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LE PIANO EST MORT.

- Une nouvelle de Mathieu Landais -

On voit beaucoup de choses sur les doigts des gens qui voyagent par le bus. Je ne crois pas
que ce soit une question d'âge, et c'est étrange la façon dont chacun fait face à son quart de ciel
embué, pupilles relâchées pour percer la monotonie d'un ciel bas, et distinguer les nuances
éclatées, emmêlées dans les combats sans arme, des queues de dragon frisent furtivement les
horizons que la route avale. Ces personnes pourraient certainement apprécier une histoire qui
raconte un peu leur vie au travers de pages ou de longues pellicules et plans séquences
esthétiques, et pourtant quand les personnages crèvent l'écran pour s'asseoir à leur côté, mettons
dans un bus, ils restent scotchés dans la fuite des paysages, et leur expression ne trahit ni la
présence des autres, ni la leur. C'est un peu ce qu'on appelle voyager. Ce jour là, j'avais dix-sept
ans, ce qui me conférait le titre de plus jeune voyageur du bus (il faut exclure Nico de la
compétition qui prétendait au même âge mais qui paraissait cinq ans de plus et n'avait jamais
possédé aucun papier d'aucune sorte faisant mention de son identité). Nous n'étions pas plus
d'une demi-douzaine à prendre cette voie, et ça me rassurait quant au degré de courbatures et
maux de crâne potentiels de la traversée. Le chauffeur était un de ces vieux routards reconvertis,
ça se voyait dans ses iris cramés qui tournaient comme les roues d'un break. J'ai un don et je
vous en parlerais peut être, pour voir s'étaler l'existence des autres, comme sur le portique d'une
mort, et pour cette raison, enfant je n'ai jamais pu jouer aux devinettes sur le passé des étrangers
en détaillant leur apparence, mon enfance ressemble à bien des égards aux labyrinthes de bille et
leurs allées jonchées de trous. Parfois je fais la liste banale de ce que je n'ai pas vécu et de ce
que j'y ai accompli. A 11 ans je savais orthographier Nikolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov
dont je jouais le concerto au piano. Je ne me suis jamais allongé dans une barque pour
espionner la marche lente des nuages zoologiques. J'ai pratiqué la gymnastique la plus
sophistiquée du Kamasutra avec des partenaires des deux sexes et ce dès mes 13 ans. De mon
adolescence je n'avais jamais joué à cache-cache avec une fille, je l'aurais trouvé en humant le
parfum qu'elle aurait certainement emprunté à sa mère. Je n'ai jamais caressé de chat. Ni mangé
de pancakes au petit-déjeuner, je les imagine bien épais, empilés par douzaines sous la toile
sirupeuse d'érable. Je n'ai jamais goûté un milk-shake où s'embrasseraient deux pailles. Mais
j'ai vu bien des pailles se chamailler pour un reste de coke. Si j'avais été plus vieux je vous
aurais dit que l'important n'est pas le nombre d'expériences mais notre capacité à en savourer
chaque nuance. Et j'avais une fenêtre sur ce monde, un petit poste de télévision que je
contemplais en cachette sous les couvertures, le soir, et le simple fait d'être témoin des combats
des autres me donnait le sentiment irraisonné de les avoir mené à leur côté. "Oh j'ai déjà vu ça.
Oui il m'est arrivé la même chose ! Ce n'était pas une année que je suis prêt d'oublier..."
Mon histoire est courte puisque, bien qu'il nous ait paru durer des mois, ce n'était pas un long
voyage et nous n'aurions jamais dû croiser nos regards, vagabondant par les grandes vitres
sales, mais dans le bus je me suis présenté en pleurant : " Je suis Karl, j'ai dix-sept ans et ils
m'ont volé mes chaussures." Le conducteur a grogné quelque chose comme "prend une place
mon garçon" pendant que je détaillais l'énorme tatouage qui lui mordait le bras, l'encre avait fini
par déborder de ses traits, se confondant à sa peau très brune. J'ai titubé jusqu'à un siège,
étourdi par la chaleur, déshydraté, couvert de saletés urbaines, les pieds nus tressaillant sur le
sol brûlant, je n'ai pas remarqué qui était assis à côté de moi jusqu'à ce qu'une vieille main ridée,
comme les troncs tortueux des sous-bois, m'offre un mouchoir en tissu doux, pour que j'essuie
les traces de sang à la commissure de mes lèvres, et qu'une voix légère mais rugueuse s'élève :
"Qu'est-ce qui t'arrive, gamin ?"
