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Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet

Tarnac : la police antiterroriste avoue une «erreur» et des


«distorsions»
Par Erich Inciyan
Article publié le jeudi 02 septembre 2010

En décembre 2009, Mediapart avait détaillé les invraisemblances la filature avec une extrême minutie. Or, il y est affirmé que les
de l’enquête policière sur «l’ultra-gauche» qui avait conduit Ju- 27 kilomètres de routes de campagne concernées avaient été par-
lien Coupat à passer six mois en prison. Procès-verbal de sur- courus en dix minutes, la nuit du sabotage, à la vitesse moyenne
veillance en mains, nous avions refait les trajets de la filature du de 160 km/h.
chef supposé du «groupe de Tarnac» par les limiers de l’antiter- Les policiers de la PJ admettent donc à présent une méprise dans
rorisme. Histoire de démontrer que le minutage minutieux de leur la rédaction de leurs procès-verbaux. Ils indiquent avoir confondu
surveillance et que leurs observations dûment consignées ne te- le chiffre «3» et le chiffre «5» dans leur transcription. Cela n’a
naient pas la route. Une enquête pour illustrer les impossibilités l’air de rien. Mais c’est un aveu de taille, quand cette prise de
factuelles de ce PV qui reste la pièce centrale de l’accusation vi- notes fautive concerne le procès-verbal crucial d’une enquête :
sant à impliquer les jeunes de «Tarnac» dans le sabotage de lignes les policiers antiterroristes ont écrit «3h50» au lieu de «3h30» .
TGV (à lire ici). Et ces vingt minutes supplémentaires leur permettent de rendre
Une vidéo de Mediapart crédible la chronologie de la filature de Julien Coupat, le soir de
L’appareil judiciaire antiterroriste se trouvait ainsi pris en flagrant l’attentat.
délit de cafouillage, dans cette affaire montée en épingle par le «Cette invraisemblance ne saurait pour autant être une simple
gouvernement et Michèle Alliot-Marie ? alors ministre de l’in- erreur de retranscription, telle que les services de la SDAT l’ont
térieur, aujourd’hui garde des Sceaux ? qui faisait pression sur péniblement et de manière plus que risible soutenu concernant
les services d’enquête pour trouver les auteurs des sabotages de l’horaire de départ de Trilport ( la ville de Seine-et-Marne où
lignes SNCF. Pour que la justice reconnaisse le fiasco policier avaient dîné Julien Coupat et sa compagne) à 3h50 du véhicule
et en tire les conséquences, les avocats du «groupe de Tarnac» Mercedes» , commentent Mes Jérémie Assous et Thierry Lévy.
avaient demandé au juge antiterroriste chargé du dossier, Thierry «On pourrait aussi bien arguer que s’ils se sont trompés une fois,
Fragnoli, en novembre 2009, d’élucider les «incohérences et in- ils peuvent aussi bien se tromper trois fois» , ironisent les défen-
vraisemblances résultant de l’enquête diligentée par la Sous- seurs.
direction antiterroriste (SDAT) de la direction centrale de la po- «Si le 3 ressemble au 5, pourquoi ne pas dire qu’il ressemble au
lice judiciaire». 2 tout aussi bien ?» , s’interrogent les avocats. «Même si les ser-
C’est peu dire que les explications apportées depuis par les po- vices de la SDAT étaient atteints de dyscalculie, se manifestant
liciers ne dissipent pas les doutes persistant dans ce dossier. Au par des troubles de la représentation des chiffres et notamment
point que Mes Jérémie Assous et Thierry Lévy considèrent que des chiffres 3 et 5» , ils auraient aussi bien «pu confondre, dans
les dernières investigations policières ne font «qu’ajouter de nou- leurs écrits ?5h30 ? et ?3h50 ?» , notent encore Mes Assous et
velles invraisemblances et démontrer l’absence d’authenticité du Lévy, qui doutent de l’authenticité du procès-verbal dans son en-
procès-verbal de surveillance» ayant conduit leur client Julien tièreté.
Coupat à rester six mois en prison. A lire ces éléments, l’impres- D’autant plus qu’une autre question n’est toujours pas réglée :
sion de cafouillage continue de dominer, alors que les jeunes de pourquoi certains OPJ ? et pas d’autres ? ont-ils signalé la pré-
«Tarnac» ? libérés les uns après les autres ? restent mis en examen sence d’un «individu piéton» sur la voie de la ligne ferroviaire à
pour «association de malfaiteurs, destructions et dégradations en l’heure du sabotage ? Tentant d’expliquer ces contradictions enre-
relation avec une entreprise terroriste». gistrées sur procès-verbaux, les enquêteurs mettent en avant une
Dans leur minutage de la filature, les enquêteurs ont confondu les «distorsion de l’information» dans les messages échangés, cette
chiffres «3» et «5»... nuit du 8 novembre 2008, au sein des services de sécurité infor-
Pour justifier leurs incohérences horaires, les limiers de l’antiter- més de la rupture des caténaires du TGV.
rorisme avouent aujourd’hui une «erreur matérielle» . Comment «Il convient de noter que treize interlocuteurs différents inter-
ne pas reconnaître, en effet, que leur minutage consigné dans leur viennent à divers endroits de la chaîne de transmission de l’infor-
PV de surveillance de la voiture conduite par Julien Coupat (dans mation, cette multiplicité d’intervenants créant inexorablement
la nuit du 7 au 8 novembre 2008) relève de l’impossibilité ? Ce des distorsions du message initialement transmis» , plaident les
document de procédure ? la pièce D 104 ? est censé reconstituer policiers. Une argumentation qui conduit naturellement les avo-

