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UNIVERSITE D’ALGER

FACULTE DES SCIENCES ECONOMIQUES


ET DE GESTION

THESE DE DOCTORAT D’ETAT

TITRE

GLOBALISATION ECONOMIQUE.
GENESE, FORMES ET PERSPECTIVES

PREPAREE PAR
BOUFEDJI ABDELOUAHAB

DIRECTEUR DE THESE
BOUKELLA MOURAD
JURY COMPOSE DES PROFESSEURS
KOUDRI AHMED
FERFERA MOHAMED YACINE
INAL MYRIAM
BENABDELLAH YOUCEF
Remerciements

IL y’a sept ans, lorsque je m’étais engagé dans ce travail de


recherche, j’avais du mal à opter pour un sujet précis. Mon
directeur de thèse, le Professeur Boukella Mourad, en me
proposant de travailler sur ce sujet passionnant qu’est la
globalisation économique, m’a été d’un grand secours afin de
résoudre ce problème. Cela a été le point de départ d’une
relation de travail aussi fructueuse qu’amicale. Tout au long de
cette période, Monsieur Boukella n’a ménagé aucun effort pour
m’aider à mener ce travail à son terme. Qu’il trouve ici mes plus
vifs remerciements.
Je tiens aussi à exprimer ma profonde reconnaissance aux
membres du jury qui ont bien voulu donner de leur précieux temps
pour que ce travail reçoive la sanction qu’il mérite.
Le Professeur Kellou Mohamed Larbi a émis des suggestions
précieuses qui m’ont été fort utiles dans la préparation des
différents chapitres. Je tiens à lui exprimer toute ma gratitude pour
l’apport de son extrême compétence. Mes remerciements vont
également au Professeur Kheniche Idir pour les encouragements
qu’il m’a prodigués afin que je m’engage dans cette entreprise et
la termine.
Melle Naima n’a ménagé ni son temps ni ses talents lors de la
préparation de cette thèse. Ce travail doit aussi beaucoup à mon
oncle Hocine. Sans le soutien indéfectible de ma grand-mère
Zineb, ce travail n’aurait probablement pas pu voir le jour. Mon
ami Kamel Dahmani a apporté une aide appréciable lors de la
réalisation de ce travail. Je les en remercie beaucoup.
A Zineb, Salah, Saliha, Fayçal, Meissoune et Ilhem
Table

INTRODUCTION GENERALE…………………………………………………………………………………… 6

CHAPITREI. LA GOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE


HISTORIQUE. 15

SECTION I. Aux origines du phénomène de globalisation :


avènement, essor et déclin de l’entreprise de production de masse standardisée …………………. 18
I- Le marché libre, lieu privilégié de la régulation économique…………………………………………. 18
II- L’époque de la grande entreprise et de la régulation monopoliste……………………..…………… 24
III- Les principaux aspects de la crise contemporaine………………………………………..……………... 42

SECTION II. Un nouveau paradigme technico-économique


basé sur le savoir et l’information …………………………………………………………………………………. 56
I- Les formes et les enjeux de la compétition technologique……………………………………………... 61
II- Emergence d’une économie fondée sur le savoir…………………………………………………………. 79

SECTIONIII. Les acteurs et les organisations de l’économie du savoir …………………………….. 88


I- L’organisation des entreprises de l’économie du savoir : la firme-réseau………………………… 95
II- Le réseau mondial…………………………………………………………………………………………………… 114

CHAPITRE II. LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE. 124

SECTION I. Stratégies globales :configuration, coordination et concurrence …………………… 126


I- Le caractère mondialisé de la concurrence…………………………………………………………………... 127
II- Les instruments de la globalisation économique………………………………………….……………… 159
III- La globalisation dans le contexte de la formation de l’économie mondiale……………………. 180

SECTION II . Globalisation : concepts et définitions ……………………………………………………... 192


I- Définition du processus de globalisation économique……………………………………..…………….. 199
II- Vers un nouveau paradigme …………………………………………………………………………………….. 224

CHAPITRE III. LA GLOBALISATION ET L’ETAT- NATION 233

SECTION I. La globalisation, facteur d’effacement de l’économie nationale


et de la souveraineté de l’Etat- nation ……………………………………………………….…………………... 237
I- L’entreprise-réseau et la fin de l’économie nationale …………………………………………………… 237
II- La convergence des systèmes économiques nationaux ………………………………………………... 244
III- Un rôle économique plus limité de l’Etat ……………………………………………….………………… 247
IV- Pour une nouvelle façon de voir les questions économiques ……………………………………… 250
V- Les exigences d’une économie fondée sur le savoir ………………………………….………………… 258
VI- La globalisation et le devenir de la nation ……………………………………………….………………... 265
SECTION II. La pérennité du cadre économique national………………………………………………… 284
I- La référence à un cadre économique national immuable ………………………………….…………… 287
II- La nation, source privilégiée de l’avantage concurrentiel …………………………………………….. 291
III- Le mythe de la globalisation ………………………………………………………………………….………... 306
IV- Les racines nationales de l’économie globale ……………………………………….…………………... 321
V- Un cas de non-globalisation : la technologie……………………………………………………….……… 333
VI- La globalisation et l’Etat- nation …………………………………………………….……………………….. 339

CHAPITRE IV. LA GLOBALISATION ET LES PAYS EN


DEVELOPPEMENT 362

SECTION I. Sous-développement et marginalisation économique………………………….…….…… 364


I- Le processus de rattrapage économique………………………………………………………………………. 364
II- La loi implacable de la marginalisation économique……………………………………………………. 375
III- Globalisation et marginalisation économique……………………………………………………………. 386
IV- La persistance du sous-développement ……………………………………………………………………. 390
V- Le développement économique dans une perspective historique…………………………………… 396
VI- Le développement économique, une nécessité pour les pays du Sud………………….………… 402
VII- La théorie du développement : leçons et perspectives. 407

SECTION II. La globalisation, un défi et une opportunité………………………………………………… 413


I- La nécessité d’une approche plus réaliste au mouvement de globalisation……………….……… 413
II- Pour une politique de la globalisation : l’investissement dans le capital humain……………… 422
III- La nécessité impérieuse d’une transition à un modèle économique plus performant……….. 435

CONCLUSION…………………………………………………………………………………………………………… 451
NOTES………………………………………………………………………………………………………………………. 458
BIBLIOGRAPHIE………………………………………………………………………………………………………. 472
INTRODUCTION GENERALE

Introduction générale

L’une des principales caractéristiques du débat sur la mondialisation est qu’il


aboutit le plus souvent à des généralisations hâtives et imprudentes et, parfois,
proprement erronées. Tout ce qui est susceptible de rapprocher les hommes les uns des
autres tombe ainsi sans discernement dans la case de la mondialisation. On ne
distingue pas entre la cause et la conséquence, entre l’objectif recherché et
l’instrument utilisé pour y parvenir, entre ce qui est déjà advenu et ce qui n’est encore
qu’une tendance. Le monde est devenu un village planétaire, cette phrase de McLuhan
résume à elle seule beaucoup de ce qui se dit sur la mondialisation. Si tel était le cas, il
est peut-être plus juste de dater le commencement de la mondialisation par la
découverte de l’Amérique par Christophe Colombs qui dit après la réalisation de son
exploit : les hommes ne savent pas combien le monde est petit.

Cela n’a rien d’étonnant dans la mesure où bon nombre de ceux qui
interviennent dans ce débat ne le font pas à titre de connaisseurs, d’experts ou
d’universitaires spécialisés. Leurs réflexions et leurs contributions manquent de
rigueur scientifique car elles ne sont pas délimitées par des disciplines clairement
définies comme l’analyse économique, la géostratégie ou la sociologie. A titre
d’exemple, dans son livre The Lexus and the Olive Tree (la Lexus et l’olivier ),
Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times, associe la Lexus, qui est une
marque de voiture de luxe japonaise, au processus de mondialisation1. Selon lui, cette
voiture dont la conception et la production ont nécessité la collaboration de groupes de
travailleurs situés aux quatre coins de la planète symbolise l’ère nouvelle de la
mondialisation qui a succédé à la période de la guerre froide. L’auteur soutient que la
mondialisation se définit comme un mouvement d’interdépendance accrue des
relations économiques, technologiques et culturelles entre les différentes nations. La
mondialisation serait donc facteur de convergence entre les parties constitutives du
nouveau système international et, à ce titre, favorise la paix et la coopération entre les
pays du monde. A l’inverse de la Lexus, l’olivier symbolise le conflit israélo-arabe et,
au-delà, toutes les guerres ethniques et religieuses ainsi que l’exacerbation des
sentiments nationalistes, sources de conflits régionaux violents .

Cette analyse rappelle une étude menée sur le thème de la mondialisation auprès
d’un groupe d’enseignants de l’Université du Koweït 2. Parmi les questions posées
dans le cadre de cette enquête, on pouvait y lire ceci : « la mondialisation est-elle une
des formes de l’hégémonie culturelle subie par le monde arabe ? La mondialisation
est-elle contraire à nos valeurs islamiques ?

Il est vrai que ces deux questions ont recueilli des réponses affirmatives à
hauteur de 50 % pour la première et 36% pour la seconde. Mais ce n’est pas là le plus
important. Ce qui compte le plus à nos yeux, c’est de montrer comment deux études
1
Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree, Anchor Books, 2000.
2
‫ا‬، ‫ﺍﻟﺠﺎﻤﻌﺎﺕ ﺍﻟﻌﺭﺒﻴﺔ‬ ‫ ﻤﺠﻠﺔ ﺍﺘﺤﺎﺩ‬، ‫ ﺍﻟﺜﻘﺎﻓﺔ ﺍﻟﻌﺭﺒﻴﺔ ﺍﻹﺴﻼﻤﻴﺔ ﺇﺯﺍﺀ ﺘﺤﺩﻴﺎﺕ ﺍﻟﻌﻭﻟﻤﺔ ﻭ ﻓﺭﺼﻬﺎ‬،‫ﻋﻠﻲ ﺃﺴﻌﺩ ﻭﻁﻔﺔ ﻭ ﻤﺤﻤﺩ ﺍﻟﻌﺒﺩ ﺍﻟﻐﻔﻭﺭ‬
‫ﺍﻟﻌﺩﺩ ﺍﻟﺤﺎﺩﻱ ﻭ ﺍﻷﺭﺒﻌﻭﻥ‬

-6-
INTRODUCTION GENERALE

donnent du même phénomène, la mondialisation en l’occurrence, deux significations


diamétralement opposées. Des exemples de ce type peuvent être multipliés à souhait.
Ils tendent tous à faire accréditer l’idée que, en dépit du nombre impressionnant
d’ouvrages d’études et de colloques qui ont été consacrés au phénomène de
mondialisation, celui-ci pose toujours un défi conceptuel difficilement surmontable.
En effet, les différentes approches et analyses du processus de mondialisation sont
tellement divergentes les unes par rapport aux autres qu’il est difficile voire impossible
de parvenir à une définition qui soit acceptable par tous. Cette divergence tient en
partie au fait qu’il s’agit là d’un phénomène complexe qui peut ệtre abordé de
différentes manières et méthodes. Cependant, comme disent les théoriciens de
l’évolution, les phénomènes complexes ne sont complexes que parce qu’ils sont
uniques.

Dans ces conditions, nous avons jugé utile lors de l’entame du présent travail de
recherche de privilégier une problématique générale qui traite du problème dans sa
globalité et non dans un de ses aspects spécifiques. La question centrale qui sous-tend
cette problématique peut être formulée ainsi : quel est le trait fondamental qui permet
de définir le mouvement de globalisation de façon simple et précise ? Bien sûr, notre
démarche n’est pas de nature exhaustive et n’a pas pour but d’épuiser le sujet. Il s’agit
plutôt de parvenir à isoler l’élément le plus caractéristique du processus de
globalisation afin qu’il puisse servir de grille de lecture pour déchiffrer les différentes
composantes qui forment ce phénomène. Nous avons choisi d’utiliser le terme de
globalisation plutôt que celui de mondialisation car, à notre avis, le second terme
recouvre ou correspond aussi à des phénomènes extra-économiques multiples,
compliqués et interdépendants qu’il serait très délicat de séparer des processus
exclusivement économiques.

Si nous réussissons à travers cette thèse à répondre de manière satisfaisante à la


question centrale précédemment mentionnée, c'est-à-dire à définir le processus de
globalisation en l’identifiant à travers son essence même, il nous sera plus facile, plus
tard, de mener nos recherches de façon plus méthodologique sur une multitude de
sujets qui sont en rapport avec ce mouvement. Parmi les thèmes qui peuvent inspirer
de futurs travaux de recherche, on peut citer les effets de la globalisation sur le rôle
économique de l’Etat, notamment en matière de politique monétaire, de politique
macroéconomique et de politique industrielle. La globalisation va également affecter
profondément le système des échanges commerciaux internationaux. Les théories sur
le commerce extérieur ainsi que sur les stratégies de développement économique vont
connaître, à coup sûr, un regain d’intérêt considérable.

Le terme de mondialisation ou de globalisation est un thème récurrent qui


revient comme un leitmotiv dans tous les discours et toutes les études. Il a d’abord
désigné un phénomène limité, une mondialisation de la demande, mais il s’est enrichi
au fil du temps, au point d’ệtre identifié de nos jours à une nouvelle phase de
l’économie mondiale 3. En fait, l’importance croissante qu’on associe aujourd’hui au

3
En 1983, Théodore Levitt emploie ce terme pour désigner la convergence des marchés dans le monde entier.
Ainsi, la « firme globale » agit comme si les principales régions du monde constituaient une entité unique. Elle

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INTRODUCTION GENERALE

processus de globalisation est telle qu’il ne peut s’agir que d’une nouvelle phase de
l’économie mondiale. Cependant il n’est pas possible de se contenter de définir ce
processus à partir de ce seul élément. Le plus important est, en effet, de dire en quoi la
globalisation constitue-elle une nouvelle étape de l’économie mondiale. Beaucoup de
thèses qui ont été avancées pour répondre à cette question ont privilégié l’idée que
c’est l’essor considérable des échanges extérieurs qui marque le commencement de la
phase de globalisation. Certes, les chiffres sur le commerce extérieur témoignent,
incontestablement, d’une croissance remarquable des échanges internationaux de biens
et services depuis la fin du XXe siècle. Néanmoins, ces chiffres sont exprimés en
valeurs absolus, tandis que rapportés aux valeurs des PIB des grandes nations
commerciales, ils montrent une grande stabilité dans le temps 4. Par ailleurs, cette
thèse sur le rôle prépondérant du commerce international dans le processus de
globalisation paraît plus fragile encore face aux arguments de ceux qui disent que la
fraction de la production globale qui était échangée par les grandes puissances
commerciales à la fin du XIXe et au début du XXe siècle était plus importante qu’elle
ne l’est aujourd’hui. Bien sûr, il s’agit là d’un argument de statique comparative qui ne
fait qu’opposer une situation par rapport à une autre. Il ne tient pas compte du
caractère dynamique du phénomène analysé et ne prend pas en compte, non plus, le
rôle de l’évolution du niveau des prix des biens échangés entre les différents pays. En
effet, si un bien connaît une hausse dans le volume de ses ventes à l’étranger, la valeur
de celles-ci pourrait bien régresser si la demande mondiale pour ce bien est
caractérisée par une faible élasticité par rapport au prix. A vrai dire, après
considération de l’ensemble des facteurs liés à l’évolution récente du commerce
extérieur, il paraît logique de dire que l’essor des échanges extérieurs ces vingt
dernières années est plus une conséquence de la globalisation qu’une des causes de
celle-ci. Et la même chose peut être dite, avec certaines nuances, à propos de
l’accroissement exponentiel des investissements directs à l’étranger depuis le début
des années 1980.

La globalisation a été considérée aussi comme une stratégie concurrentielle


développée par les grandes firmes occidentales afin de contenir les firmes issues de
pays moins développés parties à l’assaut des marchés mondiaux, notamment pour les
biens de moyenne et faible technologie. Cette stratégie consisterait à intensifier
l’innovation technique et technologique de sorte à hausser les barrières d’entrée aux
marchés des nouveaux biens et dissuader ainsi les firmes des pays émergents de
s’engager dans cette course concurrentielle qu’ils ont d’ailleurs peu de chances de
remporter. Ceux qui craignent que la croissance des pays émergents devienne nuisible
à la prospérité des pays riches s’appuient sur l’idée d’une « redéfinition des
hypothèses fondamentales de l’humanité ». Un des exemples de cette redéfinition est
que le monde est traditionnellement divisé entre pays riches, bénéficiant d’un fort taux
de productivité et de salaires élevés, et pays pauvres à faible productivité et salaires
bas. Mais aujourd’hui, certains pays mêlent haute productivité et bas salaires. La

vend la même chose, de la même manière partout. En ce sens, la globalisation des marchés s’oppose àn la vision
antérieure d’un cycle du produit qui consistait à vendre aux pays moins avancés les produits devenus obsolètes
dans les pays les plus riches. T.Levitt, The Globalization of Markets, Harvard Business Review, mai-juin 1983.
4
Paul Krugman, America ; The Boastful, Foreign Afffairs, Mai-Juin 1998.

-8-
INTRODUCTION GENERALE

présence de plus en plus manifeste de ces pays sur les marchés mondiaux est en train
d’aboutir à « une restructuration massive de l’appareil productif, ce qui ne permet pas
aux pays riches de maintenir leur niveau de vie antérieur ». En d’autres termes, la
concurrence des économies émergentes du Tiers monde est devenue une menace pour
les pays occidentaux riches. Les craintes exprimées à propos de la croissance des pays
émergents semblent se focalisées sur les flux de capitaux plutôt que sur le commerce .
Les problèmes de chômage dans les économies occidentales étaient expliqués par la
mobilité du capital. Le capital du premier monde semblait ne créer d’emplois que dans
le Tiers monde. En effet, dans le cas des pays en développement, il existe une relation
de dépendance étroite entre flux d’exportations et stocks d’investissements étrangers
reçus. Le plus souvent, les premiers n’ont pu être portés à des niveaux
significativement élevés que parce que les seconds l’ont été aussi .

La thèse selon laquelle la concurrence du Tiers monde serait l’un des plus graves
problèmes auxquels doivent faire face les pays avancés est à la fois discutable d’un
point de vue théorique et démentie par les faits. En effet, les chiffres concernant les
exportations de capital vers les pays émergents peuvent paraître importants, mais ils
sont relativement faibles en comparaison du stock de capital et des investissements
dans les pays avancés. En 2002, environ 2 % seulement des investissements des pays
de la zone O.C.D.E. furent détournés vers l’extérieur 5. Par ailleurs, comme le
commerce avec les pays à bas salaires représente moins de 2 % du PNB, son incidence
sur le niveau de vie des pays développés paraît limité6.

De ces explications découle la thèse qui sera défendue dans ce travail . La


proposition centrale sur laquelle s’appuie cette thèse peut être formulée ainsi : la
globalisation est une nouvelle étape de l’économie mondiale dans le sens où elle
représente une tendance à la création d’un marché mondial du travail global et unifié.
Jusqu’à présent, l’intégration du marché du travail à l’échelle internationale a toujours
été pensée comme étant synonyme d’une mobilité accrue de la force de travail. Dans
toutes les analyses, l’immigration des populations vient en tệte des formes de mobilité
de la main-d’œuvre. Et comme les déplacements internationaux de population se sont
plutôt tassées depuis la fin du XIXe siècle, tous les auteurs en viennent à conclure à
une mobilité plus réduite de la force de travail par rapport à ce qu’elle était auparavant.
Il est clair que de ce côté-ci rien de véritablement significatif ne s’est produit qui
puisse justifier de définir le mouvement de globalisation comme étant une tendance à
l’unification du marché du travail à l’échelle mondiale. Qu'est ce qui a donc changé de
fondamental qui permet de tenir la thèse d’une globalisation basée sur l’intégration
croissante des marchés de travail nationaux au sein d’un marché mondial du travail ?

La première hypothèse de travail sur laquelle nous nous appuyons pour apporter
une réponse à cette question est d’ordre épistémologique . En effet, le premier pas
significatif vers la globalisation a peut-être été franchi à la faveur de la maîtrise par
l’homme des ondes électromagnétiques. Celles-ci lui permettent via les réseaux de

5
CNUCED, World I nvestment Report 2003. P.25.
6
Calcul fait sur la base de statistiques pour l’année 2003 fournies par le site officiel de l’O.C.D.E:
www.oecd.org

-9-
INTRODUCTION GENERALE

télécommunication de transporter à la vitesse de la lumière tous les éléments de


l’information, c'est-à-dire du texte, du son et de l’image. Cette vitesse abolit les
distances, introduisant ainsi le temps mondial ou le temps réel à la place du temps
local. Cette évolution est si importante que tout ce qui à trait à la géographie tend à
céder devant l’avancée des phénomènes constituant ce qu’il faut bien appeler
la «chronographie ». Théoriquement, toutes les activités dont l’exécution dépend en
partie ou en totalité de la disponibilité de l’information adéquate peuvent ệtre réparties
à travers tous les pays de façon à obtenir une configuration globale optimale – en
termes de coûts et / ou en termes de productivité. Bien entendu, on est encore loin de
ce schéma idéal. Pour l’heure, ce sont les activités, généralement de services,
nécessitant des compétences et des savoirs de haut niveau qui se prêtent à ce genre
d’organisation productive. La finance internationale en est le meilleur exemple. Mais
la globalisation est loin de se résumer à des entités, séparées géographiquement mais
interdépendantes, liées entre elles par des liaisons électroniques permettant
d'acheminer d’un point à un autre des données de diverses natures afin de réaliser leur
traitement pour les transformer en services commercialisables sur les différents
marchés de la planète.

La seconde hypothèses de notre thèse est qu’il est impossible de saisir la logique
de la globalisation en dehors de la dynamique grandiose du capitalisme. Elle en est une
des manifestations les plus récentes. Le capitalisme est fondamentalement un
processus dynamique. Il est en perpétuel changement. Il est, de ce fait, plus proche des
théories de l’évolution de la vie qu’il ne l’est des autres disciplines des sciences
humaines. C’est l’innovation, sous toutes ses formes, qui est le moteur du dynamisme
du système capitaliste. L’innovation peut s’appliquer aux biens et services, aux
techniques de production et de commercialisation ainsi qu’aux entités et institutions
qui les mettent en œuvre. Ainsi, le produit, le procédé de fabrication ou l’organisation
productive qui s’impose sur le marché est vite dépassé par un autre produit, un autre
procédé de fabrication ou une autre organisation productive, jugés plus satisfaisants
par les consommateurs. Dans ce système, l’entreprise qui obtient une position
dominante sur le marché n’est jamais sûre de la conserver très longtemps car la
concurrence est tout le temps en quête de moyens plus efficaces pour la détrôner.
L’économie capitaliste est en permanence caractérisée par une « valse » des géants.
Ainsi, si l’on examine le classement des cent premières entreprises américaines, on
s’aperçoit que, tente cinq ans plus tard, 60 d’entre elles ne figuraient pas dans le
classement de 1966 7.

La vitalité du système capitaliste est telle qu’il ne peut pas faire autrement que
détruire des ressources économiques, par définition rares, pour les remplacer par
d’autres plus performantes et plus productives. C’est le principe de la destruction
créatrice énoncée et popularisée par l’économiste autrichien Joseph schumpeter
(1883-1952) qui veut qu’une économie moderne est toujours en déséquilibre
dynamique. L’économie de schumpeter n’est pas un système fermé mais elle évolue et
change sans cesse selon un mode biologique plutôt que mécanique. Schumpeter
soutenait que c’est l’innovateur qui est le véritable sujet de l’économie. Pour lui,
7
Information recueillie sur le site www.fortune.com du magazine américain Fortune.

- 10 -
INTRODUCTION GENERALE

l’innovation constitue l’essence même de la science économique et plus certainement


d’une économie moderne. Notre hypothèse veut donc que la globalisation soit analysée
comme étant une étape dans l’évolution du système capitaliste. Elle est le produit
d’une série de transformations dont l’ensemble marque l’avènement d’une économie
fondée sur l’information et le savoir . Le savoir est en passe de devenir le facteur de
production le plus important et, vraisemblablement, le plus décisif. Il succède à ce
statut au capital. Les économies s’appuient de plus en plus sur le savoir et
l’information scientifique. Le savoir est désormais reconnu comme moteur de la
croissance économique. Cette évolution ne doit étonner personne car le capitalisme a
son destin étroitement uni à celui de la science. Sans la science, jamais le capitalisme
triomphal que nous connaissons depuis le XIXe siècle n’aurait été possible.
L’infinitude de l’exploration scientifique du réel peut rejoindre l’infinitude de
l’exploration capitaliste des produits et des techniques de production. Cette jonction
est devenue si étroite que l’on court le risque de perdre de vue que science et
capitalisme ne se confondent pas.

Dans une économie fondée sur le savoir et le connaître, les firmes ne peuvent pas
conserver les mêmes organisations structurelles qui ont été à l’origine de l’essor de
productivité lors de la periode précédente. Faire le pari que la prospérité et l’expansion
de l’entreprise passent désormais par la promotion de ses activités qui s’appuient le
plus sur l’innovation exige des firmes concernées d’opter pour une organisation
structuelle qui soit axée sur le savoir et l’information. C’est une réorientation
stratégique de premier ordre. C’est ainsi que les firmes pyramidales fortement
hiérarchisées et bien adaptées à la production de masse standardisée ont cédé la place
aux firmes-réseaux dont l’essentiel de la valeur provient de la capacité de leurs
travailleurs les plus talentueux à indentifer et à résoudre les problèmes les plus
complexes. La prospérité de ce genre d’entreprises repose de moins en moins sur les
activités de production proprement dite et de plus en plus sur l’offre de services à
haute valeur ajoutée. Les usines, les immeubles et les machines n’ont plus qu’une
importance relative et sont le plus souvent utilisées à la commande. L’accentuation de
la tendance à la délocalisation des activités de fabrication dans les pays en
développement est très révélatrice de cette transformation. L’entreprise caractéristique
de l’économie du savoir ne ressemble plus à une pyramide mais à un réseau. Chaque
noeud du réseau comprend un nombre relativement réduit de membres ou de
partenaires et s’étend sur plusieurs sites à travers les pays, liés entre eux par des liens
organiques plus ou moins étroits. Les compétences individuelles sont combinées de
façon à obtenire des effets de synergie importants. Chaque nœud de l’éntreprise-réseau
constitue une combinaison unique de compétences et est difficile à reproduire par les
autres firmes.

La firme-réseau qui emploie surtout des identificateurs et des « résolveurs » de


problèmes ainsi que les managers qui sont chargés de leur faciliter le travail devient
vite un réseau mondial. Cette diffusion à l’échelle internationale se comprend
aisément. En effet, les travailleurs du savoir de la firme-réseau passent leur temps à
identifier et à résoudre des problèmes de diverses ordres. Or, ce genre d’activités peut
être fourni partout dans le monde car il existe un marché mondial pour les services

- 11 -
INTRODUCTION GENERALE

d’identification et de résolution de problèmes. Plus la demande qui s’adresse aux


prestataires de ces services est importante, plus les rémunérations qu’ils recevront en
contrepartie seront élevées. La logique qui sous-tend la création des réseaux
mondiaux est d’élargir son champ d’action afin de toucher le plus grand nombre de
consommateurs, utilisateurs de services de résolution et d’identification de problèmes
sur les principaux marchés mondiaux. Cette extension géographique s’opère à travers
les investissements étrangers en rachetant des entreprises existantes ou en créant de
nouvelles. Notre hypothèse est donc que les investissements étrangers constituent un
instrument de la globalisation.

En s’internationalisant, la firme-réseau participe à la création d’un marché


mondial du travail. Désormais, les travailleurs du savoir les plus talentueux travaillent
directement pour l’économie mondiale. Leur richesse matérielle et leur confort moral
dépendent de la valeur qu’accorde celle-ci à leurs talents et à leur perspicacité.
Lorsque la firme ou le réseau recrute ses employés en fonction de leurs aptitudes et
leur compétences sur une base, à priori, mondiale, cela signifie que la compétition
entre les protagonistes, sujets de cette sélection, se joue également à l’échelle
mondiale. Désormais, les entités domestique ne jouent plus leur traditionnel rôle
d’intermédiation entre les nationaux et l’économie mondiale. La suppression
progressive de l’intermédiation des firmes locales dans le recrutement du personnel
domestique traduit un début de décloisonnement des marchés nationaux du travail.
Nous retrouvons ainsi notre proposition centrale, à savoir que la globalisation
économique traduit la tendance à la création d’un marché mondial du travail unifié.

Il doit apparaître maintenant que la globalisation est le résultat de


transformations structurelles opérées par le système capitaliste afin de répondre aux
exigences d’une économie désormais fondée sur le savoir. Le lien de causalité va donc
de l’économie du savoir au réseau mondial, puis au processus de globalisation. Sans
l’avènement d’une économie fortement tributaire de l’information et du savoir, il n’y a
pas de raison pour que le phénomène de globalisation ait eu lieu. Il est très important
que cette relation de cause à effet soit correctement appréhendée. En effet, le processus
de globalisation n’est important en lui-même que dans la mesure où il découle
directement d’une économie de savoir et d’information en passe d’imposer sa loi à
toutes les sociétés, Ainsi, la plupart des déséquilibres et difficultés économiques
rencontrés par les individus, les firmes et les économies nationales que l’on impute
généralement au phénomène de globalisation trouvent, en fait, leurs causes originelles
dans les transformations et mutations induites par l’avènement de l’économie du
savoir. Ceux qui perdent de vue ce lien de causalité en s’en prenant au mouvement de
globalisation se trompent de “cible”, ne posent pas les problèmes dans les bons termes
et ne peuvent donc pas proposer des solutions appropriées.

En reliant le phénomène de globalisation à l’évolution vers une économie du


savoir, on s’aperçoit que le phénomène en question constitue au fond un défi et non
pas un problème. Il devient certainement un problème lorsque les individus, les firmes
et les Etats se dérobent à leurs obligations et, au lieu de relever ce défi, préfèrent
mener une politique de fuite en avant. En effet, les individus et les firmes doivent

- 12 -
INTRODUCTION GENERALE

savoir que les connaissances et les compétences qui font leur attractivité et leur
productivité ne sont pas des acquis définitifs. Il est de leur responsabilité de se
remettre continuellement en question afin de rester en adéquation avec les exigences
de la nouvelle économie, de plus en plus tributaire du connaître et de l’information.
Concernant les Etats, leur principale action face au défi que leur pose le mouvement de
globalisation est de faire en sorte que les forces centripètes qui lient les individus
d’une nation les uns aux autres en garantissant sa cohésion compensent et neutralisent
les effets des forces centrifuges de l’économie mondiale qui, à l’inverse des premières,
distendent les relations intercommunautaires au sein de la nation. Cela nécessite
d’entreprendre une politique à long terme fondée sur la promotion de la qualité de la
force de travail et l’amélioration de son attractivité pour le capital local et étranger,
sans ségrégation aucune. Les firmes, les régions et les économies les plus prospères
seront celles qui emploieront en grand nombre des personnes bien formées et disposant
d’infrastructures modernes et performantes. Les pouvoirs publics ne doivent donc pas
hésiter à porter leurs efforts en priorité sur les secteurs de l’éducation, la santé, la
formation professionnelle, la recherche scientifique, les télécommunications dont les
performances ( ou les contre-performances) ont une influence directe sur les capacités
productives des travailleurs actuels ainsi que sur celles des générations futures.

Le cas des pays en développement est encore plus délicat car l’intensification de
l’innovation et l’accélération de son rythme que favorise l’économie du savoir
creusent l’écart de développement économique qui les sépare des pays avancés et
aggrave le risque de marginalisation économique, mais aussi technologique, politique
et culturelle qu’ils encourent sur la scène mondiale.

Pour mettre en évidence la thèse que nous soutenons et les hypothèses de travail
qui l’étayent, nous avons opté pour le plan de travail suivant:
Chapitre premier : la globalisation dans une perspective historique ;
Chapitre second : la globalisation à l’œuvre ;
Chapitre troisième : la globalisation et l’Etat-Nation ;
Chapitre quatrième : la globalisation et les pays en développement.

La globalisation fait partie de ces termes issus de la sphère économique et qui,


par l’importance des phénomènes qu’ils expriment et leurs effets sur les conditions de
vie des groupes et des populations, deviennent des termes génériques qui sont
employés par le plus grand nombre de personnes. Mais cette démocratisation de
l’utilisation du mot globalisation ne s’est pas faite à bon escient. Manifestement, elle a
manqué de rigueur et de précision si bien que le terme de globalisation peut désigner
d’un commentateur à un autre une chose et son contraire. Cela est prévisible vu que
cette notion est synonyme de phénomènes complexes qui ne peuvent pas être compris
sans faire appel à des théories économiques dont la compréhension et à fortiori
l’utilisation nécessitent une formation approfondie.

En choisissant de définir le mouvement de globalisation par son trait le plus


fondamental, à savoir l’intégration du marché du travail à l’échelle mondiale, nous
avons opté pour une démarche analytique mais aussi, et surtout, pédagogique. Notre

- 13 -
INTRODUCTION GENERALE

but est de comprendre et de rendre cette compréhension accessible au plus grand


nombre. Nous pensons que dans le domaine de l’économie mondiale, vu les moyens
de recherche dont nous disposons, il est préférable et plus productif de limiter ses
ambitions à ce genre d’objectifs scientifiques. Cette démarche permet aussi d’ouvrir la
voie à d’autres travaux de recherche où le mouvement de globalisation sera analysé
par rapport à d’autres problématiques comme le commerce, l’investissement
international, le développement économique, le rôle et les politiques économiques de
l’Etat, etc.

- 14 -
CHAPITRE I

LA GLOBALISATION
DANS
UNE PERSPECTIVE
HISTORIQUE
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

John Maynard Keynes disait à propos de l’économie que c’est une discipline
facile où pourtant, peu excellent. D’après lui, ce paradoxe est dû au fait que la bonne
compréhension des grands principes de l’économie nécessite des connaissances
profondes d’autres disciplines, comme l’histoire, la politique, la sociologie, etc.
L’économie est difficile aussi à appréhender du fait du caractère fortement
“accumulable” de ses informations. Tenter de comprendre ou d’expliquer une théorie
ou un phénomène économique important sans s’intéresser aux théories et aux
phénomènes économiques adéquats qui les ont précédés aboutit forcément à des
résultats insatisfaisants. L’étude du processus de globalisation obéit parfaitement à ce
principe. Un phénomène de l’ampleur de celui de la globalisation qui est à l’œuvre
depuis une vingtaine d’années ne peut à l’évidence surgir du néant. Des événements
multiformes, des phénomènes économiques et extra-économiques et des politiques
menées délibérément ou involontairement ont conjugué leurs effets pour façonner au
final le phénomène en question.
L’objectif de ce premier chapitre est de restituer le mouvement de globalisation
dans son contexte historique afin d’essayer de déterminer sa genèse, d’une part, et de
faire ressortir les facteurs qui ont favorisé son émergence, d’autre part.
Ce premier chapitre se compose de trois sections. Dans la première section nous
avons essayé de retracer à grands traits les principales étapes traversées par l’économie
capitaliste occidentale. Nous avons à cet égard identifié deux grandes périodes,
marquées chacune par un type particulier de régulation macro-économique. Dans la
première, dominée par les petites entreprises familiales, la régulation est dite
concurrentielle dans la mesure où ce sont les mécanismes du marché qui déterminent,
en dehors de toute intervention extérieure significative, l’équilibre économique global.
La seconde période commence avec l’application et la diffusion des principes de
production Tayloriens qui ouvrent la voie à la production à grande échelle et au règne
de la grande entreprise. La mise en œuvre des principes de production fordiens
constitue l’achèvement de cet édifice économique qui, sur le plan institutionnel, se
traduit par l’application d’une régulation macro-économique appelée monopoliste.
Celle-ci se caractérise par un rôle économique accru de l’Etat à travers l’application de
politiques gouvernementales conjoncturelles d’inspiration keynésienne ainsi que la
fixation par l’Etat de normes sociales que les entreprises se doivent de coordonner la
mise en œuvre avec des syndicats pleinement reconnus. Dans les pays occidentaux, cet
édifice économico-institutionnel sera à l’origine de résultats remarquables en termes
d’emploi et de prospérité économique, notamment durant la période 1945-1973.
Les années 1970 marquent un peu partout en occident, à l’exception notable du
Japon, le début d’une période de crise économique sévère. Le chômage et,
paradoxalement, l’inflation atteignent des niveaux très élevés, alors que la production
connaît une profonde stagnation. Face à cette situation inédite, les tentatives de relance
par les traditionnelles politiques anticycliques se sont avérées vaines. La situation
économique d’ensemble, à l’échelle nationale et internationale, évoluait de telle
manière qu’elle rendait impossible le rétablissement des conditions économiques
prévalant avant l’apparition de la crise. Dans ces conditions, la sortie de crise, reposait
plus sur les mesures et les politiques que parviendraient à entreprendre les entreprises

16
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

que sur celles mises en œuvre au niveau des Etats. C’est ce qui doit ressortir de la
lecture de la section suivante.
Dans la seconde section, nous avons en effet essayé de montrer qu’après une
période d’hésitation, les grandes entreprises occidentales se sont engagées dans une
nouvelle stratégie visant à organiser leurs activités sur de nouvelles bases de
compétitivité. Jusque là, la forme de production dominante dans les économies
occidentales était la production de masse standardisée. Dans ce type de production, le
facteur de compétitivité primordial dépend de l’importance des économies d’échelle
réalisées. Le coût de production unitaire moyen doit décroître à mesure que la
production augmente. L’une des conséquences de la crise des années 1970 a été que ce
facteur ne revêtit plus l’importance qu’il avait auparavant à mesure que le mode de
production de masse standardisée cédait la place à d’autres principes d’organisation de
la production.
Les produits qui étaient issus de ces processus de production réformés étaient
plus personnalisés, plus miniatures et comprenaient une part plus grande de services à
haute valeur ajoutée. En outre, la part des activités tertiaires supérieures était en
constante progression par rapport au secteur secondaire notamment. De même, les
secteurs les plus étroitement liés aux nouvelles technologies de l’information et de la
communication ont vu leurs positions se renforcer.
Le point commun entre toutes ces évolutions est que la position compétitive des
firmes devenait étroitement dépendante de facteurs tels que la technologie, les savoirs
et les compétences. L’intensification de la concurrence entre les entreprises
occidentales et entre elles et des firmes de pays en développement condamnait les
premières à un recours accru à ces facteurs de production spécifiques.
La seconde section analyse donc cette véritable mutation et révèle les raisons qui
ont fait que les facteurs de compétitivité concernés se singularisent et s’émancipent par
rapport aux autres facteurs de production plus traditionnels, en particulier le travail
ouvrier.
Cependant, ces transformations étaient d’une ampleur et d’une profondeur telles
qu’il n’était pas possible pour les entreprises concernées de procéder à leur exécution
sans opérer au préalable ou en parallèle un profond réaménagement de leurs structures
fonctionnelles. La structure pyramidale et fortement hiérarchisée, très caractéristique
des entreprises de production de masse standardisée ne pouvait pas servir, à
l’évidence, de cadre propice à la nouvelle stratégie compétitive. Celle-ci nécessitait
une structure qui puisse offrir des qualités telles que souplesse, flexibilité, réactivité et
travail en synergie. Ces caractéristiques sont nécessaires pour que le savoir et les
connaissances technologiques, sur lesquels est fondée la nouvelle compétitivité des
entreprises soient pleinement productifs. La structure retenue a été celle d’entreprise-
réseau qui réunit entre eux les travailleurs du savoir dont les compétences sont
indispensables à la bonne marche de l’entreprise. La troisième section est ainsi
consacrée à l’étude de l’entreprise-réseau, à ses composantes et à son fonctionnement.

17
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

SECTION I

Aux origines du phénomène de


globalisation : avènement, essor et déclin de
l’entreprise de production de masse
standardisée.

I. Le marché libre, lieu privilégié de la régulation économique

Pour comprendre cette situation il faut revenir aux conditions économiques qui
étaient celles de la grande partie du XIXe siècle. A l’époque, les économies
occidentales fonctionnaient telles qu’elles étaient décrites par Smith, Say, Ricardo et
les autres auteurs classiques. En règle générale, les secteurs d’activité étaient
composés d’une multitude de petites entreprises, souvent de type familial, ne détenant
chacune d’elles qu’une part limitée du marché. De ce fait, la concurrence qui y régnait
était considérable ce qui fait que ces entreprises n’avaient pas de prise sur les prix avec
lesquels elles offraient leurs produits. Dans ce système, les prix étaient flexibles et se
fixaient librement selon le jeu autonome de l’offre et de la demande. Même les salaires
étaient soumis à cette logique et fluctuaient au gré de la conjoncture, de l’évolution
démographique et des prix des biens de subsistance.
Les premiers principes fondant la logique de ce système ont été posés par Adam
Smith dès 1776. Ils ont été repris et développés par les autres auteurs classiques à
commencer par le français J.B. Say. Le traité, son œuvre majeure, publié en 1803 jette
les bases du libéralisme à la française. Influencé par la richesse des nations de son
illustre prédécesseur écossais, il s’en écarte cependant sur certains points, tels
l’effacement de la valeur - travail au profit de la valeur - utilité, l’extension du travail
productif à tous les domaines (sciences - arts) concourant à créer une utilité et surtout
la fameuse loi des débouchés qui stipule que toute production trouve acquéreur sur le
marché parce qu’elle aura engendré d’autres productions. Cette loi que les économistes
anglo-saxons de Ricardo aux néo-libéraux actuels s’en revendiquent pose toute
l’axiomatique de l’école classique et néo-classique : l’équilibre général du marché
livré à lui-même sans interférences extérieures. Say postule que «c’est la production
qui ouvre des débouchés aux produits ». Avant d’aller plus loin dans ce sens, il
convient de signaler combien il est surprenant d’apprendre qu’en formulant sa loi des
débouchés, Say n’avait pas perdu de vue l’importance de la demande dans le
fonctionnement du système économique. Il disait à ce sujet que «les entrepreneurs des

18
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

diverses branches d’industrie ont coutume de dire que la difficulté n’est pas de
produire, mais de vendre ; qu’on produirait toujours assez de marchandises, si l’on
pouvait facilement en trouver le débit»1. La difficulté n’est pas de produire mais de
vendre; c’est sur ce thème que se basera Keynes un siècle et demi plus tard pour
construire sa théorie.

Say et les classiques dans leur majorité, réfutent cette idée et inversent quelque
peu la relation de priorité entre l’offre et la demande. Chez les classiques, c’est la
production et les facteurs qui tendent à son accroissement qui comptent le plus. Say
précise cette idée en disant que «l’homme dont l’industrie s’applique à donner de la
valeur aux choses en leur créant un usage quelconque ne peut espérer que cette valeur
sera appréciée et payée que là où d’autres hommes auront les moyens d’en faire
l’acquisition». Et de s’interroger, «ces moyens, en quoi consistent - ils ? En d’autres
valeurs, d’autres produits, fruits de leurs industries, de leurs capitaux, de leurs terres :
d’où il résulte que c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits»2. Par
conséquent, dans tout Etat, plus les producteurs sont nombreux et les productions
multiples, et plus les débouchés sont faciles, variés et vastes.
Une des caractéristiques majeures de ce système est l’impossibilité de voir surgir
en son sein une crise généralisée de surproduction. La flexibilité des prix et des
salaires et leur libre détermination, font que la demande et l’offre s’ajustent l’une à
l’autre rendant impossible la persistance d’un déséquilibre significatif entre eux. Cette
problématique, dégagée par Say, sera systématisée plus tard par les classiques et
surtout les néoclassiques : c’est la conception des facteurs de production comme
services s’échangeant sur le marché suivant le principe de l’offre et de la demande,
indépendamment les uns des autres. Les prix des biens de capital, mais aussi du travail
ouvrier se fixeront chacun de son coté, suivant l’offre et la demande des quantités
échangées sur un marché libre de toutes entraves. In fine, le marché assurera
l’équilibre pour l’ensemble des services productifs et tendra à leur plein emploi. Cette
réduction du processus productif à la mise en relation de services productifs, plus tard
appelés facteurs de production, permet à Say d’appréhender la répartition en termes de
rémunération de ces services.
Ainsi le fermage ou la rente, l’intérêt ou le profit, et le salaire sont les
rémunérations respectives du terrain, du capital et du travail ouvrier. Les revenus des
propriétaires terriens obéissent au principe de la rente différentielle dont la
démonstration à été faite par Ricardo. Ce genre de revenus est fonction de la fertilité
des terres mises en exploitation. De leur coté, les salaires sont des salaires de
subsistance ; ils se fixent au niveau qui assure l’entretien de l’ouvrier et de sa famille.
A court terme, le salaire de l’ouvrier est déterminé par les prix des biens de
subsistance, alors qu’à plus long terme, c’est de l’évolution démographique de la
population que dépend le niveau des salaires3. Quant au profit de l’entrepreneur
capitaliste, il est constitué de la différence positive entre l’ensemble de ses revenus et
la somme des avances qu’il a consenties sous forme de coûts de production.

Ce détour théorique nous à permis de comprendre ce qui fait la richesse des


individus et des nations chez les classiques et ce qu’il faut entendre par production
chez eux, car il n’y a de production que production de richesse. C’est cette production

19
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

qui détermine la répartition des richesses entre les différentes classes sociales (suivant
les prix que consentent à offrir certains individus et groupes d’individus pour obtenir
une quantité donnée de services productifs proposés à la vente par d’autres individus et
groupes d’individus ) ; à ce sujet nous avons eu un aperçu des lois qui régissent ce
processus chez les classiques. Ceux-ci considèrent donc que la production détermine la
répartition, et cette dernière détermine l’accumulation qui elle-même détermine à son
tour la production selon une approche circulaire et macro-économique qui peut être
schématisée comme suit :

Production

Accumulation

Répartition

Chez les classiques, l’accumulation de capital revêt une grande importance, car
c’est sur elle que repose la poursuite du processus de production. Ce rôle est dévolu à
la classe des capitalistes grâce aux profits qu’elle parvient à réaliser. Cette catégorie,
en prenant en charge la fonction d’accumulation grâce à ses vertus en matière
d’épargne, joue un rôle d’utilité sociale. Plus ses profits sont importants, plus son
épargne est importante alimentant d’autant plus ses fonds d’accumulation ce qui en fin
de compte fait élever la production et la richesse nationales à des niveaux supérieurs.
En dernier ressort, les ouvriers eux-mêmes bénéficieront de cette évolution favorable à
la faveur d’un niveau d’emploi supérieur et donc des salaires en hausse. Pour que se
concrétisent ces promesses, le gouvernement doit respecter la liberté d’entreprendre,
mais aussi de ne pas imposer lourdement les profits.
Cette conception, on le voit bien, est celle d’une économie de l’offre où la
production joue le rôle de moteur de l’activité économique. Les classiques et les
néoclassiques ont tous adhéré à cette conception qui a ainsi dominé la pensée
économique jusqu’aux années trente de ce siècle lorsqu’elles ont été remises en
question par les thèses keynesiennes basées sur le principe de la prééminence de la
demande effective.

Une croissance essentiellement extensive.

Ce qui nous intéresse le plus de cette évocation des principes fondamentaux de la


pensée classique, c’est de reconstituer à grands traits la structure économique de
l’époque afin de pouvoir donner un aperçu de la façon dont s’obtenait la croissance
économique. Cette dernière était intimement liée à la capacité d’épargne de la
communauté des capitalistes. L’épargne était élevée au rang de vertu. « Un pays
marche d’autant plus rapidement vers la prospérité que chaque année il s’y trouve plus
de valeurs épargnées et employées productivement. Les capitaux augmentent ; la
masse d’industrie mise en mouvement devient plus considérable ; et de nouveaux

20
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

produits pouvant être crées par cette addition de capitaux et d’industrie, de nouvelles
épargnes deviennent toujours plus faciles » disait J. B. Say à ce sujet.
Il est vrai qu’en ces temps, la croissance économique était le fruit d’un effort
pénible et de longue haleine. L’épargne n’était obtenue qu’au prix de la frugalité de
ceux qui la fournissent et de la misère extrême de la grande masse d’ouvriers
condamnés à ne recevoir en contrepartie d’un dur labeur qu’un salaire d’airain ne leur
assurant que la consommation des produits les plus grossiers. Voici ce que disait Say
à ce propos : « L’accroissement des capitaux est lent de sa nature ; car il n’a jamais
lieu que là où il y a des valeurs véritablement produites, et des valeurs ne se créent pas
sans qu’on y mette outre les autres éléments, du temps, et de la peine »4. En somme la
croissance économique se mérite.

Ainsi, malgré de longues phases d’accroissement de la production en Europe et


aux Etats-Unis durant le XIXe siècle, les niveaux de production n’ont pas pu être
portés là ou ils auraient assuré l’aisance matérielle de la population. Les conditions de
vie de la grande majorité sont restées celles d’une humanité millénairement stagnante.
Elles étaient, en tous les cas, très différentes de celles dont jouissent ces mêmes
populations aujourd’hui. Il aura fallu attendre la fin de la première moitié du siècle
dernier pour que commencent à se mettre en place les conditions d’un changement
radical dans le fonctionnement du système économique. Ces changements sont
d’ordres divers et allaient s’effectuer à travers des étapes successives s’étalant sur
plusieurs décennies. Ces transformations permettront ultérieurement, au cours du XXe
siècle, d’élever sensiblement les niveaux de production et de rendre accessible le rêve
d’une société de consommation de masse 5.

La Révolution industrielle et l’apparition de grandes unités de production.

Le premier grand changement a été l’accomplissement de la révolution


industrielle dont les premières manifestations remontent selon plusieurs historiens aux
années 1750. Cette révolution s’inscrit dans la lignée des grandes transformations qui
ont marqué le monde européen depuis le moyen âge. Une de ces métamorphoses s’est
produite au cours du XIIIe siècle lorsque les peuples d’Europe se sont regroupés dans
des villes nouvelles. La métamorphose suivante a eu lieu deux siècles plus tard, au
cours des soixante ans qui vont de l’invention par Gutenberg, en 1455, du caractère
d’imprimerie mobile et du livre imprimé, à la réforme protestante lancée par Luther en
1517. Durant ces quelques décennies, on vit s’épanouir et s’enraciner le mouvement de
renaissance en Europe.
En 150 ans, de 1750 à 1900, le capitalisme et la technologie ont conquis le
monde et crée une civilisation mondiale. La nouveauté absolue se fut la rapidité de
leur diffusion et leur emprise universelle. Cette évolution s’accompagna d’un
changement radical dans la signification de la notion de savoir. En Occident comme en
Orient, le savoir, croyait-on depuis toujours, s’appliquait à l’être. Désormais, il allait
s’appliquer au faire. Le savoir, depuis toujours, relevait du domaine privé, d’un seul
coup, il allait tomber dans le domaine public.

21
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Dans un premier temps, un siècle environ, le savoir s’appliqua aux outils, aux
procédés et aux produits. C’est ainsi que naquit la révolution industrielle. Les
inventions de la révolution industrielle se répandirent instantanément et dans toutes
sortes de métiers et d’industries. D’entrée de jeu elles furent considérées comme des
techniques, ce qui est très différent de ce qui s’était produit auparavant ; car la presque
totalité des innovations techniques d’autrefois restaient réservées à un seul métier ou à
une seule application. La même chose peut-être dite à propos du capitalisme qui, sous
une forme ou une autre, s’était manifesté à maintes reprises à travers les âges. Ce qu’il
y a d’unique et sans précédent dans les développements des deux cents cinquante
dernières années, c’est leur rapidité et leur ampleur. Le capitalisme devenait la société.
Les changements apportés à la société par le capitalisme et la révolution industrielle
mirent moins de cent ans pour acquérir en Europe occidentale, leur impact maximal.
Les changements dont nous avons parlé plus haut, concernant la signification du
savoir rendirent alors le capitalisme inévitable et assurèrent sa domination 6. D’abord
et surtout, la rapidité du progrès technique créa une demande de capitaux supérieure à
tout ce qu’un artisan pouvait se procurer. Ensuite, les nouvelles techniques
conduisaient à concentrer la production, c’est-à-dire engendrait l’usine. La nouvelle
technologie exigeait aussi des masses d’énergie dont la production ne peut pas être
décentralisée. Le fait essentiel, c’est que la production cessa du jour au lendemain
d’être fondée sur les métiers pour se fonder sur la technologie en tant qu’élément
fondamental dans l’élaboration d’outils de production plus sophistiqués. Et qu’en
conséquence, le capitaliste se trouva placé dans un bref laps de temps, au centre de la
société et de l’économie alors qu’il n’y détenait auparavant qu’une place secondaire.
Jusqu’en 1750, la grande entreprise n’était jamais privée mais nationale. Mais à partir
de 1830, c’est au tour de la grande entreprise privée capitaliste de dominer en
Occident. Le capitalisme, et surtout la révolution industrielle n’ont pratiquement connu
aucune résistance pour se répandre. Smith, Ricardo et bien d’autres observateurs de la
société ne décrivaient dans leurs livres que la production des métiers. Dans les années
1830, Honoré De Balzac décrivait une société française dominée par les banquiers et la
bourse.
Cette évolution des firmes à la concentration et à l’utilisation d’outils de
production plus élaborés et plus puissants se poursuivit tout au long du XIXe siècle.
Cette tendance fut renforcée par une transformation non moins importante dans les
procédés d’exécution du travail productif. Taylor a été l’artisan de ce bouleversement
dans les méthodes de travail précisément au sein des grandes entreprises américaines
dont le principe fut ensuite repris par les firmes européennes. Il s’en est suivi un
extraordinaire bond dans la productivité du travail. Jusqu’à Taylor, personne ne s’était
réellement intéressé au travail. Chacun savait que le seul moyen de produire davantage
consiste à travailler plus longtemps ou plus dur. Le taylorisme consiste à affirmer et à
agir en sorte que toute tache peut-être étudiée, analysée, divisée en une série de
mouvements simples et répétitifs dont chacun doit être accompli comme il faut, dans
un temps minimum, et avec des outils adaptés. Affirmer cela c’était soutenir qu’il
n’existe pas de «travail qualifié » ce qui constitue un crime impardonnable aux yeux
des syndicats. Nous verrons plus loin comment la révolte des ouvriers industriels
contre les méthodes taylorisantes a été l’un des facteurs majeurs de la fin de la
croissance exceptionnelle de la période de l’après-guerre.

22
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Le taylorisme

La forme Taylorienne d’organisation des entreprises doit son nom aux travaux de
rationalisation du travail industriel entrepris aux Etats-Unis à la fin du siècle dernier
par Frederick Taylor. Celui-ci s’était efforcé de donner une définition rigoureuse des
tâches à accomplir par les ouvriers d’une usine de la Midvale Steel Compagny où il
était lui-même employé. L’approche analytique de Taylor permit de faciliter la
formation de nouveaux ouvriers et d’assurer leur insertion rapide dans les structures
industrielles de production. C’est la raison pour laquelle l’utilisation du modèle
Taylorien s’est rapidement étendue aux Etats-Unis, dans les premières décennies de ce
siècle, au moment de l’afflux des immigrants européens et des débuts de la production
de masse. L’approche analytique de Taylor peut-être schématisée comme suit :

LES SOURCES DU TAYLORISME

DEMANDE ABONDANTE
DE CONSOMMATION D’EMPLOI PEU
QUALIFIES

MARCHE D’OFFRE
LA PRODUCTION PEUT ETRE ORGANISEE
COMME UN SYSTEME FERME
(PUSH SYSTEM)

PRODUCTION DE MASSE
PAR
REPETITION EMIETTEMENT
DES TACHES D’EXECUTION

STANDARDISATION SPECIALISATION
DES PRODUITS DES TACHES

ECONOMIES APPRENTISSAGE
D’ECHELLE RAPIDE

Le taylorisme en tant que série de transformations majeures du procès de travail


coïncide ou peut-être fait partie de la deuxième révolution industrielle qui a commencé
dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est la période ou le mode de production

23
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

capitaliste met systématiquement en place les systèmes de forces productives capables


d’associer étroitement plus-value absolue et plus-value relative. Le fondement en est le
principe mécanique qui incorpore dans son mode opératoire les caractéristiques
qualitatives des travaux préalablement assumés par les ouvriers. Le machinisme est un
complexe de forces productives ou une série d’outils est mise en mouvement par une
puissance mécanique, le moteur, grâce à des relais qui assurent la transmission. Il y a
donc renversement de la relation entre les travailleurs et les moyens de travail. Au lieu
de diriger les outils comme cela se passait auparavant, les travailleurs deviennent les
appendices des machines. En transférant les caractères qualificatifs du travail à la
machine, la mécanisation réduit le travail à un cycle de gestes répétitifs caractérisé
exclusivement par sa durée, la norme de rendement. Dans ce contexte, le taylorisme se
présente comme l’ensemble des «rapports de production internes au procès de travail
qui tendent à accélérer la cadence des cycles de gestes sur les postes de travail et à
diminuer la porosité de la journée de travail »7.
Le taylorisme trouve son aboutissement dans l’organisation du travail en équipes.
Ce mode d’organisation prend de l’importance avec l’augmentation de la taille des
collectifs de travail mettant en mouvement un capital fixe d’une valeur très élevée,
immobilisée dans des infrastructures productives dont la mise en œuvre est très
coûteuse.

II- L’époque de la grande entreprise et de la régulation monopoliste :

Cela suppose que les dernières décennies du XIXe siècle ont été marquées par un
cycle d’accumulation de capital soutenu. C’est durant cette période que les grandes
firmes industrielles, ayant une base nationale, dont certaines étaient des
multinationales, font leur apparition aux Etats-Unis et en Europe. Déjà en 1904, le tiers
des actifs industriels américains était détenu par 318 firmes géantes8. L’accroissement
de la taille des unités de production par rapport au marché auquel elles s’adressaient et
la spécialisation des ressources associée au passage à la production à grande échelle –
au milieu des années 1880, par exemple, dans l’industrie des cigarettes, la production
de trente machines suffisait à saturer le marché 9 – donnent naissance à un système
industriel composé des grandes entreprises fonctionnant selon une logique nouvelle et
ad hoc avec planification et contrôle des prix. Les mouvements de constitution de
cartels en Europe et de fusion des entreprises aux Etats-Unis ont été les principaux
moyens par lesquels ont été atteints ces objectifs.
Comme il a été dit plus haut, la régulation concurrentielle qui est en vigueur au
e
XIX siècle, jusqu’aux années 1920, repose sur une forme d’accumulation de capital
qualifiée d’extensive. La valorisation des capitaux est assurée non par modernisation
des équipements mais par une extension du salariat. Autrement dit, la croissance
résulte de l’extension des capacités de production plutôt que du développement de la
productivité. Les salaires sont régulés au plus bas par la concurrence sur les marchés,
et la norme de consommation n’offre pas de débouchés importants ; la consommation
ouvrière est largement orientée vers les dépenses alimentaires.

24
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe sont jetées donc conjointement au


taylorisme, les bases d’un nouveau mode d’accumulation dite intensive. La
modernisation périodique des équipements et une croissance rapide et régulière de la
productivité en sont les deux traits majeurs.
Ainsi, la décennie qui a suivi la grande guerre a connu une certaine prospérité
marquée par l’élargissement de la section II par création d’une demande solvable à
partir de la dépense d’une partie de la plus-value comme revenus individuels
(construction de logements, automobiles, etc). En rapport avec l’extension de la
production capitaliste dans la section II, il y eut une transformation des procès de
travail caractérisée par une forte économie de travail vivant et un élargissement de la
capacité productive. Mais la disproportion entre l’extension de la section II et
l’accumulation dans la section I s’élargit rapidement puisque les forces de travail
étaient aussi responsables de l’amenuisement de la demande solvable pour les
marchandises de la section II. De 1923 à 1928 la production de biens d’équipement
augmenta de 50%, alors que la production industrielle ne s’accrut que de 25%. Cette
période fut marquée par un accroissement rapide des inégalités de revenus, en partie
due à une quasistagnation du salaire réel horaire (2% de hausse entre 1920 et 1929).
C’est pourquoi, compte tenu de l’ensemble des données sur la distribution des revenus
et son évolution, il a pu être estimé que 40 à 45% environ des ménages étaient hors du
marché des biens de consommation excepté pour les marchandises rudimentaires de
première nécessité 10. L’aggravation des inégalités engendrée par la mise en place des
méthodes de production de masse était antagonique avec le besoin d’expansion des
marchés de la section II.
Ainsi, si les entreprises produisent mieux et plus, si le profit augmente, les
retombées sont inexistantes pour les ouvriers. Résultat, la production croît mais sans
pouvoir trouver de débouchés suffisants puisque les salaires et la consommation
stagnent. Ainsi définie, la crise de 1929 peut s’analyser comme l’expression d’une
accumulation intensive (avec la mise en place du taylorisme) dans un cadre ou la
régulation reste encore concurrentielle. Le mode de régulation concurrentielle est lié à
un rapport salarial individualiste, de marché, avec équilibrage par flexibilité des prix.
Les situations plus ou moins concentrées peuvent être concurrentielles si les prix
restent le mécanisme essentiel d’ajustement.
Cette interprétation de la crise des années 1930 relève d’une catégorie de théories
qui font de l’inadéquation des mécanismes de formation des salaires face à l’essor sans
précédent du taylorisme l’un des facteurs clés de la crise de 1929. La crise de 1929 est
donc une crise de la régulation concurrentielle. Les gains de productivité permettent la
hausse des profits, mais les salaires «concurrentiels » restent bas. La section des biens
de production est disproportionnée par rapport à celle des biens de consommation,
limitée par la faiblesse de la demande. La crise de 1929 serait donc liée à la
combinaison «trop de profits, pas assez de salaires ». Le blocage est levé dans les
années 1930 avec la lente mise en place d’un mode de régulation monopolistique.
Celui-ci substitue les groupes organisés à l’individu : les décisions sont négociées, les
ajustements résultent des rapports de force, les prix sont administrés. Il s’agit là d’une
schématisation des transformations historiques du capitalisme, passant du stade libéral
au stade dirigé.

25
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Le mode de régulation monopolistique s’érige sur de nouveaux piliers : force


accrue des organisations syndicales de salariés, cartellisation et fusion des grandes
entreprises, développement de l’intervention étatique, indexation des salaires sur la
productivité.

Le rapport salarial fordiste

La grande dépression ouvrit deux décennies de transformations des institutions


de la société américaine – et européenne un peu plus tard. Cette mutation s’amorça
comme une réaction à l’effondrement de l’ économie pour en amortir l’impact. Mais
elle continua avec la Seconde guerre mondiale et l’effort entrepris d’abord pour
convertir l’économie à la production de guerre, inscrite pour la gérer sous la pression
du conflit, et finalement pour reconvertir l’appareil de production et empêcher
l’économie de sombrer dans une nouvelle dépression. A la fin des années 1940, cet
amalgame d’expériences a finalement abouti à une structure nouvelle et relativement
stable de régulation macro-économique appelée rapport salarial fordiste. Aussi,
l’explication du passage au fordisme fait-elle intervenir l’entrelacement de différents
facteurs, aussi bien micro que macro-économiques 11.
Sur le plan micro-économique, le fordisme constitue un dépassement du
taylorisme en ce sens qu’il désigne un ensemble de transformations majeures du
procès de travail. Celles-ci sont étroitement liées aux changements dans les conditions
d’existence du salariat qui engendrent la formation d’une norme sociale de
consommation et tendent à institutionnaliser la «lutte économique des classes » sous la
forme de la négociation collective. Le fordisme «caractérise un stade nouveau de la
régulation du capitalisme, celui du régime de l’accumulation intensive où la classe
capitaliste recherche une gestion globale de la reproduction de la force de travail
salariée par l’articulation étroite des rapports de production et des rapports marchands
par lesquels les travailleurs salariés achètent leurs moyens de consommation »12. Le
fordisme constitue donc une sorte d’articulation du procès de production et du procès
de consommation.
Le procès de travail caractéristique du fordisme est la chaîne de production semi-
automatique. Ce type de procès de travail s’est établi aux Etats-Unis dans la
production en grande série des moyens de la consommation de masse à partir des
années 1920 et s’est étendu en amont dans la production des composants
intermédiaires standardisés entrant dans la fabrication de ces moyens de
consommation.
Du point de vue de la production, le fordisme s’appuie sur un développement
considérable des machines, ce qui n’était nécessairement pas le cas du taylorisme dont
il constitue par ailleurs l’achèvement à travers une parcellisation approfondie du
travail. De véritables systèmes de machines, reliées entre elles par l’élément
fondamental qu’est le convoyeur font que ce n’est plus l’ouvrier qui se déplace – «la
marche à pied n’est pas une activité rémunératrice » disait Ford – mais l’objet en
cours de fabrication qui circule devant une série d’ouvriers attachés à leur poste de
travail (travail posté ). Ceux-ci sont de ce fait rendus totalement solidaires entre eux –
ce qui n’est pas sans importance – et totalement asservis au rythme de travail que leur

26
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

impose la machine, laquelle peut-être utilisée à plein temps (travail par équipes en 3 X
8h ).
La chaîne, c’est donc le travail totalement déqualifié et aliéné, réduit à un seul
geste perpétuellement répété. C’est «le despotisme absolu des temps et des
mouvements » sous le contrôle constant des chefs de ligne. La chaîne achève
l’éclatement du métier et aboutit à un fort accroissement de l’intensité du travail
puisqu’elle vise à éliminer toute porosité de la journée de travail en éliminant les
temps morts . De ce fait elle réalise un allongement camouflé de la journée de travail,
accroît la productivité apparente de celui-ci et le taux d’exploitation des travailleurs
tout en réduisant les coûts de formation de la main-d’œuvre dont la majorité est
dépourvue de toute qualification13.

La manière dont le fordisme approfondit le taylorisme dans le procès de travail


tient à deux principes complémentaires :
Le premier est l’intégration des différents segments du procès de travail par un
système de convoyeurs et de moyens de manutention qui assurent le déplacement des
matières en transformation et leur présentation devant les machines outils. Ce système
justifie l’emploi du terme de chaîne de production semi-automatique. Il représente une
mutation des forces productives dans le sens ou il abaisse considérablement les temps
de déplacement et de manipulation d’objets souvent fort lourds. Ce système est
également à l’origine d’une grande économie de forces de travail et d’une élévation
considérable de la composition organique du capital. Son fonctionnement n’est
possible que grâce à une révolution énergétique qui a généralisé l’emploi industriel de
l’énergie électrique.
Le second principe est la fixation des ouvriers à des postes de travail dont
l’emplacement est rigoureusement déterminé par la configuration du système de
machines. C’est aussi la perte totale de contrôle de chaque ouvrier sur la cadence de
travail. Le flux linéaire et continu soumet le rythme du collectif des travailleurs à
l’uniformité du mouvement du système de machines.

Avant d’aller plus loin dans ce raisonnement, il importe de dire que les produits
qui sortent des usines qui ont adopté les principes de production fordiens sont des
produits standardisés parce qu’issus de machines à usage spécifique c’est-à-dire
conçus pour un seul produit. Nous utilisons donc le terme de production de masse
standardisée pour désigner la production qui caractérise le système économique
fordiste.
L’introduction, puis la généralisation de l’ordre productif fordiste aux Etats-Unis
a été à l’origine d’une phase de croissance exceptionnelle qui s’est amorcée dès la
seconde guerre moitié des années 1930. Le même phénomène sera observé en Europe,
après la Seconde guerre et la fin de la période de reconstruction. Le quart de siècle qui
s’est achevé avec la fin des années 1960 a été marqué dans les pays capitalistes
développés par des taux moyens de croissance inégalés jusqu’alors (5 % environ en
moyenne sur l’ensemble des pays membres de l’OCDE). En 1969, le PNB américain a
été de 962 milliards de dollars alors qu’il n’était que de 235 milliards avant la guerre,
soit presque son triplement en l’espace de trente ans.

27
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Une croissance équilibrée.

Contrairement à la croissance des années 1920 qui était centrée sur l’expansion
de la section II, la croissance de l’après-guerre n’était pas affectée par ce genre de
déséquilibre. Cela est dû au long procès historique qui a commencé au début du XXe
siècle et qui a été la pénétration de la production capitaliste dans la fabrication des
moyens de consommation individuelle de la grande masse des salariés. C’est dans ce
déploiement que le capitalisme accomplit le bouleversement historique par lequel il
réalise ses potentialités dans la formation sociale. En effet, tant que le capitalisme
transforme d’une manière prédominante le procès de travail par création de moyens
collectifs de production sans remodeler le mode de consommation, l’accumulation
progresse par à coups. Il s’agit d’un régime d’accumulation principalement extensif,
fondé sur l’édification de l’industrie lourde par pans successifs. Les à-coups
proviennent du développement inégal de la section I qui déprime le taux de rendement
global du capital.
A cet effet, l’époque d’après-guerre se distingue par l’universalisation des
rapports de production capitalistes à l’ensemble des activités productives et du
développement corrélatif de la circulation marchande. Le ressort essentiel en fut la
transformation des conditions d’existence de la classe ouvrière permettant
l’introduction de méthodes de production capitalistiques dans l’ensemble de la section
II. Cette dynamique permettait – ou même passait par – une certaine harmonisation de
l’expansion des deux sections de production à travers la densification de leurs
échanges. Cette neutralisation partielle de la tendance au développement inégal de la
section I a été responsable de la croissance approximativement régulière du produit
global dans la majeure partie de l’après-guerre, en contraste avec les à-coups de
l’accumulation caractéristiques du régime à prédominance extensive antérieur aux
transformations des conditions d’existence du salariat. Les graphiques 1 et 2 retracent
l’expansion des deux sections de production durant la période de l’après-guerre.

GRAPHIQUE I.1. Production industrielle dans la section productrice


de biens de production (évolution en volume ; indice 1957-1959 = 100)

28
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

GRAPHIQUE I.2. Production industrielle dans la section productrice de


biens de consommation (évolution en volume ; indice 1957-1959 = 100)

Source : U.S. Department of Commerce

L’élargissement de la production capitaliste des moyens de la consommation


privée devait surmonter un certain nombre de problèmes pour pouvoir durer dans le
temps. En effet, les moyens matériels de consommation, produits selon des procédés
capitalistes, sont des marchandises issues d’une production de série et destinées à être
achetées par les revenus individuels. Il faut pour cela que les conditions de production
de ces marchandises soient celles de la production en grande série. Mais pour qu’il en
soit ainsi, il faut que la demande globale s’adressant à ces branches soit suffisamment
large et rapidement croissante. L’idée d’améliorer progressivement l’efficacité en
restreignant l’utilisation des ressources à la fabrication d’un seul produit reste donc
tributaire d’un paramètre décisif ; la dynamique de la spécialisation ne peut être
enclenchée et maintenue que si elle est accompagnée d’un accroissement de la
demande. De toute évidence, il serait insensé de modifier les rouages de la production
de façon à augmenter le rendement s’il n’y avait pas de marché pour absorber
l’excédent né de cette spécialisation productive accrue et, si, du fait de ce nouvel
arrangement, la reconversion des ressources à un autre usage devenait trop coûteuse.
Les premières firmes engagées dans la production en série sont apparues à partir de la
fin du XIXe siècle et, après la Première guerre mondiale, cette forme d’organisation
s’est rapidement répandue14.
L’enjeu est donc d’assurer un minimum d’équilibre entre offre et demande. De ce
fait, on peut caractériser le fordisme comme un système productif d’accumulation
intensive qui, à travers un compromis salarial institutionnalisé entre patrons et
syndicats, favorise d’importants gains de productivité dont une bonne partie est
distribuée aux salariés. Le fordisme repose sur la nécessité d’assurer la continuité du
cercle vertueux qui lie système productif et consommation.

29
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

La régulation macro-économique

Le décalage entre les progrès de la production de masse entre 1921 et 1929 et le


retard à s’établir un nouveau mode nécessaire de répartition et de consommation a joué
un rôle essentiel dans le déclenchement de la crise et surtout dans l’ampleur de la
dépression 15.
Le caractère nécessaire de l’articulation entre production de masse et
consommation de masse fut très tôt aperçu par H. Ford. Il voit très bien que le five
dollars day répond au besoin d’une telle complémentarité. Il esquissera en 1924 la
nouvelle théorie pré-keynésienne de la demande effective. «Notre propre réussite,
écrit-il, dépend en partie de ce que nous payons. Si nous répandons beaucoup d’argent,
cet argent est dépensé. Il […] se traduit par un accroissement de la demande pour nos
automobiles ».
Il serait cependant erroné de croire qu’une entreprise individuelle, fut-elle de la
taille de la Ford Compagny est capable de réaliser à elle seule cette complémentarité
entre production et consommation de masse. Le doublement en 1914 du salaire
journalier moyen par Ford était intervenu dans un contexte particulier marqué surtout
par un profond dégoût des travailleurs à l’endroit du travail à la chaîne. Cette mesure
ne visait qu’à réduire le phénomène du turn-over qui, à l’époque, nuisait sérieusement
au bon déroulement des activités au sein des usines Ford16.

L’adéquation de la production de masse avec la consommation est une tâche qui


dépasse largement les capacités d’organisation et de financement individuelles des
firmes. Elle relève plutôt de la conjonction des efforts de trois principaux acteurs
socio-économiques. Les grandes entreprises, les syndicats en tant que représentants
des collectifs des travailleurs et l’Etat dont l’implication dans cette tâche est de plus en
plus importante depuis les années 1930 – le new deal américain. Les relations
conventionnelles que se sont tissées entre eux ces trois acteurs en vue de réaliser
l’objectif de complémentarité entre offre et demande forment ce qu’il convient
d’appeler la macro-régulation. C’est la grande dépression qui ouvrit deux décennies de
transformations des institutions de la société américaine – en Europe cela a débuté plus
tard et a duré plus longtemps. Cette mutation s’amorça comme une réaction à
l’effondrement de l’économie pour en amortir l’impact. Ces transformations
constituées d’un amalgame d’expériences ont finalement abouti à une structure
nouvelle et relativement stable de régulation macro-économique.
La pièce maîtresse de la stabilisation économique d’après-guerre résidait dans le
système national de fixation des salaires issu de l’essor des syndicats dans les
industries de production en série et de l’habitude de plus en plus répandue de recourir
à des négociations collectives. Alors qu’avant la grande dépression, le rôle des
syndicats américains dans les relations professionnelles était resté négligeable; il
devint décisif pour l’organisation de la main-d’œuvre, notamment après la Seconde
guerre mondiale.

30
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Dans ces industries, le système de détermination des salaires reposait sur cinq
principes essentiels :

1- La formule modèle de convention inaugurée par l’industrie automobile (l’accord


signé en 1948 entre United Auto Workers - UAW- et le constructeur automobile
General Motors ) ;
2- La négociation standard (qui étendit l’accord adopté dans la construction
automobile au reste du secteur syndiqué ) ;
3- La législation fédérale du travail (qui facilita l’implantation des syndicats et força
les employeurs dont les ouvriers n’étaient pas syndiqués à aligner les salaires sur
les conventions collectives ) ;
4- La loi sur le salaire minimum ;
5- Les mécanismes de fixation des salaires dans le secteur public (qui liaient
l’évolution des traitements versés par l’Etat aux conditions obtenues par les
travailleurs syndiqués ).

La formule d’établissement des salaires, négociée en 1947 entre la confédération


des travailleurs de l'automobile (UAW) et GM, constituait la clé de voûte de
l’ensemble du système de régulation macro-économique aux Etats-Unis. Cette formule
fit de l’augmentation de la productivité du travail – à long terme et à l’échelle de
l’ensemble de l’économie – et des variations de l’indice des prix à la consommation, le
critère standard en matière d’établissement des salaires. L’augmentation des salaires
serait désormais indexée chaque année sur ces facteurs. L’application rigoureuse et
uniforme de la nouvelle formule à tous les salaires et traitements était censée garantir
que le pouvoir d’achat des consommateurs se développerait au même rythme que la
capacité nationale de production. Et c’est précisément ce qui s’est passé après la
généralisation de cette formule dans le cadre des institutions chargées des relations
professionnelles et de la fixation des salaires.

Après la Deuxième guerre mondiale, c’est-à-dire pendant la période que l’on


peut pleinement qualifier d’âge d’or du fordisme et avant que la crise de l’organisation
du travail n’ait perturbé le processus global de l’accumulation (à partir de la seconde
moitié des années 1960 pour ce qui est des Etats-Unis ), le taux de croissance annuel
moyen du salaire a évolué comme suit :

31
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Tableau I.1. Evolution du taux de croissance annuel moyen du salaire aux Etats-
Unis

Taux de croissance
annuel moyen (%) 1951 1961 1966 1970

Salaire nominal
horaire de base 3,6 3,9 4,6

Indice des prix à


la consommation 2,0 1,6 4,6

Salaire réel
hebdomadaire 2,2 3,5 -1,5

Source : M. Aglietta, op. cit, p.177.

L’accroissement soutenu et sur une longue période du salaire réel aux Etats-Unis
et en Europe permet à la masse des salariés d’accéder aux biens de consommation
durables dont ils étaient exclus durant la période de l’entre-deux guerres. Ainsi pour la
première fois de l’histoire, l’ordre productif nouveau qu’est le fordisme, comporte une
norme de consommation ouvrière. Par cette norme sociale de consommation, le mode
de consommation est intégrée dans les conditions de production. Par leur séparation
vis-à-vis des moyens de production, les travailleurs sont forcément liés au capitalisme
par la consommation individuelle des marchandises issues de la production de masse.
Ce mode de consommation uniforme de produits banalisés est une consommation de
masse. C’est une condition essentielle de l’accumulation capitaliste parce qu’elle
contrecarre la tendance au développement inégal de la section I.

Une accumulation de capital soutenue

Il n’est peut-être pas nécessaire de rappeler que la réalisation de cette


consommation de masse ouvrière ne s’est pas faite au détriment des intérêts des
grandes entreprises. Les « concessions » qu’elles ont consenties à leurs employés sous
forme de hausses substantielles de salaires n’ont pas affecté d’une manière durable et
absolue leur niveau de formation de capital. Les mutations de forces productives
engendrées dans la section I trouvent leur destination capitaliste dans la section II par
l’abaissement de la valeur de la force de travail et l’augmentation corrélative du taux
de plus-value. Le rythme de l’essor de la consommation de masse est à la fois induit
par l’accumulation antérieure qui a transformé les conditions de production (élévation
de la composition organique du capital ) et constitue une base pour l’accumulation
future (amortissement de cette hausse par abaissement de la valeur unitaire des moyens

32
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

de production et élévation du taux de plus-value par abaissement de la valeur de la


force de travail ).

En résumé, on peut dire qu’entre la production et la consommation, il y a la


répartition et l’on s’aperçoit alors que dans un univers salarisé, une hausse des
salaires, accompagnant et même précédent la hausse de la productivité, laisse le taux
de profit inchangé. Ces problèmes ont été reconnus dans les travaux théoriques depuis
Keynes sous le titre du problème de la demande effective 17.
En situation normale, le système fordiste doit fonctionner selon le schéma
suivant qui montre comment la conjonction entre production et consommation de
masse produit un cercle vertueux.

Schéma I.1: Fonctionnement du système fordiste en situation favorable

Augmentation des
Forts gains de salaires
Rationalisation du travail
productivité
(taylorisme et fordisme)
partagés en Augmentation des
profits

Production Consommation
de masse de masse

Investissements Forte demande

En a-t-il été ainsi dans la réalité ? Logiquement, on doit s’attendre à ce que la


période de l’après-guerre qui, comme on l’a déjà dit, peut-être pleinement qualifiée de
fordisme, corresponde à une phase exceptionnelle dans l’histoire du capitalisme.
Effectivement, tous les auteurs qui se sont intéressés à cette époque sont
unanimes à reconnaître le caractère particulier de cette période dans le sens ou les
principaux paramètres économiques marquent pour la première fois dans l’histoire des
pays concernés, une évolution favorable, forte et convergente. La grande mutation
dans les conditions de production (1920 – 1930 ) a donné naissance à une phase
d’expansion longue, d’un rythme et d’une régularité inconnues jusqu’alors (les trente
glorieuses ). Période exceptionnelle de prospérité qui mérite, de ce fait, d’être qualifiée
d’âge d’or de l’accumulation du capital pour reprendre une expression de Joan
Robinson ; âge d’or du point de vue du capital, mais qui verra également une
élévation sensible du taux de salaire réel et du niveau de vie d’une large fraction de la

33
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

société ouvrière et plus généralement des salariés qui accédèrent à la consommation de


masse.

