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mysteresalulu

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Les chrétiens de Kinshasa marchèrent le 16 février 1992 pour réclamer la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine. La répression causa des dizaines de morts. Le 22 mars 2007, les éléments des Forces Armées de la République démocratique du Congo fidèles à Joseph Kabila Kabange et ceux fidèles à Jean-Pierre Bemba Gombo s'affrontèrent en plein centre-ville de Kinshasa, causant des centaines de morts et de blessés. Entre ces deux dates c'est la vie des Kinois qui est ici racontée avec brio par Magloire MPEMBI NKOSI. Les Mystères de Kinshasa est un récit clair, limpide et simple. Il brille par la grande capacité de l'auteur à raconter les faits. Le ton est parfois incisif, par moment ironique, mais toujours empreint de respect et de compassion pour ces vies kinoises fauchées, collatérales victimes des choix politiques insensibles à leurs souffrances. "On sent à la fois l'expérience, la connaissance du sujet, une maîtrise du développement narratif"(Aymeric Patricot, Ecrivain)
Les chrétiens de Kinshasa marchèrent le 16 février 1992 pour réclamer la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine. La répression causa des dizaines de morts. Le 22 mars 2007, les éléments des Forces Armées de la République démocratique du Congo fidèles à Joseph Kabila Kabange et ceux fidèles à Jean-Pierre Bemba Gombo s'affrontèrent en plein centre-ville de Kinshasa, causant des centaines de morts et de blessés. Entre ces deux dates c'est la vie des Kinois qui est ici racontée avec brio par Magloire MPEMBI NKOSI. Les Mystères de Kinshasa est un récit clair, limpide et simple. Il brille par la grande capacité de l'auteur à raconter les faits. Le ton est parfois incisif, par moment ironique, mais toujours empreint de respect et de compassion pour ces vies kinoises fauchées, collatérales victimes des choix politiques insensibles à leurs souffrances. "On sent à la fois l'expérience, la connaissance du sujet, une maîtrise du développement narratif"(Aymeric Patricot, Ecrivain)

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Les Mystères de Kinshasa Roman

Magloire MPEMBI NKOSI

Les Mystères de Kinshasa
Roman

Cette œuvre est de pure fiction. Toute ressemblance avec des personnages ou des lieux existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

© Magloire Mpembi Nkosi, 2010 Auteur-Editeur MM Editions http://www.mmeditions.fr.nf/ http://www.mpembi.be ISBN 9782930575001 ISBN 978-0-557-61219-2 (Edition électronique) Tous droits réservés MM Editions tient à remercier Mr Willy M. Lukanga pour l’aide apportée à la publication de cet ouvrage

A la mémoire de Floribert Chebeya, la Voix des sans Voix trop tôt éteinte.

oici un livre qui risque de ne pas plaire. Un livre qui fera mal. Un livre qui dit du mal. Un livre qui décrit le mal. Un livre dont on dira du mal. Un livre qui raconte la vie d’un peuple meurtri et souvent victime de beaucoup d’exactions. Il a été écrit en pensant aux Congolais en général et aux Kinois en particulier. Chaque jour qui passe, ils écrivent les pages douloureuses d’une histoire où la vie et la mort se côtoient intimement. Le lecteur sera tenté de coller une étiquette à l’auteur de ces lignes, à lui trouver une case pour donner sens à ce récit. Il aura tort. L’auteur de ces lignes ne fait allégeance à aucun groupement politique. S’il en est un qui suscite un minimum de sympathie en lui, c’est le groupement politique du peuple. Celui de ce peuple qui de Kisenso à Makala Ngunza, de Kimbanseke à Mokali, en passant par Kinsuka ou Mombele se bat chaque jour pour faire reculer la mort le plus loin possible. Le lecteur lui reprochera une asymétrie dans l’approche. Le lecteur lui dira alors à juste titre que sa neutralité affichée ne transparait pas dans le récit. L’auteur de ces lignes lui demandera à la fin de l’ouvrage de penser à ce proverbe africain empreint de sagesse : « Plus le singe est monté haut dans l’arbre, plus son cul est visible ! ». Le lecteur devra se rappeler que malgré les apparences, ce qui est ici décrit est une fiction. Rien n’est plus faux ! L’auteur croit en l’avenir de ce grand pays qu’est le Congo et applaudit de deux mains ceux qui travaillent pour que les Congolais et les Congolaises vivent et meurent dans la plus grande dignité. 7

