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atlantique

Est-ce le paysage qui nous forme ? huîtres. Cultiver les huîtres est un don mais il faut Page de gauche,
Oui. Ce sont pour moi des années d’initiation, donc une opiniâtreté et une patience sans relâche. Il y avait Hortense Dufour
d’écriture et de silence. Le monde ostréicole et notre donc un cousinage entre la feuille blanche et le fond à 11 ans devant
monde d’écriture et de musique se frôlaient sans se de la mer. une Bugatti
comprendre. Nous avions une poignée d’amis fidè- de son père,
les, des gens du pays. Nous vivions une sorte d’exil

Terminus
Est-ce transposable dans le milieu de l’édition ? et vues de
dans ce pays de Marennes qui, de plus, vivait dans Dans le monde de l’édition, j’ai retrouvé les mêmes La Cayenne.
une situation insulaire. En effet, avant la construction querelles, les mêmes solitudes, les mêmes droits de
des ponts de Rochefort et d’Oléron, il n’y avait que le bornage et de brouette que dans le marais. Chaque
pont transbordeur de Rochefort, le bac de Soubise ou éditeur est un parc à huîtres. Il convient de prévoir la

Tasdon La Rochelle celui qui nous conduisait de La Cayenne à La


Tremblade.
Le Bouchot est un roman autobiographique. J’en ai
même dit un peu moins. Par exemple, mon père ne
bonne moisson comme l’anéantissement.

Par Bernard Ruhaud Photos Franck Gérard et Thierry Girard


possédait pas une Bugatti mais deux. Le voisin persé-
cuteur est tout à fait une histoire vraie au sujet d’un
droit de brouette. Le pays observait et n’intervenait

J
e suis arrivé à La Rochelle un peu par hasard monde. Nous étions ravis. Nous avons déménagé à pas. Ils attendaient comme on attend la récolte des
il y a une quinzaine d’années. Je ne connais- plusieurs reprises, toujours pour des régions différen- huîtres. La patience, là-bas, était dans tout, y compris
sais presque rien de la ville. Le port, bien tes. Chaque fois nous emportions des souvenirs et lais- dans une querelle.
sûr, et les tours, dont je ne me suis jamais lassé. Long- sions des amis. Puis ce fut La Rochelle. Une rocade
temps avant, au cours d’un voyage en auto-stop, je ceinturait désormais la cité, évitant aux véhicules de Comment Le Bouchot a-t-il été reçu à Marennes ?
m’y étais arrêté et j’avais dormi à l’hôtel Printania, passer par le centre et le pont de Tasdon. Mais nous Une vraie tempête. Certains se reconnaissaient et par-
rue du Brave Rondeau. Le lendemain, un dimanche, ne faisions plus de stop depuis un bon moment. fois se lançaient Le Bouchot à la figure pour régler
je m’étais posté au pont de Tasdon pour faire signe Nous nous sommes installés ici au début du mois de quelques comptes. Le maire, homme exquis, était très
aux voitures. Ça n’avait pas bien marché. C’était à la juillet. Dans les rues du centre-ville il était pres- ennuyé. Il m’a fait comprendre de laisser passer un
fin des années soixante. Je partais souvent en stop, qu’aussi difficile de circuler à pied qu’en voiture. peu de temps... Deux ans plus tard, je revenais paisi-
seul ou avec une amie et c’était le cas cette fois-ci. Ensuite, les choses se sont arrangées. Nous avons blement me promener à Marennes.
Nous avions fait un long périple sans but précis, sauf trouvé un appartement près de la gare. Nous ne pen- Mon grand-père me disait : «Sois écrivain, c’est une
celui de voyager ensemble et sions pas rester plus de deux ou trois ans. Et puis tout façon de faire beaucoup de tapage sans bouger de chez
peut-être de passer par là. Nous a commencé à nous plaire. Le climat, la région, l’océan toi.» Je vivais à Paris depuis longtemps. Or quitter le
avions attendu longtemps sur ce tout autour et bien sûr l’incomparable beauté de la pays où vous êtes né ressemble à une offense. Mais
pont sans vraiment nous impa- ville, le port, le marché, les petites rues discrètes et j’y reviens toujours avec beaucoup de tendresse.
tienter. A la longue, observer le sages, leurs murs clos couverts de glycine. Et aussi
mouvement des trains, anticiper cette agréable sensation d’y être toujours un peu en Comment la rumeur circule-t-elle dans le marais ? Photo Frédéric Morellec - Flammarion