Ces évolutions vertueuses apparaissent à la lumière du tableau suivant qui


constitue une illustration quantifiée du schéma précèdent :

Tableau I.2 : Comparaison entre les périodes caractéristiques du XXe siècle des
taux de croissance moyens annuels (%) en France
1900-13 1913-29 1921-29 1929-38 1950-59 1959-74
Valeur ajoutée
SI 2,9 1,5 9,6 -5,0 4,8 7,7
SII 1,9 1,6 5,9 -0,5 4,7 5,5
Investissement brut
SI 4,7 2,6 12,2 -7,7 9,5 8,7
SII 3,0 2,4 6,2 -3,8 4,4 7,7
Emploi
SI 1,2 1,2 3,3 -4,4 1,0 2,3
SII 0,1 0,1 0,1 -1,1 -0,5 0
Productivité du
travail
1,7 0,4 5,7 -0,6 3,8 5,3
SI
1,8 1,6 6,0 0,6 5,3 5,5
SII
Capital par tête
SI 1,5 0,6 -0,8 4,7 3,2 5,6
SII 1,9 1,5 1,6 2,7 4,2 6,1
Taux de salaire réel 2,1 0,9 -0,1 0,4 4,1 4,1
SI : Section productive des moyens de production
SII : Section productive des biens de consommation
Source : Dockes et Rosier, op.cit, p.208

L’évolution vers cette situation économique favorable s’est faîte grâce à la


conjonction de plusieurs facteurs avantageux. Tout d’abord, en ce qui concerne les
grandes entreprises, celles-ci n’ont pas manqué d’atouts pour parvenir à la situation de
prospérité que l’on connaît. En premier lieu, l’accumulation intensive de capital dont
ont bénéficié les grandes firmes industrielles occidentales est due en partie à la
centralisation de capital qui a caractérisé cette époque de forte croissance. La
centralisation est un processus discontinu dans le temps, situé par rapport aux phases
de la formation de capital se produisant simultanément dans l’ensemble de l’économie,
à effets irréversibles. Dans la centralisation du capital, une foule de capitaux
individuels disparaît par absorption et d’autres sont agglomérés par fusion ou
consolidation. Le tableau ci-dessous retrace l’évolution de la concentration des actifs
de 1925 à 1968 telle que rapportée par la Federal Trade Commission dans son rapport
pour le congrès américain.

34
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Tableau I.3 : Evolution de la concentration des actifs des entreprises américaines

% des actifs totaux détenus par


Années Les 100 premières firmes Les 200 premières firmes
1925 34.5 --
1929 38.2 45.8
1933 42.5 49.5
1939 41.9 48.7
1947 37.5 45.0
1954 41.9 50.4
1958 46.0 55.2
1962 45.5 55.1
1965 45.9 55.9
1968 48.4 60.4
Source :M. Aglietta, op. cit. p. 193.

Ces résultats montrent que la centralisation du capital progresse dans les périodes
de fléchissement de la plus-value relative et dans les périodes de fortes dévalorisations
du capital. Elle reste au contraire stable ou diminue légèrement dans les phases d’essor
d’une accumulation approximativement régulière. Les grandes firmes ont mis à profit
les étapes successives du mouvement de centralisation du capital pour faire orienter les
lois de la concurrence économique dans le sens qui les arrange le plus. La
centralisation du capital est un changement qualitatif qui remodèle l’autonomie des
capitaux et établit des rapports de concurrence nouveaux. En fait, les lois de la
concurrence dérivent de la loi d’accumulation.

La planification

La firme moderne emblématique du régime fordiste exploite des systèmes de


production de grande dimension. Ces systèmes mettent en œuvre des ensembles de
machines complexes qui ont nécessité des dépenses colossales en termes de coûts
fixes. Les coûts fixes sont ceux que l’entreprise encourt même si elle ne produit pas.
Ils sont indépendants du volume de la production et l’entreprise est tenu de les payer,
qu’elle produise ou non. Le capital investi de cette manière dans la production,
indépendamment de celui qu'exige l’accroissement de cette production, n’a pas cessé
d’augmenter. C’est l’une des conséquences de l’importance croissante de la
technologie – en tant qu’application systématique de la science, et de toutes les
connaissances organisées à des tâches pratiques. Il s’en est suivi aussi que des délais
croissants séparent le commencement de tout projet de production, de son achèvement.
Ce projet ou cette tâche doit être définie de façon précise et à laquelle on applique des
équipements spécifiques. La contrepartie inévitable de la spécialisation est
l’organisation. C’est elle qui oriente le travail des spécialistes vers l’objectif visé.
Ainsi donc, plus la technologie est complexe, plus seront en général importants
les préalables qui pèsent sur une production. La multitude et la complexité des
problèmes à surmonter ont pour corollaire la nécessité d’une programmation qui va
jusqu’à la planification. Ainsi les conditions qui prévaudront au moment où l’ensemble
de la tâche sera achevé doivent être prévues avec un degré appréciable d’exactitude.

35
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Tout ce qui est susceptible de supprimer ou neutraliser l’effet de tous les phénomènes
contrariants doit être entrepris.
L’essor de la production en série s’est traduit par une sensibilisation particulière
de l’investissement au volume de la demande pour un produit. Les unités de
production avaient pris une telle dimension par rapport à l’ensemble du marché que les
investissements dans les équipements de production avaient tendance à se conformer
au niveau présumé d’utilisation de la capacité de production, plutôt qu’aux
changements intervenant dans le coût des intrants. Les producteurs voulaient avoir la
certitude que ce qu’ils allaient produire trouverait acquéreur à un prix au-dessous
duquel leur production ne sera pas rentable. Il va de soi qu’à mesure que les capitaux
en jeu augmentent et que la durée de lancement des productions s’allonge, il est de
plus en plus risqué de s’en remettre aux réactions spontanées du consommateur.
L’entreprise doit donc prendre toutes les mesures en son pouvoir afin que ce qu’elle
décide de produire soit voulu par le consommateur à un prix qui soit rémunérateur
pour elle. La planification existe parce qu’on ne peut plus s’en remettre au processus
autorégulateur du marché concurrentiel.
Il existe des stratégies variées pour pallier l’incertitude croissante des marchés.
Le marché peut-être éliminé par l’effet de ce qu’on appelle communément
l’intégration verticale. L’unité planificatrice prend le contrôle de sa source de
ravitaillement ou de son débouché. Dans la plupart des cas, ce processus a commencé
par des regroupements : des producteurs se mettaient d’accord pour fixer les prix ou
limiter la production. Lorsque même les accords de regroupement les plus sophistiqués
s’avéraient inefficaces, les sociétés finissaient par se tourner vers une forme
d’intégration plus directe en recourant à des fusions horizontales. L’étape suivante a
été la consolidation de ces nouvelles entités par le remaniement de leurs installations
productives (fermeture des unités les plus faibles ) en intervenant pour organiser le
marché et stabiliser la production. Les stratégies de stabilisation différaient selon les
caractéristiques techniques du produit concerné ; mais toutes reflétaient le désir de
réaliser les économies que promettait la technologie malgré son coût fixe élevé, en
utilisant au maximum les capacités de production. Fondamentalement, on peut
distinguer deux façons de procéder : la segmentation et les mouvements de stocks.

Figure I.1. Segmentation du marché.

Source : M.J. Piore et Ch.F. Sabel,op.cit, p.81

36
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

L’un des deux procédés auxquels on avait recours pour stabiliser la production
était donc la segmentation. Cette stratégie visait à diviser le marché ; réserver la
demande de base pour les installations de production en série appartenant à la firme et
laisser le reste aux petits producteurs.
L’autre stratégie à laquelle les entreprises avaient recours pour stabiliser la
production consiste à faire face aux fluctuations de la demande en jouant sur les
stocks. Quand la demande faiblissait, on stockait la production ; quand elle remontait,
on remettait cet excédent de production sur le marché. Cette manière de faire n’est
concevable que dans le cas d’un produit standard qui peut-être stocké, et dont on n’a
pas à craindre qu’un brusque changement dans le goût du public ou dans l’évolution de
la technologie ou encore une chute soudaine des prix, lui fasse perdre de sa valeur.
Les grandes entreprises ne se contentent pas de stabiliser la production afin de
prévenir les retombées négatives des fluctuations de la demande sur leurs parts de
marché. Elles veillent aussi à ce que les prix auxquels elles acceptent de céder leur
production ne tombent pas au-dessous d’un seuil minimal. Les positions dominantes
qu’elles occupent sur les différents marchés et la nature oligopolistique qui caractérise
leurs relations de concurrence leur ont grandement faciliter la tâche. C’est ainsi que les
pratiques concertées au sein d’un oligopole répondent à un double objectif de
stabilité ; d’une part consolider les barrières à l’entrée pour empêcher que de nouveaux
producteurs ne puissent pénétrer dans le(s) secteur(s) concerné(s) ; d’autre part rendre
le prix insensible en courte période aux perturbations qui peuvent se produire dans les
conditions de l’échange. La planification industrielle privée exige, par sa nature même,
de contrôler ses prix de vente qui ne peuvent pas être abandonnés aux caprices d’un
marché incontrôlé. Les prix doivent être assez bas pour permettre de recruter une
clientèle et faciliter l’expansion des ventes, et en même temps être assez élevés afin
d’assurer des bénéfices suffisants pour financer la croissance et satisfaire les
actionnaires. Par ailleurs, les firmes constituant un oligopole ont toujours
soigneusement évité la concurrence sur les prix du fait des dangers que fait peser une
telle façon de procéder sur la planification privée. Chaque firme proscrira toute action,
et notamment toute baisse brutale de ses prix, qui serait préjudiciable à l’intérêt qu’elle
a – en commun avec ses congénères – de maintenir son contrôle sur les prix. Cette
action commune n’exige aucun arrangement bien complexe et, sauf cas exceptionnels,
se perpétue sans grandes difficultés.

Le rôle de l’Etat.

Les auteurs, tels les membres de l’école française de la régulation, pour lesquels
le fordisme se réfère à la société globale, penchent pour la définition la plus extensive
de celui-ci. Ils y incluent, on l’a déjà vu, des syndicats forts et des aménagements
politiques de type corporatiste ; une organisation industrielle caractérisée par un fort
degré d’intégration verticale ; mais aussi l’Etat comme ayant un rôle clé dans la
gestion de la demande économique et procurant une garantie de bien-être.
L’Etat accroît la demande effective au moyen d’achats à l’industrie privée,
lesquels sont financés soit avec l’argent des contribuables, soit par des emprunts lancés
sur le marché des capitaux. L’intervention de l’Etat dans l’économie a ainsi pris de

37
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

nouvelles formes, qui sont venus seconder le système de détermination des salaires
dans sa fonction de soutien du pouvoir d’achat des consommateurs.
Du point de vue de la firme industrielle, la régulation de la demande globale est
une question de toute première urgence. Il est indispensable non seulement que le
public soit amené à acheter ses marchandises en quantités – et à des prix –
prédéterminées, mais encore qu’il soit en mesure de le faire. Le conditionnement le
plus au point du comportement du consommateur – dont la publicité est l’une des
formes les plus importantes - restera sans effet si le niveau de l’emploi, et par voie de
conséquence le revenu baisse sensiblement, et si les consommateurs ne sont plus en
mesure d’acheter comme par le passé. Il faut donc compter sur un volume suffisant de
pouvoir d’achat pour que la production courante du système industriel soit absorbée
aux prix établis.
Aux Etats-Unis, la régulation de la demande devint un volet essentiel de la
politique économique du gouvernement fédéral dans les années 1930 - et un peu plus
tard en Europe occidentale – Dans ce sens, et après la Seconde guerre mondiale, le
gouvernement fédéral a joué un rôle économique, à la fois quantitativement et
qualitativement différent de celui qu’il avait tenu jusque- là.

Tout d’abord, les dépenses publiques exprimées en pourcentage de l'ensemble de


l'activité économique ont considérablement augmenté. Le tableau I.4 montre
l’importance de l’augmentation de ce coefficient, quelle que soit l’année que l’on
prenne comme base de comparaison.

Tableau I.4 : Les dépenses publiques en pourcentage du PNB, 1920-1982

PNB Dépenses du gouvernement


Année % du PNB
(milliards $) fédéral, total (milliards $)

1920 69,6 5,1 7,3


1925 93,1 2,9 3,1
1929 103,1 3,1 3,0
1930 90,4 3,3 3,7
1935 72,2 6,5 9,0
1940 99,7 9,6 9,6
1945 211,9 95,2 29,6
1950 284,8 43,1 15,1
1955 398,0 68,5 17,2
1960 503,7 92,2 18,5
1965 691,1 118,4 17,1
1970 992,7 196,6 19,8
1975 1549,2 324,2 20,9
1980 2633,1 576,7 21,9
1982 3057,5 728,4 23,8

Source : United States Bureau of the Census, the Statistical History of the United States : From Colonial Times
to Present, séries Y, New York, Basic Books, 1976, pp. 457-465.

38
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Mais la plus fameuse des nouvelles formes d’intervention est associée à


l’apparition de l’Etat providence qui a adopté une politique financière et monétaire
keynésienne visant à contrecarrer les tendances cycliques. L’Etat se donna pour
mission d’amortir les fluctuations de la demande globale en jouant sur les taux
d’intérêts et les taux d’imposition de façon à encourager l’investissement et la
consommation. S’il semblait improbable que la politique monétaire et financière
suffise à atténuer de façon satisfaisante le cycle économique, il restait alors la
possibilité d’augmenter les dépenses publiques. Ce renoncement à l’application
systématique du principe de l’équilibre budgétaire équivalait pour beaucoup
d’économistes conservateurs à une véritable révolution des finances publiques. Cette
irruption de l’Etat dans le domaine économique doit être comprise comme force ultime
qui survient à la jointure des deux modes d’accumulation du capital, pour tenter de
réaliser par des moyens «forcés » l’ajustement des nouveaux équilibres que requiert la
production de masse.

Dès ses premiers écrits, on trouve chez Keynes la même préoccupation qui
travaillait Ford ; maintenir le pouvoir d’achat, distribuer salaire et revenu, car là
seulement est la condition de maintenir un haut niveau de consommation, synonyme
de sortie de crise. Sous le titre fort significatif de «épargner ou dépenser », Keynes
énonce : « Il y a beaucoup de gens aujourd’hui qui s’imaginent qu’épargner plus qu’à
l’ordinaire est la meilleure chose à faire pour améliorer la situation générale. Mais si
un surplus important de chômeurs est déjà disponible le fait d’épargner aura
seulement pour conséquence d’ajouter à ce surplus et donc d’accroître le nombre de
chômeurs. En outre, tout homme mis en chômage verra s’amenuiser son pouvoir
d’achat et provoquera à son tour un chômage accru parmi les travailleurs. Et c’est ainsi
que la situation ne cessera d’empirer en un cercle vicieux. »18.
L’essentiel de l’intelligence de Keynes est d’avoir su à sa naissance même
enregistrer et formaliser les conditions d’existence et de reproduction de mécanismes
de la production de masse. L’auteur de la théorie générale expliquait, dès 1925, les
transformations dans la vie économique par cette proposition inédite : « Les idées qui
faisaient partie de l’ancien temps au sujet de la monnaie, alors qu’on croyait pouvoir
modifier sa valeur et laisser aux lois de l’offre et de la demande le soin des
réajustements nécessaires datant d’il y a cinquante ans ou cent ans alors que les
syndicats étaient impuissants…»19. Pour Keynes, non seulement la fin de la loi de
l’offre et de la demande et la nouvelle efficacité de la résistance ouvrière c’est tout un,
mais encore il faut prendre acte de la légitimité de la revendication ouvrière. Là est le
second versant de la révolution keynésienne ; avoir montré la nécessité politique d’une
nouvelle gestion de la force de travail. Le salaire minimum, la durée du travail, les
accidents de travail, l’assurance chômage, on le voit, il s’agit de toutes les choses sur
lesquelles le développement et l’avenir du fordisme réclamaient des modifications de
grande ampleur.
Keynes vient ainsi après Taylor et Ford parachever l’édifice. Ainsi, la théorie et
la pratique de la production de masse au sein de l’atelier, la théorie et la pratique du
type d’Etat et de régulation qui lui correspondent.

39
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Une croissance autocentrée

Enfin, dernière caractéristique importante du type de croissance de l’après-


guerre, cette croissance se déroule dans le cadre d’une économie relativement
autocentrée jusqu’à la fin des années 1960 (à l’exception de la période de
reconstruction 1945 – 1950 pour certains pays européens ), avec une activité
exportatrice qui concerne mois de 5% de la production nationale. Le passage à une
économie plus ouverte s’amorcera en fin de période. La section exportatrice des
économies occidentales deviendra, à partir de la fin des années 1960, un élément
moteur de l’activité ; c’est elle en particulier qui est la plus créatrice d’emplois. Dès
lors et en quelques années, le lien étroit existant entre la dynamique productive interne
et le fonctionnement macro-économique national va se trouver distendu ; l’autonomie
relative du système productif remise en question, le moteur de l’économie passant à
l’extérieur. Or c’est cette autonomie même qui rendait opérante la régulation étatique.
D’où le lien entre la transnationalisation croissante et le déclenchement de la crise de
cette fin de siècle.
Pour bien comprendre comment le caractère autocentré de l’économie a été l’un
des facteurs de la croissance de l’après-guerre dans les pays occidentaux, il faut savoir
que le système mondial des échanges de l’époque avait une configuration bien
particulière. En effet, la crise de 1929 de par ses effets déflationnistes avait
considérablement amoindri la valeur du commerce mondial. Comme le montre le
schéma suivant, la spirale déflationniste de 1929 – 1933 a fait que le régime
d’accumulation fordiste instauré à partir de cette période fonctionna au sein d’une
économie abritée des perturbations externes du fait que les échanges de marchandises
entre les grands pays capitalistes étaient descendus à un niveau très bas.

40
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Figure I.2. L a spirale déflationniste 1929 – 1933.

L’évolution du commerce mondial de janvier 1929 à mars 1993 : la somme des importations
de 75 pays (valeurs mensuelles exprimées en millions de dollars – or 1929).

Source :J. Rivoire, l’économie mondiale de 1945 à nos jours. Economica, 1989.

Le système établissant les règles du commerce international dans le monde


d’après-guerre a été crée en réaction aux deux principales stratégies poursuivies par les
grandes puissances industrielles après l’effondrement des marchés mondiaux survenu
en 1929. La première avait pour principe : « Mets ton voisin sur la paille ». Chacun
pensait qu’il suffisait, pour prendre une plus grande part dans les échanges mondiaux
et réduire le coût de ses importations, de rompre avec le vieux régime des taux de
change fixes et de dévaluer la monnaie nationale, tout en augmentant les tarifs
douaniers. La seconde stratégie était une politique d’autarcie. Elle visait, grâce à
l’autosuffisance, à préserver la nation du chaos où sombrait de plus en plus l’ordre
économique mondial – restriction de la conversion des devises nationales en devises
étrangères et de la liberté de mouvement des capitaux, accords commerciaux
bilatéraux portant en fait sur des transactions de compensation.

41
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Dans les années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale, la position des Etats-
Unis au sein du système international des échanges était tout à fait normal eu égard
aux dégâts qui ont touché le potentiel de production de leurs principaux concurrents.
Aux yeux de ces derniers, cette position privilégiée des Etats-Unis est apparue, à
l’époque, comme une condition sine qua non de la reconstruction du commerce
mondial, quelque chose d’inscrit dans l’ordre économique du moment. La position
unique dont jouissaient les Etats-Unis s’expliquait par deux causes, l’une passagère,
puisque rattachée aux circonstances extraordinaires de la Seconde guerre, l’autre plus
durable et structurelle de par ses liens avec le rôle du dollar dans le cadre du système
de Bretton Woods. Pour reconstruire leurs économies, les autres nations ne pouvaient
se passer des produits américains. D’où le gigantisme de l’excédent commercial
américain, et le gonflement proportionné de la demande en dollars (le dollar gap).
Mais au fur et à mesure des efforts consentis par les Etats-Unis pour encourager la
reconstruction – Plan Marshall – les autres pays devenaient moins dépendants des
Etats-Unis pour leurs approvisionnements et s’affirmaient en concurrents sur les
marchés internationaux. Dès la fin des années 1950, l’excédent américain avait
pratiquement disparu.
Bref, la nation a été l’espace d’épanouissement du fordisme et les institutions de
régulation étaient essentiellement nationales. Le cadre national a pu garantir les
conditions de stabilité dont avait besoin le système économique pour réaliser une
longue et forte période de stabilité.
La phase de croissance exceptionnelle qu’a été la période de l’après-guerre pris
fin au tournant des années 1960. C’est à cette date que sont apparus les premiers signes
de la crise. On verra dans le paragraphe suivant comment les facteurs et les spécificités
de la croissance de l’après-guerre ont fortement façonné le profil de la crise des années
1970. Ainsi, pour comprendre ce qui ne va pas au cours de cette période, il faut savoir
ce qui marchait bien dans celle qui l’a précédée. Le système fordiste, de par son essor
rapide et soutenu, portait en lui, les germes de son propre essoufflement.

III- Les principaux aspects de la crise contemporaine

La crise économique qui a marqué de son empreinte les décennies 1970 et 1980,
constitue un des maillons d’une longue chaîne faite de changements économiques
majeurs. Elle constitue aussi l’avant-dernier épisode d’une longue série d’événements
dont on peut raisonnablement situer le commencement à la fin du XIXe siècle. Le
dernier épisode étant le mouvement de globalisation qui se déroule actuellement sous
nos yeux. Comme l’indique son titre, cette section se limite à mettre en exergue les
différents aspects de la crise des années 1970. Elle ne se propose pas de présenter une
synthèse des différentes théories qui ont eu pour objet l’analyse de cette crise.
L’absence d’une vision cohérente permettant de rendre compte de cette crise dans son
unité et sa globalité fait qu’il est préférable de ne pas inclure dans cette partie du livre
un travail de lecture purement théorique de cette crise 20. Le mieux est de relever les
principaux facteurs de blocage dont la conjonction a rendu impossible la poursuite de
l’expansion de l’après-guerre à la même allure et aux mêmes traits. C’est donc à une
lecture essentiellement descriptive de la crise que nous procédons dans cette section.
Le but est de faire le lien avec le second chapitre qui traite de la stratégie de

42
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

globalisation économique qu’ont choisie d’engager les grandes firmes mondiales.


Nous voulons à cet égard montrer que cette stratégie a été mise en œuvre par ces
entreprises pour préserver leurs intérêts des effets négatifs que n’ont pas manqué
d’avoir sur elles les différentes composantes de la crise en question.

L’essoufflement du régime de régulation fordiste

Le propre des économies capitalistes est de susciter une pression à l’innovation,


une succession de crises économiques, une extension de l’espace géographique du
marché et une internationalisation de la production. Ces tendances vont conduire du
succès à un progressif épuisement du potentiel d’expansion, en particulier du modèle
productif, comme du mode de régulation en vigueur. Ainsi, même si la crise peut
donner l’apparence de l’événementiel ou de l’accidentel, elle ne revêt un caractère
durable et structurel que si la logique du mode de régulation est elle-même
déstabilisée et perd sa cohérence. Le modèle de croissance fordiste de l’après-guerre
n’échappe pas à cette règle puisque ses principes, l’organisation des firmes qu’il
implique et la relation salariale vont s’avérer de plus en plus contre-productifs. Il faut
donc essayer de restituer tous les éléments déstabilisateurs du système par rapport à la
logique de ce qui marchait avant et qui se bloque aujourd’hui.

a- La religion du travail en question

Un nombre important d’auteurs qui se sont intéressés à la crise du modèle


fordiste ont adopté une approche comparative entre les périodes de prospérité et de
déclin de ce modèle. Ils ont voulu restituer les éléments déstabilisateurs du système par
rapport à la logique de ce qui marchait avant et qui se bloque aujourd’hui (sans que
pour autant cela nous donne une recette pour redémarrer comme avant). La crise de
l’organisation du travail figure en bonne place parmi ces éléments déstabilisateurs. Le
taylorisme et le fordisme sont considérés désormais comme les caractères
fondamentaux du procès de travail dans le capitalisme contemporain, les formes
d’organisation qui ont permis la forte croissance de la productivité de travail. Dans
cette ligne de réflexion, la crise est imputée à l’épuisement de l’efficacité du procès de
travail Taylorien-Fordien.
La crise de ce procès de travail présenterait un double aspect : un aspect de crise
technique et un aspect de crise sociale. La première renvoie aux limites techniques et
psychophysiologiques de la parcellisation, la seconde à la contestation par les
travailleurs du procès de travail tayloriste-fordiste.

i- La parcellisation

La parcellisation qui implique la multiplication des postes de travail, accroît par


conséquent les besoins de transport et de manutention des produits aux différentes
étapes de leur transformation. Les procédures modernes de l’organisation scientifique
du travail sont confrontées à une double série de limites :

43
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

- celles qui tiennent au temps requis et perdu dans les transferts ;


- celles qui tiennent aux impératifs de l’équilibrage qui sont plus importantes
encore.

Cette multiplication des postes crée des problèmes considérables de


synchronisation et de coordination des tâches. Plus le nombre de postes est important,
plus il est difficile d’éviter des pertes de temps résultant de la non-concordance de la
durée des cycles de travail sur les différents postes. A cela on peut ajouter que
l’intégration des différentes activités qui caractérisent la production à la chaîne,
conduit à une grande rigidité du processus de production et à une grande vulnérabilité
à tout incident 21.

ii- la résistance ouvrière au travail industriel :

Le deuxième aspect, la crise sociale du travail, doit retenir plus particulièrement


l’attention. Les faits attestant d’une montée de la résistance aux conditions de travail
autour du début des années 1970 et tournent autour de deux axes : montée des conflits
sociaux et développement de formes diffuses et spontanés de résistance exprimant une
désaffection pour le travail industriel.
La montée des conflits dans les années 1970 est un phénomène incontestable. En
France, même en laissant de coté la période exceptionnelle de mai 1968, on constate
que le nombre de journées de travail perdues pour cause de grève, qui était de l’ordre
de 2370 millions par an en moyenne entre 1959 et 1967, s’élève à 3547 millions entre
1969 et 1976 22. Parallèlement, les conflits portent de plus en plus sur les conditions de
travail.
L’ampleur croissante de réactions non organisées des travailleurs aux conditions
de travail constitue le deuxième aspect de la crise du travail. L’absentéisme, le turn
over (taux de rotation du personnel ) et la détérioration de la qualité du travail sont
présentés comme les signes d’une profonde crise d’efficacité des méthodes
Tayloriennes et Fordiennes. Ces phénomènes posent dans les entreprises de la grande
industrie, hautement consommatrice de main-d’œuvre, de délicats problèmes lorsqu’il
s’agit d’assurer la continuité de la production 23.
Pour ceux qui ont fondé leur analyse de la crise des années 1970 sur l’hypothèse
d’une crise de l’organisation du travail industriel, ces formes de résistance individuelle
– qui, ensemble, font la «crise du travail » – sont suffisamment profondes pour
expliquer la stagnation des gains de productivité qui a marqué cette période. B. Coriat
qui fournit un exposé détaillé de l’explication de la crise par l’épuisement des
méthodes Tayloriennes et Fordiennes écrit à ce sujet que : « Pour rendre compte des
difficultés durables rencontrées par l’accumulation du capital depuis le milieu des
années 1960, c’est d’abord vers la difficulté fondamentale et essentielle à assurer la
poursuite des gains de la productivité sociale du travail pendant la période qu’il faut se
tourner. Cette difficulté tient elle-même à l’épuisement des méthodes Tayloriennes et
Fordiennes d’organisation du travail comme support de la valorisation de la valeur,
parvenues près de leurs limites sociales et économiques ».

44
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

L’idée que les transformations de la force du travail sont au cœur de la


dynamique capitaliste et de sa crise fait l’objet d’une polémique entre diverses
tendances théoriques. Certains, à l’image de l’opéraisme italien, considèrent que la
montée des luttes sociales n’a pas à être expliquée. Elle est la donnée première autour
de laquelle se développe la dynamique de crise. La crise est le résultat des luttes de
l’ouvrier-masse qui rendent de plus en plus difficiles le contrôle des travailleurs dans
la grande entreprise et la maîtrise de la montée des coûts sociaux et des dépenses
publiques. La restructuration de la production est la réponse du capital à ces
difficultés. Par la décentralisation, la sous-traitance et le travail noir, elle débouche sur
l’émergence de l’ouvrier social, constitué principalement par le jeune travailleur
instable. Mais ce nouveau prolétariat reprend et développe encore plus les luttes de
l’ouvrier-masse, en élargit l’impact social et devient ainsi l’agent principal de la
déstabilisation de l’ordre capitaliste, de l’approfondissement de la crise 24.

Certains, tout en reconnaissant que la réalité du problème ainsi soulevés ne peut-


être mise en doute objecteront, cependant, que rien ne permet d’affirmer que cela
conduit à une crise globale de productivité. Ils font remarquer que cette argumentation
met l’accent exclusivement sur les difficultés résultant de la parcellisation des tâches.
Situer à ce niveau la principale contradiction technique interne au procès de travail,
c’est admettre implicitement que la parcellisation constitue la modalité essentielle
d’élévation de la productivité. Position qui, aux yeux de ceux-ci, paraît difficile à
soutenir.

b- le ralentissement des gains de productivité

Cette polémique sur les causes et les facteurs les plus déterminants de la crise de
la productivité ne nous importe que secondairement. L’essentiel pour nous est de
montrer l’ampleur de ce ralentissement des gains de productivité et d’en mesurer les
conséquences sur le dispositif de régulation économique mis en place dans les pays
capitalistes avancés durant la période de l’après-guerre. Alice M. Rivelin écrit à ce
sujet que des efforts considérables ont été entrepris pour comprendre la crise de la
productivité. De nouveaux facteurs semblent avoir joué un rôle dans cette crise.
Cependant, ni séparément ni collectivement, ils ne peuvent pleinement l’expliquer. Un
certain mystère demeure concernant cette situation23. Aux Etats-Unis, le ralentissement
de la productivité du travail pour l’ensemble de l’industrie manufacturière se lit en
toutes lettres. De 3 % l’an pour la période 1947 – 1958, elle se maintient pendant la
période 1958 – 1966 à 3.2 % avant de chuter nettement pour 1966 – 1974, passant à
1.6 % en moyenne. Au niveau global (ensemble de l’industrie manufacturière privée ),
elle passe de 3.5 % pour la période 1947 – 1966 à 1.7 % pour celle de 1966 – 1974.
Ainsi, un quart de siècle durant, l’extraordinaire progression de la productivité du
travail a fait en sorte que les profits pour l’accumulation, les salaires et les revenus
sociaux pour la consommation, progressent de pair à un rythme assez rapide pour
permettre au système de fonctionner sans heurts 25.

45
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Le ralentissement de la croissance de la productivité a rendu impossible la


poursuite de cette évolution harmonieuse. L’antagonisme dans la répartition du
revenu global, pour un temps dépassé, a refait surface à l’occasion de cette crise de la
productivité.

FIGURE I.3. EVOLUTION DES MODALITES DE REPARTITION (1974 – 1980)

Source : M. Aglietta, op.cit, p.53

c- le fléchissement de la rentabilité des entreprises

Les années 1960 sont marquées par un retournement des conditions de la


rentabilité des entreprises dans la plupart des pays capitalistes avancés. Il est difficile
de situer avec exactitude la date et l’ampleur de ce retournement. La mesure des taux
de profit et à fortiori du taux moyen n’est pas une tâche facile. Celle de ses
déterminants, même supposés conceptuellement identifiés, encore moins 26. La
difficulté générale de la plupart des aspects statistiques tient à la nécessité de faire des
choix théoriques sur des questions très largement ouvertes. Ce fléchissement
s’expliquerait à partir d’une double cause : l’une, relativement ancienne, liée à la
baisse de la «productivité apparente du capital », l’autre, relativement nouvelle, liée à
la répartition provenant du retournement durable des conditions de partage du revenu

46
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

en faveur des salariés. Les discussions ont été particulièrement vives autour du fait
central : la détérioration de la «productivité apparente du capital ».

Nous voulons ici attirer l’attention du lecteur sur la fragilité des constructions
théoriques qui cherchent à appréhender la crise à partir de la baisse du taux moyen de
profit. Celles-ci se caractérisent par le fait de placer la rentabilité au sommet de
l’édifice explicatif de la crise actuelle. Cette conception se retrouve d’abord dans
l’analyse de l’origine de la crise ; ensuite, par un glissement abusif et généralement
non explicite, on en vient à élever le taux de profit au rang d’une théorie de la crise. Le
problème est d’ordre méthodologique ; il s’agit de savoir s’il faut partir du taux de
profit pour comprendre l’origine de la crise ou s’il faut renverser cet ordre
hiérarchique en considérant que c’est la crise elle-même qui précède la baisse du taux
de profit27. Mutatis mutandis et à la lumière de ces développements, l’alourdissement
de la composition organique du capital apparaît comme un facteur aggravant des
problèmes de rentabilité des entreprises.
A titre d’illustration des phénomènes de déstructuration de la cohérence du
système productif, citons les travaux de l’économiste néoclassique autrichien F. Von
Hayek qui a donné une place importante aux rapports entre les crises et les
déformations de la structure productive. Pour cet auteur, les politiques keynésiennes de
croissance des crédits bancaires et de faibles taux d’intérêt ont induit une longue
période de surinvestissement et par-là une déformation profonde de la structure
productive relativement à la structure d’équilibre correspondant aux préférences
réelles des agents. La crise résulterait d’un allongement excessif du processus de
production, d’une importance trop grande de la production de biens de production par
rapport aux biens de consommation. Elle est suivie d’une phase de réajustement de la
structure productive aux préférences des consommateurs, au partage désiré entre
consommation et épargne. Ce réajustement implique une transition vers des processus
de production moins capitalistiques. Cette transition ne peut se faire sans crise du fait
de la rigidité de l’appareil productif, de la spécifité des biens de production, et parce
qu’elle implique des pertes de capital et des réductions de revenus 28.
De nombreuses analyses théoriques se sont intéressées aux transformations de la
production, de ses rapports à la crise et de la crise de la production elle-même. Elles
ont appréhendé ces questions sous l’angle du développement inégal des sections de
production.

d- une croissance largement dirigée vers les exportations

Le phénomène de «suraccumulation » de capital qui a marqué la période


concernée a contraint les entreprises occidentales à rechercher des débouchés à ses
produits de plus en plus à l’extérieur des frontières nationales. Ceci contraste
fortement avec la période de l’immédiat après-guerre, caractérisée par un
développement autocentré ; l’accumulation se développe pour l’essentiel à l’intérieur
des frontières nationales. A titre d’illustration, le tableau suivant indique l’évolution de
la part exportée de produits manufacturés pour un certain nombre de pays de 1899 à
1959. On constate que la crise de 1929 a entraîné un repli des principaux pays sur eux-
mêmes et que l’ouverture au commerce international, la dépendance vis-à-vis de

47
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

l’extérieur est beaucoup plus faible en 1959 qu’en 1899 ; la France exportait 33% de
sa production de produits manufacturés en 1899 et seulement 18% en 1959.
L’expansion de l’immédiat après-guerre est largement axée vers le marché intérieur ;
on peut vérifier que de 1950 à 1967, il y a tendance à la stabilisation ou à la baisse de
la part des exportations dans le PNB ; de façon parallèle, le poids relatif des
importations tend à se réduire.
Cette croissance de type autocentrée est remise en cause à partir de 1967 ; le
mouvement d’internationalisation des échanges s’accroît sensiblement en longue
période, comme le montre le tableau suivant :

Tableau I.5. Exportations et importations exprimées en pourcentage du PNB

1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980

Exportations de biens et services en pourcentage du PNB


Etats-Unis……….. 4,9 5,0 5,5 5,7 6,4 9,6 12,9
Japon…………… 12,5 11,0 11,5 11,0 11,0 13,5 15,0
Allemagne………. 11,0 20,0 20,0 19,0 22,0 26,0 28,5
France…………... 16,0 15,0 14,0 12,5 15,0 18,5 21,0
Angleterre……… 22,0 21,0 20,0 18,5 22,0 25,5 28,0
Italie…………….. 12,0 11,0 13,0 15,0 17,0 21,0 23,0
Importations de biens et services en pourcentage du PNB

Etats-Unis……….. 4,2 4,5 4,6 4,7 6,0 8,3 12,0


Japon…………… 11,5 10,5 11,0 10,0 10,0 14,0 16,0
Allemagne………. 13,0 17,5 17,0 19,0 20,0 23,5 29,0
France…………... 15,0 13,0 11,0 11,5 15,0 18,0 21,0
Angleterre……… 23,0 23,0 21,5 19,5 21,5 27,5 26,0
Italie…………….. 13,0 12,0 15,0 14,0 18,0 22,0 27,0

Source : Etats-Unis, ministère du commerce des Etats-Unis, Survey of Current Business pour les années citées.
Autres pays : publications du Fonds monétaire international pour les années citées

Par ailleurs et dans le même contexte, le procès de transnationalisation de la


production qui a connu une vive accélération à la fin des années 1960 allait poser le
problème de la cohérence du système productif national. Celle-ci se manifeste par
l’importance des relations interindustrielles (qui peuvent être lues dans les tableaux
entrées – sorties de la comptabilité nationale ), et par le maintien de « proportions
harmonieuses » entre les industries. Cette cohérence du système productif est assurée,
dans une économie où l’accumulation reste principalement un phénomène
autocentrée, par le jeu de procédures de régulation nationale qui induisent, à travers la
répartition, un ajustement global entre production et débouchés.
Le procès de transnationalisation du capital en ce qu’il signifie, transformations
dans les conditions de détermination des revenus (salaire et taux de profit moyen) et de
la répartition – la formation du salaire sera de plus en plus soumise à la rentabilité du
capital en se formant au niveau international et de moins en moins à la contrainte de
débouchés nationaux – pourrait avoir jouer un rôle important dans la rupture globale

48
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

de la cohérence du système productif et de la cohérence du régime d’accumulation.


Pour les tenants de cette thèse, la contradiction principale dans le développement de la
crise apparaît dans le caractère toujours plus transnational du capitalisme, alors même
que subsistent les Etats-Nation. L’aire de formation de la valeur coïncide de moins en
moins avec l’espace national sans être encore la «société mondiale »29.
En effet, l’observation historique fait clairement ressortir que la maturation et
l’affirmation des logiques capitalistes s’est opérée en étroite relation avec la
constitution des Etats-Nation modernes. Du XVIe au XXe siècle, c’est sous la forme de
capitalismes nationaux que s’est constitué, renforcé, imposé ce que l’on nomme
aujourd’hui capitalisme.
C’est dans le cadre de quelques Etats-Nation, sur la base de marchés nationaux,
avec le soutien d’Etats nationaux, que la logique capitaliste a trouvé des espaces
favorables d’implantation et d’expansion ; elle est devenue prédominante dans un petit
nombre d’économies nationales que l’on peut qualifier d’économies nationales
capitalistes ou de capitalismes nationaux. Et l’histoire du capitalisme, depuis sa
formation jusqu’à nos jours, doit nécessairement prendre en compte les générations
successives de capitalismes nationaux, leurs concurrences et leurs alliances, leurs
affrontements et leurs entrelacements. Cette façon de voir les choses s’écarte
fondamentalement de la thèse soutenue par I.Wallerstein, selon laquelle le capitalisme
serait d’emblée mondial 30.
En chaque période, le cadre national a constitué un espace privilégié pour se
protéger contre les pressions et les agressions de capitalismes étrangers et faciliter la
construction d’un capitalisme, d’un mixte de capitalisme et d’étatisme ou des
économies collectivistes.
Concrètement, un « capitalisme national », lorsqu’il se constitue dans le cadre de
« son » Etat-Nation, tend à utiliser les ressources et la main-d’œuvre de « son » pays et
répondre aux besoins solvables de la société de ce pays. Mais, alors que la société reste
principalement enracinée sur son territoire, ce « capitalisme national » va être amené,
plus ou moins selon les cas et les périodes, en recherchant des approvisionnements et
des débouchés élargis, à se développer hors du cadre national où il s’est formé, en
utilisant d’autres ressources et en s’adressant à d’autres besoins solvables : le
commerce extérieur est longtemps resté la principale forme de déploiement hors de
son territoire d’un capitalisme national.
Ainsi, le capitalisme s’est historiquement constitué et développé sous la forme de
capitalismes nationaux, d’une part. La capacité de reproduction élargie propre au
capitalisme conduit ces capitalismes nationaux à s’autonomiser par rapport aux
sociétés où ils ont pris naissance, d’autre part.
Seule l’analyse historique permet de comprendre, au cas par cas, pourquoi à une
période, dans tel ou tel pays, le capitalisme national est difficilement dissociable de
l’Etat-Nation au sein duquel il s’est formé (de son Etat, de ses marchés nationaux et
plus largement de la société de ce pays) ; et pourquoi à une autre période, dans tel ou
tel autre pays, la capacité d’autoreproduction du capitalisme national le conduit à se
dissocier, plus ou moins profondément, de « ses» marchés, de « son» Etat, de « sa»
société, de « son» Etat-Nation.

49
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Ce mouvement qui accentue l’autonomisation de l’économie et la dépendance


des sociétés à son égard se renforce encore avec les processus en cours de
mondialisation.
Le régime d’accumulation d’après-guerre est principalement autocentré et repose
sur des procédures nationales de régulation. Les transformations de l’économie
internationale débouchent sur la formation d’une «économie transnationale », en ce
sens que les rapports économiques débordent le cadre des nations et que, surtout la
logique de fonctionnement dépasse les bases nationales. La nation n’est plus l’aire où
se forme la valeur où s’organise l’exploitation où se déploient prioritairement les
capitaux. L’espace mondial devient le lieu où tend à se constituer l’unité des rapports
capitalistes. Dans ces conditions, «la contradiction principalement déterminante dans
la genèse de la crise paraît se situer au niveau du caractère transnational du
capitalisme, alors même que subsistent les Etats-nation ».
C’est à partir de là que doit être comprise la crise actuelle. La dominante
progressive de la logique mondiale conduit à une destruction de la cohérence des
systèmes productifs nationaux et surtout à une rupture des formes antérieures de
régulation nationale, sur lesquelles reposait la croissance, sans qu’existent encore les
formes structurelles susceptibles d’organiser une régulation internationale.

e- l’industrialisation du Tiers-monde

Dans cet ordre d’idées, l’effort d’industrialisation entrepris par un nombre


considérable de pays du Tiers-monde depuis les années 1950 constitue un facteur
d’aggravation des problèmes des économies occidentales liés au processus de
transnationalisation croissant du capital. Cette industrialisation d’une partie du Tiers-
monde concerne non seulement des secteurs peu capitalistiques de biens de
consommation fonctionnant avec une main-d’œuvre nombreuse et peu qualifiée (cuirs
et chaussures, textile et habillement, petite mécanique, mécanique…), mais également
des secteurs capitalistiques de biens intermédiaires banalisés comme l’acier, la chimie
de base (pétrochimie, engrais), voire même l’automobile. Elles viennent en
conséquence, menacer les activités des pays développés les moins évolués et donc les
plus exposés à la concurrence venant de pays de niveau de développement inférieur.
Cette émergence du Tiers-monde est mise de plus en plus fréquemment au centre des
problèmes actuels d’un pays comme la France.
En se dotant de potentiels de production de masse hiérarchisée considérables, les
pays du Tiers-monde ont posé aussi le problème des débouchés dans les pays
occidentaux. Cette question s’est posée déjà avant que les capacités de production des
pays du Tiers-monde n’atteignent des niveaux importants. La crise de débouchés a été
strictement évoquée dans ces nations sur un plan interne. Les gains de productivité qui
ont caractérisé une longue période des années de l’après-guerre ont fait qu’une telle
crise soit inéluctable 31.
Les stratégies de développement appliquées par de nombreux pays en
développement ont encore accéléré la saturation des marchés industriels des pays
avancés. La diffusion de la technologie de la production en série au-delà de son
territoire d’origine a donc exacerbé les problèmes engendrés par la saturation des
marchés dont la croissance avait même défini le boom de l’après-guerre. Un premier

50
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

groupe de pays comprenant les Etats du sud-est asiatique s’est illustré par l’application
d’un vigoureux modèle de développement économique caractérisé par des taux
d’investissement très élevés et l’orientation de la majeure partie de la production vers
l’exportation. La «réussite» de ce modèle a privé les firmes occidentales d’une partie
de leurs revenus sur l’ensemble des marchés de grande consommation. L’autre groupe
est formé de pays de grande dimension, dotés de ressources naturelles abondantes et
possédant des marchés intérieurs relativement importants. Ils sont donc moins
dépendants des exportations industrielles pour les recettes en devises dont ils ont
besoin. C’est pourquoi ces pays se sont efforcés de créer des industries de production
en série orientées vers le marché intérieur. Pour ce faire, ils ont restreint les
importations de produits concurrents en provenance de pays plus avancés. C’est ainsi
que les succès des pays comme le Brésil, le Mexique et l’Argentine ont contribué à
l’embouteillage des marchés de grande consommation.

f- la saturation des marchés

Le problème de la saturation des marchés des pays occidentaux s’est posé avec
davantage d’acuité du fait de certaines caractéristiques propres au système fordiste. Le
problème de la saturation aurait été moins sévère si l’élaboration de produits nouveaux
se faisait à un rythme soutenu ; des produits nouveaux bénéficiant d’une demande
forte venant remplacer périodiquement d’anciens produits dont la demande est
stagnante. Pour que cela soit possible, l’effort d’innovation doit être particulièrement
soutenu. Or la stabilité du système de production Taylorien-Fordien est conditionnée
par l’obtention d’économies d’échelle substantielles. L’obtention d’effets de taille par
l’installation de machines plus puissantes, par l’agrandissement des installations
existantes, par la croissance des effectifs implique que le cycle de production d’un
produit donné se déroule sur un cycle de production étendu. Il est clair que cet
impératif est en contradiction avec la nécessité d’écourter le cycle de vie d’un produit
pour le remplacer par un autre, nouveau celui-la, en mesure de susciter l’engouement
des consommateurs.
Tous les efforts étaient faits pour répartir sur un volume de production aussi
grand que possible les coûts fixes d’investissement en études et en équipement. Vers
les années 1970, on estimait que le seuil de rentabilité s’établissait en production
annuelle d’automobiles à 250 000 unités pour l’assemblage, 500 000 pour les moteurs
et un million pour l’emboutissage. La conjugaison de ces économies d’échelle avec
celles liées à la vente (y compris la publicité), et la nécessité de disposer d’une gamme
de produits diversifiés couvrant tous les segments du marché conduisaient à estimer
que seul un volume minimum de 2 millions d’unités par an pouvait assurer la survie
d’un constructeur d’automobiles 32.
De même, la politique courante parmi les entreprises les plus fidèles aux
principes de gestion fordiste consistant en la création de stocks tampons destinés à la
stabilisation de la production ne plaide pas en faveur d’une créativité soutenue en
matière d’élaboration de nouveaux produits. Plus fondamentalement, la saturation de
la demande pour les biens standardisés et banalisés dans les pays occidentaux semble
être inscrite dans la nature des choses. En effet, la productivité locale qui s’est accrue à
des rythmes élevés sur de longues périodes a porté la production et la consommation à

51
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

des niveaux records. La poursuite de cette tendance était aux yeux de nombreux
observateurs, proprement impossible. J. Fourastié qui a été un observateur attentif de
cette période de croissance exceptionnelle disait à ce sujet : « Depuis 1968 ou 1970,
j’attendais la fin des "trente glorieuses". Ma raison était bien simple. Voyez-vous les
gens consommaient mille fois ou seulement cinq cent ou seulement soixante fois plus
qu’aujourd’hui ? Voyez-vous le nombre que cela suppose d’automobiles, de machines
à laver, d’appartements… ». Et d’ajouter en guise d’explication des principaux traits
qui marqueront la période qui succédera à la phase d ’expansion économique rapide :
« La voie du progrès rapide est maintenant fermée. Celle d’un progrès lent est ouverte,
mais étroite et malaisée […] cette voie implique cependant une intense activité
créatrice, un fourmillement d’initiatives originales […] plus d’efforts, plus
d’intelligence pour un moindre résultat »33. En d’autres termes, la solution (partielle) à
la saturation de la consommation passe par un effort supplémentaire de créativité, un
enrichissement et un renouvellement de l’éventail des produits existants.

g- crise de l’Etat

L’extension considérable du rôle de l’Etat constitue une des tendances lourdes du


capitalisme depuis la Deuxième guerre mondiale. Cette transformation se manifeste
d’abord de manière quantitative. La fraction du revenu national transitant par les
appareils étatiques est aujourd’hui considérablement supérieure à ce qu’elle était dans
l’entre-deux guerres. Elle est aussi qualitative : la composition des dépenses publiques
s’est modifiée profondément, la part des dépenses sociales augmente
considérablement. L’Etat tend à apparaître comme le mode dominant d’unification et
de restructuration de la société. Il était donc tout à fait prévisible que le développement
de la crise soit considéré aussi comme crise de l’Etat interventionniste. Les
dysfonctionnements de celle-ci sont de ce point de vue mis au premier plan. Cela se
manifeste de manière immédiate de deux points de vue au moins. D’abord, par une
inefficacité croissante des interventions publiques et des politiques économiques, plus
particulièrement des politiques conjoncturelles qui avaient semblé, jusqu’à la fin des
années 1960, être en mesure de réguler une croissance exceptionnelle. D’autre part,
par une montée des dépenses publiques que l’Etat ne paraît pas capable de maîtriser et
qui conduit à une élévation des prélèvements obligatoires jugée de moins en moins
socialement acceptable et à des problèmes de financement de plus en plus difficiles.
On comprend, dans ces conditions, que de nombreuses analyses privilégient les
rapports entre Etat et crise. La crise de l’Etat apparaît alors comme une dimension
centrale de la crise actuelle voire pour les ultra libéraux comme sa cause première.

i-La critique néo-libérale : l’interventionnisme étatique à l’origine de la crise

Cette conception voit l’Etat comme essentiellement extérieur à l’économie. Pour


les néo-classiques, le domaine des rapports d’échanges, la sphère économique,
constitue un ordre naturel. Elle est spontanément harmonieuse et auto-régulée. L’Etat
apparaît non seulement comme extérieur à cet ordre, mais essentiellement comme
élément perturbateur. Cela conduira à voir la crise comme résultat du développement
de l’Etat, comme crise de l’étatisme et non pas crise du capitalisme. Les politiques

52
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

économiques sont déstabilisantes et perturbent le marché, le fonctionnement des


services publiques est nécessairement inefficace ; le fonctionnement des institutions
politiques, sous la forme actuelle, conduit à une hypertrophie de l’Etat et des
interventions publiques.
On peut distinguer trois grands axes de critique de l’étatisme centrés sur
l’analyse des politiques économiques keynésiennes, le fonctionnement des services
publics (la théorie économique de la bureaucratie) et celui des institutions politiques.

ii- La crise de l’Etat Keynésien

Dans une optique radicalement différente, de nombreuses analyses récentes


d’inspiration marxiste place la crise de l’Etat au centre de la crise actuelle. Elles
reposent sur un certain renouvellement de l’analyse de l’Etat dans le capitalisme,
renouvellement qui prend en grande partie sa source dans la pensée de Gramsci et sur
une interprétation originale des transformations qu’a connues l’Etat depuis la Seconde
guerre mondiale. Ces transformations conduiraient à un type d’Etat radicalement
nouveau, qualifié selon les cas, d’Etat Keynésien, d’Etat providence ou d’Etat social,
et à une mutation dans les rapports entre l’Etat, l’économie et le social. Ce sont ces
mutations précisément qui mettent la crise de l’Etat au centre de la crise actuelle. Cela
doit modifier profondément la forme et la nature des crises. La crise économique tend
à déboucher directement sur une crise des politiques et sur une crise de l’Etat, l’action
économique de l’Etat tend à devenir elle-même directement facteur de crise.
La crise de l’Etat se manifeste tout d’abord comme crise des politiques
économiques et surtout comme crise financière. Le financement des dépenses
publiques croissantes est de plus en plus économiquement difficile et socialement
insupportable. Le point de vue le plus fréquent fait de la crise de l’Etat-providence la
conséquence de la crise proprement économique et du ralentissement de la croissance.
La base économique qui a permis le développement de l’Etat-providence a été la
croissance exceptionnelle de la production durant l’après-guerre. La crise économique
détruit la cohérence qui existait entre l’accumulation du capital et la croissance des
activités sociales de l’Etat. Il y a, nous dit P. Rosanvallon, «blocage de l’équation
keynésienne, l’efficacité économique (la compétitivité) et le progrès social (réduction
des inégalités et socialisation croissante de la demande) redeviennent contradictoires à
court terme »34. Mais il y a plus, la crise entraîne une montée des demandes en matière
d’assistance, de santé, d’éducation, etc. Cela conduit simultanément à une crise
financière et à une crise de légitimité. L’Etat ne peut plus faire face à la fonction
sociale sur laquelle repose en grande partie le consensus qui fonde l’Etat keynésien.
Le changement de politique économique opéré par certains Etats à partir de la fin
des années1970, a été présenté par ses promoteurs comme une solution aux
dysfonctionnements économiques qui ont marqué la période précédente. Mais ce
changement de cap est loin d’avoir réglé tous les problèmes dus aux excès de
l’interventionnisme étatique. Pour certains, il a été un facteur d’aggravation des
difficultés économiques.

53
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

h- un changement de politique

A la fin des années soixante-dix, l’économie mondiale se trouvait dans un grand


état de confusion dû aux chocs économiques qui se sont succédés depuis 1973. Au
début de cet épisode, la politique économique s’est limitée à une application de la
logique keynésienne qui a fait ses preuves jusque-là. A la fin, elle a pris la forme d’une
attaque contre les institutions qui avaient rendu cette logique opérationnelle. Ce virage
a été perçu comme une façon de corriger les excès de la période précédente. Du fait
que cette évolution a été comprise d’une manière si étroite, les responsables politiques
n’ont pas appréhendé la cohérence de l’ensemble du système, ou les implications des
changements sociaux qu’ils recherchaient.
La nouvelle politique, dite de déréglementation, s’était donné pour objectif de
restaurer la pression du marché sur les décisions de salaires et de prix. Pour ce faire, on
a supprimé les institutions gouvernementales qui servaient à restreindre l’accès aux
marchés et à contrôler les prix et les prestations de services à l’intérieur de ces
marchés.
Ces modifications se sont combinées avec la pression de la récession pour ouvrir
une brèche importante dans le système de détermination des salaires en vigueur depuis
la fin de la guerre. Ces tentatives officielles de déréglementation représentaient une
attaque contre les institutions qui avaient enregistré et entretenu la stabilité
indispensable à la production en série. A court terme, elles ont eu pour résultat
d’exacerber la confusion semée par la crise économique pénalisant une fois de plus la
production en série et incitant l’industrie à adopter des modes de production et des
stratégies commerciales plus souples.

En résumé, on peut dire que la production de masse fordiste dépend de


l’investissement (accumulation du capital). Le rapport salarial fordiste accroît le coût
relatif du travail dans le processus de production (hausse des salaires et du taux de
salarisation dans la production active), ce qui entraîne la substitution du capital au
travail. L’investissement de capacité est renforcé par l’investissement de
rationalisation, pour obtenir les gains de productivité nécessaires au maintien du taux
de profit que l’accumulation du capital pousse à la baisse.
La contradiction entre le développement du capital et la substitution au travail
remet en cause le processus fordiste : la production croissante est réalisée avec un
travail réduit, ce qui limite les débouchés malgré le rôle des Etats- providence. La
montée du chômage remet ensuite ce rôle en question. L’emploi post-fordiste exige
des qualifications élevées, ce qui accroît le coût de la formation dans les économies
anciennement industrialisées.
La crise commencée au début des années 1970 serait une crise structurelle (crise
d’accumulation et de régulation) du régime d’accumulation intensif lié à la régulation
monopoliste et au rapport salarial fordiste. Il y a affaiblissement des régulateurs de la
période précédente :

54
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

- affaiblissement de l’accord national, par les contradictions internes du fordisme


et les limites de l’Etat providence, liées au déplacement de la croissance hors
des frontières ;
- affaiblissement de l’organisation hiérarchisée de l’économie monde, par
l’extraversion du capital de l’ancien centre et la montrée en puissance
d’économies hier périphériques, et par le développement de pouvoirs de
décision multinationaux.

55
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

SECTION II

Un nouveau paradigme technico-économique


basé sur le savoir et l’information.

En un certain sens, la crise des années 1970 peut-être interprétée comme le


dépassement d’un paradigme technico-économique dont les ressorts ne parviennent
plus à faire perdurer les performances de la période antérieure. Par le terme paradigme
technico-économique on entend l’existence d’un produit dont la production capte une
part significative de l’activité économique d’ensemble et l’utilisation d’une forme
dominante d’énergie. Le produit en question et la forme d ’énergie à laquelle il est
rattaché symbolisent à eux deux l’activité économique durant une période plus ou
moins longue. La production textile à base de laine et de coton et le moteur à vapeur
forment le binôme caractéristique des premières décennies qui ont suivi la révolution
industrielle. Le transport ferroviaire et l’énergie tirée du charbon ont marqué la plus
grande partie du XIXe siècle. L’automobile et le pétrole ont pris la relève durant la
majeure partie du XXe siècle.
Le dépassement d’un paradigme ne va pas jusqu’à la fin de la production de son
produit emblématique et l’abandon de l’énergie qui va avec. Il signifie simplement que
le point de gravité de l’économie se déplace d’un produit et d’une forme d’énergie à
un autre produit et à une autre forme d’énergie. En ce sens, on peut dire que depuis les
années 1980, on assiste à l’émergence d’un nouveau paradigme. Celui-ci se caractérise
par la prédominance de produits et, pour la première fois, de services dont la
fabrication nécessite une utilisation intensive des nouvelles technologies de
l’information et de la communication. Fait très singulier aussi, et même si la
consommation des énergies fossile et nucléaire reste à des niveaux très importants,
l’utilisation de l’information, au sens large du terme, est considérée comme un
substitut à une consommation accrue d’énergie.
L’émergence et la diffusion du nouveau paradigme ouvrent la voie à une
nouvelle logique économique dont la caractéristique majeure est que la valorisation
économique ne repose plus sur l’élévation du niveau de production par l’exploitation
de sources d’énergie plus puissantes, mais par l’incorporation dans les produits et les
services d’actifs immatériels décisifs comme le savoir, les compétences et le savoir-
faire.

56
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Les premières mesures pour faire face à la crise

La crise des années 70 a suscité des réactions à divers échelons. Dans de


nombreux pays, les responsables gouvernementaux ont entrepris de lutter contre le
chômage et la stagnation en utilisant les traditionnelles politiques de relance
économique. Mais les nouvelles conditions dans lesquelles se sont effectuées ces
politiques ont fait que les résultats obtenus étaient en deçà de ceux qu’on obtenait
ordinairement. Leurs coûts budgétaires ont été bien supérieurs à leurs résultats
notamment en matière d’emploi.
Au niveau micro-économique, les firmes spécialisées dans la production
standardisée se sont efforcées de créer des havres de stabilité à l’abri des tumultes de
la crise. Les premières stratégies ont été essentiellement défensives. L’une des
réponses que les entreprises ont trouvée pour dominer l’incertitude croissante de la
situation a été le regroupement en conglomérats ; le but étant de diversifier les activités
pour compenser les risques encourus sur le marché principal. Pour ce faire, les firmes
ont soit fondé de nouvelles filiales, soit fusionné avec des entreprises existantes. En
cas d’échec, le holding n’éprouve aucun remords à se débarrasser des entreprises les
moins rentables.
Pour beaucoup, ces manœuvres purement financières ont été responsables, en
partie, du déclin économique dans certains pays capitalistes avancés, notamment les
Etats-Unis. R. Reich insiste sur le rôle de ce qu’il appelle le Paper Entrepeneurialism
(capitalisme de casino) dans le recul de l’économie américaine sur les marchés
mondiaux. Il a été particulièrement frappé par l’apparition de grandes firmes qui n’ont
pas une importante activité commune comme Gulf and Western, ITT, Litton
Industries, Textron…
Mais ce phénomène est plus facile à comprendre si on le considère comme un
symptôme plutôt qu’une cause des problèmes macro-économiques. Cette stratégie a
surtout empêché les dirigeants d’entreprise de faire face énergiquement aux causes
profondes de leurs difficultés et de trouver de véritables solutions. Le véritable
reproche que l’on peut faire au mouvement de fusion par conglomérat, est que la
diversification n’était pas un remède approprié pour circonscrire les risques auxquels il
voulait s’attaquer. Ceux-ci provenaient non pas d’accidents survenant au gré du hasard
sur tel ou tel marché mais de chocs subis par l’ensemble de l’économie. Il existait en
fait une forte interdépendance entre tous les marchés et les risques, loin de s’équilibrer,
s’accumulaient d’un marché à l’autre. En ce sens, même les stratégies protectionnistes
dont l’application s’est intensifiée depuis les années 1970, ne sont pas arrivées à isoler
les marchés domestiques des firmes occidentales de façon à les préserver des chocs
extérieurs.
Toutes les tentatives qui ont été faites pour renouer avec les taux de profit élevés
qui ont marqué la période 1950-1970 sont restées vaines car elles n’étaient pas
adossées à des réformes structurelles de grande envergure, seules à même de parvenir
à des résultats concrets. La crise était trop profonde pour être endiguée par des
manœuvres financières ou des mesures commerciales.

57
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Avec le temps, certains dirigeants d’entreprises commençaient à prendre


conscience du caractère structurel et multiforme de la crise. Dès lors, ils étaient
disposés à entreprendre les réformes qui s’imposaient. Cela sans oublier que le propre
des économies capitalistes avancées où la pression concurrentielle est vive et
permanente est de pousser sans cesse à élaborer de nouvelles stratégies d’entreprise.
Lorsqu’elles font leur preuve, ces stratégies s’étendent alors à l’ensemble des secteurs
de l’économie. Ces stratégies impliquent souvent de profonds remaniements des
modes d’organisation et des formes structurelles des entreprises. Ce sont alors les
modes et les principes de fonctionnement des économies dans leur ensemble qui s’en
trouvent profondément bouleversés. La stratégie de globalisation économique mise en
œuvre par de grandes firmes mondiales depuis le début des années 1980 procède de
cette même logique. Il serait cependant erroné de croire que la stratégie de
globalisation avait été élaborée dans sa forme finale de manière préméditée et en peu
de temps. Elle a évolué étape par étape au gré des obstacles et problèmes que posait la
crise aux firmes concernées. Les firmes l’ont faite par essais et erreurs, d’une façon
décousue, souvent dans un grand stress, et parfois sans avoir clairement conscience ni
de ce qu’elles faisaient ni des raisons qui les poussaient.

La nécessité de mesures plus profondes

Le mouvement de globalisation ne peut-être compris qu’en tant qu’ensemble de


mesures stratégiques initiées par les entreprises pour faire face, d’une façon nouvelle, à
la crise économique à laquelle elles étaient confrontées. Ses principaux traits n’ont
commencé à être distinguées avec clarté qu’une fois que les réponses qu’il apportait
aux multiples facettes de cette crise commençaient à donner des résultats satisfaisants
pour les dirigeants d’entreprises qui les ont mises en œuvre. Le processus de
globalisation a la complexité de la crise à laquelle il est censé répondre. Les modalités
de sa mise en œuvre peuvent différer d’un pays à l’autre et d’une firme à l’autre
(même celles qui sont de même nationalité). Mais au-delà de cette complexité et de
cette multiplicité, le phénomène conserve partout un certain nombre de principes
communs sans lesquels il ne pourrait être considéré comme tel. L’enjeu est donc de
déterminer le principe fondamental sur lequel est fondée la stratégie de globalisation.
Y arriver permet de présenter une définition claire et précise de ce mouvement.
Une telle entreprise nécessite à coup sûr un important effort d’abstraction
théorique. Cela passe par une reconstitution des principales mesures qui ont été prises
par les firmes en vue de faire face aux retombées de la crise économique. On verra
alors que chacune de ces principales mesures est, en fait, une réponse directe à l’un des
principaux aspects de la crise en question que nous avons déjà mentionnés dans la
précédente section. Le plus important est d’insérer ces différentes mesures dans un
ensemble global et cohérent de façon à ce que, au bout du compte, le processus de
globalisation apparaisse comme l’aboutissement de toutes ces stratégies. A l’issue de
cette ultime étape, on doit être en mesure de faire ressortir le principe élémentaire qui
fonde le processus de globalisation économique tout entier, et ainsi, donner une
définition appropriée de celui-ci.

58
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Pour bien entamer cette seconde section, il y a lieu de rappeler que la stratégie de
globalisation économique s’inscrit dans la logique du dépassement du système de
production de masse standardisée qui, comme on l’a vu, était arrivé à une impasse.
Cette stratégie constitue la consécration de tous les efforts qui ont été entrepris en vue
de lever les blocages, qui en s’accumulant, ont fini par transformer les avantages du
système en question en autant d’inconvénients. Les facteurs de crise étaient trop
nombreux et trop profonds (facteurs internes et facteurs externes) pour espérer que de
simples réaménagements ou que des réformes superficielles et à court terme pourraient
rétablir la situation de prospérité antérieure. Avec le temps et en s’approfondissant, ces
diverses stratégies apparemment disparates ont pu acquérir une cohérence d’ensemble
et s’unir dans une stratégie globale de type combinatoire.
Pour être en phase avec ce qui a été dit auparavant, on peut dire que la continuité
dans le temps des logiques qui sous-tendent les grands phénomènes économiques de
l’histoire, laissent à penser que c’est la logique de la crise multidimensionnelle des
années 1970 elle-même qui a produit la cohérence des différentes stratégies qui ont été
appliquées plus tard, justement pour sortir de cette crise. De ce point de vue, la
globalisation de l’économie apparaît comme l’élément central vers lequel tendent
toutes ces stratégies.
Les transformations qui ont découlé du processus de globalisation n’ont épargné
aucun aspect du système de production de masse standardisée. Elles ont eu un impact
direct sur la nature et la qualité des biens produits. Elles ont en conséquence
profondément transformé les méthodes et les moyens de production de ces biens d’un
genre nouveau. Cela ne pouvait se faire sans une profonde restructuration des formes
organisationnelles des entreprises concernées. Du fait que des entreprises de rang
mondial étaient impliquées dans ce processus, il en découlait inévitablement un
remaniement général des principes régissant le fonctionnement macro-économique.
Par ailleurs, et en sachant que le mouvement de globalisation fait intervenir de façon
privilégiée la dimension internationale de l’économie, on comprend alors pourquoi ce
processus est attaché à un bouleversement dans le fonctionnement de l’économie
mondiale.
Bref, le mouvement de globalisation participe de manière active à la mise en
place d’un nouveau paradigme technico-économique qui se substitue à celui qui a été à
l’œuvre depuis le début de ce siècle, notamment après la Deuxième guerre mondiale.

Quelques traits actuels majeurs de la technologie

Les transformations survenues depuis la fin des années 1970 dans les relations
entre la science, la technologie et l’activité industrielle ont fait de la technologie un
facteur de compétitivité souvent décisif, dont les traits affectent pratiquement
l’ensemble du système industriel (entendu au sens large, comprenant donc une partie
des services). L’accent peut-être mis sur les points suivants.
Les liens entre la connaissance scientifique fondamentale et la technologie se
sont considérablement resserrés. Plus qu’à toute époque précédente, on assiste à une
interpénétration entre la technologie industrielle à but compétitif et la recherche de
base pure sans parler de la recherche fondamentale orientée dont le rôle est toujours
plus important. L’exemple le plus clair se trouve dans le domaine de la biotechnologie

59
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

où les sciences du vivant sont en prise presque directe avec les processus industriels.
Parallèlement, toutes les technologies critiques contemporaines se caractérisent par
leur forte capacité de diffusion intersectorielle. Elles offrent des opportunités de
renouveler la conception de nombreux produits et d’en inventer de nouveaux. Plus
important encore, elles exigent la transformation des procédés dominants de
fabrication aussi bien que des techniques de gestion dans l’ensemble du système
industriel.
De nombreuses percées technologiques récentes ont été le résultat de
fertilisations réciproques ou combinatoires entre des disciplines scientifiques et des
techniques distinctes ; c’est le cas des nouveaux matériaux nés de la rencontre entre la
chimie appliquée, les matériaux classiques et la programmation industrielle
informatisée par micro-ordinateur. Dans le cas où ces synergies seraient importantes, il
devient possible d’identifier des grappes technologiques, c’est-à-dire des groupes
d’activités industrielles et de services établis autour d’une base technologique
commune (en particulier dans le domaine de la micro-électronique et de la
biotechnologie).
Indépendamment de leur impact sur la croissance macro-économique et le niveau
d’emploi, dont la nature et l’ampleur sont controversées, ces développements ont
modifié les paramètres de la compétitivité micro-économique ainsi que les
comportements concurrentiels des entreprises. Tous les facteurs qui viennent d’être
énumérées les ont contraintes à augmenter sérieusement leurs dépenses (ou
investissements immatériels) en R&D. Par ailleurs, le coût de ces dépenses a
augmenter sensiblement. La hausse a été particulièrement forte dans l’informatique
(semi-conducteurs, ordinateurs) de la pharmacie, mais elle concerne pratiquement tous
les secteurs. L’effet conjoint de l’augmentation du niveau des dépenses exigées par les
transformations des « paradigmes technologiques » et de leur coût explique
l’accroissement de la part de la valeur ajoutée réinvestie dans la technologie.
Prises dans leur ensemble, ces transformations ont entraîné des changements
dans la composition des ressources spécialisées complémentaires. Celles-ci sont
définies comme les ressources qui manquent à une entreprise tout en lui étant pourtant
nécessaire pour mener à bien la mise au point et la commercialisation d’une innovation
et pour bénéficier des flux de valeur ajoutée et des quasi-rentes d’entreprises
auxquelles elle doit pouvoir normalement prétendre.
Tout se conjugue pour faire pression sur les firmes afin qu’elles coopèrent soit
avec plus faible qu’elles-mêmes soit entre égaux. Dans un contexte de changement
technologique rapide, les accords de coopération et les alliances stratégiques sont un
moyen permettant à des entreprises de se procurer, au moindre risque et en gardant la
possibilité de se désengager, les ressources complémentaires et les intrants
technologiques essentiels. Ils sont aussi l’un des principaux instruments des politiques
de compétitivité.
Ces quelques lignes ont pour objet de servir d’entrée en matière au délicat
problème des formes et enjeux de la compétition technologique que nous étudions
dans ce qui suit.

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LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

I - Les formes et les enjeux de la compétition technologique

De ce qui précède, il ressort que la compétition technologique entendue au sens


large est l’une des principales actions qui permette à une firme d’obtenir un avantage
stratégique matérialisé dans la détention d’actifs physiques ou incarné dans des actifs
incorporels, et impliquant pour elle de supporter des coûts irrécouvrables. Elle est au
cœur de la recherche d’une position dominante, telle que l’envisagent de nombreuses
firmes, de différents secteurs d’activité ou de différentes tailles. Cependant, son
analyse demeure difficile comme l’est toute analyse d’un phénomène essentiellement
dynamique ; elle se heurte à un double obstacle, celui de l’identification du problème
économique à poser et celui de la méthode pour le traiter. Le problème économique
véritable est celui de l’évaluation des frontières de l’entreprise innovatrice qui doit être
traitée dans le cadre d’analyses essentiellement temporelles.
La compétition technologique est caractérisée à la fois par l’effort d’invention et
par le produit d’invention. L’effort d’invention est traduit dans des dépenses de
Recherche et Développement ou dans des emplois de R&D ; le produit de l’invention
dans des brevets ou dans un recensement des innovations de différentes sortes ou
encore dans l’élaboration de production et/ou de produits.
La nouvelle stratégie concurrentielle adoptée par les firmes des pays capitalistes
avancés, et incarnée par les stratégies de compétition technologique, s’enracine dans
la position théorique de J. Schumpeter sur la question de la concurrence dans les
économies capitalistes. Celle-ci consiste à considérer que dans la réalité capitaliste, le
type de compétition qui compte n’est pas la compétition par les prix mais une
compétition par les nouveaux produits ou les nouveaux processus de production.
Les sociétés occidentales qui ont misé le plus sur la compétition technologique
utilisent donc l’innovation en tant que solution d’un ou plusieurs problèmes afin de
mieux affronter la concurrence des autres firmes. Ces firmes peuvent être issues de
pays technologiquement avancés comme elles peuvent être issues de pays qui le sont
moins. L’essentiel est de parvenir à proposer avant les autres des solutions à des
problèmes spécifiques et originaux. Ces solutions prennent souvent la forme de
nouveaux produits ou de nouveaux procédés de fabrication. Les processus
d’innovation sont conçus comme des processus par lesquels sont exploités certains
potentiels technologiques. Autrement dit, la technologie n’est plus une donnée à
priori, mais un résultat du processus d’innovation.
L’innovation est ici présentée comme étant, de façon générale, la solution d’un
ou de plusieurs problèmes qui sont avant tout, des problèmes scientifiques ou
techniques. Cette solution requiert d’utiliser l’information tirée d’expériences
antérieures et de connaissances codifiées, mais elle exige aussi l’usage de capacités
spécifiques et non codifiés des inventeurs. Cet ensemble d’informations, de
connaissances et de capacités constitue ce qu’on appelle la base de connaissances.
Dans tous les cas, quelle que soit la base de connaissances, l’innovation, c’est-à-
dire l’activité de résolution d’un problème, implique le développement et la mise au
point de modèles et de procédures spécifiques. Ce sont des modèles et procédures qui
forment ce qu’on dénomme un paradigme technologique. Un paradigme technologique
peut-être défini comme un « modèle de solutions de problèmes techno-économiques
sélectionnés, dérivés des sciences naturelles, conjointement avec des règles spécifiques

61
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

conçues pour acquérir de nouvelles connaissances, et les sauvegarder autant que


possible, contre une diffusion rapide aux concurrents ».
A bien des égards, cette notion est une version sophistiquée d’une notion plus
familière en analyse économique qui est celle d’une grappe d’innovations majeures en
tant qu’elle s’oppose à celle d’innovation mineure ou encore celle d’impulsion en tant
qu’elle s’oppose à celle d’innovation induite. La notion de paradigme fait la distinction
entre celui-ci et la trajectoire technologique qui correspond aux innovations mineures
ou induites.
La théorie économique n’a commencé à s’intéresser à cet aspect des choses que
récemment. Si la théorie Ricardienne fonde le commerce international sur les écarts
technologiques entre les pays, elle ne pose pas pour autant la question de l’origine de
ces écarts ou plus exactement, elle les considère comme naturels et immuables. C’est
cette hypothèse qui permet en définitive à Ricardo de ramener les divergences
technologiques entre pays à des différences de coûts comparatifs. Dans la théorie
d’Heckcher-Ohlin-Samuelson, les fondements de l’échange sont constitués par les
différences de dotation de facteurs et, sous l’hypothèse de l’identité internationale de
la technique et de la fixité des méthodes de production, on est ramené aussi à des
différences relatives de coût de production. D’où l’existence d’une réelle continuité
entre la théorie Ricardienne et la théorie des dotations de facteurs en dépit de leur
divergence sur le concept de valeur.
La véritable rupture intervient avec Schumpeter lorsqu’il souligne que la
concurrence entre les firmes ne se réalise pas seulement par les prix et les coûts mais
aussi et principalement par l’innovation et avec Vernon, lequel introduit l’innovation
comme fondement du commerce international et des investissements internationaux en
s’efforçant d’établir la relation qui doit exister entre les incitations des firmes à
innover et l’avantage compétitif du pays.
Pour comprendre en quoi le tournant pris par les stratégies concurrentielles des
grandes firmes occidentales à la suite des années 1970 constitue une véritable rupture,
il faut revenir à la période des années 1930 et à la controverse théorique qui opposa
Schumpeter à Keynes, à la suite de la publication par ce dernier de sa Théorie
générale. Les deux hommes n’étaient pas des antagonistes. Ils ont tous deux remis en
question des idées solidement établies. Les adversaires de Keynes étaient ces mêmes
économistes néoclassiques de l’école autrichienne avec lesquels Schumpeter, encore
étudiant, avait pris ses distances. Schumpeter lui-même, s’il considérait toutes les
réponses de Keynes comme erronées ou du moins trompeuses, en faisait une critique
amicale. En effet, c’est lui qui a introduit Keynes aux Etats-Unis .Quand le chef
d’œuvre de Keynes, la théorie générale, fut publié en 1936, Schumpeter, alors doyen
de la faculté des sciences économiques de Harvard, conseillait à ses étudiants de lire ce
livre, affirmant qu’il dépassait totalement ce qu’il avait lui-même écrit auparavant sur
la monnaie. Keynes, de son côté, considérait Schumpeter comme l’un des rares
économistes contemporains dignes de son respect. Dans ses conférences, il se référait
sans cesse aux travaux publiés par celui-ci pendant la première guerre mondiale et
particulièrement à son essai sur les Rechenpfennige ( monnaie de compte ) qui lui avait
inspiré sa propre réflexion sur la monnaie.