V

Avertissement

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’est sous un ciel pluvieux qu’il fut porté en terre. Ceux qui l’accompagnaient dans sa dernière demeure avaient le sentiment d’une sorte d’injustice implacable contre laquelle leurs suppliques restaient sans effet. Les gouttelettes d’eau qui ruisselaient sur les joues des jeunes filles du cortège ne pouvaient diluer une douleur grave et éternelle. Ils avaient l’impression que le bonheur n’était pas fait pour eux. Ils avaient l’impression de vivre une tragédie d’une puissance dantesque. Ce qui n’aurait jamais dû arriver était arrivé à celle à qui cela ne devait jamais arriver. Cette pauvre femme veuve très tôt qui perdait son fils à un âge où on aimait la vie. Les plus jeunes portaient le cercueil sur leurs épaules. Ils se relayaient régulièrement pour ne pas s’épuiser. Ils devaient couvrir les sept kilomètres qui les séparaient du cimetière de Kimwenza. Ils avaient mis un point d’honneur à cotiser l’argent à remettre à Mafwa pour acheter les planches utiles à la fabrication d’un cercueil. La mère du disparu n’avait plus eu qu’à s’occuper de la main d’œuvre. Le vieux Mafwa, à la tête de sa petite entreprise des pompes funèbres, ne pouvait mieux s’appeler. Son nom qui aurait pu en rebuter plus d’un, dans la langue du défunt, il désignait un cadavre, était en fin de compte une sorte de porte-bonheur. Avec le cercueil sur leurs épaules, ils avaient oublié le corbillard, ils étaient le corbillard. De toutes les façons, la route n’était plus qu’un vestige historique actuellement, témoin d’un passé glorieux probablement à jamais révolu. Ils l’auraient eu ce corbillard qu’il n’aurait pu rouler sur cette route non entretenue. Indépendance, révolution et libération n’y avaient rien changé. Le 9

C

Prologue

régime des chantiers, cinq à ce qu’il parait, non plus. L’état de la route racontait à lui seul l’Histoire de ce pays toujours meurtri, empreint de violence exacerbée. Les accompagnants marchaient dans un silence religieux. Ce fait était suffisamment rare pour être signalé. Dans le milieu des années quatre-vingt, il s’était installé une habitude exécrable à Kinshasa : celle de chanter et de danser de manière obscène durant les deuils surtout lorsqu’il s’agissait du décès d’un jeune. Cette fois-ci pourtant, sans aucun effort apparent, l’indécent ne se produisit pas, tant cette mort était douloureuse pour toute la communauté. C’est à peine si l’on entendit chanter. Le ciel gris restait égal à lui-même. L’éternel témoin de la bêtise humaine semblait se moquer de la douleur des hommes. Ceux-là mêmes qui de génération en génération, oubliaient leurs bêtises pour commettre à nouveau les mêmes erreurs. Depuis la nuit des temps, l’amnésie était le défaut le plus partagé parmi les hommes. Cela leur permettait d’avoir la conscience tranquille. Ils pouvaient toujours dire à leurs enfants qu’ils ne savaient pas. Ceux qui l’avaient connu tentaient tant bien que mal d’essuyer leurs larmes. Ceux qui ne l’avaient pas connu demandaient à ceux qui l’avaient connu pourquoi ils étaient si tristes. Après qu’ils le leur aient dit, eux aussi, tentaient tant bien que mal d’essuyer leurs larmes. Lui était étendu paisiblement dans son cercueil de bois vulgaire. On s’approchait du cimetière. Il n’était plus possible d’y échapper. Il fallait assumer cet enterrement. Il y eut des cris, il y eut des évanouissements, il y eut des pleurs. Il y eut aussi des scènes de déchirements. Tout cela fut sans effet. Il était mort et enterré à présent. C’était fini. Tout était fini à présent.

