvent pour que la LICA devienne la LICRA. En novembre 1936, c’est chose
faite (cf. l’extrait du « DDV » de l’époque). Mais
le sigle n’est pas modifié.
Au soir du IXe Congrès, lors de la séance de clôture
du 27 novembre 1938, Lazare Rachline, vice-président, déclare : « Je demande que le titre de la LICA
devienne Ligue internationale contre le racisme.
Nous pensons que nous sommes mûrs maintenant
pour accepter que le racisme contient en lui tout
l’antisémitisme et toutes les formes de l’antisémitisme contre lesquelles nous voulons lutter. » La plupart des délégués estiment que cela ne peut pas se
discuter en fin de Congrès. La LICA aurait pu devenir la LICRA…, avec « RA » pour « racisme ».
Finalement, le « R » ne s’incorpore au sigle qu’en
1979 seulement. Avec ce RA qui peut revêtir un
double sens. Aujourd’hui le « R » et le « A » vont
de pair. Nous savons que l’antisémitisme n’est pas
un racisme ordinaire. Annonciateur de tous les racismes, il remonte loin dans l’histoire de l’humanité.
En France, il s’est manifesté sous la forme de l’antijudaïsme religieux, avant de devenir un racisme prétendument biologique, à la fin du XIXe siècle. L’antisionisme en est une des figures contemporaines.
La LICRA marche donc sur ses deux jambes : la
lutte contre tous les racismes et le combat contre
toutes les formes d’antisémitisme. ●

JUIN 2016

53

COURRIER

DANIEL RACHLINE
Daniel Rachline est le fils de Lazare
Rachline, cofondateur de la Ligue
internationale contre l’antisémitisme. Engagé notamment contre
le racisme et l’antisémitisme au
sein de Mémoire 2000, ainsi que
pour la paix au Moyen-Orient
auprès du Comité français du
Centre international pour la paix au
Moyen-Orient, puis de La Paix
Maintenant, dont il était l’un des
fondateurs.
Daniel Rachline était une
personnalité hors du commun,
un militant hors norme, aux
convictions intactes.
Rien ne pouvait perturber les
combats de cet humaniste pur et
dur. J’ai eu la chance de débattre
avec lui, de rire avec lui. Il nous
manquera, il me manquera, mais
restera toujours dans nos cœurs
et nos esprits. Daniel était une
voie et avait une voix au service
des causes qu’il défendait.
Il aimait aussi l’art, la littérature
et le cinéma. Le 21 avril, il
rendait un dernier hommage à
une de ses grandes amies, Ronit
Elkabetz, actrice engagée,
militante des droits des femmes,
disparue trop vite. Nos pensées
vont à son épouse Vibeke, à ses
filles et à son frère François.
Martine Benayoun,.
vice-présidente.
LOUIS PÉREZ
La Licra section PérigueuxDordogne a la douleur de vous
faire part du décés de M. Louis
Pérez après une très longue
maladie. Il était le mari de notre
très chère Viviane, fidèle trésorière.
Betty Wieder.
CHARLOTTE DAWIDOWICZ
Elle s’appelait Charlotte
Dawidowicz, née Schwerbrod. Elle
est décédée le 12 février 2016, à
Netanya en Israël. Epouse de
Jacob (dit Jean) Dawidowicz, héros
de la Résistance, militant à la Licra
avant la guerre dans le Pas-deCalais, mère de Paulette Touzard,
membre de la fédération de Paris,
Claude (dit Yigal) Dawidowicz,
Lilane Markiewicz et Patrick
Dawidowicz. Le « DDV » s’associe
à la peine de Paulette Touzard et
de ses trois frères et sœurs.

54

Pose d’une plaque
à Genève

sur une école qui, pendant la Seconde Guerre
mondiale, a été un lieu d’internement. Je remercie
chaleureusement les autorités de la Ville de Genève
d’avoir répondu positivement à ma demande.
1) L’école des Cropettes (la « Petite Ecole ») a été
un camp dirigé de manière sévère. Plus de cinquante
personnes y ayant séjourné ont été refoulées de Suisse
et assassinées dans les camps. Les Cropettes ont
fonctionné comme camp de triage dès mars 1943.
2) C’est à l’école des Cropettes, dans la nuit du
25 septembre 1943, qu’une jeune fille de 15 ans,
Rosette Wolczak, a subi des gestes graves et déplacés de la part de quatre soldats suisses chargés
de garder les réfugiés. Elle fut ensuite accusée
d’incitation à la débauche, refoulée en France
occupée, arrêtée par les Allemands, déportée et
assassinée à Auschwitz quelques semaines après
avoir demandé protection à la Suisse. Rosette était
la sœur d’un de mes amis israéliens. Mettre une
plaque à l’école des Cropettes, même si le nom
de Rosette n’est pas mentionné, c’est aussi rendre
hommage à cette adolescente.