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LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

On oppose souvent Schumpeter et Keynes politiquement, le premier étant classé


parmi les conservateurs, le second parmi les radicaux. En réalité, c’est presque le
contraire. Politiquement, les vues de Keynes étaient tout à fait proches de ce que l’on
appelle maintenant le néo-conservatisme. Sa théorie prend racine dans son attachement
passionné au libre marché et dans son désir de ne pas laisser les hommes politiques et
les gouvernements s’en mêler
Ce qui sépare Schumpeter de Keynes va plus loin que les théories économiques
ou les opinions politiques. En fait, les deux voyaient différemment la réalité
économique, étaient préoccupés par des problèmes différents, et définissaient les
sciences économiques de façon tout à fait différente. Bien saisir ces différences est
essentiel pour comprendre le monde économique d’aujourd’hui.
Keynes, tout en rompant avec l’économie classique, fondait sa logique
entièrement sur ses schémas. C’était un hérétique plutôt qu’un incroyant. Pour lui,
l’économie était la théorie des équilibres formulées par Ricardo en 1810, et qui domina
la pensée du XIXe siècle. Cette économie-là fonctionne à l’intérieur d’un système
fermé et statique. La question clé posée par Keynes était celle qu’avaient formulée les
économistes du XIXe siècle : « comment peut-on maintenir une économie en
équilibre ? ».
Pour Keynes, les problèmes majeurs de l’économie sont : la relation entre
« l’économie réelle » des biens et services et « l’économie de symboles » de la
monnaie et du crédit ; la relation entre les individus et les entreprise d’une part, et la
macro-économie de l’Etat-Nation d’autre part ; et , finalement, la connaissance du
véritable moteur de l’économie, la production (c’est-à-dire l’offre ) ou la
consommation (c’est-à-dire la demande). Sur ce point, Keynes se situait dans la ligne
directe des théories de Ricardo, de John Stuart Mill, de l’école autrichienne et d’Alfred
Marshall. S’ils diffèrent beaucoup sur d’autres plans, la plupart de ces économistes du
XIXe siècle, Marx compris, avaient apporté des réponses identiques à ces questions :
l’économie réelle domine et la monnaie n’est que le « voile des choses », la micro-
économie, celle des individus et des entreprises est déterminante, le gouvernement
peut tout au mieux corriger des écarts sans importance, au pire créer des dislocations ;
et c’est l’offre qui domine, la demande y étant assujettie.
Keynes posait les mêmes questions que Ricardo, Mill, Marx, l’école
autrichienne et Marshall, mais avec une audace sans précédent, il inversa toutes leurs
questions. Dans le système Keynésien, la monnaie et le crédit sont « réels », et les
biens et les services dépendent de l’économie de symboles et n’en sont que le reflet.
La macro-économie – l’économie de l’Etat-Nation – représente tout, les individus et
les entreprises n’ayant pas le pouvoir d’influencer, encore moins de diriger
l’économie, ni de prendre des décisions susceptibles d’influer sur les forces de la
macro-économie. Et les phénomènes économiques, tels que la formation du capital, la
productivité et l’emploi sont assujettis à la demande.
Sur ces questions, Peter Drucker a une position catégorique. Il nous dit, sans
réserve : « nous savons maintenant que toutes les réponses Keynésiennes sont
erronées ». Cela Schumpeter le savait déjà, il y a cinquante ans, ajoute-t-il. Selon lui
les réponses de Keynes ne sont valables que dans quelques cas spéciaux et à l’intérieur
de limites assez étroites. A titre d’exemple, la théorie clé de Keynes, à savoir que des
faits monétaires – déficit du gouvernement, taux d’intérêts, volume du crédit et de la

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LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

monnaie en circulation – déterminent la demande tout comme la conjoncture


économique. Cela présuppose, comme Keynes le soulignait lui-même, que la monnaie
circule à un rythme constant, rythme que les individus ou les entreprises ne peuvent
modifier dans le court terme. Schumpeter signala il y a cinquante ans que tout semblait
infirmer cette hypothèse. « Et en effet, chaque fois qu’elles furent mises à l’épreuve,
les politiques économiques Keynésiennes ont échoué face à la micro-économie des
entreprises et des individus, de façon imprévisible et sans avertissement, modifiant
ainsi, du jour au lendemain, la vitesse de circulation de la monnaie » 35.
Cela ne signifie pas pour autant que la science économique puisse revenir au
néoclassicisme pré-keynésien. La critique par Keynes des réponses néoclassiques est
aussi définitive que la critique de Keynes par Schumpeter. Mais parce que nous savons
maintenant que les individus peuvent vaincre le système, nous avons perdu les
certitudes qui firent du système keynésien le principe directeur de la théorie et de la
politique économique pendant une cinquantaine d’années. Le monétarisme de
Friedman et l’économie de l’offre sont des tentatives désespérées pour remédier au
système keynésien de l’équilibre économique. Mais il est peu probable que l’un ou
l’autre puisse rétablir un système économique dans lequel un seul facteur – la dépense
publique, les taux d’intérêts, l’offre de monnaie ou les réductions d’impôts, puisse
contrôler l’économie de manière prévisible et avec quasi-certitude.
Les thèses de Keynes n’étaient pas plus valables que celles qu’elles remplaçaient ;
cela Schumpeter l’avais compris dès le début. Mais pour lui, ce qui comptait
réellement, c’était que les questions Keynésiennes, aussi bien que celles de ses
prédécesseurs, n’étaient pas du tout les bonnes questions. L’erreur majeure était
l’hypothèse selon laquelle une économie saine, normale est une économie en équilibre
statique. Depuis ses années d’étudiant, Schumpeter soutenait qu’une économie
moderne est toujours en déséquilibre dynamique. L’économie de Schumpeter n’est pas
un système fermé comme l’univers de Newton – ou la macro-économique de Keynes.
Elle évolue et change sans cesse, selon un mode biologique plutôt que mécanique. Si
Keynes était un hérétique, Schumpeter fut un infidèle.
Schumpeter avait suivi des cours des grands économistes de l’école
autrichienne, à une époque où Vienne était la capitale de la théorie économique. Il
garda toute sa vie de l’affection pour ses professeurs. Mais sa thèse de Doctorat, l’un
de ses tous premiers grands livres, la théorie du développement économique (paru dans
sa version allemande originale en 1911), commence par cette affirmation : le problème
central de l’économie n’est pas l’équilibre mais le changement de structures. Cela
conduit ensuite au célèbre théorème de Schumpeter posant l’innovateur comme le
véritable sujet de l’économie.
L’économie classique, ainsi que Keynes, considérait l’innovation comme
extérieure au système. L’innovation appartenait à la catégorie des « catastrophes
extérieures », au même titre que les tremblements de terre, le climat ou la guerre, qui,
comme chacun sait, exercent une profonde influence sur l’économie mais ne font pas
partie de la science économique. Schumpeter soutenait au contraire que l’innovation –
c’est-à-dire l’esprit d’entreprise qui déplace les ressources d’emplois anciens et
obsolètes vers de nouveaux emplois plus productifs – constitue l’essence même de la
science économique et plus certainement d’une économie moderne.

64
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Il tirait cette notion, comme il était le premier à l’admettre, des écrits de Marx.
Mais il l’utilisait pour réfuter Marx. La notion de développement économique qu’il
conçut parvint à établir ce que ni les économistes classiques, ni Marx, ni Keynes ne
purent faire : à savoir que le profit remplit une fonction économique. Dans une
économie de changement et d’innovation, le profit, à l’inverse des théories de Marx,
n’est pas une « plus-value » volée aux travailleurs. Au contraire, c’est la seule source
d’emplois et de revenus pour les travailleurs. La théorie du développement
économique montre que personne, sinon l’innovateur, ne réalise de véritable
« profit » ; et que le profit de l’innovateur est souvent de courte durée. Mais
l’innovation selon la formule de Schumpeter, est aussi une « destruction créatrice ».
Cela rend obsolète les biens d’équipement et les investissements. Plus une économie
progresse, plus elle a besoin de formation de capital. Ainsi, ce que l ’économiste
classique – ou le comptable ou la bourse – considère comme du « profit » est en
réalité un coût, le coût de préserver son activité, le coût d’un futur où rien n’est
prévisible, sinon que les entreprises rentables d’aujourd’hui seront les canards boiteux
de demain. La formation du capital et la productivité sont donc nécessaires pour que
l’économie puisse continuer à produire de la prospérité, et, avant tout, pour qu’elle
maintienne les emplois d’aujourd’hui tout en créant les emplois de demain.
L’innovation de Schumpeter, avec sa destruction créatrice est jusqu’à présent la
seule théorie qui justifie l’existence de ce que nous appelons profit. Les économistes
classiques savaient très bien que leur théorie n’offrait aucune rationalisation du profit.
En effet, dans l’équilibre économique d’un système économique fermé, il n’y a pas de
place pour le profit, ni explication. En revanche, si le profit est un coût réel, et surtout
s’il est le seul moyen de maintenir des emplois et d’en créer de nouveaux, alors le
capitalisme redevient un système moral.
Les économistes classiques avaient souligné que le profit est nécessaire pour
inciter les gens à prendre des risques. Mais ne serait-ce pas en réalité une forme de
corruption, et donc injustifiable moralement ? Ce dilemme avait conduit l’un des
économistes les plus brillants du XIXe siècle, John Stuart Mill, à embrasser le
socialisme vers la fin de sa vie. La faiblesse de ce système de stimulation, du point de
vue moral, permit à Marx de condamner aussitôt le capitaliste comme mauvais et
immoral et d’affirmer qu’il ne remplit aucune fonction, et que sa fin prochaine est
inéluctable. Si l’on renonce à l’axiome d’une économie stable, indépendante et fermée,
pour adopter l ’économie dynamique, croissante, mobile et changeante de Schumpeter,
ce qu’on appelle le profit n’est plus immoral. Il devient un impératif moral. Dans la
théorie économique de Schumpeter, une seule question subsiste : y a-t-il suffisamment
de profit ? la formation de capital sera-t-elle suffisante pour parer aux coûts futurs, au
coût de rester en vie ou coût de la destruction créatrice.
Pour P.Drucker, cette notion suffit à faire du modèle de Schumpeter la seule
base pour les politiques économiques dont nous avons besoin. Très clairement, la
conception Keynésienne – ou classique – de l’innovation en tant que phénomène
« extérieur », et en fait périphérique à l’économie, sans grand effet sur elle, ne peut
plus être défendue. La question fondamentale de la théorie et de la politique
économique, surtout dans les pays développés, est la suivante : Comment peut-on
maintenir la formation du capital et la productivité afin de soutenir les changements
technologiques rapides et l’emploi ? Quel est le minimum de profit nécessaire pour

65
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

couvrir les coûts futurs ? Quel est le profit minimum requis, avant tout, pour préserver
les emplois et pour en créer de nouveaux ?

Technologie et information

Cette prise en compte des véritables déterminants de la concurrence économique


découle d’une meilleure compréhension de la nature de la technologie. En effet, la
représentation de la technologie grâce aux notions de paradigme et de trajectoire est
très différente de la représentation habituelle par les économistes. Celle-ci assimile la
technologie à de l’information. Suivant cette représentation, une firme peut produire et
utiliser des innovations en puisant, plus ou moins librement, dans un stock général de
connaissances technologiques. Le processus de recherche qu’elle met en œuvre pour
améliorer sa technologie consiste à explorer tout le stock de connaissances avant de
faire le choix des techniques appropriées. Au contraire, suivant la représentation en
termes de paradigmes et de trajectoires, une firme est toujours contrainte dans ce
qu’elle peut faire par ce qu’elle a été capable de faire dans le passé. Le processus de
recherche qu’elle met en œuvre est un processus d’amélioration et de diversification à
partir de sa propre base de connaissances. Il s’ensuit que la technologie est distincte de
l’information. « Dans chaque technologie, il y a des éléments de connaissances tacites
et spécifiques qui […] ne peuvent pas être entièrement diffusés par une information
publique ou privée »36. La technologie a donc une nature cumulative et spécifique.
Cette distinction entre technologie et information apparaît aussi à la manière du
rapport entre information et connaissance. Selon F. Machlup, si l’on veut dire que
toute information dans le sens ordinaire du mot est de la connaissance, toute
connaissance ne peut pas être appelée de l’information. Cette distinction vise en fait à
montrer que le plus important n’est pas tant la circulation de l’information – encore
que cette dernière a une importance cruciale dans la diffusion de la technologie – mais
la création de l’information en tant que flux alimentant le stock de connaissances. Ces
connaissances serviront alors à résoudre des problèmes divers sous forme de création
de nouveaux produits par exemple. Il est plus judicieux de parler à ce sujet de savoir
synonyme de compétences et d’aptitudes coûteuses à acquérir et nécessaires pour la
résolution de ces problèmes.
La logique qui sous-tend la stratégie de compétition technologique doit tout
d’abord être recherchée dans la nature même du savoir technologique. Celui-ci ne se
limite pas à l’information technologique et scientifique gratuite ou non, dont pourrait
disposer toute firme – et telle qu’elle est censée exister dans la théorie. Au contraire,
dans les économies de marché, la technologie est, pour une large partie, le résultat de
l’expérience accumulée par les firmes dans la production (entendue ici au sens large,
c’est-à-dire, incluant l’activité de R&D ou celle de marketing), et donc, de processus
d’apprentissage, soit par la pratique (by doing ),soit par l’usage ( by using ). Il s’ensuit
qu’elle est nécessairement spécifique aux firmes qui la mettent en œuvre. Cette
spécificité se manifeste par le caractère tacite (non codifiable et directement
appropriable) des connaissances acquises, et par l’aspect cumulatif des progrès
enregistrés. Du point de vue de la firme, cela signifie que la recherche technologique et
les choix de techniques sont nécessairement contraints parce qu’elle a appris, et, donc,
qu’elle suit une trajectoire technologique.

66
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Le caractère ésotérique et cumulatif des connaissances

Dans la théorie évolutionniste, les connaissances peuvent être tacites ou


codifiées, cumulatives et spécifiques. Tacites, les connaissances sont utilisables par
leur détenteur, mais difficilement communiquées à d’autres individus. Par contre, les
connaissances codifiées sont exprimées selon des règles formelles et donc plus faciles
à transmettre. Cette distinction est très utile mais il ne faut pas exagérer la différence
entre ces deux types de connaissance. D’abord les connaissances réelles sont plutôt
intermédiaires entre les deux extrêmes des connaissances tacites et codifiées. Ensuite
les connaissances codifiées ne peuvent être communiquées facilement qu’à ceux qui
connaissent le code 37.
Le caractère cumulatif implique que les nouvelles connaissances ne rendent pas
inutiles les précédentes. Au contraire, dans le développement d’un certain paradigme,
l’utilité des connaissances peut augmenter et son coût d’acquisition baisser. Le
caractère cumulatif varie beaucoup selon le type des nouvelles connaissances. Si
celles-ci se situent dans un paradigme préexistant, la “cumulativité”est plus forte que
si elles sont radicalement nouvelles. Encore faut-il signaler que certains paradigmes
nouveaux tels que ceux de la micro-informatique ou des biotechniques offrent des
possibilités beaucoup plus vastes que les anciens paradigmes. A ce propos il faut
rappeler le caractère de destruction de compétences lié aux connaissances radicalement
nouvelles.
Ainsi, le plus récent élément de connaissance peut être mieux compris par ceux
qui disposaient des connaissances précédentes que de ceux qui entrent à un stade
ultérieur. Ainsi, la R&D peut servir non seulement à découvrir des nouveaux
phénomènes mais aussi à augmenter la capacité d’absorption de la firme. Or, les
caractères locaux, cumulatif et spécifiques des connaissances impliquent la création de
barrières aussi bien dans les disciplines scientifiques que dans les technologies. En
outre, le développement des connaissances est irréversible parce que les
connaissances, une fois crées, ne peuvent pas être détruites.
Dès qu’on admet que la technologie possède une nature cumulative et
particulière à chaque entreprise, son développement dans le temps cesse d’être
aléatoire. Elle est ainsi susceptible d’être limitée aux zones qui ont d’étroites affinités
technologiques avec les activités existantes.
Ainsi sont mises en avant quelques-unes des limitations intrinsèques au
développement du progrès technologique ; et partout, les limites inhérentes à l’accès et
à l’utilisation de la nouvelle technologie. En effet, et pour qu’il en soit ainsi, il faut
considérer que les transferts technologiques ne sont pas instantanés. Des écarts
peuvent subsister pendant des périodes plus ou moins longues. L'imitation demande du
temps. Il faut aussi considérer que les transferts de techniques ne sont pas gratuits. Ils
exigent non seulement l’obtention d’une information qui n’est pas immédiatement
disponible, mais aussi l’achat de biens d’équipement sans lesquels les techniques n’ont
pas d’existence. A cela s’ajoute un savoir informel qui ne peut prendre la forme
d’informations précises – on peut le qualifier de savoir-faire résultant de la pratique –
mais qui est indispensable à la mise en œuvre efficace des machines et, souvent, à
l’amélioration des techniques. Cet apprentissage représente aussi un coût et demande

67
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

du temps. En bref, des écarts technologiques peuvent exister entre les pays et perdurer
même si l’on est obligé d’admettre, contrairement à l’hypothèse Ricardienne, qu’ils ne
sont pas stables et naturels. Des écarts statiques peuvent donc être remplacés par des
écarts temporels et dynamiques. Bref, les innovations tant de procédé que de produit
peuvent être difficiles à imiter en raison de la spécificité des connaissances et
compétences techniques de l’entreprise innovante. La réduction des écarts
technologiques nécessite la conjonction de conditions qu’il est difficile pour les pays
en développement de réunir. Il faut disposer d’un capital pour produire de nouveaux
capitaux, de connaissances préalables pour assimiler de nouvelles connaissances, de
compétences et d’un certain niveau de développement pour créer les effets d’échelle
qui rendent le développement possible. En résumé, il est dans la logique de la
dynamique de la technologie et de la croissance que ce soit celui qui est le plus avancé
sur le plan technologique qui s’enrichit le plus et que l’écart demeure et se creuse par
rapport à ceux qui sont laissés à la traîne.
Toutefois, il n’est plus possible comme auparavant d’évaluer en décennies
l’avance technologique liée à une entreprise sectorielle ou nationale. L’avance ou le
retard entre pays développés se calcule plutôt sur une année ou deux. En d’autres
termes, les entreprises de ces pays présentent une position technologique internationale
plus concurrentielle et plus semblable. Malgré cela, le phénomène du « gagnant
unique » observé dans un nombre croissant de secteurs selon lequel, seuls ceux qui
franchissent la ligne d’arrivée les premiers récupèrent tous les bénéfices, incite
fortement à l’intensification de l’effort d’innovation par les firmes.
La stratégie de rivalité technologique par l’intensification du processus
d’innovation initiée par les firmes des pays les plus avancés dans le domaine
technologique s’inscrit dans une approche dite de barrières stratégiques à l’entrée
destinées à dissuader d’éventuels entrants parmi les concurrents. Ces barrières à
l’entrée sont matérialisées par des coûts d’entrée qui dans l’approche traditionnelle de
G. Stigler sont définis «comme un coût de production (à n’importe quel niveau de
production) qui doit être supporté par une firme qui cherche à entrer dans une
industrie, mais n’est pas supporté par les firmes déjà installées dans l’industrie »38.
Suivant la formulation de J. Bain, ce sont les effets potentiels de ces barrières – en
l’occurrence la persistance de prix fixés au-dessus du coût moyen en longue période –
qui les définissent. Dans ces conditions, les avantages absolus de coût, les économies
d’échelle, la différenciation des produits sont recensés en tant que barrières à l’entrée.
Les avantages absolus de coût permettent, en effet, aux firmes installées de produire
n’importe quel niveau de production à des coûts unitaires plus faibles que les éventuels
entrants ; et, donc, de maintenir un prix supérieur au coût unitaire sans être sous la
menace d’une entrée. La différenciation des produits fait que les firmes installées
bénéficient de l’attachement d’une clientèle de telle sorte que les entrants potentiels ne
peuvent accaparer une part de marché qu’en proposant un prix plus faible ou en
supportant des coûts de vente plus élevés que les firmes installées. Celles-ci sont,
donc, en mesure de toujours maintenir un prix au - dessus de leur coût unitaire 39.

68
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

La compétition technologique : une arène concurrentielle plus


avantageuse

L’une des caractéristiques majeures de la stratégie de compétition technologique


est qu’elle permet d’atteindre des objectifs à la fois nombreux et variés. Mais il nous
semble que son objectif primordial et de réorganiser les règles et les lieux de la
concurrence entre les entreprises. Les entreprises à fort potentiel d’innovation mettent
à profit cette stratégie afin de déplacer la concurrence économique vers l’arène
strictement micro-économique. Le but est de neutraliser certains facteurs de type
macro-économique comme la sous-évaluation du taux de change et la baisse du niveau
moyen des salaires qui ont grandement contribué au succès commercial des entreprises
de nouveaux pays industrialisés. Ces facteurs sont particulièrement agissant dans les
industries dominées par les firmes de production de masse standardisée. En éliminant
ce genre d’avantages, la compétitivité économique devient une affaire essentiellement
privée et les firmes leaders de leurs secteurs peuvent faire valoir leurs avantages
concurrentiels qui sont d’ordre supérieur. Ceci tend à faire admettre que la firme
demeure l’agent innovateur par excellence et la compétitivité de chaque pays peut
difficilement être conçue comme autre chose que le résultat de l’action des firmes
elles-mêmes.
Cette proposition vise à lever l’ambiguïté qui a longuement caractérisé la
réflexion économique quant aux véritables déterminants de la compétitivité
économique. La plupart des modèles économiques ont adopté une vision globalisante
du problème qui privilégie la rationalité collective indiquant les choix du pays sans se
préoccuper des décisions que prennent effectivement les agents individuels que sont
les entreprises. Cette vision globalisante remonte aux origines de la pensée
économique avec les mercantilistes dont la pensée s’insère dans le cadre global de
l’économie. Ricardo et son célèbre modèle anglo-portugais reprend le même cadre
d’analyse. Ainsi déclare-t-il : « Dans un système d’entière liberté du commerce,
chaque pays consacre son capital et son industrie à tel emploi qui lui paraît le plus
utile. Les vues de l’intérêt individuel s’accordent parfaitement avec le bien universel
de la société »40. C’est aussi l’un des écueils auxquels se sont heurtés Keynes et les
keynésiens qui ont cru qu’il existait des relations strictes entre les agrégats sans se
préoccuper des réactions individuelles des agents.
Ainsi, l’approche des échanges internationaux en termes de compétitivité oblige
à rompre avec cette vision globalisante car il est clair que pour vendre à l’étranger, les
firmes du pays doivent être individuellement compétitives. Ceci est vrai pour la
compétitivité - coût, ce l’est encore plus, si l’on peut dire, pour la compétitivité
technologique dans la mesure où l’innovation est le résultat des recherches spécifiques
de telle ou telle firme. Toutefois, nous verrons dans le troisième chapitre l’importance
de certains facteurs nationaux pour le développement de l’activité innovatrice des
firmes.

69
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

En privilégiant la stratégie de compétition technologique, les firmes concernées


veulent manifestement placer la concurrence économique au niveau où elles peuvent le
plus facilement faire valoir leurs atouts, c’est-à-dire leur avance technologique vis-à-
vis des concurrents issus de pays technologiquement moins avancés et leur spécificité
technologique vis-à-vis de concurrents issus de pays technologiquement avancés mais
ayant suivi une trajectoire technologique différente. En d’autres termes, la stratégie
visée consiste à exploiter au mieux le facteur le plus décisif dans ce genre de
concurrence, c’est-à-dire les connaissances scientifiques et les compétences techniques
qu’incarnent les ressources humaines qui sont au service des firmes les plus
innovantes. Dès lors que la concurrence devient de plus en plus déterminée par un
facteur aussi spécifique que les connaissances et les savoirs humains, les firmes issues
de pays (et au sein de ces derniers de plus en plus de régions) possédant une
infrastructure technologique (laboratoires de recherches, établissements
d’enseignement supérieur de qualité,…) développée et un personnel scientifique et
technique large et hautement qualifié n’auront pratiquement aucun mal à vaincre des
concurrents dont l’avantage compétitif découle essentiellement de considérations liées
à des facteurs de coûts absolus. Les firmes qui exploitent ce genre d’avantages activent
en fait dans le cadre étroit et statique du système de production de masse standardisée.
Ces firmes sont vulnérables et restent désarmées en face de la première catégorie de
firmes qui, leur processus d’innovation aidant, imaginent toujours des solutions
nouvelles et meilleures aux problèmes que leurs présentent leurs clients. Les liens de
fidélité de la clientèle sont plus étroits vis-à-vis des firmes qui leur proposent des
solutions spécifiques et personnalisées à leurs problèmes.

En résumé, le rôle central et croissant des connaissances scientifiques et des


savoirs technologiques permet aux firmes qui mettent en œuvre une politique
concurrentielle conforme à cette évolution stratégique de neutraliser les facteurs
quantitatifs de compétitivité des firmes concurrentes des autres pays tout en évitant de
subir les facteurs de vulnérabilité liés au cadre institutionnel domestique. La
concurrence devient donc une affaire d’entreprises, et au sein de celles-ci, entre les
individus les plus doués et les plus compétents. La concurrence devient la capacité à
transformer vite et bien l’information en savoir-faire et le savoir-faire en action. En
d’autres termes, il s’agit pour les firmes occidentales d’exploiter leur avance
spécifique dans ce domaine ; mais surtout de profiter des faiblesses des firmes issues
des pays en développement à collecter l’information (au sens large de ce terme) et à
l’utiliser selon la séquence information, savoir-faire, action pour préserver leurs
avantages compétitifs sur elles 41.
Pour qu’il en soit ainsi, les firmes qui se sont engagées dans cette stratégie sont
obligées d’opérer une vaste opération de refondation structurelle. Ce point sera débattu
dans la prochaine section lorsque sera évoquée la question de l’émergence de la firme
- réseau. La diffusion de la R&D et la participation de chercheurs et d’ingénieurs dans
les économies industrialisées constituent, en fait, des indications sur le rôle croissant
des connaissances, et donc des ressources humaines, par rapport au capital physique.
Cela entraîne des conséquences considérables pour les politiques industrielles. Les
stratégies d’investissement doivent être plus orientées vers la formation de base de
connaissance que de biens de capital.

70
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

L’importance centrale des ressources humaines dans le processus d’innovation


représente sans doute la question la moins controversée dans les débats sur le
changement technologique. En contribuant aux réalisations scientifiques et
technologiques et à leur diffusion, les ressources humaines ont des répercussions de
plus en plus grandes sur la compétitivité des entreprises, des secteurs, des pays et des
régions. Cependant notre compréhension du rôle des connaissances est encore limitée.
Un certain nombre de généralisation sur la nature des connaissances utilisées ont été
formulées 42. Ces généralisations constituent le début du développement d’une
économie des connaissances. Nous verrons dans la suite de ce chapitre un aperçu de
ces développements.
Les développements précédents préfigurent l’émergence de trois changements majeurs
ayant un rapport étroit avec la dynamique de la globalisation économique. Ces changements
peuvent être regroupés comme suit :
a- Les évolutions récentes en matière de technologie et d’innovation et leur
interaction avec le système économique comme le resserrement des liens entre les
sciences de base et la recherche technologique, la hausse des coûts des
développements technologiques récents, les spécificités des connaissances, etc. ont
convergé leurs actions pour pousser les firmes à se constituer en firmes réseaux ;
b- La place centrale et le rôle croissant des connaissances dans les stratégies
concurrentielles des entreprises dénote de l’ascendant pris par cet élément par rapport
au capital et au travail industriel. Cette évolution indique l’émergence d’une économie
basée sur le savoir ;
c- L’émergence d’une économie basée sur l’information et le savoir dénote de
l’élargissement de l’horizon spatial des firmes. Les frontières de ces dernières tendent
de plus en plus à coïncider avec les limites de l’économie mondiale. Cette évolution
est tout à fait prévisible étant donné que le savoir, l’information et la connaissance sont
des « produits » dont la vocation même est d’être proposée et recherchée par le plus
grand nombre de « consommateurs ».

Les nouvelles caractéristiques des produits

Il était dans la logique des choses et tout à fait prévisible que l’application des
stratégies de compétition technologique basées sur l’exploitation intensive des
connaissances scientifiques et techniques, d’une part, et l’accroissement de
l’importance du capital humain par rapport au capital physique, d’autre part, se
traduisent par l’accélération du rythme de création de nouveaux produits (et services).
Le cycle de vie des produits est devenu à la faveur de cette stratégie de plus en plus
court et leur remplacement par de nouveaux produits se fait à rythme particulièrement
rapide. A titre d’exemple, il a été calculé que dans les industries de l’information, le
stock des connaissances – au sens large de ce terme – double tous les 18 mois. Bien
sûr, cette évolution ne peut durer indéfiniment, cependant, un accroissement des
connaissances d’une telle ampleur ne peut que donner lieu à des vagues d’innovation
aussi nombreuses que variées. C’est ainsi que les matériels informatiques des
entreprises sont renouvelés périodiquement à des intervalles relativement rapprochés.

71
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Les entreprises qui sont confrontées à ce flot d’innovations technologiques ne


peuvent se permettre d’attendre trop longtemps avant de les mettre en œuvre en les
incorporant dans de nouveaux produits ou en les incarnant dans de nouveaux services.
L’intensification de la concurrence économique ne leur offre guère d’autres choix. Les
firmes qui rechignent à suivre le rythme d’innovation qui leur est ainsi imposé seront
distancées par leurs rivales qui ne manqueront pas de le faire.
On peut illustrer cette accélération de l’innovation technologique par l’ensemble
des réseaux de télécommunication qui sont soumis à une rupture technologique avec le
passage de la technique analogique à la technique numérique. La technique numérique
autorise des économies importantes. Mais les investissements réalisés dans la
technique analogique sont relativement récents de telle sorte que la mutation en cours
pose un réel problème de récupération de coûts qui est d’autant plus important que la
croissance du trafic reste limitée.
Autre exemple particulièrement illustratif de cette évolution est représentée par
l’industrie automobile. Le fait le plus marquant qui a caractérisé cette industrie est sans doute
l’ascension rapide de l’industrie automobile japonaise depuis le début des années 1970 –
notamment au détriment des constructeurs américains. Le quota de 3% de l’ensemble du
marché de l’Union européenne, imposé depuis 1986, ne permet pas de mesurer précisément la
percée japonaise en Europe. Parmi les nombreuses raisons qui ont été invoquées pour
expliquer le succès japonais dans ce domaine, figure l’introduction par les firmes nippones de
nouveaux modèles de voitures à des intervalles de temps nettement plus courts que leurs
concurrentes américaines et européennes.
Actuellement, de par leur positionnement stratégique adopté il y a 30 ou 40 ans,
la plupart des firmes occidentales font face à un problème commun : le danger d’être
piégé entre les fabricants à bas prix des nouveaux pays industrialisés (NPI) et les
quelques producteurs, notamment européens, spécialisés dans le haut de gamme. Les
premiers fabriquent à bas prix et en grandes quantités. Les seconds pratiquent des prix
si élevés, que, malgré des coûts de production considérables, elles arrivent à maintenir
une forte rentabilité. Pour la plupart des entreprises, le choix de l’approche coréenne
ou allemande n’est ni intéressant ni viable. Cela est vrai pour toutes les économies
industrielles avancées, y compris le Japon.
Les entreprises qui sont confrontées à ce double défi ont besoin d’une stratégie
médiane leur permettant de prospérer, sans être contraintes à une lutte acharnée contre
la concurrence, soit au jeu de la réduction des coûts soit à celui de la conquête du haut
de gamme. Une telle possibilité existe en vérité, elle ramène les managers au cœur de
ce que doit être la stratégie, la création de valeur pour les clients. Cela passe par la
compréhension profonde de la raison d’être du produit. En d’autres termes, il faut
chercher à savoir ce que sont les besoins propres des clients et ainsi repenser à ce que
devrait être le produit (ou le service) pour satisfaire ces besoins.
En tout état de cause, le caractère local cumulatif et spécifique des connaissances
incitera toujours les firmes à faire front à la concurrence en développant en priorité de
nouveaux produits susceptibles de leur donner des situations momentanées de
monopole.
Quoi qu’il en soit, et malgré quelques excès dans les investissements de
différenciation concurrentielle qui ont dépassé le seuil des rendements décroissants
(trop de modèles, trop de gadgets, trop d’accessoires superflus) la tendance à
l’innovation par la création de produits nouveaux est définitive et irrévocable. Nos

72
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

lieux de vie, de travail et de loisirs comporteront un nombre de produits et de services


toujours croissant. Il n’y a qu’à citer quelques exemples comme l’ordinateur
personnel, le téléphone mobile, le four à micro ondes, pour se convaincre de cette
évolution.
Pour que cela soit possible, il faut qu’un nombre appréciable d’inventions soit
concrétisé sous forme de produits. Les prouesses scientifiques n’aboutissent pas
automatiquement au succès commercial. Les Etats-Unis sont encore les meilleurs pour
la recherche fondamentale et les nouvelles découvertes ; pourtant, leurs entreprises
perdent de plus en plus du terrain sur leurs concurrentes quand il s’agit d’exploiter
commercialement les inventions et découvertes. Aujourd’hui, les pays industriels
d’Europe et d’Asie ont considérablement développé leurs capacités technologiques ;
cependant, leurs instituts de recherche ont orienté différemment ces capacités. Ils se
sont intéressés avant tout à la recherche appliquée et à la mise au point de produits et
de procédés de fabrication. Résultat, ils ont réduit de beaucoup le temps nécessaire
pour commercialiser une invention. Pendant ce temps, aux Etats-Unis, la science pure
et la recherche militaire remportaient des succès si éclatants que le processus de
création de produits faisait figure de parent pauvre. Les difficultés se situent en aval de
l’industrie et concernent les problèmes que rencontrent les firmes dans la mise au point
des produits nouveaux et à concevoir pour eux des méthodes d’industrialisation, c’est-
à-dire des méthodes de production industrielle offrant une assurance de productivité et
de stabilité de la qualité.
Cette idée d’une économie américaine souffrant d’une faiblesse dans la
transformation de ses découvertes en produits commercialisables est battue en brèche
par les tenants de la théorie de la globalisation. Ces derniers affirment que, pour que
cela soit vrai, il faut qu’il y ait quelque chose qui s’appelle produit, entreprise ou
économie américaine. Or l’économie mondialisée qui voit actuellement le jour rend
impossible la distinction de la nationalité d’un produit, d’une firme ou d’une économie
nationale. Toutes ces entités feront partie d’un vaste ensemble qui englobe une grande
partie des territoires économiques. Ce point fera l’objet d’une analyse plus détaillée
dans les prochains chapitres.
Les transformations profondes auxquelles on assiste au niveau des produits
depuis une vingtaine d’années ont quelques caractéristiques communes. Ces
caractéristiques peuvent être regroupées en trois catégories : La personnalisation, la
miniaturisation et enfin la tertiairisation.

a - La personnalisation croissante des produits

Au début du siècle dernier, on assistait à une diffusion progressive de produits


standardisés, fabriqués dans des séries de plus en plus grandes, pour des marchés de
plus en plus vastes. Grâce à cette standardisation, les prix baissaient d’année en année,
ce qui avait pour effet d’élargir davantage les marchés, et ainsi de suite dans une sorte
de spirale vertueuse. Mais cette dynamique est manifestement brisée ; le cauchemar
d’une société ou chacun pourrait s’équiper, s’habiller et se nourrir à bon marché mais
au prix d’une uniformisation insupportable appartient désormais de manière certaine à
l’imagination des romanciers.

73
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

C’est le ralentissement de la croissance avec pour corollaire la dégradation de la


position des offreurs sur les marchés qui les a obligés à différencier leurs produits pour
espérer augmenter leurs ventes. Il paraît improbable que cette évolution s’inversa. Au
contraire, les progrès du traitement et du transport de l’information permettent
d’envisager une personnalisation encore plus poussée des produits. Les économies
d’échelles n’apparaissent plus désormais qu’au niveau d’une gamme complète. Cela
est notamment vrai pour des industries qui ont été fortement marquées par le système
de production de masse standardisée comme l’industrie automobile. C’est un des
changements marquants par rapport à la grande époque de la Ford T noire ; on ne
conçoit plus, on ne fabrique plus et on ne vend plus un produit, mais une gamme de
produits.
La transformation vers la production personnalisée ne s’est pas opérée en
douceur. N’étant plus capable d’engendrer des revenus élevés à partir de la production
de masse de biens standardisés, les grandes firmes occidentales se tournent peu à peu
vers la satisfaction de besoins exclusifs de clients particuliers. Les firmes qui survivent
et prospèrent sont passés de la production de masse à la production personnalisée.
Quelques exemples aideront à renforcer l’argumentation. Aux Etats-Unis comme
dans les autres zones dominantes de l’économie mondiale, les activités les plus
rapidement croissantes et les plus rentables de la sidérurgie ne se situent plus dans des
établissements géants de plusieurs milliers de salariés, produisant de longues coulées
de lingots d’acier. Elles consistent à fabriquer des aciers ayant des usages spéciaux :
aciers résistant à la corrosion (galvanisés à chaud ou electrogalvanisés) destinés aux
voitures, aux camions et à des appareils ménagers spécifiques ; poudre de fer pouvant
être utilisée dans des pièces détachées légères et équilibrées avec précision servant
pour des arbres de transmission et pour d’autres pièces de moteur subissant des
contraintes très fortes ; alliages comprenant de l’acier mélangé avec du silicone, du
nickel ou du cobalt pour les parties mobiles des turbines et des compresseurs, pour les
écarteurs, les joints, et pour d’autres composants d’avions soumis à de hautes
températures (McDonnell Douglas achetait – en 1990 déjà – à 50 000 dollars pièce,
des pales d’hélicoptère en composite contenant 17 matériaux différents) ; mini-haut
fourneaux, utilisant des arcs électriques et de la ferraille pour satisfaire la demande de
clients particuliers. Une transformation analogue est en route dans les plastiques, où
les profits élevés ne viennent plus de grandes fournées de polymères de base comme le
polystyrène, mais de polymères spéciaux crées à partir d’une combinaison unique de
molécules, supportant des niveaux variés de tension et de température et pouvant être
moulés en des pièces complexes (comme celles que l’on rencontre dans les téléphones
cellulaires et les ordinateurs). Dans la chimie, de la même façon, les plus gros profits
sont tirés de produits spéciaux conçus et préparés pour des usages industriels
particuliers.
Que le secteur industriel soit ancien ou récent, mûr ou de haute technologie, la
situation est la même. Grâce à l’outillage le plus moderne, par fonderie sous pression,
sont fabriquées des pièces de précision en aluminium et en zinc pour les structures
d’ordinateur, les pièces rapportées, les carters, et les mécanismes d’entraînement. Les
entreprises les plus rentables dans le textile sont celles qui produisent des tissus
spéciaux pour les voitures, les meubles de bureau, les vêtements imperméables et les
tissus muraux. Parmi les firmes qui produisent des semi-conducteurs, celles qui

74
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

croissent le plus vite et font les profits les plus élevés fabriquent des microprocesseurs
spécialisés et des circuits intégrés destinés à répondre aux besoins spécifiques des
acheteurs. Maintenant que les ordinateurs ayant des systèmes d’exploitation standard
sont devenus des articles courants, les profits les plus importants proviennent des
logiciels qui permettent d’utiliser ces ordinateurs pour les besoins particuliers des
utilisateurs. (En 1984, 80% du coût d’un ordinateur était dans le hardware et 20% dans
les logiciels ; en 1990, les proportions sont exactement inverses).
Les services traditionnels sont en train de vivre une transformation identique.
Dans les télécommunications, les profits les plus élevés viennent des services sur
mesure à longue distance, comme le traitement de la voix, de l’image et de
l’information, d’installations reliant les téléphones, les ordinateurs et les fax, de
réseaux de télécommunications spécialisés reliant les individus travaillant dans des
lieux différents. Les entreprises de transport routier, ferroviaire et aérien dont la
croissance est la plus rapide satisfont les besoins de leurs clients en matière
d’enlèvements et de livraisons spécialisées, de containers exclusifs, et d’intégration sur
toute la planète des différents modes de transport. Les organismes financiers les plus
rentables offrent une grande variété de services (liant la banque, l’assurance et les
placements) adaptés aux besoins spécifiques des individus et des entreprises.
Ces nouvelles entreprises sont rentables pour deux raisons : d’une part, les clients
sont prêts à payer un surprix pour des biens et des services qui répondent exactement
à leurs besoins ; d’autre part, cette production personnalisée ne peut être facilement
copiée par des concurrents accoutumés à la production de masse. La concurrence
continue à comprimer les profits sur tout ce qui est uniforme, courant, standard, c’est-
à-dire sur tout ce qui peut être fabriqué, reproduit ou extrait en grandes quantités
partout dans le monde ; mais les entreprises florissantes dans les nations
économiquement avancées changent de terrain et s’appuient sur des produits et des
services personnalisés. La nouvelle barrière à l’entrée n’est plus la quantité ou le prix,
c’est la capacité à trouver le bon accord entre des technologies spécifiques et des
marchés spécifiques. Les grandes firmes ne se focalisent plus sur les produits en tant
que tels ; de manière croissante, leur stratégie se concentre sur les connaissances
spécialisées.

b- miniaturisation, complexification et dématérialisation

La mutation économico-sociale actuelle semble être marquée par le double


mouvement de complexification et de dématérialisation qui paraît caractériser la
marche de l’univers depuis ses origines.
Au plan économique, la civilisation née du chemin de fer et de la sidérurgie
marque la supériorité des unités géantes concentrées fondées sur une base énergétique
et matérielle. Gigantisme et concentration sont alors considérées comme synonymes
d’efficacité ; on parle d’économies d’échelles. Et voilà que la crise révèle les
performances surprenantes des petites et moyennes unités de production, en même
temps que la fragilité des établissements géants illustrée par la crise des chantiers
navals, de la sidérurgie, du concorde. Dans les branches mêmes où l’énormité des
moyens à mettre en œuvre exige la réunion des moyens et des débouchés à l’échelle

75
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

internationale, la grande entreprise ne trouve son dynamisme que par la


déconcentration de son potentiel de production en unités de moyenne importance.
La miniaturisation après le gigantisme, ce phénomène prolonge le mouvement de
dématérialisation qui caractérise l’évolution même de la vie. L’accélération de
l’évolution du vivant semblait liée à la réduction progressive de la masse organique sur
laquelle elle exerçait son travail. A son tour, le champ des technologies de pointe se
déplace de la matière et de l’énergie vers l’information, l’investissement immatériel
(formation, recherche, R&D, organisation, logiciel…) remplace l’investissement
matériel comme facteur principal de la croissance.
L’importance de la mutation contemporaine paraît pour certains auteurs ne
pouvoir se comparer qu’à celle qui s’est produite au néolithique, il y a 10 000 ans,
lorsque les hommes de cueilleurs, chasseurs, pécheurs qu’ils étaient, se sont établi
comme agriculteurs et éleveurs. Le passage de la vie nomade à la sédentarisation
signifiait alors l’utilisation systématique du sol comme convertisseur d’énergie solaire,
seule source d’énergie entrant dans les écosystèmes. A partir de ce moment, toutes les
grandes révolutions économiques sociales et culturelles qui se sont succédées, ont
trouvé leur origine dans la domestication de nouvelles énergies : animales, naturelles,
fossiles et nucléaires. Aujourd’hui, pour la première fois, le moteur de la croissance
économique s’est déplacé hors du secteur énergétique pour se localiser dans le
domaine de l’information. C’est en effet sur l’information – la manipulation des
signaux, des codes, des symboles, des messages – que reposent, non seulement
l’informatique, mais aussi les biotechnologies ou les industries des matériaux
nouveaux : la transformation des codes génétiques aussi bien que la création de
combinaisons nouvelles, vivantes ou inanimées, que la nature n’a pas encore
spontanément réalisé, relèvent bien de cette combinatoire pour laquelle on définit
l’information.

c- Tertiairisation

Avec la montée des services et la tertiairisation de l’économie, l’objectif «post


industriel » prend aujourd’hui une toute nouvelle signification. Des entreprises américaines
comme General Electric, Wang Laboratories, Xerox ou encore Hewlett-Packard, tiraient
autrefois la quasi-totalité de leurs bénéfices de la vente de leur matériel. Elles sont en train de
se transformer rapidement en prestataires de services. Prenons des sociétés informatiques
telles que Unysis et IBM. Aujourd’hui, elles conçoivent, installent et gèrent les systèmes
informatiques d’autres sociétés. Hewlett-Packard ne se contente pas de concevoir et de gérer
les systèmes informatiques ; le constructeur finance l’ensemble de l’opération pour ensuite
louer ses services.
« Les clients cherchent à financer une solution globale, pas seulement un début
de solution », explique Ann Livermore, vice-présidente responsable des services chez
Hewlett-Packard. En développant la prestation de services, les entreprises concernées
adoptent une des stratégies les plus en vogue actuellement. Elles réagissent aux
changements spécifiques du secteur de la production. En effet, vu la concurrence
acharnée, les marges sur l’équipement ont fortement diminué. Dans le même temps,
les clients ont eu tendance à sous-traiter beaucoup d’opérations effectuées auparavant
en interne, ce qui a fait grimper les prix des services nécessitant une certaine expertise.
« Les services génèrent de gigantesques flux de trésorerie. Or les entreprises sont

76
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

gérées aujourd’hui en fonction de ces flux » dit Nicholas Heymann, analyste chez
Natwest Securities.
L’importance que prennent les services est encore plus spectaculaire dans les
entreprises informatiques, qui tendent de plus en plus à concevoir et à gérer l’ensemble
des opérations informatisées du client, depuis la paie jusqu’au suivi des commandes.
Pour Hewlett-Packard, les recettes provenant des services s’élevaient à 5,3 milliards de
dollars en 1996, soit une hausse de 20% par rapport à 1995. Sur les 70 milliards de
recettes d’IBM en 1995, 20 provenaient des services 43.
D’après Lloyd Waterhouse, directeur général d’IBM Global Services, les
services affichent une progression plus rapide que le matériel ou le service. En 1995,
General Electric (GE) a engrangé 7 milliards sur 70 milliards de dollars de recettes
grâce à des services comme la réparation et la maintenance de locomotives, de moteurs
d’avions, de centrales électriques et d’équipement médical. Le groupe comptait
encaisser grâce à ce type de service plus de 15 milliards de dollars d’ici l’an 2000 44.
L’entreprise vient d’ailleurs de constituer une commission où des représentants de
toutes ses activités de production s’échangent des idées.
Il serait erroné de croire que cette tendance à l’accroissement de l’importance des
services par rapport au matériel est spécifique au secteur informatique comme le laisse
à penser les exemples précédents. Cette tendance est en train de s’étendre aux autres
secteurs. La division médicale de General Electric, par exemple, qui se sert de son
propre équipement pour interpréter des informations d’aide au diagnostic transmises
électroniquement, a appris à la division des moteurs d’avions à se servir de la même
technologie pour identifier la panne d’un avion situé dans un aéroport à des milliers de
kilomètres. « Le meilleur moyen d’assurer une forte expansion de mes activités, c’est
d’améliorer l’équipement que j’ai installé et d’en assurer la maintenance plutôt que
d’essayer de vendre davantage de matériel », explique John Welch, président de
General Electric. Il ajoute que les services liés aux produits se développent deux à trois
fois plus vite que les produits eux-mêmes.
Ce phénomène ne concerne pas uniquement les activités industrielles récentes, il
touche aussi des secteurs aussi traditionnels que l’agriculture. Un exemple d’industrie
hybride que forment désormais les activités industrielles, agricoles et de service nous
est fourni par le tracteur interactif de Massey Fergusson – une firme mondialement
connu dans la fabrication de matériel agricole. Cette firme, en utilisant les technologies
de l’information et des communications pour ses tracteurs est en train de créer une
nouvelle activité : la gestion des rendements agricoles 45. Les nouveaux tracteurs sont
reliés à un récepteur GPS (Global Positioning System) qui enregistre leur position
exacte et la quantité récoltée dans la parcelle. Ces données sont associées aux
informations sur le sol (éléments nutritifs, teneur en eau), la météorologie et les
diverses techniques agricoles, puis communiquées à l’agriculteur sous la forme de
cartes de rendements (Yield Mapping System) à partir desquelles celui-ci peut planifier
certains changements, par exemple réduire le tassement de la terre dans telle ou telle
partie du champ. Les analystes pensent que ce système interactif pourrait bientôt être
plus rémunérateur pour Massey Fergusson que son activité principale.

77
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Pour bon nombre d’entreprises, les services sont simplement un moyen d’assurer
leur expansion. Mais pour beaucoup d’autres sociétés, c’est une stratégie de survie,
notamment dans le secteur de l’informatique. La concurrence s’est renforcée, la durée
de vie des produits s’est raccourcie, et avec l’avènement des « architectures ouvertes »
– des systèmes qui permettent aux entreprises de mélanger les composants de
fabricants rivaux et de les combiner – les clients peuvent choisir entre plusieurs
fournisseurs quand ils souhaitent améliorer leur équipement ou acheter du matériel
complémentaire.
Résultat : les marges brutes pour la production, qui pouvaient atteindre autrefois
jusqu’à 75%, dépassent rarement les 30% aujourd’hui. Alors que pour les services,
elles dépassent parfois 50%. Chez Unysis, qui a vu ses bénéfices fondre pour les gros
systèmes et les PC, « les services informatiques représentent désormais 63% du chiffre
d’affaires et 100% des espoirs »46.
Ainsi donc, les différentes branches d’activité de demain ne ressembleront pas à
celles d’aujourd’hui. Les industries manufacturières emprunteront de plus en plus
certaines pratiques qui caractérisent les services – souci de la qualité, produits sur
mesure, produits en flux tendus (rendant les stocks moins nécessaires). Témoin de ce
changement : presque tous les emplois crées depuis dix ans dans le secteur
manufacturier sont non manuels 47. Quant au secteur des services, il ressemblera
davantage au secteur manufacturier, comme le montrent déjà de nombreux
indicateurs : sensibilité aux fluctuations conjoncturelles, évolution des investissements
matériels et immatériels, ouverture aux échanges internationaux et gains de
productivité.
La convergence des industries manufacturières et des activités de services va
sans doute s’accélérer à mesure que les technologies de l’information et des
communications (TIC) renforceront la « codification des connaissances » dans des
domaines tels que la finance, la médecine et le droit. Tous ces services peuvent être
inventoriés et faire l’objet d’échanges internationaux.

S’il existe un terme pour résumer l’essentiel de ce qui a été dit à propos des
évolutions enregistrées au niveau des produits, c’est bien celui de multimédia. Tel un
aimant, le mot multimédia attire à lui, les discours les plus divers : les uns issus du
monde technique, montrent l’unification croissante des différentes composantes du
champ de l’information. Grâce à une généralisation de la numérisation, on traite et on
transporte, selon les mêmes principes, les données informatiques, la voix téléphonique
et l’audiovisuel.
Dans le monde de l’édition et de la production des programmes, on voit
également dans le multimédia la possibilité de mettre fin aux cloisons qui séparent
divertissement, formation, information et travail professionnel.
La numérisation permet donc d’intégrer sur un même support du texte, de
l’image animée et du son. Les nouveaux produits multimédias devraient dans les
années à venir s’imposer comme outil de stockage et de consultation des informations.
Dores et déjà, les photothèques sont numérisées et enregistrées sur ce type de support ;
des programmes de formation interactifs sont élaborés ainsi que toute une nouvelle
gamme de catalogues : La Redoute et les 3 Suisses distribuent le leur sous forme de
CD ROM.

78
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Le multimédia constitue un pas important vers l’univers virtuel. Et le virtuel est


déjà une réalité pour les entreprises. Certains constructeurs automobiles l’ont utilisé
pour présenter de nouveaux modèles lors de salons internationaux, ainsi que des
architectes pour reproduire un espace en trois dimensions et en optimiser
l’agencement, et des médecins pour simuler et répéter des opérations chirurgicales. Il
s’agit de reconstituer l’apparence de la réalité (ou de tout objet imaginé) dans un
espace, lui-même pouvant être perçu artificiellement à l’aide de capteurs sensoriels.
On peut imaginer que, très rapidement, le transfert et l’échange d’images virtuelles
puissent être rendues possibles sur les autoroutes de l’information. Dès lors, on
reconstituera des salles de réunion ou des bureaux virtuels dans lesquels les assistants
pourront discuter autour du dernier modèle virtuel d’une automobile ou de tout autre
produit dont une partie aura été conçue en différents points de la planète, les
améliorations pourront être réalisées en temps réel.
Ces produits nouveaux, personnalisés, dématérialisés dont nous venons de voir
les autres caractéristiques nécessitent à coup sûr des transformations majeures dans
leur processus de production.

II- Emergence d’une économie fondée sur le savoir

Les parties précédentes témoignent clairement de l’émergence d’une économie


fondée sur le savoir. Les économies avancées, celles de l’OCDE, s’appuient de plus en
plus sur le savoir et l’information. Le savoir est désormais reconnu comme moteur de
la productivité et de la croissance économique, ce qui éclaire sous un jour nouveau le
rôle que jouent l’information, les technologies et l’apprentissage dans les
performances économiques.
Le terme « économie du savoir » est né de la prise de conscience du rôle du
savoir et de la technologie dans la croissance économique. Même si le savoir a
toujours été un élément central du développement économique, le fait que l’économie
soit étroitement tributaire de la production, de la transmission et de l’utilisation des
connaissances est aujourd’hui mis en avant. C’est ce qui a amené certains économistes
à recommander que la fonction de production, telle qu’elle est formulée par la théorie
néo-classique, soit modifiée et intègre plus directement le facteur « savoir » – une
reformulation économique qui est reprise dans la nouvelle théorie de la croissance .
Dans la conception classique, la production dépend de la quantité de facteurs de
production utilisés, en particulier le travail, le capital, les matériels et l’énergie. La
technologie ou le savoir étaient considérés comme des éléments externes et non
comme partie intégrante de la fonction de production. Dans la nouvelle conception de
la croissance économique, celle-ci dépend plus directement de l’investissement dans le
savoir qui peut accroître la capacité productive des intrants classiques.
Le savoir, en tant que capital humain ou inclus dans les technologies, a toujours
été au centre du développement économique. Mais c’est seulement ces dernières
années que son importance a été reconnue. Les économies de l’OCDE sont plus
tributaires que jamais de la production, de la diffusion et de l’utilisation du savoir. Au
cours de la période 1986-1996, la part des technologies de pointe dans la production
manufacturière et dans les exportations de la zone OCDE a plus que doublé pour

79
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

atteindre 20 à 25%. Les secteurs de services à forte intensité de savoir se développent


encore plus vite. De fait, on estime que plus de 50% du PIB des grandes économies de
l’OCDE reposent maintenant sur le savoir. Néanmoins, ces estimations sont à prendre
avec précaution étant donné la nature difficilement quantifiable de tout ce qui relève
du savoir.
En conséquence, l’investissement se dirige vers les biens et services de haute
technologie, notamment les technologies de l’information et des communications. Les
investissements matériels en ordinateurs et équipements informatiques connaissent la
croissance la plus rapide. Tout aussi importants sont les investissements
dits immatériels, dans la R&D, la formation de la main-d’œuvre, les logiciels et les
compétences techniques spécialisés. Les dépenses de recherche atteignent environ
2,3% de PIB dans la zone OCDE. L’éducation représente en moyenne 12% des
dépenses publiques, et on estime que les investissements dans la formation liée à
l’emploi peuvent atteindre jusqu’à 2,5% du PIB dans des pays tels que l’Allemagne et
l’Autriche qui ont des systèmes d’apprentissage et de formation en alternance
(combinant école et vie active). Les achats de logiciels qui augmentent de 12% par an
depuis le milieu des années 1980, dépassent les ventes de matériel informatique. Quant
à la balance des paiements technologiques, elle a progressé de 20% entre 1985 et 1993
dans les domaines des échanges de brevets et de services technologiques.
C’est la main-d’œuvre qualifiée qui est la plus demandée dans les pays de
l’OCDE. Bien que le secteur manufacturier perde actuellement des emplois dans
l’ensemble de la zone OCDE, l’emploi augmente, en revanche, dans les secteurs de
haute technologie à caractère scientifique, des ordinateurs aux produits
pharmaceutiques. Ces emplois sont plus qualifiés et mieux rémunérés que ceux des
secteurs à faible intensité technologique. Les emplois fondés sur le savoir dans les
secteurs de services connaissent aussi une forte expansion. En effet, les travailleurs qui
possèdent un certain savoir hors production (ceux qui ne participent pas à la
production matérielle) sont les salariés les plus demandés dans une large gamme
d’activités. C’est essentiellement à cause de la technologie que les employeurs
rémunèrent maintenant plus le savoir que le travail lié directement à la production.
Ces tendances nous amènent à revoir certaines théories et certains modèles
économiques. Les économistes continuent à chercher les fondements de la croissance
économique. Les fonctions de production traditionnelles sont axées sur le travail, le
capital, les matériaux et l’énergie, le savoir et la technologie influant de l’extérieur sur
la production. Aujourd’hui, on élabore des approches analytiques, à l’image des
nouvelles théories de la croissance, qui tentent de mieux “endogéiniser” le savoir dans
les fonctions de production. Les investissements dans le savoir peuvent accroître la
capacité productive des autres facteurs de production. Et, comme ces investissements
dans le savoir se caractérisent par des rendements croissants, ils sont la clef de la
croissance économique à long terme.
Le signe le plus visible de l’économie fondée sur le savoir est l’émergence de ce
qu’il faut appeler la société de l’information. Les technologies de l’information ont
accéléré la codification du savoir, le transformant en produit marchand : de vastes pans
de connaissances peuvent être codifiés et transmis par ordinateur et sur les réseaux de
communication.

80
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Toutes les connaissances de nature à être codifiées et réduites à des informations


peuvent être désormais transmises sur de longues distances pour un coût très
abordable. C’est la codification croissante de certains éléments de la connaissance qui
a amené à qualifier l’environnement dans lequel nous vivons de société de
l’information, une société où bientôt la majorité des travailleurs produira, manipulera
et transmettra de l’information ou du savoir codifié.
Du fait de sa codification, le savoir s’apparente de plus en plus à une
marchandise. Les transactions sur le marché sont facilitées par la codification, et la
transmission du savoir est accélérée. Ces évolutions promettent une accélération du
taux de croissance des stocks de savoir accessibles et un renouvellement accru du
stock de savoir ce qui favorise la croissance économique. Plus important encore, elles
supposent aussi la montée en puissance des travailleurs du savoir, ceux dont la
fonction consiste essentiellement à traiter des informations et à utiliser leurs savoirs en
vue de résoudre des problèmes complexes et variés. Ce point sera débattu dans le
prochain chapitre.
Dans la société de l’information qui prend corps, une proportion importante et
croissante de la population active doit traiter de l’information plutôt que des facteurs
de production plus matériels. Même si l’économie du savoir est influencée par la
généralisation des technologies de l’information. L’économie du savoir se caractérise
par la nécessité d’une acquisition constante d’informations codifiées et des
compétences nécessaires à l’exploitation de ces informations.
L’accès à l’information devenant plus aisé et moins coûteux, les qualifications et
les compétences inhérentes à la sélection et à l’exploitation efficace de l’information
prennent de l’importance. Le savoir tacite sous la forme des compétences nécessaires
au traitement du savoir codifié, est plus important que jamais sur les marchés du
travail. Le savoir codifié peut être considéré comme le matériau à transformer, et le
savoir tacite, en particulier le savoir-faire, comme l’outil permettant le traitement de ce
matériau. Les capacités qui permettent de sélectionner l’information utile et de rejeter
celle qui ne l’est pas, de reconnaître les configurations de l’information, d’interpréter
et de décoder l’information, ainsi que d’acquérir de nouvelles compétences ou d’en
oublier d’autres qui n’ont plus cours, sont de plus en plus demandées.
Pour beaucoup, l’avènement d’une économie fondée sur le savoir marque en
même temps la fin de la société industrielle. Les contours de cette transformation ne
sont apparus dans toute leur clarté que durant cette décennie. Les travaux d’auteurs
pionniers dans ce domaine qui, ayant prévu l’émergence d’une économie fondée sur le
savoir et l’information dès les années 1970 et 1980, ont été confrontés à un mur
d’incompréhension. A l’époque, la population occidentale avait passionnément résisté
à l’idée que l’économie industrielle qui l’avait si bien servi durant une longue période
de son histoire appartienne désormais à une époque révolue. Même nos meilleurs
penseurs, nous dit John Naisbitt, auteur d’un best seller sur le sujet, n’étaient pas en
mesure de comprendre la nouvelle réalité. Citant l’exemple du sociologue américain
Daniel Bell, qui a donné à la nouvelle période le nom de post-industrielle, il affirme
que nous donnons aux périodes et mouvements les termes de « post » et « néo »
lorsque nous ne savons pas de quoi il s’agit exactement.

81
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Cependant, la société post-industrielle de D. Bell elle-même n’était pas bien


comprise. Ainsi, de nombreux chercheurs ont continué longtemps encore à soutenir
que l’économie postindustrielle est une économie de services. A première vue, cette
notion semble logique, du moment que nous raisonnons traditionnellement dans les
termes économiques de biens ou services. Depuis que la plupart des travailleurs ne
fabriquent plus de biens matériels, la logique voudrait qu’ils soient considérés comme
des prestataires de services. Mais un regard plus attentif sur les occupations de services
concernées révèle une toute autre histoire. En fait, la grande majorité des travailleurs
de services sont actuellement engagés dans la création, le traitement et la diffusion de
l’information. En termes de pourcentage d’emploi, ce qu’on appelle le secteur des
services démuni des activités liées à l’information est resté parfaitement stable à 11 ou
12% depuis 1950.
Le véritable accroissement s’est produit dans les emplois liés à l’information. En
1950, environ 17% seulement des américains étaient occupés à des emplois liés à
l’information. Au début des années 1980, ce taux atteint plus de 65% contre 12% de la
force de travail engagée dans des opérations manufacturières. A vrai dire, les
questionnements sur l’importance de chacun des deux autres, des services et de
l’information, ne manqueront pas d’aboutir à une polémique entre les tenants des deux
thèses : celle d’une économie basée sur les services et celle d’une économie de
l’information. Ce point ne sera élucidé qu’une fois que les occupations composant
chacun des deux secteurs auront été déterminées avec précision. Nous aurons
l’occasion d’aborder ce sujet lors de l’examen des politiques publiques à mettre en
œuvre afin de faire face aux défis de marginalisation que représente les stratégies de
globalisation économique pour de nombreuses personnes faiblement ou non qualifiées.
Quoi qu’il en soit, on peut dire que la «trilogie» nouvelle des activités, fermier –
ouvrier – employé de bureau représente une fable historique des pays occidentaux.
C’est ainsi qu’au tournant du siècle dernier, plus du tiers de la force de travail était
constitué de fermiers. La transformation des économies occidentales de sociétés
industrielles en des sociétés d’information peut parfaitement être aussi profonde que
leur transformation de société agricole en des sociétés industrielles. Cependant, le
changement s’opère à un rythme si rapide qu’il n’offre pas assez de temps pour s’y
adapter facilement. Cette évolution rapide nous oblige donc à devoir anticiper sur le
futur. La nouvelle société de l’information a eu également pour effet de changer
l’orientation du temps.
Durant l’ère agricole, le temps était orienté vers le passé. Les fermiers
apprenaient des expériences antérieures comment planter, récolter et stocker. Durant
l’ère industrielle, l’orientation du temps est au présent. Actuellement, dans cette
nouvelle société de l’information, le temps est orienté vers le futur. Quand on y
parvient, on saura alors qu’une tendance n’est pas un destin ; et nous serons alors en
mesure d’apprendre du futur de la même façon avec laquelle nous apprenions du
passé.
Ce changement dans l’orientation du temps est illustré par l’intérêt croissant que
porte le public au futur. A titre d’exemple, le nombre d’universités offrant des
diplômes sanctionnant des études de prospective qui était, aux Etats-Unis, de 2 en
1969, a atteint 45 en 1978. Par ailleurs, les membres de la World Future Society, une
association spécialisée dans ce genre d’études, dont le nombre était de 200 en 1967

82
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

sont passés à 30000 en 1982. De même que le nombre de revues et périodiques


spécialisées dans la discipline est passé de 12 en 1965 à plus de 122 en 1978.
Cela dit, le passage d’une société industrielle à une société de l’information ne
signifie pas pour autant que les activités manufacturières cesseront d’exister ou
perdront de leur importance. De même que l’avènement de la société industrielle n’a
pas supprimé l’agriculture, l’émergence de la société de l’information ne signifiera pas
la fin de l’activité industrielle. Seulement, le centre de gravité de l’activité
manufacturière se déplacera des fonctions physiques vers des activités plus
intellectuelles.

Le mythe de la désindustrialisation

En ce sens, comment peut-on ne pas songer aux nombreuses mises en garde


lancées périodiquement depuis la fin des années 1970 quant aux conséquences
dramatiques liées au danger d’une désindustrialisation des pays capitalistes avancés ?
La revue américaine Businessweek, s’est illustrée à ce sujet en étant le premier journal
à consacrer un numéro spécial à ce phénomène en 1980. C’est ce problème
de « désindustrialisation » de l’Amérique qui a sous-tendu la démarche des membres
de la commission du MIT sur la productivité aux Etats-Unis. On peut lire dans leur
rapport : « …c’est que l’industrie américaine présente d’inquiétantes signes de
faiblesse. Dans plusieurs secteurs importants, nos entreprises sont en train de céder du
terrain à leurs concurrentes étrangères ».
A l’époque, alors que la transition vers l’économie de l’information était encore à
ses débuts, ces craintes étaient fondées. Mais maintenant que les nouveaux contours de
cette nouvelle économie commencent à apparaître avec netteté, ce discours alarmiste
sur la désindustrialisation de l’Europe et de l’Amérique ne doit normalement plus
avoir cours. En fait, c’est un non-sens que de vouloir ré-industrialiser une économie
qui n’est plus fondée sur l’industrie mais sur la création, le traitement et la diffusion de
l’information. Le mouvement en question constitue une tendance irréversible et il
n’est plus possible de revenir en arrière. Succomber à la tentation de la « ré-
industrialisation » créerait plus de problèmes qu’il n’en résout, car cette évolution est
le résultat d’une révolution comparable à la révolution industrielle. Peter Drucker, en
observateur attentif de cette mutation, l’appela la révolution du management. Il situe le
début de cette phase au lendemain de la Seconde guerre mondiale où, pour la première
fois, le savoir fût appliqué au savoir lui même. La révolution du management
correspond au troisième tournant dans la dynamique du savoir. Dans l’immédiat de
l’après-guerre, un manager était défini comme quelqu’un qui était responsable du
travail de ses subordonnés et, management, signifiait pouvoir hiérarchique. C’est
encore ainsi que beaucoup de gens le conçoivent. Dés le début des années 1950,
cependant, la définition avait déjà changé : le manager est l’homme responsable de la
performance des travailleurs. Cette définition, au vu des récents développements dans
le domaine est jugée trop étroite. La bonne définition pourrait être : « le manager est
l’homme responsable de la mise en œuvre du savoir et de sa performance ».

83
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Dans sa première phase – 1750 à 1850 approximativement – le savoir s’appliqua


aux outils, aux procédés et aux produits. C’est ainsi que naquit la révolution
industrielle, c’est-à-dire la transformation de la société et de la civilisation par la
technique dans le monde entier.
Dans sa seconde phase, débutant aux environs de 1880 et culminant avec la
Deuxième guerre, le savoir, dans sa nouvelle conception, fut appliqué au travail. Il en
résulta « la révolution de la productivité » (Taylorisme). L’application du savoir au
travail a provoqué une croissance explosive de la productivité. C’est sur ce
développement sans précédent que reposent tous les progrès du niveau et de la qualité
de vie dans les pays développés durant ce siècle.

Pour une nouvelle théorie du savoir

Cela veut dire que l’on considère désormais le savoir comme la principale
ressource économique. Les ressources naturelles, le travail et le capital comptent
surtout pour le fait qu’ils imposent des contraintes. Sans eux, le savoir lui-même ne
produit rien. En conséquence, le savoir, depuis toujours relevant du domaine privé, est
tombé d’un seul coup dans le domaine public.
Dans une économie de l’information, la valeur s’accroît non pas grâce au travail,
mais grâce au savoir. Par conséquent, certains estiment que la théorie de la valeur
travail de Marx, élaborée au commencement de l’économie industrielle, doit être
remplacée par une nouvelle théorie. Dans une société d’information, la valeur est crée
et augmentée grâce au savoir, un travail très différent de celui qu’avait Marx à l’esprit.
Cependant, l’idée que le savoir peut créer une valeur économique est
généralement absente des analyses économiques même si certains signes montrent que
cet aspect des choses commence à être pris sérieusement en compte. Edward Denison,
économiste du département américain du commerce, a réalisé une étude visant à
déterminer les facteurs qui ont le plus contribué à la croissance économique durant la
période allant de 1948 à 1973. L’étude a conclut que les deux tiers de la croissance
économique réalisée au cours de cette période sont dus à un meilleur niveau
d’éducation de la force de travail dans son ensemble.
On ne comprend pas très bien comment le savoir remplit son rôle de ressource
économique. L’expérience manque pour formuler une théorie que l’on puisse tester.
Nous avons besoin d’une théorie économique qui place le savoir au centre du
processus de création de la richesse. Les premières études sur le sujet montrent qu’il
semble bien que la concurrence imparfaite soit inhérente à l’économie du savoir. Dans
l’économie fondée sur le savoir, il semble bien que la concurrence imparfaite soit
inhérente à l’économie même. Les avantages initiaux obtenus grâce à la mise en œuvre
précoce et à l’exploitation du savoir (le caractère cumulatif et spécifique) deviennent
permanents et irréversibles. Les premiers à découvrir garderont toujours une longueur
d’avance sur les suiveurs et les initiateurs. En fin de compte, il n’est pas possible, au
moins jusqu’à présent, de quantifier le savoir. On peut bien sûr estimer ce qu’il en
coûte de le produire et de le distribuer. Mais on peut rien dire de précis de ce qu’il
produit ; de ce qu’on pourrait appeler le « rendement du savoir ». Or toute théorie
économique suppose l’existence d’un modèle établissant des relations entre différentes

84
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

variables. Sans un pareil modèle, il est impossible de faire des choix rationnels, ce qui
constitue l’essence même de la science économique.

Le savoir et le pouvoir

Les grandes transformations historiques survenues dans le système économique


prévalant ont toujours été l’occasion de changements majeurs en ce qui concerne la
détention du pouvoir politique et social que confère la détention du facteur de
production le plus dominant dans le nouveau contexte. Comme le montre ce
paragraphe, l’avènement de l’économie de l’information, fondée sur le savoir, est en
train de connaître une évolution comparable. Le pouvoir économique ne s’identifie
plus avec la détention de capital comme c’était le cas du temps de l’économie
industrielle ; il passe aux mains de ceux qui possèdent les compétences les plus
évoluées en matière d’acquisition de savoir et de sa mise en œuvre dans la résolution
de problèmes de toutes sortes.

1- Le pouvoir des propriétaires terriens

Si l’on considère une période relativement longue, le pouvoir sur l’entreprise


productive – et par voie de conséquence sur le corps social tout entier – a déjà fait
l’objet de plusieurs transferts radicaux entre les agents de production. Le rôle éminent
du capital est relativement récent ; jusqu’à il y a environ deux siècles, aucun homme
de bon sens n’aurait douté que le pouvoir fût associé de façon irrévocable à la terre.
La richesse, la considération, la force des armes et l’autorité sur la vie des populations
étaient liées à la propriété du sol et assuraient à ceux qui en disposaient la prééminence
dans la société et le pouvoir dans l’Etat. Ce rôle, cette dignité de la terre et cette
incitation à l’acquérir, prenaient racine aux fondements mêmes de la vie économique.
Jusqu’à une époque relativement récente, la production agricole constituait l’essentiel
de la production. Les autres agents de la production avaient un rôle accessoire. Les
techniques agricoles étaient immuables et simples ; par suite, mis à part les esclaves,
elles se prêtaient peu à l’emploi du capital. Quant aux activités non agricoles, elles
étaient relativement peu importantes et n’exigeaient, elles aussi, que des
investissements modestes. De la sorte, une offre de capital médiocre se heurtait,
jusqu’à il y a deux cents ans, à des possibilités tout aussi médiocres de l’utiliser. Quant
à la main-d’œuvre, elle se trouvait plus facilement encore. Elle semblait avoir une
tendance inhérente et durable à la surabondance.
A l’époque, nul ne doutait que la possession du sol ait une importance cruciale et
même les philosophes dont les idées ont frayé la voie à la révolution industrielle n’ont
pas été capables d’envisager une société où il en serait autrement. Ricardo et Malthus
attribuèrent à la propriété du sol une importance vitale. Pour eux, le facteur décisif
était la pénurie de terres : « On paie le travail de la nature non point parce qu’elle fait
beaucoup, mais parce qu’elle fait peu. Dans la mesure où elle se montre avare de ses
dons, elle exige un plus grand prix de son travail. Là où elle est généreuse et
munificente, elle travaille toujours gratis »48.

85
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

En fait, D. Ricardo écrivait ces lignes précisément à l’époque où la suprématie de


la terre était en train de s’effondrer. Cette révolution tenait en partie au fait que la
pénurie, à laquelle il attribuait une telle importance, avait déclenché un mouvement
fantastique de recherche de terres nouvelles. On découvrit que les deux Amériques,
l’Afrique du Sud et l’Australie possédaient des réserves immenses, inutilisées mais
parfaitement utilisables.

2- La prééminence du capital

Pendant ce temps, les inventions techniques et le progrès des connaissances en


métallurgie, et en mécanique multipliaient les possibilités d’emploi du capital. Cet
emploi accru du capital au profit des techniques plus avancées permit une production
plus importante. Cette production elle-même fût la source de revenus plus élevés et
d’une épargne plus abondante. Au cours du siècle dernier, la demande de capital a
augmenté plus rapidement que son offre. Le capital conféra désormais le pouvoir dans
l’entreprise et, par conséquent, dans la société. La main- d’œuvre resta abondante ; la
possession de la terre et de la main-d’œuvre cessa d’entraîner celle du capital, mais le
capital permit d’obtenir plus facilement la terre et la main-d’œuvre.
On voit maintenant plus clairement ce qui confère le pouvoir à un agent de
production ou à ceux qui le détiennent et le contrôlent. Le pouvoir s’associe à l’agent
de production qui est le plus difficile à obtenir ou le plus difficile à remplacer. En
termes précis, il s’attache à celui dont l’offre est affectée de la plus grande inélasticité
marginale. Cette inélasticité peut résulter soit d’une rareté naturelle, soit d’un contrôle
efficace des ressources disponibles dû à quelque facteur humain, soit de ces deux
causes à la fois.

3- Le savoir, facteur décisif de création de richesse

Aujourd’hui, si le système industriel utilise de grandes quantités de capital, il se


les procure facilement. La tendance à la surabondance de l’épargne et la nécessité
d’une stratégie permettant à l’Etat de l’absorber ont constitué jusqu’à une époque très
récente des traits marquants de l’économie contemporaine.
Mais dans le même temps, les exigences d’une concurrence économique basée
avant tout sur la compétition technologique ont énormément accru les besoins de
l’entreprise moderne en talents spécialisés et en capacités organisatrices. Le système
industriel doit faire appel avant tout à des sources extérieures pour trouver des
hommes de haute compétence. A la différence du capital, le talent n’est pas une chose
que la firme puisse engendrer par elle-même. La seule possession de capitaux ne
donne pas l’assurance de pouvoir trouver et organiser les talents nécessaires. Aussi,
assiste-t-on à un nouveau transfert de pouvoir au sein de l’entreprise industrielle, cette
fois du capital à l’intelligence organisée. Il s’est produit entre les agents de production
un transfert de pouvoir comparable à celui qui s’était amorcé, il y a deux siècles, dans
les pays avancés, au détriment de la terre et au profit du capital. Ce nouveau transfert
est en cours depuis une cinquantaine d’années et il se poursuit.

86
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

La croissance quantitative et qualitative de l’information dans le fonctionnement


socio-économique est telle que celle-ci ne peut plus être considérée comme un simple
outil complémentaire intégrant le système existant sans en modifier la nature. En
d’autres termes, l’ensemble des moyens de traitement de l’information ne peuvent être
assimilés à un nouveau moyen de production renforçant la dynamique économique
existante. Tout indique, au contraire, que la montée en puissance de l’information
génère une transformation structurelle modifiant le système socio-économique lui-
même. En fait, tout se passe comme si l’ensemble des activités économiques se
réorganisait autour de l’intelligence et de la matière grise au détriment des savoir-faire
traditionnels et des métiers qui furent à la base du système industriel. Or, l’information
représente la particule élémentaire de cette matière grise. Le centre de gravité des
transformations en cours réside dans la rupture du rapport de l’homme avec son
environnement. A l’époque industrielle, l’activité humaine s’organisait autour de
relations de transformation de la matière. Certes, les conditions de transformation se
sont considérablement modifiées en plus de deux siècles ; mais ce rapport est resté au
centre de l’activité économique.
La majorité des problèmes à identifier et à résoudre concernaient l’accroissement
de l’efficacité de la production et la meilleure organisation du flot des matières
premières et des pièces détachées, du montage et de la distribution. Les métiers se
définissaient alors, soit à travers la matière elle-même, soit selon le critère des
techniques de transformation.
La mutation en cours se traduit également par un renversement de la hiérarchie
des actifs. Dans l’économie industrielle, le facteur immatériel (le savoir) a une place
significative comme le démontre l’importance de la formation et des sciences et
techniques. Mais ce facteur était subordonné aux actifs matériels. Le savoir ne révélait
sa valeur qu’à travers sa fonction d’accompagnement des actifs matériels (machines,
locaux et autres moyens de production et de distribution). Par contre, ces actifs
matériels avaient une valeur intrinsèque dûment mesurée par la technique comptable et
validée par les échanges de capitaux (transactions boursières par exemple).
Aujourd’hui, cette hiérarchie se renverse. Les actifs déterminants sont immatériels
(connaissances, capacité de traitement de l’information, culture, etc.…).
En d’autres termes, le capital matériel est subordonné aux actifs immatériels
(mais restent liés les uns aux autres). Le cœur de la capacité d’un acteur à produire des
richesses n’est plus dans les machines possédées ou dans ses autres matériels de
production. Elle se situe dans les connaissances spécifiques, dans sa capacité à accéder
à l’information et l’utiliser pour identifier les problèmes et les résoudre. Plus encore
que dans chacun de ces éléments immatériels, la capacité économique d’une entreprise
réside dans l’art d’assembler de façon cohérente et créative chacun de ces éléments.

87
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

SECTION III

Les acteurs et les organisations de l’économie


du savoir

Sous-tendant cette marche en trois étapes vers le savoir – la révolution


industrielle, la révolution de la productivité, la révolution du management – on trouve
une modification du sens du mot. On est passé du savoir aux savoirs.
Traditionnellement, le savoir était universel. Aujourd’hui on considère qu’il est très
spécialisé. Pour obtenir des résultats, ce savoir là, doit être hautement spécialisé. C’est
la raison pour laquelle la tradition l’avait relégué dans un statut de « technè » ou
métier. Mais aujourd’hui on ne parle plus de ces savoirs spécialisés comme des
« métiers » ; on parle de « discipline ». Une discipline transforme un métier en
méthode ; elle convertit l’habileté en quelque chose qui peut être enseigné et appris49.
Par ailleurs, la tendance, de plus en plus prononcée, à la création de produits et
services spécialisés implique nécessairement l’existence et l’utilisation de savoir
fortement spécialisé. Il n’est plus possible d’offrir des produits performants et des
prestations de services convenables élaborés sur la base de connaissances et de savoirs
génériques.
La spécialisation du savoir a engendré, entre autres, une très grande spécificité
des ressources productives et des ressources humaines, notamment. La spécificité des
ressources humaines qualifiées ne tient pas à la qualité intrinsèque, c’est-à-dire aux
qualifications initiales de ces ressources, mais aux compétences qu’elles acquièrent
dans le cours du processus de production conçu dans sa dimension temporelle. Elle est
le résultat d’un apprentissage et d’un enrichissement des tâches. Elle s’inscrit dans une
sorte de recomposition des processus de production qui induit une réelle interaction
entre différentes phases de la production que sont par exemple, la R&D et le
marketing. Ce genre de spécificité correspond à une caractéristique nouvelle des
processus de production industrielle.
En effet, si dans les premières étapes de l’économie industrielle, les ressources
humaines sont devenues des ressources génériques, fortement déqualifiées, totalement
mobiles (d’un secteur à l’autre, d’une région à l’autre), dans la phase actuelle de
l’évolution, la tendance est radicalement inversée, et les ressources humaines
deviennent de plus en plus spécifiques, ce dont témoigne, notamment, le
développement des marchés internes du travail. Cela correspond à une réelle
transformation de l’activité productive elle-même. Celle-ci n’est plus simplement
conçue pour fournir un produit donné, mais aussi et surtout pour poser et résoudre de
manière organique des problèmes particuliers, parfois uniques. Elle s’inscrit dans une
forte segmentation des marchés et une quasi-personnalisation des séries qui rendent les
clients, directement ou indirectement, acteurs du processus de production. Elle exige

88
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

une rétroaction permanente entre des phases du processus de production, jusque-là


articulées de manière unidirectionnelle, notamment entre la phase de R&D et de
commercialisation. Une telle rétroaction n’est possible que parce que les ressources
humaines sont devenues des ressources spécifiques en ayant acquis des compétences
multiples ou articulées, qui n’ont de véritable existence que par rapport à un processus
de production particulier50.
Pour être efficace, le savoir doit être organisé. Faire partie d’une organisation,
c’est appartenir à un groupe d’hommes composé de spécialistes travaillant ensemble à
une tâche commune. Une organisation est toujours spécialisée, elle se définit par la
tâche qu’elle se donne. La fonction de l’organisation, c’est de rendre le savoir
productif. Les organisations ont pris une place essentielle dans la société de tous les
pays avancés.
Les savoirs en soi, sont stériles. Ils ne deviennent productifs que s’ils sont soudés
ensemble. C’est cela le rôle de l’organisation. A mesure d’ailleurs que les
organisations deviennent des organisations de travailleurs du savoir, il est de plus en
plus facile de les quitter pour aller ailleurs. L’organisation est, par conséquent,
constamment en quête de la ressource la plus importante pour elle : des collaborateurs
qualifiés, bien informés et motivés. Ceci signifie qu’elle doit « se vendre » à ses
membres autant peut être qu’elle vend ses produits et ses services. Du fait que
l’organisation mondiale rassemble des spécialistes du savoir, elle doit être une
organisation d’égaux, de «collègues », «d’associés ». A priori, aucun type de savoir
n’a la prééminence sur un autre. L’organisation moderne ne reconnaît pas les relations
«patrons - subordonnés ». Elle doit être conçue comme une équipe d’associés. Enfin,
pour pouvoir fonctionner, l’organisation doit être autonome. Chacune de ces
caractéristiques est nouvelle et particulière à ce nouveau phénomène social qu’est
l’organisation.
Pour être efficaces, les travailleurs du savoir ont besoin d’exercer leurs talents au
sein d’organisations à la fois souples et restreintes. Souples pour pouvoir offrir chaque
fois de nouvelles solutions à des problèmes spécifiques, voire uniques, de clients
particuliers. Restreintes pour le fait que le savoir est très différent des autres sources de
travail moins qualifiés. Les travailleurs du savoir peuvent, et ont tout à gagner, en
travaillant au sein de petites structures autonomes et indépendantes des autres
catégories d’emplois. Mais l’inverse n’est pas vrai. Comme nous le verrons plus loin,
les ouvriers de la production courante et les prestataires de services personnels simples
ont fait les frais de la rupture des liens organisationnels qui les liaient aux travailleurs
du savoir.
Pour bien comprendre les enjeux de cette évolution fondamentale au niveau des
structures organisationnelles des firmes, il faut connaître la façon la plus pertinente de
classer les différents type de travail en catégories d’emplois. Le fait important n’est
pas tant d’arriver à la classification la plus précise et la plus conforme à la réalité qui
soi, mais de parvenir à celle qui ait le plus de pertinence. En d’autres termes il faut
classer les catégories d’emplois de la façon qui permette de saisir le sens profond de
l’évolution actuelle en matière de restructuration des entreprises. Ces catégories
constituent en quelque sorte le reflet de la façon nouvelle avec laquelle se sont
organisées les firmes.