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Cette mort faisait mal. Cette mort accablait. Cette mort décourageait. Cette mort attristait. En même temps, cette mort symbolisait une époque qui s’achevait. L’époque de l’illusion d’une démocratie qui s’installait. Les armes n’avaient pas fini de parler. Les armes continueraient à parler. On l’avait compris. Les armes étaient plus persuasives que les urnes. Les armes font plus de bruit. Les urnes sont trop silencieuses. Personne ne les entend et ne les comprend. Aux urnes Citoyens ? Non. Aux armes Citoyens !

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Première partie

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u fur et à mesure que les années passaient, Kinshasa rappelait de plus en plus un champ de ruine. Celui qui naissait ne venait pas à la vie, il venait attendre la mort. On ne vivait plus. On n’avait pas d’autre objectif que d’attendre le trépas. Naitre et mourir étaient devenus synonymes. La vie s’arrêtait par la mort, le Marquis de la Palice n’aurait pas dit mieux. Pour le visiteur pressé, pareille appréciation était certainement exagérée. Le nombre d’immeubles et autres building construits dans la ville avait augmenté depuis l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila, marxiste, lumumbiste, trafiquant de matières premières à ses heures perdues, tenancier de maquis et opposant acharné à Mobutu. Il était resté très loin des effluves du pouvoir, inconnu du grand public mais toujours prompt à générer une rébellion dès que l’occasion se présentait. Les services secrets du Maréchal le désignaient du nom de code « Le dérangeur ». Che Guevara le rencontra au Congo dans les années soixante, à l’époque où il voulut exporter l’utopie révolutionnaire en Afrique comme quelques décades plus tard, Bush voulut exporter une utopie, démocratique cette fois, en Irak avec les résultats que l’on connait. Bush avait, malgré tout, à sa disposition une grande armée, celle des USA, Che Guevara n’avait que sa foi en la révolution. Le constat est le même, les utopies ne s’exportent pas. Il ne semble pas que le romantique ami de Fidèle Castro ait gardé un souvenir impérissable de l’ennemi de Mobutu. Il lui accorda sûrement une certaine attention, regrettant dans ses mémoires tout ce qui aurait pu être fait si Kabila avait été « plus » révolutionnaire… 15

A

1. Naître ou mourir à Kinshasa

A l’annonce du décès de Patrice Emery Lumumba, atrocement torturé par des Congolais avec la bénédiction des tous puissants services de sécurité belge et américain, le personnage aurait déclaré à sa mère qu’il serait la réincarnation du héros assassiné. Lumumba était le diable et il fallait l’éliminer. Baudouin Ier, Roi des Belges, croyant, catholique pratiquant, ne pouvait s’opposer à la disparition de l’Antichrist. Il fallait bien préparer son accession au paradis céleste, après l’accession au trône terrestre. Laurent Désiré Kabila tint donc parole. Il fût lui aussi assassiné par des Congolais. Avaient-ils eux aussi reçu les ordres de quelqu'un quelque part ? Peut-être le saura-t-on un jour, des années après. On parla de Bill Clinton qui, selon certains avait promis de régler le cas Kabila avant de passer la main le 20 janvier 2001 à un certain Georges Walker Bush. Information ? Intoxication ? Le pays comptait un martyr de plus, on ne savait pas très bien de quoi ni pourquoi. Il mourut le 16 janvier 2001, à un jour près comme son idole. Il ne put malheureusement respecter le script du scénario à la lettre. Il mourut chez lui. Son corps à lui fut retrouvé et dignement enterré. En fait, il ne survécut que quelques années à celui au départ duquel il avait contribué : le Maréchal Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendo wa za Banga. Un nom qu’il fallait retenir par cœur. L’homme qui parvint à transformer sa pensée, ses paroles, ses actions en idéologie : le Mobutisme. Marx, Trotski, Keynes ou Darwin avaient avant lui réussi à associer leurs noms à une idéologie, à un système de pensée susceptible d’expliquer ou de servir de grille de lecture de la réalité concrète, au prix d’un effort de réflexion, au bout d’une activité philosophique orientée vers la résolution des problèmes clairement identifiés. Ils avaient mis en place une méthode pour accéder à la vérité. Comme pour toutes les idéologies, on 16

