Master_01:Master_CSH 15/07/09 16:36 Page1

No 91 – 2e année, 16 au 22 juillet 2009 – 10 000 riels (2,50 $)

Région

❭ Page 19

Le Bokor change de décor

Susilo bis
Susilo Bambang Yudhoyono vient d’être réélu président de l’Indonésie au premier tour avec plus de 60 % des suffrages. Une victoire du réalisme selon les observateurs de la vie politique indonésienne.

Economie

❭ Page 10

PME prioritaires

Interview de Véronique Salze Lozac’h, directrice régionale d’Asia Foundation, qui ne prévoit pas d’embellie de la situation économique au Cambodge avant 2010.

Politique

❭ Page 9

Tout puissant PPC
Les défections qui déciment actuellement l’opposition ont deux raisons principales : la pression judiciaire imposée par le gouvernement et le manque de remise en question de ses opposants.

Culture

❭ Pages 17 et 18

Quartier français
Partez à la découverte des alentours du Vat Phnom et de la Poste, qui regorgent d’édifices rappelant la présence française à Phnom Penh au temps du protectorat.

Le groupe Sokha a commencé la construction d’un gigantesque complexe touristique au sommet du Bokor. Le site, parc naturel protégé par décret royal depuis 1993, va subir de nombreuses transformations, alors que le chantier est appelé à durer plusieurs années. Pages 6 à 8.

Santé

❭ Page 13

La dengue revient
La maladie fait un retour remarqué au Cambodge sur fond de manque de prévention.

Master_06-07:Master_CSH 15/07/09 16:31 Page6

DOSSIER
Vue du plan de réhabilitation du site du Bokor proposé par le groupe Sokha Hôtel. Aujourd’hui, la forêt recouvre encore une majorité du plateau.

Le mont est en chantier. Zone naturelle protégée, le site est à présent au centre d’un vaste projet immobilier initié par le groupe Sokha. L’endroit, endormi depuis plusieurs dizaines d’années, connaît un regain d’intérêt, alors que les ouvriers entament la construction d’un hôtel de douze étages.

Déforestation apparente

’entrée du parc annonce la couleur. La réserve naturelle du Bokor sort de sa torpeur et subit un lifting en profondeur à coup d’engins de terrassement. À côté de la caserne des rangers se dressent désormais des baraquements d’ouvriers, ainsi qu’une fabrique de ciment. Première étape du projet de développement, une nouvelle route a remplacé l’ancienne, bâtie par les Français au temps du protectorat. La piste qui imposait de zigzaguer entre les nids de poule et le ravin a cédé la place à une large bande pas encore goudronnée de huit à dix mètres de large, qui permettra aux voitures et même aux bus touristiques de gravir la côte sans encombre. Il ne faut déjà plus qu’une heure au lieu de trois pour atteindre le sommet du Bokor, avec en prime karaoké et air conditionné.

L

Cicatrices dans la jungle

Le long de la route, agrandie à l’explosif, subsistent les stigmates des travaux d’élargissement. Côté versant, les engins de chantier ont rongé la montagne pour ensuite remblayer les débris de roche côté ravin, écrasant quelques mètres de jungle au passage. Les arbres ont été rasés de part et d’autre du tracé, laissant un sol nu brûlé par le soleil. Tout au long des 32 kilomètres de l’ascension, des dizaines d’engins de chantier sont à pied d’œuvre. Bulldozers, pelleteuses et rouleaux compresseurs s’activent, entourés par une armée d’ouvriers, un krama noué autour du visage. En marge de la route en lacets, des plateformes ont été aménagées. Elles accueillent d’autres baraquements ainsi que des stocks de matériaux de construction. Si les animaux effrayés par les explosions ont fui depuis long-

temps, des essences d’arbres rares attendent encore les camions qui les emporteront plus bas dans la vallée. Un spectacle inattendu dans un parc national qui est officiellement protégé par un décret royal de 1993. En promettant d’investir un milliard de dollars sur le site du Bokor, l’Oknha Sok Kong a fait taire les associations environnementales qui dénonçaient les risques de dégradation encourus par la réserve naturelle. Président du groupe Sokha Hôtel et du conglomérat Sokimex, l’entrepreneur a les fonds et l’ambition pour transformer le site « protégé » en une station touristique à la mode. Le 18 février dernier, un contrat officiel a été signé entre le gouvernement et le groupe de Sok Kong, lequel fournit notamment le carburant des véhicules de l’armée et de l’administration. Au terme de cet accord, il

s’est vu accorder une concession pour l’ « aménagement du parc national de Bokor » avec en prime un contrat similaire pour le parc de Kirirom, au sud-ouest de la capitale. Pour célébrer l’événement, le même jour a été posée la première pierre du chantier d’un hôtel cinq étoiles de 652 chambres au sommet du Bokor, à seulement 300 mètres de l’ancienne église. Cet hôtel de standing de douze étages s’inscrira dans la lignée des autres palaces de la chaîne, à Siem Reap et Sihanoukville. Sur le papier, le projet se veut avant tout consensuel, quitte à faire le grand écart : une salle de bal de 2 000 personnes, un casino, deux terrains de golf, des parcs d’attractions, des restaurants, des spas, etc. Tout en incluant un « plandeconservation de la vie sauvage et des forêts naturelles ». C’est du moins ce

6

Cambodge Soir Hebdo n˚ 91 – 2e année, 16 au 22 juillet 2009

benjamin vokar

»