89
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Bien sûr, le regroupement traditionnel des emplois en «classe d’affaires » et


« classe ouvrière » qui date des premiers temps du capitalisme n’est plus appropriée.
Plus récemment encore, aux Etats-Unis, la nomenclature des emplois, appelée les
«grands groupes d’emplois » et élaborée durant les années 1950 est toujours en
vigueur comprend les catégories suivantes : emploi de direction, profession libérale,
soutien technique, commercial ou administratif emploi de service, ouvrier ou
opérateur, transport ou manutention. Mais cette classification a perdu l’essentiel de sa
pertinence. Elle traduit la situation qui prévalait du temps de l’entreprise de production
de masse standardisée. Elle ne correspond qu’accessoirement à la situation
économique actuelle marquée notamment par l’émergence d’une économie fondée sur
le savoir.
Pour appréhender cette nouvelle donne, R. Reich propose trois grandes
catégories d’emplois qui correspondent aux trois positions compétitives différentes
qu’occupent les Américains. Il précise que ce sont ces mêmes catégories qui prennent
forme dans les autres pays avancés. Ce sont les services de production courante, les
services personnels et les services de manipulateurs de symboles.

1-Les services de la production courante

Les services de production courante se rapportent aux tâches répétitives


effectuées par les vieux fantassins du capitalisme américain dans l’entreprise de
production de masse. Elles sont exécutées inlassablement, et sont des étapes dans une
séquence destinée à élaborer des produits finis vendus dans le monde entier. Ces
emplois incluent ainsi la supervision courante, c’est-à-dire le contrôle répétitif du
travail des subordonnés et du respect des procédures opératoires standards.
Dans les économies modernes, les services de production courante ont leur place
dans de nombreux secteurs autres que les industries lourdes traditionnelles. On les
rencontre même dans le chatoiement de la haute technologie. Peu de tâches sont plus
fastidieuses et répétitives que par exemple nourrir les ordinateurs ou mettre au point
les codages standards pour les logiciels. On peut même dire que de nombreux emplois
de traitement de l’information se rangent dans cette catégorie des services de
production courante. Ceux qui s’en occupent entrent ou extraient de manière routinière
des données : enregistrements d’achats et de paiements effectués avec une carte de
crédit, compensation de chèques, comptes bancaires, correspondance, fiches de paie,
notes d’hôpital, etc51.
Les services de production courante sont fournis par des travailleurs routiniers.
Ceux-ci travaillent typiquement en compagnie de nombreuses autres personnes qui
font la même chose qu’eux, habituellement à l’intérieur de grands espaces fermés. Ils
sont soumis dans leur travail à des procédures standards et des règles codifiées. Leurs
rémunérations sont déterminées en fonction de leur temps de travail ou de la quantité
de travail qu’ils ont effectuée. Les vertus des travailleurs routiniers ne tiennent pas au
fait d’avoir fait des études universitaires. Elles tiennent plutôt à la fiabilité, la loyauté
et la capacité à suivre des instructions.

90
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

En 1990, la production courante des travailleurs routiniers représentait environ


un quart des emplois américains, et cette proportion connaît une baisse continue.

2-Les services personnels

La deuxième catégorie de travail implique aussi des tâches répétitives et simples.


Sont classés dans cette catégorie, les employés de commerce, d’hôtel, d’agences, les
serveurs et serveuses de restaurants, les caissières, les infirmières, les baby-sitters, les
femmes de ménage, les chauffeurs de taxi, les secrétaires, les coiffeurs, les
mécaniciens, les gardiens et agents de sécurité de toutes sortes, etc.
Les services personnels sont fournis par des aides personnels qui travaillent seuls
ou en petites équipes. Comme pour les travailleurs routiniers, leur salaire est fonction
du nombre d’heures de travail accompli ; ils sont étroitement contrôlés, tout comme
ceux qui les contrôlent et ils n’ont pas eu besoin d’acquérir une forte qualification.
La grande différence entre les services de production courante et les services
personnels est que les seconds sont fournis de personne à personne et donc ne peuvent
être vendus dans le monde entier. Les aides personnels sont en contact direct avec les
bénéficiaires ultimes de leur travail. (ils peuvent bien sûr travailler pour des firmes
multinationales. Deux exemples : en 1988, la firme britannique Blue Arrow PLC
achète Manpower INC qui fournit des services de gardiennage dans tous les Etats-Unis
; la firme danoise ISS-AS employait à cette époque plus de 16 000 américains pour
nettoyer les bureaux dans la plupart des grandes villes américaines ).
En 1990, les services personnels représentent environs 30% des emplois occupés
par des américains, et cette proportion augmentait rapidement. Aux Etats-Unis, dans
les années 1980, près de trois millions de nouveaux emplois de services personnels ont
été crées dans la restauration rapide, les cafés et les restaurants. C’est plus que le
nombre total d’emplois de production courante existant encore aux Etats-Unis, à la fin
de la décennie, dans la construction automobile, la sidérurgie et l’industrie textile
réunis52.

3-Les services de manipulation de symboles

R. Reich utilise ce terme pour désigner tous ceux dont l’exécution du travail
nécessite de hautes compétences scientifiques, mais aussi artistiques et spectaculaires.
Il faut remarquer que le terme comprend le mot manipulation qui, dans ce contexte,
évoque la maîtrise de l’exercice d’une activité. Le terme de manipulation désigne
aussi, quoique implicitement, l’exécution de travail original (chaque fois
spécifiquement adapté à la situation à laquelle il fait face), non répétitif et non
routinier. Le terme de symboles renvoie, quant à lui, à des signes, qui tout en étant
réels, n’ont pas d’efficacité ou de valeur en soi, mais en tant que signe d’autre chose.
Le symbole, sous forme de concept et de notion, permet ainsi la maîtrise de la
complexité de la réalité ce qui facilite la production de savoirs et de connaissances,
leur acquisition et leur transmission. Le symbole est aussi l’étape intermédiaire et
indispensable entre le développement d’une idée, sa mise à l’épreuve et son exécution.
L’engin spatial le plus complexe, l’armement le plus destructeur tout comme la
symphonie la plus raffinée n’étaient, au départ, qu’un ensemble de symboles.

91
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

La conjonction de ces deux réalités symbolise l’émergence de l’économie de


l’information et du savoir dont l’émergence spectaculaire reste, incontestablement, le
fait économique le plus marquant de la période de l’après-guerre. Ceux qui trouvent
cette appellation quelque peu fantaisiste et ne sied pas avec un travail de recherche
sérieux peuvent utiliser le terme de travailleurs de l’information et du savoir.
L’information et le savoir peuvent tous deux être transformés en symboles et se prêter
à toutes sortes de manipulations. Cela sans parler des nombreux liens
d’interpénétration qui font entremêler savoir et information au point de rendre difficile
leur séparation.
Comme les services de production courante, mais à l’inverse des services
personnels, les services de manipulation de symboles peuvent être échangés partout
dans le monde (en fait, il est plus juste de dire que les services de production courante
sont disponibles partout dans le monde et peuvent être acquis dans pratiquement tous
les pays du globe, alors que les services de manipulation de symboles peuvent se
déployer sur une échelle planétaire. La dynamique qui anime les deux services est
différente. Elle est plutôt passive dans le premier cas, et franchement active dans le
second cas. Ce point sera explicité ultérieurement). Les manipulateurs de symboles
sont donc en concurrence avec des étrangers, même sur leur marché domestique. Mais
ils ne participent pas au commerce international en tant qu’objets standardisés. Ce qui
est échangé, ce sont les manipulations de symboles : données, mots, représentations
orales et visuelles.
Les manipulateurs de symboles diminuent la complexité de la réalité en la
réduisant à des images abstraites qui peuvent être réarrangées, avec lesquelles ils
peuvent jongler, qu’ils peuvent tester, communiquer à d’autres spécialistes, et
finalement transformer à nouveau en réalité. Ces manipulations sont effectuées à l’aide
d’outils analytiques affûtés par l’expérience. Ces outils peuvent être des algorithmes
mathématiques, des arguments légaux, des astuces financières, des principes
scientifiques, des connaissances psychologiques sur la façon de persuader ou de
distraire, des systèmes d’induction ou de déduction, et tous les autres ensembles de
techniques permettant de venir à bout de difficultés conceptuelles.
Dans cette catégorie, se classent ceux qui se qualifient eux-mêmes de chercheurs,
d’ingénieurs, d’informaticiens, d’avocats et même quelques comptables créatifs. Il faut
y inclure aussi les consultants en management, les conseillers financiers ou fiscaux, les
spécialistes en organisation, ainsi que les publicitaires, les réalisateurs, les éditeurs, les
journalistes et les professeurs d’université.
Comme les ouvriers de production, les manipulateurs de symboles n’entrent pas
souvent en contact direct avec les bénéficiaires ultimes de leur travail. Mais par
d’autres aspects, leur vie au travail est très différente. Les manipulateurs de symboles
travaillent en partenaires ou en associés et ne sont pas soumis à un contrôle d’ordre
hiérarchique émanant de leurs patrons. Leurs revenus peuvent varier, mais ils ne sont
pas proportionnels au temps qu’ils ont passé ou à la quantité de travail qu’ils ont
fournie. Ils dépendent plutôt de la qualité, de l’originalité, de l’intelligence et à
l’occasion, de la vitesse avec laquelle ils ont identifié et résolu de nouveaux
problèmes. Leurs carrières ne sont pas linéaires, et ne se résument pas à la montée
d’échelons hiérarchiques ; ils suivent rarement des chemins bien définis pour atteindre
progressivement des niveaux de responsabilité et de revenus élevés. En fait, les

92
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

travailleurs du savoir peuvent, très jeunes, assumer de larges responsabilités et obtenir


une richesse sans limites. Mais ils peuvent aussi perdre leur autorité et leurs revenus
s’ils ne sont plus en mesure d’innover en s’appuyant sur l’expérience qu’ils ont
accumulée, même s’ils sont plus âgés.
Les manipulateurs de symboles travaillent souvent seuls ou dans de petites
équipes, qui peuvent être liées à des organisations plus vastes, y compris des réseaux
mondiaux. Le travail en équipe est souvent crucial. Comme ni les problèmes ni les
solutions ne peuvent être définis à l’avance, des conversations informelles et
fréquentes aident à s’assurer que les intuitions et les découvertes sont utilisées au
mieux. Pour cette catégorie de travailleurs, la production finale est souvent la partie la
plus facile. La majeure partie du temps et du coût (et donc de la valeur) vient de la
conceptualisation du problème, de la mise au point d’une solution et de la planification
de son exécution.
La plupart des manipulateurs de symboles ont fait quatre années d’études
supérieures ; beaucoup sont allés encore plus loin. Tout compris, les manipulateurs de
symboles ne représentent pas plus de 20% des emplois. Cette proportion s’est accrue
substantiellement depuis les années 1950, période durant laquelle pas plus de 8% de la
population active américaine ne pouvaient être considérés comme des manipulateurs
de symboles.
Ces trois catégories fonctionnelles recouvrent plus de trois emplois américains
sur quatre. Elles ne comprennent pas non plus les employés de l’Etat et tous ceux qui
sont protégés contre la compétition mondiale.

Qu’une catégorie d’emploi soit classée dans les professions libérales ou dans les
emplois de direction a peu de rapport avec la fonction que son titulaire exerce
effectivement dans l’économie mondiale. Ainsi, les membres des professions libérales
ne sont pas tous des manipulateurs de symboles. Certains notaires passent leur vie à
des tâches totalement monotones : rédiger les mêmes testaments, les mêmes contrats,
inlassablement, en changeant simplement les noms. De même, tous les manipulateurs
de symboles ne sont pas des «professionnels ». Dans l’ancienne économie de
production standardisée, un professionnel était quelqu’un qui avait dominé un certain
domaine de la connaissance. Cette connaissance existait déjà, prête à être maîtrisée.
Une fois que le novice avait consciencieusement absorbé cette connaissance et avait
réussi un examen attestant cette absorption, le statut de professionnel lui était
automatiquement conféré.
Mais la nouvelle économie est pleine de problèmes non identifiés, de solutions
inconnues, de moyens encore jamais essayés de résoudre les premiers à l’aide des
secondes ; la maîtrise des anciens domaines de connaissance n’est plus suffisante pour
garantir un revenu convenable. Ni, ce qui est plus important encore, n’est même pas
nécessaire. Les travailleurs du savoir peuvent souvent accéder à l’ensemble des
connaissances établies en donnant un petit coup sur une touche d’ordinateur. Les faits,
les codes, les formules, sont faciles à atteindre. Ce qui a beaucoup plus de valeur, c’est
la capacité à utiliser effectivement et de manière créative ces connaissances.

93
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

La possession d’un diplôme ne garantit pas une telle capacité innovatrice. En fait,
son apparition dans la vie active peut être compromise par un enseignement qui s’est
appesanti sur l’acquisition machinale de connaissances plutôt que sur l’originalité de la
pensée.

a- Le travail de résolution de problèmes abstraits

Observer de prés des entreprises où l’essentiel de la valeur est crée grâce aux
talents des travailleurs du savoir et de l’information permet d’apercevoir trois
compétences différentes, mais reliées entre elles, qui leur permettent de prospérer.
D’abord, les compétences pour résoudre les problèmes, fondés sur la capacité à réunir
divers éléments d’une manière inédite, que ce soit pour obtenir des alliages, des
molécules, des circuits intégrés, des logiciels, des scénarios, des portefeuilles de titre,
de l’information. Ceux qui résolvent les problèmes doivent parfaitement connaître ce
que les éléments qu’ils ont à leur disposition peuvent donner quand ils sont
rassemblés ; ils doivent ensuite transformer cette connaissance en modèles et en
instructions pour passer au stade de la production. Ceux qui s’occupent, ainsi, de la
création de nouveaux produits et services sont impliqués dans une recherche
continuelle en vue de nouvelles applications, de nouvelles combinaisons, de nouveaux
raffinements propres à résoudre les problèmes de toutes sortes susceptibles
d’apparaître.

b- Le travail d’identification de problèmes


Ensuite, viennent les capacités nécessaires pour aider les clients à comprendre
quels sont leurs besoins, et comment ces besoins peuvent être satisfaits par des
produits personnalisés. Pour lancer et vendre des produits standardisés, il faut que de
nombreux consommateurs soient persuadés des vertus d'un produit particulier, qu’une
masse de commandes soit prise pour ce produit, et qu’ensuite ces commandes soient
satisfaites ; à l’inverse, la commercialisation des produits personnalisés requiert une
connaissance intime du métier du client, de l’endroit où se situe l’avantage compétitif,
et de la manière de le concrétiser. Le point clé est l’identification de nouveaux
problèmes, et des possibilités d’application du nouveau produit personnalisé. L’art de
la persuasion est remplacée par l’identification des opportunités. Certains qualifient
cette transformation de passage à la micro - marketing.

c- Le travail des managers du savoir

Enfin viennent les capacités nécessaires pour faire se rejoindre ceux qui
identifient les problèmes et ceux qui se chargent de leur résolution. Ceux qui tiennent
ce rôle doivent avoir une compréhension des technologies et des marchés spécifiques
suffisante pour discerner le potentiel des nouveaux produits ; ils doivent aussi trouver
l’argent nécessaire pour lancer le projet, et rassembler les bons identificateurs et
“résolveurs” de problèmes qui le mèneront à son terme. Ceux qui occupent cette place
dans la nouvelle économie étaient typiquement appelés dirigeants ou entrepreneurs
dans l’ancienne, mais aucun de ces termes ne décrit complètement leur rôle dans
l’entreprise de production personnalisée. Plutôt que de contrôler des organisations, de

94
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

fonder des entreprises ou d’inventer, ils passent tout leur temps à manier des idées. Ils
jouent le rôle de managers du savoir. Les identificateurs et les résolveurs de
problèmes, et les managers du savoir forment ce que J.K. Galbraith appelait déjà la
«technostructure »53. Cependant, les membres de la technostructure, tout en étant des
manipulateurs de symboles comme les trois catégories de travailleurs de savoir que
nous venons d’évoquer n’en diffèrent pas moins par la façon dont ils sont structurés en
tant que groupe à part au sein de l’entreprise moderne. Les membres de la
technostructure, exerçant leurs talents dans l’entreprise de production de masse
standardisée, du fait du principe d’organisation hiérarchique de celle-ci entretenaient
des relations de travail étroites avec les autres catégories d’employés occupant la
sphère inférieure dans l’échelle de responsabilité de l’entreprise. La technostructure
occupait le sommet de la pyramide que formait la structure des emplois des entreprises
industrielles. Les autres catégories de cols blancs occupaient une place intermédiaire
entre la technostructure et les cols bleus en bas de la pyramide. Dans cette structure
typique des entreprises de production de masse standardisée, l’information allait du
bas vers le haut, et les ordres prenaient le sens inverse. A l’inverse, les manipulateurs
de symboles de l’entreprise de production personnalisée ont des relations limitées avec
leurs «subordonnés ».

I - L’organisation des entreprises de l’économie du savoir :


la firme – réseau

Que les travailleurs du savoir et de l’information entretiennent des relations plus


denses entre eux plutôt qu’avec les travailleurs routiniers ne constitue pas en soi une
chose nouvelle. Le besoin d’une telle personnalité de groupe a commencé à s’affirmer
à partir du moment où, dans l’industrie moderne (c’est-à-dire depuis le début de ce
siècle), un grand nombre de décisions – dont toutes celles qui sont importantes – font
appel à des informations qu’un seul homme ne peut pas posséder. Elles requièrent
couramment les connaissances scientifiques et techniques spécialisées, les
informations, l’expérience, le sens artistique ou l’intuition de nombreuses personnes.
La décision finale ne sera éclairée que si elle a mis systématiquement à contribution
tous ceux dont les informations sont pertinentes.
Ce qui est nouveau et a de grandes incidences sur la vie économique, c’est la
constitution de firmes de petite taille n’employant que des travailleurs du savoir. Les
autres catégories de compétences. Les services personnels et les services de production
courante n’en ont pas leur place. Ces firmes fonctionnent en circuit fermé. Cette
tendance a commencé à apparaître dès les années 1960. Déjà à cette époque-là, Jean
Fourastié, notait de manière prémonitoire : « il n’en demeure pas moins certain que,
dans l’ensemble, cette modification (tertiairisation de l’économie) est capitale, affecte
la quasi-totalité des français, et ouvre des modalités de travail moins dures
musculairement plus confortables, mais exigeant attention, lectures de signaux,
émission et réception de symboles abstraits. Le mouvement qui se fait jour sous nos
yeux semble avoir pour point limite le «maniement » de l’information. Tout se passe
comme si le travail humain, était en transition de l’effort physique vers l’effort
cérébral, d’une situation où l’homme fournissait son énergie corporelle où il se heurtait
directement aux forces naturelles, à une situation où il les utilise à travers des

95
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

organisations complexes, techniques […] ou sociales. Hier, le contact de la main avec


la matière naturelle était primordial ; aujourd’hui, c’est le contact du cerveau avec
l’information »54.
En effet, là où le principe de la production personnalisée est arrivé à s’imposer en
remplacement du principe de la production de masse standardisée, l’entreprise n’a plus
besoin de contrôler de vastes ressources, d’encadrer des armées d’ouvriers, ni
d’imposer des travaux routiniers. Aussi n’a-t-elle plus besoin d’être organisée comme
les vieilles pyramides qui caractérisaient la production standard : des cadres supérieurs
puissants ayant autorité sur des couches toujours plus larges de cadres moyens, situés
eux-mêmes au-dessus d’un groupe encore plus nombreux d’ouvriers payés à l’heure,
tous suivant des procédures d’opération standard. Nike leader mondial dans la
fabrication d’articles de sport en est le meilleur exemple. Les collections sont conçues
au siège du groupe dans l’Oregon (qui a moins de 500 salariés américains) où la
capacité de design est concentrée (la manipulation de symboles), de même que la
stratégie commerciale. Les patrons des nouveaux modèles sont transmis par un réseau
de télécommunication privé à Taiwan où se situe un second chaînon important du
groupe. C’est là que sont fabriqués les prototypes, qui serviront de modèle pour la
production industrielle de masse (services de production courante). Celle-ci se fera en
Asie du sud-est, mais là où les contrats de sous–traitance les plus avantageux peuvent
être arrachés, de sorte qu’on a vu Nike quitter des pays à mesure que les salaires
augmentaient ou que la syndicalisation prenait naissance55.
En fait, l’entreprise de production personnalisée ne peut pas être organisée sous
forme d’une pyramide hiérarchisée. Les trois groupes qui donnent à la nouvelle
entreprise la plus grande partie de sa valeur – ceux qui se chargent de l’identification
des problèmes, ceux qui les identifient et ceux qui font regrouper ces deux groupes –
doivent être en contact les uns avec les autres pour découvrir constamment de
nouvelles opportunités. Des messages clairs doivent circuler rapidement, si les
solutions appropriées doivent être appliquées aux problèmes appropriées au moment
opportun. La bureaucratie n’a plus sa place.
Ainsi, une des tâches des managers du savoir est de créer des lieux où ceux qui
identifient les problèmes et ceux qui les résolvent pourront travailler ensemble sans
interférence indue. Le manager du savoir se charge de faciliter les choses, et a un rôle
d’entraîneur ; il trouve les membres des deux groupes qui peuvent apprendre le plus
les uns des autres ; il leur procure toutes les ressources dont ils ont besoin, il leur
donne le temps de découvrir de nouvelles complémentarités entre les technologies et
les besoins des clients, mais il les guide aussi suffisamment pour qu’ils ne perdent pas
de vue les objectifs terre à terre, comme faire du profit.

Les équipes de créateurs résolvent et identifient les problèmes d’une manière très
semblable – qu’ils développent de nouveaux logiciels, imaginent une nouvelle
stratégie commerciale, fassent de la recherche scientifique ou conçoivent un montage
financier. Dans tous les cas de figure, la coordination est davantage horizontale que
verticale. Comme les problèmes et les solutions ne peuvent être définis à l’avance, les
réunions et les ordres du jour formels ne suffisent pas à les mettre en évidence. Ils
émergent au contraire de relations fréquentes et informelles. L’apprentissage est
mutuel à l’intérieur de l’équipe, à mesure que les idées, les expériences, les énigmes et

96
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

les solutions sont partagées. Une solution trouvée pour un problème s’avère applicable
à un problème totalement différent ; un échec dans un domaine se transforme en
stratégie gagnante dans un tout autre domaine. C’est comme si les membres de
l’équipe reconstituaient en même temps plusieurs puzzles avec des pièces rassemblées
dans le même tas, des pièces qui peuvent être arrangées de diverses manières pour
former plusieurs images différentes.
Ainsi, l’entreprise de production ne ressemble plus à une pyramide, mais à un
réseau. Les managers du savoir sont au centre, mais ils ne sont pas impliqués dans un
grand nombre de liaisons, et de nouvelles relations sont tissées sans cesse. Chaque
nœud du réseau comprend un nombre relativement réduit de membres, qui dépend de
la tâche à accomplir, et va d’une douzaine à plusieurs centaines de personnes. Les
compétences individuelles sont combinées de telle sorte que l’aptitude du groupe à
innover dépasse celle de la simple somme de ses membres. Au fur et à mesure que le
temps passe, et que le groupe travaille sur des problèmes variés et selon des approches
différentes, chacun mesure mieux les aptitudes de ses associés. Les membres du
groupe apprennent à s'aider les uns les autres pour obtenir de meilleurs résultats, ils
découvrent ce que chacun peut apporter à chaque projet et comment ils peuvent, tous
ensemble, accroître leurs expériences. Chaque participant est à l’affût d’idées propres
à faire avancer le groupe. Cette expérience et ces connaissances accumulées ne
peuvent être traduites en procédures opératoires faciles à transférer à d’autres salariés
et à d’autres organisations. Chaque nœud de l’entreprise-réseau représente une
combinaison unique de compétences.
Dans son ouvrage intitulé The advent of the automatic factory (l’avènement de
l’usine automatisée), rédigé en 1952, John Diebold témoignait d’une grande
clairvoyance à l’égard de ces problèmes. Il attirait l’attention sur les nouvelles
compétences qui seraient nécessaires à une échelle sans précédent. Il signalait
également que l’informatisation impliquait «la conception de toute une gamme de
produits ainsi que des procédés » ; cela ne serait pas possible sans des changements
dans les «structures de la plupart des entreprises afin de faciliter la circulation de
l’information entre les services de R&D, les services d’études, les services de
production et les services commerciaux. » Cette mutation exigerait elle-même des
changements dans la structure de gestion afin de faciliter la circulation horizontale des
individus et de l’information. Ainsi, il apparaît bien que le simple fait de s’équiper de
matériels informatiques ne représentait que la première étape, la plus élémentaire, et
l’ensemble du processus prendrait des décennies comme on le constate aujourd’hui, et
non pas des années.

Les impératifs de l’entreprise-réseau

Le mouvement de globalisation de l’économie entraîne de nouvelles contraintes


pour les entreprises. Il se traduit par une exacerbation de la concurrence et implique en
retour la nécessité de mettre en œuvre des stratégies axées sur la rapidité d’action et de
réaction qui sont facilitées par l’adoption de structures en réseau. En ce sens,
l’entrecroisement des flux d’investissements directs, tout d’abord, implique que les
firmes de chacune des grandes régions de la Triade voient s’implanter sur leur
territoire des entreprises en provenance des autres régions. Les flux d’investissements

97
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

ne suivent plus une orientation linéaire suivant la hiérarchie des systèmes productifs
nationaux, du plus développé vers le moins développé. La crise, ensuite, qui
commence avec la fin des années 1960, marquée notamment par la saturation des
marchés qui ont soutenu la croissance de l’après-guerre et l’épuisement des gains de
productivité, impose, on l’a déjà vu, une accélération du rythme des innovations 56. De
nouveaux produits et de nouvelles méthodes de production sont indispensables au
rétablissement de la croissance de la productivité et au renouvellement continu de la
demande. Les firmes se trouvent confrontées à une augmentation sensible de leurs
concurrents et à une multiplication des formes de la concurrence. La réduction des
coûts n’est plus le facteur principal de compétitivité. Il ne faut plus maintenant, tant
vendre ce qui est produit au moindre coût, que produire ce qui peut être vendu. Les
industries sont de plus en plus conduites par la demande plutôt que par l’offre.
Les firmes sont, de ce fait, soumises à des contraintes opposées. Elles doivent, en
premier lieu, se rapprocher de leurs clients afin de répondre le plus vite et le plus
précisément possible à l’évolution de leurs demandes. D. Reinertsen, un consultant de
McKinsey, a établi en 1983 qu’un délai de six mois dans le lancement d’un produit
pouvait réduire d’un tiers les profits totaux sur la totalité de son cycle de vie. Il faut, en
deuxième lieu, satisfaire ces besoins à des prix et donc à des coûts les plus faibles
possibles. La concurrence les amène en troisième lieu à renouveler en permanence leur
offre. Le temps compte de plus en plus. Les groupes multinationaux doivent gérer, tout
à la fois, le temps et l’espace : le temps, pour réduire l’intervalle entre la conception de
nouveaux produits et leur lancement sur le marché, l’espace pour valoriser leurs
produits sur une échelle géographique la plus large possible.
Les nouvelles structures vont privilégier les gains de temps en procédant à une
très forte intégration des fonctions entre elles comme à l’intérieur de chacune d’elles.
L’organisation cloisonnée et l’enchaînement linéaire des fonctions principales
caractéristiques des firmes pyramidales de production de masse standard sont remis en
cause. Le recours à des systèmes informatisés de traitement de l’information permet
d’intégrer la conception d’un nouveau produit, la simulation de sa fabrication et de son
fonctionnement, la programmation des équipements qui le fabriqueront en série et la
commande des approvisionnements nécessaires. Les tâches caractéristiques de chaque
fonction principale sont ainsi de plus en plus difficiles à isoler. Une relation étroite
doit être maintenue par exemple entre le service commercial et la recherche –
développement afin de faire remonter le plus rapidement possible les informations sur
les attentes de la clientèle et les données sur le comportement effectif des produits
vendus. L’intégration des fonctions permet à la fois de renforcer l’efficacité de
l’ensemble du groupe et de réduire ses délais de réaction. En faisant intervenir les
fournisseurs et les clients ainsi que ses propres départements d’ingénierie, directement
au stade de la conception de son nouveau type d’appareil, le Boeing 777, le groupe
aéronautique américain espère économiser 20% du coût de développement sur un
montant total qui devrait avoisiner 5 milliards de dollars57. Ces évolutions peuvent
être illustrées par le schéma suivant :

98
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Figure 7 : L’intégration des fonctions de l’entreprise en réseau

Après vente

Production R&D

Commercialisation

Les fonctions ne peuvent plus facilement être décrites en opérations individuelles


telles que recherche, fabrication ou vente, mais davantage sous forme de résultats
attendus qui sont conditionnés par la qualité de la coordination des diverses fonctions.
Les groupes multinationaux qui s’efforcent aujourd’hui de mettre en place des
structures en réseau, cherchent à optimiser les conditions de mise en place de pratiques
de type combinatoire. Chaque unité de produits articulera, sous forme de réseau, les
activités nécessaires à la conception, c’est-à-dire la recherche-développement, la
production, la commercialisation de la gamme et le service après - vente. Dans le
même temps, afin de ne pas provoquer un éclatement de la capacité globale du groupe
dans son ensemble, chaque entité fonctionnelle sera connectée à ses homologues
situées dans les autres unités de production. Pour prendre un exemple, la recherche -
développement, qui dans les grands groupes multinationaux était principalement
concentrée dans un grand laboratoire situé dans le pays d’origine, est de plus en plus
déconcentrée afin d’être en communication plus étroite avec la fabrication et la vente.
Dans le même temps, il importe que la dispersion des unités de recherche ne conduise
pas à un appauvrissement des capacités d’innovation de l’ensemble du groupe, en
particulier grâce à des transferts horizontaux de compétences d’une unité de produits à
une autre. La solution adoptée est de relier ces unités spécialisées entre elles par un
réseau de communication, permettant des échanges réguliers d’expériences et de
connaissances. Un noyau central de (R&D) est néanmoins souvent maintenu pour la
poursuite des travaux de nature fondamentale mais aussi pour abriter des équipes dont
la fonction principale est de faciliter les échanges et la transmission des connaissances
au sein du groupe.

La figure I.4 illustre les lignes de communication qui relient les unités
spécialisées de recherche-développement aux unités complémentaires dans chaque
ligne de produits et entre elles, d’une ligne de produits à l’autre, dans un groupe
structuré en réseau.

99
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Figure I.4. La firme-réseau, l’organisation de la fonction R & D

Des gains de temps sont également obtenus par le passage du travail séquentiel
au travail en parallèle. Dans les formes traditionnelles d’organisation, les tâches se
succèdent dans le temps, chacune prenant la suite de l’autre. Le lancement d’un
nouveau produit suit une procédure linéaire qui part de la recherche, passe par le
développement, la fabrication, avant d’aborder la commercialisation. Le délai de mise
sur le marché correspond à la somme des temps nécessaires à la réalisation de chacune
de ces étapes. Le fait que ce soit l’innovation qui joue le rôle le plus prépondérant dans
la concurrence entre les firmes a fait que, à l’heure actuelle, les firmes s’efforcent de
plus en plus de mener ces opérations en parallèle, c’est-à-dire que, dès le stade de la
recherche, des études sont conduites sur les conditions du marché et sur l’organisation
de l’équipement de fabrication. Plus encore, au sein même de chacune des fonctions, le
maximum d’opérations est mené de front afin de réduire le temps d’exécution de
l’ensemble.
Toutes ces idées sont confirmées par le rapport du MIT sur la compétitivité de
l’économie américaine que nous avons déjà évoqué58. Les auteurs du rapport
considèrent que le manque de coopération entre les différents départements de
l’entreprise est l’un des obstacles majeurs à l’innovation technologique et à
l’amélioration de la performance industrielle aux Etats-Unis. Dans l’entreprise
américaine, de véritables mailles humaines et organisationnelles semblent souvent
séparer les divers services. Du commercial à la recherche et de cette dernière à la
fabrication, le flux d’information est lent ou inadapté. Les gens du métier ont du mal à
travailler en équipe avec des spécialistes d’autres disciplines. On fragmente en
séquences des décisions qui auraient dû être intégrées. Dans pareille organisation, le
travail peut être accompli de façon très compétente au sein de chaque segment
spécialisé, et pourtant déboucher globalement sur l’inefficacité et le gâchis. On peut
citer à titre d’exemple de cette organisation parcellisée, la tendance des entreprises

100
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

américaines à favoriser des systèmes de stockage hautement informatisés plutôt que la


production au juste à temps. L’exemple de la réorganisation de la société British Steel
Corporation en 1980 est particulièrement illustratif à ce sujet. Cette année-là, la
nouvelle direction a cessé de diviser la firme par services et l’a divisée par produits.
Ainsi, au lieu d’avoir tous les vendeurs dans un groupe et tous les cadres de production
dans un autre, tous ceux qui travaillaient à un produit particulier se retrouvaient
ensemble. Simultanément, des dizaines d’usines furent fermées, et la production fut
regroupée dans cinq centres principaux. La force de vente s’est trouvée revalorisée et
la prise de décision s’est décentralisée. Quand la société avait 32 usines, il fallait
passer au crible l’ensemble de leurs opérations à partir du siège central. La
simplification des opérations de production a ainsi facilité la prise de décisions
commerciales et accru la force de vente. C’est parce que ses vendeurs travaillent
maintenant aux cotés de ses ingénieurs de production que British Steel sait, comme
elle ne l’avait jamais su, ce que veulent ses clients et ce qu’offrent ses concurrents.
Qu’est ce qui explique la mauvaise communication et la faible coordination entre
fonctions et services dans beaucoup d’entreprises américaines comme le déplore le
rapport du MIT ? Le mode d’organisation est manifestement un facteur clé. En effet,
contrairement à bon nombre d’entreprises japonaises, les firmes américaines sont
structurées en arborescence avec beaucoup de niveaux hiérarchiques. Les structures
pyramidales et arborescentes font preuve d’une inadaptation croissante dans la
situation économique actuelle. En effet, elles sont inadéquates pour les systèmes à
hauts niveaux d’activité et de production. Les structures pyramidales s’accordent à des
situations où les forces et les flux sont faibles. Elles peuvent être maintenues dans des
contextes plus dynamiques et plus évolutifs par le biais de tout un ensemble de
contraintes. Mais ce au prix de déséconomies croissantes en bloquant toute
évolution59.
Or, comme le montre la théorie des communications, un réseau à structure
pyramidale exige une augmentation proportionnelle du nombre de liaisons avec le
nombre de nœuds, et les coûts de fonctionnement de l’ensemble augmentent eux-
mêmes comme le carré du nombre de connexions. Au contraire dans les structures
maillées et cellulaires favorisant toutes les relations, tant horizontales que verticales,
chaque nœud est un carrefour étoilé réalisable par une multitude de voies alternatives ;
la prise de décision est décentralisée à tous les niveaux d’organisation et les coûts de
fonctionnement croissent à un rythme notablement inférieur. Pour J. Voge, la nature
nous offre de multiples exemples de cette structure économe, basée sur la compétition
et la coopération, et qui permet une hiérarchie de groupements de dimension et de
complexité croissante. Une telle structure permet également une stabilisation
dynamique dans la mesure où chaque sous-ensemble est autorégulé par des boucles
autonomes de rétroaction, ce que ne permet pas le contrôle centralisé du système
pyramidal60.
A vrai dire, cette tendance prononcée à tisser des liens étroits de coopération
entre les différents services et départements d’une même entreprise est un
développement, somme toute, naturel. Il s’inscrit dans le prolongement de l’utilisation
intensive et presque exclusive du savoir et de la technologie en tant que facteurs
stratégiques de compétitivité entre les firmes. Le fait que ce même savoir soit devenu
très spécifique et très spécialisé n’a fait que renforcer cette tendance à l’adoption de

101
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

structures d’organisation maillées et cellulaires. Cette forme d’organisation favorise en


effet les complémentarités et les synergies nécessaires pour l’accomplissement des
tâches complexes et ardues que sont aujourd’hui les objectifs des firmes impliquées
dans cette concurrence technologique. La réalité concurrentielle apporte chaque jour
une preuve supplémentaire du caractère irrévocable de cette tendance. En effet, dans
pratiquement toutes les firmes gagnantes, la tendance est à moins de niveaux
hiérarchiques et moins de cloisons. Cette évolution accélère la mise au point des
produits et renforce la capacité à réagir aux bouleversements des marchés. Ford fut le
premier constructeur automobile à expérimenter l’usage d’équipes inter-services. Les
spécialistes travaillent simultanément plutôt que successivement, et le sucés du projet
Taurus a convaincu Ford de la puissance de cette approche pour résoudre les
problèmes.
D’autres firmes américaines ont aussi commencé à mettre en application le
concept d’ingénierie simultanée, c’est-à-dire que la conception du produit et celle du
procédé de fabrication se chevauchent dans le temps mais sont encore confiées à des
groupes séparés. Certaines sociétés pionnières ont poussé l’idée plus loin en intégrant
complètement les deux activités. Chez Boeing, l’équipe «conception - construction »
fait maintenant partie du vocabulaire. Chez Xerox, l’ingénieur qui dirige un projet est
aussi responsable de la production pilote. Cette approche permit à Xerox de réduire le
temps de mise au point de 50%.
Les sections précédentes doivent avoir clairement montré l’importance
primordiale qu’accorde l’économie du savoir à la diffusion et à l’utilisation de
l’information et du savoir, tout comme à leur création. Ce qui détermine la réussite des
entreprises et des économies nationales plus généralement, dépend plus que jamais de
leur efficacité à rassembler et à utiliser des connaissances. Savoir-faire stratégique et
compétences sont développés de façon interactive et partagés au sein de sous-groupes
et de réseaux. L’économie devient une hiérarchie de réseaux, mus par l’accélération du
rythme du progrès et de l’acquisition des connaissances. On aboutit ainsi à une société
de réseaux où la possibilité d’avoir accès et de participer à des relations à forte
intensité de savoir et d’apprentissage conditionne la position socio-économique des
individus et des entreprises.
Cette configuration en réseau, propre à l’économie du savoir, a fait son
apparition parallèlement à des modifications du modèle de l’innovation ( figure I.4 ).
D’après la théorie classique, l’innovation est un processus de découverte qui évolue en
phases selon une séquence fixe et linéaire : en premier lieu, la recherche scientifique,
la production et la commercialisation du produit et, enfin, la vente de nouveaux
produits, procédés ou services. Aujourd’hui, ce processus n’est plus seulement
linéaire. L’innovation nécessite une intense communication entre les différents acteurs
– entreprises, laboratoires, établissements universitaires et consommateurs – ainsi que
des allers-retours entre les volets sciences, techniques, développement des produits,
fabrication et commercialisation.
L’innovation résulte donc des multiples interactions d’une communauté d’agents
économiques et d’établissements qui forment ensemble ce que l’on a appelé systèmes
nationaux d’innovation. De plus en plus, ces systèmes d’innovation s’étendent au-delà
des frontières économiques. Il porte essentiellement sur les mouvements et les
relations créées entre les branches industrielles, les pouvoirs publics et les milieux

102
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

universitaires à travers le développement du savoir. Les interactions au sein de ces


systèmes influent sur la performance des entreprises et des économies en matière
d’innovation. Le pouvoir du système à diffuser le savoir, ou sa capacité de garantir aux
esprits novateurs un accès opportun aux stocks de savoir dont ils ont besoin et de toute
première importance.

Figure I.5. Modèles d’innovation

Modèle linéaire d’innovation

Recherche Développement Production commercialisation

Modèle interactif d’innovation

Recherche

Connaissances

Invention et/ou
Conception Affinement de la Distribution et
Marché production d’une
détaillée et conception et commercialisation
potentiel conception
expérimentation production
analytique

Source : Perspectives de la science, de la technologie et de l’industrie, OCDE ,1996

Les transformations décrites dans cette section ont concouru à l’émergence de la


firme-réseau. Cette transformation majeure a été considérée par John Naisbitt comme
étant l’une des plus grandes tendances à l’œuvre durant cette fin de siècle61. Il ne fait
aucun doute, nous dit ce penseur, que le monde qui émergera à l’issue de ces
transformations sera très différent de celui qu’on a connu jusque-là. L’auteur rappelle
à ceux qui semblent l’oublier que, des siècles durant, la structure pyramidale a été la
forme avec laquelle nous nous sommes organisés. De l’armée romaine à l’église
catholique, à General Motors et IBM, les flux de communications et les ordres
descendaient du sommet à la base. La structure pyramidale a été favorisée et décriée à
la fois, mais ses détracteurs, jusqu’à très récemment n’étaient jamais parvenus à
imaginer une structure plus souple et plus efficace. Ce n’est que depuis la fin des

103
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

années 1960 qu’ont été entreprises les tentatives les plus sérieuses dans le sens de
l’élaboration de nouvelles formes d’organisation plus performantes. Notre foi en la
capacité de la structure pyramidale à régler nos problèmes a été sérieusement entamée
après que cette dernière ait été incapable de surmonter les problèmes complexes qui
ont surgi à cette époque-là. Il était clair que les problèmes de l’époque – stagnation
économique, instabilité politique et une multitude de problèmes sociaux inextricables
– ne pouvaient pas être résolus dans un monde organisé selon le principe hiérarchique.
L’échec des hiérarchies à résoudre les problèmes de la société à obliger les gens à
«parler » les uns aux autres, et ce fut le début du réseau, nous dit John Naisbitt.
Cependant, l’objectif principal du réseau ne se limite pas à l’échange d’informations et
de contacts. Il inclut aussi, et surtout, la création et l’échange du savoir. Le réseau
permet que chaque nouvelle idée soit intégrée à une autre nouvelle idée qui la suit,
produisant ainsi une compréhension nouvelle et cumulative de la nature humaine et de
l’univers dans lequel nous vivons.
Dans le domaine économique, les grandes organisations – les derniers champions
de la structure hiérarchique – ont commencé à remettre en question la structure
hiérarchique dès la fin des années 1970. Nombre d’entre elles avaient commencé à
découvrir que la méthode hiérarchique qui était si efficace par le passé n’est plus
valable, dans une large mesure à cause du manque de liens horizontaux qui les
caractérise. On prévoyait dès cette époque là que les entreprises et les institutions
fonctionneraient selon le modèle du réseau. Les architectures seront alors élaborées de
façon à ce que les liens et les relations de travail soient à la fois horizontales et
verticales, mais aussi multidirectionnelles et transdisciplinaires.
Il va de soi que dans ce système en gestation, les firmes ne se transformeront pas
en immenses firmes-réseaux, abandonnant tout contrôle formel pour laisser leurs
travailleurs faire ce que bon leur semble.

Les différentes formes de l’entreprise réseau

Une description des différentes formes que prennent les réseaux d’entreprises
permet d’avoir une idée plus précise sur la transformation en cours, de la firme
pyramidale fortement hiérarchisée à la firme-réseau. Ces formes ne sont pas stables et
continuent à évoluer. Les plus communes sont les suivantes :
Centres de profit indépendants. Ce réseau supprime les cadres intermédiaires et,
en ce qui concerne le développement des produits et des ventes, transfert l’autorité à
des groupes d’ingénieurs et de commerciaux (résolveurs et identificateurs de
problèmes) dont la rémunération est proportionnelle aux profits réalisés par l’unité à
laquelle ils appartiennent. Les managers du savoir dans les sièges sociaux apportent
une aide financière et logistique, mais laissent les unités libres de leurs dépenses
jusqu’à un certain montant. En 1990, Johnson & Johnson comprenait 160 sociétés
indépendantes ; Hewlett Packard, quelque 50 unités séparées. General Electric, IBM,
AT&T et Eastman Kodak, parmi d’autres adoptaient aussi cette approche. Pour des
raisons semblables, les grandes maisons d’édition étaient en train de créer activement
de petites maisons d’édition semi-autonomes à l’intérieur de la société mère, chacune
formée d’une douzaine de personnes ayant des responsabilités très larges dans
l’acquisition et l’impression de livres en propre.

104
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Partenariats externes. Dans ce type de réseau, les courtiers-stratèges dans les


sièges sociaux agissent comme des pourvoyeurs de capital-risque et des obstétriciens ;
ils amènent à maturité les bonnes idées qui jaillissent de groupes de résolveurs et
d’identificateurs de problèmes et ensuite (si les idées ont du succès sur le marché)
transforment les groupes en entreprises indépendantes dans lesquelles ils conservent
une part. Xerox et 3M ont été les premiers à mettre en œuvre des réseaux de ce type
aux Etats-Unis, mais ils n’ont rien de nouveau pour les Japonais. Hitachi, par exemple,
comporte actuellement plus de 60 sociétés, dont 27 sont l’objet de transactions
publiques. Certaines firmes de capital-risque et certains partenariats de LBO
ressemblent à ce type de réseau, dans lesquels les risques et les gains sont partagés
entre le centre et les dirigeants des entreprises séparées.
Partenariats internalisés. Dans ce type de réseau, les bonnes idées jaillissent de
groupes indépendants de résolveurs et d’identificateurs de problèmes. Les courtiers-
stratèges dans les sièges sociaux achètent les meilleures d’entre elles ou forment des
partenariats avec les indépendants, et ensuite produisent, distribuent et
commercialisent ces idées sous la propre marque réputée de la firme. Cette sorte
d’arrangement est commune chez les producteurs de logiciels. En 1990, par exemple,
plus de 400 minuscules firmes de développement de logiciels ont été achetés par des
grandes firmes comme Microsoft, Lotus et Ashton-Tate. Les développeurs de logiciels
recevaient une belle récompense pour leurs efforts, tandis que les grandes firmes
entretenaient un flux continu de nouvelles idées.
Concession. Dans ce cas, le siège social passe des contrats avec des entreprises
indépendantes pour qu’elles utilisent ses marques, vendent ses formules spéciales ou
commercialisent de toute autre façon ses technologies (c’est-à-dire trouvent des
problèmes auxquels les appliquer). Les courtiers-stratèges au centre du réseau
garantissent qu’aucun licencié ne compromet la réputation de la marque en offrant une
qualité insuffisante, ils procurent aussi aux licenciés des services généraux comme la
gestion informatique des stocks ou la publicité. Mais la majorité de la propriété et du
contrôle est laissée entre les mains des licenciés. Un exemple est donné par les
franchises, qui font partie des entreprises dont la croissance est plus rapide dans toutes
les économies avancées, et qui vendent maintenant les choses les plus diverses, depuis
la préparation des déclarations d’impôts et les services de comptabilité jusqu’aux
chambres d’hôtels, aux biscuits, aux produits d’épicerie, à l’impression et la
reproduction, aux soins de santé, et aux cours de gymnastique. En 1988, les franchisés
américains regroupaient 509 000 points de vente, soit plus de 10% du produit national.
Courtage pur. Dans la forme de réseau la plus décentralisée, les courtiers-
stratèges passent des contrats avec des entreprises indépendantes pour la solution et
l’identification de problèmes aussi bien que pour la production. Ce réseau est idéal
quand il faut pouvoir changer de direction rapidement. En 1990, par exemple, Compaq
de Houston – qui n’existait pas en 1982 mais avait huit ans plus tard des revenus de
trois milliards de dollars – achetait à l’extérieur la majorité des composants de valeur
dont elle avait besoin : des microprocesseurs chez Intel, des systèmes d’exploitation
auprès de créateurs de logiciels comme Microsoft, des écrans à cristaux liquides chez
Citizen ; avec ces composants, Compaq fabriquait des ordinateurs qu’elle distribuait
par l’intermédiaire de revendeurs indépendants auxquels elle garantissait des zones de
vente exclusives. Le coût de fabrication de l’Apple II était inférieur à 500 dollars, dont

105
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

350 dollars de composants achetés à l’extérieur. En 1990 aussi, la Lewis Galoob Toy
Compagny vendait pour plus de 50 millions de dollars de petits objets conçus par des
inventeurs indépendants et des sociétés spécialisées, développés par des ingénieurs
indépendants, fabriqués et emballés par des fournisseurs à Honk Kong (qui faisaient
faire en Chine et en Thaïlande le travail demandant le plus de main-d’œuvre), et puis
distribués aux Etats-Unis par des sociétés de jouets indépendantes. Les studios de
cinéma comptaient autrefois sur leurs propres équipements, leurs équipes exclusives
d’acteurs, de réalisateurs et de scénaristes ; elles passent maintenant des contrats,
projet par projet, avec des producteurs, des acteurs, des scénaristes, des cameramen
indépendants, et s’appuient sur des distributeurs indépendants pour que les films soient
projetés dans des salles appropriées. Les éditeurs ne passent pas des contrats seulement
avec les auteurs, ils le font aussi pour l’impression, la maquette, les illustrations, la
commercialisation et toutes les autres facettes de la production. Même les
constructeurs automobiles externalisent une part croissante de ce qu’ils fabriquent. (En
1990, Chrysler produisait directement 30% seulement de la valeur de ses voitures ;
Ford, environ 50%. General Motors achetait la moitié de ses services de conception et
d’ingénierie auprès de 800 sociétés différentes.)

Nous l’avons déjà dit, la vitesse et l’agilité sont si importantes pour l’entreprise
de production personnalisée qu’elle ne peut être alourdie par des frais généraux
importants comme des immeubles pour la direction, des usines, des équipements, et
des fichiers de personnel. Elle doit être en mesure de changer rapidement de direction,
d’explorer des options quand elles se présentent, de découvrir de nouveaux liens entre
problèmes et solutions où qu’ils se situent.
Dans l’ancienne entreprise de production de masse standardisée, les coûts fixes
comme les usines, les équipements, les entrepôts et les énormes fichiers de salariés
étaient nécessaires pour contrôler les opérations et s’assurer que leur déroulement était
conforme aux prévisions. Dans l’entreprise de production personnalisée, ils
représentent un poids superflu. Ici tout ce qui compte est la rapidité à identifier et à
résoudre les problèmes, le mariage de la perspicacité technique et du savoir-faire
commercial, favorisé par une clairvoyance stratégique et financière. Tout le reste,
c’est-à-dire les éléments plus standardisés, peuvent être obtenus au moment des
besoins. Les bureaux, les usines, les entrepôts sont loués, le crédit bail est utilisé pour
l’acquisition des équipements standards ; les composants courants sont achetés à des
producteurs extérieurs, souvent au-delà des mers.
En fait, un faible nombre de personnes travaillent pour l’entreprise de production
personnalisée, au sens traditionnel où ces personnes occupent des emplois stables et
reçoivent des salaires fixes.
Avant d’aller plus loin dans ce raisonnement, il convient de traiter ce dernier
point avec plus de détails. Comme on l’a déjà noté, la structure en réseau repose sur
l’introduction de nouvelles formes d’organisation du travail. La spécialisation étroite
et la définition de routines opératoires, stables, soumises à une planification stricte,
cèdent progressivement le pas au travail de groupe et à l’introduction d’une capacité
d’initiative. La modification des relations entre départements et fonctions au sein
même des entreprises se projette sur l’organisation des rapports entre firmes avec le
développement des partenariats, et par voie de conséquence, sur le mode de

106
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

structuration des industries. L’externalisation de certaines fonctions, notamment celles


liées à la production proprement dite, va à contre-courant de la tendance à
l’internalisation qui a longtemps dominé les méthodes de gestion. L’intégration des
fournisseurs ou des clients a été un trait majeur de la création, l’expansion et le
fonctionnement de la firme de production de masse standardisée. Elle a été aussi un
des déterminants de la multinationalisation de ces entreprises. L’internalisation
permet, en effet, de réduire les coûts qu’impliquent les transactions : coûts de recueil
de l’information sur l’offre et la demande de produits, coûts d’amortissement des actifs
spécifiques de la part des fournisseurs62.
L’internalisation si elle permet en effet de contrôler le montant de ces dépenses,
comporte en retour un autre type de coûts, celui de la sortie de l’activité si elle ne
s’avère plus correspondre aux besoins de la firme. Avec l’évolution technologique ou
l’apparition d’un producteur implanté dans une région de production particulièrement
bon marché, le maintien de l’approvisionnement interne auprès de la filiale spécialisée,
peut s’avérer une charge plutôt qu’un avantage, surtout en période d’exacerbation de la
concurrence. Le groupe peut avoir intérêt à changer de fournisseur, sa filiale ne
constitue plus ni un moyen d’assurer des approvisionnements, ni une source propre de
profit pour le groupe. Ce dernier peut chercher à s’en défaire. Le retour au marché
apparaît préférable dans la mesure ou il semble offrir une garantie de souplesse dans la
sélection des produits intermédiaires et de leurs fabricants dans une période d’intense
concurrence et de rapide évolution des procédés et des produits.
Les facteurs qui président à la mise en place de structures en réseau au sein des
firmes et des groupes multinationaux s’appuient sur la volonté d’intégrer de manière
plus étroite les fonctions de l’entreprise. Il s’agit de renforcer la cohérence d’ensemble
du groupe et de réduire ses délais d’action et de réaction. Les accords de partenariat
qui fondent les structures en réseau permettent d’établir une liaison plus étroite qu’une
simple transaction commerciale, tout en évitant de créer une situation difficilement
réversible (issue d’un processus d’internalisation soutenu ). Les accords sont à la fois,
porteurs de souplesse et de stabilité.
Une autre justification importante des accords trouve sa matérialisation dans
l’intégration des fonctions industrielles. Les relations traditionnelles de sous-traitance
suivaient le même schéma de fonctionnement que les ateliers à l’intérieur des firmes.
Les fournisseurs extérieurs intervenaient dans le cadre d’une modalité simple, de type
linéaire, de la division du travail, au même titre que les unités de fabrication propres.
La grande question de la stratégie de fabrication se résumait à l’interrogation : ( make
or buy ? ) Faire ou acheter ? Ce qui montre bien, que le critère de choix était avant
tout, une question de prix de revient. A l’heure actuelle, l’évolution des modalités
d’articulation des fonctions à l’intérieur des entreprises se double d’une modification
des formes de relations entre les entreprises. Il en résulte, en particulier, que les sous-
traitants doivent eux même s’offrir une capacité d’intégration de la recherche, de la
fabrication et de la distribution. Les groupes demandent à leurs fournisseurs de
composants intermédiaires une compétence dans la conception de produits, en réponse
à des exigences plus strictes et plus rapidement changeantes dans la fabrication, en
respectant des contraintes de qualité et de rapidité, et dans la ponctualité des livraisons.
La notion de stratégique, accolée au terme d’accord, prend alors toute sa
signification. La relation avec les sous traitants implique une intégration étroite de

107
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

leurs activités avec celles du groupe partenaire. Leur contribution ne se limite pas à la
fourniture d’un produit standard mais doit plutôt s’analyser comme celle d’un résultat.
L’importance de l’accroissement du contenu, en connaissances, technologies et savoir-
faire des activités industrielles implique l’approfondissement des relations entre
fonctions, de même qu’avec les fournisseurs et les clients. Une certaine familiarité
avec les besoins et les conditions d’utilisation des produits est un facteur de
compétitivité de plus en plus nécessaire. La conclusion d’un accord de partenariat
présente de ce fait un double aspect stratégique. Il établit, d’une part, les bases d’une
intégration efficace entre les opérations des groupes et de leurs sous traitants. Il
contribue, d’autre part, à une certaine garantie de confidentialité qui protège les
compétences du donneur d’ordres du risque de transfert à la concurrence.
Le développement des relations de type partenariat se traduit ainsi par une
évolution des modalités de structuration à l’échelle des industries, ce qui remet en
cause les structures héritées des modes de fonctionnement des oligopoles traditionnels.
Ceux-ci se caractérisaient par des modalités de structuration des firmes fondées sur
l’intégration verticale des activités selon un modèle d’internalisation. Une firme
comme IBM fabriquait des composants électroniques, des unités de calcul, des
équipements périphériques, produisait des logiciels, assemblait des systèmes et les
plaçait chez ses clients. Les grands constructeurs automobiles contrôlaient, de manière
interne, la totalité de la filière de production, depuis la tôlerie jusqu’au véhicule en
bout de chaîne.
A l’heure actuelle, les groupes font de plus en plus appel à des fournisseurs
spécialisés de composants. Les contraintes et les avantages de la production de masse
sont transférés à ces derniers. Une des conséquences de cette évolution consiste en une
réduction du nombre des sous-traitants, qui doivent détenir et maintenir un niveau de
compétence élevé et atteindre des volumes importants de fabrication pour maîtriser les
coûts de production. Pour les systèmes d’injection des véhicules diesel, par exemple,
deux firmes allemandes dont Bosch détiennent le monopole total. Tandis que les
constructeurs se concentrent principalement sur l’assemblage de produits
particularisés, les contraintes de taille s’imposent aux fournisseurs de produits
intermédiaires. L’industrie de traitement de l’information a connu depuis le début des
années 1980 une évolution spécifique mais similaire.
Les conséquences de ces stratégies sur la structuration de l’industrie sont
décisives. En tout premier lieu, la segmentation des activités selon des strates
horizontales, avec le développement de producteurs dominant sur chacune d’entre
elles et des produits qui doivent être complémentaires pour pouvoir être assemblés en
systèmes implique l’établissement d’étroites relations de coopération entre eux pour
assurer la normalisation et l’interopérabilité de leurs produits. Cette cohérence, qui
était au préalable assurée par l’intégration verticale au sein de chaque grand
constructeur, est maintenant transférée aux accords entre producteurs spécialisés.
La généralisation des alliances va de pair avec la segmentation horizontale des
industries. En second lieu, les firmes ne sont plus contraintes de se conformer à une
stratégie dominante, comme la construction d’un ensemble intégré, pour atteindre
l’optimum de production. Plusieurs types de stratégies peuvent coexister, soit qu’elle
vise une intégration verticale, soit qu’elle recherche une intégration horizontale, soit
enfin qu’elle s’efforce de bâtir une niche protégée par un haut niveau de compétence.

108
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Les capacités d’organisation, l’une des trois compétences identifiées par R. Reich
comme étant une manipulation de symboles et qu’il appelle le courtage stratégique.
Nous préférons, quant à nous, l’appeler management du savoir, deviennent alors un
facteur de compétitivité de plus en plus déterminant. La capacité d’un groupe de tisser
des réseaux de partenaires ou d’entrer dans des réseaux constitués conditionne
largement ses possibilités futures de croissance et de réussite.
Il apparaît bien que le nouveau modèle de structuration des entreprises, basé sur
la multiplicité des centres de décision se caractérise par un degré de flexibilité plus
important que celui de l’entreprise classique. Dans cette dernière, c’est l’intégration
verticale entre les différentes fonctions et départements qui assure la cohérence
d’ensemble. Le graphique suivant schématise les transformations marquant le passage
du modèle d’organisation classique au modèle «flexible ».

Figure I.6. L’entreprise flexible

Entreprise classique Nouveau modèle flexible

Centre unique Centres multiples


Autonomie Structures pyramidales des
compétences
Activités indépendantes Unités interdépendantes
Intégration verticale Alliances multiples
Structure uniforme Structures diverses
Culture d’entreprise Cultures cosmopolites
Accent sur l’efficience Accent sur la flexibilité

Source : Brahrami H.(1992) « The Emerging Flexible Organisation ». California Management Review.

A la lecture de ces développements, de nombreux lecteurs croiront qu’il s’agit la


d’évolutions récentes qui ne concernent qu’un nombre très limité de firmes
américaines ou japonaises pionnières ans leurs domaines respectifs. Les firmes
américaines et japonaises sont connues, en effet, pour être plus actives que leurs
homologues européennes dans la mise au point de nouvelles stratégies et de nouvelles
méthodes de travail.
En fait, on ne peut pas dire que cette tendance est à ses débuts, comme on ne peut
pas dire qu’elle s’est généralisée à toutes les économies et qu’elle s’est définitivement
et partout substituée à l’ancien système de production de masse standardisée. La vérité
est que la structure en réseau connaît actuellement une phase d’essor rapide. Elle est en
passe de devenir le principe dominant d’organisation de l’activité économique.
Comme on l’a déjà noté au cours de ce chapitre, les grandes firmes intégrées ont
tendance à se fragmenter en unités de taille parfois très réduite, ainsi qu’à externaliser
une part croissante de leurs activités. Une enquête récente menée dans six pays
européens auprès d’une soixantaine d’entreprises montre que cette logique
d’externalisation est absolument générale. Le modèle du «pipe-line » de la production
de masse standardisée, où la firme réalisait pratiquement tout elle-même, depuis les

109
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

études amont jusqu’à la commercialisation en passant par la fabrication de l’essentiel


des composants recule inexorablement. Il cède la place à des modèles en réseau
beaucoup plus diversifiés et plus complexes, où coexistent des business units plus ou
moins autonomes sur le plan opérationnel – mais bien encadrés sur le plan stratégique,
financier et normatif – et une multitude de sous-traitants, occasionnels ou, à l’inverse,
quasi intégrés. A travers ces organisations se tissent des liens à la fois intra-sectoriels
et intersectoriels de plus en plus enchevêtrés. Les relations de concurrence les plus
féroces s’y mêlent à des relations de solidarité et de coopération. Ainsi, l’industrie
automobile apparaît de plus en plus comme un système où les interdépendances entre
constructeurs sont très fortes, ne fut ce qu’à travers les fournisseurs communs, même
lorsque les stratégies s’affrontent.
Comme on l’a déjà noté, la tendance à la tertiairisation de l’économie s’explique
en grande partie par ces changements. De nombreuses activités tertiaires de service
aux entreprises constituent à la fois des éléments de différenciation et de spécialisation
au sein des nouveaux réseaux d’activité, et des éléments d’intégration matérialisant les
relations de coordination nécessaires au fonctionnement d’ensembles complexes
toujours menacés de divergence. Les unités d’activités de service, de façon générale,
jouent le rôle d’une sorte de tissu conjonctif de l’économie. La croissance de leur place
dans les consommations intermédiaires des entreprises à été de près de 15 % par an de
1980 à 1985 dans la CEE.
Le processus d’externalisation est lui-même très diversifié, mais il obéit à des
logiques économiques simples. Il vise toujours à combiner un objectif de flexibilité et
un objectif de réduction de coût. Il s’agit de rendre les actifs plus fluides, en réduisant
les hauts de bilans (par exemple par le recours à la location de l’immobilier et des
machines, etc. ), et d’accroître ainsi la réactivité financière. Il s’agit surtout de lutter
contre la montée des charges fixes en variabilisant autant que possible les coûts
d’exploitation, c’est-à-dire en leur permettant d’épouser les fluctuations du marché. La
flexibilisation du travail et de l’emploi, qu’elle soit directe, via le développement des
contrats précaires ou indirecte, via la sous-traitance, s’inscrit bien sûr dans cette ligne.
Mais l’objectif de variabilisation des charges concerne également les équipements et
les achats. Il s’agit ensuite de réduire les charges indirectes, les charges de structure
notamment, qui ont tendance à s’accumuler et surtout à se rigidifier au sein des
grandes organisations intégrées. Réduire ces charges et par la même occasion les
emplois de cols blancs, est plus facile dans un réseau externalisé qu’à l’intérieur de
l’organisation ; il s’agit enfin de contourner les zones de protection élevée et les effets
de cliquet qui sont importants dans la grande firme traditionnelle.
Bien entendu, ces logiques se combinent diversement selon les lieux, les
conjonctures, les firmes, les secteurs. Dans un premier temps, les grandes entreprises
ont surtout externalisé la fabrication de composants considérés comme étant extérieurs
au métier central non stratégique. Chez Renault, par exemple, près de 70% des
composants en valeur sont aujourd’hui achetés, et le taux monte de 3% à chaque
nouveau modèle. D’autres activités précocement externalisés sont les activités de
services banalisés comme le nettoyage, certaines formes de maintenance, la
restauration, le gardiennage. Plus nouvelle, mais essentielle, est la tendance à
multiplier les sous-traitances dans le domaine des activités administratives. Moyens de
paiement, archives, contentieux, informatique, secrétariat ; la liste peut encore

110
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

s’allonger. La logique économique de cette externalisation administrative est d’ailleurs


liée aux changements de structure. Lorsque les firmes s’organisent en cellules
«produits-marché », elles réduisent le rôle des grandes fonctions et, par la même
occasion, les effets d’économie d’échelle qui existaient dans les centres administratifs
fonctionnels. Enfin, les activités de R&D et de conception sont de plus en plus
largement partagées, malgré leur caractère stratégique. Le coût et les risques de la
R&D incitent les entreprises à regrouper les efforts, à privilégier la veille
technologique pour éviter de réinventer ce qui existe déjà, et à tirer parti au mieux de
la recherche publique, en multipliant les accords avec les universités. Les activités qui
composent la phase de développement des produits et des processus sont elles même
de plus en plus largement sous-traitées. Chez Renault, les trois quarts des prestations
composant le ticket d’entrée, c’est à dire les coûts engagés pour le développement d’un
nouveau modèle, sont achetées, soit davantage que dans la réalisation. Par exemple, la
conception et la réalisation des outils de presse, activités pourtant essentielles du
métier automobile, sont aujourd’hui très majoritairement externalisées.
On peut élaborer de nombreuses typologies des réseaux de production ainsi
constitués. Le réseau de type «système solaire » où le centre stratégique est aussi un
centre hiérarchique fort et contrôle directement les unités opérationnelles, internes et
externes, reste sans doute le modèle dominant. Au sein de cette catégorie, on peut
distinguer les réseaux où l’ensemble des unités opérationnelles (y compris sous-
traitants) est stable et ceux qui puisent de manière plus circonstancielle et variable
dans les tissus de sous-traitants, souvent organisés sur des bases territoriales. Les
réseaux du bâtiment, qui articule de très grandes firmes et des prestataires artisanaux
sont de ce type. Une deuxième grande classe est celle des réseaux où le centre
stratégique est moins impliqué dans la coordination opérationnelle et n’exerce pas de
fonction hiérarchique directe. C’est le cas des holdings ou conglomérats, comme les
grandes sociétés de services urbains.
De tout ce qui précède, il ressort que la grande entreprise cesse d’être le
référentiel fondamental du travail, de l’emploi et de la professionnalité. La
multiplication des professionnels indépendants est une autre facette du même
mouvement. Le spectre va des qualifications les plus banales aux plus sophistiquées.
Dans les pays à tradition libérale, comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, cette
montée des professionnels est massive (14 et 8% de la population active travaillent sur
le mode du self-employment dans ces deux pays respectivement). A la place du
salariat, se développent des formes de partenariat comme celle que Rank Xerox
Londres a imaginée depuis une quinzaine d’années déjà : les cols blancs deviennent
des partenaires qui organisent leur travail avec leurs clients, et sont rémunérés aux
résultats et non au temps passé. L’entreprise puise dans un bassin de compétences
ouvert, et dont elle souhaite ne pas avoir le monopole.
Certains se demanderont sûrement si l’industrie a encore un avenir ou bien si
l’économie est-elle en train de devenir une économie de services ? Les grandes
entreprises sont-elles destinées à disparaître ou bien ont-elles une importance cruciale
pour l’avenir de chaque pays touché par les développements décrits plus haut ? De
telles questions sont l’occasion de discussions sans fin. Ces débats ont une utilité
sociale, dans la mesure où ils sont le prétexte de séminaires, de conférences, d’articles
de revues, et sont ainsi la source de nombreux emplois rémunérateurs. Mais ils

111
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

n’apprennent pas grand-chose. Chaque participant trouve des arguments pour soutenir
le point de vue qu’il a choisi, en définissant les mots à sa convenance. Savoir si
l’industrie est remplacée par une économie de services dépend de ce qu’on l’entend
par «industrie » et « services » ; de même, savoir si les petites entreprises vont
remplacer les grandes dépend du sens donné à ces adjectifs. En fait, toutes les
entreprises industrielles comportent une part d’activités de services, et toutes les
grandes entreprises se transforment en petits réseaux de plus petites entreprises.
Le système de statistique industrielle est, dans ce domaine, anachronique et peu
utile. Il définit un établissement comme n’importe quelle entreprise, y compris s’il fait
partie d’une société plus vaste. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que, selon
les statistiques officielles, le nombre de petits établissements ait quasiment doublé
entre 1975 et 1990, et qu’ils aient crée des millions d’emplois, exactement au moment
où la firme hiérarchisée de production de masse se transformait en une entreprise-
réseau décentralisée de production personnalisée. Mais même en tenant compte de ce
tour de passe-passe statistique, le passage des hiérarchies de production de masse à des
réseaux de production décentralisée donne l’impression d’un noyau s’amenuisant,
parce que les grandes firmes n’emploient plus beaucoup de salariés directement, et que
leur réseau d’emploi indirect rend les mesures très difficiles.
Selon les données officielles, les 500 plus grandes firmes industrielles
américaines n’ont pas réussi à augmenter d’une seule unité leurs effectifs entre 1975 et
1990, et leur part dans l’emploi civil est tombée de 17% à moins de 10%. Pendant ce
temps, après des décennies de déclin, le nombre de personnes se déclarant elles-mêmes
comme «étant leur propre employeur » a recommencé à augmenter. Et le nombre de
nouvelles entreprises a explosé (en 1950, 93 000 entreprises ont été créées aux Etats-
Unis ; à la fin des années quatre-vingt, environ 1,3 millions de nouvelles entreprises
apparaissent chaque année). La plupart des nouveaux emplois semblent provenir des
petites entreprises. Il en est de même pour la majeure partie de la croissance de la
recherche- développement. Une transformation analogue est en train de se produire
dans les autres économies.
Il semble naturel de tirer comme conclusion de ces données que les grandes
firmes sont remplacées par des millions d’entreprises minuscules ; ce serait tomber
dans le même piège que dans le débat entre «industrie » et «services » : dans les deux
cas, c’est ignorer les relations en forme de réseaux qui structurent la nouvelle
économie. La grande firme n’est plus une « grande » entreprise ; mais ce n’est pas non
plus un simple ensemble d’entreprises plus petites. C’est un réseau d’entreprises. Son
centre apporte la perspicacité stratégique et relie les éléments entre eux. Mais ceux-ci
gardent souvent une autonomie suffisante pour établir des connections profitables avec
d’autres réseaux. Il n’y a pas de séparation nette entre « intérieur » et « extérieur » de
la firme, il n’y a que des distances variables à son centre stratégique.
Les interconnections qui en résultent peuvent être extrêmement complexes. IBM
était suffisamment jalouse de son indépendance pour préférer quitter l’Inde plutôt que
de partager des profits avec des partenaires locaux ; tout au long des années quatre-
vingt, elle a passé des accords avec des dizaines de sociétés pour partager la résolution
et l’identification de problèmes et le management. De la même façon AT&T s’est
vantée pendant soixante-dix ans d’avoir un contrôle total sur ses produits et sur ses
systèmes d’exploitation ; elle s’est retrouvée dans un nouveau monde de

112
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

télécommunications déréglementé et imprévisible, qui requiert des centaines


d’alliances et de joint-ventures, et des milliers de contrats. Dans les autres économies
avancées, les grandes firmes sont en train de vivre une transformation analogue.
Cette tendance ne doit pas être exagérée. Même dans les années à venir, il restera
des grandes firmes organisées et fonctionnant de manière bureaucratique, qui
emploieront directement des milliers de salariés et qui posséderont des actifs
physiques substantiels. Mais ces firmes apparaîtront comme des exceptions. Elles
survivront et prospéreront en dépit de, plutôt que grâce à, leur mode d’organisation.
Les firmes dégageant les profits les plus élevés se transforment en entreprises-
réseaux De l’extérieur, elles peuvent ressembler aux anciennes formes d’organisation ;
mais à l’intérieur, tout est différent. Leurs marques réputées sont attribuées à des
produits et à des services assemblés à partir de nombreux éléments différents, venant
de sources situées au-delà des frontières formelles de la firme. Elles louent leurs
majestueux sièges sociaux, leurs usines coûteuses, leurs entrepôts, leurs laboratoires,
leurs flottes de camions et d’avions privés. Leurs ouvriers, leur personnel d’entretien,
leurs employés aux écritures sont engagés par des contrats temporaires ; ceux de leurs
chercheurs, de leurs ingénieurs, et de leurs responsables du marketing qui occupent des
positions clés partagent les profits. Et leurs distingués dirigeants, au lieu d’exercer un
grand pouvoir et une grande autorité, ont peu de contrôle sur quoi que ce soit. Au lieu
d’imposer leur volonté sur un empire industriel, ils guident les idées à travers les
nouveaux réseaux de l’entreprise.

En résumé, les grandes firmes et les groupes multinationaux servent désormais


de façade à des multitudes de réseaux d ’entreprises de plus petite taille. L’activité
économique sera structurée sur la base d’unités de moindre envergure, plus
entrepreneuriales et plus participatives. Cette évolution est rendue nécessaire par la
nature nouvelle de la concurrence économique. L’innovation et les nouveautés
technologiques qui sont devenues les facteurs les plus décisifs de la compétitivité
économique ont puissamment œuvré en faveur de cette restructuration
organisationnelle. Les nouvelles unités issues de ce processus sont plus souples. Elles
sont plus aptes à réagir aux changements rapides des marchés.
Les entreprises deviennent aussi des organisations d’apprentissage, adaptant leur
gestion et leurs structures aux nouvelles technologies. On y observe une tendance à la
réduction des effectifs, à la décentralisation, à la formation d’alliances multiples avec
d’autres entreprises, à la flexibilité dans l’aménagement des conditions de travail et à
l’exercice d’une autorité répartie plutôt que hiérarchique. Certaines analyses indiquent
que les adaptations en matière d’organisation sont essentielles pour réaliser les gains
de productivité attendue des nouvelles technologies. La nouvelle entreprise-réseau
apprécie chez ses employés des qualités telles qu’initiative, créativité, capacité de
résoudre des problèmes, ouverture en changement, et elle est prête à récompenser ceux
qui les possèdent. L’acquisition de connaissances, la créativité et la flexibilité
importent plus dans l’économie fondée sur le savoir, que l’expérience.

113
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

En se multipliant et en contractant des relations horizontales de partenariat avec


les autres entreprises, les firmes réseaux vont donner lieu à des réseaux d’entreprises.
Leur extension a abouti à ce que des industries entières se structurent de la sorte 63. En
franchissant les frontières internationales, la nouvelle firme-réseau va devenir un
réseau mondial d’entreprises.

II - Le réseau mondial

L’histoire économique de ces derniers siècles nous enseigne que les phénomènes
économiques nouveaux finissent presque toujours par s’internationaliser et couvrir de
grands espaces géographiques aux quatre coins de la planète. Cette extension
commence par les pays les plus développés économiquement. Ces phénomènes
prennent souvent naissance au niveau local, puis deviennent des phénomènes
régionaux, et ensuite prennent de l’envergure pour finalement couvrir tout l’espace
national. Le phénomène économique de l’adoption de la structure en réseau n’a pas
dérogé à cette règle. Dans ce cas précis, les facteurs qui ont été à l’origine de cette
évolution sont d’ordre logique.
Premièrement, les facteurs qui poussent à l’abandon (progressif faut-il le
rappeler) de la structure pyramidale hiérarchisée et à l’adoption de la structure en
réseau ne pouvaient se limiter d’agir à l’échelle de l’économie d’une nation, fut-elle la
plus puissante. Ils devaient un jour ou l’autre concerner les entreprises des autres
régions du monde à commencer par celles de la Triade. Le savoir est la base de
l’innovation et de la course à la suprématie technologique qui, ensemble (en effet, il
faut se garder d’isoler une entité, la technologie, et un moment, l’innovation, qui sont
en réalité très difficiles à caractériser au sein de cet ensemble plus large que l’on peut
appeler la «dynamique des compétences »), forment le facteur le plus primordial de la
concurrence économique64. Ce savoir constitue un élément “aspatial” qui transcende
les frontières internationales. Au sein des réseaux d’entreprises circulent et
s’échangent des connaissances et des informations très diversifiées. Le but de cet
échange est de combiner ces informations et ces connaissances pour offrir des
solutions spécifiques voire uniques à des problèmes bien déterminés soumis par des
clients particuliers. Pour que cela soit possible, les connaissances, les savoirs-faire et
les compétences des firmes constitutives de la firme-réseau doivent être
complémentaires les uns les autres. Les responsables de ces réseaux d’entreprises ont
donc intérêt à ce que l’architecture de ces structures soit la plus large possible d’un
point de vue géographique. Plus la possibilité d’élargir cette construction est élevée,
plus le choix de sélectionner des firmes performantes devant faire partie du réseau est
varié. La probabilité que l’ensemble ainsi constitué soit doté d’une compétitivité
importante est d’autant plus élevée. Par ailleurs, le fait que les ressources stratégiques
pour la compétitivité soient de moins en moins génériques et de plus en plus
spécifiques, difficilement normalisables et transférables, accentue fortement la
tendance à la constitution de réseaux de firmes et leur internationalisation.

114
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Deuxièmement, l’hétérogénéité des sources et des accès à la technologie relevée


précédemment explique aussi l’émergence de réseaux d’entreprises qui s’échangent
des expériences d’apprentissage, des informations technologiques, etc. La complexité
et l’interdisciplinarité de la technologie signifient qu’aucune entreprise ne pourra à elle
seule produire et exploiter toutes les compétences technologiques nécessaires.
« L’accès aux connaissances technologiques à l’extérieur de l’entreprise ou de la
discipline scientifique est devenue une caractéristique essentielle du progrès
technologique […] ; il n’en demeure pas moins que ces réseaux ont pris une extension
spectaculaire ces dix dernières années ». L’analyse des données de brevets aux Etats-
Unis, par exemple, montre que 75% de certaines innovations vont servir à des
utilisateurs extérieurs à l’industrie d’origine : la génétique médicale dans l’industrie
agro-alimentaire, les matériaux de l’industrie aérospatiale dans le secteur automobile,
etc65.
Par ailleurs, et d’un point de vue financier, le développement d’industries
nouvelles (télécommunications, espace, nucléaire, informatique, bio-industries) et la
restructuration des industries qui ont assuré la croissance des années 1950 et 1960 (en
plus que ça confirme ce qui a été dit plus haut concernant les impératifs liés à la course
à la suprématie technologique) implique des investissements considérables qui
dépassent les possibilités financières des capitaux individuels mais de plus en plus, des
groupes. Les monopoles nationaux se révèlent trop petits pour certaines opérations,
parfois les Etats nationaux eux-mêmes. Pour faire face à cette situation, les grandes
firmes contractent des alliances stratégiques en vue de partager les risques inhérents à
ce genre d’opérations.
La constitution de réseaux internationaux de firmes correspond en fait à une
nouvelle stratégie d’internationalisation. Ainsi, au moment de terminer son livre de
1985, J.C.Michalet annonçait l’émergence d’une nouvelle forme de stratégie
d’internationalisation, ce qu’il nommait «techno-financière ». Celle-ci correspond à
«une forme d’internationalisation fondée sur les actifs intangibles de la firme, sur son
capital humain ». Et Michalet d’ajouter que : « la stratégie techno-financière marque
l’aboutissement d’un glissement des activités à l’étranger des firmes de la production
matérielle directe, vers la fourniture de services. La base de sa compétitivité est
désormais fondée sur la définition d’un savoir-faire et sur la R&D. Elle va désormais
tenter de valoriser cet avantage dans tous les secteurs où des applications de ses
compétences technologiques sont possibles. Par-là, elle a vocation à sortir de son
secteur d’origine et à se diversifier selon des modalités entièrement originales. La
nouvelle force réside dans sa capacité à monter des opérations complexes qui
exigeront de combiner des opérateurs venant d’horizons très divers : entreprises
industrielles, sociétés d’ingénierie, banques internationales, organismes multilatéraux
de financement. Parmi ceux-ci, certains seront locaux, d’autres étrangers, d’autres
auront un statut international »66. Ce large extrait tiré du livre de Michalet résume
l’essentiel de l’évolution vers la constitution de réseau international de firmes. En
outre, il ne faut pas oublier qu’avant de se transformer en entreprise-réseau, la grande
firme de production de masse standardisée était une firme multinationale dont les
filiales étaient très semblables d’un pays à l’autre et fonctionnaient selon la même
logique. Ces firmes multinationales ne pouvaient pas limiter leur action de
restructuration à leurs actifs domestiques uniquement. Il est inconcevable d’imaginer

115
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

ces firmes fonctionnant selon une logique réticulaire à l’intérieur de leurs frontières
nationales et rester dans une logique pyramidale à l’extérieur de celles-ci. Le réseau-
mondial était l’ultime étape de cette restructuration ; il était inscrit dans l’ordre des
choses.
Dans l’économie de production personnalisée qui est en train d’émerger, et où la
production à grande échelle ne joue plus le même rôle, rares sont les produits qui ont
une nationalité déterminée. Divers éléments sont produits efficacement dans des
endroits très variés ; ils sont ensuite combinés de toutes sortes de manières à répondre
aux besoins des consommateurs dans différents endroits. Le capital intellectuel peut
provenir de partout, et être incorporé instantanément. Bien entendu, une partie de cette
activité à l’échelle mondiale n’est rien d’autre que de la production de masse
standardisée transplantée pour aborder de front les concurrents étrangers dont les coûts
de production sont réduits. N’importe quelle firme dans le monde peut suivre la même
route en direction des bas salaires et des conditions de production en série
avantageuses, en général. C’est ce qui explique, qu’à la fin des années 1980, des
sociétés appartenant à des américains emploient 11% de la main-d’œuvre industrielle
de l’Irlande du nord, produisant en masse les produits les plus divers, des logiciels aux
cigarettes, la majorité d’entre eux arrivant finalement sur les rayons des magasins
américains. De fait, le plus important employeur privé de Singapour est General
Electric, qui est aussi à l’origine d’une part notable des exportations de ce pays67. Au
début des années 1990, la production des firmes appartenant en majorité à des
Américains est réalisée pour plus de 20% en dehors des Etats-Unis par des travailleurs
étrangers ; et cette proportion était en croissance rapide.
Cependant, une part croissante de cette nouvelle activité mondiale des firmes
appartenant à des Américains, des Européens ou des Japonais comporte de la
résolution et de l’identification de problèmes en dehors de ces trois principaux pôles
de l’économie mondiale. Ce genre d’activité suppose l’existence d’acteurs capables,
d’une part, de représenter, de capter, d’anticiper les besoins et les désirs et de les
mettre en forme dans des produits ou des services ; il suppose, d’autre part, l’existence
d’acteurs dont la compétence consiste à agencer des savoirs techniques, dans le
développement et la réalisation des produits et des services68. C’est de ces activités que
le réseau mondial tire la majeure partie de ses profits, parce que les compétences et la
perspicacité ne sont pas faciles à reproduire. Ce genre d’activités suppose de vastes
connaissances dont la circulation et le partage nécessitent des processus
d’interprétation et de communication interpersonnelle très complexes – les
connaissances ne doivent pas être confondues avec l’information au sens de données
parfaitement standardisables et transférables.
Des chercheurs de différents pays aident les firmes appartenant à des étrangers à
découvrir de nouveaux produits, de nouvelles applications, des perfectionnements.
Selon les chiffres de la National Science Foundation, entre 1986 et 1987, les sociétés
originaires des Etats-Unis ont accru leurs dépenses de recherche et développement de
33% à l’étranger et de 6% seulement aux Etats-Unis69. Une recherche menée par John
Cantwell suggère que, en général, les firmes multinationales ne concentrent pas leur
recherche-développement dans leur pays d’origine70. A la fin des années 1980, deux
chercheurs européens du laboratoire IBM de Zurich annoncent deux progrès majeurs
dans les domaines de la supraconductivité, qui leur valent des prix Nobel.

116
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Ceux qui, à l’étranger, sont directement employés par des firmes d’un autre pays
ne contribuent que pour une faible fraction à la valeur «étrangère » incorporée dans les
produits de ces firmes. La plus grande part est ajoutée par l’intermédiaire de contrats
de fournitures, de licences, de joint-ventures. Dans ces contrats, une partie du
management et la majorité de la valeur issue de la résolution et de l’identification de
problèmes sont réalisée en dehors du pays d’origine. Les partenaires au sein du réseau
peuvent être membres de la même grande firme multinationale, et recevoir des salaires
provenant de la même source ; ou bien ils travaillent pour des sociétés différentes qui
partageront les profits éventuels d’un joint-venture ; ou encore ils signent simplement
des contrats prévoyant la fourniture de services spécifiques en échange d’honoraires
prédéterminés. Les ingénieurs allemands qui ont conçu la Pontiac Le Mans peuvent
être payés directement par General Motors ; ou bien ils sont payés par la société
allemande Siemens, engagée dans un joint-venture avec General Motors par une
licence d’utilisation pour les projets d’automobiles développés par ses ingénieurs.
Autre exemple, celui de Corning Glass, qui dans les années 1980, abandonne son
organisation de forme pyramidale en faveur d’une structure en réseau, fabriquant par
exemple des câbles optiques par l’intermédiaire de son partenaire européen, Siemens
AG, et de l’équipement médical avec Ciba-Geigy. En 1990, ces alliances européennes
génèrent près de la moitié des profits de Corning. AT&T s’est transformée elle aussi
en réseau mondial : NEC, une société possédée par des japonais, aide AT&T à fournir
le marché en circuits intégrés ; Philips, une firme basée aux Pays-Bas, aide AT&T à
fabriquer et à commercialiser des équipements de commutation téléphonique et des
circuits intégrés destinés à des applications spécifiques, Mitsui, une firme appartenant
en majorité à des japonais, aide AT&T avec des réseaux. Quelle que soit la forme
légale précise de l’opération, son contenu économique est le même ; des ingénieurs et
des techniciens Allemands, Hollandais ou Japonais ont ajouté de la valeur au réseau
mondial, en échange de quoi ils ont reçu une rémunération. Le montant exact de cette
rémunération peut varier, mais elle sera sensiblement égale à la valeur que ces
ingénieurs auront ajoutée au réseau mondial.
L’idée que de grandes entreprises mondiales puissent se transformer en une
firme-réseau tendant ses nœuds aux quatre coins de la planète est difficile à admettre y
compris par les économistes eux-mêmes. La grande firme qui emploie une armée de
salariés et qui contrôle de vastes ressources productives est associée à quelque chose
d’éternellement immuable. On imagine mal en effet, qu’une institution qui a atteint un
degré si élevé d’efficience dans la réalisation de ses objectifs puisse changer sa
stratégie d’une manière aussi profonde. Mais c’est oublier que le capitalisme qui
anime toutes ces entreprises, à l’inverse des autres idéologies, n’attache pas
d’importance aux croyances et au passé, pour peu que cela améliore ses bénéfices.
Il y a une trentaine d’années, J. K. Galbraith s’était intéressé à cette même
question. Il relève que dans la seconde partie du XIXe siècle, et dans les premières
décennies du XXe siècle, il n’y eut pas sujet plus débattu que le sort futur du
capitalisme. On tenait généralement pour acquis que le système économique était en
cours d’évolution et, qu’en temps voulu, il se transformerait en quelque chose de
meilleur et, en tout cas, de différent. En revanche, quelques décennies plus tard, le sort
futur du système industriel (constitué par l’ensemble des grandes firmes industrielles
utilisant le capital et la technologie d’une manière intensive, organisée et planifiée) ne

117
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

donnait lieu à aucun débat. On discutait de l’avenir de l’agriculture, et de petites


entreprises entrepreneuriales ; « mais la General Motors, la General Electric et l’US
Steel sont des monuments définitifs. Est-ce que l’on se demande où l’on va si l’on est
déjà arrivé ? »71 .
Ceux qui doutent de cette transformation ou peut être de son ampleur se situent
par rapport à ce même débat. Et pourtant, supposer que le système industriel est un
phénomène parvenu à son terme est en soi contraire au bon sens. Il est lui-même le
produit d’une vaste transformation autonome qui a débuté voici un peu plus d’un
siècle.
En fait, cette transformation dans la stratégie des firmes issues des pays
capitalistes avancés est tout à fait logique eu égard à la situation d’impasse à laquelle
étaient arrivées ces économies du fait de la crise profonde du système de production de
masse standardisée ; celui-là même qui a fondé le succès de ces firmes depuis le milieu
de ce siècle72. Le recours à des technologies de puissance pour produire jusqu’aux
choses les plus simples de la vie finit par créer à travers régions et nations des
interdépendances tellement compliquées et rigides que l’ensemble devient fragile et
s’enlise dans la crise73.
Robert Reich l’affirme lui-même dans l’introduction à l’édition française de son
livre. Il dit que certains de ses critiques pensent qu’il surestime la vitesse à laquelle les
économies nationales deviennent mondiales. C’est peut être pour cette raison là qu’il a
multiplié les exemples de firmes ayant abandonné la forme pyramidale de gestion et
adopté une structure en réseau. Il cite à cet égard l’exemple de la Général Motors et dit
que lorsque un Américain achète une Pontiac Le Mans de Général Motors, il prend
part sans le vouloir à une transaction internationale. Des 20 000 dollars payés à
Général Motors, 6 000 environ vont en Corée du Sud pour le travail courant et les
opérations de montage, 3 500 au japon pour les composants de pointe (moteurs, axes
de transmission et électronique), 1 500 en Allemagne pour le dessin de la carrosserie et
les études de conception, 800 à Taiwan, à Singapour et au Japon pour les petits
composants, 500 en Grande-Bretagne pour le marketing et la publicité, et environ 100
en Irlande et aux Barbades pour le traitement des données. Le reste soit moins de 800
dollars, va aux stratèges de Detroit, à des avocats et à des banquiers new-yorkais, à des
lobbyistes de Washington, à des employés d’assurance et à des membres des
professions de santé dans tous les Etats-Unis, mais dont un nombre croissant sont des
étrangers. Il va sans dire que le nouveau propriétaire fier de sa Pontiac n’a pas
conscience d’avoir tant acheté au-delà des mers.
Nous avons volontiers multiplié les exemples pour bien montrer que de nouveaux
réseaux structurent l’entreprise de production personnalisée, et remplacent les vielles
pyramides de l’entreprise de production de masse ; ils sont en train de s’étendre sur
l’ensemble du globe pour former un réseau mondial d’entreprises. Au sein de ce
réseau, un seul actif prend d’autant plus de valeur qu’il est plus utilisé : les
compétences des principaux résolveurs et identificateurs de problèmes et managers du
savoir. Les machines se détériorent peu à peu, les matières premières disparaissent
dans le processus productif, les brevets et les copyrights deviennent vite obsolètes, et
les marquent perdent de leur prestige ; mais les compétences et la perspicacité qui
viennent de la découverte de nouveaux liens entre les technologies et les besoins se
renforcent avec la pratique.

118
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Ces groupes se multiplient partout sur la planète. L’efficacité accrue des


télécommunications et des moyens de transport réduit la taille du monde et permet à
un groupe localisé dans un pays de combiner ses compétences avec celles d’autres
groupes localisés dans d’autres pays pour créer la plus grande valeur, cette valeur sera
incorporée dans des produits qui iront à des utilisateurs localisés à peu près n’importe
où. « Les fils du réseau mondial sont des ordinateurs, des fax, des satellites, des écrans
à haute résolution, des modems ; ils relient entre eux partout dans le monde, les
dessinateurs, les ingénieurs, les entrepreneurs, les concessionnaires et les revendeurs ».
La majeur partie du savoir, des capitaux, des biens et des services que les ressortissants
des différentes nations souhaitent échanger est maintenant facilement transformée en
signaux électroniques qui traversent l’atmosphère à la vitesse de la lumière.
Aujourd’hui des dizaines de milliers de circuits de communication sont loués pour
transmettre des dessins d’ingénieurs, des images vidéo et des données, instantanément
et dans les deux sens, entre les manipulateurs de symboles travaillant sur les cinq
continents.
La convergence des systèmes nouveaux de télécommunications par satellite et
par câble, des technologies de l’information et de la micro-électronique a donné
naissance à ce qu’on nomme souvent la «télématique ». Elle offre souvent des
possibilités accrues aux grandes entreprises de contrôler le déploiement de leurs actifs
à l’échelle internationale et de renforcer l’assise mondiale de leurs opérations. Les
grandes entreprises et les institutions financières et bancaires disposent maintenant de
réseaux mondiaux privés de télécommunication. Ceux-ci sont externes aux groupes,
mais peuvent aussi les interconnecter à l’échelle mondiale.
La télématique permet l’extension des relations de partenariat entre des firmes
situées à des milliers de kilomètres les unes des autres, ainsi que la délocalisation de
tâches routinières dans les industries faisant beaucoup appel à l’informatique. Elle
ouvre la voie à l’éclatement des procès de travail et sa répartition sur des aires
géographiques distantes les unes des autres. Indéniablement, les autoroutes de
l’information vont bouleverser le mode de communication entre les individus. Les
entreprises qui sauront utiliser leurs potentialités assureront leur compétitivité pour
aborder le troisième millénaire placé sous le signe du partage. Partage de l’information
à l’intérieur de l’entreprise avec l’évolution des structures pyramidales vers des modes
d’organisation plus proches du réseau, la communication transversale et interactive
devenant aussi importante que l’ascendante ou la descendante. Partage des projets,
associant des hommes et des équipes de différents services, travaillant de plus en plus
à distance et utilisant de nouveaux outils comme le groupware (travail en groupe de
personnes à distance) ; le partage et l’échange de l’information et des connaissances
autorisent ainsi des progrès de productivité importants. Avec l’amélioration de
l’efficacité du travail en groupe, l’utilisation du concept de groupware conduirait selon
Dataquest, à un retour sur investissement de l’ordre de 179% en trois ans74. Dans ce
cas là, le pilotage des projets sera une des activités stratégiques des managers. Le plus
grand défi que doivent affronter ces derniers est de créer les synergies et les
complémentarités nécessaires entre groupe de personnes issues de disciplines
différentes et opérant à partir de lieux (et de pays) différents. C’est l’organisation
même des entreprises qui se trouve affectée par la montée en puissance des nouvelles
technologies de l’information et de la communication. Avec le développement des

119
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

structures en réseau et l’adoption des techniques de télétravail, les liens entre les
travailleurs deviendraient plus ténus et plus souples. Le sentiment d’appartenance à
l’entreprise deviendrait alors moins fort que celui d’appartenir à un groupe
professionnel homogène.
On voit donc pourquoi les manipulateurs de symboles ou les travailleurs de
savoir sont en train de raffermir leurs liens de travail avec leurs semblables du monde
entier en même temps qu’ils s’éloignent chaque jour davantage des travailleurs de la
production courante et des aides personnels de leurs propres pays. Nous verrons plus
loin la signification de cette dimension fondamentale du processus de globalisation
économique.
La firme-réseau mondial est très différente de la firme multinationale (FMN)
traditionnelle. L’ancienne firme multinationale était contrôlée à partir de son siège
social situé dans son pays d’origine. Ses filiales étrangères étaient vraiment des
filiales. Les filiales extrayaient des matières premières et les envoyaient au pays de la
maison mère, où elles étaient utilisées ; ou bien elles distribuaient et vendaient sur
leurs marchés d’implantation des produits fabriqués dans ce même pays où étaient
rapatriés les profits ainsi réalisés ; ou encore ces filiales fabriquaient des produits selon
des spécifications décidées par le siège social (souvent américain) avant de les
commercialiser sur place et d’expédier les profits aux Etats-Unis ou en Europe ; mais
dans tous les cas, il était clair qu’elles étaient là pour servir les intérêts de la maison-
mère. Il n’y avait pas le moindre doute sur la nationalité du sommet de la pyramide.
Et, quelle que soit la part du produit final fabriqué à l’étranger, le travail le plus
complexe était accompli dans le pays d’origine de la maison mère.
C-A. Michalet qui a abondamment travaillé sur le sujet distingue à ce sujet trois
phrases successives dans la dynamique des structures organisationnelles des firmes
multinationales. La première phase est marquée par des relations directes et
subordonnées des filiales à la maison-mère. La seconde phase est marquée par
l’apparition d’un organisme spécial au niveau de la société mère chargé de la gestion
des entités situées à l’étranger. La troisième phase est caractérisée par une intégration
mondiale des activités de la firme qui passe par une organisation selon deux critères :
a) Division par grandes régions géographiques ;
b) Division selon le critère des produits offerts par le groupe.

Cette intégration mondiale a nécessité une certaine déconcentration au profit des


directions régionales ou par produit qui ne concerne cependant que la gestion de la
production courante. Le siège social des FMN conserve l’essentiel des prérogatives en
matière de décision stratégique et sa gestion demeure très centralisée. La définition de
l’entreprise multinationale, n’a jamais fait l’objet d’un accord entre les chercheurs, ni
même entre les organisations internationales. Cependant, toutes rappellent que la FMN
a invariablement commencé à se constituer en tant que grande firme sur le plan
national. Les FMN traditionnelles ont besoin d’une base nationale au départ et à
l’arrivée. Le principe de fonctionnement des FMN traditionnelles est de centraliser
toutes les décisions clés et en décentraliser ensuite leur mise en œuvre. Beaucoup
d’entreprises (à l’exemple de Coca Cola) ont été en mesure d’opérer avec succès à
travers le monde sans qu’aucun élément ne vienne remettre en question leur système
fortement centralisé. Mais réussir à être efficace à l’échelle du globe en maintenant

120
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

une structure centralisée sera de plus en plus difficile dans le contexte concurrentiel
actuel. De nombreux auteurs ont traité cette question dans le cadre de l’organisation de
la FMN en distinguant le modèle occidental (H) du modèle japonais (J). Le premier est
habituellement assimilé à une forme d'organisation rigide et hiérarchisée alors que le
second est identifié à une forme d’organisation plus souple et moins formelle75.
Dans l’environnement économique actuel, les FMN qui conservent une
organisation hiérarchique et centralisée prospéreront et survivront en dépit de, plutôt
que grâce à leur mode d’organisation traditionnel. Les FMN les plus performantes
abandonnent cette approche traditionnelle pour pouvoir développer des stratégies
globales basées sur le principe de la compétitivité systémique. Une entreprise est en
compétitivité systémique lorsqu’elle parvient à combiner différentes sortes
d’avantages concurrentielles sur l’ensemble de sa chaîne de valeur. La structure en
réseau et les alliances entre firmes indépendantes offrent plus de possibilités que
l’approche traditionnelle pour parvenir à cet objectif. Cette évolution traduit en fait le
passage de la multilocalisation à la globalisation et concerne surtout les produits à
usage spécifique et variable. La trame générale peut être stylisée ainsi. Après la phase
de multinationalisation classique des années 1960 et 1970 – filiales étrangères,
produits encore relativement peu diversifiés, fort contrôle financier, mais forte
autonomie opérationnelle des filiales – Les changements des années 1980-90 procède
d’un double mouvement. Le premier, est l’exacerbation de la concurrence pour les
débouchés, qui donne lieu à une vaste vague d’investissements croisés, dont le but
premier est d’acquérir des positions de marché, dans une course poursuite où la
rapidité et les effets d’imitation jouent un rôle essentiel. Cette intensification de la
concurrence et l’ouverture des économies nationales renforcent considérablement le
degré d’incertitude auxquels sont confrontées les firmes, et la place des critères de
différenciation – qualité, variété, réactivité temporelle – dans la compétition. La
diversification galopante des produits traduit le passage d’une économie mondiale
dominée par l’offre à une économie mondiale dominée par la demande.
Or, le résultat combiné de ces mouvements est que les grandes firmes doivent
gérer non seulement un patchwork souvent disparate d’unités et d’activités (résultat de
la croissance externe rapide), mais des exigences de variété et de réactivité qui sont
hautement spécifiques aux diverses zones et qui, de ce fait, s’additionnent au lieu de se
neutraliser. Des ensembles productifs qui seraient difficiles à maîtriser même dans
l’hypothèse de produits standardisés sont alors confrontés à un degré de complexité
franchement menaçant pour la compétitivité. La situation est d’autant plus dangereuse
que les technologies sont rapidement imitées et que les grandes firmes se trouvent
confrontées sur un nombre croissant de marchés à des concurrents locaux plus petits,
plus agiles, et de plus en plus compétents. C’est alors que la globalisation s’impose
comme stratégie de maîtrise de cette diversité, de coordination entre les segments
juxtaposés de la multilocalisation traditionnelle. Son but général est de recréer des
économies de dimension, là où menace surtout les déséconomies de dimension. Mais
les façons d’atteindre ces économies de dimension en contexte de variété sont
multiples. On peut renforcer la coordination interne ou au contraire développer les
réseaux externes, s’appuyer sur des alliances locales ou non. On peut regrouper
géographiquement les unités ou renforcer les liens d’intégration technique au sein de
réseaux étendus. Le schéma suivant synthétise le processus :

121
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

Schéma 1. Processus de passage à la globalisation

Il existe deux grands types d’avantages : par les coûts et par la différentiation. Un
avantage par les coûts traduit une meilleure efficacité par les concurrents dans la
conception, la production et la commercialisation d’un produit. La différenciation est
la capacité à fournir à l’acheteur un produit supérieur aux autres en termes de qualité,
de caractéristique ou de services particuliers ou de services après-vente. Une entreprise
parvient à créer un avantage concurrentiel lorsqu’elle découvre une manière nouvelle
et plus efficace que les autres d’aborder une industrie et qu’elle est en mesure de
concrétiser cette découverte. La création d’un avantage concurrentiel est le résultat
d’un acte d’innovation. L’innovation désigne ici aussi bien des progrès technologiques
que des améliorations de méthode ou de manière de faire. L’action d’innovation,
n’exclut ni les produits, ni les procédés, ni les techniques de distribution et de vente.
Innover c’est saisir l’opportunité d’un changement et savoir en accélérer l’avènement.
L’innovation provoque des transferts d’avantage concurrentiel entre concurrents quand
certains sont incapables d’appréhender le nouveau tour que prend la concurrence,
quand d’autres se montrent incapables de le faire ou répugnent de le faire.

Ce premier chapitre nous a permis de situer le contexte historique qui a engendré


les conditions qui ont favorisé la matérialisation de la politique de la globalisation. La
première partie de ce chapitre a été l’occasion pour nous de voir les grandes étapes de
l’activité économique dans les pays capitalistes d’Amérique et d’Europe. Cette

122
LA GLOBALISATION DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

rétrospective historique nous permet de mesurer les points de rupture et de continuité


qui ont émaillé chaque passage d’une période à l’autre et d’une régulation à l’autre. En
arrivant à la crise économique des années 1970, nous constatons que, à l’occasion de
cet épisode, les traits de rupture sont très prononcés et l’emportent sur les traits de
continuité. Cette période devait marquer le passage à une nouvelle stratégie de
compétitivité fondée sur l’exploitation intensive des potentialités concurrentielles que
renferme la technologie et le savoir. Mais cette nouvelle posture compétitive n’était
pas adaptée avec la structure hiérarchisée des grandes firmes pyramidales en vigueur
jusque là. Le réseau ou la firme-réseau est la forme structurelle qui a été imaginée par
les entreprises pour supporter et mettre en application leur nouvelle stratégie
concurrentielle. Ces stratégies et politiques mises en œuvre par les entreprises sont
d’une grande portée. Elles constituent en fait les bases mêmes de la politique de la
globalisation. C’est ce thème qui fera l’objet du prochain chapitre.

123
CHAPITRE II

LA GLOBALISATION
A L’ŒUVRE
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Dans le chapitre précédent nous avons suivi les évolutions qui ont conduit à
l’éclatement des grandes entreprises pyramidales et leur remplacement par des réseaux
mondiaux. Ceux-ci sont à la base du mouvement de globalisation comme nous allons
le voir dans ce chapitre.
Dans la première section, nous nous intéressons aux stratégies mises en œuvre
par des firmes devenues « globales », pour faire ressortir leurs configurations spatiales
et leurs modes de coordination. Nous constaterons alors que ces stratégies ont eu
comme conséquences l’éclatement des oligopoles nationaux et leur remplacement par
des oligopoles mondiaux ce qui donne à la concurrence son caractère mondialisé.
Cette évolution apparaît à travers l’expansion phénoménale des investissements directs
à l’étranger et de la multiplication et la diffusion des alliances stratégiques entre les
grands groupes mondiaux. Ces deux phénomènes constituent bien les deux principaux
leviers de ces stratégies de globalisation.
Nous commençons la seconde section par un bref passage en revue de certains
travaux théoriques dans le but de situer la problématique de la globalisation par
rapport à celle de la constitution de l’économie mondiale. Nous nous sommes ensuite
attelés à la tâche centrale dans cette thèse qui est celle de la définition du mouvement
de globalisation. En identifiant celui-ci au processus tendanciel visant à l’unification
du marché du travail à l’échelle mondiale, cela permet d’appréhender avec plus de
clarté les conséquences qui découlent de l’enracinement et de la diffusion de ce
processus.

125
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

SECTION I

Les stratégies globales : configuration, coordination


et concurrence

Acquérir un avantage concurrentiel dans une industrie et en profiter utilement est


une étape importante de la stratégie concurrentielle ; encore faut-il le préserver à
travers un effort permanent de consolidation et d’amélioration1. Les firmes adoptent
des stratégies globales justement pour acquérir de nouveaux avantages concurrentiels
ou consolider ceux dont elles disposent déjà. Les principes fondamentaux de la
stratégie concurrentielle ne diffèrent pas selon que la firme opère dans le cadre
national ou au-delà. En simplifiant, on peut ranger une industrie pour ce qui est de sa
stratégie internationale soit dans la catégorie des industries multidomestiques, soit
dans celles des industries globales.
Lorsque le jeu économique mondial prend une forme multidomestique, les lieux
de la compétition sont alors fondamentalement indépendants les uns des autres.
L’industrie est présente dans un grand nombre de pays mais la concurrence s’effectue
pays par pays. Les résultats et les performances d’une firme dans un pays, même si
elle est une multinationale, n’ont que peu de rapport avec ses résultats et ses
performances dans les autres pays. On trouve dans cette extrémité du spectre les
industries dont le modus opérandi nécessite une proximité importante avec la clientèle
ou celles dont les coûts de transport et les tarifs douaniers augmentent sensiblement les
prix à la consommation. Dans l’autre extrémité on trouve les industries dites globales
dans lesquelles la position concurrentielle d’une firme dans un pays affecte celle
qu’elle occupe dans d’autres pays et réciproquement. Les concurrents opèrent au
niveau mondial, misant sur les avantages concurrentiels provenant de l’ensemble de
leur activité.
Le jeu économique mondial semble évoluer vers des formes de concurrence
internationales plus polarisées que jamais. La thèse que nous défendons dans les
sections suivantes est que la pression concurrentielle accrue de ses dernières décennies
pousse de plus en plus d’entreprises à abandonner la stratégie multidomestique au
profit de la stratégie globale. Les industries, mais surtout les entreprises, qui pour une
raison ou une autre, ne peuvent évoluer vers cette stratégie d’ordre supérieur subiront
un processus de démembrement et de « démultidomestication » pour redevenir des
entreprises domestiques. Elles se replient alors sur leur territoire national d’origine en
se crispant sur un nombre très restreint d’avantages concurrentiels spécifiques à ce
territoire. Si la logique de globalisation industrielle est respectée, ces entreprises
feraient elles-mêmes partie de réseaux d’entreprises globales qui en auraient pris
auparavant le contrôle. C’est ce qu’il faut comprendre de la phrase de M. Porter

126
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

lorsqu’il affirme que : « depuis 1945, l’évolution des industries vers le modèle mondial
n’a cessé de s’accentuer. L’industrie internationale n’est plus simplement une
collection d’industries domestiques, mais une série d’industries liées entre elles, dans
laquelle les rivaux se font concurrence sur une base vraiment mondiale »2.
Les réalités que traduisent ces expressions, apparemment claires, renferment
cependant quelques ambiguïtés. Le terme industrie renvoie à la fois à l’industrie
comme base industrielle (ou appareil productif) et à l’industrie comme terme
synonyme de marché, ou d’aire de concurrence relative à un produit homogène. De
même, en ce qui concerne la relation entre le statut d’une industrie donnée et la
stratégie des firmes, Porter s’exprime la plupart du temps d’une manière qui laisse à
penser que ce sont surtout les stratégies des firmes, stratégies multidomestiques ou
globales, qui déterminent le statut des industries, bien que dans d’autres passages du
livre, la relation paraisse plus complexe.
C’est à propos de la notion «d’intégration globale» que les difficultés les plus
importantes se posent. « Dans une industrie globale, dit Porter, une entreprise doit
intégrer d’une façon ou d’une autre ses activités sur une base mondiale afin de tirer
parti des interconnexions (capture the linkages) entre pays ». Cette intégration
« mondiale » peut donc inclure celle de la production manufacturière comme telle.
Celle-ci se ferait à un niveau géographique supranational, qui semblerait, dans le livre
de 1986, pouvoir être continental.
L’idée de l’«usine globale » a séduit certains groupes industriels, mais aussi
beaucoup de chercheurs (économistes et surtout géographes). Elle signifie une
intégration mondiale très poussée, portant y compris sur la production industrielle
comme telle, avec une répartition mondiale des tâches entre filiales. Des travaux
ultérieurs ont mis en doute la possibilité de mettre en pratique une telle stratégie à une
vaste échelle. Ils notent que les firmes qui ont réussi à mettre en œuvre cette stratégie
ne sont pas très nombreuses. Dans leur présentation des modes d’internationalisation
de la firme réseau japonaise, K. Imai et Y. Baba émettent des doutes sur la viabilité du
modèle proposé par Porter comme modèle de portée générale3. Pour eux, l’élément le
plus « global » est la concurrence. La concurrence acquiert donc un caractère
mondialisé.

I - Le caractère mondialisé de la concurrence

Le caractère mondialisé de la concurrence touche toutes les entreprises. Pour les


entreprises purement nationales et les petites et moyennes entreprises, européennes
notamment, elle est pour une large part la conséquence directe de la libéralisation des
échanges, à la fois dans le cadre du GATT et du marché unique (cette libéralisation
n’est-elle pas elle-même le résultat de l’application de stratégies globales dont le
succès tient à une plus grande ouverture commerciale ?). La concurrence mondialisée
se dresse face à ces firmes comme l’expression des lois coercitives de la production
capitaliste, auxquelles la libéralisation et la déréglementation ont rendu aujourd’hui
toute leur puissance.
Pour les grands groupes opérant dans des industries très concentrées au plan
mondial, les choses sont plus précises. Ces groupes connaissent leurs rivaux. Dans leur
cas, la mondialisation de la concurrence n’est pas anonyme. L’arène de leur

127
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

concurrence est mondiale mais surtout triadique. Pour ces groupes, le caractère
« global » du marché ainsi que de la concurrence résulte autant de l’investissement
direct à l’étranger (IDE) – « invasion mutuelle » par investissements croisés – que de
la libéralisation des échanges commerciaux. Pour eux, la globalisation est synonyme
de décloisonnement des oligopoles nationaux et de rivalité intense, mais elle signifie
aussi la liberté d’action retrouvée, en particulier celle de pouvoir organiser la
production en intégrant les avantages offerts par des appareils productifs ou des
systèmes nationaux d’innovation distincts et en exploitant les différences dans les
coûts de production.
Les industries caractérisées par des structures d’oligopole mondial sont celles où
« les césures fortes dans la chaîne globale de dépendance réciproque » entre les
oligopoleurs, ont fait place à une situation dans laquelle l’interdépendance entre
(oligopoleurs) transcende bel et bien les frontières nationales. Cette situation nouvelle
n’est pas le produit de la stratégie d’une entreprise ni même de plusieurs. Elle
représente l’aboutissement d’un mouvement d’ensemble dans lequel les événements
politiques ont joué un rôle important. Les stratégies des firmes se sont intégrées
comme des composantes de ce mouvement qui a fait boule de neige, à mesure que
chaque grand groupe a commencé à comprendre les nouvelles règles du jeu, et a
développé ses investissements à l’étranger en conséquence. Même en prenant
l’ industrie dans le sens synonyme de marché, il est donc déjà possible de lui donner
un contenu plus précis en accordant à la notion d’interdépendance entre rivaux qui est
présente chez Porter, plus d’importance que cet auteur ne le fait.
Le caractère oligopolistique de la concurrence implique la dépendance mutuelle
des marchés ainsi que l’institution de formes combinées de coopération et de
concurrence entre les rivaux. L’arène est mondiale. Il faut donc que les stratégies des
rivaux le soient également, de même que les modes de coordination, contrôle et
gestion mis en œuvre au sein des groupes. Mais c’est toujours en exploitant de leur
mieux les disparités nationales, et au besoin en les reconstituant, que les oligopoleurs
mènent la concurrence. Cela est vrai même au sein du « premier monde ». A noter à
cet effet l’importante remarque méthodologique de C-A. Michalet lorsqu’il déclare
que la mise en place d’un espace multinational intégré ne signifie pas que les firmes
multinationales (FMN) suppriment les disparités nationales. Elles n’ont en pas le
pouvoir et il n’est pas sûr que ce soit dans leur intérêt d’aller dans cette direction [si
elles veulent continuer] à tirer parti des différences existant entre nations 4. En ce qui
concerne les stratégies de globalisation des groupes, trois niveaux essentiels sont à
considérer.
Le premier niveau est celui des avantages propres au pays d’origine, ceux que
chaque rival tire de son appartenance nationale. Le deuxième concerne l’acquisition
des intrants stratégiques à la production, dont toute grande firme doit organiser
l’approvisionnement au plan mondial. Aujourd’hui, les intrants stratégiques sont
essentiellement de deux ordres. Il y a d’abord les matières premières stratégiques,
souvent situées, comme par le passé, à l’extérieur de la zone OCDE, dans les pays ou
régions du Tiers-monde. Il y a ensuite les intrants scientifiques et technologiques
localisés cette fois dans les pays de l’OCDE. L’interpénétration toujours plus étroite
entre la science et l’activité économique fait de l’identification de ces intrants (ce que
l’on nomme la veille technologique ) et de leur acquisition par des accords de

128
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

coopération technique ou des opérations d’intégration verticale en amont une


composante de la stratégie technologique des groupes et le complément de leur propre
R&D; il s’agit aussi d’un champ ou la concurrence entre les groupes est très vive, mais
où leur collaboration mutuelle est également très importante. Le troisième niveau est
celui des activités courantes, mais néanmoins décisives, de production et surtout de
commercialisation. Aujourd’hui, ce sont les grands ensembles continentaux, marchés
uniques ou communautés, formés aux trois pôle de la triade, c’est-à-dire les Etats-
Unis, l’Europe et le Japon, qui constituent le cadre géopolitique de l’intégration
industrielle. C’est là que les FMN cherchent à tirer parti de la dimension et de
l’homogénéité accrue de leur marché, mais aussi des disparités entre les pays d’une
zone régionale/continentale, tant dans le domaine de la spécialisation de l’appareil
productif qu’en matière de coûts salariaux, de législation du travail et du régime fiscal
du capital. En raison du rôle joué aujourd’hui par la capacité des firmes d’être en prise
direct avec leur marché, les grands ensembles régionaux, c’est-à-dire continentaux,
sont également le lieu principal de la rivalité par investissements croisés : la capacité
d’un groupe à conserver son statut de concurrent/rival effectif se mesurant à
l’importance de sa présence dans les autres régions de la triade que la sienne.
L’examen des stratégies des FMN permet de suivre avec plus de précision les niveaux
de mise en œuvre de leur approche concurrentielle.

A - Les stratégies des FMN

L’organisation des FMN évolue avec leurs stratégies d’internationalisation.


Celles-ci s’élaborent lors de l’implantation d’une activité à l’étranger, puis se
prolongent dans la structuration internationale de l’appareil de production de la FMN,
avec son lot de délocalisations et de recentrages. Technologie et recherche-
développement ont un rôle crucial dans ces stratégies industrielles par lesquelles des
FMN atteignent une intégration mondiale de leur processus de production dans le
cadre de stratégies dites globales. Il en résulte des performances économiques
globalement favorables pour les FMN, à de rares exceptions près. Les FMN demeurent
hors la crise et deviennent globales dans le but de s’y maintenir5.
L’examen des stratégies développées par les FMN montre que celles-ci se situent
dans le prolongement des déterminants de l’IDE et des modalités d’organisation des
FMN. Des différentes enquêtes réalisées et de leurs interprétations, il se dégage trois
grands types de stratégie pour ces entreprises.
- les stratégies industrielles, qui se subdivisent en une stratégie de marché et une
stratégie de production ;
- les technologies multinationales ;
- les stratégies globales.

a/ La stratégie de marché

Elle comporte deux types de démarches. La première vise la conquête de


nouveaux marchés qui s’opère d’une autre façon autre que par la voix classique des
exportations. La deuxième réside dans une évolution contrainte de la stratégie
internationale des firmes. Afin de préserver et de développer des parts de marchés à

129
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

l’étranger, les firmes sont conduites à relayer leurs flux d’exportations ou de


représentations commerciales locales par des implantations d’unités de production.
De manière générale, les filiales de production installées à l’étranger ont comme
objectif principal de vendre sur leurs marchés locaux d’implantation ; la dimension
locale est ainsi primordiale dans ce type de stratégie. Il en résulte que les relations
verticales avec la société-mère prédominent et que la gamme des produits fabriqués
par l’unité délocalisée reproduise assez fidèlement celle de sa société mère.

b/ La stratégie de production

L’adoption et la mise en œuvre de cette stratégie par les firmes résultent de


l’existence d’une forte contrainte de coût sur l’ensemble de la chaîne de la valeur.
Dans la pratique, elle comporte deux grandes voies, l’approvisionnement d’une part, et
la rationalisation d’autre part.

1- La voie de l’approvisionnement

Elle correspond, en premier lieu, au comportement des FMN du secteur primaire


à la recherche d’accès aux matières premières du sol et du sous-sol. Le développement
économique des pays industrialisés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle explique
la primauté de cette stratégie au début du phénomène de multinationalisation. Le
processus de décolonisation et les opérations de nationalisation qui s’en sont suivies
ont forcé les FMN du secteur primaire à changer de stratégie. Elles ont dû redéfinir
leur rôle et se sont orientées soit vers une assistance technique, soit plus généralement
vers le transport de produits pour les marchés de consommation ou encore, la
transformation et les activités de distribution et de marketing.
En deuxième lieu, la stratégie d’approvisionnement revêt une forme nouvelle à
travers le développement de la sous-traitance internationale. Dans les industries
d’assemblage, comme la construction automobile, aéronautique et électronique, les
grands donneurs d’ordres ont développé, au niveau international, des réseaux
d’approvisionnement en pièces détachées et en sous-ensembles. Dans de nombreux
cas, ces réseaux font l’objet d’une organisation spatiale de type régional. Cette
revalorisation de la stratégie d’approvisionnement pour des secteurs industriels qui
étaient plutôt confrontés à des stratégies de marché ou de rationalisation, correspond,
en fait, à une double tendance. Il s’agit d’une part, d’une réponse à la reconfiguration
qui touche les secteurs industriels. A l’instar de ce qui se développe au sein de
l’industrie électronique, se généralise une nouvelle organisation, qui voit
l’établissement de segments horizontaux correspondant à des spécialisations
auparavant intégrées au sein de constructeurs en position dominante, comme l’étaient
IBM ou DEC dans l’industrie électronique jusqu’à la fin des années 1970. D’autre
part, l’éclatement des structures traditionnelles amène les différentes firmes à redéfinir
leur périmètre d’activité. Celui-ci passe désormais par un renforcement d’un noyau de
compétences et un appel plus large à des fournisseurs et à des coopérations variées.

130
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

D’autres secteurs industriels, comme le textile, l’habillement et la chaussure,


dont la fonction logistique était déjà mondialisée, accentuent encore leur
approvisionnement à l’étranger : les entreprises originaires des pays développés y
sous-traitent de plus en plus d’activités standardisées, essentiellement dans les pays à
bas salaires, afin de réduire au maximum leurs coûts directs de main-d’œuvre et leurs
besoins en capitaux. Cette délocalisation dans un certain nombre de pays, notamment
asiatiques qui présentent un coût faible de la main-d’œuvre (à titre indicatif le rapport
pour 1993 entre les coûts horaires moyens malais et français était de 1 à 18) ainsi
qu’une législation du travail embryonnaire dans certains cas, ont pour objectif de
susciter un fort courant d’exportations vers les pays où sont implantés les donneurs
d’ordres comme Nike ou Reebok dans la chaussure de sport qui sont également les
grandes zones de consommation.

2- La voie de la rationalisation

Vers le milieu des années 1960, et pour une quinzaine d’années, s’est imposée
une troisième stratégie de rationalisation de la production des FMN. Les IDE tirent
parti des coûts de production (en capital, en intrants, en salaires) plus faibles dans les
pays hôtes et d’économies d’échelle dues à la forte spécialisation de filiales-ateliers.
Celles-ci produisent les composants des produits de la société mère et les exportent
vers le pays d’origine ou vers des filiales localisées dans des pays tiers, le tout
supervisé par lignes de produits ou par une organisation matricielle.
La stratégie de rationalisation touche en priorité les activités de production et
concerne les firmes qui ont déjà atteint un stade avancé de multinationalisation.
L’âpreté de la concurrence mondiale, que génèrent la mondialisation et l’ouverture des
différents marchés, s’oppose aux firmes et entraîne, de leur part, une recherche
constante de la maximisation de la compétitivité, par réduction des prix et donc des
coûts.
Cette stratégie découle aussi des opérations internationales de fusion-acquisition.
Ici les enjeux dépassent généralement les seuls aspects productifs, dans la mesure ou le
nouveau groupe doit réorganiser et rationaliser, sur une base mondiale, ses principales
fonctions : elle est souvent, dans ce cas, la première étape vers l’établissement d’une
stratégie globale. Dans certains secteurs comme la pharmacie ou l’industrie
électronique, les activités de recherche et développement sont prioritairement visées.
Le primat de la compétitivité - prix obtenue par une amélioration constante de la
productivité globale entraîne les firmes multinationales à spécialiser au plan mondial
leurs différentes unités. De statut d’objectif épisodique et complémentaire d’une
stratégie de marché qui demeure encore prédominante, la stratégie de rationalisation
tend à devenir un élément clé du comportement des firmes multinationales dans le
nouveau cadre concurrentiel. C’est à ce titre qu’elle est de plus en plus associée aux
stratégies d’approvisionnement comme l’atteste le comportement des groupes Elf et
Péchiney. Dans son métier de base qu’est la production d’aluminium, ce dernier a
ainsi, au cours des années 1990, augmenté de moitié, la capacité de ses usines de
Tornago en Australie et de Bécancour au Canada, alors que les usines françaises de
Noguéres, de Rioupéroux et de Venthon étaient fermées. La stratégie globale, comme
son nom l’indique, englobe diverses composantes dont la stratégie de rationalisation

131
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

qui devient, pour des raisons que nous expliciterons ultérieurement, une décision
décisive du comportement des firmes multinationales. La recherche des gains élevés
de productivité et d’un fort degré de flexibilité, qui caractérise cette stratégie, touche
durement l’emploi soumis à d’incessants « dégraissages ». Celui-ci a perdu sa
singularité en devenant une variable économique comme les autres, d’autant que les
syndicats de salariés ne sont pas en mesure pour, diverses raisons, d’opposer à
l’organisation transnationale des firmes une structure comparable. La stratégie de
rationalisation est d’autant plus douloureuse pour l’emploi, dans les phases dépressives
de marchés nationaux et/ou de secteurs, notamment dans des activités ayant atteint une
certaine maturité et connaissant de faibles taux de croissance (sidérurgie, chimie par
exemple), qu’elle est exclusive.
La stratégie de rationalisation est également primordiale pour les entreprises qui
doivent réorganiser leurs actifs après l’acquisition de départements ou de firmes. Ce
défi s’est notamment posé aux firmes françaises au cours des années 1986-1991
lorsqu’elles ont procédé à de larges acquisitions aux Etats-Unis. Ainsi le groupe Saint-
Gobain a dû, après l’achat en 1990 de la firme nord-américaine Norton, déjà implantée
dans vingt pays, redéfinir largement l’implantation géographique et la spécialisation de
ses unités.
Systématisée par les FMN Japonaises dans l’industrie automobile aux Etats-Unis,
cette stratégie crée des « transplants » du système de production d’origine, en
combinant dans un même pays hôte des filiales-ateliers, des équipementiers, des unités
d’assemblage et des réseaux commerciaux, reconstituant ainsi sur le sol américain une
filière complètement intégrée, depuis la sidérurgie et les pneumatiques jusqu’à la
fabrication des pièces détachées et la vente d’automobiles, sous contrôle japonais.

3- Les technologies multinationales

Dans les années 1980, nombre de FMN ont poursuivi leur internationalisation en
se recentrant sur leur métier de base et sur des gammes de produits plus resserrés,
jouant sur les synergies et les complémentarités et investissant dans la haute
technologie, ce qui est illustré par la stratégie des FMN de l’informatique et de la
chimie. Cette “respécialisation” a des effets sur la localisation, en faveur des pays
développés sur la taille des unités de production en baisse, sur les effectifs employés
dans le monde (Du Pont les a réduits de 14% en trois ans, Sara Lee de 6% en 1994) et
sur les firmes que les FMN décident d’acquérir dans le même métier. Le recentrage sur
l’amont technologique se traduit par une concurrence exacerbée au sein des oligopoles
en pleine recomposition, devenant mondiaux : « à l’horizon de l’an 2000, dans
certaines filières , il ne devrait plus rester que trois ou quatre grands producteurs,
chacun disposant d’un réseau d’unités de production spécialisées à l’échelle
mondiale6.
Par ailleurs, la décomposition internationale des processus productifs (DIPP)
s’est développée dans l’état des techniques correspondant au fordisme (processus
continu de fabrication, automatisation rigide, machines spécialisées, réponse
quantitative plus que qualitative à la demande). Les années 1980 marquent
l’épuisement des techniques fordistes et l’apparition d’une demande personnalisée et
versatile, exigeant des gammes de produits renouvelées et une production flexible, en

132
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

petites séries. Les FMN se sont dotées de machines automatiques, programmables et


flexibles dans leur utilisation, permettant des économies de variété, au lieu des
économies d’échelle du fordisme. Avec l’automatisation flexible, l’information, la
connaissance et la R&D deviennent les intrants cruciaux de la production et leur
utilisation est moins coûteuse quand elle est concentrée dans le même espace de
production. Les segments du processus productif sont alors réintégrés en un même
lieu, contrairement à la DIPP ; quant au caractère intense en technologie de la
production, il oriente ce qui subsiste de la DIPP vers les pays développés et peu vers
les pays en développement à bas salaires. Cela est renforcé par la découverte de
matériaux nouveaux et les biotechnologies qui se substituent aux ressources naturelles
des pays en développement. Le capital immatériel (logiciel) prédomine de plus en plus
sur le capital matériel (équipement). Ces changements techniques engendrent une
recomposition internationale des processus productifs et une relocalisation des
activités d’assemblage et de production dans les pays développés.
Comme les techniques fordistes n’ont pas toutes disparu dans les pays
développés, on observe à la fois cette recomposition et le maintien de la DIPP, selon
les secteurs et les FMN. Celles-ci décident en fonction du coût comparé de
l’automatisation flexible et de l’IDE requis pour délocaliser. Cet arbitrage conduit les
FMN des nouveaux pays industrialisés (NPI) à opter souvent pour la délocalisation
vers des pays en développement moins développés. Il pousse les FMN des pays
développés à réduire les opérations de délocalisation et, dans certaines industries, à
rapatrier et à relocaliser dans les années 1980, leurs unités de production
antérieurement délocalisées dans des pays en développement à bas salaires. Le
recentrage sur le métier de base se double d’un recentrage géographique des FMN sur
la triade et, pour beaucoup de pays en développement, de leur « déconnexion forcée »
de l’économie mondiale7.

L’internationalisation de la recherche

Ces mutations technologiques ont exigé des FMN un gros effort de R&D, ainsi
que son internationalisation. La délocalisation de la R&D, l’établissement de
laboratoires hors du pays d’origine, sans rapport avec la délocalisation de la
production, est l’indice d’une globalisation technologique, du moins au sein de la
triade. En 1966, la R&D totale des FMN américaines était délocalisée à 6,5%, à 13%
en 1989; la proportion est plus élevée pour les FMN européennes, moindre pour les
FMN japonaises. La R&D reste moins internationalisée que l’IDE et la production.
Les missions assignées aux laboratoires délocalisés ont évolué. Dans les années 1960,
le laboratoire de soutien, crée à proximité de filiales-relais, se bornait à adapter les
produits et les procédés aux conditions du pays hôte. Puis vint le laboratoire spécialisé
sans lien fonctionnel avec les filiales, exécutant des programmes de R&D organisés
par la société mère dans le cadre d’une division internationale du travail (DIT)
scientifique interne à la FMN et centralisée, adaptée à la DIPP. Plus récent, le gros
laboratoire autonome, situé près d’une filiale importante, reçoit de la société mère un
mandat mondial pour la conception d’un produit ou d’une gamme, dans une stratégie
globale de la FMN. L’innovation peut, dans ce cas, devenir interactive, les utilisateurs
des produits de la filiale lui faisant connaître, sur la base de leur expérience, les

133
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

améliorations techniques appropriées. La télématique permet de transmettre ces


informations à toute la FMN en temps réel et d’intégrer internationalement les travaux
des différents laboratoires. Par ces relations producteurs-utilisateurs de techniques,
entre FMN, il s’établit des mécanismes de contrôle en commun des connaissances
scientifiques et de la production des oligopoles internationaux. La localisation des
laboratoires dans des technopôles et des centres d’excellence permet aux FMN de
capter l’élément tacite, non codifiable et non transférable des technologies locales et
de profiter des retombées de la concentration de laboratoires locaux.

Tableau II.1 – La recherche - développement des multinationales, 1989

DNBRD/PIB Dépenses R&D Dépenses Part de R&D


Pays DNBRD*
(%) des FMN** R&D/CA*** délocalisée****
Allemagne 34 2.6 14 6.1 (19) 15 (43)
Canada 7 1.3 2 4.6 (6) 33 (17)
Etats-Unis 145 2.7 38 4.7 (28) 8 (249)
France 22 2.3 7 4.2 (17) 13 (26)
Italie 11 1.3 3 4.2 (8) 12 (7)
Japon 83 2.7 27 4.9 (74) 1 (143)
Pays-Bas 5 2.1 4 3.0 (7) 58 (9)
Royaume-Uni 18 2.4 8 2.1 (33) 45 (56)
Suède 5 2.9 3 6.5 (10) 39 (13)
Suisse 4 2.9 4 5.9 (10) 47 (10)

* Dépenses nationales brutes de R&D, milliards de dollars.


** Dépenses des principales FMN du pays d’origine, milliards de dollars.
*** Rapport entre les dépenses de R&D des FMN et leur chiffre d’affaires. Entre parenthèses, le
nombre de firmes prises en compte.
**** Pourcentage de R&D réalisé par les FMN dans des laboratoires localisés hors de leur pays
d’origine, mesuré par l’origine nationale des firmes ayant déposé des brevets aux Etats-Unis en 1985-
1990 (entre parenthèses : nombre de firmes prises en compte).

Sources : P. Patel et K. Pavitt . « Nature et importance économique des systèmes nationaux d’innovation », STI
Revue, 14, 1994.

Les FMN organisent au niveau mondial une veille technologique et l’acquisition


d’intrants techniques auprès d’universités, des centres de recherche publics ou par le
rachat de PME à haute technologie, de firmes innovatrices et de laboratoires étrangers.
Elles passent entre elles des accords de coopération et des alliances stratégiques
portant sur la technologie et participent ensemble à l’établissement des normes
techniques internationales. Les FMN sont ainsi amenées à définir en commun des
normes d’interconnexion de leurs techniques. D’autant plus que les percées
technologiques récentes ont été le résultat de fertilisations réciproques et de
combinatoires de disciplines scientifiques et de compétences techniques variées.
Le cycle de vie des produits nouveaux se raccourcit en proportion directe de la
croissance des dépenses de R&D. D’autant plus que les nouvelles technologies de
communication et d’information propagent instantanément la nouveauté à tous les

134
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

marchés du globe. Les FMN abandonnent l’idée d’un produit mondial, unique pour
tous les consommateurs, au profit de modèles adaptés à chaque marché particulier. En
même temps, la durée du développement des nouveaux produits s’allonge, en raison
des exigences accrues de qualité, de fiabilité et de personnalisation, et le coût en R&D
du produit nouveau s’alourdit.

B - La globalisation des stratégies

Les stratégies globales adoptées à la fin des années 1980 par un nombre croissant
de FMN ont une triple cause : les mutations technologiques, l’adaptation à l’après
DIPP, la réaction aux risques encourus dans les pays hôtes surtout les pays en
développement (instabilité économique et politique, nationalisations). Elles furent
précédées de la stratégie technico-financière caractérisée par un glissement de l’IDE
vers les nouvelles formes d’investissement, la sous-traitance et les alliances entre
FMN, par un dégagement des activités de production et un engagement dans la R&D,
la fourniture de services et la recherche de gains spéculatifs facilitée par la
globalisation financière, par le passage du contrôle du capital et de la filialisation vers
la maîtrise d’une activité à l’étranger grâce à la technologie et au financement à partir
d’une société mère ou d’un holding localisé si possible dans un paradis fiscal. Une
telle stratégie n’a pas de cohérence industrielle. Jouant de ses compétences
technologiques et financières, une telle FMN a vocation à sortir de son secteur
d’origine, à se diversifier et à monter des opérations complexes exigeant une forte
ingénierie technique et financière, et à se mettre en relation avec d’autres FMN. Cette
forme conglomérale de FMN a fait florès au début des années1980. Puis le centrage a
réduit les conglomérats, par délestage des secteurs sans synergie avec le métier de
base, mais sans abandonner la logique financière et la tertiairisation des activités.
On passe à la globalisation de la stratégie d’une « FMN de style nouveau »
lorsque, simultanément, elle a une vision mondiale des marchés et de la concurrence;
connaît bien ses rivaux, la mondialisation de la concurrence n’étant pas anonyme et
créant une interdépendance entre toutes les FMN de l’oligopole ; a le pouvoir de
contrôler ses opérations dans l’espace de la triade ; se comporte comme un joueur
global et change radicalement sa façon de travailler, sa survie étant mise en jeu par une
concurrence aiguë dans l’oligopole mondial ; opère dans des industries à haute
technologie et y recherche des actifs porteurs d’innovation sur une échelle globale ;
localise ses activités là où elles sont les plus rentables suivant les avantages comparés
offerts par les pays ; a des activités coordonnées à l’aide des technologies
d’information et de production flexible, créant de la valeur ajoutée dans de nombreux
pays, et intégrées en une chaîne de valeur internationale sur une base régionale ou
mondiale ; organise ses usines et filiales spécialisées en un réseau internationalement
intégré et s’intègre dans un réseau d’alliances avec d’autres FMN . La stratégie globale
n’est pas seulement technique et financière ; elle est aussi, profondément, industrielle
et commerciale, de marché et de production. Cinq indices permettent de repérer les
stratégies globales : la centralisation internationale du capital, la structure de groupes
prise par les FMN, leur traitement de la R&D et de la technologie, leurs alliances avec
d’autres FMN et l’intégration mondiale de leur production.

135
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Tableau II.2. Fusions et acquisitions


Fusions et acquisitions 1986 1987 1988 1988 1989 1991
Dans le monde1 39 71 113 122 113 50
Flux d’IDE en PDEM1 67 109 131 168 176 121
Achat de firmes US1 31 34 65 60 55 17
par le capital étranger2 555 543 869 837 839 501
Achat de firmes étrangères4 42 95 131 228 225 91
par le capital américain3 335 638 1533 1981 2129 1481
Fusions entre1 19 49 79 122 110 48
firmes européennes5 195 416 1091 1359 1296 788
Achat de firmes européennes3 6 12 14 25 50 14
par le capital non européen4 44 63 133 212 297 211
Firmes non européennes3 19 28 38 40 48 6
achetées par capital européen4 106 132 209 306 261 142

Les chiffres ne sont pas comparables d’une source à l’autre ;


1) valeur en milliards de dollars
2) Nombre d’opérations
3) Valeur en milliards de dollars, à l’exclusion des opérations concernant des firmes
américaines, déjà comptées plus haut
4) Nombre d’opérations, à l’exclusion de celles concernant les firmes américaines

La centralisation du capital est un changement dans la distribution des capitaux


entre les firmes qui s’accomplit par la réunion de capitaux accumulés séparément
jusque-là. Elle opère par fusion, acquisition ou prise de participation au capital entre
deux (plusieurs) firmes. Elle est internationale lorsque y interviennent des FMN ou des
banques multinationales (BMN) ou quand elle réunit les capitaux de firmes de pays
différents. La crise augmente le nombre des firmes en difficulté et provoque des
regroupements. La centralisation du capital est un moyen pour les FMN de se
diversifier vers des secteurs rentables et des pays prometteurs, de prendre le contrôle
de capacités de production redondantes et (concurrentes) pour les éliminer, d’autant
plus, qu’en période de crise les surcapacités amènent les firmes à freiner leurs
investissements extensifs. Elle est un mode de recomposition des oligopoles et,
lorsqu’elle est internationale, elle accroît la pénétration réciproque des marchés
intérieurs des pays développés par leurs propres FMN. Pour celles-ci, c’est un moyen
de faire croître leur part du marché mondial même quand ce dernier n’est pas
dynamique.
La centralisation internationale du capital remonte au XIXe siècle, mais elle a
connu deux poussées récentes. Dans les années 1970, près de 1000 opérations de ce
type ont lié des firmes de différents pays de la CEE, dues aux restructurations exigées
par la crise. En 1979 et 1980, respectivement 666 et 721 firmes américaines ont été
acquises par des FMN étrangères, annonçant une nouvelle vague de centralisation qui
s’est accélérée dans toute la triade de 1986 à 1990. Ces cinq années enregistrent une
explosion des achats de firmes américaines par des FMN étrangères, des fusions entre
firmes de différents pays de la Communauté économique européenne (CEE) et, à un
moindre degré entre entreprises européennes et firmes tierces non américaines (surtout
japonaises). Ces opérations représentent 58% de la valeur des flux d’IDE entrant dans
les pays développés en 1986 et 86% en 1988 ; elles expliquent en partie le boom de

136
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

l’IDE de 1986-1990. La proportion des acquisitions hostiles, du type raid ou OPA, a


crû jusqu’en 1988, surtout parmi les FMN américaines et anglaises, et a baissé ensuite.
La déréglementation et l’interconnexion des marchés financiers, la globalisation
financière et la sous-capitalisation boursière des firmes américaines et européennes ont
également facilité la récente vague de fusions.
Les acquisitions signalent à la fois la dérive financière de certaines FMN
embarquées dans une stratégie techno-financière et les restructurations requises par les
nouvelles technologies, par le démantèlement des conglomérats et par le recentrage
ouvrant la voie aux stratégies globales ; le succès des acquisitions est plus fréquent
quant elles sont réalisées sur l’activité de base de la firme, ce qui renforce l’intégration
horizontale internationale dans chaque industrie. Elles indiquent aussi qu’une
concurrence aiguë remet en cause l’existence même de certaines firmes participant aux
oligopoles mondiaux et permet aux repreneurs de s’emparer de leur potentiel de R&D
et de production ou de leur réseau de distribution, et de les internationaliser. Elle
permettent à une FMN de réagir beaucoup plus vite aux stratégies des autres FMN de
l’oligopole mondial.
Deux résultats de la centralisation internationale du capital sont une forte
concentration sur les marchés mondiaux et le renforcement des FMN structurées en
groupes. Le marché mondial des ordinateurs reste concentré malgré le déclin de la part
d’IBM ; les dix premières FMN en détenaient 67% en 1984 et 64% en 1988 ; 91% de
la production mondiale d’automobiles étaient réalisées par vingt FMN en 1982 et 90%
en 1992 ; 90% du matériel médical mondial sont produit par sept FMN en 1989 ; en
1988 85% des pneumatiques par six FMN, 92% du verre, 87% du tabac, 79% des
cosmétiques par cinq FMN. Conséquence : la concurrence entre les FMN augmente en
intensité sur chaque marché national ; leur coopération, voire collusion, la réduit au
niveau de chaque industrie mondiale. Les six industries qui ont vu le plus grand
nombre d’acquisitions réalisées dans le monde en 1985-1991 sont la chimie, le pétrole,
l’agro-alimentaire, les télécommunications, l’électronique et la machine-outil.
Un groupe industriel et financier est un réseau de firmes industrielles, tertiaires et
de banques, reliées entre elles par des liaisons financières (participations au capital),
des liaisons personnelles ou des relations économiques durables, sous un même centre
de décision : société « tête de groupe » ou holding. Le groupe est multinational
lorsqu’il contient des FMN, des BMN ou des liaisons transfrontières entre firmes. Les
fusions et acquisitions internationales sont constitutives de groupes multinationaux ou
renforcent ceux qui existent. De 1965 à 1980, le nombre des liaisons financières entre
les cinq cents plus grandes FMN du monde a augmenté, en particulier entre FMN de
pays différents ; la récente vague de fusions-acquisitions a encore accentué la
structuration des oligopoles mondiaux autour de grands groupes multinationaux. On
observe aussi, entre FMN et BMN, un accroissement des liaisons personnelles, du
nombre d’administrateurs siégeant simultanément dans les conseils d’administration
de deux (ou plus) FMN ou BMN. Les autres relations économiques consolidant les
groupes multinationaux sont l’endettement vis-à-vis d’une BMN, la dépendance à
l’égard de la technologie ou des intrants fournis par une FMN, la sous-traitance et la
coopération internationales et surtout, à partir des années 1980 , les réseaux d’alliances
entre FMN

137
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Les réseaux d’alliances stratégiques

Les alliances stratégiques entre FMN ont progressé entre 1980-1984 et 1985-1989.
Ces alliances donnent naissance à des réseaux de FMN (entre têtes de groupe) qui sont
elles-mêmes des firmes-réseaux (réseau articulé de filiales, de sous-traitants, de
nouvelles formes d’investissement, de liaisons personnelles communiquant par
télématique). La délimitation entre l’intérieur et l’extérieur du groupe multinational
devient floue, dans une situation qui n’est ni une réelle internalisation (hiérarchie au
sein d’un groupe), ni une réelle externalisation (marché et contrats entre FMN).
L’alliance se situe entre le marché et l’organisation, visant à réduire à la fois les coûts
de transaction et les coûts de contrôle. Au sein de ces réseaux d’alliances, les FMN
sont en même temps concurrentes, pour telle activité ou tel marché, et coalisées pour
d’autres, spécialement la R&D. Les frontières de l’oligopole mondial et de l’industrie
correspondante s’estompent, atténuant la pertinence des classifications industrielles et
des découpages sectoriels traditionnels en branches, sections ou filières. Ces réseaux
de relations internes et externes aux FMN sont la base des stratégies complexes
d’intégration mondiale ou encore globales. Certaines alliances sont accompagnées de
prises de participation croisées au capital entre deux groupes multinationaux, formant
alors une sorte de «super groupe » ou sont le prélude à une absorption. En cela
l’alliance n’est pas un substitut à l’acquisition d’actifs. Elle en est le complément dans
la structuration des réseaux. Dans d’autres cas, l’alliance permet à une FMN de ne pas
s’établir dans chaque pays où elle fait des affaires, donc de réduire sa dépense en
capital, et de se faire représenter localement par un allié.
Bien que des alliances interviennent en n’importe quel point de la chaîne de
valeur de la FMN, elles sont en majorité des accords de coopération à un effort
commun de R&D, éventuellement avec l’aide de l’Etat (subventions à la recherche),
dans des activités de haute technologie. Elles se concentrent donc dans les pays de la
triade et fondent l’oligopole sur l’amont, sur la maîtrise de l’intrant le plus crucial. Les
FMN d’un même réseau se répartissent les coûts de plus en plus importants de la
R&D, en assument les risques ensemble, ainsi que l’obsolescence rapide des nouveaux
produits, et partagent les innovations et l’information scientifique. Longtemps
réticente, IBM a passé des alliances avec quarante partenaires dans le monde, à quoi
Fujitsu a réagi en s’alliant avec Texas Instruments, Siemens (par ailleurs allié de
Toshiba et…IBM) et Hitachi.
Le coût d’accès aux nouvelles technologies pour les firmes qui ne participent
pas aux alliances peut devenir prohibitif (barrières à l’entrée) et l’est pour les firmes
des pays en développement. Les FMN exclues peuvent former une autre alliance pour
contourner les barrières à l’entrée. En partageant les coûts irrécupérables entre les
FMN, les alliances technologiques abaissent aussi les barrières à la sortie. Les
oligopoles mondiaux ne disparaissent pas, mais sont plus mouvants et perméables,
chaque FMN ayant une position contestable au gré des nouvelles alliances ; aucune
alliance n’est irrévocable, contrairement à une acquisition. L’oligopole mondial est
fondé sur une coopération-rivalité où chaque FMN coopère avec ses rivaux pour rester
compétitive et concurrence ses alliés en s’appuyant sur leur accord de coopération.

138
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Certaines firmes-réseaux se constituent uniquement sur la base de la sous-


traitance et de la délocalisation de la production ; ce sont en général des FMN –
comme Nike, Reebok, Nintendo – de taille plus modeste que les parties prenantes aux
alliances. Ainsi, Nike sous-traite 90% de sa production en Asie et ne se présente pas
comme une firme industrielle, mais comme spécialiste en conception, innovation et
commercialisation ; elle devient à la limite une « firme creuse » (hollow corporation),
au moins en matière industrielle.

Tableau II.3. Evolution du nombre d’accords entre FMN des trois pôles de la
triade

Etats-Unis /
Etats-Unis /Japon Europe / Japon Croissance
Europe
1980- 1985- 1980- 1980- 1985-
Industries 1985-1989 %
1984 1989 1984 1984 1989
Automobile 10 24 10 39 6 16 204
Biotechnologies 58 124 45 54 5 20 83
Technologies de
l’information 158 256 133 132 57 57 28
Nouveaux
matériaux 32 52 16 40 15 23 83
Chimie 54 31 28 35 21 14 (-22)
Total 312 481 232 300 104 130
Croissance (%) 56 29 25 41

Source : W.Andreff, op.cit, p.58.

Le produit-système

La convergence des modes de consommation dans les pays développés permet


aux FMN de mener des stratégies d’intégration de la production et de la distribution à
un niveau mondial, continental ou régional (au sens large : Europe de l’ouest, Asie du
sud-est). Les produits sont globalement standardisés et, en même temps, différenciés
pour s’adapter aux préférences locales. La qualité, la présentation et le service après-
vente des produits différenciés sont gérés globalement et, face à une demande
versatile, l’emportent sur les considérations de coût de production. Le produit offert
sur le marché par la FMN – parfois nommé produit-système – est alors un composé
complexe d’intrants, fabriqués dans les localisations les plus diverses et assemblés en
pays d’origine ou dans l’un quelconque des pays hôtes, produit destiné à être vendu
n’importe où dans le monde. Un tel produit ne s’identifie plus à un label made in (suit
le nom d’un pays) mais à made in (suit le nom d’une FMN).

139
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Pour être globales et localement adaptées, les FMN mettent en place des formes
d’organisation nouvelles. Par exemple, une unité localisée dans un pays est
responsable de la R&D de la FMN pour le monde ou un continent entier, une autre
unité localisée ailleurs l’étant pour la finance et une troisième pour le marketing ;
ensemble, elles forment un système de contrôle d’une stratégie unifiée de la FMN.
Chaque unité, chaque filiale, chaque division de la FMN se voit confier les
responsabilités qui sont clairement définies comme une partie de la division mondiale
du travail interne à la FMN. Un nombre croissant de FMN desservent les marchés
mondiaux à partir de réseaux concentrés dans un continent ou une région, ce qui est
une étape vers une intégration mondiale encore plus poussée. Dans ce but, les FMN
globales procèdent à la mise en réseau mondial de leurs activités (global Net-
Working), à leur commutation-délocalisation-relocalisation à l’échelle mondiale
(global-switching) et à la concentration de certaines fonctions (R&D, finance, etc.) en
des sites sélectionnés dans l’économie mondiale (global focusing).

La stratégie globale et les avantages concurrentiels

La stratégie globale offre à l’entreprise deux possibilités de s’assurer des


avantages concurrentiels et de combler ses handicaps d’ordre domestique. La première
tient à la manière avec laquelle l’entreprise va répartir géographiquement ses diverses
activités en vue de fournir le marché mondial. La seconde tient à la qualité de la
coordination instaurée par l’entreprise globale entre ses diverses activités. Une
stratégie globale commande d’implanter les diverses activités de sorte à optimiser la
position de l’entreprise d’un double point de vue de coûts et de qualité. La stratégie
globale doit donc tenir compte de deux paramètres de succès fondamentaux : la
configuration globale et la coordination globale. Plus la configuration globale est
étendue géographiquement, plus la coordination globale sera difficile. La stratégie
globale reflète, avant tout, une vision mondiale des activités développées par les
multinationales et rend compte de leur aptitude à répondre à la diversité du nouveau
cadre de référence et d’action.
La stratégie globale s’appuie sur une intégration croissante des diverses activités
de ces firmes, rendue nécessaire par l’état concurrentiel de l’économie mondiale qui
impose une recherche constante de la compétitivité optimale. D’une part, le choix de
localisation des différentes activités est directement dicté par l’amélioration constante
de la performance du groupe au niveau mondial, tant en termes de compétitivité-prix
que de compétitivité-hors prix. D’autre part, les unités, dans les différents pays
d’implantation, sont spécialisées par produits ou par segments et sont dimensionnées
pour un marché plus large que celui du marché d’établissement.
La stratégie globale se distingue des autres stratégies car elle les dépasse en les
combinant selon des proportions variables. Ainsi se démarque-t-elle de la stratégie de
marché stricto sensu dans la mesure où elle tend à dissocier les lieux de production des
lieux de consommation. Mais la stratégie globale est plus que la somme de ses
diverses composantes. Ce dépassement s’inscrit dans l’intégration croissante des
différentes activités et fonctions de la firme, lui conférant un caractère systématique.

140
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

La stratégie globale rend aussi compte de la complexité de l’organisation de la


firme qui est une réponse à la complexité de l’environnement. Mais cette dernière
porte largement la marque de l’action des firmes. En effet, la firme, qui de manière
générale définit, choisit et crée largement son environnement, voit sa marge de
manœuvre encore accrue dans la globalisation dans la mesure où elle augmente sa
flexibilité en combinant des éléments qui, jusque là, demeuraient largement
indépendants.
En définitive, la stratégie globale se traduit par une restructuration spatio-
organisationnelle de la multidimensionalité que constituent les leviers d’action
traditionnels de la firme : les activités, les fonctions et les territoires. Les fonctions
constitueront une chaîne de valeur globalisée, les activités un portefeuille d’activités
globalisé, tandis que les zones géographiques de la firme seront marquées par sa
présence sur les principaux marchés. La firme poursuivra des politiques de
diversification ou/et de spécialisation de sa gamme d’activités, en localisant,
délocalisant, relocalisant ou encore rationalisant ses diverses unités là où les territoires
concourent à maximiser la compétitivité globale de la firme. La quête continue à la
meilleure performance globale de la part des firmes multinationales est loin d’être
neutre d’un point de vue spatial.
En premier lieu, la contrainte de compétitivité-prix comporte une double
conséquence sur les territoires. Elle se traduit d’une part, par un mouvement de
délocalisation des segments du processus productif (standardisé) utilisant une quantité
substantielle de travail vers des territoires à main-d’œuvre bon marché. Elle touche en
priorité soit des activités traditionnelles de production, comme le textile ou la
chaussure, soit de manière croissante des activités de services, comme la saisie
informatique ou même l’écriture de logiciels. D’autre part, elle a une incidence directe
en termes de rationalisation des différents sites du groupe afin de maximiser les
économies d’échelle. Là aussi, ces mesures ne se limitent plus aux seules activités de
production mais touchent des activités de services, comme la R& D ou les unités de
design.
En deuxième lieu, la recherche de la compétitivité-hors prix conduit les FMN à
retenir et à sélectionner comme lieux d’implantation les pays qui disposent d’un
pouvoir d’achat élevé et de systèmes nationaux d’innovation développés. La
sophistication des goûts et la saturation de la demande de nombreux biens poussent les
firmes à faire preuve d’imagination et d’innovation. C’est sur ces marchés exigeants
que sont identifiés, testés et développés de nouveaux produits et services, qui seront
ultérieurement diffusés (simultanément) au plan mondial. C’est là que seront établis en
priorité les centres de R&D dont l’activité et les débouchés s’inscrivent dans une
perspective globale, soit de manière relativement autonome, soit de manière intégrée à
un ensemble mondial de laboratoires irrigués par des réseaux télématiques publics,
comme Internet ou privés. Cette approche permet aux firmes de se rapprocher de leurs
clients afin de répondre le plus vite et le plus précisément possible à l’évolution de
leurs demandes. Il faut, en deuxième lieu, satisfaire ces besoins à des prix et donc, à
des coûts les plus faibles possibles.

141
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Les firmes doivent gérer ainsi deux contraintes contradictoires. Elles doivent
maintenir une capacité d’appréhension de l’espace global : évolution des technologies,
des procédés de fabrication, des produits et des modes de consommation. Elles doivent
aussi se tenir au plus prés des marchés locaux. L’adoption de structures en réseau
permet de concilier ces deux impératifs.
Le graphique et les exemples suivants montrent l’organisation de quatre grandes
FMN mondiales. Ils illustrent à la fois la structuration en réseau de ces entreprises et
leur mise en œuvre des stratégies de globalisation que nous avons examinées.
Lorsqu’une firme parvient à appliquer une stratégie véritablement globale,
l’appellation multinationale globale coïncide mieux avec la nouvelle réalité que celle
de FMN8.
ABB, FMN helvético-suédoise et premier producteur mondial de matériel
ferroviaire suite à soixante acquisitions réalisées entre 1988 et 1991, a des unités dans
140 pays et une organisation matricielle dans laquelle cinquante « leaders globaux »
gèrent les opérations sur une base mondiale et chaque unité (4000 centres de profits
autonomes) vise à répondre sur mesure à des demandes locales spécifiques. En 1991,
cette FMN a crée son réseau privé de communication par satellite avec ses filiales ;
elle a son propre centre d’information, son centre de trésorerie mondial qui mobilise
les ressources pour financer des opérations globales. Son réseau de 41 unités en
Europe centrale et orientale dessert les marchés locaux d’infrastructure et de biens
d’équipement, mais sert aussi de base d’exportation à faible coût pour les opérations
globales de la FMN. Sa division ABB Project Finance offre des services financiers à
toutes les unités et filiales, en concurrence avec l’offre de tels services externes à
ABB.
Ford, pour développer la Mondeo, vendue sur une base mondiale, a crée une
équipe intégrée de R&D au niveau de Ford-Europe reliée par des réseaux télématiques
à plusieurs sites de R&D et de production européenne et nord-américaine. Suite à son
alliance avec Mazda, Ford produit des modèles Mazda aux Etats-Unis, et depuis 1992
les deux FMN coopèrent pour divers modèles, notamment en différents points de la
chaîne de valeur dans la fabrication de l’Escort. Elles ont une chaîne de montage
commune au Mexique pour la Mercury Tracer, destinée au marché américain (et
dérivée d’un modèle Mazda). En 1994, Ford a renforcé son intégration mondiale en
gérant au niveau mondial ses lignes de produits, leur fabrication et leur vente.
Swissair a transféré sa comptabilité en 1993 à sa filiale Airline Financial Support
Services India, à Bombay, dans laquelle 25% du capital sont détenus par la firme
indienne Tata Consulting Services. Quant aux transactions (achats réciproques de
billets) entre Swissair et d’autres compagnies aériennes alliées ; elles sont compensées
par une unité localisée à Londres. Le logiciel connectant Bombay, Londres et le siège
à Zurich, a été élaboré par une firme californienne.

142
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Figure II.1 : L’exemple Benetton

Stratégie

Stratégies de
rationalisation

de

Graphique 6
globalisation Stratégies de
L’exemple Benetton rationalisation et
d’approvisionnement

Source : Adapté de Octave Gelinier, Stratégie de l’entreprise et motivation des hommes. Paris, Editions
d’organisation, 1990 p. 114.

C - Les configurations spatiales

La configuration globale d’une entreprise engagée dans une stratégie globale est
façonnée par le réseau de ses implantations. Certaines entreprises concentrent leurs
implantations dans un nombre restreint de pays tandis que d’autres préfèrent disperser
les leurs dans un plus grand nombre de pays. Dans une configuration étroite,
l’avantage concurrentiel est recueilli grâce à la concentration des activités dans un
nombre restreint de sites. Tous les marchés sont alors desservis à partir de ces
quelques unités de production. Une configuration concentrée au niveau de la
production exige comme nécessité impérieuse une configuration commerciale très
développée pouvant desservir le plus grand nombre de marchés. La concentration des
activités est caractéristique des secteurs où la réalisation d’économies d’échelle
considérables, la courbe d’apprentissage se trouvant accentuée par l’unicité de
l’implantation et le regroupement des activités liées est avantageux ont une importance
décisive.

143
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Les stratégies globales de dispersion – fondées sur les IDE alors que les
stratégies de concentration sont fondées sur les exportations – interviennent dans les
secteurs où l’avantage concurrentiel ou ce qui revient au même la neutralisation d’un
handicap domestique sera typique des secteurs où le coût des transports, des
communications ou du stockage est élevé au point de dépasser les avantages découlant
de la centralisation géographique de la production. D’autres facteurs commandent
aussi aux entreprises de s’engager dans une stratégie de configuration dispersée. Le
facteur de proximité de la clientèle et le facteur de l’Etat dont le rôle d’encouragement
des IDE sur son territoire en sont parmi les plus importants. Quand il s’agit de
s’engager dans une stratégie globale, la firme essaye autant que possible de donner à
ses implantations internationales une configuration optimale. Cette démarche peut être
analysée comme une régression de la théorie Ricardienne des avantages comparatifs à
la théorie Smithienne des avantages absolus 9.
Cependant diverses considérations interviennent toujours pour rendre irréalisable
cette configuration optimale. Les espoirs mis dans les capacités d’allocation optimale
par le marché interne des firmes reposent sur une confusion entre le niveau micro et le
niveau macro-économique. Il est indéniable que le principe d’internationalisation
favorise le calcul économique sur une base mondiale. Mais son cadre de validité est
limité à l’espace intégré de la firme. Pour qu’il soit possible d’effectuer une
généralisation, il faudrait que le marché interne de la firme se confonde avec le marché
mondial, donc que celle-ci soit dans une situation de monopole, dans la position d’un
planificateur central. Il est possible de mettre en doute une telle hypothèse car, en
deuxième lieu, les marchés dans lesquels se meuvent les agents globaux sont des
marchés imparfaits, de caractère oligopolistique. Or il a été démontré depuis
longtemps déjà que les marchés imparfaits ne garantissaient pas une allocation
optimale des ressources.
Pour notre part, nous ne pensons pas qu’il soit possible d’inscrire le débat sur la
réalisation d’une configuration globale dans le cadre statique d’une allocation optimale
et définitive des ressources. Il s’inscrit plutôt dans le cadre dynamique d’une quête
permanente de positions concurrentielles toujours plus avantageuses.
En définitive, les stratégies mises en œuvre par les firmes se reflètent dans les
configurations spatiales qui caractérisent leur mode de fonctionnement.
Pour mener à bien leurs différentes activités et fonctions en dehors de leur pays
d’origine, les FMN ont agencé leurs unités selon des modalités spatiales particulières.
La nature évolutionniste du phénomène de multinationalisation qui se caractérise par
le passage progressif d’un stade à un autre, a une incidence directe sur l’organisation
spatiale de ces acteurs. Les trois grands types de configuration observés sur le terrain
traduisent une logique d’évolution des firmes qui découle largement de l’intégration
croissante des diverses composantes en un véritable système autorégulé.
La dimension multidomestique ou multinationale a constitué la première forme
d’organisation. Dans la période qui fait suite à la fin de la Deuxième guerre mondiale,
les firmes américaines ont si largement développé cette modalité en Europe qu’elle est
devenue le modèle dominant et la référence du phénomène. Elle demeure encore
centrale pour certains secteurs d’activité et pays en développement. Ainsi, AT&T,
dans le souci de laisser une grande autonomie à ses nouvelles filiales asiatiques a
retenu au début des années 1990 ce type d’organisation spatiale.