leur trouva des failles perfectibles ou non. Mobutu ne s’était pas donné autant de mal au pays de la tradition orale et de la Radio Trottoir. Ses mots, ses actes, ses idées étaient le Mobutisme. Ainsi, l’idéologie était constituée aussi bien de l’inauguration du Pont Maréchal à Matadi que de ses galipettes avec ses deux jumelles de femme. C’était le Mobutisme. Il y en avait des congolais convaincus et séduits par le défunt Maréchal Président. Ils avaient créé un parti politique appelé Union des Démocrates Mobutistes, une monstruosité qui avait réussi à faire cohabiter deux concepts essentiellement opposés : « démocrates » et « mobutistes »… Une originalité congolaise une fois de plus ! Et il y avait des gens pour croire en cela, comme d’habitude. Le 16 février 1992, abreuvés des récits sur le combat non-violent de Gandhi, Luther King ou Thoreau, de jeunes prêtres de Kinshasa, des chrétiens de tous bords, organisèrent une marche pour demander la réouverture de la Conférence nationale Souveraine fermée « avec force » par un certain Nzung A Mal-iMalodo, aujourd’hui décédé « avec force ». Face à ces innocents citoyens se présentèrent des éléments des Forces Armées Zaïroises déterminées à obéir aux ordres de celui qu’on appelait « Terminator » à Kinshasa, Mbanda Nzambe Ake Etumba. Il y eut des morts, il y eut du sang. Après l’Indépendance, la Démocratie avait ses martyrs dont la mémoire est aujourd’hui oubliée, comme d’habitude. Ces héros, « messieurs-tout-le-monde » qui donnèrent de leur vie pour une chimérique démocratie derrière laquelle continue de courir le Congolais tel Don Quichotte livrant bataille aux moulins à vent. Mais est-il si malin de se battre contre les moulins à vent ? Makosso mourut ce jour-là aux alentours de la Paroisse Saint Joseph de Matonge, mortellement atteint à la poitrine d’une rafale de mitraillette. Son corps fut 17

transporté dans l’enceinte de l’église. Pour le pouvoir, il était primordial de détruire les preuves de la cruelle répression. Les stratèges de Nzung et Mbanda mirent en place un scénario digne d’un polar de gare. Des militaires habillés en volontaires de la Croix Rouge récupéraient des corps dans les quartiers situés à l’est de Kinshasa et les faisaient disparaitre. Ils n’avaient pu le faire à Matonge, le subterfuge ayant été entretemps découvert. L’Abbé José, Curé de la paroisse, s’était opposé courageusement et énergiquement aux militaires, leur refusant l’accès à son petit royaume. Les morts étaient étendus alors que les chrétiens réfugiés dans l’Eglise, encouragés par Léon de Saint Moulin, un Jésuite belge, chantaient « Victoire Tu régneras, O Croix Tu nous sauveras. » Il semble que l’homme ait quelquefois du mal à assumer ce qu’il fait. Ils avaient tiré sur la foule. Il eut été plus simple de disperser les manifestants sans plus. En Afrique, c’était plutôt rare sans faire des morts. Le pouvoir se maintenait en s’abreuvant du sang des martyrs. Du sang. Encore du sang. Toujours du sang. Makosso était âgé de 33 ans. Il était le père d’un enfant à peine âgé de trois ans. Il l’adorait son enfant, Antoine qu’il s’appelait. Makosso travaillait comme gérant de chambre froide non loin de Matonge, sur l’avenue Mokonzilo. Il travaillait toute la journée. Il arrivait tant bien que mal à s’en sortir avec sa femme de cinq ans moins âgée. Sa tendre Ntumba vendait du pain dans la cour de la petite maison deux pièces que le couple louait au numéro 34 de la chaussée de Kimuenza à Kauka, dans la commune de Kalamu. Makosso et sa femme, malgré la dureté de la vie à Kinshasa, essayaient tant bien que mal de ne pas sombrer dans le vice. L’honnêteté était leur règle de vie. Leurs week-ends étaient consacrés aux activités paroissiales. Il enseignait la catéchèse et croyait en ses 18