leur arrivée et prévoir leur desti- vacances, même l’hiver. La rumeur circule par les canaux, par les pollens, par ■
nation nous intéressait au moins A l’époque, la criée se tenait encore à l’ancien encan, les bêtes du sol, par la vase, par le regard des oiseaux, Hortense Dufour, née à Saintes,
autant que de guetter les voitu- près de chez nous. Il m’arrivait de me lever tôt pour y et ensuite les hommes parlent… J’ai dédié ce roman a vécu une vingtaine d’années à Marennes.
res. C’était au printemps. Il fai- assister. Ensuite j’allais prendre quelque chose au café à ma mère qui me répétait «sois écrivain». C’est la Elle vit à Paris. Livres récents :
sait beau. Il y avait des mouettes situé à l’étage. Ou encore, j’allais voir le jour se lever vendange que je lui ai offerte. Après tout, Le Bouchot Colette, la vagabonde assise, éd. du Rocher, 2000,
et toujours au fond du décor les sur la gare et la ville depuis le pont de Tasdon. est un livre d’amour. La comtesse de Ségur, Flammarion, 2000,
Photo Franck Gérard
fameuses tours fermant le port. L’aube, c’est toujours étonnant. Le monde se recom- Marie-Antoinette, la mal aimée, Flammarion, 2001
■ Nous étions bien. pose. Les bruits reviennent, une moto, un camion, D’où vient votre intérêt pour les biographies ?
Bernard Ruhaud, né à Nanterre en Nous nous sommes mariés au dé- l’autobus. Dessous, les éclairages dominent encore Les biographies que j’ai écrites s’ourdissaient à Ma- S’ils ont le prurit de la vache folle, je prévois un
1948, vit à La Rochelle depuis 1985. ll a but du printemps suivant, chez un moment, petits lampadaires oranges alignés sur les rennes. Ma mère me lisait la vie de Marie-Antoinette, élevage de cochons à côté. Et quand tout aura cédé,
publié La première vie, Stock, 1999 elle. Ses parents avaient préparé quais, chevets douillets des compartiments de pre- les livres de la comtesse de Ségur. On parlait de Né- j’aurai des oies pour me défendre. Je ne suis pas née
Strictement pour Josiane, une petite fête pour la famille et mière ou néons blancs des trains plus modestes. ron. Elle m’a fait lire Colette. Quand j’allais à l’école en Charente-Maritime pour rien. A Marennes, j’ai
Rumeur des âges, 2001. quelques amis. Tard dans la nuit, Jadis, avant la construction de cette gare et du pont avec les bijoux de ma mère, on disait «c’est bien une engrangé la force du bon sens terrien. Pour cela, je
ma femme et moi étions allés lui-même, les trains venaient buter ici et devaient re- Marie-Antoinette celle-là». La générosité de ma mère dois remercier les ostréiculteurs. Ils sont toujours
nous cacher dans une ferme isolée, au milieu des chê- partir en sens inverse. Terminus Tasdon La Rochelle. était instinctive. Elle partageait, elle soignait les bê- sur le qui-vive car ils savent, comme l’écrivain, que
nes et des genévriers. Un matin merveilleux commen- A présent, ils peuvent poursuivre leur voyage vers tes, elle avait l’intrépidité de créer son royaume per- la mer peut dévaster leurs champs d’huîtres. Ils ont
çait à poindre et la vie toute entière à nous appartenir. Royan, Saintes et encore Luçon où les arbres paraît-il sonnel. Elle fut mon meilleur exemple, comme le la patience d’attendre la nouvelle moisson. Nous par-
Alors nous sommes partis. vous disent merci et à bientôt. Une petite ligne à voie marais fut mon plus bel espace. tageons cette conscience de la perte et, aussitôt, de
Nous avions acheté une petite voiture pour un prix unique part aussi vers l’ouest et traverse la ville jus- L’écriture est un don mais il faut savoir travailler la construction par le courage. Nous sommes d’un
dérisoire. Elle nous conduisit en Alsace. Un autre qu’à La Pallice. De longs et lourds convois l’emprun- avec autant d’opiniâtreté que pour réussir un parc à pays hors de l’ordinaire. ■

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bouchot

Hortense Dufour
Fille du marais
ortense Dufour avait juré aux quatre coins

H
«Il faut autant de patience et d’art pour réussir
de la citadelle de Brouage de devenir écri-
une huître que pour écrire un roman»
vain. Pour briser le silence, pour faire écla-
Entretien Jean-Luc Terradillos ter sa différence, pour créer son royaume. La fille
d’une musicienne italienne hors du commun et d’un
Photos Sébastien Laval et Frédéric Morellec
magistrat absent dit cette âpreté du marais, à Ma-
rennes, ce «turbulent silence», dans deux romans
bouleversants, Le Bouchot (prix du Livre Inter 1983)
et La Fille du saunier (1992).