Le Bokor : un parc naturel dénaturé

Master_06-07:Master_CSH 15/07/09 16:30 Page7

DOSSIER
qu’affirme, sans plus d’explications, le site de promotion du futur SokhaBokorHôtel. l’époque du protectorat, se pose immanquablement. Que faire de cette ville fantôme qui siège depuis moins d’un siècle sur le plateau du Bokor ? Pour le moment, le doute plane toujours sur le devenir de ces vestiges du passé. Le « palacecasino » pourrait être rénové dans le style faste des années vingt. Le palais noir de Sihanouk et la vieille église pourraient également être épargnés. Mais quoiqu’il advienne de ces bâtiments, restaurés ou rasés, l’atmosphère du site et sa physionomie en seront irrémédiablement changées. Au regard du patrimoine national du Cambodge, ces constructions ne valent pas

Villes nouvelles
Si la remise en état de la route a coûté la bagatelle de 21 millions de dollars, les étapes suivantes sont bien plus ambitieuses. Outre le palace, deux nouvelles villes pourraient sortir de terre, sur les 105 hectares du plateau du Bokor. Des centaines de bungalows, des lacs artificiels, sont dans les cartons du groupe hôtelier, ainsi qu’un téléphérique et un héliport. Le groupe cible en priorité une clientèle asiatique régionale. Des touristes fortunés qui visi-

Le Bokor en quelques dates
1917-1921. Une route menant
jusqu’au sommet du Bokor est péniblement construite par des travailleurs enrôlés de force dans la région. Plusieurs dizaines y laisseront la vie. comme hôpital, puis finit par être abandonnée à la suite de cette lutte pour l’indépendance.

s’étalera au moins sur quinze ans, une aubaine pour les ouvriers de la région, spécialement en cette période de récession. Aujourd’hui, ils sont déjà des centaines à s’affairer sur le chantier, bientôt rejoints par des milliers d’autres une fois la route principale achevée.

1922. Sous le protectorat français, une station climatique est bâtie sur le plateau du mont Bokor. Une véritable ville est construite en altitude avec un château d’eau, une poste, une église et des dizaines d’habitations.

1970. La guerre civile déchire le pays. La zone, qui présente un intérêt stratégique, est convoitée par les deux camps. 1972. Les troupes de Lon Nol
abandonnent le site aux Khmers rouges qui prennent peu à peu le contrôle de toute la région.

Coût écologique important
Ce projet immobilier d’envergure représente potentiellement une manne financière considérable pour toute la région de Kampot. La ville nouvelle nécessitera une main d’œuvre énorme, tant pour la construction que pour l’entretien de ces centaines de résidences. De plus, l’approvisionnement quotidien de la cité aura obligatoirement des retombées économiques positives sur les commerces des environs. Avec ce projet titanesque, le Bokor redeviendra peut-être le poumon économique de toute la région. L’envers du décor est moins plaisant, l’addition écologique sera sans aucun doute salée. Outre la déforestation, la gestion des déchets, le pompage de l’eau dans les nappes phréatiques du site et l’alimentation en électricité poseront à terme des problèmes environnementaux, à l’instar de ce qui se passe dans l’ensemble des villes touristiques du pays. Pour finir, en cas de succès du projet, la cité ne manquera pas de se développer au détriment du parc naturel environnant, qui s’étale encore, à l’heure actuelle sur plus de 1 500 kilomètres carrés. L’enjeu pour la région sera sans doute de trouver un équilibre entre un développement économique nécessaire et la protection d’une zone naturelle qui ne devrait normalement pas avoir de prix.
Benjamin Vokar

1979. Chute du régime khmer
rouge. Les forces vietnamiennes bataillent pour mettre la main sur le plateau. Pendant plusieurs mois, les soldats vietnamiens mitraillent depuis le Bokor Palace, l’église qui abrite une poche de résistance khmère rouge.

Dans les années 1980.
La zone, recouverte par une jungle dense, devient un lieu de prédilection pour les derniers maquisards Khmers rouges qui y établissent un réseau de sentiers courant sur des dizaines de kilomètres.

1993. Un espace de 1581 km2
benjamin vokar

est officiellement classé, par décret royal, « parc national protégé ».

Début de chantier pour le futur hôtel qui abritera quelque 652 chambres.

tent le Cambodge en une semaine, prêts à emprunter l’hélicoptère pour se rendre d’un palace de la chaîne à un autre. Deux jours à Siem Reap, pour voir Angkor Vat, puis Sihanoukville, pour la baignade, et enfin le Bokor, pour se mettre au frais. Au vu de l’ampleur du projet, la question de la sauvegarde éventuelle des bâtiments existants, témoins en ruine de

grand-chose tant sur le plan historique qu’architectural. Mais pour ceux qui ont eu l’occasion de profiter de la magie des lieux, de cette ville fantôme abandonnée aux affres du temps, une page est définitivement tournée. À ce jour les travaux sur le plateau démarrent seulement. L’ouverture du SokhaBokorHôtel n’est pas prévue avant 2011. En ce qui concerne les « nouvellesvilles », leur construction

1925. Inauguration du Bokor Palace : hôtel, casino et principal centre d’attraction de la ville. Les colons français et les Khmers aisés viennent y passer du bon temps.

1996. Reddition de Sam Bith, commandant khmer rouge de la région de Kampot, suspecté d’avoir commandité l’attaque du train du 26 juillet 1994 qui a coûté la mort d’une dizaine de personnes et mené à l’exécution de trois étrangers. 18 février 2008. Signature d’un contrat entre le gouvernement et le groupe Sokha pour l’aménagement du parc de Bokor. Les travaux de réaménagement de la route commencent.

Dans les années 1940.
La région subit les invasions de forces vietnamiennes et de Khmers Issarak (Libres), un mouvement politique nationaliste anti-Français. La station climatique est utilisée

Cambodge Soir Hebdo n˚ 91 – 2e année, 16 au 22 juillet 2009

7

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful