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L'aveu

Pablo
Neruda
SOMMAIRE

J LE LIVRE Julien Gracq La Presqu'île par André Dalmas


DE LA OUINZAINE
4 ROMANS FRANÇAIS Jacques Borel Le retour par Anne Fabre-Luce
t André Puig L'inachevé par Bernard Pingaud
7 POESIE Pablo Neruda 20 poèmes cr amour par Jean W,gner
et une chanson désespérée
Résidence sur la terre
Mémorial
Splendeur et mort de par Simone Benmussa
Joaquim Murieta
9 Pierre Oster Les Dieux par Jean Vagne
10 ROMANS Victor Hatar Anibel par G.-E. Clancier
ETRANGERS
11 Norman Mailer Les Armées de la nuit par J ean Wagner
12 Catherine Backès Lévi-Strauss ou la
philosophie du non-savoir
14 Léo Spitzer Etudes de stvle par Jean Roudaut
15 HISTOIRE Victor Chklovski Léon Tolstoï par Yolande Caron
LITTERAIRE·
16 EXPOSITIONS Henri Matisse Exposition au Grand-Palais par Marcel Billot
17 Dans les e:aleries par Nicolas Bischower
11 PHILOSOPHIE Bernard Jeu La philosophie S01Jiétique par François Châtelet
et r occident
19 HISTOIRE Fritz Fischer Les buts de guerre par Marc Ferro
de rAllemagne impériale
20 ECONOMIE J.<'rançois Perroux Indépendance de par Philippe J. Bernard
POLITIQUE r économie nationale
et interdépendances des
nations
11 François Perroux Aliénation et société par Jean Duvignaud
industrielle
11 POLITIQUE Trotsky Nos tâches politiques par Annie Kriegel
2J Bernard Thomas Jacob par Alain Clerval
25 CINEMA L'aveu par Roger Dadoun
16 Tristana par Jacques-Pierre Amette
THEATRE Chéreau au Piccolo par Gilles Sandier

François Erval, Maurice Nadeau. Publicité littéraire: Crédits photographiques


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La Quinzaine
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LB LIVRB DB

LA QUINZAINE
L'attente
A vouloir à tout prix éclair- en disant que chacun de ses ou-
cir le secret de la création vrages est ainsi fait, en dehors des
littéraire, on le rend, disait apparences, d'une suite de pro-
Jean Paulhan, plus obscur et jets, modifiés ou gauchis par la
plus sombre, dans le meilleur découverte, chemin faisant, de
des cas. Sitôt entrevu, le se- perspectives nouvelles.
cret retourne aux profondeurs Plus sûrement pour lui que pour
qui le dissimulaient et l'on ris- tout autre, dans la littérature con-
que alors de se perdre sans temporaine, le travail d'écrire ou-
espoir dans le courant des vre à tout instant, devant l'écri-
eaux intérieures où se nourrit vain, un champ d'incertitude où
la sensibilité de l'écrivain. peuvent se développer et s'épa-
nouir les germes nouveaux de la

1
Julien Gracq sensibilité. C'est cette liberté que
La Presqu'île Julien Gracq s'accorde, qui, tou-
José Corti, éd., 256 p. tes proportions gardées, le rappro-
che et l'éloigne à la fois d'André
Le secret, notait encore Jean Breton. On se souvient (mais il
Paulhan, ce n'est peut-être que est toujours temps d'en relire le
l'évidence - cette évidence qui se texte) de la façon subtile et sa-
dérobe au regard tant elle est vante dont il a parlé de la phra-
aveuglante, au sens propre. En ce se d'André Breton: «Jusqu'au
qui concerne Julien Gracq, rien dernier moment sinueuse, en éveil,
ne semble en effet plus trompeur toute en courbes qui sont autant
que de vouloir absolument attri- iramorces tendues à f arabesque
buer un dessin précis au chemine- qui voudrait s'y greffer, oscillant
ment de cette turbulence interne comme r aiguille de la boussole,
que révèle' au moins attentif des et attirant à elle comme un ai-
lecteurs la rigueur de ses textes. mant tout ce qui flotte aux alen,..
Mais quelle évidence? tours de plus subtilement magné-
L'avis au lecteur qui, il y a tisé, la phrase irAndré Breton
plus de trente ans, introduisait prolonge son appel indéfini à la
Au Château irArgol, premier li- chance et à la rencontre, reste
vre de l'auteur, soulignait l'im- ouverte, disponible, prête à bat-
portance qu'avait conservé à ses tre tous les buissons et à déserter
yeux l'expérience surréaliste, seu- les sentiers de récole.:.
le capable, disait-il, d'apporter La phrase de Julien Gracq n'a
«autre chose que fespoir irun pas cette apparence, ce mouve-
renouvellement », en ravivant « les ment de vague déferlante, tentant
délices épuisés du paradis toujours de capter au passage, non seule-
enfantin des explorateurs ». On ment l'imprévu mais aussi l'irra-
se méprendrait en soutenant que, tionnel, ou le simple inconscient.
par ces mots, Julien Gracq reven- Chez lui, la syntaxe reprend son
diquait l'usufruit d'un quelcon- ordre traditionnel. Dans tous les
que héritage du surréalisme. Et cas, cependant, la phrase laisse
si, plus tard, il écrivit sur André sa chance au mot. Cette prose est
Breton un essai que tout le monde, celle d'un guetteur attentif à sai- Julien Gracq, par Vasco
ou presque, a dû lire, le surréa- sir l'image favorable, qui va le
lisme a eu surtout pour lui la mettre en résonance avec le mon- geantes du ciel, l'ombre que porte se passer de midi au crépuscule,
valeur exemplaire de l'exercice de qui l'entoure. Chaque phrase le soleil à son déclin, l'odeur de à travers la presqu'île que l'hom-
d'une liberté illimitée. semble avoir la faculté de déchar- l'humus, la masse devenue sombre me entreprend de parcourir, de
Liberté de choisir ou de ne ger toute son énergie dans l'ins- d'un village à la nuit, la profon- l'intérieur jusqu'à la mer. Rien
pas choisir ses compagnons (que tantané, préservant ainsi l'avemr. deur d'une pièce obs,cure ouverte n'est à l'avance déterminé, ni l'an-
ceux-là se nomment André Bre- Chacun des trois récits qui com- sur la forêt, sont moins des mi- goisse ou l'impatience de l'attente,
ton, Chateaubriand, Holderlin, posent le présent livre présente roirs que les révélateurs de pré- ni la survivance des fantômes de
Lautréamont, Kleist ou Jünger), ce caractère singulier de vagabon- sences insoupçonnées que le rêve l'enfance. Le voyage semble avoir
liberté de parler (la Littérature à dage, inédit dans son développe- rend à la réalité. Mais le projet la durée de toute une existence,
r estomac), liberté d'être seul, li- ment futur. Remarquablement dé- initial frappe toujours, heureuse- de l'enthousiasme d'une liberté
berté enfin de suivre, dans la crite dans la forme qui la sou- ment pourrait-on dire, par sa fra- retrouvée au silence glacé qui
création, un itinéraire «romanes- tient, l'attention du lecteur est gilité. l'achève. Pourtant le monde s'est
que:. constamment jalonné d'im- sans cesse attirée du côté du spec- Le prétexte du récit central, entre-temps entrouvert, donnant
passes inattendues, de détours aux tacle qui possède la plus grande la Presqu'île, qui donne son titre au narrateur le plaisir d'épuiser,
résonances à lui seul perceptibles. charge affective. L'environnement, à l'ouvrage, est le plus simple et en quelques heures, toute l'inquié-
Rien n'est plus éloigné des préoc- le paysage, la rumeur qui accom- le moins inattendu: l'attente tude qu'un homme peut ressen-
cupations de Julien Gracq que la pagne le voyageur dans sa dé- d'uxie femme à laquelle le narra- tir au sein des forces naturelles
composition et la technique d'un couverte, prennent l'allure du teur a donné rendez-vous dans une qui l'entourent et l'assaillent.
livre. Et l'on se trompera le moins rêve éveiIJé. Les couleuTll chan- petite gare de Bretagne. Tout va Le roi Copehuta débute aussi
~
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 1970 3
ROMANS

Nostalgie
~ Julien Gracq
FRANÇAIS
du temps perdu
,par le souci d'une attente. Ici le Autant et plus encore que goisse et la déchirure incessantes. quel on a connu le bonheur. Cc
narrateur se rend à l'invitation dans l'Adoration (Prix Gon- C'est donc «pour s'arracher à un à quoi le narrateur nc peut se
de l'un de ses amis, dans la pro- court 1965), Jacques Borel présent miné, irrespirable, où résoudre, c'est à l'absence de Loi,
priété de celui-ci, au nord de confirme avec le Retour que famour n'est plus possible qu'il de puissance ordonnatrice qui au·
Paris, tandis que, au-delà de la l'écriture est faite cc du même ne peut pas ne pas refaire ce raient dû exister à Mazerme. Et
forêt, se fait entendre le roule- mol toujours aux prises avec chemin », accomplir 'le pèlerina- ce qu'il cherche dans Mazerme
ment du canon durant la première la même aventure ». Cette ge aux sources, contenlpler une c'est la raison de ce scandale d'une
guerre mondiale. Mais personne aventure est celle d'un chas- fois encore les femmes qu'il a ai- absence jamais, comblée, le sens
ne vient sans qu'on sache si cet seur d'images qui, par plon- mées, remonter leur cours sinueux de cet univers parfait qui a pu
ami est simplement absent, ou gées successives, tente d'en comme celui des rivières de l'en- fonctionner si longtemps sans
disparu à jamais. Le narrateur finir avec« la prolifération in- fance. Il sait à quel point ce li- justification énonçable. C'est à
reste seul dans la maison obscure, finie» des souvenirs qui le vre est «un salut par la fuite» partir de cette faill(' fondamen-
en compagnie d'une servante dont hantent. réalisé sur le monde du désir qui tale que l'entreprise de J'écrivain
les apparitions marquent, seules, fait revivre les images. Pour le peut soudain t'hanger de signe:
l'écoulement du temps. Un ta- narrateur, comme pour le Marcel L'œuvre elle-même devient fanto-

1
bleau entrevu dans l'ombre, ce- Jacques Borel de Proust, les essences se situent matique, tout comme celui dont
1ui du roi Copehuta et de sa ser- Le Retour au-delà de la vision métaphorique elle traque -la présence; elle res-
vante-maîtresse fait naitre chez Gallimard, éd., 552 p. des éléments du passé. Pour lui, suscite certes des images grati-
le visiteur le sentiment que quel- le petit heurtoir de bronze sur fiantes; sécurisantes, mais elle
,_ qu'un dans ,cette retraite l'at~end la porte de la maison de Ma- laisse surgir d'autres fantômes;
,absolument: la servante ou le Tel l'itinéraire proustien, qu'il zerme, la lampe pigeon posée sur elle fail du présent, du passé et
maitre, l'un et l'autre préfigurants évoque à plus d'un titre, ce «re- le coin de la cheminée, l'assiette de l'avenir des temps morts, elle
_ i~i une inéluctable disparition. tour» n'est autre que la recher- qui se métamorphose en paysage, consomme l'échec de la vie adul-
Dans son existence s'ouvre' alors che passionnée d'un sens profond les rites immuables de la vie fa- te par les effets d'une douloureu-
un intervalle clandestin qui n'est de l'être qui se dérobe sans cesse miliale doivent recéler de ma- se et négative maïeutique.
--sans doute que l'ébauche d'une à l'investigation dont il est l'ob- mere indéfinissable et obscure La recherche «des verts para-
aventure brusquement resurgie de jet. Se libérer des images par l'être de celui qui, enfant, les dis» aboutit à la négation du réel,
l'inconscient;---par l'attrait même l'écriture des images elles-mêmes, regardait. Les décrire, c'est leur à sa désintégration irréversible.
de ce lieu désert et abandonné. voilà le but d'une quête à la fois arracher cette essence intime dont Elle restitue «le faux endroit»
triomphante et torturée qui se la quête ne cesse de s'imposer à du passé et ne donne du présent
Autre étrange récit que celui de
poursuit pendant plus de cinq la conscience de celui pour qui qu'un envers.
la Route (1), premières pages
cents pages. , ils existent encore. Déchiré entre le désir d'écrire
d'un roman resté inachevé. Un,
Contrairement à (Adoration où Au désir passionné de cette pour capter «le rien de la textu·
voyageur circule à cheval à tra-
les lieux paraissaient surgir à par- identification par le corps et ,par re des jours », c'est-à-dire ce qui
vers une province' apparemment
tir des êtres aimés (la grand-mè- l'âme avec les imagcs de l'en- est essentiellement non-restituable,
déserte qui parait, dans son dé-
re, la mère du narrateur et plus fance, s'associe l'angoisse étrange le narrateur s'aperçoit qu'il n'a
sordre exubérant, où la nature a
tard, les femmes), l'auteur a choi- de ce qu'elles peuvent révéler et pas su vivre: « Vivre, c'était pour
repris le dessus, être sortie intac-
si dans le Retour la méthode in- détruire. Le présent, chancelant, moi une difficulté surhumaine...
te de la nuit des temps. Une
verse qui consiste à visiter, pièce il est vrai, mais réel, le temps A vare, inquiet, divisé, ni de la
route, dont le vestige est comme
par pièce; la maison de son en- « d'après le livre» surgit tout à vie ni de l'écriture, en somme, je
une cicatrice tracée à la surface
fance. C'est il partir- des lieux que coup. Il fait du narrateur un fos- ne voulais rien abandonner, trem-
de la terre, est l'unique témoi-
chaque être devient alors comme soyeur d'ombres, qui décrit un blant toujours de laisser perdre
gn n u passage des anciens en-
un paysage au cours de la visite univers perdu, un tricheur qui quelque chose de l'une QU de
vahisseurs. Le long de ce paysage
de la maison de Mazerme. On choisit une manière de mourir au (autre. » (209).
énigmatique, le voyageur se sent
peut alors se demander ce qui monde en se laissant bâillonner, D'ailleurs, l'écriture «est un
suivi comme observé entre deux
est le plus important: si ce sont juguler par des fantasmes inuti- lâche sucèédané de la mort »,
lignes de guet. Au-dessus des ar-
les êtres aimés et perdus ou bien les. c'est une conduite de fuite, une
bres, des fumées révèlent la per-
les lieux eux-mêmes qui leur ont La patiente et minutieuse re- manière de vivre par procuration
manence d'une occupation. Des
survécu dans la réalité et surtout cherche des images, n'est plus dans un temps qui n'est plus et
troupeaux de femmes, farouches
dans la mémoire du narrateur. alors qu'un jeu que le narrateur qui lui fait mimer le retranche-
et pitoyables, se hasardent quel-
D'ailleurs, sous le couvert des joue avec lui-même et aussi contre ment du monde de sa mère in-
quefois jusqu'aux abords de la
diverses pièces de la maison, trans- lui.même, puisqu'en définitive, il ternée.
route pour s'abreuver à une source
figurées' par le temps en paysa- se retrouve dépossédé de toute Le drame du «pèlerinage aux
de vie. Dans chacun de ces trois
ges intérieurs, on sent bien que forme de réalité, qu'elle soit pas- sources» est aussi qu'il s'accom-
récits, le lecteur est constamment
c'est l'écrivain lui-même qui ten- sée, présente, ou à venir. plit dans la solitude; il faut faire
saisi entre deux présences, celle
te de déjouer les sortil~ges dont On peut aussi discerner dans le vide autour de soi et devant
du narrateur qui s'épuise à dé-
il se sent la proie. , ce livre, comme dans (Adoratio'n, soi pour s'y livl'er. Et quand le
couvrir, renaissant à chaque dé-
La vraie question, et qui de- une image absente qui s'inscrit li,vre est fini, «l'ombromane» se
couverte par la vertu admirable
meurera sans ,réponse, c'est: obstinément tout au long- du retrouve seul, déçu par les my-
du verbe, et celle d'un monde in-
« Comment suis-je devenu ce que texte: c'est ,celle _du père dispa- thes dont il attendait de percer
visible, auquel est ainsi rendu
je suis? et pourquoi ne puis-je ru peu après-la naissance de Pier- le mystère.
son enchantement naturel, remis
pas être un autr~ ?» La recher- re Deligne. La fuite dans le passé se heurte
familièrement à porté de la main.
che de «cet univers sans faille, C'est ici que, au delà de la quê- au présent qui «s'obstine à écor-
André Dalmas où tout étqit plein, ordonné, si- te de soi, et débordant de loin cher de grandes balafres à vif ~
(1) La Route a été publiée pouJ la
gnifiant » est la seule illusion que se~ frontières avouées, se substi· le~ tendres souvenirs de l'e~fance.
première fois dans Commerce, à "au- le narrateur puisse opposer au tue la recherche d'une paternité Le n'arrate~r ne peut se «ter-
tomne 1963. monde adulte qu'il vit dans l'an- pour le monde révolu dans le- rer» 80US la chape d'un passé

4
L'indisable
secourable et rédempteur. «Res- Préfacé par Sartre, VOICI
suciter le passé, écrit-il, c'est cons- un livre qui nous ramène ving-
tater sa mort ». cinq ans en arrière, à la belle
Pourquoi, alors, ne pas renon- époque de l'existentialisme et
cer à ce monde exsangue qui ne du café de Flore. A ceci près
peut faire de lui qu'un survivant que les personnages, en quit-
acharné à sa propre perte, « bâil- tant Saint-Germain-des-Prés
lonné et mutilé dans son être ? » pour Montparnasse, ont lais-
Parce que pas plus qu'aux om- sé derrière eux quelques il-
bres qui le hantent, le narrateur lusions: dans L'inachevé, le
ne peut résister à l'écriture, au roman existentialiste fait son
désir profond qu'il a de se li- autocritique.
vrer à ses «méditations pani-
ques », même si elles font chavirer
son monde quotidien. « Rongé par
son enfance », il ne peut s'em- André Puig
pêcher de créer des mythes et
de les regarder agoniser sous ses
yeux.
Ce livre, qui se voulait une sé-
rie de ponts lancés inlassable-
1 L'inachevé
preface de Jean-Paul Sartre
Gallimard, éd., 296 p.

ment entre le présent et le pas- La scène se passe au Gymnase,


sé est bien plus qu'un récit de un dimanche matin. Georges
souvenirs. Les images «embau- prend son petit déjeuner. Il a
mées, couchées vives dans le noir devant lui une chemise en car- André Puig
sarcophage de récriture », alimen- ton «couleur violette un peu fa-
tent «les orgies soliwires et in-- née» qui contient tout ce qu'il utilisées dans les trois histoires), distingue qu'à peine de son in-
. consolées de la mémoire ». Les a écrit depuis quatre ans: une il y a entre eux une différence terlocuteur. Apparemment, Geor-
reflets qui s'ébauchent dans ce nouvelle de quarante pages, dont foncière qui les isole: le propre ges se parle à lui-même, et l'on
vivier narcissique ne peuvent ja- le héros s'appelle Marcel (et que du . « personnage» est d'être une peut voir dans sOn tutoiement
mais parvenir à une totalisation, nous avons pu lire au débùt du totalité close. La seconde difficul- l'effort perpétuellement déjoué de
à un accomplissement définitif. roman), des notes, des fragments té n'est pas dite, ou plutôt elle la conscience pour exprimer sa
Jamais ne surgit la «vision cré- de dialogues se rapportant à deux n'est dite que négativement, en propre coïncidence avec soi. Ecart
pusculaire» dont rêve le chas- autres récits envisagéR: l'histoi- creux, par cette hétérogénéité mê- infime, et pourtant décisif, qui,
seur fasciné. Bien au contraire, re de Robert et celle de Lucien. me: c'est que Georges, lui, n'est en détruisant l'illusoire plénitude
par leur «afflux limoneux », les Naturellement, Marcel, Robert, pas, ne sera jamais une totalité. de la première personne, marque
images soulignent la contradiction Lucien ne sont que div~rs avatars Georges - on peut le supposer du même coup sa béam~e origi-
permanente qui fait du narrateur de Georges. Méditant sur l'incon- - a lu Sartre. Il connaît donc nelle, son incapacité à se rejoin-
un être de distance doublé d'un sistance de sa vie - laquelle se « l'inadéquation de l'homme à lui- dre. Mais en dernière instance -
être de panique. '" résume, pour l'heure, dans une même », il sait qu'une personne comme le montre Sartre au terme
Jacques Borel nous présente ici liaison usée, mais difficile à rom- est «une totalité qui sans cesse d'une analyse serrée - le «je»
une saisissante autobiographie de pre, avec une jeune femme ma- se détotalise », et ne peut donc caché de L'inachevé, c'e1<t l'au-
ses propres mythes. La richesse riée, Annette - Georges médite que se manquer à l'instant même teur lui-même, Puig dénonçant
du texte tient non seulement à la aussi, rêve plutôt sur une œuvre où elle croit se saisir. par le truchement de cette inter-
profusion de la matière mais sur-· future. Achèvera-t-il les deux his- Pour nous rendre sensibles à pellation l'illusion réaliste naïve
tout à l'amhiguïté constante que toires commencées? Développe- ce manque, Puig use d'un pro- dans laquelle s'enferme son hé-
le narrateur entretient quant à ra-t-il celle de Marcel? Essaiera- cédé original, qui consiste à tu- r~s, et qui lui fait croire qu'en
l!es propres fins. t-il de les mettre toutes les trois toyer son héros. Quoiqu'il l!oit mettant de l'ordre dans sa propre
Aja fois possesseur unique d'un bout à bout et d'écrire le roman au centre du roman, Georges ne histoire, en unifiant ses diverses
univers d'images figées qu'il lui exhaustif qui lui permettrait de possède pas la belle autonomie figures, en coulant dans un temps
appartient de faire revivre et se connaître enfin, de tout savoir de Marcel, de Robert, ou de Lu· unique ce qui fut vécu simulta-
d'exorciser par l'écriture, l'auteur sur lui-même ? cien, ces êtres clos dont on parle nément à des rythmes différents,
est aussi la victime lucide de son Les diverses hypothèses sont en disant «il ». Georges est un il pourrait, à la manière des per-
propre théâtre. C'est en proie aux essayées à tour de rôle. Elles se « tu », une seconde personne. Se- sonnages du roman traditionnel,
omhres qui l'assaillent sans répit heurtent à deux difficultés. La conde personne de qui? Comme «se produire comme un tout
qu'il nous livre et qu'il livre· ce première est clairement expri- dans la Modification, où Butor achevé dans un livre qui, du mê-
long combat intérieur à l'issue du- mée: c'est que chacune des in- employait le «vous », ce «tu» me coup, serait lui-même une to-
quel seul le livre fait figure de carnations de Georges forme un doit renvoyer à un «je» caché. talité parfaite, toute ronde, clo-
vainqueur~ personnage· autonome. qui a son Mais l'effet de distance n'est pas se, et se suffirait. » Le «tU» per-
On peut dire que ce récit à humeur, son style propres. Im- le même. Le locuteur invisible, met un «renversement coperni-
« l'imparfait », entrecoupé de dia- possible de passer sans artifice de ici, ne représente pas une cons- cien» de la perspective romanes-
logues avec lui-même, exprime Marcel à Robert, de Robert à cience anonyme, quelque chose que: l'image (la fiction) ne sert
avec une authenticité parfois Lucien. Quoiqu'ils représentent comme un juge d'instruction at- plus, comme autrefois, à «viser
presque insoutenable la déchiru- tous trois Georges et que leurs tentif à fixer les faits et gestes la réalité»; maintenant, «c'est
re que la nostalgie du temps perdu biographies tendent à se rejoin- de son client. C'est au contraire la réalité qui. se dévoile indirec-
inllige aux êtres. dre (les mêmes souvenirs, les mê· quelqu'un de très proche, de sin· tement en dénonçant l'image dans
Anne Fabre-Luce meR impressions pourraient être gulier, un complice qui ne se son irréalité ».