vertus. Ntumba était active dans la Légio Mariae, association confessionnelle composée à quatre-vingts pour cent des femmes. Elle ne manquait jamais d’assister aux réunions. Ils étaient de cette race de plus en plus rare de gens dont la vie reflétait réellement les convictions. Ils étaient vrais. Ils forçaient l’estime et le respect de tous autour d’eux. La porte de leur maison était toujours ouverte à ceux qui étaient dans le besoin. La générosité de Makosso et de sa femme n’était pas une légende. Dans le quartier quasi tous avaient le souvenir d’en avoir bénéficié, au moins une fois. Ces qualités étaient d’autant plus appréciables que la situation sociale s’était fortement dégradée. Les Zaïrois de l’époque avaient réalisé le gouffre dans lequel trois décades de Mobutisme les avaient entraînés. Ils avaient mis tous leurs espoirs dans cette Conférence Nationale Souveraine, cette CNS qui devait servir de catharsis pour toute la communauté. L’Histoire du pays était revisitée en direct à la radio et à la télévision. Un seul mot d’ordre était de circonstance : changement. Il était magique. On allait prendre un nouvel envol sous la houlette de Moïse Etienne Tshisekedi, le « Sphinx » de Limete, commune dans laquelle résidait le principal opposant à Mobutu. Ce dernier était lynché, vitupéré à longueur de discours. On éventrait le boa. Il avait accepté de jouer le jeu de la démocratie, du moins le croyait-on. Aussi quand sur une simple déclaration à l’Office zaïrois de radiodiffusion et de télévision, OZRT, plutôt appelé Office Zaïrois du Rire et du Théâtre par le Kinois, par là voulant stigmatiser la vacuité des programmes généralement proposés par ce média d’état, le Premier Ministre Nzung A Mal-iMalodo, décida de mettre fin aux travaux de la CNS, le peuple eut la nette impression d’être à nouveau dépossédé de son histoire. On n’en revint donc pas, on en resta sidéré. Les Conférenciers proches de l’opposition 19

tentèrent l’épreuve de force. Ils se rendirent au Palais du Peuple où se tenaient les travaux pour les poursuivre malgré tout. Ils furent accueillis par des militaires dont le nombre était assez élevé pour les dissuader de toute velléité protestataire. C’est alors que le peuple se prit en charge, encadré par la Société civile. José Mpundu, François Kandolo, Buana Kabue et tant d’autres activistes se réunirent et organisèrent cette marche qui fut tout à la fois un franc succès populaire mais aussi un carnage. Les Kinois en gardent encore un souvenir vivace. Ils tenaient à leur CNS. Ils marchèrent à nouveau deux semaines plus tard, le 1er mars 1992. La répression cette fois fut plus efficace sans être sanglante. Ils furent dispersés. La CNS fut rouverte. On avait gagné. On avait perdu des vies. Le Zaïre écrivait son histoire, au gré des vies perdues. Vers seize heures, Ntumba sortit de la maison son enfant sur le dos. Elle avait entendu les coups de feu. Elle savait que des chrétiens avaient été tués. On parla de plusieurs dizaines. Son mari n’était toujours pas rentré. Elle se dirigea vers l’Eglise Saint Joseph. Une foule clairsemée était présente dans l’enceinte de la paroisse. Des traces de sang étaient visibles par terre. Elle eut peur. Elle se consola en se disant que son généreux mari était certainement parti aider des chrétiens blessés. Dans la cour de la paroisse, elle ne reconnut personne parmi ceux qui y étaient rassemblés. Les corps venaient d’être acheminés à la morgue de l’Hôpital Mama Yemo. Elle ne savait pas encore que son mari était mort. Les conversations étaient tristes. « Comment peut-on tirer sur des chrétiens désarmés ? - Pourquoi faire autant de morts ? - Quel péché avons-nous commis pour mériter pareil sort ? 20