J'ai reniflé pour me donner un air dur et je lui ai dit mon nom.
"Moi c'est Rachel. Et si tu veux que j'écoute tes ennuis tu devrais faire vite, parce qu'à mon âge
on ne sait pas quand on va clamser ou s'endormir."
Je me rends compte à présent à quel point ces mots étaient absurdes, et si vous n'avez jamais
rencontré Rachel, laissez moi vous dire que c'est une dure à cuire. Mais j'aimais chez elle ce bon
sens et cette carapace impénétrable comme du bronze rouillé, et son odeur fascinante comme
celles des vieux livres. On a roulé tous azimuts les premiers miles et je vous mentirais poliment
si je vous disais que nous étions sages et civilisés, le conducteur enchaînait les canettes de bière
au rythme des riffs de guitare et des stations qui sautaient sur le poste-radio antique, on avait
allumé des cigarettes de toute marque et fait cercle autour de moi pour écouter comment un
garçon de mon âge était précisément arrivé dans ce lieu, déchaussé, amoché mais vêtu d'un
costume. Il n'y avait plus que la passagère du siège du fond qui était restée derrière, et je vous
parlerais d'elle plus tard. Rachel faisait danser un porte-cigarette élégant mais vide devant ses
yeux au gré de mes mots, elle avait perdu le goût de fumer pour de vrai. Un jeune type dans le
genre vagabond - c'était lui Nico - dévorait des roulées qui ventilaient parfois une douce odeur
de Marie-Jeanne. Un homme dans la trentaine, crâne dégarni, bourré de tics improbables
s'enfilait des cigarillos sans les apprécier. Il y avait aussi un couple et lui fumait des menthols,
elle fumait des light, crise de la quarantaine, du style parents malheureux en seconde lune de
miel. On riait beaucoup et quelqu'un avait une théorie selon laquelle de fortes doses de gaz
hilarant étaient répandues dans le bus par des terroristes modernes.

" J'étais en retard pour déjeuner, arrivé la veille en ville je n'avais pas eu le temps d'apprivoiser
la lumière crue avec mes cils féminins, si bien que je clignais des yeux comme un psychotique.
J'avais pioché un costume neuf au hasard dans la garde robe vaste et impersonnelle laissée à ma
disposition par ma mère, et j'ai enfilé une des paires en cuir noir au garde-à-vous sur l'étagère.
Elle m'a dit que mon père était un homme autrement plus occupé, autrement plus important,
autrement plus élégant et que je ne devais pas l'embarrasser de questions, pourquoi il était parti,
et s'il connaissait mon existence pourquoi n'être jamais passé, pourquoi toutes ces années et s'il
avait délibérément affecté ma santé mentale par sa longue absence. Et je la rassurais en
l'embrassant sur la joue, promettant que ce n'était que rencontrer un étranger qui par un hasard
douteux se trouvait être mon père, et il semblait que j'étais moins convaincu qu'elle quand
finalement je suis parti. J'ai prétendu au chauffeur que quelqu'un devait me prendre, je préférais
marcher, observer les inconnus dans la rue étant devenu une priorité dans ma vie, il y a eu une
fille qui courait les seins à l'air en criant le nom d'un groupe de pop, promenant un chien, il y a
eu quelques punks qui vendaient des tuyaux aux touristes, il y a eu des hommes hagards en
cirés, il y a eu des gens affreusement tristes et trop habillés, il y a eu un vieux clodo qui
mendiait des sourires (je suis resté planté 15 minutes à lui donner le mien), il y a eu des
vandales du dimanche qui nettoyaient leurs graffitis en gromelant sous la surveillance étroite de
policières sexys. Au restaurant un serveur français m'a indiqué une table et je me suis assis
devant un journal déplié qui émettait de la fumée de cigare. J'ai eu envie de courir, de balancer la
table, de briser les précieux couverts, de planter l'argenterie dans cette palissade de papier, de
faire dans mon froc, de pleurer comme un hystérique, et j'ai juste eu un mot étranglé :
" Papa ?"