La Quinzaine littéraire, dli 16 au JI mai 1970 • 5


LES REVUES

~ André Puig

Comprenons que le «tu », dans invisibles» donnent-ils aux choses sur lui depuis l'origine, depuis CRITIQUE
la mesure où il disqualifie l'en- « une sorte d'apesanteur» qui les l'époque où pour se justifier du (N" 275)
treprise imaginaire de Georges «vide de leur être ». Mais cette soupçon de frivolité, il a dû se L'Amérique (par Roger Kempf), Mi-
- et Georges lui-même comme apesanteur est encore à sa ma- présenter comme un moyen de chel Deguy (par Daniel Wilhem), une
personnage compromis dans sa nière une pesanteur, une présen- connaissance, - et non pas seu- réflexion sur l'art (par J.-C. Lebensz-
tejn) , Kostas Alexos (Par Gilles De-
propre aventure - nous renvoie à ce; l'image brouillée reste une lement depuis le XIX' siècle. L'his- leuze) et surtout une très belle étude
une réalité absente, à une pré- image. Voyez, par exemple, avec toire du roman n'est rien d'autre sur Jean Vauthier (par Jean-Noël Vuar-
sence invisible, celle qui ~outient quelle «réalité» existe la jeune que la succession de ses efforts net), tel est le sommaire du numéro
la dénonciation, «Puig en per- fille inconnue du café: anti·per. pour «apprésenter» une réalité d'avril de Critique.
sonne ». Ainsi, ce que Georges sonnage, puisque Georges ne sau- qui toujours se dérobe, pour sub·
manque, Puig le réussit: «sur ra rien d'elle, puisqu'elle n'appar- stituer à des miroirs trop gros-
f échec de la technique réaliste, tient pas à son histoire, mais per- siers des miroirs plus fins, plus
sonnage quand même, symbole de sélectifs. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
il instaure, sans nous en prévenir,
ce réalisme négatif qui soutient (N" 208)
une nouvelle technique romanes-
que fondée sur f apprésentation tout le roman. Jean Giono ouvre le sommaire de
n y a d'ailleurs une équivoque Le mirage d'une forme ce numéro d'avril. Il est suivi par
directe du Tout. » Guillevic, Philippe Jaccottet, José Ca-
dans la notion d'« indisable » qui banis et Marcel Arland. Les chroni-
revient à plusieurs reprises dans Mais, en un autre sens, le ro· ques sont consacrées à Raymond Que-
Le piège fonctionne la préface et que Sartre emprun- man n'a jamais cessé de dénon- neau, Samuel Beckett et au peintre
te à Flaubert. L'indisable est-il cer, par sa réalité même l'illu- Szenes.
Pour ceux qui seraient tentés de une signification plus difficile à sion qui l'anime. Tous les grands
croire que Sartre a trouvé dans saisir que les autres, celles aux· romans sont des romans critiques
L'inachevé un simple prétexte à quelles s'arrêtait le roman réa- qui, sous couleur de raconter une
renouer avec une réflexion long- histoire, de faire vivre des person- LES TEMPS MODERNES
liste? Est-il l'ensemble des si·
temps interrompue sur la techni- gnifications que le récit cherche nages, d'interpréter des situations, (N° 285)
que romanesque, disons tout de à totaliser? Ou n'est-il pas plutôt glissent sous nos yeux le mirage La revue de Jean-Paul Sartre devient,
suite que l'œuvre n'est pas indi- ce qui rend possible la diction, tangible d'une forme. n faudrait de numéro en numéro, de plus en plus
donc renverser la perspective et italienne. Dans cette livraison, c'est
gne de la préface et qu'effecti- l'œuvre elle-même imprimant un tout un ensemble d'études consacrées
vement, le piège monté par Puig sens global à toutes les significa- se demander si le désir de tota- à la situation des techniciens et em-
fonctionne à merveille: si déri- tions qu'eUe rassemble, réalisant lisation ne trouvent pas leur ori· ployés, qui, toutes, proviennent de re"
soire que soit l'intrigue, si falot gine dans le discours narratif, vues italiennes. L'université est le su-
à son niveau (au niveau de l'écri- jet du second ensemble: André Gortz
le personnage, .si éculé le thème ture qui n'a plus rien à voir avec dans cette histoire de nous·mê·
déclare sans ambage: • Détruire l'uni-
du roman dans le roman, l'iuté- celui de l'existence) l'impossible mes que nous passons notre vie à versité. et Jean-François Lyotard fait
rêt se soutient de bout en bout. vérité du vécu ? nous raconter à nous-mêmes. le point de la situation à Nanterre.
Le le~teur, séduit par le livre et «Pour que l'événement le plus
convaincu par la préface, serait banal devienne une aventure, il
prêt à jeter par-dessus bord vingt Le roman-sujet faut et il suffit qu'on se mette
années de «nouveau roman» et à le raconter », notait déjà Ro· EUROPE
de littérature expérimentale et à Pour qualifier cette totalité quentin dans la Nausée. (N"' 492-493)
saluer l'avènement du «roman ( <~ Puig en personne») que le ro- Toute œuvre romanesque for- Picasso est le thème de ce numéro
critique» si, dans ce subtil jeu de man désigne négativement, Sartre me bloc : on ne peut y soustraire spécial qui a réuni de nombreux col-
glaces, il n'avait pas l'impression a une curieuse fornlule : c'est, dit· ou y changer un mot, la prolon. laborateurs notamment Rafael Alberti,
ger ou la dévier de son cours. Vercors, Raymond Jean, Jacques Ma-
de retrouver l'image brouillée il, le «roman-sujet, une activité daule, Jean-Noël Vuarnet, Marie·Louise
d'une théorie fort ancienne, qu'il qui invente sa passivité et, du C'est ce qui fait d'elle un leurre. Coudert, etc. Ce qui rend cependant
faudrait peut-être nommer, jus- même coup, se coule en elle pour Nous croyons y trouver l'expres- cette revue précieuse, c'est l'illustra-
tement, fidéologie du miroir. la maintenir en vie ». Mais l'œu- sion de notre unité, alors qu'elle tion: presque à chaque page, un des:
n'en manifeste que le désir. Nous sin de Picasso fait parfois oublier le
Peut-on dire qu'en dénonçant vre peut-elle être un sujet? N'y texte ...
l'imposture d'un roman qui tend a-t·il pas contradiction entre les croyons, en nous racontant, dé-
à totaliser l'existence et manque deux termes? n me semble que couvrir ce quelqu'un que nous
sa «pluridimensionnalité », l'œu- Puig va plus loin, voit plus juste sommes déjà. Mais ce quelqu'un
vre critique nous libère de l'illu- lorsque, tout à la fin du livre, n'existe que dans l'œuvre, il en SIECLE A MAINS
sion réaliste? Je crois plutôt il écrit: «Ce qui est le véritable est le produit et non pas la sour-
(N° 12)
qu'elle nous y enferme. Car l'ob- fond de cette histoire... c'est le ce. Et ceci parce que le propre
d'un discours littéraire - c'est-à· Une revue trimestrielle imprimée en
jectif reste le même: il s'agit silence.» Silence non pas de la français à Londres dont le sommaire
toujours d'exprimer, de traduire conscience échouant à se saisir, dire d'un discours fixé une fois est dominé par un très beau texte
quelque chose qui est déjà là, - mais de l'œuvre qui ne parle pour toutes - est de trouver sa d'Edmond Jabès où l'on peut lire:
même si être déjà là, dans cette qu'en apparence, qui croit que, référence, ses règles d'organisa- • Je n'ai de regard que pour ce que
tion en lui.même, et non pas dans je ne vois pas et qui va bientôt, je
nouvelle perspective, consiste pa- parce qu'elle utilise les mots du le sais, m'éblouir. La route s'étend
radoxalement à ne pas être là. langage quotidien, elles est faite l'expérience réelle ou imaginaire entre ses deux commencements. Le
Aussi bien la réussite de Puig comme lui pour dire quelque cho- sur laquelle il s'appuie. A travers soleil brûle dans la nuit au lieu de
tient-elle, pour une grande part, se. Si la multiplication des mi· tous les détours qu'on voudra, le battre, ou bat peut-être en brûlant,
sujet qui écrit ne se saisira ja- bat sûrement. La mort est complice de
à l'adresse avec laquelle il manie roirs ne nous fait pas sortir de la création. La mort est le lieu ab-
l'outil réaliste. Comme le souli- l'illusion, c'est que l'illusion est mais dans le roman: il ne sai. sent où se tient, pour son accomplis-
.gne Sartre, Puig «sait convoquer dans le miroir même. sira que le roman qui, par défi- sement, le livre.. D'autre part, au
les objets, parler d'une tasse, Autrement dit, le roman, en nition, l'exclut. sommaire, des textes de Louis Zukov-
sky, de John Ashberry et de Anne-
d'une vitre, d'un ciel ». Et sans un sens, ne peut pas échapper au Marie Albiach.
doute «des procédés savants et réalisme. Cette· hypothèque pèse Bernard Pingaud J.W.
PO&SII:

Neruda
Dans un récent ouvrage les thèmes : le lecteur a l'impres-
sur J. L. Borges, M. R. Mone- sion de s'enfoncer dans une forêt
gal soulignait que tous les touffue où lianes, branches,
jeunes poètes d'Amérique la- feuilles, buissons s'enchevêtrent
tine nourrissaient devant Pa- pour créer une fresque flam-
blo Neruda un solide com- boyante, pleine de cris et de ten-
plexe d'infériorité. Comme si dresse, essentiellement baroque
sa grande ombre envahissant comme ces films récents (ceux de
tout, il n'était plus possible Glauber Rocha par exemple) qui
de créer hors des chemins nous viennent d'Amérique du
qu'il a tracés. Sud.
C'est pourquoi il serait trop
simple de, ne privilégier - com·
Pablo Neruda me on l'a souvent fait en France
20 Poèmes d'amour et - que l'aspect engagé et direc-
une chanson désespérée tement politique de son œuvre.
Trad. de l'espagnol par Ce thème n'apparaît qu'assez
André Bonhomme et tard, en 1936 exactement: Ne·
Jean Marcenac ruda était consul en Espagne lors-
Editeurs Français Réunis. que éclata le coup d'Etat fran-
105 p. quiste. L'Espagne était un pays
qu'il aimait, à qui il avait consa-
Résidence sur la terre cré quelques textes où l'on cher-

1
Trad. de l'espagnol cherait en vain toute- allusion po-
par Guy Suarès litique. Cet événement fut un
Gallimard éd. 228 p. choc qui devait transformer toute
sa vie. En tête de l'un de ses
Mémorial de Nle Noire plus beaux poèmes: «Les fu-

1
Trad. de l'espagnol reurs et les peines~, il écrira en
par Claude Couffon mars 1939: «J'ai écrit ce poème
Gallimard éd. 341 p. en 1934. Que de choses sont sur·
venues depuis lors! L'Espagne
Splendeur et mort où je rai écrit est un amas de
de Joaquin Murieta ruines. Ay !Si seulement avec

1 Trad. de l'espagnol
une goutte de poésie ou d'amour
Pablo Neruda â Grenwich Village
nous pouvions apaiser la haine
par Guy Suarès
Gallimard éd. 86 p.
du monde, mais cela, la lutte et
le cœur résolu le peuvent seule· et qu'à son appel d'autres La guerre d'Espagne fut donc
ment. Le monde a changé et ma hommes une sorte de catalyseur pour le
poésie - a changé. Une goutte de se rassemblaient. poète. Elle devait le conduire au
En ce qui nous concerne, l'am- sang tombée sur ces lignes de- Parti Communiste chilien en
vre de Neruda nous semblait meurera vivante en elles, indélé- Pendant cette guerre d'Espa- 1945 (en 1969, il fut candidat de
l'une des plus abond~mment tra- bile comme T:amour. ~ Neruda, gne, il écrit le recueil r Espagne ce parti à la présidence de la
duites. Depuis T:Espagne au dans le «Mémorial de l'Ile Noi- au Cœur, recueil qui le fait con- République), à s'engager dans
cœur que préfaçait Aragon en re» qui date de 1961, reconnaît naître en France et que nous re- une activité directement politique
1938, nous avions pu lire les trois que «c'est peut·être alors qu'il a trouvons dans une autJ;.e traduc- (notamment sous la dictature de
tomes épais du Chant général, changé» : tion au sein de Résidence sur la Gonzales en 1948 où il dut pren-
Tout rA mour, la C e n t a i n e terre. C'est un cri du cœur, un dre le maquis) et à illustrer, se·
d'amour, trois poèmes traduits Je regagnai ma patrie avec chant d'amour et de colère où, Ion son optique précise, avec plus
par Guy-Levis Mano, plus une d'autres yeux dans l'invective, il trouve des ac· ou moins de bonheur, tous les
précieuse monographie de Jean que la guerre plaça cents rageurs qui, parfois, font événements du monde. C'est ainsi
Marcenac dans la collection « Poè- sous les miens. penser à Goya. Mais c'est aussi un que, pendant la seconde guerre
tes d'aujourd'hui ». Nous avions D'autres yeux brûlés chant de douleur où cet homme mondiale, il écrivit un «Chant à
l'image d'un poète, politique. dans la fournaise, qui, jusque.là, avait connu une Stalingrad» dont quelques vers
ment très engagé, chez qui le éclaboussés vie facile et agréable, prenait sont parmi les -plus beaux Que
meilleur côtoyait le pire, parfois par mes larmes et le sang des conscience du malheur du mon- cette guerre inspira:
au milieu du même _vers, et autres, de:
pour qui tout était prétexte à et je me mets à regarder et à Garde-moi une parcel~e
poésie. voir plus en bas, C'était le temps angolSse de violente écume,
Avec la parution simultanée plus {lvant dans le fond où les femmes garde-moi un fusil, garde-moi
de trois recueils et d'une pièce incléme.nt des associations. La portaient une absence un sillon,
de théâtre, cette image un peu Vérité comme un charbon terrible, et qu'on le place dans
simpliste se modifie quelque peu. lui restait collée" à son ciel au- et la mort espagnole, ma sépulture
Il s'agit d'une œuvre immense paravant plus acide et aiguë avec un épi rouge de ton
par la quantité (aujourd'hui en· .levint pareille à une étoile, que d'autres morts domaine,
core, la majeure partie est iné· puis se fit cloche, emplissait les champs jusque-là pour que fon sache, s'il subsiste
dite en français), multiple par j'entendis qu'elle m'al'l'elait magnifiés l'ar le blé. quelque dOltte,
~
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 1970 7
~ Neruda

que je suis mort en t'aima.nt d'amour et une chanson désespé. la pulsation du condor la terre entière, il a toujours su
et que tu m'as aimé, rée », ouvrage d'un jeune homme s'élevant sur la peau trouver les accents justes lors-
et,que si· -je-n'ai pas combattu de· vingt ans· et toute .la.première 'ascétique de la neige, qu'il n'a pas quitté ses racines.
dans ton enceinte partie de «Résidence sur la le collier des rivières qui C'est alors qu'il nous touche.
je laisse en ton honneur terre ». Pour la première fois exhibent les rar.srns C'est alors que nous pouvons le
cette grenade obscure, donc, nous pouvons faire une lec· de lacs sans nom... faire nôtre.
ce chant cramour à Stalingrad. ture de quarante ans de création. Jean Wagner
Cette voix est amplifiée, a touché En fait, Pablo Neruda est un
Et l'on se souvient des impré. à tous les genres, tantôt épique, homme simple, un homme près
cations antiaméricaines du Chant tantôt élégiaque, tantôt dramati· de son peuple. Et l'on ne peut
général (il devait par la suite, que, mais elle est, de près ou de s'empêcher de le comparer à Vic· Pablo Neruda
dans un poème inédit en français, loin, restée toujours fidèle à un tor Hugo, aussi bien par la stature Splendeur et mort de
écrire une «chanson de geste» à seul thème: la terre. C'est, du que par les sources d'inspiration. Joaquim Murieta
la gloire de la Révolution cu· reste, aussi bien la terre du Chili Dans son œuvre, on trouve aussi Mise en scène de
baine). que la terre comme élément. Dès bien les C hunsons des rues et des Patrice Chéreau
le premier quatrain, dès sa pre- bois, la Légende' des siècles que Piccolo Teatro de Milan
Comme' à nombre de poètes mière métaphore, il est ce qu'il les Châtiments. Dans sa jeunesse,
communistes, la révélation des sera toujours, un poète minéral : il a touché au roman. Il vient Patrice Chéreau a fait une admirable
,crimes staliniens allait faire l'ef· d'écrire une admirable pièce de mise en scène.
fet d'une douche froide. C'est théâtre: Splendeur et mort de Cette pièce est la seule œuvre dra-
Claude Roy qui, dans sa. préface Corps de femme, blanches Joaquin Murieta (que Patrice matique de' l'auteur, une sorte d', ora-
au dernier livre de Loys Masson, collines, cuisses blanches, Chéreau vient de faire triompher
torio insurrectionnel - racontant l'épo-
.raconte cette anecdote: «Le poè. r attitude du. don te rend à Milan), dont le héros principal
pée du héros-brigand légendaire
Murieta qui partit au cours du siècle
te chilien évoquait le tournant de pareil au monde. est l'homme chilien, l'homme du dernier pour la Californie au moment
sa vie des grandes désillusions, le Mon corps de laboureur de la fièvre de l'or et qui d.evint le
peuple. Et comme Hugo, il a su
fameux. rapport «attribué 2 à sa,uvage, de son soc symbole de la liberté. pour les Chi-
toucher 'le cœur de cet homme liens et les Mexicains misérables sur
Khrouchtchev, et les crimes sans a fait jaillir le fils
du peuple: le tirage de son re· leur terre veinées d'or, exploitées par
fard que personne n'attribuait du profond de la terre. les Américains. Neruda, à travers Mu-
cueil: 20 Poèmes cramour et une
mais que, disait Neruda, tous chanson désespérée a dépassé le rieta, montre la situation actuelle des
ceux qui en avaient nié la rfMtlité Latino-américains.
Il est l'homme du sang et de million. Dans sa préface, l'auteur donne tou·
partageaient avec les criminels. Et la sève, l'homme du métal et du Comme Hugo, il ne dédaigne, te liberté au metteur en scène. Cette
Neruda avait conclu, avec son bois. De cette matière première pas l'abondance. Au cœur d'une œuvre est par moment, dit-il, ,écrite
accent hispanique qui laissait (il a écrit des Odes élémentaires 3trophe banale, on trouve soudain en farce, elle se veut un mélodrame,
rouler les r: «Ils nous ont fait un opéra, une pantomime -. A propos
inédites en France), il ne s'éloi· un vers admirable. Il ne trie pas. du cortège funèbre de Murieta, il parle
descendre de cheval... » gnera jamais. Même dans ses Il parle. Simplement, directe· d'un « pathétique déguenillé, frôlant le
C'est alorS un retour sur lui· poèmes les plus' contingents, mê· ment. A un rythme très rapide, grotesque -, vision qu'il avait eue d'un
me dans ceux qui ressemblent Nô à Yokohama dans un théâtre des
,même avec cette autobiographie en utilisant pratiquement un seul faubourgs où, dit-i1,,« je sui.s entré
poétique le' Mémorial de rIle plus à des pamphlets journalisti. procédé: la métaphore. Et si comme un marin quelconque et où je
;- Noire: le poète part à la recher. ques qu'à des poèmes, il nous quelque obscurité semble parfois me suis assis par terre -.
che. de son enfance, de son ado· rappelle toujours, au détour interrompre son discours, c'est Ces indicatiQns sont inspirantes pour
d'un vers, ses racines. Qu'il parle un metteur en scène tel que Chéreau.
·lescence, de sa découverte de la toujours par l'approfondissement Il nous propose sa lecture de la pièce.
poésie. Toute la dernière partie d'amour ou de politique, sa réfé· <J'une métaphore ou dans le téles· Si Neruda raconte la vie et la mort de
qui s'intitule «Sonate' Critique» rence unique reste la terre. Cette copage elliptique de plusieurs Murieta sans utiliser d'intermédiaire,
est une sorte de mélopée amère terre, elle est pour lui incarnée métaphores. (C'est en ce sens si le récit se déroule à l'époque où
par le Chili, «la terre centrale Murieta vécut, Chéreau, lui, va faire
sur la foi vacillante : qu'on a pu le rapprocher du sur· raconter cette histoire. Nous sommes
du Chili, cette terre où/ les vi· réalisme auquel il est complète. comme ce marin qui s'assit un jour
Nous avons peut.être le temps gnes ont frisé leurs vertes cheve· ment étranger. Dès le début de sa dans un théâtre de faubourgs.
encore crêtre, et crêtre justes. lures,/ où le raisin se nourrit de carrière, sur le plan de l'art poé. Dans une église désaffectée servant
lumière,/ où le vin naît des pieds de remise, garage ou lieu de fêtes
D'une manière provisoire tique, il s'est inscrit dans une tra· municipales, meetings, etc, arrive une
la vérit~ est morte hier, du peuple ». On ne compte plus dition plus espagnole que sud· troupe d'artistes minables de music-
cela tout le monde le sait les poèmes qu'il consacre à ce américaine. Quand il est arrivé à hall, tournant dans les banlieues. Ils
bien que chacun le dissimule : qu'il appelle «sa douce patrie ». Madrid, dans les années trente, vont jouer devant un public de paysans
Ne retenons que le dernier en et d'ouvriers l'histoire de Murieta.
elle n'a point reçu de fleurs: les grands poètes de l'heure, Lor· Cette troupe, Chéreau la représente
elle est morte et nul ne la date; aux toutes dernières pages ca, Hernandez, Alberti, l'ont tout d'une manière à la fois précise et dé-
pleure. du Mémorial: de suite reconnu comme l'un des risoire: visages las, apeurés, miséra·
leurs.) bles de sous-prolétaires du divertis-
sement, costumes défraîchis, vieilles
Et, plus loin: La terre, ma terre, ma boue, Poète considérable donc, Pablo solidarités entre « artistes. déplumés,
la clarté sanguinaire du lever Neruda est avant tout l'homme restes fanés, échos de galas de villes
... pour nous blesser, nous volcanique, d'un continent. En assumant d'eau taries, travestis aux traits trop
oubliâmes la paix claudicante du jour l'Amérique latine, il a envahi fins, aux gestes professionnels, à
l'ambiguïté émouvante, fantaisistes,
le pourquoi de notre combat. et la nuit des séismes, tout l'espace et laissé dans l'om· clowns, pauvres rats ridés, êtres sans
r
le boldo, le laurier, araucaria bre d'autres poètes qu'en d'autres poids dont le dessin irréel et précis
Dans ce recueil, il revient à ses occupent le profil de la temps on eût trouvé importants. se trace sans perspective. Ils ont des
thèmes de toujours, ceux qui mal" planète, Peut-être' simplement parce que gestes frileux quand ils .arrivent danS>
ce lieu gris et vidé où ils s'asseyent
quaient ses premiers vers aux· le gâteau de maïs, le corbeau personne .comme lui n'a su chan· sur leurs valises dans les coins.
. quels nous avons accès pour la de mer sortant de r étuve ter ce continent. S'il lui est arrivé Tout est merveilleusement vu: des
première fois, ses «vingt poèmes sylvestre, de se tromper en voulaut assumer détails de jeu comme, par e,xemple, le

8
A contre-courant
refuge que trouvent les travestis près Pierre Oster mépriser, dont la pensée peut samment maître de son verbe
des vieilles grand-mères poussives,
sortes de Marlènes soufflées en boa
et gibus ou comme certains gestes
fatigués quand Ils se défont hors de
scène entre deux numéros. Dans ce
1 Les dieu%
Gallimard, éd., 88 p.
bien croire qu'elle nous abstrait,
mais dont nous sommes.
A contre-courant donc des re-
cherches ou pseudo-recherches
pour se fier à lui, ne craint pas
plus le lyrisme que la, rigueur.
Nous sommes aU88i loin du «dia·
lecte :. claudélien que du langage
lieu où se superposent d'autres lieux Si, en lisant les poèmes de d'aujourd'hui, cette poésie exalte brut, à peine articulé, de certains
morts, Ils vont accrocher au plafond la
traditionnelle boule à facettes comme Pierre Oster, l'on pense d'abord, l'homme dans son être et dans essais récents. La métaphore, la
on en trouve ~ncore dans les boîtes à Claudel, ce cousinage n'a rien son univers. Elle est pleine d'ar- syntaxe, la grammaire ne sont pas
de la rue de Lappe qui va éclairer de répréhensible à nos yeux. Il bres, d'oiseaux, de vent, d'insectes démons qu'il faille, exorciser, ni
de ses petits miroirs ce monde de pa- s'agit d'ailleurs plus d'un air de qui vivent leur vie surprenante et la musique ni même le «beau
cotille. C'est sous cette lune de bas-
tringue qu'Ils vont interpréter l'his- famille que de véritable ressem- si, dans les interstices, d'étranges vers~. Oster ne craint pas d'être
toire du rebelle Murieta. blance. D'une même, ou très voi- lueurs un 'peu inquiétantes sur· lisible, sachant que ce qu'il nous
Chéreau insère dans sa mise en sine, articulation du vers et sur· gissent, on sent bien qu'elles sont donne à lire l'emporte sur la fu-
scène des citations de Visconti ou de' tout d'une même idée profonde celles de nos carences, de nos dis- reur des mots en creux.
Strehler comme dans Richard 1/ il Ci-
tait Fellini (contrairement à ce qu'on de la création poétique. En l'un tractions. Et Pierre Oster, suffi- Jean Vagne
en a dit, je ne vois pas là d'influence et l'autre cas, 'le poète est celui
mais des références). qui est touché par mille sollicita-
tions du monde extérieur ou inté-
l'ieur que son esprit «rassemble:.
Un héros (pour employer le mot claudé-
révolutionnaire' lien) et qui rétablit entre les ap-
parences un ti88u de réalité que
Paul Celan
Ouel récit révolutionnaire cette trou-
pe peut-elle, en effet, assumer puis- nos sens n'éprouvent plus immé-
qu'elle est dans l'immobilité, puisque diatement. Une transmutation se
son théâtre fige ce qu'il touche? Ce produit qui recrée de ces choses
théâtre sans avenir donne le vertige. Paul Celan, qui résidait en France reprenons d'un des numéros de
rassemblées, de ces sensations re- où il comptait de nombreux amis et • Lettres Nouvelles. (décembre 1965-
Les ouvriers écoutent, d'abord éton-
nés, mais reconnaissant leur propre cueillies ou sollicitées généreuse. admirateurs - Il était l'un des plus janvier 1966) ce poème qu'avait tra-
sort dans celui du rebelle, leur ima- ment un monde qui est à la fois grands poètes de langue allemande duit pour cette revue la regrettée
gination fera basculer cette théâtrali- le nôtre et celui du poète et un vivants -, vient de mettre fin à ses Denise Naville:
té pétrifiée dans un vieux rêve. Ils jours. Il avait trente-neuf ans. Nous
arrêtent, furieux, le spectacle, s'em-.
autre dont les contours et la
parent des tréteaux et les démolis- substance se glissent entre les
sent, prennent possession de leur his- ' vers.
tolre et vont alors raconter à leur ma-
nière, sans le théâtre, se servant tout Dors donc...
de même des acteurs de music-hall
pour représenter les oppresseurs, la Présence au monde
'suite de la vie de Murleta. Il rede- Dors donc. et mon œil restera ouvert.
vient ce qu'il est, un héros révolution- . Mais il faut d'abord ce rassem- La pluie remplit la cruche. nous la vidâmes.
naire' alors que le théâtre en avait fait blement de tout dans le cœur du La nuit fera germer un cœur - le cœur une brindille.
un personnage. Tout comme cette égli- poète, cette attention, cette ou· Il est trop tard pour la faucher, madame.
se où ils se trouvent est désaffectée,
les comédiens, par, leur Inexistence, verture de l'être. Le langage in·
ont désaffecté le théâtre. Ils hantent tervient, dont la fonction est d'at· Tes cheveux de neige, vent de nuit.
un lieu, les ouvriers vont l''habiter pour tester la réalité profonde de ce Est blanc ce qui me reste, et blanc ce qu~ je perds!
ensuite aller 'habiter d'autres lieux. qui est perçu et la connivence de Elle compte les heures. je compte les années.
Envahissement donc du théâtre par
l'action, du personnage par le héros tout pour un même destin à la Nous avalâmes la pluie, la pluie fut avalée.
révolutionnaire, du hanté par l'habité. fois subi et concerté. Aucun hom-
me, aucune chose ne restent seuls,
sinon dans la mesure où ils veu-
ThéAtre politique lent s'isoler. Tout un réseau de
fines solidarités les relie, que le