- Va-t-il tuer tout ce peuple ? Règnera-t-il sur un tas de cadavres ? » Ntumba finit par retrouver Mukoko et Kabanga sa femme. Ils venaient de se marier récemment et n’avaient pas encore d’enfants. Ils s’étaient connus dans les Bilenge Ya Mwinda, durant les retraites régulièrement organisées par ce mouvement de jeunesse fruit de l’imagination de Monseigneur Matondo kua Nzambi. En 1974, il lançait dans la foulée des actions pour une africanisation-inculturation de l’Eglise Catholique dont le Cardinal Malula fut un des plus grands protagonistes, un mouvement qui trouvait son inspiration dans l’initiation mystique africaine traditionnelle. Près de vingt ans plus tard, le groupe continuait à servir de figure de proue à l’Eglise Catholique du Zaïre. Ntumba échangea avec le couple ses sentiments de craintes et ses inquiétudes. On décida de se rendre à Mama Yemo à la recherche des blessés. Ntumba continuait à croire que son mari, avec sa serviabilité légendaire, avait sans doute accompagné quelque marcheur blessé. Elle ne savait pas que son mari était mort. Une atmosphère lourde régnait sur la ville endolorie par les échauffourées de l’avant-midi. Des patrouilles des militaires quadrillaient la ville, l’air menaçant. C’étaient les seuls véhicules en circulation. Pour Mukoko, Kabanga et Ntumba, il n’y avait pas d’autres solutions envisageables que celui de se rendre à l’Hôpital Mama Yemo à pied. Personne n’avait de voiture et personne n’en mettrait une à leur disposition par une telle fin de journée qui aura été pour ainsi dire violente. Ils sortirent de l’enceinte de l’Eglise par la principale entrée et prirent la gauche. Ils se retrouvèrent sur l’Avenue de la Victoire. Ils la longèrent en direction de la Place des Artistes ornée d’une immense sculpture signée Me Liyolo et baptisée « La main de l’artiste ». Selon le 21

sculpteur, la main était l’élément commun à toutes les formes d’art. Au croisement des avenues de la Victoire et Kasavubu, ils tournèrent à droite et se mirent à remonter cette dernière en direction du Boulevard du 30 Juin. L’avenue généralement grouillante de monde était déserte. Une odeur vague de poudre à canon et de sang frais semblait flotter dans l’air. Il avait très peu plus depuis le début de la nouvelle année. Les pas des marcheurs soulevaient une poussière noire et très salissante. De temps en temps un camion plein de militaires armés passait à vive allure. Pour se donner du courage, ils se mirent à réciter le Rosaire, mais le cœur n’y était pas. Ntumba ne parlait pas. Un peu malgré elle, une goutte de larme perlait de temps en temps le long de ses joues. Elle ne savait pas encore que son mari était mort. On avançait. Les rares passants croisés ne prêtaient au trio et à l’enfant qui les accompagnait qu’une attention distraite, sans doute l’esprit ailleurs préoccupé. Au loin, les lumières de la Gombe scintillaient sans grand éclat. C’était le quartier des affaires, le quartier administratif, vestige de la colonisation, aujourd’hui devenu quartier de la bourgeoisie tropicale qui avait remplacé le colon pour poursuivre son « œuvre civilisatrice » avec parfois bien plus de zèle. L’art d’être plus musulman que Khomeiny. L’Africain avait su bien imiter le Maître d’hier de qui il avait su prendre la place avec beaucoup de compétence. Il venait à nouveau de l’imiter ce jour. On revivait le drame du 4 janvier 1959. L’Indépendance avait eu droit à ses martyrs. La Démocratie venait elle aussi de se servir à l’enseigne du pouvoir. Le sang. C’est le prix à payer pour déboulonner un pouvoir honni. Cette place de la Victoire, ainsi baptisée en commémoration de ceux qui sont morts en 1959 pour obtenir la liberté, venait de servir d’autel sacrificiel de ceux qui continuaient à se battre pour la 22

