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Le mythe de l’Europe française au XVIIIe siècle

Collection Mémoires/Histoire

Le suivi éditorial a été assuré par Laure Flavigny.

© 2007, Éditions Autrement, 77, rue du Faubourg-Saint-Antoine, 75011 Paris.


Tél. : 01 44 73 80 00. Fax : 01 44 73 00 12. E-mail : contact@autrement.com
ISBN : 978-2-7467-0971-3. ISSN : 1157-4488.
Dépôt légal : avril 2007. Imprimé en France.
PIERRE-YVES BEAUREPAIRE

Le mythe de l’Europe française au XVIIIe siècle

Diplomatie, culture et sociabilités au temps des Lumières

Éditions Autrement – collection Mémoires/Histoire no 130


Pour Adeline
INTRODUCTION

À l’heure où les sociétés occidentales doutent de leurs valeurs et s’inter-


rogent sur leur avenir, les Lumières sont convoquées à grands cris pour
offrir une voie à suivre, des combats à mener – pour la laïcité et l’uni-
versel contre le retour en force du religieux et du communautarisme
notamment. Les manifestations culturelles consacrées au XVIIIe siècle
bénéficient d’une large couverture médiatique, et, signe des temps, leurs
titres sont autant de slogans. La Bibliothèque nationale de France
accueille ainsi au printemps 2006 l’exposition « Lumières ! Un héritage
pour demain ». Leurs organisateurs sont pressés d’éclairer l’opinion sur
l’actualité du siècle de Voltaire et de Diderot, et ils se prêtent volontiers
au jeu. Le Monde consacre ainsi, sur une pleine page, son grand entretien
des 5-6 mars 2006 à Tzvetan Todorov avec pour titre « L’esprit des
Lumières a encore beaucoup à faire dans le monde d’aujourd’hui ». Le
ton est d’emblée donné, les Lumières ne laissent pas indifférent, elles
passionnent. Commissaire de l’exposition « Lumières ! », Tzvetan
Todorov le reconnaît : « Il y a eu, au départ, une intention militante :
rappeler les grands principes des Lumières nous a paru indispensable
dans un moment historique marqué par le 11-Septembre, par les atta-
ques d’un certain fanatisme religieux contre la laïcité, contre l’égalité
des hommes et des femmes. »
Certes, on ne peut que se réjouir de l’intérêt que suscite le
siècle auprès d’un large public. Mais de quelles Lumières parlons-
XVIIIe
nous ? La frontière entre l’actualité des Lumières et l’anachronisme est
ténue, et les contresens légion. Le prisme des « Lumières françaises »,

INTRODUCTION • 7
qui gomme déjà l’effet générationnel et le caractère composite et nébu-
leux des Lumières, est déformant. La galerie des grands noms, des astres
principaux, laisse dans l’ombre les cohortes des polygraphes obscurs et
des petits maîtres, qui sont pourtant les plus lus par leurs contempo-
rains. À l’échelle de l’Europe, les représentants de l’Aufklärung 1, défen-
seurs d’une conception chrétienne – même si elle est souvent
anticléricale – des Lumières sont beaucoup plus représentatifs que la
minorité athée et matérialiste qui suit Helvétius et d’Holbach. La fran-
cophonie n’est pas synonyme de francophilie. Hier comme aujourd’hui,
les prétentions françaises à faire la leçon au reste du monde sont dénon-
cées. La France agace autant qu’elle séduit. Pour un représentant émi-
nent de la république des sciences, Leonhard Euler, l’un des plus grands
mathématiciens de son temps, comme pour une figure du mouvement
académique européen et du Refuge huguenot en Prusse, Jean Henry
Samuel Formey, Diderot est un maître chanteur et Voltaire un despote
qui tyrannise l’Europe des lettres. Homme des Lumières moins connu,
le Russe Denis Ivanovitch Fonvizine est particulièrement critique dans
ses Lettres de France au comte Piotr Panine écrites en 1777-1778. Il insiste
lui sur les difficultés que rencontrent les voyageurs étrangers. Le cos-
mopolitisme affiché ne signifie pas que les foyers de sociabilité des
Lumières sont des lieux ouverts, où se rencontrent librement Français
et Européens. Les recherches les plus récentes confirment la justesse de
ces observations 2.

Les sociétés 3 ; j’affirmerai qu’il n’y a rien de plus ardu pour un


étranger que d’être admis ici dans une société, et donc fort peu
y sont entrés. Le sentiment qui anime les maîtres des lieux, à
savoir qu’ils donnent le ton à toute l’Europe, leur confère une
fierté dont ils ne peuvent se défendre, pour toute la bonté de
leurs âmes, car ils font pour la plupart grand cas de bonnes dis-
positions d’esprit. Combien ne faut-il pas d’efforts, de recherches,
de bassesse, pour être admis dans une maison de qualité, où d’ail-
leurs on ne dira même pas mot à l’hôte. Fort de l’exemple de mes
concitoyens, en l’occurrence, j’ai estimé que, vu la brièveté de

1. Les Lumières en allemand.


2. LILTI ANTOINE, Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle,
Paris, Fayard, 2005.
3. C’est ainsi qu’on désigne alors les salons.

8 • EUROPE FRANÇAISE
mon séjour ici, je n’ai point besoin d’acheter si cher la possibilité
de faire connaissance ou, pour être plus juste, ma propre humi-
liation. J’ai trouvé une foule d’autres choses des plus intéressantes
pour exercer mon esprit ; je me suis contenté de voir les notabi-
lités d’ici et d’observer leur commerce dans les circonstances que
la chance a bien voulu m’offrir 4.

Le modèle culturel, aristocratique et mondain français, que les


gens de lettres relaient effectivement à travers l’espace européen des
Lumières est reçu, mais il est discuté, approprié, croisé, contesté, rejeté
parfois. Un processus complexe d’appropriation culturelle est à l’œuvre.
L’Europe n’assimile pas les Lumières françaises, elle les acculture, les
travaille et les enrichit. La problématique dépassée des « influences fran-
çaises », régulièrement entretenue par les nostalgiques du royaume euro-
péen du goût et des mœurs 5 – qui dénoncent d’une même voix le déclin
intellectuel et moral de la France contemporaine – dont Paris aurait été
la capitale incontestée cache mal la pluralité des circulations et des
échanges. Or c’est là la vraie richesse du XVIIIe siècle, où l’Europe, même
– ou parce que – déchirée par la guerre trois années sur quatre, est véri-
tablement européenne. Diplomates français et britanniques travaillant
à la mise en place du premier principe de sécurité collective qu’est le
Balance of Power (l’équilibre des puissances) sous la Régence de Philippe
d’Orléans et le règne de George Ier ; hommes d’influence et experts réunis
au club de l’Entresol ; francs-maçons ; négociants ; étudiants en route
pour le Grand Tour, voyage de formation, d’initiation et d’agrément
qui doit les faire entrer dans le monde et dans la carrière ; représentants
de la bohème littéraire aux multiples talents – souvent improvisés – de
traducteur et de pédagogue sont les véritables intermédiaires culturels
qui arpentent en tous sens l’Europe des Lumières. Ce sont eux que ce
livre s’attache à suivre, en faisant le pari d’une histoire culturelle des
Lumières attentive aux pratiques, aux enjeux sociaux, mais aussi intel-
lectuels et savants. Les grandes figures comme Diderot ou Catherine II
sont mobilisées, leurs stratégies de communication européenne étu-
diées, mais les provinciaux de la république des lettres et des sciences,
comme le Nîmois Jean-François Séguier, dont les visiteurs et les

4. Collectif, Les Russes découvrent la France au XVIIIe et au XIXe siècle, Paris-Moscou,


Éditions du Progrès, 1990, p. 40.
5. FUMAROLI MARC, Quand l’Europe parlait français, Paris, Éditions De Fallois, 2001.

INTRODUCTION • 9
correspondants viennent de toute l’Europe, méritent tout autant l’atten-
tion. En un siècle où le genre épistolaire connaît un succès sans précé-
dent au point que les réseaux de correspondance débordent la
république des lettres – la bien nommée – pour innerver toute l’Europe 6,
il nous a semblé important de leur donner la parole, de les donner à
lire au lecteur. C’est ainsi que la richesse et l’intensité du dialogue qui
se noue entre la France et l’Europe, des « années Régence » à l’été 1789
où les « pèlerins de la liberté » sont les témoins d’un monde qui bascule,
peuvent être restituées. Le topos flatteur des Lumières françaises éclai-
rant et libérant l’Europe de l’obscurantisme d’Ancien Régime est mis à
mal, mais la réalité complexe d’un phénomène mouvant, riche et
ambigu en sort précisée. Dans un monde actuel en plein doute, où la
multiculturalité est un véritable enjeu, ce serait sans doute en ce
domaine que l’héritage des Lumières serait le plus sensible et le plus
instructif, si on tient vraiment à le revendiquer.

6. Notons à ce sujet que la vente aux enchères de vingt-six lettres de Voltaire à


Catherine II réalisée à Paris le 30 mai 2006 par la célèbre maison Sotheby’s a
battu tous les records pour une correspondance du XVIIIe siècle avec un montant
de 583 200 euros. Les écrits du XVIII e siècle passionnent également les
collectionneurs...

10 • EUROPE FRANÇAISE
I. LE PRINTEMPS DU SIÈCLE : LES ANNÉES 1715-1730
La fin de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1713) qui a déchiré
l’Europe et a éprouvé de manière dramatique la France – de 7 à 8 % des
Français ne survivent pas au grand hiver 1709-1710 –, puis la mort de
Louis XIV le 1er septembre 1715 inaugurent le printemps du XVIIIe siècle.
Dans son Histoire de France, Michelet insiste sur la richesse de ces pre-
mières années d’après-guerre et d’après-règne, « tout un siècle en huit
années », tandis que Joseph Addison (1629-1719) affiche le rôle nou-
veau de l’Angleterre dans le concert européen : « Le soin de l’Angleterre
est de veiller sur le destin de l’Europe. »
Mais pour l’heure, la France et l’Europe pansent leurs plaies après
une succession de guerres plus éprouvantes les unes que les autres. La
victoire française inespérée de Denain en 1712 remportée sur les alliés
coalisés a sauvé le royaume de la catastrophe et a attisé les divisions
entre Anglais, Hollandais et Autrichiens. En effet, si les Provinces-Unies
– les Pays-Bas actuels – notamment se montrent intraitables dans les
négociations entamées en vue de ramener la paix, l’Angleterre estime
quant à elle que si l’on n’avait pas poussé Louis XIV dans ses derniers
retranchements en exigeant qu’il chasse lui-même son petit-fils, Phi-
lippe d’Anjou, devenu Philippe V, du trône espagnol, les alliés auraient
pu accélérer les négociations et conclure la paix sur un avantage plus
net encore. Au contraire, l’acharnement des Hollandais à demander tou-
jours plus de concessions a favorisé le sursaut français, d’abord à Mal-
plaquet le 11 septembre 1709, bataille sanglante mais indécise où les
alliés supérieurs en nombre laissent sur le champ de bataille autant de

12 • EUROPE FRANÇAISE
morts que les Français, puis à Denain le 24 juillet 1712, où la victoire
du maréchal de Villars sur le Prince Eugène est incontestable. Certes,
elle ne peut faire oublier les victoires du même Prince Eugène pour
l’Autriche et du duc de Marlborough pour l’Angleterre, ainsi que les
coups de boutoir assenés au Pré carré et au système défensif mis en place
par Vauban. La France est au bord de la rupture, mais ses ennemis sont
également mal en point et épuisés. Pour en finir et recevoir les divi-
dendes d’une paix qui ne peut que lui être favorable compte tenu du
rapport des forces, l’Angleterre menace même ses alliés hollandais de
conclure une paix séparée avec la France. Elle voit également d’un mau-
vais œil le nouvel empereur Charles VI (1711-1740) caresser l’idée de
reconstituer l’Europe de Charles-Quint, cette fois au profit des Habs-
bourg d’Autriche : alors qu’il était archiduc, le second fils de l’empereur
Léopold Ier (1658-1705) il a été candidat à la succession d’Espagne et
s’est fait reconnaître au début du conflit par l’Angleterre sous le nom
de Charles III. Voltaire l’a très bien compris dans Le Siècle de Louis XIV :

L’empereur Joseph Ier [premier fils de Léopold Ier, il est empereur


de 1705 à 1711] mourut, et laissa les États de la maison
d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne
et sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quel-
ques mois après. Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui
armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angle-
terre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empê-
cher que Louis XIV ne gouvernât l’Espagne, l’Amérique, la
Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, sous le nom de son
petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’États dans la main de
l’empereur Charles VI ? Pourquoi la nation anglaise aurait-elle
épuisé ses trésors ? Elle payait plus que l’Allemagne et la Hollande
ensemble. Les frais de la présente année (1711) allaient à sept
millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une
cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la
Flandre aux Provinces-Unies, rivales de son commerce ? Toutes
ces raisons, qui enhardissaient la reine [Anne], ouvrirent les yeux
à une grande partie de la nation ; et un nouveau parlement étant
convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l’Europe 1.

1. VOLTAIRE, Le Siècle de Louis XIV (1751), chap. XXII, « Louis XIV continue à

• 13
La paix entre l’Angleterre et les Provinces-Unies d’une part, la
France et l’Espagne de l’autre est finalement signée à Utrecht les 11 et
12 avril 1713, après que Philippe V a renoncé à ses droits sur la couronne
de France. De son côté, l’empereur Charles VI, qui n’accepte pas que le
trône de Madrid passe des Habsbourg d’Espagne à un Bourbon, refuse
de signer la paix. Il ne s’y résout qu’à contrecœur en 1714 aux traités
de Rastadt (6 mars) et de Bade (7 septembre), sans renoncer sur le fond
à ses prétentions espagnoles – aucun traité n’est d’ailleurs signé entre
l’Espagne de Philippe V et l’Autriche de Charles VI.

C’est dans ce contexte très particulier que François de Callières


(1645-1717), diplomate français, plénipotentiaire au congrès de Ryswick
(1697) qui mit fin à la première guerre contre l’Angleterre, les Provinces-
Unies, l’empereur et leurs nombreux alliés, dite guerre de la ligue d’Augs-
bourg (1688-1697), prépare la publication d’un livre remarquable : De
la manière de négocier avec les souverains (1716). Callières a attendu la
veille de sa mort pour faire paraître le texte qu’il avait écrit dès 1697.
Dédié initialement à Louis XIV, il paraît avec une dédicace au régent
Philippe d’Orléans. Élu à l’Académie française en 1688, Callières savait
en effet qu’il lui serait impossible de le publier du vivant de Louis XIV,
tant il préconisait la rupture avec plus d’un demi-siècle de pratiques des
relations internationales. Mais la conclusion de la paix, la mort du roi,
les débuts de la Régence et les espoirs qu’ils suscitent constituent pour
lui une formidable opportunité à saisir pour ouvrir une nouvelle ère
dans les relations entre la France et les puissances européennes. Connu
des historiens des relations internationales, De la manière de négocier a
été constamment traduit dans les principales langues européennes et
mondiales jusqu’à la fin du XXe siècle. Parmi ses admirateurs, John Ken-
neth Galbraith estimait que tout ce qui avait besoin d’être dit sur la
négociation avait été dit par Callières. De la manière de négocier est d’une
actualité stupéfiante sur le plan des relations internationales, quand on
débat aujourd’hui de l’unilatéralisme de l’administration américaine, de
la priorité à donner à la négociation dans les tensions – les programmes
nucléaires iraniens et nord-coréens, pour ne citer que les dernières en
date – qui mettent à mal la cohésion de la communauté internationale.
Les contours de la négociation harmonieuse et favorable à chacune des

demander la paix et à se défendre. Le duc de Vendôme affermit le roi d’Espagne


sur le trône ».

14 • EUROPE FRANÇAISE
L’Europe de la paix d’Utrech.
parties qu’il dessine intéressent également des domaines apparemment
éloignés de son objet initial. Le 19 janvier 2006, le Times de Londres
consacre ainsi un article au cours de « Diplomatie et art du manage-
ment » que Brian Legget, professeur à l’école de commerce IESE de Bar-
celone, donne à partir de La Manière de négocier de François de Callières :
« Cela permet aux étudiants d’aborder des thèmes comme la patience,
l’art de s’attirer le respect de ses interlocuteurs et de faire passer son ego
après la poursuite de ses objectifs 2. » De même, l’ouvrage est considéré
au Japon comme aux États-Unis comme un manuel de formation à la
négociation et il n’est pas rare de le trouver dans les bibliothèques
d’entreprise. En France, l’audience de son livre est malheureusement
réduite à la sphère des spécialistes et l’on ne peut que le regretter. Néan-
moins, le contexte géopolitique international semble favorable à une
redécouverte du traité de Callières, que traduit une actualité éditoriale
avec deux éditions commentées en 2002 et 2005, les premières en fran-
çais depuis le XVIIIe siècle 3.
Dans le « Dessein de l’ouvrage », Français de Callières affirme son
idée force : l’enjeu des négociations entre puissances européennes est
trop important pour que les souverains les confient à des diplomates
sans formation. Priorité a été donnée à l’art de la guerre, c’est à l’armée
que se font les carrières. Dans ces conditions, les meilleurs ont fui le
service du roi dans la diplomatie :

Notre nation est si belliqueuse, qu’elle ne connaît presque point


d’autre gloire ni d’autres honneurs que ceux qui s’acquièrent par
la profession des armes. De là vient que la plupart des Français
qui ont quelque naissance et quelque élévation s’appliquent avec

2. « Persuasion is key to power in the boardroom », Times, 19 janvier 2006.


3. On les doit respectivement à Alain Pekar Lempereur, professeur de droit et
environnement d’entreprise à l’Essec de Paris, où il dirige l’Institut de recherche
et d’enseignement sur la négociation en Europe (DE CALLIÈRES FRANÇOIS, De la
manière de négocier avec les souverains, Genève, Librairie Droz, 2002), et à un uni-
versitaire spécialiste des relations internationales à l’époque moderne, Jean-
Claude Waquet (DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier en France sous Louis XIV,
Paris, Éditions d’Ulm, 2005), qui livre une véritable analyse de la production et
de la diffusion de l’ouvrage de Callières, avant de donner en annexe le texte De
la manière de négocier. Les qualités des deux éditeurs scientifiques illustrent bien
l’intérêt porté au livre de Callières par les spécialistes de la négociation d’entre-
prise comme par ceux des relations diplomatiques.

16 • EUROPE FRANÇAISE
soin à acquérir les connaissances qui peuvent les avancer dans la
guerre, et qu’ils négligent de s’instruire des divers intérêts qui
partagent l’Europe et qui sont les sources des guerres fréquentes
qui s’y font. [...] Il n’en est pas de même des bons négociateurs :
ils sont plus rares parmi nous, parce qu’on n’y a point encore
établi de discipline et de règles certaines, pour instruire de bons
sujets dans les connaissances nécessaires à ces sortes d’emploi, et
qu’au lieu d’y être élevés par degrés, et à proportion de leur capa-
cité et de leur expérience, comme dans les emplois de la guerre,
on voit souvent des hommes qui ne sont jamais sortis de leur
pays, qui n’ont aucune application à s’instruire des affaires publi-
ques, et d’un génie médiocre, devenir pour leur coup d’essai
ambassadeurs dans des pays dont ils ne connaissent ni les inté-
rêts, ni les lois, ni les mœurs, ni la langue, ni même la situation 4.

On a trop souvent confié les relations avec les princes, notamment


dans la mosaïque de plus de trois cents États qu’est le Saint-Empire, à
des négociateurs débutants, qui ont cru s’imposer, porter haut les cou-
leurs de leur roi, en méprisant les souverains de principautés secon-
daires, mais importantes dans les rapports de force européens, que la
France s’est ainsi aliénée :

Ces négociateurs novices s’enivrent d’ordinaire des honneurs qu’on


rend en leur personne à la dignité des maîtres qu’ils représentent,
semblables à cet âne de la fable, qui recevait tout l’encens qu’on
brûlait devant la statue de la déesse qu’il portait. Cela arrive surtout
à ceux qui sont employés par un grand prince auprès d’un prince
inférieur en puissance : ils mêlent dans leur discours des comparai-
sons odieuses et des menaces indirectes qui lui font trop sentir sa
faiblesse, et qui ne manquent guère de leur attirer son aversion ; et
ils ressemblent plutôt à des hérauts d’armes qu’à des ambassadeurs 5.

La morgue aristocratique que l’on reproche encore aujourd’hui aux


représentants français qui font la leçon au reste du monde n’est donc
pas d’hier...

4. DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier sous Louis XIV, Paris, Nouveau Monde
éditions, 2006, p. 14.
5. DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier sous Louis XIV, op. cit., p. 15.

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Pour Callières, priorité doit désormais être donnée à la culture de
la négociation par rapport à la culture de guerre. Une paix se gagne ;
imposée ou bâclée, elle est au contraire la garantie d’une reprise rapide
des hostilités. De la manière de négocier n’est pas un écrit utopique. Cal-
lières est non seulement un penseur mais aussi un praticien de la négo-
ciation. Il ne renonce en aucun cas à l’usage de la force, mais la
diplomatie n’est pas un prélude obligé à une guerre inévitable, expédié
à coup d’ultimatums et de déclarations va-t-en-guerre ; c’est un temps
qu’il faut mettre à profit pour convaincre et persuader. Lorsqu’il devient
clair que toutes les voies de la négociation ont échoué, alors seulement
l’intervention armée doit avoir lieu :

Tout prince chrétien doit avoir pour maxime principale de


n’employer la voie des armes pour soutenir ou faire valoir ses
droits qu’après avoir tenté et épuisé celle de la raison et de la
persuasion, et il est de son intérêt d’y joindre encore celle des
bienfaits qui est le plus sûr de tous les moyens pour affermir et
pour augmenter sa puissance. Mais il faut qu’il se serve de bons
ouvriers qui sachent les mettre en œuvre pour lui gagner les cœurs
et les volontés des hommes, et c’est en cela principalement que
consiste la science de la négociation 6.

Dans le contexte européen de l’après-guerre de Succession


d’Espagne et de l’après Louis XIV, la parution de ce traité prend un relief
tout particulier. On y voit déjà se dessiner les enjeux et les formes des
négociations franco-anglaises. Le pari était audacieux : rapprocher des
ennemis qui s’étaient combattus avec âpreté depuis un quart de siècle,
puis transformer ce rapprochement en une alliance. Il n’allait pas de
soi, et au moment de tirer le bilan diplomatique de ce printemps du
siècle, on se demandera si de part et d’autre les négociateurs avaient
réussi à « gagner les cœurs », selon l’expression de François de Callières.

6. DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier sous Louis XIV, op. cit., p. 13-14.

18 • EUROPE FRANÇAISE
1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN

L’après-guerre de Succession d’Espagne inaugure pour la France et


l’Angleterre, et au-delà pour l’ensemble de l’Europe, une période d’incer-
titudes, d’instabilité auxquelles les deux puissances vont tenter de remé-
dier par un rapprochement progressif, puis par un véritable effort
concerté pour faire accepter aux autres États européens le principe d’une
sécurité collective fondée sur l’équilibre des puissances (Balance of
power). C’est notamment ce qui pousse la France à contrer les velléités
expansionnistes ou agressives de ses anciens alliés espagnols et suédois,
et ce qui conduit le secrétaire d’État anglais Stanhope à tenter de rap-
procher les positions de Versailles et celles de Vienne. Ce revirement
des relations franco-anglaises ne peut s’expliquer sans prendre en
compte la situation interne des deux pays. En Angleterre, George Ier de
Hanovre succède à la reine Anne Stuart, morte le 1er août 1714. Son
appartenance au protestantisme s’est révélée décisive pour l’accession
au trône d’Angleterre. On se souvient en effet que la Glorieuse Révolu-
tion de 1688-1689 avait chassé Jacques II du trône parce qu’il avait fait
baptiser catholique son dernier né – le futur Jacques III pour ses parti-
sans, que l’on nomme « jacobites ». Le Parlement avait alors offert la
couronne à Marie, fille de Jacques II, et à son époux le très calviniste
Guillaume d’Orange, opposant déterminé à la politique de Louis XIV.
La mort de la reine Anne offre théoriquement la possibilité à Jacques III
de faire valoir ses droits sur la couronne. Mais il refuse jusqu’au bout de
renoncer au catholicisme ou au moins de dissimuler sa vraie foi, comme
la proposition lui en a pourtant été faite par le comte d’Oxford, ministre

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 19


d’Anne, en janvier 1714 par l’intermédiaire de l’abbé Gaultier, négocia-
teur français au congrès d’Utrecht.

Il est absolument nécessaire que vous dissimuliez votre religion


ou que vous la changiez entièrement pour professer celle de
votre pays établie par les lois – la confession anglicane [tiret
OK ?]. Ce n’est pas moi – prêtre catholique – qui vous donne
ce conseil, le caractère que je porte me le défend et vous ne
devez pas vous attendre qu’aucun catholique romain vous le
donne, car suivant ses principes et sa croyance il ne le peut ni
ne le doit ; c’est à vous à vous consulter et à demander au Sei-
gneur qu’il vous fasse connaître le parti que vous devez prendre
et ce que vous devez faire pour sa plus grande gloire, et pour
sauver une nation qui sans vous ne saurait jamais être heureuse
ni tranquille.
Il faut que vous preniez bien garde de faire aucune démarche qui
puisse donner de l’inquiétude à la reine Anne votre sœur pendant
sa vie, ni causer du trouble à ses ministres – notamment Oxford
et Bolingbroke. Vous devez en toutes occasions marquer l’amour
que vous avez pour vos compatriotes malgré l’éloignement qu’ils
paraissent avoir pour vous. Vous devez leur promettre beaucoup
et leur tenir mieux votre parole que le roi votre père [Jacques II
d’Angleterre et Jacques VII d’Écosse] ne leur a tenu la sienne ;
louer leur conduite et leurs manières sans affectation, leur bien
faire entendre que vous ne toucherez jamais à leur religion, à
leurs lois ni à leurs privilèges, ménager adroitement les Écossais
en leur faisant espérer plus que vous ne leur accorderez, ne jamais
songer, quelque chose qui puisse arriver, à vous servir d’eux pour
revenir en Angleterre, car les Anglais ne souffriront jamais qu’on
les conquière. Souvenez-vous que vous êtes né anglais et que par
conséquent vous avez un grand avantage sur votre compétiteur
[l’Électeur George de Hanovre, prétendant à la succession de la
reine Anne] qui est allemand et qui ignore parfaitement la langue
anglaise [...]
Souvenez-vous que vos compatriotes sont bien jaloux sans en
avoir pourtant beaucoup, de leur religion, de leur liberté et de
leur propriété : ces trois choses ont fait échouer votre père et vous
devez adroitement vous en servir pour venir à bout et au but de
toutes vos entreprises et rentrer dans votre héritage.

20 • EUROPE FRANÇAISE
La réponse du Prétendant 1 est sans surprise. Elle n’est pas sans
rappeler en France, mutatis mutandis, le refus du comte de Chambord
le 5 juillet 1871 de renoncer au drapeau blanc au profit des trois cou-
leurs. « On sait, répond-il le 26 février, que ma religion est le principal
empêchement à mon rétablissement, et on veut que j’y renonce, et en
même temps aussi que je fasse dépendre mon rétablissement de la
volonté du peuple, en renonçant à mes droits plutôt que d’inquiéter
leur repos. Je vous laisse à deviner ce que je puis penser de tout ceci. »
À la différence du Prétendant Stuart, le nouveau roi est un parent
très éloigné de la reine Anne. De plus, George Ier est un prince étranger.
L’Électorat 2 de Hanovre et ses prétentions successorales et territoriales
en Allemagne comptent à ses yeux beaucoup plus que la couronne
anglaise. Une puissance continentale rivale voire ennemie peut donc
l’atteindre au cœur sans risquer une traversée de la Manche et un débar-
quement hasardeux sur les côtes britanniques. Le Hanovre est dès lors
pour l’Angleterre davantage un talon d’Achille qu’une tête de pont
continentale, d’autant plus que sa situation est enclavée. Chassé du pou-
voir par la succession hanovrienne et la nouvelle majorité whig 3 aux
Communes, Henry St-John premier vicomte Bolingbroke (1678-1751)
qualifie avec aigreur la nouvelle dynastie régnante de « voyageurs alle-
mands en terre étrangère » (« German travellers in a foreign country »). La
position de George Ier est donc fragile. Pour l’affermir, il peut d’abord
s’appuyer sur le Parlement et l’éviction des tories 4 par les whigs. Vio-
lemment hostiles aux traités d’Utrecht (1713), les whigs accusent les
négociateurs et les ministres de la reine Anne d’avoir abandonné les
alliés de l’Angleterre et négocié une mauvaise paix. Les ministres tories

1. Le Prétendant désigne alors traditionnellement Jacques III Stuart.


2. La qualité électorale distingue les princes allemands, laïcs et ecclésiastiques,
qui élisent l’empereur.
3. Littéralement « perruque ». On désigne initialement par whigs ceux qui veu-
lent dans la décennie 1680 exclure le duc d’York (futur Jacques II) de la succes-
sion au trône, et penchent en faveur des « Hollandais », savoir son gendre
Guillaume d’Orange et sa fille Marie. Par la suite, la faction ou parti whig se
caractérise par son opposition à l’absolutisme monarchique. Elle revient au pou-
voir avec la nouvelle dynastie hanovrienne qui se méfie de la faction adverse des
tories, accusée d’être favorable à l’ancienne dynastie.
4. On désigne par tories la faction ou parti qui, au Parlement, soutient le principe
d’un pouvoir royal fort. Réputés proches des Stuarts, les tories sont écartés de la
gestion des affaires en 1714 au profit de la faction whig, qui lance de violentes
attaques contre eux.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 21


et les principaux négociateurs des traités d’Utrecht sont contraints de
fuir sur le continent, comme Bolingbroke dès la fin mars 1715, en butte
à l’hostilité de son ennemi personnel Robert Walpole, ou le duc
d’Ormond, ancien commandant en chef. Resté en Angleterre, Robert
Harley, comte d’Oxford (1661-1724), doit quant à lui se justifier lors
d’un procès retentissant. Dans la proclamation royale du 15 janvier
1715 qui convoquait le premier Parlement du règne, George Ier avait
déjà stigmatisé les « mauvais conseillers » de la reine Anne opposés à sa
succession au trône d’Angleterre, responsables des très « grandes diffi-
cultés » et du « désordre » auxquels le royaume était en proie. George Ier
et les whigs ont donc recours à une arme politique simple et efficace :
noircir le bilan du règne précédent, charger les ministres du défunt sou-
verain comme boucs émissaires de l’ensemble des difficultés passées,
présentes et à venir, et les suspecter de corruption et de trahison. Or les
accusations de collusion entre les tories et les partisans du Prétendant
Stuart sont redoutables car elles s’inscrivent dans la véritable psychose
jacobite, donnée essentielle de la politique intérieure et extérieure de
Londres pendant la première moitié du siècle.
Bien qu’anticlérical et déiste, Bolingbroke l’exilé se met au service
de la cour Stuart en exil à Saint-Germain-en-Laye, ultramontaine et
dévote. Il agit probablement par désarroi, et en tout cas sans grande
conviction. Mais malgré ses protestations d’innocence, sa fuite en
France, la saisie et l’utilisation à charge des papiers du poète Matthiew
Prior – un des négociateurs de la paix d’Utrecht –, où Bolingbroke
semble ne pas vouloir affaiblir trop la France face à l’empereur et à la
Hollande, discréditent durablement l’ancien ministre de la reine Anne
et par extension l’ensemble des tories.
Dans Le Siècle de Louis XIV, Voltaire résume et commente ainsi la
situation :

La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht


que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère
de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du
fils de Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commen-
çait à écouter la voix de la nature par celle de ses ministres, et
elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont
elle avait mis la tête à prix malgré elle [...]
Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme

22 • EUROPE FRANÇAISE
fort médiocre. Cependant depuis les Édouard III et les Henri V, il
n’y eut point de règne si glorieux [...]
Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle
regardait comme étrangère et qu’elle n’aimait pas, lui succéda ;
ses ministres furent persécutés.
Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à
Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut
obligé de venir chercher un asile en France, et d’y reparaître en
suppliant. Le duc d’Ormond, l’âme du parti du prétendant,
choisit le même refuge. Harley, comte d’Oxford, eut plus de cou-
rage. C’était à lui qu’on en voulait : il resta fièrement dans sa
patrie ; il y brava la prison où il fut enfermé, et la mort dont on
le menaçait 5.

Au-delà de la psychose jacobite, la menace de soulèvements en


faveur de Jacques Édouard Stuart, comme celui de l’Écosse en 1715 par
John Erskine, comte de Mar, est bien réelle. Son échec ne suffit pas à
calmer les craintes du nouveau pouvoir. Les Lettres de Paris à un diplo-
mate hollandais récemment éditées par Françoise Weil se font l’écho des
tentatives de déstabilisation – réelles ou supposées – qui alimentent
cette peur :

Autre lettre de Paris du 11 septembre 1716

Il est venu ici beaucoup de partisans du Prétendant qui sont


entêtés qu’il doit y avoir bientôt une révolution en Angleterre ;
ils sont appuyés de tous les partisans de la Suède qui tâchent de
persuader cette Cour qu’elle est fort intéressée de renverser le roi
George et de favoriser le Prétendant 6.

À Paris le lundi 14 septembre 1716

J’ai appris de très bonne part que la cour du Prétendant conti-


nuait à se grossir à Avignon, où il craint d’être assassiné par

5. Cité par COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières.
Angleterre-France (vers 1715-vers 1750), Paris, Klincksieck, 1992, t. 1, p. 75.
6. Lettres de Paris à un diplomate hollandais 6 septembre 1715-23 juin 1719, présen-
tées et annotées par Françoise Weil, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 2004, Cor-
respondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes VII, 2004, lettre
no 69, 11 septembre 1716, p. 170.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 23


quelqu’un envoyé pour cet effet, ce qui donna lieu à y arrêter et
emprisonner un Allemand de bonne mine, lequel revenait de
Marseille, sur un simple soupçon ; mais quatre ou cinq jours après
on le libéra et ses frais lui furent remboursés, et encore le Préten-
dant lui-même lui fit excuses. Des Anglais et Écossais qui sont ici
demeurent dans l’opinion que les affaires d’Angleterre ne peu-
vent manquer d’avoir bientôt une grande révolution mais les
gens profonds et éclairés voient qu’ils se forment des espérances
chimériques 7.

Il faudra attendre, trois décennies plus tard, le désastre de Culloden


en 1746 8 et le renoncement des jacobites brisés à rétablir les Stuarts sur
les trônes d’Angleterre et d’Écosse, pour qu’en Angleterre la peur de leurs
entreprises subversives retombe par paliers. Il est donc important pour
les Hanovre d’obtenir de la France, qui a reconnu leurs droits lors des
négociations du congrès d’Utrecht, qu’elle n’apporte pas de soutien
militaire et logistique – notamment en armement et en transports de
troupes – aux entreprises jacobites. La position du roi d’Angleterre peut
paraître contradictoire : il s’appuie au Parlement sur la faction whig hos-
tile aux clauses des traités d’Utrecht élaborées par l’ancienne majorité
tory, mais il a besoin de s’adosser aux décisions du congrès pour faire
valoir et reconnaître ses droits. Car sur le continent également, la posi-
tion de George Ier, en tant qu’Électeur de Hanovre, est mal assurée. Il
redoute les convoitises suédoises et prussiennes sur les territoires qu’il
revendique en Allemagne du Nord : les évêchés de Verden et de Brême,
le Mecklembourg. Les ambitions nouvelles de la Russie de Pierre Ier
l’inquiètent également, à juste titre : les quarante mille soldats russes

7. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 70, p. 171.


8. La bataille ou massacre de Culloden (l’affrontement ne dure que quelques
minutes) marque la fin de l’épopée de Charles-Édouard Stuart (1720-1788), sur-
nommé Bonnie Prince Charlie, qui débarque en Écosse, soulève les clans favo-
rables à la cause jacobite, marche sur l’Angleterre et menace Londres, avant, faute
de logistique suffisante, de faire retraite jusque dans les environs d’Inverness, où
l’armée du duc de Cumberland, fils préféré de George II d’Angleterre, l’écrase et
massacre de nombreux prisonniers, contraignant Charles-Édouard Stuart à un
exil définitif. La construction de fort George à proximité de la baie d’Inverness,
aujourd’hui la plus grande forteresse du XVIIIe siècle conservée en Europe,
témoigne des craintes du pouvoir hanovrien après Culloden. La répression menée
en Écosse après Culloden vise également à briser tout esprit de résistance.

24 • EUROPE FRANÇAISE
qui stationnent dans le duché de Mecklembourg n’ont que l’Elbe à fran-
chir pour menacer le Hanovre. Un rapprochement avec la France de
Philippe d’Orléans permettrait au roi d’Angleterre de réduire le risque
d’une intervention française contre le Hanovre, particulièrement sen-
sible aux attaques terrestres, de limiter les capacités offensives des jaco-
bites, et d’éviter la réunion des couronnes d’Espagne et de France sur la
tête du petit-fils de Louis XIV, Philippe V roi d’Espagne, hantise anglaise
des années 1700 9. Or la position du Régent français est elle aussi déli-
cate, et susceptible de conduire d’abord à une convergence d’intérêts
personnels, ainsi qu’à la recherche de la paix et de la stabilité en Europe,
indispensables au redressement du royaume, puis à un rapprochement
entre les deux puissances. Lord Stair, ambassadeur à Paris, reçoit les ins-
tructions suivantes :

Mais nous trouvons à propos de vous ordonner d’une manière


particulière de tâcher par tout moyen d’entretenir la plus étroite
et plus intime correspondance que vous pourrez avec notre frère,
le duc d’Orléans ; pour cette fin vous profiterez de chaque occa-
sion qui se présentera pour l’assurer en votre nom combien nous
sommes prêts à favoriser et soutenir son droit à la succession de
la couronne de France – la survie de l’enfant-roi né en 1710 est
hypothétique et se prête aux spéculations – [tirets OK ?], comme
elle a été établie par les derniers actes de renonciation. Vous
l’encouragerez à s’appuyer sur nous et sur nos royaumes pour
avoir l’assistance la plus efficace, lorsque le cas arrivera.

Habilement, Londres cherche à jouer des prétentions du Régent à


la succession au trône de France au cas où Louis XV viendrait à mourir,
comme s’il était une sorte d’usurpateur aux droits contestables, afin,
une fois fragilisé et influencé, de le pousser sur la voie du rapproche-
ment et de l’alignement sur les positions anglaises. Quoi qu’il en soit
des arrière-pensées des uns et des autres, c’est au rapprochement perçu
comme favorable aux deux parties, « une sorte de police d’assurance
mutuelle entre ces deux “possesseurs d’État” » écrivait Edgar Faure, que
vont s’employer l’ancien précepteur du Régent, l’abbé Dubois, et le

9. Si Philippe V avait renoncé à ses droits sur la couronne de France en 1712,


sans quoi la signature des traités d’Utrecht en 1713 n’aurait pas été possible ; nul
n’était en effet dupe de ses intentions réelles.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 25


secrétaire d’État anglais Stanhope, qui, tout en appartenant au ministère
whig, poursuit la politique de Bolingbroke d’une alliance française et
d’un équilibre européen basé sur la garantie des clauses d’Utrecht. Cette
entreprise est favorisée par les liens d’amitié que nouent les deux
hommes, alors que l’envoyé officiel français, Charles François d’Iber-
ville, se discréditait aux yeux des whigs par ses trop bonnes relations
avec les tories et les partisans d’un rétablissement des Stuarts, et son
refus de céder sur les infrastructures portuaires de Mardyck, près de Dun-
kerque, dont la mention récurrente dans les Lettres de Paris à un diplo-
mate hollandais prouve qu’elles constituent un enjeu sensible. La France
s’est engagée au congrès d’Utrecht à combler le port de Dunkerque,
vieille pomme de discorde franco-anglaise, car l’activité navale et
notamment corsaire du port menaçait directement le trafic anglais dans
la Manche et dans la mer du Nord. En outre, le juriste anglais Selden,
auteur de Mare Clausum, a formulé dès 1630 le principe qui fonde toutes
les théories anglaises de la frontière au XVIIIe siècle : la frontière anglaise
commence aux côtes françaises. La mer est donc territoire de la cou-
ronne britannique. Dans ces conditions, la perception de la menace que
représente Dunkerque est exacerbée. Or, dès 1714, Louis XIV avait entre-
pris de contourner les clauses du traité en entreprenant la construction
d’un canal menant à la mer et d’une écluse à Mardyck. Le traité de
La Haye en 1717 impose finalement leur destruction.

On écrit de Dunkerque que les commissaires anglais étaient


arrivés aussi bien que les ingénieurs français pour la démolition
du canal de Mardyck 10.

L’on a fait depuis peu une remise de 50 000 livres pour continuer
le travail de démolition de Mardyck jusqu’à l’exécution entière
et parfaite de ce qui a été stipulé à cet égard 11.

Significativement, quarante plus tard, au lendemain de la guerre


de Sept Ans, la question de Dunkerque continue de polluer les relations

10. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 128, 2 juillet 1717,
p. 293.
11. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 133, 19 juillet 1717,
p. 300.

26 • EUROPE FRANÇAISE
franco-britanniques, comme a pu l’observer Léopold Mozart, le père de
Wolfgang :

Malgré tout, les Anglais n’étaient pas encore satisfaits et conti-


nuaient à se plaindre que les fortifications n’aient pas toutes été
détruites, selon les termes du traité [de Paris]. On forma une
commission qui permit au duc de Choiseul, pour la France, et au
duc de Bedford de se rencontrer à Dunkerque pour examiner la
chose 12.

L’affaiblissement de la Grande Alliance scellée dans la lutte contre


Louis XIV rend également possible cette évolution diplomatique et stra-
tégique : anciens alliés, l’empereur et les Provinces-Unies – actuels Pays-
Bas – s’éloignent après le transfert de souveraineté des anciens Pays-Bas
espagnols – actuelle Belgique – aux Habsbourg d’Autriche. Vienne et
Bruxelles acceptent en effet d’un mauvais œil la présence de garnisons
hollandaises dans les places dites de la Barrière : Furnes, Knokke, Ypres,
Menin, Tournai, Mons, Charleroi, Namur et Gand 13.
En France, le duc d’Orléans, en butte aux prétentions sur le trône
de Philippe V et des bâtards légitimés de Louis XIV, le comte de Tou-
louse et le duc du Maine, doit asseoir sa légitimité et son autorité. Les
exigences de l’aristocratie qui retrouve les allées du pouvoir en peuplant
les conseils de gouvernement 14 et les manœuvres de la « vieille cour »
quatorzienne 15 en faveur du Prétendant Stuart entravent également sa
liberté de manœuvre. D’où la mise en place d’une diplomatie parallèle,
d’un « Secret », dont Dubois est la cheville ouvrière. Dubois et Stanhope
s’attellent au rapprochement franco-anglais sur les bases du traité
d’Utrecht et œuvrent au « bien commun des deux maîtres ».
Les Lettres de Paris à un diplomate hollandais éclairent les

12. Lettre de Léopold Mozart à Lorenz Haguenauer, La Haye, 19 septembre 1765,


in WOLFGANG AMADEUS MOZART, Correspondance, traduction française de Geneviève
Geffray, Paris, Flammarion, 1991, t. I, p. 129.
13. Avant-postes hollandais sur la frontière gallo-belge, elles étaient destinées à
prévenir toute agression française contre le territoire des Provinces-Unies.
14. C’est l’époque de la « polysynodie », c’est-à-dire du gouvernement du
royaume par une pluralité de conseils. Le Régent qualifiera ce système de « pétau-
dière » et reviendra à un gouvernement plus traditionnel.
15. Notamment les maréchaux d’Huxelles, ancien négociateur officiel au congrès
d’Utrecht, alors président du conseil des Affaires étrangères, et de Villeroy.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 27


négociations du côté français et témoignent clairement de la volonté
du Régent et de son entourage de parvenir à un accord avec l’Angleterre
et de l’élargir aux Provinces-Unies :

À Paris le mardi 27 octobre 1716

Samedi il y eut grand Conseil de régence sur l’affaire qu’il se pro-


pose avec l’Angleterre et la Hollande ; on y a délibéré sur l’article
de tous les Anglais du parti du Prétendant, que le roi George
demandait être chassés de France. Quelques-uns trouvent qu’il
est dur de refuser l’asile à des fugitifs qui croient prendre en mains
la bonne cause, tandis que dans les autres États, en Angleterre
même, on l’accorde à tous nos protestants réfugiés.
D’autres estiment que, s’agissant d’un coup d’État, il faut préférer
le bien public à des raisons de convenance qui ne doivent sub-
sister que lorsque le royaume n’en souffre en rien ; on cite
l’exemple de ce qui arriva au temps de Cromwell où, dans la
minorité du feu roi, le cardinal Mazarin obligea le roi Charles
[Charles II (1630-1685)] et le duc de York son frère de sortir de
France pour se réfugier en Hollande. Enfin, quoiqu’on tienne fort
secret ce qui se passa samedi dans ce conseil, l’on présume qu’on
accordera tout ce que demande l’Angleterre à cet égard, mais ce
qui embarrasse le plus est qu’on dit que la Hollande ne veut point
entrer dans ce traité que conjointement avec l’Empereur et c’est
sur cela qu’on a aussi délibéré.
Il y a ici quantité d’habiles gens qui, depuis la mort du feu Roi,
ont avancé dans les conversations et soutenu hautement que le
vrai intérêt de la France était de se tenir en bonne intelligence
avec la Hollande, qu’il fallait assister dans le besoin, et dont on
pouvait être secouru à propos. Ce qui se passe à présent convainc
le monde de cette maxime, car on espère encore que ce qui a été
signé à Londres sera suivi d’un bon traité qui se fera à La Haye
avec les États Généraux, et qu’on lèvera les difficultés. Vous savez
que l’abbé Dubois, qui est présentement à La Haye, est le confi-
dent du Régent qui l’a fait conseiller d’État 16.

16. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 75, 27 octobre 1716,
p. 181.

28 • EUROPE FRANÇAISE
Mais la tâche est rude car la francophobie de l’opinion anglaise est
manifeste. Elle est entretenue et régulièrement attisée par la presse
anglaise, dont Bolingbroke dénonce la vénalité, ainsi que par un flot de
pamphlets, parmi lesquels on peut citer The Art of Restoring de John
Toland, ou An Inquiry into the Miscarriages of the Four Last Years de
Charles Povey, archétype du discours de persécution tel que René Girard
l’a défini dans Le Bouc émissaire, dont le titre complet révèle l’ampleur
de la conspiration supposée : Où il apparaît qu’un plan fut conçu pour
relever la puissance de la France et de l’Espagne et ramener le Prétendant en
Angleterre 17. Cette atmosphère handicape à l’évidence les efforts de rap-
prochement. La duplicité française est stigmatisée, de même que la fai-
blesse coupable voire complice des interlocuteurs anglais. L’absolutisme
français est perçu comme un péril en soi en raison de l’arbitraire du
prince qui peut tout aussi bien respecter les traités ou incliner pour la
guerre, alors que le système anglais, tempéré, garantirait le respect des
engagements internationaux. En outre, l’affrontement entre whigs et
tories, et les violentes dissensions internes aux whigs, dont une fraction
est rejetée dans l’opposition au gouvernement, interfèrent constam-
ment avec les orientations de la politique étrangère. Pour les whigs,
Utrecht est un mauvais traité, car il a été négocié par un ministère tory,
que l’on a ainsi tout loisir d’éreinter. Sir Gilbert Heathcote donne le ton
des outrances en qualifiant Utrecht de « la paix la pire que l’on puisse
imaginer ». Les négociations sont donc ralenties et régulièrement entra-
vées, notamment par Horace Walpole, alors envoyé britannique à
La Haye, que l’on retrouvera à Paris dans le salon de Mme du Deffand. Il
faut également prendre en compte les revirements brutaux voire la ver-
satilité de certains dirigeants anglais, comme Philip Stanhope, futur qua-
trième comte de Chesterfield, célèbre pour ses Lettres à son fils. Auteur
d’un discours aux Communes en août 1715 particulièrement offensif à
l’encontre de l’ancien ministère tory, accusé d’avoir trahi l’Angleterre
lors de la signature de la paix, il avait pourtant écrit des vers pour célé-
brer Utrecht. Par la suite, ambassadeur à La Haye, il se meut en chaud
partisan du rapprochement avec la France, avant de pencher à compter
des années 1730 pour une politique de défiance à l’encontre du cardinal
de Fleury, ancien précepteur et principal ministre de Louis XV de 1726
à 1743, et des ambitions françaises. Malgré ces difficultés, mais sans

17. BLACK JEREMY, Natural and Necessary Enemies. Anglo-French Relations in the Eigh-
teenth Century, Athens (États-Unis), The University of Georgia Press, 1987, p. 5.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 29


jamais que disparaissent du côté anglais les suspicions quant au crédit
à accorder aux promesses françaises, notamment vis-à-vis de l’attitude
adoptée par Paris à l’égard du Prétendant Stuart, les négociations abou-
tissent finalement le 28 novembre 1716. La France s’engage à ne pas
construire un nouveau port à Mardyck pour remplacer les infrastruc-
tures de Dunkerque – traditionnelle source de tensions voire casus belli
entre les deux puissances – dont le traité d’Utrecht a prévu le démantè-
lement, et accepte d’expulser le Prétendant Stuart, alors en Avignon – en
terre pontificale –, au-delà des Alpes. Moyennant « quelques douceurs
sur le commerce », c’est-à-dire quelques concessions sur les droits de
douane, notamment, les Provinces-Unies sont pressées de se joindre à
cette alliance inédite, à laquelle elles adhèrent le 4 janvier 1717.

À Paris le vendredi 8 janvier 1717

On assure que le traité d’alliance entre les trois Puissances a dû


être signé le 4 de ce mois à La Haye. On est persuadé ici que des
personnes d’un certain rang par leur intérêt propre s’intriguaient
au dehors pour le traverser, et que les jésuites ont remué à ce
même dessein à Rome, à Vienne et à Madrid. Les jésuites et leurs
partisans crient haut contre cette alliance protestante et contre
les renversements politiques du dernier gouvernement 18.

À Paris le vendredi 15 janvier 1717

Vous ne sauriez croire jusqu’à quel point a été la joie de Son


Altesse Royale en apprenant la signature du traité avec la Hol-
lande. Ce prince croit cela si nécessaire qu’on sait qu’il a dit que
sans l’heureux succès de cette négociation, tout ce qui se fait en
France n’y apporterait aucun soulagement, et il a été résolu au
Conseil de régence et au Conseil de guerre de faire, après la rati-
fication, une nouvelle réforme dans les troupes qui seront
réduites à 60 000 hommes pendant la paix, et cela avec d’autant
plus de raison et de sûreté qu’on voit que la guerre du Turc
s’allume assez bien pour ne pas finir si tôt. Nous comptons que
les musulmans reprendront quelque courage et tiendront la

18. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 89, 8 janvier 1717,
p. 211.

30 • EUROPE FRANÇAISE
campagne prochaine une balance qui en amènera d’autres, ce qui
ne peut qu’accommoder les Puissances d’en deçà 19.

Stanhope devient Premier Lord de la Trésorerie et principal


ministre en remplacement de Charles Townshend. Pour sa part, Dubois
est fait abbé commandataire de Saint-Riquier, soit un bénéfice de
25 000 livres par an, et il entre au conseil des Affaires étrangères.
L’auteur des Lettres de Paris à un diplomate hollandais insiste sur l’impor-
tance de la Triple Alliance pour le Régent et Dubois et leur volonté de
tout mettre en œuvre pour la consolider :

La Régence travaille actuellement à ménager des alliances avec


toutes les Puissances de l’Europe, et l’on en est au Portugal à pré-
sent, le tout pour y procurer une paix générale s’il est possible ;
l’on travaille surtout à porter le roi de Suède à faire sa paix, et
l’on a poussé la chose jusqu’à lui faire insinuer que la France ne
pourrait lui continuer longtemps ses pensions s’il persiste à la
guerre, aussi croit-on que cela a produit son effet, et qu’il est
résolu à la paix 20.

La Triple Alliance sera exécutée ici avec soin. Ce qui se passe dans
l’intérieur du royaume intrigue et excuse assez Son Altesse Royale
[le Régent Philippe d’Orléans] sans se mettre sur les bras le
moindre différend étranger ; j’ai eu l’honneur de vous le mander,
c’est l’esprit de tous nos conseils et l’on peut tabler là-dessus.
Notre Cour voulant entretenir la Triple Alliance, souhaite que le
roi George se maintienne tranquille sur son trône, c’est de quoi
il ne faut pas douter. Quant aux peuples, nous voyons des mau-
vais raisonneurs remplis de vieux préjugés, qui ne parlent du Pré-
tendant qu’avec plaisir, pour désirer qu’il passe et qu’il réussisse
en Angleterre. On a beau les pousser sur nos intérêts, ils en
conviennent, mais pourtant reviennent toujours à leur penchant,
et font souvent courir des bruits contre Sa Majesté Britannique 21.

19. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 90, 15 janvier 1717,
p. 212.
20. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 96, 8 février 1717,
p. 227.
21. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 125, 7 juin 1717,
p. 286.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 31


Les nouvelles deviendront plus abondantes cet hiver qu’elles ne
le sont à présent, par les nouvelles négociations qui se trament
au sujet de l’entreprise sur la Sardaigne par la flotte espagnole,
car l’abbé Dubois a ordre de négocier près le roi de la Grande-
Bretagne à ce sujet, et de tomber d’accord avec Sa Majesté Britan-
nique de tous les tempéraments que son Conseil trouvera bon
pour maintenir la neutralité d’Italie 22.

On a renouvelé au Conseil de marine les propositions d’en faire


une en France qui ne soit pas capable de donner de la jalousie à
nos voisins, mais qu’on puisse opposer à l’Espagne et à tous ceux
qui voudront troubler la paix 23.

Mais les sceptiques et les opposants restent nombreux parmi les


diplomates et les gouvernants britanniques. Ainsi en 1717, John Dal-
rymple, comte de Stair (1673-1747), ambassadeur en France, écrit à Stan-
hope que les Français considèrent les Anglais comme « leurs ennemis
naturels et nécessaires 24 ». Saint-Simon brosse son portrait dans ses
Mémoires :

C’était un Écossais grand et bien fait, qui avait l’ordre du Chardon


ou de Saint-André d’Écosse. Il portait le nez au vent avec un air
insolent, qu’il soutenait des plus audacieux propos sur les
ouvrages de Mardyck, les démolitions de Dunkerque, le
commerce, et toutes sortes de querelles et de chicanes, en sorte
qu’on le jugeait moins chargé d’entretenir la paix et de faire les
affaires de son pays, que de causer une rupture. Il poussa si loin
la patience et la douceur naturelle de Torcy [Colbert de Torcy,
ancien secrétaire d’État aux Affaires étrangères], que ce ministre
ne voulut plus traiter avec lui. Stair même était si peu mesuré
dans les audiences qu’il demandait fréquemment, et avec la plus
grande hauteur, que le roi prit le parti de ne le plus entendre. Il
tâchait à se mêler avec ce qu’il pouvait de meilleure compagnie,

22. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 135, 1er octobre
1717, p. 306.
23. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 138, 22 octobre
1717, p. 311.
24. La citation a donné son titre à l’ouvrage de Jeremy Black cité plus haut,
Natural and Necessary Enemies. Anglo-French Relations in the Eighteenth Century.

32 • EUROPE FRANÇAISE
qui se lassa bientôt de ses discours, dont il répandait l’impudence
aux promenades publiques, aux spectacles et chez lui, où il cher-
chait à s’attirer du monde par sa bonne chère. J’aurai lieu plus
d’une fois de parler de ce personnage, qui ne sut que trop bien
jouer le sien et faire peur, tandis qu’il en mourait intérieurement
lui-même et avec grande raison. C’était un homme d’esprit, de
toutes espèces d’entreprises, qui était dans les troupes, où il avait
servi sous le duc de Marlborough, et qui haïssait merveilleuse-
ment la France. Il parlait aisément, éloquemment et démesuré-
ment sur tous chapitres, avec la dernière liberté.

L’envoyé britannique fait pourtant clairement l’objet d’attentions


toutes particulières, en même temps que ses faits et gestes sont observés
de près par les nouvellistes, les diplomates et les informateurs de tout
poil. Voici quelques-unes des mentions relevées dans les Lettres de Paris
à un diplomate hollandais. Malgré les préventions de Stair contre la
France, on remarquera que l’auteur des lettres prend en compte le rap-
prochement entre les deux puissances et se montre résolument
optimiste :

Le comte de Stair attend incessamment la comtesse son épouse ;


ce seigneur fait ici beaucoup de dettes et une grande dépense. Il
y a apparence qu’après la ratification du traité il prendra carac-
tère ; c’est ce qu’on débite dans son hôtel 25.

Le comte de Stair est de retour, comme nous l’avons dit, et l’on


travaille actuellement à ses carrosses pour faire son entrée en qua-
lité d’ambassadeur du roi de Grande-Bretagne. Il a été déjà deux
ou trois fois au Palais-Royal et enfermé dans le cabinet du Régent
avec ce prince. Je suis bien informé qu’il va régner une harmonie
parfaite entre les deux cours de France et d’Angleterre, et aussi
avec celle de Hollande, car nos conseils s’accordent parfaitement
à croire qu’il n’y a qu’une longue paix qui puisse rétablir le
royaume, et tout concourt à ne donner aucun sujet de plainte
aux Puissances étrangères, et c’est dans cette vue que l’on a publié
un rabais de la démolition des fortifications de Mardyck,

25. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 92, 27 janvier 1717,
p. 219.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 33


auxquelles on va travailler incessamment pour exécuter de bonne
foi ce qui a été convenu 26.

Le comte de Stair a une grosse cour ; il y avait plus de 40 carrosses


à sa porte 27.

Observateur et nouvelliste favorable au Régent et à sa politique,


l’auteur anonyme des Lettres évoque très fréquemment les efforts de
Paris pour consolider la paix :

La Régence travaille actuellement à ménager des alliances avec


toutes les Puissances de l’Europe, et l’on en est au Portugal à pré-
sent, le tout pour y procurer une paix générale s’il est possible ;
l’on travaille surtout à porter le roi de Suède à faire sa paix, et
l’on a poussé la chose jusqu’à lui faire insinuer que la France ne
pourrait lui continuer longtemps ses pensions s’il persiste à la
guerre, aussi croit-on que cela a produit son effet, et qu’il est
résolu à la paix 28.

Mais George Ier lui-même s’inquiète des propositions faites par les
émissaires de Pierre Ier de Russie au Régent : la garantie des traités
d’Utrecht (1713) entre la France et l’Angleterre et de Bade (1714) entre
la France et l’empereur, en échange du lâchage de l’allié suédois et de
la reconnaissance à la Russie des provinces baltiques qui seraient arra-
chées à la Suède. À juste titre, le roi d’Angleterre y voit une menace
directe sur son cher Électorat de Hanovre. Le voyage du tsar en France
à partir du 21 avril 1717 accroît l’inquiétude anglo-hanovrienne en
même temps qu’elle entretient le soupçon jamais éteint de duplicité de
la France et du Régent. Le comte Stair avait d’ailleurs été chargé de sur-
veiller les tractations éventuelles du souverain russe avec le Régent. Il
est donc indispensable d’asseoir ce nouvel équilibre européen, et pour
ce faire d’en élargir l’assiette. James Stanhope entreprend alors une tâche
difficile, rapprocher le Régent de l’empereur Charles VI, suzerain de

26. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 124, 4 juin 1717,
p. 284.
27. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 126, 11 juin 1717,
p. 289.
28. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 96, 8 février 1717,
p. 227.

34 • EUROPE FRANÇAISE
George Ier pour le Hanovre, qui a été son fidèle allié pendant la guerre
de Succession d’Espagne. Le Habsbourg d’Autriche doit renoncer à ses
prétentions sur l’Espagne, car la perspective d’une reconstitution de
l’héritage de Charles Quint menace tout autant l’équilibre européen que
l’union des couronnes de France et d’Espagne au profit des Bourbons.
Or Charles VI n’oublie pas qu’il s’est fait couronner roi d’Espagne à
Vienne en 1703 à la mort de Charles II, et qu’il a refusé de faire sa paix
avec la France en 1713. Il accueille à Vienne, où il a mis sur pied un
conseil d’Espagne, les opposants à Philippe V. La tâche est donc délicate,
d’autant qu’il faut parallèlement que la France et l’Angleterre neutrali-
sent la menace que les velléités expansionnistes de Philippe V font peser
sur l’ordre européen. Le roi d’Espagne est alors sous l’influence de sa
seconde épouse, Élisabeth Farnèse, et de l’abbé Alberoni. Officiellement,
c’est le cardinal del Giudice qui est Premier ministre, Alberoni n’est que
le représentant du duc de Parme, mais en réalité, comme le souligne
l’ambassadeur d’Angleterre, il « a un ascendant illimité sur la reine, et
par là sur le roi qui n’aime pas les affaires et se laisse mener par sa
femme ». Les Lettres de Paris à un diplomate hollandais se font l’écho des
manœuvres espagnoles et des risques de déstabilisation qu’elles
entraînent :

À Paris le vendredi 12 mars 1717

On est à présent assez informé du détail de la conspiration


d’Angleterre : la Cour d’Espagne affectait l’année dernière du bon
concert avec le roi George, tandis qu’on soupçonnait au dehors
que notre gouvernement concertait avec le Prétendant, et
aujourd’hui que nous avons fait une alliance avec Sa Majesté Bri-
tannique, la Cour d’Espagne, soit par un travers, soit pour prendre
un contre-pied a une liaison secrète avec le Prétendant et ses
adhérents 29.

Depuis que la nation espagnole a fait la sottise de souffrir le


démembrement de la monarchie, faute de se donner à la Maison
d’Autriche, depuis qu’elle a quitté le pied qu’elle avait dans l’Italie
et en Flandre, il semble que les Puissances de l’Europe ne

29. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 99, 2 juillet 1717,
p. 232.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 35


prennent plus presque d’intérêt à ce qui se passe chez elles, ne
pouvant faire de bien ou de mal à personne, et ayant besoin
plutôt des autres ; c’est pour cela que nous avons fort peu de
relation avec la Cour de Madrid, que le Régent néglige fort, ne
prenant point d’intérêt aux divisons intestines qui y règnent.
L’abbé Alberoni favori de la Reine, y fait tout, et a chassé tous ses
compétiteurs, et cette princesse le veut faire cardinal. Je parle
quelquefois à l’abbé Garbe, beau-frère de M. Raissaut qui est valet
de chambre du roi d’Espagne et qui a souvent des commissions
de lui, me disait, y a [tournure d’origine ?] quelques jours que
ce prince se laisse entièrement gouverner par la Reine, qui est fine
et adroite, et qui n’aime pas les Français, mais que du reste nous
ne nous mêlions guère de ce qui se passe chez eux 30.

Alberoni contraindra del Giudice à la démission. Comme son rival


Dubois en France, l’abbé italien convoite le chapeau de cardinal. De son
côté, Élisabeth Farnèse cherche à établir ses fils en Italie, à Florence – son
oncle Côme III de Médicis est grand-duc de Toscane – ou à Parme et
Plaisance – où règne son oncle François Farnèse –, au grand dam de
l’empereur Charles VI. En 1717, les troupes espagnoles débarquent et
s’emparent de la Sardaigne puis de la Sicile en juillet 1718, au mépris
des clauses des traités d’Utrecht.
Alberoni prévoit également de soutenir les soulèvements jacobites
dans les îles Britanniques et de chasser le Régent du pouvoir à Paris.
C’est la conspiration Cellamare, du nom de l’ambassadeur espagnol en
France, neveu du cardinal del Giudice, associé pour l’occasion à la
duchesse du Maine, la « reine de Sceaux ». Pour le ministère anglais, qui
s’inquiète de l’impopularité réelle ou supposée du duc d’Orléans, la
conspiration Cellamare et les entreprises subversives d’Alberoni mettent
en cause non seulement le pouvoir de Philippe d’Orléans, la stabilité
politique de la France, mais aussi la politique de Londres. D’obédience
gouvernementale, le Whitehall Evening Post du 13 décembre 1718 va
jusqu’à soutenir que « la découverte d’un complot contre le gouverne-
ment français est une découverte d’un complot contre le gouvernement
anglais ». Parallèlement, en France, on s’inquiète du risque de

30. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 125, 7 juin 1717,
p. 287-288.

36 • EUROPE FRANÇAISE
déstabilisation qu’entraîneraient en Angleterre et par ricochet en Europe
les entreprises jacobites :

On doit être sur la précaution en Angleterre, quoique tout y paraît


tranquille, car les malintentionnés du dedans et du dehors ne
cessent point de machiner de funestes projets contre Sa Majesté
Britannique et qu’on dit qu’écloront dans peu de temps ; les
jésuites et le Pape animent sous main cette faction par leurs créa-
tures ; pour sûr, un banquier catholique romain que je connais
est actuellement employé à remettre ou faire toucher des fonds
au Prétendant et pour les intérêts de son parti 31.

Mais c’est au début de l’année 1718 que l’auteur des Lettres de Paris
à un diplomate hollandais insiste sur l’importance de l’enjeu. Il faut abso-
lument asseoir la paix en Europe, donc les bonnes relations franco-
britanniques, ce qui suppose de renforcer et d’élargir la Triple Alliance :

Il faut que le Régent s’attache autant que jamais à conserver les


traités qu’il a faits avec l’Angleterre et la Hollande, et s’il change
de système là-dessus, je crois que de dix Français il en aurait neuf
contre lui. Il s’est mis déjà assez d’affaires sur les bras par le coup
hardi que nous venons de voir dans le centre du royaume, sans
s’en attirer de nouvelles au dehors 32.

Tous les bons Français espèrent que Monsieur le Régent ne chan-


gera pas de politique dans son alliance avec l’Angleterre et la Hol-
lande, car il semble que son point capital est de maintenir cette
alliance sur toute chose 33.

Les traités de Londres sont signés le 2 août 1718 par la France,


l’Angleterre et l’empereur. On espère que les Provinces-Unies s’y join-
dront, malgré la lenteur de la chaîne de décisions qui caractérise le
fonctionnement des États généraux de la république. La carte

31. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 135, 1er octobre
1717, p. 307.
32. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 154, 8 février 1718,
p. 344.
33. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 155, 18 février 1718,
p. 344.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 37


politique de l’Italie est une fois de plus remodelée pour parvenir par
le jeu des compensations et des attributions à un accord : la Toscane
doit revenir à un fils d’Élisabeth Farnèse, tandis qu’une clause secrète
prévoit d’attribuer la Sicile à l’empereur. En décembre 1718, après des
atermoiements qui s’expliquent par l’impopularité d’une guerre
contre un Bourbon petit-fils de Louis XIV, pour lequel les Français ont
combattu quatorze ans, la France déclare la guerre à l’Espagne. En
1719, les troupes françaises envahissent le Pays basque et la Catalogne
tandis que la flotte anglaise attaque la côte atlantique. En France, la
conspiration Cellamare déjouée, les partisans de l’Espagne défaits,
l’autorité du Régent est renforcée. Dubois devient secrétaire d’État aux
Affaires étrangères, il passe ainsi du « Secret », c’est-à-dire de la diplo-
matie parallèle, à la diplomatie officielle. Sa nomination satisfait les
Anglais, qui reprochent pourtant à Paris un effort de guerre insuffi-
sant. Certains, comme lord Stair, suspectent même des tractations
secrètes avec Madrid. Contraint à chasser Alberoni – condition préa-
lable à toute négociation –, Philippe V rejoint le 26 janvier 1720 la
Quadruple alliance formée par la France, l’Angleterre, l’Autriche et le
Piémont-Savoie.

En Baltique, théâtre de l’affrontement des puissances scandinaves


– Danemark et Suède –, russe et prussienne, l’alliance franco-britannique
permet comme en Méditerranée de favoriser le retour à une certaine
stabilité. La France avait accepté dès 1716 de lâcher son traditionnel
allié suédois, alors en conflit avec George Ier de Hanovre. Comme dans
le cas espagnol, les manœuvres des jacobites auprès du gouvernement
de Stockholm braquent l’Angleterre et inquiètent la France.

À Paris le 19 février 1717

Nous avons appris, par des lettres de Londres du 12, la découverte


d’une grande conspiration contre le présent gouvernement,
machinée par les intrigues du comte de Gyllenborg ministre du
roi de Suède [ambassadeur de Suède à Londres et futur ministre
des Affaires étrangères] ; cette affaire fait grand bruit.
Le 17 au matin, il y eut ici un conseil extraordinaire de régence
sur le parti et les mesures à prendre, peut-être autant par rapport
à l’extension du nouveau traité que par rapport aux effets qui
résulteraient de cette entreprise.

38 • EUROPE FRANÇAISE
On nous confirme d’Avignon que le Prétendant en était parti le
6 pour Orange, Grenoble et Chambéry, et qu’il devait conférer
avec Leurs Majestés Siciliennes. Les temps paraissent concertés ;
la conspiration découverte déconcerte leurs mesures 34.

Autre lettre de Paris du lundi 12 avril 1717

Il est fort vrai que les jacobites et les mécontents n’oublient rien
pour engager le roi de Suède à faire une invasion en Angleterre
et en Écosse, lui représentant que le succès en sera facile et très
avantageux pour ses intérêts par le prétendu mécontentement de
la nation en général, qui se déclarera pour le Prétendant, disent-
ils, après que Sa Majesté Suédoise aura débarqué dans le pays avec
12 000 hommes de troupes réglées, et fait porter des armes et
munitions de guerre pour en armer, un beaucoup plus grand
nombre de ceux de la nation qu’ils assurent se viendront joindre
avec beaucoup d’empressement.
Bien que tout cela paraisse bien plus rempli d’illusions et de chi-
mères que d’apparence de solidité, je ne dois pas laisser de vous
en donner avis avec toutes les circonstances que j’ai pu apprendre
de ces chimériques desseins, qui naturellement ne doivent
aboutir, supposé qu’on en tente l’effet, qu’à achever l’entière
ruine du roi de Suède s’il débarque en Angleterre, ce que je crois
très difficile à exécuter, pourvu que les ministres de Sa Majesté
Britannique ainsi que ses généraux soient fort alertes dans les
mesures et les précautions nécessaires à prendre pour faire tomber
honteusement une semblable entreprise, où les gens éclairés ne
voient qu’une témérité inconsidérée et surprenante. Mais comme
la passion et une extrême prévention fait [fait OK ?] voir les
choses dans un tout autre jour au monarque suédois et à ses adhé-
rents, de même qu’aux jacobites et à tous les malintentionnés
contre le présent gouvernement, dont le nombre est supposé très
grand dans la Grande-Bretagne, il part fort de la prudence poli-
tique de se précautionner à l’égard de ces mauvais desseins et
projets, comme s’il y avait un fondement à les craindre 35.

34. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 97, 19 février 1717,
p. 228-229.
35. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 108, 12 avril 1717,
p. 254-255.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 39


Paris, toujours suspect d’amitié coupable pour la cause jacobite,
doit en effet sans cesse donner des gages pour convaincre Londres que
la France n’est en rien impliquée dans ces démarches.

À Paris le vendredi 12 mars 1717

Je remarque que les personnes les mieux intentionnées pour la


Triple Alliance demeurent dans la neutralité sur le sujet du roi de
Suède, à cause des alliances primitives que la France a avec ce
monarque, et par l’idée qu’on a conçue du brillant de son cou-
rage, qui le fait regarder ici pour un héros presque invincible.
Notre Cour ne lui paye point les subsides stipulés par le traité [...]
Il semble que les Anglais et les Hollandais sont véritablement
intéressés à faire finir au plus tôt, de quelque manière que ce soit,
la guerre de [du ?] Nord, et le bien général de l’Europe, qui en
général s’y rencontre, en obligeant le roi de Suède à force ouverte
à la faire sous des conditions raisonnables. C’est un prince peu
traitable, et bien dangereux dans ses maximes trop hautaines 36.

Paris, le vendredi 2 avril 1717

La France a intérêt de faire finir les troubles du Nord qui abîment


le commerce des Hollandais et ne peuvent aussi qu’être onéreux
à celui de l’Angleterre. Je sais que Monsieur le Régent a déjà pris
quelques devants auprès du roi de Suède pour le disposer à
agencer les affaires afin de prévenir et éviter la rupture avec les
Anglais et les Hollandais, ce qui achèverait d’abîmer ce
monarque, lequel ne sait point ployer ; mais la France n’aura
peut-être encore réussi à l’y obliger 37.

À Paris, le vendredi 9 avril 1717

Dans nos conseils de régence et des affaires étrangères l’on y parle


souvent de la guerre du Nord, et notre nouvel envoyé près du roi
de Suède a de bons ordres pour porter ce monarque à la paix, et
pour lui insinuer que, s’il s’opiniâtre à continuer la guerre, l’on

36. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 99, 12 mars 1717,
p. 233.
37. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 104, 2 avril 1717,
p. 245.

40 • EUROPE FRANÇAISE
pourra bien le priver des pensions ordinaires. Il est vrai que d’ail-
leurs l’on propose de lui faire accorder des articles les plus avan-
tageux qu’il se pourra par rapport à ses disgrâces, et que, si l’on
peut, on lui conservera quelques-uns de ses États d’Allemagne 38.

Lettre particulière de Paris le vendredi 23 avril 1717

Je vous ai fait connaître [le 12 avril] qu’on avait prévenu ici de


très fausses idées sur les affaires d’Angleterre, comme si Sa Majesté
Britannique était exposée au danger d’une révolution subite par
une défection générale des Anglais et Écossais, et invasion pré-
tendue, y ayant des personnes entêtées qui ont représenté cela
facile, par leurs lettres au maréchal comte D., sur le pied des idées
qu’en ont les jacobites et les torys outrés, comme je l’ai fait
entendre, mais il faut que l’on voie la suite des affaires pour se
détromper tout à fait de ces préventions, lesquelles fatalement
rendent moins précieuse la Triple Alliance et les fruits qu’on
s’était proposé d’en tirer.
Les partisans suédois et ceux du Prétendant, avec tous les Français
distingués qui peuvent leur être favorables, dont le nombre pour
sûr n’est pas petit en cette Cour, n’ont rien omis pour enterrer
les avantages et l’utilité de la dite alliance, et ils ont tâché de
piquer S. A. R. [le Régent] de ce qu’il a apparu n’avoir été ménagé
dans l’impression faite des lettres des ministres de Suède 39.

Le 15 août 1717, est conclu à Amsterdam un accord entre la Russie,


la Prusse et la France, garantissant les traités d’Utrecht et de Bade, et
prévoyant des négociations en vue d’un traité de commerce. L’essentiel
des dispositions figurait dans les articles secrets du traité [lequel ?] : Paris
acceptait de ne pas renouveler l’accord d’assistance financière à la Suède
conclu en 1715 et qui venait à échéance en 1718, de servir de médiateur
dans la guerre du Nord (1700-1721) déclenchée par les folles ambitions
de Charles XII de Suède, et l’ensemble des contractants reconnaissaient
l’occupation de Stettin par la Prusse. En réalité, Philippe d’Orléans
n’avait pas cédé aux propositions hasardeuses de Pierre Ier et avait ainsi

38. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 106, 9 avril 1717,
p. 249-250.
39. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 110, 23 avril 1717,
p. 257.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 41


évité d’inquiéter l’Électeur de Hanovre au point de compromettre le
rapprochement avec l’Angleterre.

Au nord comme au sud de l’Europe, Paris renonce à ses anciens


alliés, l’Espagne, depuis qu’un Bourbon règne à Madrid, et la Suède,
pour conserver le bénéfice de la paix et conclure l’alliance anglaise.
L’affaiblissement de la puissance suédoise alliée au duché de Holstein-
Gottorp face à une coalition groupant Frédéric IV de Danemark, Pierre Ier
de Russie, Frédéric-Guillaume Ier de Prusse et l’Électeur de Saxe est mani-
feste. Après le désastre de Poltava en 1709, Charles XII perd son empire.
Stralsund, en Poméranie, place stratégique qui commande le contrôle
de la Baltique, tombe le 30 décembre 1715. L’Électeur de Hanovre avait
acheté au roi de Danemark les évêchés de Brême et de Verden, anciennes
possessions suédoises, qui commandaient les bouches de l’Elbe et de la
Weser. Il entendait bien contraindre la Suède à reconnaître ses droits.
C’est la fin du rêve du Dominium maris baltici nourri depuis Gustave-
Adolphe au début de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Certes, la
France avait conclu en avril 1715 un nouveau traité d’amitié et d’assis-
tance stipendiaire avec la Suède, et le parti de la vieille cour poussait le
Régent à soutenir les intérêts suédois – la Suède étant considérée comme
l’« aînée des alliés de la France » –, mais Paris avait besoin d’asseoir le
rapprochement avec Londres. Ce choix est d’autant plus douteux que
l’amitié franco-suédoise est ancienne, sincère et chargée d’émotion.
L’exemple d’Erik comte de Sparre (1665-1726) est particulièrement
révélateur de ces liens affectifs. D’une famille connue aux XVIIe et XVIIIe siè-
cles pour sa francophilie et son culte de la langue française, il a combattu
vaillamment pendant la guerre de Succession d’Espagne. À la tête de son
régiment éponyme en France depuis 1694, il est fait maréchal de camp par
Louis XIV en 1704, puis lieutenant général en 1707. Il trouve même grâce
aux yeux de Saint-Simon : « Toujours le cœur français, écrit le mémoria-
liste, un des plus galants hommes et des mieux faits qu’on pût voir, avec
l’air le plus doux et le plus militaire 40. » Il quitte le service de France en
1714 après que Charles XII l’a nommé lieutenant général l’année précé-
dente, mais il revient en janvier 1715 comme ambassadeur de Suède à la
cour de France. Lorsque Louis XIV meurt le 1er septembre 1715, sa douleur
est sincère, il écrit en français à sa femme :

40. DE ROUVROY LOUIS, DUC DE SAINT-SIMON, Mémoires, édition établie par Yves Coi-
rault, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986, t. VI, p. 9.

42 • EUROPE FRANÇAISE
Je ne t’ai jamais encore jamais écrit [...] avec plus de douleur. Le
roi de France dont j’ai reçu tant de bien mourut hier comme il a
vécu, c’est-à-dire que jamais mortel ne peut obtenir de Dieu une
si digne fin, [...] je défie le plus affectionné de ses sujets d’être
plus attendri que moi de cet événement fâcheux. Ma douleur
redouble quand je songe que le roi [Charles XII] perd en ce prince
le seul ami qui lui restait. Je traite cette matière les larmes aux
yeux et ne puis la quitter ; tu sais combien j’ai des raisons et que
j’ai Dieu merci un cœur reconnaissant et fidèle. Ainsi ma douleur
est juste et me fait faire des belles réflexions sur la vie 41.