VH
Les ouvriers quittent ce lieu et par-
tent raconter l'histoire de Murleta ou poète découvre, et en même
faire "Histoire ce qui maintenant re- temps leur donne vie. La poésie, OTTO HAHN Littérature et Mystification
vient au même. Ouant aux artistes de c'est d'abord cette présence au PETER HANDKE Gaspard
music-hall, leur chef (qui représente monde et cette volonté de le sur-
le poète Neruda) parti avec les au- ANDY WARHOL Comment devenir
prendre dans sa totalité à chaque

101
tres parce qu'II est conscient du peu un homosexuel professionnel
-de validité du théâtre (ou de la poé- instant perçue, recréée. Et l'on MARTIAL RAYSSE Les Socialistes
sie), Ils restent là encore plus dému- s'aperçoit que réunis, brassés, au- n'aiment pas leur mère
nis, fantomatiques. se raccrochant .. ' thentifiés, êtres et choses prennent
comme Ils le peuvent à leurs vocalises GYORGY LIGETI De la forme musicale
brisées, à un air émouvant de La Tos- un sens pas toujours directement VH 101
lisible mais toujoul'!l pressant. DANIEL BUREN Mise en garde N° 3
ca, à leurs valises. LA REVUE
Chéreau tente d'Investir la pièce de A ce «beau désir de mesurer
Neruda pour dénoncer le moyen poé- tunivers et le ciel lumineu%:., DE L'AVANT-GARDE
CARL ANDRE - MICHAËL HEIZER
tique dont celui-cI se sert mais, du INTERNATIONALE
même coup, Il dénonce le moyen théâ- Pierre Oster s'ouvre et son poème DAVID LAMELAS - PIERO MANZONI
tral qu'il utilise lui-même. Il met en est une fête. Non pas sans omo
évidence, pour les gens que nous som- bres, mais sans haine ni révolte,
mes, Installés dans les fauteuils du 128 pages Dans toutes les bonnes librairies. Correspondance
comme si tout le secret était de 70 illustrations et abonnement: 101, rue de Vaugirard. Paris 6-
Piccolo' Teatro, les contradictions du
théâtre politique.
s'ajuster à ce monde qui est nô- 14 F Editions Esselller
Simone BenmUSSB tre, que l'on peut bien honnir ou

La Qui~aine littéraire, du 16 ;lU JI m;lÎ 1970 9


COLLECTIONS ROMANS

ÉTRANGERS
L'univers
IlLe Manasement" Le. êniJllles
Il
par G.-E. Clancier
(Fayard) de l'univers"
Après. L'aventure des civilisations" (Robert Laffont)
et • L'expérience psychique., les édi- Victor Hatar, écrivain épris avec les constructions précaires,
tions Fayard lancent une nouvelle col·
'Iection qui sera Intitulée • Le Mana- Depuis un mois, une demi-douzaine de liberté, aura connu, pour voire monstrueuses, du présent.
gement -. Dirigée par Roland Claude, de collections consacrées aux scien- cet amour, deux fois la pri- Au début du récit, nous voyons
elle s'adresse aux cadres ou aux. ma- ces secrètes ont été créées simulta- son dans son pays natal, la le narrateur Simon Samjen, .ex-
nagers. confirmés qui veulent définir nément chez les éditeurs parisiens. Hongrie: d'abord en 1943 guerrier échappé au massacre,
ou renouveler leurs méthodes de tra· L'engouement de l'immense public vir-
vail. Elle' sera divisée en trois sérJes tuel que draine une collection telle sous le règne fasciste de Hor- partir à la recherche de Ernike
qui se distingueront entre elles par que • Les énigmes de l'univers", la thy, et, sept ans plus tard, Kerkapoly. dont le nez trapézoïdal
la couleur de leur couverture: • Fonc- première du genre, puisqu'elle fut sous le régime pro-stalinien. hante ses souvenirs d'amours en·
tions. (rouge), • Méthodes. (bleu) inaugurée avec éclat, dès 1966, par
et • Expériences. (vert). ' Fantastique Ile de Pâques (plus de Après l'insurrection de 1956. fantines. Simon dénichera Ernike
Premiers titres: le Contrôle de ges- 200.000 exemplaires vendus), est un il gagna l'Angleterre où il de- et l'adorable trapèze de son nez.
tion, par Henri Migeon; de l'Organl. fait dont on ne peut pas ne pas tenir meure exilé. Mais, en vérité, Ernike pas plus
satlon scientifique du travail au ma· compte. Le - livre de Francis Mazière, que sa mère, la belle Anibel, ne
nagement des entreprises; par Roland qui est le fruit de deux ans d'études
Claude; les Méthodes de créativité et de fouilles sur le terrain, jouit, du trouve grâce aux yeux du narra-
Victor Hatar

1
et d'innovation, par Abraham Moles reste, d'un succès mérité: il y a, dans teur: pour lui, toutes les fem-
et Roland Claude; la Suède socialiste, ce récit, une chaleur, un ton d'authen- Anibel mes sont pièges: «des escrocs,
par Rolf Nording; Stratégie et' poli. ticité indéniables dont l'auteur, qui Les Lettres Nouvelles
tique de l'approvisionnement, par Jean est en même temps le directeur de des crocheteuses, reptile et singe
Denoël, éd., 256 p. lout en même temps; en bref,
Dautry-Lafrance. ' la collection • Les énigmes de l'uni-
vers", a compris, et on ne peut que des femmes. belettes !» A leur
"Panoramas" l'en féliciter, qu'II convenait de faire propos, Simon se demande sur le
la marque distinctive de chacun des
(Seghers) volumes qu'il devait publier par la ton amer et bouffon qui 'lui est
Les éditions Seghers annoncent suite.• Je suis, nous dit-il, un homme familier: « Peut-on dissocier
une nouvelle collection qui, sous le _sans parti pris. Aussi suis-je prêt à lamour de linfamie? Sincère-
titre de • Panoramas., réunira une accueillir dans ma collection des ou- ment, le peut-on? » Plus généra-
suite d'études sur les grands mo- 'vrages aussi différents que les Mys-
tères de la cathédrale de Chartres lement, cette question semble re·
ments des différentes civilisations. (plus de 70.000 exemplaires vendus),
Chaque volume comprendra une étu- venir tout au long du livre:
de générale sur le siècle choisi qui où Louis Charpentier, s'appuyant sur «Peut·on dissocier la vie de fin-
s'efforcera d'en dégager les carac- les recherches des Templiers, remon-
te aux sources les plus lointaines de famie? »
tères politiques et sociaux et de bros- l'art gothiql,le, et que les Soucoupes
ser le tableau de ses réalisations lit· volantes, affaire sérieuse de Frank
téraires, artistiques ou scientifiques. La réponse n'est jamais donnée
Un choix de textes particulièrement Edwards ou le Livre noir des soucou· en clair. Mais, sous l'apparente
représentatifs, des tableaux synopti- pes volantes, par H. Durrant, qui trai-
tent tous deux d'un sujet des plus drôlerie, sous l'îronie du langage
ques, une bibliographie complèteront d~consldérés par les gens sérieux. En
rensemble. Premiers titres à paraî- et des péripéties, s'affirme un pes-
tres : le Siècle de Périclès, par Michel somme, mon but est de promouvoir simisme sans illusion, bien qu'un
Nouhaud; le Siècle élisabéthain, par des formes de p~nsée différentes,
des thèses nouvelles sur tout un en· sentiment de fraternité pitoyable
André Castagna; la Renaissance lta· semble -de ,problèmes que la et moqueuse ne cesse de se mani-
IIenne en 2 tomes, par Ida Maïer pour science et la philosophie traditionnel-
le premier tome et Paul Larivaille fester envers les falotes silhouet-
pour le second. les tendent' à éluder. Les deux seules tes qui peuplent les coulisses et
clauses restrictives' que je demande
à mes auteurs' de respecter, c'est, les ateliers du théâtre Oupregou-
I l En direct"
d'une part, d'éviter' d'introduire dans ran. Ils sont là toute une équipe
(Mercure de France) leurs ouvrages des considérations po- de peintres barbouilleurs, comme'
litiques, ,et, d'autre part, de présenter
des recherches ouvertes, qui les en- le narrateur lui-même, employés
• En direct. est le titre d'une nou-
velle collection du Mercure de France. gagent personnellement, et non pas Victor Hatar à peindre les décors de pièces
Dirigée par Jacques-Pierre Amette, des compilations de travaux anté· hautement édifiantes et stalinien-
elle se propose de donner aux lec- rieurs. " Satiriste et poète, traducteur de nes sous la direction du «grand
teurs des informations • directes" régisseur»: Oncle Verderber, vi·
sur les problèmes qui se posent, au- Rabelais, Victor Hatar possède un
jourd'hui en France, en particulier talent alerte, truculent, dont la goureux et généreux bonhomme à
dans le domaine de l'éducation, de cocasserie se déploie sur un fond qui «on ne la fait pas ».
l'urbanisme, de la médecine" de la Un volume par mois souvent tragique. Ainsi, le roman
psychiatrie, etc. Les ouvrages pré·
senteront soit des entretiens sur le Anibel, qu'il écrivit en 1954 -
sujet choisi, soit- l'opinion d'une per- Au rythme d'un volume par. mois, deux ans donc avant le soulève-
sonnalité directement concernée par dont le tirage moyen se situe aux ment du peuple hongrois - et qui Lettres à la Q!!inzaine
le problème. C'est ainsi que le pre· alentours de 100.000 exemplaires, la
mier volume de la collection, paru collection. Les Enigmes de l'univers" paraît dans une traduction fran- Les écrivains
ces jours-ci Les Ouvriers - du tier· nous offre ainsi une sorte de décryp- çaise de J. Faure·Cousin et M,-L.
cé à la révolution, par Philippe Gavi, tage, des grands mystères de notre Kassaï, nous offre-t-il un très sa- contre la Commune
est constitué par" des interviews monde, depuis les secrets millénaires voureux mélange de récits pica-
d'ouvriers enregistrées au 'magnéto- du cosmos analysés à travers 1. Ge- Des lecteurs nous font remarquer
phone, sur la politique et la sexuali- nèse, jùsqu'aiJx origines' clJ:hées de resques, de visions poétiques et que Vigny, mort en 1863, aurait eu
té, l'amour et l'argent, la culture et la tradition cathare, en passant par les de traits d'humour noir. du mal à se «déchaîner» contre les
l'aliénation, la révolution et le régime phénomènes extra-terrestres, le dé- Communards. L'auteur du compte
Dans une capitale en ruines, rendu du livre de Paul Lidsky s"excuse
social. Le second, le Lycée unidimen- chiffrement des manuscrits de la Mer
sionnel, a pour auteur J-Ienri Gunsberg Morte. I.'épqpée de l'Atlantide, les des rescapés de la guerre essaient, de ce lapsus de plume. Il suffit· en
qui s'appùie sur son expérience d'en- clés de l'Odyssée ou de la civilisation tant bien que mal (plutôt mal effet à Vigny qu'il ait fulminé contre
seignant pour dressér un bilan sévè· mégalithique. Ainsi se trouve renou- que bien) de survivre. Dans les les insurgés de juin 48 et, après ces
re de la situation de l'enseignement velé un genre où se sont illustrés fameuses journées, se soit barricadé
naguère Bergler, Pauwels, Planète et âmes et les cœurs, quelques vesti· contre ceux qu'U appelait les «com-
secondaire en France d.epuls mai
1968. leurs productions. ges du monde ancien voisinent munistes».

10
Marche sur le
de Victor Hatar Pentagone

I
Au-delà des décors du théâtre, une bombe qui, un peu plus tard, N orman Mailer doxales et souvent excitantes.
c'est la réalité médiocre, tâtillon- faisait son office radical. Autre Les Armées de la nuit Ce n'est pas d'un cœur gai
me et ridicule d'un monde bureau- exemple, cette anecdote pOUl' Traduit de l'américain qu'un jour d'octobre 1967, Nor-
cratique et policier que peignent expliquer l'entrée d'un des per- par Michel Chrestien man Mailer entreprend de parti-
et dépeignent Simon Somjen et sonnages au «cercle spirite ~ : Grasset, éd. 373 p. ciper, à la marche sur le Penta-
ses camarades - comme lui an- «Peu de temps après la Libéra- gone pour protester contre la
ciens combattants passés du dé- tion, dans la période de lune de guerre du Vietnam. Il avait été
lire de la guerre à celui de la miel, une facétieuse patrouille so- Des Armées de la nuit, Norman sollicité, et c'est 'plutôt réticent
«guerre froide ». Voici Ernike, viétique, en quête de deux mon- Mailer n'attendait rien sinon qu'il avait accepté. Pour se don-
la fiancée de Simon, employée à tres de femme et d'une montre quelques insultes supplémentaires, ner dl,l ~ourage, il s'arme d'un
l'Office des Haricots, employée d' homme, expédia dans autrer ces insultes qu'il a le don d'atti- grand pot de bourbon. Tel est le
provisoire, «car elle n'était pas monde la famille d'Imre Penagel, rer sur lui en toutes circonstances début du livre :, c'est une chroni-
«' bon cadre »... D'autre part, nous accessoiriste en chef. Et mainte- et qui ont l'air de profondément que drôle, pleine de verve et de
en étions à la phase des légumes : nant, il cherchait à établir un le réjouir. TI fapt aussi ajouter bonne humeur. Son discours à
le chou-rave, pour être précis... contact interplanétaire.» Comme qu'il fait tout pour ça. Une fois l'Ambassador semble sorti d'un
C'est le Parti qui avait la charge l'écrit Victor Hatar des «so~hai­
de la réorganisation, et la Campa- teurs de bonsoir» - il peut le
gne des Pommes de Terre avait faire tout aussi bien des «ama-
sauvé le pays. (Ils mentent com- teurs de montres » - «Ils ne re-
me ils respirent. Leur vérité n'est présentent aucun principe, aucune
pas même le contraire de la vé· nation, aucune puissance conqué-
rité)... mais selon toute vraisem- rante, simplement les armées de
blance, rOffice des Haricots se- tous les temps et de tous les peu-
rait bientôt dissous. Dieu mer- ples... » Ils représentent l'homme,
ci f... (...) Pourtant, elle s'était at- tout simplement, l'homme, qui se
tacltée à ce Service de Triage des fait monstre si aisément pour peu
Haricots Striés de rOffice Natio- que l'Histoire l'y encourage. Et
nal des Haricots, bien que pareil pourtant, c 0 m m e Innocence,
travail fût une sorte d'enfer... Du l'Ours favori de l'empereur Valen-
matin jusqu'au soir, sélectionner tinien, qui lui donnait ses prison-
des haricots et les coller un à un niers à dévorer, cet ours qui, une
sur une fiche de carton... » fois rendu à la liberté de la fo-
rêt, «dissous dans r anarchie pri-
C'est bien d'un univers délirant
que 'nous rend compte Victor Ha-
mitive, oublieux des exp~its de
naguère, (...) mena une vie exem- (
l~
tar, et, pour mieux témoigner
plaire: pillant des ruches, lé-
symboliquement de cette aliéna-
chant ses oursons et grognant ami-
tion, il conduit ses personnages
calement, comme les autres,»
dans un cercle spirite que traque
comme cet animal, l'homme-
la police politique (le «service in-
monstre retrouvera lui aussi une :.-------
tellectuel» de celle-ci entend li-
(apparente) innocence, grâce à
quider le spiritisme). Cela amène
l'oubli. «Voilà les bienfaits de
des' rebondissements de l'action,
fort comiques dans leur expres-
r oubli. Nous oublions donc nous
sommes.» Sans cette amnz.stz.e·
sion, bien que parfaitement dé-
que s'octroie l'homme par l'effet
sespérés et désespérants. Norman Mailer vu par David Lévine
d'une permanente amnésie, com-
Tout, dans ce monde grinçant, ment pourrait-il supporter l'amon-
tourne au grotesque ou à la déri- cellement de crimes qu'il accom- de plus, on stigmatisera son exhi- film burlesque. D'autant plus
sion, que ce soit la quête spiri- plit et subit sous le couvert des bitionnisme, son égocentrisme qu'avec le poète Robert Lowell et
tuelle ou celle de l'amour. Pour- idées et des principes les plus di- exacerbé, son mauvais goût et le critique littéraire Dwight Mac-
tant, sous l'amertume et l'ironie vers? l'on conclura, les lèvres pincées, donald, Mailer forme un trio de
du récit se devinent une tendresse que les Armées de la nuit ne comiques involontaires dont les
bafouée, une blessure profonde Tout en gardant pour l'homme sont pas un livre réu88i. silhouettes, par leur contraste,
infligée à l'espérance dans sa soif (l'Ours Innocence) une pitié ter- Est-ce même un livre? Il a portent au rire. Ce n'est, évidem-
de liberté et de fraternité. riblement lucide, Victor Hatar en- beau gravement intituler sa pre- ment, guère le ton auquel on est
La succession des scènes comi- seigne que le pardon n'est pas mière partie: «L'histoire en tant habitué dans la relation d'un évé-
ques du présent semble être le l'oubli, ni la bassesse complaisan- que roman» suivi du «roman en nement politique, événement
fruit pourri d'autres scènes, atro· te un mode acceptable d'exis- tant qu'histoire », l'ensemble for- d'autant plus important que cette
ces celles-ci, du temps de guerre, tence. Du moins, de son expérien- me un bric-à-brac incroyable où marche était la première de toute
celles, par exemple, de «la véri- ce, de sa douleur, tire-t-il, par la le talent éclate à chaque page. Ce l'histoire des Etats-Unis.
table histoire des souhaiteurs de vertu d'un langage inventif, d'une n'est ni un roman ni un livre Pendant toute la première par-
bonsoir », ces soldats, alliés des observation sans merci et d'une d'histoire' et c'est un reportage tie du livre (environ les deux
Allemands, qui, en Ukraine, al- imagination peu commune, une qu'aucun rédacteur en chef n'ac- tiers), le ton ne varie pas même
làient chercher le repos du guer- œuvre où la poésie surgit, impré- cepterait. C'est un livre à l'image quand les choses, deviennent gra-
rier auprès des paysannes apeu- visible, de l'humour, de la satire de son auteur, sincère et, cabot, ves, même quand Mailer paie de
rées, puis, après avoir souhaité le et de l'atroce. brouillon mais débordant de vie sa personne: il est, en effet, ar-
bonsoir, laissaient dans la fernle G.-E- Clancier et rempli d'idées bizanes, para- rêtéet passe vingt-quatre heures
~
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 1970 Il
Lévi-Strauss
~ Norman Mailer

en prison. On le devine ravi de Elle attend un enfant - nul ne Notre collaboratrice Cathe- et commenté. Nous publions
cet avatar. C'est même à partir de sait s'il est légitime - et languit rine Backès va publier chez ci-après un extrait où Catherine
ce moment-là qu'il se sent vrai· au fond d'un cachot. C'est à pré. Seghers Lévi·Strauss ou la Backès s'interroge sur la « phi-
ment engagé. sent le commencement des con· structure et le malheur. Il s'agit losophie li de l'auteur de Tristes
Tout ce récit est traité sur le tractions de son pénible travail d'un choix de textes de Lévi- Tropiques.
mode du roman, un roman à la - il va se poursuivre : nul méde· Strauss. Chacun est présenté
troisième personne dont le héros cin n'est là pour dire jusqu'à
est Norman Mailer, «un héros quelle heure. Tout ce qu'on sait
simplet et un merveilleux imbé· à peu près, c'est qu'il ne s'agit Lévi-Strauss s'est toujours défendu de se livrer à l'exërcice
cile, avec un don d'objectivité su· pas d'une fausse alerte, non, elle de la philosophie, depuis la critique féroce et justifiée de la
périeur à la moyenne ». Cela ne donnera vraisemblablement la philosophie enseignée en Sorbonne au temps où il préparait
va pas sans quelque coquetterie, vie. ~ l'agrégation. Elle reste lettre morte, sentiers battus sur lesquels
coquetterie qu'un humour cons· Ce livre, qui n'en est pas un, il ne s'aventure que par accident et comme par braconnage. Et
tant tempère. est certainement le meilleur que pourtant, comment faut-il qualifier cette réflexion qui, partie des
Mais c'est aussi un artifice tech· Norman Mailer ait écrit depuis caractères les plus sensibles, la saveur du miel, le mauvais carac-
nique: «Car le roman, quand il les Nus et les morts. Dans ce ro- tère des épouses (mythiques), aboutit à constituer une théorie
est bon, personnifie une vision man, il se pliait à un schéma tra· des rapports, éthique, voire politique? Témoin ce texte récent
qui vous permet de comprendre ditionnel. Aujourd'hui, il plie les qui décrit les découvertes qu'il a faites à travers la mise en
mieux d'autres visions, c'est un genres à son propos. II est facile structure des mythes:. «Ce caractère topique du code astrono-
microscope pour explorer la ma· de le prendre en défaut, si l'on mique n'empêche pas qu'il s'engrène sur plusieurs autres. Il met
re, un télescope sur la tour pour s'en tient à un aspect académique ainsi en branle une philosophie arithmétique, à l'approfondisse-
regarder la forêt. ~ Dans la se· de l'écriture:. quand on fait ment de laquelle la sixième partie est presque entièrement
conde partie, Mailer va tenter une éclater les cadres, on marche à consacrée. Le lecteur s'étonnera peut-être, mais la surprise fut
approche objective de cet événe· l'aventure. Mais cette aventure-ci, d'abord nôtre, que les spéculations les plus abstraites de la pen-
ment dont l'influence sur la poli. il l'a contrôlée. Ce n'est peut.être sée mythique fournissent la clé d'autres spéculations pourtant
tique américaine fut, comme la pas la première fois qu'il se laisse axées sur des conduites guerrières et l'usage de scalper les enne-
plupart des manifestations de ce aller à son tempérament, mais mis, d'une part, et les recettes de cuisine d'autre part; enfin,
genre, quasi nulle. Mailer, en tant c'est la première fois qu'il le fait que la théorie de la numération, celle de la chasse aux têtes et
qu'homme, s'efface; à peine s'il à l'intérieur d'un cadre inédit en· l'art culinaire s'unissent pour fonder ensemble une morale (1).»
se cite quelquefois. tièrement dessiné par lui. Les Ar· Certes, si la philosophie implique un privilège explicatif, si
mées de la nuit n'est pas, malgré on la place au sommet de la hiérarchie des savoirs, Lévi-Strauss
II tente de démontrer le méca.
les apparences, un fourre·tout, reste en ce cas fidèle à sa vocation de non-philosophe. Mais à
nisme de cette marche du Penta·
c'est un livre qui, par son entrain, entendre par philosophie compte rendu du monde, prise de vues
gone. Tous les particij>ànts,· des
ses pirouettes, ses paradoxes et sur l'hétérogénéité des phénomènes, Lévi-Strauss ne peut sé
jeunes gens aux policiers, trou·
ses clins d'œil roublards, fait pen· défendre d'être philosophe: elle n'est alors pas différente de la
vent leur place dans cet échafau· pensée mythique, et à dire. le vrai nous n'y aurions pas attaché
ser au désordre mais, en y regar·
dage. C'est une analyse serrée à d'importance si lui-même ne s'en défendait avec une suspecte
dant d'un peu plus près, on
partir d'une enquête (qu'il faut
s'aperçoit qu'il est rigoureusement vigueur. Ainsi donc il faut pouvoir dire sans offense que Lévi-
bien appeler journalistique) de Strauss donne à ses contemporains un exemple parfait de phi-
cc,lDstruit. ,
tout premier ordre. Dans cet ana· losophe.
Enfin - et cela n'est pas négli.
lyste, on ne retrouve que rare· Philosophie qui va en sens contraire du courant avant, tout
geable - il y a un homme : sou·
meut l'hurluberlu de la première au moins, de représenter elle-même le ·courant: philosophie réfu-
vent irritant, pas toujours lucide,
partie. Même l'écriture change: tant le sens, l'humanisme comme morale, philosophie antidialec-
il va de l'avant. II fonce, dépasse
elle conserve la même vigueur, tique. Ce refus de tout mouvement synthétique, caractéristique
les garde.fous et ne craint pas les
mais elle se fait sèche, précise. de la dichotomie qui s'éparpille jusqu'à l'indifférence, nous paraît
chutes. II se révèle ainsi la chose
Même quand il se transforme en
la plus ra~e du monde (et cela relever du même dessein que le refus de la transgression; le
pamphlétaire, son ton reste me· paradis perdu où parler et aimer sont possibles sans violence,
vaut pour toutes les littératures) :
suré: Johnson est notamment où la coexistence est pensable, interdit autre chose que la répé-
un tempérament. Ce barbare· s'in·
l'une des cibles favorites de Mai. tition de sa perte, indéfiniment renouvelée. L'Aufhebung est
téresse à tout: il n'a pas assez
1er. impensée dans le système des structures: non qu'elle semble
de 8a vie pour réaliser tout ce
II faudra attendre les dernières dont il a envie : il met en scène plus réelle que l'édifice combinatoire où Lévi-Strauss met le fonc-
pages pour le voir emprunter un deux films, il écrit quatre cents tionnement de l'esprit; mais on en volt bien le manque, il est
ton apocalyptique. C'est le destin pages en quelques semaines, il mortel pour la pensée. On peut légitimement, et c'est ce que fait
entier de l'Amérique qu'il em· n'ignore rien de la vie et des pro· Lévi-Strauss, choisir le chemin par lequel la pensée se pense
brasse alors, c'est sur la naissance blèmes politiques, il a une vie mortelle. On peut faire la théorie de l'exclusion, tout en restant
de cet Américain nouveau qu'il privée très compliquée. II est prisonnier de l'opposition intérieur-extérieur: tout spontanément,
se penche, naissance qui est une rempli de projets. l'exil, l'errance, le mal, surgissent comme thèmes philosophiques
de ses préoccupations de tou· Dès qu'il prend la plume, il ou mythiques. Lévi-Strauss n'est pas loin de Platon: le rapport
jours (on se souvient de son essai, explose et les éclats en s'envo- entre les structures et le réel est une participation. « ... La con-
le Nègre blanc qui, aujourd'hui .lant composent une des œuvres ception que les hommes se font des rapports entre nature' et
encore, est l'objet de discussions les plus inégales mais aussi l'une culture est fonction de la manière dont se modifient leurs pro-
chez les intellectuéls américains) : des plus riches de la .littérature pres rapports sociaux... Pourtant, nous n'étudions que les ombres
«Méditez sombrement sur ce américaine d'aujourd'hui. Les qui se profilent au fond de la caverne, sans oublier que seule
pays qui incarne notre volonté. Armées de la nuit en sont un des l'attention que nous leur prêtons leur confère un semblant de
:C'est rA mérique, jadis beauté moments majeurs. réalité.» (2) Certes, Marx et Lénine emploient la métaphore du
,d'une splendeur inégalée, aujour. reflet pour qualifier le rapport idéologique aux choses; mais ici
,d'hui beauté à la peau lépreuse. Jean Wagner c'est tout autre chose. Le réel se tient dans le sujet, qui pourtant