n tant qu’ancienne présidente de la Licra-Genève, je fus à l’initiative de la pose d’une plaque
commémorative, le 27 janvier 2016, au parc des
Cropettes, à Genève. Cette plaque rappelle que des
écoles, à Genève, ont été utilisées comme camps
de triage pour les réfugiés pendant la Seconde
Guerre mondiale. Les réfugiés juifs représentaient
un peu moins de 50 % des réfugiés à Genève, les
autres étaient des réfractaires au STO en Allemagne, des trafiquants, des soldats déserteurs
(italiens, notamment, après la reddition de l’Italie),
des passeurs, etc. Si certaines personnes ont trouvé
refuge en Suisse, d’autres en ont été refoulées, puis
déportées et assassinées dans les camps de la mort.
Les autorités suisses n’ont pas l’habitude de poser
des plaques à l’endroit où des faits se sont déroulés. Cette manifestation est l’aboutissement d’un
long parcours afin que, pour la première fois en
Suisse, une plaque commémorative soit apposée

E

Claire Luchetta-Rentchnik,.
initiatrice du projet.

tants représentent une minorité : un million
d’individus environ –, de nombreux postes
pastoraux sont desservis par des femmes !
Il est vrai aussi que, très souvent, christianisme et catholicisme sont synonymes dans
l’esprit de nos contemporains. Et que les autres chrétiens anglicans, évangéliques, orthodoxes, sont quelque peu oubliés !

Un « mot » de trop… Et un oubli
Pasteur d’une église de la fédération protestante de France, adhérent à la Licra et lecteur
du « DDV », je tiens à vous faire part de mon
mécontentement à la lecture de votre « Mot »
intitulé « La responsabilité des religions ».
1. Du danger de la généralisation, de la globalisation. Vous n’êtes pas sans savoir que, dans
chacune des religions que vous pointez du
doigt, se trouvent des femmes et des hommes
responsables, jeunes et moins jeunes, qui vivent leur foi et leurs propres convictions dans
le respect sincère et profond d’autres croyants
qui ne partagent pas la même foi et les mêmes
convictions. Ne l’oublions pas !
A Aix-en-Provence, par exemple, est née l’association Croyants en pays d’Aix, qui invite
juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes... à
se retrouver pour dialoguer, échanger pour
un meilleur « vivre ensemble ». Et que dire
de l’Amitié judéo-chrétienne de France, ou
du bus du rabbin Serfaty... J’ai le sentiment
que l’on confond « laïcité », c’est-à-dire droit
de vivre reconnu aux religions, et « laïcisme »,
c’est-à-dire déni de ce droit, et même agressivité envers elles.
2. D’une méconnaissance certaine. Dans votre « Mot », colonne de droite en haut, vous
écrivez : « et les femmes ne peuvent devenir
ni prêtre, ni rabbin... sauf quelques rares exceptions (judaïsme libéral) »
Vous faites preuve là d’une méconnaissance
de la réalité du protestantisme français. Car
dans notre pays – il est vrai que les protes-

Francis Flick (Gardanne).


Depuis treize ans,
Maria Sjoedin crée des
vêtements pour les
femmes pasteurs en
Suède. Elle compte
désormais 4 000 clients
venant du monde entier.

© Casual Priest

ILS NOUS
ONT QUITTÉS

Dont acte ! Vous avez raison quant à la présence des femmes pasteurs dans des religions
chrétiennes minoritaires chez nous.
Pour autant, les femmes sont-elles vraiment
les égales des hommes dans ces religions ?
Vous me permettrez d’en douter pour ce qui
est des orthodoxes. Quant aux protestants
ou aux anglicans, le statut de pasteur est-il
suffisant pour que les femmes de ces religions
échappent à des siècles de domination
masculine ?
Antoine Spire.

LICRA DDV

Hommage à
Aimée Lallement
oici encore un beau numéro
du « DDV », et il est réjouissant de le voir consacré aux
« voix de femmes contre les extrémismes ». Evidemment, un tel
journal ne peut être exhaustif.
Je ne peux cependant que regretter l’absence d’Aimée Lallement,
dont voici une brève biographie.
Juste des nations, elle a aussi été
une grande sportive, qui a créé
les premiers jeux Olympiques féminins, à côté des Jeux officiels,
suite au refus qu’Alice Milita
avait déjà subi. J’ai réussi, il y a
quelques années, à faire donner
son nom à une rue de Reims.

V

Lettre
d’une
lycéenne
i-joint, le courrier d’une élève
de seconde du lycée professionnel de Sézanne, dans le Sud-Ouest
marnais, dans un secteur rural très
désertifié, avec beaucoup de chômage, où le FN fait un score plus
que confortable.
Je suis intervenue devant 40 élèves
de ce lycée, le 18 mars dernier,
dans le cadre d'un forum citoyen
organisé en plusieurs séquences.
Les élèves avaient été bien préparés
en amont et ont posé beaucoup de
questions.
Petite remarque à propos du courrier : je n'ai pas dit avec certitude
que je pensais qu'un jour il n'y aurait
plus de racisme; j'ai plutôt exprimé
qu'il fallait avoir l'espoir de l'éradiquer pour mener ce combat et être
optimiste... Mais c'est une perception de l'élève, après deux heures
d'échanges sur le sujet, il est bien
qu'elle ait retenu le côté positif.

C

Nelly Beaufort.