144
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

La dimension régionale qui fait une apparition ultérieure, au cours des années
1970, s’inscrit dans le développement de regroupements économiques régionaux de
fait et de droit. Les années 1980 et le début de la décennie suivante ont vu une
extension et un approfondissement de l’intégration régionale : création en 1991 du
Mercosur entre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay ; signature, en 1992,
de l’accord de libre-échange nord-américain entre les Etats-Unis, le Canada et le
Mexique ; mise en œuvre, en 1992, d’une zone de libre échange au sein de
l’association des nations de l’Asie du sud-est et extension, en 1994, aux membres de
l’Asia Pacific Economic Cooperation ; enfin, mise en place, en 1993, de l’union
économique et monétaire dans le cadre du traité de Maastricht et entrée de nouveaux
membres (Autriche, Finlande, Suède).
La dimension globale, qui concrétise l’adoption d’une stratégie globale pour une
firme multinationale était au début des années 1990 dans l’enfance. Elle constituait
une tendance qui était appelée à se développer dans l’avenir.
Parmi les remarques à tirer de l’expérience des premières firmes à avoir
expérimenté cette stratégie on peut retenir les suivantes :
En premier lieu, l’organisation globale se différencie nettement des dimensions
précédentes car elle introduit une rupture du point de vue spatial. Il y a, en effet, à ce
niveau une déterritorialisation, dans le sens où les territoires perdent leur pertinence
per se, pour devenir de simples composants de l’espace interne de la firme, car tous les
territoires ne se valent pas. La finalité des firmes dans la globalisation est de tirer
avantages des attributs des différents lieux « à l’évidence, une localisation dans les
paradis fiscaux des Caraibes, Bermudes ou îles Caïmans, par exemple, ne comporte
pas les mêmes avantages pour une firme multinationale qu’une localisation dans une
technopole, comme la Silicon Valley ou la Research Triangle Park aux Etats-Unis »9.
A partir de ces différentes localisations, la firme multinationale constitue une
cohérence d’ensemble en articulant en son sein, des lieux et des espaces aux logiques
propres bien différenciés.
En deuxième lieu, la configuration globale présente une dissociation entre
l’espace de production et l’espace de consommation qui ne se trouve pas dans les deux
autres modalités spatiales dans la mesure où l’activité des filiales étrangères est
prioritairement tournée vers le marché national ou régional. Dans le cas de la
configuration globale, l’activité des filiales étrangères est résolument tournée vers le
marché mondial. Le polycentrisme, qui caractérisait le mode multidomestique ou
régional, à laissé place à un géocentrisme qui est le propre du mode global.
De manière générale, la transition d’une forme d’organisation à une autre a été
grandement facilitée par le développement technologique dans son ensemble et plus
précisément par le traitement de l’information et de son transfert par des réseaux de
télécommunication. En permettant la gestion et la coordination quasi instantanée des
différentes unités dispersées géographiquement, l’organisation régionale a pu être
traitée de manière efficiente. Elle a aussi permis d’accélérer la réflexion et d’amorcer
les contours d’une véritable configuration globale.
Enfin, le rôle joué auprès des grandes firmes par les consultants internationaux
principalement nord-américains, qui ont suivi leurs clients à l’étranger et sont devenus,
à leur tour, de véritables entreprises multinationales a été un puissant facteur de

145
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

diffusion et d’homogénéisation du comportement et de l’organisation des firmes


multinationales.

Tableau II.4 : Les différents caractéristiques des trois grandes configurations


spatiales

Type et fonction de
Configuration Période Degré d’intégration du
l’affiliation étrangère, Environnement
spatiale d’émergence groupe
stratégie suivie
Réplique miniature de la Pays relativement ouverts à
maison mère. l’investissement direct
Fourniture du marché étranger.
Multi national. Existence de barrières
Années 1950-
domestique Faible commerciales.
60
Stratégie de marché Coûts élevés de transport et
de communication.

Relative spécialisation Forte à certains points Libéralisation du


productive (produit et d’articulation de la commerce international du
processus) et fonctionnelle sur chaîne de la valeur, régime de l’investissement
une base régionale. faible aux autres. direct (au moins
Régionale Années 1970 Fourniture du marché bilatéralement).
régional.

Stratégie de production.

Spécialisation productive et Potentiellement forte Globalisation (exacerbation


fonctionnelle avancée au tout au long de la de la concurrence
niveau mondial. chaîne de valeur. mondiale).
Fourniture de biens semi-finis Déréglementation et
ou de composants à d’autres libéralisation du commerce
Années unités étrangères du groupe international et des régimes
Globale
1980 et/ou fourniture de biens finis de l’investissement direct.
ou de services pour le marché Convergence dans les
mondial. styles et les goûts de
consommation.
Stratégie globale Développement des
technologies d’information.

Source : D’après CNUCED, 1993

1-La configuration multidomestique

Les firmes, du fait de leur vision multinationale de l’économie mondiale, sont à


peu de choses près la somme de leurs différentes filiales nationales. Tournées en
priorité vers leurs marchés nationaux d’implantation, elles présentent un fort degré
d’autonomie entre elles. Elles fabriquent pratiquement toute la gamme de produits
qu’elles adaptent à leurs marchés par des services réduits de recherche et de
développement, d’une part, et de marketing d’autre part. Le groupe qui est organisé en
centres de profit sur une base nationale, comporte peu ou pas de commerce interne
entre les filiales. Les différents marchés sont étanches. La stratégie poursuivie est ici

146
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

de manière quasi exclusive une stratégie de marché. La cohérence du groupe résulte de


la coordination qu’assure la maison-mère dans le domaine de la finance, du marketing
international, ainsi que de la R&D stratégique.
Dans les faits, les filiales étrangères n’acquièrent que progressivement une plus
grande autonomie par rapport à la maison mère, sans atteindre toutefois une totale
indépendance à de rares exceptions près. Cette configuration spatiale est aussi liée à
l’état général du marché qui se résume à la somme de marchés nationaux
indépendants, car l’intégration de ces différents marchés sur une base élargie,
régionale ou mondiale, demeure encore faible, voire inexistante. Actuellement, le
choix ou le maintien de cette configuration est, en grande partie, déterminé par le
secteur d’appartenance et par la politique d’accueil. Les firmes relevant de secteurs
comme ceux de la plupart des produits alimentaires, de la distribution ou de
l’assurance - vie, ont organisé et continuent d’organiser leur activité étrangère selon
cette configuration territoriale. Il en est de même pour les firmes qui ont implanté des
filiales de production dans un certain nombre de grands pays en développement qui
ont mis en œuvre des politiques de substitution aux importations.
Du point de vue des pays d’accueil, les enjeux et les risques systémiques
apparaissent assez réduits car les filiales étrangères sont relativement autonomes et
largement intégrées au tissu et aux pratiques locales. Il y a e particulier, une
conformité entre l’espace de production et l’espace de commercialisation.
Figure II.2. La configuration multidomestique
Pays A Pays B

Pays C Pays D
Exportations

2-La configuration régionale

Un certain nombre de firmes multinationales présentent une organisation


marquée de leurs activités sur une base régionale. Des facteurs généraux, en premier
rang desquels figurent la généralisation des biens standardisés à grande échelle, la
relative convergence des modes de consommation et la baisse des coûts de transport,

147
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

concourent à expliquer cette tendance. L’extension et l’approfondissement de


regroupements économiques régionaux de facto ou de jure ont également incité les
firmes multinationales à adopter des configurations régionales, tant sur une base
interne, qu’à travers le développement de réseaux de production et
d’approvisionnement.
Cette orientation, qui a pris forme au cours des années 1970, est particulièrement
sensible dans l’industrie manufacturière de type assemblage comme la construction
automobile ou l’industrie électronique. Les firmes multinationales de ces secteurs ont
constitué de véritables réseaux régionaux à partir des filiales localisées dans différents
pays d’une même région ; l’assemblage final pouvant s’opérer dans n’importe quel
pays de la même région. La production qui en résulte s’adresse, pour l’essentiel, au
marché régional. De tels réseaux se sont développés en Europe, en Amérique du Nord,
notamment au Mexique, et en Asie de l’Est.
Cela contribue à expliquer la filiation de cette organisation spatiale avec la
prépondérance d’une stratégie de production qui donne lieu à deux types
d’organisation productive : la grappe et la chaîne. L’organisation en chaîne correspond
à une approche traditionnelle qui consiste en une segmentation linéaire du processus
productif. L’organisation en grappe comprend des niveaux intermédiaires
d’intégration. C’est notamment le cas du programme aéronautique Airbus où
l’assemblage des sous-ensembles est opéré dans différents pays européens, ensuite
envoyés à Toulouse pour le montage final.
Figure II.3 : Les configurations régionales

Pays A Pays B

Pays C Pays D

Unité de production Flux de produits finis


Figure II.4 : Organisation en grappe

Unité d’assemblage

Flux de composants Flux de produits finis


148
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Figure II.5 : Organisation en chaîne

Unité d’assemblage

Flux de composants Flux de produits finis

La polarisation relative des flux d’investissements directs de la part des firmes


multinationales originaires de la triade concourt à expliquer une telle orientation. Les
Nord-américains sont les premiers investisseurs en Amérique latine et dans les
Caraibes, les Japonais sont devenus les principaux pourvoyeurs de fonds privés et
publics en Asie et les Européens sont très actifs en Europe centrale et orientale, de
même qu’en Afrique. L’Europe de l’ouest constitue néanmoins un cas à part. La
constitution en 1993 du marché unique européen a eu un impact direct sur les
dispositifs industriels européens. Ceux-ci ont été contraints de passer d’une base
multidomestique à une base régionale. Ce mouvement avait été déjà largement anticipé
par les firmes nord-américaines, alors que les firmes européennes ont dû souvent
procédé par absorption d’entreprises existantes avant d’opérer de douloureux
arbitrages en matière de rationalisation des différents établissements. D’autant que,
parfois, comme le révèle le cas de Thomson dans la vidéo, ce défi se conjuguait avec
l’implantation en Europe d’unités de firmes concurrentes. En 1993, les deux
constructeurs européens de téléviseurs, Thomson et Philips, devaient faire face, sur le
marché européen, à la concurrence directe d’entreprises asiatiques, principalement
japonaises et coréennes, qui disposaient localement d’une base de production de 20
établissements. La rationalisation menée par Thomson, en Europe entre 1974 et 1991,
résulte en grande partie, de la vigoureuse politique de croissance externe que
l’entreprise y a mené. Le choix et les conséquences de cette option s’expliquent par les
règles du jeu de la concurrence oligopolistique qui consistent à acquérir des entreprises
avant que les concurrents ne le fassent. La recherche de la réduction du degré
concurrentiel au niveau sectoriel explique le niveau élevé de fermetures d’usines qui
suivent les opérations d’acquisition.

149
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Figure II.6. L’organisation productive européenne de Thomson Consumer


Electronics
les téléviseurs en 1993

Thomson France Thomson France Sous – traitants


(Genlis) (Bagneux) Allemagne
Déviateurs canons Dalles cônes masques

Thomson Orega Thomson Italie Thomson Pologne


France et Espagne (Anagni) (Piascezno)
tuners tubes 20 ″ – 36″ tubes
transformateurs

Thomson France Thomson Allemagne Thomson Espagne


(Angers) (Celle) (Tarancon)
TV 21″ - 29″ TV 21″ - 33″ TV 17″ - 21″
Assemblage Assemblage électrique Assemblage final
électrique Assemblage final
Injection plastique
Assemblage final
Châssis électrique

Composants Sous - ensembles Assemblage final

Source : d’après POTTIER C., L’Europe face à la mondialisation des


firmes. Le cas de l’industrie vidéo, FEN-IRES, 1994.

3-La configuration globale

La libéralisation du cadre général des échanges mondiaux et de celui des


économies nationales, l’accentuation de la concurrence, de plus en plus globale dans
un nombre croissant de secteurs, et la diffusion des technologies de l’information ont
conduit les firmes multinationales à concevoir des stratégies globales et à réorganiser

150
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

le contenu de l’activité de leurs filiales étrangères, ainsi que l’ensemble de leurs


relations.
Dans ce contexte, la firme multinationale dispose d’un choix élargi pour la
localisation de ses diverses unités, sans toutefois occulter les niveaux spatiaux
antérieurs qui sont en fait articulés selon une stratégie désormais globale. Les activités
de la chaîne de valeur, telles que le marketing, la distribution et le service après-vente,
qui répondent à une stratégie de marché et qui doivent être en contact direct avec le
consommateur, obéissent à une logique de proximité : l’ancrage local est ici
prépondérant. Il en est de même d’activités qui comportent des coûts élevés de
transport, comme les produits pondéreux. La logique locale est par ailleurs au cœur de
nombreuses activités de services.
En sens inverse, la production et la logistique interne, de même que les activités
de support telles que le développement technologique et l’approvisionnement, peuvent
être dissociées de la localisation du consommateur : à priori, elles peuvent être établies
en n’importe quel lieu. En fait, elles donnent souvent lieu à des configurations de type
régional pour la fabrication, mondial pour la recherche-développement.
La configuration globale, qui intègre de multiples espaces et constitue une forme
complexe d’organisation des firmes multinationales, nécessite un certain nombre de
conditions. La condition principale consiste en un état avancé de multinationalisation
des diverses activités et fonctions qui prend la forme soit d’une configuration régionale
dans les activités de production, soit d’une configuration multidomestique dans le cas
des activités de services.

Les différents espaces de la configuration globale

Glaxo holding, firme pharmaceutique britannique, est sans nul doute une des
firmes multinationales les plus avancées dans la globalisation de ses activités et
fonctions. Ainsi en 1993, seuls 10 % de son chiffre d’affaire étaient réalisées sur son
marché national d’origine. Cet indicateur est toutefois insuffisant pour saisir une telle
configuration. En effet, de l’examen détaillé des différents lieux d’établissement selon
les principales fonctions se dégagent quatre espaces de dimension variable et aux
caractéristiques propres. Les espaces de la recherche-développement d’une part, et de
la finance d’autre part, ont des ancrages limités en des lieux qui se recoupent dans
certains cas, comme au Royaume-Uni (Middlesex), en Italie (Vérone) ou aux Etats-
Unis (Research Triangle Park). Le premier espace est, par exemple, localisé en des
lieux à forte potentialité de production de connaissances spécifiques, alors que l’espace
financier s’inscrit dans d’autres environnements comme des places financières, New
York et Singapour ou des paradis fiscaux, comme les Bermudes. L’espace de
production apparaît, à priori très étendu ; il correspond en fait à une contrainte forte
propre au secteur pharmaceutique où les médicaments doivent obtenir des
autorisations administratives de mise sur les marchés nationaux. Il apparaît à la simple
énumération des localisations selon les activités que les fonctions, comme la
recherche-développement et la finance, ont un espace d’opération mondial, alors que
la production est plutôt régionalisée et la distribution ancrée sur des territoires
nationaux.

151
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

L’enseignement principal qui ressort de l’examen des trois grandes


configurations spatiales, est que l’espace demeure un élément central pour les firmes
multinationales, même si son contour et son rôle ont évolué suivant en cela l’évolution
même des firmes. La configuration globale, qui devrait s’affirmer dans l’avenir
comme la forme dominante dans un certain nombre de secteurs d’activité, combine à
l’échelle mondiale les avantages des lieux et d’espaces différenciés. Comme le
souligne le néologisme de « globalisation », cette configuration comporte une double
dimension, d’une part une vision globale, et d’autre part, une approche locale pour les
choix de localisation d’unités de production , de recherche-développement et de
distribution. Et c’est à ce niveau que va s’opérer l’articulation entre les firmes
multinationales qui conçoivent des stratégies variables et les Etats qui disposent et
développent des spécificités qui leur sont propres.

Tableau : II.5 : Les quatre espaces de Glaxo dans la configuration globale

L’espace de la
L’espace de la L’espace financier
recherche- L’espace productif
distribution (dont holding)
développement
Europe
Athènes Athènes
Bruxelles
Berne
Brondby (Danemark)
Budapest
Dublin Dublin
Genève Espoo (Finlande)
Hambourg Hambourg
Istanbul Istanbul
Londres (coordination) Lisbonne
Madrid Madrid Madrid
Middlesex (Angleterre) Middlesex (2unités) Middlesex Middlesex
Mölndal (Suède)
Nieuwegein (Pays-
Bas)
Oslo
Paris Paris Paris
Prague
Varsovie
Vérone Vérone Vérone Vérone
Vienne
Wiesbaden
Zug (Suisse)
Amérique du Nord
Research Triangle Park Mississauga (Canada) Mississauga Research Triangle
(Caroline du Research Triangle Research Triangle Park
Nord/USA) Park) Park New York

152
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Amérique du Sud
Buenos Aires Buenos Aires
Caracas Caracas
Hamilton
Lima
(Bermudes)
Mexico Mexico
Montevideo
Panama
Quito
Rio de Janeiro Rio de Janeiro
San Juan de Porto
Rico
Santafé de Bogota Santafé de Bogota
Santiago du Chili
Valencia (Venezuela)
Afrique
Casablanca
Le Caire Le Caire
Nairobi Nairobi
Asie – Pacifique
Bombay Bombay
Bangkok
Boronia (Australie) Boronia
Chittagong
Chittagong
(Bangladesh)
Colombo (Sri Lanka) Colombo
Djakarta Djakarta
Djeddah
Hong Kong
Karachi Karachi
Kuala Lumpur Kuala Lumpur
Manille
Palmerston North Palmerston North
(Nouvelle Zélande)
Samut Prakan Samut Prakan
(thaïlande)
Singapour Singapour Singapour
Taïpei Taïpei
Tokyo tokyo
Source : Glaxo holding Rapport d’activité, 1993

Les stratégies appliquées par les FMN et les configurations selon lesquelles elles
déploient leurs activités déterminent les niveaux de structuration de l’économie
mondiale globalisée. Le domaine de la technologie est celui dont le niveau
géographique est le plus ouvert, le plus universel. Les connaissances s’échangent,

153
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

circulent et sont appliquées dans le monde entier. Elles sont de plus en plus
fréquemment le produit de coopérations ou d’alliances technologiques.
La production exige des effets de dimension, particulièrement pour la fabrication
de composants élémentaires fortement standardisés afin de bénéficier des économies
d’échelle. Elle doit également tenir compte des coûts et des délais de transport. Le
niveau régional apparaît de ce fait le plus approprié. Les modalités d’organisation
peuvent alors faire appel à la croissance interne, mais également à l’acquisition de
capacités productives existantes par rachat de firmes. Les alliances, sous forme de
joint-venture pour la production d’organes communs, se généralisent dans la mesure
où elles permettent d’atteindre des seuils de dimension optimale.
La commercialisation, enfin, est l’activité qui requiert la plus grande proximité
physique avec la clientèle. Son caractère local est le plus fortement affirmé. Elle doit
permettre la fourniture d’un véritable service : produit de qualité et service après-vente
efficace. La concurrence se polarise sur la conquête des parts de marchés. Les
alliances cèdent alors le plus souvent le pas aux stratégies de concentration par fusions
et acquisitions qui permettent une couverture rapide et exclusive des zones de
débouchés.

Tableau II.6 : Les niveaux de structuration de l’économie mondiale globalisée

Niveau Facteur de
Domaine Modalité d’organisation
géographique compétitivité
recherche interne
Technologie monde connaissance
alliances stratégiques
croissance interne
Production région dimension joint ventures
fusions et acquisitions
qualité Croissance interne
Commercialisation local
service fusions et acquisitions

D - La coordination globale

Une firme qui choisit une stratégie globale doit pouvoir maîtriser les problèmes
de coordination de l’ensemble de ses activités situées dans plusieurs pays qui ne
manqueront pas de surgir. Une coordination réussie signifie une circulation fluide de
l’information, délégation appropriée des responsabilités, alignement des efforts des
uns et des autres. Si une bonne coordination peut procurer des bénéfices considérables,
la somme d’efforts qu’il faut déployer pour y parvenir représente un formidable défi
organisationnel en raison des différences linguistiques et la nécessité d’instaurer un
échange d’informations fiables et accessibles à tous, sans parler de la complexité
inhérente à toute démarche de coordination. L’accumulation de problèmes d’ordre
organisationnel fait qu’une coordination pleine et ouverte est l’exception plutôt que la
règle au sein des entreprises « globales ». Le cas du laboratoire pharmaceutique
Lexington est très révélateur à ce sujet10. La firme, fondée en 1981, a connu un succès
impressionnant durant les années 1980. La stratégie d’expansion internationale mise

154
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

en œuvre à l’époque consistait en l’établissement d’un réseau décentralisé d’unités très


autonomes dont les managers furent dotés de larges prérogatives. La raison est que le
succès dans l’industrie pharmaceutique à l’époque dépendait des liens de connaissance
qui unissent les laboratoires aux responsables gouvernementaux chargés de délivrer les
autorisations de commercialisation des médicaments ainsi que les médecins sui
prescrivent ces produits. Avec sa structure décentralisée, Lexington a pu employer
dans chaque pays un personnel local très au fait des réalités domestiques dans
lesquelles il évolue ; et les résultats positifs n’ont pas tardé à venir.
Cependant, les changements profonds dans les conditions de délivrance des
autorisations de commercialisation et de prescription des médicaments intervenus à la
fin des années 1980 nécessitaient de la part des représentants de Lexington d’imaginer
une nouvelle démarche en matière de production et de marketing. Aux yeux des
responsables de la firme, la solution passait par l’instauration d’un système de partage
des informations accessible à tous les représentants de l’entreprise. La structure
décentralisée et autonome de la firme, autrefois un atout s’est transformée en un
sérieux handicap. Elle s’est révélée incapable d’assurer un partage et une circulation
efficaces de l’information. Le problème à résoudre était de faire en sorte que la
connaissance locale devienne globale.
Plus fondamentalement, cet exemple illustre le déphasage d’une stratégie, en
l’occurrence la stratégie multidomestique, par rapport à une industrie pharmaceutique
dont le facteur de compétitivité sont les connaissances et l’information et qui a évolué
vers le modèle global.

Une logique de fonction

L’importance d’une coordination globale efficace apparaît plus clairement à la


lumière du passage d’une logique de produit à une logique de fonction.
Schématiquement, il est possible de dire que dans l’économie de produit, la conception
d’un produit repose sur la logique de ce qu’il est possible d’obtenir de la combinaison
matériaux/procédés existants pour la confronter à ce qui est connu des attentes
possibles du marché. Le produit « technologiquement possible » est alors proposé sur
le marché et ses débouchés sont alors vérifiés avec une adaptation progressive en
fonction des réactions du marché. La méthode d’analyse de la valeur et plus largement
la logique de fonction inversent la perspective, au sens où ce sont d’abord les fonctions
que doit remplir le produit qui sont analysées, pour définir ensuite quelles en sont les
composantes et les caractéristiques nécessaires, et au regard de celles-ci les matériaux
et procédés de production les plus adaptés. Ainsi, dans le secteur de la pharmacie, la
démarche de la recherche est passée du screening, c’est-à-dire de la synthétisation
systématique de molécules sériées ensuite en fonction des liens caractéristiques,
au drug design qui consiste à concevoir une molécule à partir de la connaissance des
récepteurs de l’organisme.

155
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

La diffusion de la logique de fonction implique une transformation profonde des


principes de conception. L’activité de conception devient véritablement le principe
organisateur de la production et du produit en ce qu’elle tend à s’abstraire de la
technique pour prendre origine dans une logique extérieure, celle de l’utilisation. Les
nouveaux principes de conception du produit influent sur ses caractéristiques
physiques, sur l’information qui lui est associée et sur ses conditions d’utilisation. Il
s’agit dans ce domaine d’élaborer un flux par lequel l’offre s’engage à une
disponibilité continue et évolutive de la valeur d’usage contre une fidélisation d’un
nouvel ordre de la part des consommateurs. Elle est fondée sur la réintroduction de
l’usager dans la définition de la valeur d’usage, et sur l’individualisation de la relation
d’échange et de l’accès à l’usage. La valeur d’usage n’est pas considérée comme une
donnée préétablie ou finie. Cette nouvelle articulation de l’offre et de la demande est
fondée sur une nouvelle conception du produit et de la relation d’échange intégrant
une dimension temporelle renforcée et une nouvelle proximité entre producteurs et
utilisateurs.
L’application de ce principe de fonctionnement fait que le centre de gravité de la
garantie se déplace du produit vers son usage. Un exemple de cette transformation
peut-être trouvé dans la recomposition de la relation aux clients mise en œuvre par un
constructeur de l’industrie automobile. Ce constructeur met à la disposition de ses
clients un numéro vert accessible 24 heures sur 24 et une organisation logistique qui
leur permet en cas de panne d’être assuré d’un dépannage dans les six heures qui
suivent, en quelque point du territoire national où ils se trouvent, ainsi que dans
certains pays européens. Le constructeur aéronautique Boeing a mis en place une
logistique semblable et s’engage à acheminer des pièces de rechanges dans les 24
heures dans n’importe quel aéroport dans le monde. Le renouvellement de conception
associé à cette organisation apparaît au travers de la déclaration d’un des responsables
de cette société : « ce que nous vendons, ce n’est pas un produit, c’est de l’usage »11.

La compétitivité par l’organisation

Le passage d’une logique de produit à une logique de fonction et


l’individualisation des relations entre producteurs et usagers mettent en valeur
l’importance et la nécessité d’une coordination globale et efficace. Elles marquent
l’avènement de ce qu’il convient d’appeler la compétitivité par l’organisation.
La conception analytique de la firme ou de la fonction de production considère
toujours que la compétitivité des firmes est déterminée par les coûts de ressources,
éventuellement leur qualité. Cette approche occulte de plus en plus le rôle décisif de la
combinaison de ces ressources. C’est l’intelligence de cette combinaison – en d’autres
termes, l’efficacité de l’organisation – qui explique la performance dans les conditions
modernes dans la technologie et de la dynamique des marchés, beaucoup plus que le
coût ou même la qualité des facteurs pris séparément. La performance individuelle des
facteurs, considérés isolément, devient impossible à apprécier, ce qui pose problème
au regard de notions aussi centrales en économie que la « productivité du travail » ou
du capital. La productivité n’est plus une productivité additive des opérations, mais
une productivité systématique des relations. Cet aspect est d’autant plus important
qu’il est à la croisée de la dynamique interne des techniques de production et de la

156
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

dynamique externe des marchés. L’ouverture croissante des espaces économiques


réduit les pouvoirs du marché liés à la proximité, aiguise la concurrence et l’oriente de
plus en plus vers la différenciation par la qualité, les délais, la variété, l’innovation
(changement renforcé dans les pays à monnaie forte, comme le Japon après la
revalorisation du Yen dans les années 1970 ou la France d’après 1985). Or ces
nouveaux critères de compétitivité appellent non seulement une main-d’œuvre plus
qualifiée mais un contexte d’organisation profondément différent de celui de la
production de masse standardisée. Les nouvelles formes de performance dépendent
toutes de la densité et de la pertinence des relations établies entre les acteurs des
chaînes productives, entre les « fonctions » de la firme (bureaux d’études, service
marketing, services commerciaux, production), entre les firmes, leurs fournisseurs et
leurs clients, entre les firmes et tout leur environnement technique et social. Cette
« productivité des interfaces » implique la remise en cause des schémas Tayloriens, où
les acteurs ne coopèrent qu’à travers des processus séquentiels et routinisés. Du même
coup, d’ailleurs, ce ne sont pas seulement les performances de différenciation qui
dépendent directement de la pertinence de l’organisation, mais les performances de
coût elles-mêmes. On produit non seulement mieux, mais aussi souvent moins cher,
avec des ressources plus coûteuses. Ainsi, aux Etats-Unis, dans le domaine du textile,
certains produits sont fabriqués à meilleur marché en Caroline du nord qu’en
Thaïlande. Inversement, même en sous-traitant les travaux intensifs en main-d’œuvre
dans des pays à bas salaire, certains fabricants américains de semi-conducteurs ont des
coûts supérieurs à leurs homologues japonais fortement automatisés. Ainsi, les effets
liés aux implantations ponctuelles sont de plus en plus étroitement imbriqués dans les
effets collectifs de l’organisation spatialo-sociale, ce qui accroît encore l’effet
cumulatif des polarisations.
Les développements précédents montrent que dans le contexte de compétition
élargie en croissance ralentie que nous connaissons actuellement, la distinction
traditionnelle entre compétition par les coûts et compétition dite « hors-coûts »
s’estompe chaque jour davantage. La tendance de fond observable dans la quasi-
totalité des secteurs est l’imbrication croissante des diverses formes de concurrence.
Sauf exceptions, on n’assiste nullement à la substitution d’une concurrence hors-coûts
à une concurrence par les prix, mais bien au cumul des deux formes. Dans une
économie de la demande, le consommateur ne veut plus arbitrer entre la qualité et le
prix, il souhaite la meilleure qualité au meilleur prix.
La compétition hors-coût ou en termes plus appropriés, la compétition par
la différenciation peut être définie comme la recherche de prestations uniques, qui
créent ( temporairement, en général) un avantage concurrentiel spécifique. La nature
de ces prestations et les domaines d’activité concernés de la firme peuvent être
extrêmement variés et mettent en jeu, à priori, toutes les activités de la firme depuis
les secteurs commerciaux jusqu’aux secteurs financiers, en passant par la réalisation
elle-même. Les stratégies et les variables de différenciation peuvent être reconnues à
travers les mots clés suivants : qualité, variété, réactivité et innovation.
Ces critères de performance sont difficilement compatibles entre eux. Coût,
qualité, variété, réactivité, innovation : ces critères s’opposent presque
systématiquement deux à deux (du moins dans les conditions traditionnelles de la
production de masse taylorisée). Et c’est précisément cette nécessité de rendre

157
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

compatibles ces critères à priori divergents ou du moins d’atténuer cette divergence,


qui réclame une révision en profondeur des organisations.
L’exemple qui vient le premier à l’esprit, est la relation entre coût et qualité. La
recherche de la qualité accroît, en première analyse, les coûts. Mais ces surcoûts sont
d’autant plus élevés qu’on se trouve dans une organisation où le travail d’exécution est
dévalorisé, où il n’y a pas d’interaction pertinente entre les concepteurs et les
exécutants, où les machines sont peu fiables. Dans une organisation adaptée, la qualité
ne coûte pas, elle rapporte. Mieux vaut un opérateur compétent et bien payé que trois
opérateurs sous-qualifiés, dont l’un est payé pour réparer les erreurs des autres ! Cela
est valable pour le lien entre coûts et réactivité. Pour être réactif à court terme, le plus
simple est de produire juste à temps ce que le marché réclame, en réduisant autant que
possible les stocks. Mais ceci n’est envisageable que si la maîtrise de la qualité des
produits et des process le permet. Ainsi, qualité, réduction des coûts et réactivité
peuvent dessiner à nouveau un cercle vertueux. Ces principes forment ce que les
milieux managériaux appellent le toyotisme. C’est un système de gestion de la
production hautement cohérent qui connaît une formidable popularité dans les milieux
industriels.
Mais le toyotisme ne peut désigner le nouveau modèle qui va s’imposer à
l’économie mondiale. C’est un concept puissant, mais limité pour l’essentiel à
l’atelier ; il ne peut expliquer les nouvelles formes de compétence dans les autres
parties de la chaîne de valeur comme la R&D, le marketing et le service après-vente.
Les nouvelles formes de performance, y compris la réduction des coûts en situation
technologiquement complexe, ont pour point commun de reposer sur des processus
relationnels ouverts, sur des modes de coopération qui sont, dans l’essentiel, en rupture
avec les modes statiques et rigides de la coopération Taylorienne. L’efficacité et la
compétitivité résultent désormais moins de la productivité des opérations élémentaires
ou de l’intensité d’usage de chaque facteur de production pris isolément, que de la
qualité de la coordination entre ces opérations et de la combinaison de ces facteurs,
reposant elles-mêmes sur la qualité de la coopération non strictement programmée
entre tous les acteurs du cycle de production. L’idéal de non-communication entre les
acteurs qui était celui du taylorisme devient clairement contre-productif.
L’engagement subjectif et la coopération interpersonnelle ne sont plus mobilisés pour
corriger les erreurs et les dérives de l’organisation formelles. Ils sont de plus en plus au
cœur de l’efficacité « normale » de la production.
Ce renversement, qui fait passer de la productivité par intensité, caractéristique
des métiers simples et des étapes primitives de l’industrie, à la productivité par non-
gaspillage (qu’est-ce que l’organisation, si ce n’est l’ensemble des dispositifs qui
permettent le non-gaspillage ? Et d’où vient le gaspillage sinon, principalement, des
défauts de coordination dans la combinaison des ressources productives et des défauts
de communication entre acteurs ?) est au cœur des problématiques actuelles de
l’efficacité. Elle résulte de la capacité de coopération entre acteurs de la firme plus que
dans les tâches isolées d’exécution.
Dans les secteurs qui produisent des objets techniques complexes (avions, gros
systèmes électroniques ou informatiques) et qui se présentent en général comme une
constellation de très nombreux sous-traitants spécialisés gravitant autour d’une firme
d’assemblage, on comprend aisément le rôle central de la capacité de coordination et

158
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

de synchronisation de ces ensembles. L’efficacité globale, qui se mesure en délais et


en qualité autant qu’en coût, n’a plus qu’un rapport lointain avec la productivité des
opérations élémentaires. Elle dépend surtout de la qualité de la gestion des flux, de la
précision des rendez-vous et de la capacité à reconfigurer en permanence cette gestion,
qui ne peut être rigidement programmée, sous peine d’amplifier de manière
catastrophique les inévitables dérives locales.

II - Les instruments de la globalisation économique

Les phénomènes que nous étudions peuvent être rangés dans le mouvement plus
large de l’internationalisation économique. Mais la notion d’internationalisation a un
caractère générique. Elle inclut les échanges extérieurs, l’IDE et les flux de capital
internationaux conservant la forme argent. Elle peut même être étendue aujourd’hui de
façon à comprendre les entrées et les sorties de technologies incorporées dans les
équipements, ou transmises et acquises de façon intangible ; les mouvements
internationaux de personnel qualifié et les flux d’informations et de données
transfrontières. Il ne s’agit pas d’opposer les différentes formes de
l’internationalisation, et encore moins d’en exclure telle ou telle, mais simplement de
les penser comme un tout, en établissant entre elles une hiérarchie fondée sur l’analyse
autant que sur les faits observables et mesurables. Ici, l’investissement est considéré
comme l’emportant sur les échanges. Les raisons de ce choix apparaîtront dans les
développements à venir.
Aujourd’hui, un grand nombre d’économistes considèrent que l’IDE a pris le pas
radicalement sur les échanges dans le processus d’internationalisation ; son rôle est
aussi important dans les services que dans le secteur manufacturier. De Anne Julius,
disait à ce sujet qu’ « en tant que modalité d’intégration économique internationale,
l’IDE est dans sa phase de décollage : elle se trouve peut-être dans une situation
comparable à celle du commerce mondial à la fin des années 1940 »12. Les études de
l’OCDE ont accordée une attention particulière à cet aspect de l’évolution de
l’internationalisation économique. L’une d’elles précise ainsi que « la globalisation a
changé l’importance relative des facteurs créateurs d’interdépendance.
L’investissement international domine l’internationalisation plus que ne le font les
échanges et façonne donc les structures qui prédominent dans la production et
l’échange des biens et des services »13.
Un travail plus récent de l’OCDE adopte une démarche historique afin de
caractériser la phase nouvelle de l’internationalisation : « Historiquement, l’expansion
internationale s’est faite surtout à travers les échanges, puis dans les années 1980, par
un développement considérable de l’investissement direct international et de la
collaboration interentreprises. Ce qui est nouveau, c’est que les entreprises ont eu
recours à des combinaisons nouvelles entre les investissements internationaux, les
échanges et la coopération internationale inter-firmes pour assurer leur expansion
internationale et rationaliser leurs opérations. Les stratégies internationales du passé,
fondées sur les exportations ou les stratégies multidomestiques, reposant sur la
production et la vente à l’étranger, font place à de nouvelles stratégies qui combinent
toute une gamme d’activités transfrontières : exportations et approvisionnements à
l’étranger et alliances internationales. Les entreprises qui adoptent ces stratégies

159
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

peuvent tirer profit d’un degré élevé de coordination de la diversification des


opérations et de leur implantation locale »14.
Dans les développements qui suivent, nous examinons deux des plus importants
mécanismes de la globalisation : l’IDE et les alliances internationales inter-firmes.

A - L’investissement direct à l’étranger

La nouveauté de la prise de conscience de l’importance de l’IDE ne peut pas être


confondue avec le phénomène lui-même. En effet, le rôle joué par les investissements
étrangers, depuis la fin du XIXe siècle, dans la détermination des spécialisations
commerciales des différents pays ou régions du monde, a toujours été méconnu ou
sérieusement sous-estimé. Il ne permet pas de tenir compte des modalités de contrôle
qui ne s’appuient pas sur une liaison financière. L’exercice du contrôle ne passe pas,
nécessairement, par la propriété du capital. Voilà qui fait que l’ampleur et le poids de
l’IDE sont nettement plus importants que ne le laisse croire les statistiques disponibles.
La place occupée actuellement dans le système mondial des échanges par de
nombreux PED ne résulte pas seulement d’une dotation factorielle naturelle, tombée
en quelque sorte du ciel. Dans un grand nombre de cas, leur situation de producteur et
d’exportateur d’une ou deux matières premières de base, minière ou agricole est le
résultat d’investissements directs anciens, faits à partir des années 1880 par des
administrations ou des entreprises étrangères.
Les années 1980 ont connu une croissance de l’IDE d’une telle ampleur que
l’importance de l’investissement dans la constitution des interdépendances entre pays
est devenue lisible jusque dans les statistiques. Les données chiffrées sur l’IDE
demeurent d’une qualité très inférieure à celle des statistiques sur les échanges. Elles
permettent de saisir au mieux la partie émergée de l’iceberg. Elles ne permettent pas
de tenir compte des modalités de contrôle qui ne s’appuient pas sur une liaison
financière. Le rôle joué par l’investissement international apparaît encore plus
significatif dès que l’on considère les dimensions qualitatives de l’IDE ainsi que ses
traits distinctifs comparés à ceux du commerce. La notion d’investissement direct
demeure marquée par l’identification du contrôle à la propriété. L’IDE se distingue du
simple échange de biens et services par les traits suivants :

a- l’IDE n’a pas une nature auto-liquidative immédiate ;


b- il introduit une dimension inter-temporelle du moment que la décision
d’implantation fait naître des flux qui s’étendent, nécessairement, sur plusieurs
périodes longues ;
c- il implique des transferts de droits patrimoniaux et, par la même occasion de
pouvoir économique sans commune mesure avec la simple exportation ;
d- la décision d’investissement a une composante stratégique plus importante :
l’idée de pénétration sous-tend soit des motivations d’éviction de concurrents,
soit des motivations d’appropriation de technologies locales.

160
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

L’on pourrait ajouter un cinquième trait distinctif, à savoir que, par le biais de
l’IDE, s’opère une certaine division internationale du travail15.

L’accélération des IDE dans les années quatre-vingt

Dans les années 1950 et 1960, le taux de croissance des IDE était inférieur à celui
du commerce mondial. En dépit des investissements massifs des Etats-Unis en Europe
et en Amérique latine, l’exportation demeurait la modalité principale de la concurrence
à l’échelle mondiale. Dans les années1970, le taux de croissance des IDE rejoint celui
du commerce mondial. Toutefois cette évolution ne résulte pas tant d’une accélération
des IDE que d’un ralentissement des échanges internationaux dont la croissance
annuelle est revenue à un rythme de 5% au lieu de 8% en moyenne entre 1945 et 1970.
L’éruption de la crise porte un coup au commerce mondial, à la fois parce que les
marchés nationaux progressent moins vite et parce que, dans un contexte de chômage
croissant, les Etats tendent à multiplier les obstacles aux importations (normes, accords
de restriction volontaire aux exportations, etc.)
L’IDE, en revanche, n’est guère affecté par le ralentissement de la croissance. Il
est vraisemblable au contraire que le processus d’internationalisation de la production
se développe pendant cette période, même si les données de balance de paiements ne
rendent pas compte de ce phénomène. L’essor spectaculaire des marchés
internationaux offre en effet de nouvelles possibilités de financement aux firmes de
taille internationale tandis que les nouvelles formes d’investissement (notamment la
sous-traitance internationale et la cession de licences) trouvent dans les économies en
développement les plus dynamiques un terrain d’expérimentation privilégié.
Ce n’est que dans les années1980, et plus précisément à partir de 1985, que les
flux d’IDE s’accélèrent véritablement, passant d’un rythme annuel de 50 milliards de
dollars courants en 1983-1985 à plus de 200 milliards en 1989-1991. En dollars
constants, la progression serait de l’ordre de 17% par an de 1985 à 1992, à comparer à
5% pour le commerce mondial, et de 30% par an sur la période 1985-1990. A priori,
l’accélération des IDE concerne donc une période bien délimitée, caractérisée
notamment par la forte appréciation des monnaies japonaise et européenne face au
dollar et par les restructurations engagées en vue de la réalisation du grand marché
européen. Il est probable cependant que ce mouvement se poursuivra, à un rythme
moins soutenu certes, après la pause des premières années1990.
En 1992, d’après les données rassemblées par les chercheurs des Nations Unies
(CNUCED, 1994), 37 000 FM possédant 200 000 filiales, employaient directement 73
millions de personnes – et peut être autant chez leurs sous-traitants – et possédaient
des actifs estimés à 5 000 milliards de dollars environ. Le nombre relativement élevé
de firmes ne doit cependant pas masquer la concentration du phénomène. Sur les 37
000 FM recensés par la CNUCED, les 100 plus importantes (hors secteur bancaire)
détiennent à elles seules 3 400 milliards de dollars d’actifs, soit prés d’un sixième de la
valeur estimée de l’ensemble des actifs existant dans le monde. Les deux tiers de ce
stock, sont détenus dans leur pays d’origine, le reste dans des pays tiers. On estime
qu’un tiers environ du commerce mondial de biens et services correspond à des
échanges intra-firmes entre filiales des FMN.

161
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Tableau II.7 : Les flux d’investissement direct étranger dans le monde,


1975-1992 (Milliards de dollars)

Flux de sortie d’investissement direct étranger

Pays d’origine Moyenne annuelle Valeur annuelle


1975- 1981- 1986-
1989 1990 1991 1992 1993
1980 1985 1988
Pays développés 40 44 128 212 222 185 162 181
dont en % :
Allemagne 8 9 9 9 13 12 10 9
Etats-Unis 42 19 14 16 11 18 20 28
France 5 6 7 9 16 13 19 12
Japon 6 11 18 21 22 17 11 7
Royaume-Uni 17 21 23 17 9 9 10 14

Pays en développement 0,4 1 3 10 10 7 9 14


Flux d’entrée d’investissement direct étranger

Pays d’accueil Moyenne annuelle Valeur annuelle


1975- 1981- 1986-
1989 1990 1991 1992 1993
1980 1985 1988

Pays développés 24 37 102 168 176 121 102 109


dont en % :
Allemagne 4 2 1 6 5 6 7 n.d.
Etats-Unis 25 39 49 41 28 21 3 n.d.
France 9 6 6 6 8 13 21 n.d.
Japon 0,3 0,6 0,3 0 1 1 3 n.d.
Royaume-Uni 21 12 15 18 18 13 18 n.d.

Pays en développement 7 12 23 27 31 39 51 80

Source : Delapierre M, Milleli. Ch, op. cit, p.28.

Investissements croisés et acquisitions / fusions

La croissance de l’IDE au cours des années 1980 a été fortement marquée, d’une
part, par la montée de l’investissement international croisé ; elle a donc représenté un
phénomène très largement circonscrit à la zone OCDE. Le processus a, d’autre part,
été dominé par la suprématie des acquisitions/fusions sur les investissements créateurs
de capacités nouvelles.
Le graphique précédent exprime le caractère essentiellement intra-triadique de
l’IDE, qui a été concentré à plus de 80% au sein de la zone OCDE pendant les années
1980. Pendant la même période, ce sont les acquisitions et fusions d’entreprises
existantes qui ont représenté la modalité dominante de l’investissement entre les pays
de l’OCDE.

162
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Le phénomène des prises de contrôle par fusion ou acquisition, n’est pas


nouveau. Il est tout d’abord apparu aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne où le marché
boursier joue un rôle majeur dans le financement des entreprises. Jusque vers le milieu
des années 1980, il est toutefois resté principalement circonscrit aux territoires
nationaux. Les fusions/acquisitions transfrontières, impliquant des firmes de
nationalités différentes, n’ont pris leur essor qu’à partir de 1985.
Depuis le milieu des années 1970, plusieurs types d’incitations et de contraintes
ont poussé les entreprises dans la voie des acquisitions/fusions. Dans de nombreuses
branches, notamment celles à haute intensité de R&D ou à production de masse,
l’évolution technologique a renforcé le poids des coûts fixes (notamment sous forme
de dépenses élevées de R&D), qu’il leur fallait récupérer en produisant pour des
marchés mondiaux. Dans les industries déjà oligopolistiques au plan national, la seule
manière d’atteindre ces objectifs efficacement est de pénétrer les marchés par
investissements directs. Dans d’autres industries, l’un des principaux objectifs
industriels d’une acquisition/fusion est d’accaparer une part de marché. Les prises de
contrôle ont sur les stratégies de croissance interne, le double avantage de la sécurité et
de la vitesse. Il est en effet plus rapide d’acheter un ensemble d’actifs représentant une
activité entièrement constituée que de la bâtir ex nihilo. C’est également plus sûr dans
la mesure où l’on acquiert une solution qui fonctionne déjà, une part de marché, tout
en réduisant, de surcroît, le nombre de concurrents.
Les logiques sur lesquelles se fondent les stratégies de contrôle sont de trois
ordres. Elles répondent tout d’abord à la logique industrielle inhérente aux systèmes
industriels de type oligopolistique. Pour les firmes qui y recourent, c’est un moyen de
rationaliser l’outil de production dans des industries en situation de surcapacité. On
assiste alors le plus souvent à des reprises et des échanges d’actifs entre grands
groupes. Elles correspondent, en second lieu, à des stratégies de consolidation dans des
industries naissantes, après une phase d’innovation assurée par des petites et moyennes
entreprises. La consolidation touche alors plus particulièrement les PMI. Ces stratégies
de contrôle s’appuient ensuite sur la logique financière, qui répond elle-même à une
volonté de rentabilisation des actifs. Les pays où la pratique des prises de contrôle est
la plus fréquente sont ceux aussi où le marché boursier est le plus développé, avec en
particulier un niveau élevé de capitalisation. C’est le cas des Etats-Unis et de la
Grande Bretagne, par opposition à l’Allemagne et au Japon. Les entreprises cotées en
bourse assurent 37 % de l’emploi total aux Etats-Unis, 51 % en Angleterre et
seulement 10% en Allemagne. Quant au Japon, les firmes appartenant aux grands
groupes sont détenues à plus de 70% par des sociétés liées par une imbrication étroite
de participations croisées16.
Si l’on croît les dernières données publiées dans la presse économique, ce
mouvement de prise de contrôle connaît durant cette fin de siècle une accélération
impressionnante. Ainsi, les fusions ont atteint en 1998 une valeur totale de 2 500
milliards de dollars soit cinq fois plus qu’en 1992. C’est dans le secteur du pétrole que
se sont produites les fusions les plus élevées en termes de montant : Esso a racheté
Mobil Oil et Brtish Petrolueum a fusionné avec Amoco pour créer le premier groupe
pétrolier du monde. Dans les télécommunications, les numéros 2 et 3 des liaisons
longues distances, MCI World.com et Spint fusionnent leurs activités en octobre 1999
pour un montant de 129 milliards de dollars et l’on spécule sur le rachat par l’anglais

163
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Vodafone de l’allemand Mannesmann pour un montant supérieur. Toutes les branches


connaissent cette évolution. Ainsi, en 1998, Citicorp et la Bank of America fusionnent
pour un montant de 425 milliards de dollars et en Europe, les fusions du secteur
financier sont évaluées à environ 950 milliards de francs français17.
Cette prépondérance des investissements croisés au sein de la triade reflète elle-
même l’homogénéisation et l’intégration croissante de l’espace économique des pays
industrialisés. A l’uniformisation des comportements de consommation et des normes
techniques s’ajoute la résorption rapide des obstacles physiques et réglementaires aux
mouvements de capitaux. La vague de déréglementation et de privatisation qui a
marqué les années 1980 a offert de multiples opportunités aux grands groupes
internationaux de pénétrer de nombreux marchés par simple acquisition d’actifs
(croissance externe) plutôt que par la création de nouvelles unités de production.

L’IDE et la polarisation au niveau mondial

En 1992, le stock d’IDE dans le monde a atteint près de 2000 Milliards de


dollars, après avoir crû de 15% en moyenne par an en 1985-1991. En 1992, l’IDE, est
pour l’essentiel, un mode de relations économiques entre les pays avancés18.
Contrastant avec la polarisation des investissements au sein de la triade, la part des
économies en développement comme zone d’accueil des IDE est faible et déclinante
sur longue période : un tiers du stock mondial était localisé dans ces pays en 1960, un
quart en 1980, un cinquième en 1990 dont la moitié en Amérique latine et un tiers en
Asie. Par rapport à l’avant-guerre, le déclin est plus frappant encore puisque les deux
tiers environ du stock mondial d’IDE étaient localisés en 1914 comme en 1938 dans
les régions aujourd’hui dites en développement. Cette évolution met en relief le
changement de nature de l’IDE au cours des dernières décennies.
Jusqu’à la Seconde guerre mondiale, la majeure partie des IDE était concentrée
dans les secteurs agricole et minier. L’IDE était moins animé par une logique de
concurrence entre firmes à l’échelle mondiale que par une logique de concurrence
entre les nations pour l’accès aux sources du sol et du sous-sol. A la limite,
l’investissement n’était pas international mais impérial.
A cette logique impériale s’est substituée une logique d’intégration
concurrentielle du monde capitaliste. Bien que concentrée sur les régions
d’industrialisation ancienne, cette logique d’intégration s’étend aux économies où la
dynamique capitaliste trouve un terrain favorable, une sorte de répondant interne, et
dont les conditions politiques et macro-économiques se prêtent à l’investissement à
long terme19.

164
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Tableau II.8 – les investissements directs vers les régions en développement, 1987-1995
(Flux annuels moyens en milliards de dollars et en pourcentage)

1987- 1990- 1993- % du total


1989 1992 1995 1987 - 1995
Afrique subsaharienne 1.7 1.4 2.3 4
Afrique du Nord et Proche-Orient 2.1 2.2 3.2 6
Asie du Sud 0.4 0.5 1.4 2
Extrême-Orient 7.1 15.5 44.9 52
Amérique latine 7.0 11.6 18.1 28
Europe de l’Est 0.1 2.3 8.0 8
Total régions en développement 18.4 33.5 77.9 100

Source : Banque Mondiale, World Debt Tables [1994 et 1996].

Le mouvement de marginalisation des PED ne concerne pas seulement l’IDE, la


même tendance au recentrage triadique, et donc à la marginalisation des pays exclus
des processus qui la commandent, est également à l’œuvre dans les échanges
commerciaux. On constate que le commerce au sein de la triade a lui aussi augmenté
plus rapidement que l’ensemble du commerce mondial, passant de 13 à 17% de ce
dernier au cours de la période 1980-1988. « Tant en termes d’investissement direct
qu’en termes de commerce, les interdépendances à l’intérieur de la triade ont donc un
effet supérieur aux interdépendances qui ont concerné aussi bien le reste du monde que
les liens entre la triade et le reste du monde, révélant une vitesse d’intégration plus
rapide au sein de la triade qu’entre la triade et le reste du monde »20.

La montée des services

Le secteur tertiaire s’internationalise de manière irréversible, en dépit d’un cadre


national réglementaire et législatif généralement plus strict pour le commerce et
l’investissement des services que pour ceux des biens. L’essor de l’IDE dans les
services peut-être considéré comme l’un des effets directs des politiques de
déréglementation menées dans les pays industrialisés. Cette évolution découle d’une
caractéristique fondamentale de ces activités. En effet, le propre des services est d’être
produits et consommés, autrement dit de ne pas être stockables. La seule façon
d’exploiter au niveau international un avantage dans ce domaine est de s’implanter sur
les marchés étrangers. La circulation internationale des services a donc tout lieu d’être
dominé par l’IDE plutôt que par l’échange. Cela n’était pas toujours possible dans le
passé du fait de l’existence de monopoles étatiques dans la plupart des branches clés
de ce secteur : électricité, eau, télécommunications, transports aériens, banques,
assurances.
Déréglementations et privatisations ont commencé à ouvrir ces domaines à la
concurrence internationale, et donc à l’IDE dans les années 1980. A cela s’ajoute
l’internationalisation d’activités privées situées dans la mouvance des FMN comme les
réseaux de distribution, la publicité et le conseil, ainsi que l’internationalisation

165
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

d’activités comme les agences de voyage, l’hôtellerie et la restauration, les parcs de


loisirs et les médias. Comme le note W. Andreff, le secteur des loisirs est devenu
l’éden de la croissance des FMN. Au total, la part des services dans le stock mondial
d’IDE est passé de 50% au début des années 1990 contre un tiers pour l’industrie et
un sixième pour les activités primaires21.
Le phénomène d’internationalisation des services apparaît plus marquée dans les
pays développés que dans les pays en voie de développement, ce qui s’explique par la
structure des activités dans les premiers, où le tertiaire constitue désormais plus de la
moitié de la valeur ajoutée nationale (au sein des pays de l’OCDE, le Canada arrivait
en tête en 1992 avec un taux de 73 %, suivi de près par les Etats-Unis 72,5 % et le
Royaume-Uni, 71,3 %. La France avec 65,9 % occupait une position intermédiaire et
devançait le Japon, 59 %, et l’Allemagne, 58,5 %)22.
De manière générale, il apparaît de plus en plus difficile de tracer une frontière
précise entre les biens et les services, entre activités secondaires ou de production et
activités tertiaires ou de services. Le design, la qualité intrinsèque et la fiabilité des
produits sont devenus des éléments primordiaux pour la compétitivité des firmes
manufacturières sur les marchés des pays développés, où masse rime avec
différenciation. A une concurrence par les prix, toujours aussi vivace, s’est greffée une
concurrence hors prix à fort contenu de service et d’information. Ainsi, les firmes qui
appartiennent aux secteurs où l’information occupe une place centrale, sous forme de
savoirs et de pratiques, sont conduites à s’internationaliser par le biais
d’investissements directs. En effet, ces connaissances se prêtent difficilement, pour
une large part, à codification et là où cela est possible, notamment par le dépôt de
brevets, les protections offertes sont coûteuses à assurer et les garanties souvent
incomplètes. Le produit lui-même a vu croître de manière sensible la part de
l’immatériel, à l’instar de ce qui est constaté au plan de la micro-électronique où le
logiciel devient la partie la plus onéreuse.
Au-delà des différences sectorielles, les stratégies des firmes et les tendances
actuellement dominantes dans les services doivent être replacées dans le contexte plus
large du mouvement vers la constitution de firmes-réseaux. Cette évolution permet à
ces firmes de combiner des avantages de localisation et des avantages qui leur sont
propres.
Ainsi, la plupart des grandes chaînes hôtelières ou de restauration fonctionnent
selon un mode de firme réseau avec utilisation du régime de la franchise. L’adoption
de formes contractuelles de relations souples et moins coûteuses que l’implantation de
filiales contrôlées majoritairement permet aux firmes de valoriser leur savoir-faire
spécifique mondialement, en concentrant sur la normalisation et la standardisation des
produits personnalisés et le contrôle de la qualité associée à leur image.

166
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Tableau II.9 : Répartition sectorielle du stock mondial d’IDE, 1970 – 1990 en (%)

Stock sortant des PDEM 1970 1980 1985 1990


Secteur primaire 23 18 18 11
Secteur secondaire 45 44 39 39
Secteur tertiaire 32 38 43 50
Stock entrant en PDEM
Secteur primaire 16 7 9 9
Secteur secondaire 60 55 46 43
Secteur tertiaire 24 38 45 48
Stock entrant en PED
Secteur primaire n.d. 23 24 22
Secteur secondaire n.d. 54 50 48
Secteur tertiaire n.d. 23 26 30

Source : CNUCED, World Investment Report, 1992.

B - Les alliances stratégiques

La précipitation de la mondialisation des phénomènes économiques dans les


années 1980 a fait ressortir les limites du processus le plus utilisé d’expansion des
entreprises : l’acquisition. Les trois grandes zones de la triade ont vu l’émergence de
multinationales puissantes qui, malgré leur taille, n’ont pas réussi (sauf dans de rares
cas) à dominer un secteur économique au plan mondial. C’est ainsi que les années
1990 ont vu le développement d’une autre forme, moins binaire, de poursuite de
l’accroissement ou de renforcement des parts de marché.

Les alliances stratégiques globales

Les alliances stratégiques ne sont pas, à proprement parler, un phénomène


nouveau. S’il y a nouveauté, elle est à rechercher dans leur fréquence et dans leur
place dans les stratégies de nombreuses firmes. Selon une étude qui porte sur le début
des années 1990, les accords de ce type entre les firmes nord-américaines et les firmes
étrangères sont quatre fois plus nombreux que la création de filiales étrangères. Ce
phénomène, largement répandu, prend un relief particulier dans les secteurs qui
combinent des seuils élevés en termes d’investissements, des économies d’échelle
importantes et une évolution technique rapide. C’est le cas des secteurs des
technologies de l’information, des biotechnologies, des nouveaux matériaux et de la
construction automobile.
L’approche traditionnelle et courante de l’expansion internationale consistait soit
à réaliser des joint-ventures avec des partenaires locaux, soit à acquérir des entreprises
locales. Ces deux approches entraînent deux sortes de difficultés. D’une part, des
problèmes liés au mécanisme financier qui sert à les réaliser : le contrôle de l’activité
et la rentabilité de l’investissement. D’autre part, cette approche (tout faire soi-même)
nécessite deux ressources qui se font de plus en plus rares : le temps et l‘argent. En

167
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

particulier, il est impossible de trouver le temps nécessaire pour conquérir de


nouveaux marchés, un par un, dans chaque pays de la triade. Le modèle de l’expansion
« en cascade » est dépassé. Aujourd’hui, il faut se trouver simultanément sur tous les
marchés importants. « La mondialisation n’attend pas ; elle commande dorénavant, la
voie des alliances. Il faut s’y engager résolument »23.

L’appellation de “partenariat stratégique” recouvre tout un éventail de relations


entre entreprises, à savoir :
- Les pratiques d’investissements stratégiques dans des entreprises partenaires ;
- La création de joint-ventures en capital pour mettre au pied une nouvelle affaire ;
- Certains projets jumelés de développement ;
- Des investissements directs dans de petites entreprises, dans le but de procurer de
nouvelles compétences en matière de technologie ;
- L’appui sur une relation commerciale pour construire des réseaux globaux de
distribution.

Les partenariats stratégiques sont différents des participations de nature plus


« tactique » qui caractérisent la croissance des multinationales américaines entre 1950
et 1975. Les alliances d’aujourd’hui affectent en effet la position concurrentielle
globale des partenaires concernés, et le caractère unique des marchés actuels a
fortement accru leur popularité.
Durant la plus grande partie de l’après-guerre, les affaires internationales
connurent l’expansion dominante des grandes sociétés multinationales, leur style
d’entreprise se caractérisait par l’indépendance associée à des mécanismes de contrôle
renforcés. La croissance se faisait essentiellement par développement interne et par
absorption. Dans l’optique d’une multinationale, ces partenariats « tactiques »
permettent d’atteindre ce chiffre d’affaires souhaité à l’exportation sur des marchés
spécifiques et généralement d’importance mineure. Mais la situation concurrentielle et
la compétitivité globale de la maison mère n’en sont que très peu affectées. De fait, la
perte de l’un de ces marchés n’aurait qu’un effet minime sur une multinationale, sans
que son évolution à long terme ne soit altérée.
Au cours des années 1970, on assista à l’émergence de nouvelles formes de
partenariat d’une portée beaucoup plus étendue que la simple possibilité de vendre sur
des marchés étrangers. Ces nouvelles alliances influencent les différents facteurs de la
compétitivité globale de l’entreprise : les technologies, la maîtrise des coûts et le
marketing.

Le besoin de partenaires

Les alliances internationales véritablement stratégiques jouent un rôle croissant


pour trois raisons fondamentales : la poussée de l’internationalisation, la complexité
croissante de la technologie et la rapidité des changements dans ce domaine.
Les progrès considérables de l’informatique et des télécommunications ont levé
la plupart des obstacles qui empêchaient les sociétés de faire appel aux ressources
techniques internationales. La transmission instantanée de documents et des plans de
conception complexes rend souvent plus efficace une coopération globale au

168
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

développement d’un produit. Avec la possibilité d’une concurrence globale, et donc la


capacité de construire des entreprises encore plus vastes, de nouvelles pressions sur les
coûts se font sentir. En travaillant en coopération, les stratégiques peuvent se donner
une envergure mondiale à même de leur permettre d’être présent sur les marchés
globaux qui se mettent en place.
La technologie augmente en complexité et rend de moins en moins probable
qu’une entreprise détienne à elle seule toutes les compétences et ressources techniques
nécessaires à ses programmes de R&D. Et cette complexité augmente également les
coûts de développement des nouveaux produits. Entre 1970 et 1990, les dépenses de
R&D ont connu une croissance trois fois supérieure à celle des actifs immobilisés.
Beaucoup de sociétés n’ont simplement plus les moyens de maintenir par elle-même la
R&D à un niveau suffisant pour rester compétitives. La combinaison des technologies
complémentaires et le partage des risques incitent donc fortement à des partenariats
stratégiques dans l’environnement actuel24.
La vitesse même du processus d’innovation stimule également la formation
d’alliances. Les nouvelles technologies, quelque part dans le monde qu’elles soient,
sont rapidement connues des concurrents étrangers. On peut s’attendre à ce que la
supériorité technologique d’un produit dure de moins en moins longtemps avec
l’arrivée sur le marché d’offres de qualité supérieure ou à un prix inférieur. Et le
rythme des innovations s’accélère sans arrêt avec la gestion de plus en plus complexe
du processus d’innovation en tant que tel. C’est avec plus d’efficacité que les
entreprises doivent s’assurer l’accès à de nouvelles technologies puis les exploiter. La
gestion de l’innovation est aujourd’hui au centre de la bataille commerciale. Les délais
sont trop courts pour pouvoir compter sur ses propres ressources pour sortir de
nouveaux produits performants. Les multinationales doivent recourir à des alliances
stratégiques pour se procurer à l’extérieur les meilleures technologies et les meilleurs
produits.
Ces tendances se développent sans cesse et se renforcent mutuellement. Le
rythme et la complexité des changements technologiques vont croissant. Financer un
tel effort exige de pouvoir accéder à une assise commerciale très étendue. Vendre à
l’échelle mondiale est vital pour retirer un rendement adéquat de tels investissements
tout en renouvelant ses technologies et ses produits. C’est pourquoi nombre de ces
entreprises ont mis sur pied des réseaux d’alliances qui leur permettent de vendre leurs
produits dans le monde entier.

Réseaux d’alliances et appropriabilité des innovations

Pour bien mesurer la portée de ce tissu très dense de réseaux d’alliances dans les
industries de haute technologie, un rappel théorique s’impose. La théorie
contemporaine de l’innovation souligne l’importance des régimes
d’appropriation, c’est-à-dire du degré avec lequel une innovation peut-être protégée
(allant de régimes forts où la technologie se révèle très difficiles à imiter, à des
régimes faibles où elle apparaît comme presque impossible à protéger)25. Cela permet
de comprendre un facteur important qui sous-tend les alliances. Durant une période de
changement technologique rapide et radical, également nommé paradigmatique, le
régime d’appropriation sera le plus souvent sérieusement affaibli, et aussi, par voie de

169
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

conséquence, les barrières à l’entrée. Celles-ci seront consolidées d’autant plus


rapidement que l’effort est mené de façon collective.

Graphique 11.1. Structure des partenariats stratégiques dans les technologies de


l’information. 1985-1989

170
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

L’appropriabilié des innovations rendue possible par les mesures prises par les
groupes pour protéger leurs technologies privées et en interdire l’imitation ou une
utilisation qui n’aurait pas leur accord a fait l’objet d’une attention particulière de la
part des grandes firmes, notamment américaines. Les chiffres concernant la prise de
brevet à l’étranger sont très élevés ( en 1990, la part des dépôts de brevet effectués par
des firmes ou des organismes de recherche étrangers dans le total des dépôts était de
45% aux Etats-Unis). Ils traduisent un degré d’internationalisation qui est bien
supérieur à celui des échanges et manifeste une autre modalité encore de « l’invasion
réciproque » entre rivaux. L’étendue de la prise de brevet au plan international est l’un
des éléments qui traduit aussi bien l’ampleur géographique du déploiement d’une
firme que l’importance qu’elle accorde à la protection de ses positions monopolistes, à
l’extraction de redevances à caractère rentier et à l’exercice d’un pouvoir de
stérilisation des innovations si elle l’entend ainsi. Ce sont les grands groupes
américains qui ont imposé l’inclusion, au terme de l’Uruguay Round, au GATT des
TRIP (trade-related aspects of intellectual property rights).
Les premiers bilans publiés aux Etats-Unis sur les résultats de l’Uruguay Round
soulignent que c’est le chapitre important où les américains estiment, pour l’essentiel,
avoir obtenu gain de cause. Certains auteurs estiment que « le nouvel arsenal juridique
permet aux grandes firmes de parfaire les obstacles à l’accès à la technologie. Les pays
comme le Brésil ou l’Inde, qui ont eu des velléités technologiques indépendantes,
doivent être mis au pas définitivement. De nouveaux concurrents ayant la force de la
Corée ne doivent pas pouvoir surgir »26.
Si pour certains, ces règles introduites dans le traité de l’Uruguay Round ont un
caractère parfaitement démesuré et sont, plutôt, une manifestation de puissance
politique tendant à imposer aux pays pauvres un tribut supplémentaire, nous soutenons
pour notre part, que cette évolution est parfaitement logique au regard de la tendance
fondamentale déjà notée concernant l’émergence d’une économie du savoir dont un
des principaux traits est l’accélération du rythme d’innovation. Le mouvement de
globalisation en ce qu’il est refondation des structures des grandes firmes et
réorganisation du procès de travail au sein de celles-ci sert avant tout à permettre aux
entreprises de tirer pleinement profit de leur potentiel d’innovation. La firme-réseau,
issue de ce processus de restructuration permet aux travailleurs du savoir les plus
habiles de combiner leurs compétences scientifiques et leur savoir-faire pour offrir des
solutions appropriées et souvent personnalisées à des problèmes complexes, différents
et variés. La montée des services à forte valeur ajoutée ne fait que traduire
l’accroissement du rôle et du pouvoir des travailleurs du savoir dans le nouveau
contexte économique. Ce rôle accru découle de la capacité de cette catégorie
socioprofessionnelle à s’imposer sur une échelle véritablement mondiale dans la
mesure ou ses services sont demandés par des clients situés aux quatre coins de la
planète (et pas seulement dans les marchés triadiques). Il est donc clair que le
renforcement de l’arsenal juridique de contrôle de l’appropriation des innovations vise
à assure aux travailleurs du savoir dans les pays riches de pouvoir exercer leurs talents
sur la plus large échelle géographique. Les revenus de cette catégorie comptent pour
une part de plus en plus élevée dans la balance des paiements d’un pays comme les
Etats-Unis.

171
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Partage de savoirs et commercialisation croisée

Aujourd’hui, on ne trouve pas de cartels. En revanche, on rencontre le réseau


d’alliances très dense constitué entre les plus grand groupes de chaque secteur. Le
partage des coûts astronomiques de la R&D, que peu de groupes peuvent supporter
seuls, ainsi que l’échange de connaissances technologiques, par échanges croisés et
d’autres formules, servent de fondement à un pourcentage important d’alliances.
Cependant toutes les bases de données montrent que des dispositions portant sur la
commercialisation y occupent également une place importante27. Ainsi, et toutes les
études le confirment, deux séries de motivations l’emportent de loin sur toutes les
autres. La première a trait à l’exploitation de complémentarités ou synergies
technologiques (conduisant à des échanges croisés) ainsi qu’à l’acquisition d’intrants
complémentaires permettant de réduire les délais de mise au point des innovations. La
seconde série (les deux dernières colonnes du tableau suivant) concerne la
collaboration au niveau du marché comme tel. La part des motivations relatives à la
conquête des marchés (accords de commercialisation croisée sous des variantes
multiples) est, de toute évidence, remarquablement élevée.

172
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Tableau II.10 :
Motivations des alliances stratégiques à caractère technologique,
Secteurs et domaines technologiques, 1980-1989
Manque
Techniques
de Compléme Réduction
Nombre Coût/ R-D Marché de suivi
ressource ntarité du délai
d’alliance risques fondamental : accès/ Implantatio
s technologiq d’innovati
s élevés e structure n sur un
financière ue on
marché
s
Biotechnologie 847 1 13 35 31 10 13 15
Technologie des
nouveaux
matériaux 430 1 3 38 32 11 31 16
Technologie de
l’information
1660 4 2 33 31 3 38 11
Ordinateurs 198 1 2 28 22 2 51 10
Automatisation
industrielle 278 3 3 41 32 4 31 7

Micro-électronique 383 1 3 33 33 5 52 6
Logiciel 344 11 4 38 36 2 24 11
Télécommunicatio 366 1 2 28 28 1 35 16
ns

Autres 91 6 0 29 28 2 35 24

Total, bases de
données 4182 4 31 28 5 32 11

N.B : les motivations sont exprimées en pourcentage, les firmes ayant souvent donné deux motifs à
leurs alliances.

Les alliances stratégiques en tant qu’élément régulateur des marchés et


des industries

Le renforcement des barrières à l’entrée figure aussi en bonne place parmi les
objectifs de la constitution des alliances stratégiques. Il peut s’agir d’économies
d’échelle, de barrières liées aux investissements immatériels complémentaires à la
R&D stricto sensu. Ces barrières peuvent tenir aussi au fonctionnement de l’industrie
sur la base de relations contractuelles échappant au marché conventionnel (échanges
organisés dans le cadre de relations contractuelles de réseau, en particulier les accords
d’approvisionnement pour les composants de base). L’autre grande catégorie de
barrières concerne les normes et les barrières réglementaires et les stratégies de
limitation de l’accès aux marchés mis au point par les alliances entre Etats et grands
groupes de telle ou telle nationalité. Dans le secteur des télécommunications par
exemple, le montant des dépenses de R&D, l’irréversibilité des investissements très

173
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

élevés mis en œuvre, mais aussi les rendements croissants d’adoption dont bénéficient
les systèmes adoptés en premier (il s’agit des courbes d’apprentissage dont l’effet est
la réduction du coût unitaire en fonction de l’expérience cumulative de la production.
Dans l’aéronautique civile, il a été calculé que les coûts peuvent baisser de 20%,
chaque fois que la production double) sont devenus autant d’incitations qui poussent à
élaborer des « normes par anticipation ». Celles-ci commencent à être esquissés dans
le cours même de la phase de R&D, éliminant ainsi la compétition entre des
technologies alternatives. Il sera ainsi très difficile à des entreprises qui n’ont pas
participé aux travaux dés le début d’avoir une part importante du marché.
Les recherches dites « pré-compétitives » menées en coopération incluent de plus
en plus souvent, des négociations qui visent à assurer la fixation d’un cadre technique
de détermination des solutions concrètes ultérieurement incorporées dans les produits
finaux élaborés par chacun des partenaires. Pour les grands groupes, les conditions de
formation d’un marché et sa relative stabilité : les solutions conçues par chacun des
participants ont moins de chance d’être remises en cause par l’apparition inopinée
d’une alternative technologique totalement différente. Mais la contrepartie est la
formation de barrières à l’entrée pour toutes les autres firmes, l’apparition de situation
de « verrouillage » technologique et la détermination du cours des trajectoires
technologiques au profit d’un nombre limité d’intervenants. Tel est le cadre dans
lequel se met en place le futur système mondialisé mais fortement excluant des
réseaux à larges bandes, appelés aussi « autoroutes de l’information ».
Aujourd’hui, l’exacerbation de la concurrence, le caractère volatile et changeant
de l’environnement risque de décourager l’investissement. Les firmes ne peuvent plus
compter sur la stabilité de règles de fonctionnement des marchés soumis à des ruptures
provoquées par l’accélération des cycles d’innovation. Dans ces conditions, les
coopérations permettent de créer des zones de stabilité qui autorisent des engagements
sur l’avenir et facilitent l’investissement. Un autre élément caractéristique de
nombreuses industries est la disparition des firmes leaders qui étaient autrefois des
modèles à suivre pour l’ensemble d’un secteur. L’entrée en scène de nouveaux
compétiteurs, avec des solutions, des applications ou des produits inédits, provoque
une recomposition permanente du classement des principaux acteurs. Il devient alors
particulièrement difficile pour une entreprise de repérer les tendances majeures de sa
profession, en particulier les orientations technologiques les plus probables. En
d’autres termes, le jeu concurrentiel n’a pas de règles figées et il n’y a aucun pionnier
reconnu par tous pour montrer la voie de l’évolution.
Dans ces conditions, il est certain que les alliances et les coopérations assurent
une régulation. Comme nous venons de le voir maintenant, elles interviennent, en
premier lieu, pour organiser la compatibilité des éléments, équipements ou composants
qui entrent dans la constitution des produits systèmes. On assiste ainsi à la
généralisation des associations ou des organismes de normalisation. En posant les
conditions de compatibilité des équipements, la norme assure les possibilités de
substitution entre des éléments de même type. Les bases d’apparition d’un marché
véritable sont alors définies. A ce stade, la substitution permet de faire remonter la
standardisation du produit final au produit intermédiaire, l’exploitation des économies
d’échelle et assure les conditions de réalisation d’une concurrence par les coûts. Les

174
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

alliances concourent à la fixation des règles du jeu de la concurrence et non pas à leur
élimination.
La généralisation des réseaux d’alliances touche, elle aussi, à la fois la
structuration interne des firmes multinationales et l’organisation de nouveaux espaces
industriels. On assiste en effet à l’émergence de nouvelles formes de structuration
d’oligopoles en réseaux fondés sur la connaissance. Ces nouveaux oligopoles ne se
définissent pas par des marchés dominés par peu de producteurs, mais bien plutôt par
des espaces de technologies génériques contrôlés par des groupes multinationaux qui
en maîtrisant la mise en valeur et l’évolution.
Ainsi, les firmes multinationales contribuent-elles, de manière de plus en plus
déterminée, à la mise en place des formes d’organisation et de régulation des industries
mondialisées.

La coopération comme instrument de rivalité oligopolistique

L’image des réseaux d’alliances stratégiques n’est pas celle d’un « super
impérialisme » stable, à la manière de Kautsky, constitué d’oligopoles maîtrisant
parfaitement les barrières à l’entrée et organisant leurs rapports dans la coopération
paisible. Les relations qui caractérisent ces « coalitions » sont marquées par un
processus permanent de décomposition, recomposition. La relation entre les groupes
oligopolistiques combine une dimension de concurrence et de coopération. Les
accords ou partenariats entre firmes doivent être perçus comme le prolongement de la
concurrence mais par d’autres moyens. Par opposition aux joint-ventures classiques,
les alliances stratégiques ne sont pas nécessairement conçues pour durer (sauf lorsque
un des partenaires considère l’alliance comme l’antichambre d’une absorption, par
exemple entre Fujitsu et le britannique ICL). Les motivations des partenaires peuvent
être tout à fait agressives.
Le problème crucial des partenariats stratégiques est donc souvent celui de
l’équilibre précaire des rapports de force entre partenaires et la menace de
l’empiétement d’un partenaire sur l’autre.
C’est dans ce cadre que se situent les choix offerts aux PME ainsi qu’aux
entreprises des petits pays industrialisés, autres que les FMN dont il a été question. Les
structures oligopolistiques et les barrières à l’entrée laissent à ces entreprises peu de
choix, sinon de rechercher des formes de coopération avec les grandes entreprises dans
l’espoir d’accéder à un marché plus large et/ou de rattraper certains aspects de leur
retard technologique. Toutes les entreprises qui sont parvenues à menacer des groupes
plus puissants ont commencé par être leur allié subordonné. Aujourd’hui, c’est cette
possibilité qui est interdite aux firmes de la majorité des PED, ainsi que le montre le
graphique suivant :

175
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Graphique 5.II. La concentration des flux technologiques


(en pourcentage du nombre total sur la période 1980-1990)

Source : F. Chesnais, op.cit, p.93.

La distribution inter-zones des alliances au cours des années 1980 montre le


dynamisme des firmes nord-américaines dans ce domaine : elles sont présentes dans
85 % des accords stratégiques répertoriés. Cela doit nous conduire à relativiser les
conclusions qui sont parfois avancées sur le déclin de la puissance mondiale de
l’industrie nord-américaine, à partir de la simple prise en compte de la réduction de
leur part dans les flux mondiaux d’investissements directs.

176
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Tableau II.11 : Alliances stratégiques internationales entre les firmes de la Triade


pour certains secteurs, pour 1980-1984 et 1985-1989 ( en nombre et %)

1980 - 1984 1985 – 1989


Secteurs / pays
Nombre % Nombre %
Secteur automobile 26 100 79 100
Etats – Unis / Europe 10 39 24 30
Etats – Unis / Japon 10 39 39 49
Europe / Japon 6 23 16 20
Secteur des biotechnologies 108 100 198 100
Etats – Unis / Europe 58 54 124 63
Etats – Unis / Japon 45 42 54 27
Europe / Japon 5 4 20 10
Secteur des technologies de
l’information 348 100 445 100
Etats – Unis / Europe 158 45 256 58
Etats – Unis / Japon 133 38 132 30
Europe / Japon 57 16 57 13
Secteur des nouveaux matériaux 63 100 115 100
Etats – Unis / Europe 32 51 52 45
Etats – Unis / Japon 16 25 40 35
Europe / Japon 15 24 23 20

Source : Office of Technology Assessment, US Congress, 1993.

En définitive, les alliances sont des accords contractuels entre des firmes, qui
demeurent juridiquement indépendantes, mais qui s’engagent à mener des actions
communes pour des objectifs déterminés et, le plus souvent pour une durée limitée.
Elles constituent aujourd’hui, une modalité importante de déploiement des firmes à
l’échelle mondiale, à coté de la croissance interne et de l’autre modalité de croissance
externe, les fusions et acquisitions. Ces évolutions nous amènent à parler de la
question de la concurrence entre oligopoles devenus mondiaux.

Concentration de capital et décloisonnement des oligopoles nationaux.

La dimension des grands groupes s’est accrue de façon sensible au cours des
années1980. Le constat en a été fait par W. Andreff dès 1982. La crise a épargné les
grands groupes, qui ont connu au contraire une croissance soutenue28. Les données sur
les opérations de concentration industrielles menées par des entreprises des pays de la
CEE mettent en évidence également le rythme rapide de la concentration des firmes,
impliquant leur rationalisation et leur restructuration. La concentration s’est effectuée
simultanément au plan national, à l’échelle communautaire et au niveau proprement
international, c’est-à-dire triadique.