En 1721, alors que la Suède est directement affectée par le rappro-


chement franco-anglais et les conséquences douloureuses de la guerre
du Nord – même si des recherches récentes ont montré que la diplo-
matie française s’était efforcée de défendre les intérêts suédois lors des
négociations de paix –, Sparre écrit à l’ambassadeur de Suède en France :

Et pour ce qui regarde mon jugement et mon dire sur les affaires
de France en général, qui ne sait point que de tout temps je n’ai
été taxé pour être plus français que suédois. Je me le suis tenu à
honneur, puisque j’ai cru et continue de croire une maxime fon-
damentale de ces deux couronnes d’être unies de s’aimer et de
s’entre-secourir 42.

Il n’empêche, les manœuvres déstabilisatrices pour l’ordre euro-


péen du baron de Goertz, qui fut à Charles XII ce qu’Alberoni fut à
Philippe V d’Espagne et à sa seconde épouse, inquiètent Paris et Lon-
dres : Goertz envisage de soutenir Jacques III Stuart contre George Ier,
dans l’espoir que la restauration du Stuart et la défaite du Hanovre se
soldent par le retour de Brême, Verden et du Mecklembourg à la Suède.
Peine perdue, la détérioration rapide des positions suédoises, directe-
ment menacées par l’expansionnisme russe, contraint la Suède à ouvrir
ses ports aux marchands anglais, dans l’espoir d’obtenir la protection
de la Royal Navy. Une triple alliance Hanovre, Suède et France, à laquelle

41. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742. Lettres inédites de Carl


Gustaf, comte de Tessin, édition par Gunnar von Proschwitz, Göteborg et Paris,
Jean Touzot, 1983, p. 20.
42. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742, op. cit., p. 19.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 43


se joint avec réticence la Prusse, elle aussi inquiète de la poussée russe,
est finalement conclue. Néanmoins, il ne faut pas trop rapidement taxer
le Régent de « suivisme » par rapport à Londres. Si la bonne entente avec
Londres est fondamentale, Paris souhaite néanmoins ménager son vieil
allié suédois, et lui permet ainsi de recouvrer la Poméranie en 1720,
profitant des tensions entre le tsar de Russie et le roi d’Angleterre. En
outre, selon Éric Schnackenbourg, qui a soutenu en 2004 une thèse iné-
dite sur Pars Septentrionalis : la place du Nord dans la politique étrangère de
la France au début du XVIIIe siècle (1700-1721) :

La politique nordique permet également de mettre en lumière les


limites de la collaboration franco-anglaise, et de nuancer forte-
ment l’image traditionnelle de la docilité du Régent envers son
allié. Il est apparu qu’il existait entre la France et l’Angleterre une
véritable différence d’analyse des effets de la Grande Guerre du
Nord, concernant tout particulièrement le sort des possessions
suédoises d’Allemagne. Pour les Anglo-Hanovriens la future paix
du Nord doit sceller leur partage intégral, alors que les Français
tiennent absolument à voir les Suédois conserver une « porte
d’entrée » dans l’Empire. Derrière cet impératif se profile un des
aspects structurants de la politique étrangère de la France : la
nécessité de disposer d’alliés de revers pouvant animer des diver-
sions en cas de guerre contre l’empereur 43.

Malgré les arrière-pensées et les ambiguïtés de l’alliance franco-


anglaise, on ne peut nier que les deux puissances coopèrent à maintenir
l’équilibre européen au cours des années 1720, et tentent de concert
d’aplanir les différends entre États, notamment en réunissant les congrès
de Cambrai (1722-1725) et de Soissons (1728-1729). Si ces rencontres
internationales échouent, leur tenue manifeste le rôle diplomatique
nouveau de pivot joué par la France, que la mort du duc d’Orléans en
1723 n’a pas remis en cause. Lorsque George Ier meurt à son tour en
1727, Paris refuse tout soutien aux jacobites, malgré les nombreuses
sympathies dont les partisans des Stuarts bénéficient en France.

43. Citation d’après la présentation orale de la thèse d’Éric Schnackenbourg,


« Pars Septentrionalis : la place du Nord dans la politique étrangère de la France
au début du XVIIIe siècle (1700-1721) », université Paris-VII, 17 décembre 2004,
sous la direction de Marie-Louise Pélus-Kaplan et de Lucien Bély, 4 vol., 956 p.

44 • EUROPE FRANÇAISE
Finalement, l’alliance franco-anglaise paraît fragile lorsque les deux par-
tenaires dialoguent seuls ; chacun a tendance alors à ne considérer que
ses intérêts propres et à se focaliser sur la faiblesse de l’engagement de
l’autre. Ainsi, les Anglais en veulent durablement à la France de ne pas
les avoir assez soutenus contre l’Espagne à propos de Gibraltar. Mais
lorsqu’une menace de déstabilisation de l’équilibre européen se fait jour,
Paris et Londres savent dépasser leurs divergences et réagir. C’est notam-
ment le cas en 1725, lorsqu’est scellée une alliance tout à fait inattendue
mais menaçante entre l’Autriche et l’Espagne, à laquelle se joignent
l’année suivante la Prusse et la Russie.

1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN • 45


2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES

Penser l’Europe n’est cependant pas l’apanage du politique. En ce prin-


temps du siècle, des sociabilités nouvelles s’emparent du dossier pour
formuler des propositions ou réfléchir à l’ordre européen. Le club de
l’Entresol en porte témoignage. Parallèlement, la franc-maçonnerie,
d’origine britannique, s’installe solidement sur le continent européen
et commence son travail de maillage de l’espace européen et colonial.
Elle se propose de réunir ceux qui « sans cela seraient restés à perpétuelle
distance », pour citer un texte canonique, les Constitutions de 1723 de
la Grande Loge de Londres, dites d’Anderson – du nom de son secrétaire,
le pasteur presbytérien James Anderson, qui en a coordonné la rédac-
tion. On n’aurait pu rêver plus parfaite adéquation aux aspirations du
siècle. L’essor académique, le développement des réseaux de correspon-
dance savante et des périodiques complètent l’ensemble en contribuant
à faire d’une Europe qui panse ses plaies et cherche à se construire un
autre devenir, un espace de circulation intense et pacifié.

Le club de l’Entresol : politique, utopie et sociabilité


européenne

Le club de l’Entresol (1723-1731) fondé et réuni par l’abbé Pierre Joseph


Alary (1690-1770) à Paris, place Vendôme, dans l’entresol de l’hôtel du
président Hénault – d’où il tire son nom – n’est pas un fruit

46 • EUROPE FRANÇAISE
d’importation de l’anglomanie, un « club anglois » introduit à Paris par
Bolingbroke, comme on l’a souvent écrit 1. Il s’inscrit plutôt dans le pro-
longement et le dépassement de l’Académie du Luxembourg créée par
l’abbé de Choisy, qui interrompt ses travaux en juillet 1692 après moins
d’un an d’existence. Connue par une source quasi unique, les Mémoires
de René Louis de Voyer, marquis d’Argenson, qui sera ministre des
Affaires étrangères de 1744 à 1747 2, son histoire reflète l’effervescence
intellectuelle et politique des années 1720, la rencontre entre politique
et utopie, diplomatie européenne et cosmopolitisme, sphère privée et
espace public, opinion cantonnée – on ne saurait la dire encore
publique – et recherche d’une information libre, recoupée et
commentée. Son succès, sa réputation dans l’espace public – le club est
à l’instar de certains salons une antichambre de l’Académie –, mais aussi
ses difficultés et sa fermeture sur ordre du cardinal de Fleury en 1731
témoignent à la fois de l’ouverture des possibles en ce printemps du
siècle et des limites imposées à la sociabilité non patentée, à la consti-
tution à partir de la sphère érudite d’un champ de discussion et d’infor-
mation politique autonome. À l’automne 1731, de retour de Versailles,
l’abbé Alary relaie la mise en garde que lui a adressée le cardinal de
Fleury : « Dîtes à vos Messieurs de l’Entresol qu’ils prennent garde à leurs
discours, que des étrangers même sont venus s’en plaindre à moi 3. »
L’abbé de Saint-Pierre ne réussit pas davantage à calmer les inquiétudes
du ministre, car il ne peut lever les contradictions d’un club dédié aux
relations internationales et à la réflexion politique sans mettre en évi-
dence son incompatibilité avec l’ordre d’Ancien Régime. Du coup, son
intervention en accélère la chute. Fleury répond dans un premier temps
en ces termes :

Je vois, Monsieur, par votre lettre d’hier, que vous vous proposiez,
dans vos assemblées, de traiter des ouvrages de politique. Comme
ces sortes de matières conduisent ordinairement plus loin que

1. Voir à ce sujet le livre suggestif, même s’il peine à renouveler notre connais-
sance du club par manque des sources inédites, de CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary
(1690-1770). Un homme d’influence au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll.
« Les dix-huitièmes siècles », no 69, 2002.
2. DE VOYER RENÉ LOUIS, marquis d’Argenson, Journal et Mémoires, Paris, 1859,
9 vol.
3. Cité par CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770). Un homme d’influence au
XVIIIe siècle, op. cit., p. 96, sans référence précise.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 47


l’on ne voudrait, il ne convient pas qu’elles en fassent le sujet. Il
y en a beaucoup d’autres qui ne peuvent avoir les mêmes consé-
quences et qui ne sont pas moins dignes d’attention. Ainsi, sup-
posé que vous jugiez à propos de continuer vos assemblées, je
vous prie d’avoir attention à ce qu’il n’y soit point parlé de choses
dont on puisse avoir sujet de se plaindre 4.

Puis le cardinal précise son indisposition à l’encontre du club : « À


l’égard de vos assemblées dans votre Entresol, je ne puis vous dissimuler
qu’on en faisait un si mauvais usage, par les nouvelles qui s’y débitaient,
que les étrangers eux-mêmes s’en sont plaints ; et vous devez convenir
que ces sortes de choses sont très souvent pernicieuses. » Comme l’écrit
Daniel Roche, « la publicité et l’utopie politique convergent trop forte-
ment dans les travaux de l’Entresol pour être tolérées plus longtemps 5 ».
La publicité des recherches et des débats sur l’information politique et
diplomatique est à la fois l’enjeu, le révélateur des changements en cours
et une prise de risque dans un temps où l’État monarchique pense
l’espace public en fonction de l’ordre public et cherche autant à le cir-
conscrire qu’à le polariser. On notera qu’un membre actif du club de
l’Entresol, le chevalier écossais Andrew Ramsay, disciple de Fénelon qui
le convertit au catholicisme, jacobite convaincu, officier de la Grande
Loge – la première obédience maçonnique française –, essuie significa-
tivement la même déconvenue lorsqu’il soumet au cardinal de Fleury
en 1737 le texte de son célèbre Discours, dans le but non dissimulé
d’obtenir la protection du principal ministre, le parrainage monar-
chique et la reconnaissance publique pour l’ordre maçonnique, jusqu’ici
toléré mais qui s’est développé en marge des cadres de la sociabilité
patentée. Les relations étroites entre Ramsay et Fleury n’y font rien, pas
plus que l’appartenance maçonnique de nombreux ducs et pairs et des
membres de l’entourage le plus proche de Louis XV. Les francs-maçons
doivent officiellement cesser leurs travaux, qu’ils reprendront en fait
rapidement, mais avec plus de discrétion.
Par sa réputation et son ouverture européenne, le club de l’Entresol
participe au dialogue que la France du XVIIIe siècle noue avec l’Europe,
et qui ne se résout pas à un commerce d’importations et d’exportations,

4. CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770), op. cit., p. 97.


5. ROCHE DANIEL, « Préface », in CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770), op.
cit., p. 14.

48 • EUROPE FRANÇAISE
d’assimilations et de rejets, mais intègre un « commerce de société »,
pour reprendre l’expression du temps, riche et complexe. Dans une
lettre à l’abbé Alary du 2 juillet 1723, Bolingbroke montre que le club
de l’Entresol est le théâtre d’échanges savants chaleureux et stimulants :
« Mes très humbles compliments à toute notre petite académie. Si je ne
comptais pas de les revoir dans le mois prochain, je serais inconsolable.
Ils ont confirmé mon goût pour la philosophie ; ils ont fait revivre celui
que j’avais autrefois pour les belles-lettres : que je leur suis obligé 6 ! » Le
6 octobre, Bolingbroke félicite Alary pour son élection à l’Académie fran-
çaise en ces termes : « Votre lettre du 30 septembre m’a fait un plaisir
infini. Je n’ai pas douté un instant que vous ne fussiez élu, comme vous
l’avez été [...] Mille tendres compliments à notre petite Société. Ne nous
méprisez pas ; nous valons bien votre Académie. » Lord Bolingbroke,
alors en exil après avoir été chassé du pouvoir par les whigs, réside au
château de La Source, au sud d’Orléans, où il s’est installé avec son
épouse française, Mme de Villette, en 1720. Il y accueille Lévêque de
Pouilly, qui édite L’Europe des Savants, ainsi que Voltaire, avec qui les
Bolingbroke se lient d’amitié.

Il faut que je vous fasse part, écrit Voltaire à Thiriot, de l’enchan-


tement où je suis du voyage que j’ai fait à La Source chez milord
Bolingbroke et chez Mme de Villette. J’ai trouvé dans cet illustre
Anglais toute l’érudition de son pays, et toute la politesse du
nôtre. Je n’ai jamais entendu parler notre langue avec plus
d’énergie et de justesse. Cet homme, qui a été toute sa vie plongé
dans les plaisirs et les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout
apprendre et de tout retenir. Il sait l’histoire des anciens Égyp-
tiens comme celle de l’Angleterre, il possède Virgile comme
Milton, il aime la poésie anglaise, la française et l’italienne, mais
il les aime différemment parce qu’il discerne parfaitement leurs
différents génies 7.

À son retour en Angleterre en 1725 8, lord Bolingbroke, qui a été


membre du Brother’s Club en 1711, ne reproduit pas à son tour le club

6. LORD BOLINGBROKE, Lettres historiques, politiques, philosophiques et particulières,


depuis 1710 jusqu’en 1736, Paris, Dentu, 1808, t. III, p. 193.
7. Références ???
8. En 1736, il s’établit définitivement en France.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 49


de l’Entresol, mais s’en inspire lorsqu’il réunit dans sa maison de cam-
pagne de Dawley ses amis Alexander Pope, Swift, Arbuthnot, Chester-
field et quelques autres, sous l’invocation d’Horace : « Satis beatus ruris
honoribus. »

L’abbé Alary, sous-précepteur et maître d’histoire du jeune


Louis XV en 1720 9, reçu à l’Académie française en 1723, reprend le
projet de l’Académie du Luxembourg : réunir dans l’intimité et la dis-
crétion une assemblée de savants en nombre limité pour traiter du droit
public, de politique, de jurisprudence ou de philosophie morale, à partir
d’exposés que chaque académicien à tour de rôle s’engage à présenter
à ses confrères sur son domaine de prédilection et à les soumettre ainsi
à l’appréciation critique du cénacle érudit. L’Académie du Luxembourg
réunissait ainsi l’abbé de Dangeau, Perrault et Fontenelle, l’abbé
Renaudot, petit-fils de Théophraste Renaudot, l’orientaliste Barthélémy
d’Herbelot, l’abbé de Caumartin, neveu de l’abbé de Choisy, ou encore
le président Cousin, byzantiniste. Mais la capacité d’Alary à motiver les
membres de l’Entresol tranche sur l’échec de l’abbé de Choisy, qui s’était
rapidement trouvé seul à travailler. Les frères Dangeau et deux parents
de l’abbé de Choisy, les marquis de Balleroy et d’Argenson, assurent
d’ailleurs le passage de témoin entre l’Académie du Luxembourg et le
club de l’Entresol à trente ans de distance. Le cadre est accueillant et
confortable, comme en témoignent les Mémoires du marquis
d’Argenson :

L’abbé [Alary] avait formé un petit établissement dont l’histoire,


déjà inconnue à bien des gens, sera bientôt oubliée de tout le
monde ; elle mérite pourtant que je l’écrive. C’était une espèce
de club à l’anglaise, ou de société politique parfaitement libre,
composée de gens qui aimaient à raisonner sur ce qui se passait,
pouvaient se réunir et dire leur avis sans crainte d’être
compromis, parce qu’ils se connaissaient tous les uns les autres,
et savaient avec qui et devant qui ils parlaient. Cette société
s’appelait l’Entresol, parce que le lieu où elle s’assemblait était un
entresol, dans lequel logeait l’abbé Alary. On y trouvait toutes

9. En 1731, il devient instituteur des Enfants de France, le Dauphin et Mesdames,


fils et filles de Louis XV, dont l’évêque de Fréjus, Hercule de Fleury, futur prin-
cipal ministre de 1726 à 1743, était précepteur.

50 • EUROPE FRANÇAISE
sortes de commodités, bons sièges, bon feu en hiver, et en été
des fenêtres ouvertes sur un joli jardin. On n’y dînait, ni on n’y
soupait, mais on y pouvait prendre du thé en hiver, et en été de
la limonade et des liqueurs fraîches ; en tout temps on y trouvait
les gazettes de France, de Hollande et même les papiers anglais.
En un mot, c’était un café d’honnêtes gens.

Les réunions sont hebdomadaires, la société se réunit le samedi de


dix-sept à vingt heures. La première heure est consacrée à la revue de
presse des périodiques anglais, français, mais surtout hollandais de
langue française, à laquelle se livrent l’abbé Alary et le marquis
d’Argenson, après un travail de préparation au cours de la semaine : les
nouvelles, pré-sélectionnées par d’Argenson, sont lues et commentées
par Alary. Les nouvelles diplomatiques sont particulièrement prisées et
analysées, atlas à l’appui. Le goût de l’information croisée, confrontée
est manifeste, de même que le primat de l’information diplomatique.
D’ailleurs, nombre de membres du club feront carrière dans les affaires
étrangères, à commencer par d’Argenson. Ancien intendant, le marquis
de Saint-Contest devient lui aussi secrétaire d’État aux Affaires étran-
gères, de 1751 à sa mort en 1754. L’abbé de Pomponne, neveu du Grand
Arnauld, ambassadeur à Venise, le chevalier de Camilly, premier vice-
amiral de France, envoyé du roi au Danemark et son successeur, le comte
de Plélo, comptent également parmi les Entresolistes. Champeaux, rési-
dent à Genève, puis envoyé à Hambourg et en Basse-Saxe, sera commis-
saire de commerce de France à Cadix, et envoyé par d’Argenson, alors
en charge des Affaires étrangères, aux négociations avec la cour de Turin
en 1745.
Une fois l’information triée, recoupée puis délivrée à la petite
société, elle est soumise au cours de la deuxième heure à ses réflexions
et à ses commentaires. La troisième heure est consacrée à la lecture des
ouvrages en préparation des membres du club. Robert Shackleton estime
à ce propos, peut-être avec quelque exagération, que les « plus impor-
tants travaux sur les sciences politiques entre La Politique tirée de l’Écri-
ture sainte de Bossuet et L’Esprit des lois de Montesquieu sont l’œuvre des
membres de l’Entresol ». Le chevalier Ramsay donne lecture de son
Cyrus, célèbre roman d’éducation qui poursuit le Télémaque de son
maître Fénelon, mais aussi de son Essai sur le gouvernement civil. Un autre
franc-maçon, le conseiller au parlement de La Fautrière, donne de larges
extraits de son histoire des finances et du commerce en préparation,

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 51


tandis que l’avocat général au Grand Conseil d’Obry présente les plans
d’une Histoire des États généraux et des Parlements. Si Montesquieu ne fut
pas membre assidu, il donna néanmoins lecture du Dialogue de Sylla et
d’Eucrate.
Sont particulièrement goûtés les mémoires diplomatiques et les
correspondances étrangères que les membres du club en poste à
l’étranger adressent ou que les Entresolistes parisiens ont sollicités et
recueillis. Champeaux est ainsi un pourvoyeur régulier en nouvelles
d’Espagne, d’autant plus précieuses que les relations entre Paris et
Madrid sont instables. Il travaille également à une Histoire anecdotique
des traités de paix, depuis la paix de Verviers. Le comte Louis de Plélo,
ambassadeur de France à Copenhague depuis 1729, gendre du marquis
de La Vrillière, secrétaire d’État à la Maison du roi, beau-frère des minis-
tres Maurepas et Saint-Florentin, est un informateur précieux sur la
situation en Baltique et en Europe orientale après la paix de Nystad
(1721) qui met fin à la guerre du Nord. Il remplit son rôle avec le même
zèle et le même enthousiasme que lorsque, à la demande de l’abbé Alary,
il noie littéralement l’abbé Bignon à la bibliothèque royale sous les nou-
velles du livre [sens= « des livres » ?] publié dans l’Europe du Nord et
les ballots de livres. Le 28 octobre 1732, Bignon écrit au comte de Plélo :

J’attendrai avec empressement quoique sans impatience ce que


vous avez déjà ramassé aussi bien que ce que vous pourriez avoir
reçu tant de la Bibliothèque de l’évêque d’Odense que de Ham-
bourg et de Russie.
Quels éloges ne méritez-vous pas, Monsieur, par rapport à la peine
que vous vous donnez de cette grande collection de pièces par-
ticulières qui expliquent les différends des rois de Danemark avec
la Suède, le Holstein et Hambourg. Vous avez bien raison de
penser que chacune de ces pièces est bien difficile à recouvrer et
que le recueil de tout devient cependant une pièce des plus
curieuses.
Quoique les oraisons funèbres, harangues etc. ne soient pas de la
même importance, elles sont pourtant d’un mérite distingué dans
une grande bibliothèque. Mais ce qui est bien plus nécessaire et
en même temps non moins curieux, c’est ce qui regarde la juris-
prudence et j’ose sur cela vous prier de ne vous arrêter pas seu-
lement à ce qui peut avoir rapport au Danemark, à la Norvège et
à l’Islande, nous n’aurions pas moins le besoin de ce qui peut

52 • EUROPE FRANÇAISE
regarder la Suède, la Laponie, la Pologne, la Lituanie et les diffé-
rents pays de la vaste domination des Russes. Ce sont autant
d’articles précieux par rapport au droit public en général et au
droit particulier des différents États, et je ne saurais penser sans
douleur à la négligence dont mes prédécesseurs ont regardé cette
partie, j’en pourrais dire autant par rapport à la théologie et aux
belles-lettres de ces peuples et surtout de la Pologne dont nous
n’avons presque que la Bibliothèque des frères Polonais quelque
multitude d’ouvrages qu’y aient publiés les antimilitaristes.
M. l’abbé Alary n’a pas manqué, Monsieur, de m’expliquer les
mesures que vous prenez pour nous enrichir de plus en plus. C’est
grand dommage que le Dictionnaire danois aille si lentement,
mais il ne nous siérait pas, membres de l’Académie française, de
critiquer pareille lenteur.
Je ne m’imagine pas aisément ce que peut être l’histoire islandaise
d’un de nos rois français. Je m’imagine en général qu’il se trou-
vera bien de la fable et des anachronismes.
Quoique l’armorial danois doive être curieux, on peut l’attendre
sans s’impatienter trop violemment. Rien ne presse, Monsieur,
pour savoir les prix auxquels reviennent vos acquisitions. Tout
ce que j’aurais à vous demander sur cela serait de nous avertir
d’avance quand les fonds seront prêts à vous manquer 10.

De fait, le comte de Plélo ne ménage pas ses efforts. Il écrit à l’abbé


Bignon le 2 décembre 1732 : « M. l’abbé Alary vous aura sans doute
informé, Monsieur, qu’afin d’épargner de la dépense au Roi, j’ai pris le
parti de troquer la suite complète des Mémoires de l’Académie des
Sciences que j’avais ici, avec une certaine quantité de livres concernant
le Nord, qui se trouvaient en double dans la bibliothèque du roi de
Danemark, et que j’avais vainement cherchés ailleurs. » Au total, selon
Nicolas Clément, auteur d’un ouvrage récent sur l’abbé Alary, ce sont
finalement de six à sept cents livres, « écrits, ou imprimés, partie en
danois et suédois, partie en islandais, avec des copies de manuscrits
importants qui, grâce à Plélo mais aussi à Alary, sont entrés à la Biblio-
thèque du roi 11 ». Alary a ses propres correspondants à Rome,

10. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, manuscrits


français 22235, fos 186-188.
11. Cité par RATHERY ERNEST, Le Comte de Plélo, un gentilhomme français au

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 53


d’Argenson à Florence et Bruxelles. Après la revue de presse, le commen-
taire critique, l’heure est donc consacrée à l’enrichissement et à la
confrontation avec une information plus confidentielle. Si ces hommes
gardent des traits de l’amateur et du connaisseur, ils se reconnaissent
entre eux une capacité d’expertise qui dépasse bientôt le havre chaleu-
reux du club. Les membres se voient ainsi confier par leurs pairs des
programmes d’étude, voire commander des mémoires. Le marquis de
Saint-Contest, dont le père, également Entresoliste, a représenté la
France au traité de Bade en 1714 et au congrès de Cambrai en 1721, est
chargé d’une Histoire universelle depuis le traité de Ryswick (1697). Cousin
de d’Argenson, le marquis de Balleroy, lieutenant général, travaille éga-
lement à une histoire des traités. Vertillac entreprend d’étudier les gou-
vernements mixtes et présente la Suisse, la Pologne, tandis que le comte
d’Autry traduit les auteurs italiens et présente les États de la Péninsule.
D’autres domaines ne sont pas oubliés : l’intendant Pallu, beau-frère du
ministre de la Marine, travaille à une Histoire de nos finances, le comte
de Caraman à une histoire du commerce, tandis que le conseiller au
parlement, janséniste et franc-maçon, La Fautrière présente différentes
lectures sur les mêmes sujets. Et on ne saurait bien sûr oublier l’abbé de
Saint-Pierre, pilier du club de l’Entresol.
On comprend dans ces conditions toute l’ambiguïté de la position
du club dans la France des années 1720 : la frontière entre le cénacle
érudit et le cercle de réflexion stratégique est poreuse ; le pouvoir peut
être tenté sinon de l’instrumentaliser, du moins d’orienter son travail,
de lancer des ballons d’essai pour enregistrer les réactions que telle ini-
tiative politique et diplomatique pourrait susciter. Les envoyés étrangers
ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, qui s’informent sur les discussions du
club, y interviennent, à l’instar d’Horace Walpole, pour influencer l’opi-
nion et les bureaux. Mais en même temps, le pouvoir d’État peut-il
laisser ces analyses et ces débats se développer hors de son sein, dans la
sphère privée, sans compter que la confidentialité des travaux est sou-
vent écornée par l’imprudence de membres bavards. Nicolas Clément
écrit à ce sujet :

Selon d’Argenson, l’abbé Alary se faisait trop une sorte de tro-


phée, d’avoir été le fondateur et le chef de cette aimable

siècle, Paris, Plon, 1876, p. 179, qui a pu recopier des correspondances


XVIIIe
aujourd’hui inaccessibles aux chercheurs.

54 • EUROPE FRANÇAISE
institution ; il en parlait partout. D’Argenson enrageait voyant
que les membres cachaient si peu leur plaisir. « Contentons-nous
en pour nous-mêmes, faisons-nous oublier », disait-il. Mais, bien
au contraire, tous, dans le monde, savaient leur jour de réunion.
Et dans les bonnes maisons de Paris où la plupart des Entresolistes
allaient, après leurs rencontres hebdomadaires, dîner le samedi
soir, on se jetait sur eux avec gourmandise : « Quelle nouvelle ?
Car vous venez de l’Entresol » 12.

Quoi qu’il en soit, le club, et c’est tout son intérêt, est moins un
théâtre d’investissement et de reconnaissance académiques, indépen-
damment des réussites de ses membres en la matière, qu’un authentique
cercle de réflexion critique, de travail sur des sujets sensibles. Son tro-
pisme diplomatique, sa réputation témoignent de l’importance prise par
les enjeux européens. L’archivage des nouvelles et des dépêches, la
constitution de tables analytiques par les membres du club pour faciliter
leurs recherches témoignent de la rigueur du travail entrepris au sein
de l’Entresol et de la conscience de son importance. En outre, quelle
que soit l’attirance pour l’Angleterre – et chez certains une authentique
anglomanie –, il faut prendre en compte la faiblesse du rayonnement
de la langue et du livre anglais sur le continent. Ils rendent d’autant
plus précieux le rôle des médiateurs et des passeurs culturels. Comme
l’écrit Jonathan I. Israel,

jusqu’en 1720 environ, les livres et les débats anglais et alle-


mands jouirent d’un retentissement international très
modeste, si l’on excepte les débats autour de Newton et Locke,
qui finirent par avoir un impact déterminant sur le continent.
Le besoin urgent, formulé par Leibniz dès 1702, d’une revue
spécialisée de langue française offrant une couverture complète
des récentes évolutions de la philosophie et des sciences bri-
tanniques devint progressivement évident pour tous. Pourtant,
ce n’est qu’en 1717 qu’apparut la Bibliothèque anglaise d’Ams-
terdam (1717-1728). « On peut dire en général, remarquait dans
sa préface inaugurale le directeur du journal, Michel de La
Roche, que les livres anglais ne sont guère connus hors de cette
île », et il ajoutait que bien trop peu de traductions françaises

12. CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770), op. cit., p. 95.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 55


en étaient publiées pour que le lecteur puisse se faire une image
fidèle de l’état des idées et de la science en Grande-Bretagne 13.

Naissance d’un microcosme européen :


la franc-maçonnerie

La quasi-simultanéité des premières fondations maçonniques attestées,


que révèle également, en creux, la carte des premières condamnations,
témoigne de la dimension européenne et coloniale que prend très tôt
la franc-maçonnerie. L’Art Royal, comme on la nomme alors fréquem-
ment, mérite une attention particulière dans l’étude des relations
franco-européennes au siècle des Lumières. En effet, c’est une sociabilité
initiatique qui met l’accent sur la circulation harmonieuse des hommes
et des idées. Avec la fraternité maçonnique, les hommes du XVIIIe siècle
communient dans un projet à la fois européen, pacifique et cosmopo-
lite. Le succès immédiat de la franc-maçonnerie en fera rapidement pour
les élites françaises et européennes une carte de visite internationale
sans équivalent. Microcosme européen, son histoire reflète mieux que
tout autre les dynamiques et les tensions du siècle des Lumières.
Si les indices d’une activité maçonnique en Écosse remontent à
1599, et si les témoignages de réunions fraternelles pendant la guerre
civile, en 1646, existent pour l’Angleterre, on retiendra ici que le pro-
cessus d’institutionnalisation du fait maçonnique prend un tour décisif
le 24 juin 1717 avec la création de la Grande Loge de Londres. Les Pro-
vinces-Unies sont pionnières en Europe occidentale avec une assemblée
maçonnique régulière à Rotterdam en 1720-1721, à La Haye en 1734, à
Amsterdam en 1735. À Paris, l’activité d’une loge est attestée depuis
1725, à Lisbonne et à Madrid en 1728, à Tournai et Gand dans les
Pays-Bas autrichiens en 1730. Gibraltar s’éveille à la lumière l’année
suivante, Genève en 1736, Barcelone en 1739. L’Italie confirme cette
diffusion rapide à travers l’espace européen : la Calabre serait concernée
dès 1723, Florence travaille à l’Art Royal en 1732, Rome et Naples en
1734. L’Europe orientale et septentrionale n’est pas en reste : en

13. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance
de la modernité (1650-1750), Paris, Éditions Amsterdam, 2005, trad. fr. de Radical
Enlightenment. Philosophy and the Making of Modernity 1650-1750, Oxford, Oxford
University Press, 2001, p. 186-187.

56 • EUROPE FRANÇAISE
Allemagne, la franc-maçonnerie pénètre également par un grand port,
Hambourg, en 1737. Elle est à Prague dès 1735, à Vienne en 1742. Mais
elle emprunte aussi les canaux aristocratiques de la société de cour en
constituant des loges de cour (Hoflogen) comme à Dresde en Saxe élec-
torale en 1738 ou à Berlin en 1740. En Russie, Saint-Pétersbourg s’anime
dès 1731, Stockholm en 1735, Christiana (Oslo) en 1749. Logiquement,
après un temps d’hésitation devant la nouveauté, les dénonciations et
les interdictions des « conventicules » maçonniques des années
1730-1740 reflètent les inquiétudes que suscite l’ordre des francs-
maçons par son expansion rapide et son enracinement. La franc-maçon-
nerie est condamnée à La Haye en 1735, à Florence, Genève, Mannheim
et Paris en 1737, à Madrid, Lisbonne et Rome en 1738 – la coordination
entre les royaumes ibériques et la papauté est manifeste –, à Varsovie en
1739, à Malte en 1740, à Bordeaux en 1742, à Vienne en 1743, à Hanovre
et Berne en 1745, à Istanbul en 1748, à Naples en 1750, pour se limiter
à la première moitié du siècle 14.
À Paris, on lit dans le procès-verbal de l’assemblée de police tenue
par le premier président du parlement, en date du 1er août 1737 – avec
en marge la mention : « Société sous le nom de francs massons [sic] qui
doivent être défendues en ne traitant cependant la chose trop
sérieusement » :

M. le lieutenant général de police a apporté plusieurs pièces qu’il


a fait saisir – dans la loge Coustos-Villeroy, du nom de John
Coustos, lapidaire britannique d’origine huguenote et du duc de
Villeroy – [tirets OK ?] au sujet d’une espèce de Société qui très
ancienne en Angleterre sous le nom de francs-maçons, fait depuis
quelque temps beaucoup de bruit en France sous le même titre,
ayant procédé à l’examen des Règlements ou Constitutions saisis,
d’un Registre de délibérations d’une loge, et autres pièces aussi
saisies conjointement avec des tabliers de maçon, des chansons,
des estampes, il a paru à l’assemblée que si dans la première vue
cette société ne paraissait être qu’une espèce de société de table
dont même les indécences paraissaient bannies, elle était cepen-
dant dangereuse, et parce que suivant les règlements on y

14. Sur l’expansion européenne de la franc-maçonnerie dans les premières


décennies du XVIIIe siècle on peut se reporter à BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, L’Europe
des francs-maçons (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, Belin, coll. « Europe & Histoire », 2002.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 57


paraissait pencher à l’indifférence des religions, et parce qu’en
blâmant ceux des francs-maçons qui formaient des complots
contre l’État, on n’en parlait pas avec assez d’horreur et par des
secrets de cette société que les Règlements annoncent partout, et
parce qu’enfin on peut avoir à craindre d’une Société où l’on
admet des personnes de tous États, conditions, Religions, où il se
trouve un grand nombre d’Étrangers de toutes sortes de Souve-
rainetés, où toutes les loges particulières (c’est ainsi que se nom-
ment les différentes sociétés) reconnaissent un supérieur sous le
nom de général de l’ordre résidant en Angleterre qui a sous lui
4 000 personnes à ce qu’on prétend dans Paris, qui lèvent des
sommes légères à la vérité, soit pour réception, repas ou autres,
mais qu’on pourrait augmenter, toutes ces considérations ont fait
juger qu’à l’exemple de la Hollande ou de Rome où cette Société
a été défendue sous les peines les plus sévères, on en fit autant
en France pourvu qu’on ne parut pas traiter la chose trop
sérieusement 15.

Secret, indifférence supposée à la différence confessionnelle voire


religieuse, mélange des conditions et des origines, relation ambiguë avec
l’étranger, ces reproches se retrouvent dans l’ensemble des textes qui
répriment la diffusion de l’ordre et au-delà dans l’ensemble des produc-
tions antimaçonniques. L’ensemble des contemporains souligne aussi,
et cette fois à juste titre, l’impact d’une mode anglaise, signe que l’anglo-
manie est un phénomène global. Cependant, l’effet de mode et de nou-
veauté sont insuffisants pour expliquer un succès aussi massif et durable.
La franc-maçonnerie répond en effet, dans la durée, aux attentes des
élites européennes et de ceux qui cherchent à les imiter, en termes de
sociabilité volontaire, de quête spirituelle, ésotérique, de bienfaisance,
ainsi que, pour une minorité de membres, de contestation des Églises
établies.
De récentes recherches ont établi que Rotterdam est le premier
orient continental à s’être éveillé à la lumière en 1720-1721, en créant
une loge, c’est-à-dire un foyer de sociabilité maçonnique organisée – il
n’est en effet pas douteux que des assemblées et des réceptions maçon-
niques particulières informelles ont déjà eu lieu à cette date. Dans une

15. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, collection


Joly de Fleury, manuscrit 11356, assemblée de police no688, fos 333-334.

58 • EUROPE FRANÇAISE
lettre du 10 janvier 1736 adressée aux États de Hollande et de Frise occi-
dentale, qui ont interdit la franc-maçonnerie, les bourgmestres de Rot-
terdam mentionnent précisément l’existence d’une loge maçonnique
vers 1720-1721 :

Et après que nous avons été informés depuis ce temps-là qu’une


telle confrérie aurait été créée il y a quelques années dans cette
ville, nous avons assigné ceux dont on nous a dit qu’ils restent
encore. Ils, n’étant qu’au nombre de cinq, nous ont dit que depuis
plus de quatorze ans, il avait existé ici une telle confrérie de huit
personnes, toutes de la nation anglaise et écossaise (dont ils
étaient aussi), mais que celle-ci ne s’était plus réunie, depuis à
peu près douze mois – soit 1734-1735 – ; et à cette époque il y
avait bien sept ans – 1727-1728 – qu’il n’y avait plus eu de réu-
nion. Dans la société susdite on ne parlait que de négoce et de
choses sans importance.

L’enquête des bourgmestres et les auditions auxquelles ils procè-


dent permettent de connaître les cinq francs-maçons évoqués dans la
lettre. Ils appartiennent à une communauté très nombreuse – elle repré-
sente un quart des négociants de la ville entre 1711 et 1720 – et très
structurée : l’Église écossaise de Rotterdam. Pour tous les cinq, il s’agit
d’une migration définitive, puisqu’ils meurent à Rotterdam, et plusieurs
s’y sont mariés. Robert Story appartient même à la seconde génération,
puisqu’il est né à Rotterdam. La fondation de Rotterdam montre égale-
ment que la tradition a surestimé l’importance des Anglais dans la dif-
fusion européenne de l’ordre maçonnique par rapport à celle des
Écossais et des Irlandais, constat auquel l’étude des origines de la franc-
maçonnerie française permet également d’aboutir.
La condamnation de la franc-maçonnerie par les États de Hollande
et de Frise occidentale, à laquelle il faut ajouter le saccage du temple de
la loge La Paix par la foule dans des circonstances encore mal élucidées
le 16 octobre 1735, montre que les bulles d’excommunication fulmi-
nées par les papes Clément XII en 1738 et Benoît XIV en 1751 ne sont
ni les seules ni les premières condamnations, comme le reconnaît d’ail-
leurs Clément XII dans In Eminenti : « S’ils ne faisaient point le mal, ils
ne haïraient pas ainsi la lumière, et ce soupçon s’est tellement accru
que, dans plusieurs États, ces dites sociétés ont été depuis longtemps
proscrites et bannies contre contraires à la sûreté des royaumes. »

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 59


Dans tous les cas, laïcs ou religieux, catholiques ou protestants, les
attendus sont les mêmes. Le secret des francs-maçons, objet de toutes
les apologies de l’ordre – qui ne font que nourrir la suspicion et entre-
tenir la curiosité – et de tous les récits de divulgation, stigmatise la culpa-
bilité. Circonstance aggravante, le serment est prêté sur la Bible, et
échappe au confesseur. Société à secrets, ceux de l’initiation partagée,
la franc-maçonnerie passe aux yeux des contemporains pour une société
secrète, dont le silence des membres sert à dissimuler les forfaits et
l’immoralité. On lui reproche d’être coupable d’un crime d’indifféren-
ciation sociale, sexuelle, religieuse, politique et linguistique. Loin
d’assurer l’ordre à partir du chaos, comme ils le clament avec ordo ab
chao, les francs-maçons tendent au chaos. Ils dissolvent les nécessaires
hiérarchies sociales dans une fraternité universelle. Ils mélangent les
sexes dans les loges dites d’adoption, ouvertes aux femmes, ou se livrent
entre hommes à des pratiques sexuelles humiliantes – évoquées encore
par le caricaturiste anglais Richard Newton dans la gravure satirique
Making a Freemason du 25 juin 1793 – et contre nature dans ces clubs
d’hommes que sont les loges. Ils réunissent dans le temple à la gloire
du Grand Architecte de l’Univers – donc lui-même indifférencié – des
fidèles de toutes les religions, de toutes les confessions chrétiennes, voire
des matérialistes. Ils rejettent les frontières politiques pour accueillir une
innovation étrangère et faire allégeance à l’étranger. Cette dimension
politique est notamment à l’origine de la condamnation pontificale ; le
pape s’inquiète en effet de la diffusion de l’ordre à Florence et reçoit de
nombreuses pressions de la part des Bourbons de Naples et de Madrid
pour qu’il intervienne. Enfin, les francs-maçons sont accusés de
mélanger toutes les langues dans une dangereuse Babel. Au total, c’est
le relativisme – prétendu – des francs-maçons qui leur est reproché et
les condamne.

Depuis le XVIIIe siècle, les francs-maçons, bientôt relayés par les his-
toriens de la franc-maçonnerie, ont beaucoup prêté aux Stuarts et à leurs
partisans jacobites, les créditant notamment de la fondation des loges
en France, en Espagne, en Italie et en Russie. Très tôt, les Stuarts ont été
identifiés aux Supérieurs inconnus de la franc-maçonnerie ou comme
les héritiers des Templiers et à ce titre leurs-ayant droit sur la Stricte
Observance Templière – maçonnerie chrétienne et mystique qui connaît
une expansion européenne à partir du début des années 1770. Il est clair
que parmi les jacobites qui échouent par vagues successives sur le

60 • EUROPE FRANÇAISE
continent européen, figurent des francs-maçons. Mais ces vagues s’éche-
lonnent sur plus de soixante ans – ce qu’on oublie souvent de préciser –
avec des pics d’intensité en 1689, 1716 et 1746 qui sanctionnent l’échec
des tentatives de reconquête. Par ailleurs, l’essentiel des effectifs est
constitué de jacobites pauvres, qui peinent à s’installer et à refaire leur
vie. L’intégration réussie dans le haut clergé, l’administration, l’armée
ou le négoce d’un certain nombre de familles ne doit pas faire oublier
les difficultés de la plupart d’entre elles. En outre, lorsque des jacobites
identifiés comme francs-maçons, preuves documentaires à l’appui, font
souche et s’intègrent sur le continent, ils ne fondent pas de loges « jaco-
bites » mais des ateliers ouverts aux autochtones. C’est le cas de la famille
irlandaise Barnewall qui n’a « d’autre désir que d’établir une maison en
France ». Richard comte de Barnewall, fils de lord Trimlestown, pair
d’Irlande, ancien Député Grand Maître de 1734 à 1737 de la Grande
Loge d’Irlande, fonde à Toulouse la Loge ancienne le 2 décembre 1741.
Barnewall participe activement à la diffusion de l’ordre dans l’ensemble
du Languedoc ; il est notamment très actif à Montpellier, à Béziers où
une loge recevra des constitutions irlandaises. On trouve même trace
dans les archives de la Grande Loge d’Irlande à Dublin de la fondation
d’une loge irlandaise à Toulouse en 1734, probablement au mois de
novembre, avec le matricule 37. Le fils de Richard comte de Barnewall,
Nicolas, poursuit l’œuvre paternelle en prenant la tête de la prestigieuse
loge toulousaine de Clermont, mais élargit son champ d’action à
l’ensemble du royaume et au-delà, puisqu’une lettre du 20 avril 1786,
conservée aux Archives départementales de Savoie, mentionne un projet
de voyage en Savoie, où l’on attend le comte de Barnewall pour « mettre
la dernière main à une nouvelle loge ».
Il faut donc distinguer les étapes de formation de la diaspora jaco-
bite et les options personnelles, largement influencées par la conjonc-
ture politique, diplomatique et militaire : après 1746, les derniers espoirs
de chasser les Hanovre du trône d’Angleterre se sont envolés, le temps
de l’intégration est donc venu. Or c’est précisément à ce moment que
l’ordre maçonnique allume ses feux à travers le continent européen,
au-delà des franges littorales ou d’une poignée de capitales. Il est donc
logique que l’on retrouve des sujets issus de l’aire de diffusion initiale
de la franc-maçonnerie spéculative impliqués dans cette diffusion, non
pas comme des comploteurs ou des agents clandestins mais comme des
médiateurs culturels, à l’instar des Britanniques et des Français qui dif-
fusent l’Art Royal au Portugal.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 61


Mais que penser des fondations que les partisans des Stuarts
auraient réalisées en France dès la première vague migratoire, après la
Glorieuse Révolution d’Angleterre de 1688-1689, notamment à Saint-
Germain-en-Laye ? En réalité, le dossier est mal instruit car on identifie
exclusivement la sociabilité maçonnique à la loge de la deuxième moitié
du XVIIIe siècle, avec son fonctionnement administratif, son local fixe,
son rythme de travail bien réglé, sans prendre en compte les différentes
phases de l’évolution des assemblées maçonniques. Or non seulement
les loges particulières, ambulantes, existent encore bien après le mitan
du siècle – elles font même le charme de la maçonnerie de société en
relation avec les concerts et les théâtres amateurs, les parties de chasse
et les actes de bienfaisance –, mais elles sont la règle des années 1690
aux années 1730-1740. Il faut même revenir à la guerre civile anglaise
et à l’initiation d’Elias Ashmole pour saisir le fonctionnement d’une
sociabilité maçonnique en gestation. L’historien, héraldiste, astrologue
et antiquaire, dont les collections donneront naissance à l’Ashmolean
Museum d’Oxford, confie à son journal qu’il a été reçu en octobre 1646
à Warrington, dans le Lancashire, en compagnie de son beau-père, par
une loge de sept frères – « making mason », selon ses propres mots. Nous
ne disposons d’aucune autre information relative aux travaux de la
« loge » qui l’a initié, et Ashmole n’évoque plus la franc-maçonnerie
avant 1682, où il mentionne sa visite à une loge de Londres. Elle désigne
une assemblée ponctuelle, réunie pour l’occasion à proximité du front,
et qui se dissout dès la réception de l’impétrant et les agapes fraternelles
terminées. Le registre de procès-verbaux de la loge des maîtres écossais
– détenteurs de hauts grades ou grades écossais, supérieurs aux grades
d’apprenti, compagnon et maître, dits « grades bleus » – de l’Union, à
Berlin, créée le 30 novembre 1742, soit près d’un siècle après la récep-
tion d’Elias Ashmole, montre que l’heure n’est pas encore aux pratiques
administratives codifiées de la fin du XVIIIe siècle. Les folios portent de
fréquentes mentions de demandes de patente reçues par la loge de la
part de francs-maçons isolés ou de loges symboliques – pratiquant les
trois premiers grades – désireux de constituer une loge ou tout simple-
ment de recevoir des francs-maçons. Si l’on prend en compte cette réa-
lité des pratiques maçonniques, il est donc tout à fait plausible que des
jacobites et particulièrement les officiers de la maison royale en exil à
Saint-Germain-en-Laye aient tenu des assemblées maçonniques et aient
initié de nouveaux membres, britanniques et français. Leur apparte-
nance à la maison du roi, leur installation en famille à Saint-Germain

62 • EUROPE FRANÇAISE
les fixent géographiquement, indépendamment des missions qui peu-
vent leur être confiées. Ils occupent d’ailleurs des appartements voisins
dans le château. On peut donc légitimement supposer que l’habitude
s’est prise de tenues régulières, sans que les travaux prennent jusqu’aux
années 1730 le caractère réglé qu’ils auront le plus souvent par la suite.
Le degré de formalisation de la sociabilité maçonnique est à géométrie
et à intensité variables, selon les goûts, les circonstances et le contenu
que l’on veut donner à son engagement.
La création en 1725 ou 1726 de la loge parisienne Saint-Thomas I
[chap. II, Tessin : St-Thomas no 1] indique incontestablement l’affilia-
tion à l’ordre d’un nombre important d’anciens officiers de la cour Stuart
en exil et leur volonté de se doter d’une structure maçonnique stable.
Mais il faut être attentif à la chronologie, la création de Saint-Thomas I
survient trente ans après la Glorieuse Révolution ; elle n’est pas isolée,
mais appartient au groupe des fondations européennes des années 1720.
Du mythe fondateur de la franc-maçonnerie jacobite du premier exil en
1688-1689, on est passé à la création attestée, en milieu jacobite, d’une
loge structurée, ce qui est tout à fait différent. Les fondateurs de l’atelier
sont d’authentiques partisans des Stuarts qui placent leur atelier sous le
patronage de saint Thomas Becket qui dut en son temps fuir l’Angleterre
de Henri II et les persécutions pour trouver refuge en France. Il s’agit de
Dominique O’Heguerty, fait comte de Magnières en Lorraine par le duc
Stanislas – beau-père de Louis XV –, du chevalier James Hector Mc Lean,
qui succédera à la tête de la Grande Loge de France au duc de Wharton
en 1731, avant d’être remplacé le 27 décembre 1736 par l’autre cofon-
dateur de Saint-Thomas I, Charles Radcliffe, comte de Darwentwater.
La loge compte sur ses colonnes des représentants des principales
familles jacobites, les Talbot, Douglas, Fitz-James et Middleton, ainsi
que des officiers des régiments irlandais et écossais au service de France.
Le recrutement en milieu jacobite de la loge lui permet difficilement
d’élargir son assise en initiant des Français. C’est ce que comprend sa
concurrente, Saint-Thomas II dite encore Saint Thomas Le Breton-Le
Louis d’argent par référence au compagnon orfèvre Thomas Le Breton
son fondateur et à la taverne Au Louis d’argent, rue des Boucheries, fau-
bourg Saint-Germain. De sensibilité hanovrienne – elle initie le fils de
lord Waldegrave, ambassadeur d’Angleterre à Paris –, elle est constituée
par la Grande Loge d’Angleterre le 3 avril 1732. En 1735, une tenue est
présidée par le duc de Richmond et Jean-Théophile Désaguliers, anciens
Grands Maîtres de la Grande Loge d’Angleterre – et également de France

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 63


pour le premier –, à l’occasion de laquelle le comte de Saint-Florentin,
secrétaire d’État de Louis XV, est reçu maçon. Assistent également à la
réception Montesquieu, François Louis comte de Gouffier – tous deux
initiés à la loge The Horn de Londres le 12 mai 1730 – et le marquis de
Locmaria. Saint-Thomas II est l’objet d’attaques de la part du Grand
Maître Darwentwater, qui l’accuse d’avoir reçu des candidats rejetés par
Saint-Thomas I. En se tenant à l’écart du jacobitisme « outré » de sa
devancière, sans s’aligner pour autant sur une prétendue maçonnerie
hanovrienne – elle reconnaît Saint-Thomas I comme la « loge du Grand
Maître » –, elle sait séduire l’aristocratie française qui s’apprête à prendre
les rênes de la Grande Loge de France. Certains de ses membres en vue,
parmi lesquels le duc de Picquigny, futur duc de Chaulnes, font d’ail-
leurs le lien entre francs-maçons « jacobites » et « hanovriens ».

De l’autre côté de la Manche, les premières listes manuscrites des


loges londoniennes constituées par la Grande Loge d’Angleterre men-
tionnent plusieurs loges « françaises », pour l’essentiel composées de
huguenots du Refuge. La plus ancienne, Au Temple de Salomon, dans
Hemming’s Row, Saint-Martin’s Lane, date officiellement de 1725. La
liste des dix-sept membres de la loge avec leurs titres et qualités est
rédigée en français. Parmi eux, figurent l’homme clé de la Grande Loge,
ancien Grand Maître en 1719-1720 et Député Grand Maître en
1722-1723 et 1723-1724, Jean Théophile Désaguliers, « Docteur en droit
et agrégé à la Société Royale, Maître » (ici pris au sens de Maître de loge
ou Vénérable), pasteur anglican d’origine rochelaise, ami et disciple de
Newton, dont il popularise les travaux, futur membre correspondant de
l’Académie des sciences française. C’est à Désaguliers que la Grande Loge
doit sa liaison intime avec la Royal Society et, partant, la protection de
l’aristocratie et de la cour. L’accompagne sur les colonnes du Temple de
Salomon James Anderson, « Maître ès Arts », qui a rédigé ou coordonné
à la demande de Désaguliers et du duc de Montagu la première édition
des Constitutions de la Grande Loge, texte fondateur de la franc-maçon-
nerie spéculative, d’inspiration « latitudinaire » – courant favorisant la
tolérance en faveur des protestants dits « non conformistes », ce que
Anderson, pasteur presbytérien, était en Angleterre, où l’Église angli-
cane était l’Église établie, à l’exception des antitrinitaires. Deux Français
assistent Désaguliers comme Surveillants de la loge, Jacques Latouche
et Jean Milxan. On relève également la présence de Jacques Parmentier,
admis le 30 septembre 1725 dans la célèbre société musicale

64 • EUROPE FRANÇAISE
paramaçonnique Philo Musicae et Architecturae Societas, qui réunit tout
ce que Londres compte alors comme musiciens et compositeurs francs-
maçons, français et italiens pour la plupart. Mais surtout, la loge du
Temple de Salomon accueille un frère qui illustre parfaitement la liaison
entre sociabilité maçonnique et sociabilité savante, Lumières maçonni-
ques et Lumières techniciennes, nébuleuse huguenote et diffusion de
l’Art Royal en Europe, présidant à l’essor de la Grande Loge de Londres
dans les décennies 1720-1730 et au-delà à l’expansion européenne de
l’ordre. Il s’agit de Charles de Labelye 16, Suisse d’origine française, élève
puis assistant de Jean-Théophile Désaguliers. Cet « antiquaire » et
numismate distingué sera également reconnu comme ingénieur,
puisqu’il supervise après 1738 la reconstruction du pont de West-
minster. Face à ses opposants qui contestent ses calculs, Labelye s’appuie
encore sur l’expertise de Désaguliers auprès des autorités londoniennes.
Comme son maître, Labelye s’investit sans compter dans la diffusion de
l’Art Royal. En 1727, alors qu’il séjourne à Madrid, il participe aux tra-
vaux d’un noyau maçonnique de cinq frères anglais. Ils profitent du
séjour madrilène du duc Philippe de Wharton (1698-1731), ancien
Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre (1723), très contesté pour
sa position pour le moins fluctuante voire son double jeu entre jacobites
et hanovriens – il est à la fois couvert d’honneurs par le Jacques III Stuart
et par George Ier de Hanovre –, pour solliciter la constitution régulière
de leur atelier sous le titre de loge de Madrid, alias Aux Trois Fleurs de
Lys, Aux Armes de France, du nom probable d’une auberge de la rue
Saint-Bernard à Madrid. Après l’envoi de plusieurs délégations lors des
assemblées trimestrielles de la Grande Loge, leur requête est accordée
par le Grand Maître James Lord Kingston le 27 mars 1729 pour prendre
rang le 15 février 1728. Quasi simultanément, Londres entérine deux
autres fondations hors des îles Britanniques, qui témoignent à la fois de
l’antériorité des réunions maçonniques sur leur reconnaissance – de
deux à quatre ans en moyenne –, et de l’expansion outre-mer : Gibraltar
et Fort William au Bengale.
Parmi les autres « loges françaises » de la Grande Loge d’Angleterre,
il convient de s’intéresser à la loge du coffee house Au Prince Eugène, dans

16. TAMAIN A.L., « Un Suisse, d’origine française : Charles de Labelye, le véritable


fondateur ( ?) de la première loge maçonnique en Espagne », Chroniques d’histoire
maçonnique, Institut d’études et de recherches maçonniques, no 38, 1er semestre
1987, p. 3-20.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 65


Saint-Alban’s Street. Constituée officiellement le 17 août 1732, elle est
d’ailleurs sans doute issue de deux autres loges françaises, Au Temple
de Salomon, dans Hemming’s Row (1725-1728) et Au Cygne, dans Long
Acre (1730). Elle prend par la suite pour titre distinctif The Union French
Lodge (Loge française de l’Union), et se réunit à l’enseigne du Duc de
Lorraine dans Suffolk Street. On sait qu’elle a cessé son activité en 1753,
date à laquelle sa constitution lui est retirée. Compte tenu du décalage
de deux à quatre ans entre l’arrêt des travaux des précédentes loges fran-
çaises et l’ouverture officielle du nouvel atelier, six de ses membres pro-
viennent d’une autre loge réunie dans une maison de café, la loge de
l’Arc-en-ciel, parmi lesquels Vincent La Chapelle, l’un des fondateurs
de la franc-maçonnerie aux Provinces-Unies, et John Coustos, pionnier
de l’ordre en France et au Portugal.
Né en France, catholique, Vincent La Chapelle est surtout connu
pour un ouvrage fondateur de l’art culinaire, La Cuisine moderne,
ouvrage publié à La Haye en 1735. Chef de cuisine de Philip Stanhope,
comte de Chesterfield, ambassadeur du roi d’Angleterre à La Haye
depuis le 5 mai 1728, La Chapelle a très probablement participé à la
réception maçonnique du duc François de Lorraine en 1731. Il passe
ensuite au service de Guillaume IV d’Orange, stadhouder de Frise. Bien
que personnellement catholique, Vincent La Chapelle est un orangiste
zélé, qui a longuement fréquenté les loges françaises de Londres peu-
plées de huguenots ou de descendants de huguenots. Sur le plan
maçonnique, il est aussi un pionnier, puisqu’il publie à La Haye en
1735, soit parallèlement à La Cuisine moderne, le premier recueil de
chansons maçonniques, promis à un grand succès et à de nombreux
plagiats : Chansons de la très vénérable confrérie de Maçons Libres ; aux
dépens du Sr. Vincent La Chapelle, maître de Loge [titres des chansons
OK ?]. Vincent La Chapelle est effectivement considéré comme le Pre-
mier Vénérable de la plus ancienne loge authentiquement néerlan-
daise, fondée en novembre 1734. En 1732, la loge de l’Arc-en-ciel,
future loge française de l’Union, compte également un compositeur et
musicien anglais d’origine française, Lewis Mercy, Thomas Lance, qui
traduit en français des chansons maçonniques anglaises et le trompet-
tiste Valentine Snow pour lequel Haendel écrira la partie trompette
obbligato du Messie.
La loge française de l’Union ne contente pas de réunir sur ses
colonnes des pionniers de la diffusion de l’ordre sur le continent euro-
péen, ni de soutenir la publication par Vincent La Chapelle du premier

66 • EUROPE FRANÇAISE
recueil de chansons maçonniques. En août 1733, elle donne l’autorisa-
tion par l’intermédiaire de son secrétaire, le frère Friard, à Louis François
de La Tierce, un de ses membres les plus remarquables, de publier une
traduction française des Constitutions de 1723 dites d’Anderson sous le
titre d’Histoire, obligations et statuts de la très vénérable confraternité des
francs-maçons 17. L’objectif est clairement de répondre à l’expansion
européenne de l’ordre en offrant le texte fondateur de 1723 en une
langue de communication continentale, estimant après Pierre Bayle
(1685) que « la langue française est désormais le point de communica-
tion de tous les plans de l’Europe ». De fait, la traduction des Constitu-
tions augmentée du Discours de Ramsay (1736-1738), qui marque
l’inflexion chrétienne et chevaleresque prise par la franc-maçonnerie,
et de divers commentaires, est finalement publiée en 1742, à Francfort-
sur-le-Main. La Tierce est alors membre de l’Union, orient de Francfort,
dont la loge mère n’est autre que l’Union, orient de Londres. Le noyau
et le souffle de la loge londonienne se sont clairement déplacés à Franc-
fort, d’où ils rayonnent, profitant de la réunion de la diète d’élection
impériale – Charles VI est mort – et de la présence de nombreuses ambas-
sades étrangères, sur tout le continent 18.
Dans Histoire, obligations et statuts de la très vénérable confraternité
des francs-maçons, Louis François de La Tierce se fait le héraut d’une
franc-maçonnerie cosmopolite, humaniste, artisan du progrès moral et
scientifique de l’humanité, de la paix entre les nations et les confessions
chrétiennes. Héritier de Leibniz et de l’abbé de Saint-Pierre, auteur d’un
célèbre Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (1713), La Tierce
annonce le philosophe allemand Gotthold Ephraïm Lessing, dont les
Dialogues pour des francs-maçons (1778-1780) insistent moins sur l’ordre
en tant qu’organisation que sur son essence, n’hésitant pas à recon-
naître comme franc-maçon un non-initié qui en a les vertus. Son par-
cours maçonnique et sa trajectoire profane au cours des années

17. Histoire obligations et statuts de la très Vénérable Confraternité des francs-maçons


tirez de leurs archives et conformes aux traditions les plus anciennes : approuvez de
toutes les Grandes Loges & mis au jour pour l’Usage commun des Loges repandües sur
la surface de la terre, À Francfort sur le Mein (sic), chez François Varrentrapp,
MDCCXXXXII, avec approbation et privilège, réimpression de l’édition originale,
Romillat, Paris, 1993, précédée d’une table ronde présidée par J.-R. Ragache.
18. LABBÉ FRANÇOIS, « Le rêve irénique du marquis de La Tierce. Franc-maçon-
nerie, lumières et projets de paix perpétuelle dans le cadre du Saint-Empire sous
le règne de Charles VII (1741-1745) », Francia, 18/2 (1991), p. 47-69.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 67


1730-1740, décisives pour l’avenir de l’ordre, sont caractéristiques d’une
période de maturation accélérée du projet maçonnique européen.
De noblesse militaire ancienne – plusieurs documents lui attri-
buent la qualité de marquis –, Louis François de la Tierce, dont la famille
est originaire d’Arles, est né dans la province de Brabant en 1699. Deux
événements familiaux l’ont profondément marqué et déterminent ses
engagements futurs. Tout d’abord, à l’instar d’autres fondateurs comme
Jean Théophile Désaguliers ou John Coustos, La Tierce appartient à une
famille acquise de longue date à la réforme calviniste. Lui-même élevé
dans la foi protestante n’aura de cesse de dénoncer le fanatisme religieux
– il a contre les jésuites des mots très durs que l’on retrouve chez ses
contemporains comme Jean Rousset de Missy, fondateur huguenot de
la maçonnerie néerlandaise – et de rapprocher les chrétiens, via la
commune appartenance à la franc-maçonnerie. D’autre part, la mort de
son père, brigadier des armées du roi, à la bataille de Ramillies (1706),
défaite française de la guerre de Succession d’Espagne, le convainc de la
nécessité d’établir une paix sinon perpétuelle du moins solide en
Europe, et de pousser les francs-maçons à se consacrer entièrement au
rapprochement entre les peuples, indispensable préalable.
Lui aussi ingénieur de formation, La Tierce est à Versailles en 1717.
De sa présentation à Pierre le Grand qui effectue son second voyage
européen, naît à la fois son admiration pour la Russie – il y fait paraître
la traduction russe méconnue de son Temple de la gloire –, et son atti-
rance pour la carrière diplomatique, dans laquelle il s’engage au cours
des années 1730. Mais La Tierce quitte la France en 1724, ne pouvant
espérer un emploi à sa mesure en raison de sa foi protestante. Il séjourne
en Hollande, puis se rend avant 1730 en Angleterre. Comme tant d’écri-
vains du XVIIIe siècle, il est précepteur, sans doute chez lord Stafford,
fonction qu’il occupera plus tard en Allemagne. La Tierce est incontes-
tablement un homme de grande culture. D’ailleurs, l’Histoire de la véné-
rable confraternité des francs-maçons qu’il commence alors à rédiger
mobilise toutes les armes de l’érudition classique : philologie, histoire
de l’Antiquité, littérature, histoire de l’art ou encore philosophie. Mais
sa formation d’ingénieur inscrit également La Tierce dans le courant des
Lumières techniciennes, trop longtemps sous-estimé par les historiens
de la franc-maçonnerie. Dans son Histoire, il met l’accent sur l’indispen-
sable communication entre les hommes, gage d’enrichissement et de
compréhension mutuels. Il n’y a pas de progrès sans commerce par-delà
les frontières, sans échange de connaissances. Et La Tierce d’imaginer le

68 • EUROPE FRANÇAISE
percement du canal de Suez ! d’évoquer l’union des Romains et des
Sabines comme un véritable métissage culturel, avant d’appeler les
francs-maçons occidentaux à redécouvrir leurs frères de Chine...
Il est alors affilié à la Loge française de l’Union, orient de Londres,
dont le caractère cosmopolite s’est affirmé en quelques mois. Travaillent
en effet à ses côtés Philipp Steinheil, que nous retrouverons longuement
en Allemagne où il anime l’expansion de l’ordre depuis Francfort,
Charles de Labelye, Vincent La Chapelle, John Coustos ou encore le
baron Kettler, qui protégera de 1741 à 1762 les réunions d’écrivains
francs-maçons russes. Nul doute que ces frères ont favorisé le projet de
La Tierce de publier son Histoire. La Loge française de Londres lui donne
donc son approbation en 1733, mais des « raisons particulières », dont
nous ignorons tout, empêchent sa parution. Finalement, l’Histoire sort
des presses du célèbre éditeur franc-maçon François Varentrapp en 1742.
Ce sont de tels pionniers qui assurent l’ancrage européen de l’ordre et
sa visée cosmopolite.

Le cardinal de Fleury adopte significativement la même attitude à


l’égard des francs-maçons qu’à l’égard de l’Entresol, et un même per-
sonnage en fait les frais : le chevalier Ramsay, Entresoliste et officier de
la Grande Loge qui sollicite vainement la protection de l’ancien précep-
teur du roi, comme l’abbé de saint-Pierre l’avait déjà sollicitée pour le
club. Fleury hésite, enquête puis, craignant à la fois le désordre, une
prise de parole trop libre et surtout prenant conscience que la loge et le
club traduisent un phénomène d’association volontaire difficilement
compatible avec sa conception de la société d’Ancien Régime et du pou-
voir monarchique, met en garde, puis interdit. Le 20 mars 1737, Ramsay
a envoyé le texte remanié du célèbre discours qu’il a prononcé le 26
décembre 1736 et qui fonde la conception chevaleresque et chrétienne
de l’ordre, école de vertu et de perfectionnement moral. Le chevalier
jacobite demande au cardinal de Fleury de relire et de corriger sa copie
afin qu’elle puisse être présentée lors d’une assemblée générale de l’ordre
prévue le 24 mars 1737. Si le cardinal ministre répond favorablement,
il reconnaît l’existence d’une société interdite : l’option est donc impos-
sible. Logiquement, il fait savoir que les assemblées de francs-maçons
déplaisent au roi. Ramsay, la mort dans l’âme, s’exécute. Mais son dis-
cours, bientôt imprimé, circule librement et rapidement, en France et
en Europe : son succès est incontestable et oriente durablement la
conception de la sociabilité maçonnique, réunion de pairs qui se

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 69


reconnaissent comme frères, cénacle d’amis choisis, d’élus, attentifs aux
valeurs chrétiennes et chevaleresques d’un ordre qui entend plonger ses
racines dans les croisades.
Dans les deux cas, club de l’Entresol et Grande Loge, les déclara-
tions d’innocence et d’utilité publique des membres, leur recherche d’un
parrainage direct par le puissant ministre ou par le monarque lui-même
n’y changent rien. Mais les francs-maçons auront plus de chance que
l’Entresol : si leurs assemblées suscitent fantasmes et craintes, ils restent
à l’écart du diplomatique et du politique, après un temps de mise en
sommeil relatif, avec l’appui de personnages puissants et de l’entourage
direct du roi, et, malgré quelques descentes de police, ils pourront
reprendre leur activité et prospérer tout au long du siècle.

70 • EUROPE FRANÇAISE
3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE

Le goût des nouvelles et des voyages

L’ouverture à l’Europe du printemps du siècle se manifeste également


par le goût des nouvelles. La correspondance de l’avocat parisien
Mathieu Marais avec Jean Bouhier, ancien premier président au parle-
ment de Bourgogne, témoigne par exemple de l’attention portée aux
périodiques anglais et à la qualité de leur information. Le 4 septembre
1732, Marais s’émerveille de la précision avec laquelle le Craftsman rend
compte des rapports de force au sein du parlement de Paris Montesquieu
lui-même, au cours de son voyage en Angleterre en 1730, est un lecteur
assidu du Whitehall Evening Post et du Craftsman, journal de Bolingbroke
rentré d’exil. Il en tire de nombreuses citations :

Droit du peuple à examiner les affaires publiques dans un pays


libre (Craftsman, 31 janvier 1730).

Le gouvernement est bon lorsque les lois sont telles qu’elles produi-
sent nécessairement la vertu et peuvent faire que même des hommes
mauvais deviennent de bons ministres (Craftsman, sans date).

Bien que le roi d’Angleterre soit le père de son peuple, il est seu-
lement le fils de son pays (Craftsman, 28 novembre 1730) 1.

1. COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières, op. cit., t. I,
p. 233.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 71
Montesquieu nourrit sa réflexion sur l’équilibre des pouvoirs et le
gouvernement mixte, où le roi incarne la forme monarchique, la
chambre des Lords le tropisme aristocratique, et les Communes l’incli-
nation « démocratique », de la lecture du Craftsman et de l’opposition
de Bolingbroke à Robert Walpole. Mais le philosophe français, comme
l’homme politique anglais d’ailleurs, tire avant tout ses références et ses
grilles d’interprétation des sources antiques. Tous deux sont familiers
des Histoires de Polybe, où l’historien grec démonte avec intelligence et
rigueur les ressorts des institutions de la République romaine. Tous deux
sont en outre lecteurs de ce remarquable historien de l’Angleterre d’alors
qu’est le réfugié huguenot Paul de Rapin-Thoyras, auteur d’une célèbre
Dissertation sur les Whigs et les Tories. Les influences sont donc multiples
et complexes, les apports sont appropriés et interprétés. Les penseurs
des Lumières sont davantage des interprètes, des passeurs que des « rap-
porteurs ». Il faut notamment insister sur l’intérêt que suscitent alors
les relations internationales auprès de ceux qui informent l’espace
public européen, tissent des réseaux de correspondance et de circulation
des idées et des hommes, et investissent le champ de la sociabilité nou-
velle. La figure du journaliste huguenot Jean Rousset de Missy
(1686-1762), auteur des Intérêts présents des puissances de l’Europe, publiés
en deux volumes à La Haye en 1733, est exemplaire.

À l’évidence, Rousset de Missy mériterait une biographie appro-


fondie dont on ne dispose pas à ce jour. Membre des Académies de
Saint-Pétersbourg et de Berlin, c’est une figure aussi riche qu’attachante
des réseaux qui maillent l’espace européen des Lumières : huguenots,
académiques, maçonniques, journalistiques et savants. À son sujet,
Christiane Berkvens-Stevelink et Jeroom Vercruysse écrivent :

Ce qui frappe le lecteur de ses lettres – à ses amis Prosper Marchand


et Lambert Ignace Douxfils –, c’est la prodigieuse capacité de travail
et l’énergie du personnage. Réfugié pour cause de religion dans les
Provinces-Unies à un âge jeune encore, il occupe plusieurs fonc-
tions et exerce diverses activités jusqu’au moment où il trouve sa
vraie voie, celle du journalisme politique et de l’essai. [...] Excel-
lemment informé par un réseau de correspondants, Rousset de
Missy sait beaucoup de choses et en use largement. Il lit beaucoup,
fréquente bien des gens et retient jusqu’aux plus petits détails [...]
Un défilé impressionnant se déroule sous nos yeux au fil des

72 • EUROPE FRANÇAISE
lettres : J.-B. Rousseau et P. Bayle dont il défend la mémoire, Vol-
taire, Crébillon fils, Mably, Raynal, Longuerue, Fréron, Fougeret de
Monbron [...] ; Formey, Prémontval, Racine fils, M. M. Rey,
Diderot, J.-J. Rousseau ; Prades, Yvon, La Mettrie, La Beaumelle,
Duclos, Stanislas Leszczynski, Neuhoff, l’éphémère roi Théodore
de Corse, Kruyningen, Charles de Lorraine – gouverneur général
des Pays-Bas autrichiens où il se réfugie lors de sa disgrâce –, Neny,
Cobenzl, la Pompadour, Louis XV, bref allant des souverains aux
plus petits des folliculaires de la république des lettres, l’Encyclo-
pédie, le Journal encyclopédique et tant d’autres publications 2.

Aux Provinces-Unies, il est un des dirigeants du mouvement stathou-


dérien 3 radical des Doelisten, ce qui lui vaut d’être fait conseiller historio-
graphe du stathouder Guillaume IV 4. Mais Rousset est un trublion dans
l’Europe du milieu du XVIIIe siècle, il apparaît incontrôlable ; les Doelisten
sont, quant à eux, trop remuants pour le prince. Son périodique, le Mercure
– dont les Français se plaignent également –, est interdit en juillet 1748, sa
nomination est annulée. L’entourage de Guillaume IV cherche clairement
à se débarrasser de lui, et à décourager la Russie – Rousset est conseiller de
la chancellerie russe et membre de l’Académie impériale des sciences –
d’intervenir en sa faveur. Muni d’un sauf-conduit de Charles de Lorraine,
dont il est un informateur – le renseignement participe clairement de l’acti-
vité de ces médiateurs culturels européens, qu’on charge souvent de mis-
sions confidentielles, quitte à les désavouer en cas d’échec ou de révélations
malencontreuses de leurs activités –, il se réfugie aux Pays-Bas autrichiens,
où il poursuit ses multiples activités. On comprend pourquoi, plus que
d’autres, Rousset de Missy a eu les moyens intellectuels et les ressources

2. BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le Métier de journa-


liste au dix-huitième siècle. Correspondance entre Prosper Marchand, Jean Rousset de
Missy et Lambert Ignace Douxfils, Oxford, The Voltaire Foundation, 1993, p. 10-11.
3. On oppose les partisans du stadhouder (littéralement « commandant mili-
taire »), issu de la famille d’Orange-Nassau depuis 1576, favorables à une orien-
tation monarchique des Provinces-Unies, aux défenseurs du régime républicain
dominé par l’oligarchie négociante. Cette opposition qui marque toute l’histoire
des Provinces-Unies débouche à la fin du XVIIIe siècle sur la révolution batave et
l’intervention de l’armée prussienne pour rétablir le stadhouder, beau-frère du
roi de Prusse.
4. Fonction mentionnée sur une gravure de Jacobus Houbraken d’après un beau
portrait de Rousset de Missy par J. [prénom ?] Fournier de 1747.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 73
documentaires pour écrire des ouvrages appréciés sur les relations interna-
tionales contemporaines et des essais de réflexion stratégique. Les Intérêts
présents des puissances de l’Europe publiés en deux volumes in-4o à La Haye
en 1733 sont particulièrement goûtés par Jean Daniel Schoepflin et ses
élèves de l’école diplomatique de Strasbourg. Une édition augmentée en
quatorze tomes, in-12o, paraît en 1734-1736 à La Haye, et l’ouvrage
continue d’être édité jusqu’en 1741. Dès 1719, Rousset a donné une His-
toire publique et secrète de la cour de Madrid depuis l’avènement du roi Philippe V
jusqu’au commencement de la guerre avec la France. Avec un Discours sur l’état
présent de la monarchie d’Espagne. Suite à son séjour en Russie, où Rousset
de Missy a été particulièrement critique vis-à-vis des périodiques, il écrit
des ouvrages importants comme : Les Mémoires du Règne de Pierre Le Grand,
Empereur de Russie, publiés à Amsterdam (1729 5) chez J. Wetstein sous le
pseudonyme du baron Ivan P. Nestesuranol. On lui doit aussi, l’année pré-
cédente, les Mémoires du règne de Catherine, impératrice de toutes les Russies,
publiés chez Arkstée et Merkus à Amsterdam et à Leipzig – cette autre
plaque tournante du livre européen et du Refuge huguenot. Dans un autre
registre, Rousset de Missy participe à la diffusion des manuscrits philoso-
phiques clandestins à travers l’Europe, puisqu’il traduit en français A Dis-
course of Free-Thinking de Collins en 1713-1714 6, et travaille avec Charles
Levier à l’édition clandestine de L’Esprit de Spinoza de Jean Maximien Lucas
en 1719. Rousset traduit aussi les écrits politiques de Locke.
Comme tant d’autres huguenots – dont nous parlerons plus loin –,
Jean Rousset de Missy a été en outre un remarquable relayeur du flam-
beau maçonnique à travers l’Europe et notamment aux Provinces-Unies,
où il est l’un des fondateurs de l’ordre. Et lorsque les pasteurs du consis-
toire de Nimègue veulent chasser les francs-maçons des assemblées pro-
testantes, il réagit avec virulence, défendant le principe de la
non-intrusion du religieux dans les affaires publiques, où le Magistrat
est seul compétent, et fait l’apologie de l’ordre dans la Lettre d’un franc-
maçon de la loge S. Louis de Nimègue (1752) :

Au lecteur

Cette brochure ayant été publiée en hollandais, langue peu


commune en Europe, hors des dix-sept provinces des Pays-Bas,

5. Trois éditions suivent jusqu’en 1737.


6. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales, op. cit., p. 684 ; p. 770.

74 • EUROPE FRANÇAISE
nous avons cru que les amateurs de la Vérité, nous sauraient gré
de la leur donner dans une langue plus universelle, car ceux qui
aiment la vérité, l’aiment en tout, et il n’y a guère de circons-
tances, d’où la calomnie s’efforce davantage de la bannir, que
dans tout ce qui concerne la Société des francs-maçons.
Cet amour de la vérité demande néanmoins de nous, que nous
avouions que depuis quelques années, elle a triomphé, à cet
égard, de cette cruelle ennemie, au moins dans l’esprit des per-
sonnes qui donnent tout à la raison et rien au préjugé, surtout
lorsqu’on a vu non seulement tant de lords dans la Grande-Bre-
tagne, tant de comtes dans l’Empire, tant de marquis, de comtes,
de gentilshommes, de ministres d’État, d’ecclésiastiques en
France, mais même des princes, des rois et le très auguste Empe-
reur régnant [François de Lorraine époux de Marie-Thérèse, reçu
franc-maçon à La Haye], enrôlés sous l’étendard de cet ordre
royal, après s’être, sans doute, convaincus qu’il ne s’y passait rien
qui répugnât à leur religion, leur honneur, à leur dignité 7.

Toute l’Europe est instruite de ce démêlé, parce que nos frères


sont répandus dans toute l’Europe, il est juste et même néces-
saire que toute l’Europe soit instruite de la fermeté religieuse,
avec laquelle la Cour a pris la défense de l’autorité souveraine,
lésée par l’entreprise de quelques Ministres (pasteurs) particu-
liers, qui ont hasardé d’introduire des usages qui n’étaient pas
connus, et qui ne peuvent être admis, sans l’approbation du
souverain, dont dépend l’ecclésiastique comme le politique, ce
qui est très naturel, puisque la religion étant la base et le rem-
part de la société, c’est à la puissance représentative de toute
la société, à prendre connaissance de tout ce qui peut y avoir
quelque rapport. C’est en vertu de ce rapport, (que personne
ne peut disputer aux souverains, surtout dans un État républi-
cain, dont la liberté de conscience, ou la tolérance de toutes
les religions, c’est-à-dire la liberté naturelle de tous les
citoyens, est une des principales maximes), que les États de
Gueldre ont ordonné par une résolution du 22 du mois dernier
(octobre 1752), que les frères Merkes seront reçus membres de

7. BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le Métier de journaliste


au dix-huitième siècle..., op. cit., p. 289-290.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 75
l’Église – ce que le consistoire de Nimègue rejette – suivant
l’ordre et le formulaire usités dans l’Église dominante de ces
provinces 8.

La correspondance passionnante que Rousset de Missy entretient


avec ses amis 9 Prosper Marchand – figure mieux connue du Refuge
huguenot, libraire-éditeur, bibliographe, journaliste – et Lambert Ignace
Douxfils – bibliophile érudit, de confession catholique à la différence de
ses deux compères – permet de mieux appréhender le personnage. Leurs
recherches érudites, les informations qu’ils glanent à travers la république
des lettres nourrissent L’Épilogueur, périodique qu’il écrit en grande partie.
Rousset de Missy n’hésite pas à attaquer les grands noms des Lumières
françaises, à adopter un ton irrévérencieux ; en ce sens, il adopte une pos-
ture courante parmi les gens de lettres qui animent les Lumières euro-
péennes. Voltaire est une des cibles favorites du trio, il est notamment
taxé de « petit maître », de « coyon » (sic), de « misérable », de « faquin »
anglomane : « V... est un J.F. l’a toujours été & le sera jusqu’à la fin 10 ».
Pour Rousset de Missy, il n’est autre que le « tyran de la république des
lettres ». Formey, que Rousset n’apprécie pas, à la différence de Marchand,
ne pense pas autrement. Tous les trois ne sauraient pourtant pas être pré-
sentés comme des représentants des anti-Lumières ; bien au contraire,
républicains des lettres zélés, ils sont d’authentiques hommes des Lumières
européennes et de remarquables intermédiaires culturels.

Au-delà des trajectoires éclairantes de quelques individus, il importe


de souligner que l’essor du voyage en Europe et la culture de la mobilité
des élites vont de pair avec le goût des nouvelles. Les deux phénomènes
se conjuguent et mobilisent largement. Les origines du Grand Tour sont
largement associées au tropisme qu’exerce l’Italie sur les élites anglaises,
sans oublier pour autant les liens qui l’unissent avec la pratique médiévale
et humaniste de la peregrinatio academica. Richard Lassels est sans doute
le premier à avoir fait référence au « Grand Tour » en 1670 dans The
Voyage of Italy, or a Complet Journey through Italy, un ouvrage à destination

8. Lettre du 6 novembre 1752 publiée par L’Épilogueur du 11 décembre 1752,


transcrite dans BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le
Métier de journaliste au dix-huitième siècle, op. cit., p. 295.
9. Douxfils parle de triumvirat.
10. BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le Métier de journaliste
au dix-huitième siècle, op. cit., lettres 7, 93, 127, 52 et 80, 120.

76 • EUROPE FRANÇAISE
des voyageurs : « Aucun homme n’est capable de comprendre César, Gui-
chardin et Montluc, comme celui qui s’est appliqué à faire the Grand Tour
of France, and the Giro of Italy 11. » La destination première du Grand Tour,
qui tient à la fois du voyage de formation, d’agrément et d’initiation au
royaume européen des mœurs, et vise à donner aux jeunes gens bien nés
les clés d’une entrée réussie dans le monde, est clairement l’Italie. Le
Dr Johnson l’expose sans détours : « Un homme qui ne s’est pas rendu en
Italie et [est ?] sans doute conscient de son infériorité, car il n’a pas vu
ce qu’un homme est supposé voir. » Joseph Addison fait chorus : « Il n’y
a pas de lieu dans le monde où l’on peut voyager avec plus de plaisir et
d’avantage qu’en Italie. On ressent quelque chose d’incomparable dans
ce pays, et l’on est plus fasciné par le travail de la nature que dans
n’importe quel autre pays européen. » En 1722, l’envoyé de France à
Vienne, Saint-Saphorin, constate cette attirance, mais déplore aussi le
coût d’une excursion européenne qui dure fréquemment de deux à trois
ans : « À quoi aboutissent pour les Anglais tous ces voyages en Italie, qu’à
y prendre le goût de la peinture, des statues, et de la musique, toutes
choses qui n’engagent qu’à des dépenses. » Florence ou Genève comptent
de solides colonies anglaises – au point que l’envoyé anglais dans la
métropole toscane, Francis Colman, se plaint en 1725 de ne plus avoir
une heure à lui, à force de guider les visiteurs anglais à travers la ville 12 –
composées d’amateurs, de diplomates, d’aristocrates, d’aventuriers qui
animent une vie de société intense. On leur doit la création de clubs et
de loges maçonniques qui s’ouvrent inégalement aux représentants de la
bonne société locale.
Les étapes se multiplient et s’allongent en France, aux Provinces-
Unies. Les envoyés britanniques sont débordés de demandes et de sollici-
tations de la part de leurs compatriotes, ainsi James premier comte de
Waldegrave, successeur d’Horace Walpole à Paris, qui ne cesse de tenir
table ouverte pour une à deux dizaines de nouveaux arrivants. En 1724,
Jean-Aymar Piganiol de la Force publie un ouvrage au sous-titre signifi-
catif : Nouveau Voyage de France. Avec un itinéraire, et des cartes faites exprès,
qui marquent exactement les routes qu’il faut suivre pour voyager dans toutes

11. LASSELS RICHARD, The Voyage of Italy, or A Compleat Journey through Italy, Paris,
V. du Moutier, 1670, 2 vol. ; traduction française, Voyage d’Italie, Paris, L. Billaine,
1671, 2 vol., « Avant-propos ».
12. Cité par BLACK JEREMY, The British abroad, The Grand Tour in the Eighteenth
Century, Stroud, Alan Sutton, 1992, p. 7.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 77
les Provinces de ce Royaume. Ouvrage également utile aux Français et aux Étran-
gers 13. Dijon notamment devient un lieu où se retrouvent de nombreux
touristes avant de poursuivre leur route, soit vers la vallée du Rhône et la
Provence, soit vers la Suisse et l’Italie, comme l’observe en 1739 Thomas
Gray (1716-1771) – qui accompagne Horace Walpole dans son Grand
Tour – dans une lettre à sa mère et la célèbre lady [ ?] Mary Wortley Mon-
tagu : « Il n’y a pas moins de seize familles anglaises du monde dans cette
ville. » En 1729, paraît l’édition anglaise de la Dissertation upon the High-
Roads of the Duchy of Lorraine – alors hors du royaume – d’Augustin Calmet.
L’ouvrage est dédié à Henri, troisième duc de Beaufort qui « a résidé en
Lorraine, l’a parcouru en tous sens pour étudier ses routes, ses ouvrages
d’art et ses bâtiments publics avec soin et attention ». Les cours allemandes
– les résidences – suscitent un intérêt croissant, notamment après l’acces-
sion au trône d’Angleterre des Hanovre. Certains voyageurs se risquent
même jusqu’en Russie, où les échanges commerciaux avec l’Angleterre
ont établi une première tête de pont. L’inflation du nombre de guides
pour voyageurs témoigne d’un phénomène en expansion, en cours de
codification voire d’institutionnalisation. Le Grand Tour participe de la
culture légitime des élites britanniques puis européennes, notamment
dans l’espace germanique, scandinave et russe. Mais ses bases sociales
s’élargissent par mimétisme aux représentants des strates sociales intermé-
diaires et en Angleterre à la gentry. Pour des raisons financières, puis dans
le dernier tiers du siècle par patriotisme et affirmation du sentiment
national, on y reviendra, certains optent pour le domestic tour ou le voyage
at home, moins onéreux. Mais c’est surtout la durée du voyage et le nombre
de domestiques qui constituent les variables d’ajustement.

Relations internationales et échanges culturels :


le tsar à Paris

Lors de la « Grande Ambassade » en Hollande et en Angleterre de


1697-1698, Pierre Ier avait montré sa soif de connaissances techniques

13. PIGANIOL DE LA FORCE JEAN-AYMAR, Nouveau Voyage de France. Avec un itinéraire,


et des cartes faites exprès, qui marquent exactement les routes qu’il faut suivre pour
voyager dans toutes les Provinces de ce Royaume. Ouvrage également utile aux Français
et aux Étrangers. Avec 15 cartes dépl., 2 vol., Paris, Chez la Veuve de Florentin
Delaulne, 1724.

78 • EUROPE FRANÇAISE
et scientifiques et sa curiosité universelle. Le tsar avait étudié la construc-
tion navale, il avait visité les universités, les cabinets de curiosités, les
jardins botaniques, procédant à de très nombreuses acquisitions de natu-
ralia. Conscient de l’importance de l’imprimerie et de la nécessité de
développer des presses, il avait répondu favorablement à la proposition
du Hollandais Joan Tessing : l’exclusivité de l’impression des livres
russes à Amsterdam et de leur importation en Russie pendant quinze
ans. Tessing, dont les affaires lucratives s’étendaient également aux
commandes d’armement, de bois, et aux transferts de fonds entre
l’Europe occidentale et la Russie, fut l’un de ceux qui contribuèrent à
l’ouverture de la Russie. Vingt ans plus tard, le deuxième voyage du tsar
est plus ambitieux. Il est destiné à la fois à montrer [et... ?] que la Mos-
covie est devenue une authentique puissance européenne. Certains
observateurs perçoivent d’ailleurs les premiers signes des ambitions nou-
velles de la Russie, ainsi l’auteur des Lettres de Paris à un diplomate
hollandais :

Ne pourrions-nous point dire à ce propos que les Russiens et leur


empereur, qui certainement paraît un grand prince, capable de
hautes entreprises, et persévérant dans ses vastes desseins, se met-
tent sur un pied à rendre [ ? Que signifie ce ?] dupes les princes
d’Allemagne et de la république de Pologne ? Quoi, sous prétexte
d’une guerre avec la Suède, il aguerrit ses troupes aux dépens de
la Pologne, du Mecklembourg et de plusieurs autres pays d’Alle-
magne, contre qui il se servira un jour de l’expérience qu’il
acquiert dans le métier de la guerre et dans les détours de la poli-
tique. Franchement, cette puissance qu’on ne connaissait presque
point en deçà, peut dans la suite des temps donner de la tablature
– c’est-à-dire en remontrer – [tirets OK ?] et à la Pologne et à
l’Allemagne, et il est quelquefois dangereux de communiquer ses
lumières à un voisin puissant en sujets et en terrain 14.

L’ancien grand-duc de Moscovie tient à être reconnu comme


empereur et partant à être agrégé à la Société des princes 15 comme un
membre de plein droit, car jusqu’ici seules des alliances avec des maisons

14. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 97, 19 février 1717,
p. 230.
15. BELY LUCIEN, La Société des princes, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1999.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 79
européennes de second rang étaient offertes aux souverains russes. C’est
dans cette perspective que s’inscrit le séjour de Pierre Ier à Paris en mai-
juin 1717. Jean Buvat, modeste copiste à la bibliothèque royale, note
alors dans son journal, édité en 1865 sous le titre Journal de la Régence :

Le Czar dit au Roi [de France] qu’ayant ouï parler si avantageuse-


ment de la France, et que ce royaume avait toujours été gouverné
par de si grands princes et en dernier lieu par le feu roi [Louis XIV],
qui avait fait toute sa vie l’admiration de tout le monde, il n’avait
pu s’empêcher de quitter pour un temps ses États, quoique fort éloi-
gnés de la France, pour contenter l’empressement qu’il avait depuis
longtemps de voir par lui-même un royaume si florissant 16.

Pourtant, les témoignages des contemporains sont souvent peu


flatteurs, à l’instar des Lettres de Paris à un diplomate hollandais. Le carac-
tère européen et donc civilisé de la Russie et de son souverain est loin
d’être évident.

Le czar est le plus libéral prince qui fût jamais, à donner des
preuves partout de sa lésine outrée, ne faisant pas une démarche
quelle qu’elle soit qui n’en convainque tout le monde. Il y a six
jours qu’il est à Versailles et à Marly, où lui et ses gens se livrent
à la débauche de table qu’ils poussent à l’excès. Ceux de sa suite
ont été au cabaret y faire de grosses dépenses sans rien payer,
disant que c’était au Roi à les acquitter de tout. Le maréchal de
Tessé est sur ses dents, le duc d’Antin a déserté de sa cour où il
n’a pu vivre à Fontainebleau ni à Versailles ; en un mot il fatigue
tous ceux qui s’approchent, il rebute par ses manières plus que
bourgeoises et il semble qu’on lui est fort redevable de l’honneur
qu’il fait à la France de venir la gruger. Il part, dit-il, le 15 ou le
16 ; c’est ce que nous espérons 17.

Nous vîmes le czar samedi soir revenir de Versailles, escorté par


50 gardes. On lui donna vendredi une fête galante et magnifique

16. BUVAT JEAN, Journal de la Régence (1715-1723), E. Campardon éd., Paris, 1865,
t. I, p. 266.
17. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 126, 11 juin 1717,
p. 288-289.

80 • EUROPE FRANÇAISE
pour célébrer la sienne qui était ce jour-là, mais vous ne sauriez
croire jusqu’où ce prince et ses gens rebutent tous ceux qui
l’approchent. Il prend tout le monde pour ses esclaves, ne regar-
dant pas les personnes de la première qualité, qu’il méprise évi-
demment, quelque soin qu’ils prennent pour le recevoir et le bien
régaler. Ses principaux officiers ont fait des débauches à Versailles
qui passent les bornes ; ils ont été dans les hôtelleries sans rien
payer, partout il s’égare du linge que ses gens s’approprient. Le
czar ne donne rien à personne, et il semble que le Roi soit très
honoré de le régaler partout à ses dépens. Le meilleur de tout est
qu’il part incessamment au grand contentement de ceux qui le
servent ou l’accompagnent 18.

Pourtant, depuis son premier voyage occidental, l’image de


Pierre Ier a quelque peu évolué. Voici le portrait qu’en donne Saint-
Simon dans ses Mémoires :

C’était un fort grand homme, très bien fait, assez maigre, le visage
assez de forme ronde, un grand front, de beaux sourcils ; le nez
assez court sans rien de trop, gros par le bout [...] ; de beaux yeux
noirs, grands, vifs, perçants, bien fendus ; le regard majestueux
et gracieux quand il y prenait garde, sinon sévère et farouche qui
donnait de la frayeur... Tout son air marquait son esprit, sa
réflexion et sa grandeur et ne manquait pas d’une certaine
grâce 19.

Mais les observateurs français peinent encore à discerner ses inten-


tions réelles :

Je connais une personne, c’est-à-dire un officier de l’hôtel de Les-


diguières, qui sert au czar pour donner différents ordres sur ce
qui regarde son service. Il m’a dit plus d’une fois que ce prince
n’avait jamais parlé au Régent en particulier qu’environ une
demi-heure le surlendemain de son arrivée, et que depuis il

18. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 127, 14 juin 1717,
p. 291.
19. Saint-Simon ou « l’observateur véridique », catalogue d’exposition, Paris, Biblio-
thèque nationale, 1976, p. 140.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 81
n’avait paru rempli que de son esprit de curiosité, qui va et vient
de tous côtés chercher à voir, à apprendre et à comprendre tout
ce qu’on lui montre. Il dit plus, il dit qu’il semble qu’il n’ait
aucune affaire étrangère, faisant peu souvent des dépêches, et
n’expédiant point des courriers extraordinaires, d’où nous
concluons qu’il ne se négocie aucun traité avec lui, du moins
jusqu’à cette heure. Il est à présent encore à Versailles qu’il veut
voir exactement pendant quelques jours ; peut-être que, quand
il aura satisfait sa curiosité, se donnera-t-il à ses affaires particu-
lières et songera-t-il à quelque traité avec le Régent ; c’est ce dont
je serai informé dans le temps s’il se passe quelque chose 20.

Pour asseoir ses ambitions européennes, Pierre Ier a bien compris


qu’il lui faut dresser un état des savoirs et des techniques dont l’acqui-
sition est nécessaire à la modernisation de la Russie. En France, le séjour
du souverain russe est l’objet d’une riche production iconographique
– gravures et illustrations pour les almanachs de 1718 –, de frappe de
médailles commémoratives et de très nombreux témoignages des chro-
niqueurs contemporains. Toujours aussi curieux et avide de décou-
vertes, le tsar visite notamment le Louvre, l’Imprimerie royale, les
Académies, le Jardin du roi, l’Observatoire, la Monnaie, les Gobelins
– dont plusieurs ouvriers seront ensuite débauchés pour aller travailler
à Pétersbourg –, la bibliothèque du roi, où on lui présente les manus-
crits les plus anciens, selon Jean Buvat qui a assisté à la visite. La
machine de Marly le captive. Des factures conservées attestent de
l’acquisition auprès des meilleurs maîtres parisiens d’instruments
scientifiques, de globes terrestres et célestes, pour plusieurs milliers de
livres. On les retrouve pour certains dans les collections de la Kunst-
kammera de Saint-Pétersbourg, à la fois cabinet de curiosités, muséum
d’histoire naturelle, conservatoire des arts et métiers et théâtre d’ana-
tomie. Le souverain russe visite la galerie de mécanique du père Sébas-
tien Truchet, de l’Académie des sciences, grand mathématicien et
« mécanicien technologue » dont le cabinet de physique compte parmi
les plus célèbres de Paris. Pierre Ier convoite également la bibliothèque
de Colbert, alors mise en vente. L’avant-veille de son départ, le 19 juin
1717, il fait le tour des académies. À l’Académie royale des sciences,

20. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 125, 7 juin 1717,
p. 286.

82 • EUROPE FRANÇAISE
Pierre Ier, accompagné de son ambassadeur en France, le prince Kou-
rakine, qui lui sert d’interprète, est accueilli avec faste par le président,
l’abbé Bignon, et par le secrétaire de l’Académie, qui n’est autre que
Fontenelle. On leur présente diverses machines, comme la machine à
élever les eaux de La Faye, l’arbre de Mars du chimiste Nicolas Lémery,
le cric du physicien André Dalesme et le carrosse de Le Camus. L’atti-
rance du souverain pour la mécanique est donc bien réelle, tout
comme sa passion pour la cartographie et la géographie. Réaumur note
qu’il discute avec Delisle des cartes de Russie que ce dernier est en train
de dresser, échange qui est sans doute pour beaucoup dans l’invitation
dont bénéficiera par la suite Delisle pour poursuivre en Russie ses
recherches géographiques ainsi que ses relevés cartographiques et
astronomiques. Mais au-delà de la visite d’un souverain à un grand
établissement de recherche scientifique, qui aurait très bien pu rester
sans lendemain, l’essentiel réside bien davantage dans la promesse
d’échanges scientifiques mutuels et d’une authentique collaboration
savante, la Russie offrant un terrain d’expérimentation incomparable,
les Français et au-delà les Occidentaux apportant savoir-faire, expertise
et transfert de technologie. Dès son retour en Russie, Pierre Ier entame
en effet par l’intermédiaire de son médecin personnel, Areskine, une
correspondance avec l’Académie des sciences, et sollicite sa réception
dans la compagnie.
On a conservé une lettre d’Areskine du 7 novembre 1717 qui
revient sur cette demande et sur l’importance qu’elle revêt aux yeux de
son souverain :

Sa Majesté est très satisfaite de ce que votre illustre corps veut


bien la mettre au nombre de ceux qui la composent, en lui offrant
ses nobles travaux depuis l’année 1699 comme un tribut appar-
tenant de droit à chaque académicien et elle cherchera des occa-
sions d’en marquer sa reconnaissance. Sa Majesté approuve aussi
votre pensée, Monsieur, savoir, qu’en fait de sciences, la distinc-
tion se tire moins du rang que du génie, des talents et de l’appli-
cation, et par la recherche exacte de toutes les curiosités de ses
États, et des nouveautés qu’elle pourra découvrir. Elle tâchera en
vous les communiquant, de mériter le nom d’un bon membre de
votre illustre Académie.
Pour votre particulier, Monsieur, Sa Majesté est très sensible à
votre manière d’agir avec lui pendant son séjour en France et

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 83
souhaite des occasions de vous témoigner son amitié qu’elle a
pour vous 21.

Le 22 décembre 1717, l’abbé Bignon ouvre une réunion solennelle


de l’Académie des sciences par la lecture de la demande de réception de
Pierre Ier. Fontenelle note dans le registre de la compagnie : « Après cela
toute la Compagnie a arrêté par acclamation et sans scrutin que le Czar
serait académicien hors de tout rang et que j’[Fontenelle] aurais l’hon-
neur de le remercier très humblement au nom de l’Académie 22. » Une
lettre de Fontenelle du 27 décembre 1719 illustre, au-delà des conven-
tions et des compliments d’usage, l’importance que la réception de
Pierre Ier et l’entrée progressive de la Russie dans l’espace européen des
savoirs présentent aux yeux des républicains des sciences.

L’honneur que votre Majesté fait à l’Académie Royale des


sciences, de vouloir bien que son auguste nom soit mis à la tête
de sa liste est infiniment au-dessus des idées les plus ambitieuses
qu’elle put concevoir, et de toutes les actions de grâce que je suis
chargé de vous rendre. Ce grand nom qu’il nous est presque
permis de compter parmi les nôtres, marquera éternellement
l’époque de la plus heureuse révolution qui puisse arriver à un
Empire, celle de l’établissement des sciences et des arts dans les
vastes pays de la domination de votre Majesté. La victoire que
vous remportez Sire, sur la Barbarie qui y régnait, sera la plus
éclatante et la plus singulière de toutes vos victoires. Vous vous
êtes fait ainsi que d’autres héros, de nouveaux sujets par les armes.
Mais de ceux que la naissance vous avait soumis vous vous êtes
fait par les connaissances qu’ils tiennent de vous des sujets tous
nouveaux, plus éclairés, plus heureux, plus dignes de vous obéir,
vous les avez conquis aux sciences, et cette espèce de conquête
aussi utile pour eux que glorieuse pour vous, vous était réservée.

21. Bibliothèque de l’Académie de médecine, manuscrit 66, Recueil d’œuvres du


chirurgien Morand, 1722, p. 118-119 (7 novembre 1717), cité par BLECHET FRAN-
ÇOISE, dans « Les prémices d’une République des Lettres franco-russe de 1717 à
1740 », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence
française en Russie au XVIIIe siècle, actes du colloque international de Paris des 14 et
15 mars 2003, Paris, Institut d’études slaves/Presses de l’université de Paris-Sor-
bonne, 2004, p. 167.
22. Paris, Archives de l’Académie des sciences, Procès-verbaux de 1717, p. 318.

84 • EUROPE FRANÇAISE
Si l’exécution de ce grand dessein conçu par votre Majesté, s’attire
les applaudissements de toute la terre, avec quel transport de joie
l’Académie doit-elle y mêler les siens, et par l’intérêt des sciences
qui l’occupent, et par celui de votre gloire, dont elle peut se flatter
désormais qu’il rejaillira sur elle 23.

Seul associé étranger a être proclamé académicien « hors de tout


rang », Pierre Ier entend participer concrètement aux travaux et aux
échanges académiques, notamment dans le domaine cartographique,
qui lui tient particulièrement à cœur.

Pierre Ier. Par la grâce de Dieu Nous Pierre Ier, Czar de toute la
Russie etc., à l’Académie royale des sciences salut.
Le choix que vous avez fait de notre personne pour membre de
votre illustre société, n’a pu nous être que très agréable. Aussi
n’avons-nous pas voulu différer à vous témoigner par ces pré-
sentes avec combien de joie et de reconnaissance nous acceptons
la place que vous nous offrez, n’ayant rien plus à cœur que de
faire tous nos efforts pour contribuer dans nos États à l’avance-
ment des sciences et des beaux-arts, pour nous rendre par là
d’autant plus dignes d’être membre de votre société. Dans cette
vue, nous avons chargé le sieur Blumentrost, notre premier
médecin, de vous rendre compte de ce qu’il pourrait y avoir de
nouveau dans notre Empire qui méritât votre attention ; vous
assurant que de notre côté nous serons bien aises que vous entre-
teniez commerce de lettres avec lui et que vous lui communiquiez
les nouvelles découvertes que l’Académie pourra faire dans les
sciences.
Comme il n’y a encore eu jusqu’ici aucune carte fort exacte de la
Mer Caspienne, nous avons ordonné à des personnes habiles de
s’y transporter, pour en dresser une sur les lieux avec le plus de
soin qu’il se pourrait, et nous l’envoyons à l’Académie, persuadés
qu’elle la recevra agréablement en mémoire de Nous.
Du reste, nous nous remettons à ce que vous dira plus au long

23. Bibliothèque de l’Académie de médecine, manuscrit 66, Recueil d’œuvres du


chirurgien Morand, 1722, p. 120-121, cité par BLECHET FRANÇOISE, « Les prémices
d’une République des Lettres franco-russe de 1717 à 1740 », op. cit., p. 167-168.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 85
par lettre notre premier médecin (Blumentrost), et de bouche
notre bibliothécaire (Schumacher).

Donné à Pétersbourg, le 11 février 1721.


Votre affectionné Pierre.

Le choix de Laurent Blumentrost pour poursuivre la médiation


culturelle et scientifique amorcée par Areskine au nom de son souverain
est significatif de la culture de la mobilité des savants européens du
XVIIIe siècle et de la circulation des savoirs. Le premier médecin de
Pierre Ier a en effet étudié à Paris et avait assuré le transfert à Pétersbourg
du cabinet d’anatomie du savant néerlandais Ruysch qui devait servir
de noyau à la Kunstkammera. En 1721, Blumentrost et Jean Daniel Schu-
macher, originaire de Colmar, bibliothécaire impérial, viennent en per-
sonne porter la lettre du souverain et sa contribution cartographique
aux travaux académiques. Par la suite, Schumacher et l’abbé Bignon
recourent à un intermédiaire néerlandais – les Hollandais et les hugue-
nots du Refuge établis aux Provinces-Unies sont omniprésents dans le
commerce des livres –, Van den Burg, « conseiller et agent de Sa Majesté
Impériale de la grande Russie à Amsterdam », pour échanger manuscrits
et ballots de livres. Van den Burg les achemine ensuite – ou les reçoit –
vers Pétersbourg via Berlin et la correspondance diplomatique du comte
Golovkine, ambassadeur de Russie en Prusse. L’abbé Bignon reçoit ainsi
des manuscrits en caractères du pays des Kalmouks et l’Histoire de l’Aca-
démie royale des Inscriptions et Belles-Lettres narre « comment Bignon
reçut de la part du czar plusieurs monuments en langue tibétaine », les
fit déchiffrer grâce à un dictionnaire italo-tibétain, puis les renvoya à
Pierre Ier traduits en russe. Une circulation savante et érudite aussi ins-
tructive qu’inattendue, que complète l’insertion par le célèbre érudit
mauriste Bernard de Monfaucon dans ses Antiquités de dessins de
bronzes représentant des divinités trouvées près d’Astrakhan, envoyés
à Paris par Schumacher à la demande du souverain.
Parallèlement, le tsar décide de fonder à son tour une Académie
impériale des sciences – ce sera chose faite, après sa mort, en 1725 – à
Saint-Pétersbourg – que Schumacher dirigera avec autorité pendant trois
décennies –, et de pérenniser les échanges savants avec la compagnie
parisienne à travers l’établissement d’une correspondance régulière,
l’échange d’ouvrages et de mémoires, de graines et de plantes. Pour
autant, ce faisant, il ne subit pas les influences culturelles et

86 • EUROPE FRANÇAISE
académiques françaises, pas plus qu’il ne duplique l’Académie des
sciences. La compagnie russe sera d’emblée marquée par la forte pré-
sence des savants allemands et suisses alémaniques, notamment les Ber-
noulli et les Euler père et fils. Il y a donc intérêt savant, prise en compte
de l’offre scientifique européenne et de ses fluctuations, appropriation
culturelle et institutionnelle, et adaptation. De son côté, l’abbé Bignon
profite des liens noués. Il saisit l’envoi des manuscrits en langue
inconnue par Pierre Ier comme une opportunité pour recruter des inter-
prètes et des traducteurs pour la bibliothèque royale, qu’il dirige depuis
1719. En octobre 1720, apparaissent sur l’état du personnel de la biblio-
thèque royale deux interprètes « en langue esclavonne, russe et polo-
naise ». Recruté en 1721, Jean Sohier donne une Grammaire et méthode
russes et françaises composées et écrites à la main par Jean Sohier, interprète
en langue esclavonne, russe et polonaise dans la Bibliothèque du roi, divisées
en deux parties, l’année 1724, que Bignon dépose à la bibliothèque royale
en 1725. L’abbé Girard forme quant à lui des « jeunes de langue » en
russe comme ceux qui étaient destinés à servir d’intermédiaires avec la
Porte ottomane.
Progressivement, l’échange des imprimés prend une importance
prépondérante dans ce commerce savant. Le bibliothécaire de Pierre Ier,
Schumacher, est envoyé à l’étranger. Il établit des relations étroites avec
les libraires-éditeurs d’Amsterdam, de la ville universitaire de Leyde, de
La Haye qui le fournissent en titres français. La librairie de l’Académie
vend l’essentiel des ouvrages français importés en Russie, tandis que,
malgré le tarif douanier de 1724 qui prévoyait que les livres imprimés
puissent être importés hors taxes pour favoriser leur diffusion, s’établit
un véritable monopole hollandais sur son approvisionnement. Au cours
du siècle, cette librairie est d’ailleurs une importante source de revenus
pour l’Académie. Le seul libraire-éditeur français a avoir pu échapper à
l’emprise hollandaise est le Parisien Antoine-Claude Briasson 24, en
affaires avec l’Académie de 1737 à sa mort en 1775. Les librairies-édi-
teurs hollandais profitent logiquement de l’écrasante domination des
Provinces-Unies dans les échanges commerciaux avec la Russie – avec
en moyenne vingt navires hollandais pour un français –, et plus

24. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et


la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et
PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit.,
p. 185-200.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 87
largement dans le transport maritime européen. Routes commerciales
bien établies, coût du transport réduit, force de l’industrie néerlandaise
et huguenote du livre de langue française leur donnent un avantage
certain. Homologue de Schumacher en France, l’abbé Bignon presse son
collègue russe en liaison avec Joseph Nicolas Delisle déjà évoqué, alors
membre de l’Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, de
lui faire parvenir les ouvrages russes destinés à combler les lacunes de
la bibliothèque royale :

Je ne puis m’empêcher de vous ajouter quelque chose sur la


Bibliothèque du roi, qui comme vous le savez bien, doit être mon
objet capital. Nous y avons très peu de livres esclavons ou rus-
siens ; j’ai fait un petit catalogue de ceux que M. le prince Kou-
rakine [ambassadeur de Russie en France] a apportés ici avec lui,
mais comme il n’a certainement pas tous ceux qui peuvent être
dans le pays où vous êtes, je vous prie de m’en faire dresser le
catalogue le plus complet et le plus exact que vous pourrez. Je
vous enverrai ensuite la note de ceux que nous avons déjà et je
vous chargerai de nous faire l’acquisition de tous les autres. C’est
un premier fonds qui vous ferait grand honneur ; nous avons déjà
un interprète qui sait déjà parfaitement et l’esclavon et le russien,
c’est-à-dire la langue des savants, celle de la religion, celle de la
cour et du peuple. J’ai déjà mis sous lui quelques jeunes gens que
l’on instruira, et il ne tiendra pas à moi que dans peu nous ne
soyons en état de profiter de tout ce qui pourra nous venir de la
Russie et des autres provinces qui composent un empire de si
grande étendue 25.

Deux ans plus tard, Bignon montre toujours autant d’intérêt pour
les écrits en langues slaves dans une lettre à Delisle : « Les monastères
pourraient vous en fournir, parce qu’il est difficile qu’il ne s’y en trouve
pas, et que les moines moscovites, étant aussi ignorants qu’ils le sont
[sic] ont tout l’air de ne s’en pas fournir beaucoup. À l’égard des
imprimés, j’écris à M. Schumacher la lettre que je joins ici et que je vous
prie de lui faire rendre, après que vous en aurez pris lecture pour vous

25. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, manuscrits


français 22234, fos 66-67, lettre de l’abbé Bignon à Joseph Nicolas Delisle, 21 jan-
vier 1727.

88 • EUROPE FRANÇAISE
mettre au fait de ce que je lui mande. » Et le 3 janvier 1730, Delisle
annonce au bibliothécaire du roi que Schumacher lui fait passer « un
exemplaire de tous les ouvrages imprimés jusqu’à présent par l’Aca-
démie de Pétersbourg, tant en français qu’en allemand, en latin et en
russe. Ils sont de la meilleure condition, savoir en grand papier et la
plupart bien reliés ». Font ainsi leur entrée dans les fonds de la biblio-
thèque royale les tomes I et II des Mémoires de l’Académie de Pétersbourg,
en latin, le tome premier en russe ; les Centuries de plantes rares en trois
volumes, avec illustrations ; les Discours prononcés dans trois assemblées
publiques de l’Académie ; les Éléments de mathématiques en français et en
russe ; l’Abrégé de l’histoire en allemand ; les Gazettes de Pétersbourg en
allemand pour les années 1728 et 1729 avec supplément en russe ; le
Règlement des changes en allemand et en russe ; plusieurs poésies en latin
et en allemand sur le couronnement de Pierre II ; le dernier traité de
limites entre le sultan Eschref et la Russie en russe et en allemand ;
l’Almanach de Pétersbourg pour l’année 1730 en russe. Par la suite, ce
commerce de livres s’intensifiera grâce à l’enthousiasme du comte de
Plélo – rencontré dans l’étude du club de l’Entresol – (sept cents volumes
en 1732-1733), tandis qu’on doit au fondateur de l’Entresol, l’abbé
Alary, acquéreur de livres à la bibliothèque royale, l’envoi à l’impératrice
du premier catalogue imprimé de la bibliothèque par l’intermédiaire du
prince Antioche Kantemir, ambassadeur de Russie à Paris.

Si on s’est longtemps accordé sur la faiblesse des relations cultu-


relles franco-russes au cours des premières décennies du XVIIIe siècle, qui
trancherait sur la gallomanie des années 1750 alors même que les rela-
tions diplomatiques sont interrompues entre les deux puissances depuis
la paix d’Aix-la-Chapelle, en réalité, les premiers jalons institutionnels
sont donc posés dès les années 1720. La rencontre entre l’abbé Gabriel
Girard, attaché par l’abbé Bignon à la bibliothèque royale comme
« secrétaire-interprète du roi pour les langues esclavonne et russe », et
l’étudiant russe Vassili Trediakovski (1703-1769), traduit, elle, au-delà
du caractère institutionnel, l’extension du phénomène à la sphère rela-
tionnelle. Fondateur de la science des synonymes avec les Synonymes
français et auteur de la Justesse de la langue française, Girard a appris le
slavon dans les livres, et notamment dans la Grammatica russica, pre-
mière grammaire du russe parlé, ainsi que dans la Grammaire et méthodes
russes et françaises de son collègue Jean Sohier. L’abbé Girard devient le
guide des étudiants russes à Paris, parmi lesquels Trediakovski, qui, après

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 89
des études à l’Académie ecclésiastique slavo-gréco-latine de Moscou, un
passage par La Haye en 1726, arrive l’année suivante dans la capitale
française, où il entre au service du prince Kourakine, envoyé de Russie 26.
Poète, futur professeur d’éloquence, Trediakovski tombe sous le charme
de la ville à laquelle il consacre son Éloge de Paris. L’influence linguis-
tique de Girard sur le jeune étudiant russe est déterminante et nourrit
son traité Le Dialogue sur l’orthographe (1748). Par la suite, Trediakovski
créera l’Assemblée russe sur le modèle de l’Académie française afin de
préserver la « pureté de la langue russe ». Pendant ses années parisiennes,
il suit également les cours de la Sorbonne, s’enthousiasme pour l’ensei-
gnement de Charles Rollin, mis à l’écart de l’Université en raison de ses
sympathies jansénistes, mais qui occupe toujours sa chaire au Collège
royal – l’actuel Collège de France. Trediakovski entreprendra par la suite
en hommage au maître la traduction des monumentales Histoire
ancienne et Histoire romaine, ainsi que de l’Histoire des empereurs de Jean-
Baptiste Crevier, soit plusieurs dizaines de volumes, dont l’influence en
Russie sera considérable tout au long du XVIIIe siècle. De retour en Russie,
il s’empresse également de traduire le roman de Paul Tallemant, Voyage
de l’Isle d’amour, qui connaîtra un succès formidable et durable. Inter-
médiaires et passeurs culturels sont actifs. Il en est de même sur le plan
artistique.
Sous l’impulsion de Pierre Ier, la construction de Saint-Pétersbourg
et les différents chantiers de modernisation de la Russie destinés à faire
de l’ancienne Moscovie une puissance européenne drainent en effet une
main-d’œuvre étrangère qualifiée, qui nourrit à son tour des flux « natio-
naux » complémentaires : artistes et ingénieurs recrutant dans leur
communauté d’origine leurs collaborateurs. Parmi ces Européens qui
font le voyage de Russie dès 1716, figurent des Français, notamment
l’architecte Le Blond (1675-1719) et le sculpteur d’origine italienne B.
Carlo Rastrelli (1695-1744), qu’accompagne son fils Bartolomeo.
Nommé architecte général, Le Blond dirige l’aménagement de Saint-
Pétersbourg et organise la Chancellerie des affaires urbaines sur le
modèle de la Surintendance des bâtiments française. Mais la plupart des
Français rencontrent des déboires, surtout ceux qui sont venus tenter
l’aventure sans contrat préalable bien établi, ni préparation. Les retours

26. BREUILLARD JEAN, « Trediakovski (1703-1769) », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN


ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op.
cit., p. 253-266.

90 • EUROPE FRANÇAISE
précipités sont nombreux et dissuadent de nombreuses tentatives. Ces
hésitations concernent d’ailleurs les plus grands protagonistes des
échanges culturels franco-russes tout au long du siècle, puisque Diderot
retardera son voyage de Russie, malgré les sollicitations pressantes de
Catherine II, pendant douze ans avant de se décider, pour un résultat
d’ailleurs décevant. Il faut donc se méfier de la notion vague et fourre-
tout d’influence.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 91
4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ?

On peut lire dans la Gazette d’Amsterdam du 16 décembre 1732 : « On craint


fort qu’il n’y ait quelque changement dans le système général de l’Europe
qui pourrait tendre à une rupture entre quelques puissances au printemps
prochain. » De fait, il faut prendre en compte les limites du rapprochement
franco-britannique, perceptibles dès le début des années 1730.
Londres s’inquiète de la concurrence du négoce français et des
ambitions diplomatiques et coloniales de Versailles, alors que Jacques
Savary des Bruslons publie son Dictionnaire universel de commerce (1723).
Des rapports alarmants sur la pénétration commerciale marseillaise au
Levant – actuel Proche-Orient – circulent. De fait, les Marseillais béné-
ficient de la lettre-patente de 1719 qui leur ouvre le commerce avec les
Échelles – les comptoirs commerciaux de l’Empire ottoman. Depuis la
réforme de 1690, les négociants français peuvent compter sur un réseau
consulaire étoffé et permanent : « Ce sont aussi, écrit Savary des Brus-
lons, des officiers du roy, établis en vertu de commissions ou de lettres
de provisions de Sa Majesté, dans les échelles du Levant, sur les côtes
d’Afrique, de Barbarie, d’Espagne, de Portugal et des autres pays étran-
gers, où il se fait un commerce considérable. » Les statistiques commer-
ciales concernant les marchés levantins – c’est-à-dire du Proche-Orient –
attestent de la réalité de la percée française dont les Britanniques font
notamment les frais. À ce sujet, Katsumi Fukasawa estime que :

Le meilleur indice de la concurrence commerciale internationale


reste le trafic d’exportation des draps européens, dans lequel les

92 • EUROPE FRANÇAISE
Français établissent leur supériorité à partir des années
1728-1730. Les draps français destinés aux marchés levantins
sont fabriqués exclusivement dans la province du Languedoc [...].
Ces draps sont appelés « londrins », dénomination qui témoigne
de la supériorité des produits britanniques sur les marchés otto-
mans, dans lesquels les négociants marseillais tentent de pénétrer
avec leurs produits nationaux, et ils y réussirent efficacement. La
quantité de draps français exportés au Levant passe d’une dizaine
de milliers de demi-pièces au début du XVIIIe siècle à plus de
soixante mille demi-pièces dans la seconde moitié du siècle, alors
que dans le même laps de temps l’exportation des draps anglais
connaît un véritable effondrement, passant de trente-sept mille
demi-pièces à six ou sept mille demi-pièces 1.

Les instructions au comte de Broglie, ambassadeur de France à Lon-


dres à partir de 1724, témoignent de la clairvoyance des bureaux pari-
siens à propos de l’impact des rivalités commerciales sur les relations
entre les deux puissances :

L’on a remarqué dans tous les temps que la nation regardant le


commerce comme l’objet le plus essentiel et le plus important
qu’elle doive avoir en vue, fait céder toute autre considération à
celle-là. En sorte que tout ce qu’elle croit qui peut nuire ou servir
au maintien de son commerce influe principalement sur ses réso-
lutions et la détermine presque toujours, selon ce qu’elle croit
qui convient à cet intérêt particulier. De là naissent souvent
contre ses voisins de vives jalousies qui ne cessent que lorsqu’elle
croit trouver la sûreté de son commerce 2.

Le refroidissement des relations franco-anglaises est perceptible en


1731, avec la signature du second traité de Vienne, le 16 mars, qui
marque le retour à l’alliance autrichienne. Mais en 1730 déjà, Montes-
quieu montrait que la question de Dunkerque continuait à empoisonner
les relations entre les deux puissances :

1. Je remercie mon collègue et ami le professeur Katsumi Fukasawa de l’univer-


sité de Tokyo pour avoir bien voulu me communiquer ces indications.
2. Cité par COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières, op.
cit., p. 252-253.

4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ? • 93


J’allai avant-hier au Parlement, à la chambre basse ; on y traita
l’affaire de Dunkerque. Je n’ai jamais vu un si grand feu. La séance
dura depuis une heure après midi jusqu’à trois heures après
minuit. Là, les Français furent bien malmenés ; je remarquai
jusqu’où va l’affreuse jalousie qui est entre les deux nations 3.

Londres nourrit une forte hostilité à l’encontre de l’ambassadeur


français Anne Théodore Chevignard de Chavigny (1687-1771), accusé
par le ministère anglais d’être en relation permanente avec Bolingbroke,
objet d’une haine farouche de la part de Robert Walpole qui domine
alors la vie politique anglaise, dans le dessein de nuire aux intérêts de
la couronne. Le frère cadet du premier ministre, Horace Walpole, met
d’ailleurs en garde les représentants des autres puissances européennes
contre toute fréquentation de l’envoyé français. Les instructions don-
nées à Chavigny enregistrent le net refroidissement des relations franco-
anglaises, mais marquent la volonté du cardinal de Fleury de ne pas
rompre :

Il n’y a plus entre Sa Majesté et le roi d’Angleterre d’occasion de


négocier, et leurs intérêts réciproques sont séparés par une dis-
tance si considérable qu’il ne s’agit plus de se concerter sur les
affaires générales de l’Europe ; Sa Majesté veut seulement
conserver avec l’Angleterre la paix et la bonne intelligence, et
comme effectivement il n’y a point quant à présent de sujets de
rupture avec l’Angleterre une intelligence à maintenir sans
s’expliquer même en vertu de quels traités, est le seul motif que
le sieur de Chavigny doive présenter et exposer à ceux qui
auraient à cet égard quelque curiosité, et auxquels s’ils faisaient
des instances il faudrait répondre qu’il n’a nulle instruction sur
cet article 4.

S’il doit maintenir le contact avec l’opposition, l’envoyé français


doit faire preuve de la plus grande prudence pour ne pas donner d’argu-
ments au parti anti-français, prompt à saisir toute maladresse ou à mul-
tiplier les provocations :

3. Références ? ? ?
4. Cité par COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières, op.
cit., p. 255.

94 • EUROPE FRANÇAISE
Il aura soin de se mettre dès le commencement dans l’usage de
voir librement les gens de toutes sortes de partis sur le fondement
que n’ayant autre chose à faire que d’être en société avec tout le
monde, ses démarches sont et doivent être sans conséquence. Il
ne faut pourtant pas qu’il se mette en situation par son commerce
trop régulier et trop déclaré avec les personnes opposées à la Cour
d’Angleterre que l’on le croie entré dans les cabales et que l’on
puisse ici porter des plaintes 5.

Il faut ajouter que, en période de tension, nouvellistes, gazetiers,


diplomates et informateurs de tout poil glosent sur les rencontres et les
manœuvres diplomatiques, véhiculent, nourrissent et amplifient les
rumeurs. L’information est à la fois démultipliée et brouillée. Les
constructions et les interprétations les plus fantaisistes ne manquent
pas. Le Journal de la Cour et de Paris – qui tient à la fois de la « nouvelle
à la main », confidentielle donc onéreuse, et de la correspondance – en
porte témoignage en date du 28 novembre 1732 :

Les politiques se donnent la tourmente pour trouver une inter-


prétation aux conférences fréquentes et secrètes que M. de Rot-
tembourg – ambassadeur de France à Madrid – [tirets OK ?] a eues
avec le Roi d’Espagne. Ces Messieurs forment dans leur imagina-
tion le projet d’une ligue de la France et de l’Espagne ; détachent
l’Électeur de Bavière et celui de Saxe des intérêts de l’Empereur ;
le traversent dans l’intention où il est de faire nommer le Duc de
Lorraine Roi des Romains ; substituent Don Carlos (fils d’Élisa-
beth Farnèse) à sa place ; enfin nous forment en conséquence un
camp l’année prochaine sur le Rhin de 70 000 hommes
commandés par M. le Maréchal de Villars. Ces belles conjectures
ne laissent pas de prendre dans le public. Mais comme elles n’ont
rien de bien assuré, nous les quittons pour parler du ressentiment
qu’ont les Espagnols contre les Anglais, d’avoir fourni aux Maures
des ingénieurs et de l’artillerie. Les Espagnols sont assiégés à leur
tour dans Oran et dans Ceuta, et l’on arme à force en Espagne
pour y envoyer du secours 6.

5. Références ???
6. Journal de la Cour et de Paris depuis le 28 novembre 1732 jusques au 30 novembre
1733 (Bibliothèque nationale, fonds fr. 25 000), édité et annoté par Henri

4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ? • 95


Comme c’est la règle pour les nouvelles à la main et autres feuilles
d’information confidentielle – ou prétendue telle –, le Journal de la Cour
et de Paris s’intéresse particulièrement aux affaires européennes à un
moment où les tensions diplomatiques liées à la Succession de Pologne
sont manifestes et annonciatrices d’un conflit ouvert, que Jean-Pierre
Bois présente en ces termes : « La guerre qui se déroule entre 1733 et
1735, et se prolonge par une série de négociations entre 1735 et 1738,
est sans doute la dernière grande guerre européenne qui ne fasse pas
intervenir d’intérêts mondiaux et dont les champs de bataille ne s’éten-
dent pas hors d’Europe, sans pour autant n’être qu’une version supplé-
mentaire du vieil antagonisme entre Habsbourg et Bourbons. Il s’agit
plutôt d’ajuster les nouveaux équilibres qui se dessinent dans cette
Europe de l’Est, différente de celle du XVIIe siècle depuis que la Russie y
a une influence dominatrice 7. » Le trône électif de Pologne était vacant
depuis la mort du roi Auguste II, Électeur de Saxe, de la dynastie des
Wettin. Son fils, Frédéric-Auguste II, soutenu par l’empereur Charles VI
et la Russie d’Anna Ivanovna, est logiquement candidat à sa succession,
mais la candidature de Stanislas – beau-père de Louis XV, qui a déjà été
roi de 1704 à 1709 –, soutenue par la France, provoque une détérioration
rapide des relations diplomatiques entre Paris et Vienne, et un ensemble
de préparatifs militaires destinés tant à impressionner les puissances
rivales qu’à préparer réellement une entrée en conflit. Après le déclen-
chement des hostilités, les nouvelles de la guerre allaient « étouffer
tout », selon l’avocat parisien Mathieu Marais, célèbre pour sa corres-
pondance avec le président Bouhier. Le 1er novembre 1733, l’érudit
nîmois Jean-François Séguier, alors à Paris avec le marquis italien Maffei,
écrit quant à lui : « Quant aux affaires du temps, elles sont de deux
sortes. Celles de la Constitution – la Constitution Unigenitus au cœur de
la crise janséniste –, on n’en parle plus dans les assemblées, ce ne sont
que ses partisans qui s’en entretiennent. Celles de la guerre sont le sujet
de toutes les conversations. » Autant et plus qu’une source d’informa-
tion toujours digne de fois, le Journal de la Cour et de Paris témoigne sur
une année, à la fois de l’imminence du conflit, mais surtout, et c’est ce

Duranton avec une préface de Françoise Weil, Saint-Étienne, Presses de l’univer-


sité de Saint-Étienne, Textes et documents, 1981, p. 3-4.
7. BOIS JEAN-PIERRE, De la paix des rois à l’ordre des empereurs 1714-1815, Nouvelle
histoire des relations internationales, t. III, Paris, Le Seuil, coll. « Points histoire »,
2003, p. 132.

96 • EUROPE FRANÇAISE
qui nous intéresse ici, de la manière dont un conflit européen qui se
dessine est présenté à l’opinion – fût-elle cantonnée aux abonnés de
cette feuille et à leur entourage. Les considérations stratégiques appa-
raissent somme toute limitées ; en revanche, les manœuvres diploma-
tiques sont omniprésentes dans la chronique de la crise, quitte à la
brouiller en raison d’une succession d’informations partielles voire
contradictoires. Le nouvelliste met aussi l’accent sur la nomination des
officiers généraux, sur le départ éventuel du roi de France pour les
armées. Voici quelques extraits caractéristiques de la narration d’une
crise européenne par le Journal de la Cour et de Paris.

À Paris, ce 9 janvier 1733

On dit que l’Empereur a demandé à voir le traité que nous avions


fait avec l’Espagne, et qu’il a été refusé. On parle toujours d’un
camp pour l’année prochaine de 40 000 hommes sur le Rhin.
L’Électeur de Saxe et celui de Bavière viennent de faire publier
dans leurs États 8.

À Paris, le 24 janvier 1733

Les Politiques insistent toujours sur la guerre. Les officiers alle-


mands qui étaient ici ont eu ordre de se rendre à leurs régiments
sous peine d’être cassés. L’Empereur fait passer, à ce que l’on dit,
20 000 Prussiens en Italie. Son ambassadeur en Espagne prend
congé et retourne à Vienne. On parle d’une entrevue de l’Électeur
de Bavière avec le Roi de Pologne, dans laquelle ils ont achevé de
régler ce qui regarde leur nouvelle alliance 9.

À Paris, le 11 avril 1733

Le bruit de guerre s’est dissipé tout à coup. On dit qu’il est arrivé
un courrier de l’Empereur qui assure le Roi que son intention n’a
jamais été de troubler les suffrages de Pologne. Que les alarmes
que l’on a prises sur les troupes qui défilent du côté de la Silésie
sont mal fondées, qu’elles étaient destinées à y passer avant la
mort du roi Auguste et cela pour contenir quelques vagabonds

8. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 9 janvier 1733, p. 37.


9. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 24 janvier 1733, p. 48-49.

4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ? • 97


polonais qui faisaient des courses et commettaient des désordres
dans cette province. La Cour a été contente de cette espèce de
satisfaction et voilà la paix, selon les apparences, plus affermie
que jamais 10.

À Paris, le 25 mai 1733

Les bruits de guerre recommencent. La réponse de l’Empereur est


fière et nous fait craindre que les suffrages de Pologne ne soient
pas aussi libres qu’il avait d’abord voulu le faire entendre. Il
semble que la diète de Pologne ne soit remise au mois de sep-
tembre que pour donner le temps aux puissances intéressées de
faire leurs préparatifs 11.

À Paris, le 8 juin 1733

Le bruit de guerre continue. On commence à croire que le Roi


pourrait bien aller de Compiègne au camp de M. de Belle-Isle
dont M. le Maréchal de Berwick prendra, dit-on, le commande-
ment. Le parti du Roi Stanislas se fortifie de jour en jour. Les
Polonais ont répondu à l’Empereur et à la Czarine qu’ils n’avaient
pas besoin de leurs médiations, qu’ils sauraient bien élire un Roi
sans leurs secours et qu’ils étaient résolus de verser jusqu’à la
dernière goutte de leur sang pour conserver les droits du royaume
et la liberté de leurs suffrages 12.

Paris, 21 juin 1733

On conserve les mêmes espérances sur l’élection du Roi Stanislas


[...]. L’espérance de la guerre se fortifie de jour en jour. On parle
d’une déclaration du roi servant de réponse à celle de l’Empereur,
dans laquelle on conserve la dignité de la France et l’on rend à
l’Empereur encore plus de fierté qu’il ne nous en avait fait
paraître. Cette déclaration doit être mise dans les prochaines
gazettes avec un plus grand détail que je ne pourrais le faire ici 13.

10. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 11 avril 1733, p. 69-70.


11. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 25 mai 1733, p. 92.
12. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 8 juin 1733, p. 100-101.
13. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 21 juin 1733, p. 109.

98 • EUROPE FRANÇAISE
Arrivé à Varsovie le 8 septembre 1733, Stanislas est élu par une
diète 14 divisée quatre jours plus tard. Mais ses opposants sont renforcés
dans leur détermination par les régiments que l’impératrice russe a mis
en mouvement : ils élisent par acclamations le 5 octobre Frédéric-
Auguste de Saxe, roi de Pologne sous le nom d’Auguste III. Isolé, Sta-
nislas se replie à Dantzig, assiégée par les Russes, dans l’espoir de secours
français. De fait, le 10 octobre, Louis XV déclare la guerre à l’empereur
et non à la Russie. Fleury, qui n’aime pas Stanislas, a longtemps été
réticent à intervenir, tandis que le parti anti-autrichien s’est efforcé de
mettre en évidence les dangers d’un bloc austro-russe trop puissant et
a joué de l’hostilité traditionnelle de l’opinion vis-à-vis des Habsbourg.
Ce n’est que lorsqu’il a senti que cette guerre ne risquait pas de débou-
cher sur un conflit européen généralisé que Fleury s’est résolu aux hos-
tilités. Mais pour ne pas inquiéter l’Angleterre et les Provinces-Unies, il
n’envisage que des opérations limitées, sans intervention massive en
Baltique, zone stratégique pour les puissances maritimes, qui ne pour-
raient pas l’accepter. Fleury promet également de ne pas intervenir dans
les Pays-Bas autrichiens – actuelle Belgique –, où les Provinces-Unies
tiennent les places fortes dites de la Barrière. En échange, le
24 novembre 1733, par la Convention de La Haye, l’Angleterre et les
Provinces-Unies s’engagent à rester neutres tant que la France respecte
ses propres engagements.
Le cardinal de Fleury engage des effectifs très limités pour secourir
Stanislas Leszczynski, encerclé dans Dantzig par 40 000 Russes. Le
commandant de l’opération renonce même à débarquer, tant les forces
sont inégales. C’est alors que l’ambassadeur de France au Danemark, le
comte de Plélo, dont nous avons vu quel intermédiaire culturel enthou-
siaste il était entre la France et le « Nord », décide de reprendre à son
compte le projet de débarquement. Héroïque, Plélo arrive avec
1 600 hommes de troupes le 23 mai 1734. Il entend faire honneur au
drapeau et respecter les engagements pris vis-à-vis du beau-père de
Louis XV. C’est un massacre, Plélo est tué au combat, de même que
plusieurs centaines d’hommes. Les survivants capitulent, tandis que Sta-
nislas s’échappe à Königsberg. Sur le Rhin, le sort des armes est davan-
tage favorable aux Français face aux impériaux de Charles VI. Deux
vétérans des guerres de Louis XIV, le maréchal de Berwick dans le camp
français, le Prince Eugène du côté Habsbourg, se font face. L’essentiel

14. L’assemblée qui élit le roi.

4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ? • 99


pour Fleury est de prendre les duchés lorrains, sans s’engager dans des
opérations trop importantes. En effet, François III, le jeune duc de Lor-
raine, n’est autre que l’époux promis à l’archiduchesse Marie-Thérèse,
fille de l’empereur Charles VI. La Lorraine est donc un gage important
dans les négociations européennes qui se préparent. Berwick atteint
l’objectif, mais il est tué ensuite devant Philippsbourg le 12 juin 1734.
Les Français du maréchal d’Asfeld prennent finalement la place le
17 juillet. En Italie, troisième théâtre d’opérations, les affrontements
sont également circonscrits, et très vite on attend des diplomates qu’ils
reprennent la main. Le duc de Savoie et roi de Sardaigne, Charles-Emma-
nuel III, a accepté par le traité de Turin du 26 septembre 1733 de céder
la Savoie à Louis XV en échange du Milanais, que les Français doivent
conquérir pour lui. Ici encore, c’est un vétéran des armées de Louis XIV,
le maréchal de Villars, le vainqueur de Denain, qui est à la manœuvre.
Mais l’alliance franco-sarde souffre des craintes qu’inspirent à Charles-
Emmanuel III les ambitions italiennes de la reine d’Espagne, Élisabeth
Farnèse – qui n’a pour sa part aucune confiance dans le duc de Savoie.
Les équilibres sont fragiles et le premier Pacte de famille – l’expression
désignant les alliances entre les royaumes des « Bourbons » – du
7 novembre 1733, qui prévoit que la Sardaigne et la France aident don
Carlos à conquérir le royaume de Naples, risque de les menacer. De fait,
les Espagnols prennent eux-mêmes les choses en main ; ils s’emparent
de Naples en avril 1734, puis de la Sicile en septembre. De leur côté, les
Français mettent en échec les impériaux dans le Milanais, et attendent
le début des négociations diplomatiques. On sent bien que la France ne
souhaite pas mettre à mal toute la construction pacifique des « années
Régence » et précipiter l’Europe dans une nouvelle phase de conflits
généralisés, alors que la confiance entre Londres et Versailles n’est plus.
Il faut donc limiter la portée des conflits, et faire comprendre à Londres
que si le royaume de Louis XV a la volonté et les moyens de défendre
ses intérêts stratégiques, il ne cherche pas à rompre les principaux équi-
libres. Près de trois années de marchandages diplomatiques sont néces-
saires entre octobre 1735, où sont signés les préliminaires de paix, et le
2 mai 1738, où l’Europe retourne à la paix générale par la conclusion
du troisième traité de Vienne. La France ne veut pas annexer de force
la Lorraine ducale ; en revanche, elle refuse absolument l’idée que le
duc de Lorraine, devenu vice-roi de Hongrie en 1732, puisse à terme
devenir roi des Romains et être élu empereur – il doit épouser, on l’a
dit, la fille de Charles VI – tout en conservant la couronne de Lorraine.

100 • EUROPE FRANÇAISE


Fleury subordonne la paix au règlement de la question lorraine. Finale-
ment, malgré l’hostilité du royaume de Sardaigne, de l’Espagne et de
Stanislas Leszczynski, qui tous estiment avoir été lésés, ou n’avoir pas
assez gagné au jeu des chaises musicales dynastiques et des partages
territoriaux, le royaume de Naples revient à don Carlos, donc à un
Bourbon ; Stanislas, deux fois déchu du royaume de Pologne, devient
duc de Lorraine – son duché reviendra à la couronne de France à sa
mort –, tandis que le grand-duché de Toscane revient à François III de
Lorraine à la mort de Gaston VII Médicis – qui survient en 1737. Son
mariage avec Marie-Thérèse est célébré à Vienne le 13 février 1737.
En Angleterre cependant, l’opposition est furieuse contre Walpole,
accusé de faiblesse. Mais Londres regarde de plus en plus vers les espaces
maritimes et coloniaux, où elle concentre ses ambitions. Elle convoite
l’empire espagnol, et sa politique agressive comme les maladresses de
Madrid créent de nombreuses sources de tension. Philippe V, au nom
du premier Pacte de famille, demande l’intervention de Versailles. Mais
Fleury, fidèle à sa politique de prudence, s’il envoie – avec retard – des
escadres, s’empresse de prévenir Londres qu’elles n’ont pas d’intentions
offensives et que le rapprochement franco-espagnol n’est pas un traité
d’alliance. Les limites d’une telle politique apparaissent néanmoins, car
l’Angleterre s’inquiète des progrès français, et estime plus que jamais
que la paix profite à la France et à son commerce, tandis que les alliés
de la France trouvent qu’elle ne s’engage pas assez pour faire valoir leurs
intérêts. Les observateurs sentent bien que l’équilibre noué au prin-
temps du siècle est de plus en plus fragile. On s’approche clairement
d’une fin de cycle stratégique. Il est à présent clair que, dans la négo-
ciation entamée entre Londres et Paris au lendemain de la mort de
Louis XIV, les deux parties n’ont pas réussi à « gagner les cœurs »,
comme le recommandait François de Callières dans La manière de négo-
cier (1716). Si le rapprochement puis l’alliance ont bien eu lieu et ont
permis d’asseoir un nouvel équilibre européen, le soupçon anglais d’une
duplicité française n’a jamais été levé. Les gages donnés, les efforts de
persuasion, au cœur de l’« art du négociateur » tel que le définit Cal-
lières, n’auront pas suffi.

4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ? • 101


II. LE MITAN DU SIÈCLE : LES ANNÉES 1740-1750
Au mitan du siècle, l’Europe semble se mettre à l’école de la France. Le
roi de Prusse, Frédéric II, soutient que « depuis la paix de Vienne (1738),
la France était l’arbitre de l’Europe ». Les précepteurs, gouverneurs et
gouvernantes français – et plus largement francophones, car les Suisses
sont nombreux – parcourent l’Europe pour apprendre aux héritiers de
l’aristocratie les codes de politesse et de courtoisie du royaume européen
des mœurs et du goût, qui sont alors français. C’est en français, langue
de distinction sociale et d’élection mondaine que l’on converse, et que
l’on s’écrit. En 1685, Pierre Bayle écrivait déjà dans Les Nouvelles de la
République des Lettres que « la langue française est désormais le point de
communication de tous les plans de l’Europe 1 », et dans un registre plus
mondain le Mercure galant confirmait en 1694 que « l’étendue de la
langue française passe les limites du Royaume. Elle ne se borne ni par
les Pyrénées, ni par le fleuve du Rhin. On entend le français dans toute
l’Europe. La langue française est connue de toutes les Cours : les princes
et les grands la parlent, les ambassadeurs l’écrivent et le beau monde en
fait une mode ». Dans son Histoire de la guerre de 1741, Voltaire écrit,
lui, que « de douze langues qu’on parle en Europe, il faut bien qu’on en
choisisse une qui soit commune. Les nations ont insensiblement choisi
le français comme la langue qui porte avec elle le plus de clarté, celle

1. BAYLE PIERRE, Les Nouvelles de la République des Lettres (1685), cité dans SOBOUL
ALBERT, LEMARCHAND GUY et FOGEL MICHÈLE, Le Siècle des Lumières, Paris, PUF, 1977,
t. 1, p. 597.

104 • EUROPE FRANÇAISE


qui a fourni le plus de livres d’usage, la seule avec laquelle on ait recueilli
tous les derniers traités, et enfin celle d’un pays situé entre l’Espagne,
l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie ». Dans une lettre à Mme du Deffand,
dont le salon parisien est l’un des pôles d’attraction du Paris cosmopo-
lite et mondain, datée du 13 octobre 1759, il souligne le rôle éminent
des républicains des lettres dans le rayonnement de la langue française :
« Ce qui fait le grand mérite de la France, son seul mérite, son unique
supériorité, c’est un petit nombre de génies sublimes, ou aimables qui
font qu’on parle aujourd’hui français à Vienne, à Stockholm et à
Moscou. Vos Ministres et vos Intendants, et vos premiers commis n’ont
aucune part à cette gloire. » Quinze ans plus tard, dans une lettre à la
même destinataire, datée du 26 mars 1774, Voltaire se fait admiratif et
malicieux :

Rien n’est plus extraordinaire que cet assemblage de toutes les grâces
françaises dans le pays qui n’était que celui des ours il y a cinquante
ans [...] On parle français à la cour de l’impératrice [Catherine II]
plus purement qu’à Versailles, parce que nos belles dames ne se
piquent pas de savoir la grammaire. Diderot est tout étonné de ce
qu’il a vu et entendu. C’est sans doute le style de nos arrêts de
conseil et de nos édits de finance qui a porté le bon goût devers la
mer glaciale, et qui fait qu’on joue Zaïre en Russie et à Stockholm.

Parmi les étrangers, le Florentin Collini justifie ainsi le choix de


faire paraître en français son Discours sur l’histoire d’Allemagne en 1761 :
« Je me suis servi d’une langue qui est devenue celle des négociations,
des traités de paix, celle de presque toutes les Cours de l’Europe et de la
plupart des gens de lettres. Les Académies de Berlin et de Pétersbourg
s’en servent d’ordinaire dans leurs Mémoires. 2 »
On pourrait accumuler longtemps encore les témoignages. Cepen-
dant, la carte des lieux d’édition est clairement dominée par les Pro-
vinces-Unies et la nébuleuse huguenote, comme le constate le
journaliste, pasteur et républicain des lettres Jean Henry Samuel Formey
à Berlin en 1746 : sur près de trente journaux érudits d’audience euro-
péenne, deux sont publiés en France, plusieurs en Allemagne et en Italie,
un seul en Angleterre, et pas moins de dix-huit dans les

2. Cité par REAU LOUIS, L’Europe française au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel,
1938, éd. 1971, coll. « L’évolution de l’humanité », p. 26.

• 105
Provinces-Unies 3. Nombre de périodiques francophones sont ainsi
édités en Hollande.
Le théâtre, qui s’inspire largement des modes sociales et cultu-
relles, s’empare, tout comme le roman, du rayonnement de la langue
et de la culture françaises, popularisant l’adage : « Femme de chambre
à Paris, gouvernante en Russie. » Artistes et artisans d’art ne sont pas en
reste, qui convoitent les juteuses commandes émanées de la société des
princes : petites principautés du Saint-Empire, comme le duché de Saxe-
Gotha, qui se livrent à une féroce concurrence pour exister dans l’Europe
des Lumières ; ou puissances en plein essor comme la Russie. Dans toute
l’Europe, on attend avec impatience les poupées-mannequins de Rose
Bertin, la modiste de Marie-Antoinette, qui donnent le ton des dernières
nouveautés vestimentaires. Enfin, alors que le Grand Tour associe for-
mation, initiation au monde, à la vie de société et voyage d’agrément,
il importe pour les futurs administrateurs de l’Europe du XVIIIe siècle
d’étudier la France, d’entrer dans ses bureaux – ses administrations
qu’on lui envie partout. Se développe alors ce que les Allemands nom-
ment le « voyage statistique » – celui des frères Zinzendorf étudié par
Christine Lebeau 4 est exemplaire –, la statistique étant alors au cœur
des sciences politiques et de la science camérale – qui forme les servi-
teurs de l’État. Paris et Strasbourg avec sa célèbre école diplomatique
accueillent les élites européennes en formation. Les guerres de Succes-
sion de Pologne (1733-1738) et d’Autriche (1740-1748) ne semblent pas
dissuader les voyageurs, à la différence de ce qui se passera pendant la
guerre de Sept Ans (1756-1763). John Douglas rapporte que lorsqu’il
était à Paris dans les années 1740, il était entouré de compatriotes et
entendait parler anglais dans tous les lieux à la mode. Paris, centre ner-
veux du continent avec ses bureaux d’une monarchie qui impressionne
ses rivaux et ses voisins, en même temps que le centre toujours animé,
toujours innovant de la vie de société et de la création ?
Le monde du livre et ses acteurs, les animateurs de la nébuleuse
huguenote et de la république des lettres et des sciences, les formateurs
à la renommée européenne, les traducteurs et les journalistes, voyageurs,

3. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales, op. cit., p. 185.


4. LEBEAU CHRISTINE, Aristocrates et grands commis à la cour de Vienne (1748-1791).
Le modèle français, Paris, CNRS éditions, 1996. Voir aussi, du même auteur, « De
l’utilité du monde. Réseaux viennois à Paris (1750-1777) », in MASSIN BRIGITTE
(dir.), Mozart : les chemins de l’Europe, Actes du colloque de Strasbourg, 16 octobre
1991, p. 218-226.

106 • EUROPE FRANÇAISE


témoignent tous de la culture de la mobilité qui est la marque du
XVIIIe siècle. Ils illustrent à leur manière la profession de foi cosmopolite
d’un temps où pourtant les conflits ne manquent pas. Ils sont au cœur
de notre étude qui s’efforce de les mettre chacun en perspective, tant
du point de vue des rapports multiples, riches et conflictuels de la France
à l’Europe du siècle des Lumières que de leur environnement social,
culturel, politique, professionnel et culturel qui les voit s’épanouir, se
remettre en cause ou échouer. En les suivant, on met en évidence une
réalité bien différente de l’Europe française regrettée par les nostalgiques
d’un Ancien Régime aristocratique et mondain ; une réalité plus
nuancée aussi que celle des transferts culturels abordés de manière trop
rigide. Les apports des uns et des autres sont filtrés, lus de manière cri-
tique, interprétés, digérés, rejetés, appropriés pour tout dire. La France
séduit, elle agace aussi – ce n’est donc pas une nouveauté. Voici ce
qu’écrivait déjà Christian Thomasius en 1687 à propos de l’imitation
des Français (Nachahmung der Franzosen) : « Si nos ancêtres revenaient
en ce monde, ils ne nous reconnaîtraient plus : nous sommes des dégé-
nérés, des bâtards. Aujourd’hui tout doit être français chez nous : fran-
çais les habits, les plats, le langage, françaises les mœurs, français les
vices 5. » Personne n’ignore que son brillant cache des faiblesses struc-
turelles et que de nouvelles puissances émergent. Mais le royaume euro-
péen des mœurs et du goût s’y épanouit et s’y reconnaît. On peut très
bien admirer l’art de vivre à la française, le livre français et combattre
sans relâche les prétentions diplomatiques et stratégiques françaises. Les
diplomates et les hommes d’État apprennent déjà les limites de
l’« influence française », notion qui dans le domaine de l’histoire cultu-
relle doit être utilisée avec les plus grandes précautions tant elle est
réductrice et lourde de contresens 6. L’affirmation de Louis Antoine

5. Cité par REAU LOUIS, L’Europe française au siècle des Lumières, op. cit., p. 12.
6. Si un récent colloque international a repris la référence à L’Influence française
en Russie au XVIIIe siècle, une des intervenantes, Madeleine Pinault-Sørensen,
conclut sa communication ainsi : « Peut-on parler d’expansion de l’art français ?
À cause de la notoriété de la statue de Falconet (le Cavalier de bronze, à Péters-
bourg, que nous évoquons au chapitre suivant), on a beaucoup parlé du rôle de
l’art français, de son expansion à Saint-Pétersbourg, comme d’ailleurs dans
d’autres pays. Cette notion d’expansion de l’art français, de sa prééminence dans
la Russie de Catherine II doit aujourd’hui être remise en question, au moins en
ce qui concerne Falconet tant son séjour a été catastrophique. Les études récentes
d’histoire de l’art, en Italie comme au Royaume-Uni, montrent très clairement

• 107
Caraccioli selon laquelle « on reconnaît toujours, une nation dominante
qu’on s’efforça d’imiter. Jadis tout était romain, aujourd’hui tout est
français », doit être nuancée, d’autant qu’elle est formulée en 1776.
L’auteur lui-même, polygraphe français, est beaucoup plus mesuré dans
son propos que ce que pourrait laisser croire le titre de l’ouvrage : Paris,
le modèle des nations étrangères, ou l’Europe française. Surtout, il n’a rien
à voir avec Dominique Domenico Caraccioli, envoyé de Naples en
France et familier des salons parisiens, avec lequel Louis Réau le confond
dans son ouvrage classique, L’Europe française, publié en 1938. En sui-
vant le modèle français, les Européens n’ont pas pour autant renoncé à
faire valoir leurs différences, à jouer leur propre partition. Cosmopoli-
tisme et nationalisme sont autant complémentaires qu’antagonistes en
un siècle où les Lumières sont multiples, complexes, contradictoires
– largement anticléricales en France quand elles sont majoritairement
chrétiennes en Allemagne –, et bon nombre de ces intermédiaires cultu-
rels européens sont aussi des véhicules d’une conscience et d’une affir-
mation nationales. En outre, comme Stéphane Van Damme l’a bien
montré dans Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution :

La mise en place de pratiques de mobilisation du monde, d’épreuves


de la grandeur contribue à construire Paris en capitale des Lumières,
mais cette dynamique a un coût, elle entraîne un progressif efface-
ment de la revendication d’un attachement local de l’activité phi-
losophique. Plus encore, pour penser Paris comme capitale des
Lumières, les philosophes utilisent des arguments qui vont dans le
sens d’une perte du lieu, d’un effacement des conditions locales de
production des savoirs, voire d’un antiparisianisme. La portée uni-
versaliste de la grandeur parisienne s’accompagne d’un rejet des
anciennes formes de territorialisation des savoirs 7.

le rôle de premier plan qu’ont joué les artistes de ces deux pays venus travailler
en Russie, autant dans le domaine impérial que privé, et démontrent que
l’influence française n’était sans doute pas aussi importante qu’on l’a affirmée »
(Madeleine Pinault-Sørensen, « L’expansion de l’art français en Russie au
XVIIIe siècle. Étienne Maurice Falconet et la statue de Pierre le Grand », in POUSSOU
JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie
au XVIIIe siècle, actes du colloque international de Paris des 14-15 mars 2003, Paris,
Institut d’études slaves/Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2004, p. 130.
7. VAN DAMME STEPHANE, Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution,
Paris, Odile Jacob, Histoire, 2005, p. 219.

108 • EUROPE FRANÇAISE


L’Europe des despotes éclairés
1. FRIEDRICH MELCHIOR GRIMM, PASSEUR CULTUREL
ENTRE LA FRANCE, L’ALLEMAGNE ET LA RUSSIE

C’est précisément à ce mitan du siècle (1749), que Friedrich Melchior


Grimm (1723-1807), dont Mme d’Épinay écrira à l’abbé Galiani qu’il est
un « voyageur mi-russe, mi-allemand, mi-français, le vrai cosmopo-
lite 1 », arrive à Paris. Diplomate, informateur voire quasi-espion, chro-
niqueur mondain et intellectuel, correspondant de Catherine II pour
laquelle il achète livres et œuvres d’art, journaliste, éditeur de la fameuse
Correspondance littéraire, il passera près de quarante ans dans la capi-
tale française. Grimm reconnaît lui-même que ses contemporains lui
prêtent beaucoup : « L’envoi de ces courriers [la Correspondance littéraire]
exerça souvent l’imagination des curieux, et plus je pouvais assurer de
bonne foi que ce commerce n’influerait pas sur le système politique de
la cour de Pétersbourg ni sur la situation respective des cabinets de
l’Europe, moins on était disposé à me croire. » À propos de Grimm,
Jochen Schlobach écrit :

Le rôle qu’il joue dans cet ensemble complexe qu’est la commu-


nication interculturelle en Europe montre aussi que, bien plus
que de l’influence d’une culture ou d’une littérature sur une ou
plusieurs autres, c’est toujours d’une interdépendance qu’il faut
parler – ne serait-ce que par le fait que les médiateurs font plus

1. GALIANI FERDINANDO et D’ÉPINAY LOUISE, Correspondance, texte établi par D. Mag-


getti en collaboration avec Georges Dulac, Paris, Desjonquères, 1992-1997, t. V,
p. 152.

110 • EUROPE FRANÇAISE


ou moins consciemment partie de l’une ou de l’autre de ces
cultures et que le processus du transfert les marque eux aussi 2.

Fils d’un pasteur de Ratisbonne, il a étudié à Leipzig auprès de


Gottsched et Ernesti. Par l’intermédiaire de Jean-Jacques Rousseau, il
rencontre Diderot, Raynal, d’Holbach et Mme d’Épinay. C’est une époque
particulièrement féconde pour les Lumières françaises avec la parution
de L’Esprit des lois (1748), le prospectus et les premiers volumes de l’Ency-
clopédie (1750-1752). Alors que Voltaire est à la cour de Frédéric II
(1750-1753), Grimm troque l’allemand pour le français dans sa corres-
pondance avec Gottsched (1753). L’année précédente, il a débuté sa
Correspondance littéraire. Les premiers abonnés sont les frères de Fré-
déric II, approchés par l’intermédiaire de l’abbé de Prades réfugié en
Prusse après avoir commis l’article « Certitude » de l’Encyclopédie.
Grimm a d’abord essayé de se faire l’intermédiaire entre l’Allemagne et
la France. En octobre 1750 et en février 1751, il fait paraître deux lettres
sur la littérature allemande pour rectifier les préjugés du monde litté-
raire français sur l’Allemagne. Au fait des enjeux géopolitiques, Grimm
est conscient que le morcellement de l’Allemagne nuit à son rayonne-
ment culturel : « C’est dans la constitution politique de l’État, et non
dans le défaut de génie de ses habitants, qu’il faut chercher la cause de
la médiocrité de la littérature allemande. Partagée entre tant de princes,
l’Allemagne n’a point de capitale qui réunisse en un centre tous les
talents dont le concours fait naître cet esprit d’émulation si nécessaire
aux beaux-arts 3 . » À l’opposé, et au prix d’un effacement du local
qu’étudie Stéphane Van Damme, Paris a accédé à ce rang de capitale
philosophique européenne. Pourtant, la situation est plus nuancée qu’il
n’y paraît à première vue.
Grimm inscrit son action dans une perspective européenne, l’uti-
lisation du français est pour lui évidente, tout comme la posture cos-
mopolite qu’il adopte dans la Correspondance littéraire : « Laissons aux
républiques politiques cet esprit de prédilection pour les enfants nés
dans leurs murs. Dans la république des lettres nous ne devons

2. SCHLOBACH JÜRGEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich


Melchior Grimm, russe, français et allemand », in DULAC GEORGES (dir.), avec le
concours de Dominique Taurisson, Monique Piha et Marina Reverseau, La Culture
française et les archives russes. Une image de l’Europe au XVIIIe siècle, Centre interna-
tional d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004, p. 38.
3. Correspondance Littéraire, édition Tourneux, Paris, 1882, t. XVI, p. 271.