Photo Thierry Girard


L’Actualité. – Le marais que vous décrivez dans
vos romans est-il celui de votre enfance ?
Hortense Dufour. – Mes romans sont le reflet des tent, pendant la nuit en général, porteurs de céréales, semble abandonnée près des voies. Puis tout se perd
marécages car j’en ai une imprégnation absolue. de grumes ou d’hydrocarbures. Un jour, avec ma au milieu des friches monstrueuses et indestructibles
Dans les années 1959-1965, c’était mon grand jar- femme, nous l’avons parcourue à pied jusqu’à son laissées par la guerre. Territoire inquiétant que se par-
din. Je m’y ennuyais terriblement mais j’y engran- terme. C’était un dimanche, en hiver. Il faisait un peu tagent le vent et les pigeons. Les chantiers navals aussi
geais des merveilles. froid mais le temps était clair et le ciel lumineux. C’est se sont tus. Quelques wagons patientent toujours le
Je me sens vraiment du marais. Le fort du Chapus une promenade étrange. Tout est différent. Le silence long d’un quai, sous les grues muettes.
était mon château d’If. Je jouais à Marie Mancini domine. On reconnaît mal des lieux pourtant traver- On pourrait encore suivre des rails vers les réservoirs
dans la citadelle de Brouage. Et Fort Boyard qu’on sés tous les jours. ou les grands silos. Mais Annie a installé son bar-res-
approchait avec les ostréiculteurs à certaines heu- La ligne s’étire sur environ huit kilomètres. Une di- taurant près de l’ancien embarcadère, où nous prenions
res, c’était à la fois un lieu de découverte, de dan- zaine de ponts et presqu’autant de passages à niveau la parfois le bac, pour aller sur l’île de Ré, lorsque nous
ger, d’inspirations romanesques. Avec ma meilleure jalonnent. Au début, elle enjambe le canal et l’avenue sommes arrivés à La Rochelle. La salle du café donne
amie, des Deux-Sèvres, nous passions des étés en- de la gare puis s’enfonce dans le tracé des anciennes sur la mer. Eté comme hiver c’est un bel endroit. La
tiers dans ces jouets immenses et déserts, immer- douves, au pied des portes qui fermaient la ville, Porte lumière est toujours intense. Elle provient à la fois du
gées dans cette puissante nature, austère et follement Royale, Porte Dauphine. Un domaine tenu par les chats. soleil et de son reflet sur l’océan. Au loin tout se con-
pressante. Ensuite elle contourne les parcs et s’élève à travers les fond. Des oiseaux guettent quelque chose. Alors on
J’allais aussi dans l’île Madame, en pèlerinage sur la jardins jusqu’à dominer franchement le quartier Saint- contemple un instant ces immensités d’air et d’eau, cet
croix des prêtres non-jureurs. La merveilleuse église Maurice. Alors tout devient immense. Les voies se infini au bord duquel nous avons peut-être définitive-
de Marennes était mon église. Grâce à ces lieux j’ai multiplient. Laquelle suivre ? Des ribambelles de wa- ment posé nos bagages. Un bout du monde. ■
développé une foi chrétienne, qui était endormie. Une gons triés attendent en silence on ne sait quel ordre de
Photo Sébastien Laval
foi ajustée, entre la croix de l’île Madame et saint marche. Etiquettes défraîchies, codes mystérieux indi- LE CHOIX DE BERNARD RUHAUD
LE CHOIX D’HORTENSE DUFOUR Expédit – ma mère, de culture latine, m’avait placée quant vaguement une destination : Strasbourg ? Dijon ? Fou civil, Eugène Savitzkaya, Le Flohic, 1999
La Naissance du jour, Colette, «GF» Flammarion, 1984 sous sa protection –, une foi très latine, sophistiquée, Clermont-Ferrand ? Quel endroit dont nous venons Le Troubleau, Frédéric Durand, Stock, 2000
La Fortune de Gaspard, Comtesse de Ségur, Casterman, 1982 baroque, qui avait besoin d’un théâtre. Mais le ma- peut-être ? Quel autre où nous n’irons plus ? Premières Suites (poèmes), Henri Deluy,
Voyage au bout de la nuit, Céline, Folio Gallimard, 1972 rais est un dieu à lui tout seul. Un peu plus loin, sur la droite, la gare de La Pallice Flammarion, 1991

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