La chute du journal, un vieux visage rajeuni par les cures, des lunettes carrées, des lèvres
minces et sèches. Le psy de la famille. Mon putain de psy.
" La situation est complexe Karl, les facteurs sont multiples..."
Des images : cette phrase répétée à un mariage, cette phrase répétée tous les matins, tous les
soirs, devant un bulletin de note, devant une balle de basket-ball, à la mort d'une parente, moi
sautant sur ses genoux, une photo de famille qui nous réunit.
Dans un effort intense il a étendu sa main vers mon bras, j'ai reculé de manière compulsive en
l'insultant, mes efforts pour contenir un sanglot résultant en une grimace dure, j'ai trébuché sur
le sol, puis dans les bras d'un client, en m'enfuyant vers la porte. Le soleil a décliné rapidement,
j'ai enfilé plusieurs clopes sans jamais les finir, j'ai crié sur les passants, j'ai reconnu une fille
que je fréquentais au collège, qui donnait la main à son père en buvant une canette de soda, le
soleil déclinait vite alors, mais il tressautait parfois comme par fierté, je me suis réfugié dans
une ruelle qui puait la pisse, une pute adolescente s'est pointée pour me consoler, j'ai accepté
son étreinte en pensant à mon ex, et puis ses potes ont débarqué, des gringalets qui roulaient
des mécaniques, les bras maigres mais tatoués, tout s'est passé très vite, j'ai entendu "Hep
Tapette !" et puis une chaîne s'est écrasée contre ma joue et les coups de poing ont retenti dans
un bruit mat. Quand j'ai repris conscience la nuit était avancée et j'ai décidé de rester allongé là,
sans ciller ni dormir, le lendemain j'ai trouvé des horaires de bus qui traînaient sur un
boulevard, c'est dingue comme ça vous change de rester dehors toute une nuit, j'avais l'air d'un
junky de centre-ville, vêtements en pièce, couvert de suie et d'égratignures, et au fond j'étais
plus un homme que je ne l'avais jamais été. J'ai marché jusqu'à la station en sifflant du Satie,
voilà mon histoire."

Rachel a passé sa main sur ma joue dans un demi-sourire qui disait : "mon pauvre gars." et
nous avons décidé ensemble de chanter les tubes de nos enfances respectives. Nico s'est
présenté à moi comme un autre type qui n'a pas eu de chance et cherchait une sorte de salvation
dans les voyages autour du monde, il avait fumé de l'opium au fond d'une grange en Birmanie
et il s'était engagé dans l'armée pour se procurer de nouveaux psychotropes. Le type plein de
tics prétendait s'appeler M. Pieuvre, il sortait de l'asile, quelqu'un m'a dit qu'il aurait une nuit
tranché tous les petits orteils des gens de son immeuble pour se nourrir parce qu'il avait vu ça
dans un documentaire animalier. Le couple s'est occupé de me débarbouiller à l'aide de
mouchoirs en papier et ils m'ont offert un peigne qu'elle tenait de sa mère avec une phrase
gravée sur le manche qui vantait les cheveux d'une femme. Il a fallu un temps considérable pour
démêler ce qui semblait une crinière rugissante et piquetée d'ombres variées. Elle s'appelait
Lucile et lui Chan bien que ses traits ne laissaient transparaître aucune origine asiatique. Il a
vaguement laissé entendre qu'il avait un ancêtre Maradja. Ils rêvaient d'adopter un enfant-soldat,
pour lui donner une chance, et c'est vrai que les gens ne s'intéressent pas assez aux gosses qui
ont perdu leurs pommettes dans les épreuves. Le chauffeur m'a dit que la fille du fond prenait le
même bus depuis des années tous les jours à la même heure, et qu'il avait déjà vu ses membres
transpercer les sièges ou disparaître sous les rayons du soleil, et que c'était une revenante qui
hantait l'engin depuis un accident terrible qui avait tué toute une brochette d'écoliers.
L'équipe s'est mobilisée pour régler le problème des chaussures. A vrai dire ça ne me déplaisait
pas comme situation, les anciennes chaussures n'étaient pas à mon goût, elles grinçaient
atrocement. Ils se sont d'abord mis à imaginer que je portais des chaussures pour ne pas me
froisser et toutes les minutes c'était : "Karl, quelles ravissantes espadrilles !" ou "Mec elles
déchirent tes baskets, avec le système élastique, les éclairs bleus, la totale !" ou encore : " Mon
garçon j'ai toujours rêvé de porter des mocassins d'une telle blancheur ! Ca me rappelle les
virées en bateau avec mon père." Et aussi : " Des sandales, commode et adorable, petit !"