1. FRIEDRICH MELCHIOR GRIMM GRIMM, FRIEDRICH MELCHIOR, , PASSEUR CULTUREL • 111


méconnaître pour citoyens que ceux qui sont nés sans talents et sans
goût pour les beaux-arts. Tous ceux qui les aiment et qui s’y connaissent
sont nos compatriotes ; le pays n’y fait rien 4. » Mais dans le même
temps, il a conscience que la langue unit les Allemands par-delà le mor-
cellement politique, et qu’elle est vecteur tout à la fois d’une conscience
nationale et de l’expression d’un génie national. Car Grimm est opti-
miste sur le long terme. Il prophétise que les auteurs français admireront
un jour la littérature allemande. L’Allemagne a déjà donné Luther, le
« premier écrivain allemand en rang, ainsi qu’en date », Opitz, le « père
des poètes allemands », et Gottsched, fondateur du théâtre allemand.
La figure de Gottsched est ici intéressante car Gottsched diffuse le clas-
sicisme français, déploie une inlassable activité de traducteur, mais fina-
lement construit une référence nationale propre. La question
linguistique est alors centrale.

Certes, un espace existe pour des périodiques savants en langue


nationale depuis la fin des années 1680. Jonathan I. Israel y insiste dans
Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la moder-
nité (1650-1750) à propos de l’allemand :

Si le français et le latin prédominaient, il y eut bientôt également


une demande pour des journaux et des revues littéraires en alle-
mand et en néerlandais. En 1688, à Leipzig, Christian Thomasius,
fort impressionné par les nouvelles revues en français, et en parti-
culier par celle de Bayle, sortit le premier numéro de son novateur
Monatgespräche. À l’en croire, en donnant aux livres une plus grande
publicité qu’autrefois, les périodiques encourageaient les gens à les
lire et à en discuter. Le fait qu’un journal en allemand consacré aux
derniers livres et controverses de lettrés ait pu non seulement appa-
raître mais prospérer suffit à montrer que la révolution intellectuelle
avait à cette époque largement dépassé les cercles d’universitaires,
d’avocats, de médecins et de religieux qui monopolisaient naguère
le débat érudit et l’avaient restreint au latin. 5.

4. Correspondance Littéraire, édition Tourneux, Paris, 1882, t. XVI, p. 269-270.


5. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance
de la modernité (1650-1750), Paris, Éditions Amsterdam, 2005, trad. fr. de Radical
Enlightenment. Philosophy and the Making of Modernity 1650-1750, Oxford, Oxford
University Press, 2001, p. 180-181.

112 • EUROPE FRANÇAISE


Néanmoins, l’utilisation des langues vernaculaires pose la question
de la diffusion européenne des périodiques en langues rares. Langue natio-
nale ou langue européenne, tel est le dilemme auxquels républicains des
lettres et journalistes font face. En 1738, le premier numéro de la Dänische
Bibliothec regrette l’absence d’audience internationale des savants dano-
norvégiens depuis l’interruption de la parution des Lübeck Nova Literaria.
La nouvelle revue se propose de faire connaître dans le royaume scandi-
nave l’actualité savante et intellectuelle occidentale, mais en même temps
aimerait combler la lacune d’un organe de diffusion internationale.
L’option du latin est clairement perçue comme un frein à l’essor du titre,
l’allemand paraît donc être le seul choix permettant de concilier un certain
rayonnement à l’étranger et une audience nationale. Malgré tout, le fran-
çais semble incontournable à beaucoup, et notamment à Grimm.
Installé à Paris, Grimm observe avec intelligence le statut d’autonomie
que revendiquent les hommes de lettres français : « Mon adresse : à l’hôtel
de Frise, rue basse du Rempart, faubourg Saint-Honoré, sans autre qualité,
car je n’ai plus celle de secrétaire du comte de Frise. Les gens de lettres de
ce pays-ci, aimant mieux n’être rien que d’être attaché à quelqu’un, j’ai suivi
leur exemple et je me suis fait un petit revenu d’une occupation littéraire »,
écrit-il à Gottsched en juin 1753 6. Ici encore, l’effet d’échelle doit être pris
en compte selon moi. Le rayonnement européen de la capitale culturelle
française, l’importance des périodiques francophones, fussent-ils édités hors
de France, permet à beaucoup plus de gens de lettres de vivre au moins
partiellement de leur plume ou de toutes les activités qui gravitent autour
du livre et des presses. Certes, beaucoup d’entre eux relèvent à des degrés
divers de la bohème littéraire étudiée par Robert Darnton 7, et seule une
poignée atteint l’indépendance matérielle d’un Diderot. Bien sûr, patrons
et protections restent fondamentaux pour beaucoup. Il n’empêche, une
nouvelle figure sociale apparaît, qui sert de référence aux étrangers qui aspi-
rent à s’agréger au monde des gens de lettres.
Pour autant, Grimm a parfaitement conscience que cet espace en
cours d’autonomisation demeure en relation intime avec la société
d’Ancien Régime, avec le royaume européen des mœurs et du bon goût.
Comme dans les salons, derrière la fiction de l’égalité entre gens de

6. Cité par SCHLOBACH JÜRGEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Frie-
drich Melchior Grimm, russe, français et allemand », op. cit., p. 42.
7. DARNTON ROBERT, Bohème littéraire et Révolution : le monde des livres au XVIIe siècle,
Paris, Gallimard/Le Seuil, 1983.

1. FRIEDRICH MELCHIOR GRIMM GRIMM, FRIEDRICH MELCHIOR, , PASSEUR CULTUREL • 113


lettres et gens du monde, les écarts sociaux sont bien là, les liens de
dépendance – qui nourrissent d’ailleurs l’aspiration des écrivains à
l’autonomie – aussi. C’est tout l’enjeu de sa quête de l’anoblissement,
perçu comme un vecteur de reconnaissance sociale et d’inclusion dans
le monde, comme l’atteste la lettre que Grimm écrit à Caroline de Hesse-
Darmstadt le 20 juillet 1771 :

Un point me tient au cœur, et j’aurais tort de le cacher à Votre Altesse.


Je suis gâté depuis longtemps par l’accueil et les bontés que j’ai
éprouvés de toutes parts, et Votre Altesse n’a pas été la dernière à me
gâter. D’ailleurs la vie indépendante que j’ai menée à Paris et la consi-
dération qu’on y accorde aux lettres en général m’ont toujours mis
à portée non de me croire l’égal de ceux qui doivent à leur naissance
un nom et de l’illustration, mais de ne me trouver déplacé nulle part
et de jouir de tous les égards auxquels tout homme d’honneur a droit
de prétendre. Si j’avais fait le voyage d’Italie avec mon ami le philo-
sophe, nous ne nous serions jetés à la tête de personne, mais nous
aurions joui de toutes les bontés qu’on aurait voulu nous témoigner,
et tout eût été bien. Beaucoup de particuliers de ce pays-ci qui ne
sont pas plus grands seigneurs que moi, ont fait ce voyage avec tous
les agréments possibles. Il ne serait pas juste que pour être à la suite
de Monseigneur le Prince héréditaire [dont Caroline est la mère], je
perdisse quelque chose de ce côté, et j’avoue que je ne serais pas
insensible au désagrément de ne pouvoir accompagner S.A.S. partout
où M. de Rathsamshausen [gouverneur en titre du prince, noble à la
différence de Grimm] pourra se trouver avec ce prince depuis la mule
du pied de Ganganelli [le pape Clément XIV] jusqu’au pied de
quelque autre trône italien. Votre Altesse ne croira pas peut-être que
j’ai trouvé en ruminant un expédient à cette affaire ; c’est de me faire
baroniser à Vienne. Vous rirez, Madame, beaucoup de cette idée, cela
irait si bien à mon nom, à ma nigauderie et à toute mon allure ; mais
enfin je supplie Votre Altesse de me dire son sentiment là-dessus avec
la bonté et la franchise à laquelle je suis si accoutumé ; si cela coupait
court à toutes les difficultés, je n’en vaudrais pas mieux aujourd’hui
et je n’en sentirais pas moins la distance qu’il y a de M. le Baron de
G. à M. le Comte de Ferney et à M. le Comte de Buffon 8.

8. SCHLOBACH JÜRGEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich


Melchior Grimm, russe, français et allemand », op. cit., p. 43-44.

114 • EUROPE FRANÇAISE


Cette démarche est tout à fait pertinente pour un homme de lettres
qui se veut l’informateur et l’agent culturel privilégié des princes euro-
péens à Paris. Mais, partant, elle souligne les contradictions de la sphère
littéraire et de l’espace public. Partisan de l’indépendance du philo-
sophe, Diderot reçoit les puissants en robe de chambre. Dans sa Lettre
apologétique de l’abbé Raynal à M. Grimm de mars 1781, il regrette donc
tout aussi logiquement la posture adoptée par Grimm : « Depuis que
l’homme que la nature avait destiné à se distinguer dans la carrière des
lettres, s’est réduit à la triste condition de serviteur des grands, son goût
s’est perdu ; il n’a plus que le petit esprit, que l’âme étroite et rampante
de son nouvel état. »

1. FRIEDRICH MELCHIOR GRIMM GRIMM, FRIEDRICH MELCHIOR, , PASSEUR CULTUREL • 115


2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLE
DE LA RUSSIE

Le livre de langue française, même s’il est souvent imprimé aux Pro-
vinces-Unies, est un vecteur important. Les catalogues de la librairie de
l’Académie de Saint-Pétersbourg, conservés pour les années 1731-1761,
ne contiennent pas moins de sept mille annonces publicitaires pour des
livres français proposés à l’achat. Significativement, les ouvrages d’édu-
cation comme Les Aventures de Télémaque de Fénelon – ou sa continua-
tion par Ramsay déjà évoquée – et les Fables d’Ésope sont parmi les plus
demandés, de même que les grammaires et les dictionnaires de français.
Et le grammairien Prémontval d’observer alors que « la langue française
est depuis plus d’un demi-siècle moins la langue de la France que celle
de l’Europe entière ; elle est devenue la langue universelle de l’Europe ».
Coéditeur de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des
arts et des métiers avec André-François Le Breton et David l’Aîné, le
libraire-éditeur Antoine Claude Briasson, à qui l’on doit également les
quarante volumes des Mémoires des hommes illustres de la République des
Lettres (1727-1745), le Journal de Trévoux en collaboration avec Chau-
bert, illustre en trois décennies de participation active au commerce du
livre avec la Russie l’importance du livre français en Europe au mitan
du siècle 1. Cet engagement durable est d’autant plus significatif qu’il

1. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et la


culture russe au milieu du XVIIIe siècle », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et
PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit.,
p. 185-200.

116 • EUROPE FRANÇAISE


est le fait d’un des principaux libraires-éditeurs parisiens, au centre d’un
réseau de correspondance d’envergure européenne. On l’a dit au cha-
pitre précédent, il est dès 1737 intermédiaire entre les Académies des
sciences de Paris et de Pétersbourg. C’est par lui que Schumacher adresse
les publications de l’Académie qu’il dirige au secrétaire de la compagnie
parisienne, Dortous de Mairan. Le 6 juin 1737, ce dernier accuse récep-
tion d’un envoi important : « Le Sieur Briasson, libraire vient de me
remettre cinq exemplaires du livre du Sieur Euler de votre part. » Leon-
hard Euler, qui compte parmi les plus grands mathématiciens de son
temps, va par la suite jouer un rôle majeur dans la relance de l’Académie
russe et dans son rayonnement européen. Le surlendemain, Dortous de
Mairan écrit à Joseph Nicolas de Deslisle, membre de l’Académie des
sciences de Pétersbourg, dont le libraire français vend à Paris le Projet de
la mesure de la Terre en Russie édité la même année : « M. Briasson a remis
avec les ballots où étaient les Mémoires de l’Académie de Saint-Péters-
bourg et les livres de M. Euler une carte géographique de l’Empire faite
par M. Kirilov en 1734 [l’Atlas de l’Empire russe édité par Ivan Kirillovitch
Kirilov à partir de 1731]. Je n’en avais pas ouï parler et je voudrais en
savoir votre sentiment. » En 1745, c’est à Briasson que les héritiers du
prince Antioche Kantemir, ambassadeur de Russie en France, mort en
fonction, confient la vente de la vente de sa bibliothèque. Deux ans
plus tard, un nouveau contrat est signé entre le libraire-éditeur parisien
et la Russie. Nikolaï A. Kopanev insiste sur son importance : « Le contrat
établi par Henri Gross, le ministre plénipotentiaire russe, était avanta-
geux pour l’éditeur parisien, car il lui donnait la possibilité de fournir
à la Russie de grandes quantités de livres, en en ayant le monopole ; la
valeur de ces fournitures fut comparable à celle des fonds que Briasson
mit dans l’Encyclopédie 2. » Selon cet auteur, les profits de Briasson en
Russie lui permirent de supporter les lourds investissements dans l’Ency-
clopédie avant que les premières souscriptions ouvertes en novembre
1750 commencent à entrer. Envoyé en Europe occidentale en 1749, le
secrétaire de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Johann
Kaspar Taubert, note dans son rapport de mission qu’« il ne manqua
pas, en vertu du point 12 de ses instructions, de s’expliquer amplement
avec le libraire Briasson sur tout ce qui touchait au marché des livres
avec notre librairie [celle de l’Académie des sciences] et de commander

2. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et


la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », op. cit., p. 192.

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLEDE LA RUSSIE • 117


lui-même au dit Briasson tous les nouveaux livres qui [pouvaient]
trouver chez nous des amateurs et, en outre, il se procura les catalogues
de tous les libraires les plus illustres de Paris en y inscrivant les prix et
il les apporta à l’Académie ». Il achète notamment les Essais sur l’électri-
cité des corps (1746) de l’abbé Nollet ainsi que ses Lettres sur l’électricité,
ouvrage tout juste sorti des presses. Briasson prépare en outre à la
demande de Taubert un premier envoi de près de trois cents volumes
pour Saint-Pétersbourg, où l’on trouve aussi bien le théâtre de Molière,
Racine ou Crébillon, que des périodiques savants de grand renom
comme le Journal de Trévoux, le Journal des savants, ou encore le Journal
de Verdun, le Mercure de France, des œuvres de Voltaire – six exemplaires
de La Henriade –, de Montesquieu – six exemplaires de L’esprit des lois
qui vient de paraître, le Dictionnaire de Médecine de James. En retour,
Briasson importe en France l’Atlas Russien, La Flore sibérienne de Gmelin,
La Science navale de Leonhard Euler dans son édition latine 3. Significa-
tive est l’annonce simultanée par le libraire-éditeur parisien dans son
catalogue des mises en vente pour 1750 – et les années suivantes – de
la parution prochaine des premiers tomes de l’Encyclopédie et de la dis-
ponibilité des Commentaires de l’Académie des sciences de Saint-Péters-
bourg. Briasson fait également paraître des annonces à propos des
publications russes dans le Catalogue hebdomadaire ou liste des livres [...]
qui sont mis en vente chaque semaine tant en France qu’en pays étran-
gers. N. Kopanev insiste sur l’interaction entre ce contrat fructueux avec
la Russie et le financement de l’entreprise encyclopédique qui entre alors
dans une phase décisive :

Les comptes avec Briasson furent réglés entre octobre et décembre


1750. Au total, en trois ans de commerce avec la Russie, l’éditeur
parisien avait gagné 3 732 florins, ou approximativement
8 270 livres (1 654 roubles). En comparant cette somme à celle
que Briasson investit dans l’Encyclopédie de 1747 à décembre 1750
– 8 166 livres (ou 1 633 roubles) –, on peut apprécier l’importance
qu’avait eue le contrat du 18 octobre 1747 pour l’éditeur parisien.
On doit remarquer que ces sommes étaient assez grosses pour
l’époque. Fut-ce un hasard ? Mais le paiement de ce qui lui était
dû coïncida avec une date importante dans le destin de

3. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et


la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », op. cit., p. 194.

118 • EUROPE FRANÇAISE


l’Encyclopédie : en octobre 1750, on avait publié son Projet et
ouvert la souscription, or, dès le 21 novembre 1750, Briasson pré-
senta à l’« Association » les noms des cent premiers
souscripteurs 4.

Les lecteurs russes sont informés grâce à la presse périodique des


difficultés que rencontre en France l’Encyclopédie. Ainsi, en mars 1752,
on peut lire dans le Bulletin de Saint-Pétersbourg que « les obstacles aux-
quels se heurtait la publication du livre intitulé l’Encyclopédie ont main-
tenant complètement disparu et les autres parties seront désormais
régulièrement publiées », et l’année suivante, la librairie de l’Académie
des sciences annonce que les deux premiers tomes sont disponibles à la
vente. On sait en outre que, en 1760-1761, l’achèvement de la publica-
tion de l’Encyclopédie en Russie est envisagé et qu’en juillet 1762 Cathe-
rine II, qui tient désormais le pouvoir, propose à Diderot de publier les
derniers tomes à Riga. En 1764, les huit premiers tomes sont en vente
à la librairie de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Un an plus
tard, Briasson peut adresser les deux suivants à ses partenaires russes ;
et le Journal de Saint-Pétersbourg d’annoncer en 1766 que « les dernières
parties de l’Encyclopédie [sortiront] des presses françaises au printemps
de l’année suivante [...], de ce fait, les amateurs qui ont déjà les dix
premiers tomes et qui souhaiteraient recevoir les autres aient l’obli-
geance de le faire savoir d’avance à la librairie de l’Académie ».
L’étude du livre français en Russie montre donc qu’il faut sortir de
la problématique de l’influence pour prendre en compte l’émergence
d’un espace européen de l’information, de la circulation des œuvres, de
la mobilité des hommes auquel la Russie s’intègre progressivement. On
arrive ici, et à partir d’autres domaines que ceux étudiés dans L’Europe
des Lumières 5, aux mêmes conclusions qu’Irina et Dimitri Gouzévitch
pour l’histoire des sciences et des techniques – bien qu’ils ne prennent
sans doute pas toujours assez en compte les freins multiples à cette
liberté de circulation, freins qui dans le même temps ne font qu’attiser
le désir des Lumières techniciennes et savantes d’une mobilité sans
entrave :

4. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et


la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », op. cit., p. 196.
5. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, L’Europe des Lumières. Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? » ;
no 3715, 2004.

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLEDE LA RUSSIE • 119


[Nos recherches] nous ont amenés à supposer qu’au début du
XIXe siècle, la Russie, en matière de sciences et d’art de l’ingénieur,
formait avec les principaux pays européens, France comprise, un
espace commun dans lequel l’information circulait librement. Des
recherches concernant les périodes antérieures ont confirmé la
plausibilité de cette conclusion pour le XVIIIe siècle et ont permis de
faire coïncider les débuts du phénomène avec la fin de l’ère pétro-
vienne. Grâce aux recherches documentaires menées ensuite dans
plusieurs pays européens, l’hypothèse de départ a évolué. L’étude
a perdu son caractère bilatéral – transferts franco-russes – pour
d’abord s’étendre sur d’autres aires géographiques, puis pour
dépister entre celles-ci et la Russie des liens pluriels et complexes.
Elles nous ont convaincus également que les relations bi–, tri- et
même multilatérales entre la Russie et tel ou tel autre pays occi-
dental n’existaient pas en elles-mêmes mais constituaient les divers
éléments d’un réseau unique de sociabilité professionnelle fonc-
tionnant à l’échelle de l’Europe [...] Durant la première comme
durant la seconde période – respectivement les réformes pétro-
viennes et celles d’Alexandre Ier –, mais aussi de façon moins spec-
taculaire dans l’intervalle, la culture technique française a fourni
des idées et des références pour la construction des techniques de
l’État russe. Dans de nombreux cas, tout cela se situe hors du cadre
de l’action directe et unilatérale qu’on peut décrire en termes
d’influences. Sans contester l’influence, les conséquences et les
apports de la présence en Russie des ingénieurs, architectes et tech-
niciens français, nous avons privilégié des exemples qui mettent
en lumière d’autres modes d’interaction, souvent indirects et dif-
ficiles à saisir, qui inscrivent la Russie au même titre que la France
dans ce champ unique, et beaucoup plus vaste, de la communica-
tion européenne, dont le XVIIIe siècle, qui voit naître l’esprit des
Lumières, marque la véritable éclosion 6.

Le rôle des colonies étrangères qui s’installent en Russie et parti-


cipent activement à sa modernisation, à d’authentiques transferts de

6. GOUZEVITCH IRINA et DIMITRI, « La Russie et la culture technique française. Quel-


ques exemples de circulation des idées », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et
PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit.,
p. 522-523.

120 • EUROPE FRANÇAISE


technologie et de savoirs est bien sûr décisif. C’est le cas des Euler et des
Bernoulli à l’Académie des sciences qui, on ne doit pas l’oublier, est
aussi un établissement d’enseignement supérieur. Les ouvrages de Leon-
hard Euler qu’importe le libraire parisien Briasson sont des contribu-
tions scientifiques majeures. À Pétersbourg, Euler poursuit son œuvre
scientifique, révolutionne notamment la balistique, mais participe aux
grands chantiers de recherche européens, en même temps qu’il réorga-
nise l’Académie, se dépense sans compter avec son fils Johann Albrecht
pour la doter d’un réseau de correspondance et de reconnaissance scien-
tifique remarquable, mettant en œuvre une authentique stratégie de
publication. Mais le rôle de leurs protecteurs russes et l’impact des luttes
de pouvoir dans une période de relative instabilité dynastique – le
deuxième tiers du XVIIIe siècle – est aussi capital. Son étude met notam-
ment en évidence la fragilité des positions et des intérêts français en
Russie, et la capacité des sphères dirigeantes russes à jouer des rivalités
entre les communautés techniciennes, artistiques et savantes étrangères
– les Suisses alémaniques contre les Français par exemple – et de leurs
réseaux respectifs d’information et de recrutement. Au-delà du mirage
russe 7, c’est bien toute la richesse et la complexité des liens qui unissent
la France et l’Europe au XVIIIe siècle, des recompositions de l’espace euro-
péen des Lumières, qui nous sont donnés à voir.
Les hommes du livre qui font le choix de s’établir en Russie, à la
différence de Briasson, sont d’authentiques intermédiaires culturels, et
ce d’autant plus qu’ils mènent souvent de front plusieurs activités pour
pouvoir survivre. Nombre d’entre eux sont effet journaliste, traducteur
et précepteur. On trouve ainsi dans la bibliothèque de l’Association
royale de la librairie à Amsterdam des lettres envoyées par Philippe Her-
nandez (1724-1782), interprète du roi et traducteur de métier, au célèbre
libraire Marc Michel Rey en 1760-1761. Après avoir été traducteur
d’anglais au Journal étranger en 1756-1758, Hernandez s’est installé en
Russie, ce dont il se félicite : « Je me trouve fort bien du séjour de la
Russie où un homme de lettres est très bien tenu. » Précepteur à Moscou,
il lance également un périodique « particulièrement consacré à l’ins-
truction de la jeunesse russienne », le Journal des sciences et des arts, et
s’installe comme libraire. Il propose donc à Rey de lui envoyer des titres
pour les signaler dans son journal et pour les vendre. Ses commandes

7. LORTHOLARY ALBERT, Les « Philosophes » du XVIIIe siècle et la Russie : le mirage russe,


Paris, Boivic, 1951.

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLEDE LA RUSSIE • 121


sont importantes et semblent témoigner du succès de l’entreprise, au
moins escompté, puisqu’il demande par exemple huit cents exemplaires
de l’almanach des Étrennes mignonnes et douze de La Nouvelle Héloïse.
Marie-Claudine Rozet est une figure tout aussi intéressante de ces
circulations intellectuelles et savantes européens en même temps
qu’une protagoniste d’un commerce du livre qui ne l’est pas moins.
Vladimir Somov a édité une lettre de Marie-Claudine Rozet à Johann
Albrecht Euler – fils de Leonhard – [redite] qui mobilise et articule les
différentes composantes de l’espace relationnel (amicale, familiale, pro-
fessionnelle) de ces intermédiaires culturels (professeurs étrangers, aca-
démiciens, précepteurs de l’aristocratie russe, traducteurs et libraires).

De Moscou ce 2 janvier 1776

J’ai reçu mes caisses en bon état Mon cher ami, je ne puis que
vous remercier de toutes les peines que vous avez bien voulu
prendre. Il se trouve deux exemplaires de l’abbé Millot [historien]
incomplet ce n’est pas votre faute, mais bien celle des messieurs
de la douane qui feraient beaucoup mieux de demander quelque
chose de complet que de prendre dans une caisse les premiers
livres qui se présentent, quant à l’exemple que vous avez gardé
pour vous permettez que je vous dise que vous êtes un homme
étrange de ne l’avoir pris que sous la condition que je ne pourrais
pas en disposer ailleurs. Ce qui m’appartient n’est-il pas vôtre, et
ne pouvez-vous pas en disposer et vous l’approprier quand et
comme il vous plaira ; ne me parlez plus de cet exemplaire
j’ignore qu’il fut parmi le nombre de ceux que j’avais demandé
et je ne le reconnais point m’appartenant. [...]
J’ai déjà vendu une partie de mes livres, mais j’en rapporterai à
Pétersbourg un tiers environ, afin de m’en défaire promptement,
ils sont arrivés un peu tard ici, c’est la faute des circonstances je
ne m’en plains pas, vous devez avoir reçu une seconde facture de
Durand [libraire parisien] que vous ne m’avez pas envoyée, ce qui
m’a un peu embarrassée pour fixer les prix mais avec l’aide de
mes anciennes factures je me suis tirée d’affaire à merveille.
Agréez mon cher ami les vœux sincères que je fais, sur tout ce
qui peut coopérer à votre bonheur dans le renouvellement
d’année. Conservez-moi votre amitié, et ne dédaignez point les
sentiments d’un cœur qui vous est dévoué pour la vie.

122 • EUROPE FRANÇAISE


Mille tendres amitiés à Mme Euler, mes respects à votre cher papa
[Leonhard], j’embrasse vos jolis enfants et suis de cœur et d’âme
votre très humble et très obéissante servante.

Rozet

Nous partirons décidément le 25 janvier


Faites-moi l’amitié de faire savoir à M. le baron Nolcken 8 que les
livres sont chez vous, il ne m’a pas été possible d’aller chez lui, pour
lui annoncer qu’ils étaient arrivés, il pourrait croire que sa commis-
sion n’a pas été remplie, vous pouvez même les lui livrer s’il l’exige 9.

De leur côté, les lettres que Johann Albrecht Euler expédie à son oncle par
alliance Jean Henri Samuel Formey, pilier de l’Académie de Berlin et figure
centrale de la république européenne des sciences et des lettres, confirment la
richesse et la densité de cet espace relationnel 10. Dans toutes ces activités
d’échange, de commerce des livres comme de commerce de société, la langue
française est omniprésente – c’est en français que Johann Albrecht Euler écrit à
son oncle Formey –, mais en tant qu’elle est une koinè 11 des élites euro-
péennes, la langue des échanges aristocratiques et mondains, savants dans une
moindre mesure – Euler père recourt encore largement au latin. Elle relaie
certes les créations françaises et entretient une attirance forte pour la France, et
principalement pour Paris, mais il s’agit clairement d’une langue en partage.

8. Johan Fredrik von Nolcken, ambassadeur de Suède en Russie, intermédiaire


culturel actif entre la France, la Suède et la Russie, ami de Diderot, sur lequel
nous revenons au chapitre III.
9. Archives de l’Académie des sciences de Russie, Section de Saint-Pétersbourg,
fonds 1., inv. 3, dossier 62, fos 230-231, lettre éditée en annexe de SOMOV VLA-
DIMIR, « Le livre français en Russie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle », in
POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française
en Russie au XVIIIe siècle, op. cit., p. 206-207.
10. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, « Correspondance, médiations culturelles et Alltags-
geschichte entre Saint-Pétersbourg et Berlin à la fin du XVIIIe siècle : les lettres de
Johann Albrecht Euler à son oncle Jean Henri Samuel Formey », in BEAUREPAIRE
PIERRE-YVES, HÄSELER JENS et MCKENNA ANTONY (dir.), Les Réseaux de correspondance
en Europe (XVIe-XIXe siècles) : matérialité et représentation, Saint-Étienne, Presses
universitaires de l’université de Saint-Étienne, 2006, p. 271-278.
11. La koînè désigne le plus dénominateur linguistique commun entre les Grecs
de l’Antiquité. Les Grecs entendent la koînè par-delà la différence entre les dia-
lectes locaux ; les barbares, eux, ne l’entendent pas. Est donc barbare celui qui
ne comprend pas la koînè.

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLEDE LA RUSSIE • 123


3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS : JEAN HENRI SAMUEL
FORMEY ET JEAN-FRANÇOIS SEGUIER

Entre refuge huguenot et république des lettres :


Jean Henri Samuel Formey

D’origine champenoise, Jean Henri Samuel Formey (1711-1797), pas-


teur de la communauté française réformée de Berlin – où il est né–,
journaliste, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Prusse, est au
centre d’un extraordinaire réseau de correspondance qui innerve les
républiques des lettres et des sciences ainsi que l’Europe protestante. Il
est aussi un remarquable intermédiaire culturel entre la France et
l’Europe germanique, grâce à sa participation intense à la presse pério-
dique francophone. Mercure et Minerve (1734-1735) et L’Abeille du Par-
nasse (1750-1754) informent ainsi le public allemand comprenant
l’allemand sur l’actualité littéraire en France, tandis que la Bibliothèque
germanique diffuse en direction du public français les nouvelles de la
république des lettres en Allemagne, en Suisse et dans l’aire baltique.
C’est d’ailleurs aux côtés d’Isaac de Beausobre, fondateur de la Biblio-
thèque germanique, que Formey s’est formé au journalisme. À sa mort,
notre pasteur huguenot poursuit l’entreprise avec Paul Émile Mauclerc
et Jacques de Pérard sous les titres de Journal littéraire d’Allemagne et de
Nouvelle Bibliothèque germanique. Il contraint Voltaire, Diderot et Rous-
seau au débat, en même temps qu’il diffuse leurs textes. Au sein de la
république des sciences, Formey est également un passeur. C’est grâce à
lui que, à partir de 1766, le célèbre mathématicien bâlois Leonhard

124 • EUROPE FRANÇAISE


Euler, chargé par l’impératrice Catherine II de réorganiser l’Académie
impériale des sciences de Pétersbourg et de redresser son audience scien-
tifique, connecte l’institution savante russe aux réseaux européens de
communication et d’échange des savoirs. Formey et Euler sont appa-
rentés et tous deux ont des intérêts croisés dans les deux académies :
Euler a participé activement au rayonnement de l’Académie berlinoise
en collaborant étroitement avec Maupertuis et a même dirigé à partir de
1759 celle qu’il nomme « mon nourrisson ». Une fois en Russie, il fait
nommer Formey correspondant à Berlin de l’Académie impériale des
sciences. Johann Albrecht Euler entretient un échange épistolaire en
français quasi quotidien avec Formey, son oncle par alliance, et
orchestre avec lui la diffusion des travaux de l’Académie russe dans la
presse savante francophone. Euler fils déplore en effet la faiblesse des
périodiques en Russie, renouvelant ainsi les critiques formulées par Jean
Rousset de Missy. Dans les périodiques allemands de langue française,
notamment la Gazette littéraire de Francheville, le Journal encyclopédique
ou la Gazette des Deux-Ponts – dont Formey est un collaborateur régu-
lier – paraissent régulièrement des comptes rendus de travaux académi-
ques, des annonces de parution, et des rapports flatteurs sur les
expéditions menées aux quatre coins de l’Empire. Lorsque Euler père et
fils entrent en conflit avec le directeur de l’Académie impériale, le comte
Vladimir Orlov (1743-1831) – dont la surface sociale et la position dans
le Chin, la « table des rangs » qui définit la hiérarchie des serviteurs de
l’empire, est pourtant bien supérieure –, les Bâlois menacent de publier
via Formey des articles dans les gazettes européennes peu flatteurs pour
ledit directeur. Ce dernier jette finalement l’éponge et démissionne.
Grâce à Formey et à son exceptionnel réseau relationnel, Leonhard
Euler et son fils recrutent également les professeurs et les correspondants
qui assoient la réputation de l’Académie de Pétersbourg et des établisse-
ments d’enseignement secondaires et supérieurs qui lui sont attachés.
Citons, parmi d’autres pourvoyeurs de talents mobilisés par Formey,
Jérôme de Lalande, auquel le pasteur huguenot et les Euler se sont liés
d’amitié lors de leur rencontre à Berlin en 1751. Leonhard Euler place des
protégés de l’astronome français, comme le grammairien Jean-Baptiste
Maudru, qui sera gouverneur au corps des cadets – Johann Albrecht le
reçoit fréquemment chez lui avec d’autres visiteurs français, ce qui lui fait
dire qu’il tient une véritable « académie française ». Condorcet apportera
également son concours. Formey est encore un intermédiaire précieux
pour la fourniture d’ouvrages français, alors que l’approvisionnement de

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 125


l’Académie de Pétersbourg souffre de la lourdeur bureaucratique que
Johann Albrecht explique à son oncle dans un passage savoureux de leur
correspondance :

Supposons donc, écrit-il à son oncle, que j’ai fait ma demande par
écrit un lundi, je commence donc par ordonner moi même qu’on
la traduise en russe, puisque ce n’est que dans la langue du pays que
les affaires sont traitées. La séance prochaine, c’est-à-dire mercredi
suivant, le secrétaire de la commission propose et lit ma demande.
Nous délibérerons ensuite si nous pouvons l’accorder, et nous
l’accordons. Le secrétaire la met dans le protocole. Ce protocole
nous est lu le vendredi, et nous le confirmons en le signant. Ensuite
en cas que le chef ou quelque membre de la commission ait été
absent, on lui envoie le protocole dans la maison pour le signer. Le
lundi suivant un des écrivains en extrait un ordre pour le libraire,
dans lequel est dit qu’il me doit donner sans paiement tels et tels
livres pour les envoyer à tel ou tel endroit. Cet ordre est présenté au
secrétaire qui le signe mercredi qui vient et le présente à son tour à
quelque membre de la Commission et le confirmer. Enfin on
l’envoie (cet ordre) au librairie et ce n’est donc que dix à douze
jours après ma demande faite que je puisse retirer les livres par
exemple que je voudrais vous envoyer de la part de l’Académie. Ce
train est une fois approuvé et ne souffre aucune exception quelque
pressente que soit l’affaire 1.

Formey et la famille Euler participent également à l’aventure euro-


péenne de l’Encyclopédie, ce qui ne les empêche pas de prendre leurs
distances avec les philosophes français – l’Aufklärung 2 chrétienne, qui ne
met pas en cause la religion et qui s’écarte majoritairement du déisme
pour admettre la révélation, leur convient mieux. Formey collabore à
l’entreprise de Diderot et d’Alembert – ses textes ont fourni la matière à
près d’une centaine d’articles de l’Encyclopédie –, et envisage même une
Encyclopédie réduite – par le jeu des renvois aux sources et aux ouvrages de
référence. Par la suite, et à l’instar de son neveu Johann Albrecht, il entre

1. Berlin, Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kulturbesitz, Handschriftenab-


teilung, Nachlaß Formey, 8/19 décembre 1769, fo 127.
2. Le terme désigne les Lumières en allemand. Son emploi hors de l’aire germa-
nique sert à insister sur la dimension chrétienne des Lumières.

126 • EUROPE FRANÇAISE


en relation avec Fortunato Bartolomeo De Felice, éditeur de l’Encyclopédie
d’Yverdon (1770-1780), Dictionnaire universel raisonné des connaissances
humaines, à laquelle il contribue activement 3. Si Formey projetait depuis
longtemps un abrégé de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, De Felice
a lui la volonté de proposer une nouvelle Encyclopédie, intégrant les der-
niers progrès de la science, plus européenne, comme il s’en explique dans
une lettre à son correspondant berlinois : « Je ne me propose pas de
donner l’Encyclopédie de Paris, mais une Encyclopédie nouvelle 4, en faisant
usage de l’Encyclopédie de Paris, tout comme des autres sources propres à
obtenir mon but. Je me propose encore moins de publier un ouvrage
parfait ou qui soit du goût général de tout le monde ; ce serait une folie.
Toute ma prétention consiste à donner une Encyclopédie plus complète
que l’allemande, que l’anglaise, que la française 5. »
La centaine de lettres conservées qu’échangèrent Formey et De
Felice nous éclairent sur leur collaboration. Hommes de foi – tous deux
sont protestants –, hommes du livre et républicains des lettres, nos deux
auteurs critiquent avec virulence les prétentions des libraires-éditeurs
français comme l’impiété des Lumières françaises. Des premiers, De Felice
écrit : « Les libraires de Paris sont trop fiers pour vouloir trouver en
chemin des étrangers, malgré toutes les raisons que les étrangers peuvent
avoir pour aller leur train. Ainsi, Monsieur, me voici exposé à l’envie, à la
rage même des libraires de Paris et des Savants qui par des raisons connues
à tout le monde, entrent dans leur parti 6. » Et lorsque Formey veut que De
Felice réédite son Philosophe chrétien, l’éditeur suisse lui répond : « Je crois
que je ne saurais jamais assez répandre cet ouvrage dans un siècle où tous
les Rousseau, les Voltaire et autres auteurs de cette lie 7 sont si répandus. »
Mais De Felice a également conscience qu’il faut prendre en compte les

3. L’Encyclopédie d’Yverdon a bénéficié d’un éclairage européen : L’Encyclopédie


d’Yverdon et sa résonance européenne. Contextes-contenus-continuités, Recueil de tra-
vaux édité par Jean-Daniel Candaux, Alain Cernuschi, Clorinda Donato et Jens
Häseler, Genève, Slatkine, coll. « Travaux sur la Suisse des Lumières », 2005.
4. Soulignés dans le texte original.
5. Lettre du 18 septembre 1770, Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kultur-
besitz, fonds Formey, transcrite par Jens Häseler, « L’encyclopédisme protestant
de Formey à la lumière de sa correspondance avec De Felice », p. 134.
6. Lettre du 18 septembre 1770, Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kultur-
besitz, fonds Formey, transcrite par Jens Häseler, « L’encyclopédisme protestant
de Formey à la lumière de sa correspondance avec De Felice », p. 129.
7. Souligné dans le texte original.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 127


attentes du public : il faut « bien autre chose pour les déistes dont l’Europe
est aujourd’hui remplie ». Homme de réseau, Formey est précieux pour le
projet d’une encyclopédie véritablement européenne. Il vante les mérites
du projet d’Yverdon dans les périodiques européens de langue française,
mobilise ses correspondants pour qu’ils rédigent des articles. Les Euler
père et fils sont de leur côté sollicités pour diffuser en Russie l’Encyclopédie
d’Yverdon, dont De Felice offre à Johann Albrecht les vingt premiers
volumes. En sens inverse, Euler fils mobilise son oncle Formey ainsi que le
prince Dimitri Alekseïevitch Golitsyne, envoyé russe à La Haye, minéra-
logiste, spécialiste des phénomènes électriques, auteur d’une correspon-
dance remarquable en français, pour nourrir le projet d’une encyclopédie
russe et corriger à la demande de Jean-Baptiste Robinet – qui intervient au
nom des éditeurs du Supplément de l’Encyclopédie – les erreurs de l’Encyclo-
pédie sur la Russie.

Jean-François Séguier, un provincial de la république


des lettres aux connexions européennes

Magnat polonais reconnu pour sa grande culture, « Européen raffiné et


cultivé » pour l’historien Andrzej Zahorski, le comte Michel Georges
Mniszech (1742-1806) a bénéficié d’une excellente éducation 8. Sa mère,
Catherine Mniszech, née Zamoyska, est une femme d’influence en même
temps qu’une médiatrice culturelle remarquable : elle favorise notam-
ment l’introduction des thèses physiocratiques 9 au pays des Sarmates 10.
Soucieuse d’apporter à ses enfants une formation européenne, elle confie
Michel Georges et son frère Joseph au pasteur calviniste Élie Bertrand

8. MAREK BRATUN, « Le voyage en France du comte Mniszech de son frère et de


leur précepteur chez Jean-François Séguier (juin, juillet, août 1765) », in GABRIEL
AUDISIO et FRANÇOIS PUGNIÈRE (dir.), Jean-François Séguier (1703-1784). Un Nîmois
dans l’Europe des Lumières, Actes du colloque de Nîmes des 17-18 octobre 2003,
Aix-en-Provence, Édisud, 2005, p. 149-150.
9. Doctrine économique qui met l’accent sur le rôle moteur de l’agriculture dans
la production de richesses plutôt que sur l’essor des manufactures, prenant ainsi
le contre-pied du colbertisme.
10. La Pologne. La référence aux Sarmates insiste alors sur l’identité nationale
polonaise et sur la lutte des Polonais pour le maintien de leur indépendance à
l’époque des partages successifs de la Pologne. Les patriotes hollandais font de
même en se qualifiant de « bataves ».

128 • EUROPE FRANÇAISE


(1713-1791) à Berne. Secrétaire de la Société économique de Berne, Élie
Bertrand est un membre actif de la république des sciences : naturaliste, il
appartient à plusieurs académies européennes, et s’est lié d’amitié avec
Jean Henri Samuel Formey ainsi qu’avec Albrecht von Haller. Proche de
Voltaire, il participe au projet encyclopédique et adhère au projet physio-
cratique. Après trois ans de formation à Berne, de 1762 à 1765, les jeunes
aristocrates polonais partent sur les routes du Grand Tour 11. Élie Bertrand
a de longue date annoncé à leur mère que « le tour des provinces méridio-
nales de France peut être également agréable et instructif ». C’est ainsi
que, à l’été 1765, Michel Georges Mniszech et son frère séjournent à
Nîmes et rencontrent Jean-François Séguier : « Notre premier soin en
arrivant dans cette ville a été de visiter Monsieur de Séguier, fameux
antiquaire, botaniste et naturaliste, connu dans la république des lettres
par quelques ouvrages 12. » Séguier figure sur la liste des collectionneurs,
des amateurs érudits, des savants qu’il faut avoir visités, au même titre que
Claude François Calvet 13 en Avignon, qu’ils rencontrent également, que
le collectionneur Athanase Balbe Berton de Crillon, propriétaire d’un
célèbre cabinet d’histoire naturelle, d’antiquités et d’œuvres d’art à Paris,
ou que l’académicien marseillais et collectionneur Guillaume de Paul.
Avec Séguier, que l’identification de la dédicace de la Maison carrée de
Nîmes a rendu célèbre, les jeunes Polonais visitent l’amphithéâtre de
Nîmes et font le tour de la ville gallo-romaine.

Ma très chère Maman,

Ne doutez pas, je vous en conjure, de l’impression que m’a fait


[OK ?] la lecture de votre lettre à M. Bertrand, et persuadez-vous

11. À titre de comparaison, on peut lire pour la décennie suivante la correspon-


dance entretenue par les frères Greppi, Paolo et Giacomo avec leur père pendant
leur tour européen. Elle vient de faire l’objet d’une excellente édition critique
– remarquablement illustrée – grâce à la collaboration des Archives d’État de
Milan et de la chambre de commerce : STEFANO LEVATI et GIOVANNI LIVA (dir.),
Viaggio di quasi tutta l’Europa colle viste del commercio dell’istruzione e della salute.
Lettere di Paolo e Giacomo Greppi al padre (1777-1781), Milan, Silvana Editoriale,
2006, 331 p.
12. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4. 58-60,
Recueil des Lettres écrites par Messieurs les comtes de Mniszech et par Monsieur Bertrand
à Madame la comtesse de Mniszech, vol. 2, fo 125.
13. BROCKLISS LAURENCE W.B., Calvet’s Web. Enlightenment and the Republic of Let-
ters in Eighteenth-Century France, Oxford, Oxford University Press, 2002.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 129


bien que votre volonté sera à jamais la règle de ma conduite. Toute
ma vie je l’emploierai à vous prouver le respect que je porte à vos
instructions, et ma parfaite soumission égalera ce respect qui ne
peut être ni plus tendre, ni plus vrai.
Un des objets qui m’a le plus frappé dans notre tournée sont assu-
rément les antiquités de Nîmes. Ces restes précieux ont attiré toute
notre attention et nous ont occupé bien agréablement. Notre pre-
mier soin en arrivant dans cette ville a été de visiter M. de Séguier,
fameux antiquaire, botaniste et naturaliste, connu dans la répu-
blique des lettres par quelques ouvrages dans ces différents genres.
Il nous a reçu [OK ?] avec toute la politesse possible, et lui-même, il
a bien voulu nous conduire et nous expliquer tout ce qui est relatif
aux antiquités de Nîmes. Il travaille à présent à un ouvrage qui
renfermera toutes les inscriptions grecques, latines et chrétiennes
jusqu’au IXe siècle, et sur chaque inscription il donnera la liste des
auteurs qui l’ont vu, publié ou expliqué, en désignant par des
marques si elle est exacte ou fautive. Ce savant dans ses longs
voyages en Italie, Allemagne et dans d’autres pays a copié, d’après
l’original, dix-sept mille inscriptions. Son médaillier, son cabinet
d’histoire naturelle, son herbier vivant, et plus encore sa complai-
sance, ses attentions, charmeront tous les étrangers qui auront
l’occasion de voir et de fréquenter cet excellent M. de Séguier.
Plusieurs fois il nous a assuré que l’amphithéâtre de Nîmes quant à
l’extérieur était le mieux conservé qu’il y ait en Europe. Celui de
Vérone [où Séguier a longuement séjourné avec le marquis Maffei]
est le plus entier dans son intérieur, et celui de Rome plus vaste et
plus détruit [...]
Dans tous nos séjours dans les villes nous ne manquons pas, ma
chère Maman, de grossir le recueil de nos observations. Le but de
nos voyages est de nous instruire, c’est en le remplissant que je
vous prouverai le profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,
ma très chère Maman, votre très humble et très obéissant, et très
soumis serviteur et fils.

Montpellier ce 29 juillet de 1765 Michel Mniszech 14

14. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4. 58-60,


Recueil des Lettres écrites par Messieurs les comtes de Mniszech et par Monsieur Bertrand
à Madame la comtesse de Mniszech, vol. 2, fos 125-126.

130 • EUROPE FRANÇAISE


Loin de représenter une exception, nos deux visiteurs illustrent au
contraire de manière exemplaire une pratique sociale et culturelle des
élites européennes en formation, la visite aux « noms » de la république
des sciences, des lettres et des arts qui complète la visite des hauts lieux.
Elle peut d’ailleurs être tout aussi superficielle ou rapide, ou parfois pré-
parée et approfondie lorsque, au-delà de la visite convenue et de la pra-
tique normative, les voyageurs cherchent à se démarquer et à concrétiser
un souhait plus personnel. En effet, le répertoire de ses visiteurs que
Jean-François Séguier a tenu pendant les dix dernières années de sa vie ne
mentionne pas moins de mille cinq cents noms 15. Comme l’écrit Daniel
Roche, qui le premier a étudié le « réseau des sociabilités d’un académi-
cien provincial, Séguier de Nîmes » en mettant l’accent sur « correspon-
dance et voyage 16 » :

C’est dans le déroulement d’une journée qu’on perçoit le mieux


ces manières de sociabilité. Le 13 avril 1774, Séguier reçoit neuf
visiteurs : M. Piesta, libraire à Madrid – c’est un agent du grand
éditeur de Tournes –, le marquis et la marquise de Pinat, de
Besançon où le marquis occupe un siège de conseiller au Parle-
ment, M. de Largentière qui est du Parlement de Grenoble, et M. de
Bellefaire, officier en garnison à Grenoble -voilà, après une visite
isolée, un noyau de curieux rassemblé par les fonctions civiles et les
origines géographiques. Ils sont suivis par un groupe étranger : le
docteur Adolphe Murray, un Anglais qui arrive de Stockholm avec
le baron de Bloemenfield, directeur des mines de Suède – ce sont
deux savants, botanistes, météorologistes, proches de Linné. Ils
ont pu croiser un autre botaniste venu de l’abbaye de Montmajour,
Dom Fourmault, et un curieux Mr. Lewis Squire, débarqué de Lon-
dres. Séguier note que le bénédictin est revenu le visiter en sep-
tembre, et l’Anglais, « auquel j’ai commis la Bibliothèque littéraire
de Londres » en novembre. Voilà une journée cosmopolite où
l’échange a pu mêler curiosités de touristes, informations

15. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 284, Liste écrite de la main de


Jean-François Séguier, contenant, par ordre alphabétique, les noms de personnes de
distinction qui l’honorèrent de leur visite de 1773 à 1793, et les adresses de ses corres-
pondants à l’étranger.
16. Étude à laquelle le colloque de Nîmes consacré à « Jean-François Séguier
(1703-1784). Un Nîmois dans l’Europe des Lumières » en 2003 n’a pas assez fait
référence.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 131


bibliographiques, discussions savantes, peut-être confondues à
certains moments 17.

Comme le souligne Laurence Brockliss après Daniel Roche, nombre


de ces visiteurs viennent rencontrer une gloire provinciale de la répu-
blique des lettres mais aussi satisfaire leur antiquomanie, car l’une des
motivations du Grand Tour n’est rien moins que l’acquisition d’anti-
quités qui décoreront demeures et parcs, enrichiront collections et cabi-
nets 18. Malgré son âge avancé, Séguier continue d’accueillir avec
courtoisie ses visiteurs, comme le note le savant genevois Horace Béné-
dicte de Saussure (1740-1799) dans son journal de voyage – il s’agit d’un
voyage de vulcanologie qui le mène à travers le Massif central : « Après
dîner [le 24 octobre 1776], je suis allé voir le bon M. Séguier, qui m’a fait
l’accueil le plus obligeant, on me l’avait dit fort âgé, j’ai été étonné de le
voir aussi bien conservé, droit, frais, quoique maigre, l’œil vif, la conser-
vation animée et abondante. Il a une belle maison qu’il a fait bâtir il y a
cinq ou six ans, son cabinet à l’extrémité d’un joli jardin rempli de plantes
étrangères. »
Mais le témoignage le plus précis nous est sans doute donné par le
Journal d’un voyage à Bordeaux, Londres et en Hollande du Grenoblois Joseph
Raby, dit Raby d’Amérique – car il a vécu à Saint-Domingue –, célèbre
pour sa passion des manuscrits clandestins anticatholiques et proprié-
taire d’un cabinet de curiosités répertorié dans La Conchyliologie, ouvrage
de Dezallier d’Argenville publié en 1742, avec plusieurs rééditions entre
1757 et 1767, qui inclut un vaste répertoire des cabinets d’histoire natu-
relle qui méritent d’être visités :

Le 8 (avril 1775) ma première visite a été à M. Séguier ; ce natura-


liste est le plus honnête et le plus complaisant de tous les philoso-
phes ; à l’instant de mon arrivée il quitta la plume pour
m’empresser de me faire voir son cabinet ; il est dans un petit
bâtiment isolé, au-delà d’un petit jardin attenant à sa maison ; il est
composé de deux pièces ; la plus grande peut avoir environ 14 ou

17. ROCHE DANIEL, « Correspondance et voyage au XVIIIe siècle : le réseau de socia-


bilité d’un académicien provincial », in Les Républicains des Lettres. Gens de culture
et Lumières au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1988, p. 276.
18. BROCKLISS LAURENCE, « Jean-François Séguier et les Britanniques », in AUDISIO
GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit., p. 113-124.

132 • EUROPE FRANÇAISE


15 pieds de large sur 200 de long ; tout autour sont des rayons
simples à découvert, depuis le plafond jusqu’à trois pieds du plan-
cher ; au-dessous de ces rayons sont des tiroirs à double rang où
sont les petits objets contenus dans des petits compartiments ;
au-dessous de ces tiroirs sont encore de plus hauts rayons, pour
contenir les plus gros objets.
Ce cabinet est d’une richesse considérable, beaucoup de pièces uni-
ques, rares, bien choisies, et très bien assorties, la partie la plus consi-
dérable et presque l’unique sont les pétrifications et les fossiles ; il a
très peu de coquilles vivaces, de métaux, point d’animaux, ni oiseaux
ni fruit. Mais aussi il est magnifique en pétrifications et surtout en
dendrites ; il en a deux étagères garnies d’un bout à l’autre de son
cabinet[(...] Sa plus belle pièce est une dorade à gueule ouverte dans
tout son entier ; on distingue ses yeux et toutes les parties de son
corps, jusqu’aux barbillons de ses nageoires. Tous les poissons impré-
gnés sur ces pierres sont de mer, il en a cueilli la majeure partie dans
les Cévennes, dans les collines autour de Nîmes.
Il a trouvé ces pétrifications en majeure partie, surtout les plus
belles, dans les belles collines du Véronais [Séguier a vécu plusieurs
années à Vérone en compagnie du marquis Scipion Maffei] en
Italie ; le détail de toute cette belle collection serait trop considé-
rable, il a dessiné toutes ses plus belles pièces et en a fait l’histo-
rique, cet ouvrage sera peut-être un jour donné au public, il ne sera
pas des moins intéressants. [...]
De ces deux pièces on retraverse le jardin pour venir à son apparte-
ment. Il a un cabinet d’une douzaine de pieds en carré rempli de
livres. Joignant cette bibliothèque est un cabinet rempli à moitié
d’étagères garnies de vases antiques, tant de terre que de cuivre,
quelques petites figures, le buste d’une femme, la tête d’un jeune
homme de bronze, un petit tombeau, le tout trouvé près de Nîmes.
Il a aussi un médaillier, un herbier, quelques bustes de pierre, beau-
coup de vieilles inscriptions qu’il a fait enchâsser dans les murs du
corridor de sa maison, de son jardin. [...]
Cet agréable savant porta sa complaisance jusqu’à me donner un
billet pour son ami M. Roustan, médecin, pour le prier de me mon-
trer son cabinet. Ce M. Roustan est moins complaisant, moins
savant et bien moins riche que M. Séguier 19.

19. RABY JOSEPH, Bréviaire philosophique. Journal pour son voyage de Provence et

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 133


Jean-François Séguier reste ce faisant attaché aux normes de la poli-
tesse érudite et académique, aux règles du commercium litterarium. On s’en
doute aisément, cette pratique universellement attestée de la visite aux
notabilités savantes – facilitée par la publication de guides pour les voya-
geurs curieux et de répertoires, outils de travail pour la communauté
scientifique : la Conchyliologie mentionnée plus haut ou la Liste des Astro-
nomes connus actuellement vivants dressée par Jean III Bernoulli de la
célèbre dynastie de savants suisses (1776) qui classe les astronomes « par
ordre alphabétique des lieux de leur demeure » – est contraignante et
épuisante pour les républicains des lettres et les artistes de renom. À Paris,
Johann-Georg Wille, célèbre graveur allemand, s’en plaint régulièrement
dans son journal tenu à la même époque et édité par les Goncourt. Mais
elle concrétise les liens qui unissent mondanité, amateurisme – au sens
que le terme a alors – et érudition. Aussi Stéphane Van Damme écrit-il à
bon droit à propos du voyage à Paris – mais on peut élargir le champ
d’application de son propos – que :

Leurs pratiques du voyage [celle des savants étrangers] témoignent


d’un changement majeur dans la culture de la mobilité savante.
Longtemps inscrits dans le cadre de la perigrinatio academica et la
collation des grades universitaires, ces voyages adhèrent de plus en
plus au modèle des apprentissages mondains. À partir de la
seconde moitié du XVIIIe siècle, les correspondances ou les journaux
de voyage des philosophes étrangers réputés tels Benjamin Fran-
klin ou David Hume, renvoient davantage à un mode de descrip-
tion mondain de la sociabilité urbaine. Le voyage de formation
s’identifie au grand tour aristocratique. Pour ces voyageurs
curieux, Hébert et Magny publient en 1765 l’Almanach parisien en
faveur des étrangers et des personnes curieuses. De même qu’à
l’étranger, les éditeurs enrichissent aussi la bibliothèque du voya-
geur. Ainsi, à destination de l’homme du monde anglais paraît The
Gentleman’s Pocket Companion for Travelling into Foreign Parts en
1722, et en 1784 Andrews publie ses Lettres à un jeune « gentleman »
à la veille de son départ pour la France 20.

d’Italie. Journal d’un voyage à Bordeaux, à Londres et en Hollande, textes édités et


présentés par Françoise Weil, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 379-383.
20. VAN DAMME STEPHANE, Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution,
op.cit., p. 29.

134 • EUROPE FRANÇAISE


En retour, ces visiteurs permettent aux provinciaux de la république
des lettres de s’ouvrir à l’espace européen des Lumières et à ses projections
outre-mer – à travers les implantations coloniales. Ils sont des informa-
teurs, d’inégale fiabilité, et des gate keepers. Des dizaines de relations sont
éphémères et sans intérêt scientifique, mais les rencontres réussies – bien
moins nombreuses – sont autant de promesses de correspondance. Elles
ouvrent ainsi tout un univers des possibles : collaboration à des projets
savants – car le temps est à la coopération européenne dans les domaines
qui passionnent un Séguier : météorologie, mesure des arcs de méridien,
observations astronomiques comme lors du transit de Vénus –, échange
de livres, d’objets, perspectives d’affiliations académiques croisées, mais
surtout participation à un espace de circulation de l’information qui doit
sans cesse être étendu, entretenu, fluidifié. Ainsi, Horace Bénédicte de
Saussure obtient de Séguier du « schiste herborisé ». Le Genevois adresse
en hommage à l’érudit nîmois le premier tome de ses Voyages dans les
Alpes. Séguier le remercie comme il a auparavant remercié Albrecht von
Haller pour sa Flore helvétique, mais au-delà des dons et contre-dons acadé-
miques et savants, s’engage un véritable échange de fond. Séguier
commente la plume à la main les ouvrages reçus et les enrichit de remar-
ques, suggestions et critiques – Haller aurait dû localiser les lieux qu’il cite
sur une carte par exemple. À Horace Bénédicte de Saussure, il écrit :

Vous m’avez appris bien des choses que j’ignorais ; à mesure que je
relirai votre ouvrage et que je me le rendrai plus familier, j’aurai de
nouveaux motifs pour vous accorder les justes éloges qui vous sont
dus [...] Les savantes remarques que vous avez faites sur le lac de
Genève, sur les collines qui s’y retrouvent dans le voisinage, sur la
différente nature des pierres et des cailloux qui sont répandus sur le
sol ; le caractère distinctif et tranchant pour les rapporter à leur
véritable dénomination, et mille autres choses que vous observez
sont très utiles. Tout ce que vous dîtes sur les différentes espèces de
roches feuilletées et sur les montagnes adjacentes sont des preuves
manifestes que vous n’avez rien négligé ; tous ceux qui aiment
l’histoire naturelle et ceux qui y ont fait des progrès vous sauront
un gré infini de vos observations [...] les amas immenses de glaces
éternelles, les rochers les plus escarpés, ceux mêmes qui mena-
çaient de s’ébouler ne vous ont pas arrêté ; vous les avez gravis pour
les examiner de près et vous avez vaincu tous les obstacles pour
parvenir à connaître leur nature et à constater exactement leur

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 135


état. Pensez-vous que les glaces qui s’y sont durcies, depuis je ne
sais combien de siècles, aient acquis la même dureté, la même
solidité que celles qui se trouvent vers les pôles du monde ? Pour-
rait-on en conserver des morceaux dans des bocaux bouchés avec
tout le soin possible que la température de l’air ne fit pas résoudre
en eau en les décomposant ? [...] Je me flatte que pour ma propre
instruction vous voudrez bien m’envoyer quelques échantillons
de certaines pierres dont vous parlez dans votre ouvrage, afin de les
mieux connaître et en faire la comparaison avec celles que j’ai vues
ou ramassées dans mes voyages 21.

Si les visiteurs étrangers sont curieux de rencontrer Séguier, c’est


non seulement pour visiter avec lui la Nîmes gallo-romaine, mais aussi
pour la réputation du botaniste et de son cabinet d’histoire naturelle. Dès
1738, Jean-François Séguier écrit à son ami Baux : « la fureur de la bota-
nique me possède 22 », et quelques années plus tard, en 1746, il confie à
Carl von Linné (1707-1778), qui a révolutionné la botanique et les sys-
tèmes existants de classement des êtres vivants avec la parution de Sys-
tema Naturae (1735) Fundamenta botanica (1736), Flora Lapponica (1737),
Classes plantarum (1738) : « J’ai fait une nombreuse collection de livres
qui traitent de toute l’histoire naturelle, et j’en ramasse tous les jours.
C’est pour avoir des matériaux pour un grand ouvrage que je médite : un
corps entier de toute l’histoire naturelle 23. » Le savant suédois détermine
des genres et des espèces, système qu’il généralise aux animaux et aux
végétaux. À chaque espèce, il donne un nom de genre qu’elle partage avec
les espèces voisines. Comme l’écrit Samuel Cordier, « il créa des noms en
deux parties – un nom de genre et un nom d’espèce –, car ses prédéces-
seurs et ses contemporains utilisaient des phrases. Ainsi, en suivant la
méthode de Linné, chaque espèce se voit attribuer un nom et un prénom,
comme un individu. Linné s’appuya sur la découverte – scandaleuse aux
yeux de quelques-uns – de la sexualité des plantes pour diviser le règne

21. Cité par CANDAUX JEAN-DANIEL, « Les correspondants helvétiques de Jean-Fran-


çois Séguier », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier,
op. cit., p. 256.
22. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 416, Lettre de Séguier à Baux,
8 juin 1738, fo 113.
23. Lettre du 3 février 1746 citée par CORDIER SAMUEL, « Jean-François Séguier, un
botaniste dans son temps », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-
François Séguier, op. cit.,p. 61.

136 • EUROPE FRANÇAISE


végétal en 24 classes 24. » Mais, observe Pascal Duris dans Linné et la France
(1780-1850), « le système sexuel développé par Linné, sa définition du
genre et de l’espèce et, d’une manière générale, sa vision de la Nature,
n’ont jamais été pleinement acceptés en France. À Paris surtout, où
l’intendance du Jardin du roi est confiée depuis 1739 à Buffon et où des
académiciens des sciences comme Adanson, et dans une moindre mesure
Lamarck et Antoine Laurent de Jussieu, sont des adversaires déclarés de
Linné, le mouvement linnéen est très tardif et ne commence véritable-
ment qu’après 1770. En fait [...] malgré l’adoption par la plupart des
botanistes parisiens de la nomenclature linéenne, l’establishment scienti-
fique de la capitale restera opposé au système de Linné jusqu’à la veille de
la Révolution 25 ». Par-delà ces « fortunes diverses du linnéisme en
France », il convient de souligner, avec Jean-François Battail, que « Linné
a entretenu des contacts suivis avec la France. En 1733, il profite de son
séjour à Paris pour prendre contact avec la veuve de Sébastien Vaillant
– élève de Tournefort, membre de l’Académie des sciences de Paris en
1716, son Sermo de Structure Florum présente une ébauche de système de
classification sexuelle. Lors du voyage qu’il effectue cinq ans plus tard, il
rencontre les frères Bernard et Antoine de Jussieu, noue des relations
scientifiques, assiste à la séance de l’Académie des sciences du 14 juin
1738. En 1743, il est reçu membre de la Société de Montpellier ; il sera élu
à l’Académie des sciences de Paris en 1762. Et en 1771, le roi Louis XV
envoie au grand homme un paquet de graines récoltées au Trianon à son
intention 26. »
La passion botanique de Jean-François Séguier est donc contempo-
raine de la révolution linnéenne et des débats qu’elle suscite tant dans la
république européenne des sciences qu’en France – car la dimension
nationale et patriotique des découvertes et reconnaissances scientifiques
doit clairement être prise en compte au XVIIIe siècle comme on le verra au
chapitre suivant ; le cosmopolitisme, la circulation européenne de
l’information scientifique et les coopérations internationales ne signi-
fiant en aucun cas que les enjeux nationaux soient négligés au profit d’un

24. CORDIER STÉPHANE, « Jean-François Séguier, un botaniste dans son temps », in


AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit., p. 63.
25. DURIS PASCAL, Linné et la France (1780-1850), Droz, Genève, 1993, p.39.
26. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge clas-
sique », Une amitié millénaire. Les relations entre la France et la Suède à travers les
âges. Ouvrage publié sous l’égide de l’Académie royale suédoise des belles-lettres,
de l’histoire et des antiquités, Patis, Beauchesne, 1993, p. 174.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 137


progrès des Lumières indifférent au contexte politique. Concernant les
relations franco-suédoises, il faut également rappeler avec Jean-François
Battail que « l’épanouissement exceptionnel qu’elle [la Suède] connaît à
l’ère de la liberté (1719-1772) lui permet d’enrichir à son tour la commu-
nauté internationale, si bien que les échanges intellectuels entre nos deux
pays parviennent à un authentique équilibre fondé sur la réciprocité 27 ».
En France, le jardin botanique de Montpellier – premier jardin fran-
çais, fondé par Henri IV, et l’un des plus célèbres en Europe au
XVIIIe siècle – est l’un des principaux foyers de réception et de diffusion du
système de Linné grâce à François Boissier de la Croix de Sauvages
(1706-1767) et Antoine Gouan (1733-1821), avec lesquels Séguier corres-
pond activement. Mais surtout, l’érudit nîmois s’est éveillé à la botanique
audit jardin botanique de Montpellier alors qu’il faisait son droit en
1723-1728, quelques années avant la publication du Systema Naturae. Il
poursuit ensuite sa formation au Jardin du roi de Paris, en 1733-1734, où
il suit, son journal l’atteste, avec une grande assiduité les démonstrations
des frères Antoine, Bernard et Joseph de Jussieu. À son ami Baux, Séguier
écrit le 17 mai 1734 : « Rien n’est plus beau pour un botaniste que le coup
d’œil du Jardin du roi où sont les simples, on l’a fort agrandi et embelli
depuis l’année dernière 28 », au point que notre botaniste tente de
compléter son herbier en prélevant des plantes dans l’enceinte même du
jardin : « J’ai tâché d’avoir quelques plantes rares pour en augmenter mon
herbier [...] mais la vigilance des gardes et la petite mésintelligence qui est
entre mon professeur et moi – vite oubliée – ont été cause que je n’en ai
pas eu ». Surtout, Séguier est entré en correspondance dès 1733 avec le
médecin François Boissier de Sauvages qui deviendra, on l’a dit, un des
principaux relais du mouvement linnéen en France. Aux frères Jussieu, il
transmet des plantes de la région nîmoise que lui adresse Baux. À cette
époque, Séguier suit la méthode de classement de Piton de Tournefort,
dominante à Paris et au Jardin du roi. Antoine de Jussieu publie
l’appendix de Piton de Tournefort et son frère Bernard complète L’histoire
des plantes qui naissent dans les environs de Paris – c’est un exemple de
localisation des savoirs au siècle des prétentions à l’universel qui pourrait
confirmer la thèse soutenue par Stéphane Van Damme dans Paris, capitale

27. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique »,


op. cit., p. 151.
28. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 416, Lettre de Séguier à Baux,
17 mai 1734, fo 29.

138 • EUROPE FRANÇAISE


philosophique. Dans sa correspondance, Séguier reprend clairement les
catégories de Tournefort ; il les applique également au classement des
37 000 planches de la bibliothèque du roi qu’il entreprend. Il travaille en
effet sous les ordres de l’abbé Bignon, qui est un défenseur affiché du
système de Tournefort et qui a soutenu financièrement ce dernier : « Pour
les différents noms synonymes de la même plante, je n’ai eu aucune
prédilection pour un auteur particulier, je me suis servi indifféremment
de ceux où j’ai cru que la plante était mieux décrite ; Raius, Tournefort y
sont presque toujours cités, ce sont des maîtres qu’il ne faut pas perdre de
vue 29. ». Ouvert aux différentes méthodes et pragmatique, Séguier confie
néanmoins à son ami Baux en février 1734 : « Le corps de l’ouvrage [le
Catalogus Plantarum Regii en cinquante volumes de planches, avec un
discours d’Antoine de Jussieu en guise de préface] est suivant la méthode
de Tournefort. » Séguier dispose désormais d’une solide formation et
culture botanique. Alors que la première partie de sa vie savante a été
entièrement consacrée aux antiquités, il souhaite désormais poursuivre
son œuvre dans le domaine botanique. Il entreprend la rédaction d’une
Bibliothèque botanique et la création d’un grand herbier. Comme toujours,
il se lance avec passion et abat un travail considérable : « Je passe les
journées entières dans les bibliothèques, je voudrais achever la Biblio-
thèque botanique que je médite », écrit-il à Baux le 4 septembre 1735. Il
justifie l’utilité de sa Bibliotheca botanica : « Comme dans ce catalogue
[celui des planches de la bibliothèque royale], on citait avec éloge beau-
coup de livres et de noms de différents auteurs [...], je me suis plaint du fait
que je n’avais aucune bibliothèque botanique dont je puisse me servir et
qui recense tous les ouvrages, et je m’en suis étonné : c’est pourquoi le
désir s’accrut de la constituer pour les hommes. » Son projet s’inscrit tout
à fait dans la démarche encyclopédique du XVIIIe siècle et dans la volonté
des savants de doter la république des sciences d’outils de travail de réfé-
rence, pratiques, utiles et reconnus par leurs pairs. Séguier a déjà intégré la
notion de communauté scientifique, il apporte même dans le cadre d’un
travail isolé – son espace relationnel est encore modeste – sa contribution
à la recherche collective. Par la suite, son statut d’académicien et surtout
sa capacité à entretenir un remarquable réseau de correspondance puis à
mettre en place un dispositif performant de gestion des flux de visiteurs
lui permettent d’accentuer cette ouverture aux autres et de les intégrer

29. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 416, Lettre de Séguier à Baux,


28 février 1734, fo 21.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 139


dans la recherche et la diffusion d’information. La Bibliotheca botanica est
publiée chez Jean Naulme à La Haye en 1740, une deuxième édition
paraît à Lyon en 1760. Les recherches menées par Séguier dans les biblio-
thèques anglaises et néerlandaises au cours des voyages qu’il effectue avec
Scipione Maffei lui ont permis de compléter et d’enrichir ses références.
La création de l’herbier aurait été inspirée à Séguier par la lecture de la
préface du Botanicon parisiense de Vaillant rédigée par le célèbre médecin
et botaniste hollandais Herman Boerhaave, à nouveau une manière sub-
tile d’articuler localisation des savoirs et référence à une autorité
reconnue à travers toute la république des sciences.
Séguier poursuit son œuvre avec la publication à Vérone en 1745 du
Catalogus plantarum, quae in agro Veronensi reperiuntur, puis son célèbre
Plantae Veronenses en deux volumes – un troisième suit en 1754 sous le
titre Plantarum, quae in agro Veronensi reperiuntur. Baux est très satisfait du
travail de son ami et surtout de sa fidélité au système de Tournefort :

J’ai été charmé que vous ayez préféré le système de Tournefort à


celui de Boerhaave ou de M. Linnaeus, car Tournefort est mon
auteur favori, et son système me plaît plus qu’un autre. Je recon-
nais pourtant qu’il a quelques imperfections que vous avez fort
bien fait de redresser, et c’est à quoi, selon moi, devraient se borner
ceux qui l’ont suivi, au lieu de forger de nouveaux systèmes.
M. Sauvages n’est pas tout à fait de mon sentiment ; non qu’il
condamne la méthode de Tournefort : il regarde tous les systèmes
avec indifférence, et ne donne la préférence à aucun. Mais il dit que
vous auriez dû caractériser chaque espèce de plantes comme vous
avez caractérisé le genre, afin que ceux qui ne connaissent pas les
plantes pussent facilement se mettre au fait, sans le secours d’un
nombre considérable de volumes, et c’est ce qu’a fait M. Linnaeus,
à ce qu’il dit 30.

Mais l’on peut déjà souligner que Séguier est un passeur et qu’il sait
s’approprier au bon sens du terme les acquis des recherches européennes,
comme il a su dans ses deux premières entreprises mobiliser les autorités
d’Antoine de Jussieu et d’Herman Boerhaave pour les légitimer. Ainsi, il

30. Lettre de Baux à Séguier, 11 mars 1747, citée par CORDIER STÉPHANE, « Jean-
François Séguier, un botaniste dans son temps », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE
FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit, p. 69.

140 • EUROPE FRANÇAISE


s’inspire des travaux de Jules Turra, médecin et titulaire de la chaire de
botanique de l’université de Padoue. Mais pour l’heure, le médecin et
botaniste montpelliérain François Boissier de la Croix de Sauvages
(1706-1767), l’un des piliers de la diffusion du système de Linné en France
– la rivalité entre les jardins botaniques de Montpellier et de Paris comme
entre les facultés de médecine voire entre les académies des sciences des
deux villes n’est pas étrangère à l’adoption de postures opposées qui
permettent de mieux se démarquer et se distinguer – juge sévèrement le
travail de Séguier. Si en 1731, alors qu’il ne connaissait pas encore Séguier,
il se réjouissait dans une lettre à Baux de faire la connaissance d’une
« personne de son mérite et qui est notre frère en Tournefort », Sauvages
change totalement de point de vue en adoptant dès 1735 le « système
sexuel » de Linné : « Je vous annonce un nouveau Tournefort suédois
nommé Monsieur Linnaeus [...] je travaille à faire venir de Leyde le Sys-
tema naturae de mon ami Linnaeus [...] c’est une histoire naturelle
complète méthodique comme celle des plantes. Il avait la fureur comme
moi de ranger tout en genres et espèces 31. ». De son côté, Linné utilise les
recherches du Montpelliérain réunies dans la Nosologia methodica (1763)
pour ses cours de médecine à Uppsala. En 1742, Sauvages, qui s’était
contenté de feuilleter la Bibliothèque botanique de Séguier à sa parution, la
critique durement : « Je ne lui pardonne pas d’avoir attaqué sans sujet
mon cher Linnaeus, lequel à son tour prépare une seconde édition où il
fera mention de plus de 100 auteurs qui ont échappé à M. Séguier » (lettre
à Baux du 10 juillet 1742). Et d’ajouter : « Vous voyez comment M. Lin-
naeus prétend se venger, c’est en faisant mieux. » Il est tout aussi critique
à propos du Plantae Veronenses et de la persistance de Séguier, par fidélité
à Tournefort, à employer des synonymes plutôt qu’à donner les caractères
des espèces :

Je vous prie de me dire à quoi me serviront ces épithètes pour la


reconnaître si je la trouve ici ! [...] j’ajouterai à la place des syno-
nymes, qu’elle a les feuilles dentelées, en fer de lance, moyennant
quoi sans le secours d’aucun auteur tout botaniste la reconnaîtra
[...] Voilà mon cher seigneur ce que vous pourriez et devriez faire,
n’était que vous regardez comme un attentat de vous écarter du
chemin que MM. Tournefort et Pontedera ont suivi [...] pourquoi

31. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 414, Lettre de Sauvages à Baux,


1735, fos 102-103.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 141


ne pas s’accorder aujourd’hui avec tant de grands botanistes du
Nord pour des noms aussi raisonnables et aussi utiles que ceux que
M. Linnaeus 32.

Et d’enfoncer le clou deux ans plus tard, en 1748 : « Il doit sentir par
le peu de débit de son Botanicum veronense, combien il s’en faut que sa
méthode ne soit autant goûtée que celle de Linnaeus, tandis que tous les
livres et mémoires modernes, de MM. de Jussieu, Guettard, Lemonier,
sans compter les savants du Nord, sont selon les principes de ce brave
Suédois » (Sauvages à Baux, 18 juillet 1748). Comme le précise de Ratte
dans l’éloge de Séguier, associé libre à la Société royale des sciences de
Montpellier, prononcé en 1786 :

La méthode qu’il a suivie dans ses deux ouvrages lui était particu-
lière ; elle tient beaucoup cependant de celle de Tournefort. On
voit par là qu’il n’avait point adopté la méthode sexuelle ; les
observations multipliées, l’analogie la plus séduisante n’avaient
pu même lui faire admettre les deux sexes dans les Plantes [réfé-
rence à son Plantae veronenses]. On assure que sur la fin de ses jours,
il était un peu sur ce point. Ce changement mériterait sans doute
d’être bien constaté. La conversion de M. Séguier, après une longue
résistance, serait pour M. Linnaeus une victoire, et pour son sys-
tème une nouvelle démonstration 33.

Il est vrai qu’à l’époque le rapport des forces est devenu très favo-
rable aux linnéens :

À la fin du XVIIIe siècle se multiplient chez nous les flores basées sur
le système de classification élaboré par Linné, et des sociétés
linéennes commencent à se constituer. Celle de Paris, avec Lacé-
pède comme premier président, date de 1788. D’autres voient le
jour en province, dont celles d’Amiens, d’Angers, de Bordeaux, de
Caen, de Lyon, de Saint-Jean d’Angély, qui sont toujours en

32. Sauvages à Séguier, 6 juillet 1746.


33. DE RATTE, Éloge de Monsieur Séguier. Assemblée publique de la société royale des
sciences tenue dans la grande salle de l’hôtel de ville, Montpellier, 1786, p. 63-73. Le
chevalier de Ratte était également un éminent franc-maçon, en correspondance
avec le Bitterois Pierre de Guenet, l’un des introducteurs de la Stricte Observance
Templière en France.

142 • EUROPE FRANÇAISE


activité. Il faut encore verser au dossier le magnifique éloge de
Linné prononcé en 1785 par Condorcet, secrétaire de l’Académie
royale des sciences, et toute une série de publications de ses
œuvres, parfois agrémentées de vers ou d’hommages divers 34.