12

ou la· philosophie du non-SaVOIr
par Catherine Backès

nous coupant de l'Orient bouddhique, a entraîné une osmose par


la guerre avec lui: « C'est alors que l'Occident a perdu sa chance
de rester femme... (5) Ce que le bouddhisme offre à Lévi-Strauss,
tout, comme certaine conclusion résignée de l'éducation des
femmes, c'est un monde sans homme ni femme. Telle est la dicho-
tomie déchirante, source du' désordre: il y a des femmes et des
hommes. Nous voici revenus à notre point de départ: la parenté
comme solution à la différence sexuelle. Mais, si vraiment l'har-
monie est asexuée, si le paradis, c'est l'absence d'interdit sur
les sexes, si la paix réside dans la sublimation, la procréation
comme telle est' absente de la pensée de Lévi-Strauss. Car la
procréation doit, pour être pensable, s'intégrer dans un système
où le nouveau puisse s'expliquer. Tout comme, dans la dialec-
tique, on fait un à partir de deux contraires, «dans la vie ~
l'enfant se fait de deux dissemblables. Lévi-Strauss refuse,' dans
la dialectique, ce quï' lui paraît mythique: ce qui la rend sem:
blable à une alliance. féconde. Ce qui résulte de l'échange, c'est
l'enfant: or, tout se passe comme si, dans le système de Lévi-
Strauss, l'enfant, comme le fou, comme le shaman, comme
l'Amérique indienne, comme l'ethnologue, était hors structure,
valeur symbolique zéro, impensé. L'enfant est dans la catégorie,
chère à Lévi-Strauss puisque lui-même en fai.t partie, des exclus:
notre société est anthropoémique, c'est-à-dire qu'elle rejette les
êtres différents des autres normaux. L'ethnologue demeure enfant
Claude Lévi-Strauss dans un monde adulte : dernière figure de l'Occident, voici l:adulte
exclusif. Les chemins dé l'Amazonie, une fois parcourus, doivent
vu par
se parcourir à reboÜrs, dans le sens du retour, mais ils ne condui-
David Lévine
sent plus à l'enfance:
• Amazone, chère Amazone,
Vous qui n'avez pas de sein droit
déréalise son objet à vouloir le comprendre. Participation: il Vous nous en racontez de bonnes
Mais vos chemins sont trop étroits.· (6)
s'agit bien d'un mode de connaissance dans lequel un rapport
h'est garanti que par l'instance. La méthode. semble la meme: Ce refrain, composé par l'auteur pendant son pénible retour, au
qichotomie originelle, puis méditations successives jusqu'à ex.in~- moment où il ne sait plus ce qui, en lui, est culturel, au moment
tio,", progressive du sens. Là se rencontre la scandaleuse dlfte- de la plus grande fatigue, pourrait, à la limite d'une facéti~use
rence: car c'est un modèle inversé, dans lequel le progres interprétation, témoigner d'un certain fantasme : fantasme d u~e
s~accom'plit à l'envers, dans lequel le réel s'estompe au lieu, de maternité vierge' et difficile. Lévi-Strauss ne pense pas la nais-
se constituer, dans lequel la dialectique, absente, ne .peut ope!er sance, mais le rêve: du même coup, au plan des concepts, il se
la soudure entre des étapes, qui, discontinues, se fixent. Le reel, trouve conduit à un processus circulaire, dans lequel l'événement
c'est soi-même, c'est l'Enfer, c'est ce qu'il importe de rédui~e à qui manque, la naissance -:- figurant ici tout éVénemen~ possib~e,
la ponctualité: philosophie de la dissolution du sujet, le sys.teme toute nouveauté réelle _ se répète; d'abord une deuXième fOIS,
de Lévi-Strauss relève, comme il le dit lui-même du bouddhisme. puis indéfiniment. Ce qui se répète, c'est le péché originel de
. A dire le vrai, le bouddhisme est la somme de tous les fan- l'humanité: présent une première fois à l'instant de la perte du
. tasmes théoriques de Lévi-Strauss. Il n'est pas indifférent. de Paradis, il se renouvelle avec les voyages du XVIe siècle, puis
constater q~e c'est là que s'achève le périple de Tristes Tropi- encore avec la genèse de l'ethnologie et ses conséquences Sl!r
ques: le bouddhisme est au-delà, géographiquement parlant, de l'anthropologie. Ce qui se répète, c'est l'interpréta!iOn myt.hique,
l'Islam, qui lui-même est, dit Lévi-Strauss, I:Occide~t de, !'Orien~ : lue une première fois à l'endroit -.Le Cru et le CUit - , P~IS une.
aussi conquérant et destructeur. Le bouddhisme av.e~e 1evanoUls- seconde fois à l'envers _ tapisserie inversée dans Du Miel aux.
sement du sujet dans le monde: «grande religion, ~u n?n- Cendres. Ce qui se boucle à travers ces ~épétit~on~" c'~st .Ie
savoir» (3). En procédant par le refus absolu .du sens, Il valide cycle du sens: plein mais obscur en son orlgme, ri. s eclalre en
la démarche de relativisme par lequel l'homme se libère de. ses même temps qu'il s'appauvrit. Contresens apparent, la recherche
propres exigences. Enfin --.., faut-il' dire surto~t ? --:- le b?~ddhism~ des limites et des structures dévoile «un maître sens, obscur
,èst essentiellement religion asexuée, sans interdIt, religIOn faml- ' sans doute mais dont chacun des autres est la transposition par-
li,ère, maternelle. "Aucune statuaire· ne procure interdit, religion tielle ou déformée .. '(7). Mais le dernier terme de la démarche
sentiment de paix et de familiarité que c~Il~-ci,avec ses fe":lmes . bouddhique, c~est le. refus du sens: «dernier pas .. qui valide
chastement impudiques et sa sensualite mater~elle q~l, se fous les autres: ainsi le cycle recommence. Contresens, refus
complait à l'opposition des rTlèresaman!es, et des ,filles c1oltrees, du sens, et maître sens: le sens seul est absent du système
&'opposant toutes deux aux amantes clOltree,s d.e 1Inde non. boud-' des structures, qui, en tant que tel, l'abolit. Point d'orientation
dhique: féminité placide. et comme affranchie du conflit. des. puisque la terre des' structures est circulaire; point de différence
sexes qu'évoquent aussi, pour leur part, les bonzes, con!o!!dus sexuelle ptJisquec'est celle-ci qui suscite tou~e désordre et tout
par, la tête rasée. avec les nonn~s ?ans .une so.rte de trols~eme ordre culturel; point de sens, point de marque: le système de
sexe, à-demi para~ite et, àde~!-pnsonn~er... Sile bouddhlsm~ Lévi-Strauss devrait conduire à la parfaite indifférence.•
cherche, comme .1 Islam, a dominer la. dem~sure des cultes Prl- .
mitifs, . c'est grâce à l'apaisement unifiant qu~ ·~o.rte . en ,~II~ la
p'romesse. du retour au .se,in, materne~ ; 'p~r ce Qla,IS, Il. remtegr,e (1) L'Origine des M,anières de Table, p. 13. -: (2) La .Pe'!sée sauvage,
l'éroti.smeaprès l'avoir IIbere'dE;} lafren.esle.et .de.l'ango~sse. (4) p. 000. - (3) Tristes Tropiques, p. 4~5. - (4) TnsJes· TropIques. p. 440. -
C'~st au ppir'lt ql:l\me é.trange séquenc·e .se fa.t Jour, : 1Islam, .en (5t Ibid., p. 443. - (6) Ibid., p. 368. - (7) Tristes Tropiques, p. 48.

La Quinzaine littéraire, du 1611u JI mai 1970


BI.TOI• •

Léo Spitzer
Dix ans après sa mort, parais- laire, Ramuz, Valéry... dans que mène à fintuition directe C'est une somme, le résultat
sent les essais du romaniste Linguistics and Literary History d'une « entité» psychologique d'une réflexion qui porte sur
allemand Spitzer. Cela ne (1948) sont étudiés Racine (Le dans fâme du poète. Les deux do- de très longues années (l'au-
nous fait guère honneur. récit de Théramène), Diderot, maines ne se recouvrent pas exac- teur est né en 1893). Cette
Claudel et Cervantès. Ce premier tement; il se juxtaposent plus présente biographie n'est du
volume pourrait facilement être qu'ils ne s'impliquent. reste pas la première appro-
Léo Spitzer suivi d'un second également con- Quelque soin que Spitzer mette che tolstoïenne de Chklovski;
Etudes de style sacré à la littérature française. à passer du détail décelé comme déjà, dans le cadre de la cri-

1 Préface de Jean Starobinski


Bibli. des Idées
Gallimard, éd., 535 p.
Mais ce serait encore très incom-
plet, car l'activité de Spitzer s'est
exercée dans le domaine allemand,
anglais, espagnol, portugais, ita-
lien. Peut-être quand nous con-
significatif à l'ensemble de l'œu-
vre, puis, par un mouvement com-
plémentaire à revenir au détail,
selon la méthoae qu'après Dil-
they, il nomme «cercle philo-
tique formaliste dont on sait
qu'il fut l'un des chefs de
file, il avait écrit: « Matériaux
et style dans le roman de
Léon Tolstoï: Guerre et
Publiés avec un tel retard (les descendrons à nous montrer moins logique» (comme des détails Paix ».
premiers travaux de Spitzer sur chauvins pourrons-nous connaître d'une langue romane on doit
Rabelais et Balzac datent de les écrits de Spitzer sur Dante et remonter au latin vulgaire comme
1910), les essais peuvent paraître Le Don Quichotte. prototype, et expliquer ensuite de
un peu maladroitS et outrageuse- Quelle fut la nouveauté de Spit- nouveaux détails par le proto- Victor Chklovski
ment marqués par un certain nom- zer ? Elève du grammairien type supposé (p. 61) ; niais la no- Léon Tolstoï
bre de tics universitaires: l'essai Meyer-Lübke, et linguiste lui- tion de totalité en littérature Trad. du russe
se réfère souvent à des critiques même, il veut appliquer l'étude est difficilement précisable), il par Andrée Robel
secondaires, et rien ne vieillit plus littéraire, habituellement réduite n'échappe pas à la subjectivité. 2 tomes.
plus mal que des noms de pro- à ce que Spitzer appelle une pré- Le détail initial est, comme le Gallimard éd. 458 p. et 418 p.
fesseurs; les notes ont une telle histoire (et qu'on pourrait nom- premier vers pour Valéry, don-
-ampleur, et une telle importan- mer des ragots: Molière avait-il né par les dieux: nous lisons,
ce, que l'essai semble n'avoir pas représenté ses déconvenues conju- relisons un texte, et soudain un C'est dans une toute autre pers-
toujours pris sa véritable dimen- gales dans «fEcole des Fem- mot, un vers surgissent, et nous pective que se situe ce Léon T ols-
sion. Enfin cet ouvrage, sans doute mes » ?), la méthode philologi- saisissons que désormais il y a toï: l'auteur ne s'adresse plus à
par souci de légèreté, est publié que. Cela implique que l'on mette une relation entre le poème et un groupe de spécialistes mais au
sans index des noms cités, ni bi- à l'écart l'histoire littéraire et que nous (p. 67). Il y a donc, à l'ori- grand public. Il ne s'agit plus pour
bliographie des volumes de ré- l'on porte une attention, très nou- gine de l'essai, une sensation, irré- lui d'étudier les facteurs esthéti-
férences (manqlient également les velle alors, -au texte, à son organi- ductible à toute justification, une ques d'une œuvre précise mais de
-paroles où Spitzer, en préface à sation syntaxique et à ses buts intuition fondamentale qui rend cerner un des plus grands écri-
l'édition italienne, indique que artistiques. Spitzer procède à par- évident, par le bonheur intime vains russes. Pour ce faire,
lorsqu'il écrivit son essai sur tir de l'examen d'un détail stylis- qu'elle procure, le fait que le dé- Chklovski s'appuie sur les œu-
Proust il ne connaissait pas la fin tique dont la répétition lui pa-- tail et le tout ont trouvé leur vres de cet écrivain bien sûr,
du roman, et que son étude, en raÎt caractéristique. Il sera le pre- commun dénominateur (p. 67). mais il emprunte de nombreux
1959, ne lui semble pas exprimer mier à utiliser la notion d'écart, -C'est à partir de là que se déve- éléments aux textes de Lénine
toute la portée de l'œuvre). En à tenir compte des déviations sty- loppe l'essai avec une sCience con- sur l'auteur de Maître et serviteur.
outre, il aurait été nécessaire que listiques d'un écrivain par rap- fondante, et selon une méthode C'est là une démarche habituelle,
fussent indiquées les dates des port aux normes. qui ne vaut pas mieux qu'une on le sait, pour tout écrivain so-
premières publications de ces Bien que la définition de la autre. Un certain nombre de viétique et aujourd'hui, il est à
textes qui ont été choisis parmi norme ne soit pas des plus aisée, convictions- déterminent les choix peu près impossible de lire une
divers livres de Spitzer: Linguis- Spitzer tire de la notion d'écart et les lectures de Spritzer : le he- critique, une préface, une biogra-
tics and Literary History (1948) ; stylistique des conséquences psy- soin qzwsi métaphysique d'arriver phie sans retrouver quelques ci-
Stilstudien (1928), essai sur chologique et sociologique qui à la solution (p. 67) rend émou- tations léninistes plus ou moins en
Proust, Romanische Stil und sont de simples postulats: la dé- vant son acharnement à décrypter situation. Ici, elles sont, malgré
Literaturstudien (1931) (Racine, viation stylistique de findividu les romans de Butor ; la certitude tout, assez discrètes et si le livre,
Voltaire), Romanische Literaturs- par rapport à la norme générale que la poésie de Jaufré Rudel est en dépit de son épaisseur (plus de
tudien (1959) (Jaufré Rudel, La doit représenter un pas historique la manifestation la plus émouvante 800 pages), se lit très facilement,
Fontaine, Marivaux). Deux essais franchi par f écrivain; elle doit de ce que j'appelais le «para- c'est qu'au départ, l'auteur est un
(Rabelais; Butor, cette étude est révéler une mutation dans f âme doxe amoureux» (p. 81) sous-tend véritable écrivain: au travers -de
la dernière qu'ait écrite Spitzer) d'une époque, - mutation dont toute son argumentation ; il sem- la vie de Tolstoï, il se pose de
n'avaient jusqu'ici été publiés f écrivain a pris conscience et ble partager avec Marivaux la multiples questions sur la genèse
qu'en revue. qu'il transcrit dans une forme lin- croyance que le cœur est une sor- de l'écriture, sur le génie, sur l'art
_On peut ima/9:ner les raisons guistique nécessairement neuve te de génie naturel. et l'actualité. Sa méthode criti-
qui ont déterminé cette sélection (p. 54). (fi y a là comme un écho Dans l'importante étude qui que n'est pas de celle que l'on at-
(choisir des auteurs du XII" siècle assez confus des lectures de Voss- sert de préface au volume, Jean tend d'un linguiste. Au lieu
à aujourd'hui et choisir des textes 1er et de Freud.) Si le passage Starobinski situe l'effort de Spit- d'une analyse phrase à phrase ou
représentatifs de trente ans d'ac- de la linguistique à la psychologie zer et précise, avec autant d'in- tout au moins œuvre à œuvre, il
tivité critique), mais à elle seule demeure assez aléatoire chez Spit- telligence que de sympathie, ses réalise une étude synthétique com-
elle ne donne pas idée de la pro- zer, c'est que le lien de l'une à limites, et par là même ce qui me il avait voulu faire de la bio-
digieuse activité de Spitzer: l'autre n'est pas _déductif mais nous attache à des lectures qui graphie de Tolstoï un roman de
425 pages de Romanische Litera- intuitif: par la somme d'obser- décrivent «un parcours inache- Tolstoï: son essai se présente en
turstudien sont consacrées à la vations concrètes on arrive à vable, à travers une série indéfi- effet comme un long fleuve lent
littérature de langue française f abstraction d'une «entité» sty- nie de circuits ». et riche plein de méandre-s et
(Villon, du Bellay, Hugo, Baude- listique - et cette entité stylisti- Jean Roudaut d'accidents de parcours.

14
Tolstoï, par Chklovski
Dès les premiers chapitres, la
maison de IasnaÏa Poliana où Tol-
stoï passa presque toute sa vie, le
vieux divan, le parc, tous ces dé-
tails concrets nous sont décrits mi-
nutieusement. Il pose le décor
comme un bon romancier : la tra-
gédie que constitue toute vie
d'homme peut commencer.
Chklovski va mettre ses pas
dans les pas de son modèle, de
l'intérieur et de l'extérieur. Si les
toutes premières années de la vie
de TolstOÏ semblent sereines, mal-
gré la mort de sa mère, il est si-
unificatif - Chklovski le souligne
TolstOÏ
;ans pour autant faire appel à la
distribuant des
psychanalyse - qu'un des pre-
miers souvenirs de Tolstoï se rat- aumônes.i des
tache à sa privation de sa liberté : paysannes.
il est probablement emmailloté et il écrira. Jusqu'à la fin de sa vie, Il faut croire que Tolstoï n'eut que dans ses œuvres et dans ses
se souvient très nettement de cet- il restera persuadé que «fessen- jamais l'âme ba88e car cette tran- articles Tolstoï ne fait qu'un seul
te impression affreuse: «Je vou- tiel, c'est f activité perpétuelle~. quillité, il la connaîtra de moins homme. Mais ce seul et même
lais ma liberté, ma liberté ne Cette activité, il l'appliquera non en moins au fil des années: non homme est en contradiction avec
lésait personne et on me suppli- seulement à défendre sa concep- seulement la situation sociale en lui-même comme à la jonction des
ciait. ~ Chklovski fera le lien en- tion du monde: les troubles et Russie se dégrade mais sa propre grandes époques, les hommes sont
tre cette privation et celle qui les bouleversements d'une époque situation devient affreuse. L'écri- en contradiction avec eux-mêmes.
assombrira sa vieillesse et le pous- pré-révolutionnaire l'obligent à vain cherche désespérément des Et cette contradiction, c'est celle
sera à fuir sa maison presque in- prendre parti même à son corps solutions à des problèmes insolu- des héros de la tragédie grecque ~.
hospitalière. défendant: «Afin de vivre dans bles, tels le paupérisme, la reli· Tragique est en effet la longue
Et nous suivons Tolstoï pen- fhonnêteté, ü faut s'engager, se gion, la possibilité de concilier sa vieillesse de TolstOÏ sur laquelle
dant son adolescence lorsqu'il en· battre... La tranquillité n'est vie de famille, sa vie de proprié- Chklovski s'est longuement éten-
tend se fixer des règles de vie, qu'une bassesse de f âme. ~ taire avec ses exigences morales du ; les départs du vieil homme,
tout au moins des règles de tra- lesquelles impliquent la distribu- ses retours, les diverses rédactions
vail ; il se forge des programmes tion des biens. de son testament. Il ne nous épar-
d'étude, il tient un compte minu- Cet homme infatigable, entou- gne rien. De même que TolstOÏ
tieux de toutes ses erreurs et de ré d'une nombreuse famille, de se penchait sur ses héros à l'ap-
ses failles. Si pour lui, la vie n'est disciples, est seul. TI n'a personne proche de la mort pour tenter de
pas simple, c'est aussi, comme le à qui parler dans son entourage. percer le secret de celle-ci, de
dit Chklovski dans cette «auto- Que faire? Il écrit, comme tou- même Chklovski suit pas à pas
analyse i~tensive que mûrit le ta- jours : Chklovski sait nous émou- les dernières démarches de Tols-
lent du futur écrivain. ~ voir en évoquant cette solitude. toï, s'attache à la moindre ciro.
Ne sachant trop à quoi em- On voit Tolstoï supporter très mal constance, semble fasciné par
ployer ses forces, le jeune homme la surveillance de sa femme qui l'agonie d'un homme que son gé-
part se battre au Caucase à l'heu- profite de la moindre occasion nie et sa vitalité faisaient croire
re où cette région venait de se pour lire ses carnets personnels et immortel. De là, cette légère dis-
soulever contre les Russes qui lui en faire de violents reproches. proportion entre la peinture de
voulaient la coloniser. L'absurdi- Pourtant, Chklovski s'efforce de la vie de Tolstoï et celle de sa
té, la cruauté de la guerre feront faire la part des choses. Si son vieillesse et de sa mort.
de lui un apôtre de la non-violen- admiration évidente pour l'écri· A la fin de sa vie, TolstOÏ, las
ce. vain et pour l'homme est sensi·
Et puis il écrit. C'est Enfance, de tous les compromis qu'il a dû
ble tout au long de ces pages, accepter, n'a cependant jamais re-
sa première œuvre. On y trouve il ne condamne pas pour autant noncé à ses idées, même les plus
déjà un des principes de la cré~­ l'épouse et il tente même parfois
tion tolstoÏenne: «chaque chapr.- utopistes. «Le bonheur, c'est de
de la justifier: peut-être est-ce vivre pour les autres », écrivait
tre ne doit exprimer qu'une seule là sagesse et compréhension de
pensée ou qu'un seul sentiment~. TolstOÏ. Chklovski a dû être
la part d'Un homme qui a lui-mê- extraordinairement heureux en ré-
C'est sur ce même schéma que me beaucoup vécu.
Chklovski a fondé son ouvrage : digeant cette étude : lui, écrivain
En fait, l'entreprise de Chklov- bien personnel, s'est mis entière-
chaque chapitre, relativement ski est sans détours : «démontrer
court. est consacré soit à un épi- ment au service de l'auteur
sode 'de la vie de Tolstoï soit à d'Anna Karénine. D'une étude, il
une de ses évolutions spirituelles a fait un livre d'amour. C'est
soit aux circonstances de la ré- vraisemblablement ce qui rend
daction d'une œuvre. TolstOÏ sa lecture si attrayante.
Nous suivons Tolstoï à Sébasto- sur ses terres,
pol où il trouve sa voie définitive : â lasnaÏa PoUana Yolande Caron