177
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Le taux de concentration mondial fournit une première approximation du nombre


de rivaux oligopolistiques qui sont effectivement capables de soutenir une
concurrence globale, menée simultanément sur leur propre marché, sur ceux de leurs
rivaux et sur les marchés tiers. Au terme du processus combiné d’investissement
international croisé et d’acquisitions et fusions, il est tombé à des niveaux
correspondant à ceux qui permettaient de diagnostiquer, il y a seulement vingt ans,
l’existence d’une situation d’oligopole au plan national. La forme la plus
caractéristique de l’offre dans le monde est aujourd’hui l’oligopole.
L’achèvement de la reconstruction des capitalismes européens et japonais et la
renaissance de FMN dans ces pays à partir des années 1960 allaient provoquer la
transition d’une internationalisation du capital caractérisée par l’extension mondiale de
l’oligopole domestique des Etats-Unis vers une situation qui verrait se constituer
l’oligopole international proprement dit. Après plus de vingt ans d’expansion
internationale des groupes japonais et une dizaine d’années de fusions-acquisitions
transfrontières, celui-ci est désormais en place. Contrairement à ce que peut laisser
entendre le terme d’industrie globale utilisé par M. Porter, les industries comprises
comme appareils de production sont très loin d'être intégrées au plan mondial. En
revanche, le marché mondial l’est, et à un degré jamais connu par le passé. Cela vaut,
en particulier pour les marchés internes des différents pays de l’OCDE 29. Ainsi, le
décloisonnement des oligopoles nationaux a eu pour effet l’accroissement du degré de
concurrence sur chaque marché national considéré séparément. Dans la phase de
mondialisation, l’avenir des membres d’oligopole dépend de leur capacité à porter la
concurrence dans les bases arrières de leurs adversaires. En tant qu’oligopoles
nationaux ou même continentaux, leur existence est menacée à terme s’ils s’avèrent
incapables de mener la rivalité dans un cadre mondial, c’est-à-dire triadique. Un large
consensus s’est fait maintenant autour de la proposition de K. Ohmae concernant la
nécessité pour tout vrai rival d’être un global insider, c’est-à-dire un concurrent qui a
un pied dans chacun des trois systèmes de production et marchés triadiques 30.
Le contexte est donc celui d’une concurrence qu’on peut qualifier
d’oligopolistique, mais qui est très différente de ce que les théories traditionnelles
mettent sous ce terme. Car, loin de se traduire par des équilibres générateurs de rente,
cette concurrence déplace et menace sans cesse les positions acquises, en raison
notamment de la rapidité de diffusion des technologies. Elle se traduit aussi par la
déstabilisation des oligopoles nationaux, qui conduit les firmes à élargir leur assise de
marché (à l’échelle internationale, le plus souvent par croissance externe), tout en
resserrant leur gamme d’activités.
La trajectoire des groupes français durant les années 1980 illustre parfaitement
cette dynamique. Comme le montre C. Poitier, cette décennie a vu simultanément une
nette augmentation de la spécialisation (les fameux recentrages sur le métier d’origine)
et une vigoureuse internationalisation des dix premiers groupes français ; les
compagnies pétrolières étaient les seules à avoir procéder à une diversification.
Alcatel, Alsthom, par exemple, réalisait 60% de son chiffre d’affaires à l’étranger en
1989, contre 40% en 1982. La part de son activité principale passait, quant à elle, de
26% à 62%. Pour Thomson, les mêmes chiffres sont respectivement de 45% et 72%, et
de 24% et 43%. Pottier souligne également que la plupart des acquisitions

178
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

interviennent dans des secteurs et des zones où les barrières nationales sont peu
élevées. Le but n’est pas donc de contourner de tells barrières, ni même d’anticiper sur
des risques éventuels de protectionnisme, mais tout simplement d’acquérir des
positions de marché, en saisissant les bonnes occasions pour cela, et en étant plus
rapide que les concurrents31.

Ainsi, du point de vue de la stratégie des groupes, on peut partir de l’hypothèse


d’une relation circulaire.

Globalisation

Acquisition

Spécialisation

Partant de la globalisation, on peut poser d’abord que l’internationalisation de


l’activité accroît la concurrence entre les firmes. Cette intensification de la
concurrence accroît un certain nombre de coûts fixes. Les coûts de R&D sont ceux
dont la progression est la plus spectaculaire. L’accroissement des coûts fixes élève la
dimension critique des entreprises, c’est-à-dire la taille minimale qui permet d’amortir
les coûts et d’atteindre les seuils critiques de dépenses. Ces seuils constituent autant de
barrières à l’entrée des oligopoles. L’élévation des tailles critiques mondiales dans de
nombreux secteurs semble constituer l’un des facteurs principaux de la spécialisation
des firmes et de leurs stratégies d’acquisition. Celle-ci permet d’acquérir rapidement
des parts de marché et de dégager un cash flow suffisant pour atteindre les seuils
critiques.
La spécialisation et la globalisation vont de pair. Alors que les protections
nationales permettaient aux groupes de se diversifier, l’ouverture des frontières et la
dérégulation les ont obligés à se spécialiser. Ils ont dû substituer à leurs avantages
nationaux dans des champs d’activités diversifiés, des avantages de dimension dans un
nombre plus limité de secteurs. Les acquisitions internationales permettent d’obtenir
rapidement ces avantages de taille. Elles renforcent ainsi la globalisation.
Cela permet-il de dire que les acquisitions sont beaucoup plus destinées à
substituer les facilités de la croissance externe aux disciplines de la croissance
interne ? En fait les travaux récents confirment que ce sont les entreprises qui
investissent le plus qui sont également les plus actives dans le domaine de la
croissance externe. Il y aurait donc complémentarité des deux types d’activité et non
pas substitution de la seconde à la première32.
Les facteurs qui commandent cette concurrence ne sont pas dictés seulement par
le coût de la main-d’œuvre. Des exigences tout aussi contraignantes les orientent vers
les pays ou régions où la demande est la plus forte et les marchés les plus porteurs, là
également où leurs principaux rivaux doivent être affrontés dans un face à face direct.

179
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Les dernières années ont été marquées par la formation de vastes zones
combinant les avantages de la libre circulation des marchandises et de la persistance
(ou même de la recomposition et de l’accentuation) de formes de disparités entre les
pays et les régions, ce qui donne lieu à l’existence de sites d’un genre particulièrement
attrayant pour les entreprises (U.E. ALENA). Dans ces zones, on a donc vu la fusion
de la « stratégie de marché » et la « stratégie de rationalisation de la production » des
FMN. Cette fusion a comporté la disparition à peu prés totale des filiales relais,
caractéristiques de la stratégie dite multidomestique. Par contre, elle a permis le plein
essor des différentes variantes de stratégie de rationalisation de la production
industrielle. Celle-ci est maintenant organisée à l’intérieur des différents pôles de la
triade et est destinée à être vendue prioritairement au sein du grand marché continental
où l’implantation d’une production intégrée internationalement a été décidée.
C’est à ce niveau et dans ce cadre que la grande majorité des FMN cherchent à
optimiser l’organisation internationale de la production manufacturière. Le premier
tient aux exigences des politiques de différenciation de l’offre et de fidélisation de la
clientèle avec ce qu’elles supposent comme proximité des firmes par rapport aux
consommateurs qu’elles ont choisi de cibler. Le second a trait aux caractéristiques
organisationnelles de la production flexible et à ses exigences en termes de proximité
entre les donneurs d’ordre et leurs fournisseurs de pièces, de semi-produits et de
services.
Avec l’introduction du système de la production flexible, l’importance respective
des coûts salariaux et de la proximité des sites par rapport au marché, en tant que
déterminants des choix de localisation de la production, se modifie. La mise en place
de la « production à effectifs dégraissés » ne supprime pas l’intérêt des FMN pour les
sites de production délocalisée à bas salaires. Elle pousse les groupes à les chercher
plus près de leurs bases importantes, au sein même des pôles triadiques. La dernière
étude publiée par C. Oman souligne par exemple que, par rapport aux années
précédentes, « la production destinée à l’Amérique du Nord qui mise sur des sites à
bas salaires s’installe dans des zones à salaires moins élevés des Etats-Unis mêmes,
ainsi qu’au Mexique (même avant l’ALENA) plutôt qu’en Asie ou une autre
région »33.

III- La globalisation dans le contexte de la formation de l’économie


mondiale

Au début des années 1980, B. Madeuf, chercheur au CEREM écrivait que


« l’analyse de l’économie mondiale, ou plutôt des phénomènes qui relèvent des
relations économiques internationales consiste en un ensemble de théories séparées,
opposées ou complémentaires : théorie du commerce international et de la
spécialisation, théorie de l’investissement international et des firmes multinationales,
théorie des relations monétaires et financières internationales pour n’en citer que
quelques-unes »34. Un effet de cet éclatement se manifeste particulièrement quand on
veut aborder l’étude des relations entre politiques industrielles des Etats-Unis et
stratégies des FMN. Tout se passe comme si deux séries d’événements, chacune avec
sa logique, l’une concernant les économies nationales, l’autre le comportement des

180
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

FMN, se trouvaient confrontées en tel ou tel domaine. Ce qui fait défaut, c’est une
approche à la fois globale et intégrée où les deux types d’agents économiques sont pris
en considération.
Or, l’examen des analyses des phénomènes économiques internationaux révèle
qu’il existe une opposition forte entre deux optiques : l’optique multinationale et
l’optique internationale. La première revient à privilégier dans l’analyse de la
dimension multinationale des phénomènes internationaux. Les approches qui peuvent
être rattachées à ce premier courant veulent lier le comportement des firmes à la
dynamique structurelle d’internationalisation du capital. En effet le comportement des
agents ne peut trouver en lui-même son principe explicatif : sa compréhension passe
par celle des contraintes nées du fonctionnement du système qui modèlent les
comportements. La démarche consiste donc à présenter un schéma historique de
l’évolution du capitalisme à laquelle se rattache logiquement l’internationalisation du
capital. L’accent mis sur le caractère prédominant de l’internationalisation dans le
fonctionnement du capitalisme conduit à laisser dans l’ombre ce qui se passe au niveau
national. Non seulement la liaison entre l’accumulation internationale et
l’accumulation nationale demeure un problème, mais la question des effets que
l’internationalisation exerce sur les économies nationales reste ouverte. Pour que
l’existence de ces effets soit perceptible, il faut poser que les firmes multinationales ne
sont pas seulement un épiphénomène. Il faut leur reconnaître une possibilité d’action
sur les structures qui les déterminent. En d’autres termes, l’économie mondiale n’est
pas seulement l’espace où se déroule l’internationalisation du capital. Elle est aussi le
produit des comportements des firmes multinationales.
A l’inverse, la seconde optique correspond à l’ensemble des analyses qui en la
prolongeant et l’enrichissant, se rattachent à l’approche traditionnelle de la théorie des
relations internationales. Ici, l’accent est mis sur les différences de structures et de
fonctionnement des économies nationales qui constituent les entités de base. L’espace
des relations économiques internationales n’existe ni indépendamment, ni
antérieurement aux espaces économiques nationaux. Relèvent de cette seconde optique
les analyses qui ont renouvelé la signification économique de la nation : celle-ci n’est
plus la nation-firme ou la nation-bloc de facteurs, grâce à l’introduction des conditions
de l’offre, grâce surtout à la prise en considération des structures internes de
fonctionnement et de régulation. Relèvent également de cette seconde optique les
approches renouvelées de la firme multinationale qui vont de l’imperfection des
marchés à l’internationalisation et à la localisation optimale. Cette démarche, ne
permet cependant pas d’appréhender la constitution de l’économie mondiale telle
qu’elle résulte des décisions et stratégies de ces acteurs. L’économie mondiale apparaît
au mieux comme une dimension surajoutée, plaquée sur le réseau des flux
internationaux.

Les deux grands types d’approches brièvement rappelés illustrent un conflit qui
paraît essentiel :
- soit on dispose d’analyses de l’économie multinationale comme niveau
pertinent et c’est alors le découpage de l’espace en économies nationales (sans
parler de leur fonctionnement) qui pose problème ;

181
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

- soit à l’inverse, on dispose d’analyses qui construisent l’économie


internationale sur la base des espaces territoriaux. Aucune structure
transnationale ne peut trouver d’explication. Au mieux, les agents
multinationaux coexistent avec les espaces économiques nationaux. Mais de
cette coexistence rien de nouveau, aucune structure nouvelle au niveau mondial
n’émerge.

Dans le paragraphe suivant, nous avons reproduit une typologie de quelques


travaux d’auteurs français sur la constitution de l’économie mondiale durant les
années 1980. Bien sûr, cette tentative ne saurait prétendre être exhaustive, ne serait-ce
qu’à cause de l’origine nationale unique des auteurs choisis. Elle a au moins l’utilité de
faire apparaître le souci commun à tous ces auteurs de dépasser l’opposition entre
économie internationale et économie multinationale.

A - Des approches en termes d’économie mondiale

L’accroissement rapide des investissements des Etats-Unis et l’expansion


mondiale des FMN américaines à partir de la fin des années 1950 ont suscité, au cours
de la décennie suivante, de vifs débats théoriques. L’un des enjeux concernait la nature
plus contraignante des interdépendances crées par l’IDE et par la présence
d’entreprises multinationales en regard des liens crées par les échanges. Les travaux
qui se sont situés par rapport à cette problématique trouvent leur origine dans le travail
de N. Boukharine, premier auteur à définir l’économie mondiale comme une totalité,
un « système de rapports de production et de rapports d’échange correspondants
embrassant la totalité du monde ».
La fin des années 1970 marque l’émergence de certaines approches ou passages
du cadre théorique de l’économie internationale à celui de l’économie mondiale. Outre
l’aspect parfois peu explicite de ce changement de paradigme, les théories de
l’économie mondiale avaient en commun le rejet de la plupart des hypothèses posées
par les théories pures de l’économie internationale. Les travaux plus récents, se
trouvent, pour l’essentiel, sur les mêmes directions explicatives mais avec cette fois,
une théorisation plus complète. Elles peuvent être regroupées selon quatre grandes
directions.

1-La dilution des économies nationales dans un environnement mondialisé

La première direction consiste à considérer les prolongements qu’il y a lieu de


faire subir au domaine de base qui définit la théorie de l’économie internationale.
Celui-ci est constitué par les flux de marchandises entre les différents territoires qui se
partagent la planète. C’est là nous dit C-A. Michalet une approche « unilinéaire »,
alors qu’il est devenu nécessaire de prendre en compte deux autres dimensions : celle
de l’internationalisation de la production et celle des circuits financiers
transnationalisés. Le phénomène essentiel que recouvrent ces deux dimensions, c’est la
transgression des frontières nationales par des agents privés, tandis que la première

182
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

dimension elle-même prend une importance considérable. On assisterait donc à la


dilution progressive des économies nationales.

Toutefois, en 1985, Michalet ne parle plus, comme en 1976, du système de


l’économie mondiale en voie de formation, indissociable de l’existence des firmes
multinationales. A l’époque, G. de Bernis exprimait déjà cette réticence en déclarant
que : « Le procès de transnationalisation du capital est récemment devenu dominant
tout en étant inachevé, tout en déstabilisant les anciens systèmes productifs nationaux,
le nouveau système productif en gestation n’a pas encore sa cohérence35.
L’examen attentif de ce qui se passe dans l’industrie mondiale conduit M.
Fouquin à confirmer en quelque sorte que le « risque de domination de l’économie
mondiale par un groupe de très grandes entreprises est réduit au moins pour un temps,
bien que l’exacerbation de la concurrence se manifeste par la mondialisation de
l’activité des firmes »36.
D’autres oppositions assez nettes à cette direction d’analyse qui voyait
l’émergence d’une économie mondiale à partir de la dilution des économies nationales
ont été exprimées, renforcées certainement par le fait que ces économies nationales
perdurent, que les Etats nationaux continuent d’exister. Ainsi, par exemple, J. Mistral
tient à préciser que son approche se distingue radicalement des points de vues usuels
mettant en relief le caractère suffisant des marchés et/ou des firmes et banques
transnationales pour constituer l’économie mondiale en objet unifié, au moins au plan
théorique : l’intégration à l’économie mondiale n’est ni un processus tendanciel, ni un
état d’équilibre 37.
Une fois affirmée que les nouvelles dimensions des relations économiques entre
les territoires que développent les agents privés sont incapables d’assurer la dilution
des économies nationales en une économie mondiale intégrée, deux voies restent
ouvertes. La plus différenciée consiste à concevoir une économie mondiale organisée
en nations interdépendantes avec des relations élargies. Ensuite, tout en acceptant la
réalité d’une permanence des Etats-Nation, on peut cependant considérer que bien des
économies nationales sont sérieusement ébranlées et que prévalent au sein d’une
économie mondiale, inorganisée et incertaine, des phénomènes de dépendances que
ces mouvements inachevés ont fait naître ou ont accru avec, en matière de prospective
globale, la certitude d’un environnement mondial turbulent.

2-L’interdépendance et la recherche d’un ordre international

La deuxième direction d’analyse considère le monde comme un ensemble


économique complexe constitué de nations, et non seulement traversé par des flux
internationaux de marchandises, mais aussi agité de bien d’autres interactions. Si cet
ensemble économique est désigné sous le vocable d’économie mondiale, ce n’est pas
pour autant qu’il est tenu pour disposer d’une structure analogue à celle des
économies nationales, dont on aurait seulement changé l’échelle. C’est ce que tient à
préciser, par exemple, l’un des rapports du CEPII qui assure que l’économie mondiale
n’est pas une extension des principes qui gouvernent la cohésion des nations 38. En
effet, nous dit G. Lafay, « Il n’est pas possible de transposer au niveau global (macro-
économique) des raisonnements valables au point de vue d’un seul agent (micro-

183
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

économie) [...], il en est de même lorsque l’on passe de la macro-économie nationale à


la macro-économie mondiale : des raisonnements apparemment corrects s’avèrent
erronés »39. Il ne saurait donc être question d’appliquer à cette économie mondiale les
types d’analyse destinés aux économies nationales.
Les approches qui semblent s’inscrire dans cette direction privilégient l’idée
d’interdépendance. Elles soulignent pour la plupart la nécessité d’une évolution
harmonieuse entre les sociétés industrielles et entre celles-ci et les pays en
développement. Toutefois, les relations concrètes rappellent la véritable signification
de cette interdépendance ; l’ensemble mondial n’apparaît pas parfaitement stable et
l’ordre ou l’équilibre international est un vœu plus qu’une réalité. De l’étude de
l’économie mondiale entre 1967 et 1982, le CEPII conclut « qu’il s’en dégage ni
homogénéité dans les adaptations dynamiques des économies nationales, ni harmonie
dans les interdépendances entre les pays. Loin d’être une évidence découlant des
forces émanant des marchés, la cohérence de l’économie mondiale est un problème ».
Il y a une véritable montée des tensions, écrivait ce rapport, et, celui de l’année
suivante précise : ces tensions « se concentrent en un nœud monétaire et financier »40.
Cette remarque nous rappelle que l’économie mondiale de l’interdépendance est
bien une économie internationale élargie à des champs inoccupés ou peu occupés par
la théorie courante de l’économie internationale et que l’ordre international qui semble
souhaitable à beaucoup, doit être recherché par la négociation, alors que par le passé il
avait été imposé par une économie hégémonique, la Grande-Bretagne et les Etats-
Unis.

3- La dépendance et la condamnation du désordre international

Cette troisième direction prolonge les travaux sur l’économie mondiale parmi les
plus anciens fondés sur les analyses de Marx puis sur les théories de l’impérialisme. Il
faut y rattacher les écrits de S. Amin sur l’accumulation41, de Fernand Braudel sur les
économies-monde et plus largement tous ceux de l’école de la dépendance pour
laquelle le monde est composé d’un centre capitaliste et d’une périphérie sous-
développée au dépens de laquelle vit tout en exploitant aux limites du supportable les
ressources rares de la planète 42.
L’économie mondiale apparaît donc surtout comme le lieu de phénomènes de
pouvoir et de dépendances où les confrontations disloquent les organisations
économiques nationales territorialisées et font apparaître une sorte de désordre
international très dangereux.
Comme dans les deux directions précédentes d’analyse, la planète paraît occupée
par des économies nationales de puissance économique très variable révélant des
hiérarchies et des effets de domination. Ceux-ci sont cette fois essentiels et créent en
quelque sorte une configuration déformée de l’économie mondiale par rapport à celle
du découpage territorial administratif des Etats-Nation. G. de Bernis nous dit : « Le
monde n’est pas un ensemble de nations, mais un ensemble de systèmes productifs
entrant en relation les uns avec les autres »43. Cette distinction n’est pas de
dénomination théorique, elle recouvre la conceptualisation d’une réalité concrète dont
les contours sont différents. Il précise en effet ; « En quelque époque du capitalisme
que l’on se place, les conditions de l’accumulation n’ont jamais été assurées dans le

184
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

cadre d’une nation isolée, n’ont pu résoudre les contradictions de leur procès
d’accumulation qu’en intégrant à leur nation des espaces qui constituaient avec elle
son système productif »44.
M. Beaud se rattache à cette même analyse mais d’une manière plus nuancée.
L’un et l’autre de ces auteurs s’inscrivent d’une manière renouvelée dans les courants
d’analyse qui soulignent la dynamique longue d’un capitalisme deus ex machina de
l’évolution économique mondiale. En 1987, après avoir considéré qu’il existe deux
grandes logiques contemporaines, la logique étatiste et la logique capitaliste, M. Beaud
souligne que seule cette dernière est responsable de la mondialisation, car c’est une
logique débordant la frontière nationale « qui ne constitue pas un obstacle
infranchissable ». Il souhaite souligner à la fois l’importance de la « base nationale »
du capitalisme et le « débordement » qui, d’une part, crée ce que l’on appelle
communément du « multinational » et d’autre part, fait naître des hiérarchies en raison
du fait que les bases nationales ne sont pas toutes le siège de capitalismes bien formés
ou tout aussi débordants. D’où son système national / multinational / mondial /
hiérarchisé. C’est donc à partir des « économies nationales dominantes » que les
tendances du fonctionnement de l’économie mondiale vont atteindre les « économies
nationales dominées ». Celles-ci en connaîtront les conséquences en même temps que
les effets de domination politique qu’elles subissent45.

4-Les contraintes mondiales : une dynamique supranationale ?

Même si le contexte est propre à la direction d’analyse précédente, les


interrogations finales de M. Beaud invitent à se lancer sur un autre chemin pour
analyser l’économie mondiale. M. Beaud nous invite à aller dans cette direction en
présentant des contraintes mondiales, collectives au niveau planétaire, qui exigent des
décisions de chaque agent. Ce sont des contraintes qui imposent leurs réalités à
l’ensemble des individus, des groupes, des firmes, des nations ; bref, aux acteurs et
décideurs quel que soit leur statut et leur pouvoir. Ce sont des contraintes qui ne
peuvent être que mondiales. C’est dire donc que la dynamique mondiale, ce qui fait
changer le monde et qui fait naître l’économie mondiale de demain, s’organise autour
de ces contraintes. Dans son ouvrage de 1989, G Lafay définit ainsi les trois
mouvements majeurs de la fin du siècle :

1- l’émergence d’une troisième révolution industrielle ;


2- la diffusion internationale du savoir , deux mouvements qui bouleversent la
hiérarchie des branches de production et des pays ;
3- la sphère financière libérée exerce désormais son influence sur la totalité de
l’activité économique mondiale 46.

Cependant, ces contraintes sont constitutives d’un grand mouvement d’une


dynamique mondiale qui reste à étudier. Les modèles de la théorie économique sont
restés dans l’ensemble très statiques et les contraintes dont on parle sont assez
généralement considérés comme des phénomènes exogènes situées en dehors de la
dynamique économique.

185
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Considérant les lacunes qui caractérisent les approches précédentes, certains


auteurs ont cherché à les dépasser en suivant une démarche centrée sur la conception
de ce qui est au cœur de la dynamique mondiale, l’industrie.

B - Une approche systématique et industrielle de la mondialisation

Le concept de système industriel mondial est défini non seulement à partir d’une
perception de caractère immédiatement mondial de certaines contraintes, tel que l’état
de la technologie, mais aussi à partir d’une approche différente de la notion
d’économie nationale. Ainsi, cette démarche, tout en étant plus pointue, moins large
que chacune de celles présentées auparavant, reprend-elle, dans une interprétation
propre, les trois directions sur lesquelles certaines ont paru être focalisées. Il est donc
possible de l’exposer en suivant à nouveau les trois principales directions d’analyse de
la mondialisation.

1- L’ouverture - fermeture des systèmes de société

L’étude de l’histoire économique apparaît non seulement comme l’étude de faits,


de structures, mais aussi et surtout comme l’étude de mouvements, d’actions. Elle
invite à essayer de comprendre non seulement l’organigramme d’une économie
nationale, d’une nation, d’une société donnée, mais aussi quels sont les ressorts de son
évolution, quel est son programme, comment elle fonctionne. L’approche ensembliste
n’y suffit pas : une structure qui situe des positions prises par les éléments d’une
collection donne une photographie de l’économie nationale. Ce qu’il faut, c’est une
image animée qui décrive comment le mouvement a fait. Et le mouvement d’une
société c’est quelque chose de complexe, qui ne peut être rendu uniquement en
précisant le caractère relativement stable des structures ou en se limitant à une
modélisation de quelques éléments du circuit économique. Il faut donc passer d’une
approche en termes d’ensembles à une approche en termes de systèmes. Un système se
réfère à une société globale qui n’est qu’un ensemble socio-économique en situation et
en actes, c’est-à-dire doté de structures et d’un fonctionnement.
La notion d’économie nationale reste cependant très éloignée de celle du système
sociétal. L’économie nationale, il faudrait dire territoriale, n’est qu’un ensemble dont
le contenu est limité et ne peut aller au-delà de ce qui est lié à l’accomplissement de la
fonction économique. Le mouvement de dilution des économies nationales sur lequel
est centrée la première direction d’analyse de la mondialisation ne concerne donc que
certains aspects des systèmes sociétaux. Pour ne pas se voir diluer dans
l’environnement, les systèmes sociétaux doivent garder un degré suffisant de
fermeture, celui-ci peut porter sur d’autres structures, d’autres fonctionnements que
l’économique.

2- L’interdépendance et l’état du système industriel mondial

Les systèmes sociétaux sont ouverts et échangent entre eux, notamment en


matière économique pour s’assurer réciproquement l’accomplissement de leurs
fonctions économiques, chacune enserrée. Cependant, dans une reproduction sociétale

186
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

propre, ces échanges économiques − bien au-delà des flux inter-territoriaux de


marchandises − portent essentiellement sur l’industrie et sa technique et caractérisent
une interdépendance, une interaction complexe entre éléments qui permet de repérer
un système appelé système industriel mondial.
Nous avons vu plus haut qu’un certain nombre de contraintes sont
immédiatement mondiales. Ce sont des contraintes, perçues en même temps comme
dynamiques, qui constituent le moteur et le contenu des interactions entre les
structures industrielles. Mais elles ne forment pas le système de l’économie mondiale.
Elles constituent un système d’une autre nature, directement mondial, économique et
même plus précisément industriel.
Ainsi, le système industriel mondial est l’espace théorique où se construit
l’évolution technico-industrielle du monde. Sa finalité est celle de l’évolution
technique et de la production industrielle mondiale. Ses acteurs sont tous les agents qui
concourent à produire l’état de la technologie et de la production industrielle
mondiales. Parmi ces relations, il faut compter aussi bien les stratégies des firmes que
les politiques industrielles des Etats.
Ceci signifie en particulier que l’évolution du système industriel mondial résulte
de l’interaction d’une multitude d’acteurs tout en étant relativement autonome par
rapport aux différents appareils de production territoriale, ainsi, bien sûr, que par
rapport aux différents systèmes sociétaux, aux différentes nations du monde. Cela
signifie aussi l’universalité du système technico-industriel. Toutefois, le
fonctionnement du système industriel mondial fait apparaître une structure des
implantations productives, une segmentation territoriale des branches qui paraît bien
inégale. Ceci nous conduit vers la troisième direction d’analyse de la mondialisation.

3- L’inégale maîtrise de l’orthogonalité fondamentale

Le système industriel mondial peut-être tenu pour constituer des sous-systèmes


dont l’interaction dynamique fait émerger les qualités du système de niveau de
complexité supérieur. Ces sous-systèmes forment ce que Marc Humbert appelle des
branches-systèmes mondiales qui ne se réduisent pas à ce que recouvre la terminologie
habituelle d’industrie mondiale. Leur relative autonomie fait apparaître des taux de
profit différents d’une branche-système à l’autre, mais relativement homogènes à
l’intérieur, une relative immobilité du capital inter-branches-systèmes, mais une plus
grande mobilité inter-territoriale intra-branches-systèmes, avec de nombreux accords,
alliances inter-pays, inter-firmes et des échanges inter-territoriaux de marchandises à
l’intérieur d’une même branche-système. La logique en est immédiatement mondiale,
même si certaines structures, en particulier, celles des implantations productives et,
dans le même temps, celles des échanges sont déterminées par l’intersection de cette
logique mondiale avec les potentialités des territoires. Le mouvement de segmentation
des branches-systèmes établit ces cartes mondiales des échanges et des implantations
et fait donc apparaître sur chaque territoire un segment dont le fonctionnement est
directement lié au reste de la branche-système mondiale. Plus largement, l’appareil de
production territoriale installé dans un pays ne peut fonctionner et se reproduire que
pour autant qu’il baigne dans le système industriel mondial. C’est la raison pour
laquelle aucun appareil de production industrielle ne boucle sur un territoire donné.

187
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Toutefois, les potentialités des territoires, les segments territoriaux de branches-


systèmes mondiales, les appareils de production territoriale sont également des
composantes des systèmes sociétaux qu’abritent ces territoires. Ces systèmes ont des
logiques différentes de celle du système industriel mondial. Quand bien même il s’agit
d’écocraties (des sociétés où l’accomplissement de la fonction économique est devenu
prioritaire), leur finalité porte plus souvent sur l’emploi que sur la production, plus sur
la répartition que sur l’efficacité productive. La règle générale fait que la logique
sociétale a tendance à être orthogonale à la logique techno-industrielle du système
industriel mondial. C’est une logique de relative fermeture, de protection. Lorsque
l’orthogonalité est totale, l’appareil de production territoriale de ce système sociétal
est alors coupé du système industriel mondial et de l’évolution techno-industrielle
mondiale, de l’émergence de nouveaux produits, des nouveaux procédés, technologies,
savoirs et savoir-faire : bref, il se désindustrialise. C’est cette orthogonalité
fondamentale entre les logiques sociétale et techno-industrielle qu’il lui faut maîtriser
pour qu’un système sociétal dispose d’une économie industrielle plus puissante47.
L’approche systémique et industrielle de la mondialisation dont nous venons de
voir les grandes lignes tente de corriger les lacunes qui caractérisent les approches en
termes d’économie mondiale. Elle se veut être plus dynamique et moins ensembliste
que celles-ci. On peut cependant lui faire deux reproches : la première est que le
concept de branche-système ne permet pas de montrer plus clairement le rôle joué par
les entreprises dans cette dynamique de mondialisation économique. La seconde,
concerne l’attention quasi-exclusive qui a été réservée aux secteurs industriels. Cela ne
permet pas d’appréhender les évolutions récentes en matière de prédominance de
l’IDE dans les services. Cette évolution est d’autant plus vraie que les nouvelles
technologies marquent l’avènement des connaissances scientifiques et du savoir-faire
comme éléments décisifs de la concurrence économique entre les grandes firmes
mondiales. Ces deux remarques apparaîtront plus clairement à la lumière des
développements qui vont suivre.

C - L’économie mondiale, un système complexe

Ce passage en revue d’un certain nombre de thèses concernant la constitution de


l’économie mondiale durant les années 1980 aura permis de constater les « points forts
et les lacunes » notés plus haut. L’opposition entre les deux familles d’approches
(l’économie internationale et l’économie multinationale) constitue ce que B. Madeuf
appelle « l’oscillation paradoxale » au sens où il est à la fois « nécessaire et impossible
de choisir. Il est nécessaire de choisir car chaque type d’approche a sa cohérence et se
trouve incompatible avec l’autre. Il est impossible de choisir dans la mesure où une
fois choisie l’une, l’autre apparaît aussi indispensable pour le type de problème que
nous nous posons. En d’autres termes, on se trouve constamment renvoyé de l’une à
l’autre »48.
Il semble bien que l’ensemble des phénomènes économiques internationaux
forme une sorte de hiérarchie enchevêtrée (tangled hierarchy selon Hofstadter) entre
niveaux. Un premier niveau correspond à l’ensemble constitué des différentes
économies nationales et de leurs relations entendues au sens de collection de flux de

188
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

nature variée s’opérant de territoire à territoire. Ce premier niveau est celui que
considère la théorie économique des relations internationales.
Un second niveau est constitué par le système transnational formé de l’ensemble
des agents multinationaux, entreprises et banques, et de leur espace d’opération.
L’existence et le fonctionnement de ces agents sont dépendants (en partie) de
différences entre territoires nationaux et des modalités d’établissement des flux inter-
territoriaux du premier niveau. Les agents multinationaux créent chacun leur espace
d’opération ; ils entrent aussi en relation les uns avec les autres. Cet assemblage tend à
s’autonomiser du premier niveau. Une « hiérarchie enchevêtrée » entre niveaux
signifie qu’il existe entre eux des déterminations réciproques sur des causalités
circulaires. Il est donc périlleux de vouloir opérer une coupure au sein de cette
causalité circulaire et de privilégier une détermination plutôt que d’autres.
Les différentes déterminations réciproques doivent être, par commodité,
distinguées ; mais en réalité elles sont simultanées et interdépendantes. C’est de la
capacité à concevoir un schéma global correspondant à l’ensemble de ces interactions
entre niveaux que dépend la possibilité d’élaborer une approche permettant la bonne
perception de la réalité de l’économie mondiale.
Les deux niveaux et leurs interactions réciproques constituent un « système
complexe ». La complexité entendue ici au sens que lui donne H. Atlan, correspond à
la qualité des systèmes naturels de produire de l’imprévisible49. Elle désigne la
capacité d’un système de créer du nouveau. Cette définition renvoie à la thématique de
l’auto-organisation. Celle-ci s’est développée aux frontières de plusieurs disciplines
scientifiques que sont à titre principal la physico-chimie, la biologie et les théories de
l’information. Mais ce sont surtout les questions rencontrées par la biologie
moléculaire qui ont conduit à concevoir une logique d’organisation propre aux
systèmes vivants. Il s’agit d’une part de l’autonomie du système vivant, c’est-à-dire la
construction et le maintien de son identité vis-à-vis de son environnement. Il s’agit
d’autre part de la capacité qu’a le vivant de produire dans et par les interactions avec
son milieu de nouvelles formes. C’est H. Atlan qui a introduit le principe de
« complexité par le bruit » pour expliquer cette morphogenèse qui intègre et utilise les
perturbations externes.
C’est cette thématique que certains auteurs réunis autour de C-A. Michalet ont
choisi d’utiliser pour « saisir l’émergence de la firme multinationale et sa relation au
système de l’économie mondiale ». De leur point de vue, il ne s’agit pas ici de
« transposer des concepts ou des résultats d’un domaine scientifique, la biologie, vers
un autre, l’économie, mais il existe une parenté entre les approches ».
Dans le cas qui nous occupe, et dans le cadre de cette démarche
transdisciplinaire, l’économie mondiale peut servir à représenter ce système complexe
où le passage du niveau international au niveau transnational a comme opérateur, la
firme multinationale. L’économie mondiale se présente comme le « méta-niveau » qui
permet de résoudre l’oscillation entre les analyses en termes d’économie internationale
composée de nations et les analyses en termes d’économie multinationale composée de
firmes. Pour opérer ce double dépassement, il ne suffit pas de considérer l’économie
mondiale comme la somme des entités, nations et firmes, qui composent les niveaux
international et transnational. Il ne suffit pas non plus d’en faire la juxtaposition de ces
deux niveaux. Selon cette approche, l’économie mondiale comme système auto-

189
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

organisateur, est bien davantage constituée par l’ensemble des interrelations repérées
plus haut entre les niveaux. En d’autres termes encore, l’économie mondiale ne
renvoie pas aux entités, mais aux relations entre les entités constituantes. Les
interactions entre entités constituantes fondent l’économie mondiale, dans son
existence et son fonctionnement.
Pour conclure cette présentation théorique, nous devons dire que la suite de ce
chapitre montrera que les phénomènes économiques internationaux liés au mouvement
de globalisation, ne constituent pas dans leur ensemble une logique intégrée à même
de fonder une théorie complète et suffisante de la formation de l’économie mondiale.
En fait, le mouvement de globalisation ne fait qu’apporter les éléments
supplémentaires et précieux qui éclairent d’un jour nouveau les changements
intervenus dans les structures et le fonctionnement nouveau de l’économie mondiale.
Nous verrons alors que la plupart des travaux théoriques privilégient à ce sujet
l’approche en termes de dilution accrue des économies nationales dans l’ensemble plus
vaste d’une économie, désormais mondialisée et son corollaire de limitation des
capacités d’intervention des Etats dans le domaine économique. Ces évolutions
découlent de l’extension de l’espace d’opération des agents multinationaux et du
développement des moyens d’intervention qu’ils leur sont disponibles.
Avec l’achèvement de cette section consacrée au passage en revue des approches
théoriques qui ont été proposées en vue d’expliquer l’émergence du phénomène de
mondialisation économique, on en arrive ainsi à la fin du travail d’introduction à la
définition du concept de globalisation proprement dit. Mais compte tenu des longs et
nombreux développements qu’a nécessité ce travail préliminaire, il est nécessaire
d’insérer ici un bref rappel des principales idées, déjà notées afin de ne pas perdre le fil
des idées.
Il est à rappeler donc que ce chapitre commence par mettre en exergue
l’émergence de la firme-réseau en tant que mode de structuration différent des grandes
entreprises, basées jadis sur la structure pyramidale fortement hiérarchisée. Le réseau
est une forme alternative et supérieure d’organisation des hiérarchies. Il est marqué par
de « nouvelles formes de quasi-intégration reposant sur l’électronique qui semblent
être caractérisées par de puissants effets centripètes fondés largement sur la possibilité
d’internaliser d’importantes externalités s’appuyant sur les réseaux (network
externalities) »50. Nous avons vu aussi que l’IDE a pris le pas radicalement sur les
échanges dans le processus d’internationalisation. Son rôle est aussi important dans les
services que dans le secteur manufacturier. L’IDE est marqué par un degré élevé de
concentration au sein des pays avancés, notamment ceux de la triade. Le recentrage a
eu lieu aux dépens des pays en développement.
Les échanges dits intra-sectoriels sont la forme dominante du commerce
extérieur. Ils sont façonnés par les échanges intra-firme, dans le cadre des marchés
privés internes des FMN, ainsi que par des approvisionnements internationaux en
intrants et en produits finis organisés par les groupes. L’intégration horizontale et
verticale des bases industrielles nationales séparées et distinctes est en cours du fait de
l’IDE. Les FMN tirent simultanément avantage de la libéralisation des échanges, de
l’adoption de nouvelles technologies et du recours aux nouvelles formes de gestion de
la production (le toyotisme). Les exigences de proximité de la production toyotiste et
les opportunités offertes par les grands marchés continentaux, de même que les

190
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

contraintes de proximité du marché final de la concurrence oligopolistique, expliquent


la régionalisation des échanges aux trois pôles de la triade. Les groupes industriels et
de services tendent à se réorganiser en firmes-réseaux. Les nouvelles formes de
gestion et de contrôle, faisant appel à des modalités de sous-traitance complexes,
visent à aider les grands groupes à réconcilier la centralisation du capital et la
décentralisation des opérations en exploitant les opportunités offertes par la
télématique et l’automatisation.
Le degré d’interpénétration entre les capitaux de différentes nationalités s’est
accru. L’investissement international croisé et les fusions-acquisitions transfrontières
engendrent des structures d’offre très concentrées au plan mondial. Il y a eu
émergence, sur cette base, d’oligopoles mondiaux dans un nombre croissant
d’industries, formés surtout de groupes américains, japonais et européens, ils
délimitent entre ceux-ci un espace de concurrence et de coopération privilégiée. Celui-
ci est défendu contre l’arrivée de concurrents nouveaux extérieurs à la zone OCDE, au
moins autant par des barrières à l’entrée de type industriel que par des barrières
commerciales régies par le GATT. Le mouvement de globalisation est excluant. A
l’exception de quelques NPI qui avaient franchi avant 1980 un seuil de développement
industriel leur permettant de suivre les changements dans la productivité du travail et
de demeurer compétitifs, ainsi que d’un petit nombre de pays associés aux trois pôles
de la triade, un mouvement très net tendant à marginaliser les PED est en cours. Ce
mouvement a été marqué dans les années 1980 par un net recul des IDE et des
transferts de technologie en direction des PED, de même que par un début d’exclusion
du système des échanges de beaucoup de pays producteurs de produits de base.

191
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

SECTION II

Globalisation : concepts et définition

Le terme de globalisation est utilisé de deux façons différentes au moins, avec


des implications assez distinctes en termes de politique économique. Dans certains cas,
il est utilisé, de façon implicite ou explicite, pour désigner le multilatéralisme ; le débat
porte alors essentiellement sur le système commercial mondial, la libéralisation
multilatérale des échanges et la stratégie commerciale des pouvoirs publics. Ailleurs,
le mouvement de globalisation est davantage vu comme un phénomène micro-
économique, mû par les stratégies et le comportement des entreprises ; ce sont alors les
forces qui animent la compétitivité et la concurrence à l’échelle planétaire ‫ ــ‬entre les
entreprises, de même qu’entre les régions et les pays ‫ ــ‬qui sont au centre des débats. Il
est clair que la démarche que nous avons jusqu’à présent s’inscrit dans la deuxième
acception du concept de globalisation.
Dans un livre récent, C. Oman commence par une réfutation prudente mais ferme
de l’assimilation de la globalisation au multilatéralisme, c’est-à-dire l’approche
projetée par le discours officiel du GATT et du FMI51 dans lequel on continue à faire
comme si globalisation et libéralisation multilatérale des échanges extérieurs étaient
synonymes. Selon C. Oman, la globalisation doit être comprise comme un processus
qui est avant tout d’ordre industriel ; un processus centrifuge et un phénomène micro-
économique. Et d’ajouter que si « les progrès technologiques et certaines politiques,
notamment la déréglementation des marchés, ont donné un coup de fouet à la
globalisation depuis la fin des années 1970, en même temps qu’ils lui donnèrent une
forme particulière, c’est aujourd’hui la transformation en profondeur du mode
prédominant d’organisation du travail qui en est le ressort essentiel »52. Un des effets
de la globalisation est donc de réduire la distance économique entre les pays et les
régions, de même qu’entre les acteurs économiques eux-mêmes. Un autre serait de
réduire la souveraineté des gouvernements nationaux vis-à-vis des autres
gouvernements mais aussi vis-à-vis du marché, à l’échelle nationale et internationale.
Au plan industriel, c’est donc aux nouveaux modes d’organisation de la
production adoptés par les entreprises multinationales que l’adaptation incontournable
devrait se faire. La libéralisation et la déréglementation, combinées avec les
possibilités offertes par les nouvelles technologies de communication, ont décuplé la
capacité intrinsèque du capital productif de s’engager et de se désengager, d’investir et
de désinvestir, en un mot sa propension à la mobilité. Il a tout loisir maintenant
d’exploiter les différences dans le prix de la force de travail, et au besoin, mettre celle-
ci en concurrence, d’une partie du monde à l’autre.

192
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Des termes à connotation idéologique

Le qualificatif global est apparu vers le début des années 1980 dans les grandes
écoles américaines de gestion des entreprises, les célèbres Business schools de
Harvard, Columbia, Stanford, etc. Mais il a surtout pris son essor au plan mondial par
le biais de la presse économique et financière anglo-saxonne, avant que le discours
politico-économique néolibéral ne le fasse sien en si peu de temps.
Le terme français « mondialisation » a connu des difficultés pour s’imposer.
D’après F.Chesnais, cela tient à des considérations objectives dont la plus
fondamentale est sans doute la prééminence de l’anglais en tant que véhicule
linguistique par excellence du capitalisme. Mais, également, au fait que le terme
mondialisation a le défaut de diminuer au moins quelque peu le flou conceptuel des
termes global et globalisation 53. La raison en est que le mot mondial permet
d’introduire, avec autrement de force que le terme global ,l’idée que si l’économie
s’est mondialisée, il importerait alors que des institutions politiques mondiales
capables d’en réguler l’évolution soient construites au plus vite. « Or de cela les forces
qui régissent actuellement les affaires du monde ne veulent à aucun prix [...] les plus
forts pensent pouvoir encore chevaucher à leur avantage les forces économiques et
financières que la libéralisation a déchaînées [...] les grands groupes industriels ou les
opérateurs financiers internationaux sont encore moins enclins à entendre parler de
politiques mondiales contraignantes »54.
En ce qui nous concerne, et tout en ayant conscience des raisons de ces
arguments, nous disons d’emblée que c’est le terme de globalisation qui sera utilisé
dans la suite de ce travail. On peut énumérer plusieurs raisons pouvant motiver ce
choix, mais la plus importante, pour nous, tient au fait que le terme de mondialisation,
une notion si controversée mais encore si peu définie, déborde largement le cadre
économique ; elle risque de nous attirer vers des domaines très éloignés du notre. On
sera alors obligé d’inclure dans notre démarche des problématiques, certes
importantes, mais qui n’ont pas de rapport directe avec celles qui nous intéresse ici.
Le terme de mondialisation, aujourd’hui très à la mode, pose un véritable défi
conceptuel55. Dans les différentes utilisations qui en sont faîtes, il exprime toujours
l’étonnement que provoque l’accélération du « changement ». Changement qui, depuis
à peine vingt ans, projette brutalement sur la scène mondiale des acteurs de la vie
économique, politique et intellectuelle, habitués à travailler dans le cadre de leurs pays
respectifs.
Il est devenu en effet banal de constater que tous les problèmes que l’on résolvait
il y a quelques décennies dans le cadre national, ne peuvent plus être résolus sans prise
en compte de l’environnement international ou sans concertation au niveau mondial. Il
en va ainsi des politiques économiques et monétaires, des marchés financiers, de la
recherche des clientèles par les entreprises, des épidémies comme le Sida, des
problèmes sociaux comme l’usage des drogues, des réfugiés, des migrations, de
l’environnement, des politiques de population, de la culture, de l’humanitaire, de la
sécurité et de biens d’autres problèmes. Le phénomène de mondialisation est d’abord
économique, mais il est aussi politique, militaire, social et culturel. Le vocabulaire
utilisé pour décrire le phénomène de mondialisation varie, bien entendu, en fonction
du but recherché. « Interdépendance » a un caractère conservateur dans la mesure où

193
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

le terme présuppose que , si les Etats-Nation ne peuvent ignorer le changement, ils


restent toutefois, et doivent rester, les maîtres du jeu. « Intégration » au contraire a un
contenu réformiste, en ce sens que le concept implique l’existence d’un processus
irrésistible qui peut conduire à des cataclysmes et exige des mesures, institutionnelles
ou autres, pour qu’il puisse être contrôlé. Les analyses d’inspiration marxiste parlent
de leur côté plutôt d’accroissement de la dépendance. Les concepts utilisés ont donc
tous un caractère idéologique : ils sont davantage porteurs de la vision du monde de
ceux qui les utilisent que d’une analyse théorique objective.
Fournir une explication objective du phénomène de mondialisation nécessite
donc l’élaboration d’un cadre d’analyse qui soit assez global pour inclure tous les
domaines qui se rattachent à ce phénomène. Cela suppose aussi l’existence de
concepts et d’instruments analytiques qui transcendent les différents domaines et
disciplines. Ce qu’il faut c’est un paradigme qui soit véritablement nouveau et, surtout,
capable de s’appuyer sur un système explicatif plus élaboré. Or l’on est contraint de
constater qu’en dépit d’incontestables progrès dans le domaine des sciences sociales,
et de l’existence d’analyses de grandes valeurs, la société moderne est très éloignée de
pouvoir fournir une explication objective du phénomène de mondialisation. La citation
de certains penseurs, auteurs de travaux originaux et de quelques ensembles de
théories qui traitent directement ou indirectement du problème, permet de constater
cette situation d’impuissance.
Il est important de noter par exemple qu’on ne trouve pas chez les auteurs qui ont
abordé de front le problème de la mondialisation et qui, dans les années récentes, ont
attiré l’attention de l’opinion, de thèses proposant un nouveau paradigme distinct du
techno-économisme. Il y a eu incontestablement quelques efforts d’originalité. La
thèse qui a présenté des concepts originaux et qui a obtenu un franc succès mondial est
celle que Francis Fukuyama a soutenue dans son livre, la fin de l’histoire et le dernier
homme, publié en 1992. L’auteur soutenait que «la démocratie libérale pourrait bien
constituer le point final de l’évolution idéologique de l’humanité » et « la forme finale
de tout gouvernement humain », donc, être en tant que telle, la fin de l’histoire. Ceci
signifiait que l’idéal de la démocratie libérale ne pouvait être amélioré sur le plan des
principes fondamentaux de liberté et d’égalité : La thèse de Fukuyama est fascinante
en ce sens qu’elle affirme l’idée d’un terme à l’évolution des idéologies, et à cet égard
mérite sérieuse considération et vaut d’être approfondie et discutée. Mais en dépit
d’une argumentation solide, elle a été mal comprise, aussi bien par ses partisans, qui y
ont trouvé l’apologie du système capitaliste actuel, que par ses détracteurs qui ont fait
le même contresens. La thèse de Fukuyama n’a pas triomphé de l’économisme
régnant.
Mais après examen, les thèses qui se sont efforcées de contester le triomphalisme
capitaliste n’ont pas apporté non plus de concepts vraiment nouveaux. Elles ont sans
doute reflété les inquiétudes rapidement apparues, au sujet de la sécurité comme à
celui du chômage et de l’exclusion, après la période d’intense satisfaction qui a suivi la
chute du mur de Berlin. Mais elles n’ont pas non plus proposé ni paradigme alternatif,
ni des solutions aux défis de la mondialisation. En France, par exemple, le journal, Le
Monde Diplomatique passe pour être une tribune des auteurs soutenant ce genre de
points de vues.

194
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Ainsi, l’une des analyses les plus intéressantes des conséquences de la


mondialisation sur l’économie américaine, celle de Robert B. Reich dans son livre
Nations at work démontre que l’établissement du marché mondial de la main-d’œuvre
à travers le développement des activités des firmes transnationales, aboutit à valoriser
de plus en plus ceux qu’il appelle les symbolic analysts (c’est-à-dire les inventeurs
capables de résoudre les problèmes posés par le marché dans un monde dominé par la
communication, grâce à leur capacité de manier des symboles) au détriment de tous les
autres travailleurs (qu’il classe en deux catégories, les routine workers et les in person
services). Ainsi les citoyens les mieux placés sur le marché mondial auront tendance à
oublier de plus en plus leur allégeance nationale et par conséquent à ne plus éprouver
de solidarité vis-à-vis de leurs concitoyens moins favorisés. Les tendances normales de
la concurrence au niveau planétaire entraîneront une inégalité de plus en plus grande
des rémunérations et la croissance économique ne profitera plus à l’ensemble de la
population.
Cette analyse rejoint celle faite par d’autres auteurs, qui soutiennent que
l’économie n’est plus fondée sur le fordisme qui utilisait dans le cadre de marchés
essentiellement nationaux des travailleurs semi-formés en grand nombre, payés et
protégés socialement de manière à devenir des consommateurs de produits de masse
standardisés, qu’elle tend au contraire, dans le cadre d’un marché de travail mondial,
avec un système de production de plus en plus mécanisé et automatisé, à faire
disparaître toute protection sociale, à faire baisser les rémunérations, et à rechercher la
clientèle de catégories privilégiées (situées partout dans le monde) ; et que la
maximisation des produits fabrique des chômeurs et des exclus qui n’ont ni
signification économique, ni possibilité d’expression politique.
Cette thèse trouve son prolongement dans celle du professeur John Kenneth
Galbraith qui, dans un petit livre intitulé The culture of contentment (la culture de la
satisfaction), explique que la politique américaine est inspirée par une élite sociale
suprêmement contente de son sort et qui domine aujourd’hui le processus électoral.
Mais sa brillante dénonciation des sous-produits de l’autosatisfaction : choix résolu de
l’action à court terme et de l’inaction, dénonciation de l’Etat uniquement perçu
comme un fardeau, sclérose des grandes entreprises et privilège accordé à la
spéculation financière, ne risque guère de modifier les stratégies réellement
appliquées.
Le plaidoyer de ces divers auteurs va dans le même sens : réhabilitation de l’Etat
et du secteur public, transformation d’une fiscalité qui accroît aujourd’hui les
inégalités au lieu de les réduire, réforme et développement de l’éducation. On peut
rapprocher de ces recommandations celles qui concernent la réforme des institutions
mondiales, qui font aujourd’hui l’objet d’un renouveau certain. Des remèdes sont donc
proposés, mais les chances de les voir appliqués si l’idéologie régnante n’est pas
transformée ou remplacée restent faibles. Ces thèses contestataires elles-mêmes
continuent de se fonder sur le même paradigme selon lequel c’est l’évolution de la
techno-économie qui définit celle de la société.
En d’autres termes, il n’y a pas d’explication d’un paradigme alternatif même si
l’on peut trouver dans le fait même de proposer des remèdes et de tenter de proposer
des constructions politiques d’un type nouveau, une affirmation implicite que les idées
ont une valeur en elles-mêmes, donc qu’elles peuvent contribuer à modifier les

195
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

structures mentales, constitutionnelles ou de sécurité, indépendamment de l’influence


du mode de production économique.
L’exploration de ce que proposent les branches concernées des sciences sociales,
en l’occurrence les théories sur les relations internationales ou les théories
sociologiques récentes révèlent pour les premières, que l’effort théorique a conduit à
un éparpillement de théories contradictoires qui aboutissent à des conclusions
radicalement opposées et leurs auteurs s’évertuent surtout à détruire les théories
concurrentes. Aucun nouveau paradigme, alternatif de celui composé par la croyance
en la techno-économie, n’a été réellement proposé.
Des thèses sociologiques modernes, il s’en dégage en définitive une leçon de
modestie devant la complexité des phénomènes sociaux : il est donc parfaitement
compréhensible que ceci ait abouti chez les divers auteurs de cette école au
renoncement volontaire et conscient à proposer un nouveau paradigme explicatif
applicable au phénomène de mondialisation. La lecture des diverses prises de position
concernant les phénomènes de mondialisation montre que, quelle que soit la tendance
politique du discours tenu sur la mondialisation, l’explication fournie ou impliquée est
pratiquement toujours la même. Libéraux, conservateurs, réformistes ou
révolutionnaires semblent tous admettre que c’est l’évolution techno-économique qui
entraîne la transformation de la société. Le discours le plus fréquent à cet égard et que
nous sommes à l’ère de l’électronique et de la communication, et que ce sont les forces
déchaînées par cette transformation de la technique qui sont derrière le processus de
mondialisation. Les opinions divergent seulement sur la description des dangers ou des
avantages de cette évolution, et sur les conséquences qu’il faut en tirer, non sur la
nature de l’explication elle-même, qui a plusieurs particularités : elle est une sorte de
« marxisme vulgaire », puisqu’elle confère à l’évolution techno-économique une
prééminence sur les autres types de transformations, qu’il s’agisse de la politique, de la
sécurité ou de la culture. C’est en quelque sorte une théorie de « l’infrastructure » et
des « superstructures » unanimement acceptée. Il peut paraître surprenant qu’une telle
philosophie soit compatible avec l’idéologie libérale dominante qui exalte les vertus
du marché libre. En fait il s’agit simplement d’économisme, et d’un économisme
commun à la vision capitaliste et à la vision socialiste.
Cette explication économiciste permet en plus, par sa grande flexibilité, de se
marier avec toutes sortes d’explications supplémentaires, par exemple pour les
conservateurs avec la théorie réaliste des relations internationales pour affirmer la
quasi éternité des Etats-Nation, la nécessité du maintien d’appareils militaires
importants et sophistiqués, et le caractère utopique d’une autre conception politique du
monde. Mais elle peut aussi contribuer à justifier les positions écologistes, en
permettant d’accuser le développement industriel de détruire l’environnement. Ou
encore conduire à démontrer que l’intégration économique qui résulte de ces nouvelles
formes de production entraîne l’intégration sociale, puis politique et exige pour
pouvoir être contrôlée une construction politique fédéraliste Les idéologies du passé se
référaient généralement chacune à un système explicatif spécifique, il semble qu’il
n’en aille plus ainsi, et c’est là un phénomène curieux.

196
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Devant ces défis concrets de la mondialisation, le système explicatif


communément accepté ne contient en lui-même aucun élément qui permettrait de les
relever. Il conduit dans tous les cas au fatalisme, les forces économiques étant
considérées comme irrésistibles, et il n’a pas les moyens de suggérer de méthode pour
en arrêter le cours. Ce fatalisme se teinte d’optimisme pour les privilégiés, et
ressemble fort au « laissez-faire, laissez-passer » du XIXe siècle. Il se teinte de
pessimisme en revanche pour les pauvres et les démunis qui ne disposent plus d’aucun
espoir de pouvoir transformer la société dans un sens meilleur. Il conduit de plus en
plus d’ailleurs aux repliements identitaires sur des positions archaïques de type
intégrisme, racisme ou fascisme, c’est-à-dire sur des explications parfaitement
irrationnelles de situations perçues comme de plus en plus insupportables. Repliements
qui à leur tour déclencheront de nouveaux conflits et de nouveaux dangers. Nous
aurons l’occasion d’aborder certains aspects de ces problèmes dans les deux derniers
chapitres de ce travail56.

Globalisation versus mondialisation

Pour terminer cette mise au point concernant l’utilisation des concepts de


mondialisation et/ou globalisation, il convient de préciser que certains auteurs ne
voient aucun inconvénient à utiliser les deux termes indistinctement. Après les
précisions que nous venons d’apporter à ce sujet, il nous paraît préférable d’employer
le terme de globalisation. Comme nous venons de le voir, la notion de mondialisation
déborde largement le champ de l’économie et suppose l’élaboration d’un paradigme
alternatif de celui de techno-économie. Le concept de globalisation, lui, ne se pose pas
ce genre de problème ; dans l’acceptation générale de cette notion, celle-ci reste
circonscrite au domaine de l’économie.
En revanche, il ne faut pas omettre de dire que le concept de globalisation
s’inscrit totalement dans le paradigme traditionnel techno-économique dont la
principale caractéristique est sa vision « économiciste » des choses. C’est un choix
que nous assumons avec ses avantages et ses inconvénients. C’est le seul d’ailleurs, si
tant est qu’il nous soit possible de proposer un autre paradigme.
Par ailleurs, la notion de mondialisation est moins précise dans le sens où elle
laisse à penser que les phénomènes économiques qui la composent connaissent une
expansion spatiale régulière et mondiale. Or, on l’a déjà noté, plusieurs des
phénomènes en question, connaissent au contraire un mouvement de recentrage sur les
marchés et les régions dites triadiques au détriment de la grande majorité des pays en
développement. Le terme de globalisation permet, à notre avis, de mieux appréhender
la complexité des phénomènes qu’il est censé décrire. La notion de mondialisation met
en valeur la dimension spatiale des phénomènes étudiés, alors que celle de
globalisation met l’accent sur la dimension temporelle de ces mêmes phénomènes. Or
c’est la dimension temporelle qui est la plus active et la plus déterminante dans les
nouvelles stratégies de compétitivité des firmes. Certains des traits marquants de cette
dimension sont l’instantanéité des actions dans des endroits différents, la continuité
des activités dans le temps et l’échange des informations en temps réel. Ces exemples
illustrent ainsi la capacité supérieure du concept de globalisation à rendre compte de la
complexité des phénomènes économiques récents.

197
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Enfin, dans le sens le plus étroit qui est attaché au terme de mondialisation, celui-
ci ne permet pas de dire en quoi les phénomènes récents sont nouveaux. Si le terme est
employé, comme le font de nombreux auteurs, pour désigner la libéralisation et le
développement des échanges mondiaux de biens et de services, ainsi que les IDE, il ne
reflète alors que l’accélération de phénomènes déjà anciens. La vocation internationale
du commerce s’est affirmée il y a très longtemps, l’existence d’une classe de
marchands et d’un commerce international est attestée dès l’antiquité mésopotamienne
d’où sont issues la plupart des techniques commerciales et financières utilisées plus
tard par les Phéniciens et les Grecs. Le mouvement d’internationalisation financière
date, lui aussi de plusieurs siècles. C’est au début du XIVe siècle que les banquiers
italiens installèrent des succursales dans toutes les grandes places d’Europe où la trace
de leurs passages figure encore au nom des rues (rue des Lombards à Paris, Lombard
street au cœur de la City à Londres).

Avant de tenter de donner une définition du mouvement de globalisation, il


convient de préciser le cadre idéologique dans lequel se déroule sa mise en œuvre.
Ainsi, d’un coté, les économistes de l’école libérale saluent cette globalisation des
marchés comme un facteur de progrès. Ces auteurs font valoir que la globalisation
signifie essentiellement que l’économie du monde « est dominée par des forces
globales incontrôlables et les principaux acteurs du changement sont des firmes
authentiquement transnationales ; ces dernières n’ont de devoir d’allégeance envers
aucun Etat-nation en particulier et choisissent leur lieu d’implantation en fonction du
critère de l’avantage maximal ». Les forces du marché se seraient libérées donc de
l’emprise des Etats et ce sont elles qui contrôleraient maintenant les Etats57.
Encore plus que dans le cas du progrès techniques, la globalisation est presque
invariablement présentée comme un processus bénéfique et nécessaire. Les rapports
officiels des organisations internationales admettent que la globalisation possède à
coup sûr des inconvénients, à coté d’avantages plus nombreux (qu’ils ont beaucoup de
mal à définir). Néanmoins pour pouvoir tirer pleinement profit de ces avantages, la
société doit s’adapter (c’est le maître mot qui a maintenant valeur de slogan) aux
exigences et aux contraintes nouvelles nées de ce processus. L’adaptation suppose que
la libéralisation et la déréglementation soient menées à leurs termes, que les
entreprises soient libres de leurs mouvements et que tous les domaines de la vie sociale
soient soumis à la mise en valeur du capital privé. Dans une publication récente de
l’OCDE, on peut y lire que « la perspective d’une ère mondiale dépend de la capacité
des individus, des gouvernements et du système international à saisir les occasions de
changement et à canaliser les pressions qui s’exercent à cet égard tout en s’y adaptant
[…] Toutefois pour concrétiser ces avantages potentiels, les politiques
gouvernementales devront promouvoir les tendances ainsi crées par les marchés et
faciliter l’adaptation aux changements qu’elles engendrent. »58.
Si les économistes de l’école libérale saluent la globalisation des marchés comme
un facteur de progrès ; les sociaux-démocrates, par contre, craignent que cette vague
déferlante réduise à néant leurs espoirs d’intervention publique pour améliorer les
conditions de vie. Même s’ils s’accordent à dire que ces forces sont malfaisantes, les
sociaux-démocrates, pour la majorité, ne pensent pas moins qu’elles sont invincibles.

198
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

I - Définition du processus de globalisation économique

Dans un livre récent, Elie Cohen déclarait que « l’accord étonnant sur le
terme mondialisation (traduction de la notion américaine de globalization ) est en soi
un problème, et l’on ne pourra avancer dans la connaissance des phénomènes
habituellement regroupés sous ce vocable avant d’en avoir établi les différents
sens »59. La notion est devenue tellement protéiforme qu’elle porte la confusion à son
comble. Certains en font un usage très extensif. La définition extensive va jusqu'à
assimiler la mondialisation à l’économie de marché. Aussi, bien des traits qu’on prête
à la mondialisation sont des effets classiques du libéralisme économique : l’ouverture
des marchés comme le progrès technique ont des effets sur l’emploi, L’Etat est une
machine de redistribution contrainte, etc. La mondialisation, en ce sens, devient un
équivalent fonctionnel de l’économie de marché.
Un des aspects les plus contrariants de cette confusion est que certains auteurs
considèrent la mondialisation comme une simple traduction du terme anglo-américain
de globalization, alors que les autres considèrent cette dernière comme une dimension
de la première. Elie Cohen lui-même commet cette ambiguïté lorsqu’il déclare dans le
même ouvrage : « …la mondialisation, c’est-à-dire, la convergence des trois
mouvements : la libéralisation des échanges mondiaux, la déréglementation des
économies nationales et la globalisation des grandes firmes industrielles et de
services »60.
Ce passage est d’ailleurs révélateur d’une démarche commune à un nombre élevé
d’auteurs dans leur tentative d’analyser le mouvement de mondialisation-globalisation.
Celui-ci est donc vu comme la convergence de processus économiques fondamentaux
considérés comme autant de vecteurs de changement. Mais cette démarche rencontre
des problèmes ardus et parfois insurmontables. Le plus important est sans doute
d’expliciter les modalités et les contours de cette convergence. Par exemple, quel est le
rapport entre le mouvement de libéralisation des échanges et la globalisation des
entreprises ? Le premier est-il la cause ou l’effet du second, et vice-versa ? La réponse
à cette question n’est pas facile et montre combien il est difficile de vouloir faire la
« jonction » entre des processus économiques très complexes et très dynamiques.
Ce bref commentaire nous permet de préciser un peu plus nos intentions quant à
la démarche que nous comptons suivre pour proposer une définition du processus de
globalisation économique. L’approche qui oriente notre travail et qui apparaît à travers
les sections précédentes indiquent clairement que le mouvement de globalisation ne
peut être assimilé à la libéralisation multilatérale des échanges et la stratégie
commerciale des pouvoirs publics. Il doit être vu comme un phénomène micro-
économique, mû par les stratégies et les comportements des entreprises ; ce sont les
forces qui animent la compétitivité et la concurrence à l’échelle planétaire, entre les
entreprises, de même qu’entre les régions et les pays qui doivent être au centre des
débats. La question de la convergence entre ces deux phénomènes sera élucidée une
fois que le mouvement de globalisation aura été convenablement examiné.
Il est possible, cependant, d’apporter une première classification à ce sujet en
disant qu’il est possible d’aborder les problèmes de la globalisation en distinguant les
rapports de rivalité-coopération entre firmes, entre firmes et Etats, et entre Etats dans
l’ordre commercial. La notion de globalisation est alors déconstruite, dépliée en

199
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

relations firmes-firmes sur le marché international, en relations firmes-Etats sur le


marché domestique et en relations économiques Etats-Etats dans le système
international.
L’enjeu de la relation firme-firme est celui de la globalisation proprement dite :
c’est dans ce contexte qu’il faut penser le développement du commerce intrafirme, les
stratégies de localisation et le processus d’intégration-désintégration de la chaîne de
production (de la valeur) ; et qu’il faut analyser les grands mouvements de fusion-
acquisition, les alliances et les accords de toutes sortes qui lient des firmes implantées
sur les grands marchés de la triade. L’enjeu de la relation firmes-Etats est celui de la
compétitivité : c’est dans ce cadre qu’on peut vérifier la réalité de la concurrence pour
la production de richesses, éclairer le rapport entre productivité et compétitivité,
mesurer aussi l’efficacité relative des politiques de spécialisation et des politiques
d’attraction. L’enjeu des relations entre Etats est celui de la souveraineté commerciale.
L’idée de notre travail est que ce sont les relations firmes-firmes qui se trouvent
au cœur du processus de globalisation et déterminent, dans une large mesure, les deux
autres catégories de relations. Proposer une définition du mouvement de globalisation
c’est déterminer la réalité fondamentale des relations firmes-firmes.

La firme, acteur global numéro un

Le tableau suivant montre pourquoi les grandes FMN ont émergé comme le
principal sinon l’unique acteur global. Devenir global a été, de loin, plus facile pour
les firmes que pour les parlements, les syndicats ou les universités car elles sont des
institutions suffisamment flexibles pour pouvoir s’adapter facilement et rapidement à
des conditions en changement. C’est cette aptitude qui a fait que les multinationales
( et les entreprises en règle générale) soient le seul acteur global au niveau mondial.

Pourquoi la firme est devenu l’acteur de globalisation numéro un

1- C’est la seule organisation qui a transformé ses structures pour devenir un


acteur «global». Elle opère au véritable niveau de prise de décision ;
2- La société moderne a donné une priorité absolue à la technologie et au
développement des moyens de production. Les firmes sont les producteurs
de ces deux éléments ;
3- Les firmes sont considérées comme le principal producteur de richesses et
créateur d’emploi ; et à ce titre, assurent le bien-être individuel et collectif.

Qu’est ce que la globalisation ?

Ces quelques précisions nous obligent à ne pas se suffire de certaines définitions


du mouvement de globalisation qui ne tiennent pas suffisamment compte de cette
réalité, à savoir que ce sont les firmes qui activent au cœur du processus de
globalisation. Les autres phénomènes comme l’accroissement de l’interdépendance
économique, l’accélération de la libéralisation des échanges, la mobilité des biens et

200
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

des personnes, etc., qui sont communément assimilés au processus de globalisation lui-
même ne sont, en fait, que les effets de ce dernier. Dans le passage suivant, F. Lazar
nous offre une illustration de cette ambiguïté ; en effet il définit la globalisation
comme « l’accroissement de l’interdépendance et des interconnexions entre les
économies nationales et l’érosion résultante de l’autonomie des Etats-nations. La
globalisation est caractérisée par une mobilité accrue des biens et services, de capital,
d’idées et de personnes à travers les frontières nationales, par le développement de
blocs régionaux, par la croissance du nombre et l’expansion de firmes globales et un
nombre accru de problèmes socio-économiques et environnementaux qui requiert une
coopération entre de nombreux pays61. La principale limite de ces définitions est
qu’elle ne montre pas en quoi l’accélération d’un phénomène traditionnel aboutit-elle à
une transformation qualitative marquée par l’émergence d’un phénomène nouveau. En
effet, dans quelles conditions, l’accélération de la libéralisation des échanges (cette
dernière étant un phénomène tendanciel de long terme) donne-t-elle lieu à l’émergence
d’un mouvement aussi complexe que celui de globalisation ? Il suffit, pour se rendre
compte de l’insuffisance de cette approche, de noter le caractère multidimensionnel du
phénomène de globalisation tel qu’il est souligné par de nombreux auteurs. Selon ces
derniers, la globalisation présente simultanément des caractéristiques politiques,
économiques, financiers, sociales, scientifiques et technologiques. Comment un
phénomène aussi spécifique que l’accroissement de la mobilité des biens et services et
des mouvements de personnes peut-il englober des dynamiques si diverses et si
distinctes que celles que nous venons de mentionner ? En réalité seules les grandes
firmes mondiales de par les moyens dont elles disposent et des capacités qu’elles ont à
déployer des stratégies dans les différents domaines et à très large échelle peuvent
prétendre être à l’origine du processus de globalisation.
La définition que donnent J. Niosi et B. Bellon du phénomène de globalisation
est plus nuancée, mais néanmoins quelque peu équivoque. Les deux auteurs déclarent
entendre par globalisation « le double mouvement d’une part, de suppression ou
d’atténuation de barrières institutionnelles entre espaces économiques nationaux, et
d’autre part, de développement de stratégies privées et publiques conditionnant et
visant à tirer profit de cette évolution. Ces deux mouvements sont concomitants62.
En fait, il est plus juste de dire que c’est la dernière partie de ce passage qui
comporte une plus grande part de vérité. Nous soutenons donc tout au long de la suite
de ce travail que le mouvement de globalisation trouve son ancrage dans les stratégies
mises en œuvre par les grandes firmes mondiales. Ces stratégies traduisent l’emprise
d’un système économique, le capitalisme, sur l’espace mondial. Cette emprise se
manifeste d’abord sur le plan géopolitique (effondrement du bloc soviétique, ouverture
de la chine à l’économie de marché, pénétration du capitalisme en Amérique latine et
en Afrique dans le sillage des institutions financières internationales placées en
position de force par la crise de la dette qui a frappé ces régions au début des années
1980).
Mais cette emprise universelle du capitalisme déborde de beaucoup le champ
géopolitique. Elle ne se réduit pas au triomphe d’un bloc d’Etats sur un autre, ni même
d’un mode de production sur ses concurrents. Elle tend en effet à transcender la
logique d’un système inter étatique à laquelle elle substitue une logique de réseaux
transnationaux. « Expression de l’expansion spatiale du capitalisme, qui épouse

201
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

désormais les limites du globe, la mondialisation est aussi et avant tout un processus
de contournement, délitement et, pour finir, démantèlement des frontières physiques et
réglementaires qui font obstacle à l’accumulation du capital à l’échelle mondiale »63.
En ce sens, l’économie mondiale est plus qu’une simple économie internationale.
Celle-ci respectueuse des souverainetés étatiques, mettait en rapport les parties
autonomes d’un tout non encore intégré, à travers des flux d’échange, d’investissement
et de crédit. Elle correspondait à une phase spécifique de l’histoire du capitalisme,
phase au cours de laquelle les marchés nationaux, largement protégés, voire régulés
par les Etats, constituaient la base première de l’accumulation du capital. L’échange,
tout comme l’investissement international, restait fondé pour l’essentiel sur des
critères de complémentarité.
La globalisation peut être considérée comme une logique unificatrice des
différentes formes de l’internationalisation, qui permet de penser celle-ci dans ses trois
dimensions les plus importantes : les échanges commerciaux, l’investissement
productif à l’étranger et les flux de capital-argent ou de capital-financier. Pour
Michalet, les rapports entre ces trois modalités de l’internationalisation seraient à
chercher au niveau des trois formes ou « cycles » de la mise en mouvement du capital
définis par Marx ; celui du capital-marchandise, celui du capital productif de valeur ;
celui du capital-argent. Cette approche est utilisée par Michalet pour définir les
périodes de mouvement de l’internationalisation, en particulier pour situer le moment
où il y a passage à « l’économie mondiale »64. « Dans le paradigme traditionnel, le
capital productif est placé hors du champ de la mondialisation du capital. La
transformation de l’économie internationale en économie mondiale coïncide
précisément avec la fin de cette dichotomie. La mondialisation du capital productif
devient partie intégrante de la mondialisation du capital ». Plus précisément, elle en
devient le cœur.
Nous avons déjà fait remarquer que la globalisation conduit les firmes
concernées à mettre en œuvre leurs stratégies et à structurer leurs activités à l’échelle
mondiale. Les contraintes de rapidité et de flexibilité les amènent à privilégier tout
d’abord des stratégies de croissance externe pour couvrir les marchés mondiaux.
Celles-ci reposent à la fois, sur la recherche des effets de taille, par le jeu des prises de
contrôle, et d’effets de réseaux par le biais des alliances. Les firmes optent également
pour des structures de type coopératif (élaboration anticipée des normes, par exemple)
dans la mesure où elles permettent de mieux affronter les turbulences et les
incertitudes de leur environnement. Enfin, la combinaison de ces deux types de
stratégie débouche sur un nouveau mode de structuration : la firme en réseaux.
L’exemple suivant, montrant la multinationalisation de la firme mondiale AT&T
constitue une illustration de cette évolution.

202
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Figure II.7 : la firme-réseau, l’exemple de AT&T

La globalisation: une tendance à l’unification mondiale du marché du travail

La thèse que nous défendons est que la logique qui sous-tend ce processus de
structuration en réseaux est celle-là même qui fonde le processus de globalisation
économique. Elle s’inscrit dans le cadre de l’établissement d’un marché mondial du
travail. En effet, les réseaux d’entreprises qui transcendent les frontières
internationales constituent les vecteurs d’une unification du marché mondial du travail.
Ainsi, les analyses contenues dans les sections précédentes doivent permettre de
définir le mouvement de globalisation économique comme étant une intégration accrue
du marché mondial du travail laissant entrevoir une tendance à l’unification de celui-
ci.
Les catégories d’emploi et de travailleurs définies par R. Reich nous offrent une
occasion appréciable de développer notre argumentation. On l’a déjà noté, l’auteur
distingue en effet trois catégories de travailleurs : les manipulateurs de symboles ou
travailleurs du savoir, les travailleurs de la production courante et les travailleurs
employés dans les services aux personnes.

203
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Les services de « manipulation de symboles » incluent toutes les activités de


résolution de problèmes, d’identification de problèmes et de management du savoir
examinés dans les sections précédentes. Ils servent à résoudre les problèmes posés par
le marché dans un monde dominé par l’information et la communication. Les services
de production courante se rapportent aux tâches répétitives effectuées par des ouvriers
dans l’entreprise de production de masse. Enfin, les services personnels impliquent
aussi des tâches répétitives et simples comme les emplois de commerce, de
restauration, de gardiennage, etc.
Les travailleurs du savoir dans les pays avancés sont le principal artisan de cette
intégration accrue du marché mondial du travail. Ils en sont aussi le principal
bénéficiaire. Ce processus procède d’un double mouvement d’intégration et
d’exclusion parmi les catégories d’emploi. Intégration accrue à l’échelle mondiale des
travailleurs hautement qualifiés offrant des services à haute valeur ajoutée ; et
exclusion progressive, mais inéluctable, des travailleurs routiniers qu’ils soient de la
production courante ou des services personnels, en particulier dans les pays de
l’OCDE. C’est le savoir (entendu comme l’ensemble des compétences et des aptitudes
à résoudre des problèmes abstraits et complexes) qui sert de déterminant fondamental
à cette double évolution. C’est lui qui fait figure de ligne de démarcation dans ce
double mouvement d’intégration / éviction. Les emplois qui font appel à des types de
savoir variés et élevés sont parties prenantes du processus d’intégration. A l’inverse,
les emplois simples et répétitifs qui ne demandent pas ce genre de compétences
subissent le processus d’éviction ou de « délestage » engagé par les personnes les plus
habiles et les plus doués dans la « manipulation de symboles ». En effet, les détenteurs
de ce genre de compétences ont tendance à former des groupes (à l’échelle
internationale) à part, en même temps qu’ils prennent leur distance vis-à-vis des autres
catégories d’employés. Le travail simple et routinier est de moins en moins recherché
et est de moins en moins rétribué en conséquence. C’est en ce sens qu’il faut
comprendre la phrase de R. Reich lorsqu’il déclare que : « le point important est que
les américains sont devenus une partie du marché international du travail […] la
compétitivité des américains sur ce marché international dépend non du sort d’une
firme ou d’un secteur industriel américain, mais des fonctions qu’ils occupent – et
donc de la valeur qu’ils créent – dans l’économie mondiale. Les autres nations
subissent exactement la même transformation, certaines plus longtemps que les Etats-
Unis, mais toutes en participant à la même tendance, à la suppression des frontières
[…] Les américains affrontent donc la compétition internationale toujours plus
directement, sans l’intermédiation d’institutions nationales. Si nous abandonnons les
notions périmées de compétitivité des firmes américaines, de l’industrie américaine, de
l’économie américaine, et si nous les reformulons en termes de compétitivité de la
main-d’œuvre, il devient clair que les succès et les échecs ne seront pas partagés
équitablement entre nos concitoyens »65.
En ce qui concerne la première dimension de ce processus, c’est-à-dire
l’évolution vers une intégration accrue du marché mondial du travail, il est utile de
rappeler que dans l’ancienne entreprise de production de masse, les coûts fixes étaient
importants mais nécessaires. Dans l’entreprise de production personnalisée, ils
représentent un poids superflu. Ici, tout ce qui compte est la rapidité à identifier et à
résoudre les problèmes, le mariage de la perspicacité technique et du savoir-faire

204
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

commercial favorisé par une clairvoyance stratégique et financière. Tout le reste c’est-
à-dire tous les éléments plus standardisés (usines, équipements,…) peuvent être
obtenus au moment des besoins.
Aussi n’a-t-elle plus besoin d’être organisée comme les vieilles pyramides qui
caractérisaient la production standard. En fait, l’entreprise de production personnalisée
ne peut pas être organisée de la sorte. Les trois groupes qui donnent à la nouvelle
entreprise la plus grande partie de sa valeur – résolveurs de problèmes, identificateurs
de problèmes et managers du savoir – doivent être en contact direct ( que ce soit au
sein d’une même entreprise ou à l’intérieur d’un groupe d’entreprises dans le cadre
d’alliances et accords de coopération impliquant plusieurs entreprises) les uns avec les
autres pour découvrir constamment de nouvelles opportunités. C’est en se constituant
en firme-réseau que ces trois groupes ont pu atteindre cet objectif. Chaque nœud de
l’entreprise-réseau représente une combinaison unique de compétences.
C’est la nature de l’activité de la firme qui commande la qualité des compétences
requises. Par exemple, dans le domaine des produits de lessive où le processus de
production est relativement simple et le service après-vente, pratiquement inexistant, la
forme d’internationalisation dominante est l’exportation pure et simple à partir du
territoire national vers les marchés extérieurs en passant par des agents et des
distributeurs. Dans ce contexte, et à condition d’avoir un bon produit, le principal
facteur de compétitivité réside, toutes choses par ailleurs égales, dans la force de
persuasion de la clientèle la plus large possible. Cela passe le plus souvent par de
vastes compagnes de publicité. Les producteurs de ce genre d’articles passent pour être
de bons clients des chaînes de télévision partout dans le monde. Les manipulateurs de
symboles auditifs et visuels sont particulièrement sollicités par ces firmes.
Le cas de l’industrie automobile est bien différent. Ce secteur d’activité nécessite
des compétences variées et en grand nombre, situées sur l’ensemble de la chaîne de
valeur, de la R&D en amont au marketing et au service après-vente en aval.
Faut-il rappeler que dans la firme-réseau une seule source est véritablement
stratégique ; elle possède de surcroît un caractère singulier : plus on en use et plus elle
se développe. Il s’agit de la compétence humaine, de l’aptitude à identifier et à traiter
les problèmes en opérant des connexions inattendues. Comme on l’a déjà noté, cette
caractéristique singulière fait que les entreprises réseaux sont mondiales par
constitution et par destination.
Ainsi, des groupes de travailleurs du savoir se multiplient partout sur la planète.
L’efficacité accrue des télécommunications et des moyens de transport réduit la taille
du monde, et permet à un groupe localisé dans un pays de combiner ses compétences
avec celles d’autres groupes localisés dans d’autres pays, pour créer la plus grande
valeur possible. On passe ainsi de la firme-réseau à l’industrie en réseau (la sphère
nationale constitue la première aire de diffusion de la firme-réseau, notamment dans
les grandes économies comme celle des Etats-Unis) puis au réseau mondial. Ces
réseaux mondiaux regroupent des individus ayant des capacités à ajouter de la valeur à
l’économie mondiale grâce à leurs cerveaux, et grâce aux systèmes de transport et de
communication qui relient ces cerveaux entre eux et avec le reste de la planète.