Dans ces conditions, la tentative de certains auteurs contemporains


visant à déceler les signes d’un ralliement, même tardif, de Séguier au
système linnéen, à partir de la correspondance échangée avec le natura-
liste toulousain Philippe Picot de Lapeyrouse ou avec l’évêque Saint-
Simon d’Agde, me paraît vaine. Peu importe en effet. L’essentiel pour
nous ici est bien sa participation au débat, son inscription dans l’Europe
érudite et savante, dans la république des sciences comme dans celle des
amateurs, guidé « par le seul amour des plantes et sans y être engagé par
profession » comme l’écrit Sauvages (lettre à Séguier du 6 juillet 1746).
Mais Jean-François Séguier mérite encore de retenir notre attention
à différents titres. Indissociable de son activité académique et savante, de
l’accueil qu’il réserve aux voyageurs qui viennent à sa rencontre, est sa
pratique épistolaire. Elle demeure essentielle en un siècle où pourtant les
périodiques voient leur nombre exploser, se spécialisent en même temps
qu’ils se professionnalisent. Séguier recopie de sa main des extraits des
Philosophical Transactions de la Royal Society de Londres, ou des Mémoires
de Trévoux. Mais la lettre est plus réactive quant à la transmission de
l’information, plus souple quant aux circuits qui l’acheminent, postaux
et personnels, habituels ou de circonstance ; elle peut être accompagnée
d’objets ou en annoncer l’arrivée prochaine. Elle anime l’espace euro-
péen des Lumières, et l’emploi largement répandu du français – après
celui du latin – témoigne de la volonté de recherche pratique d’un véhi-
cule propice à fluidifier les échanges comme à les intensifier. Il y aurait un
français culturel, aristocratique et mondain au XVIIIe siècle à travers
l’Europe, comme on évoque depuis quelques années l’omniprésence
d’un « anglais commercial », sorte de lingua franca des échanges à travers
l’économie globale. Le propos peut paraître provocateur, mais il mérite la
réflexion, comme doit être prise en compte selon moi la promotion
actuelle – promotion accompagnée parfois de mise en demeure, voire de
chantage aux subventions – par les grands organismes scientifiques de la
généralisation de l’emploi de l’anglais dans les périodiques savants

34. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge clas-


sique », op. cit., p. 176-177.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 143


d’audience internationale. Publiez en anglais, adoptez les normes édito-
riales anglo-américaines pour ne pas mourir et continuer d’exister dans le
concert planétaire des sciences, en quelque sorte. On notera d’ailleurs que
certains grands savants du XVIIIe siècle se plaignent de l’utilisation crois-
sante du français pour les échanges scientifiques, ainsi Leonhard Euler.
Par son activité épistolaire intense, Jean-François Séguier répond
parfaitement aux attentes de Fontenelle, secrétaire perpétuel de l’Aca-
démie royale des sciences, qui insistait sur l’importance de l’article 27 du
règlement accordé par Louis XIV à la compagnie : « L’académie aura soin
d’entretenir commerce avec les différents savants, soit de Paris et des
provinces du royaume, soit même des pays étrangers, afin d’être promp-
tement informée de ce qui se passera de curieux, pour les mathématiques,
ou pour la physique ; et dans les élections pour remplir les places d’acadé-
miciens, elle donnera beaucoup de préférence aux savants qui auront été
les plus exacts à cette espèce de commerce. » Fontenelle soulignait que le
corps académique « a des correspondances dans tous les lieux où il y a des
sciences, et il attire à lui les premières nouvelles, et les premiers fruits de la
plupart des découvertes, qui se feront au dehors ». Or Séguier est élu
membre associé de l’Académie royale des sciences en 1772, après en avoir
été correspondant dès 1749, et l’on conserve un échange épistolaire avec
Dortous de Mairan, qui a succédé à Fontenelle en 1741, dès 1738. Dans
une lettre à Séguier du 3 mars 1744, Dortous de Mairan annonce la paru-
tion longtemps retardée de ses éloges académiques réunis en un volume,
à l’instar de ceux prononcés par son illustre prédécesseur. Il offre au
savant nîmois un volume d’hommage – pratique caractéristique du
« commerce de société » et du commercium litterarium – en même temps
qu’il lui annonce l’envoi de deux autres exemplaires : un pour « votre
illustre marquis [Scipione Maffei], le dernier pour les « journalistes
d’Italie ». On a ici un exemple caractéristique d’association entre l’infor-
mation épistolaire, les échanges et la politesse académiques, ainsi que la
publicité des ouvrages savants et des stratégies de « publication » qui les
sous-tendent. Les témoignages abondent sur l’importance de la corres-
pondance au XVIIIe siècle, mais plutôt que les citer tous à comparaître,
mieux vaut sans doute mettre l’accent sur le fait qu’ils émanent – en
apparence – en des termes identiques ou presque de sphères réputées
étrangères les unes aux autres, voire antagonistes, comme celle du neg-
otium – de la fièvre des échanges marchands, intéressés et partant dévalo-
risés comme roturiers – et de l’otium – la paix et la noblesse de la pratique
amateur, désintéressée, du loisir aristocratique et mondain. On lit en effet

144 • EUROPE FRANÇAISE


en 1766 sous la plume de Jacques Accarias de Sérionne dans Les Intérêts des
nations de l’Europe : « La correspondance est l’âme du commerce et du
négociant », ce que confirme dans le monde du livre le libraire Pierre
Gosse le jeune à La Haye dans une lettre à la fameuse Société typogra-
phique de Neuchâtel le 25 février 1772 : « Vous pouvez compter sur une
pleine exactitude et promptitude dans la Correspondance, laquelle fait
bien certainement l’âme du commerce 35. »
L’étude de la correspondance active et passive de Jean-François
Séguier témoigne que, au-delà des normes académiques et des procédures
de validation scientifique des découvertes, les lettres échangées favori-
sent la bonne circulation de l’information. Ainsi, le Nîmois met-il sa
connaissance de l’espace européen des sciences au service du médecin et
bibliothécaire montpelliérain Pierre-Joseph Amoreux. Outre des
échanges classiques de semences et de livres, Séguier indique à son corres-
pondant en 1772, alors que ce dernier est devenu bibliothécaire de la
faculté de médecine de Montpellier : « Loenig, libraire à Strasbourg est le
meilleur que vous puissiez prendre pour vous procurer les dissertations
imprimées dans les différents pays d’Allemagne. » Deux ans plus tard,
c’est Amoreux qui sollicite Séguier : « Si vous avez l’occasion d’écrire en
Italie, [faites] en sorte de me procurer un exemplaire de la Bibliotheco
Medici Eruditti que je payerai ce qu’on voudra. » L’académicien nîmois sait
aussi activer ses relations pour faire connaître les travaux d’Amoreux :
« J’ai baillé votre dissertation à un ami qui s’en allait en Espagne [...], un
autre à Lyon, et deux à M. Ludwig à Leipzig. » Amoreux lui répond : « Je
suis fort obligé des soins que vous prenez de faire connaître dans
l’étranger ma Bibliothèque vétérinaire 36. » Enfin, Séguier intègre Amoreux à
son espace relationnel et à la gestion du flux de visiteurs français et étran-
gers qu’il reçoit. Il lui adresse ainsi en 1776, « M. Oberlin de Strasbourg
qui fait un voyage littéraire », auquel Amoreux fait visiter « avec plaisir le
commencement de notre bibliothèque publique de médecine [...] Nous
lui fîmes voir notre observatoire et le rudiment de notre cabinet de miné-
ralogie ». Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, on a tendance
aujourd’hui par effet de mode et par facilité à voir des réseaux partout :

35. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES (dir.) La Plume et la Toile. Pouvoirs et réseaux de corres-


pondance dans l’Europe des Lumières, Arras, Artois Presses Université, coll. « His-
toire », 2002.
36. Cité par BERRY AMANDA, « La correspondance entre Jean-François Séguier et
deux naturalistes montpelliérains, Pierre-Joseph Amoreux et Antoine Gouan »,
in AUDISIO GABRIEL et PUGNIERE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit.,p. 244.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 145


trois personnes se rencontrent, et voici une sociabilité en réseau ; un
paquet de lettres retrouvé dans une vente aux enchères et l’heureux
découvreur de reconstituer leur réseau de correspondance. Je force à peine
le trait. Or il faut interroger la pratique du réseau et faire la preuve du
réseau plutôt que postuler son existence. Les animateurs ont-ils à des
degrés divers conscience de l’existence d’un réseau ? Cherchent-ils à
l’entretenir, à saisir les opportunités de l’étendre, de le reconfigurer ?
Toutes les correspondances du XVIIIe siècle ne sont pas des réseaux de
correspondance que l’on peut durcir par une représentation classique
mais désincarnée et figée en deux dimensions, combinaison de traits et de
points. Or avec Séguier la conscience du réseau et surtout l’effort pour
articuler voyages, rencontres, publications, recherches en commun, tra-
vaux académiques et activité épistolaire sont manifestes. Il écrit d’ailleurs
à Amoreux : « Il est bien gracieux pour moi d’être connu de vous, et de
m’en être approché afin d’avoir le plaisir d’entretenir un commerce litté-
raire [...] L’histoire naturelle demande un commerce mutuel 37. » C’est pour-
quoi au-delà du ton convenu des éloges académiques, celui prononcé en
1785 par Bon Dacier, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions
et lelles-lettres voit juste : « On peut aussi compter parmi les travaux
littéraires de M. Séguier, la correspondance qu’il entretenait avec un
grand nombre de savants de différentes contrées de l’Europe. On le
consultait de toute part, et sur toute sorte d’objets ; et rarement on le
consultait en vain. Quoique, dans toute autre circonstance, il n’eût aucun
empressement de montrer ce qu’il savait, il semblait alors n’avoir étudié
que pour communiquer ses lumières ; et ses réponses étaient souvent des
dissertations pleines d’érudition et de critique sur les difficultés dont on
lui demandait l’éclaircissement. » Séguier se rapproche ainsi de son
confrère Dubois de Fosseux, secrétaire de l’Académie d’Arras qui anime
un remarquable réseau de correspondance à travers la France et l’Europe,
à l’entretien duquel il se dévoue totalement. Dans l’espace européen des
sciences, ils sont ainsi complémentaires d’un Albrecht von Haller, qui
s’épuise – il finit par en mourir – à rédiger des milliers de recensions
bibliographiques pour les périodiques savants et principalement pour les
Göttingischen Gelehrten Anzeigen (les Annonces savantes de Göttingen). Mais,
chaleureux et hospitalier, Jean-François Séguier connaît l’importance des
rencontres personnelles pour la diffusion des idées, pour l’éveil aux nou-
veaux défis scientifiques. Avec Descartes, il croit « qu’on peut agir plus

37. Souligné par l’auteur.

146 • EUROPE FRANÇAISE


sûrement par lettres avec ceux qui aiment la dispute [c’est-à-dire la
confrontations d’idées] ; mais pour ceux qui ne cherchent que la vérité,
l’entrevue et la vive voix est bien commode. »

Dans cette étude qui nous a conduits de la rencontre entre l’érudit


languedocien et deux jeunes aristocrates polonais effectuant leur tour de
formation intellectuelle, artistique et mondaine, à la présentation d’un
maillon de la république européenne des sciences et des dispositifs de
gestion de la mobilité et de circulation de l’information savantes qu’il
déploie, Jean-François Séguier est également intéressant par sa propre
formation, par ses voyages longs et nombreux, par son séjour à Vérone
auprès du marquis Scipione Maffei. En sa compagnie, il s’est éveillé à
l’Europe, il a poussé à maturation ses passions savantes, a élargi son
horizon, ses méthodes. Il s’est formé comme médiateur culturel et savant.
C’est ce capital de méthode, de savoir-faire, de savoir-être aussi dans la
société du temps, et de connaissances, qu’il valorise ensuite, infléchit
parfois – notamment à propos de ses positions successives par rapport à la
révolution linnéenne en botanique – et qu’il transmet.
Séguier rencontre Maffei à la fin de l’année 1732 à Nîmes. « Aussi
apte aux armes qu’aux lettres », l’aristocrate, épigraphiste et philologue
italien, qui a combattu pendant la guerre de Succession d’Espagne, vient
d’annoncer par manifeste à toute l’Europe savante son projet d’établir un
recueil général des inscriptions grecques, latines et chrétiennes. L’« anti-
quaire » nîmois est enthousiaste et il rappellera plus tard cette rencontre
dans son propre Index des inscriptions grecques et latines :

Tout de suite j’allai visiter ce personnage de si grande réputation. Reçu


par lui avec une courtoisie extrême, nous visitâmes ensemble tout ce
qui témoignait d’une antiquité vénérable en ville. Pendant que nous
étions occupés à converser, il devina l’amour pour l’antiquité qui
m’habitait, et, avec un regard de sympathie, il me dit : « Accompa-
gnez-moi dans mon voyage ! », et il me tendit la [main] droite en signe
d’amitié. J’étais transporté de joie et, tout de suite, je lui baisai la main 38.

Parallèlement, une lettre de Maffei, figure de l’érudition euro-


péenne, à l’un de ses cousins, montre clairement que le marquis véronais

38. Cité par MARCHI GIAN-PAOLO, « Jean-François Séguier et Scipion Maffei », in


AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir), Jean-François Séguier, op. cit.,p. 89.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 147


devient le « patron », à la fois mentor et protecteur, du jeune juriste
languedocien :

J’ai visité Nîmes, Arles, Narbonne, Fréjus, Toulon, Marseille, Aix et


de nombreuses autres villes. J’y ai trouvé de très belles choses, dont
je pense parler dans des lettres, que je vais publier à Paris, où je me
dirige enfin. J’ai reçu d’infinis honneurs et courtoisies : mes baga-
telles sont connues de tout le monde, chose que je n’aurai jamais
cru ici. J’ai « acquis » un gentilhomme français, de Nîmes, apparte-
nant à une très noble famille, bien que pauvre, et qui est par ici très
estimé et honoré. Il a vingt-cinq ans, et est un ange dans ses
manières d’être, très grand amateur d’inscriptions, excellent
copiste et bon dessinateur. Sans un « aide d’étude » je ne pourrais
rien faire : en Italie d’un côté je n’ai trouvé personne, de l’autre,
personne n’a daigné m’accompagner. Mes dépenses augmentent
en peu, mais Dieu y pourvoira. Je voyage donc comme un milord,
avec un homme de chambre, et avec un gentilhomme, qu’en
dîtes-vous.

Jusqu’ici le savant véronais avait en effet échoué dans sa recherche


du collaborateur de confiance, susceptible de l’accompagner dans ses
voyages et dans ses entreprises d’édition des inscriptions antiques, dont il
avait tracé le profil exigeant :

En attendant, je vous prie de chercher pour moi un jeune homme,


instruit qui sache par conséquent bien lire et écrire, dans le vrai
sens des mots. Et, là où à ces deux habiletés, correspondaient des
coutumes et des parents honnêtes, je le prendrai en tant que secré-
taire, je lui donnerai cinq sequins par mois, à manger et à dormir ;
mais je voudrais qu’il soit bien décidé à se consacrer à moi pour
toujours, qu’il ne se mêle jamais de mes décisions quant à partir, à
rester, où et quand. C’est pourquoi il faut qu’il soit libre de parents
et encore plus de femme et d’enfants. Je m’engage toutefois, bien
entendu, de le maintenir à mes frais dans Sienne, au cas où l’on ne
se trouve pas bien réciproquement. Le père Fassini est en train de
me chercher quelqu’un. Demain je dois en voir un. Toutefois, à
égal mérite, je préférerais quelqu’un de Sienne et trouvé par vous.
Je suis actuellement obligé d’en chercher un, puisque celui que
j’avais à Rome, sur lequel je comptais pour ce voyage, m’écrit de

148 • EUROPE FRANÇAISE


s’être marié, raison pour laquelle il ne peut pas me servir hors de
Rome, et encore moins hors d’Italie. C’est pour cela que la pre-
mière qualité de la personne que je cherche, après bien entendu
une excellente maîtrise de l’écriture et de la lecture, doit être de me
suivre partout, sans jamais me demander où on s’arrêtera 39.

Entre les deux antiquaires et épigraphistes, la séduction est réci-


proque et l’attachement durable. Maffei et Séguier sillonnent l’Europe
pendant cinq ans. À leur retour en Italie, Séguier écrit à son ami Baux le
25 janvier 1737 que « s’il n’y avait ici le marquis Maffei qui anime tout je
crois qu’on n’étudierait plus ; c’est le patron des lettres et celui qui met
tout en train. Vous jugez combien je m’estime heureux de passer ma vie
avec lui ». De fait, il ne revient à Nîmes qu’en 1755, après la mort de
Maffei, et se constitue en fidèle gardien de la mémoire du marquis, consi-
gnant « tous les mémoires de la vie des œuvres de l’illustre marquis Maffei
[...] dans les mains d’une personne qui mieux que moi pourra rendre
honneur à un si grand homme de lettres, et qui en publiera dans quelque
temps la vie », écrit-il le 19 février 1755 au marquis Michele Enrico Sagra-
moso. À Vérone, aux côtés de Maffei, Séguier a non seulement publié son
Plantae Veronenses, mais il s’est également pris de passion pour les fossiles
qui constitueront ensuite une part considérable de ses collections natura-
listes. Il écrit à son ami Baux : « Voilà les plantes finies : je vais passer aux
pétrifications dont ce pays est si abondant. » Dans une lettre du 10 janvier
1743, il précise : « Je voudrais bien vous revoir, et vous entretenir de mes
voyages et des observations que j’ai faites. J’ai plus de deux mille pièces de
curiosités naturelles, une bonne quantité de livres à transporter chez moi
[...]. L’union que je fais de toutes ces choses a pour but de parler un jour
dans un ouvrage fort entendu de toute l’histoire naturelle et je tâche par
moi-même, ou par mes amis de rassembler les originaux. »
L’entreprise le met en correspondance avec Réaumur, La Conda-
mine ou encore Dortus de Mairan, qui l’encouragent. Réaumur lui écrit
que les planches qu’il a dessinées des fossiles du Véronais annoncent « un
grand ouvrage sur cette matière qui dans les derniers [temps] a été si fort
au goût des naturalistes ». En retour, Séguier expédie dans toute l’Europe
des fossiles qui viennent enrichir les collections, mais il construit égale-
ment une collection remarquable que des centaines de visiteurs, on l’a

39. Cité par MARCHI GIAN-PAOLO, « Jean-François Séguier et Scipion Maffei », op.
cit., p. 94.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 149


dit, viennent admirer. Dezallier d’Argenville ne s’y est pas trompé dans le
chapitre de sa Conchyliologie dédié aux « plus fameux cabinets de l’Europe
touchant l’histoire naturelle » :

La collection de M. Séguier, conseiller au Présidial de Nîmes, est le


fruit de ses voyages et de son long séjour en Italie. Il possède plus de
trois cents empreintes de poissons trouvées sur le Mont Bolca, dont
plusieurs sont entiers et ont plus de deux pieds de long. Les ichtyo-
pètres d’Elseiben, d’Oeningen, Mont-Liban, Mansfeld les accom-
pagnent. On y voit une suite de crabes du Véronais, une d’oursins
très variée, une de cornes d’Ammon et de nautiles ; des coquillages
de toute espèce, des huîtres, des bois pétrifiés et d’un bois de cerf
qu’on a découvert dans le Véronais, l’encrinite ; l’hippolite ou de
grosses pierres composées de couches concentriques, et de deux
pouces et demi de diamètre, pesant plus de huit livres, qu’on a
tirées du corps d’un cheval ; beaucoup d’empreintes de plantes sur
le schiste ou l’ardoise blanche du Mont Bolca, qui peuvent servir à
augmenter la longue liste de celles que Scheuchzer a données dans
l’Herbarium diluvianum 40.

Horace Bénédicte de Saussure, dont la rencontre avec Séguier a déjà


été mentionnée, confirme dans Voyages dans les Alpes :

Monsieur Séguier de Nîmes, cet homme aussi célèbre par ses


connaissances que recommandable par sa rare modestie et par
l’extrême bonté de son caractère, possédait la plus belle collection
d’ichtyopètres qui ait jamais existé. Il pensait à publier ses recher-
ches sur cet objet intéressant : il me fit voir en 1776 les dessins qu’il
avait faits lui-même de tous les poissons et de tous les fossiles du
Véronais.

40. DEZALLIER D’ARGENVILLE ANTOINE JOSEPH, L’Histoire naturelle éclairée dans deux
de ses parties principales, la lithologie et la conchyologie, Paris, 1780, p. 294-295.

150 • EUROPE FRANÇAISE


4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE
DE STRASBOURG ET DE L’ÉCOLE DIPLOMATIQUE DE JEAN DANIEL
SCHOEPFLIN

Né dans le margraviat de Bade en 1694, Jean Daniel Schoepflin (ou Schöp-


flin à l’allemande) fait ses études à Bâle et à l’université de Strasbourg, où
il succède à son maître, Kuhn, comme professeur d’histoire et d’élo-
quence en 1720. Il est le plus jeune professeur de l’établissement, dont il
contribue à faire l’« université des princes », en raison du rayonnement de
ses cours d’histoire politique puis de son école diplomatique. Si les imma-
triculations universitaires se maintiennent bien au cours du siècle malgré
les fluctuations liées aux conflits européens – notamment lorsque les
opérations se rapprochent de l’Alsace –, l’université de Strasbourg est
pourtant pénalisée par sa charte ancienne face aux universités alle-
mandes récentes comme Göttingen, ou récemment réformées, comme
Halle ou Greifswald, pour étoffer le corps professoral – il n’y a qu’une
seule chaire d’histoire – et introduire de nouvelles matières : histoire
contemporaine, sciences politiques et statistique, qui visent clairement à
former les administrateurs. Il n’y a pas en France d’enseignement de la
« science camérale » comme on en connaît dans le monde germanique, et
malgré sa proximité géographique et l’ampleur de ses échanges avec
l’Allemagne, Strasbourg est restée en marge du mouvement. Il faut donc
toute la détermination et la réputation auprès des ministères, des cours, et
de la république des lettres de Schoepflin et de ses élèves pour mettre sur
pied cette école diplomatique. Dans ces conditions, son rayonnement
européen tient moins à l’exportation d’un modèle culturel français
– d’autant que Schoepflin se tient à l’écart du monde des lettres françaises

4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE • 151


des années 1750, lui préférant la Frühaufklärung 1 – qu’au dynamisme des
individus, à leur capacité à créer et à entretenir un réseau relationnel
remarquable, à valoriser leur position d’interface entre la France et l’Alle-
magne, et à pousser leurs antennes jusqu’aux extrémités du continent.
Schoepflin a su capitaliser les relations nouées lors de ses voyages de
formation et d’informations savantes : en France, en Italie et en Angle-
terre (1726-1728), aux Provinces-Unies, aux Pays-Bas autrichiens et à
Paris (1731), en Allemagne, Bohême et Autriche (1738), en Suisse (1744)
pour nouer de solides relations. Sciences et diplomatie sont d’ailleurs
intimement liées, puisque le gouverneur d’Alsace, d’Huxelles, avait pro-
posé de charger Schoepflin d’une mission diplomatique en Angleterre en
1727-1728 à l’occasion, voire sous couvert, de son périple savant. En
1746, Schoepflin s’entretient avec le ministre Maurepas, qui, sur le plan
des échanges savants, lui accorde le prêt du manuscrit dit de Manesse, à la
bibliothèque royale, en faveur de M. Bodmer à Zurich [pas très clair].
L’agrégation aux compagnies académiques scande en tout cas sa recon-
naissance scientifique et mondaine. Le professeur strasbourgeois devient
fellow de la Royal Society en 1728, membre de l’Académie des inscriptions
et belles-lettres de Paris l’année suivante, mais aussi des académies de
Cortone, Saint-Pétersbourg, Besançon et Göttingen. Il participe à la fon-
dation des académies de Mannheim en 1763 et de Bruxelles. Tout en
déclinant les propositions flatteuses des universités d’Uppsala, de Leyde
et de celle, moins prestigieuse, de Francfort-sur-l’Oder, Schoepflin
s’affirme comme une tête de réseau dans les échanges culturels franco-
germaniques et sait valoriser sa position d’interface. Significativement,
les étrangers de passage à Strasbourg l’inscrivent sur la liste des personna-
lités qu’il faut avoir rencontrées. Les francs-maçons alsaciens ne s’y trom-
pent pas, qui assaillent Schoepflin de demandes : il doit par sa réputation
illustrer les colonnes de la Candeur, loge cosmopolite et aristocratique,
intimement liée à l’université luthérienne. Alors qu’il ne réside pas à
Paris, il est nommé en 1740 historiographe du roi. La cour de Vienne lui
offre le poste de directeur de la Bibliothèque impériale en 1739, puis en
1747 les fonctions de gouverneur du futur empereur Joseph II qu’il
décline [les deux offres ?]. La réussite de l’école est le fruit de quarante ans
de travail et d’investissement scientifique, diplomatique, personnel mais
aussi relationnel et mondain – car Schoepflin n’ignore pas l’importance

1. Qu’on traduira imparfaitement par « pré-Lumières » ou « premières


Lumières ».

152 • EUROPE FRANÇAISE


des cours. Il rencontre Louis XV à Strasbourg en 1744, à Compiègne en
1751, mais aussi le beau-père du roi, Stanislas, à Nancy à plusieurs
reprises, l’empereur Charles VI à Vienne, Marie-Thérèse et son époux
François de Lorraine.
Si l’école diplomatique semble débuter son activité vers 1752, elle
s’inscrit dans le prolongement des cours privés de jeunes nobles que
Schoepflin donne déjà depuis de nombreuses années, assisté de l’histo-
rien et futur diplomate Pfeffel. Au programme, histoire de l’Empire et de
ses différents États, sciences politiques, histoire des relations internatio-
nales contemporaines, à partir de l’étude des traités. Pour Jürgen Voss,
auteur d’une biographie de référence sur Schoepflin, le succès de ces cours
privés ne fait aucun doute : « L’auditoire est particulièrement choisi, car
on y trouve par exemple des personnalités prestigieuses comme le comte
Thun et Cobenzl, futur gouverneur des Pays-Bas autrichiens 2. » Les notes
abondantes prises par le comte August Joseph von Törring et son précep-
teur-gouverneur permettent de suivre précisément la formation d’un
jeune aristocrate bavarois, fils de ministre, qui étudie à Strasbourg sous la
direction de Schoepflin de février 1746 au printemps 1749. Voici par
exemple une semaine type pendant le premier semestre :

Jour Heure Cours ou activité

Lundi 7h Maître de mathématiques

9h Répétiteur d’histoire

11 h Messe

14 h 30 Maître de musique

16 h Collège d’histoire

18 h Assemblée

Mardi 7h Maître de mathématiques

9h Répétiteur d’histoire

11 h Messe

14 h 30 Maître à danser

2. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des


Lumières, Publications de la Société savante d’Alsace, coll. « Recherches et docu-
ments », 1999, t. 63, p. 148.

4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE • 153


16 h Professeur de philosophie

17 h 30 Comédie

Mercredi 7h Maître de mathématiques

8h Maître d’armes

9h Répétiteur d’histoire

11 h Messe

14 h 30 Maître de musique

16 h Collège d’histoire

18 h Assemblée

Jeudi Comme le mardi

Vendredi Comme le mercredi, à la


réserve qu’au lieu de
l’assemblée il y a concert.

Samedi Comme le mardi, si ce n’est


qu’il n’y a point de spectacle.

On ajoutera cette note savoureuse : « Les heures qui paraissent vides


sont employées [sic !] 3. »

À la fin de ces trois années de formation auprès de Schoepflin,


Törring part pour Paris poursuivre son tour de formation. L’érudit stras-
bourgeois lui remet de nombreuses lettres de recommandation, qui lui
ouvrent son espace relationnel au sein de la république des sciences et des
arts en le mettant en relation avec de grands noms : le philosophe et
secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences Fontenelle (1657-1757),
ses collègues René Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757), natura-
liste et physicien, l’abbé Jean Antoine Nollet (1700-1770), célèbre pour
ses Leçons de physique expérimentale [titre OK ?] et ses travaux sur l’électri-
cité, Jean Paul Grandjean de Fouchy (1707-1788), astronome et secrétaire
perpétuel de l’Académie des sciences en 1743, le sculpteur Falconet
(1716-1791) – dont nous étudierons le séjour à Saint-Pétersbourg pour

3. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des


Lumières, op. cit., p. 135.

154 • EUROPE FRANÇAISE


réaliser le célèbre cavalier de bronze –, Claude Gros de Boze (1680-1753),
numismate, membre de l’Académie des inscriptions, dont il fit l’histoire,
reçu à l’Académie française en 1715, Nicolas Lenglet-Dufresnoy
(1674-1755), auteur d’une célèbre Méthode pour étudier l’histoire, l’érudit et
mondain président Hénault (1685-1770), dont on se souvient qu’il
hébergea le club de l’Entresol dans son hôtel, le comte de Caylus
(1692-1765), archétype du collectionneur et « antiquaire » du XVIIIe siècle,
membre de l’Académie des inscriptions en 1742. On peut imaginer que
d’autres canaux, aristocratiques, mondains et familiaux ont pourvu le
jeune Bavarois en sésames pour les sociétés où il est de bon ton d’être
présenté et reconnu avant de rentrer au pays. Törring achève sa formation
à l’niversité bavaroise d’Ingolstadt en 1750, auprès d’un ami de Schoep-
flin, Ickstadt. Il devient plus tard président du Conseil de la cour de
Bavière.

L’enseignement de Schoepflin suscite convoitises et intérêt tant à


Vienne qu’à Versailles, où l’on suit de près cette expérience à la fois
pédagogique, savante et politico-diplomatique réussie :

Quelques années plus tard, lors d’un séjour à Vienne, des aristo-
crates autrichiens demandent conseil à Schoepflin en vue de l’édu-
cation de leurs fils qu’ils souhaiteraient conforme à leur rang.
Lorsque les tentatives que fait la Cour de Vienne pour garder
Schoepflin à son service échouent, beaucoup de jeunes nobles
autrichiens vont venir à Strasbourg pour y faire leurs études. Dans
un rapport réalisé en 1739 sur Schoepflin par le ministère des
Affaires étrangères, Versailles relève que ce dernier connaît parfai-
tement l’histoire, le droit public et l’histoire des différents États ; ce
même rapport précise que c’est la raison pour laquelle beaucoup de
jeunes étrangers poursuivent leurs études à Strasbourg : à la fin de
la guerre de Succession d’Autriche, le nombre des étudiants aug-
mente considérablement 4.

De son côté, le savant strasbourgeois sait utiliser les arguments euro-


péens auprès de ses correspondants à Versailles et Paris lorsque le repré-
sentant du roi dans la capitale alsacienne, le préteur royal Klingin, entrave

4. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des


Lumières, op. cit., p. 148.

4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE • 155


ses projets. Il en est finalement débarrassé en 1752 et peut alors se consa-
crer pleinement à ses cours privés, au chantier érudit de l’Alsatia illustrata
et à la création de son école diplomatique. Ainsi, dans une lettre datée du
24 avril 1751 au chancelier Lamoignon, il écrit : « Nous avons présente-
ment parmi nos élèves des Suédois, Polonais, Livoniens, Courlandais,
Hollandais, Allemands, Suisses et Grisons dont la plus grande part sont
nobles et de la religion protestante. Nous leur inspirons, monseigneur,
d’autres principes à l’égard de la France que ne leur inspireraient les
Universités d’Allemagne 5. » Le royaume du très chrétien [du très chré-
tien Louis XV ?] n’a donc aucun intérêt à remettre en cause le caractère
confessionnel de l’université de Strasbourg et partant l’attraction qu’elle
exerce sur les élites européennes protestantes.
Schoepflin s’appuie à cette date sur un manuel italien qu’un libraire
strasbourgeois vient de rééditer en 1752, La Véritable Politique des gens de
qualité. Il n’hésite pas à écrire à Schumacher, qui dirige l’Académie des
sciences de Saint-Pétersbourg 6, pour l’inviter à lui envoyer des élèves
russes. Schoepflin joue à la fois de sa réputation européenne, des origines
alsaciennes de Schumacher, natif de Colmar, et des liens très étroits qu’il
entretient avec l’Académie russe : Schoepflin s’était vu proposer dès la
fondation de l’Académie, en 1725, la chaire d’historiographe. De fait, de
nombreux Russes séjournent à Strasbourg dans les années 1760 et 1770,
s’enregistrent sur le matricule universitaire comme sur les listes des mem-
bres de la Candeur, prestigieuse loge maçonnique, à la fois aristocratique,
cosmopolite et universitaire. À partir de 1765, l’Académie de Saint-Péters-
bourg institue même des bourses d’études en médecine de cinq ans à
Strasbourg.

Au-delà de cette origine directe, l’école diplomatique des années


1750 et les cours qui l’ont précédée prennent également le relais de l’Aca-
démie politique fondée au Louvre en 1712 par le marquis de Torcy – un
Colbert – dans un contexte particulièrement difficile, la fin de la guerre de
Succession d’Espagne et les âpres pourparlers diplomatiques du congrès
d’Utrecht. Ils témoignent ce faisant de la nécessité d’une formation des
diplomates, et de la permanence d’une demande en la matière, tant en
France qu’en Europe. La société des princes (selon la formule de Lucien

5. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des


Lumières, op. cit., p. 116.
6. Elle est également un établissement d’enseignement supérieur.

156 • EUROPE FRANÇAISE


Bély) a besoin de représentants qui maîtrisent les enjeux politiques, géo-
politiques et diplomatiques européens. Cette Académie avait pour voca-
tion la formation des futurs diplomates. Dubos, Saint-Priest et Legrand,
conseiller du marquis de Torcy, enseignent à six élèves en 1712, douze en
1714, le droit public, le droit des gens, l’histoire moderne et contempo-
raine ainsi que les principales langues européennes vivantes. Les élèves
travaillent sur les textes des principaux traités de paix et des traités
conclus entre les puissances européennes. À partir des archives du dépôt
des Affaires étrangères, ils rédigent des mémoires documentés – tâche qui
est celle des diplomates en poste. Mais l’institution est supprimée en
1720 : la rivalité entre Torcy et le cardinal Dubois, donc entre l’héritage de
Louis XIV et la cour du Régent, est la plus forte. Le projet d’école diploma-
tique de Schoepflin s’inspire également de la création par Jean-Jacques
Moser de l’Académie de Hanau, en marge de l’université de Göttingen, où
la formation destinée aux futurs administrateurs et diplomates – le
ministre Münchhausen, dont Moser était conseiller à la cour de Hanovre,
évoquait la création d’une « Académie d’État » – rencontre un vif succès.
Mais, précise Jürgen Voss, « contrairement à ce qui s’est passé à Göt-
tingen, l’initiative de la création de cette école diplomatique n’est nulle-
ment suggérée par un quelconque ministre, même si à Versailles on suit ce
projet avec bienveillance. Par rapport à Hanau où Moser crée une aca-
démie spécialisée dans l’enseignement des sciences politiques et de
l’administration, Strasbourg n’adopte pas d’organisation spécifique
puisque, comme à Göttingen, l’école diplomatique est intégrée à
l’Université 7 ».
En 1754, Schoepflin et ses collaborateurs – qui sont aussi ses disci-
ples – disposent du premier manuel publié par l’école diplomatique,
l’Abrégé chronologique de l’histoire du droit public d’Allemagne de Pfeffel.
Schoepflin, fidèle à la veille et à la compilation bibliographiques propres
à l’Aufklärung germanique, intègre sans délai les nouvelles parutions à ses
cours et presse les libraires strasbourgeois de s’approvisionner en un
nombre d’exemplaires suffisant. Ainsi en 1756, avec l’histoire des princi-
pales puissances et États européens [titre d’ouvrage ?] de J.-J. Schmauss.
La guerre de Sept Ans (1756-1763), conflit d’envergure européenne qui
prend des dimensions mondiales avec les affrontements dans les colo-
nies, loin de freiner le développement de l’école diplomatique, l’accélère

7. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des


Lumières, op. cit., p. 147.

4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE • 157


encore. Strasbourg est éloignée du théâtre des opérations et bénéficie de
flux d’étudiants venus de Leipzig – la Saxe est particulièrement meurtrie
par le conflit avec la Prusse – ou de Göttingen – en Hanovre, dont l’Élec-
teur est roi d’Angleterre. En outre, comme l’illustrent les publications
contemporaines des Principes de négociations pour servir à l’introduction au
droit public de l’Europe fondé sur les traités (Paris, 1757) de Mably, récem-
ment réédité par Marc Belissa 8 et du Droit des gens de Vattel (Londres,
1758), la géopolitique – Schoepflin demande à ses élèves de venir à ses
cours d’histoire avec des cartes de géographie –, l’histoire dynastique et
politique, le droit des gens et les relations internationales sont plus que
jamais nécessaires à la formation des futurs administrateurs de haut rang
des puissances européennes. Avec un sens infaillible de l’à-propos et sur-
tout une attention aiguë à la géopolitique européenne depuis cet observa-
toire remarquable qu’est l’université luthérienne de Strasbourg, véritable
microcosme européen, Schöpflin met au programme l’histoire de la paix
de Westphalie qui mit fin à la guerre de Trente Ans (1618-1648), cette
autre confrontation européenne majeure. En 1759-1760, il opte pour une
question sur les traités de paix depuis le milieu du XVe siècle ; et fin 1761, il
note qu’une cinquantaine d’étudiants, pour la plupart des étrangers, sui-
vent son enseignement sur « l’origine et le développement des familles
souveraines de l’Europe ». « Le nombre d’étudiants est si considérable, au
cours du semestre d’hiver 1763-1764, note Jürgen Voss, que Koch – dis-
ciple et héritier de Schoepflin – est obligé de faire trois séries de cours 9. »
Nouveauté qui satisfait particulièrement le maître strasbourgeois : avec la
fin de la guerre de Sept Ans, le nombre d’élèves français augmente. Il en est
ainsi tout au long de la décennie 1760, preuve d’une prise de conscience
de l’utilité d’étudier les sciences politiques, les relations internationales,
le droit des gens, les traités de paix et l’histoire européenne dans un
contexte international particulièrement difficile. Choiseul envoie deux
élèves de l’école militaire de Paris à Strasbourg, suivre à la fois les cours de
l’école d’artillerie et ceux de l’école diplomatique. Ils ne sont que les
éclaireurs de contingents plus importants. Le prince de Ligne, figure aris-
tocratique et cosmopolite du royaume européen des mœurs et du goût,

8. BONNOT DE MABLY GABRIEL, Principes des négociations pour servir d’introduction au


droit public de l’Europe, Introduction et notes de Marc Belissa, Paris, Éditions Kimé,
2001.
9. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des
Lumières, op. cit., p. 150.

158 • EUROPE FRANÇAISE


écrit alors à Schoepflin : « Les Français... et ils commencent à aller à vos
leçons. Je leur pardonne tout. Vous les fixerez, vous leur donnerez ce qui
leur manque. »

Schoepflin sait non seulement utiliser son réseau de correspondance,


d’amitié et de protection à travers l’Europe des cours et des académies, il sait
aussi « vendre » son école et la formation d’excellence que ses disciples et
lui-même y dispensent. Lorsqu’il accueille Ludwig Cobenzl, futur diplo-
mate et ministre autrichien, qui séjourne à Strasbourg de 1766 – il n’a que
treize ans – à 1770, Schoepflin insiste : « Nous avons ici des gens capables à
le former en son temps dans la bonne philosophie et dans le droit civil,
féodal et canonique. » Il prend l’engagement de « former un sujet qui puisse
à son temps briller dans le monde et occuper une place supérieure dans une
cour que l’Europe respecte ». Mission accomplie. L’école diplomatique a,
quelques années plus tôt, accueilli les fils du tout-puissant ministre saxon
Brühl, et cet autre serviteur de premier plan de l’impératrice-reine Marie-
Thérèse dans les Pays-Bas autrichiens, le comte de Neny, est réellement
impressionné par le sérieux des examens qui sanctionnent la formation. En
1771, la parution du Tableau des révolutions de l’Europe depuis le bouleverse-
ment de l’Empire d’Occident jusqu’à nos jours, à partir des cours de Koch, vient
conclure une phase d’intense activité pédagogique et savante pour l’école
diplomatique. Quelques mois plus tard, le 6 août 1771, Schoepflin meurt, et
la question de la pérennité de l’établissement se pose car on craint un départ
massif des élèves étrangers et surtout parce que l’héritier spirituel, Koch, n’a
que le titre de bibliothécaire de la Ville et n’occupe aucune chaire à l’univer-
sité – il devra attendre 1782. Néanmoins, grâce au soutien du représentant
du roi à Strasbourg, le préteur royal d’Autigny, Koch peut poursuivre son
œuvre. La correspondance échangée par deux universitaires de Göttingen
– université qui a logiquement fait des propositions de recrutement à Koch,
propositions rejetées par le comte de Vergennes, ministre français des
Affaires étrangères, signe que cette école diplomatique est un réel enjeu et
que son fonctionnement est suivi de près dans les cours européennes –
témoigne de ce maintien : « C’est que la Cour de France envoie des gens
qu’elle compte employer dans les cabinets ministériels », écrit Schlözer à
Michaelis. Avec Koch, Schoepflin a réellement trouvé un héritier digne de
poursuivre son œuvre. Après un voyage d’études à Göttingen, Koch propose
un plan ambitieux de modernisation universitaire et de titularisation des
professeurs. Il pousse à la création d’une « Faculté historique et politique »

4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE • 159


où seraient réunies les disciplines que l’université de Strasbourg ne propose
pas dans son offre de formation, à la différence des universités allemandes :

L’histoire politique ancienne et moderne, générale et particulière ;


les traités de paix ; le droit public de l’Europe ; la science des gou-
vernements, des mœurs et des intérêts des puissances, appelée
« statistique » en Allemagne ; l’histoire littéraire ; les antiquités, la
diplomatique, la héraldique.
L’économie politique de l’État et les parties qui s’y rattachent.
Cette science dispose alors de chaires dans toutes les universités
d’Allemagne. L’Électeur palatin a fondé une académie particulière
pour y enseigner l’économie politique, et le landgrave de Hesse-
Darmstadt a érigé depuis peu dans son Université de Giessen une
cinquième Faculté nommée Faculté économique.
L’histoire naturelle.
La belle littérature française et la belle littérature allemande exige-
raient également des chaires 10.

Pour Jürgen Voss, le constat est sans appel :

Alors que la plupart des disciplines [...] sont enseignées à Mayence


depuis la réforme de l’Université en 1785 et que les chaires indispen-
sables y sont créées, le mémoire de Koch ne rencontre aucun écho à
Strasbourg. Dans le souci de restructurer l’une de ses deux Univer-
sités (Mayence et Erfurt), le Prince-Électeur met tous les moyens en
œuvre. Pareille ambition fait défaut à Strasbourg. La responsabilité
de cette situation n’incombe pas aux préteurs (les préteurs royaux,
représentants du monarque français) qui, en cette fin du XVIIIe siècle,
soutiennent ces initiatives, mais au Magistrat (conseil municipal) de
Strasbourg pour qui l’Université doit rester l’institution grâce à
laquelle parents et amis peuvent trouver une situation profession-
nelle prestigieuse. Telle est la raison pour laquelle les conditions
d’études sont moins favorables à Strasbourg qu’à Göttingen, ou
dans l’une ou l’autre des Universités allemandes : les efforts considé-
rables de Koch sont d’autant plus méritoires 11.

10. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des
Lumières, op. cit., p. 157.
11. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des
Lumières, op. cit., p. 157-158.

160 • EUROPE FRANÇAISE


Quand on connaît le retard et l’immobilisme universitaires français
comparés au rayonnement strasbourgeois et à ses liens avec l’Aufklärung,
on imagine sans peine le gouffre qui sépare alors les universités françaises
et germaniques. Les premières restent à l’écart de la modernisation de
l’État monarchique – sauf à Perpignan, dont le comte de Mailly a voulu
faire une vitrine aux portes méridionales du royaume –, de la diffusion des
Lumières, quand les secondes en constituent des pièces maîtresses.
Koch sait également se montrer le digne héritier de Schoepflin et un
observateur remarquable des relations entre les puissances européennes
lorsqu’il compose son cours et bientôt un livre intitulé Tableau des révolu-
tions de l’Europe depuis le bouleversement de l’Empire d’Occident jusqu’à nos jours
(1771). Alors que Mably estime dans Le Droit public de Europe fondé sur les
traités que l’histoire de l’Europe est constituée par la somme des histoires de
chaque État, Koch estime au contraire que « l’idée d’une histoire générale de
l’Europe n’est pas moins juste que celle de son droit public ». Il place claire-
ment au centre de sa réflexion géopolitique et de son enseignement la
notion d’équilibre des puissances, de Balance of power. Ses travaux sont
donc à même de remplacer les ouvrages déjà datés de Schmauss, qu’il
apprécie cependant beaucoup : Histoire de l’équilibre européen (1741), Intro-
duction à la science politique (1741-1742). Les notes prises par les étudiants qui
suivent son cours de « statistique » des puissances européennes montrent à
la fois la clarté et la précision de son enseignement. Koch dresse une typo-
logie des puissances européennes. En premier, il isole la France et la Grande-
Bretagne, qui ont les moyens de mener une guerre sans conclure d’alliance :
il étudie les coalitions européennes du second XVIIe siècle destinées à rétablir
l’équilibre européen contre la super-puissance française, puis il s’intéresse
au glissement vers une hégémonie anglaise. Vient ensuite un second groupe
d’États qui pour mener une guerre sont obligés de conclure une alliance,
surtout si cette guerre se prolonge dans le temps ou se déroule en mer
(Autriche, Russie, Prusse, Espagne, Danemark). Koch met en évidence un
troisième groupe d’États qui, en cas de guerre, ne sont capables que
d’apporter leur concours à d’autres États en fournissant des troupes aux
belligérants (Portugal, Piémont-Sardaigne, Suède, Provinces-Unies, États de
l’Empire). La typologie se termine par les États qui n’ont aucune puissance
effective en Europe. Koch n’hésite pas non plus à étudier les conflits les plus
contemporains. Ainsi étudie-t-il les enjeux de la guerre de Succession de
Bavière, dite « guerre des patates », ou présente-t-il à ses élèves l’histoire des
États-Unis d’Amérique – il se démarque ainsi de Göttingen, où l’iniversité
relève de l’Électeur... et roi d’Angleterre.

4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE • 161


Koch poursuit son œuvre malgré la Révolution et la fin de l’Ancien
Régime, puisqu’il donne en 1796 un Abrégé de l’histoire des traités de paix et
une édition refondue et augmentée de son Tableau des révolutions de
l’Europe (1790 pour l’époque médiévale et 1807 pour l’édition complète).
Au total, des diplomates français comme Conrad Alexandre Gérard, pre-
mier ambassadeur français aux États-Unis, ou Joseph M. de Rayneval,
dont le nom est associé au traité de libre-échange franco-britannique de
1786, sont des Alsaciens formés à l’école diplomatique. Mais plus large-
ment, ce sont ces cours et leurs publications qui servent de référence aux
diplomates pendant des décennies. On le sait, les étrangers ne sont pas en
reste : sans chercher à établir de liste exhaustive, on se contentera de noter
que nombre des diplomates, administrateurs et hommes d’État de pre-
mier plan, des Révolutions européennes à l’Europe de la Sainte-Alliance,
ont été formés à Strasbourg. Aux frères Brühl, à Ludwig von Cobenzl, aux
deux fils du président de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, le
comte Razoumovski, aux fils du duc d’Aremberg, à l’époque de Schoep-
flin, succèdent ainsi les Metternich et autres Montgelas.

162 • EUROPE FRANÇAISE


5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN
DE LA FRANC-MAÇONNERIE FRANÇAISE : L’EXEMPLE SUÉDOIS

Diplomate, ambassadeur culturel et médiateur


maçonnique : l’œuvre pionnière et décisive
de Carl Gustaf Tessin

Les ambassadeurs suédois Carl Gustaf Tessin, Carl Fredrik Scheffer, Creutz
et Erik Magnus Staël-Hostein sont régulièrement célébrés au nom de
l’amitié et en souvenir de l’alliance franco-suédoise comme médiateurs
culturels et artistiques entre les deux royaumes au XVIIIe siècle, quand ils
n’apparaissent pas encore à une historiographie nostalgique comme les
agents du rayonnement de l’Europe française. La remarquable exposition
organisée au Grand Palais en 1994 sur « Le soleil et l’étoile du Nord » leur
a légitimement accordé une large place. En revanche, on insiste peu sur
leur rôle décisif dans l’introduction de la franc-maçonnerie en Suède et
son organisation sur des bases nationales, alors que l’ordre a rencontré un
succès considérable et participe de la géopolitique suédoise en Baltique.
L’exemple suédois permet donc d’éclairer de manière originale les rela-
tions franco-européennes au siècle des Lumières et de souligner la
richesse des appropriations culturelles à l’œuvre à travers l’espace euro-
péen. Tout un pan de l’activité des diplomates européens au XVIIIe siècle
reste à étudier dans cette perspective.

Le premier et sans doute le plus remarquable de ces ambassadeurs


suédois, le comte Carl Gustaf Tessin (1695-1770), gendre du comte Eric

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 163


Sparre évoqué au chapitre précédent, a fait un premier séjour en France en
1714, muni d’un solide plan de formation préparé par son père : « Je lui ai
très fortement recommandé la justesse de la langue et du style épistolaire,
avec la belle et aisée manière d’écrire, dont on se sert en France 1. » Son
épouse, Ulrika Louisa (Ulla) Sparre (1711-1768), n’est pas moins sensible
aux charmes de l’écriture épistolaire française. À propos de Mme de
Sévigné, elle écrit : « Jamais pinceau n’a valu sa plume. [...] Enfin Mme de
Sévigné, quoique fort célèbre n’a pas encore tout ce qu’elle mérite. Notre
siècle est trop près d’elle ; elle gagnera à vieillir. Si toutes les femmes lui
ressemblaient, elles seraient par trop aimables. Tout est bien, laissons à la
plupart d’entre elles, les hameçons de leurs beaux yeux et de leurs
folies 2. » De son côté, Carl Gustaf écrit le 1er juin 1751 au futur roi Gus-
tave III, dont il est devenu son gouverneur : « La marque la plus infaillible
de la splendeur d’un royaume, c’est lorsque les arts y fleurissent. ».Tessin
est envoyé extraordinaire de Suède en France de 1739 à 1742 chargé de
négocier des subsides et la conclusion d’une alliance contre l’expansion-
nisme russe. L’accompagne comme secrétaire le baron Carl Fredrik
Scheffer (1715-1786), qui, à partir de 1742, année où il sera nommé
ambassadeur plénipotentiaire à la cour de France, reprendra ses multiples
flambeaux : diplomatique, artistique, culturel, mondain, et maçonnique
pour parachever l’œuvre de son maître et ami, avant de lui succéder à
Stockholm. À Paris, le couple Tessin se livre sans réserve à sa « tableau-
manie », selon ses propres termes. À l’occasion de la célèbre vente Crozat,
Tessin acquiert plus de deux mille des dix-neuf mille dessins dispersés,
pour un total de plus de 5 000 livres. Ils sont à l’origine du très riche fonds
français du Musée national à Stockholm. La correspondance de Tessin fait
amplement référence à l’actualité artistique : y sont cités Aved, les Bou-
chardon, Boucher, Chardin, Desportes, Lancret, Nattier, Oudry, Tocqué,
Charles André Van Loo. Une fois nommé à Paris, Scheffer reçoit de très
nombreuses demandes de son mentor :

On le prie d’acheter livres, gravures, tableaux, mais aussi toutes


sortes de colifichets et de frivolités. Et le nouveau ministre court
obligeamment les rues de Paris ; un jour pour demander à Boucher
ou à Chardin de ne pas tarder à envoyer les tableaux commandés,
le lendemain pour rechercher, comme le lui prescrivait le comte de

1. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742, op. cit., p. 18.


2. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742, op. cit., p. 22.

164 • EUROPE FRANÇAISE


Tessin, "dans la vieille rue de la Monnaie [...] une boutique où l’on
vend des poupées et surtout des souris à ressorts ; Quelle trouvaille
pour mes étrennes" 3.

La correspondance entre Scheffer et Tessin éditée par Jan Heidner


est d’ailleurs une véritable chronique de l’actualité littéraire, artistique et
mondaine du Paris du milieu du XVIIIe siècle. Scheffer partage d’ailleurs
avec Tessin son amour de la France et de sa langue, comme il l’écrit à
Mme du Deffand, dont il fréquente le salon, le 24 août 1753 : « J’aime la
gloire de la France, mon amour pour la nation me fait penser souvent que
je suis Français, et je souffre d’entendre les raisonnements que l’on fait sur
tout ce qui se passe chez vous. »
Selon Gunnar von Proschwitz,

la France des Tessin, c’est tout un monde et toute une civilisation.


C’est le pays d’une langue qui a atteint son point de perfection, le
pays des grands artistes et écrivains, c’est aussi le pays de la mode et
du mobilier. C’est là que se produisent des vins, des parfums, des
pommades, des tissus d’une rare qualité. Et c’est là que l’on trouve
les meilleurs cuisiniers et domestiques... Comment faire parvenir
toutes ces marchandises, tous ces ballots en Suède ? Ils sont
envoyés à Rouen pour être transportés par mer à Stockholm.
L’inquiétude ronge Tessin à la pensée de tous les dangers auxquels
seront exposés ses tableaux, ses dessins, ses estampes, ses meu-
bles... Et il ne veut pas non plus qu’on déballe à Stockholm ses
tableaux ni qu’on les voie, sans qu’il ne soit présent lui-même. La
mission diplomatique du comte de Tessin, à la cour de France, fait
époque dans l’histoire de Suède moins par ses résultats politiques
que par ses grands apports culturels, qui rendirent la Suède à la fois
tributaire et solidaire du cosmopolitisme 4.

Le témoignage est intéressant, même si l’auteur est trop tributaire de


la tradition historiographique de L’Europe française lorsqu’il écrit : « Au fil

3. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation


françaises en Suède au siècle des Lumières », in Une amitié millénaire, op. cit.,
p. 196.
4. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation
françaises en Suède au siècle des Lumières », op. cit., p. 195.

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 165


des siècles, la Suède s’est ouverte aux richesses spirituelles de l’Europe.
Aucune autre époque n’a cependant connu comme le Siècle des Lumières
une véritable francisation des élites suédoises. Cela n’a en soi rien d’éton-
nant, car l’Europe éclairée n’est-elle pas pour une large part l’Europe
française ou l’Europe francisée 5 ? »
La magnifique demeure du couple Tessin, quai des Théatins, est le
siège d’une brillante société : s’y retrouvent parmi les gens de lettres et les
républicains des sciences : Fontenelle, Lesage, Marivaux, Piron, etc. Une
véritable circulation d’écrits manuscrits se noue ainsi entre Paris et Stock-
holm, comme on l’observe à propos de La Vie de Marianne de Marivaux :
« Le comte de Tessin envoie de Paris un courrier pour porter en Suède à la
comtesse les neuvième, dixième et onzième parties de ce roman. Elle l’en
remercie le 24 février 1742. Chose curieuse, il semble que ce soit là la
première mention que nous ayons de la publication de ces parties du livre
de Marivaux 6. » Comme pour d’autres représentants des Lumières euro-
péennes, Voltaire ne trouve pas grâce auprès de l’aristocrate suédois fran-
cophone et francophile : le dîner, quai des Théatins, « ne prospérait
point, si l’on prononçait le nom de Voltaire, sans doute plus grand poète
(que son ami et familier de la société du quai des Théatins, Alexis Piron)
[parenthèses OK ou crochets ?], aussi impie que lui, mais moins honnête
païen et moins brillant dans la société ». Il est vrai que Piron avait pour lui
sa tragédie Gustave Wasa (1733) qui relatait l’épopée du héros national
suédois, tandis que l’Histoire de Charles XII de Voltaire ne plaisait pas à
Tessin, qui avait été le protégé de Charles XII.

Sur le plan maçonnique, que le célèbre historien suédois Gunnar


von Proschwitz passe sous silence, comme la plupart des spécialistes des
relations culturelles franco-suédoises, on peut établir de manière certaine
que Carl Gustaf Tessin a été initié dès 1735 par le comte Wrede-Sparre.
Dans une lettre à son épouse, la comtesse Ulrika Louisa, Tessin indique
que son beau-frère l’a reçu dans la plus ancienne loge de Stockholm, qui
travaille avec des rituels français. Membre d’une famille aristocratique de
tradition francophile, Wrede-Sparre a pour sa part été initié à Paris dans la

5. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation


françaises en Suède au siècle des Lumières », op. cit., p. 185.
6. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation
françaises en Suède au siècle des Lumières », in Une amitié millénaire, op. cit.,
p. 193-194.

166 • EUROPE FRANÇAISE


loge Saint-Thomas no1 le 4 mai 1731. De retour en Suède, il réunit en mars
1735 dans le château Stenbock, propriété du baron Johan Gabriel Sack, un
petit groupe d’amis et de parents, parmi lesquels l’ancien ambassadeur de
Danemark en France, Christian Sehested, le baron Gustav Jacob Horn, qui
ont tous en commun d’avoir été initiés en France en 1729-1730. Cette
loge tient à la fois de la Schloßloge – loge de château, caractéristique de la
maçonnerie aristocratique –, de la maçonnerie de société et de la loge de
diplomates. Correspondances et journaux témoignent donc d’une socia-
bilité intime, qui n’a pas encore d’existence institutionnelle, et qu’une
focalisation exclusive sur les sources administratives ne permet pas de
mettre au jour. Les liens entre les franc-maçonneries suédoise et française
sont donc antérieurs à l’octroi par le Grand Maître duc de Darwentwater
– jacobite notoire – de la célèbre patente de 1737 au baron Carl Fredrik
Scheffer que nous transcrivons ci-après. Ils ne sont pas à caractère admi-
nistratif mais personnels et familiaux, ce qui leur donne une toute autre
valeur en termes de sociabilité.

Nous Charles Radcliffe comte de Darwentwater, Pair d’Angleterre,


Grand Maître de la très ancienne et très illustre société des Francs-
maçons dans le royaume de France, avons accordé et accordons par
ces présentes à notre cher frère Charles Frédéric baron de Scheffer
etc. l’effet de la requête à nous présentée, et en conséquence nous
lui conférons notre plein pouvoir de constituer une ou plusieurs
loges dans le royaume de Suède, de faire des maîtres maçons, et de
nommer les maîtres et surveillants des loges qu’il constituera, les-
quelles seront subordonnées à la Grande Loge de France, jusqu’à ce
qu’il y ait un nombre suffisant de loges pour élire un Grand Maître
dudit royaume de Suède, dont le Grand Maître du Royaume de
France doit être préalablement averti. Quoique nous soyons plei-
nement convaincu du zèle et de la capacité de notre dit frère, nous
lui recommandons néanmoins d’observer et faire observer exacte-
ment les règles générales et particulières de la Maçonnerie dont
nous l’avons trouvé bien instruit.
Nous lui donnons, et avons fait expédier les présentes signées de
notre main, et scellées de notre sceau à Paris ce 25e novembre 1737

Le comte de Darwentwater
Par ordre du très Vénérable Grand Maître
J. Moore, Grand Secrétaire et Garde des sceaux.

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 167


Le premier noyau de la franc-maçonnerie suédoise recrute au sein de
familles francophiles apparentées. Les représentants du parti des Cha-
peaux, faction politique favorable à l’autorité monarchique et à l’alliance
française, opposés aux Bonnets, partisans de l’affaiblissement de la
monarchie au profit de l’aristocratie, et sur le plan international d’une
alliance anglaise, y sont nombreux. Les travaux s’effectuent en français,
comme dans la plupart des loges continentales au recrutement aristocra-
tique. La protection et même le patronage royal dont bénéficie l’ordre à
partir du règne d’Adolphe-Frédéric (1753-1771) permettent de péren-
niser les travaux et d’en amplifier l’audience. Les flux qui irriguent la
sphère européenne du livre, et au-delà de l’imprimé, permettent aux
francs-maçons suédois de se tenir régulièrement informés de la conjonc-
ture maçonnique en France, mais aussi aux Provinces-Unies ou à Flo-
rence : attitude des autorités, création de nouveaux ateliers, essor de
régimes de hauts grades – d’essence chevaleresque, chrétienne ou alchi-
mique –, etc. On ne saurait sous-estimer l’importance des textes de divul-
gation comme L’Ordre des francs-maçons trahi et Les Secrets des Mopses
révélés de l’abbé Pérau et le célèbre Masonry Dissected de Samuel Pritchard
(1730) dont la traduction française, La Réception mystérieuse, parue en
1738, permet la rapide diffusion en Allemagne et en Suède. L’ordre mixte
et para-maçonnique des Mopses – qui connaît un grand succès au sein de
l’aristocratie européenne, tant en Angleterre qu’en Prusse ou en
Pologne – est ainsi introduit en Suède dès 1747. À Copenhague, le
huguenot d’origine cévenole La Beaumelle, précepteur du fils du comte
Gram, grand veneur du roi de Danemark, s’en fait l’écho au même
moment dans sa correspondance inédite. Il compte notamment parmi
ses membres le prince héritier Adolphe-Frédéric et la princesse Louise
Ulrika, sœur de Frédéric II de Prusse ; l’inévitable Carl Gustaf Tessin et son
épouse née Ulrika Sparre en sont les chefs. La Suède n’est donc pas une
périphérie maçonnique qui reçoit tardivement des « nouveautés » déjà
périmées dans les principaux centres. Elle vibre très vite à l’unisson de
Paris, de Londres ou de La Haye.
Cette conjoncture favorable à l’expansion de l’ordre en Suède et aux
circulations maçonniques entre la France, la Grande-Bretagne et la Scan-
dinavie ne doit pas être isolée d’un environnement culturel, politique et
scientifique favorable aux échanges. À défaut, on comprend mal la
richesse des liens qui se tissent et la souplesse des vecteurs et des média-
teurs qui supportent des échanges nombreux et variés. C’est en effet
l’époque où l’Académie des sciences de Suède (la Vetenskapsakademien)

168 • EUROPE FRANÇAISE


noue des relations étroites avec son homologue parisienne. La patente
maçonnique octroyée à Carl Fredrik Scheffer, diplomate, médiateur
maçonnique, culturel et scientifique, date de 1737 ; la fondation de l’Aca-
démie date de 1738. En 1751, le même Scheffer, membre de l’Académie
des sciences de Paris, paraphe un accord officiel d’échange régulier de
publications entre les académies de Paris et de Stockholm. La même
année, il réorganise la franc-maçonnerie en Suède. Sous l’impulsion déci-
sive de Pehr Wilhelm Wargentin [secrétaire de l’Académie de 1749 à sa
mort en 1783, et lui-même membre de l’Académie des sciences de Paris
peu avant sa mort] :

De nombreux savants français furent élus à la Vetenskapsakade-


mien [...]. Ainsi, de 1747 à 1783, Réaumur, Boissier de Sauvages [le
partisan de Linné rencontré à l’occasion de l’étude de Jean-Fran-
çois Séguier], Bernard de Jussieu, Friedrich Charles de Baer, Dor-
tous de Mairan, Keralio, Bailly, Guyton de Morveau, eurent cet
honneur. Certains appartenaient à l’élite scientifique de l’époque,
d’autres plus obscurs se révélèrent importants par leur rôle de
médiateur. Citons par exemple l’Alsacien de Baer, secrétaire de
légation et pasteur à la représentation diplomatique suédoise à
Paris, qui travailla d’arrache-pied à renforcer les liens scientifiques
franco-suédois, ne serait-ce qu’en traduisant des mémoires impor-
tants, dont celui de Bergman sur l’acide carbonique ; il sera anobli
par Gustave III. D’autres Français prodiguent leurs bons offices,
tels Joseph Nicolas de l’Isle, Joseph Jérôme de Lalande ou encore
Louis Félix Keralio. Ce dernier, professeur à l’école de guerre de
Paris, fait traduire plusieurs travaux d’histoire nordique et une
série de mémoires de l’Académie des sciences de Stockholm qu’il
juge particulièrement dignes d’intéresser les Français 7.

Au mitan du siècle, en Suède comme en Allemagne et en Europe


orientale, la tendance est à la multiplication rapide des grades supérieurs,
au développement de rituels touffus, propres à l’évasion « gothique », qui
prennent le relais des premières têtes de pont britanniques. Cette nou-
velle vague, originaire de France, emprunte les itinéraires militaires,
commerciaux, diplomatiques, touristiques et éducatifs, mais elle est

7. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique »,


op. cit., p. 164.

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 169


surtout rapidement prise en charge, appropriée, infléchie par les francs-
maçons allemands, polonais, russes ou suédois. Il ne s’agit pas d’une
maçonnerie allogène, à la rigueur une maçonnerie d’importation soit,
mais dont les transporteurs sont des « nationaux » qui l’ont rapidement
acculturée. D’ailleurs la patente de 1737, souvent mise en exergue de
l’Europe maçonnique française du XVIIIe siècle, traduit surtout la volonté
suédoise d’adapter les pratiques maçonniques aux spécificités nationales,
jusque dans les textes normatifs.
Lorsque Carl Gustaf Tessin représente la Suède à la cour de Danemark
en 1743, il s’informe des nouveautés en la matière et compare les différents
rituels. Il est un intime de l’ambassadeur de Russie à Copenhague, le baron
Johann Albrecht von Korff. Or c’est dans la résidence de ce dernier, le Barch-
mann-Palast, qu’est fondée le 11 novembre 1743 la première loge danoise.
Le 4 mars 1744, Tessin s’y trouve à nouveau en compagnie de son secrétaire
de légation, le baron Erik Wrangel, qui reçoit le grade de maître. On ne peut
donc qu’être surpris par l’affirmation de Claude Nordmann selon laquelle
« le ministre de Russie, Jean Albert baron von Korff, menace le couple prin-
cier de Holstein – Adolphe-Frédéric et Louise Ulrika – de représailles de la
tsarine s’il ne rompt point avec les Chapeaux, notamment avec Tessin [...] Le
gouvernement suédois se plaignit officiellement de l’intervention du baron
von Korff dans les affaires intérieures du pays, demanda son rappel et
l’obtint 8 ». D’autant que Tessin confie à propos de ses rencontres avec Korff :
« Nous nous séparions en toute amitié. »
Quoi qu’il en soit, la loge du Barchmann-Palast prend le titre dis-
tinctif de Saint-Martin et reçoit franc-maçon le 4 juin 1744 le comte
Christian Danneskiold-Laurvig, qui sera nommé le 10 février 1749 Grand
Maître provincial anglais pour le royaume de Danemark-Norvège. Le livre
d’architecture de la loge berlinoise de l’Union nous a permis de retrouver
la trace de Tessin à Berlin en 1744 : « Son Excellence M. le comte de Tessin
ambassadeur plénipotentiaire de Sa Majesté le roi de Suède a été proposé
le 13 juillet 1744 par le frère Fabris de la part du frère de Siepmann rési-
dent de Saxe, pour être reçu maître écossais, accepté unanimement et reçu
le 15 juillet maître écossais 9. » On aura noté l’importance des recomman-
dations diplomatiques. De retour à Stockholm, Tessin retrouve l’ambas-
sadeur danois franc-maçon Niels Krabbe Wind, initié le 26 février 1737

8. NORDMANN CLAUDE, Gustave III, un démocrate couronné, Lille, PUL, 1986, p. 12.
9. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, Rennes,
PUR, coll. « Histoire », 2003, p. 107.

170 • EUROPE FRANÇAISE


dans la loge parisienne Coustos-Villeroy comme Scheffer, avec lequel il
avait sympathisé lorsqu’ils représentaient leurs souverains respectifs à
Versailles. À une époque où les sources font pourtant cruellement défaut,
il est clair qu’une poignée de diplomates a jeté ainsi en quelques années,
de Paris à Stockholm en passant par Berlin et Copenhague, les bases d’un
espace maçonnique baltique nourri d’échanges régionaux et européens.
On peut en effet ajouter que le comte Christian Danneskiold-Laurvig, le
ministre de Russie baron von Korff et l’envoyé de Danemark en Suède
Niels Krabbe Wind sont du voyage qu’effectue Frédéric V de Danemark en
Norvège à l’été 1749, à l’occasion duquel est fondée près de Christiania
(Oslo) la première loge norvégienne, St. Olaus.

Cette intense activité maçonnique des diplomates en fonction dans


l’espace baltique mérite d’autant plus l’attention qu’elle s’effectue dans un
contexte diplomatique et militaire particulièrement sensible. La Suède
affronte la Russie en 1741-1743 dans une guerre malheureuse et le roi
Frédéric Ier est sans héritier – il meurt en 1751 –, ce qui fragilise le régime. Le
traité de paix stipule le stationnement d’une force russe de trente navires et
de plus de douze mille hommes pour prévenir toute attaque danoise. Le
commandement en est confié au général James Keith, franc-maçon et
depuis 1740 Grand Maître provincial anglais pour la Russie. Pendant son
séjour à Stockholm, il préside chez lui à Riddarholmen plusieurs tenues de
loge auxquelles est conviée l’aristocratie suédoise. Il y confère notamment le
grade de maître à Carl Hårleman – qui succède en 1741 à Tessin comme
surintendant des bâtiments et des jardins du roi de Suède, et à ce titre invite
de nombreux artistes français à venir travailler à Stockholm, parmi lesquels
Guillaume Taraval, dont le cours de dessin donne naissance à l’Académie
royale de dessin par la volonté du comte Tessin –, initié dès 1735 par le
comte Wrede-Sparre – comme Tessin lui-même, on s’en souvient. Le 14 mai
1744, un mois avant le départ de Keith pour Saint-Pétersbourg, une grande
fête est organisée au cours de laquelle quatorze nouveaux frères sont initiés.

Naissance d’une franc-maçonnerie royale, nationale


et chrétienne

Adolphe-Frédéric de Holstein-Eutin, prince-évêque de Lübeck, succède à


Frédéric Ier en 1751, conformément à la volonté de l’impératrice

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 171


Élisabeth, victorieuse du conflit. Initié en 1753, il préside lui-même à
plusieurs travaux de loge dans son château de Karlberg, donnant finale-
ment naissance à une loge royale – Königsloge ou Königliche Hofloge.
Mais les francs-maçons suédois ont affirmé dès 1746 leur soutien incondi-
tionnel à la monarchie, dans un État où le Sénat, le parti des Bonnets et
l’argent russe concourent à affaiblir l’autorité royale. Ils ont frappé une
médaille d’argent à l’occasion de la naissance du prince Gustave le 13 jan-
vier 1746 – un exemplaire parviendra même jusqu’à Frédéric II de Prusse.
Dix ans plus tard, les membres de la Loge royale fomentent un coup d’État
visant à renforcer l’autorité du roi. Les partisans de l’absolutisme que
regroupe cette loge huppée, les comtes Carl Gustaf Tessin, Claes Eklebad,
Adam Horn, Carl Reinhold von Fersen, Wilhelm von Sprengtporten, ont
tous en commun d’avoir été initiés en France ou d’avoir été affiliés à des
loges françaises en France ou en Suède. La plupart ont servi au sein du
Régiment royal suédois, régiment étranger au service de la France.

Peut-on pour autant parler d’une origine française de la franc-


maçonnerie suédoise ? Des pièces du dossier semblent plaider en faveur
de cette thèse, comme cette loge de l’Union fondée et présidée à Stock-
holm de 1759 à 1787 par le général comte Fredrik Horn, qui s’intitule
également la Loge française. Mais si l’on ne précise pas immédiatement
que les diplomates et aristocrates suédois sont les principaux agents, mais
des agents autonomes, de l’implantation de la franc-maçonnerie en
Suède, on risque le contresens. Il faut distinguer cette loge de la création
de deux loges authentiquement « françaises », les loges Legras et Lafont
– du nom de leurs fondateurs respectifs, Lafont étant propriétaire d’un
café –, toutes deux actives de 1754 à 1756, et qui rencontrent des diffi-
cultés auprès des jeunes autorités maçonniques suédoises. La compa-
raison avec la langue est caractéristique. La francophonie contemporaine
ne se réduit pas à la France, elle déborde même le cadre des États souve-
rains issus de l’empire colonial français. Le français est une langue dont les
Français n’ont pas la maîtrise exclusive. Il est l’objet d’appropriations et
de variations. La situation vaut aussi bien pour le XXIe siècle que pour le
XVIIIe siècle, où les élites cosmopolites dont les langues maternelles sont
peu utilisées à travers le continent – c’est le cas pour les francs-maçons
suédois, russes ou hongrois notamment – utilisent le français comme
langue de communication, mais d’une communication autonome. Les
emprunts et le succès des hauts grades authentiquement français sont
indéniables, mais leur appropriation ne l’est pas moins.

172 • EUROPE FRANÇAISE


Il n’empêche que les diplomates britanniques s’inquiètent de ce
tropisme français des francs-maçons suédois du parti des Chapeaux hos-
tile à Londres sur le plan des relations internationales. Il faut d’ailleurs
souligner l’imbrication des enjeux maçonniques et diplomatiques,
puisque dans les deux cas il s’agit d’influence. Les relations diplomatiques
avec la Suède ayant été rompues de 1748 à 1764, les Britanniques sont
obligés de reconstruire tout leur dispositif. Or Charles Tullman, secrétaire
d’ambassade anglais à Stockholm, est précisément nommé Grand Maître
provincial pour la Suède de la Grande Loge d’Angleterre le 10 avril 1765.
Il est bien décidé à « forcer les loges travaillant sous régime français – c’est-
à-dire munies de constitutions françaises et/ou travaillant avec des rituels
français – [tirets OK ?] à passer sous son autorité », et il peut compter sur
le soutien de son supérieur, au profane, sir John Goodricke, ambassadeur
d’Angleterre en Suède et lui-même franc-maçon. À Copenhague, sa précé-
dente affectation, Tullman a déjà constitué plusieurs ateliers. Il voit donc
d’un très mauvais œil la maçonnerie suédoise échapper à l’attraction
anglaise. En outre, s’il veut donner une réalité à sa patente de Grand
Maître provincial et créer une Grande Loge, il doit veiller à stopper
l’hémorragie et à regagner les positions perdues, car à cette époque les
rituels symboliques anglais paraissent bien fades aux francs-maçons
continentaux, qui s’en détournent. Tullman crée trois ateliers, Britannia
et Phoenix à Stockholm et St-Georg [St. Heorg ?] à Göteborg – port où
sont installées de nombreuses maisons de commerce britanniques. Luttes
d’influence diplomatique, rivalités maçonniques, intérêts personnels
contradictoires se croisent et se recoupent dans les affrontements et les
grandes manœuvres qui marquent l’histoire des relations maçonniques
internationales des années 1760. La Scandinavie, à l’instar des Pays-Bas
autrichiens, du royaume de Naples et de la Pologne, représente une zone
de contact entre des aires d’influence française et anglaise encore mal
fixées. Chaque puissance tente donc de conforter ses positions, de
pousser son avantage, d’où d’inévitables incidents. On retrouve ainsi sans
surprise dans le champ maçonnique les relations complexes faites d’ému-
lation-complémentarité-rivalité à l’œuvre dans le domaine des échanges
culturels et scientifiques : « Les influences intellectuelles majeures qui
s’exercent sur le XVIIIe siècle suédois proviennent de France et de Grande-
Bretagne, les deux grandes nations scientifiques d’alors. Souvent complé-
mentaires, ces impulsions peuvent aussi entrer en concurrence, d’autant
que la ligne de partage entre deux traditions différentes va se trouver
partiellement recoupée par le clivage politique entre Chapeaux et

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 173


Bonnets, respectivement francophiles et anglophiles 10. » Preuve est ainsi
à nouveau faite que l’histoire des relations internationales ne se réduit pas
à l’histoire diplomatique.
On ne peut en effet manquer l’occasion de comparer mutatis
mutandis la situation suédoise avec celle de la Pologne des années 1780. À
cette époque, les obédiences ont véritablement pris « force et vigueur »,
selon l’expression maçonnique consacrée, et l’obédience française a
engagé une politique de territorialisation voire de nationalisation de
l’Europe des francs-maçons structurée en obédiences territoriales souve-
raines dans leur ressort. Paris pousse alors les francs-maçons polonais à
devenir autocéphales, à créer un Grand Orient national de Pologne, ce qui
ne fait pas les affaires du comte Hülsen, ambassadeur de Pologne en
France, mais à titre personnel fondateur et Vénérable de la loge Catherine
à l’étoile du Nord, orient de Varsovie, qui vénère la Grande Loge d’Angle-
terre comme la « mère loge universelle ». Il a par ailleurs sollicité deux ans
plus tôt des patentes de Grand Maître provincial anglais pour la Pologne
qui tardent à lui être expédiées. Hülsen s’empresse donc d’écrire à son
homologue anglais à Paris, le duc de Manchester, qui n’est autre que
l’ancien Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre, et en profite pour
lui rappeler que nul autre que lui, promptement muni de patentes offi-
cielles, ne pourrait mieux servir les intérêts de la maçonnerie anglaise au
pays des Sarmates. L’enchevêtrement des ambitions personnelles et des
intérêts nationaux, des réseaux maçonniques et diplomatiques est donc
une réalité qui mérite d’être sondée à l’échelle du continent.

Le Palatin Comte de Hülsen a l’honneur de présenter le bonjour, et


d’assurer de ses Devoirs Son Excellence M. le Duc de Manchester,
Ambassadeur de S. M. Britannique. Le priant de vouloir bien agréer
ses compliments sur l’heureuse arrivée de Son Excellence Madame
la Duchesse son épouse, ainsi que son empressement de lui pré-
senter ses respects.
M. l’Ambassadeur voudra bien permettre en même temps que le
Comte de Hülsen lui rappelle son obligeante promesse par rapport
à l’extrait de la patente de Grand Maître de l’Orient de Pologne
qu’il lui avait conférée avant deux ans au nom de la Métropole
Loge Mère de Londres, ainsi qu’à l’égard de la correspondance que,

10. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique »,


op. cit., p. 160.

174 • EUROPE FRANÇAISE


eu égard aux connaissances sublimes de l’ordre, et les lumières
ultérieures pour le bien de la direction de nos loges 11. [fin du §
bizarre]

Les diplomates francs-maçons suédois ont compris parmi les pre-


miers l’intérêt de convertir la protection royale en patronage institution-
nalisé. Dans ces conditions, il devient difficile de conserver des
constitutions étrangères, françaises ou anglaises, même si dans la réalité
les ateliers ont rapidement gagné en autonomie. En outre, du côté fran-
çais, le Grand Maître comte de Clermont a généreusement distribué les
patentes de constitution d’ateliers – en profite notamment le médecin
Carl Friedrich Engelhardt, qui fonde le 27 juin 1755 la loge Salomon aux
Trois Serrures, orient de Göteborg – sans possibilité de vérifier la régula-
rité des nouvelles fondations et des travaux. À très court terme, cette
croissance désordonnée risque de mettre en péril l’excellence sociale du
recrutement, voire le soutien de la monarchie. Le comte Carl Fredrik
Scheffer décide alors d’intervenir.
Il rentre de France, où il a représenté la Suède de 1744 à 1752 lors de
son premier séjour qui le vit naître à la lumière maçonnique et rapporter
la patente signée du Grand Maître français lord Darwentwater – son
mentor, Carl Gustaf Tessin, l’avait emmené comme secrétaire. Il prend
la direction de la loge Saint-Jean Auxiliaire après que son fondateur, le
comte Knut Posse, a résigné en sa faveur la constitution à lui octroyée par
le Grand Maître français. En 1753, Scheffer orchestre à merveille l’initia-
tion du roi, qui devient le protecteur de l’ordre et Obergroßmeister, sans
doute le 4 juillet 1753, lors de sa fête, après la visite qu’il rend à la Gardes-
loge. Le colonel des gardes, le comte Erik Brahe de la Gardenloge confie
alors sa joie : « Il nous a promis son aide et sera notre frère [...] Adolph
Friedrich nous a pris dans sa loge. Il sera notre grand et puissant protec-
teur et à partir de maintenant on ne pourra plus en Suède avoir honte
d’avoir l’honneur et la chance d’être franc-maçon » – la loge prend
ensuite le nom de Konung Adolph Friedrichs Loge. Scheffer transforme
alors Saint-Jean Auxiliaire en mère loge puis en Grande Loge provinciale,
dont il prend la direction. L’indépendance de la maçonnerie suédoise est
en marche, sans qu’elle empêche nullement la poursuite d’une véritable
veille culturelle en direction des hauts grades français et germaniques. La

11. Grand Lodge Library, Freemasons’ Hall, Londres, Archives de la Grande Loge
Unie d’Angleterre, 27/A/17.

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 175


preuve en est que Scheffer s’entoure du comte Knut Posse, Grand Surveil-
lant, initié à Metz en 1746, reçu Apprenti écossais en 1747 à Strasbourg, et
Maître écossais à Cologne en 1750, ainsi que du jeune conseiller de chan-
cellerie Carl Fredrik Eckleff, Grand Maître adjoint, qui a fondé quatre ans
plus tôt la première loge écossaise, l’Innocence. En 1759, on note égale-
ment la présence d’une loge militaire française, la Parfaite Union, dans la
forteresse de Nya Ålfsborg – près de Göteborg –, qui accorde au comte Carl
Björnberg une patente pour délivrer le grade de « Chevalier d’Occident de
Royal Arche, dernier grade de la Maçonnerie suédoise ». À propos des
« Lumières en version nordique », Jean-François Battail estime à raison
que « les influences sont filtrées, adaptées au milieu dans lequel elles
agissent 12 ». L’effort coordonné de Scheffer et d’Eckleff en apporte égale-
ment la preuve dans le domaine maçonnique.