La Quinzaine littéraire, du 16 au JI mai 1970 15


IlXP081TION8

L'exposition
Henri Matisse tude qui sera constante chez Ma·

1 Exposition du Centenaire
Grand Palais
Avril-septembre 1970
tisse. Il se met à l'école de Cé·
zanne (Homme nu, n° 34), entre-
prend ses premières sculptures,
essaie de discipliner la couleur
par tous les moyens : pointillisme
Dans les années d'après-guerre (Buffet et table, nO 29), géomé.
qui établirent sa gloire, le peine trisme (Intérieur à l'harmonium,
tre des Odalisques n'était pas In· nO 33), pour finalement s'y aban-
gres, mais Matisse. J ellnes fem.. donner dans un faux-pas, le néo-
mes alanguies, fenêtres ensoleil· impressionnisme. (Luxe, calme et
lées et philodendrons étaient les volupté, nO 55.) Mais très vite, il
attributs d'un hédonisme volon. fait éclater ce divisionnisme qui
tiers tricolote et opposaf»le à . ne peut lui convenir, révélant
l'existentialisme et à l'abstraction ainsi son besoin de synthèse, pre-
que toute une génération décou· mier pas vers la simplification.
vrait alors. Image aimable et ras·
surante- à laquelle s'ajoutait celle Simplifier, oui, mais pour signi.
d'un vieillard à la barbe bien fier. L'art, pour Matisse, n'est
peignée, au regard cerclé d'or qui pas délectation mais médiation:
terminait ses jours en découpant «J'ai compris que tout le labeur
du papier pour décorer une cha· acharné de ma vie était pour la
pelle. Matisse était célèbre mais grande famille humaine à laquelle
son œuvre plus dispersé qu'au- devait être révélée un peu de fraî-
cun autre à travers le monde che beauté du monde par mon
était pratiquement inconnu. Ainsi intermédiaire », dira-t-il dans ses
s'était établie une équivoque de dernières années. Il ne s'agit plus
bon aloi que vient pulvériser, d'imiter, mais de faire participer.
pour la plus grande gloire de Ma· de transmettre l'intrinsèque vérité
tisse enfin démontrée, l'exposition des êtres et des choses, perçue
organisée pour le centenaire de dans sa globalité et non par l'ana-
sa naissance. lyse. Or la forme isole et la cou-
Il est évident que la levée de leur harmonise et Matisse, qui ne
cette hypothèque a été la préoc. peut sacrifier l'une à l'autre, ne
cupation majeure de Pierre les conciliera qu'à la fin de sa
Schneider qui a magistralement vie, mais ce ne sera pas dans la
Arbre peinture! Pour le moment, le
conçu et réalisé cette exposition.
Il fallait avant tout réunir l'œu· tion, langage qui n'a pas à tra· Matisse, de ce jeune homme dé· combat s'engage et il en naît le
vre qui s'étale sur soixante ans: duire des sentiments (interprètes couvrant relativement tard le fauvisme. La toile est totalement
elle est là, dans ses pièces maî. d'une émotion), mais qui les plaisir de peindre, qui s'applique livrée à la couleur (la Femme au
tresses, provenant presque totale- transmue en une perception di· à copier Chardin, Ribéra, Frago- chapeau, nO 70; l'Idole, nO 81)
ment de collections particulières recte et totale de l'objet même nard ; qui 'devient artiste en fré- à charge pour elle d'équivaloir les
et de musées étrangers. Il fallait de la communication. «Il y a quentant les Académies et en valeurs et les demi-teintes défi·
aussi l'accrocher: jamais accro· deux façons de décrire un arbre, étant attentif à ce qui se fait au· nitivement bannies et plutôt que
chage ne fut plus intelligemment écrit-il à" son ami Rouveyre: tour de lui, peintre lorsqu'il de reconstituer le sujet, restituer
attentif au peintre et au visiteur. 1) par le dessin d'imitation com- écoute le conseil de son maître l'émotion qu'il provoque. «Tan·
Il ~st l'image même de la pléni. me on l'apprend dans les écoles Gustave Moreau: «Simplifiez », et tôt, écrit Pierre Schneider, la cou·
tude de l'œuvre, de ses bonds, de dessin européennes; 2) par le découvre le moyen pour lui d'y leur construit le motif (Margot,
de ses replis ; à la plate démons· sentiment que son approche et parvenir: la couleur. La premiè- nO 76), tantôt elle le dévore, le
tration chronologique, il substitue sa contemplation nous suggèrent, re salle reflète d'une façon éton· fait voler en éclats (Intérieur à
les rapports de Matisse et de la comme les Orientaux. » Ainsi, du nante la turbulence de ses expé- la fillette, nO 71). Nouvelle
peinture, ce combat de toute une grand dessin de 1951 Arbre riences, la diversité des influen· ascèse, nouvelle simplification : la
vie dont il sort vainqueur avec (no 210) dont on sent qu'il est à ces qu'il reçoit (Manet, l'impres- ligne réapparaît, plus ou moins
les papiers découpés; il sollicite la fois la contemplation et la sionnisme, Turner dont il voit péremptoire (Marin II, nO 82),
enfin par des rapprochements, chose contemplée et qui interdit l'œuvre à Londres, au cours d'un pour endiguer cette anarchie mule
des contrastes, l'attention du visi- toute interprétation en les offrant bref voyage) et l'évolution rapide ticolore, verrou provisoire qui
teur qui n'est pas convié à regar· toutes. Ainsi également de la de sa peinture, des convention- saute avec la Desserte rouge
der, mais à entrer dans une œu· Piscine de 1952. (no 225) à la- nelles natures mortes du début (no 89). Dans cette grande toile
vre qui va bien au-delà des éti· quelle nous reviendrons, car ce aux paysages bretons qui l'intro· qui fut d'abord bleue (ce qui
quettes don' on l'affuble pour la n'est pas seulement dans les der· duisent à la couleur avant que la montre que plus que la couleur
commodité d'une culture dite gé. nières années qu'apparaît ce lan- Corse lui en apporte l'éblouis· c'est sa fonction qui intéresse Ma-
nérale. gage dont la manifestation tout sante révélation; C'est alors une tisse), la tapisserie du mur et la
au long de l'œuvre définit le gé. véritable explosion (Coucher de nappe volontairement identiques,
L'œuvre de "Matisse est la re- nie de Matisse. soleil en Corse, nO 26), un débor- ,escamotent purement et simple-
cherche d'un langage et de son dement auquel succède un temps :ment la tahle, et cependant l'im·
écriture établissant la relation au Ce qui frappe dès l'entrée de d'ascèse, de reconstruction, pre- Iposent au point de rendre les
nh'eau de ce qu'il appelle rémo· l'exposition, c'est le sérieux de mière manifestation d'une aui· ,chaises inutiles au premier regard.

16
Matisse Dans les
galeries

Papillons

Sans doute Dali n'a-t-i1 pas voulu


être en reste avec Mathieu, auteur
heureux d'une .série d'affiches pour
Air-France, puisqu'il a offert, avec
pompe, à la S.N.C,F., six affiches
pour l'Auvergne, Paris, les Alpes,
Strasbourg, la Normandie et le Rous-
sillon, exposées le 29 avril, gare de
Lyon, Mais il eût fallu pousser l'ému-
lation jusqu'à observer (comme Ma-
thieu), les lois du genre, c'est-à-dIre
proposer aux foules voyageuses des
images lisibles, synthétiques, attrayan-
tes et présentant un minimum de
rapport avec le signifié à évoquer.
(A cet égard, le fonctionnement des
images-signes de Mathieu, précises
et ouvertes à la fois, était exem·
plaire,)
Hélas, c'est davantage à rester
chez soi devant la télévision qu'inci-
tent ces bricolages, ou plutôt ces
« démo-collages " collages pour le
peuple, gratuits donc, sans raison ni
déraison, ramassis hasardeux des
poncifs daliniens. La Normandie, c'est
Cadaquès, le Roussillon une gare (où
paraît-il Dali trouva la grâce), Stras-
bourg une mince évocation de gothi-
qoe relevé par un vrai morceau de
dentelle (cf. dentelle de pierre) et
un ange-horloge. L'unité des six affi-
ches est donnée par un semis de
papillons sortis tout droit des Altas
Boubée: la lépidoptérologie est sans
doute le gracieux symbole du loisir
Le lieu est dit et non pas décrit, ne changent jamais et qui se- l'équilibre recherché et obtenu du dans la société industrielle.
de même que sa fonction l'est raient comme une écriture: ceci dessin et de la couleur procède Devant ces tristes -bricolages, on
encore d'une dualité qu'il allait croyait à peine au souvenir de l'hiver,
par une servante et des fruits paralyserait la liberté de mon in· à ces quelques toiles exposées gale·
parfaitement anonymes. Toute vention. :. Ecriture qui défie donc lui être donné de dépasser. Les rie Knœdler, où la poétique dall-
référence à la quotidienneté est l'analyse et ramène impérative. gouaches découpées sont le fruit nienne ne jouait de nouvelles écri-
super1lue, la communication déjà ment au sujet, véritable clé ce- iniraculeux de soixante années de tures picturales. Heureusement, la
s'établit sur le plan de l'inexpri- pendant de cette communication r
recherches, émotion de toute une
S.N.C.F. avait eu - et vraisemblable-
ment sans malice - l'idée d'assem·
mable. Mais si l'on sent bien qui s'établit au-delà des mots. vie dirigée sur la connaissance bler autour de ce « cadeau. une sélec·
qu'un nouveau langage s'élabore, Que djre en effet du Portrait de sans cesse approfondie de la na- tion des affiches qu'elle « commanda.
Mme Matisse (no Il2) et des deux ture, des êtres et des choses et autrefois à de vrais affichistes ou à
on devine aussi que le décor d'ara- des grands peintres plus modestes
besques et la fenêtre même sont toiles qui l'entourent: les Pois- le désir de la transmettre. C'est - ou moins méprisants. Et c'était
en quelque sorte des béquilles. sons rouges (no 107) et la Fenê- le cheminement interne de tous un bonheur de suivre un demi-siècle
Avec la Danse (nO lOI) et la Mu- tre bleue (nO Ill) et de tant d'au- les signes et des gestes qui les de graphisme des Alpes de Capiello
ont tracés qui s'épanouit dans à l'Alsace de Hanoi, à la Normandie
sique (no 102), les amarres se tres : La leçon de piano (no 145), de Dufy, aux Vosges presque chinoi-
brisent: trois couleurs, bleu, le Rideau jaune (no 128), Portrait une liberté totale et sereine. Tout ses de Théo Doro et même au Parjs
rouge, vert, des couleurs qui des- de Sarah Stein (nO 135), Violo- est mouvant dans Acrobates de Bernard Buffet.
sinent,enfin! C'est un instant niste à la fenêtre (nO 156), les (no 224) et la Piscine. L'espace F. C.
capital qui confirme la validité Glaïeuls (nO 177), Jeune femme n'est plus contenu et se recrée à
de la recherche mais en gomme au collier de perles (no 193), etc. chaque instant; les quatre côtés
les limites, le sommet entrevu Rien d'autre assurément que ce du cadre que Matisse jugeait la
mais pas atteint, le champ élargi qui est dit. part la plus importante du ta- Guy Harloff
où tout. est à réinsérer. Une pé- Mais cette écriture porte en bleau ont sauté, la fusion de la
riode commence, extrêmement fé- elle-même sa propre aventure. forme et de la couleur est totale, Le sous-sol d'une galerie d'avant-
conde, caractérisée par la réinté- Tous les signes créés par Matisse c'est le signe ultime: celui de la garde est transformé en labyrinthe
pour présenter les dessins précieux
gration des formes et des cou- au long de son œuvre l'ont été plastique pure. d'Harloff. Toute la richesse baroque
leurs et la déIIJultiplication de dans des conditions elles aussi Marcel Billot et les splendeurs de l'Orient - per-
leurs rapports. A travers une sé- déterminées et déterminantes, Ies, pierres précieuses - enluminent
rie d'éblouissants chefs-d'œuvre, ces compositions, enchâssent les
qu'il appartiendra sans doute à symboles sous la présence multipliée
Matisse invente son écriture, es- Pierre Schneider de mettre à jour L'exposîtion du Grand Palais de J'œil-joyau de l'artiste, tandis que,
sentiellement mouvante car il dans la biographie critique qu'il présente également des sculptu- des inscriptions - cris, explications,
récuse toute codification. prépare, et dont sa préface au res qui font de Matisse un des anathèmes? - s'enlacent ou écla·
tent. On a ici une belle rétrospective
« Le signe est déterminé dans le catalogue est le remarquable grands sculpteurs m 0 der n e s. chronologique d'une œuvre herméti-
moment que je l'emploie et pour écho. L'œuvre gravé est présenté à la que et ésotérique qui se situe tout
l'objet auquel il doit participer. Matisse se trompait lorsqu'il Bibliothèque Nationale et l'on à fait à part.
C'est pourquoi je. ne peux à voyait dans la Chapelle de Vence peut voir des dessins chez Dina (Galerie Claude Givaudan, jusqu'au
l'avanée déterminer des signes qui l'aboutissement de son œuvre; Vierny, rue Jacob. 23 mal.)

La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 1970 17


PHILOSOPHIE

., .
La philosophie
~ Galeries SOVIetIque
Naves Bernard Jeu par François Châtelet
La philosophie sotnetlque
et rOccident. Essai sur les
Saviez-vous que l'isorel peut pré- tendances et la signification
senter sous nos d!>igts à la fois le
duveteux de l'abricot ou la froideur de la philosophie soviétique
du métal, le feutré d'un tissu ou contemporaine (1959-1969)
la rugosité du vieux bois; mais aussi Mercure de France, éd. 556 p.
bien le poli d'un cadre doré (orné
de lézards décoratifs) ou le contact gné dans les années après la mort qu'une dénomination extrinsèquè,
rèche du ciment? C'est avec toutes de Staline d'un essor prodigieux» un cadre, que la suite de l'ana-
ces sensations tactiles remarquable-
ment maîtrisées que Naves organise, , C'était une hO,llDe idée que de se trouve confirmé. Au Congrès lyse aura à remplir, étant bien
à la scie et au marteau, ses compo- porter à la: connaissance du pu. de l'Académie des 5 cie n ces entendu - précise Bernard Jeu
sitions-assemblages autour d'anecdo- hlic occidental la fonne, la na- d'U.R.S.S. de 1958, fut adoptée - qu'elle est et qu'elle ne peut
tes décrites avec un humour caus- «une série de mesures pratiques être que marxiste-léniniste.
tique: la verticalité est-elle indiquée ture, le contenu de la philosophie
par cette lampe-poire suspendue et soviétique. Original dans son qui devaient pennettre de cons- Dès lors, en bon historien pétri
est·iI vraiment impossible d'accrocher projet, Bernard Jeu, dans une tituer la hase matérielle néces- de la méthode cumulative, «ajus.
ce tableau droit? Ouant à l'araignée, thèse ahondante, s'est attaché à saire à l'apparition d'une pensée tative », descriptive et anecdoti-
pourquoi est-elle plus mystérieuse philosophique : et dès 1962, «on que, caractéristique de l'historio-
que la nuit du Luxembourg? analyser, avec heaucoup de préci-
sion et appareil de références fort comptera plus de quatre.vingts graphie philosophique française,
(Galerie Stadler, 51, rue de Seine'
jusqu'au 23 maL) sérieux, les tendances et la signi- docteurs et deux mille agrégés en Bernard J eu se livre à une com-
fication des puhlications se récla- philosophie »... binatoire savante de citations et
mant, en U.R.S.S., de la philoso- de références. Et, du coup, la lo-
phie - et cela entre 1959 et Mais Bernard Jeu, soucieux des gique et l'événement se renfor-
1969. Les quelque cinq cent cin- règles de l'historiographie classi- çant, s'installe une prohlématique
quante pages: pouvaient laisser que, ne se contente pas de ces d'ensemhle. Ce qui retient la phi-
espérer que nous allions avoir en-
fin accès à la prohlématique des
théoriciens d'Union soviétique,
mystérieuse dans son ensemble
p.our la plupart d'entre nous;
nous connaissions, directement ou
indirectement, p~r allusion ·ou par On voudrait que ces philosophes, lecteurs préten_
indiscrétion, les déhats concernant
la ,littérature, la musique, les dûment assidus de Marx, d'Engels, de Lénine, de
questions ~~onomiques; nous
étions saturés d'informations poli- Staline, soient autre chose que ces totons universi·
tiques. Peut-être allait apparaître
cette philosophie - se récla-
taires qui ressemblent, en moins bien, à la grande
mant du marxisme-léninisme - , majorité de leurs collègues européens et américains.
qu'il était hien difficile de lire,
même entre les lignes, dans les
Naves,' L'énigme du front de mer déclarations et les articles des
responsahles politiques et idéolo-
giques.

Et le lecteur est fort satisfait, informations et de ces remarques losophie soviétique post - stali-
au déhut. Il apprend, avec intérêt statistiques. Dans un rappel - nienne, c'est d'abord la question
Comparaisons - il ne sait trop encore quel in· un peu court, il est vrai - du ontologique, celle de l'infini, _de
térêt il' y a à cela - que six passé philosophique de l'Union la matière, du progrès. Celle·ci
thèses de, doctorat de philosophie soviétique, il revient sur les dis- débouche, hien vite, sur l'interro-
Mai, et avec lui, fidèle à lui-même, ont été soutenue~ à Thilissi (pour cussions de Dehorine et d'Axel- gation morale, et, du coup, se
le salon Comparaisons, qui s'intitule
• Tout l'Art actuel -. Ou 'en dire de quarante et une à Moscou et trois rode, sur les débats portant sur trouve posé le problème de la
plus cette année, sinon que l'ac- à Léningrad) au cours de l'année l'interprétation de Spinoza et de vérité... Le détail : il est navrant.
cumulation d'œuvres souvent médio- 1964-1965; que durant la même Hegel. Et, avant d'entrer dans le Ces philosophes soviétiques, pour
cres est encore plus triste dans les période, le titre équivalent à ce- contenu même - la philosophie « libérés» et « régionalisés »
sous-sols des Halles que sur les
murs du musée d'Art moderne (et ce lui d'agrégé en France était attri- soviétique au cours de ces dix qu'ils soient, coincés entre l'idée
n'est pas peu dire ...)? Comme tou- bué à cent -soixante-neuf candi- dernières années - , il dégage un qui continue à leur être imposée
jours, quelques artistes de qualité - dats à Moscou, mais dix à Bakou, problème général. Trois termes par l'héritage stalinien d'une on-
locomotives tirant les wagons de neuf à Alma.Ata, quatre à Erivan sont en présence: les sciences, tologie marxiste et les exigences
marchandise de la peinture-pompier
- cautionnent ce magma, Mais faut-il ct trois à Douchambé, entre au- l'idéologie, la philosophie. Les d'une pensée ayant à souscrire à
se déranger pour voir un ancien Soto, tres centres universitaires. Il se premières sont définies d'une ma· des régulations pédagogiques nor-
ou un fort beau Cupsa, que l'on peut réjouit de cette régionalisation. nière fort schématique, comme males, sont réduits à une déso-
voir ailleurs? Car pour ,les décou-
vêrtes, je vois mal comment l'œil, Ce que- lui apprenait déjà l'ana· étant ce grâce à quoi l'homme lante scolastique. Les discussions,
lassé dès les premières salles, peut lyse «objective» de G. A. Wet· peut agir sur le monde; la se- dont Bernard Jeu rapporte méti·
être séduit. ter, écrivain douchamhé: « ... en conde est entendue comme l'équi- culeusement les modalités, sont,
(Jusqu'au 31 maL) Union soviétique, la littérature valent du discours politique; si on les prend au pied de la let-
Nicolas Bischower philosophique spécialisée a témoi- quant à la troisième, elle n'est tre, un mixte incertain de suhti·
\ HISTOIRB

De
, Guillaume II
a Hitler
lités logiciennes" d'informations Fritz Fischer des dirigeants allemands depuis gées un an plus tôt par le prince
scientifiques hâtives et de certitu- Les buts de guerre la fin du XIX" siècle, le phéno- Sixte-Bourbon.
des dogmatiques : elles se situent de r Allemagne impériale mène est lié à un stade précis du

1
Les projets des dirigeants aIle·
dans l'ordre de la métaphysique Préface de J. Droz développement des rivalités entre mands traduisent la volonté ex-
traditionnelle. Faut-il accuser Ber- Trévise, éd., 556 p. les monopoles; on découvre des pansionniste d'une puissance in-
nard Jeu de naïveté? N'a-t-il aspirations équivalentes chez les dustrielle, tard venue dans la
point su lire entre les lignes de dirigeants d'autres peuples, mais course à l'hégémonie, mais qui,
ces textes qu'il rapporte des af- proportionnées à la puissance de grâce à ses aptitudes propres
frontements profonds qu'ils im- leur pays et reflétant ses poten- (charbon, potasse, etc.) et grâce
pliquent ? On serait t~nté de l'es- tialités ; simplement, hors d'Alle- , à un effort d'analyse rationnel du
Il a fallu beaucoup de courage magne, il y a peu d'historiens
pérer. On voudrait que ces philo- à Fritz Fischer pour publier un développement économique, ima-
sophes, lecteurs prétendûment as- aussi courageux que Fritz Fischer gine les moyens qui lui permet-
tel ouvrage en 1961. Il y avait
sidus de Marx, de Engels, de Lé- pour oser révéler ces ambitions. tent de rattraper ses concurrents,
alors tout juste quinze ans que
nine, de Staline, soient autre l'Allemagne nazie avait été écra- de les concurrencer, de les mena-
Ainsi, il est certain que les buts
chose que ces totons universitai- sée et les dirigeants de Bonn ima- cer même dans leur existence pro·
de guerre des dirigeants français
res qui ressemblent, en moins ginaient toutes les explications pre: de la même façon que l'An·
en 1914 étaient à la mesure d'un
bien, à la grande majorité de pour faire comprendre aux vain- gleterre et puis la France avaient
pays dont le développement était
leurs collègues européens et amé- queurs comment ils avaient été pu, au stade précédent, paralyser
en voie d'essoufflement. Leurs
ricains. séduits et trompés par le nazisme; objectifs ';nt été en partie satis- le développement d'autres petites
et puis il avait été trop tard et faits par le traité de Versailles, nations.
Un fidèle reflet toute lutte contre Hitler était de- mais les ambitions de certains di- La différence est évidemment
venue vaine. Aujourd'hui encore, rigeants allaient, plus loin: ils qu'au stade de développement où
Or, il est probable que Bernard dans les Damnés, l'aristocrate envisageaient de «briser l'Empi. l'on se trouve à la fin du XIX' siè-
Jeu n'est rien que ce qu'il a voulu Visconti montre comment, dans re allemand », Poincaré allant cle, seule une visio~ globale de
être: un fidèle reflet. Ce qu'il dit une société, des pervertis glissent jusqu'à offrir la Silésie et la Ba- l'avenir du monde permet d'orien-
de la philosophie soviétique con- au nazisme, comme si les perver- vière à l'Autriche.Hongrie, lors ter la production, de la rationali-
temporaine, c'est ce qu'elle est. tis étaient les seuls responsables des négociations secrètes enga- ser. Le concours des sociologues,
Le post-stalinisme s'est accordé des crimes que la société a pu
un luxe qui le réconforte (comme commettre. Or, il n'en est rien. Il
la bourgeoisie de Louis-Philippe faut remonter bien plus loin pour
en, France, au milieu du siècle repérer les premiers signes de
la dégénérescence globale dont
!!IIIIIIODVIIUTII
dernier s'accordait de « signe
extérieur ~ de richesse _et cette chacune des deux guerres mon- r-r-IVRIL 70 ,
garantie de spiritualité): on diales a été la manifestation tra-
« philosophe» en U:R.S.S. com- gique. IIICIIL PDOrr
me partout ailleurs dans les Etats Que les deux guerres mondiales La terre et l'organisation soelale
développés; on discute allègre-
ment de la liberté, de la nature,
soient indissociables, qu'il faille en Polp6sle
rechercher leur origine dans la Une enqu6te sur le terraID pu an jeane etlmolope,
des lois de la dialectique ; on éta- crise du capitalisme et dans le élève de Léri·Stra1lll 29,70r
blit des programmes d'enseigne- conflit des impérialismes à la fin
ment. A cette stupéfaction, le tra-
vail de Bernard Jeu est l'expres-
du XIX" siècle, voilà ~ce que Fritz Dr 1. IIIIDII
sion sincère.
Fischer montre avec force. Pour
lui, entre les buts de guerre de De la psychualJSe
Reste ceci qui est peut-être plus
important: Samizdat 1 a révélé,
Hitler et ceux de Guillaume II, il à la psychoth6raple appellative 21,80 r
Y a continuité, même si des mo- bpérlence en p8Jcbothéraple de courte et lonpe durée
dans la conclusion, que des cou- difications, dues à la conjoncture,
rants contradictoires, hautement ne permettent pas de conclure à
significatifs du désordre soviéti- une parfaite identité. Ainsi, certai-
PETITE BIBLIOTIIEQUE PAYOT
que, déchirent les intellectuels. nes des données fondamentales de
Les philosophes seraient-ils à
part'? Ne sont-ils que des fonc-
l'idéologie du système bitlérien, BOBIRT CORDVIN DOUi8
tionnaires auxquels le pouvoir a
qui passent à tort pour spécifi-
ques, puisent en vérité au fond
HIstoire de l'lIrlqae
remis des prérogatives théori-
d'une tradition qui remonte au
Dea origlDea à la 2"perre mond1ale usr
ques.? En serait-il ainsi, n'y au-
début du siècle. Pour un Alle·
rait-il pas parmi eux des francs-
tireurs qui écrivent ce qu'ils pen-
mand, affirmer cette permanence P.L. MUILLEI DO 159
sent de l'institution philosophique
est évidemment le fait d'un «'anti-
patriote ~ et l'on imagine avec
L'irrationalisme eontemporaln
post-stalinienne et de la société Scbopenbauer, Nletzcbe, Preud. Adler, Jang, Sutre 4,35 F
quelle violence ont pu être atta··
soviétique ?
Bernard Jeu a écrit un premier
quées les thèses de cet ouvrage.
0101811 LIllllC DO 180
volume: la Philosophie soviéti-
que et rOccident. Un second s'im-
Faut-il ajouter que cette dé- Issals sar les problèmes soelallstes
,pose dont le titre pourrait être,
monstration ne justifie en rien
les thèses de ceux qui croient
et spdlcaal
par exemple: la Philosophie so- qu'il y a une,« éternelle Allema- Pu le colèbre blstorlen du mouvement oumer 7,20 F
viétique et la révolution. gne» ou autres ~alivernes. S'il Catalogue sur deDWide aux BdiÜODS Payot
François Châtelet existe une volonté de puissance Beniee Q1. lOI, bd laiut-Oermain, ParisS·

