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12 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 56 ■

1843
Hugo
découvre l’île d’Oléron
Après avoir vu «un petit monde des marais, d’énormes clôtures cadenas- daient sans voir. Son visage, ses cheveux
sées ; aucun passant ; de temps en temps étaient mouillés de sueur. Sa pauvre main
lugubre» dans l’île d’Oléron,
un douanier le fusil au poing devant sa était serrée contre son cœur comme pour
Victor Hugo apprend la noyade de cabane de terre et de broussailles avec un l’empêcher de sortir de sa poitrine.
visage blême et consterné ; pas d’arbre. Puis elle le voit sortir, marcher, marcher
sa fille en lisant un journal parisien
Si vous persistez, à Marennes, un cocher puis s’effondrer en pleurant sur l’herbe. La
dans un café de Rochefort de coucou s’empare de vous, vous intro- suite du voyage, une fois la diligence arri-
duit, vous quinzième, dans un récipient vée, s’effectue sous un ciel de circonstance.
Par Jean-Paul Bouchon fait pour contenir au plus six personnes ; Le ciel est tout couvert de nuages noirs. De
et ces quinze patients […] s’en vont, au temps en temps des éclairs déchirent les
Dessin Xavier Mussat
trot boiteux et chancelant d’un unique nuages. La chaleur est encore plus acca-
cheval, à travers les landes et les bruyères blante que dans la journée. Je tiens la main
jusqu’à la pointe. de mon pauvre bien-aimé et je la lui serre,
e 18 juillet 1843, Victor Hugo et Ju- Là, si vous persistez encore […] on vous n’ayant plus la force de lui dire un seul
L liette Drouet quittent Paris. C’est le
début d’un grand voyage qui doit les me-
embarque […] dans un de ces bacs chan-
ceux que les gens du pays appellent des
mot. Le ciel devient de plus en plus lugu-
bre. Il me semble que je suis en proie à un
ner, sous l’identité de Monsieur et Ma- risque-tout. Cela a trois matelots, quatre horrible cauchemar et je suis tentée de
dame Georget, à travers le Sud-Ouest, avirons, deux mâts et deux voiles dont l’une jeter d’affreux cris pour me réveiller.
jusqu’en Espagne. se nomme le taille-vent. Vous avez deux En fait de réveil, c’est une chambre qu’il
Un mois et demi plus tard, ils reviennent lieues de mer à faire sur cette planche. faut trouver à l’arrivée à La Rochelle. Le
par petites étapes. Victor n’est pas du tout Sur place, l’ambiance est morbide. couple va à l’hôtel de France, avec un
pressé de rentrer à la maison où il doit Une grève de boue, un horizon désert, semblant de repas, une ambiance de sinis-
retrouver son épouse. Juliette quant à elle, deux ou trois moulins qui tournent pesam- tre fin de partie, et en perspective trois jours
jouit intensément de cette vie commune ment ; un bétail maigre dans un pâturage de relais de poste avant d’atteindre Paris.
avec son académicien qui, d’ordinaire, la chétif ; sur le bord des marais des tas de Rochefort, l’île d’Oléron, La Rochelle,
cloître autant que possible. sels, cônes gris ou blancs selon qu’ils sont capitales méconnues de la douleur
Arrivés à Saintes, Victor décide de pous- recouverts de chaume pour passer l’hiver hugolienne ? Il est remarquable de consta-
ser jusqu’à Rochefort et de visiter l’île ou exposés au soleil pour sécher ; sur le ter que les pages déjà consacrées par Hugo
d’Oléron, avant de reprendre la route de seuil des maisons les filles belles et pâles, à son voyage, et bien développées pour
Paris par La Rochelle. la fièvre partout ; voilà le petit monde certaines, dont celles relatives à l’île d’Olé-
A l’époque, c’est sinon un exploit, du lugubre dans lequel vous vous enfoncez. ron, ne seront jamais publiées de son vi-
moins un voyage à risques. L’île se signale Au retour de cette expédition, le 9 septem- vant. De même, aucun des nombreux poè-
surtout par son bagne pour déserteurs, et la bre, Victor et Juliette attendent dans la mes consacrés à sa fille, dans les Contem-
malaria qui y sévit. Sur l’album prépara- fraîcheur du café de l’Europe, à Roche- plations, ne fera référence au lieu où il
toire au récit futur de son voyage tra los fort, la diligence de La Rochelle. Victor apprit sa mort. Comme un monarque des
montes et retour, Victor ne dissimule rien boit une bière en feuilletant un exemplaire temps bibliques, Hugo a rasé symbolique-
de l’aventure malsaine que représente un de quelques jours du Siècle, journal pari- ment ces terres maudites. ■
voyage à l’île d’Oléron en 1843. sien. Soudain, un nom attire son attention :
On n’arrive pas aisément à l’île d’Olé- le sien. Un écho regrette le décès à Ville-
ron. Il faut le vouloir. On ne conduit ici le quier, en Normandie, le 4 septembre der-
voyageur que pas à pas ; il semble qu’on nier, par noyade avec son mari, de
veuille lui donner le temps de réfléchir et Léopoldine, la fille aînée du célèbre écri- Victor Hugo, En voyage, Alpes et Pyrénées
de se raviser. vain, actuellement en voyage. (œuvres posthumes), 1891
De Rochefort, on le mène à Marennes, Juliette, qui parcourt de son côté le Chari- Yvan Delteil, La Fin tragique du voyage de
dans une façon d’omnibus qui part de vari, constate sans comprendre d’abord la Victor Hugo en 1843, A.G. Nizet, 1970
Rochefort deux fois par jour. C’est une métamorphose de son compagnon. (d’après le «Journal de voyage» autographe
première initiation. Je venais de le voir souriant et heureux, et de Juliette Drouet)
Trois lieues dans les marais salants. […] en moins d’une seconde, sans transition je Henri Troyat, Juliette Drouet, la prisonnière
Tout le long de la route, des flaques d’eau le retrouvais foudroyé. Ses pauvres lèvres sur parole, 1997
verdissantes ; à tous les champs qui sont étaient blanches, ses beaux yeux regar- L’Actualité Poitou-Charentes, n° 45, p. 105

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