Si Carl Fredrik Eckleff n’a pas la surface sociale des fondateurs de la


franc-maçonnerie suédoise – il sera d’ailleurs refusé en 1753 par la loge
Saint-Jean Auxiliaire et devra initialement se rabattre sur la loge irrégu-
lière du bijoutier Lidjberg –, il fait merveille comme « bricoleur » de hauts
grades. Il a notamment en sa possession des rituels et des catéchismes
français et anglais qu’il combine et enrichit. Dans une lettre à son beau-
frère Charles de Hesse-Cassel, le duc Charles de Sudermanie – Carl von
Södermanland, frère de Gustave III et futur Charles XIII – rend hommage
à ses connaissances et à sa grande habileté, mais regrette qu’il ait noyé une
partie de son talent dans l’alcool. Arguant d’une patente inconnue et très
probablement fausse, Eckleff fonde le 30 novembre 1756 une loge de
Saint-André – ou écossaise, saint André étant le patron des maçons écos-
sais comme saint Jean-Baptiste l’est de la maçonnerie symbolique – dite
de l’Innocence. Le jour de Noël 1759, il fonde le Grand Chapitre Illuminé,
et complète son dispositif en mai 1760 par la fondation de la loge de
Saint-Jean no 7. Eckleff a ainsi mis sur pied une loge symbolique pour les
trois premiers grades, une loge de Saint-André pour les grades écossais et
un chapitre illuminé pour les grades templiers, lorsqu’il rejoint Scheffer,
dont il devient Grand Maître adjoint.
Carl Fredrik Scheffer obtient quant à lui de la Grande Loge d’Angle-
terre la reconnaissance de l’indépendance de la Grande Loge de Suède en
mars 1770, année où il prépare la réception dans l’ordre maçonnique du

12. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, BOYER RÉGIS et FOURNIER VINCENT, Les Sociétés scandinaves
de la Réforme à nos jours, Paris, PUF, 1992, p. 229.

176 • EUROPE FRANÇAISE


prince héritier Gustave – le futur Gustave III – et de ses deux frères Charles
et Adolphe-Frédéric, peu avant leur départ pour la France. Avec le précep-
teur de Gustave, Bengt Ferrner, professeur à Uppsala, qui lui-même a été
initié à Copenhague en novembre 1758 pendant son tour européen de
formation de quatre ans (1758-1762), Scheffer familiarise les trois princes
à l’Art Royal. Le duc Charles semble avoir été le premier initié, puisque
c’est lui qui guide les pas de son frère aîné lors de sa réception dans l’ordre
au cours de l’été 1771 – donc après l’accession de Gustave au trône. Le
25 octobre 1771, le Grand Maître Scheffer annonce à la loge de l’Armée
royale de Suède que le roi devient officiellement protecteur des francs-
maçons suédois. Scheffer écrit à ce sujet une lettre importante au Grand
Maître provincial anglais pour les pays étrangers, de Vignoles, où il
associe clairement analyse de la situation politique et potentiel maçon-
nique. Après avoir noté que la mort du roi Adolphe-Frédéric a laissé les
francs-maçons désemparés début 1771, il souligne qu’un tournant favo-
rable est en train d’être négocié : « le schisme est terminé » – Scheffer fait
référence au « coup d’État » de Gustave III en 1772 qui rétablit l’autorité
monarchique ; « le nouvel ordre dans la vie politique se reflète même chez
nous. Les membres de la Grande Loge montrent un nouvel intérêt pour
l’Art Royal, et nous sommes reconnaissants à notre roi et maître, lui-
même franc-maçon d’avoir éclairé dans son [OK ?] bonté l’ordre de sa
protection ». La relation nouée par Tessin puis Scheffer avec les rois
Adolphe-Frédéric Ier et Gustave III ne se limite pas à obtenir la protection
royale pour les loges, elle est intime – ils ont d’ailleurs été gouverneurs
royaux – et politique, au sens où les dirigeants francs-maçons sont des
partisans convaincus du renforcement de l’autorité monarchique. Non
seulement les liens personnels du roi avec la franc-maçonnerie ne se
relâchent pas après l’accession au trône, comme c’est le cas en Prusse
notamment, mais ils se renforcent. Son frère Adolphe-Frédéric s’est affilié
à la loge de l’Armée royale de Suède le 2 novembre, avant d’en prendre la
direction en présence de son frère Charles de Sudermanie le 12 décembre.
Quant au roi, il est reçu dans la maçonnerie templière en 1775, et, alors
qu’il traverse une crise familiale en 1778, il se tourne vers la maçonnerie
mystique, au point que de nombreuses rumeurs de conversion au catho-
licisme circulent parmi les francs-maçons protestants allemands. En
1780, il tient lui-même le maillet d’une loge de Saint-Jean dans un châ-
teau de Stockholm où il initie le comte Magnus. Mais c’est incontestable-
ment le duc Charles de Sudermanie qui s’investit le plus dans l’Art Royal
et nourrit pour la franc-maçonnerie suédoise des ambitions européennes.

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 177


Il reprend les rênes du système d’Eckleff qui, rongé par l’alcool et l’endet-
tement, lui remet sa patente d’Orden Meister le 14 mai 1774. Quelques
mois plus tard, il succède également au comte Scheffer à la tête de la
Grande Loge nationale. Il a désormais les moyens d’associer les trois
composantes de la franc-maçonnerie suédoise (loges de Saint-Jean pour
les grades symboliques, loges de Saint-André pour les grades écossais et
chapitres pour les grades dits capitulaires ou templiers), jusqu’ici indé-
pendantes les unes des autres, dans un seul corps, et d’en unifier la direc-
tion. Non sans maladresse, le duc Charles met l’accent sur l’aristocratie
des grades templiers, qu’il compte réserver à la noblesse, à la différence
des grades symboliques. La roture serait ainsi confinée dans les loges
symboliques. Cette tendance, commune à toute la Stricte Observance, on
le verra plus loin, est encore accentuée en Suède par l’idée du Grand
Maître de distinguer les francs-maçons nobles des roturiers par le port
d’une cocarde rouge et blanche, ce qui naturellement constitue une
entorse au principe de l’égalité des frères et de la non-intrusion dans le
temple des « métaux » profanes – signes de distinction et rivalités dont le
cliquetis trouble la paix et l’harmonie des sanctuaires. Régent après
l’assassinat de Gustave III en 1792, puis roi après la destitution de son
neveu en 1809, Charles XIII créera même, en 1811, l’ordre de
Charles XIII, au costume chamarré, réservé à trente chevaliers (vingt-sept
laïcs et trois ecclésiastiques) parvenus au dixième grade du rite.
La réorganisation entreprise vise également à faire financer par les
frères des grades inférieurs la maçonnerie templière, car le duc Charles,
qui a pris brièvement la tête de la VIIe province templière, la plus impor-
tante de la Stricte Observance Templière puisqu’elle couvre l’Allemagne
du Nord, ne cache pas son souhait de prendre la direction de la Stricte
Observance Templière. Il échoue, moins parce qu’il est « suédois »
– l’ordre a acquis alors une dimension européenne – que parce que trop de
frères craignent d’être les instruments de son ambition et d’être suspectés
de faire le jeu d’une puissance européenne particulière. Il prend néan-
moins la tête d’une nouvelle province templière, la IXe, taillée sur mesure
pour lui, puisqu’elle couvre la Suède, l’aire baltique et s’étend jusqu’en
Russie. C’est le roi Gustave III lui-même qui l’intronise Grand Maître
provincial le 15 mars 1780. Le succès incontestable du rite suédois et le
prosélytisme agressif du chapitre templier de Stockholm – le Lyonnais
Jean-Baptiste Willermoz s’en plaint même en France, où il craint la
concurrence pour son propre système maçonnique – permettent à la
franc-maçonnerie suédoise d’élargir son aire d’influence, avec

178 • EUROPE FRANÇAISE


néanmoins des effets indésirables, comme la croissance trop rapide du
nombre de loges et des effectifs qui contraint Charles de Sudermanie à
réorganiser les loges suédoises : Saint-Jean Auxiliaire et l’Union – qui
abandonne le français comme langue de travail au profit du suédois –
fusionnent ainsi en 1799 pour donner naissance à Den Nordiska fürsta St.
Johannis Logen. Mais au total, le succès est incontestable. À Berlin, le
médecin militaire Johann Wilhelm von Zinnendorf, reçu maçon à Halle
en 1757, après avoir vainement sollicité une lettre de constitution
anglaise, obtient finalement de Carl Fredrik Eckleff une patente pour
constituer loges écossaises et chapitres illuminés, moyennant 100 ducats
par loge écossaise et 200 ducats par chapitre, ainsi que les rituels et les
catéchismes du rite suédois. C’est l’origine de la Grande Loge nationale
des francs-maçons d’Allemagne (Große Landesloge der Freimaurer von
Deutschland) – toujours active – dont Zinnendorf confie la grande maî-
trise au prince Louis Georges Charles de Hesse-Darmstadt, et qui est
reconnue par la Grande Loge d’Angleterre en 1773.
En 1777, le Grand Maître suédois, devenu Vicarius Salomonis du
Grand Chapitre illuminé, cassera la patente accordée par Eckleff comme
illégale afin de montrer son autorité sur l’ensemble du rite suédois et de
contester la légitimité maçonnique et européenne de la Grande Loge
berlinoise. Mais l’essentiel n’est pas là, le rite suédois a pris pied hors de la
Baltique et continue d’essaimer. Un émissaire de Zinnendorf, le chevalier
danois August von Sudthausen, l’introduit en effet à Vienne avec la loge
de l’Espérance Couronnée. La Grande Loge nationale des francs-maçons
d’Allemagne sera même à l’origine de la Grande Loge provinciale
d’Autriche. En Russie également, l’autre grande rivale du royaume de
Suède, les Suédois sont particulièrement actifs et ont des soutiens
influents. Parmi eux, le prince A. B. Kourakine ; initié lors d’un voyage à
Stockholm, il écrit au duc Charles de Sudermanie le 8 février 1777 qu’il
prépare sa loge pétersbourgeoise à quitter la maçonnerie anglaise pour le
rite suédois et propose les noms de ceux qui seront susceptibles de la faire
basculer, parmi lesquels un marchand, Yaeger, qui « bien que n’étant pas
noble [sic] [...] peut nous aider à nous emparer de la loge anglaise, qui est
l’une des plus solides et des plus riches, et dont les membres sont tous
estimables et peuvent apporter du lustre à l’ordre ». La même année, le roi
Gustave III, alors en voyage en Russie, participe à deux magnifiques fêtes
données en son honneur par la loge Apollo, orient de Saint-Pétersbourg.
Aussi lorsque, deux ans plus tard, les relations avec Stockholm se tendent
à nouveau, Catherine confie au chef de la police de Pétersbourg, P.V.

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 179


Lopoukhine, une enquête sur les loges dirigées par G.P. Gagarine et sur
leurs relations véritables avec la Grande Loge de Suède.
Londres elle-même reconnaît le rite suédois en 1798-1799. Au
royaume de Danemark, frère ennemi du royaume de Suède, Charles de
Hesse-Cassel (1747-1836) demeure jusqu’à sa mort, à un âge très avancé,
l’interlocuteur privilégié du Grand Maître suédois, qui n’est autre que son
beau-frère. À la tête de l’« école du Nord », il est acquis à une franc-maçon-
nerie spiritualiste et mystique, pratique l’alchimie et la théosophie. Suprême
récompense, en 1855, les francs-maçons danois adoptent le rite suédois. La
diffusion du rite suédois traduit clairement l’attraction qu’exercent l’illumi-
nisme et le mysticisme à travers l’Europe des francs-maçons, ce dont
témoigne, parti pris à part, le comte Axel de Fersen dans ses Écrits historiques :
« La franc-maçonnerie était devenue le chemin le plus sûr vers le bonheur et
le succès. Elle était plus sainte que les religions elles-mêmes ; on discutait à
présent des visions de Swedenborg ; il y avait dans les loges de francs-maçons
des chapelains et des cérémonies religieuses. Finalement les gens raisonna-
bles furent écœurés, et on a alla si loin dans l’exaltation, que cette société
dont les membres et les institutions étaient honorables, devinrent risibles. »
On peut enfin ajouter que la franc-maçonnerie suédoise, comme sa
sœur danoise d’ailleurs, a largement débordé l’aire baltique par le biais de
fondations outre-mer, au nombre desquelles figurent la Södermanlands Loge
installée en 1797 à Gustavia dans l’île antillaise de Saint-Barthélemy et la Prinz
Carls Loge de Canton. La genèse de cette dernière illustre parfaitement la
dilatation de la sphère maçonnique, puisqu’elle tire ses origines d’une patente
accordée le 8 janvier 1759 par la loge de Göteborg Salomon aux Trois Serrures,
de constitution française, à sept frères qui devaient s’embarquer sur un navire
de la Compagnie des Indes orientales. On sait par une lettre du 18 avril 1759
qu’ils sont à Cadix et qu’à bord d’un des navires, le Prince-Charles, ils tiennent
une loge. En 1766, la loge Prince Charles travaille à Canton, où elle réunit des
frères britanniques, allemands, français, espagnols et danois et bénéficie de
l’assistance matérielle des administrateurs de la Compagnie des Indes orien-
tales. Elle sera reconstituée en 1788 et travaillera jusqu’en 1812.

Les options maçonniques des artistes scandinaves en France

Si le tropisme parisien des artistes scandinaves et leur rôle éminent de


médiateurs culturels entre la France et la Scandinavie sont aujourd’hui

180 • EUROPE FRANÇAISE


connus, reconnus et célébrés, on oublie souvent qu’ils ont également
été d’authentiques intermédiaires maçonniques. Parmi les plus connus,
le miniaturiste suédois Pierre Adolphe Hall et le graveur danois Jean
Georges Preisler, élève de Johann-Georg Wille à Paris, fréquentent assi-
dûment les temples parisiens, imités en province par le « Suédois de
Lyon », Per Eberhard Cogell. L’affiliation rapide permet d’éviter l’isole-
ment qui a caractérisé le séjour d’Holberg à Paris, et les difficultés de
tous ordres qui marquent les premiers mois de Johann-Georg Wille en
France. À leur manière, les artistes francs-maçons éprouvèrent la satis-
faction du huguenot La Beaumelle accueilli chaleureusement par les
milieux maçonniques genevois puis danois. De surcroît, leur capacité à
se mouvoir dans le dédale des structures de la sociabilité maçonnique
parisienne, et à opter pour des loges particulièrement adaptées à leurs
attentes respectives est saisissante.
Lorsque Jean Georges Hasse, peintre danois, pensionné par le roi
de Danemark, vient à Paris approfondir sa technique et se faire un nom
dans le milieu artistique, il opte pour la loge la Réunion des Arts car il
a besoin d’une structure d’accueil qui lui permette de nouer les premiers
contacts avec ses confrères parisiens. La situation de Jean Georges
Preisler, lorsqu’il arrive à Paris en 1781, est elle tout à fait différente,
son option maçonnique également. Son père a été l’un des premiers et
plus proches amis de Johann-Georg Wille à ses débuts à Paris en 1739.
Son retour au Danemark n’a pas distendu les liens qui l’unissent au
désormais célèbre graveur. Bien au contraire, c’est tout naturellement
qu’en 1781 Preisler père demande à Wille d’assurer la formation de son
fils. À partir de 1783, Preisler est mentionné dans le journal de Wille
comme « notre pensionnaire », ce qu’il n’aura garde d’oublier de men-
tionner dans les documents de la loge. Quatre ans plus tard, Wille ouvre
à l’un de ses plus brillants protégés les portes de l’Académie royale de
peinture et de sculpture avec dispense, en raison de l’appartenance à la
confession luthérienne de Preisler. Dans la demeure de Wille, « véritable
ambassade culturelle allemande » pour reprendre l’expression de Michel
Espagne et Michael Werner, Preisler a vécu pendant plusieurs années
dans un environnement familier et chaleureux, car le maître a recons-
titué, jusque dans les modes alimentaires, l’univers de la Baltique. En
choisissant de s’affilier à la Réunion des Étrangers, Preisler décide de
prolonger ces liens dans le champ de la sociabilité maçonnique. Lui qui
n’a jamais caché son désir de rentrer au Danemark, dès sa formation
achevée et une certaine notoriété acquise, affiche ainsi son désir de

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 181


maintenir des liens avec la mère patrie – via notamment les correspon-
dances régulières de l’atelier avec les loges de Copenhague et de la Bal-
tique – et de recréer un réseau de relations nordiques à Paris, où il puisse
s’épanouir entre soi. L’expérience maçonnique parisienne semble d’ail-
leurs l’avoir séduit, puisque, au moment de quitter Paris pour aller
occuper une chaire de professeur à l’Académie royale de gravure de
Copenhague, il demande et obtient du Grand Orient un certificat lui
permettant de poursuivre son travail de la pierre brute en France et à
l’étranger. Dans le même temps, Wille lui remet des lettres de chaude
recommandation pour chacune des étapes de son voyage de retour. Ce
sont des documents profanes, autant que nous le sachions, mais la plu-
part sont destinés à des francs-maçons, qui sont par ailleurs nombreux
à rendre visite à Wille. Le graveur note dans son journal : « Donné une
lettre et quelques estampes à M. Preisler à remettre à M. Nicolaï, célèbre
imprimeur et littérateur de Berlin [mais aussi figure clé de la franc-
maçonnerie rationaliste et des Illuminaten]. Une lettre que M. Preisler
remettra à M. Schülze, graveur de l’Électeur de Saxe à Dresde [affilié en
1781 à la Réunion des Arts, orient de Paris]. » La thèse, déjà suggérée,
d’une imbrication et d’une complémentarité des réseaux de correspon-
dance profanes et maçonniques paraît confortée, même si nous man-
quons encore d’éléments.
Toujours est-il que, à peine rentré au Danemark, Preisler visite la
loge Zorobabel zum Nordstern de Copenhague. Son nom apparaît sur
les procès-verbaux de la tenue du 16 janvier 1788. Preisler fait claire-
ment mention de son appartenance à la Réunion des Étrangers, qui avait
un temps imaginé se faire reconnaître comme fille régulière de cette
loge danoise. Il est muni d’un « quatrième grade », ce qui signifie que
sur le trajet du retour il a bénéficié d’une « augmentation de salaire »
– en langage maçonnique, élévation à un grade supérieur. On notera
enfin avec intérêt qu’un autre franc-maçon danois l’a imité deux ans
plus tard, en 1790. Après un long périple à travers l’Europe, Christian
Frederik Schumacher visite en effet Zorobabel zum Nordstern et lui pré-
sente un certificat de la même Réunion des Étrangers.
Le succès du miniaturiste suédois Pierre Adolphe Hall est encore
plus important que celui de Preisler, puisqu’il fut surnommé le « Van
Dyck de la miniature », et considéré par ses contemporains comme le
plus célèbre miniaturiste d’Europe. Contrairement à Preisler, Hall choisit
de s’établir durablement en France et d’y faire souche. Son ascension
est fulgurante, il fait le portrait de la plupart des hauts personnages de

182 • EUROPE FRANÇAISE


la Cour, devient « peintre des Enfants de France » puis « peintre du Roi »,
et obtient un fauteuil à l’Académie. Son intégration aux milieux artis-
tiques et courtisans est tout aussi exemplaire. Dans son appartement
proche du palais royal, se retrouvent Fragonard, Hubert Robert, et
Mme Vigée-Lebrun. Hall épouse une Française, ce qui tranche sur l’endo-
gamie des communautés scandinaves d’alors. Mais Adélaïde Gobin n’est
pas seulement fortunée, elle a pour oncle le peintre Oudry. La réussite
sociale, la célébrité artistique de Hall, son vif désir d’intégration à la
société française ne sont sûrement pas indifférents à son choix d’adhérer
aux Amis Réunis. Il opte ainsi pour une loge prestigieuse qui associe à
la surface sociale et financière de ses membres – un tiers d’entre eux sont
des gens de finance – un vif intérêt pour les arts, organisant notamment
des concerts amateurs. Plusieurs autres artistes travaillent la pierre brute
sur les colonnes de l’atelier : Hall y retrouve son ami Hubert Robert,
mais aussi J. Adam de Bartsch, dessinateur et graveur, le sculpteur Clo-
dion, et un autre miniaturiste, Jean-Baptiste Isabey. L’atelier, qui
comprend environ 12 % d’étrangers, est largement tourné vers le monde
germanique et scandinave. Hall n’a pas vraiment dû se sentir isolé lors
de ses premiers pas dans le temple.
Lorsqu’un artiste scandinave fait le choix audacieux de se fixer en
province, comme le peintre Per Eberhard Cogell, surnommé « le Suédois
de Lyon », l’adhésion maçonnique participe encore davantage d’une
stratégie d’intégration à la bonne société locale, de mise sur pied d’un
réseau de relations et de recherche de patronages. Cogell parvient à ses
fins, entrant dans l’intimité des dirigeants lyonnais de la puissante IIe
province de la Stricte Observance, qui lui commandent en 1782 le por-
trait du duc d’Havré de Croÿ, leur nouveau Grand Maître provincial, de
surcroît ami intime de l’ambassadeur de Suède en France, Staël-Holstein.
Parallèlement, Cogell devient le peintre officiel de la municipalité de
Lyon, largement représentée en loge.

À travers la brève évocation des choix maçonniques de Hasse,


Preisler, Hall et Cogell, il apparaît clairement que c’est la plasticité de
la sociabilité maçonnique et la diversité de ses structures qui expliquent
son succès auprès des étrangers en France. Havre chaleureux où les pairs
aiment à se retrouver entre soi, mais aussi temple de la fraternité ouvert
à l’autre, lieu festif mais aussi de recueillement, le temple offre un cadre
où les aspirations les plus variées peuvent s’exprimer.

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 183


6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS :
SÉLECTION ET ACCULTURATION

Bien que flatteuse pour l’ego national, la thèse classique et à nos yeux
passablement obsolète de L’Europe française doit être remise en cause au
profit d’une attention plus fine aux phénomènes d’appropriation cultu-
relle. Les contributions françaises aux circulations culturelles à l’œuvre
dans l’espace européen des Lumières sont reçues, lues, étudiées, amal-
gamées, appropriées, rejetées plus souvent qu’on ne croit, notamment
dans le cas de thèses matérialistes et athées, applaudies parfois. Si la
réputation du goût français est réelle, elle n’est pas égale tout au long
du siècle. Il convient également de distinguer les écrits français qui
magnifient l’art de vivre et la vie de société à la française des avis étran-
gers, d’étudier leurs motivations et leur représentativité. Alors apparaît
un bilan plus nuancé. Le rayonnement de la France des Lumières est
puissant, durable, malgré les revers militaires et diplomatiques, mais il
ne doit pas masquer les nécessaires adaptations aux goûts et aux prati-
ques européens. Rousseau lui-même écrit dans Émile ou de l’éducation
(1762) que « le goût a des règles locales qui le rendent en mille choses
dépendant des climats, des mœurs, du gouvernement, des choses d’ins-
titution ; qu’il en a d’autres qui tiennent à l’âge, au sexe, au caractère,
et que c’est en ce sens qu’il ne faut pas disputer des goûts ». Quant à La
Mettrie, il affirmait déjà dans son manifeste matérialiste, L’Histoire natu-
relle de l’âme (1745), qu’« il est prouvé qu’il n’y a rien de vrai et d’évident
à dire en général du goût ; et qu’au contraire tout est en quelque sorte
relatif aux différents organes des hommes, au siècle et même au pays
où l’on vit comme on le voit en Angleterre, en Italie, en Espagne etc...

184 • EUROPE FRANÇAISE


où tous les genres d’art et de lettres sont exécutés avec un goût si dif-
férent du nôtre ». Cette nécessaire adaptation concerne l’ensemble des
productions culturelles et artistiques, comme Addison l’avait remarqué
dans le périodique anglais The Spectator en date du 3 avril 1711. À propos
de la musique récitative italienne alors introduite en Angleterre, il sou-
lignait qu’il était nécessaire d’adapter la musique à chaque langue, à ses
tonalités et à ses cadences. Vladislav Rjeouski note à raison dans son
compte rendu des « Recherches en multilinguisme et multiculturalité
au siècle des Lumières » que :

loin d’être simplement un moyen de diffuser des idées ou d’effec-


tuer un transfert culturel, la traduction apparaît à cette époque
comme un phénomène extrêmement complexe. Une œuvre
écrite n’est pas considérée dans l’Europe des Lumières comme un
monument, vision en somme assez récente, d’où des usages de
la traduction très éloignés des nôtres. L’utilisation qu’en fait le
baron d’Holbach est comparable à celle d’un traducteur hongrois
anonyme du Spectator d’Addison : l’un comme l’autre s’attachent
à adapter le texte aux goûts de leurs publics, aux conditions et
aux besoins du moment, soit en procédant à des modifications
subtiles du texte source, soit en opérant un choix des chapitres à
traduire. C’est ainsi que le Spectator dans la traduction hongroise
se rapproche du genre à la mode en Hongrie, les méditations
pieuses, et s’éloigne de l’original d’autant plus que le traducteur
se permet de « suivre le sens, parfois au dépens de la lettre » et de
traduire non pas à partir de l’original anglais mais à partir de la
traduction française. Le même phénomène d’adaptation de
l’œuvre par le traducteur est connu dans les espaces russe (voir
les traductions des articles de l’Encyclopédie en russe où la censure
se faisait tant au niveau du choix es articles qu’à celui du texte)
et allemand 1.

Ces adaptations ne visent pas seulement à favoriser la réception


des œuvres à l’étranger ; dans le cas des traductions, activité florissante
au XVIIIe siècle, elles témoignent d’enjeux politiques majeurs. Ainsi

1. RJEOUSKI VLADISLAV, « Recherches en multilinguisme et multiculturalité au


siècle des Lumières », Cahiers du monde russe, 45/3-4, juillet-décembre 2004,
p. 608-609.

6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS • 185


lorsque Catherine II prend elle-même en charge la traduction d’une
œuvre française qui fait grand bruit dans l’Europe des Lumières et des
princes, Bélisaire de Jean-François Marmontel, elle ne relaie pas seule-
ment une œuvre française, elle la relit, la réécrit. Ce faisant, elle éclaire
la lecture contemporaine d’une œuvre philosophique de premier plan,
en même temps qu’elle tente d’en orienter et d’en cantonner la portée
politique.
Bélisaire – du nom d’un glorieux et vertueux général de l’empereur
Justinien jeté un temps en prison après avoir été injustement soupçonné
par un prince ingrat – paraît en 1767 2. Dans la fiction de Marmontel,
Bélisaire fait son entrée devant Tibère sous les traits d’un vieillard
aveugle, et se montre plus sage et éclairé que ceux qui l’ont « privé de
lumière ». Le succès est immédiat. À propos du chapitre XV, Voltaire
s’écrie que « c’est le chapitre de la tolérance, le catéchisme des rois 3 ».
De fait, Bélisaire est envoyé aux souverains européens, qui lui réservent
un accueil globalement favorable. À Vienne, Marie-Thérèse loue le « bré-
viaire des souverains », tandis que Catherine II, dont on sait qu’elle n’est
pas avare de compliments épistolaires, écrit : « J’ai été enchantée de cette
lecture [...] C’est un livre qui mérite d’être traduit dans toutes les lan-
gues 4. » Marmontel reçoit également des lettres de Louise Ulrique, la
reine de Suède, et de son fils, le futur Gustave III, amoureux de la langue
française, qu’il ne manque pas de publier comme autant de témoignages
de soutien. À la lecture de ces lettres, Diderot écrit à Sophie Volland le
11 octobre 1767 : « Il faut que notre langue soit bien commune dans
toutes ces contrées du Nord, car ces lettres auraient été écrites par les
seigneurs de notre cour les plus polis qu’elles ne seraient pas mieux 5. »
L’ouvrage de Marmontel bénéficie d’un contexte doublement favorable.
À l’échelle européenne, il profite de ce qu’il est convenu d’appeler
l’« effet Becarria ». Le traité Des délits et des peines a en effet marqué les
esprits éclairés et les gouvernants. En Russie, que nous retiendrons ici
pour cette étude de cas d’une réception nationale d’une œuvre française
à succès, Catherine II a terminé la rédaction du célèbre Nakaz

2. MARMONTEL JEAN-FRANÇOIS, Bélisaire (1767), éd. de Robert Granderoute, Paris,


Société des textes français modernes, 1994.
3. JEAN-FRANÇOIS MARMONTEL, Correspondance, John Renwick éd., Clermont-Fer-
rand, 1974, t. I, lettre no 109, 16 février 1767.
4. JEAN-FRANÇOIS MARMONTEL, Correspondance, op. cit., lettre no 121, 7 mai 1767.
5. DIDEROT DENIS, Correspondance, Georges Roth, Jean Varloot éd., Paris, Éditions
de Minuit, 1955-1970, t. VII, p. 175.

186 • EUROPE FRANÇAISE


(Instruction) préparatoire à la réunion de la commission législative qui
doit créer un droit moderne et éclairé. La parution de Bélisaire tombe à
pic pour la campagne voulue par l’impératrice de promotion de ses
réformes aux yeux de l’opinion européenne et des philosophes. C’est
d’ailleurs dans le Nakaz qu’elle affirme solennellement que la Russie est
une puissance européenne. Son projet de traduction de Bélisaire en russe
témoignera donc aux yeux de toute l’Europe que la Sémiramis du Nord
est un souverain éclairé et réformateur. Comme l’affirmait Voltaire,
« c’est du Nord que viennent aujourd’hui les Lumières ». Embarquée
avec sa cour sur la Volga, Catherine II écrit de Kazan à Voltaire fin mai
1767 : « Sa traduction est finie et elle va être imprimée incessamment 6. »
Elle paraît finalement à l’automne 1768, débarrassée de son appareil de
notes et surtout sans les Fragments de philosophie morale où Marmontel
développait sa pensée politique. Catherine présente alors classiquement
la traduction russe comme un divertissement mondain, sans prétention,
auquel ses courtisans les plus proches et elle-même se seraient livrés
pour tromper l’ennui pendant la descente du fleuve.

Lorsque Bélisaire arriva en Russie, il se trouva qu’une douzaine de


personnes s’étaient proposé de descendre la Volga depuis la ville
de Tver jusqu’à celle de Simbirsk [...] Ils furent si enchantés de la
lecture de ce livre qu’ils résolurent d’employer leurs heures de
loisir à traduire Bélisaire en langue du pays. Onze d’entre eux
partagèrent au sort les chapitres, le douzième – Andreï Chou-
valov – [tirets OK, pas crochets ?], qui vint trop tard, fut chargé
de composer une dédicace à l’évêque de Tver, que la compagnie
trouva digne d’être nommé à la tête de Bélisaire. Outre les bonnes
qualités de son esprit et de son cœur, il venait de se signaler par
un sermon dont la morale était aussi pure que celle de cet excel-
lent livre. L’évêque, bien loin de désapprouver cette dédicace, en
a témoigné beaucoup de contentement, et même s’il s’en est glo-
rifié. Notre traduction vient d’être imprimée ; quelque défec-
tueuse qu’elle soit, ceux qui y ont travaillé croient ne pouvoir se
dispenser de vous en offrir, monsieur, un exemplaire [...] L’on

6. Lettre à Voltaire du 9 mai 1767, citée par JEAN BREUILLARD, « Catherine II tra-
ductrice : le Bélisaire de Marmontel », in DAVIDENKOFF ANITA, Catherine II et l’Europe,
Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne/Institut d’études slaves, 1997,
p. 72.

6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS • 187


reproche à notre traduction la diversité de style, nous n’en dis-
convenons pas, mais nous avons jugé à propos de n’y rien
changer, parce que cela même marque bien précisément, ce qui
a pu porter des personnes qui n’ont fait de leur vie la profession
de traducteur, à traduire Bélisaire. Chaque chapitre est un ouvrage
à part ; c’est celui du sentiment, de la conviction de la morale la
plus pure, non du fanatisme persécuteur 7.

Travail amateur, désintéressé en quelque sorte, comme l’évoque le


titre retenu : Bélisaire traduit sur la Volga. Bien évidemment, il n’en est
rien. Tout d’abord, Catherine II dédie l’ouvrage à un dignitaire de
l’Église orthodoxe qui lui doit tout, Gavriil, évêque de Tver. Elle
démarque ainsi la Russie de la France où la Sorbonne a condamné
l’ouvrage et où l’archevêque de Paris, Mgr de Beaumont, a été particu-
lièrement critique vis-à-vis de l’ouvrage. La Russie serait devenue la
patrie des Lumières et de la tolérance. Dans cette œuvre de traduction
collective, Catherine II s’est réservé le chapitre IX, mais elle a revu, poli
et corrigé l’ensemble du manuscrit. En outre, parmi les traducteurs ama-
teurs figurent en fait des écrivains confirmés : Ivan Elaguine (traducteur
de la préface, des chapitres I et IV), le comte Andreï Chouvalov (auteur
de la dédicace russe), Grégoire Kozitski, secrétaire de l’impératrice (cha-
pitre XVI), à qui l’on doit la traduction en latin du Nakaz, traducteur
en russe d’Ovide. L’année suivante, en 1769, paraît une autre traduction
russe de Bélisaire ; elle est l’œuvre d’un admirateur de Mably, P. P. Kour-
batov. La comparaison entre les deux traductions, à laquelle s’est livré
Jean Breuillard, est particulièrement suggestive :

En examinant la traduction impériale, nous voulions vérifier si,


comme on le dit partout, cette traduction était fidèle. Or les mots
résistent : philosophie est traduit par règles ; faveur et favoritisme
par grâce ; secte par associés dans la foi ; esprits par âmes ; dénon-
ciations sourdes par dénonciations infondées ; pacte des tyrans
par obligation des tyrans ; le Monarque et la Nation par le
Monarque avec son peuple ; verges par punition ; sensualité par
gourmandise, etc. ; dans de nombreux cas, la traduction impé-
riale pratique l’esquive. En regard, Kourbatov va droit au mot
propre et utilise les termes mêmes du discours politique. Ce qui

7. Références ???

188 • EUROPE FRANÇAISE


est en cause, ici, est plus subtil qu’un problème de’censure’, même
si l’on peut parler d’autocensure pour la traduction impériale. Il
s’agit de l’assimilation de l’arsenal terminologique politique et
philosophique occidental 8.

La lecture comparée des deux traductions éclaire les adaptations et


les choix faits par l’impératrice éditrice de la traduction « officielle », fût-elle
présentée comme sans prétention. La traductrice impériale et ses courtisans
pratiquent l’esquive et évitent soigneusement la référence à la philosophie.
Lorsque Marmontel écrit : « Je reconnais bien là, dit Bélisaire, cette philo-
sophie qui, sur la montagne où vous aviez tant à souffrir, vous faisait
chanter vos malheurs », Catherine II préfère traduire : « Je reconnais à pré-
sent cette âme invincible. » Kourbatov, lui, est resté plus proche du texte
originel en évoquant « cet esprit philosophique ». Cette autre tirade célèbre
de Bélisaire donne lieu à des choix tout aussi tranchés : « La vérité luit de
sa propre lumière ; et on n’éclaire pas les esprits avec la flamme des
bûchers. » Pour Kourbatov, « on n’éclaire pas les raisons », tandis que pour
Vladimir Orlov, traducteur officiel du passage, « les âmes des hommes ne
sont pas éclairées par la flamme ». La tendance impériale à esquiver la
philosophie et à gommer le caractère corrosif des thèses de Marmontel est
manifeste. La traduction de Catherine II russifie le Bélisaire et « démarmon-
télise » le texte – pour reprendre un terme alors usité. Lorsque Marmontel
fait référence à l’opinion publique : « C’est alors que l’opinion du Prince
fera l’opinion publique », là encore Kourbatov est le plus proche du texte
français : « Alors l’opinion du Souverain sera l’opinion de tout le peuple. »
La traduction de Catherine II édulcore le texte : « Alors la pensée du Prince
deviendra la pensée commune. » La Russie n’est pas prête pour l’opinion
publique. Le despote éclairé affiche son esprit de tolérance et son attache-
ment aux Lumières en relayant Bélisaire alors même qu’il est mis à l’Index,
mais il prend bien soin de contrôler la diffusion des idées philosophiques
et d’empêcher tout risque de contagion. L’appropriation culturelle et
l’inflexion politique sont ici manifestes. La prudence de Catherine II en
1767 éclaire à trente ans de distance ce que sera sa méfiance croissante à
l’encontre des Lumières françaises, notamment à partir de la radicalisation
des années 1770-1780, puis son rejet.

8. Lettre à Voltaire du 9 mai 1767, citée par J. BREUILLARD, « Catherine II tra-


ductrice : le Bélisaire de Marmontel », in A. DAVIDENKOFF, Catherine II et
l’Europe, op. cit, p. 83-84.

6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS • 189


III. LE TOURNANT DU SIÈCLE : LES ANNÉES 1760-1780
1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS

La guerre de Sept Ans (1756-1763) n’est pas un conflit européen parmi


d’autres au XVIIIe siècle. Pour reprendre l’expression de l’historien alle-
mand Jörn Leonhard, on peut considérer qu’elle représente, comme la
guerre de Trente Ans (1618-1648) au siècle précédent, un « pic de bel-
licité ». De part et d’autre, le patriotisme traditionnel s’exacerbe et l’on
assiste à une prise de conscience nationale nouvelle. Pour bien
comprendre les virulentes manifestations d’anglophobie et l’affirma-
tion du « nouveau patriotisme français » qu’étudie Edmond Dziem-
bowski lors de la guerre de Sept Ans 1, il faut revenir aux années qui
précèdent le conflit. L’hostilité envers la Grande-Bretagne est très forte
dès les années 1740 et elle n’est pas vraiment retombée après la paix
d’Aix-la-Chapelle (1748) – qui met fin à la guerre de Succession
d’Autriche (1740-1748) –, tant dans la population qu’au sein des élites
dirigeantes, civiles et militaires. Tous sont persuadés que Londres
n’attend qu’un prétexte pour prendre l’initiative en Amérique du Nord,
où la question des limites entre possessions françaises et britanniques
n’a pas été réglée par les négociations de paix. La tension est donc très
forte entre les deux puissances. En témoigne notamment en juillet 1749
cet extrait d’un mémoire du maréchal de Noailles adressé à Louis XV :

1. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770. La France


face à la puissance anglaise à l’époque de la guerre de Sept Ans, Oxford, Voltaire
Foundation, Studies on Voltaire and Eighteenth Century, 365, 1998, VII-566 p
[pas clair].

192 • EUROPE FRANÇAISE


Tout enfin doit faire sentir et penser que l’Angleterre n’attend
qu’une conjoncture favorable, que peut-être même elle fera naître
sous le léger prétexte, pour nous faire la guerre en Amérique, s’y
emparer de toutes nos possessions, détruire entièrement notre
commerce, et nous mettre par là hors d’état d’avoir jamais une
marine telle qu’il convient à un aussi grand État que la France,
telle qu’elle l’a eue pendant une grande partie du règne du feu
roi, et telle que nous voyons dans nos histoires que l’ont eue les
rois ses prédécesseurs dans un temps où l’Angleterre était très
inférieure en forces maritimes 2.

Le maréchal est particulièrement clairvoyant. Dès le début des


années 1750, l’Ohio est le théâtre d’affrontements entre des colons bri-
tanniques en mal de terres et les Français du gouverneur Duquesne.
Dans chaque camp, on multiplie la construction de forts qui cristallisent
les affrontements : sur le site de l’actuelle Pittsburgh, les Britanniques
construisent un fort que les colons de Nouvelle-France prennent ; ils
élèvent à la place le fort Duquesne. La guerre est encore « couverte »,
ou « fourrée » comme on disait au siècle précédent, mais elle est réelle
sur le terrain, même si colons et miliciens la livrent, et non des troupes
réglées. Un incident dramatique survient le 28 mai 1754 : le capitaine
Villiers de Jumonville est assassiné par les miliciens du lieutenant-
colonel virginien George Washington. Les colons britanniques ont
certes agi de leur propre chef, sans ordres, mais fleurissent aussitôt en
France de nombreux écrits qui stigmatisent la perfidie anglaise, la bar-
barie des meurtriers et qui rapprochent dans une même réprobation la
mise à mort de Charles Ier d’Angleterre et de l’officier français. Deux ans
plus tard, au début officiel du conflit, l’assassinat du capitaine de Jumon-
ville est encore très présent dans les écrits patriotiques. Thomas, dans
son poème Jumonville, écrit : « L’Anglais ivre de sang pousse un cri dans
les cieux/Et sa barbare joie étincelle en ses yeux. » Le milicien nord-
américain est devenu « l’Anglais », barbare sanguinaire. Si l’ambassa-
deur de France à la cour de Saint James essaye de privilégier les
négociations, le duc de Newcastle, Premier ministre britannique,
ordonne des opérations terrestres et navales, sans déclarer la guerre, afin

2. Noailles à Louis XV, mémoire de juillet 1749, Correspondance, lettre II, p. 290,
cité par DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit.,
p. 72.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 193


de prendre d’emblée l’avantage et de négocier en position de force. En
juin 1755, la flotte française est attaquée par l’amiral Boscawen : elle
réussit à gagner Québec, mais deux navires sont capturés, L’Alcide et Le
Lys. Leur prise traumatise durablement la Royale comme devait le faire
en 1940 l’attaque de la flotte mouillée à Mers el-Kébir. Voici ce qu’écrit
le duc de Croÿ, aristocrate du Hainaut français – la région de Valen-
ciennes – à ce sujet dans son journal :

Ce fut le 19 (juillet 1755) que j’appris au Palais, par la voie


publique, que les Anglais nous avaient pris deux vaisseaux de
l’escadre de M. Dubois de La Motte, et qu’on craignait pour le
reste. Cette nouvelle mit la consternation, surtout pour les suites
que l’on sentit alors, mais trop tard. Je passai devant la Bourse,
où je descendis pour la première fois. J’y appris la confirmation
de la nouvelle et que l’on s’attendait à tout voir dégringoler, sur-
tout les actions, elles tombèrent tout d’un coup.

À la cour, alors à Compiègne, il observe que « le premier effet [...]


fut la consternation. Le deuxième jour, la colère prévalut, et l’on
voulut tout tuer 3 ».

L’amiral Hawke est chargé par le duc de Newcastle d’une vaste


opération de prise de contrôle par la force des navires de commerce
français dans les ports britanniques et sur les mers. Fin 1755, ce sont
trois cents navires, plus de six mille officiers et matelots ainsi que mille
cinq cents soldats qui sont ainsi capturés alors que la guerre n’est tou-
jours pas déclarée. La réaction du marquis d’Argenson aux agressions
anglaises est très vive et manifeste l’anglophobie des élites aristocrati-
ques à l’encontre d’une puissance accusée de bafouer l’honneur et le
droit de la guerre. Le sentiment anti-anglais est donc largement partagé.

Voilà ces arrogants, ambitieux et usurpateurs anglais qui, sem-


blables aux Algériens, déclarent la guerre et attaquent sans droit,
sur des prétentions usurpatrices. Notre guerre est juste, la leur est
semblable à celle d’Alger, ou du loup à l’agneau [...] quel dessein

3. EMMANUEL, DUC DE CRO,̂ Journal inédit du duc de Croÿ (1718-1784), Paris, 1906,
t. I, p. 305.

194 • EUROPE FRANÇAISE


plus tyrannique et plus usurpateur que celui de détruire toute
notre marine en entier et de là passer aux colonies espagnoles 4 ?

La presse et les libelles prennent le relais des écrits personnels


– journaux, mémoires et correspondances. Dans l’Observateur hollandais
du 1er octobre 1755, feuille rédigée par Moreau, nouvelliste appointé par
le ministère des Affaires étrangères, on lit que « le premier acte d’hosti-
lité de la part des Anglais a été un forfait contraire au droit des gens, et
le premier meurtre a été un assassinat 5 ». Ange Goudar, figure du poly-
graphe aventurier des Lumières, publie le Discours politique sur les avan-
tages que les Portugais pourraient retirer de leur malheur (1756). Il fait
référence au formidable séisme qui ravage Lisbonne le 1er novembre
1755, et espère que le Portugal se réveillera du cauchemar conscient de
son asservissement à la puissance anglaise depuis le traité de Methuen
de 1703 qui en a fait un satellite anglais. Par-delà le cas portugais, Ange
Goudar espère que l’attaque en pleine paix dont la France a été victime
va réveiller les Européens : non, le système politique anglais n’est pas
enviable, il est pernicieux ; la Grande-Bretagne est une puissance nui-
sible à l’ordre européen car ses dirigeants sont prêts à tout pour servir
leurs intérêts et assouvir leur soif de puissance sans retenue.

Depuis soixante ans, le grand système des Anglais pour subjuguer


les Nations qui devaient servir à leur agrandissement fut de les
tenir dans la dépendance du nécessaire physique, en détruisant
leur agriculture.
La méthode que le gouvernement anglais employa à cet effet,
pour être des plus simples, n’en renfermait pas moins, un système
complet de tyrannie, parce qu’il tendait indirectement à la
monarchie universelle 6.

4. DE VOYER RENÉ-LOUIS, marquis d’Argenson, Journal et Mémoires, Paris, 1859,


t. IX (1755-1757), 21 juillet 1755, p. 47.
5. L’Observateur hollandais, lettre II, 1er octobre 1755, p. 24, cité par DZIEMBOWSKI
EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit., p. 76.
6. GOUDAR ANGE, Relation historique du tremblement de terre survenu à Lisbonne le
premier novembre 1755... À LaHaye [i.e. Paris], chez Philanthrope, à la Vérité, 1756,
X-216 pages. La « Relation historique du tremblement de terre », qui occupe les
pages 181 à 214, est prétexte à un « Discours politique sur les avantages que le
Portugal pourrait retirer de son malheur ».

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 195


Mais rapidement, aux yeux de l’opinion, ce n’est pas le gouverne-
ment britannique qui est seul en cause, encore moins les colons d’Amé-
rique du Nord, mais bien la nation anglaise. Parallèlement, l’Année
littéraire de Fréron publie un « Projet patriotique » d’un « citoyen du
Havre », particulièrement éloquent :

La guerre injuste que les Anglais nous font aujourd’hui, la perfidie


avec laquelle ils s’y sont préparés et l’ont commencée, sont bien
capables d’exciter tout Français à la vengeance. Il y a des guerres
où la nation ne prend intérêt que par soumission pour son
Prince ; celle-ci est d’une autre nature ; c’est la nation anglaise
qui, d’un accord unanime, attaque la nôtre pour lui enlever un
bien propre à chacun de nous 7.

Dans ces conditions, les premiers succès français des armes fran-
çaises au début de la guerre de Sept Ans – pourtant très limités comparés
aux défaites lourdes de conséquences de Rossbach en novembre 1757
et Krefeld en juin 1758, sur le théâtre d’opérations continental et de
Louisbourg en Nouvelle-France en juillet 1758 – revêtent une impor-
tance toute particulière. Après la prise de Port Mahon à Minorque en
juin 1756, le maréchal duc de Richelieu devient un véritable héros
national. Célèbre auteur de divertissements littéraires pour la société
aristocratique, Charles Collé (1709-1783) commet une chanson, Aux
railleurs d’Angleterre, dont voici un extrait : « Ils [les Anglais] en sont tout
surpris/ Il est pris [le fort Saint-Philippe à Port Mahon], il est pris/ Ces
forbans d’Angleterre/ Ces fous, ces fous, ces foudres de guerre/ Sur mer
comme sur terre/ Dès qu’ils ont combattu, sont battus, battus. » Alors
que l’opinion avait été désarçonnée par les coups de force anglais, elle
se ressaisit, se rassure, et se prend même à douter des capacités militaires
anglaises. De là à prendre ses désirs pour des réalités, il n’y a qu’un pas
que franchit avec beaucoup d’autres l’avocat parisien Barbier, célèbre
pour son journal, remarquable source d’informations sur le siècle de
Louis XV :

Le Courrier d’Avignon a remarqué une chose fort singulière dans


la Gazette du 6 juillet 1756. Il a indiqué un livre rare qui est dans
la bibliothèque du collège des jésuites, fait par le père Yves de

7. Année littéraire, 1756, t. VII, p. 42-43.

196 • EUROPE FRANÇAISE


Paris, capucin, en 1654, et imprimé à Rennes, en Bretagne intitulé
Nova methodus astrologiae et fatum universi ; la destinée de l’uni-
vers ; à la page 62 de cette seconde partie, il se trouve à l’article
de l’Angleterre [...] : L’année 1756 menace l’Angleterre d’un grand
désastre, parce que l’horoscope est parvenu jusqu’à Saturne et
qu’il se fait un passage d’un signe aérien à un signe terrestre qui
lui est contraire.
Cela est fort extraordinaire dans les circonstances présentes par
la prise de Port Mahon qui a fait aux Anglais une perte considé-
rable pour le commerce ; par leur position dans le Canada, où
nos vaisseaux de transport sont bien arrivés et où l’on dit que
tous les sauvages sont contre eux, et peut-être par quelque révo-
lution qui arrivera à Londres 8.

Du côté anglais, l’amiral Byng, qui n’a pas réussi à empêcher le


débarquement français à Minorque, est jugé pour haute trahison, livré
en pâture à l’opinion publique déchaînée lors d’un procès inique. Son
exécution en mars 1757 donne lieu à une nouvelle poussée de fièvre
anti-anglaise dans les feuilles et les libelles. La perfide Albion apparaît
dès lors comme la nouvelle Carthage, meurtrière et implacable. Le Tes-
tament politique de l’amiral Byng, attribué fréquemment à Ange Goudar
en témoigne :

De quelle nation furent les troupes qui firent la guerre au roi ?


Elles étaient anglaises. De quelle république étaient les sujets qui
vendirent Charles Ier après qu’il se fut réfugié en Écosse ? De la
Grande-Bretagne. Qui paya la somme ? Le Parlement d’Angle-
terre. Qui se saisit de la personne du roi ? Les troupes anglaises.
Qui le reçut prisonnier ? L’Armée anglaise. De quelle nation
étaient les juges qui le conduisaient au supplice ? D’Angleterre.
Qui furent ceux qui l’exhortèrent à la mort ? Des Anglais. De
quelle nation était le bourreau qui lui trancha la tête ? Il était
anglais. Où se passa la scène ? Dans la capitale de l’Angleterre. En
présence de qui ? En présence de plus de huit cent mille Anglais.

8. BARBIER EDMOND JEAN FRANÇOIS, Chronique de la Régence et du règne de Louis XV


(1718-1763), ou journal de Barbier, avocat au Parlement de Paris, Paris, 1857, t. VI,
p. 337-338.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 197


Nicolas Jacob Moreau dépeint alors dans la cinquième livraison de
son Observateur hollandais le chaos qui risque de s’abattre sur le monde
civilisé si les folles ambitions de l’Angleterre et de son peuple barbare
ne sont pas entravées. La politique étrangère de Londres n’obéit pas à
la raison, elle est sous l’emprise de l’hybris, de la démesure des ambi-
tions anglaises : « Ce n’est point une nation qui consulte, qui réfléchit,
qui délibère, c’est un peuple qui crie, qui s’agite, qui demande la guerre,
qui n’en connaît ni les vrais motifs ni les suites nécessaires, qui s’extasie
devant un plan vaste et impossible, qui s’enivre de l’idée d’un commerce
universel et exclusif, qui voit déjà celui de la France anéanti, ses ports
détruits, la Grande-Bretagne seule reine des mers [...]. Pour exécuter ce
projet chimérique, pour réaliser ce fantôme vide et brillant, toute voie
est bonne, si elle paraît y conduire [...] Voilà les rêves, disons mieux,
voilà le délire de ce peuple effréné. » Pour le détracteur du règne de
Louis XV qu’est Mouffle d’Angerville – par là même peu suspect de
complaisance –, auteur de la Vie privée de Louis XV (Londres, 1785), le
ministère des Affaires étrangères a réussi grâce à la feuille de Moreau
– et à d’autres nouvelles à la main financées par lui – à attiser l’anglo-
phobie de l’opinion.

En attendant que les effets pussent répondre aux grandes vues


que l’on avait, on ne négligea pas d’allumer l’enthousiasme de la
nation par ces écrits produits sous les auspices du Ministère, dont
l’impulsion secrète reste cachée, qui, ne paraissant être que l’effu-
sion d’un cœur patriotique, par un air de véracité pure, de zèle
désintéressé, n’en sont que plus propres à faire illusion à l’esprit
et à échauffer le cœur. Il se trouva un de ces auteurs mercenaires
(Jacob Nicolas Moreau) [parenthèses OK ?], trafiquant de leur
talent, vendant leur plume à qui veut l’acheter [...] qui brigua
l’honneur de devenir en ce genre le gagiste du gouvernement. Il
entreprit un ouvrage périodique, où il peignit les Anglais non
seulement comme des parjures, des violateurs du droit des gens,
mais comme des pirates, des forbans, des assassins, des anthro-
pophages. Ses tableaux pleins d’énergie, animés d’un style noble
et chaud, excitèrent chez le grand nombre des lecteurs mal ins-
truits de ces discussions politiques une forte indignation : on vit
bientôt renaître la haine invétérée qui n’était qu’assoupie contre
ces éternels rivaux, et la fureur devint telle qu’on désirait porter

198 • EUROPE FRANÇAISE


chez eux toutes les cruautés, toutes les horreurs que leur imputait
l’éloquent prédicant 9.

Moreau lui-même n’est pas peu fier du succès de son Observateur


hollandais – d’ailleurs traduit en néerlandais : « Ma première lettre parut
au commencement de septembre, elle fit sensation ; mais la seconde fit
plus grand effet : il en fut acheté plus de huit mille exemplaires. J’attri-
buai ce succès à l’importance de la matière et je continuai avec beaucoup
de joie et de courage. Mon libraire envoyait deux cents exemplaires au
Ministère des Affaires étrangères, vendait le reste, et telle fut la vogue
de cet ouvrage que, si je l’avais fait débiter à mon profit, j’en eusse tiré
plus de 30 000 livres. »

Il n’entre pas dans le projet de cet ouvrage d’étudier les opérations


de la guerre de Sept Ans pas plus que celles des autres conflits qui ryth-
ment la relation mouvementée qu’entretiennent la France et l’Europe
au XVIIIe siècle. Notons cependant que les défaites françaises ont laissé
des traces dans l’opinion. Passées les premières années de la guerre, le
désarroi s’exprime largement. Voltaire le traduit dans sa correspondance
en décembre 1759 : il ne reconnaît plus la France « ni sur terre, ni sur
mer, ni en vers ni en prose, on y voit des Français battus dans les quatre
parties du monde ; le marquis de Brandebourg faisant tête tout seul à
quatre grands royaumes armés contre lui, nos ministres dégringolant
l’un après l’autre, comme les personnages de la lanterne magique, nos
bateaux plats, nos descentes dans la rivière de la Vilaine ». Après des
saignées comme Rossbach, l’écœurement l’emporte. « C’est, écrit
Edmond Dziembowski, dans le Précis du Siècle de Louis XV que transpa-
raît le plus clairement le profond dégoût qu’éprouve Voltaire pour un
conflit qui a ravagé le monde pendant de si longues années. L’auteur
oppose avec habileté la vanité de "cette multitude innombrable de
combats, dont le récit même ennuie aujourd’hui ceux qui s’y sont
signalés" et le résultat effroyable de cette tuerie : "Rien que du sang inu-
tilement versé dans des pays incultes et désolés, des villages ruinés, des
familles réduites à la mendicité". Nous sommes loin du poète de Fon-
tenoy ou même de l’historien du règne de Louis XIV. Voltaire, dont la

9. MOUFFLE D’ANGERVILLE BARTHÉLÉMY FRANÇOIS JOSEPH, Vie privée de Louis XV, ou


principaux événements, particularités et anecdotes de son règne, Londres, 1785, t. III,
p. 84-85.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 199


sensibilité est à fleur de peau, paraît avoir été profondément traumatisé
par la guerre de Sept Ans 10. »
Il n’empêche, la flambée d’écrits patriotiques et anti-anglais est
intense pendant la première moitié du conflit. Les tenants de l’anglo-
manie, au premier rang desquels Voltaire, sont pris à partie. Pourtant,
comme le rappelle Edmond Dziembowski, « les réactions du philosophe
face à l’Angleterre ne nous montrent pas un mais au moins trois Vol-
taire : un Voltaire patriote, préférant ouvertement la France à la puis-
sance ennemie, un Voltaire plaisamment frondeur, détaché des
événements malheureux qui touchent sa patrie, enfin un Voltaire cos-
mopolite et anglophile 11 ». Sans compter le Voltaire provocateur qui,
hostile à l’effort de guerre en faveur de la Nouvelle-France, les fameux
« arpents de neige » du Canada 12, fête à Ferney en octobre 1759 la prise
de Québec par les Anglais... Plus généralement, la situation embarrasse
Voltaire, qui n’est pas prêt à sacrifier sur l’autel du patriotisme français
son attachement à l’Angleterre. Dans une lettre au duc de Richelieu,
héros de Port Mahon, datée du 10 juillet 1756, il glisse ce poème :

Je sais qu’aux marins d’Albion


Vous reprochez avec raison
Quelques procédés de corsaires.
Ce ne sont pas là mes affaires.
Milton, Pope, Swift, Addison,
Ce sage Locke, ce grand Newton,
Sont toujours mes dieux tutélaires.
Deux peuples en valeur égaux
Dans tous les temps seront rivaux,
Mais les philosophes sont frères.

Cette attitude complexe fait le jeu de ses adversaires. Fougeret de

10. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit.,


p. 116.
11. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit.,
p. 133.
12. Voltaire, d’une manière incisive mais quelque peu injuste, avait voulu sou-
ligner l’inutilité d’une guerre coûteuse en hommes et en moyens pour conserver
le contrôle d’une Nouvelle-France vide d’hommes en comparaison de la Nou-
velle-Angleterre. Mieux valait conserver les îles des Antilles, très profitables au
grand commerce français.

200 • EUROPE FRANÇAISE


Monbron, « cosmopolite au cœur velu », pour reprendre sa propre
expression, celle d’un polygraphe qui ne trouve pas sa place dans le
royaume européen des mœurs et du bon goût, dans le cosmopolitisme
aristocratique et mondain du XVIIIe siècle, publie en 1757 son Préservatif
contre l’anglomanie, où l’on peut lire : « Ce peuple que l’on avait toujours
connu pour le plus orgueilleux, le plus jaloux du succès de ses voisins,
le plus intéressé, le plus ingrat et le plus féroce qui soit au monde, est
selon M. de Voltaire le peuple le plus généreux, le plus magnanime, le
plus fidèle à ses engagements. » Il est vrai que, passé le mitan du siècle,
la nouvelle génération des Lumières est nettement moins anglomane
que la précédente. Au livre XI (1761) des Confessions, Jean-Jacques Rous-
seau reconnaît :

Néanmoins, l’amour de la patrie [Genève] me rappelait dans la


mienne ; et si j’avais pu me flatter d’y vivre en paix, je n’aurais
pas balancé : mais l’honneur ni la raison ne me permettant pas
de m’y réfugier comme un fugitif, je pris le parti de m’en rappro-
cher seulement, et d’aller attendre, en Suisse, celui qu’on pren-
drait à Genève à mon égard. On verra bientôt que cette
incertitude ne dura pas longtemps. Mme de Boufflers désapprouva
beaucoup cette résolution, et fit de nouveaux efforts pour
m’engager à passer en Angleterre. Elle ne m’ébranla pas. Je n’ai
jamais aimé l’Angleterre ni les Anglais ; et toute l’éloquence de
Mme de Boufflers, loin de vaincre ma répugnance, semblait l’aug-
menter, sans que je susse pourquoi.

Les attaques anti-anglaises recoupent parfois le combat antiphilo-


sophique, car, comme le relève Edmond Dziembowski, « prise sous
l’angle de la propagande antiphilosophique, la guerre de Sept Ans arrive
comme une aubaine 13 ».

Avec la guerre de Sept Ans, la propagande antiphilosophique se


trouve en présence d’un terrain beaucoup plus fertile. Il suffit en
effet d’exploiter le contexte international. Accuser les philoso-
phes du crime de lèse-patrie, alors que les passions sont exacer-
bées, permet de braquer les regards vers ces citoyens du monde

13. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit.,


p. 120.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 201


qui clament leur attachement aux valeurs insulaires. La propa-
gande antiphilosophique peut en ce sens être perçue comme le
prolongement intérieur de la grande offensive de dénigrement
de l’éternelle rivale. Débutant à la fin de l’année 1757, l’offensive
contre les Lumières bénéficie de deux années d’intense endoctri-
nement antibritannique. Or, les nombreux anglophobes que
compte la France ne peuvent qu’être anti-anglophiles, anticos-
mopolites et partant antiphilosophes 14.

On nuancera néanmoins le propos : la campagne antiphiloso-


phique n’empêche pas la campagne antijésuite de faire mouche et de
parvenir à ses fins avant même la fin du conflit. On observe cependant
un tassement des manifestations d’anglophobie à partir de 1760. En
outre, les succès anglais et les revers français, tant en Europe continen-
tale que dans les colonies, amènent l’opinion française et les milieux
dirigeants à s’interroger sur le patriotisme anglais comme ressort de
l’expansion anglaise. L’Angleterre irrite, toujours, dégoûte souvent – on
l’a vu avec le meurtre de Jumonville ou l’exécution de l’amiral Byng –,
mais on lui reconnaît hier comme aujourd’hui, aussi bien lors du conflit
des Malouines que chaque année lors du tournoi des six nations –occa-
sion de raviver sur les terrains d’Ovalie la vieille rivalité franco-anglaise
et le souvenir de la « vieille alliance » franco-écossaise contre la rose –,
une formidable capacité à faire front dans l’adversité, et une tout aussi
remarquable capacité à parvenir à ses fins. C’est précisément l’époque
où Londres cherche à « forger la nation » britannique, pour reprendre
le titre du beau livre de Linda Coley 15, consciente de sa force, alors que
le péril jacobite n’est plus et que, partant, l’hostilité entre Angleterre et
Écosse retombe par paliers, sans disparaître. Cette force de caractère
conduit la France des années 1760 à considérer l’Angleterre d’un œil
nouveau, alors même qu’éclatent les illusions du mitan du siècle : la
France n’est pas l’arbitre de l’Europe, elle est confrontée à l’émergence
de puissances nouvelles, capables de la défaire sur terre, comme la
Prusse, ainsi qu’aux prétentions hégémoniques britanniques. La défaite
a certes un goût amer, mais elle conduit les Français, comme cela avait

14. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit.,


p. 121.
15. COLEY LINDA, Britons : Forging the Nation 1707-1837, Yale University Press,
1992.

202 • EUROPE FRANÇAISE


déjà été le cas au lendemain du règne de Louis XIV, à chercher à mieux
connaître cet autre, à la fois si proche et si différent. Alors que le conflit
s’achève, une lettre de Voltaire au procureur général du parlement de
Rennes, La Chalotais, en porte témoignage : « Vous êtes procureur
général d’une province [la Bretagne] où un Italien donne encore des
bénéfices. Les Anglais ont été longtemps plus imbéciles que nous, il est
vrai, mais vous voyez comme ils se sont corrigés. Ils n’ont plus de moines
ni de couvents, mais ont des flottes victorieuses, leur clergé fait de bons
livres et des enfants, leurs paysans ont rendu fertiles des terres qui ne
l’étaient pas ; leur commerce embrasse le monde, et leurs philosophes
nous ont appris des vérités dont nous ne doutions pas. J’avoue que je
suis jaloux, quand je jette les yeux sur l’Angleterre. » La prise de
conscience de la formidable capacité d’entraînement national que repré-
sente le patriotisme anglais débouche également sur la prise de
conscience d’une nécessaire refondation du sentiment national fran-
çais, dont les conséquences s’observent ensuite par-delà la guerre d’Indé-
pendance américaine, qui lave l’affront de la guerre de Sept Ans,
jusqu’aux guerres du premier Empire, en passant par les guerres
révolutionnaires.
L’annonce de la paix, en 1763, entraîne à travers l’Europe des réac-
tions variées, en fonction bien évidemment de la situation des diffé-
rentes puissances belligérantes. Si le soulagement est largement partagé,
l’exacerbation du sentiment national, notamment en Grande-Bretagne,
est néanmoins palpable, comme a pu l’observer à Londres le Prussien
Emmanuel Matthias Diemar. Témoin de l’hostilité farouche de l’opi-
nion anglaise vis-à-vis de la France et de son ressentiment à l’égard d’un
gouvernement toujours soupçonné de négocier trop facilement avec
Versailles, il écrit au célèbre graveur Johann-Georg Wille, Allemand ins-
tallé à Paris, cette lettre :

Je ne sais Monsieur, quoi vous dire au sujet de la paix, que l’Angle-


terre a fait avec la France ; quelle différence Dieu sait, avec celle
de mon roi [Frédéric II de Prusse] et la Reine de Hongrie [Marie-
Thérèse] : quelle joie quel cri d’allégresse vont remplir les airs de
Brandebourg et Prusse ! Que notre nation est heureuse, quoique
née sujets, d’avoir un roi si vaillant et bon suivant les circons-
tances pour rendre son peuple les plus heureux de la terre. Je ne
peux concevoir ce que la liberté anglaise avance au petit peuple,
ils ont beau dire et faire se vanter d’être libre, le roi et les

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 203


ministères les font toujours voir qu’ils sont nés que [tournure
OK ?] pour obéir. Je ne peux vous donner Monsieur, une meil-
leure idée du petit peuple anglais contre le mystère ensemble,
que comme quelques dogues qui aboient contre un bœuf dont
ils redoutent les cornes pointues. Le jour que l’on a annoncé au
peuple au coup de canon, que les préliminaires étaient signés de
part et d’autre, toute fois que l’on entendait le bruit de coup,
toute fois les peuples damnaient le ministère et leurs yeux. Sangs,
foies, poumons, cœurs, âmes, jambes et tous les membres ; à
chaque coup, on entendait dans la rue : « God dame him his heart,
blood et levre, God dame him in Eternitee ! » Par là, ils en veulent
qu’à [OK ?] un seul, dont ils croient qu’il a reçu de l’argent de la
France, puisqu’il les a si fortement favorisées ; on a fait
50 méchantes estampes contre lui, de toute indignité, dont je
doute fort des (sic) qu’on lui impute, il a manqué plusieurs fois
d’être tué dans la rue par le petit peuple ; ils ont cassé les glaces
de son carrosse, jeté lui-même avec la boue ; quelle différence de
lui avec M. Pitt. L’un on voudrait détruire, et l’autre ils élèvent
jusqu’au Ciel : ils en font plus de cas que de leur roi ! Le jour
d’une fête dans la ville que Mylord Maire donnait le roi était
aussi ; les peuples crient plus alentour du carrosse de M. Pitt qu’à
celui du roi. Beaucoup, ou un grand nombre du peuple voulait
ôter les chevaux de son carrosse, et le traîner à la place des che-
vaux, pour marquer leur contentement, amour et soumission
qu’ils ont pour lui ; il les pria instamment d’en vouloir rien faire,
et l’air retentissait de cris qui marquaient leur satisfaction, par
trois répétés Hourra ! Hourra ! Hourra ! Le plus grand nombre de
ce peuple était des matelots.
On a proclamé la paix aujourd’hui, une partie du peuple est
content et l’autre murmure terriblement mais ce sans aucun effet
puisque tout est décidé. Monsieur de Lalande [Jérôme de Lalande,
astronome, professeur au Collège de France] académicien de
l’Académie de Paris est venu ici. Il y a ici point de nouvelle [OK ?].
Sinon que les Anglais cherchent les moyens pour payer les dettes
de la nation et se préparent à un grand commerce. [...]

ondres ce 23 mars 1763 16.

16. WILLE JOHANN GEORG, Briefwechsel, Herausgegeben von Elisabeth Decultot,

204 • EUROPE FRANÇAISE


Ressentiment et désillusions n’empêchent pas une reprise rapide
des échanges trans-Manche et des flux de voyageurs, pour la plus grande
satisfaction des hôteliers calaisiens qui vantent les mérites de leurs éta-
blissements dans la presse anglaise. À Paris, Horace Walpole
(1717-1797), fils de Robert Walpole, s’agace même de cet afflux de visi-
teurs : « Cela grouille d’Anglais ici, mais ils vont s’en aller pour ma plus
grande satisfaction. » Le cas de Charles James Fox (1749-1806) est inté-
ressant. Bien né, il est fils d’Henry Fox, premier baron Holland de Foxley
et de lady Caroline Georgina – dont le père n’est autre que le duc de
Richmond, Grand Maître de la Grande Loge de France et petit-fils du
roi Charles II. Son père le retire d’Eton pour l’emmener à Paris et à Spa,
où ceux qui comptent dans le royaume européen des mœurs et du bon
goût prennent les eaux, conversent, intriguent et jouent. Il retourne
ensuite à Eton, puis séjourne à Paris en 1765. Après avoir suivi des cours
à Oxford, il retrouve ses parents à Lyon en 1766 et les accompagne à
travers la France puis en Italie. Deux ans plus tard, en 1768, il reprend
le chemin de l’Italie en compagnie de son cousin lord Carlisle. Par la
suite, il se rend à de nombreuses reprises à Paris. On ne peut pas parler
ici de Grand Tour. Nous avons affaire à une famille aristocratique, dont
l’héritier accumule un capital symbolique, social et culturel – même
superficiel – impressionnant : Eton, Oxford, le voyage d’Italie, mais aussi
mondain avec Paris et Spa. Fox père et fils participent en fait à la culture
de la mobilité des élites européennes, cosmopolites, au sens où l’Europe,
circonscrite aux frontières du royaume européen de la civilité et du bon
goût, est leur jardin qu’ils arpentent en tous sens. Tandis que de moins
fortunés attendent un retour sur investissement en termes de carrière
et de succès dans la société d’un tour de formation coûteux, Charles
James Fox montre sa capacité à suivre le parcours ritualisé d’entrée dans
le monde, mais avec l’apparence de l’amateur, du dilettante qui feint
de ne rien prendre trop au sérieux, car il n’a pas besoin de faire ses
preuves ou de se constituer un carnet d’adresses pour se hisser sociale-
ment. Il est né.
Il faut également distinguer la manière dont la frontière anglo-
française est perçue à Paris ou à Versailles de la manière dont elle est
vécue par les riverains. Ici, comme en Méditerranée à l’époque des
régences barbaresques, provinces occidentales de l’Empire ottoman, on

Michel Espagne und Michael Werner, Tübingen, Max Niemeyer, Frühe Neuzeit,
1999, lettre no 127, p. 290-291.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 205


négocie les normes afin de favoriser les échanges et de circonscrire les
risques d’incident. Les ports de Harwich et de Dunkerque négocient par
exemple des trêves de pêche pendant les conflits, ce qui conduit Renaud
Morieux, auteur d’une thèse encore inédite sur « La Manche au
XVIIIe siècle. La construction d’une frontière franco-anglaise » à insister
sur l’« existence de populations transnationales, dont le mode de vie
repose sur le maintien d’appartenances indéterminées. Ces exemples
incitent à faire une lecture moins univoque des relations entre les Fran-
çais et les Anglais au XVIIIe siècle, libérées du carcan imposé par la
“seconde guerre de cent ans” 17 ».
Concernant le retour des voyageurs et des touristes en France, le
phénomène n’est pas limité à la Grande-Bretagne. La reprise est euro-
péenne. Les voyageurs en provenance de Russie voient notamment leur
nombre augmenter considérablement, comme le remarque Wladimir
Berelowitch, qui a étudié les demandes de passeport des sujets russes
auprès de leurs autorités impériales ainsi que les récits de voyage édités
en russe ou inédits.

Sous le règne de Pierre Ier, les voyages en Europe occidentale se


comptent par dizaines : il s’agit presque toujours de voyages
d’étude groupés, commandés par le tsar. De 1725 aux années
1740, nous ne trouvons plus dans les registres que des étrangers,
des diplomates en mission ou quelques marchands qui sont rare-
ment russes. Les voyages d’étude ne sont plus que des cas isolés.
Sous le règne d’Élisabeth, nous voyons à nouveau voyager des
jeunes gens, quelquefois des personnes d’âge mûr, issus des meil-
leures familles. Ce phénomène encore rare – seulement quelques
cas par an – survient à la fin des années 1750. Ainsi, avant même
1762, date à laquelle la noblesse russe était affranchie de l’obli-
gation de service, elle découvrait une pratique qui mêlait l’utile
– études, mission – à l’agréable. Cette pratique devient courante
au cours des années 1770-1780 (plusieurs dizaines par an) et
18
s’amplifie considérablement sous le règne d’Alexandre Ier .

17. Thèse préparée sous la direction de Jean-Pierre Jessenne et soutenue devant


l’université de Lille III-Charles de Gaulle le 3 juin 2005. La citation est extraite
du compte-rendu de soutenance par Renaud Morieux dans Annales historiques de
la Révolution française, p. 174.
18. BERELOWITCH WLADIMIR, « La France dans le “Grand Tour” des nobles russes

206 • EUROPE FRANÇAISE


De Pologne arrivent également de nombreux voyageurs. Les frères
Joseph et Michel Georges Mniszech, que nous avons laissés à Nîmes
auprès de Jean-François Séguier, séjournent ainsi à Paris du 25 novembre
1766 au 10 mars 1767 – après être passés par Londres et avant de gagner
la Suisse puis l’Italie. Le pasteur calviniste et académicien Élie Bertrand
les accompagne comme gouverneur. Les lettres du comte Michel
Georges, conservées à la bibliothèque municipale de Versailles 19,
comme ses journaux de voyage, sont passionnantes et d’une grande
précision. L’auteur poursuit la relation détaillée de son tour de forma-
tion à sa mère. Dans une lettre – non datée précisément – de fin
novembre 1766, il évoque l’introduction des deux frères dans la société
parisienne. Rien ne manque à une entrée réussie : recommandations
aux figures de premier plan de la république des lettres et des instances
académiques, visite d’un salon particulièrement réputé en France mais
aussi en Pologne – on connaît les liens de Mme Geoffrin avec Stanislas-
Auguste Poniatowski 20 –, ainsi qu’à des banquiers d’envergure euro-
péenne dont l’un, Christophe Jean Baur (1699-1770), a été Grand Maître
adjoint de la Grande Loge de France, illustrant par là même les relations
entre la haute finance, la banque protestante et la franc-maçonnerie au
siècle des Lumières 21.

Pour nous former une marche systématique dans tout ce que nous
avons à voir à Paris, M. Bertrand veut bien coucher par écrit ce
qui doit nous intéresser le plus. M. de Voltaire a prévenu

au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle », Cahiers du monde russe et soviétique,


XXXIV (1-2), 1993, p. 193-210.
19. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60,
Recueil des Lettres écrites par Messieurs les comtes de Mniszech et par Monsieur Bertrand
à Madame la comtesse de Mniszech, fos 246-315.
20. Mme Geoffrin ne manque d’ailleurs pas de prévenir le roi de la visite des deux
jeunes comtes Mniszech par lettre du 7 décembre 1766.
21. Le phénomène se poursuit jusqu’à la fin de l’Ancien Régime avec notamment
l’une des plus brillantes loges parisiennes, dite loge des fermiers généraux, les
Amis Réunis, et son académie de recherche ésotérique, le système des Philalèthes.
Elle a notamment bénéficié des travaux érudits de Pierre François Pinaud : « Une
loge prestigieuse à Paris à la fin du XVIIIe siècle : les Amis Réunis, 1771-1791 »,
dans Chroniques d’histoire maçonnique, no 45, 1992, p. 43-53 ; « Un cercle d’initiés
à Paris à la fin du XVIIIe siècle : les Amis Réunis, 1771-1791 », Paris et Ile-de-France,
Mémoires publiés par la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris
et de l’Ile-de-France, no 44, 1993, p. 133-151.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 207


M. d’Alembert sur l’arrivée de M. Bertrand ; nous avons une lettre
du comte de Brühl [Hans Moriz, alors envoyé de Saxe en Angle-
terre] pour M. Helvétius. Mme Geoffrin nous fera connaître une
multitude de gens de lettres et d’artistes, et nous ne manquerons
point de nous lier avec des personnes dont le savoir, la conver-
sation pourra nous être de quelque profit. Les séances du Parle-
ment attireront encore notre attention ; nous y assisterons pour
nous former une idée de l’éloquence du barreau. Hier nous avons
fait visite à Messieurs Tourton et Baur [orthographié Bauer] où
nous avons parlé de vous, ma chère Mère. Ce sera vous qui nous
dirigerez ici dans le choix de nos connaissances et c’est ce qui
peut nous arriver de plus avantageux 22.

En sens contraire – de Paris vers Londres, et cette fois comme rédac-


teur et non comme destinataire –, le même Claude Adrien Helvétius est
sollicité par Léopold Mozart pour une recommandation en faveur de
son fils qui s’apprête à traverser la Manche pour aller jouer en Angle-
terre. Les grands noms des Lumières sont l’objet d’incessantes sollicita-
tions et, en raison de leur position centrale dans de nombreux réseaux
relationnels et institutionnels, font fonction de go-between et de gate-
keepers, d’intermédiaires et d’introducteurs.