JUIN 2016

Dans les congrès socialistes
d’avant-guerre, elle appartient au
groupe des femmes parmi lesquelles Léon Blum choisira trois
pointures pour devenir ministres :
Betty Brunschwig, Irène Joliot
Curie et Suzanne Lacorre.
Le 9 octobre 1942, Isaac Przedborz est arrêté parce que juif, tandis que Jacques, « résolu à ne pas
me laisser prendre vivant », réussit à s’enfuir par les toits. Isaac,
52 ans, sera déporté sans retour
de Drancy vers Auschwitz par le
convoi n° 40 du 11 novembre
1942. Yankel se réfugie alors
chez Aimée Lallement.

Comme Aimée est alors directrice d’un foyer de jeunes filles,
l’idée lui vient de laisser pousser
les cheveux de Jankel et de le
faire passer pour une nièce à elle,
de façon à déjouer les soupçons.
L’adolescent (sous le nom de
« Jacqueline ») est caché dans sa
maison, à Reims, d’octobre 1942
à la Libération.
Après la guerre, aucun des 18 déportés de la famille ne revient.
Aimée fait franciser son nom (décret du 18 février 1950) et Jankel
Przedborz devient Jacques Presbor. Par jugement du 19 octobre
1956, elle l’adopte afin qu’il devienne son héritier. Il devient médecin aux Houillères de Lorraine,
à Falck.
Aimée obtient la médaille des
Justes en 1980 et va planter un ar-

Le 22 mars 2016
A l’attention de Nelly Beaufort,
Licra de Châlons-en-Champagne
Madame la présidente,
Je vous écris cette lettre pour vous
remercier d’être venue au lycée de
la Fontaine du Vé, à Sézanne, dans
le cadre du café citoyen, pour nous
expliquer pourquoi la Licra a été
créée et quelles sont les actions.
J’ai beaucoup apprécié ce que vous
nous avez expliqué. J’ai aussi aimé
les films que vous nous avez montrés contre le racisme et l’antisémitisme. J’ai apprécié l’optimisme
que vous aviez lorsque vous avez
dit que vous pensez qu’un jour lointain, il n’y aura plus de racisme.
Votre bonne humeur et votre joie
de vivre m’ont beaucoup touchée.
J’ai compris que le racisme n’était
pas une bonne chose, car les êtres
humains sont tous égaux. J’ai aussi
appris que l’on ne doit pas accepter
le racisme et l’antisémitisme.
Je vous remercie du fond du cœur
pour nous avoir appris autant de
choses.
Merci, et mes sincères salutations.
Pelage Sunshine.
Lycée de la Fontaine du Vé.
Sézanne (Marne).

bre au mémorial de Yad Vachem.
Sur place, à Reims, elle est en
outre la présidente de la Ligue
des droits de l’homme, du comité
départemental d’Action laïque et
des Aides ménagères rémoises à
l’origine de l’Association familiale laïque (AFL), qu’elle anime
jusqu’à sa mort, le 11 septembre
1988, à 90 ans.
Elle reste, pour tous ceux qui
l’ont connue, une féministe et
une socialiste militante, particulièrement active dans le milieu
associatif et dans les cercles philosophiques. Mais on peut résumer sa biographie en disant tout
simplement qu’elle était un véritable « personnage », dès sa jeunesse.
Claude Secroun.

« QUENELLE » : DIEUDONNÉ PERD
UN NOUVEAU PROCÈS CONTRE
LE PRÉSIDENT DE LA LICRA
Dieudonné a de nouveau perdu un procès en diffamation
relatif à la « quenelle » (cf notre précédent numéro du
« DDV »), cette fois contre le président de la Licra,
Alain Jakubowicz, qui avait qualifié ce geste de
« salut nazi inversé signifiant la sodomisation des victimes
de la Shoah ».
Le président de la Ligue internationale contre le racisme
et l’antisémitisme (Licra) réagissait alors, en décembre 2013,
à la publication de photos de militaires français faisant ce
geste.
Les juges de la chambre de la presse ont estimé que les
propos litigieux « ne visent nullement directement »
Dieudonné, et qu’ils traduisent « une simple opinion
personnelle », et non un fait précis pouvant faire l’objet
d’un débat contradictoire. Ainsi, les propos litigieux ne sont
pas diffamatoires, a tranché le tribunal.
Dans un autre jugement, M. Jakubowicz a également été
relaxé, cette fois au titre de la bonne foi. Les propos de
M. Jakubowicz, tenus dans une émission sur France 2,
imputaient à Dieudonné, résume le tribunal, d’avoir
« créé et popularisé un geste à finalité antisémite à la fois
avérée et revendiquée » par le polémiste.
Quant au geste de la quenelle, il a pu, « dans certaines
circonstances précises », « être interprété sans ambiguïté
comme ayant une portée antisémite et être, parfois,
poursuivi et condamné comme tel », soulignent les juges,
mais la portée de ce geste et la volonté de son auteur
ne peuvent être généralisées.
France Télévisions avait demandé la condamnation
de Dieudonné M’Bala M’Bala pour procédure abusive,
mais le tribunal l’a rejetée.
Abel Sorkine.

55