Mais on a fini par faire le tour des principaux types de chaussure et personne n'était cordonnier.
Soudain quelqu'un avait inventé un système génial, deux personnes, toutes les demi-heure
allaient me prêter chacune une chaussure, ainsi je serais rassuré, et M. Pieuvre allait se charger
du chronomètre (il avait une montre énorme et multi-fonctions), pour le premier tour on a tiré à
la courte paille, Nico et Chan en bons perdants se sont pliés au jeu, et j'avais bientôt au pied une
Dr. Martens et une chaussure Richelieu.
Sachez que je ne vous dirai pas d'où ce bus part ni où il va, peut être qu'il ne fait que tourner en
rond, que c'est un aller retour, ce n'est pas ce qui compte. Ce qui compte c'est qu'aux heures de
pointe la route était déserte, c'est la raison pour laquelle on a tous été secoués quand Will, le
chauffeur, a écrasé de tout son poids le frein en jurant : "Non des jupons de la sainte Vierge !",
coupant Rachel dans une chanson paillarde. La porte automatique s'est ouverte dans un râle
vaporeux et nous sommes descendus lentement. Et personne n'a osé détourner le regard ou
même cligner de l'oeil face à la chose qui brisait la ligne plate du désert. C'était triste comme
l'appel manqué d'une personne proche qu'on avait oublié. Sur le bas-côté, dans l'ordre : un
grand verre à cocktail, un piano à queue et un homme avachi. Quelqu'un d'autre vous aurait
donné une explication qui inclurait la mafia ou le dernier acte désespéré d'un riche malade, mais
ce mec serait un beau salaud. Nico a été le premier à s'approcher, il respirait fort, il a laissé
glisser son index sur le piano qui sonnait à peu prêt juste et puis il a descendu le verre avant de
cracher dans un POUAAAAAH !!! monstrueux, écoeuré par le sable dissolu.
C'est à ce moment là que la fille du fond est descendue, nous nous sommes écarté en formant
une allée asymétrique, elle glissait presque sur le roc écorché du sol, ses bras nus étaient percés
par de multiples petites dents, des trous d'aiguille, ses mains se sont posées sur les épaules de
Nico et elle s'est blottie contre sa poitrine, sa bouche s'est ouverte pour la première fois depuis
des années, parlant à voix basse : " Je crois qu'il est mort."
Elle s'est redressée, remontant à l'intérieur. J'ai appris à l'arrivée par Nico qu'elle avait confessée
être la seule survivante de l'accident qu'avait évoqué Will.
Mes jambes se sont dérobées et Will a dû me soutenir, nous avons allongé le corps sur le sol, il
avait les paupière closes, ce qui nous épargnait la tâche douloureuse de passer la paume d'une
main sur ses traits, et il y avait cette ressemblance frappante avec mon psy, avec mon père, je
me suis laissé tomber à genoux et j'ai frappé fort son coeur en lui hurlant de se réveiller, en le
traitant d'enfoiré, en lui disant que j'allais essayer de l'aimer maintenant, et Rachel m'a envoyé
une gifle et je me suis niché dans ses cheveux pour pleurer, ce n'était pas lui et je me haïssais
d'avoir voulu que ça le soit. Nous avons creusé une sépulture et Lucile a demandé à ce qu'on
joue un air, je me suis assis au piano et j'ai inventé une chanson pour la première fois, d'abord
trop rapide et puis toujours trop lente, un peu comme la vie.
Nous avons repris notre chemin, au début nous lisions à tour de rôle, au hasard, les pages de
nos livres préférés, puis chacun s'est perdu dans son quart de ciel embué.
On voit beaucoup de choses sur les doigts des gens qui voyagent par le bus.
Et sur les miens il y a du sang, de l'encre ancienne, des empruntes amicales ou étrangères, des
notes de musique, du sable incrusté, des traces d'alcool que j'ai fait tatouer, parfois je me
demande si je ne devrais pas me laver les mains, mais ça ne me semble pas très loyal. A
l'arrivée nous nous sommes tous enlacés longuement pour s'imprégner de la chaleur des autres,
et il a fallu se séparer, j'ai trouvé un squat minable et j'ai commencé à bosser comme vendeur
dans un magasin de disques, j'ai découvert l'ecstasy et les filles. Je n'ai revu aucun de ces chers
étrangers mais leur souvenir est resté, indélébile, formant des pellicules sur mes doigts de
pianiste.

THE PIANO IS DEAD.

- A short story by Mathieu Landais -

You see a lot of things on the fingers of people who travel by bus. I don't think it's a question
of age, and it's strange how each one faces his quarter of misted sky, his pupils released to
break the monotony of low clouds and to perceive the broken shades, tangled in harmless
fights, some dragon tails furtively skim the horizon which the road swallows. These people
could certainly appreciate a story that tells something about their lives through pages or
aesthetic sequence shots, and yet when the characters pierce the screen to sit among them, let's
say, in a bus, they remain glued into the leak of landscapes, and their expression does not
betray the presence of others, nor their own. This is roughly what we call travel. That day, I
had seventeen y. o., which confered me the title of youngest passenger on the bus (Nico must
be excluded from the competition, as he claimed to be the same age but looked five years older
and had never owned any paper of any kind referring to his identity). We were just half a dozen
taking that road, and it reassured me about the degree of potential muscle soreness and
headaches of the crossing. The driver was one of those old converted backpacker, I could see it
on his iris, burned-out like the rolling wheels of a station wagon. I am gifted, and I may tell you
about that, this capacity of reading through the lives of others, as if I was behind the portico of
a death. For this reason, as a child I could never play a guessing game about the past of
foreigners, by analysing their appearance. In many respects, my childhood is like these Marble
mazes with their driveways full of holes. Sometimes I make the trivial list of what I have and
what I haven't done. At 11 y. o., I could spell Nikolai Andreyevich Rimsky-Korsakov, whom I
played the piano concerto. I've never stretched out in a boat to spy on the slow progress of the
zoological clouds. I practiced the most sophisticated gymnastics of the Kamasutra with partners
of both sexes and this from my 13. In my whole teens, I had never played hide and seek with a
girl, I would have found her, inhaling the perfume she would certainly borrowed from her
mother. I have never petted a cat. Neither have I eaten pancakes for breakfast, I picture them,
thick, a dozen stuck in the web of a Maple syrup. I've never tasted a milkshake in which two
straws would kiss each other. But I saw many straws squabbling over for some left-over coke.
If I was older, I would say that what matters is not the number of experiments, but our ability
to savor every nuance of it. And I had a typical window on the world, a small TV that I
watched under my blanket at night, simply because witnessing the struggles of others gave me
the irrational impression that I fought alongside them. "Oh I've been there. Yes, the same thing
happened to me ! It's not a year that I'm ready to forget ..."
My story is short because, although it felt like months, it was not a long journey and we should
have never met each other's eyes, wandering through the large and dirty windows, but I got in
the bus, introducing myself in tears: "I'm Karl, I have seventeen, and they stole my shoes." The
driver mumbled something like "take a seat boy", as I was staring at the enormous tattoo that
bites his arm, its ink was finally overflowing its border, mingling with his very dark skin. I
staggered to a seat, stunned by the heat, dehydrated, covered with city dirt, my bare feet
quivering on the burning ground, and did not notice who was sitting next to me until that a
wrinkled old hand (as the twisted trunks of an undergrowth) gave me a hanky of soft cloth, so
I could wipe the blood stains in the corners of my mouth, and a voice, light and rough, rose :
"What's the matter, kid?"
I snuffled to give myself a tough attitude and I told her my name.
"My name's Rachel. And if you should act quickly if you want me to listen to your troubles,
for at my age you don't know when you gonna die or fall asleep."

I realize now how these words were absurd, and if you've never met Rachel, let me tell you
she's hard-boiled. But I loved her good sense and impenetrable armor like some rusty bronze,
and her fascinating smell, like old books. We went all-out the first miles, and I would politely
lie to you if I said that we were wise and civilized people. The driver was downing cans of beer
at the space of guitar riffs and bugs on the old radio, they had lit cigarettes of all brands and
gathered round me to hear how a boy of my age arrived precisely at this place, barefoot,
messed up, but wearing a suit. Only the passenger in the back row remained apart, and I'll tell
you about her later. Rachel made dance an elegant, but empty cigarette holder before her eyes as
I was speaking, she had lost the urge to smoke for real. A young guy, kindda tramp - it was
Nico - was devouring roll-up cigarettes which sometimes were spreading a sweet smell of
Marie-Jeanne. One man in his thirties, bald, full of improbable tics, smoking cigarillos over
and over with no sense of elegance. There was also a couple, he smoked menthol, she smoked
light, midlife crisis, unhappy parents in their second honeymoon. People laughed a lot and
someone had a theory that high doses of nitrous oxide were widespread in the bus by modern
terrorists.

"I was late for lunch, arrived the day before in town I didn't had time to tame the harsh light
with my feminine lashes, and was constantly blinking like a psychotic. I randomly dug up a
new suit from the vast and impersonal wardrobe that Mother offered me, and put on some strict
black leather shoes. Mother told me that my father was a very busy man, far more important,
far more elegant than I, and that I shouldn't embarrass him with questions, why he left, and if
he knew about me, why never show up, why all these years and whether he had deliberately
affected my mental health by his long absence or not. And I reassured her with a kiss on her
cheek, promising her that it was just like meeting a stranger, who by a strange chance happened
to be my father, and I was finally much less confident than her when I went. I told the driver
that someone would drive me as I preferred to walk. Observing strangers on the street became
a priority in my life, there was a girl who ran shirtless, shouting the name of some pop band
and walking her dog, there were a few punks, selling tips to tourists, there were dazed men
wearing oilskin, there were horrible people too sad and smart, there was an old bum, begging
smiles (I stood in front of him 15 minutes, giving mine), there were these Sunday afternoon's
vandals, cleaning their graffiti under the close supervision of a sexy policewoman.
A French waiter at the restaurant show me a table and I sat in front of an unfolded newspaper
which was emitting cigar's smoke. I wanted to run, to swing the table, to break the precious
cutlery, to stab this paper fence with silverware, to piss myself, crying like a hysterical guy, and
I just had this choked word :
" Daddy ?"
The fall of the newspaper, an old face rejuvenated by the treatments, square glasses, thin and
dry lips. The family's psychiatrist. My fucking shrink.
"The situation is complicated Karl, the factors are multiple..."
Images : this sentence repeated at a wedding, repeated every morning, every night, before a
school report, before a basket ball, at the death of a relative, myself on his laps, a family photo.
In an intense effort, he extended his hand to reach my arm, and I compulsively moved back and
insulted him, my try to contain a sob resulting in a hard grimace, I stumbled on the ground and
then in the arm a customer, ran away towards the door.
The sun declined rapidly, I smoked many fags and never finished them, I yelled at passersbies,
I recognized a girl that went to highschool with me, going hand in hand with her father,
drinking a soda. The sun was falling faster now, but sometimes it proudly bounced, I took
refuge in an alley that stank of piss, and a teenage prostitute showed up to console me, I
accepted her embrace, thinking about my ex, and then her friends arrived, weaklings rolling
their shoulders, with thin, tattoed arms. Everything happened very quickly, I heard "Hey
Faggot!", saw a chain crashing against my cheek, and then punches rang out in a thud. When I
regained consciousness the night was late and I decided to lie there without blinking or
sleeping. On the next day, I found bus timetables on a boulevard, crazy how you change when
you stay outside the all night, I looked like a city junky, jagged clothes, covered with soot and
scratches, I was basically the man I had never been before. I walked to the bus station,
whistling a Satie's, this is my story. "

Rachel had put her hand on my cheek in a half-smile that said: "My poor boy." and we decided
to sing all the hits of our respective childhoods. Nico introduced himself as another guy who
had no chance and found a kind of salvation in world travelling, he had smoked opium in a
barn of Burma and joined the army to find new psychotropic drugs. The "tic" guy pretended to
be called Mr. Octopus, he was just getting out of the insane asylum, and someone told me that
one night, he cut all the little toe of his building's people, in order to feed himself as he saw in a
nature documentary. As the couple was busy washing my face with paper handkershieves, she
offered me a comb. She inherited it from her mother, and there was an engraved phrase on the
handle, which boasted a woman's hair. It took a considerable time to unravel what seemed like
a roaring mane, dotted with various shadows. Her name was Lucile and his was Chan although
his face didn't betray any asian origin. He vaguely suggested that one of his ancestor was a
Maharadjah. They dream of adopting a child soldier, to give him a chance, and it's true that
people don't care enough about kids who lost their cheekbones in the battles. The driver told me
that the girl of the back row took the same bus for years, every day at the same time, and that he
already saw her members piercing the seats or disappearing under the rays of the sun. He said
she was a ghost haunting the bust since a terrible accident killed a bunch of students.