Souffrez que je vous demande votre protection pour un des êtres


les plus singuliers qui existent. C’est un petit prodige allemand
qui est arrivé ces jours-ci à Londres. Il exécute et compose sur le
champ les pièces les plus difficiles et les plus agréables sur le cla-
vecin. C’est en ce genre le compositeur le plus éloquent et le plus
profond. Son père s’appelle Mozart ; il est maître de chapelle de
Salzbourg ; [...] Tout Paris et toute la cour de France ont été
enchantés de ce petit garçon. Je ne doute pas que le roi et la reine
ne fussent charmés de l’entendre. Londres est le pays de bons
pâturages pour les talents. C’est l’Apollone de l’Angleterre à qui
je m’adresse pour le prier de le protéger 23.

22. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60,


fo 249.
23. WOLFGANG AMADEUS MOZART, Correspondance, op. cit., Paris, Flammarion, 1999,
t. VII, p. 52, Lettre de Claude-Adrien Helvétius à Francis, 10e comte de Hun-
tingdon, Londres, fin avril 1764.

208 • EUROPE FRANÇAISE


Dans les jours qui suivent la lettre de Michel Georges Mniszech
citée plus haut, de nouvelles lettres à la comtesse Mniszech et au publi-
ciste et chambellan de Stanislas-Auguste Poniatowski, Feliks Franciszek
Lojko (Félix Loyko), témoignent d’un emploi du temps soutenu. La
métropole du royaume européen des mœurs et du bon goût est vérita-
blement sillonnée par les deux frères et leur gouverneur ; les visites
s’enchaînent.

Le 9 décembre 1766

Ma chère Mère,

Paris nous présente une suite immense d’objets intéressants et


envieux. Notre premier soin a été de visiter les hommes célèbres
et de faire connaissance avec eux : leurs secours nous seront
nécessaires soit pour l’indication, soit pour les moyens les plus
sûrs de voir certaines choses. M. d’Alembert nous a reçus avec
politesse et aménité. On fait en Suisse une nouvelle édition de
son ouvrage sur l’expulsion des jésuites à laquelle sera ajoutée
une lettre sur le même sujet sur les jansénistes. Il nous procurera
des billets pour entrer à l’assemblée de l’Académie française lors
de la réception de M. [Antoine Léonard] Thomas qui doit se faire
dans quelques jours. Il nous en a promis encore pour être intro-
duit au théâtre particulier de Mme de Villeroy, où Mlle Clairon tou-
jours admirée, recueille le reste de ses lauriers. M. le marquis de
Mirabeau – l’Ami des hommes – [tirets OK ?] nous a parlé de vous
[on se souvient que la comtesse est une fervente adepte des thèses
physiocratiques] ma chère Mère. [...]
Mme de Geoffrin nous a donné à dîner avec plusieurs hommes de
lettres ; entre autres l’abbé Morellet qui travaille depuis quelques
années à un nouveau Dictionnaire de commerce beaucoup plus
complet, plus rempli de vues, dit-on que celui de Savary [le Dic-
tionnaire universel de commerce... de Jacques Savary des Brûlons
publié en 1723]. L’année prochaine on en doit commencer
l’impression, et ce sera un ouvrage à mettre dans votre collection
de livres. Nous avons eu l’occasion d’y faire connaissance avec
M. Marmontel logé dans le même hôtel. M. Helvétius, pour qui
nous avons eu une lettre du comte de Brühl, nous a offert très
poliment sa maison ; nous y avons dîné il y a huit jours et nous
y dînons aujourd’hui. C’est chez lui que nous avons vu le

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 209


chevalier de Jaucourt, qui a fourni des articles à l’Encyclopédie, et
l’abbé Raynal, dont vous connaissez, ma chère Mère, les histoires.
Je me suis fait un vrai plaisir de revoir M. Guettard [Jean-Étienne
Guettard (1715-1786), botaniste et géologue, célèbre pour la carte
minéralogique de la France que le gouvernement lui commande
ainsi qu’à Lavoisier] ; que de choses il nous a dites sur votre
compte. Il nous a conduits à la galerie de tableaux du Palais Royal
et après nous avons fait une petite dissertation sur la nature du
sol, les mines et les petits maîtres de Pologne. Il a fait imprimer
un mémoire sur l’histoire naturelle de notre pays, inséré dans le
recueil de l’Académie, avec une carte géographique pour appuyer
son système sur les stratifications et les couches différentes des
terres en Pologne. Nous n’avons pas manqué, ma chère Mère, de
rendre nos devoirs à M m e la Princesse de Talmont [née
Jablonowska] 24.

Les rencontres associent clairement ceux qui font l’actualité cultu-


relle et mondaine, mais aussi les visites aux hommes d’influence – en
France et en Pologne, où la famille Brühl a été toute-puissante du temps
des rois saxons et où elle garde de solides positions 25 –, signe d’un
voyage pensé et bien organisé 26. C’est un capital relationnel que nos
deux aristocrates qui font leur entrée dans le monde doivent accumuler.
Paris conserve donc clairement une capacité de séduction et d’attraction
remarquable pour les élites européennes. Néanmoins, Michel Georges
Mniszech n’hésite pas à comparer Paris aux autres grandes capitales
européennes. Dans ce voyage d’étude, l’admiration n’est pas sans
bornes ; le jeune homme doit apprendre à faire preuve de sens critique,

24. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60,


fos 252-253.
25. Les frères Brühl, que fréquentera le diplomate français Marie Daniel Bourrée
de Corberon dix ans plus tard à Varsovie et à Saint-Pétersbourg, sont également
des francs-maçons d’envergure européenne et de remarquables passeurs cultu-
rels. Voir BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, L’Espace des francs-maçons. Une sociabilité euro-
péenne au XVIIIe siècle, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2003, p. 151-182.
26. Il en va de même pour Paolo et Giacomo Greppi dans leur Viaggio di quasi
tutta l’Europa colle viste del commercio dell’istruzione e della salute (Voyage à travers
presque toute l’Europe. Avec une description du commerce, de l’éducation et de la santé),
comme l’écrit Paolo à son père dans une lettre adressée de Londres le 25 octobre
1777. LEVATI STEFANO et LIVA GIOVANNI (dir.) Viaggio di quasi tutta l’Europa, op. cit.,
p. 4.

210 • EUROPE FRANÇAISE


et c’est ce qu’il fait dans une lettre à Feliks Franciszek Lojko, datée du
19 décembre 1766.

Si avant d’arriver à Paris je n’avais été ni à Constantinople [où il


a accompagné son père en mission diplomatique dix ans plus tôt]
ni à Londres, cette ville m’aurait étonné par sa population et sa
grandeur. Quoique Londres soit beaucoup moins large, il paraît
cependant beaucoup plus peuplé. Généralement les maisons y
sont plus petites et il y a fort peu de ces hôtels, de ces grands
édifices, de ces jardins si communs à Paris. D’ailleurs la popula-
tion de Londres n’est pas si nuisible à l’Angleterre que celle de
Paris l’est à la France. Ici il y a plus de seigneurs, plus de rentiers ;
plus de gens désœuvrés ; là plus d’ouvriers, plus d’artisans, plus
de négociants : quelle différence, Monsieur, entre la Seine presque
déserte et le peuple immense dont fourmille la Tamise 27.

Ce faisant, le comte Michel Georges Mniszech suit les orientations


données par le chevalier de Jaucourt dans l’article « Voyage » de
l’Encyclopédie :

Ainsi le principal but qu’on doit se proposer dans ses voyages, est
sans contredit d’examiner les mœurs, les coutumes, le génie des
autres nations, leur goût dominant, leurs arts, leurs sciences, leurs
manufactures et leur commerce. Ces sortes d’observations faites
avec intelligence, et exactement recueillies de père en fils, four-
nissent les plus grandes lumières sur le fort et le faible des peu-
ples, les changements en bien et en mal qui sont arrivés dans le
même pays au bout d’une génération, par le commerce, par les
lois, par la guerre, par la paix, par les richesses, par la pauvreté,
ou par de nouveaux gouverneurs.

Dans la décennie suivante, la perspective puis la réalité d’un


nouvel affrontement franco-anglais, à l’occasion de la guerre d’Indépen-
dance américaine, n’interrompent pas une croissance qui s’est installée
sur la durée, même pour les Britanniques. En 1776, lady Philippina
Knight et sa fille « s’attendent ainsi à une arrivée de nombreux Anglais

27. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60,


fo 263.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 211


cet hiver ». Lorsque la liaison Douvres-Calais est interrompue en 1779,
pendant la guerre d’Indépendance américaine, les voyageurs passent par
les ports des Pays-Bas autrichiens, notamment Ostende, mais ne renon-
cent pas à leur équipée continentale. Pourtant, l’affirmation du senti-
ment national et l’exacerbation des manifestations patriotiques ont eu
logiquement un impact sur la signification culturelle, sociale, politique
et symbolique du voyage de formation des élites européennes. Le débat
est lancé ; il est européen car le phénomène concerne, on l’a dit, tout
le continent. En Grande-Bretagne, par exemple, le Grand Tour est
contesté au profit du voyage at home qui permet d’affirmer son English-
ness, alors que le voyage abroad est réputé affaiblir l’identité nationale.
Mais le voyage à l’étranger ne cristallise pas seul le débat européen
autour du sentiment national. Il fait écho à un débat plus large, celui
de la remise en cause du cosmopolitisme des Lumières au profit de l’affir-
mation du sentiment national. On ne comprend pas les enjeux de cette
question si on la réduit, en la caricaturant, à l’opposition entre les
Lumières et les anti-Lumières. En effet, le débat est posé et alimenté par
d’authentiques hommes des Lumières, notamment dans l’aire germa-
nique. Trois ans après la fin de la guerre de Sept Ans, Friedrich Carl von
Moser publie De l’esprit national allemand (Von dem deutschen National-
geist). En exergue, l’Aufklärer a placé cette citation du Bâlois Isaak Iselin,
promoteur de la Société helvétique : « Un patriote est trop grand pour
être l’esclave d’un autre, il est trop juste pour en être le maître. C’est
pourquoi il ne sera ni le membre ni la tête d’un parti. Il déteste l’esprit
d’agitation ; il est guidé et dominé seulement par la loi et la grande idée
du bien public ; seules ces pensées remplissent son âme ; il leur sacrifie
tous les autres désirs, tous les autres penchants de son cœur. » En début
d’ouvrage, on peut également lire :

Nous sommes un seul peuple par le nom et la langue, sous l’auto-


rité d’un chef commun [l’empereur, à cette date François Ier de
Habsbourg-Lorraine, époux de Marie-Thérèse d’Autriche] et de
quelques lois fixant notre constitution, nos droits et nos
devoirs..., en puissance et en force intérieures le premier Empire
d’Europe et pourtant, tels que nous sommes, nous sommes déjà
depuis des siècles une énigme de constitution politique, une proie
pour nos voisins, l’objet de leurs moqueries, un cas dans l’histoire
du monde ; divisés entre nous, sans force à cause de nos divisions,
mais suffisamment forts pour nous faire du mal à nous-mêmes,

212 • EUROPE FRANÇAISE


impuissants à nous sauver, insensibles à l’honneur de notre nom,
indifférents à la dignité des lois, jaloux du pouvoir suprême,
méfiant les uns envers les autres... un grand peuple, en même
temps méprisé, un peuple qui a la possibilité d’être heureux mais
qui, en réalité, est bien à plaindre 28.

Pour Moser, Aufklärer et patriote, « il nous faut refaire connais-


sance avec nous-mêmes 29 », « croire de nouveau à l’unité de la patrie,
tout comme nous croyons à celle de l’Église chrétienne », afin
d’« amener les maîtres et chefs de notre patrie à vouloir ce qu’ils doivent
vouloir 30 ».

28. VON MOSER FRIEDRICH CARL, Von dem deutschen Nationalgeist, 1766, p. 5-6.
29. VON MOSER FRIEDRICH CARL, Von dem deutschen Nationalgeist, op. cit., p. 40-41.
30. VON MOSER FRIEDRICH CARL, Von dem deutschen Nationalgeist, op. cit., p. 40.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 213


2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE :
ENTRE ATTRACTION ET AGACEMENT

Dans ce contexte d’affirmation du sentiment national et de redécou-


verte de soi – y compris d’un soi mythique ou légendaire –, les occasions
de rencontre et de confrontation avec l’autre sont nombreuses. Au
théâtre, écrit l’angliciste Élisabeth Détis :

Anglais et Français se rencontrent, se confrontent et s’aiment sur les


scènes françaises, avec une fréquence croissante durant le siècle [...]
L’anglomanie et l’anglophobie, très présentes sur la scène, surtout
dans le drame, cette tribune des valeurs bourgeoises, sont déjà un
discours du cliché qui permet de se reconnaître comme en négatif
– image inverse de soi, mais vrai reflet cependant. [...] Le contexte
des relations franco-anglaises est donc essentiellement celui d’une
tension apparente entre sympathies cosmopolites et nationalistes.
L’adaptation des pièces françaises par le répertoire des théâtres
conventionnés à Londres dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle,

analysée par le professeur Angela Smallwood, en est l’un des exem-


ples les plus frappants. D’une part le théâtre londonien était très
nettement antifrançais, et ce d’autant plus que les pièces étaient la
forme artistique privilégiée de la définition d’une identité nationale
anglaise, partiellement articulée autour du contraste avec celle de la
France, ressentie comme « autre ». D’autre part, il était profrançais
pour des raisons de raffinement culturel, de féminisation, de mode
et d’imitation sociale 1.

1. DETIS ÉLISABETH, « Introduction », in Interfaces artistiques et littéraires dans

214 • EUROPE FRANÇAISE


De même, le théâtre joue un rôle important dans la maturation
des différentes opinions publiques. La prégnance des stéréotypes natio-
naux est manifeste : parler de l’autre, le présenter, ce n’est pas nécessai-
rement mieux le connaître – l’Europe du début du XXIe siècle le vérifie
tous les jours. Surtout, les affrontements sont nombreux entre ceux qui
vantent la supériorité du théâtre français – mais aussi italien ou anglais –
et ceux qui revendiquent l’affirmation d’un « théâtre national ». Citons,
en Espagne, l’opposition virulente entre « traditionalistes » et « afrance-
sados ». Les premiers revendiquent leur fidélité au théâtre du Siècle d’or
et critiquent la mode du théâtre français. En Pologne, une pièce comme
Monsieur Sous-Panetier met en scène les conséquences de la mode fran-
çaise sur les modes de vie de la noblesse. Suite au retour d’un jeune
noble de l’étranger, « le bortch et le bouillon furent disgraciés, les cui-
siniers sarmates renvoyés, le maréchal et écuyer ayant refusé de se vêtir
à la française également perdirent leur place. La maison entière changea
à tel point qu’à la fin on n’y entendait plus un mot de polonais. Nous
aussi voyant que toute la conversation se faisait avec le gouverneur et
monsieur l’abbé venue de Paris, décidâmes de quitter la maison, ayant
reçu les adieux encore plus froids que les bonjours 2. » Le personnage de
Petit-Maître dans Petit-Maître en amourettes s’exclame quant à lui : « Vive
le Français ! C’est par sa grâce que l’univers vit en paix 3. » On trouve ce
type de pièces raillant les gallomanes et petits-maîtres retour de France
dans toute l’Europe, où elles rencontrent un égal succès.
Dans l’aire germanique, où la circulation des Lumières françaises
a été intense – comme leur appropriation d’ailleurs –, la mosaïque impé-
riale et la fragmentation de l’espace public qu’elle induit donnent aux
débats autour des Lumières françaises une acuité toute particulière : les
enjeux sont clairement politiques. La gouvernante française (1744) de
la Gottschedin s’en prend elle aussi à la gallomanie – ici en milieu bour-
geois : elle décrit la vie d’une famille négociante de Leipzig, les

l’Europe des Lumières, Montpellier, université Paul-Valéry, Cirbel, t. II, 2000,


p. 14-15
2. Cité par KOSTKIEWICZOWA TERESA, « Image de la noblesse polonaise dans la lit-
térature du XVIIIe siècle entre le cosmopolitisme et la tradition nationale », in
DUMANOWSKI JAROSLAW et FIGEAC MICHEL (dir.), Noblesse française et noblesse polo-
naise. Mémoire, identité, culture, XVIe-XXe siècles, Bordeaux, Maison des sciences de
l’homme d’Aquitaine, 2006, p. 292.
3. KOSTKIEWICZOWA TERESA, « Image de la noblesse polonaise dans la littérature du
XVIIIe siècle », op.cit., p. 295.

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 215


Germann, dont les enfants sont confiés à une gouvernante française,
Mlle La Flèche, qui méprise ouvertement tout ce qui est allemand. Un
voyage à Paris est en préparation lorsque la supercherie est démasquée :
la gouvernante et deux compatriotes qui devaient accompagner les
enfants en France se révèlent être de vulgaires escrocs. Serviteurs fran-
çais indélicats, aventuriers et chevaliers d’industrie qui fondent sur leurs
pigeons à travers une Europe gallomane, maîtres faciles à endormir, les
figures sont classiques et stéréotypées. Mais on notera surtout que cette
pièce est l’œuvre d’une remarquable intermédiaire culturelle et d’une
traductrice hors pair. À son propos, Michel Espagne écrit :

Traductrice inépuisable, c’est elle qui surveilla la traduction du


dictionnaire – le monumental Dictionnaire historique et critique,
réputé être l’« arsenal des Lumières » – de Bayle, qui traduisit l’His-
toire de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres, une partie des
revues anglaises Spectator et Guardian. Outre [...] la transposition
de La Femme docteur ou la Théologie janséniste tombée en quenouille,
on lui doit la traduction de cinq comédies françaises dont Le
Misanthrope, L’Esprit de contradiction de Dufresny. Ces traductions
lui permettent d’engager la lutte contre les piétistes qui sont l’une
de ses cibles favorites. Mais elles font aussi apparaître dans l’effort
d’adaptation à un public allemand une certaine tendance à la
crudité du vocabulaire comme si le Hanswurst (Arlequin) n’avait
pas encore été complètement chassé de la scène allemande 4.

C’est dire toute l’ambiguïté du rapport à la France. Il en va de


même pour l’époux de la Gottschedin, Johann Christoph Gottsched
(1700-1766). En effet, Gottsched est considéré comme le fondateur du
théâtre national allemand, et à Leipzig – plaque tournante du livre ger-
manique – sa Deutsche Gesellschaft (Société allemande) a pour objectif
de fonder l’identité littéraire et linguistique allemande. Pour lui, il s’agit
d’une tâche ouvertement patriotique. Il n’empêche, elle s’accomplit
dans un environnement cosmopolite, celui de la Saxe électorale du
XVIIIe siècle, avec une forte présence française – celle des familles négo-
ciantes du Refuge huguenot implantées à Leipzig. Surtout, Gottsched
est un admirateur de Boileau ; et lorsqu’il entreprend une rénovation

4. ESPAGNE MICHEL, Le Creuset allemand. Histoire interculturelle de la Saxe XVIIIe-


XIXe siècles, Paris, PUF, coll. « Perspectives germaniques », 2000, p. 223.

216 • EUROPE FRANÇAISE


de la poésie allemande, il imite ouvertement les Français. Dans le
domaine théâtral, il en va de même. Gottsched recourt massivement au
répertoire français. Le théâtre national allemand est d’abord une impor-
tation de modèles étrangers, qui sont adaptés à l’environnement et aux
références allemands. Mais très tôt, Gottsched et avec lui Lessing cher-
chent à varier les sources d’inspiration – l’emprunt français n’est pas
exclusif. Gottsched s’intéresse également au théâtre anglais, ainsi qu’au
théâtre russe, notamment aux œuvres d’Aleksandr Petrovitch Souma-
rokov (1717-1777), qui tire son inspiration de l’histoire russe. En retour,
des auteurs russes comme Denis Fonvizine, dont on évoque ci-après les
Lettres de France, ont eu en Russie pour maître des élèves de Gottsched,
dont ils apprennent les textes, les traduisent et les adaptent. Autrement
dit, les circulations sont nombreuses et complexes. La recherche d’une
identité nationale ne les entrave pas, bien au contraire, c’est au miroir
– même déformant – de l’autre que la construction de soi s’opère. Le
modèle est lu, assimilé, adapté, croisé aussi avec d’autres exemples,
contesté.
On assiste également à la remise en cause du français comme véhi-
cule linguistique européen au profit de la promotion de la langue alle-
mande, ciment de la redécouverte nationale. Lors des foires du livre de
Leipzig, le français recule, tandis que le roman anglais conteste les posi-
tions françaises. Même au sein des institutions académiques liées aux
valeurs de la Frühaufklärung – qu’on traduira maladroitement par « pre-
mières Lumières » – telles l’Académie de Mannheim de Jean Daniel
Schoepflin, l’évolution est manifeste. À la fin de la guerre de Sept Ans,
Schoepflin et son disciple Lamey, en raison de leur attachement au
modèle cosmopolite et neutre de circulation savante de la république
des lettres des XVIe et XVIIe siècles, défendent encore le latin comme pre-
mière langue de l’Académie, devant le français et l’allemand, mais leur
position est défensive et leur opinion minoritaire. En 1775, quatre ans
après la mort de Schoepflin, l’Électeur palatin Charles-Théodore fait le
choix de la promotion du génie national allemand, en créant la
Deutsche Gesellschaft – la Société allemande – sur le modèle de la société
fondée à Leipzig par Gottsched. Elle a pour mission de diffuser en langue
allemande les arts et les sciences, et d’« éclairer le peuple » en lui don-
nant accès à un savoir jusque-là cantonné à une élite en raison du filtre
linguistique. Dirigée par le fils du directeur de l’Académie, Stefan von
Stengel, elle compte parmi ses fondateurs les principaux académiciens
de Mannheim. Le tournant a donc été négocié très vite, d’une

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 217


conception datée des échanges académiques en 1763 à une posture
– voire à une politique culturelle – résolument germanique et nationale
moins de dix ans plus tard. Les périodiques visant à la promotion de
l’allemand comme le Schreibtafel (le Tableau noir) du libraire Christian
Friedrich Schwan sont encouragés, et surtout la Deutsche Gesellschaft
est à l’origine de la création du Nationaltheater de Mannheim en 1777.
Où l’on voit encore l’importance du théâtre dans l’affirmation culturelle
nationale... Théobald Marchand, proche de l’Électeur, est nommé direc-
teur du Théâtre national, alors que la Deutsche Gesellschaft souhaitait
que le philosophe Gotthold Ephraïm Lessing puisse en prendre la tête.
Mais lorsque l’Électeur quitte Mannheim pour Munich en 1778, Mar-
chand suit la cour, et Dalberg devient directeur. La nomination man-
quée de Lessing visait à inscrire le Théâtre national dans le courant du
Sturm und Drang 5, littéralement « tempête et élan », précurseur du
romantisme et, partant, dans l’opposition au théâtre classique. Avec Dal-
berg, la programmation change radicalement, pour la plus grande satis-
faction du public, qui fait un triomphe aux Brigands de Schiller en 1782.
L’opposition du Sturm und Drang au classicisme est un authentique véhi-
cule politique qui permet de rejeter à la fois l’absolutisme « à la fran-
çaise », un modèle aristocratique archaïque et la prétention française à
une universalité culturelle, au profit d’une modernisation des cadres
politiques, sociaux – permettre l’émancipation de la bourgeoisie – et
culturels – l’affirmation de la culture allemande qui transcende les fron-
tières politiques vieillies du Saint-Empire. Avec l’opposition entre le cos-
mopolitisme français et la Bildung allemande, on a bien une des clés de
lecture de l’Europe du XIXe siècle et des affrontements qui la déchirent
autant qu’ils l’organisent. Néanmoins, là encore il convient d’être
nuancé et de ne pas brosser un tableau trop tranché de l’opposition des
promoteurs du génie national allemand à la France des Lumières. En
effet, la Deutsche Gesellschaft favorise l’édition de traductions alle-
mandes d’ouvrages étrangers par l’ancien jésuite Klein. Le libraire
Schwan, animateur d’un des principaux cénacles littéraires de Mann-
heim, est l’auteur d’un Nouveau Dictionnaire de la langue allemande et
française. Quant à Lessing, auquel la Deutsche Gesellschaft rêvait de
confier la direction du Nationaltheater, il est un fervent défenseur de
l’idéal cosmopolite des Lumières.

5. Le mouvement tire son nom d’une pièce de Klinger, Sturm und Drang. À l’exal-
tation de la raison par les Lumières, il préfère la passion et les émotions.

218 • EUROPE FRANÇAISE


Les mêmes ambiguïtés sont perceptibles outre-Manche. Dans un
livre stimulant, The Rise of English Nationalism : A Cultural History,
1740-1830, Gerald Newman montre qu’à partir du milieu du
XVIIIe siècle les pièces de Samuel Foote et de David Garrick tiennent une
place essentielle dans la définition d’une identité nationale anglaise
en présentant le Français comme la figure de l’autre et en insistant sur
les stéréotypes nationaux 6. Mais pour la même période, John Brewer
met l’accent dans The Pleasures of the Imagination : English Culture in
the Eighteenth Century sur la dépendance britannique à l’égard de la
culture française. Même lorsque les influences françaises « sont criti-
quées ou dénoncées [...], les tentatives nombreuses pour affirmer
l’indépendance culturelle britannique [...], manifestent en réalité
combien est puissant un lien que certains voudraient rompre 7 ». On
peut évoquer notamment la course de vitesse entre les théâtres londo-
niens pour traduire les dernières pièces à la mode à Paris 8. Mais elles
sont clairement adaptées aux attentes du public anglais, donc même
en ce cas l’appropriation culturelle est manifeste. Quant à David Gar-
rick, promoteur infatigable du théâtre « national » shakespearien, il est
francophone de par ses origines familiales et francophile. Franc-maçon
notoire, il est très bien accueilli à Paris par ses frères français comme
dans les salons, et il entretient une abondante correspondance avec la
France.

En Espagne, comme outre-Rhin et outre-Manche, le débat autour


des Lumières françaises et du cosmopolitisme déborde le champ litté-
raire pour faire irruption dans l’espace public. L’affaire Olavide
témoigne de la lutte engagée contre les afrancesados. Intendant
d’armée d’Andalousie, figure de la Ilustración – les Lumières espa-
gnoles –, Pablo de Olavide dispose d’importants soutiens au cœur du
pouvoir. Il est pourtant arrêté par l’Inquisition et enfermé en
novembre 1776. Dans les minutes de son procès, on peut lire : « Ola-
vide est luthérien, est franc-maçon, athée, il est gentil [au sens de
païen], il est calviniste, il est juif, il est arien, il est Machiavel ; est-il

6. NEWMAN GERALD, The Rise of English Nationalism : A Cultural History, 1740-1830,


Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1987.
7. BREWER JOHN, The Pleasures of the Imagination : English Culture in the Eighteenth
Century, Londres, Harper Collins, 1997, p. 84. Traduit par nos soins.
8. Ce que constate et critique le Monthly Review,dans son numéro 77, juillet-
décembre 1787, p. 78.

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 219


chrétien 9 ? » Quelques années plus tard, le périodique El Censor, sym-
bole de la Ilustración, doit interrompre sa parution. Au total, cent
soixante-cinq numéros ont été publiés, dont vingt-cinq mis à l’Index,
pour un tirage moyen de cinq cents exemplaires et sans doute une
petite dizaine de milliers de lecteurs 10. Cependant, il faut éviter toute
perception caricaturale de cet affrontement. Dans leur lutte contre les
afrancesados, les « traditionalistes » mobilisent les ressources de l’apo-
logétique catholique française du XVIIIe siècle et se font donc traduc-
teurs. L’Oracle des nouveaux philosophes et Les Erreurs historiques et
dogmatiques de Voltaire, ouvrages du père jésuite Claude François
Nonotte, sont ainsi traduits en 1769-1770 et 1771-1772 par le père
Pedro Rodríguez Morzo. Dans ses préfaces, ce dernier ne manque pas
l’occasion d’en découdre avec les hommes des Lumières qui « possè-
dent l’art de convertir le bien en mal, confondent la lumière et les
ténèbres et veulent nous abîmer dans l’égarement et dans l’erreur ».
Autre figure de l’apologétique catholique et du combat antiphiloso-
phique, l’abbé Nicolas Sylvestre Bergier a également une grande
influence et un réel succès. Il est traduit en 1777, tout comme Antonio
Valsecchi, dominicain de l’université de Padoue – université d’État de
la République de Venise. Il y a donc une circulation d’écrits antiphi-
losophiques comme il y a une circulation de manuscrits philosophi-
ques clandestins dans l’Europe du XVIIIe siècle. En outre, il ne faut pas
exagérer l’efficacité de l’Inquisition et céder au fantasme d’un contrôle
immédiat et absolu. Comme l’écrit avec bon sens Jean-Pierre Dedieu :
« Quand bien même eût-on voulu empêcher à toute force l’introduc-
tion de livres étrangers dans la péninsule contre le gré des lecteurs, on
ne l’aurait pas pu. Entre le manque de personnel compétent, la négli-
gence et la corruption des agents du Saint-Office, les licences de lecture
de livres interdits généreusement accordées sous des prétextes divers,
le manque d’empressement des libraires, le peu de collaboration des
autorités séculières, la fraude générale et les sottises épisodiques d’un
tribunal qui a parfois du mal à se tenir au courant de la production
européenne, bien des canaux restaient ouverts par où les Lumières

9. Marcelin Defourneaux lui a consacré une biographie classique : Olavide ou


l’Afrancesado (1725-1803), Paris, éditeur ???, 1959.
10. LUIS JEAN-PHILIPPE, « Nation et contre-révolution dans l’Espagne de la fin du
XVIIIe siècle », Identités nationales dans l’Europe des Lumières, Cahiers du centre d’his-
toire des entreprises et des communautés, université Blaise-Pascal Clermont-Fer-
rand-II, no 9, 1999, p. 107.

220 • EUROPE FRANÇAISE


pouvaient pénétrer. Ce qui n’a pas été lu ne l’a pas été d’abord parce
que les Espagnols n’ont pas voulu le lire 11. »

La perception de la France et des Lumières françaises par les Euro-


péens du XVIIIe siècle est sensible au contexte stratégique et à la situation
internationale. Les échecs militaires et diplomatiques de la France de
Louis XV conduisent les Européens à considérer d’un œil nouveau la
France, à déceler les limites de son rayonnement, la vanité de ses pré-
tentions, et à mettre le doigt sur ses faiblesses, qu’une réputation ternie
laisse à présent davantage paraître. Médiateur franco-germano-russe,
Grimm participe à ce « tournant du siècle » que sont les années
1760-1780. Si en 1753, la Correspondance littéraire témoigne du rayon-
nement européen des Lumières françaises et de la scène culturelle et
artistique parisienne, en revanche, à partir de 1774 quand débute sa
correspondance privée avec Catherine II, les Lumières françaises enre-
gistrent un net repli. Dans son Mémoire historique sur l’origine et les suites
de mon attachement pour l’impératrice Catherine II, Grimm confie :
« Quant à la France [...], il se passait des mois, quelquefois des années,
sans qu’elle figurât dans ce commerce ; les niaiseries dont s’occupait
Paris n’étaient assurément pas un aliment à offrir à un esprit tel que
celui de l’Impératrice. 12 » Ce recul s’inscrit aussi dans la défiance crois-
sante que nourrit Catherine II pour les Lumières françaises à partir de
la fin des années 1770. Jochen Schlobach est sans doute trop catégo-
rique lorsqu’il conclut que « le temps du rayonnement culturel de la
France est révolu 13 », néanmoins l’apogée des Lumières françaises au
mitan du siècle est sérieusement compromis. Et l’on peut davantage
suivre l’auteur lorsqu’il nuance son propos : « Mais les lettres n’en
conservent pas pour autant un silence absolu sur la littérature et la

11. DEDIEU JEAN-PIERRE, « Responsabilité de l’Inquisition dans le retard écono-


mique de l’Espagne », in BARTOLOME BENNASSAR (dir.), L’Espagne de l’immobilisme
à l’essor, Paris, CNRS Éditions ?, 1989, p. 159.
12. GRIMM FRIEDRICH MELCHIOR, Mémoire historique sur l’origine et les suites de mon
attachement pour l’impératrice Catherine II, M. Tourneux éd., Correspondance litté-
raire, Paris, 1882, t. I, p. 26.
13. SCHLOBACH JOCHEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich
Melchior Grimm, russe, français et allemand », in DULAC GEORGES (dir.), avec le
concours de Dominique Taurisson, Monique Piha et Marina Reverseau, La Culture
française et les archives russes. Une image de l’Europe au XVIIIe siècle, Centre interna-
tional d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004, p. 46.

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 221


peinture françaises – Grimm n’est-il pas fréquemment chargé par Cathe-
rine d’acquérir des œuvres d’art en son nom ? Le transfert culturel
continue donc, toujours exclusivement dans le sens Occident-Russie,
mais il n’est plus fondé sur l’idée d’un modèle à suivre : il s’inscrit main-
tenant dans une constellation interculturelle plus ouverte 14. »

La perception de la France auprès des élites intellectuelles russes


est de ce point de vue particulièrement emblématique. Les contempo-
rains associent, dans l’empire de Catherine II comme ailleurs en Europe,
la France à un art de vivre aristocratique et mondain et aux productions
culturelles des Lumières. Les deux sont moins distincts qu’il n’y paraît
puisque la mondanité est une dimension essentielle des stratégies de
publications littéraires et artistiques, on l’a dit. En retour, le divertisse-
ment lettré et la pratique littéraire, artistique et musicale amateur, au
sens fort du terme, représentent une composante majeure de la culture
aristocratique. Néanmoins, si les observateurs les associent étroitement,
hier comme aujourd’hui d’ailleurs – la mode et le bon goût français
étroitement associés au rayonnement culturel français ou leur mise en
concurrence à son reflux –, d’autres les distinguent, dans leur apprécia-
tion ou au contraire dans leur dépréciation. Dans la Russie de la
deuxième moitié du XVIIIe siècle, le succès de l’éducation aristocratique
à la française ne se dément pas. Les témoignages n’émanent pas seule-
ment de Saint-Pétersbourg ou de Moscou. Andreï T. Bolotov mentionne
dans ses Mémoires la fondation en 1778 d’un collège français près de
Toula. À la même époque, dans l’Oural, une jeune fille de quinze ans
apprend le français en traduisant Helvétius, Rousseau, Mably et Louis
Sébastien Mercier 15. À leur manière, les critiques enregistrent aussi, en
le déformant, le phénomène. Le Bric-à-Brac, journal satirique étroite-
ment lié à l’impératrice, et fortement inspiré du modèle du Spectator
d’Addison, s’en donne à cœur joie. Il dénonce l’éducation française ou
prétendue telle et ses conséquences dévastatrices pour les mœurs pures :
perfidie, infidélité, luxe et luxure, et stigmatise la figure du petit-maître.

14. SCHLOBACH JOCHEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich


Melchior Grimm », op.cit., p. 46.
15. Cité par PIMENOVA LUDMILA, « Gallomanie et gallophobie dans la culture russe
au siècle des Lumières », BELL DAVID A., PIMENOVA LUDMILA et PUJOL STÉPHANE (dir.),
La Recherche dix-huitiémiste. Raison universelle et culture nationale au siècle des
Lumières, Paris, Honoré Champion, coll. « Études internationales sur le dix-hui-
tième siècle », no 2, 1999, p. 202.

222 • EUROPE FRANÇAISE


Figure emblématique et complexe des milieux intellectuels russes,
Nicolaï I. Novikov (1744-1818) s’attaque également à la gallomanie dans
les nombreux titres qu’il fait paraître : Le Bourdon, Le Babillard, Le Peintre
ou La Bourse.
Le cas de Novikov, dont on trouve de nombreux équivalents en
Europe germanique (Gottsched, Herder), scandinave (Holberg), est par-
ticulièrement intéressant. En effet, Novikov, s’il est considéré comme
un homme des Lumières – ce qui, on l’a compris, ne signifie pas grand-
chose tant les Lumières sont plurielles –, est d’abord un homme de
presse doublé d’un remarquable passeur culturel. En 1773, il crée la
Société pour l’impression des livres sur le modèle de la Société pour la
traduction des livres étrangers fondée en 1768 par le prince V.G. Orlov
à la demande de Catherine II. Il fait paraître de nombreuses traductions
d’ouvrages français. Le monde du livre est alors en train d’éclore en
Russie. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle en effet, seul l’État et quelques
monastères disposaient de presses. Or la situation change radicalement
à partir des années 1750. En vingt ans, huit nouvelles presses institu-
tionnelles voient le jour, mais surtout l’Académie impériale des sciences
en acquiert dix-sept, au point de devenir l’une des plus importantes
maisons d’édition européennes dans le dernier quart du siècle. Parallè-
lement, le nombre d’ouvrages imprimés et de périodiques publiés
s’accroît considérablement : entre 1755 et 1775, il passe de cinquante à
deux cents par an, et, au milieu des années 1780, quatre cents titres en
russe sont annuellement publiés. Saint-Pétersbourg dispose à elle seule,
pour les années 1769-1774, de seize périodiques. Au total, en vingt-cinq
ans, le nombre de publications atteint trois fois ce qui a été publié au
cours des deux siècles précédents. Le décret de Catherine II du 15 janvier
1783 autorisant la création de presses privées joue un rôle décisif dans
cette expansion, en même temps qu’il répond à la double attente des
lecteurs et des imprimeurs-éditeurs. D’ailleurs, l’évolution de la distri-
bution thématique des titres éclaire la constitution d’une société civile
consommatrice d’imprimés et d’un marché de l’imprimé en cours
d’autonomisation : si en 1725 les publications officielles représentent
60 % des parutions, en 1787, l’histoire, la philosophie et la littérature
se sont imposées en atteignant 60 %. Novikov participe, tant du point
de vue de son investissement dans le champ de l’imprimé que dans le
champ de la sociabilité volontaire et principalement la franc-maçon-
nerie, à ce processus d’émergence d’un espace public. On remarque d’ail-
leurs que, dès la fin des années 1760, son hebdomadaire pétersbourgeois

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 223


Le Bourdon en appelle dans sa polémique avec l’impératrice au jugement
du public. En outre, Novikov affirme que les lecteurs doivent se sentir
dans les colonnes de son périodique comme les membres d’un « club »,
communiquant librement entre eux. L’association entre la presse et la
sociabilité afin de dessiner les contours d’un espace de libre discussion
est clairement perçue et revendiquée. À Moscou, Novikov rencontre éga-
lement un franc succès avec sa librairie qui ouvre au public une salle de
lecture, transformée bientôt en cercle de discussion. Il participe active-
ment aux projets de Johann Georg Schwartz, professeur à l’université
de Moscou, qui, après avoir fondé la Société des anciens de l’université
puis un Séminaire pédagogique, crée en 1779 une Société d’apprentis-
sage mutuel destinée à élever le niveau d’instruction de la société russe
ainsi que sa moralité. Elle est hébergée au domicile de P.A. Tatichtchev,
un proche de Novikov. Son succès est immédiat. Grâce aux relations de
Novikov et de Schwartz, elle associe habilement soutiens mondains,
patronages aristocratiques – parmi lesquels celui du gouverneur général
de Moscou et franc-maçon actif Z.G. Chernichev – et conférenciers
talentueux, au point de concurrencer sérieusement le cercle érudit créé
au sein de l’université de Moscou par le recteur I.I. Melissino.
Lui-même franc-maçon de premier plan, marqué par la tendance
mystique et chrétienne de l’ordre, Nicolaï I. Novikov est très sensible,
comme la plupart des élites maçonniques russes, aux écrits du Français
Louis Claude de Saint-Martin, le « philosophe inconnu », et travaille à
leur appropriation culturelle et symbolique par la maçonnerie russe. Il
affirme s’être lassé de la maçonnerie anglaise des trois premiers degrés,
où l’on parle beaucoup sans être véritablement un initié, où l’Art Royal
n’est en définitive pas pris au sérieux. Les cérémonies templières fas-
tueuses et vaines du rite suédois, très implanté en Russie, ne l’attirent
plus, de même qu’il critique le caractère superficiel et mondain d’une
certaine maçonnerie française. Membre des Rose-Croix d’or, ordre alchi-
mique et illuministe qui appartient au versant conservateur des
Lumières européennes plutôt qu’aux anti-Lumières (la Gegenaufklä-
rung) et qui triomphe en Prusse avec l’avènement de Frédéric-Guil-
laume II, il constitue son noyau moscovite avec notamment
I.V. Lopoukhine, I.P. Tourgueniev (auteur en 1790 de Qui peut être un
bon citoyen et un sujet fidèle ?), les princes N. N. Troubetskoï et N.V. Rep-
nine, auteur de deux écrits rosicruciens, Les Fruits de la grâce et Les Pen-
sées spirituelles de deux amoureux de la sagesse. Pour le prince
N.N. Troubestkoï, que suit Novikov, c’est la main de Dieu qui a conduit

224 • EUROPE FRANÇAISE


le groupe jusqu’à l’ordre intérieur. Les Rose-Croix d’or forment une fra-
ternité suprême, le cercle des élus qui renoncent aux plaisirs fades de la
maçonnerie de société pour la quête de l’esprit et de la vraie lumière.
On est bien loin d’une image simplificatrice et erronée des Lumières qui
seraient nécessairement rationalistes et « progressistes », mais plus
proche d’une réalité complexe et contradictoire, faite d’engagements
multiples, d’explorations en tous sens de l’espace public et de l’espace
social en formation.
La légende de l’« apôtre du bien », comme on surnomme Novikov,
doit beaucoup aux pressions exercées sur lui par Catherine II puis aux
persécutions dont il est la victime : arrêté le 23 avril 1792 sur ordre du
prince A.A. Prozorovskiï, gouverneur général de Mosou, il est brisé par
les interrogatoires et sa condamnation à quinze ans de détention. Il est
finalement libéré à l’avènement de Paul Ier en 1796. Novikov fait partie
de ceux – probablement minoritaires – qui cherchent à distinguer les
Lumières françaises du modèle aristocratique et mondain français. Mais
l’essentiel, ici, c’est de retenir la complexité du personnage, figure intel-
lectuelle du XVIIIe siècle, orientée vers le versant ésotérique et chrétien
des Lumières, opposée à un rationalisme aussi bruyant que minoritaire
à l’échelle du continent, censeur du royaume européen des mœurs et
du goût lorsqu’il retient de l’art de vivre à la française une version super-
ficielle et sans relief. Ses déboires avec Catherine II, son engagement
dans la franc-maçonnerie, son activité éditoriale et journalistique, sa
participation à l’éveil d’une opinion publique russe n’en font pas méca-
niquement un admirateur des Lumières françaises.

On observe d’ailleurs une circulation européenne des critiques de


l’hégémonie mondaine et culturelle française. Denis Ivanovitch Fonvi-
zine est particulièrement incisif – mais lucide – dans ses Lettres de France.

Paris, ce 14 juin 1778

Paris est, peut-on dire à juste titre, un monde en miniature. Il


mérite ce titre par son étendue et la multitude infinie d’étrangers
qui y convergent des quatre coins du globe. Les Parisiens quali-
fient leur ville de capitale du monde, celui-ci étant sa province.
La Bourgogne, par exemple, est considérée comme une province
proche, la Russie étant une province lointaine. Un Français qui
arrive à Paris de Bordeaux, et un Russe de Pétersbourg, sont tout

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 225


autant étrangers. Les Parisiens estiment qu’ils possèdent non seu-
lement les meilleures mœurs du monde, mais le visage, le main-
tien et la façon d’être les meilleurs, si bien que le premier
compliment, le plus respectueux, que l’on puisse faire à un
étranger consiste précisément en ces mots : « Monsieur, vous
n’avez point l’air étranger du tout, je vous en fais bien mon
compliment ! » L’idée qu’ils se font de leur esprit confine à une
telle sottise que rare est le Français qui ne dira de lui-même qu’il
est des plus sensés. Constatant que l’esprit est partout rare et qu’il
n’y a qu’en France que chacun le possède, je me suis demandé
s’il existe quelque différence entre l’esprit français et l’esprit
humain car il eût été fort humiliant pour le genre humain né
hors de France s’il eût fallu nécessairement être Français pour être
un homme d’esprit 16.

Mais Denis I. Fonvizine a d’abord traduit de l’allemand des écrits


satiriques, accédant ainsi aux écrits du Danois Holberg, considéré au
Danemark, à l’instar de Novikov en Russie, comme une figure « natio-
nale » des Lumières. Holberg fait partie de ces étrangers qui ont mal
vécu leur expérience française. Dans son autobiographie, le jeune
homme, qui à Bergen –la Norvège appartient alors à la couronne de
Danemark – vivait de leçons de français, découvre lorsqu’il arrive à Paris
qu’il parle la langue de Voltaire « comme un cheval allemand ». Malgré
un séjour de dix-huit mois, il ne réussit pas à s’intégrer à la société
d’accueil, pas plus qu’à la communauté danoise de Paris d’ailleurs. Sa
connaissance de la France reste donc purement livresque et superficielle.
Dans Jean-de-France, Holberg crée le personnage d’un petit-maître qui
de retour de Paris se moque de la langue et des usages de ses compa-
triotes. Cette comédie inspire Le Brigadier de Fonvizine, mais également
Le Français russe de I.P. Elagin, figure des milieux intellectuels et cour-
tisans russes. En Russie, comme dans une Allemagne à la recherche
d’une unité par la langue et la culture nationales par-delà la fragmen-
tation politique, les circulations européennes sont favorisées par la prise
de conscience que l’avenir appartient aux nations jeunes, en cours de
maturation, alors que le temps de la France, comme celui de l’Espagne
précédemment, sera bientôt révolu. On a vu, il y a peu, un Donald H.

16. Collectif, Les Russes découvrent la France au XVIIIe et au XIXe siècle, Paris-Moscou,
Éditions du Progrès, 1990, p. 37.

226 • EUROPE FRANÇAISE


Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, reprendre à son compte
l’opposition entre vieille Europe et jeune Europe, la première frileuse et
orgueilleuse alors qu’elle ne serait plus que l’ombre d’elle-même, la
seconde, entreprenante, ouverte, et naturellement réceptive au modèle
américain, dont la jeunesse éternelle serait garantie par l’apport perma-
nent des meilleurs, venus du monde entier reprendre le flambeau des
pionniers... Mais revenons au XVIIIe siècle. On avait déjà noté sous la
plume de Grimm l’idée selon laquelle l’avenir appartiendrait aux Alle-
mands dès lors qu’ils auraient conscience de leur potentiel. Dans ses
Lettres de France (1777-1778), Fonvizine ne dit pas autre chose à propos
de la Russie : « Si on a commencé à vivre ici plus tôt que nous, eh bien
au moins, nous pouvons nous donner la forme que nous voulons en
commençant à vivre, et éviter les inconvénients et les maux qui ont pris
racine ici. Nous commençons et ils finissent. Je pense que celui qui naît
est plus heureux que celui qui se meurt 17. » L’Antidote conçu par Cathe-
rine II comme une réponse cinglante au Voyage en Sibérie de l’abbé
Chappe d’Auteroche renverse l’opposition nature/culture : si la Russie
sort à peine de la barbarie, c’est tant mieux, elle ne sera pas bridée dans
son développement par le poids des traditions désuètes et des privilèges
qui immobilisent – la réalité est bien évidemment différente – la société
française. À la différence des pays « qui se glorifient de ne point se
départir des anciennes cérémonies, qui les conservent et les répètent à
chaque occasion avec le plus grand soin et la plus grande exactitude,
quoiqu’elles soient ridicules et absurdes », la Russie bénéficierait ainsi
d’un avantage comparatif remarquable – ici aussi, l’argument mis à jour
a été constamment repris à l’échelle de l’Europe et du monde en recom-
position de la fin du XXe et du début du XXIe siècles.
Certains observateurs français sont conscients des conséquences
néfastes que les prétentions hégémoniques de la France en matière
culturelle associées à une condescendance hautaine pour les autres
nations européennes peuvent avoir en Europe. Ainsi l’auteur anonyme
de la Lettre d’un gentilhomme allemand à qui on avait prêté l’essai sur les
révolutions de la musique – il n’est sans doute pas allemand, mais cela ne
change rien à son témoignage – publiée dans le Journal de Paris daté du
21 juin 1777 : « Mais il y a parmi les beaux esprits français un autre

17. FONVIZINE DENIS, Lettres de France (1777-1778), traduction et commentaires


par H. Groose, J. Proust et P. Zaborov, Préface de W. Berelowitch, Oxford, Vol-
taire Foundation, collection « Archives de l’Est », 1, 1995, p. 101-102.

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 227


travers de présomption, aussi ridicule et plus grave dans ses effets ; c’est
celui de mépriser les autres nations et d’affecter sur elles une supériorité
qui n’est pas prouvée, et qu’il serait malhonnête d’affecter, fût-elle réelle
[...] Vous ne concevez pas combien ces sortes de réflexions nationales
excitent et nourrissent les haines de peuple à peuple, et produisent sou-
vent de grands maux [...] En attaquant cet ancien ridicule, je ne fais que
répéter ce que disent depuis longtemps tous les bons esprits et les gens
sensés de votre nation. » Néanmoins, il convient de ne pas pécher par
excès inverse. La capacité de séduction des Lumières françaises, de Paris
capitale philosophique, pour reprendre le titre du livre de Stéphane Van
Damme, reste très forte. Le philosophe écossais David Hume, de séjour
à Paris au lendemain du traité de Paris, n’écrit-il pas à un ami en 1764 :
« Je suis citoyen du monde ; mais si j’avais à adopter celle d’un pays, ce
serait celui où je vis à présent 18 » ? Mais c’est aussi précisément cette
séduction exercée par la France de Louis XV et de Voltaire qui suscite
les jalousies.

18. Cité par VAN DAMME STEPHANE, Paris, capitale philosophique de la Fronde à la
Révolution, Paris, Odile Jacob, Histoire, 2005, « Introduction », p. 12, sans plus de
précision.

228 • EUROPE FRANÇAISE


3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS :
LE CAS DIDEROT

Les nostalgiques qui identifient l’Europe des Lumières à l’Europe française


se plaisent à rappeler les invitations lancées aux philosophes français par
les despotes éclairés. De fait, les relations de Voltaire et de Frédéric II sont
l’une des figures imposées du tableau de l’Europe française, au point qu’on
en oublie parfois leur caractère ambigu et conflictuel. Pourtant, l’étude
des relations entre une gloire philosophique et un monarque européen,
mise en perspective avec les stratégies de publication de l’un comme de
l’autre, permet de montrer la complexité des liens qui unissent les sou-
verains européens non seulement à certaines grandes figures du siècle des
Lumières, mais davantage, dans l’optique qui est ici la nôtre, avec la
France et ceux qui à leurs yeux incarnent son rayonnement et sa créati-
vité. On retiendra ici le cas des relations entre Diderot et Catherine II,
mais aussi Gustave III de Suède et Frédéric II de Prusse. Éclairées par des
découvertes archivistiques récentes, elles permettent notamment de bien
saisir les enjeux du voyage philosophique, des stratégies de publication
d’une réputation éclairée dans l’espace européen des Lumières par la mise
à contribution du philosophe reconnu, mais aussi des malentendus et
des instrumentalisations réciproques.
On l’a vu dans les chapitres précédents, la Suède entretient une
relation forte et ancienne avec la France, au point que certains ouvrages
commémoratifs parlent, non sans quelque exagération caractéristique
du genre, d’une « amitié millénaire 1 ». Ses ambassadeurs sont

1. Une amitié millénaire. Les relations entre la France et la Suède à travers les âges.

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 229


l’archétype du diplomate comme intermédiaire culturel au sein de
l’espace européen des Lumières. Quand ils deviennent des hommes
d’État de premier plan, comme Carl Gustav Tessin ou Carl Fredrik
Scheffer, et ont en charge la formation du prince au métier de roi, leur
participation active aux circulations intellectuelles, artistiques et scien-
tifiques, à la vie sociale et mondaine – salons, loges maçonniques –,
prend un relief tout particulier, et même une authentique dimension
politique, puisqu’ils appartiennent au parti francophile des Chapeaux.
Lorsque Scheffer est envoyé de Suède près la cour de France, il est par-
ticulièrement attentif à l’actualité littéraire et philosophique. On se sou-
vient en outre que son mentor et prédécesseur, Tessin, le presse de lui
envoyer les dernières nouveautés. C’est ainsi que se nouent entre
Diderot et la cour de Suède, bien avant l’avènement de Gustave III et le
coup d’État de 1772, des relations anciennes. La correspondance de
Scheffer montre qu’il achète les ouvrages de Diderot – ainsi Les Bijoux
indiscrets ou les Lettres sur les sourds et muets. Avant de quitter Paris pour
Stockholm, il a pris pour la mère de Gustave – et sœur du roi de Prusse –,
la reine Louise Ulrique, une souscription à l’Encyclopédie, dont il perçoit
toute l’ampleur du programme éditorial. Il écrit le 8 mai 1752 : « L’Ency-
clopédie est en effet un ouvrage digne d’occuper une place dans la biblio-
thèque de notre incomparable reine. Malheureusement la tyrannie
qu’on exerce quelquefois ici sur la littérature en a interrompu l’impres-
sion. Il n’y a que le premier et le second volume qui ont paru ; les maté-
riaux de tous les autres ont été saisis chez les libraires. Nous autres
souscripteurs, qui avons déjà déboursé une grosse somme d’argent, nous
crions à l’injustice, sans que jusqu’à présent les justes magistrats du
tribunal littéraire aient daigné nous entendre 2. » Louise Ulrique avait
déjà particulièrement goûté Les Bijoux indiscrets puisqu’elle écrivait à sa
mère Sophie Dorothée, depuis Stockholm, participant ainsi aux

Ouvrage publié sous l’égide de l’Académie royale suédoise des belles-lettres, de


l’histoire et des antiquités, Paris, Beauchesne, 1993.
2. Lettre à Carl Hårleman, adressée de Paris le 8 mai 1752, citée par SERGUEÏ KARP,
« Diderot et la cour de Suède », in DULAC GEORGES (dir.), avec le concours de
Dominique Taurisson, Monique Piha et Marina Reverseau, La Culture française et
les archives russes. Une image de l’Europe au XVIIIe siècle, Centre international d’étude
du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004, p. 183, d’après SCHEFFER CARL FREDRIK, Lettres
particulières à Carl Gustav Tessin 1744-1752, Jan Heidner éd., Stockholm, Kungl.
Samfundet för utgivande av handskrifter rörande skandinaviens historia, 1982,
p. 38.

230 • EUROPE FRANÇAISE


circulations européennes, princières et familiales des œuvres : « un livre
qui est très gaillard, mais qui est extrêmement bien écrit », « je crois
qu’il amuserait ma chère maman ». Alors qu’il est précepteur du prince
Gustave (depuis 1756), Carl Fredrik Scheffer achète à son intention un
exemplaire du Fils naturel dès sa parution en 1757. Dès 1760, le prince
héritier lit la comédie de Palissot, Les Philosophes 3, et suit de près les
combats entre les philosophes français et leurs détracteurs, tandis que
les troupes françaises installées à Stockholm – on sait qu’elles partici-
pent aussi à la diffusion de la sociabilité maçonnique comme elles le
font en Bavière et pour les femmes aux Provinces-Unies – jouent le
théâtre de Diderot, notamment Le Père de famille, aux côtés des pièces
de Marivaux, Beaumarchais, et Collé – dont les pièces sont particulière-
ment appréciées par les amateurs de divertissements littéraires et de
théâtre de société. La reine Louise Ulrique amplifie les échanges cultu-
rels et artistiques initiés par les diplomates, en chargeant le Suisse Jean-
François Beylon, recruté comme lecteur et bibliothécaire, d’une mission
d’information littéraire dans le Paris des philosophes. Beylon doit tisser
des liens épistolaires, provoquer des rencontres, comme il l’écrit au
grand botaniste Albrecht von Haller (1708-1777), correspondant infati-
gable, pilier du célèbre périodique savant Göttingische Gelehrte Anzeigen,
le 25 avril 1760. Dix ans plus tard, il revient à Paris, occasion d’une mise
à jour de ses réseaux, mais aussi d’une mission diplomatique visant à
obtenir des subsides de la cour de France – association de missions diplo-
matiques et culturelles dont on a vu qu’elle est une des constantes du
siècle.

Je suis appelé à remplir le poste de lecteur et de bibliothécaire


auprès de Sa Majesté la reine de Suède. Je dois avant de me rendre
à Stockholm, faire le voyage de Paris, pour y faire connaissance
et lier un commerce épistolaire avec ce qu’il y a de plus distingué
dans la République des Lettres. On m’ordonne de voir entre autres
les Hénault, les d’Alembert, les Diderot, Piron, Fréron etc. Je ne
connais que peu ou point tous ces messieurs-là, et j’en suis encore
beaucoup moins connu. Dans l’impossibilité où je suis de sur-
monter ces deux inconvénients d’une façon qui me soit

3. PALISSOT, La Comédie des philosophes et autres textes, présentation d’Olivier


Ferret, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, Lire le dix-
huitième siècle, 2002.

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 231


avantageuse, j’ai pensé que placé au sommet du Parnasse, un
coup d’œil vous faisait non seulement distinguer parmi la foule
de ceux qui rampent à ses pieds, mais connaître à fond le carac-
tère et les ouvrages des savants qui osent former le généreux des-
sein de s’approcher de vous. Daignez, Monsieur, me
communiquer quelques-unes de vos idées à cet égard. C’est de
votre bonté que dépend le succès de mon voyage 4.

Même si la lettre est sans doute postérieure de quelques années à


l’apogée européen du Paris philosophique, la reine considère encore que
pour être un bibliothécaire et un lecteur averti des nouveautés et bien
informé, Beylon doit préalablement à son installation en Suède faire le
voyage de Paris. L’abonnement de la reine à la Correspondance littéraire
de Grimm, dont on connaît les liens avec Diderot, complète le dispositif
d’information culturelle, mondaine et politique mis en place autour de
Louise Ulrique et de son fils. Les tensions qui naissent entre la reine et
Gustave n’entravent pas cette circulation d’informations, elles sont
plutôt à l’origine de la création en faveur du prince héritier d’un circuit
propre d’informations et de réception des périodiques, ouvrages et nou-
velles à la main francophones, Beylon veillant à satisfaire ses deux
maîtres.

C’est dans ce contexte de circulations intenses et de mobilité des


intermédiaires culturels et diplomatiques, qu’il faut restituer les rela-
tions complexes et ambiguës entre une des figures majeures du Paris
philosophique et des Lumières françaises, Diderot, et une des figures du
despotisme éclairé, Gustave III. On se souvient que Diderot a été impres-
sionné par la maîtrise du français de Gustave dans la lettre de soutien
au Bélisaire de Jean-François Marmontel qu’il rédige. Au-delà, c’est
l’attention du prince à l’actualité des combats philosophiques et à leur
portée politique qu’il importe de souligner. Le 4 février 1771, le prince
héritier Gustave arrive à Paris accompagné de son frère, le prince Fre-
drik. Ce voyage est célèbre, comme celui du grand duc Paul sous le nom
de comte du Nord ou celui qu’effectue, en principe incognito, l’empe-
reur Joseph II sous le nom de comte Falkenstein. Gustave honore de sa

4. Bibliothèque universitaire d’Uppsala (Carolina Rediviva), Gustavianska


samlingen, G100 mI, fo 8a-8b, citée par S. KARP, « Diderot et la cour de Suède »,
op. cit., p. 184.

232 • EUROPE FRANÇAISE


visite le salon de Mme Geoffrin ; d’une manière générale, son séjour fait
l’actualité aristocratique et mondaine du royaume européen des mœurs
et du goût. C’est à Paris que Gustave apprend la mort du roi de Suède
et son accession au trône par proclamation du Riksråd le 1er mars 1771,
il part le 25 mars. Dans une lettre intitulée Résultat d’une conversation sur
les égards que l’on doit aux rangs et aux dignités de la société publiée dans
la Correspondance littéraire de Grimm en octobre 1776, Diderot évoque
l’entrevue qu’il aurait dû avoir avec le futur roi de Suède à l’occasion de
ce séjour. Alors que le prince qui fréquente avec assiduité les salons fait
l’admiration du Tout-Paris cosmopolite et éclairé, Diderot cherche dans
cette relation a posteriori à se démarquer et à vanter l’indépendance
d’esprit du philosophe. On notera que Diderot considère de manière
différente le comte Gustav Philip Creutz, envoyé de Suède à Paris, fami-
lier du salon de la marquise du Deffand, ami du philosophe français et
digne héritier de Tessin et de Scheffer. C’est un document d’une grande
importance, dont le point de vue est manifestement influencé par les
circonstances qui ont entouré l’invitation de Diderot à se rendre en
Suède en 1774, ainsi que par le jugement que porte le philosophe fran-
çais sur le coup d’État du 19 août 1772 par lequel Gustave III met fin à
l’ère dite « de la liberté » inaugurée en 1720 au profit d’un renforcement
de l’autorité monarchique.

J’ai été une fois menacé de la visite du roi de Suède actuellement


régnant. S’il m’eût fait cet honneur, je ne l’aurais certainement
pas attendu dans ma robe de chambre ; au moment où son car-
rosse se serait arrêté à ma porte, je serais descendu de mon grenier
pour le recevoir. Arrivé sous mes tuiles il se serait assis, et je serais
resté debout. Je ne lui aurais fait aucune question ; j’aurais
répondu le plus simplement et le plus laconiquement à ses
demandes. Si nous avions été d’avis contraires, je me serais tu, à
moins qu’il n’eût exigé que je m’expliquasse ; alors j’aurais parlé
sans opiniâtreté et sans chaleur, à moins que la chose n’eût
touché de fort près au bonheur d’une multitude d’hommes ; car
alors, qui peut répondre de soi ? Il se serait levé, et je n’aurais pas
manqué de l’accompagner jusqu’au bas de mon escalier.
Certes je n’aurais fait aucun de ces frais pour le comte de Creutz,
son ministre [...]
J’ai une assez haute opinion d’une profession dont le but est la
recherche de la vérité et de l’instruction des hommes. Je sais

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 233


combien leurs travaux influent non seulement sur le bonheur de
la société, mais sur celui de l’espèce humaine entière. Je ne me
serais point cru avili si j’avais rendu au président de Montesquieu
les mêmes honneurs qu’au roi de Suède.
Certes le législateur aurait dû être bien mécontent de moi, si je
ne lui avais accordé que les égards du président. On a élevé beau-
coup de catafalques ; on a conduit bien des fils de roi à Saint-
Denis, sans que je m’en sois soucié. J’ai assisté aux funérailles du
président de Montesquieu, et je me rappelle toujours avec satis-
faction que je quittai la compagnie de mes amis pour aller rendre
ce dernier devoir au précepteur des rois et à l’ennemi déclaré des
tyrans [...]
L’homme de lettres qui jouit de la réputation la plus méritée,
recevra toujours les égards qu’on lui rendra avec timidité et
modestie, s’il se dit à lui-même : Qui es-tu en comparaison de
Corneille, de Racine [...]
Il préférera la société de ses égaux, avec lesquels il peut augmenter
ses lumières, et dont l’éloge est presque le seul qui puisse le flatter,
à celle des grands avec lesquels il n’a que des vices à gagner en
dédommagement de la perte de son temps.
Il est avec eux comme le danseur de corde : entre la bassesse et
l’arrogance. La bassesse fléchit le genou ; l’arrogance relève la
tête ; l’homme digne la tient droite 5.

De fait, la cour de Suède a cherché à convaincre Diderot de faire


étape à Stockholm après son départ de Saint-Pétersbourg. L’enjeu est
d’importance dans la rivalité stratégique, diplomatique et symbolique
à laquelle se livrent en Baltique la Prusse, la Suède et la Russie. Il s’agit
pour la Suède de mettre à profit le voyage philosophique de Diderot
pour légitimer sur la scène des Lumières européennes le coup d’État
monarchique de Gustave III de 1772 et la fin de l’« ère de la liberté »,
en obtenant la caution morale d’un grand nom de la philosophie des
Lumières, et a contrario le net refus de Diderot de se rendre à Berlin à
l’invitation de Frédéric II, qu’il n’aime pas. Les conditions de l’invita-
tion lancée par la mère de Gustave, Louise Ulrique, au philosophe par
l’intermédiaire du diplomate Nolcken surprennent un peu, mais dans

5. DIDEROT DENIS, Correspondance, Georges Roth, Jean Varloot éd., Paris, Éditions
de Minuit, 1955-1970, t. XIV, p. 224-227.

234 • EUROPE FRANÇAISE


la compétition entre les trois cours, il s’agit de mettre en scène une étape
« désintéressée » de ce voyage philosophique : Diderot serait à ce point
honoré de venir à Stockholm rencontrer Gustave III, monarque éclairé
et francophile, qu’on n’aurait pas besoin de lui promettre un pont d’or,
à la différence de la grande rivale Catherine II. En outre, il ne faut pas
oublier que la couronne suédoise est pauvre – d’où l’importance des
demandes de subsides à la France que Beylon avait pour tâche de recher-
cher, après tant d’autres. C’est ce qui apparaît dans une lettre du maré-
chal de la cour de Louise Ulrique, Sten Abraham Piper, à l’ambassadeur
de Suède en Russie, Johan Fredrik von Nolcken, datée du 20 juillet 1773 :

Mon cher et aimable baron, je rougis de mon silence, c’est une


horreur à laquelle la maladie de la reine a beaucoup de part, car
nous avons passé près de trois semaines en ville dans les transes
mortelles sur ce qu’il en arriverait. À présent Sa Majesté s’est réta-
blie, mais malheureusement sa santé est encore assez vacillante.
Je vous aime au-delà de toute expression de ce que vous me per-
mettez d’abréger les premières cérémonies de la correspondance.
J’avoue qu’elles m’auraient trop coûté. Il est si doux d’en pouvoir
user un peu plus familièrement avec ceux qu’on estime et qu’on
distingue.
Vous trouverez peut-être la réponse de la reine un peu froide, du
moins je la trouve belle. Sachez mon aimable baron, que sur cela
il ne m’a pas été possible de gagner tout ce que j’aurais voulu.
Elle est enchantée de votre esprit, Elle rend justice à votre carac-
tère, mais il y a encore certains petits griefs, qui cependant ne
manqueront pas d’être effacés avec le temps.
Elle est toujours fort contente de la manière dont vous vous êtes
acquitté de sa commission pour le comte de Sagramoso [bailli de
l’ordre de Malte et membre de l’Académie des sciences de Stock-
holm]. Vous en jugerez par une nouvelle de la même nature
qu’elle vous donne. C’est de faire en sorte que Diderot passe par
la Suède à son retour de Russie, où les nouvelles publiques assu-
rent qu’il arrivera dans peu. Je ne doute pas que ce philosophe
rempli de curiosité et d’amour propre comme un autre mortel,
ne soit aisément déterminé à faire sa cour à Gustave et à son
auguste mère. Il y aurait pour lui trop de vanité à en tirer. Mais
le grand de l’affaire c’est de ne point engager dans une négocia-
tion sur cela avec lui, qui de manière ou d’autre pourrait lui faire

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 235


supposer qu’il serait bien payé de ce voyage, comme sans doute
il le sera de celui qu’il fait en Russie.
Vous sentez bien que la moindre dépense ôterait tout le prix de
sa visite. Cela est bon pour les impératrices. Ayez la bonté de me
marquer en peu de mots ce qui pourrait être faisable en ce point.
Je suis assuré que la reine vous tiendra compte de la réussite de
cela 6.

Diderot refuse l’invitation. Son séjour à Pétersbourg a eu des résul-


tats mitigés. Au sein de l’Académie, le mathématicien Leonhard Euler
et son fils Johann Albrecht, dont on se souvient qu’ils sont apparentés
au pasteur Jean Henry Samuel Formey, ne sont pas pour rien dans une
campagne négative. Sensibles aux valeurs chrétiennes de la Frühaufklä-
rung, ils considèrent le philosophe comme un matérialiste qui flirte
avec l’athéisme. Surtout, la liaison Formey-Euler et à travers eux Berlin-
Pétersbourg, même académique, fonctionne aussi dans le champ poli-
tique. Diderot a refusé fermement l’invitation de Frédéric II, qu’il
déteste. Il écrit à ce sujet dans « Ma rêverie, à moi, Denis le philosophe »,
recueil tiré des Mélanges philosophiques, historiques [titre pas clair]
composés pour Catherine II : « Nous portons la plus belle haine au roi
de Prusse ; sur ce point la cour et les philosophes sont d’accord ; mais
leurs motifs sont différents. Les philosophes le haïssent, parce qu’ils le
regardent comme un politique, ambitieux, sans foi ; pour qui il n’y a
rien de sacré ; un prince sacrifiant tout, même le bonheur de ses sujets,
à sa puissance actuelle : l’éternel boutefeu de l’Europe. La cour, parce
que c’est un grand homme, qui peut-être croise ses vues présentes. Si le
système change, la cour ne le haïra plus, sous ce dernier coup d’œil mais
elle continuera de le haïr ou du moins de l’envier sur le premier 7. »
De Berlin et de Pétersbourg, nos académiciens publicistes ren-
voient à « Denis le philosophe », la monnaie de sa pièce. De même, ils
utilisent ce canal pour discréditer l’abbé Jean Chappe d’Auteroche et
son Voyage en Sibérie pour complaire à Catherine II. Fatigué, souffrant
du mal du pays, Diderot, qui a longtemps hésité à faire le voyage de

6. Il s’agit d’une lettre interceptée et recopiée par les autorités russes, alors que
Nolcken est en Russie. Moscou, AVPRI, F. 6, opis 6/2, Suède, no 17-18, fos 38-40.
7. Cité par KARP SERGUEÏ d’après le manuscrit autographe conservé à Moscou aux
Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF, F. 728, opus 1, no 217, p. 45-46),
dans « Diderot et la cour de Suède », op. cit., p. 193, note 66.

236 • EUROPE FRANÇAISE


Russie, est impatient de rentrer en France. Farouchement attaché à son
indépendance, clé de voûte pour lui du statut d’homme de lettres, il
craint plus que jamais l’instrumentalisation du philosophe par le prince.
Sa « robe de chambre », qui en est le symbole, lui manque. Nolcken, qui
a tissé à Pétersbourg une relation véritablement amicale avec Diderot et
Grimm qui l’accompagne, l’a bien compris.
De Pétersbourg, il écrit à Jean-François Beylon, le 20 février (ou
3 mars, selon le calendrier utilisé) 1774 :

Il [Diderot] a enchaîné la générosité de cette Souveraine [Cathe-


rine II]. Comment, lui dit-il, moi qui vous respecte, qui vous
admire, qui vous suis si sincèrement attaché, comment oserais-je
chanter vos éloges si vous me comblez de bienfaits ? Mes louanges
ne pourront qu’être suspects, et j’aurai les plus grands reproches
à me faire. Ne croyez pas que cette conduite lui ait fait des amis
dans ce pays-ci. Au contraire. Il a exposé à la jalousie la plus enve-
nimée pendant son séjour à Pétersbourg, et à toute la noirceur
de la calomnie. La franchise et le désintéressement sont des vertus
que des esclaves sont indignes de sentir et qu’ils détestent. Les
Russes ont été au désespoir qu’un homme qui les possédât eut
l’accès libre auprès de leur Souveraine. Aussi Diderot fait très sage-
ment de quitter la partie. Il eût été tôt ou tard la victime de leur
envie et de la méchanceté. Vous voyez mon ami que je profite
de l’occasion qui se présente de vous parler avec franchise. Cela
vous intéressera peut-être et cela me soulage. Rendez grâce au ciel
que vous ne vivez pas dans ce pays abominable. Cette nation, du
côté des mœurs, est au-dessous de ce qu’elle était avant Pierre Ier.
Elle était féroce mais elle avait de l’honneur. Elle est aujourd’hui
moitié barbare moitié policée, ce qui fait le mélange le plus mons-
trueux et le plus pernicieux pour la société. Elle a tous les vices
et les travers des autres nations sans avoir une seule de leurs
vertus.

À cet autre diplomate suédois ami de Diderot qu’est l’ambassadeur


près la cour de France Creutz, Nolcken écrit le 2-13 janvier 1775 :

Je suis infiniment flatté du souvenir et de l’amitié de M. Diderot


et de M. de Grimm. Je vous supplie de leur en témoigner ma
tendre reconnaissance. Ils sont certainement faits pour être du

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 237


nombre de vos amis, et vous pour être certainement goûté d’eux.
Qu’il est heureux de vivre dans un pays, où l’on trouve des per-
sonnes d’un mérite aussi distingué, et d’un commerce aussi
agréable, aussi enchanteur ! Si j’étais le maître de mes actions, la
seule envie de revoir Diderot, d’entendre parler ce prophète, cet
illuminé, cet homme unique, me ferait faire un voyage à Paris.
Je l’aime du fond de mon âme ; et le moyen de s’en empêcher ?
Son esprit, son éloquence, ses vastes connaissances étonnent,
sans doute, mais sa sensibilité, sa modestie, sa candeur (qualités
si rarement réunies aux premières) captivent tous ceux qui le
connaissent. Son ami Falconet est devenu le mien, et Diderot fait
toujours le sujet de nos conversations 8.

Pour Diderot, il s’agit, au-delà de sa volonté de rentrer en France,


d’une prise de position politique : il tient à montrer qu’il n’est pas dupe
des avances et des caresses des despotes éclairés. À propos du coup d’État
de 1772, Diderot s’est inquiété, dans ses Rêveries à l’occasion de la révo-
lution de Suède, de la facilité avec laquelle il a réussi, les Suédois s’aban-
donnant dans l’enthousiasme à l’autorité absolue d’un monarque : [titre
OK ?]

Il est venu cet instant, il s’est montré cet homme ; et tous ces
lâches de la création des puissances étrangères se sont prosternés
devant lui. Il a dit à ces hommes qui se croyaient tout : Vous
n’êtes rien ; et ils ont répondu : Nous ne sommes rien. Il leur a
dit : Voilà les conditions sous lesquelles je veux vous soumettre ;
et ils ont répondu : Nous les acceptons. À peine s’est-il élevé une
voix qui ait réclamé.
Quelles seront les suites de cette révolution ? Je l’ignore. Si le
maître veut profiter de la circonstance, jamais la Suède n’aura été
gouvernée par un despote plus absolu. S’il est sage, s’il conçoit
que la souveraineté illimitée ne peut avoir de sujets, parce qu’elle
ne peut avoir de propriétaires ; qu’on ne commande qu’à ceux
qui ont quelque chose, et que l’autorité n’a point de prise sur
ceux qui ne possèdent rien, la nation reprendra peut-être son
premier esprit 9.

8. Moscou, AVPRI, F. 6, opis 6/2, Suède, no20-21, fos 185.


9. Le texte appartient à l’ensemble des contributions de Diderot à l’Histoire phi-

238 • EUROPE FRANÇAISE


Dans un rapport de forces nécessairement inégal, le philosophe,
s’il veut garder crédit, indépendance, sens moral, capacité à éclairer, doit
garder ses distances. Les contradictions du dialogue entre le philosophe
et le despote éclairé éclatent au grand jour et l’enthousiasme laisse la
place à l’amertume. De La Haye, Diderot écrit à Mme Necker : « Je vous
confierai tout bas que nos philosophes, qui paraissent avoir le mieux
connu le despotisme, ne l’ont vu que par le goulot d’une bouteille 10. »
Tout est dit. Les craintes de Diderot à l’égard de l’instrumentalisation
par le pouvoir sont également justifiées par la stratégie de publication
de ses propos et de ses écrits critiques à l’encontre du roi de Prusse,
soigneusement préparée et mise en œuvre tant à Stockholm – où il n’est
pas allé – qu’à Saint-Pétersbourg – où il a séjourné. Il est au centre d’une
guerre d’images et de mots qui recoupe d’autres oppositions – stratégi-
ques, militaires et diplomatiques – entre les trois États et leurs souve-
rains respectifs. Comme Diderot est connu pour sa volonté d’affirmer
l’indépendance de l’homme de lettres, de ne pas se muer en courtisan,
l’occasion est donc tentante pour Catherine II de souligner que Diderot
a accepté son invitation alors qu’il a refusé celle de Frédéric II, et pour
Gustave III c’est l’opportunité, au moment où il débute son règne,
d’intégrer la Suède à ce voyage philosophique, de publier sa politique
de modernisation de l’État, de renforcement de l’autorité monarchique,
et de la faire applaudir au tribunal de l’opinion.
Pour autant, le roi de Suède a lui aussi changé. Dans les dix années
qui suivent son séjour parisien, sa double rencontre manquée avec
Diderot (Paris, 1771 et Stockholm 1774), il a appris à se défier des phi-
losophes, qui ne se laissent pas instrumentaliser aussi facilement qu’on
pouvait l’imaginer, qui savent utiliser leurs armes, et surtout qui se révè-
lent difficilement contrôlables. Gustave III est conscient de l’impact des
philosophes sur l’opinion et sur leur capacité à orchestrer des stratégies
de publication, mais en même temps il se méfie d’eux et de leurs folles
prétentions. Dans une lettre du 19 mars 1781 à la comtesse de Boufflers,
il écrit : « Ces Messieurs [les gens de lettres] se sont emparés de la trom-
pette de la renommée ; je ne sais pas s’ils s’en servent avec beaucoup

losophique et politique des Deux Indes de l’abbé Raynal. DENIS DIDEROT, Mélanges et
morceaux divers. Contributions à l’Histoire des Deux Indes, Gianluigi Goggi, Sienne,
Rettorato dell’Università di Siena, 1977, p. 340.
10. DIDEROT DENIS, Correspondance, op. cit., t. XIV, lettre du 14 septembre 1774,
p. 72-73.