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cats à exiger l’audition ? en leur présence ? des policiers et des avocats de Julien Coupat, ces éléments ne font même «qu’ajouter
gendarmes ayant fait ces déclarations contradictoires. Car ces pro- de nouvelles invraisemblances à un procès-verbal déjà invraisem-
fessionnels avertis de l’«attentat» venant d’être commis contre blable ? le D 104. Or c’est sur ce procès-verbal que repose toute
une ligne SNCF savaient bien, cette nuit-là, que cet événement la présente procédure. C’est lui qui motive tant les arrestations
méritait toute leur attention. que les perquisitions, les mises en examen et pour finir les incar-
La preuve par la borne relais téléphonique ? cérations» , ont-ils indiqué dans la note qu’ils ont adressée le 30
août au juge Fragnoli.
Les recherches sous-marines effectuées dans cette affaire pré-
sentent aussi certaines particularités. Car la filature avait signalé La borne relais téléphonique, près de la ligne sabotée
un arrêt de la voiture de Julien Coupat au dessus de la Marne, au Face à tous ces cafouillages, Mes Jérémie Assous et Thierry Lévy
petit matin du sabotage. Le magistrat instructeur avait donc dili- demandent au magistrat antiterroriste de prolonger ses investiga-
genté des recherches sous-marines pour draguer le fleuve. Un an tions sur les incohérences de l’enquête policière. Les avocats ré-
et demi après les faits, un premier plongeur avait exploré les fonds clament notamment la communication du «trafic téléphonique»
à la recherche de preuves matérielles. En vain : «La Marne étant opéré, la nuit du sabotage, par la borne relais qui se trouve aux
actuellement en crue, le fort courant au niveau de la zone de re- abords immédiats de la voie ferrée. Plus exactement entre 3h30 et
cherche empêche toute prospection efficace. En effet, malgré un 5h10 du matin ? ce qui permettra de préciser si des policiers ont
lest très conséquent le plongeur ne parvient pas à se plaquer au alors fait usage de leurs portables. Donc de savoir s’ils se trou-
fond et à procéder à ses recherches par tâtonnement la visibilité vaient bien sur place et, du même coup, d’éclairer l’«erreur ma-
étant nulle», notait le compte-rendu de cette vaine recherche. térielle» liée au minutage du PV de surveillance de Julien Coupat
Par chance, quelques semaines plus tard et au même endroit, (jusqu’à présent, les policiers n’ont en effet fourni que les relevés
un second pêcheur avait repêché des tubes ayant pu servir à de borne téléphonique opérés entre 5h10 et 6 h du matin).
poser le crochet métallique sur les fils électriques de la voie à Une fois de plus, les avocats demandent également au juge de
grande vitesse. Ces tubes se trouvaient «posés sur le sol, à l’hori- procéder à une reconstitution des faits. Le 22 mars 2010, le ma-
zontale, complètement découverts», selon les constatations poli- gistrat antiterroriste leur avait indiqué qu’il envisageait d’y pro-
cières. Mais une telle découverte conduit les avocats à s’interroger céder, une fois qu’un certain nombre d’investigations auraient été
sur la découverte du second plongeur qui, pour être fructueuse, effectuées. Plutôt que d’évoquer la «reconstitution» réclamée par
n’en est pas moins survenue après la crue d’un fleuve remué par les avocats, le courrier en réponse du juge avait alors préféré par-
un «fort courant au niveau de la zone de recherche». ler d’une «mise en situation» . Ce choix des mots, du moins, a
L’ensemble des explications apportées aujourd’hui par la police fait le bonheur des mis en examen de Tarnac et de leurs avocats :
antiterroriste ne paraît pas forcément convaincant. Aux yeux des Thierry Fragnoli, un juge... «situationniste» ?

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