The team rallied to solve the problem of my shoes. Actually, I did not dislike the situation, my
lost shoes were not my liking, they were miserably squeaking. They first began to imagine that
I was wearing shoes, so I wouldn't be offended, and every minute it was: "Karl, what lovely
sneakers!" or "Dude your shoes rock, with the elastic system, lightning blue, fuckin' gorgeous
!" or: "My boy I always wanted to wear the same white moccasins as yours ! Reminds me of
the boat trips with my father." And also: "Sandals, comfortable and cute, kiddo !"
But we finally ran out of names and there was no shoemaker in our club. Suddenly somebody
invented an ingenious system, two people, every half hour would lend me one of their shoes,
so I'd feel reassured, Mr. Octopus would take care of the clock (he had a huge and multi-
functions ond). for the first round, we choosed the two "volunteers" at straws. Nico and Chan
submitted to the game, good losers, and soon I had a brogue shoe and a Dr Martens.
You must know that I will not tell you where the bus left and where it went, and it was maybe
just going round in circles, return ticket or not, it doesn't matter. What matters is that even
during rush hour, the road was deserted. That's why we have all been shaken when Will, the
driver, unhealthily crushed the brake with a swearword : "Holy petticoat of the Virgin!
"interrupting Rachel in her bawdy song. The automatic door opened in a misty gasp and we
slowly got off. No one dared look away or even bat the eyes facing the thing that broke the flat
line of the desert. It was sad as the missed call of a loved one that you had forgotten. On the
side, in order: a large cocktail glass, a grand piano and a flabby man. Someone else would have
given you an explanation that included the Mafia or the last desperate act of a rich and sick
man, but this someone else would be a bastard. Nico first got closer, he was breathing hard, he
made slide his finger on the piano (that rang well, more or less) and then drank the glass before
spitting in a monstruous UGGGGGGH !, disgusted by the sand's dissolution.
At this moment the girl of the back row got off the bus. We stepped aside, forming an
asymmetrical path, and she almost fell on the rock's scraped ground, her bare arms were
pierced by numerous small teeth, needle's teeth, and she placed her hands on the shoulders of
Nico, then snuggled against his chest. Her mouth opened for the first time in years, whispering:
"I think he's dead. "
She straightened up and got back inside. When we would arrive, Nico would tell me she had
confessed to be the only survivor of the accident that Will mentionned.
My legs gave way beneath me and Will had to hold me back. We laid the body on the ground,
his eyes were closed, so no-one had to pass the palm of his hand on his face, and there was this
striking resemblance with my shrink, my father. I dropped to my knees and hit hard his heart
screaming, ordering him to wake up, calling him a motherfucker, saying that I would try to love
him now, and when Rachel slapped me, I nestled in her hair, crying, it was not him and I hated
myself for this unthinking wish. We dug a grave and Lucile asked that someone plays a tune, I
sat at the piano and invented a song for the first time, first too slow, then too fast, a bit like Life
itself.
We resumed our journey, reading out loud the pages of our favorite books, in turns, and then
each of us got lost in his quarter of misted sky.
You see a lot of things on the fingers of people who travel by bus.
And on mine there's blood, ancient ink, friendly or foreign prints, musical notes, embedded
sand, traces of alcohol that I got tattooed. I sometimes wonder if I should wash my hands, but
it doesn't seem very fair. When we arrived, we hugged each other for a long time, to become
soaked with the warmth of friendship, and at one moment, we had to part. I found a shabby
place, and started working as a salesman in a record store, discovered ecstasy and girls. I
haven't seen any of those dear strangers again, but their memory remained, indelibly, forming
an epidermis on my fingers of pianist.

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