La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 nrai 1970 19


ÉCONOMIE

~ Fischer
POLITIQUE
FrançQÎs
des historiens, des géographes est François Perroux n'est assuré- périalisme, d'indépendance et des Par cette analyse, l'auteur
une nécessité économique absolue ment pas le moindre des écono- possibilités des politiques écono- donne ainsi une justification d'en-
et ainsi, ce n'est pas un ha- mistes français. Son nom, si l'on miques nationales. L'effort d'ana- semble a posteriori aux politiques
sard, si, précisément à cette date, veut en désigner 11n de réputation, lyse tenté par l'auteur doit d'ail- suivies en France ces dernières
l'Allemagne tient la tête dans le est depuis deux décennies le pre- leurs, selon lui, pouvoir être ap- années, quitte à en critiquer dans
domaine des sciences humaines : mier qui vienne à l'esprit, et l'on pliqué au cas des autres nations le détail l'application. Cependant,
il n'est pas fortuit que Marx soit voit même mal quel autre on occidentales développées et éga- on doit observer que le dévelop-
u~ Allemand. pourrait lui opposer. Il est pres- lement, moyennant adaptation, pement des ~changes internatio-
Ils sont ainsi, toute une cohorte que le seul, avec, quelques écono- aux nations en voie de dévelop- ,naux est actuellement rapide
qui', dans les années 1890, annon- mistes mathématiciens à l'audien- pement. (Perroux note, dans le cas de la
cent que l'âge des compétitions ce plus étroite, à se trouver Cité France, que le rapport des échan-
pacifiques entre Etats est passée. avec quelque fréquence dans les ges extérieurs au produit natio-
Gustav Schmoller estime que «ce- travaux étrangers, et à voir par Une emprise de nal va se relevant, mais sans beau-
lui qui comprend que le cours de, exemple certains de ses écrits in- s.tructure . coup souligner qu'il s'agit là d'un
rhistoire au xx· siècle sera déter- clus dans ces «Readings ~ utili- mouvement quasi-général) et il
miné par la compétition entre les sés dans les universités anglo-amé- «Les inégalités entre les struc- ne saurait être question de s'y
Russes, les Anglais, les Américains ricaines. Sinon par son enseigne- tures, entre les nations, introdui- opposer. Il est d'autre part diffi:
et peut-être les Chinois, par leur' ment direct - depuis de longues sent des déséquilibres dont ne cile de ne pas reconnaître qué,
aspiration à réduire les autres na- années, il ne professe plus à la rendent aucunement compte les en France ou ailleurs, beaucoup
tions au rang de satellites, celui-là Faculté mais au Collège de Fran- prétendus quasi-mécanismes régu- ,d'erreurs ont été commises ces
verra dans une fédération de r Eu- ce - au moins à travers ses disci- lateurs du marché des capitaux. » dernières années dans la conduite
rope centrale le noyau de quelque ples, amis ou collaborateurs de Si l'on tient compte de ce que de la politique des investisse-
chose qui'pourra sauver de la des-' l'Institut de Science économique l'on n'est pas, en matière de com- ments. Le besoin, par conséquent,
truction non seulement rindépen- appliquée et les revues et travauX' merce extérieur comme ailleur!!, est de crItères pratIques utilisa-
dance de ces Etats mais la vieille qu'il anime, il exerce en Frànce en régime de concurrence com- bles dans la conduite' des opéra-
culture européenne ». C'est l'idée, un rayonnement indéniable. plète, qu'il existe des groupes tions. Les analyses du Professeur
du Mitteleuropa qui constituera économiques et financiers, dont Perroux peuvent-elles fournir le
bientôt le premier stade auxquels les stratégies s'élaborent en liai· critère opérationnel demandé?
tendront, successivement, Guil- François Perroux son avec celles de leurs propres Ce n'est pas certain. Toutefois,
laume II et Hitler. Indépendance de r économie gouvernements, on est fondé' à venant mettre en évidence quel-
Le 'mérite de Fritz Fischer est
de rév~ler que dès 1914, les buts
1 nationale et interdépendance
des nations
de guerre allemands visaient à la , Aubier-Montaigne, éd., 240 p.
rédtrction de la France à l'état de
pr~vince rurale dans une Europe
parler d'une « emprise de struc-
ture» exercée' sur l'autre par le
partenaire qui a la plus forte
structure industrielle.
La conclusion de l'analyse
ques-uns des phénomènes dont il
importe de tenir compte dans
l'évaluation des décisions, elles
contribuent à relever substantiel-
lement le niveau de l'information,
allemande, une petite province Un nouvel effort de sa part ne n'est pas de conduire à une ap- et, à ce titre, devraient apporter
d'ailleurs, amputée d'un bon tiers peut laisser indifférent. Aujour- probation sans nuance des politi- une aide très positive aux hom-
de son territoire. Il montre égale- d'hui, en même temps qu'un livre ques d'indépendance nationale. mes et organismes responsables. '
ment que les b~ts d'hégémonie de petit format, François Perroux La réalité d'aujourd'hui est l'in-
mondiale ne sont' pas le fait de interroge Hebert Marcuse, dont le terdépendance des nations - le
quelques militaires à la tête brû' titre évoque le contenu, il publie titre même de l'ouvrage le sou-
lée mais que toute la société diri- un ouvrage dont la couverture ligne. Les innovations, les capi- L'indépendance
geante les partage: des diploma- porte «Indépendance» de la na- taux, venus de l'extérieur, sont culturelle
tes aux professeurs en passant, tion et dont le titre complet est souvent facteurs de croissance.
naturellement, par les industriels. « Indépendance ~ de r économie Mais l'analyse montre « que L'ouvrage se termine, après des
L'énumération de ces objectifs nationale' et interdépendance des r augmentation du taux de crois· remarques sur l'Europe, par un
n'est pas un exercice vain, bien nations. Comme les premières pa- sance éventuellement engendré chapitre sur « l'indépendance
que pour l'essentiel, ces buts de gés l'indiquent, l'objet de l'ou- par le secteur entraînant soumis culturelle », où est évoquée la
guerre aient été formulés dans le vrage est d'examiner, à la lu- à décision étrangère» peut com- menace de l'emprise que les
feu de l,'action. L'Allemagne visait mière de l'analyse et des réalités porter un passsif, par les effets Etats-Unis - puisque c'est bien
à rien moins que la, constitution économiques, la signification et sur les structures et les pouvoirs d'eux qu'il s'agit tout au long de
d'un empire qui irait d'Ostende les conditions de cette indépen- ultérieurs de décision et d'entraî- l'ouvrage - représentent. pour la
au Caucase, à l'empire turc et à dance nationale, «aujourd'hui nement qui en résultent. D'où la culture moderne. «L'A mérique,
l'Afrique centrale, de Madagascar hautement revendiquée par cer- préférence de l'auteur pour ce ni aucun super-grand, ni aucun
aux Indes néerlandaises, du Brésil tain gouvernement ». Il s'agit qu'il appelle la ,« modalité forte grand, n'offre un modèle accep·
,à, Dakar. M;aître à penser de, Hit-', donc, au départ, d'une réflexion de , l'interdépendance », formule table de la société pour la mas-
1er, Ludendorff les approuva, les, économique sur l'un des objec- servant à résumer le contenu à se »; mais l'indépendance .cultu-
défendit devant les sc,eptiques. tifs majeurs, sinon unique, de donner dans l'ordre économique l'elle, comme toute autre, ne nie
Quant à l'opposition, elle serait l'entreprise gaullienne. Toutefois, à l'indépendance et à la politique pas l'interdépendance. La conclu-
neutralisée, car, disait Hugen- l'intérêt et l'actualité de l'étude qui en découle. La stratégie ap- sion générale est que «nul ne
berg: «devant de telles an- n'ont nullement disparu avec ce propriée ne doit pas être seule· peut se dispenser d'une élabora-
nexions, les travailleurs reste- gouvernement ; tous ceux qui sont ment défensive, mais doit se défi· tion scientifique de rindépen-
raient muets d'admiration ». Il aujourd'hui au contact d'étu- nir dans la moyenne ou longue dance nationale et des modalités
s'agissait du même Hugenberg qui diants savent qu'il n'est en fait période, par un programme ou de rinterdépendance entre des
ouvrit, bientôt, la route du pou-, guère de quéstions qui retiennent plan indicatif et actif de la na- structures organisées d'industries
voir à Hitler. davantage l'attention immédiate tion tendant à réaliser une struc· et d'activités. économiques. ».
"Maré' Ferrp , que celles de domination et d'im- ture préférée. Philippe J. Bernard

20,
Perroux INFORMATIONS

Voici dix à quinze ans, on déjà, Perroux 8'étonnait de voir Livres politiques
parlait beaucoup d'aliénation élever au rang d'une maladie
(Sartre, Goldmann, Lefèbvre). mortelle et métaphY8ique, d'un
On désignait ainsi un état col- « mal du 8iècle », le ré8ultat d'un
lectif de frustration résultant dé8équilibre provi80ire. Cela
tient 8ans doute aux définitions Tandis que dans la collection • Pers·
de l'inégalité économique et pectives économiques. de Calmann-
entraînant un désir plus ou ab8traite8 que Hegel a 8uggérées Lévy paraît u·ne étude économique de
moins violent de remise en de cette aliénation où l'on ne Jean Parent intitulée Le modèle sué-
question du monde... voit plu8 en fin de compte que dois, Rolf Nordling nous propose,
dans la nouvelle collection • Manage-
l'allure de péché originel. ment· de Fayard, une description de
Or, «ce n'est pas le seul capi. l'organisation sociale et économique
talisme qui aliène les existants de ce pays dans un ouvrage auquel
concrets, les sujets. C'est findus- il a donné le titre de La Suède
socialiste.
Françoi8 Perroux trie et les pouvoirs politiques de François Perroux
Aliénation et société f âge industriel. Il ne suffirait

1 industrielle
Coll. «Idée8;t
Gallimard, éd. 183 p.
donc pas tE éliminer le capitalisme
pour éliminer faliénation. ~ L'e8-
8entiel est là dan8 cette incapa·
cité de8 groupes à inventer de8
forme8 collective8 neuve8 qui ne
févolution de findustrie contem·
poraine et qui désigne le redres-
sement nécessaire ~.
Car ce8 «élite8 technicienne8 ~,
Chez Julliard, Philipe de Saint-Ro-
bert publie une étude sur la politique
française au Moyen-Orient et, en par-
ticulier, sur la politique du général
de Gaulle: Le jeu de la France en
Méditerranée.
Derrière ce terme d'aliénation maintiennent pa8 un état de fru8- dè8 lors qu'elle8 8e pensent en
8e cache, qu'on le veuille ou non, tration - même en changeant le terme d'efficacité, ne peuvent plu8
une image ou une repré8entation, sens des mots. admettre l'idée d'homme matériel Chez Robert Laffont paraît un do-
cument de Natalia Gorbanevskaia sur
confuse ou non, de l'e88ence de Perroux pense donc que la dans 80n épai8seur (et même 8i le fonctionnement de la justice en
l'homme. L'erreur trop souvent création collective ne peut 8e con- certaine8 d'entre elle8 vont cher- U.R.S.S., illustré par les pièces du
commise con8iste à confondre tenter d'être négative et de défi· cher l'alibi de Teilhard de Char- procès des manifestants qui protes-
cette e88ence matérielle de l'homo nir négativement 80n objet - le din !). Elle8 doivent dé8humani8er tèrent le 25 aoOt 1968 à Moscou
contre l'Invasion de la Tchécoslova-
me (dont l'inégalité prive les indi- non-eapitali8me - qu'elle doit, le 8ujet ou, plu8 précisément, qule: Midi, place Rouge.
vidu8 de la joui88ance immédiate) par la convergence de8 «8ujets ~ « chosifier» le rapport humain,
avec le vieil c humani8me ~ libé- collectif8 et individuel8, concevoir comme le néo·freudi8me réduit la
ral qui pen8e l'homme 8ans cher- et con8truire une 80ciali8ation communication au phallu8. Mou· Aux éditions de Minuit est présenté
cher à le faire. . perpétuellement inachevée parce vement général qui élimine le 8U- pour la première fois au public fran-
çais l'ouvrage fondamental du grand
Depui8 le développement de8 que perpétuellement en ge8tation. jet collectif ouvrier du Capital et économiste allemand Rudolf Hilfer-
doctrine8· contemporaines qui par- On dirait que 8e fondent ici deux réduit la Révolution à une 8tra· ding souvent cité jar Jean Jaurès et
tent d'une réduction de l'expé. idées - celle du mutuali8me tégie de 8tructure8. Et qui, par là, par Lénine: Capital financier • Etude
rience humaine au langage et proudhonien et celle de la «ré- maintient une «aliénation» dont sur le développement récent du capl.
talisme (collection • Arguments .).
dan8 le langage aux 8Y8tèmes, le volution permanente» trotskY8te. conceptuellement et hypocrite.
mot d'aliénation perd 80n 8en8. Il Fusion féconde: ce n'e8t pa8 ment le concept est récu8é !
ne s'agit plu8 de récupérer une dan8 la pureté conceptuelle du De cette dialectique idéologi- Chez Plon, où paraît le tome Il des
eS8ence matérielle, de jouir de8 musée idéologique que s'élaborent que, le livre de Perroux touche Discours et messages du général
bien8 auxquels l'être vivant a les instrument8 d'action mai8 un a8pect e88entiel. Peu impor. de Gaulle: Dans l'attente (1946-1958),
Jacob Tsur, ancien ambassadeur d'Is-
droit 8uivant 8a propre nature, dans le méti88age de8 concepts an- tent le8 présupposition8 phil08o- raël à Paris, président du Comité
mais de définir le8 technique8 cien8 et de8 8ugge8tions pré8ente8. phique8 de l'auteur: l'économie, directeur du Fonds national juif et du
d'arrangements permettant de réa· Il exi8te donc une pratique dé- ici, retrouve le8 donnée8 maté· Conseil général sioniste, publie un
jà con8tituée, pense Perroux, et rielles d'une création collective essai IntitUlé Juifs, sionistes, Israé-
liser des configurations stables, liens.
masquée8 80U8 la confu8ion exté- elle 8e manifeste par trois com· p088ible. Reste à 8avoir 8i cette
rieure. L'idée d'homme matériel portements typiques: la de8truc· création ne trouve plu8 80n point
capable· d'épai8seur exi8tantielle tion collective de l'homme, la fa- d'application, comme le croit Pero A Edition Spéciale, enfin, Michel-
8'efface· et lai8se place au techni- brication collective de l'homme, roux, ni dans la clas8e ni d·ans le Antoine Burnier et Bernard Kouchner
cien du langage 8pécifique. la création collective de l'homme. groupe élargi. Re8te à 8avoir 8i, analysent ce qui s'est passé en
France depuis mai ·1968 dans un do·
F. Perroux prend le problème Du choix qu'impliquent ces troi8 dans un univer8 qui, me8urant le cument intitulé: Les chemins de la
à . l'envers. Certe8, 8a pensée 8e technique8 déjà fortement élabo- coût d"'8 guerre8 générale8 et ne révolte • mai 1970.
rattache au courant 8aint'8imo- rées, tout dépend préci8ément du pouvant plus provoquer san8 8e
nien qui mit l'accent sur les capa- projet que nOU8 formulon8. Com· détruire un conflit absolu, 8e con-
cités réprimée8 de création collec· me le pharmacien fait le8 même8 damne à la rivalité de8 impéria-
tive humaine - et cela avec une études que l'empoi80nneur, l'homo lismes et par con8équent aux gué·
in8istance qui marqua profondé- me peut choisir, fût-ce 8a lente rilla8, nOU8 traver80n8 un «âge
ment Marx. Mai8 la que8tion po- de8truction même. noir », ou 8i nOU8 voyons s'élabo·
sée par ce bref manifeste e8t au Le danger ne vient·il pa8 de rer une 80ciété nouvelle. Pour George8 Perec a tardé à nOU8
fond de 8avoir 8i actuellement ce que la société industrielle a François Perroux; l'e8pèce hu-
envoyer la 8uite de son feuilleton.
l'homme di8p08e des moyens de 8uscité une contradiction plu8 maine n'e8t pa8 encore 80rtie de
pa8ser de l'aliénation réelle à la grave que celle des cla88e8, entre l'animalité. L'homme n'est donc Il s'en eXCU8e auprès de n08 lec-
création collective p08itive. masses et élites techniciennes? pa8 derrière nOU8 (comme le pen· teur8 qui trouveront dan8 notre
L'idée de faire de l'aliénation Exi8te·t.il un peuple où ce8 der~ 8aient Rou88eau et Marcu8e) mai8
une constante tragique de notre nière8 se fixent réellement comme devant nOU8. L'homme ou un prochain numéro la 8uite de W.
exi8tence devrait ici être rejetée : but de « déprolétariser ~ le8 mon8tre?
dans.. 8a 'polémique avec Marcu8e, masse8? Voilà qui «dramatise Jean Duvignaud

La Quinzaine, litt~raire, du 16 au JI mai 1970 21


POLITIQUE

Le jeune Trotsky
Pour tous ceux de ma gé- graffiti nanterrois, on devrait bien
nération, la lecture gloutonne se souvenir que Trotsky, quand il
des écrits de Trotsky a été ferraillait ainsi contre Lénine,
une étape quasi-inéluctable avait tout juste 24 ans. Et ce qu'il
du procès de déstalinisation: critique alors si furieusement,
à la fin des années 50, nous c'est l'ensemble des articles, bro-
avions enfin, l'intelligence chures, discours que Lénine, au
disponible, lu pour elle-même tournant de la trentaine, vient de
l'immense œuvre dont nous rédiger ou de prononcer, entre
n'avions jusque-là connu que autres: Par où commencer?
des bribes. parcourues d'ail- (mai 1901), Que faire? (1902),
leurs en service commandé et Lettre à un camarade sur nos
avec l'unique objet de les ré- tâches d'organisation (1902-1904),
futer. Un pas en avant, deux pas en
arrière (1904), bref très exacte·
ment cette partie théorique et
Trotsky, politique de son œuvre qui justi-
Nos tâches politiques fie sans conteste qu'on parle de

1Trad. revue et corrigée C;lrte de presse léninisme (alors que continue à


par Boris Fraenkel. de Léon Trosly me paraître amphigourique le
Pierre BeHond, éd. dilivrée par la « léninisme» de Lénine philoso-
Préfecture parisienne phe).
Quel est l'objet de cette polé-
Cette lecture gloutonne m'avait mique à laquelle tout ce qui
rassasiée. D'autant que, tous Trotsky eût décidé d'établir sa renforce le sens du travail de Jean compte dans le socialisme révo-
comptes faits, l'observation de la légitimité théorique et politique Baechler, travail hélas passé, mal- lutionnaire russe de l'époque fut
Russie révolutionnaire (1917-1922) sur la proclamation de sa filiation gré son intérêt exceptionnel, trop mêlé - Axelrod, le «cher maî-
n'autorise guère à ~hercher chez directe et exclusive avec le léni- inaperçu parce que publié, dans tre» à qui Trotsky dédie sa bro-
Trotsky la variante salvatrice pro- nisme, comment n'aurait-il pas une collection universitaire, en chure, Rosa Luxemburg qui in-
pre à consoler de la version sta- tout fait pour escamoter les preu- préface à un choix de textes (2) : tervient dans l'lskra de juillet
linienne du bolchevisme: son ves de ses divergences doctrinales Jean Baechler en effet s'était pro- 1904 par un article intitulé «Ques-
plan de «militarisation du tra- avec Lénine, preuves qu'en rev~n~ posé de «mettre en évidence l'ar- tions d'organisation de la social-
vail» au printemps 1920 et sa che ses adversaires staliniens n'ont mature conceptuelle» du «sys- démocratie russe» et reproduit
position dans la discussion sur les cessé de brandir (dans la limite tème intellectuel» par lequel dans la Neue Zeit (article auquel
syndicats à l'automne de la même du moins où il leur était avanta- Trotsky percevait son temps et Lénine a voulu sur-le-champ
année - pour ne pas parler de geux de brandir encore des textes «les modèles d'action que cette donner la réplique: «La cama-
son rôle à l'époque où il était plutôt que des accusations infâ- perception . de la réalité entraî- rade Luxemburg ignore souve·
encore le « Prophète armé », mantes: en fait, dans le cas qui nait ». Ainsi faisant, Baechler a rainement nos luttes de parti et
s'orientait de manière à échapper nous occupe, si le texte est resté restitué «ce que cela pouvait être se répand généreusement sur des
sûrement aux méthodes et recours enseveli, c'est qu'il était sans dou- de penser à la manière de Trot- questions qu'il n'est pas possible.
qui devaient disqualifier le systè- te trop prémonitoire pour qu'on sky ~ ; il a pu montrer comment, de traiter avec sérieux », mais
me de pouvoir stalinien (1). en tirât argument à la place et même si - loin de là - tous Kautsky a refusé de publier cette
De ce texte de Trotsky on ne contre Trotsky. les éléments de sa logique ne sont furibonde protestation), Plekha-
connaissait en français que des On a toujours tort, en matière pas de lui (Trotsky, pas plus que nov qui écrit alors non moins ai-
fragments insérés par Souvarine doctrinale, de subordonner la re- Lénine, ne saurait être tenu pour mablement que « Lénine n'a com-
dans son StaliTU3 (Plon, 1935), par cherche de la vérité à des consi- l'inventeur de la lutte des classes, pris ni Kautsky, ni Engels, ni
Isaac Deutscher dans son Trotsky dérations tactiques : il est en effet ou de l'impérialisme, ou d'un Marx».
(Julliard, 1962), par Jean-Jacques plausible que, sous peu, le plus quelconque des grands thèmes On a voulu réduire la discus-
Marie dans son édition du Que grand titre de gloire de Trotsky spécifiquement «marxistes») , sion, dans la vulgate stalinienne
faire? de Lénine (Le Seuil, 1966), aura été d'avoir combattu le léni- Trotsky néanmoins a un système ultérieure, à la définition des cri-
par Jean Baechler dans sa Politi- nisme sur des points essentiels, clos qui lui appartient en propre : tères auxquels se reconnaît un
que de Trotsky (Colin, 1968). d'aVOIr, jusqu'à son ralliement en particularité qui d'ailleurs est membre du parti, la définition
En voici le texte intégral. De- 1917, élaboré, sans et contre seule de nature à expliquer son de Martov étant· vaguement plus
puis sa parution en russe en août Lénine, un «système de percep- incroyable obstination, sa résis- lâche que la définition de Lénine.
1904 à Genève, il n'avait jamais tion et d'action» pleinement auto- tance il l'adversité et, malgré bien Il s'agit plus fondamentalement
été traduit en aucune· langue nome et original, qui fait de lui des zigzags circonstanciels, l'im- de savoir qui fait l'histoire: le
ni republié, même en russe, Trot- toute autre chose que l'épigone perturbable continuité de son prolétariat, les masses, le parti
sky lui-même l'ayant désavoué. respectueux en quoi il a voulu se comportement et de ses convic- ou les professionnels qui en assu-
On devine les motifs qui com- transformer, bref d'avoir été en tions fondamentales. ment la direction? Sam doute
mandèrent cette dillcrétion de quelque sorte, avant 1917, «mar- Comme il arrive généralement aujourd'hui un tel débat risque-
Léon Davidov.ith à l'égard d;une xiste-trotskyste », et non pas dans ce cas, ce système clos, Trot- t-il de se trouver merveilleusement
de ses premières grandes œuvres « marxiste-léniniste ~ comme il se sky se l'est formé et donné très épuisé s'il est vrai que, l'histoire
politiques: c'est que Nos tâches déclarerà après qu'il eût été à la jeune. Quand aujourd'hui on n'ayant plus de sujet, personne
politiques est «l'opuscule accusa- mi-temps des années 20 «dé- s'ébaudit dans les milieux infor- ne la fait mais qu'elle se fait:
teur le plus violent jamais rédigé sarmé ~. més de la maturité précoce de bien loin d'avoir à cesser d'inter-
contre Lénine par un socialiste En ce sens, la publication de notre belle jeunesse, dont témoi- préter le monde pour se consa-
révolutionnaire~. Dès lors que Nos tâches politiques illustre· et gne, par exemple, la poésie des crer à sa transformation, la seule

22
Jacob
et la"reprise individuelle"
activité qui ne soit pas strictement Alors que l'Assemblée vient
insensée consisterait précisément d'offrir à l'arbitraire répressif
à en acquérir l'intelligence. le moyen d'inculper quicon-
On n'en était pas là au, début que aura été le témoin d'un
du siècle. On voulait encore que, rassembfement, sous le pré-
sinon Dieu ou la Providence, si- texte fallacieux de protéger le
non l'Homme ou le Peuple ou patrimoine de la collectivité
les Masses, au moins une classe; contre la violence des «cas-
le Prolétariat, directement ou par seurs », il apparaît, à "évi-
délégation, fasse l'histoire, en dence, que la terreur sacrée
l'occurrence la révolution. Or, qui saisissait la société bour-
dans cette discussion, comme dans geoise à l'aube du siècle de-
beaucoup de celles qui eurent vant la profanation de la sa-
lieu ces années-là - en musique, cra-sainte propriété, fait tou-
en peinture, en littérature, en jours trembler les " honnêtes
psychiatrie ou en physique - on gens ».
vit se profiler toutes les incerti-