205
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Dans les réseaux mondiaux, les produits sont des assemblages internationaux. Ce
qui est échangé entre les nations, c’est moins souvent des produits finis que des
services de résolution de problèmes (recherche, développement, fabrication),
d’identification de problèmes (marketing, publicité, études de marché), et management
(financement, mise en relations de participants, contrats), ainsi que certains
composants et services courants, l’ensemble étant combiné pour créer de la valeur.
Dans ces conditions, il est tout à fait juste de dire que, de manière croissante, la
capacité de chacun de disposer d’une richesse à la fois matérielle et immatérielle est
déterminée par la valeur que l’économie mondiale accorde à ses compétences et à sa
perspicacité. Pour cela, il faut être en mesure d’offrir des services ( à haute valeur
ajoutée) pouvant être échangés partout dans le monde. Ceci est d’autant plus vrai que
la demande mondiale pour ces idées nouvelles s’accroît à mesure que celles-ci
circulent plus vite et plus facilement. Cette situation se reflète aisément dans
l’évolution divergente des revenus des travailleurs du savoir en comparaison des deux
autres groupes de travailleurs.(ouvriers de la production courante et aides personnels).
Au sommet, les manipulateurs de symboles sont tellement demandés dans le monde
qu’ils ont du mal à garder trace de tous leurs revenus. Jamais encore dans l’histoire,
des individus n’ont acquis une telle richesse par eux-mêmes, et dans la légalité66. Nous
examinerons cet aspect dans les sections à venir.
Un des principaux défis auxquels doit faire face la firme-réseau est de maintenir
un équilibre entre son siège central et ses implantations locales. L’entreprise qui aspire
à jouer les premiers rôles dans son domaine d’activité doit, en effet, évoluer vers un
mode d’organisation véritablement mondial. Elle doit pour cela, en premier lieu, créer
un système de valeurs universel, partagé par l’ensemble des partenaires dans tous les
pays où l’entreprise est active en remplacement du système antérieur à forte coloration
nationale. Son activité doit s’exercer à travers un réseau de bureaux et d’individus
reliés les uns aux autres par un réseau maillé de lignes de communication plutôt que
par des lignes d’autorité. Ce qui maintient la cohésion du réseau est le sens d’une
identité commune à tous ses membres, supporté à son tour par l’engagement de ceux-
ci envers un ensemble de valeurs partagées. L’utilisation d’un langage commun,
l’anglais, favorise aussi l’adhésion à des valeurs communes67.
Par ailleurs, le recrutement international, et pas seulement local, est un facteur
supplémentaire de cohésion du réseau dans le sens où il favorise la neutralité par
rapport aux origines nationales. Le talent doit être accessible à travers le monde et
l’identité du pays d’origine doit céder la place à l’identité du groupe. A titre
d’exemple, Singapour Airlines qui est parmi les compagnies aériennes les plus
performantes dans le monde, pratique délibérément une politique de recrutement à
l’échelle mondiale ( y compris pour certains emplois relativement simples comme
celui du personnel navigant d’accueil).
La firme globale, à la différence de l’entreprise internationalisée, est ainsi
structurée en réseau lié par une culture d’entreprise propre. C’est sa véritable
nationalité. Le critère de la nationalité du produit ou de la firme cesse d’être pertinent,
l’entreprise n’a qu’un drapeau : le sien. Mais ce stade est difficile à atteindre, car il
exige des investissements considérables et soutenus en ressources humaines et en
systèmes de management. Gérer les réseaux est un processus par essence difficile.
Mais ce sont les réseaux qui permettent de maintenir la cohésion d’une organisation

206
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

qui n’est fondée ni sur l’allégeance à un pays ni sur la personnalité d’un individu mais
sur des valeurs et des informations partagées. Pour notre part nous soutenons que la
majorité des entreprises qui se sont engagées dans ce processus finiront bien par frayer
leur chemin vers la mondialisation. En effet, la mutation invisible d’une économie de
production et d’échange en une économie de l’information et du savoir favorise
l’évolution vers cette situation. L’information, et à un degré moindre, les
connaissances circulent sans entraves, et échappent aux prérogatives des Etats. Elles
ne peuvent être monopolisées indéfiniment.
Ainsi, dans l’économie fondée sur le savoir, et au sein de la firme-réseau qui en
est l’une des manifestations les plus marquantes, le pouvoir ne dépend pas d’un rang
ou d’une autorité formels (comme dans l’entreprise de production de masse), mais de
la capacité à augmenter la valeur des réseaux de l’entreprise. Cette séparation entre
propriété et pouvoir de contrôle ne date pas d’aujourd’hui ; le rôle et l’importance
croissants du savoir l’ont accentuée. C’est Adolf Berle et Gardiner Means qui en 1932,
ont été les premiers à mettre en avant cette diffusion de la propriété et du contrôle. Ils
notaient à ce sujet que : « lorsque l’on distingue entre les intérêts de la propriété et les
pouvoirs de contrôle, il est nécessaire de garder un fait à l’esprit : de même que de
nombreux individus ayant des intérêts dans l’entreprise n’en sont pas habituellement
considérés comme propriétaires, de même de nombreux individus détenant une part du
pouvoir sur elle, peuvent ne pas être considérés comme faisant partie de ceux qui la
contrôlent »68. Plus récemment encore, le Professeur J.K. Galbraith a popularisé ce
phénomène en indiquant que dans la grande entreprise industrielle moderne, le pouvoir
de contrôle est passé totalement aux mains de la technostructure (l’équivalent de la
classe des manipulateurs de symboles selon R. Reich)69.
Maintenant que les vrais actifs de l’entreprise ne sont plus des objets matériels,
mais les compétences requises pour apporter des solutions à des besoins particuliers, et
la réputation d’avoir réussi de telles opérations dans le passé, aucun groupe ou
participant unique ne « contrôle » cette entreprise comme c’était le cas pour
l’entreprise de production de masse. Personne non plus n’en est « propriétaire » au
sens traditionnel de ce terme. Les managers coordonnent et mettent en relation ; les
investisseurs apportent une partie de l’argent nécessaire pour financer les activités ; ils
seront rémunérés, comme beaucoup de participants par une part des profits. Ceux qui
identifient et résolvent les problèmes les plus complexes et les plus subtiles, sur qui
tout ou presque repose, recevront aussi une part des profits. Ajouter à cela que dans les
firmes où l’activité est basée sur des connaissances très spécifiques et très
sophistiquées, le capital est relativement fermé aux membres extérieurs à l’entreprise,
et l’expérience professionnelle comme accumulation personnalisée de connaissances
est un critère déterminant dans l’accès au capital et aux décisions engageant la
stratégie de l’entreprise.
Ainsi, tant que les vrais actifs de la société sont ses membres, compétents et
talentueux, plutôt que des biens matériels susceptibles d’être achetés ou vendus, les
manifestations futures de la perspicacité de ces membres ne peuvent être possédées ou
vendues. Quelle que soit la valeur potentielle de ces actifs conceptuels, leurs vrais
propriétaires restent ceux qui les ont dans leur têtes. Ils ne peuvent en être extraits sans
leur consentement, et leur degré d’engagement ne peut être commandé. Leurs idées et
leur degré d’engagement futurs peuvent être achetés, mais s’ils sont mécontents de la

207
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

transaction, il est peu probable qu’ils se montrent très perspicaces et créatifs. Ils
finiront par appareiller pour des horizons plus amicaux et plus lucratifs.
Ainsi, indépendamment de la firme pour laquelle ils travaillent, ils exigeront une
rémunération pour leur contribution qui reflétera la valeur effective qu’ils sont
capables d’ajouter à l’entreprise. Lors d’une opération de prise de contrôle de la filiale
X de la firme A par la firme B, plutôt que de décrire la transaction comme la vente par
la première à la deuxième de sa filiale, il est plus exacte de dire que les talentueux
travailleurs du savoir de la filiale X ont échangé les dirigeants de la firme A contre
ceux de la firme B.
Une entreprise basée sur le savoir ne peut pas davantage être acquise que les
individus compétents et talentueux qui la composent. Plus d’une fois ce fait a surpris
les investisseurs et les dirigeants qui pensaient avoir effectué une telle acquisition En
1986, General Electric pensait avoir acquis Kidder Peabody, une société de services
financiers. Mais quand General Electric essaya d’exercer son contrôle sur sa nouvelle
acquisition, imposant l’élaboration de comptes rendus dans des conditions plus
strictes, et une comptabilité analytique plus serrée, la plupart des membres les plus
compétents de Kidder Peabody partirent vers un environnement plus agréable. General
Electric ne conserva que la réputation satisfaisante, mais évanescente de Kidder
Peabody70.
Le pouvoir qui réside de moins en moins dans la propriété d’éléments matériels
(terre, ressources naturelles, machines), se déploie grâce à sa maîtrise des facteurs
immatériels (la connaissance scientifique, la haute technologie, l’information, la
communication, la publicité, la finance). Dans l’un de ces derniers ouvrages, Alvin
Toffler, vulgarisateur de travaux scientifiques réalisés ces trente dernières années sur
la société de l’information et du savoir, décrit cette métamorphose71.
Ces évolutions indiquent que l’émergence d’une économie fondée sur le savoir et
l’information a eu pour conséquence majeure l’accroissement de la diffusion du
contrôle exercé au sein des entreprises. Le pouvoir de contrôle se situe là où le
maximum de valeur est crée. Il dépend de moins en moins de la quantité de capital
apporté à l’entretien des activités de l’entreprise ou à la quantité d’actifs qui y est déjà
détenue. Or le savoir et les connaissances se trouvent à l’échelle mondiale (mais très
inégalement répartis) et se recrutent à ce niveau là, en conséquence. Les nouvelles
technologies de l’information et de la communication offrant des possibilités accrues
dans ce domaine, il est à attendre que de plus en plus de firmes parviennent à adopter
une structure souple et géographiquement étendue.

Une intégration excluante

Au sein de la firme de production personnalisée, ses membres les plus


compétents combinent leurs talents au sein de groupes relativement restreints.
L’échange intense et informel d’informations et de connaissances qui s’accomplit à
l’intérieur de ces entités plaide pour une structure horizontale, cellulaire et maillée en
remplacement de la forme pyramidale qui caractérisait l’entreprise de production de
masse. Les compétences individuelles sont combinées de telle sorte que l’aptitude du
groupe à innover dépasse celle de la simple somme de ses membres. Cette forme
souple d’articulation, permet, en outre, à l’entreprise de déployer sa chaîne de valeur

208
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

sur de nombreux sites situés dans de nombreux pays sans grand dommage pour la
cohésion de l’ensemble ainsi constitué. La firme-réseau (international) qui voit ainsi le
jour, réalise des effets de complémentarité et de synergie entre des compétences de
haut niveau parce que très spécialisées. Par ailleurs, elle fait partie d’un réseau très
dense d’accords de partenariat de coopération et d’alliances stratégiques.
Individuellement, rares sont les entreprises pouvant être considérées comme toutes
puissantes. Ce sont les liens établis entre elles qui les rendent, en tant que réseaux,
« maîtres » effectifs de l’économie mondiale. « En tenant compte des alliances qu’ils
passent entre eux, on peut estimer qu’une dizaine de réseaux mondiaux, plus ou moins
intégrés, constituent de véritables machines de guerre dont le but exclusif est la
conquête et la domination des nouveaux marchés »72.
En résumé, l’on peut dire que, au sein d’une grande firme, les travailleurs du
savoir, forment entre eux, un réseau dont chaque nœud est une combinaison unique de
compétences ; et les grandes entreprises forment par le biais des accords de
coopération, de partenariat stratégique et d’association un réseau mondial présent sur
tous les marchés triadiques et les marchés émergents ou en voie de l’être. Cette
intégration accrue d’une partie du marché mondial de travail constitue la première
dimension de l’esquisse d’une unification de celle-ci .Cette partie concerne
essentiellement toutes les activités liées à l’exploitation d’un fonds de savoir ou de
savoir-faire. A l’inverse de la première, la deuxième dimension est plutôt de nature
excluante. En effet, dans les pays riches, les liens entre les travailleurs du savoir, d’une
part, et les ouvriers de la production courante ainsi que les travailleurs dans les
services aux personnes, d’autre part s’amenuisent de plus en plus. Les travaux
effectués par ces deux catégories d’employés sont, soit transférés dans des pays à
faible coût de main-d’œuvre, soit remplacés par des machines. A mesure que la firme
se transforme en réseau mondial impossible à distinguer des autres réseaux mondiaux,
les individus concernés par son activité deviennent un groupe vaste et diffus, réparti
dans l’ensemble du monde. Les liens entre les cadres dirigeants et les ouvriers
s’affaiblissent : un nombre toujours croissant de subordonnés et de partenaires sont
étrangers, et un nombre sans cesse plus élevé de travailleurs routiniers sont employés
par des firmes appartenant à des étrangers.
Pour comprendre la nature et les raisons de cette dissociation (que d’aucuns
appellent, sécession) entre la classe la plus favorisée des travailleurs du savoir et le
reste de la nation, il faut être au fait de la nature profonde du travail effectué par
chaque catégorie professionnelle.
En ce qui concerne les travailleurs du savoir, leurs services, dits de matière grise,
sont des services de conception, et l’objet et le produit principal en est l’information.
Le déplacement de la source de richesse de l’activité productrice (la dialectique entre
la machine et l’action humaine) vers l’activité de conception se comprend très bien à
partir d’un phénomène que les hommes du marketing ont mis à jour voici plusieurs
années. La courbe de vie des produits à tendance à se contracter. Il arrive donc un
moment où la durée de vie est trop courte pour que les gains principaux se réalisent sur
la phase de production. L’innovation (c’est-à-dire la création) devient la source
principale de gain car elle permet une croissance rapide avec de marges élevées, par
contre, dès que le produit passe du stade de nouveauté innovante au stade de produit
banalisé, l’imitation se déchaîne et les marges se contractent brutalement. Il s’ensuit

209
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

que les transactions de toutes natures et les liens qui en résultent ont tendance à
s’imposer comme principaux générateurs de la valeur ajoutée. Cela se constate par
exemple, dans la structure des entreprises où les fonctions commerciales, marketing et
conception prennent une importance grandissante au détriment de la fonction de
production ou fonction industrielle classique73.
Derrière la montée en puissance de la création et de la distribution, on voit
apparaître une nouvelle relation d’échange. Un rapport interactif entre concepteur et
utilisateur remplace progressivement le tandem classique producteur-consommateur.
Cette nouvelle relation de coproduction été perçue depuis de nombreuses années sans
que sa signification soit pleinement mise en lumière. Lorsque H. Serieyx parlait de
l’entreprise du troisième type, il soulignait en particulier le fait que le «marché rentrait
dans l’atelier de production ». Les activités de création sont particulièrement éloignées
d’une logique d’homogénéisation des processus de production et à fortiori des
produits. Il s’agit d’activités qui nécessitent une interrelation forte entre le prestataire
et l’entreprise cliente pour une définition du service qui prend la forme d’une
coproduction. La qualité du service dépend en bonne part de cette coopération dans la
mesure où c’est elle qui conditionne l’adéquation du service aux besoins de
l’entreprise74.
Ces contraintes de production et de produit font de ces activités de conception
des activités classiquement très personnalisées. Le processus de production est
généralement maîtrisé dans sa globalité par un petit groupe d’internautes assurant de
bout en bout l’ensemble du processus, en articulation directe avec l’entreprise cliente.
En terme de structure d’entreprise, ces activités favorisent une structure du type
qualifié par H. Mintzberg « d’adhocratie ». «La structure du capital et des instances de
direction est cohérente avec ces modes d’organisation : le capital est rarement ouvert à
des membres extérieurs à l’entreprise, et l’expérience professionnelle comme
accumulation personnalisée de connaissances est un critère déterminant dans l’accès
au capital et aux décisions engageant la stratégie de l’entreprise »75.
La relation privilégiée entre les concepteurs et les entreprises-clientes s’est
considérablement raffermie dans le contexte d’une économie « postindustrielle » (voir
supra) basée désormais sur l’accélération du rythme d’innovation technique et
technologique. Pour D. Bell, les deux dimensions principales de la société
postindustrielle sont le caractère central de la connaissance théorique et l’expansion du
secteur des services.

L’importance de la connaissance est appréhendée d’un double point de vue :

- le fait que les sources d’innovation dérivent de manière croissante de la


recherche-développement, et que l’importance de la nouvelle relation entre
science et technologie à partir du savoir théorique va croissant ;
- le fait que le poids de la société se situe de manière croissante dans le champ de
la connaissance.

D. Bell explique la croissance des services par l’interprétation classique de


l’évolution de la consommation finale, avec une proportion de revenus consacrée aux
biens alimentaires diminuant au bénéfice de biens durables, des loisirs, de la santé et

210
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

de l’éducation. La croissance des services s’accompagne de l’évolution de leur nature.


Dans la société industrielle, les services sont des services auxiliaires à la production de
biens (transport, finance) et des services personnels. Dans la société postindustrielle,
les nouveaux services sont principalement des services portant sur l’homme (santé,
éducation, services sociaux) et des services techniques et professionnels (recherche,
diagnostic, informatique…)76. Dans les deux cas, le personnage central est le
spécialiste capable d’apporter les types de savoirs demandés. Dès lors, le travail
devient essentiellement un jeu entre les personnes, alors que dans la société
industrielle le travail est un jeu contre la nature fabriquée par le biais de machines.
Dans cet ordre d’idées, l’évolution du travail peut être caractérisée globalement par un
déplacement de son objet principal, de la matière ou de l’énergie vers la connaissance
et l’information. Or le changement n’est pas seulement quantitatif dans la « proportion
informationnelle » d’une activité. L’information et sa production évoluent dans leurs
caractéristiques, à travers la référence à des savoirs abstraits, à travers la formalisation
de l’information dans des langages standardisés. Pour les individus et les groupes
sociaux confrontés à cette évolution, la question va bien au-delà d’une formation
complémentaire : c’est tout une base culturelle, des référents, des modes de
raisonnement qui s’avèrent décalés au regard des compétences économiquement
validées. Cette évolution est porteuse d’une accentuation profonde et dangereuse des
inégalités sociales dans le travail. Les premières victimes de cette dynamique de
marginalisation sont tous les travailleurs qui exécutent un travail simple, monotone et
déqualifié que ce soit dans la production de biens ou services. Cette marginalisation se
manifeste dans les pays riches par deux formes d’exclusion sociale : la suppression
d’emplois et la baisse tendancielle des rémunérations offertes pour ce genre
d’activités.
Ainsi, l’évolution du travail est fondamentalement double dans ses implications
potentielles. En éliminant certaines tâches les plus répétitives, en élevant sa diversité et
sa composante sociale, elle est porteuse d’une nouvelle implication et d’une nouvelle
valorisation par le travail. Mais elle présente en même temps des risques élevés de
renforcement des clivages au sein de la force de travail, en faisant la maîtrise d’un
certain type de savoir, de langages et de modes de pensée le déterminant quasi-exclusif
de l’accès au travail et, a fortiori, aux emplois socialement valorisés.
Ces développements font dire à certains auteurs que, à l’intérieur de l’économie
industrielle, la production s’est trouvée désolidarisée de l’emploi. Pour P. Drucker, la
dissociation entre production et emploi correspond à un mouvement irréversible, et ce
n’est pas l’économie américaine qui se désindustrialise : c’est sa main-d’œuvre. Les
cols bleus sont destinés à devenir une part quantitativement négligeable de la
population active, et la diminution rapide de ces emplois représente un enjeu central
pour recouvrer une nouvelle compétitivité et diminuer le chômage global.
Aux Etats-Unis, durant la période dite de déclin industriel, la part de la
production d’objets manufacturés dans l’économie n’a pas varié. Elle est passée de
22% du PNB en 1975 à 23% en 1990. Au cours de la même période, le PNB a été
multiplié par 2,5. Cependant, l’emploi dans ces activités de production n’a pas
augmenté du tout. Au contraire de 1960 à 1990, il a diminué tant en pourcentage de la
population active qu’en valeur absolue exactement de 25% de la population active en
1960 à 16 ou 17% en 1990. A la fin des années 1980, l’industrie américaine employait

211
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

5 millions de personnes de moins qu’en 1975 dans les emplois cols bleus. Durant la
même période, l’emploi total a doublé aux Etats-Unis. Mais ces emplois nouveaux ne
concernaient plus la production et le transport des marchandises77.
Cette tendance en elle-même n’est pas nouvelle. Dans les années 1920, un
employé américain sur trois était un col-bleu, travaillant dans la production de biens
manufacturés. Dans les années 50, les chiffres étaient encore d’un sur quatre. A la fin
des années 80, ils sont tombés à un sur six et continuent de baisser. Mais si cette
tendance est ancienne, elle s’est accélérée récemment, au point qu’aucune croissance
industrielle n’est susceptible de renverser la baisse à long terme des emplois cols bleus
vu le pourcentage de cette catégorie dans la population active. On observe cette
tendance dans tous les pays développés.

La révolution industrielle et la relation entre l’homme et la machine

Ces réflexions s’insèrent dans un courant de réflexion plus large en terme de


mutation impulsée par une nouvelle révolution industrielle. Les analyses en termes de
nouvelle révolution industrielle sont essentiellement élaborées en référence aux
évolutions technologiques. Elles sont fondamentalement construites sur la notion de
passage vers un nouveau système technique. Une révolution industrielle peut être
définie comme la combinaison de plusieurs innovations majeures apparues
simultanément et pour qui, la révolution industrielle actuelle, c’est un multiplicateur de
la force intellectuelle qui est offert aux hommes à travers l’informatique.
En ce qui concerne les relations entre travail et machines, ces réflexions
aboutissent à des conclusions assez radicales. En effet, pour N. Veiner, si la première
révolution industrielle a disqualifié l’homme et l’animal en tant que sources d’énergie
sans exercer une influence aussi considérable sur les autres fonctions humaines, la
seconde intervient beaucoup plus radicalement sur ce qui restait du domaine de
l’homme : la décision et la communication. La seconde révolution industrielle est
caractérisée par une nouvelle conception de la communication mettant en évidence la
possibilité pour les machines de communiquer entre elles. Les machines peuvent
échanger de l’information sans plus d’intervention de l’homme sauf en amont et en
aval du processus ; avec les machines numériques la commande du processus et sa
régulation peuvent être assurées par les machines. Les terrains dans lesquels la
nouvelle révolution industrielle peut pénétrer, s’étendent aussi bien aux cols bleus
qu’aux cols blancs, c’est-à-dire à tous les travailleurs qui prennent des décisions d’un
niveau inférieur78. Ici, infériorité rime avec routine.
Dans le domaine de la production proprement dite, il est évident que dans les
prochaines décennies, la plus grande demande de main-d’œuvre portera sur les
techniciens. Pour être un technicien, il ne faut pas seulement une compétence élevée. Il
faut aussi un haut niveau de connaissances formelles, et surtout la capacité
d’apprendre et d’acquérir des savoirs supplémentaires, c’est-à-dire une aptitude à la
formation continue. Dans le processus de fabrication, le technicien de production ne
ressemble que vaguement à l’ouvrier spécialisé et semi-qualifié de la grande firme de
production de masse standardisée.

212
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Ainsi, avec l’introduction des machines automatisées utilisées dans des procédés
de fabrication limités à une tâche spécifique, la relation traditionnelle entre les ouvriers
et les instruments de production s’était trouvée inversée. Auparavant, ces outils
restaient comme le prolongement du bras de l’ouvrier et le complètement de son
savoir-faire artisanal. Il s’en servait pour réaliser l’idée qu’il se faisait du produit à
fabriquer. Désormais, dans le système de production standardisée, l’ouvrier devenait
l’auxiliaire de la machine, et le but de celle-ci n’était plus d’aider les hommes à faire
passer leur ingéniosité dans un produit, mais bien plutôt de rendre superflue leur
participation à la production. Le travailleur n’avait plus aucun rôle dans la définition
des produits ; il leur était désormais soumis (délesté de son savoir-faire, et par
conséquent de son pouvoir). Pour Marx, cette subordination de l’ouvrier au produit
définissait le passage de l’utilisation des outils à celle des machines. Marx disait : « Le
travailleur utilise un outil ; dans une usine, c’est la machine qui utilise le
travailleur »79.
Les travailleurs de la production courante sont en train de payer un lourd tribut à
cette transformation. En effet, avec le démantèlement du système de production
standardisée auquel nous assistons, la production compétitive est de moins en moins
assurée par les cols bleus traditionnels, serviteurs de la machine. La production
compétitive est désormais assurée par des travailleurs du savoir dont la machine est le
serviteur. Ces machines traduisent les instructions données par les techniciens en
mouvement. Ces instructions sont introduites par ces derniers sous forme de données
et de symboles. Les postes de travail modernes sont, en effet, fortement informatisés.
La productivité et donc les salaires des techniciens qui surveillent ces robots
seront relativement élevés, mais ces emplois ne seront pas nombreux. Un exemple : à
la fin des années quatre-vingt, Nippon Steel s’associe à Inland Steel, une firme
américaine pour construire un nouveau laminoir à froid dans L’Etat de l’Arizona. Le
laminoir utilise une technologie ultramoderne, qui réduit le temps nécessaire pour
produire le même rouleau d’acier de douze jours à une heure. En fait, pour faire
fonctionner l’usine, une petite équipe de techniciens qualifiés suffit, ce qui devient
clair quand Inland ferme deux de ses vieux laminoirs à froid, licenciant des centaines
de travailleurs routiniers. Ces derniers, à moins de suivre une formation appropriée, ne
trouveront pas de travail dans ce genre d’installations. Des robots pilotés par des
ordinateurs auront pris leur relève.
Mais contrairement à ce qu’affirme Viviane Forrester, il n’y a pas « une logique
planétaire qui suppose la suppression de ce que l’on nomme le travail, c’est-à-dire des
emplois»80. Il y a une fois de plus dans l'histoire du capitalisme une mutation qui
détruit des emplois et en crée d’autres (désindustrialisation du Nord, plus ou moins liée
au rôle de la technoscience ; destructions de formes agricoles dans le Sud, plus ou
moins liées aux processus de modernisation et d’industrialisation. Il y a les
bouleversements entraînés par les stratégies de pouvoirs économiques d’une puissance
jusqu’ici inégalée. Nous sommes aussi loin de la situation qui justifierait de donner à
son livre le titre, pour certains provocateur, de La Fin du travail comme l’a fait
Jeremy Rifkin81.

213
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Ceux qui défendent l’idée de la prééminence de la production sur l’emploi disent


que, certes, il est très important pour un pays de conserver et de renforcer sa base
industrielle, et de faire en sorte qu’elle reste compétitive. Mais alors il faut comprendre
que le travail manuel, celui qui consiste à fabriquer et à transporter des objets, n’est
plus un actif, mais de plus en plus un passif. Quelque soit la tâche à accomplir, c’est
maintenant le savoir qui constitue la ressource clé. S’efforcer de créer des emplois
ouvriers n’est au mieux qu’un expédiant à courte vue. La seule politique valable à long
terme pour les pays avancés, c’est de passer de la production basée sur le travail
physique à la production fondée sur le savoir.
Ce passage d’une industrie de main-d’œuvre à une industrie basée sur la
connaissance, on en voit la marque dans le fait que les coûts de main-d’œuvre ne
représentent dans le second type qu’une très faible part des coûts de production, pas
plus de 12% pour la production de semi-conducteurs contre 70% en savoir ; pas plus
de 15% dans la pharmacie et près de 50% en connaissance ; mais tout de même 20 à
25% de la production automobile. Une portion de plus en plus importante de chaque
dollar, yen ou euro payé par un acheteur sert à rétribuer des services de recherche-
développement, de mise au point de produits spécifiques et d’essais techniques. La
plus grande partie des profits provient de ces activités.

Cette désolidarisation croissante entre production et emploi dans le secteur


industriel oblige à choisir entre une politique qui privilégie la production et une autre
qui privilégie l’emploi, choix qui constitue déjà un problème politique majeur pour les
pays occidentaux. Jusqu’à présent, ces politiques ont toujours été considérées comme
les deux aspects d’un même problème. Désormais, cependant, les deux semblent
s’écarter de plus en plus, et nous aurons bientôt affaire à des solutions distinctes, voire
incompatibles.
De ces évolutions, certains ont en conclu à l’émergence d’une nouvelle équation
économique qui peut être formulée comme suit : un pays, une industrie ou une
entreprise qui met davantage l’accent sur la sauvegarde de ses emplois de cols bleus
que sur la compétitivité internationale, n’aura bientôt ni production ni emploi stable.
La tentative de conserver les emplois industriels entraîne une augmentation du
chômage. Cette équation nous rappelle l’idée exprimée par un conseiller de l’ancien
Premier Ministre français, Mme Edith Cresson, à savoir qu’il n’est pas du ressort des
entreprises de créer des emplois mais bien plutôt de la valeur ajoutée. Mais ce n’est
pas une conclusion que les hommes politiques, les représentants syndicaux, ni
l’opinion publique peuvent aisément accepter.
Ce passage d’une économie de main-d’œuvre à une économie de savoir se voit
aussi à travers le nombre élevé d’annonces d’offres d’emploi dans les grands journaux
sollicitant des compétences de haut niveau, et ce dans un contexte marqué par un taux
de chômage très élevé. Dans cet ordre d’idée, l’on peut dire que la notion de chômage,
telle qu’on l’a conçoit traditionnellement, perd d’année en année sa signification. De
plus en plus, on compte dans les statistiques du chômage, les individus qui sont inaptes
à l’emploi, eu égard aux exigences nouvelles du système industriel en matière de
compétences.

214
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Le chômage est aussi le reflet du développement culturel de la société. Il sera


d’autant moins étendu, quel que soit le niveau de la demande, que la réponse culturelle
aux besoins du système industriel (en personnel hautement qualifié) sera meilleure. Le
caractère structurel du chômage dans les sociétés avancées, réside dans le fait qu’il
touche surtout les personnes les moins qualifiés et les travailleurs prisonniers
d’emplois et de résidences déterminées.
Ces transformations qui ont connu une accélération rapide depuis la fin des
années soixante-dix ne sont, pour ainsi dire pas tout à fait récentes. Les premiers
signes sont apparus dés le début des années soixante. A l’époque, J.K.Galbraith
annonçait déjà que « les conflits sociaux et les passions d’une collectivité quelle
qu’elle soit, sont des indices très révélateurs de sa nature. Lorsque le capital était la clé
du succès économique, l’affrontement social avait pour protagoniste, le riche et le
pauvre […] plus récemment, c’est l’éducation qui est devenue la ligne de partage »82.
Le débat qui agite actuellement les milieux universitaires et politiques
occidentaux et porte sur la place que doivent occuper la production et l’emploi dans
l’économie, s’inscrit en fin de compte, en prolongement de cette transformation.
Certains se demandent en effet, s’il suffit, dans un pays développé, que ses entreprises
assurent sur place la technologie, la conception et le marketing des produits pour que
cela constitue une véritable base industrielle ou doivent-elles réaliser aussi la
fabrication ? Il est clair que ce débat oppose d’un coté ceux qui, à travers l’argument
de la primauté de la productivité et de la production sur l’emploi, défendent avant tout
les intérêts des firmes, et ceux qui soutiennent le contraire pour défendre les intérêts de
la main-d’œuvre de production. Mais plus fondamentalement encore, ce débat a pour
toile de fond la signification du concept de la nation et la révision du rôle de L’Etat.
En tout état de cause, les prolétaires aux cols bleus sont indéniablement les
grands perdants dans le monde qui a émergé des grandes transformations qui ont
caractérisé notre époque. En 1944, Karl Polanyi faisait paraître un livre dont
l’influence a été considérable, et dont la résonance très grande. Jouissant d’une grande
notoriété intellectuelle, Polanyi maniait des outils différents de ceux de Marx,
essentiellement, et cherchait à écrire, sinon contre le marxisme, du moins en dehors de
lui, en s’intéressant à la genèse du système économique capitaliste. Il s’agissait
également pour lui de démystifier les idées fondatrices du libéralisme, en particulier le
caractère « naturel », donné de toute éternité, du marché. Pour Polanyi, le système qui
avait réussi à s’imposer au cours des premières décennies du XIXe siècle, loin
d’être naturel, était au contraire le premier dans l’histoire à avoir prétendu assurer la
satisfaction des besoins élémentaires de l’humanité en constituant la sphère
économique comme une sphère autonome et en instaurant la toute puissance des
mécanismes abstraits et impersonnels d’un marché supposé autorégulateur 83 .
S’appuyant sur les travaux d’anthropologues du début du siècle (Bronislaw
Malinovski et Richard Thurnswald notamment), Polanyi montre que, jusqu’à la
révolution industrielle, l’institution du marché, bien qu’elle même fort ancienne, n’a
joué qu’un rôle secondaire dans la vie économique des différentes civilisations. Le
propre des sociétés précapitalistes, du point de vue de l’organisation économique, est
en effet que l’économie n’y existe pas en tant que sphère autonome mais se trouve
systématiquement encastrée dans les relations sociales. En d’autres termes, le système
économique, dans ses dimensions de production et de répartition du produit, est géré

215
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

non en fonction d’une rationalité individuelle fondée sur la quête du gain, mais selon
des mobiles non économiques, au premier rang desquels, figurent les relations de
parenté et les représentations religieuses. Pour Polanyi, la découverte la plus
marquante de la recherche historique et anthropologique récente est que les relations
sociales de l’homme englobe, en règle générale son économie. L’homme agit de
manière, non pas à protéger son intérêt individuel à posséder des biens matériels, mais
de manière à garantir sa position sociale, ses droits sociaux, ses avantages sociaux. Il
n’accorde de valeur aux biens matériels que pour autant qu’ils servent cette fin84.
Contrairement aux assertions d’Adam Smith, en lieu et place d’une prédilection
présumée de l’individu pour l’échange ou le troc, on trouve dans la plupart des
civilisations une aversion marquée pour les actes ouvertement fondés sur
l’intéressement. S’ils n’ignoraient pas le marché, les premiers empires de l’Antiquité
et les sociétés primitives qui les ont précédées étaient généralement organisés selon
des principes différents, fondés sur la réciprocité, la redistribution et l’autarcie. La
réciprocité, caractéristiques de nombreuses sociétés primitives, signifie que les actes
économiques s’inscrivent dans une chaîne de dons et de contre-dons réciproques, qui à
long terme, s’équilibrent avantageant de la même façon chacune des parties
concernées. La redistribution, qui est au cœur de l’organisation économique des
empires en Mésopotamie, Egypte, Chine, Inde, Perse, en Amérique précolombienne
s’effectue par centralisation et stockage de la production, qui est ensuite répartie entre
les membres de la société selon les principes qui lui sont propres.
Selon ces travaux anthropologiques, dans les sociétés et les civilisations pré
capitalistes, l’organisation du travail collectif sur une large échelle témoigne de
l’existence d’une division poussée du travail qui est totalement déconnectée de
l’émergence d’une économie marchande. La formation de surplus que cette division du
travail permet, ne débouche pas sur l’essor d’une sphère marchande, mais sur la
réalisation de grands travaux d’infrastructures (systèmes d’irrigation, par exemple) et
de prodiges architecturaux à finalité souvent religieuses (ziggourats mésopotamiennes,
pyramides égyptiennes, temples mayas…)
Le livre de Polanyi est une tentative d’explication des drames majeurs qui ont
agité l’histoire de l’humanité durant la première moitié du XXe siècle. Pour lui, les
deux guerres mondiales marquent en effet la fin de la civilisation occidentale. Comme
il le dit lui-même : « La civilisation du XIXe siècle s’est effondrée. Ce livre traite des
origines politiques et économiques de cet événement, ainsi que de la grande
transformation qu’il a provoquée »85. Pour Polanyi, la civilisation du XIXe siècle s’est
effondrée avec la chute des institutions sur lesquelles elle reposait. Ces institutions
sont ; Le système de l’équilibre des puissances qui, un siècle durant, empêcha que
survienne entre les grandes puissances toute guerre longue et destructrice ; l’étalon or
international, symbole d’une organisation unique de l’économie mondiale ; le marché
autorégulateur qui produisit un bien être matériel jusque là insoupçonnée ; L’Etat
libéral.
Parmi ces institutions, l’étalon-or est celui dont l’importance a été reconnue
comme décisive ; sa chute fut la cause immédiate de la catastrophe. « Mais la source et
la matrice du système, c’est le marché autorégulateur ; ce fut cette innovation qui
donna naissance à une civilisation particulière. L’étalon or fut purement et simplement
une tentative pour étendre au domaine international le système du marché intérieur ; le

216
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

système de l’équilibre des puissances fut une superstructure édifiée sur l’étalon or et
fonctionnant en partie grâce à lui, et L’Etat libéral fut lui-même une création du
marché autorégulateur. C’est dans les lois qui gouvernent l’économie de marché que
l’on trouve la clé du système institutionnel du XIXe siècle »86. La civilisation du XIXe
siècle fut unique précisément en ce qu’elle reposait sur un mécanisme institutionnel
déterminé. La production est l’interaction de l’homme et de la nature ; si ce processus
doit être organisé par l’intermédiaire d’un mécanisme régulateur de troc et d’échange,
il faut alors faire entrer l’homme et la nature dans son orbite ; ils doivent être soumis à
l’offre et à la demande c’est-à-dire traités comme des marchandises, comme des biens
produits pour la vente.
Tel était précisément le cas dans un système de marché. De l’homme (sous le
nom de travail), de la nature (sous le nom de terre), on « faisait des disponibilités, des
choses prêtes pour le négoce ; on pourrait acheter et vendre universellement, à un prix
appelé salaire, l’usage de la force de travail, et à un prix appelé rente ou loyer,
l’utilisation de la terre [...] et l’offre et la demande étaient réglées pour chacun d’eux
par le niveau des salaires et des rentes respectivement ». K. Polanyi nous dit qu’on ne
peut pas pleinement saisir la nature de l’économie de marché si on ne conçoit pas bien
quel est l’effet de la machine sur une société commerciale. Ce n’est pas d’affirmer que
la machine fut la cause de tous les changements, mais d’insister sur le fait qu’une fois
que des machines et des installations complexes avaient été utilisées en vue de la
production dans une société commerciale, l’idée d’un marché autorégulateur ne
pouvait que prendre forme. En effet, tant que la machine ne fut qu’un outil peu
coûteux et peu spécialisé, la situation resta la même. Mais plus la production
industrielle se compliquait, plus nombreux étaient les éléments de l’industrie dont il
fallait garantir la fourniture. Trois d’entre eux étaient naturellement d’une importance
primordiale : le travail, la terre et la monnaie. Dans une société commerciale, leur offre
ne pouvait être organisée que d’une seule manière : on devait pouvoir les acheter.
L’extension du mécanisme du marché aux éléments de l’industrie – travail, terre et
monnaie – fut la conséquence inévitable de l’introduction du système de la fabrique
dans une société commerciale. Il fallait que ces éléments fussent mis en vente. Cela
signifie que la production industrielle cessa d’être un élément secondaire du
commerce, que le marchant avait organisé comme une entreprise d’achat et de vente ;
elle impliquait désormais un investissement à long terme, avec les risques que la chose
comporte. Ces risques n’étaient supportables que si la continuité de la production était
raisonnablement assurée.
Dans l’optique anthropologique que défend Polanyi, permettre au mécanisme du
marché de diriger seul le sort des être humains et de leur milieu naturel et même, en
fait, du montant et l’utilisation du pouvoir d’achat, cela aurait pour résultat de détruire
la société. Car « la prétendue marchandise qui a pour nom « force de travail » ne peut
être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit
également affecté l’individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise
particulière. En disposant de la force de travail d’un homme, le système disposerait
d’ailleurs de l’entité physique, psychologique et morale « homme » qui s’attache à
cette force. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres
humains périraient. Ainsi exposés à la société, ils mourraient, victimes d’une

217
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

désorganisation sociale aiguë, tués par le vice, la perversion, le crime et


l’inanition. »87.
L’instauration de l’économie de marché a donc engendré une séparation entre la
sphère sociale et la sphère économique ; et le travail humain est devenu une simple
marchandise soumise aux lois du marché. Cette désolidarisation entre sphère sociale et
sphère économique a ôté à l’homme le cadre de solidarité sociale qui, autrefois, lui
assurait un minimum de sécurité matérielle et morale.
Pour Polanyi, le nazisme représentait l’aboutissement des dérives du système.
Son livre se termine cependant sur un grand espoir. Alors que les convulsions de la
Seconde guerre mondiale touchaient à leur fin, Polanyi croyait pouvoir annoncer, sur
la base du Keynésianisme et du « new deal » mais aussi de certains mécanismes de
l’économie de pénurie de la guerre, le début d’une nouvelle époque. Celle-ci allait voir
la ré-appropriation de l’économie par la société et sa subordination à elle. Il disait à ce
sujet : « A l’intérieur des nations, nous assistons à une évolution : le système
économique cesse de déterminer la loi de la société et la primauté de la société sur ce
système est assurée. Cette évolution peut se produire de toutes sortes de manières […]
Mais le résultat est le même pour tous : le système de marché ne sera plus
autorégulateur, même en principe, puisqu’il ne comprendra ni le travail, ni la terre, ni
l’argent »88. Ainsi, Polanyi pensait voir l’amorce d’une reprise de contrôle des
mécanismes du marché par la société dans les trois domaines clefs où il lui semblait
particulièrement urgent de « renverser la fiction de la marchandise » à savoir le travail
des hommes, les usages faits de la terre et enfin, la monnaie.
Plus de cinquante ans plus tard, F. Chesnais pense que nous sommes aux
antipodes des espoirs de Polanyi. Le triomphe de la « marchandisation » est pour
l’instant total, plus complet qu’il ne l’a jamais été à aucun moment du passé. Le travail
a plus que jamais le statut de marchandise, dont la valeur marchande a été dévalorisée
de surcroît par le progrès technique et qui a vu la capacité de négociation de ses
détenteurs diminué toujours plus face aux entreprises ou aux particuliers fortunés,
susceptibles d’en acheter l’usage. Les législations que les grandes luttes sociales et les
menaces de révolution sociale avaient permit d’établir autour de l’emploi du travail
salarié ont volé en éclats et « les idéologues néo-libéraux s’impatientent qu’ils en
restent encore des débris. »89. En somme, les progrès dans ce domaine dans lesquels
Polanyi voyait une ré-appropriation de l’économie par la société, n’ont pas été
irréversibles.
L’accentuation de la marchandisation de la force de travail ouvrière, conjuguée
au développement des transports et à la baisse considérable de leurs coûts (-4% en
moyenne annuelle) a ôté à celle-ci toute spécificité nationale. Les services de la
production courante, du fait qu’ils ne requièrent pas une formation de haut niveau, sont
disponibles partout dans le monde, de la même manière. Les décisions
d’investissement et d’implantation des sites de production sont alors motivées par la
recherche des plus bas coûts de la production. Et à mesure que baissent les coûts d
transport des produits standards et de l’information qui les concernent, les marges de
profit sur la production de masse se rétrécissent en l’absence de barrières à l’entrée.
Les usines modernes et les machines les plus récentes peuvent être installées presque
partout dans le monde. Les travailleurs routiniers (de la fabrication) dans les pays à
hauts salaires sont de ce fait en concurrence directe avec des centaines d’autres

218
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

travailleurs routiniers dans le monde. Ces derniers n’hésiteront pas un instant à


accepter de faire le même travail (mais dans des conditions beaucoup plus pénibles)
pour une petite fraction que les travailleurs routiniers reçoivent aux Etats-Unis, en
Europe et au Japon. Les conséquences sont très claires pour les industries lourdes
traditionnelles : la production de masse standardisée se dirige inéluctablement là où le
travail est le moins cher et le plus accessible.
La recherche de coûts salariaux toujours plus bas ne se limite pas à l’industrie
lourde. Le traitement courant de données peut, lui aussi, être effectué n’importe où.
Des opérateurs de saisie travaillant partout dans le monde peuvent entrer des données
dans des ordinateurs et les transmettre instantanément via un réseau très dense de
satellites. De ce fait ceux qui, dans les pays à hauts salaires, sont chargés du traitement
courant de l’information subissent la concurrence toujours plus directe de leurs
équivalents à l’étranger, qui sont tout à fait désireux de travailler pour une
rémunération beaucoup plus faible. Ainsi, New York Life Insurance Compagny envoie
des déclarations de sinistrés à Castleisland, en Irlande ; des travailleurs routiniers,
guidés par des indications simples, les saisissent, calculent les indemnités, et renvoient
immédiatement les résultats aux Etats-Unis. Le déclin des emplois de production
courante a affecté les emplois de maîtrise et d’encadrement impliquant un travail de
routine. Aux Etats-Unis, entre 1981 et 1986, plus de 780 000 contremaîtres et cadres
moyens ont perdu leur emploi à la suite d’une fermeture d’usine ou d’un licenciement.
En fait, cette situation marque la fin du compromis national qui liait du temps du
système de production de masse standardisée, les dirigeants d’entreprises aux
travailleurs en cols bleus via leurs syndicats. Ce compromis stipulait que les syndicats
abandonneraient leurs revendications de droit de regard sur la gestion des entreprises
en contrepartie de rémunérations plus conséquentes et des conditions de travail
améliorées. A dire vrai, les chefs d’entreprises n’avaient rien à perdre dans ce « deal ».
Dans le système de production de masse standardisée, le cadre de régulation
économique coïncidait avec l’espace national ou presque. La production, la répartition
et l’accumulation étaient intimement liées et formaient, à l’échelle nationale, les trois
phases successives d’un processus circulaire de croissance autocentrée 90. La
production allait la main dans la main avec la consommation ; les salaires des ouvriers,
relativement élevés et bien protégés, servaient justement à cet effet. Après tout, qui
d’autre que les ouvriers de la production courante pouvait acheter tous les produits
standardisés sortant des usines.
Ainsi, durant la plus grande partie de l’après-guerre, au moins jusqu’au milieu
des années soixante-dix, les salaires des américains, à différents niveaux de revenus,
s’élevaient à peu près au même rythme, environ 2,5 à 3% par an. Pendant ce temps,
l’écart entre les salariés au sommet et au bas de l’échelle se réduisait régulièrement, en
partie en raison de l’influence favorable des grandes firmes et des syndicats, qui
poussaient les bas salaires et freinaient la hausse au sommet. Par ailleurs, la sphère
internationale, quoique importante en termes de chiffres du commerce international,
est restée dans des proportions limitées par rapport au PIB.
Aujourd’hui, la situation a changé de façon radicale ; les salaires des ouvriers ne
sont plus considérés comme un important potentiel de pouvoir d’achat, mais bien
plutôt comme des coûts qu’il faut comprimer au maximum. En 1990, le gain horaire
moyen des ouvriers américains est bien plus bas que dans n’importe quelle année

219
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

depuis 1965 (en tenant compte de l’inflation). Cette transformation s’explique en


majeure partie par le processus de dissolution de la grande firme de production de
masse standardisée et son éclatement en firme-réseau mondial. Au fur et à mesure de
cette mutation le pouvoir d’achat des salariés nationaux devient beaucoup moins
essentiel pour la survie de cette firme ; celle-ci vendant de plus en plus ses produits
dans l’ensemble du monde. En outre, la firme-réseau emploie de moins en moins
d’ouvriers, ce qui fait qu’un nombre croissant de subordonnés sont des étrangers.
Par ailleurs, les firmes appartenant à des étrangers embauchent des nationaux
pour effectuer de la production courante. Les autorités locales dans les pays
occidentaux s’efforcent d’attirer le maximum d’investisseurs étrangers pour diminuer
un peu le nombre de chômeurs. Elles recourent pour cela à des promesses
d’exonérations fiscales et de nouveaux équipements publics assez larges pour ne pas
peser sur l’équilibre budgétaire de la collectivité. Mais dans les cas où des usines
arrivent à voir le jour, le processus de production est si automatisé que le nombre
d’emplois de production courante est très bas. Ces derniers représentent toujours une
faible part du coût de production pour la majeure partie des produits fabriqués dans les
pays à hauts salaires. Un haut responsable américain s’est adressé aux responsables
locaux pour attirer leur attention sur le disproportionnement entre les largesses qu’ils
accordent aux investisseurs étrangers et les dividendes qu’ils en retirent en leur disant :
« Messieurs les gouverneurs et les maires, prenez note : vos usines étrangères,
auxquelles vous faites tant de publicité, emploient un nombre désespérément faible de
vos électeurs ».

Le tableau que nous venons de dresser concernant la situation de la main-


d’œuvre de production courante traduit une réalité qui ne concerne pas quelques
secteurs de pointe seulement, mais affecte la totalité des activités. Cela s’est traduit par
trois ruptures essentielles :
1- La production de richesse déplace son centre de gravité de l’activité productrice à
la création ;
2- Les transactions de toutes natures et les liens qui en résultent ont tendance à
s’imposer comme principaux générateurs de la valeur ajoutée ;
3- La mutation en cours se traduit également par un renversement de la hiérarchie des
actifs ; les actifs déterminants sont immatériels.

Ces ruptures marquent la fin du travail comme centre de l’activité humaine en


tant que conséquence évidente de la fin d’une économie de production. En fait, le
travail est la forme que prit l’activité économique à l’époque industrielle. Elle se
structure autour de l’acte de production avec ses contraintes de temps, de rythme
collectif, de poste ou de fonction strictement délimitée. La naissance d’une économie
de création et de conception dans laquelle il n’y a plus rien à faire mais beaucoup à
concevoir rend inopérantes les formes traditionnelles d’activité. Aujourd’hui, le
travail dans sa structure rigide, est un obstacle à la dynamique économique. Certains
auteurs à l’instar de P. Drucker en arrivent carrément à se demander si le travail est
toujours un actif.

220
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

A partir de là, la question de la délocalisation prend alors une signification


nouvelle lorsqu’on l’examine à partir de l’hypothèse du renversement du rapport entre
production et conception. Ce phénomène est classiquement analysé comme le résultat
de considérables différentiels de coût de main-d’œuvre. Or, selon la nouvelle
approche, l’origine de la délocalisation est le fruit d’un conflit entre les nouvelles
formes de l’économie fondées sur la création et les formes traditionnelles fondées sur
le travail. Le travail n’est plus capable de concurrencer les formes de production
nouvelles dans les pays avancés. C’est pourquoi il se réfugie dans les pays à faible
coût demain-d’œuvre. Mais la délocalisation n’est que l’utilisation d’un avantage
tactique et temporaire. L’instabilité géographique du travail délocalisé est révélatrice
du caractère provisoire du phénomène. Globalement, le travail ne peut plus
concurrencer la création. On n’en a pour preuve la santé économique des entreprises
de secteurs comme le textile fortement touchés par la délocalisation. Ceux qui
« gagnent » investissent dans la conception (mode, technologies, image automation,
etc.) et n’ont pas besoin de délocaliser.

Le but de cette section est de montrer que le marché mondial du travail connaît à
la faveur du processus de globalisation économique un mouvement d’intégration
accrue constituant les prémices d’une certaine forme de son unification. Ce processus
d’intégration procède d’un double mouvement. D’une part, il s’agit du resserrement
des liens entre les travailleurs du savoir à travers les liaisons qu’ils tissent entre eux au
sein des multiples réseaux internationaux qui les emploient. Le fait que le travail de
cette catégorie consiste à « manipuler des symboles » fait que son acheminement d’un
endroit à un autre de la planète se fait sans entrave grâce aux moyens de
communication et d’information ultramodernes qui sont mis à leur disposition.
Pour les travailleurs du savoir, membres des réseaux mondiaux des firmes, le
problème ne se pose pas en terme de déplacement physique ; l’essentiel n’est pas tant
la facilité qu’ils ont à se déplacer librement d’un pays à l’autre. Le plus important est
que les idées qu’ils développent pour identifier les problèmes et les résoudre circulent
librement. Et lorsque cela s’avère nécessaire, les travailleurs du savoir jouissent
généralement d’une mobilité géographique relativement importante, en tous les cas,
plus importante que celle de n’importe quelle autre catégorie professionnelle.
Quoiqu’il en soit, les réseaux mondiaux d’entreprises, de par leur organisation interne
qui transcende les frontières entre les pays, arrivent sans grande difficulté à rassembler
toutes les compétences dont ils ont besoin. Leur grande mobilité compense dans une
large mesure la relative immobilité des personnels qu’ils emploient. L’élargissement et
l’approfondissement du processus de globalisation qui sous-tend cette dynamique
d’intégration aboutiront à la création par les firmes mondiales d’un espace interne
unifié, intégré et de libre circulation pour le travail à fort contenu de savoir et
d’information.
D’autre part, nous l’avons déjà noté, en ce qui concerne le travail routinier de la
production courante, le processus de restructuration des entreprises engagé à la suite
de la crise des années 1970 s’était traduit (pour ne pas dire avait pour objectif) par la
dissolution des liens organiques entre les cadres et les dirigeants d’entreprises, d’une

221
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

part, et la main-d’œuvre ouvrière, d’autre part. Dans un environnement plus


concurrentiel que jamais, où le travail dans sa structure rigide était devenu un obstacle
à la dynamique économique, les premiers ont jugé bon pour leurs intérêts propres et
pour ceux de leurs firmes de se « délester » des cols bleus de la production de masse
standardisée. Les firmes réseaux issues de ce processus, dit d’élagage, emploient un
nombre relativement limité de travailleurs appartenant à cette catégorie. Leurs
dirigeants considèrent qu’ainsi, ils sont en meilleure posture pour affronter plus
efficacement encore la concurrence étrangère. Cette transformation s’est faîte au
détriment de la main-d’œuvre de production courante : le caractère « marchandise » du
travail s’est renforcé, sa valeur a baissé et le poids politique et économique de ses
détenteurs a considérablement diminué. Le renforcement du caractère marchandise du
travail le rendrait un bien banalisé parce que disponible en quantités pléthoriques dans
l’ensemble du monde. Du point de vue de la capacité à être embauché par une firme
pour effectuer de la production courante, rien en effet ne distingue un ouvrier
américain, allemand ou japonais de leurs homologues chinois, mexicain ou tunisien.
Cette situation permet aux réseaux mondiaux de réaliser des économies substantielles
sur les coûts de production en transférant les sites de fabrication dans les régions à
faible coût de main- d’œuvre. Le mouvement de globalisation a pour effet notable de
démanteler les barrières qui maintenaient les économies nationales relativement
indépendantes les unes des autres. En dépit de l’internationalisation croissante des
grandes économies dans la période de l’après-guerre, le phénomène n’a pas débordé
du cadre d’un système de l’économie mondiale formé par des économies nationales
fortement introverties et peu ouvertes sur l’extérieur . Le compromis national élaboré
par le patronat et les grands syndicats avec le soutien de l’Etat-providence garantissait
une régulation macro-économique plutôt efficace et assurait aux travailleurs une
protection assez importante des aléas de la concurrence étrangère.
Mais ce temps là est bel et bien révolu. Les travailleurs de la production courante
tout comme les travailleurs du savoir font face à une vive concurrence de la part de
leurs homologues étrangers du reste du monde. Mais la façon de s’y prendre de
chacune de ces catégories est diamétralement opposée à celle de l’autre. Les
travailleurs du savoir dans les pays riches ont les compétences et les moyens leur
permettant de faire face à cette concurrence de façon active et dynamique, tandis que
les travailleurs de la production courante ne font que la subir. Ces derniers, à l’inverse
des premiers, rencontrent plus d’échec que de succès.
Le travail de manipulation des signaux et des symboles scientifiques,
économiques et culturels, d’une part, et le travail de la production courante, d’autre
part, se négocient au sein d’un marché mondial de plus en plus intégré dans la mesure
où les barrières nationales qui subdivisaient ce marché et y limitaient la concurrence
ont été levées pour la plupart. Notre façon d’envisager l’accroissement de l’intégration
du marché du travail à l’échelle internationale est très différente de celle de Samir
Amin par exemple. Ce dernier considère que l’expansion du système capitaliste a été
fondée sur l’intégration simultanée, dans le cadre d’Etats-Nations régulés », de trois
marchés : « celui des marchandises, celui du capital et de la technologie, et celui du
travail ». Dans son mouvement de mondialisation, le capital fait voler cette intégration
en éclats, et il se garde bien de la reconstituer. Le système mondial « commence à
devenir intégré pour les marchandises ; […] il tend également à le devenir pour les

222
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

technologies ainsi que pour les techniques financières nouvelles […]. Mais il n’est pas
intégré quant au travail »91. L’auteur considère donc qu’un marché non intégré dans
cette troisième dimension permet aux firmes d’exploiter à leur guise les différences de
rémunération du travail d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un continent à
l’autre. En fait, il serait plus correct de dire : intégré quant au prix de vente de la force
de travail. En fait cette approche est sujette à caution tant elle assimile une plus grande
intégration du travail à une hausse certaine et durable des rémunérations offertes par
les grandes firmes mondiales aux travailleurs les moins bien payés dans les pays non-
triadiques. Or, à moins de supposer que l’intégration du travail passe par la mobilité
parfaite de la force de travail (une hypothèse difficilement envisageable), S. Amin
semble défendre l’idée que cette intégration découle de la mise en œuvre d’un
processus permanent de convergence des régimes institutionnels régissant la
rémunération de la force de travail à travers les pays (législation du travail,
conventions salariales nationales). Il est à se demander alors en quoi les grandes firmes
mondiales peuvent-elles faire échouer ce processus de convergence ?
En fait, il y a une grande vérité à dire que la législation du travail et les
conditions salariales nationales ne font qu’entériner le rapport de force entre capital et
travail. Ce rapport de force reflète l’offre et la demande de main-d’œuvre et c’est la loi
de l’offre et de la demande qui détermine en dernier ressort le niveau général de
rémunération du travail
Ainsi, les firmes mondiales mettent à profit l’offre pléthorique de main-d’œuvre
et leur mobilité relative pour mettre en concurrence l’offre de main-d’œuvre d’un pays
à l’autre. Nous pensons que c’est là en effet que réside la signification profonde du
mouvement d’intégration du travail à l’échelle mondiale : les travailleurs routiniers
sont actuellement en concurrence directe à travers tous les pays, alors qu’auparavant,
du temps des périodes d’internationalisation et de multinationalisation, cette
concurrence se déroulait pour l’essentiel à l’intérieur des frontières nationales. Ce sont
les groupes industriels qui en se réorganisant en réseaux mondiaux ont pu atteindre cet
objectif.
Comprise dans ce sens, les firmes mondiales s’efforcent d’atteindre une plus
grande intégration plutôt qu’elle ne tente de la faire éclater. C’est à l’intérieur de
l’espace de mise en valeur des firmes que s’opère cette intégration et non pas entre des
entités territoriales séparées. Ne pas prendre en considération ce rôle des grandes
firmes mondiales, c’est ne pas admettre que les ensembles économiques ne coïncident
pas toujours avec les espaces nationaux, et que de plus en plus souvent, les premiers
englobent plusieurs des seconds. Actuellement, dans les pays de la triade, les firmes ne
constituent pas les entités qui, jadis, jouaient le rôle d’intermédiaires entre les
nationaux et l’économie mondiale. Les firmes et les secteurs industriels ont cessé
d’exister sous une forme qui permette de les distinguer, d’une manière significative, du
reste de l’économie mondiale
Ainsi, l’examen du réseau mondial fait ressortir chaque fois le même schéma : la
production de masse standardisée est localisée principalement dans les pays où les
salaires sont bas (excepté quand l’assemblage doit se faire dans les pays à hauts
salaires où le produit final sera vendu, soit parce qu’il est moins cher d’y réaliser cet
assemblage, soit pour contourner des barrières protectionnistes) ; la résolution et
l’identification de problèmes, ainsi que le management se situent partout dans le

223
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

monde où des compétences utiles peuvent être trouvées. Telle est l’entreprise mondiale
de production personnalisée ; elle évolue vers un partenariat international de personnes
dont les compétences sont combinées les unes avec les autres, et qui passent des
contrats avec des travailleurs non qualifiés partout dans le monde pour toute la
production de masse standardisée.
Finalement, dans la firme qui pratique une stratégie de globalisation, la
simultanéité, c’est–à-dire le temps, prime sur la distance, le niveau d’information des
acteurs sur leur proximité géographique.

II - Vers un nouveau paradigme

Il nous semble juste de dire que les analyses en termes de globalisation


économique constituent un des résultats majeurs des réflexions menées depuis la fin
des années 1970 sur la notion d’économie mondiale. Ces analyses furent avant tout, la
quête d’un nouveau paradigme. Cette réflexion répondait à l’exigence d’un cadre
analytique nouveau, qui s’imposait pour appréhender l’émergence d’une réalité
nouvelle : un économie mondiale distincte de l’économie internationale. Le commun
dénominateur des travaux cherchant à cette époque à aller dans cette direction – ceux
de Pallois, de W. Andreff, de P. Dockes et de M. Humbert – était constitué par
l’ambition de replacer la multinationalisation des firmes dans la « dynamique
grandiose » du capitalisme. Au total, très schématiquement, ces auteurs mettaient
surtout l’accent sur la « dimension spatiale » conçue comme extension du mode de
production capitaliste. La tentative de R. Vernon de dynamiser la théorie des échanges
par l’introduction du cycle international du produit, allait dans le même sens.
C’est par rapport à cette problématique qu’il convient de comparer les éléments
constitutifs du phénomène de globalisation économique. Aujourd’hui, le qualificatif
« global » fait fureur dans les écrits économiques consacrés à la réalité internationale .
Depuis le début de la décennie, il est devenu courant d’accoler le mot global à la
finance, à la stratégie des firmes, aux industries, à la concurrence. En dépit du flou qui
entoure l’utilisation de ce terme, celui-ci ne désigne pas moins une réalité nouvelle
mais confusément perçue. La notion de globalisation se situe dans le prolongement des
analyses de la multinationalisation dont elle constitue pour certains auteurs une
nouvelle étape. Alors que la multinationalisation aurait été une caractéristique des
années 1960 et d’une grande partie des années 1970, la globalisation correspondrait
aux transformations survenues au cours de l’actuelle décennie.

La globalisation est un phénomène nouveau.

La globalisation de l’économie est généralement considérée comme une des


dimensions du mouvement en cours de reconfiguration du monde et de «la
globalisation de l’univers humain ». Dans une perspective plus large, le « monde
global » est le résultat de profonds changements intervenus dans les domaines de
l’économie et de la société partout dans le monde. Aujourd’hui, le marché global est
en train de mettre un terme aux économies nationales et aux capitalismes nationaux en
tant que les plus pertinents instruments de l’organisation et de la gestion de la

224
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

production et de la distribution du bien-être. Cela pose la question de savoir en quoi la


globalisation est un processus différent de l’internationalisation et de la
multinationalisation.

Globalisation, internationalisation et multinationalisation

L’internationalisation de l’économie se réfère à l’ensemble des flux d’échanges


de matières premières, produits finis et intermédiaires, services, argent et idées entre
deux ou plus de pays. Les statistiques sur le commerce (importations et exportations)
et les mouvements de population constituent les plus importants instruments de mesure
et de contrôle de la nature, de l’étendue et la direction de l’internationalisation.
Des siècles durant, les peuples ont échangé des biens et des services à travers les
nations et se sont déplacés d’un pays à l’autre, d’une manière pacifique ou violente.
Dans le capitalisme moderne, l’internationalisation prend forme à travers les conquêtes
coloniales et la montée du mercantilisme. Les formes et les degrés
d’internationalisation ont varié à travers le temps en liaison avec le déclin d’anciennes
puissances et l’émergence de nouvelles puissances ayant des intérêts et des stratégies
différentes.
A l’inverse, la multinationalisation de l’économie est fondamentalement
caractérisée par le transfert des ressources, notamment le capital et, à un degré
moindre, le travail, d’une économie à une autre. Une forme typique de
multinationalisation de l’économie est la création par une firme de capacités de
production dans un autre pays. Une firme multinationale est une entreprise dont les
activités sont graduellement élargies par des implantations dans d’autres pays.
Du fait que les entreprises sont considérées par les pays étrangers comme de
puissants et influents acteurs économiques, et qu’on les soupçonne de pouvoir
contrôler l’économie du pays hôte, la multinationalisation, à l’inverse de
l’internationalisation, provoque souvent de violentes réactions nationalistes, politiques
et culturelles contre la présence de firmes appartenant à des étrangers. Le
protectionnisme économique a souvent été dirigé contre la présence stratégique de
firmes multinationales, notamment d’origine américaine. Aujourd’hui, c’est le tour des
japonais d’être la cible de cette phobie. Les Etats-Unis et de nombreux pays européens
et asiatiques ne cachent pas leurs inquiétudes quant à la pénétration rapide par les
firmes japonaises de secteurs importants de leurs économies.
En comparaison, la globalisation des économies est un phénomène beaucoup plus
récent et, par conséquent, ses formes et sa substance sont plus difficiles à saisir.
L’accueil relativement favorable dont jouit le phénomène de globalisation par un
nombre croissant de personnes n’est pas un effet de mode seulement. Il exprime le
besoin de comprendre des processus que les concepts traditionnels n’arrivent plus à
expliquer de façon satisfaisante. A cet égard, l’analyse du phénomène de globalisation
doit être placée dans le prolongement de la révision du paradigme de l’économie
internationale rendue nécessaire par le développement de la multinationalisation des
firmes. Dans l’un et l’autre cas, il faut être en mesure de tenir compte des activités
d’acteurs dont les stratégies et les formes d’organisation débordent le cadre des Etats-
nations. En tout état de cause, il est possible de cerner les caractéristiques de la

225
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

globalisation autour de trois thèmes définis en rupture avec le modèle des échanges
internationaux : la globalisation est un phénomène multidimensionnel et transnational
qui se développe dans un contexte de déréglementation.

1- La globalisation, un phénomène multidimensionnel

La nécessité de sortir du paradigme de l’économie internationale pour rendre


compte théoriquement des multinationales a conduit à abandonner la dimension
exclusive des échanges. La globalisation constitue une étape supplémentaire en termes
de complexité de l’économie mondiale. Elle se réfère de façon plus ou moins explicite
à une combinatoire des formes.

a- La rupture avec le paradigme traditionnel

Si l’on se réfère au cadre analytique construit sur la base de la théorie


Ricardienne des avantages comparatifs et du modèle nèo-classique de Hecksher-Ohlin-
Samuelson (HOS), l’économie internationale est réduite aux flux de biens et services
échangés entre les Etats-nations. Dans la mesure où la croissance multinationale des
firmes s’accompagne généralement de flux d’investissements directs et autres
mouvements internationaux de capitaux, il n’était plus possible de rester dans le cadre
de la théorie pure de l’échange international. L’acteur principal de ce bouleversement
est la firme multinationale ; elle met en place des structures organisationnelles
spécifiques qui permettent une intégration étroite de l’activité de ses différentes
filiales. En conséquence, une proportion notable des échanges commerciaux et une
part variable, selon les pays, mais de moins en moins négligeable, des systèmes
productifs nationaux ainsi que des transferts de technologie et des mouvements de
capitaux font partie intégrante de l’espace de la multinationale, de son « marché
interne ».
C’est par rapport à cette analyse, devenue classique, qu’il convient d’apprécier
l’originalité de la notion de globalisation.

b- La combinatoire globale

La référence à une forme globale retient indiscutablement la caractéristique de


multidimensionalité définie plus haut. Mais elle y ajoute une détermination
supplémentaire, de façon généralement implicite : celle de combinaison entre les
différentes modalités de la mondialisation. Cette caractéristique recouvre deux aspects
distincts.
En premier lieu, il s’agit d’insister sur l’interdépendance des différents niveaux
de la mondialisation. Ainsi, les flux d’investissements directs induisent des
exportations en provenance du pays émetteur qui sont accompagnés de transferts de
technologie et de savoir-faire ainsi que des mouvements de capitaux. Des
interconnexions du même type pourraient être enregistrées en partant d’une autre
modalité que l’investissement direct. Il en résulte au niveau opérationnel une
conséquence intéressante : la compétitivité est globale dans la mesure où elle exige la
mobilisation d’un ensemble de compétences. La compétitivité d’une firme dépend

226
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

donc de plus en plus des effets de synergie nés d’une constellation de savoirs
spécialisés – industriels, financiers, technologiques, commerciaux, culturels – dont
l’ensemble où la combinaison est supérieure à la somme des parties.
En second lieu, l’approche globale renvoie à des effets encore plus inattendus par
rapport aux conceptions traditionnelles. Des combinatoires nouvelles de savoirs
techniques font apparaître des innovations qui brouillent les anciennes frontières entre
les disciplines, entre les spécialités.
Enfin, c’est dans le cadre des nouvelles relations entre science, technologie et
innovation que la subversion des frontières traditionnelles est la plus intense. La
nouvelle approche des relations de la science et de la technologie remet aussi en
question la séquence linéaire amont-aval allant de la recherche fondamentale au
développement du produit et sa mise sur le marché.

Pour conclure ce point, le qualificatif global recouvre dans le champ de


l’économie mondiale l’approche multidimensionnelle qui avait fait éclater le cadre
étroit du paradigme dominant. De façon plus large, son utilisation vise à tenir compte
de façon plus ou moins confuse, de la notion de complexité qui s’inscrit en filigrane de
la pensée scientifique contemporaine. La notion de globalisation est transdisciplinaire,
transectorielle. Elle est dans sa dimension spatiale, transnationale.

2- La globalisation, un phénomène transnational

Au cœur du phénomène de la multinationalisation, il y a la reconnaissance de la


délocalisation de la production. Avec la notion de globalisation l’immédiateté du
mondial s’impose encore davantage.

a- La délocalisation multinationale

Dans l’optique de la théorie du cycle international du produit développé au


milieu des années 1960 par R. Vernon, l’investissement direct à l’étranger s’analysait
comme une stratégie des firmes pour allonger la durée de vie de leurs produits
nouveaux.
Cette tentative de dynamisation des avantages comparatifs avait une dimension
spatiale importante. Elle portait en germe l’idée d’une industrialisation progressive des
pays en développement. De nombreux auteurs croyaient déceler l’émergence d’un
« nouvel ordre économique international » qui correspondrait à une extension
planétaire du modèle des sociétés industrielles. Le plus souvent, les unités de
production installées à l’étranger étaient du type filiale-relais, c’est-à-dire qu’elles
produisaient pour le marché local (ou régional). Selon la terminologie de M. Porter,
durant les années 1960 et 1970, le domaine dominant peut-être qualifié de
« multidomestique ».
Le phénomène de la multinationalisation n’implique donc pas l’effacement des
structures nationales. D’une part, la dichotomie au sein des firmes, entre les activités
domestiques et leurs activités étrangères, entre le national et l’international, reste
toujours valide. De l’autre, la décision d’implantation était prise en considération des
caractéristiques des marchés nationaux dans la majorité des cas.

227
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

b- La stratégie planétaire

Pour beaucoup d’auteurs, la référence à la globalisation constitue une rupture


avec cette conception de la multinationale dans la mesure où elle saisit immédiatement
le marché ou l’industrie dans sa totalité planétaire. Dans cette optique, être leader pour
une firme signifie avoir la plus grande part du marché mondial d’un produit (ou
service) donné par rapport à l’ensemble des concurrents. De tels objectifs sont très
difficiles à atteindre avec une structure très diversifiée. La firme globale est donc
conduite à se concentrer sur une gamme étroite de produits où elle détient un avantage
compétitif qui lui garantit une « niche » dans le marché mondial. Pour ce type de
stratégie où le marché mondial est immédiat, il n’y a plus de place pour des stratégies
progressives d’implantation pays par pays. Il s’agit aussi de concentrer son effort sur
les marchés porteurs, c’est-à-dire ceux qui ont la demande la plus solvable. Cela
d’autant plus que la compétitivité est plus souvent fondée sur la différenciation que sur
les prix. En revanche, pour réduire les coûts, il faut rechercher les avantages de la
localisation offerts par les différents pays, sur la base d’une décomposition des
processus productifs. Les gains de productivité seront internalisés si les différentes
unités de production sont très spécialisées et étroitement reliées entre elles. Pour gérer
un tel ensemble, la structure organisationnelle de l’entreprise va être transformée. La
division internationale est abandonnée au profit d’un modèle global (ou
multidivisionnel) reposant sur des départements par régions et/ou par produits placés
directement sous le contrôle de la direction générale.
Par sa stratégie de délocalisation de la production et par ses structures
organisationnelles, la firme globale suit de plus en plus étroitement une logique
d’internationalisation. Par là, elle renforce son autonomie par rapport aux Etats-
nations. Dans cette perspective, ceux-ci ne sont plus que les porteurs de différenciation
de l’espace mondial, exploité par les firmes qui ont développé une vision
transnationale. A la différence de la stratégie de multinationalisation, les avantages
comparatifs de chaque Etat-nation ne sont plus considérés séparément, les territoires
nationaux deviennent les composantes d’un système mondial. Les observateurs se
demandent alors, comment ce système global qui a tendance à s’autonomiser, à
devenir transnational, peut s’auto-réguler.

3- Globalisation et régulation

Le processus de multinationalisation conduit à un renversement des bases de la


division internationale du travail (DIT). La globalisation pousse à l’extrême les
conséquences de cette mutation en accentuant encore l’éviction des Etats-nations pour
fonder la régulation du système sur le jeu des acteurs privés essentiellement.

228
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

a- Le renversement de la théorie de la spécialisation

Que l’on se place dans la tradition théorique Ricardienne ou néo-classique, la


spécialisation internationale est fondée sur les spécificités des Etats-nations. Les
avantages comparatifs d’un pays, qu’ils soient liés à la productivité du travail ou à la
dotation factorielle sont définis ex ante, avant l’ouverture aux échanges. L’adjonction
de la technologie à coté des autres facteurs de production n’a pas remis en cause la
logique d’un modèle qui, sur la base du libre échange, débouche sur une allocation
optimale des ressources à l’échelle mondiale.
L’introduction des agents multinationaux ne permet pas de conserver le modèle
H.O.S. D’une part, il devient nécessaire de relâcher l’hypothèse d’immobilité des
facteurs de production et à substituer la circulation des capitaux – totale ou partielle –
à la circulation des marchandises. Il en résulte une dotation factorielle variable des
Etats-nations qui ne peut plus servir de fondement à la définition de leurs avantages
comparatifs. Ceux-ci vont être déterminés, partiellement, par les multinationales elles-
mêmes en fonction de leurs propres objectifs. Les avantages comparatifs des pays se
transforment en avantages de localisation pour la firme, en fonction de sa stratégie
mondiale. D’ex ante, la spécialisation internationale est devenue ex post. En outre, les
gains entraînés par la spécialisation sont captés par la firme à travers son « marché
interne » constitué par le réseau internalisé qui relie les différentes filiales et la
maison-mère.

b- La tendance à l’autonomisation

La globalisation ne constitue pas une rupture avec la logique de la spécialisation,


mais elle va la pousser à ses limites en réduisant encore la fonction des espaces
nationaux. La multinationalisation génère des processus d’homogénéisation de
l’espace en tentant d’introduire partout les mêmes techniques de production, les
mêmes produits, la même organisation du travail, etc. Mais elle se heurte à la
survivance des disparités nationales : différences dans les taux de salaires, les taux de
change, les taux d’inflation, les taux d’intérêts, les règles institutionnelles, les cultures,
etc. La régulation du modèle multinational repose, en fin de compte, sur une
dialectique de l’homogène et du discontinu qui est géré par le principe
d’internalisation. Celui-ci permet en effet d’exploiter les différences nationales
(avantages de localisation) tout en les niant (marché interne ). Il en résulte un jeu
coopératif entre les firmes et les Etats-nations.
La globalisation va pousser à fond la tendance à l’homogénéisation tout en
tendant de restreindre au maximum les nuisances introduites par les aspérités
nationales. Les terrains de manœuvre privilégiés des agents, ce sont les zones franches
industrielles, les places financières off shore. Ils s’efforcent de déployer leurs activités
à l’abri de la protection donnée par un statut d’extraterritorialité. Dans la mesure ou
l’intervention des Etats-nations est neutralisée, la régulation de l’économie mondiale,
dans l’optique de la globalisation, va tendre à s’autonomiser. Elle va reposer presque
sur les relations entre les acteurs privés sur le marché mondial, c’est-à-dire en fin de
compte, sur la concurrence. Le jeu coopératif qui correspond au modèle multinational
est remplacé dans le modèle global par un jeu à somme nulle, celui de la compétitivité.

229
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Cependant, il n’est pas sûr que la globalisation débouche sur un modèle stable
d’autorégulation. Dès le départ, il semble possible de repérer deux vices structurels. En
premier lieu, les espoirs mis dans les capacités d’allocation optimales par le marché
interne des firmes, substitué à la DIT, reposent sur une confusion entre les niveaux
micro et macro-économique. Il est indéniable que le principe d’internalisation favorise
le calcul sur une base mondiale. Mais son cadre de validité est limité à l'espace intégré
de la firme. Pour qu’il soit possible d’effectuer une généralisation, il faudrait que le
marché interne de la firme se confonde avec le marché mondial, donc que celle-ci soit
dans une situation de monopole, dans la position d’un planificateur central. Il est
possible de mettre en doute une telle hypothèse, car, en deuxième lieu, les marchés
dans lesquels se meuvent les agents globaux sont des marchés imparfaits, de caractère
oligopolistique. Une nouvelle version de la main invisible est d’autant plus improbable
que le principe d’internalisation a pour effet de renforcer leur caractère oligopolistique.
Or, il a été démontré depuis longtemps déjà que les marchés imparfaits ne
garantissaient pas une allocation optimale des ressources.
En fin de compte, la globalisation débouche sur une accentuation de la guerre
économique entre les grandes firmes, ce qui explique l’importance centrale prise
actuellement par la notion de compétitivité dans le discours managérial.
Dans l’ancienne économie de l’Etat-Nation, les équilibres économiques étaient
jugés en référence à la dimension nationale. Ces équilibres sont maintenant reportés
sur les fonctions de la globalisation des espaces et des temps, de la correspondance des
savoirs, de la concordance des normes et des techniques. Le déploiement
d’interdépendances complexes entre un acteur économique et son milieu (marché)
influence d’une façon décisive la question de l’espace de production et la circulation
de l’information. Elles introduisent les termes d’une relativité des distances, et
participent à la « dématérialisation » des transactions.
La coexistence de deux espaces, – celui « mesurable » des distances, et celui plus
incertain que déterminent les circuits de l’information et l’appropriation du savoir –
confère toute leur complexité aux stratégies industrielles contemporaines et aux
mouvements de délocalisation. L’avantage comparatif d’une nation ne se situe plus, ni
dans ses ressources de matières premières, ni même dans ses connaissances
(transférables d’un bout de la planète à l’autre), mais dans sa flexibilité et ses capacités
de renouvellement pour mieux appréhender les changements de situation.
Un autre facteur du redimensionnement de l’espace industriel est induit par la
globalisation des marchés. Une industrie (ou un secteur d’activité) est généralement
considérée comme globale lorsque la compétitivité d’une firme située dans un pays
donné est affectée de façon significative par les positions compétitives qu’elle occupe
dans d’autres pays. Ce phénomène s’oppose à une organisation d’entreprise restreinte
à des marchés multidomestiques mais autonomes et indépendants.
Du même coup, la globalisation et l’interdépendance des facteurs économiques
redéfinissent les conditions de coopération et d’échange. L’évaluation socio-
économique de la dynamique des territoires peut-être réalisée selon deux schémas de
référence. Le premier repose sur le principe de la gravité qui stipule que la force
d’attraction entre deux lieux est directement proportionnelle à la densité de chacun
d’eux et à la distance qui les sépare. Cette conception privilégie les liens physiques et
fonde les politiques d’aménagement sur le traitement topographique de l’espace.

230
LA GLOBALISATION A L’ŒUVRE

Organiser la circulation des marcha