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 239


d’impartialité, mais il est certain qu’ils font retentir aux quatre coins du
monde les noms de leurs protecteurs. » Trois ans plus tard, il écrit à la
même : « Pour Messieurs les philosophes, je vous avoue que si je peux
m’en dépêtrer, je le ferai de tout mon cœur. Je risquerai toujours d’être
éclaboussé dans leur compagnie, ou si je les vois, je ferai comme les
manichéens qui adoraient le mauvais principe pour qu’il ne leur fasse
pas de mal. Ces Messieurs veulent tout régenter, ils prétendent au gou-
vernement du monde, et ne peuvent se gouverner eux-mêmes. Ils par-
lent de tolérance et sont plus intolérants que tout le collège des
cardinaux. Cependant, ce sont leurs opinions qui décident des réputa-
tions et qui les transmettent à la postérité 11. »
Quels que soient les résultats du périple de Diderot sur les rives
de la Baltique, il importe de souligner, comme on l’a fait au chapitre
premier pour le voyage du prince qui quitte le Nord et la Moscovie
pour l’Ouest européen, où brillent les astres de la première génération
des Lumières, l’importance des circulations savantes et artistiques
qu’ils rendent possibles. En effet, Diderot – seul ou en relation étroite
avec son ami Grimm – a servi d’intermédiaire culturel et artistique
entre la France et la Russie en recommandant des artistes et des péda-
gogues et en découvrant pour le compte de Catherine II et des autorités
russes des talents susceptibles de servir la gloire de la Sémiramis du
Nord. Comme lors de la venue en Russie du philosophe, la Suède
cherche à profiter des relations amicales de deux de ses serviteurs,
Beylon et Nolcken, avec Diderot pour lancer des invitations par son
intermédiaire à des artistes convoités par la cour rivale de Pétersbourg,
comme Marie Anne Collot.
Diderot permet notamment le recrutement en Russie de son ami
Étienne Maurice Falconet (1716-1791), celui que Catherine II présente
dans une lettre à Mme Geoffrin du 21 octobre 1766 comme l’« ami de
l’âme de Diderot » :

M. Diderot [...] nous recommande ses amis. Il m’a fait faire


l’acquisition d’un homme qui, je crois, n’a pas son pareil ; c’est
Falconet ; il va incessamment commencer la statue de Pierre le
Grand. S’il y a des artistes qui l’égalent dans son état, l’on peut
avancer, je pense, hardiment, qu’il n’y en a point qui lui soit à

11. VON PROSCHWITZ GUNNAR éd., Gustave III par ses lettres, Stockholm-Paris, Nors-
tedts-Jean Touzot, 1986, p. 215 ; p. 257.

240 • EUROPE FRANÇAISE


comparer par ses sentiments : en un mot il est l’ami de l’âme de
Diderot 12.

Sculpteur du roi et de Mme de Pompadour, directeur de la sculpture


à la Manufacture de Sèvres, Falconet doit réaliser la statue équestre en
bronze de Pierre le Grand, le fameux Cavalier de bronze qui reste à la
postérité comme un chef-d’œuvre du XVIIIe siècle et un manifeste artis-
tique à la gloire du souverain qui a ouvert la Russie sur l’Europe. Les
nouvelles à la main et les réseaux de correspondance qui innervent
l’espace européen des Lumières et la société des princes ne manquent
pas d’annoncer la nouvelle. La livraison de la Correspondance littéraire
de Grimm – périodique réservé à une douzaine de têtes couronnées, au
nombre desquelles figure Catherine II – de septembre 1766 évoque le
départ de Falconet de Paris le 12 septembre pour Pétersbourg et l’impor-
tance du chantier qui s’ouvre.

Cette statue doit être érigée à Pétersbourg, en bronze. Quel monu-


ment et quelle entreprise ! C’est, de toutes celles qu’un souverain
pourrait proposer dans ce siècle, la plus belle, la plus grande, la
plus digne d’un homme de génie. Ce que Pierre le Grand a de
sauvage et d’étonnant, cet instinct sublime qui guide un prince
encore barbare lui-même dans la réformation d’un vaste empire,
le rend plus propre au bronze qu’aucun des souverains qui aient
jamais existé. Je désire que le génie de M. Falconet soit au niveau
de son entreprise. Je désire que M. Thomas, occupé d’un poème
épique dont Pierre le Grand doit être le héros, érige à ce grand
homme un monument aussi durable que le bronze de M. Fal-
conet. Le génie de Pierre aura servi à immortaliser deux Français ;
et ceux-ci, en transmettant à la postérité les honneurs rendus par
Catherine à la mémoire du fondateur de l’empire de Russie,
apprendront aux générations suivantes par quels monuments il
convient de consacrer la mémoire de l’auguste princesse qui a
osé porter à sa perfection l’ouvrage commencé par Pierre le
Grand 13.

12. REAU LOUIS, Correspondance de Falconet avec Catherine II, Paris, Librairie
ancienne Honoré Champion, Bibliothèque de l’Institut français de Pétrograd VII,
1921, prologue, p. XIV.
13. Correspondance littéraire, VII, septembre 1766, p. 106-107.

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 241


De son côté, le 21 octobre-1er novembre 1766, le vice-chancelier
Mikhaïlovitch Golitsyne annonce à son cousin Dimitri Alekseïevitch
Golitsyne, ambassadeur de Russie en France, ami des philosophes et de
Diderot en particulier, l’arrivée de Falconet de son élève Marie Anne
Collot (1748-1821) à Saint-Pétersbourg.

À dix-huit ans, Marie Anne Collot est déjà une artiste de grand
talent. Grimm écrit dans sa Correspondance littéraire du 1er septembre
1766 : « C’est un phénomène assez rare et peut-être unique. Elle a fait
plusieurs bustes d’hommes et de femmes très ressemblants, et surtout
plein de vie et de caractère. Celui de notre célèbre acteur Préville, en
Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, est étonnant. Je conserverai celui
de Diderot, qu’elle a fait pour moi. Celui de M. le prince de Galitzin,
ministre plénipotentiaire de Russie, est parlant comme les autres. » Il
poursuit : « Je ne doute pas que, si ses différents bustes avaient été pré-
sentés à l’Académie [royale de peinture et de sculpture], Mlle Collot n’eût
été agréée d’une voix unanime ; et c’est un honneur que son maître
aurait dû lui procurer avant son départ à Saint-Pétersbourg. » Au même
moment, un autre proche de Diderot, le prince Dimitri Alekseïevitch
Golitsyne, vante aux dirigeants russes, ici le comte Nikita Panine, les
qualités de la jeune sculpteuse : « Il amène avec lui une jeune élève de
dix-huit ans qui a un talent décidé pour les portraits. Mlle Collot est son
nom. Elle est aussi sage qu’habile, et vos bontés seraient très bien placées
mon Prince, si vous vouliez en avoir pour elle. » Quant à Diderot lui-
même, il est séduit par le talent de Marie Collot : « Il n’a tenu qu’à elle
de porter en Russie le titre d’académicienne de Paris. Les premiers artistes
de ce pays, qui l’ont vue travailler sous leurs yeux, l’avaient invitée de
prendre deux de ses bustes entre ses bras et de se présenter à la première
de leur assemblée, bien sûrs qu’on la recevrait par acclamation. C’est
Falconet, son maître, qui l’en a empêchée. » Pour cette jeune fille de
dix-huit ans, le départ pour la Russie rime avec inconnu ; c’est un déchi-
rement, comme le constate Diderot. Cependant, à peine arrivée à Péters-
bourg, Catherine II lui passe commande pour jauger des talents de celle
qu’on présente comme un authentique prodige. L’impératrice est
enthousiaste ; deux mois après son installation Marie Anne Collot pré-
sente ses travaux à l’Académie des beaux-arts. Les commandes pleuvent
et la liste de ses réalisations pour la seule année 1766 puis pour
l’ensemble de son séjour en Russie est considérable. La correspondance
des Euler et d’autres témoignages réunis par Marie-Louise Becker

242 • EUROPE FRANÇAISE


témoigne de son intégration réussie à la bonne société russe, c’est-à-dire
à ses commanditaires et protecteurs 14.
Une lettre du baron Johan Fredrik von Nolcken évoque une inter-
vention, d’une année postérieure au projet avorté de séjour de Diderot,
destinée cette fois à convaincre Marie Anne Collot de faire étape en
Suède à l’occasion de son retour – temporaire – en France, pour sculpter
le buste de Gustave III. Comme précédemment, l’accent est mis sur
l’honneur fait à l’artiste, qui du coup ne devrait afficher aucune préten-
tion financière.

Vous avez dû recevoir, mon cher ami, ma dernière lettre que je


vous ai écrite de Pétersbourg et je voudrais que vous eussiez pu
avoir un moment de relâche d’un correspondant qui abuse certai-
nement de votre patience. Ne m’attribuez, cependant pas tant à
moi celle-ci. C’est une commission, une négociation dont on veut
que je vous charge et qui regarde une chose que nous avons tous
deux désirée. Voici de quoi il s’agit. Mademoiselle Collot compte
retourner pour quelque temps à Paris, et partira de Pétersbourg au
mois de septembre. L’enthousiasme de son art, moins que l’intérêt
lui a fait désirer de faire le buste du roi notre maître, encore ne
souhaite-t-elle pas parce que c’est un roi, mais parce que c’est un
grand monarque et un grand homme et qu’elle serait glorieuse
d’avoir fait son portrait. Elle voudrait que ce voyage ne nuisît pas
à ses affaires, sans en faire un objet lucratif. Vous savez les avan-
tages dont elle jouit à Pétersbourg : elle est logée et défrayée ; elle
a 2 000 roubles d’appointements et 1 500 roubles pour chaque
buste que la cour lui demande. Elle désirerait en cas que le roi
voulût la faire venir, avoir son voyage payé (ce qui n’ira pas fort
loin), son logement défrayé et sa nourriture, et 1 500 roubles pour
le portrait. Elle ne s’arrêterait qu’un mois à Stockholm ou le temps
qu’il faudrait pour faire le modèle, lequel elle emporterait avec elle
à Paris pour le travailler en marbre, et lorsque le buste sera achevé
elle le remettrait à M. de Creutz pour l’envoyer en Suède. Elle se

14. BECKER MARIE-LOUISE, « Marie Anne Collot à Pétersbourg (1766-1778) », in


GEORGES DULAC (dir.), avec le concours de Dominique Taurisson, Monique Piha
et Marina Reverseau, La Culture française et les archives russes. Une image de l’Europe
au XVIIIe siècle, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004,
p. 133-172.

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 243


flatte que le roi aurait la patience de lui accorder les séances néces-
saires, et vous savez que c’est une fille d’esprit, dont les connais-
sances et la conversation auraient peut-être le bonheur de plaire à
Sa Majesté. [...] Si le roi désire que Mademoiselle Collot fasse ce
voyage et qu’elle aie [OK ?] l’honneur de faire son portrait, elle et
M. Falconet, en vous présentant leurs respects, vous prient d’avoir
la complaisance d’en avertir Falconet au plus tôt par deux mots,
les postes allant très lentement et ce temps au mois de septembre
très vite, et si par mon canal ils en recevraient la réponse, Made-
moiselle Collot n’aurait peut-être pas le temps de faire ces arran-
gements. Je vous prie cependant de me communiquer aussi ce qui
en arrivera. Je suis persuadé que cette jeune artiste fera un ouvrage
digne du grand prince dont il représentera les traits, et je vous
assure que je souhaite du fond de mon âme que le roi daigne s’y
prêter. Cela sera un monument précieux pour ce siècle et pour nos
arrière-neveux. Mon cher ami, je vous recommande cette négocia-
tion ! Toute la Suède vous en remerciera 15.

Cette tentative n’a pas plus abouti que la précédente, mais elle
témoigne des mobilités artistiques, culturelles et politiques, envisagées,
effectuées ou abandonnées. Elles activent des liens d’amitié, ici entre
quatre sujets, Diderot, Nolcken, Falconet et Collot, des relations de
recommandation de recommandant (Diderot) à recommandé (Falconet
et Collot), des rôles d’intermédiaire (Nolcken, Falconet par rapport à
Collot), et nourrissent une abondante correspondance. Elles débou-
chent aussi sur des stratégies d’annonce de la venue d’artistes de renom
qui doivent faire impression dans l’Europe des Lumières, mais aussi
auprès des cours rivales.
Pendant son séjour en Russie, Marie Anne Collot est restée très atta-
chée à Falconet, au point que les déboires du sculpteur en Russie – il est
d’un caractère impossible qui affecte même Diderot, son ami – ont fini
par l’atteindre par ricochet, Falconet voulant toujours s’imposer – dans
un but louable de protéger son élève, mais avec maladresse – comme
intermédiaire entre Catherine II et son élève. À titre d’exemple, voici un
extrait de la lettre que Diderot écrit à Falconet le 6 septembre 1768 :

15. Lettre de Johann Friedrich von Nolcken au baron Ehrensvärd, chambellan


du roi Gustave III de Suède, le 22 juin 1775, interceptée et recopiée par les auto-
rités russes. Moscou, AVPRI, F. 6, opis 6/2, Suède, no 20-21, fos 316-317.

244 • EUROPE FRANÇAISE


Tenez, mon ami, je pense que vous n’avez rien, mais rien du tout de
ce qui peut faire pardonner la supériorité du talent. On dirait que
l’habitude continuelle de vous adresser au marbre vous a fait oublier
que nous sommes de chair. Vous brusquez, vous blessez, vous avez
sans cesse sur la lèvre ou le sarcasme ou l’ironie. Ils ont dit que vous
étiez le Jean-Jacques de la sculpture ; et cela ne ressemble pas mal, à la
probité près, que vous avez et que l’on croit à l’autre. Il faut une âme
très forte, presque l’enthousiasme des grandes qualités, pour rester
votre ami. Je doute que vous soyez bien sincèrement, bien entière-
ment aimé d’un autre que moi et de la jeune élève [Marie Anne
Collot]. Vous êtes un composé rare de tendresse et de dureté. Ton ami
est toujours exposé à se séparer de toi, contristé. Ton amie, exposée à
verser des larmes. Alternativement délicieux et cruel, il y a des
moments où l’on ne saurait te souffrir ; et il n’est jamais possible de te
quitter. Moi, par exemple, je sens que j’en ai pour toute ma vie 16.

L’hostilité croissante entre le sculpteur français et le prince Ivan


Ivanovitch Betskoï (ou Betski), président de l’Académie impériale des
beaux-arts, puis la haine véritable qu’ils éprouvent l’un pour l’autre
finissent par discréditer Falconet, alors même que l’impératrice avait
tâché de les raccommoder. Falconet, accompagné de Marie Anne Collot,
quitte Pétersbourg le 1er septembre 1778, soit avant même l’inaugura-
tion du Cavalier de bronze. Si aux yeux de certains historiens d’art, Fal-
conet a bridé l’expression du génie de la jeune sculptrice, elle n’en réalise
pas moins pendant son séjour en Russie des chefs-d’œuvre comme les
bustes de Diderot – Catherine II aimerait celui de d’Alembert comme
pendant – et surtout celui de Falconet.
Diderot a également permis à Catherine II de recruter des auteurs
français susceptibles d’ouvrir des contre-feux après la publication
d’écrits français critiques à l’encontre de la Russie. C’est le cas du docteur
Girard, que Kirill Razoumovski, ancien hetman des cosaques, a recruté
à Paris sur la chaleureuse recommandation de Diderot. Le 9 novembre
1769, Falconet présente Girard en ces termes :

Il y a ici un homme d’esprit qui fait, en français, l’histoire ou


l’état actuel de la Russie. Cet homme qui s’appelle M. Girard est

16. Diderot à Falconet, 6 septembre 1778, in Correspondance, op. cit., t. VIII,


p. 131-132.

3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS • 245


à Saint-Pétersbourg depuis trois ans ; il s’est occupé depuis son
arrivée à rassembler des connaissances et des matériaux autant
qu’il lui a été possible. Il a, si je ne me trompe, beaucoup de feu
dans l’esprit et de sel dans le style. J’en ai jugé par la partie de
son ouvrage concernant la sculpture, partie qu’il a cru devoir me
communiquer parce qu’il y parle de la statue de Pierre le Grand.
Le reste de son travail ne me regardant pas, je n’en ai rien vu et
ne le verrai qu’imprimé. Cette histoire abrégée de la Russie
répondra beaucoup mieux, ce me semble, qu’une réfutation en
titre à des calomnies contre la Russie (Par-dessus le marché,
M. Girard est fort mécontent du livre de l’abbé [Chappe d’Aute-
roche, auteur du Voyage en Sibérie]).

S’il tient à son indépendance et refuse de se faire instrumentaliser


par le prince, le philosophe n’en est pas moins un pourvoyeur de talents
qui doivent publier la gloire du souverain éclairé à destination des élites
russes et de l’Europe éclairée. Girard œuvre contre le Voyage en Sibérie
de Chappe d’Auteroche – publié, rappelons-le, avec le concours de l’Aca-
démie des sciences de Paris –, tout comme les réseaux Formey-Euler
entre Berlin et Pétersbourg doivent discréditer le travail du savant fran-
çais. Ironie de l’histoire, ils s’activent aussi au profit de Frédéric II et de
la cour de Berlin pour ternir le voyage de Diderot en Russie et lui faire
payer des écrits particulièrement durs contre l’auteur de
l’Anti-Machiavel...

246 • EUROPE FRANÇAISE


4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME :
L’EUROPE DES FRANCS-MAÇONS LÉZARDÉE

Depuis le printemps du siècle, la franc-maçonnerie par son projet cosmopolite


et son expansion européenne – coloniale également – est un bon observatoire
des lignes de force qui structurent, organisent et maillent l’espace européen des
Lumières. Elle offre un dispositif sans comparaison aux mobilités et aux circu-
lations des élites aristocratiques, négociantes, aux diplomates, militaires, étu-
diants et aux artistes. Mais elle enregistre et reflète aussi les tensions et les
ruptures que connaît l’Europe éclairée au tournant des années 1760-1780. La
mise en cause du cosmopolitisme au profit de la revendication d’un patrio-
tisme nouveau et d’une affirmation de la conscience nationale ébranle le
projet maçonnique des origines. Les affrontements entre la Grande-Bretagne
et la France, dont les obédiences maçonniques revendiquent une autorité
morale voire véritablement politique sur le corps maçonnique européen, sont
flagrants. Ils recoupent des enjeux stratégiques et diplomatiques, et traduisent
la prégnance des préjugés et des stéréotypes nationaux jusque dans l’enceinte
du temple de la fraternité universelle. Ils annoncent les ruptures du siècle
suivant et l’adossement des obédiences maçonniques – non seulement dans la
France du premier Empire à la IIIe République, mais aussi au Royaume-Uni –
aux régimes et aux lignes politiques des gouvernants successifs.

Deux puissances maçonniques rivales en Europe et outre-mer

En 1765, au lendemain de la guerre de Sept Ans, après avoir renoué


contact à l’occasion d’échanges de prisonniers où des maçons britanni-
ques et français se sont rencontrés pour finaliser les termes de la

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 247


négociation, les Grandes Loges d’Angleterre et de France concluent un
traité. C’est l’origine du droit international maçonnique qui s’est ensuite
développé, précisé jusqu’à nos jours. Londres, en reconnaissant Paris
comme puissance maçonnique souveraine, renonce à constituer de nou-
velles loges dans son ressort – délimité par les frontières du royaume de
France. Paris reconnaît la légitimité des fondations antérieures à 1766
en France comme l’Anglaise de Bordeaux constituée par Londres en
1732 et la « maternité universelle » de la Grande Loge d’Angleterre. Le
problème des fondations françaises en Europe et aux colonies n’est pas
réglé alors même que l’expansion maçonnique le rend particulièrement
épineux. Pour Londres, les francs-maçons français, en signant le traité
de 1765, ont abandonné à la mère loge universelle la possibilité de créer
régulièrement – la régularité est synonyme d’orthodoxie maçonnique –
des ateliers hors des frontières du royaume de France. Mais pour Paris,
les deux puissances maçonniques se sont mutuellement reconnues
comme souveraines dans leur ressort. Elles traitent sur un pied d’égalité
et peuvent librement constituer en Europe et aux colonies, tant qu’un
corps maçonnique indépendant – Paris parle déjà de grandes loges
« nationales » – n’a pas été érigé et reconnu par elles. Paris refuse le prin-
cipe d’un commonwealth maçonnique où la loge mère universelle auto-
proclamée accorderait à des grandes loges territoriales – sortes de
dominions maçonniques – une large autonomie interne en échange
d’une reconnaissance de sa souveraineté, même théorique, et de sa capa-
cité à dire seule le droit maçonnique. Remarquons que c’est encore Lon-
dres qui définit aujourd’hui les obédiences qu’elle estime régulières sur
la base du respect des Landmarks 1, prétention que les obédiences
maçonniques progressistes rejettent bien évidemment. Les Français pri-
vilégient eux, dès les années 1760 et l’époque de la Grande Loge, le
principe de l’organisation de l’Europe des francs-maçons en puissances
maçonniques indépendantes, organisées sur des bases nationales, sou-
veraines dans leur ressort. Ce principe national, explicitement formulé,
est repris par le Grand Orient de France lorsqu’il reprend le flambeau
de la Grande Loge dans les années 1773-1774 pour réorganiser la franc-
maçonnerie française.
Les Britanniques affirment avoir respecté les clauses du traité
jusqu’à la mort du Grand Maître, le comte de Clermont, en 1771. La
Grande Loge de Londres a certes constitué la loge de la Candeur, orient

1. Littéralement « bornes ».

248 • EUROPE FRANÇAISE


de Strasbourg, après 1765, mais elle ne l’a fait qu’après la mort du comte
de Clermont, en 1772, et la faillite consommée de la Grande Loge de
France ; elle n’est donc pas en infraction par rapport aux clauses du
traité. Faut-il voir, avant même ces constitutions, dans l’octroi de
patentes à l’Anglaise de Bordeaux, en 1766, soit trente-quatre ans après
sa fondation mais quelques mois après la signature du traité entre les
deux obédiences, une violation consciente de celui-ci ? C’est ce
qu’affirme plus tard un membre influent du Grand Orient et de la
commission pour les Grands Orients étrangers, le frère Guillotin :
« Cette loge Anglaise de Bordeaux a été établie depuis le traité et en est
une infraction : raison de plus pour l’obliger à se réunir à la Grande Loge
de France 2. » Les Britanniques protestent, on l’imagine aisément, de leur
innocence : on ne peut en toute bonne foi les accuser d’avoir commis
la moindre infraction aux clauses du traité. La lettre du Deputy Grand
Master (Grand Maître adjoint) Salter, qui a refusé à l’Anglaise de Bor-
deaux la nomination d’un Grand Maître provincial au nom du respect
du traité liant les Grandes Loges d’Angleterre et de France, en apporte
la preuve indiscutable. Considérant que l’Anglaise de Bordeaux est sous
sa protection dès sa naissance en 1732, la Grande Loge d’Angleterre n’a
pas estimé que l’octroi d’une reconnaissance officielle à cet atelier puisse
constituer une quelconque violation des termes du traité, qui interdit
toute nouvelle fondation.
Reste le problème des constitutions octroyées ultérieurement à
Grenoble et au Havre. Il faut faire la part des faiblesses de l’administra-
tion maçonnique anglaise : manque de personnel, mauvaise conserva-
tion des archives, retards dans l’expédition des courriers,
méconnaissance fréquente de la langue française de la part de nom-
breux dignitaires – alors qu’en Europe continentale le français fait sou-
vent figure de koinè maçonnique. Il n’empêche, la Grande Loge
d’Angleterre a deux interprétations du traité de 1765, laxiste lorsqu’elle
y trouve son avantage, rigoureuse lorsqu’il s’agit de contrarier les entre-
prises et les intérêts français. La Grande Loge de France ne manque d’ail-
leurs pas de suivre sa consœur et rivale sur le terrain de la chicane
diplomatique. Son interprétation de la clause d’interdiction qui lui est
faite de constituer hors du territoire français diverge de celle des Anglais.
Dès 1763, elle affirme ne pas constituer de loges en territoire étranger

2. Archives de la Grande Loge d’Ukraine, 1752 M. Note de Guillotin, 2 octobre


1775.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 249


dès lors qu’il dispose de sa propre Grande Loge 3. Elle semble d’ailleurs
avoir respecté ce principe si l’on en croit une planche de l’Amitié, orient
de Bordeaux : « Considérant que l’autorité du Grand Orient de France
ne s’étendant pas au-delà des limites du Royaume [formule consacrée
en 1766] par le refus qu’il fit des Constitutions à des Maçons de Ratis-
bonne, renvoyés devant le G[rand] M[aître] d’Allemagne 4. »
Mais, pour la Grande Loge d’Angleterre, le traité interdit aux Fran-
çais toute fondation hors de France, que le territoire considéré relève de
l’autorité d’une Grande Loge ou non. Il s’agit bien évidemment pour
Londres de se réserver l’exclusivité des fondations sur le continent, et
de protéger les intérêts de ses Grandes Loges provinciales. Les corres-
pondances internes échangées à ce sujet par les officiers de la Grande
Loge d’Angleterre sont particulièrement éclairantes : « J’ai, assure le
Grand Maître provincial pour les pays étrangers, un consentement
formel de la Hollande, qui nous abandonne toutes les loges qu’elle a
constituées au-delà de son territoire qui sont deux à Gand, une à Naples
et une à Düsseldorf que je force à prendre de nouvelles constitutions de
nous, et dont j’attends réponse à ce sujet. »
Comme les intentions de Londres à l’égard de Paris sont identiques,
les risques de tension voire d’affrontements sont bien réels. D’autant que
la Grande Loge de France affiche bien haut sa volonté de veiller jalouse-
ment à l’intégrité du ressort qui lui a été reconnu par le traité. Ne recon-
naissant pas de fondation étrangère sur son territoire, à moins que lesdits
ateliers n’aient demandé à être reconstitués par elle-même, on comprend
l’exigence réitérée par l’obédience française, puis par son successeur le
Grand Orient, de voir l’Anglaise de Bordeaux demander des patentes à
l’obédience française, et son corollaire, la surprise anglaise – feinte ? –
devant une telle démarche. Il s’agit bien évidemment d’un symbole, or la
franc-maçonnerie est friande de symboles. Si l’Anglaise de Bordeaux plie,
la Grande Loge de France progresse dans sa maîtrise de l’espace maçon-
nique français en réduisant les enclaves anglaises et impose sa conception
d’un territoire « national » relevant d’une Grande Loge « nationale ». Elle
combat les prétentions anglaises à se maintenir sur le continent.

3. Ibid. p. 66. Quel ouvrage ?


4. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçon-
nique, FM2 169 bis, dossier « Amitié », orient de Bordeaux, extrait du livre d’archi-
tecture de la R(espectable) L(oge) de L’Amitié, à l’O(rient) de Bordeaux, Du 3e jour
du 2e mois de l’an de la vraie lumière 5777, fo 68 vo.

250 • EUROPE FRANÇAISE


D’ailleurs, la lecture des archives de l’Anglaise de Bordeaux et de
ses filles – notamment l’Anglaise de l’Amitié, orient de Périgueux –
prouve que ces loges ont été durant les décennies 1760-1780 l’objet
d’incessantes pressions de la part des obédiences parisiennes. Lorsque
l’Anglaise se résout à demander au Grand Orient des lettres de consti-
tution à la fin des années 1770 afin de sortir de son isolement, elle doit
essuyer encore bien des avanies. Véritable bouc émissaire, elle ne cache
pas son sentiment d’être la victime du contentieux franco-anglais accu-
mulé depuis les années 1760 :

Au moment que nous nous félicitions de l’union qui semblait


devoir régner parmi nous [...] un incident aussi funeste dans ses
suites que peu conformes à vos propres lois, dissipe tout à coup
nos espérances et nous plonge dans le plus grand étonnement
sur votre conduite à notre égard. Depuis quand l’O[rient] de Lon-
dres (qui par ses prétentions mérita le silence qui règne entre vous
et lui) a-t-il pu faire rejaillir sur les différentes loges qu’il a
constitué [OK ?] l’odieux d’une faute, qu’elles ont dans tous les
temps ou désavouée ou méconnue ? Les démarches sans nombre
et toujours infructueuses que nous faisons auprès de vous depuis
plus d’un an, ne sont-elles pas les preuves les plus convaincantes
de la différence de nos sentiments à ce sujet ?
Nous voyons les L[oges] auxquelles nous avons donné l’existence
telles que celle de Cognac en Saintonge de l’Amitié à Périgueux
affiliées et reçues à bras ouverts dans votre sein. Nous voyons à
Paris l’Anglaise de l’Union, L’Irlandaise du Soleil Levant, St. Jean
d’Écosse du Contrat Social, au cap français, à Toulouse, et dans
tant d’autres endroits de notre Globe des L[oges] qui comme la
nôtre sont fondées sur les constitutions anglaises reconnues de
vous néanmoins et en correspondance avec vous. Pourquoi nous
trouvons-nous exclus de la règle générale ? et quel est le motif
d’une pareille exclusion ? Veuillez T[rès] C[hers] F[rères] nous en
instruire. C’est la grâce que nous sollicitons auprès de vous 5.

5. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçon-


nique, FM2 170, l’Anglaise, orient de Bordeaux, dossier 1, fo 23, 31 octobre 1780.
Finalement l’Anglaise obtient sa reconstitution par le Grand Orient de France.
Mais elle en est à nouveau exclue en 1785, la chambre d’administration du Grand
Orient décide alors sa proscription. Une lettre circulaire imprimée envoyée à
toutes les loges françaises leur interdit toute relation avec elle.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 251


De son côté, l’Anglaise de l’Amitié, orient de Périgueux, adresse au
Grand Orient un document essentiel pour comprendre les raisons qui
ont poussé des loges françaises à solliciter directement ou indirectement
des constitutions anglaises :

Des maçons déjà légitimement établis, correspondant avec


nombre de loges françaises, peuvent-ils avoir besoin de nouvelles
constitutions ? Doivent-ils être confondus avec les chantiers
imparfaits formés par l’aveuglement des ouvriers et la cupidité
des maîtres ? Car c’est contre ceux là que vos nouveaux statuts
ont prononcé, lorsque unissant la clémence à la régularité ils ont
exigé qu’ils fussent reconstitués ; mais nous, nous formons
R[espectable] F[rère], une classe particulière et privilégiée, nos
constitutions émanées d’un orient anglais nous donnent une
existence légale, nos travaux connus et approuvés par nombre de
loges nationales nous associent aux leurs ; nos plans jugés régu-
liers et quelques fois applaudis de nos compatriotes nous ont
appris que nous ne sommes point Étrangers à cet Égard. [...]
La R[espectable] mère qui nous a donné le jour n’existe plus à la
vérité, mais sa mémoire sera toujours révérée de sa fille ; elle lui
doit d’autant plus que c’est dans le moment de l’anarchie de la
Maçonnerie en France qu’elle en a reçu l’Etre. C’est à cette Mal-
heureuse Époque que quelques maçons de cet orient désirant
s’assembler d’une manière légale préférèrent un rayon de la
M[açonnerie] anglaise d’où a lui primitivement la vraie lumière
répandue sur la surface de la terre, aux lueurs qui partaient du
soleil éclipsé de l’orient de Paris. [...]
Le bon ordre, nous le savons, exige que chaque Grand Orient soit
le point central de la circonférence nationale, chaque peuple
forme dans le corps maçonnique un cercle excentrique qui
comme dans la machine du monde a ses lois particulières, mais
qui toutes dérivées de l’ordre général bien loin d’en troubler l’har-
monie en rendent le plan plus admirable. Renfermés dans l’orbite
de l’astre français nous ne résistons point à son attraction, ses
lois seront à l’avenir les nôtres, et nous nous y conformerons sans
effort ; toute correspondance étrangère nous sera interdite ? le
tableau que nous avons fourni n’en offre aucune qui puisse nous
rendre suspects ; notre R[espectable] Mère était la seule loge de
constitution étrangère avec laquelle nous ayons correspondu ; on

252 • EUROPE FRANÇAISE


verrait avec peine une subordination à l’Étranger ? Cette expres-
sion nous a toujours paru incompatible avec la liberté maçon-
nique, nous existons librement, et si nous croyons attenter à cette
liberté nous rejetterions bien loin l’idée même de la confirmation
[des patentes anglaises] que nous demandons 6.

Mais à la fin des années 1760, on distingue encore difficilement


les signes avant-coureurs de la crise qui va durablement geler les rela-
tions entre Londres et Paris. En effet, jusque-là, les lectures divergentes
du traité de 1765, la volonté de chacune des deux parties de privilégier
ses intérêts n’ont pas entraîné de rupture, tout au plus quelques fric-
tions. Pour autant, il est clair que chaque coup de canif porté au traité,
chaque constitution accordée de manière contestable est une pomme
de discorde pour l’avenir. Surtout, le Grand Orient de France, loin de
rompre avec la politique de la Grande Loge, la reprend à son compte,
en insistant encore davantage sur sa souveraineté sur le territoire fran-
çais, et en exigeant de l’ensemble des loges qu’elles se fassent constituer
ou reconstituer par lui. Adoptant la règle établie par sa devancière, selon
laquelle la fondation d’ateliers en territoire étranger dépourvu de
Grande Loge nationale est licite, il ne se gêne pas pour fourrager sur des
terres que Londres a trop hâtivement considérées comme autant de
chasses gardées. Dans ces conditions, la rupture devient à terme inévi-
table, la Grande Loge d’Angleterre et ses Grands Maîtres provinciaux
dénonçant chaque constitution française comme une violation des
accords de 1765.
La lecture des archives de la commission pour les Grands Orients
étrangers mise sur pied par le Grand Orient témoigne de ce que la ques-
tion de la définition des relations avec les autres obédiences s’est posée
très tôt à la nouvelle obédience avec acuité. Le Grand Orient ne peut
ignorer plus longtemps les fondations britanniques en France, d’autant
que, aux yeux d’une large majorité de frères, l’Angleterre apparaît plus
que jamais comme le conservatoire de la tradition, donc de la légitimité
maçonnique. Or, à la même date, l’autorité de obédience française est
vivement contestée par les francs-maçons français. Lui sont reprochés

6. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçon-


nique, FM2 344, dossier « Anglaise de l’Amitié », orient de Périgueux, planche du
9 août 1774 au « très respectable Frère Rozier président de l’atelier des provinces
au Grand Orient de France », fos 9-10.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 253


son coup de force sur l’ordre maçonnique en France de 1773, son ambi-
tion dévorante, ses prétentions financières... et tout naturellement, cer-
tains opèrent un transfert d’allégeance en faveur de la Grande Loge
d’Angleterre, que l’on presse d’accorder des constitutions régulières.
Le « projet de traité entre le Grand Orient de France et celui
d’Angleterre » est étudié en commission à partir du 7 mars 1775. Sa
rédaction mobilise des francs-maçons de grande envergure comme
l’abbé Rozier et le docteur Guillotin, ce qui prouve son importance aux
yeux des dirigeants. D’emblée, les Français fixent le principe de toute
relation future : « L’intention du G[rand] O[rient] de France est de traiter
avec celui de Londres d’égal à égal cette égalité devant être la base du
traité d’union 7. » Le Grand Orient n’est pas une Grande Loge provin-
ciale émancipée de la tutelle de la mère britannique. L’insistance des
Français sur ce point est permanente. Le « traité d’union » qu’étudie la
commission ad hoc du Grand Orient désigne en fait un traité d’amitié,
voire de non-agression, entre deux puissances maçonniques : « Le
G[rand] O[rient] de France et celui d’Angleterre, pour maintenir entre
eux l’union et l’amitié, entretiendront une correspondance mutuelle 8. »
Mais il n’est pas d’amitié sans bon voisinage, tout particulièrement dans
une Europe maçonnique où les fondations françaises et étrangères
coexistent dans une même ville : en Italie – à Naples par exemple –, en
Allemagne – à Francfort-sur-le-Main notamment –, mais d’abord en
France. L’article 2 du projet pose donc que « le G[rand] O[rient] de
France aura une juridiction première entière et exécutive dans son ter-
ritoire 9 ». L’intention est claire, mais le ressort de cette autorité émi-
nente n’est pas clairement précisé. Rapidement, la commission en arrive
à l’idée que les limites du territoire profane, en l’espèce du royaume,
doivent s’imposer aux francs-maçons. Par la suite, cette opinion se géné-
ralisera en Italie du Nord, en Autriche, et en Suède notamment. Émettre
des prétentions sur un territoire qui relève au profane d’une autorité
étrangère, c’est risquer d’éveiller l’inquiétude des puissances euro-
péennes, de donner l’impression que l’on nourrit des ambitions politi-
ques inavouées, ce que les francs-maçons craignent plus que tout.

7. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçon-


nique, FM1 118, fo 408 ro, art. 1.
8. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçon-
nique, FM1 118, fo 408 vo, art. 3.
9. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçon-
nique, FM1 118, fo 408 ro, art. 2.

254 • EUROPE FRANÇAISE


Parallèlement, faire allégeance à une obédience relevant d’un État
étranger peut susciter de la part des autorités la crainte de voir les frères
devenir, éventuellement, un instrument au service de cette même puis-
sance étrangère.
Le texte du 10 juin 1775 nous apprend que « la commission a cru
devoir changer, quant à la rédaction, les articles du traité d’union entre
le Grand Orient de France et celui d’Angleterre et les arrêter ainsi qu’il
en suit [...] art[icle] 2 le G[rand] O[rient] de France et celui d’Angleterre
auront une juridiction, première, entière et exclusive dans leur territoire
respectif lequel sera déterminé par l’étendue des États soumis à la domi-
nation française et britannique 10 ». Mais à ce point de l’élaboration du
projet, une question se pose encore, celle du temps de guerre, des ter-
ritoires militairement contrôlés par les États belligérants. Or il ne s’agit
pas de casuistique mais d’un point essentiel. Les conflits ont marqué le
continent européen et les territoires coloniaux tout au long du
XVIIIe siècle, les armées en campagne ont emmené dans leurs bagages
leurs loges ambulantes, ont suscité des fondations près des lignes de
front ou des places de garnison. Pour aplanir les différends éventuels et
prévisibles, c’est la domination civile qui est finalement retenue. On
élude ainsi la question des territoires occupés militairement où travail-
lent des ateliers maçonniques. À l’occasion de sa cinquième réunion, le
20 août 1777, la commission précise qu’ « il doit être écrit à la G[rande]
L[oge] de Londres que le G[rand] O[rient] de France ne voulant prendre
aucune supériorité, il n’en accordera point sur lui, qu’il ne constituera
point dans les États soumis à la domination civile de la Grande-Bre-
tagne, tant que la G[rande] L[oge] de Londres ne constituera point dans
ceux soumis à la domination française ; mais qu’il continuera de jouir
du droit d’établir des l[oges] dans les autres quand il en sera requis 11 ».
Manifestement, le ton s’est durci devant le rejet par la Grande Loge
d’Angleterre de la rédaction française. Mais Londres ne bronche pas,
c’est au Grand Orient à revoir sa copie et à réviser ses prétentions à la
baisse. Les exigences communiquées aux Français par une planche du
5 septembre 1775 ne sont pas négociables. Cette lettre du Grand Maître
provincial anglais de Vignoles est un document essentiel pour

10. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds


maçonnique, FM1 118, fo413 ro.
11. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds
maçonnique, FM1 118, fo 424 ro.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 255


comprendre le désaccord de fond qui oppose les deux puissances maçon-
niques et l’échec final des pourparlers 12.

J’ai vu notre F[rère] Heseltine avec lequel j’ai conféré pendant les
deux jours qu’il a été en ville. Il désire que l’Alliance entre nos
deux O[rients] réussisse ; mais selon son avis particulier les
art[icles] 1, 2, 4 sont inadmissibles...
L’égalité base du 1er article ne peut avoir lieu dit-il surtout après
que l’Allemagne, la Suède, la Hollande et [et qui ?] ont unanime-
ment reconnu leur Mère dans la G[rande] L[oge] de Londres qui
a les preuves d’avoir établi le premier G[rand] M[aître] N[ational]
en France [...]
Il ne conçoit pas comment le 2e article veut resserrer la G[rande]
L[oge] établie à Londres dans l’étendue du gouvernement Britan-
nique, lorsque ses branches ou ses rameaux sont déjà dans toutes
les parties de l’Europe. À cela j’ai proposé de copier le traité avec
la Hollande, où il est stipulé à ce sujet que l’Angleterre reconnais-
sant une G[rande] L[oge] N[ationale] indépendante pour les Pro-
vinces-Unies, Généralité et colonies dépendantes, s’engageait à
ne plus constituer de loges dans ce district 13. La clause qui énonce
la liberté mutuelle d’étendre la lumière où il n’y a point de
G[rand] O[rient] me paraît à moi même une source de difficulté
puisqu’il peut être des parties où nous n’ayons point de G[rand]
O[rient] mais que je n’en connaisse point où nous n’ayons des
tabernacles [au sens de temples, de loges isolés] ; et d’ailleurs j’ose
vous assurer que selon mon opinion, une G[rande] L[oge] N[atio-
nale] qui a toute l’étendue de son gouvernement politique, en a
bien assez [...]
L’article 4 soumet l’Angleterre à forcer les Loges qu’elle a consti-
tuées en France, à se joindre au G[rand] O[rient] territorial ; mais

12. Archives de la Grande Loge d’Ukraine, 1751 M.


13. Mais il ne mentionne pas l’interdiction faite à la Grande Loge de Hollande
de constituer hors de son ressort territorial national. La liste des fondations
maçonniques hollandaises que dresse Vignoles à l’intention d’Heseltine, fait
apparaître de nombreuses fondations outre-mer : Saint-Eustache, Curaçao, « Ben-
gale », Surinam, Batavia, Ceylan, Le Cap, Nagapatam côte de Coromandel...
(Grand Lodge Library, Freemasons’ Hall, Archives de la Grande Loge Unie d’Angle-
terre, planche du 26 août 1776). Londres souhaite désormais contenir l’expan-
sionnisme des obédiences continentales.

256 • EUROPE FRANÇAISE


elle ne croit pas pouvoir les y obliger, et croit beaucoup faire en
laissant l’option à ces Loges. En vain ai-je objecté que cette dis-
tinction ne regardait que la L[oge] Anglaise de Bordeaux, celle de
Strasbourg étant membre du parti schismatique du Nord [la
Stricte Observance Templière].

Que l’Angleterre prenne acte de l’apparition sur le continent de


Grandes Loges « nationales » – elle préfère les appeler « territoriales » –,
qu’elle consente à reconnaître leur indépendance et leur juridiction
maçonnique sur leur ressort territorial, soit. Mais pour autant elle ne
renonce nullement à l’héritage de ses premières décennies d’existence,
et refuse de traiter sur un pied d’égalité, de Grande Loge souveraine à
Grande Loge souveraine. Elle est la loge mère, la gardienne des origines ;
si ses filles émancipées ont vocation à propager la lumière dans leur
ressort respectif, elle seule a vocation universelle et n’entend nullement
en rabattre. Elle exige de ses filles respect et reconnaissance de son anté-
riorité, c’est-à-dire une allégeance morale, et ne se laissera dicter sa
conduite que par elle seule. Et l’affirmation de De Vignoles, selon
laquelle la Grande Loge d’Angleterre a les preuves documentaires qu’elle
a nommé le premier Grand Maître français, a pour but de rappeler les
origines anglaises de la franc-maçonnerie française, qui peut dès lors
aspirer à l’autonomie mais non à l’indépendance complète. Les Anglais
attendent des Français un texte récognitif de la maternité de leur Grande
Loge.
Vignoles n’exige rien moins qu’une capitulation en rase cam-
pagne ; et pour finir d’assommer l’adversaire, il brandit quelques jours
plus tard une menace lourde de conséquences. Si le Grand Orient pour-
suit ses manœuvres à l’étranger, en infraction au traité de 1765, la
Grande Loge pourrait bien se sentir déliée de ses engagements souscrits
alors, et multiplier les constitutions sur le sol de France, attaquant ainsi
l’autorité du centre français sur son propre territoire : « Si cet acte émane
de votre Grande Loge – il s’agit de la constitution accordée par le Grand
Orient à Saint-Jean du Secret et de la Parfaite Amitié, orient de Naples –
c’est une infraction au traité de 1766 [sic], qui nous met en droit de
répondre aux demandes de vingt endroits de la France 14. »
Les premiers nuages des années 1760 ont donc fait place à une
atmosphère de plus en plus tendue, annonciatrice de la rupture

14. Archives de la Grande Loge d’Ukraine, 1749 M. Londres, 23 juin 1776.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 257


définitive. Pour expliquer cette évolution, il faut sans doute tenir
compte de l’évolution du contexte politique international, c’est-à-dire
de la guerre d’Amérique. Si les relations maçonniques ne sont pas rom-
pues en temps de guerre, on imagine mal deux obédiences signer un
« traité d’union » durant cette période. En outre, même si c’est sans l’aval
du Grand Orient, la Candeur, loge parisienne de la haute noblesse
d’épée, a lancé une souscription, ouverte aux loges régulières mais aussi
irrégulières du royaume, pour participer à l’effort de guerre national et
lever des fonds pour armer un navire de ligne, Le Franc-maçon, dont on
peut voir la maquette au musée du Grand Orient à Paris 15. Destiné à
remplacer les unités perdues par l’amiral de Grasse lors de la bataille des
Saintes pendant la guerre d’Indépendance américaine, ce navire serait
offert à la Royale et les francs-maçons solliciteraient du roi qu’il soit
toujours commandé par l’un d’entre eux. La fraternité ferait ainsi la
démonstration qu’elle est composée de sujets fidèles et de patriotes
exemplaires, en même temps qu’elle obtiendrait une reconnaissance
d’utilité publique et d’existence quasi légale si le souverain acceptait la
contribution et la requête jointe. Certes, le projet n’aboutit pas, mais il
témoigne d’un contexte nouveau : le cosmopolitisme et le pacifisme
maçonniques reculent au profit des manifestations publiques du « nou-
veau patriotisme » évoqué par Edmond Dziembowski. La république
universelle des francs-maçons résiste mal aux rivalités stratégiques et
militaires, pas plus que le temple des « amis choisis » n’est un sanctuaire
à l’abri des préjugés et stéréotypes nationaux.
À propos des treize colonies rebelles d’Amérique du Nord, le Grand
Orient applique sa lecture du projet de traité de 1775. Le royaume de
France a reconnu leur indépendance, dès lors la domination britan-
nique n’est plus fondée en droit, elle devient occupation militaire.
Comme l’obédience française a reçu des demandes de constitution de
loges américaines, elle est parfaitement en droit d’y répondre favorable-
ment. Même si elle n’y donne pas suite, sans doute pour éviter toute
rupture définitive des négociations, c’est l’occasion de faire savoir aux
interlocuteurs britanniques que depuis les premières années difficiles de

15. Princes du sang, États provinciaux participent également à cet effort de


guerre. Le projet maçonnique n’aboutit pas, nombre de frères insistant sur le
caractère pacifique de l’ordre. Et puis comment imaginer que Le Franc-maçon, qui
aurait été commandé par un frère, puisse ouvrir le feu sur un navire de la Royal
Navy où auraient éventuellement embarqué d’autres francs-maçons ?

258 • EUROPE FRANÇAISE


la décennie 1770, le Grand Orient a gagné en assurance et fortifié ses
positions en France. Désormais, il est devenu un partenaire avec lequel
il faut compter, il n’est plus une obédience dans l’adolescence, à qui
l’on peut dicter sa loi en toute impunité 16. Il est cependant clair qu’agir
ainsi est le plus sûr moyen de provoquer l’hostilité britannique.
Pour pousser Londres à s’asseoir à la table des négociations, le
Grand Orient multiplie les initiatives diplomatiques en direction d’une
franc-maçonnerie continentale en plein essor, aussi bien en Scandinavie
qu’en Allemagne, en Italie ou en Pologne. L’influence maçonnique fran-
çaise dans ces régions est incontestable. Elle y a rapidement supplanté
l’influence anglaise initiale, au grand dam des dignitaires anglais. Ce
n’est qu’en faisant valoir ces atouts que le Grand Orient de France peut
encore espérer contraindre Londres à négocier sur une base de parité.
Le projet de traité avec la Grande Loge d’Angleterre renvoyé sine
die, les commissaires du Grand Orient ont eu tout loisir de se consacrer
à la promotion auprès des francs-maçons continentaux de leur politique
de réorganisation de l’espace maçonnique européen et de codification
des relations extérieures. Le 23 octobre 1775, la commission annonce
au Grand Maître de la Grande Loge provinciale des Pays-Bas autrichiens
qu’elle travaille « à l’effet d’aviser aux moyens de lier une correspon-
dance générale avec les G[rands] O[rients] étrangers, et de préparer des
conventions et concordats pour fixer les droits et les districts de chaque
G[rand] O[rient], cette commission doit incessamment rendre compte
de ses opérations 17 ». Si l’entreprise est séduisante, on peut aisément
concevoir son extrême difficulté. La carte de l’Europe maçonnique du
second XVIIIe siècle semble aussi difficile à dresser et à réorganiser que
celle des États du vieux continent au lendemain de la Première Guerre
mondiale. Le Grand Orient fixe comme principe d’organisation la créa-
tion d’obédiences nationales, terme dont il faut préciser le sens, pour
éviter contresens et anachronismes.
Comme l’écrit Françoise Knopper, « le mot nation renvoie, comme
chez Montesquieu et Voltaire, à une collectivité morale généralement
impliquée dans un État. La nation pouvait donc avoir un sens politique

16. La demande de constitution de la loge la Liberté, orient de Charlestown, est


transmise au Grand Orient en septembre 1777, soit quelques semaines après la
dernière réunion de la commission.
17. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds
maçonnique, FM1 118, fo 442 ro, 23 octobre 1775.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 259


restrictif et désigner les habitants d’un État (Riesbeck parle de nation
bavaroise, Goess qualifie la Prusse de nation) 18 ». De fait, les obédiences
nationales, dont le Grand Orient souhaite l’avènement, sont des puis-
sances maçonniques regroupant l’ensemble des sujets maçons d’un
même souverain. Or les ressorts des obédiences n’étaient pas, jusque-là,
fondés sur un principe profane ; les imbrications, les enclaves en terri-
toire étranger étaient nombreuses. Les provinces de la Stricte Obser-
vance – système maçonnique d’inspiration chevaleresque et
chrétienne – reprenaient quant à elles le découpage médiéval de
l’Europe des Templiers : la IIe province dite d’Auvergne avait ainsi son
chef-lieu à Lyon. D’autre part, les frontières des États ne définissent
nullement des communautés nationales, au sens contemporain du
terme.
Certes, le projet français, qui vise à faire coïncider carte maçon-
nique et carte politique, a ses avantages. Il permet d’éteindre les craintes
de princes comme Charles de Sudermanie, futur roi de Suède, Victor-
Amédée II, duc de Savoie et roi de Piémont-Sardaigne, ou bien sûr
l’empereur Joseph II, qui voient d’un mauvais œil les loges de leurs États
faire allégeance à une puissance maçonnique étrangère. Les frontières
de l’Europe maçonnique pourraient également, à défaut d’être vraiment
simplifiées, être mieux connues. Mais ce projet sert d’abord la politique
centralisatrice du Grand Orient de France, désireux d’asseoir une auto-
rité sans partage sur l’ensemble du royaume de France. Dans ces condi-
tions, comment les mères loges françaises et étrangères qui ont constitué
de nombreux ateliers à travers l’Europe durant les décennies 1750-1760
peuvent-elles accepter de voir leurs droits disparaître ? Les francs-
maçons français qui ont demandé des patentes à une obédience étran-
gère admettront-ils une nouvelle tutelle qu’ils n’ont pas sollicitée, et
qu’on leur présente comme la seule « raisonnable » ?
Les initiatives diplomatiques du Grand Orient souffrent en perma-
nence des arrière-pensées qu’on prête à l’obédience française. Les Bri-
tanniques soulignent que les Français aspirent à l’hégémonie
maçonnique dans l’Empire. Le difficile combat des orients périphéri-
ques français, comme Lyon, Strasbourg et Bordeaux, pour maintenir
leur autonomie face au centre parisien, n’est pas non plus pour rassurer
des Allemands en relations étroites avec eux. De surcroît, le contexte

18. KNOPPER FRANÇOISE, Le Regard du voyageur en Allemagne du Sud et en Autriche,


Nancy, PUN, 1992, p. 417.

260 • EUROPE FRANÇAISE


politique et culturel en Allemagne au cours des années 1780 n’est pas
particulièrement favorable aux entreprises françaises. La gallomanie
cède souvent le pas à la gallophobie. L’aspiration à une culture « natio-
nale », la promotion de la langue allemande, la chasse ouverte aux mots
français qui encombrent le vocabulaire des élites cultivées se manifes-
tent de plus en plus ; elles sont aujourd’hui bien connues. Des auteurs
francs-maçons aussi célèbres que Herder participent à cette reconquête
culturelle et linguistique. Enfin, on n’aura garde d’oublier que, tout au
long du XVIIIe siècle, malgré le reflux de son influence réelle, Londres
demeure dans les consciences maçonniques la seule source de légitimité
maçonnique incontestée : la question de la régularité, qui a tant divisé
la franc-maçonnerie contemporaine jusqu’à aujourd’hui, traduit bien la
permanence du phénomène, y compris en France. Même à Francfort,
où l’influence française a été si prégnante au profane comme au maçon-
nique, la Grande Loge d’Angleterre demeure l’espoir des francs-maçons
de l’Alliance éclectique. La mère qui a abandonné ses enfants finira bien
par revenir sur sa décision, et les réunira à nouveau dans le temple de
l’orthodoxie et de la régularité maçonniques recouvrées 19.
Si l’ambitieux projet de refonte du corps maçonnique européen et
de mise en place d’obédiences nationales aux ressorts clairement pré-
cisés, coopérant les unes avec les autres, est sans conteste séduisant, il
apparaît néanmoins qu’aucune obédience, pas plus le Grand Orient de
France que la Grande Loge d’Angleterre, n’a les moyens matériels ni la
rigueur administrative nécessaire pour le mener à bien. La « République
universelle des francs-maçons » se construit moins à coup de traités
d’union, qui sont en fait fondamentalement des traités de non-agres-
sion permettant à chaque partie de sanctuariser son ressort, que par
l’action des médiateurs maçonniques qui, individuellement ou par
petits groupes, tissent des réseaux de relations et de correspondances,
propres à réunir – conformément à l’aspiration fondamentale de
l’ordre – les « francs-maçons dispersés sur les deux hémisphères ». Ces
individus utilisent certes les structures d’encadrement préexistantes, s’y
meuvent, les réforment, voire s’en séparent lorsqu’elles ne leur sont plus
d’une quelconque utilité, mais c’est de leur propre initiative qu’ils

19. D’ailleurs, la patience des francs-maçons de Francfort est récompensée


puisque, après trois années de tractations, leur Grande Loge provinciale obtient
le 1er mai 1788 sa réintégration dans la maçonnerie anglaise, qu’elle fête digne-
ment le 25 octobre 1789, en présence des délégués de vingt-deux loges.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 261


entrent la plupart du temps en contact avec l’autre, concrétisant la
dimension cosmopolite de l’ordre. Le Grand Orient n’a manifestement
pas assez tenu compte des conseils de bon sens que la puissante loge
bordelaise de l’Amitié, peuplée de l’élite des négociants originaires de
la Baltique, et fidèle soutien de l’obédience parisienne, lui a donnés dès
le 26 octobre 1775 : « Vos travaux sont immenses T[rès] R[espectables]
F[rères] mais nous croyons voir qu’au lieu de simplifier la machine, vous
multipliez les circuits. Nous avons toujours fait de la maçonnerie un
amusement, une récréation et un délassement pour nos cœurs ; vous en
faites un travail, vous multipliez les obligations et plus il y en a moins
on les remplit, plus par conséquence on se trouve en faute. La grande
maxime des législateurs doit toujours être d’en éviter l’occasion 20. »

Descartes versus Newton

En 1784, Edme Béguillet, avocat au Parlement de Paris, membre de l’Aca-


démie royale des sciences, auteur prolixe, collaborateur de l’Encyclopédie
et « secrétaire général » (sic) de la toute jeune loge maçonnique pari-
sienne de la Réunion des Étrangers, au projet cosmopolite fortement
affiché, rencontre un certain succès avec son Discours sur l’origine, les
progrès, et les révolutions de la franc-maçonnerie philosophique 21. À ses yeux,
les francs-maçons anglais sont des « frères et rivaux » – la guerre d’Indé-
pendance américaine vient de s’achever l’année précédente. Il est temps
pour tout patriote franc-maçon de remettre en cause, au maçonnique
comme au profane, l’hégémonie anglaise. Béguillet propose d’abord à
ses lecteurs une relecture des origines de la franc-maçonnerie spécula-
tive. D’anglo-centrée, elle devient franco-centrée. « Je ne ferai qu’abréger
l’Histoire philosophique de l’Art Royal, que j’ai sous les yeux en manuscrit,
et qui doit être incessamment publiée sous les auspices de la Respectable
Loge de la Réunion des Étrangers », affirme-t-il, avant de rendre compte

20. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds


maçonnique, FM2 169 bis, dossier de l’Amitié, orient de Bordeaux, fo 48 vo.
21. BEGUILLET EDMÉ, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la Franc-
maçonnerie philosophique, contenant un plan d’Association et un Projet maçonnique
de bienfaisance, pour l’érection d’un double monument en l’honneur de Descartes. Par
le frère Béguillet, Avocat au Parlement, Secrétaire Général de la Loge de la Réunion des
Étrangers, À Philadelphie, 1784.

262 • EUROPE FRANÇAISE


à ses lecteurs d’une découverte capitale : « Je trouve dans le précieux
recueil d’Architecture Morale du Grand Orient de France, un extrait des
constitutions de la Grande Loge d’Angleterre, imprimées à Londres en
1767, où nos Frères et Rivaux font hommage à la Nation Française, d’en
avoir reçu la lumière et les premiers Statuts de la confraternité des
Maçons 22. »

Pour étayer sa thèse, Béguillet évoque le séjour dans des « îles de


la Loire et de la Bretagne » de chevaliers francs-maçons durant les atta-
ques normandes des IXe et Xe siècles. En 924, Edwin, frère du roi
Athelstan, est jeté par la tempête sur l’île des chevaliers maçons. Il fait
leur rencontre, et s’instruit auprès d’eux. Par la suite, Athelstan octroie
des franchises à ces chevaliers qu’il fait venir en Angleterre, et place
Edwin à leur tête. La « Grande Loge des Francs & Véritables Maçons »
est fondée à York en 926. Morale de l’histoire :

Voilà un fait authentique, pour prouver que la Maçonnerie Fran-


çaise, répandue par les Chevaliers François, avait une origine bien
antérieure aux Croisades. [...] Elle s’étendit dans la Grande Bre-
tagne, qui fut dès lors regardée comme le chef-lieu de l’Ordre, ce
qui a induit en erreur plusieurs Écrivains mal instruits, lesquels
ont avancé sans fondement, que la Maçonnerie avait pris nais-
sance en Angleterre, tandis que la Grande Loge de Londres ne
craint pas de reconnaître la France pour son berceau, sous le roi
Athelstan en 1726 [sic] 23.

Pour Béguillet, tenant de l’origine chevaleresque de la franc-


maçonnerie, il ne fait aucun doute que « le mot seul de Franc-maçon
semble annoncer que c’est le Chevalier Français qui a le plus contribué
à répandre la Maçonnerie en Europe bien longtemps avant les Croi-
sades 24 ». Il reprend habilement une célèbre légende de fondation
maçonnique, accréditée par la Grande Loge de Londres et largement
diffusée en France, en la réécrivant selon son goût, c’est-à-dire en

22. BEGUILLET EDMÉ, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la Franc-
maçonnerie philosophique, op. cit., p. 22-23.
23. BEGUILLET EDMÉ, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la franc-
maçonnerie philosophique, op. cit., p. 25.
24. BEGUILLET EDMÉ, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la franc-
maçonnerie philosophique, op. cit., p. 22.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 263


donnant le rôle essentiel, celui d’initiateur, aux chevaliers français. Il
s’agit bien de refonder l’histoire maçonnique pour réduire l’importance
de l’apport britannique au profit de la contribution française. Edme
Béguillet s’écarte ainsi nettement du « Discours sur l’origine et les pro-
grès de la Maçonnerie » prononcé par le comte Dantil lors de l’installa-
tion de la loge Saint-Vincent, orient de Saint-Flour – véritable essai
d’histoire maçonnique, remarquable d’érudition et de sens critique 25.
Partant de la même légende, Dantil insistait, lui, sur la contribution
décisive de l’Angleterre à l’épanouissement de la franc-maçonnerie spé-
culative, introduite en France par des Britanniques. Dantil se réjouissait
également de voir le flambeau maçonnique relayé à travers l’Europe par
l’Allemagne et la Suède. Le choix de ce récit de fondation n’est donc
pas innocent de la part de Béguillet, d’autant que plusieurs loges fran-
çaises y font directement référence pour justifier leur allégeance à Lon-
dres plutôt qu’au Grand Orient. En en proposant une relecture, il veut
réduire le capital de légitimité accumulé par la franc-maçonnerie
anglaise.
Mais Béguillet a aussi d’autres objectifs. Il conçoit son Discours
comme une réponse au fameux Discours préliminaire du chevalier
Ramsay, principal texte de fondation de la franc-maçonnerie française.
L’Écossais Ramsay critiquait en effet les excès du patriotisme et défen-
dait l’idée que l’ordre maçonnique remontait aux croisades et avait
trouvé refuge dans les îles Britanniques :

Après les déplorables travers des Croisades, les Dépérissements


des Armées Chrétiennes, & le triomphe de Baybars, Sultan
d’Égypte, pendant la huitième & dernière Croisade, le grand
Prince Édouard fils de Henri III Roi d’Angleterre, voyant qu’il n’y
avait plus de sûreté pour ses Confrères dans la Terre Sainte, d’où
les Troupes chrétiennes se retiraient, les ramena tous, & cette
Colonie de Frères s’établit en Angleterre. Comme ce Prince avait
tout ce qui fait les Héros, il aima les Beaux Arts, se déclara Pro-
tecteur de notre Ordre, lui accorda de nouveaux privilèges, & alors
les membres de cette Confraternité prirent le nom de Francs-
Maçons, à l’exemple de leurs Ancêtres.

25. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, Fonds


maçonnique, FM2 400, dossier de la loge Saint-Vincent, orient de Saint-Flour, 1er
septembre 1788.

264 • EUROPE FRANÇAISE


Depuis ce temps-là la Grande-Bretagne fut le Siège de notre Ordre,
la conservatrice de nos Lois & dépositaire de nos Secrets 26.

Parallèlement, le frère Béguillet propose ni plus ni moins d’aban-


donner Newton et la mode philosophique anglaise pour revisiter
l’œuvre de Descartes. Son propos, qu’il veut patriotique, se teinte alors
fortement de chauvinisme, et menace de verser dans le nationalisme.
On retrouve ici le lien classique entre affirmation d’une identité cultu-
relle, voire d’une supériorité culturelle, disqualification de l’apport de
l’autre, considéré à la fois comme inférieur et menaçant, et émergence
du nationalisme. Pourtant, il convient de se rappeler que l’auteur est
officier d’une loge cosmopolite, la Réunion des Étrangers, ce qui prouve
la complexité de la question, qui interdit toute simplification hâtive.
Les rapprochements – franc-maçonnerie/philosophie ; franc-maçon-
nerie française/Descartes – et les oppositions – Descartes/Newton – que
trace Béguillet ne sont pas innocents, quand on sait l’influence qu’ont
eue les newtoniens, autour de Théophile Désaguliers, dans la fondation
de la Grande Loge de Londres. Critiquer l’influence philosophique et
scientifique de Newton lui sert de passerelle pour dénoncer la thèse de
l’origine anglaise de la franc-maçonnerie majoritairement admise, et
vice versa. Par ailleurs, faire de Descartes un franc-maçon d’exception
sert de tremplin à son projet de monument à la gloire du
philosophe-franc-maçon-Français 27 :

Jamais, Très Chers Frères (j’ose le dire avec confiance) on ne vous


proposa un plus beau projet [rééditer grâce à une souscription
l’intégrale des œuvres de Descartes et élever au philosophe un
monument], un projet plus noble, plus philosophique, plus
maçonnique, plus patriotique, plus propre à rappeler aux Étran-
gers l’obligation qu’ils ont aux François d’avoir éclairé l’Europe,
comme le disait Louis-le-Grand, dans les patentes dont il honora

26. RAMSAY ANDREW, Discours préliminaire pour servir d’introduction aux Obligations,
aux statuts et aux règlements des francs-maçons, in DE LA TIERCE LOUIS FRANÇOIS éd.,
Histoire obligations et statuts de la très Vénérable confraternité des francs-maçons tirés
de leurs archives..., Francfort-sur-le-Main, François Varentrapp, 1742, réimpres-
sion de l’édition originale, Paris, Romillat, 1993, p. 149.
27. À propos de Descartes, on peut lire le stimulant essai de VAN DAMME STEPHANE,
Descartes. Essai d’histoire culturelle d’une grandeur philosophique (XVIIe-XXe siècle),
Paris, Presses de Science Po, coll. « Facettes », 2002.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 265


la Philosophie dans la personne de Descartes [...] L’éloge m[açon-
nique] de Descartes sera suivi d’une exposition de sa philosophie
trop peu connue, & qui est tombée presque totalement depuis
que l’Anglomanie nous a engoués d’un système étranger, qui
semble avoir voulu faire revivre les qualités occultes du
Péripathétisme 28.

Béguillet poursuit :

En consacrant un monument M[açonnique] à Descartes, [...] c’est


là où se trouverait réuni tout ce qui peut faciliter aux M[açons]
philosophiques l’étude des différentes branches de l’Art qui
embrasse, ainsi que la philosophie dont il émane, l’universalité
des connaissances humaines. C’est là que les M[açons] des deux
Hémisphères, qui visitent la capitale de la France, se rendraient
en foule pour y rendre hommage au Père de la philosophie et des
Lettres 29.

Manifestement, Béguillet n’a pas été séduit par les Lettres philoso-
phiques de Voltaire (1734) qui déclenchent en France la lutte des new-
toniens contre les cartésiens, ni par les Éléments de la Philosophie de
Newton qui, quatre ans plus tard, poursuivent cette querelle et prennent
position pour Newton et Clarke contre Leibniz 30. Surtout, il reste sourd

28. BEGUILLET EDME, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la franc-
maçonnerie philosophique, op. cit., p. 37.
29. BEGUILLET EDME, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la franc-
maçonnerie philosophique, op. cit., p. 39.
30. Robert Locqueneux souligne que « Voltaire montre Descartes libérant la
raison humaine du jargon des péripatéticiens et levant un coin du voile qui cou-
vrait la nature, mais égaré par l’esprit systématique : “Il (Descartes) n’avait fait
aucune expérience, il imaginait, il n’examinait point ce monde, il en créait un”
(Éléments de la philosophie de Newton, 1741, éd. R.-L. Walters and W.-H. Barber,
Oeuvres complètes de Voltaire, vol. 15, Oxford, The Voltaire Foundation, 1992,
p. 269). En contraste, Voltaire veut montrer que Newton bâtit une physique “qui
n’est fondée que sur les faits et le calcul, qui rejette toute hypothèse, et qui par
conséquent est la seule physique véritable” [Ibid., Réponses à toutes les objections
contre la philosophie de Newton, p. 729] » [LOCQUENEUX ROBERT, « Les Institutions de
physique de Madame du Châtelet ou d’un traité de paix entre Descartes, Leibniz
et Newton », Revue du Nord, t. LXXVII, no 312, « La communication entre savants
dans l’Europe du Nord-Ouest de 1660 à 1740 », octobre-décembre 1995, p. 863].

266 • EUROPE FRANÇAISE


aux efforts d’Émilie du Châtelet dans ses Institutions de Physique, pour
débarrasser la querelle entre Descartes, Newton et Leibniz de tout a priori
nationaliste. Elle constate avec regret qu’« on a fait une espèce d’affaire
nationale des opinions de Newton et de Descartes 31 » ; le Discours de
Béguillet s’inscrit parfaitement dans cette perspective. Et Robert Locque-
neux d’observer que « Mme du Châtelet va tenter d’esquisser une Phy-
sique éclectique qui emprunte à Newton, à Leibniz et à Descartes sans
se demander si l’auteur est Anglais, Allemand, ou Français [Institutions
de Physique, paragraphe VII] et chercher les parts de vérité que chacun
de ces systèmes peut receler 32 ».
Sur le plan maçonnique, Béguillet n’a pas non plus la lucidité d’un
chevalier Ramsay, parfaitement conscient des limites, voire de l’aspect
contestable de son récit de fondation, lorsqu’il déclare : « Chaque
Famille, chaque République, chaque Empire, dont l’origine est perdue
dans une antiquité obscure, a sa fable & sa vérité, sa légende & son
histoire. » Ramsay ne prétend réfuter aucune origine... À un demi-siècle
de distance, le Discours de Béguillet tranche donc nettement sur les écrits
de Mme du Châtelet et de Ramsay – tous deux étant contemporains –,
d’autant que, même lorsque le chevalier écossais évoquait la translation
du centre de gravité de l’ordre maçonnique des îles Britanniques vers le
continent, il demeurait attaché à une conception universaliste de l’ordre
et se refusait à dévaluer les apports des frères étrangers :

Des îles Britanniques l’Art Royal commence à repasser dans la


France sous le règne du plus aimable des Rois – Louis XV –, dont
l’humanité anime toutes les vertus, & sous le Ministère d’un
Mentor – le cardinal de Fleury – [tirets OK ?], qui a réalisé tout
ce qu’on avait imaginé de fabuleux dans les temps heureux où
l’amour et la paix est devenue la vertu des Héros, la Nation, une
des plus spirituelles de l’Europe, deviendra le centre de l’Ordre.

31. GABRIELLE ÉMILIE LE TONNELIER DE BRETEUIL MARQUISE DU CHÂTELET, Institutions


de physique, Paris, Prault, 1740. Nouvelle édition fortement remaniée, Ams-
terdam, 1742, rééditée dans Christian Wolff Gesammelte Werke, Band 28, Hildes-
heim, Georg Olms Verlag, 1988. Avant-propos, p. XII, § VII. On remarquera que
Béguillet se propose d’évoquer « les révolutions de la Franc-maçonnerie philoso-
phique », tandis que, un demi-siècle plus tôt, Mme du Châtelet considérait les
dernières « révolutions que la Physique a éprouvées ».
32. LOCQUENEUX ROBERT, « Les Institutions de physique de Mme du Châtelet », op.
cit., p. 868.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 267


Elle répandra sur nos Ouvrages, nos Statuts & nos mœurs, les
grâces, la délicatesse & le bon goût, qualités essentielles dans un
Ordre, dont la base est la Sagesse, la Force & la Beauté du Génie.
C’est dans nos Loges à l’avenir comme dans des Écoles Publiques,
que les Français verront sans voyager les caractères de toutes les
Nations & que les Étrangers apprendront par expérience, que la
France est la Patrie de tous les Peuples, Patria gentis humana 33.

Ramsay, dans son discours fondateur de la Franc-maçonnerie des


Lys, assigne en outre à son projet d’encyclopédie maçonnique un
objectif fondamentalement différent de celui de Béguillet. Loin
d’affirmer la suprématie intellectuelle, philosophique ou maçonnique
de telle ou telle nation, il s’agit pour le disciple de Fénelon de rassembler
l’ensemble des ouvriers de l’Art Royal autour d’un grand œuvre : édifier
une « Bibliothèque universelle » où chaque nation pourra apporter son
génie propre, s’enrichir au contact des autres, et découvrir que « les
Hommes ne sont pas distingués essentiellement par la différence des
Langues qu’ils parlent, des habits qu’ils portent, des pays qu’ils occu-
pent, ni des dignités dont ils sont revêtus. [Car] le Monde entier n’est
qu’une Grande République, dont chaque Nation est une famille et
chaque Particulier un enfant 34 » :

Tous les Grands Maîtres en Allemagne, en Angleterre, en Italie,


& ailleurs exhortent tous les Savants & tous les Artisans de la
Confraternité de s’unir pour fournir les matériaux d’un Diction-
naire Universel des Arts libéraux & des sciences utiles, la Théo-
logie & la Politique seules exceptées. On a déjà commencé
l’Ouvrage à Londres & par la réunion de nos confrères, on pourra
le porter à sa perfection dans peu d’Années. On y explique non
seulement les mots techniques & leur étymologie ; mais on y

33. RAMSAY, Discours préliminaire pour servir d’introduction aux obligations, aux sta-
tuts & aux règlements des francs-maçons, op. cit., p. 149. Les mots soulignés le sont
dans l’original. Ran Halévi commente ainsi ce passage : Ramsay « aborde [...] un
point fondamental : la maçonnerie ne pouvait devenir universelle qu’en deve-
nant française. Certes la France n’est pas le premier pays à avoir enfanté ce type
de sociabilité, mais elle seule fut capable de doter l’établissement maçonnique
de son caractère moral universel » (Ran Halévi, La Sociabilité maçonnique et les
origines de la pratique démocratique, ville ?, éditeur ?, année ?, p. 114).
34. RAMSAY, Discours préliminaire, op. cit., p. 142.

268 • EUROPE FRANÇAISE


donne encore l’Histoire de chaque Science & de chaque Art, leurs
principes & la manière d’y travailler. Par là on réunira les lumières
de toutes les Nations dans un seul Ouvrage, qui sera comme une
Bibliothèque universelle de ce qu’il y a de beau, de grand de lumi-
neux, de solide & d’utile dans toutes les sciences & dans tous les
Arts nobles 35.

En définitive, on comprend que, quel que soit l’angle sous lequel


on la considère, la démarche d’un Béguillet contredit l’universalisme
maçonnique des origines. Plus largement, elle traduit le recul du cos-
mopolitisme des Lumières tel que Louis Antoine de Caraccioli l’avait
exprimé dans Paris, modèle des nations étrangères, ou l’Europe française.
L’auteur constatait en effet, comme Ramsay sur le plan maçonnique,
que Paris était devenue le centre principal de l’Europe des Lumières ;
mais il se refusait à rabaisser les autres cultures européennes. Dans la
préface, il avertit son lecteur : « Il n’est pas hors de propos de prévenir
le lecteur, que cet Ouvrage n’a pour objet que l’influence des modes &
des usages de Paris sur les Européens ; & que, si l’on y loue de préférence
les Français, ce n’est qu’à raison de leur élégance & de leur aménité,
sans donner la moindre atteinte au mérite réel des autres Nations 36. »
Et dans le chapitre premier, « Des différentes nations », il insiste : « À
Dieu ne plaise que j’abaisse ici les Européens pour relever les Français.
Italiens, Anglais, Allemands, Espagnols, Polonais, Russes, Suédois, Por-
tugais etc. Vous êtes tous mes frères, tous mes amis, tous également
braves & vertueux. Heureux qui, citoyen du monde, ne connaît ni l’anti-
pathie, ni la prévention 37. »

Louis Antoine de Caraccioli les félicitait même [les nations ?]


lorsqu’elles s’étaient approprié les influences françaises, avec goût, dis-
cernement, et sans servilité. L’essai de Béguillet accentue quant à lui la
critique du tropisme anglais de la franc-maçonnerie européenne et fran-
çaise, et fait écho à l’anglophobie qui se développe dans la société

35. RAMSAY, Discours préliminaire, op. cit., p. 146.


36. DE CARACCIOLI LOUIS ANTOINE, Paris, le modèle des nations étrangères, ou l’Europe
française..., par l’éditeur des lettres du pape Ganganelli, à Venise, et se trouve à Paris,
chez la Veuve Duchesne, Libraire, rue Saint-Jacques, au Temple du goût, 1777,
p. VII.
37. DE CARACCIOLI LOUIS ANTOINE, Paris, le modèle des nations étrangères, op. cit.,
p. 1-2.

4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME • 269


profane. Il participe aussi d’une contestation par les francs-maçons eux-
mêmes de l’idéal cosmopolite des pères fondateurs et du refus d’un cos-
mopolitisme intégral, qu’un franc-maçon « ordinaire », Daude, premier
surveillant de la loge de Sully, orient de Saint-Flour, exprime par cette
mise en garde :

Le vrai Maçon, en remplissant ses devoirs envers le Grand Archi-


tecte, envers les puissances et la société en général, ne doit jamais
oublier qu’il doit être, dans sa vie privée, bon père, mari tendre
et fidèle, fils reconnaissant et respectueux, ami généreux et
constant, maître doux et compatissant. Malheur au cosmopolite
qui, s’abusant sur des affections générales, se croit dispensé des
affections particulières envers ceux qui l’environnent. Il n’est
qu’un sépulcre blanchi dont l’intérieur est emporté 38.

Jusque-là, les attaques contre l’anglomanie avaient surtout visé les


philosophes. Certes, on avait pu sentir dès les premières décennies
d’existence de l’ordre maçonnique en France quelque irritation de la
part de ses membres à l’encontre de la référence anglaise. Mais cela
n’empêchait pas la majorité des francs-maçons français de continuer à
considérer l’Angleterre comme le conservatoire des traditions maçon-
niques. Même lorsque, à l’instar de l’abbé Pérau, ils critiquaient les excès
de l’anglomanie 39, ils s’accordaient généralement à penser avec l’auteur
du Secret de l’Ordre des Francs-Maçons [ ? voir note et dans chap. 2,
partie Tessin] trahi que le mystère de l’Art Royal « a toujours été impé-
nétrable tant que les Anglais en ont été les dépositaires ; cette nation

38. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds


maçonnique, FM2 400, dossier de la loge Saint-Vincent, orient de Saint-Flour,
discours prononcé par le frère Jean Daude, 1er surveillant de la loge de Sully, à
l’occasion de l’installation de la loge de Saint-Vincent, orient de Saint-Flour, le
1er septembre 1788.
39. « On voulut d’abord, note l’abbé Pérau, s’habiller comme les Anglais, écrit-il,
on s’en lassa peu après ; la mode des habits introduisit peu à peu la manière de
penser, on embrassa la Métaphysique, comme eux on devint Géomètre, nos
pièces de théâtres ressentirent du commerce Anglais, on prétendit même puiser
chez eux jusqu’aux principes de la Théologie ; Dieu sait si on y a gagné à cet
égard ! Il ne manquait enfin au Français que le bonheur d’être Franc-Maçon, et
il l’est devenu » [G.-L. Pérau Calabre, L’Ordre des Francs-maçons trahi et l’ordre des
Mopses révélé, Amsterdam, 1758, p. 15]. L’ouvrage a connu au moins dix-neuf
éditions.

270 • EUROPE FRANÇAISE


un peu taciturne, parce qu’elle pense toujours, était plus propre
qu’aucune autre à conserver fidèlement un dépôt si précieux ». Cepen-
dant, à partir des années 1770, les progrès de l’anglophobie et l’affirma-
tion du Grand Orient comme obédience nationale soucieuse d’étendre
son ressort à l’ensemble du royaume et de réduire les enclaves étrangères
ne sont pas sans conséquence sur la manière dont les Français perçoi-
vent la franc-maçonnerie anglaise. Si elle demeure plus que jamais
l’autorité légitime et le conservatoire de la tradition pour les frères qui
rejettent la centralisation opérée par le Grand Orient, elle est régulière-
ment la cible de critiques et d’attaques de la part de frères soucieux
d’afficher leur patriotisme. Il leur est en effet difficile de rester indiffé-
rents aux brûlots des antimaçons qui stigmatisent l’influence anglaise
sur les loges françaises, et font des francs-maçons des félons en puis-
sance. Ce n’est pas étonnant, connaissant le souhait permanent des
francs-maçons d’être reconnus comme de loyaux sujets, puis comme
d’authentiques patriotes. Beaucoup ont d