1
tudes et toutes les affres, toutes Bernard Thomas
les alliances et toutes les rupture", Jacob
des cinquante années suivantes. En Tchou, éd.
la matière, Rosa Luxemburg,
Trotsky, Martov et ses menche- Comment ne pas lire dans la
viks tenaient que c'était du de- fabuleuse odyssée d'Alexandre
dans de la classe que devaient naî- Marius Jacob, ce précédent écla-
tre puis s'élaborer l'initiative his- tant qui enseigne que l'ordre éta-
torique et le cours de la révolu- bli a toujours dérobé la sauve-
tion. Lénine disait déjà que c'était garde des valeurs trébuchantes et
là spontanéisme trade-unioniste sonnantes derrière celle des va-
et dilettantisme artisanal, et qu'il leurs morales ? ,
fallait que, de l'extérieur, se Un enfant naît à' Marseille, le
lèvent des intellectuels sociaux- 29 septembre 1879, d'un père al-
démocrates, que prennent les cho- sacien, ancien cuisinier aux Mes-
ses en main, des révolutionnaires sageries Maritimes, déraciné sur
professionnels, tant au niveau de le plancher des vaches parce qu'il
la formulation politique que de a promis à sa belle famille de ne
l'organisation centralisée et uni- plus bourlinguer, et d'une' méri-
Couverture du livre de poche pour un "Arsène Lupin "
fiée. dionale, Marie, abusée -par les
L'histoire, pour une fois, a sortilèges exotiques de l'ancien
répondu assez clairement. Pour marmiton. Sur la lubie de son page. C'est par hasard qu'il échap. tre de Jacob avec le mouvement
autant que quelqu'un l'a fait, père, l'enfant est confié aux soins pe au sort des flibustiers qui fini· anarchiste eut lieu au cours d'une
Lénine «fit» la révolution, mais édifiants des Frères de l'Instruc- l'ont pendus haut et court. Il s'ar- réunion du groupe des Rénova·
le système de pouvoir qui en dé- tion Chrétienne. A douze ans, rête de naviguer à quinze ans teurs, à Marseille. Il se lie avec
coula vérifia, déjà sous Lénine et pour échapper à l'enfer d'un foyer parce qu'il a contracté une fièvre les milieux libertaires où domine
insolemment sous Staline, la sinis- désuni - Joseph, le père, noie paludéenne dont les accès le fe· la figure de Roque. C'est ainsi
tre prophétie du jeune Trotsky dans l'alcool son inconsolable l'ont souffrir toute sa vie. De sa qu'il devient typographe à l'Agi-
de 1904: «Ces méthode condui- nostalgie des Tropiques et apaise brève et riche carrière de mate- tateur, feuille anarchiste de la ré-
sent l'organisation du Parti à se ses accès de rage sur son épouse lot, Jacob a retenu l'humiliation gion, participe à la composition
« substituer» au Parti, le Comité - Alexandre Marius décide de que le plus fort fait subir au plus du journal, fait la connaissance
central à l'organisation du Parti, donner corps aux mirages de faible, le trafic clandestin dont de Charles Malato, fils d'un com·'
et finalement le dictateur à se l'aventure dont J ules Verne, re- s'enrichissent certains membres munard déporté en Nouvelle Ca·
substituer au Comité central. » layant son père, l'a grisé. Pendant de l'équipage et des armateurs au lédonie. Sa première arrestation
Les autres furent des martyrs, quatre ans, Alexandre Marius détriment de leurs clients, la trai· a .lieu sur dénonciation d'un indi-
des victimes, parfois des compli- verra ses illusions héroïques par- te des noirs et des blancs, et, pen- cateur de police qui a répété les
ces. Qui eut le plus beau rôle? tir en lambeaux. dant ses escales, il a assisté à cer- propos incendiaires qu'il aurait
Question assez futile car la seule C'est ainsi qu'en 1890, Jacob taines opérations sanglantes entre- tenus au cours d'une discussion
question sérieuse est la suivante : embarque comme novice à bord prises au nom de la civilisation avec Roque. Il est inculpé pour
y a-t-il une troisième voie? du Thibet. Mais, très vite, il dé- blanche par les puissances colo- détention et fabrication d'explo-
Annie Kriegel chante, car la vie d'un mousse sur niales contre les populations indi- sifs que le mouchard avait glissés
(1) " faut reconnaître, à la décharge un cargo est faite de corvées ha- gènes. Il eut même l'occasion de à son insu. Condamné à six ans
de quiconque entend traiter de la rassantes dans une promiscuité rencontrer Louise Michel, cette de réclusion par la Cou'r d'Assises
Révolution d'Octobre qu'il est dès douteuse; en butte aux brimades passionaria communarde chantée du Var, il purge, sa peine dans
l'abord handicapé par l'existence incessantes des officiers. Au cours par Victor Hugo, qui tenta d'évan- un asile d'aliénés.
de ce livre éblouissant: l'HistoIre
de la Révolution russe, écrit pré- de son expérience de navigant, il géliser les Canaques de l'Ile Nou. A dix-huit ans, ayant perdu
cisément par Trotsky ,à Prlnklpo est même engagé à bord d'une C'est un cousin éloigné confié tout espoir de gagner «honnête-
de 1930 à 1932. baleinière pirate qui arraisonne à la tutelle de son père qui fera ment:t sa vie, il saute définitive-
(2) Politique de Trotsky, présentée par
Jean Baechler, Paris, A. Colin,
des navires en haute mer, pille lever chez Alexandre la ferveur ment le pas pour devenir cet ,en-
1968 (coll. U). leur cargaison, massacre l'équi- anarchiste. La première rencon- trepreneUl: de démolition con,tre
~
La Quinzaine littéraire, du 16 /lU 31 m/li 1970 23
-

INFORMATIONS

~ Jacob

la société bourgeoise. Tout au düficile à évaluer, d'autant que li l'étranger


long de sa carrière de justicier des dissensions ayant parfois fait
cambrioleur qui déhute le 31 éclater la bande, certains d'entre
mars 1899 par un coup d'éclat, eux opéreront à titre individuel. Peter Faecke et Wolf Vostell font Hans Magnus Enzensberger sort,
Jacob, qui signe ses premières ef- Il est certain que J acoh a effectué paraître chez Luchterhand un • roman chez Suhrkamp, un livre document in·
près de deux cents vols et cam· par correspondance. (Postversandro- titulé Das Verhor von Habana. On y
'fractions du nom d'Attila, s'atta- man). Assemblage de textes, de pho- trouve reproduit huit parmi les qua-
que à toutes les institutions qui briolages. tos et de disques, il est distribué par rante interrogatoires publics que les
symbolisent l'ordre étahli: la En faisant le portrait des prin- la poste à raison de onze livraisons membres d'un comité révolutionnaire
banque, les rentiers, les proprié. bihebdomadaires. Cè livre-objet s'éla- cubain ont fait subir à des prison-
cipaux compagnons de Jacoh, bore au fur et à mesure de sa paru- niers anti-castristes après l'invasion
taires, les industriels, les militai- Bernard Thomas dresse un ta- tion et fait appel à la collaboration de la Baie des Cochons. En analy-
res et les prêtres. Son premier bleau sociologique sur les causes du lecteur prié de faire des sugges- sant, dans une longue préface, le
cambriolage révèle sa manière: de la délinquance à la Belle Epo- tions par téléphone ou par écrit ou contenu de ces interrogatoires, En-
encore d'envoyer des documents aux zensberger a saisi • une occasion uni·
la victime est un receleur sur que où la frénésie spectaculaire auteurs. De plus, chaque lecteur doit que de dégager les structures men·
gage - un commissionnaire - des affaires s'accompagne d'une enrichir son propre exemplaire d'élé- tales de la classe dominante dans une
c'est-à-dire un usurier qui s'enri· épouvantahle paupérisation. On ments de son choix: coupures de société répressive fondée sur l'exploi-
chit en revendant les ohjets dé- journaux, tél é g ra m mes, bulletins tation et l'aliénation-.
aperçoit aussi ce qui faisait la fai- d'agence, documents personnels. Il ne
posés en gage par ses déhiteurs, blesse idéologique de l'entreprise doit plus exister, à la fin de l'opéra- L'historien et polémiste anglais Da-
évidemment incapahles de le rem· de récupération individuelle. La tion, deux exemplaires qui soient vid Irving (c La Destruction de Dres-'
bourser. Sa méthode: il usurpe fin ne justifie pas tous les moyens, identiques. de., • Accident., éd. Laffont) a été
l'uniforme d'un commissaire de condamné pour diffamation à une
et toute révolution porte le stig- On l'attendait depuis plusieurs an- amende de 25.000 f: augmentée de
police et rend justice en hafouant mate des tares originelles qui l'ont nées. Le dernier roman d'Arno 15.000 f: de dommages et intérêts et
l'emhlème dérisoire de l'ordre pu- fait aboutir. Schmidt vient de paraître aux Edi- de 35.000 f: de frais de justice, pei-
blic. tions Stahlberg. Zettels Traum pèse ne maximale rarement prononcée par
Le 22 avril 1903, Alexandre Ja· 8, 5' kg et comporte, en fac similé, un tribunal anglais dans ce genre
Comment ne pas être transporté coh est ahandonné par la chance 1.352 feui lIets manuscrits de format d'affaire. Ce jugement a été rendu
d'admiration et de sympathie et se fait arrêter après une chasse Din A 3, l'équivalent de 5.320 pages à l'issue d'une procès intenté à l'au-
d'un livre, courant. Zettels Traum dé- teur par un officier de la marine
pour l'idéal de J acoh et le pana· à l'homme qui durera toute une crit vingt-quatre heures de la vie d'un anglaise à propos de son dernier li-
che qui relève toutes ses actions ? nuit. Son procès, qui s'ouvre de· érudit, Danil Pagenstecher (Dan), vre, The destruction of the convoi
A travers l'extraordinaire desti· vant la cour d'assises de la Som- vivant en solitaire dans un village de P.O. 17. Irving y relate la tragique
l'Allemagne du Nord, qui reçoit la aventure d'un convoi de trente-huit
née de Jacoh, Bernard Thomas me, le 8 mars 1905, éveille un
visite d'un couple d'amis et de leur cargos anglais et américains faisant
montre les origines de l'explosion écho forlnidahle, et se tient dans fille de 16 ans, venus consulter l'œu- route, en' 1942, vers le Nord dé la
anarchiste, sur quels ahus épou. une atmosphère d'émeute. Les mi· vre de E.-A. Poe. C'est ainsi que le Russie et dont la protection devait
vantables provoqués par le déve- nutes du procès dont Bernard roman se double d'un essai sur Poe être assurée par des bâtiments de
dont Schmidt analyse le langage grâ- guerre anglais qui les abandonnèrent
loppement incontrôlé du capi- Thomas livre des extraitsrévè· ce à la • théorie des étymes. qui à mi-chemin sans raison connue. Le
talisme, s'est greffé ce rameau lent l'éloquence, le talent, l'éner- constitue la grande originalité de sa convoi fut alors anéanti par les
utopique et fou de générosité de gie indomptahle de Jacob qui recherche (les étymes étant des ra- avions et les sous-marins allemands.
l'esprit révolutionnaire. Jacob est transforme Je prétoire en trihune. dicaux verbaux susceptibles d'être L'auteur qui avait interrogé trois cents
assemblés par le subconscient et do- survivants et consulté, pendant des
le frère réel des héros suscités par La fin du procès se déroule à tés de sens multiples). Schmidt qui années. des rapports militaires amé-
l'imagination populaire, Fantô- huis clos, en dehors de la pré- a consacré dix ans à la rédaction de ricains, anglais et allemands. se sent
mas, Lupin, dont les vertus che· sence des accusés, qui seront tous son roman, recommande • au critique • victime d'une machination de l'Es-
Intelligent de ne pas le commenter tablishment destinée à le réduire au
valeresques et les exploits sont condamnés à des peines excessi- pendant un an, mals d'en signaler silence.•
accomplis à la barbe des forces ves. J acoh est condamné aux tra· simplement l'existence-. I.L.
de l'ordre, expriment la protes· vaux forcés à perpétuité. Il purge
tation des exploités contre le scan· alors vingt ans de bagne à Saint-
dale de l'injustice. Laurent-du-Maroni et à l'Ile du
Diable dans des conditions qui en
Après avoir improvisé ses pre· disent long sur la répression sous
miers cambriolages, Alexandre la Ille République.
J acoh organise son réseau: les M.
Travailleurs de la nuit. La serru· La vie de J acoh ne peut être .ur-
rerie, l'indicateur des chemins ,de séparée de l'arrière-plan politique
Vill.
ler, le recrutement d'anciens re- et social qui la hausse à une
dimension exceptionnelle. Cette Date
pris de justice frappés d'interdic·
tion de séjour et sympathisants existence, que l'on se réfère au
80uscrit un abonnement
Voleur et à Biribi de Darien, est
de la cause anarchiste, enfin,
comme il le dira ironiquement un témoignage accahlant sur le o d'un an 58 F / Etranger 70 F
lors de son procès, la décentrali· scandale de l'ordre bourgeois o de six mois 34 F / Etra'nger 40 F
sation de ses activités en province sous la Ille Répuhlique, sur le règlement joint par
lui permettant d'agir avec célé- traitement pénitentiaire infligé o mandat postai 0 chèque postal
rité, suhtilité, et de paraître doué dans les comptoirs outre-mer aux
bagnards soumis à un régime qui
o chèque bancaire
du génie d'ubiquité. Il écoule les Renvoyez cette carte à
hijoux volés au moyen de filières n'aura rien à envier à l'institution
concentrationnaire.
dont les ramifications s'étendent
Le livre de Bernard Thomas,
La Quinzaine
à l'étranger. Il se fera même un Il.....1..

ami d'un représentant de la Lloyd écrit d'une plume alerte et élé- 43 rue du 'fempl,', Paru 4,
à Amsterdam qui le consulte sur gante, est remarquable par sa do- C.C.". 15.5~il.53 Paris
la technique du fric frac. Le nom· cumentation historique.
bre des repri!'es indh·jduelles est Alain Clerval

24
CINEMA

L'aveu
L'Aveu, film réalisé par présailles contre la famille, le
Costa Gavras, chantage de la fidélité à l'idéal
opérateur: Raoul Coutard; communiste et, le pire de tout,
scénario de Jorge Semprun, dit London, le manque de som-
tiré du livre d'Artur London meil, concourrent à transformer
(L'Aveu, Gallimard, 1970), l 'homme en loque; Yves Mon-
avec Yves Montand, Michel tand a su admirablement incar-
Vitold, Gabrièle Ferzetti, ner et donner à voir cette dé-
Simone Signoret, etc. gradation: l'élégant diplomate
(2 h 15) qui descend avec vivacité les
marches du ministère, qui
« Arrestation qui, dans sa
" exige lt encore des explica-
forme, relève plus du gangsté- tions, devient, en peu de temps,
risme que de l'éthique com- le détenu 3 225; le mâle sou-
muniste ! ", écrit Artur Lon- ple et musclé aux gestes sûrs
don en racontant le début de n'est plus, au bout des labyrin-
son aventure (1). Et le film thes et des cellules, qu'une
que Costa Gavras, le réalisa- forme innommable - l'innom-
teur de Z, a tiré du livre de mable - flottant dans du drap
London, l'Aveu, commence tion du "référent la repré-
pénitentiaire gris sale. lt; rable ; elle est rendue par Costa
ainsi comme un film de gang-
Pour montrer cette décompo- sentation peut commencer, le Gavras dans une scène éton-
sters: des hommes à cha- sition, cette déshumanisation, procès public est ouvert. Le cor- nante, où Montand-London, affa-
peau mou et à imperméable cette division de l'individu, Cos- respondant de l'Humanité est mé, épuisé, débite l'épopée ré-
prennent en filature le vice- ta Gavras a .multiplié les gros présent, en bonne place; il ne volutionnaire du père à un poli-
ministre des Affaires étran- plans, qui se révèlent ici d'une s'inquiétera pas de savoir quel cier vautré dans son fauteuil et
. gères de Tchécoslovaquie, le genre de public garnit la salle,
remarquable efficacité: sur le qui s'endort, gavé de bière et
coincent dans une petite rue visage de Montand-London, les ni de la surprenante aisance de de sandwiches; mais le fond
de Prague, l'assomment et le rides se creusent, les joues s'af- parole des accusés; parfois un politico - historique qui rend
kidnappent. faissent, les yeux s'alourdissent mot oublié met un grain de sa- exemplaire l'aventure de Lon-
Dans l'ouvrage compact de et se voilent, s'ouvrant avec ble dans une machine parfaite- don n'est suggéré que par de
London, fourmillant de rappels peine sur un regard hébété, la ment huilée - ou alors, l'impré- brèves ou trop elliptiques ima-
historiques et de références po- bouche perd toute consistance, visible: un pantalon trop ample ges: le fanion rouge de la brio
litiques, Costa Gavras devait les poils envahissent la peau qui s'avise de tomber au mo- gade Thaelmann, pour la guerre
nécessairement faire un choix; comme une végét~tion sauva- ment d'un interrogatoire, entraî- d'Espagne, quelques inserts
il a construit son film sur ce ge; non. seulement le corps, nant public. accusés et gardiens d'actualité pour Staline ou la
qui est la structure même du mais encore· l'espace et le dans un fou-rire hystérique. Sur manifestation en faveur de Sac-
livre, la fabrication des aveux, temps chavirent, éclatent, ne les quatorze accusés, onze sont co-Vanzetti, l'ample marée révo-
pièce maîtresse de la grande sont plus qu'instants et mor- condamnés à mort, exécutés et lutionnaire montant derrière Lé-
machinerie des procès politi- ceaux épars: mains prises dans leurs cendres dispersées sur nine et quelques vues de la ré-
ques. Nuit et jour, pendant des les menottes, poings des poli- une chaussée verglacée dans volution bolchevique - cela
mois, policiers, officiers de la ciers serrés sur la victime, les environs de Prague; les pouvait suffire à des lecteurs
Sécurité, se relaient face à pieds tuméfiés, lampes faites trois autres, Hajdu, Lobl et Lon- avertis du livre de London, mais
London pour lui arracher des si- pour aveugler, portes faites don, condamnés aux travaux ,la présentation de l'œuvre à
gnatures; il s'agit de faire d'un pour être claquées et laisser dé- forcés à perpétuité, seront réha- des centaines de milliers, peut-
militant communiste au passé ferler menaces et assauts, ju- bilités en 1956. être à des millions de specta-
prestigieux - secrétaire des das faits pour porter l'agres- A se centrer ainsi sur les teurs, appelait sans un doute
Jeunesses communistes d'Os- sion des regards et des cris... techniques en quelque sorte un développement de l'aspect
trava à 14 ans, plusieurs séjours Des plans très brefs, réduits à gestuelles et psyéhologiques informatif et didactique.
en prison pour activité politi- une forme forte et simple, à un de l'aveu, sur la fabrication cra- Plus discutable et de plus de
que, volontaire dans les Briga- geste sommaire, brutal, à un puleuse d'un procès politique, . portée paraît être le traitement
des internationales en Espagne, visage traversé d'un hurlement, à se maintenir au plan policier- des résonances idéologiques du
engagé dans la Résistance en à un regard envahi par la pani- judiciaire, le film de Costa Ga- témoignage de London. Il était
France, déporté à Mauthausen que, sont montés à un rythme vras donne sa pleine mesure peut-être légitime, ici, de mieux
- un « espion trotskyste-titiste rapide, haletant, instituant ce et s'offre comme un film-choc, distinguer le portrait politique
à la solde de l'impérialisme " carrousel dont parle un offi- aux effets perceptifs et émo-
lt de la femme de London, Lise,
américain" (selon une formu- cier de la Sécurité et destiné tionnels immédiats et sensi- aux dépens des aspects hu-
lation par ailleurs abondamment à emporter l'accusé dans un bles, qui doivent beaucoup à la mains, familiaux: stalinienne-
employée dans toute la presse mouvement proprement affolant, . grande habileté de l'opérateur type, parlant par citations de
communiste à une certaine épo- à faire de lui un objet inerte, Coutard. Il était, en revanche, Staline ou slogans de kermesse
que), et impliqué dans le " Cen- malléable, entre les mains des plus difficile de rendre deux di- (" Ceux qui vivent sont ceux
tre de conspiration contre l'Etat policiers et des conseillers so- mensions importantes du témoi- qui luttent >l, dit-elle au cours
dirigé par Slansky lt. viétiques. gnage de London: le passé d'une visite à son mari épuisé
Les moyens employés sont L'homme brisé est logé alors historique et la résonance idéo- et que le moindre faux-pas en-
décrits avec force et précision: à l'exacte place dessinée pour logique. verrait à la mort), elle est de
toutes les formes pqssibles lui dans le jeu de construction; Dans la formation politique ces militants fanatiques et bor-
d'humiliation, la faim, la soif, il a été" défait lt et " refait lt, il de London, la figure splendide nés pour qui " Le Parti A Tou-
les coups, le chantage des re- a appris son rôle sous la direc- du père joue un rôle considé- jours Raison lt. Elle risque fort
~
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai 1970 25
~ L'aveu
Tristana
de bien représenter un vaste Le cinéma - disons l'écriture ciné- cinéaste du Chien Andalou. • Hé ! l'héroïne, mais, curieusement, on ne
public communiste ou sympathi- matographique - , c'est autant de l'auteur de Viridiana, réveille-toi!. s'intéresse pas à ce que les person-
possibilités que le roman et la musi- En effet, tout le côté agressif sur nages disent. On s'intéresse à ce
sant qui va • recevoir - le té- que à fa fois, l'événement et la psy- le plan visuel est complètement verger, à l'air du temps, aux herbes,
moignage de London et le film chologie, l'opéra et la sociologie, le gommé. C'est à peine si le cauche- à ce qui tait la beauté fragile du
de Costa Gavras d'une façon champ libre laissé à la lumière, aux mard de l'héroïne (elle voit la tête moment. Le film éclate de beauté
mots, aux sons, aux lettres, à tout ce de son tuteur pendue à la place du dans les plans • pour rien., ceux qui
particulière, aux fins d'une récu- qui se passe entre tout ça : une façon bourdon nfl la plus grosse cloche de laissent la caméra devant une porte
pération. Elle présente, en ou- de mettre en relations, relations de Tolède) vient secouer une narration d'église, une ruelle en pente, un
tre, l'intérêt de mener, par des l'espace et de la figure, du discours assoupie, fluide, sans surprise et se salon dans la pénombre du soir,
Hens familiaux, à des officiels et de sa rupture, c'est l'instrument déroulant avec une régularité confon- une croisée devant laquelle la neige
de toutes les dialectiques et la meil- dante. Tout se passe comme si Bu- tombe. Cet art non plus de mise-en-
du' Parti communiste français, leur approche du spectacle total qui nuel se détournait d'un art du choc scène mais de mise-en-présence at-
comme Raymond Guyot, ce qui leure approche du spectacle total qui de l'image, de la dénonciation polé- teint le comble de la perfection lors-
amène à poser en des termes champ pédagogique au champ forma- mique, au profit de quelque chose que le cinéaste se laisse à filmer le
liste le plus dénudé. d'autre qui vient constamment affleu- visage unique, pâle, tendu, diaphane,
plus précis, plus concrets, le Le dernier film de Bunuel, Tristana, rer un récit filmique sans histoire. blanc comme certains marbres et
problème des responsabilités et est à la limite du supportable tant Ce quelque chose d'autre, je "ap- rose comme certains pastels français
des complicités. le souci de narrer selon les lois les pellerai volontiers une attention plus du XVIII", le visage de Catherine
Ce problème est posé par Deneuve. Le film est un véritable
chant, parfois, à la Femme. Il y a
Costa Gavras dans quelques sé- quatre ou cinq plans de Catherine
quences, insérées dans le déve- Deneuve d'une telle plénitude dans
loppement policier - judiciaire, la vibration sensuelle que le film re-
qui sont probablement parmi les joint cette beauté pleine, harmo-
nieuse, apaisée, qui ne se trouve que
plus faibles: sur la Côte d'Azur, dans les pages de l'Odyssée. là où
Montand-London, libéré, discute chaque mot fait tenir une parcelle
avec deux amis, entre viande et d'un Eden perdu.
On comprend alors pourquoi Bu-
salade, de son aventure et de nuer a pris plaisir à montrer des per-
ses réRercussions; le calvaire sonnages stéréotypés, joués par des
de London, qui fut celui de mil- acteurs sans grand talent (Catherine
lions de victimes du stalinisme Deneuve étant un cas à part), par-
Iant une langue molle et morte, em-
(2), aÏimente une espèce de ba- pesée mals friable, singeant un beau
vardage mondain, le jeu de ce langage de mauvais roman du début
qu'il eût fallu dire ou ne pas du siècle; on comprend tout. Bunuel
dire, faire ou ne pas faire; ce récuse ces vieilles histoires dans ce
qu'elles expriment. Mals il aime à
qui est plus grave, c'est que tourner d'après ces supports parce
s'opère ainsi un glissement qu'ils permettent un libre jeu de la
Idéologique décisif: au moment sensibilité qui s'exprime dans une
plénitude à laquelle Bunuel ne nous
même où, passée l'étape du avait pas habitué. Les êtres et les
• gangstérisme - policier et ju- choses jouent de leur présence nue.
diciaire, le problème fondamen- La violence a fait place à une recher-
tal politique devrait être enfin che de la présence prise pour elle·
même et glorifiée dans son étran-
posé, il est question d'. éthi- geté. Tout ce qui appartient à l'uni-
qùe communiste -, de • nouveau vers passé de Bunuel (les motiva-
respect des valeurs humaines -; tions d'une société hypocrite fondée
sur les fausses valeurs) et à ses
partant pour Prague porter son dénonciations Incessantes est relégué
manuscrit à "Union des écri- au second plan - au sens propre du
vains tchécoslovaques, Mon- mot - comme ces ombres de poli-
tand-London, légion d'honneur cIers déambulant dans les squares
ou les portes des cafés. On peut le
à la boutonnière, déclare avoir regretter.
le Parti avec lui; ainsi, jus- Néanmoins, Il fallait ce film. Il fal-
qu'au bout, l'illusion est entre- lait cette recherche marquée d'un
formalisme qui finit par s'autodétruire
tenue, l'équivoque s'accroche. lui-même pour céder la place, un bref
Jusqu'au moment où, dans Instant, au chant pur de la lumière
Prague, prennent po si t ion et du visage d'un être. Cette sorte
600 000 hommes et 6 000 tanks. Catherine Veneur e de regard subitement pétrifié devant
l'être, devant le mystère de ce qui
Alors, il n'est plus question de échappe au dlcible et qui ne joue que
plus conventionnelles du genre sont soutenue. Comme si nous nous trou-
la seule responsabilité de tels respectées. Je n'al pas lu le roman vions en présence d'un homme qui de sa plénitude temporelle, comm'e
ou tels agents de la Sécurité, espagnol (1) dont le film est tiré, ne baisse plus les yeux, mais qui des reflets d'eau jouent sur un mur,
a quelque chose de bien séduisant.
le problème est celui dG la poli- ,mals les clichés et les personnages les tient ouverts, d'une façon Intense,
On revient à cette forme d'art
tique des partis communistes, traditionnels abondent de manière si - et sur tout. Bunuel est prodigieuse-
effarante qu'on ne peut croire à la ment intéressé non par ce qu'II ra- des grands Primaires: d'Homère à
de la structure du pouvoir et de naïveté de Bunuel sur ce point précis. conte, mals par ce qu'II volt. Il aban- Faulkner.
la société en Union soviétique. De la servante modeste et muette donne un art de l'expression et un Le discours filmique s'entretIent de
comme une carpe au forgeron-brave- art de la dénonciation pour un art ce bruit des choses qui sont, hors
Roger Dadoun type, des ecclésiastiques onctueux au qu'on pourrait appeler un art de la de toute parole. de tout discours et
vieillard qui n'a pas les yeux dans nomination, qui va parfois jusqu'à qui sont et qui ne cessent d'être et
(1) Cf. l'article de M. Nadeau, Quin- qui vibrent comme un incessant arra·
sa poche, du peintre-artiste-impulsif une certalno forme de glorification.
zaine littéraire n° 66. à la vieille fille acariâtre, Luis Bunuel chement à notre regard.
Je m'explique.
(2) Un témoignage analogue à ce- ressort les plus vieilles figurines d'un
lui d'Artur London est donné par Vin- art romanesque usé depuis longtemps. La meilleure part du film tient dans Jacques-Pierre Amette
cent Savarius dans Volontaires pour Le premier mouvement est un mou- les plans qui sont dramatiquement les
"Echafaud, Dossiers des • Lettres vement de déception.• Il a vieilli, le plus anodins, les plus neutres. C'est (1) Trlstana, de Benito Perez Gal-
Nouvelles., Julliard, 1963. père Bunuel ! •• Pas très agressif, le une conversation entre un prêtre et dos.

26
Chéreau
TRÉATRE

au Piccolo ESPRIT
LES COMMUNISTES
Stendhal avait choisi de vivre et de hors-la-loi, cette légitimité que Sartre, AU CARREFOUR
mourir • milanais.: la France de en ce moment, semble être en train
Charles X et de Louis Philippe le
dégoûtait. Patrice Chéreau paraît en
de nous rappeler.

passe de choisir, lui aussi, l'Italie: Sur place ou
la France de mai 70 n'a guère de
quoi retenir. Le triomphe qu'il vient Une nouvelle Innovation ?
de remporter à Milan a vu avec la pratique thédtrale
pièce de Neruda lui donner la possi-
bilité d'user du prodigieux Instrument
de travail qu'est ce Piccolo Teatro En tout cas, ce n'est pas merveille

dont Strehler et Paolo Grassi ont fait si la mise en scène. à ce moment L'âge de raison
un des premiers théâtres du monde: du spectacle, paraît se référer expres-
on lui demande d'assurer en partie
la prochaine saison du Piccolo.
sément à Brecht: c'est plus qu'une
• citation. (comme ces • citations. •
de Fellini ou de Strehler, évidentes
dans le spectacle): le mouvement La contradiction
épique commande. Sur les ruines du du P.C.F.
Chéreau en Italie théâtre ancien, une nouvelle pratique

La rencontre de Chéreau et de l'Ita-


théâtrale s'instaure, qui se confond
avec la violence révolutionnaire. Il •
est bien que Patrice Chéreau nous
lie n'est pas fortuite. Nature et culture
l'ait dit, et nous l'ait dit avec cette Le Lénine
- comme on dit - , tout paraît chez
lui, comme chez Stendhal, tenir à force que, paradoxalement, semble antl-stalinien
l'Italie. Sauf ce qu'il doit à Brecht ace r 0 î t r e encore le raffinement
et qui, certes, n'est pas minime,
puisque depuis L'héritier de village
extrême que prend chez lui l'inten-
tion poétique servie, cette fois, par •
en passant par Le prix de la révolte les comédiens du Piccolo, ces prodi-
au marché noir, jusqu'à Splendeur et gieux Arlequins qui Jouent aussi par- Le socialisme
mort de Joaquim Murieta, c'est un faitement Brecht que Goldoni, ces en régression
Une scène de Joaquim Murieta comédiens capables de tout, et
mode brechtien de récit et d'analyse
qui gouverne ses mises en scène:
encore son Brecht à lui est-il plutôt
grecque 'n'était pour Chéreau, juste
aprés mai et les désillusions, qu'un
d'abord de vérité. Pour la première
fois que Chéreau, sans renier son
goût de la • décadence., nous fait

celui de Giorgio Strehler que celui prétexte à un éblouissant exercice MAI 1970: 7 F
des Allemands, ou de Planchon. Mals de virtuosité où l'on voyait fonction- entendre une parole positive, Il était
c'est avec les Soldats de Lenz que bien qu'il eût ces moyens pour nous
ner le pouvoir et sa théâtrale impos-
Chéreau a éclaté à lui-même: roman- la faire entendre.
ture, les comédiens de Chéreau conti-
tisme et libertinage, passion de GlIIes Sandler

ESPRIT
nuer maladroitement les colloques 19, rue Jacob, Paris 6-
l'opéra, fascination devant les corps, confus de mai et Chéreau nous dire'
leurs jeux et leur beauté et l'Inso- avec quelque complaisance son im- C.C.P. Paris 115-4-51
lence de leurs désirs, goût • déca-
dent,. pour les formes en décompo-
sition, les architectures en ruine et
puissance
tre et son politique
génie de d'homme descène.
metteur en théâ- Ir------llli---------~:::::::::::::::
Cette fOIS, dans le spectacle le
les passions de l'Immaturité, Chéreau
avait découvert son univers; il lui
restait à aller chercher chez Léonard
de Vinci la • machine théâtrale. dont
plus beau peut-être, en tout cas le
plus achevé qu'il nous ait donné (il
disposait, cette fols, des comédiens
La Librairie
~~ AU DAUPHIN"
du Piccolo...}, Chéreau nous tient un
il allait user dans deux pièces chinoi- discours positif. Certes, il assassine
ses, dans Don Juan et Richard Il.
Tout, dès lors, était italien: la terre - et avec quelle tendresse, et 'avec
de Visconti, de Strehler, de Verdi, de quelle richesse d'invention poétique 36, rue de Bourgogne . PARIS-VII'
Léonard, des grands scénographes - un vieux théâtre exténué, une ~/OUS propose ses exclusivités du mois:
de la Renaissance, des fresques forme d'art décomposée: ces cabots,
d'Arezzo, de Pompéi ou des tombes ces travestis, cette prima donna dé- Jean MAITRON Histoire du Mouvement anarchiste en France
étrusques, c'était la sienne. catie, il en connaît la solitude, le (1880-1914). Préface de Georges BOURGIN
dééhirement ou le vide intérieur, leur (Thèse de Doctorat ès-lettres). 16 X 25, 562
vie fantomatique de poupées ventri- pages (1955) . 25 F
loques. Mais à partir du moment où
Un discours double le peuple - public, paysans, ou- SAINTE·BEUVE P.-J. Proudhon. Sa vie et sa correspondance. -
vriers - , balayant les oripeaux du 12 X 19, 316 pages (1947) . 8 F
vieux théâtre, se mettent à Jouer
La terre de Fellini aussi, et du Maurice DOMMANGET Blanqui, la Guerre de 1870-71 et la Commune.
Pirandello des Géants de la monta- eux-mêmes, à dire eux-mêmes l'his·
toire de Murieta, de ce hors-la-loi Préface d'Edouard DOLLEANS. • 16 X 25, 200
gne: deux hommes qui hantent étran- pages (1947) . 15 F
gement l'idée de la grandeur et de qu'on les conduira sans doute à être,
la dérision de ce moyen d'expression puisqu'ils sont comme lui des humi- Alfred ROSMER Moscou sous Lénine (Les orlg1nes du Commu-
vieux comme le monde qui s'appelle liés, des exploités, et faire entendre nisme, 1920-24). Préface d'Albert CAMUS. •
le théâtre. Or, depuis Le prix de la partout qu'ils partent dans les villa- 14 X 19, 318 pages (1953) . 6 F
révolte... jusqu'à Joaquim Murleta, ges pour cette histoire exemplaire,
c'est un discours sur le théâtre et dès lors c'est une nouvelle parole Léon TROTSKY Staline. - 14 X22, 624 pages (1948) . 15 F
sur sa mort que nous tient Chéreau. théâtrale qui prend forme, née du
Un discours double: sur le théâtre peuple et retournant à lui, pour l'éclai- Léonard SCHAPIRO Les Bolchevlcks et l'Opposition (Origines de
et sur l'Insurrection. Un homme de rer et le soulever: le légendaire ainsi "absolutisme communiste, 1917-1932). - 14 X 21,
théâtre, en 1970, a-t-il autre chose à ancré dans l'actuel,' et Guevara se 396 pages (1957)- . 10 F
nous dire, qui nous concerne? profilant dans Murleta, la cantate
J'admire dans les deux cas (la humaniste de Neruda, d'un progres- A. ROSSI Les communistes français pendant la drôle de
• proposition de pièce. de Dimltria- sisme simpliste et non-violent (œuvre guerre (Documents sur les activités clandes-
dis et l'. oratorio insurrectionnel. de bien médiocre dans le texte français tines du P.C. entre la déclaration de la guerre
Neruda) avec quelle Intelligence Ché- que nous en donne Suarès) devient et l'effondrement de la France). - 21 X 28, 370
reau s'empare d'une œuvre pour lui appel à l'Insurrection, matière d'un pages et 56 reproductions photographiques de
Imposer sa propre articulation et y authentique théâtre d'agitation (Ché- journaux et de tracts originaux (1951) ..... :.: 25 F
loger son propre discours sans que reau a vu à Nancy la troupe d'ou-
l'œuvre originale soit en rien trahie vriers agricoles mexicains et califor- Ces livres introuvables sont en quantité limitée:
pour autant. Mals Le prix de la ré- nlens, • El Campeslno.), une œuvre une clnauantalne d'exemplaires par titre.
volte ne débouchait sur rien: l'assas- capable de dire la légitimité, à tels
sinat de Lambrakis par la monarchie moments de l'Histoire, de la violence Magasin ouvert de 10 heures à 14 heures et de 16 heures à 20 heures

La Quinzaine littéraire, du 16 au JI mai 1970 27


Romain Gary Christine de Rivoyre Trad. de l'allemand Claude Mauriac tantôt sous forme de
ROMANS Tulipe Fleur d'agonie par Ch. Kubler André Breton récit, tantôt sous
:FRANÇAIS Gallimard, 184 p., Grasset,' 256 p., 18 F. Lettres Nouvelles Grasset, 336 p., 28 F. forme d'interviews
13,75 F. Un nouveau roman Denoël, 208 p., 19 F. Une biographie très imaginaires ou de
Un roman nihiliste de l'auteur des Parce qu'il s'est évadé complète qui se double pages de journal,
Madeleine Alleins de 1945, dans sa • Sultans - et du et a été repris, d'une étude qui se double d'une
Un chemin douteux version définitive. • Petit matin - un détenu est du mouvement petite histoire de la
Gallimard, 249 p., 17 F. (voir le n° 63 de contraint par la surréaliste tout entier. France contemporaine.
Un roman inspiré d'un Jean-Jecques Gautier la Quinzaine). direction du
fait divers récent: le La chambre du fond pénitencier d'écrire José Moselli André Larue
rapt d'une petite fille Julliard, 320 p., 19 F. le récit de son La fin d'ilia Brassens ou la
de huit ans par un Le monologue évasion... Le messager de mauvaise herbe
discontinu d'un ROMANS la planète Fayard, 240 p., 18 F.
homme qui sera ETRANGERS
poursuivi par toutes homme qui, pendant Préface de J. Bergier Une image chaleureuse
les polices de France. la guerre, choisit de Rencontre, 280 p., et vivante
se réfugier POESIE 17.60 F.
Burt Blechman du chanteur, par un
• Marcel Arland dans sa solitude. Peut-être ami de longue date.
Attendez l'aube Claude Klotz Trad. de l'anglais .Anna Akhmatova Boris Nicolaïevsky
Gallimard, 3.84 p., Et les cris de par J. Lambert Le poème sans héros Otto Maenchen-Helfen eAnaïs Nin
26,50 F. la fée Gallimard, 232 p., 17 F. Edition bilingue La vie de Karl Marx Journal • Tome Il
Un recueil de nouvelles Ch. Bourgeois, 208 p., Par l'auteur de Trad. du russe par L'homme et le lutteur 1934-1939
qui ont pour thème 17,10 F. • Combien? -, le Jeanne Rude. Trad. de l'allemand Etabli et présenté
commun la recherche Les mythes et portrait, d'une drôlerie Nomb. illustrations par Marcel Stora par Gunther Stuhlmann
d'une certaine forme fantasmes d'un fou féroce, d'une vieille Seghers, 144 p., 13,50 F. Gallimard, 480 p., Traduit de l'anglais
de liberté spirituelle. dame new·yorkaise. 31.75 F. par
de cinéma.
e Robert Lowell Paru avant 1939, Stock, 384 p., 33 F.
eMarc Bernard eFrançois Nérault el. Compton-Burnett Pour les morts remis aujourd'hui Voir le n° 84 de
Mayorquinas Le Pont de Un dieu et ses dons de l'Union à jour, l'ouvrage la Quinzaine.
Lettres Nouvelles Recouvrance Trad. de l'anglais Ch. Bourgeois, sans doute le plus
Denoël, 160 p., 15 F. Mercure de France, par Michel Ligny 160 p., 17,10 F. complet et le plus sûr eErnst Erich Noth
Dans une île déserte, 208 p., 17 F. Gallimard, 200 p., .17 F. que l'on possède Mémoires d'un
non loin de Mayorque, Nouvelles qui ont pour Voir le n° 46 de • André Ulmann sur le grand penseur Allemand
un homme et une toile de fond la Quinzaine. Poèmes du camp socialiste. Julliard, 512 p., 25,60 F.
femme font les côtes bretonnes Julliard, 64 p., 14,30 F. L'itinéraire d'un
l'expérience de la et les plages eTommaso Landolfi Poèmes écrits ·en Vigny écrivain et universitaire
nature primitive. du Cotentin. La muette, suivi de clandestinité pendant Stello allemand qui choisit,
Rubato et des Regards la seconde guerre Daphné dès 1933, ies chemins
Claude Berri eZoé Oldenbourg Trad. de l'italien par mondiale. Sommaire difficiles de la liberté.
Le pistonné La Joie des pauvres Viviana Pâques biographique,
Mercure de France, Gallimard, 632 p., 35 F. Gallimard, 168 p., introductions, notes,
168 p., 11 F. Un panorama des 12,75 F. REEDITIONS relevé de variantes CRITIQUE
Par l'auteur du • Vieil humbles, une Trois récits: trois par François Germain HISTOIRE
homme et l'enfant-, chronique des pauvres, histoires d'amour 17 reproductions
Garnier, 544 p., LITTERAIRE
le roman qui a inspiré des chômeurs dans marquées par une Alain
son dernier film. leur marche vers angoisse Impitoyable. Propos (1906-1936) 20,60 F. Jean Fuzier
Jérusalem où les Tome Il Les sonnets de
• Jacques Borel attend Jésus. T. Luca de Tena Texte établi, présenté Shakespeare
Le retour Un enfant à la et ann·oté par MEMOIRES A. Colin, 320 p., 11,80 F.
Gallimard, 552 p., 35 F. Jean Orleux belle étoile Samuel S. de Sacy BIOGRAPHIES Une étude très
Par l'auteur de Alcide, ou la Trad. de l'espagnol • Bibliothèque de complète, illustrée par
• L'adoration - (voir fuite au désert par A. de Vacqueur la Pléiade- Gabriel Burah quelques traductions
ce numéro, p. 4 Stock, 192 p., 17 F. Stock, 296 p., 20 F. Gallimard, 1 408 p., Albert Dahan nouvelles.
Par l'auteur de L'odyssée picaresque 65 F. Bibi
Michel Breitman • Bussy·Rabutin - et d'un Jeune enfant à Fayard, 352 p., 20 F. André Gendre
D'exil en exil de • Voltaire - (voir travers l'Espagne en B. R. Bruss La vie et les aventures Ronsard, poète
Denoël, 256 p., 19 F. le n° 10 de la proie à la guerre L'apparition des d'un grand boxeur, de la conquête
Un roman inspiré par .. Quinzaine) • civile. surhommes déporté à Auschwitz amoureuse
un fait divers récent: Préface de J. Bergler en 1943 et Ed. de la Baconnière,
l'éruption d'un volcan Béatrice Privat eLulgl Malerba Rencontre, 280 p., aujourd'hui magasinier 576 p., 46,60 F.
qui, en 1961, chassa Les vergers de Saut de la mort 17,60 F. à • France-Soir _. Ronsard décapé de
les habitants de Tristan, février Trad. de "italien Un • classique - tous les poncifs de la
da Cunha de leur île Denoël, 192 p., 14 F. par J.·N. Schlfano français de la Pablo Casals critique traditionnelle.
et les entraîna, Un roman qui se situe Grasset, 256 p., 24 F. science-fiction. Ma vie racontée
tant bien que mal; au XVIII' siècle et Le second livre à Albert E. Kahn Paul-Xavier Giannoli
à s'Intégrer au . qui a pour thème la publié en France d'un Pierre Dominique Trad. de l'américain Peyrefitte ou les
monde civilisé. passion impossible romancier Italien qui La Commune de Paris Stock, 240 p., 24 F. clés du scandale
d'un compositeur s'écarte résolument Grasset, 44~ p., 32 F. Le testament spirituel Fayard, 112 p., 16 F.
Jean Cau célèbre pour un du ghetto de la Nouvelle édition à du premier Une radiographie des
Troplcanas Jeune musicien. littérature l'occasion du violoncelliste plus révélatrices, où
De la dictature et de laboratoire. centenaire de notre temps. l'auteur s'est efforcé
de la 'l'évolution sous André Puig de la Commune. d'employer les
les Tropiques L'Inachevé Juan-Carlos Onettl Jeanine Delpech méthodes mêmes de
Gallimard, 160 p., 15 F.- Préface de J.·P. Sartre Trousse-vloques Lautréamont La passion de la Peyrefitte pour amener
La satire cruelle et Gallimard, 296 p., Trad. de l'espagnol Œuvres complètes marquise de Sade celui-ci à se démasquer.
trÙculente d'une île 20,25 F. par J.-J. Villard Textes réunis par Planète, 208 p., 14 F.
imaginaire des Caraïbes, .(voir ce numéro, p. 5) Stock, 288 p., 25 F. Hubert Juin L'étrange destin de H. Lemaître
peuplée d'Indiens, La chronique haute en Préface de H. Juin cette authentique r. Van der Elst
de Noirs et de métis. Michel Rey couleur d'une petite Table Ronde, 488 p., • Justine -, perverse R. Pagosse
Le pourpre-femme ville d'Amérique 29 F. par amour. La littérature française
Rached Chaléb Rencontre, 312 p., du Sud menacée Une édition en fac- - Tome 1: Du
Les mortl·morts 17,60 F. de mort lente. similé des • Chants -, Bernard Frank Moyen Age à l'âge
Losfeld, 112 p., 7,50 F. L'itinéraire de • Poésies - et de Un siècle débordé IJaroque
Un hymne libertin et sentimental d'un Jeune eJoerg Steiner • Lettres Grasset. 336 p., 22 F. Sous la direction de
faliétleux à la liberté. Bordelais timide. Le cal du détenu B. autographes -. Une autobiographIe, A. Lagarde et l. Michard

28
Livres publiés du 20 avril au 5 mai
1 200 ill. en noir et A. Colin, 424 p., 13,80 F. Salavin, Gabrielle Charbonnier Payot, 276 p., 24 F. sous la direction de
en couleurs Un tableau varié de la de Georges Duhamel Le maniement Une étude Louis Cros
Bordas, 640 p., 96 F. littérature allemande Editions Universitaires, psychanalytique psychanalytique A. Colin, 256 p., 19 F.
Des origines à l'aube à cette époque, 400 p., 59,95 F. de l'image sur le concept de Un témoignage
du classisisme, un augmenté d'extraits Une étude au plus E.S.F., 140 p., 25 F. projection, à partir collectif d'expériences
ouvrage qui éclaire, en allemand d'œuvres célèbre des héros de Les différents aspects d'une réflexion à la vécues.
à travers de multiples diverses Duhamel, où l'auteur de cette technique fois historique,
extraits, la naissance s'est efforcé d'utiliser de psychothérapie clinique et théorique. J. Tronchère
des grands thèmes Charles Pellat les techniques de la analytique. L'école d'aujourd'hui
1ittéraires français. Langue et psychologie actuelle. et la mutation
littérature arabes .Ronald D. Laing des méthodes
.Jean Milly A. Colin, 240 p., 9,80 F. ENSEIGNEMENT A. Colin, 144 p., 7 F.
Les pastiches • ••••••••• Le moi divisé
Un panorama Trad. de l'anglais PEDAGOGIE Une étude d'ensemble
de Proust PSYCHOLOGIE Stock, 192 p., 25 F.
d'ensemble jusqu'à sur les méthodes
1 hors-texte la période A l'écart des chemins actuellement
A. Colin, 376 p., 78 F. contemporaire, par un .Ludwig Binswanger de la psychiatrie, • Maurice Dommanget employées dans
Une édition critique spécialiste de la Discours, Parcours et une étude sur Les grands socialistes l'enseignement
et commentée. civilisation arabe. Freud - Analyse • l'insécurité et l'éducation: primaire.
.Michel Mohrt existentielle, ontologique. qui de Platon à Lénine
L'air du large Raymond Picard psychiatrie clinique et caractérise l'individu Coll. • U •
Gallimard, 360 p., Génie de la littérature psyooanalyse actuel. A. Colin, 472 p., 32 F.
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f 1 Salle de sports avec gradins (1000 places)
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ff'~~tw1i"':-.. "l;,~ ,~~ t 9 1 PIscine
',~ -t,.,.." h 1 Installations sportives de plein air
.. ,p
}.~- i 1 Formation professionnelle
)~. 11 et promotion sociale
j 1 Bibliothèque. discothèque
k / Centre d'action sociale.
garderie d'enfants; conseils sociaux,
accueil des anciens
1 1 Maison des jeunes
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A. Colin, 416 p., Louis XV et "Allemagne (voir le
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Trad. de l'américain Romain Rolland La guerre de l'ombre Les comptes rendus Le livre des figures
révolutionnaire. Grasset, 420 p., 38 F
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30
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chinoise, du Palais des diverses de .voyage • Poésies ~. la série • Vie technique dans le
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31
Aux Editions Rencontre
Pour la première fois en
langue française, une présentation
d'ensemble de l'œuvre de

BENITO·
plREIGALOOS
Une fresque inoubliable
du XIXe siècle espagnol
Benito Pérez Galdos est le narrateur de son époque, le seul
en qui demeure l'image inoubliable d'un siécle qui, en
Espagne, n'est pas celui d'orgueilleuses promesses, mais
des épreuves de la conscience
. nationale. Pourtant, cet
\ ,
écrivain de taille universelle, aussi célébre dans son pays
que le fut Cervantés, n'a R.as encore connu chez 1I0US le
succès qu'il mérite. Pourquoi, comment a-t-on pu ignorer
un 'tel génie qui donna à l'histoire et à la littérature
occidentales des œuvres égales aux plus grandes, qui
fut le Balzac, le Hugo, le· Swift et le Zola de l'Espagne?
C'est un mystère.
Benito Pérez Galdos reste le témoin lucide et passionné
de cette descente auxénfers que connut l'empire le plus
étendu du monde à l'heure où il perdait une à une ses
colonies et où les querelles régionalistes menaçaient son
·«Grâce·.à lui, le XIXe siècle espagnol n'est unité.
Vous découvrirez, à travers les romans et les ft Episodes
pas vide.» Jean Cassou nationaux» de Benito Pérez Galdos, l'extraordinaire aven-
ture d'vn pays isolé de tous, qui traversa des épreuves
sanglantes dont il porte les plaies aujourd'hui encore. Avec
son talent inimitable, Galdos analyse, dissèque, raconte et
.'5 S\üvertex explique l'époque dont il fut le témoin et donne au lecteur
Vo\umesr~"~os.gra\n roUge, les clés de l'Espagne contemporaine.

rembourr~ g "\83 cm·


Mme Monique Morazé, éminente spécialiste de Pérez Galdos,
a rassemblé les œuvres que vous présentent~aujourd'hui
iormat "\2, x , les Editions Rencontre. Les meilleurs traducteurs français:
R. Marrast, P. Guénoun, B. Sesé, B. Lesfargues et M. Lacoste
ont collaboré à cette entreprise.

Des sept ouvrages suivants, cinq sont déjà parus:


Episodes nationaux
-- .Vol. 1 Trafalgar - La Cour de Charles IV
Vol. II Juan Martin el Empecinado
Les Cent Mille Fils de Saint Louis
}

Romans /~
Vol. III, IV, V Fortunata et Jacinta (3 volumes)

Ouvrages à paraître en automne 1970 ou auprintemps 1971:


Romans
Vol. VI L'Ami Manso
Vol. VII La Fontaine d'Or
Dans les bonnes librairies