même cause : LIBERTE. Si la couleur de la main qui tenait le fusil avait changé, il était toujours pointé dans la même direction, dirigé contre le peuple, prêt à le massacrer pour survivre. Ce pays ne sera plus jamais comme avant. Un pas avait été franchi. L’irréparable avait été commis. Un cycle de trente-trois ans s’achevait. Commencé avec la naissance de Makosso ; il s’achevait avec sa mort. Sa femme ne le savait pas encore. Pour beaucoup en effet à Kinshasa, la vie n’allait plus avoir le même goût. Ils arrivaient en vue de l’Hôpital Mama Yemo, exténué, le cœur s’accélérant un peu plus à chaque pas qui les rapprochait du but. L’entrée principale de l’Hôpital Mama Yemo faisait quasiment face à celle d’une grande bâtisse servant de couvent aux bonnes sœurs chargées de s’occuper des indigents hospitalisés. La proportion de ces derniers, avec la déliquescence du tissu économique, avait rapidement cru ces derniers temps. Le travail des bonnes sœurs aussi, mais pas leur bourse. Il existait une explication mécanique de la situation. Les religieuses étaient originaires du vieux continent. Elles trouvaient toujours un moment pendant l’année pour retourner chez elles. Là, dans leurs diocèses d’origine, s’organisaient des collectes pour soutenir « les œuvres » en Afrique. Des photos d’enfants aux yeux hagards, aux ventres bedonnants étaient présentées sur les valves des paroisses, réclamant la commisération des chrétiens. Ils donnaient pour ces malheureux quelques miettes de leur opulence « méritée » se demandant en toute bonne foi pourquoi les Africains étaient si pauvres. Pourtant, l’Europe, par le passé, n’a pas lésiné sur les moyens pour les sortir des ténèbres, allant jusqu’à les coloniser après les avoir réduits en esclavage, puis des années de pillage plus-tard à leur octroyer sans

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atermoiements funestes ni précipitation aucune l’indépendance. Pour les chrétiens les plus riches, la bonne sœur démarchait les dons et présentait sa structure en bonne et due forme avec bien évidemment un compte bancaire logé en Europe. L’aide apportée aux jeunes enfants africains était une opération profitable à tous. Une sorte de joint-venture. En donnant des fonds pour financer l’achat de sacs de farine aux affamés du Congo, les généreux paroissiens d’Occident augmentaient leur part de revenus déductible d’impôts. La charité avait parfois des relents d’égoïsme, pour la bonne cause. Elle ne savait pas que son mari était mort. Mukoko demanda à sa femme de rester à côté de Ntumba pendant qu’il se renseignait auprès du préposé à la porte sur ce qu’il devait faire pour retrouver son ami. Les deux femmes s’assirent sur une petite éminence à même le sol. Antoine qui était resté silencieux jusque-là se mit à pleurer. Ntumba prit dans son sachet un petit thermos, en sortit le liquide chaud et blanc et abreuva son enfant. La sentinelle écouta à peine Mukoko. C’était un emmerdeur de plus qui ne lui apporterait même pas de quoi acheter une « boule » de café pour la nuit. Mukoko dut s’y reprendre à trois reprises pour s’entendre dire enfin : « C’est quoi ton problème ?» Il lui expliqua qu’il était à la recherche d’un de ses copains dont on était sans nouvelles, et que ce dernier serait peut-être intervenu pour secourir ceux qui étaient blessés. La sentinelle le considéra longuement avant de lui dire froidement : « Si votre ami ne fait pas partie des volontaires de la Croix Rouge, soit qu’il n’est pas ici, soit qu’il est à la morgue. On ne nous a amené que des morts! » Mukoko fut très surpris par l’attitude indécente du monsieur que tout le monde autour appelait Ya Pakos. Il 24

prit alors le temps de le regarder plus longuement et attentivement. Il était relativement grand et maigre. Il était sec. S’il fut beau à une certaine époque, ce qui, au vu du résultat actuel, est loin d’être évident, cela devait dater d’avant l’accession du Congo à l’indépendance. Sa barbe blanche rarement soignée le faisait vaguement ressembler à un Père Noël recruté en Ethiopie à l’époque de la grande famine. Un liséré blanchâtre partait de la commissure gauche des lèvres pour se perdre dans la barbe blanche. C’était probablement la trace de la bave qui avait coulé pendant qu’il dormait. Ses habits n’étaient pas soignés. C’était certainement un de ses malheureux fonctionnaires de l’état congolais à qui la vie n’a pas réservé de cadeaux. Les difficultés de la vie devaient avoir entamé ses capacités d’empathie. Mukoko se dit qu’il ne devait pas être heureux lui non plus, d’où son attitude, probablement dictée par son aigreur. Il eut pitié de lui. Il ne réagit pas. Il ne le suivit pas sur le terrain de l’escalade. Il garda son sang-froid. Il demanda simplement à entrer pour voir. Il lui dit que de toutes les façons, cela ne servirait à rien. La morgue était fermée et très peu éclairée. Ils ne verraient rien. Il était inutile d’insister. Il se retourna vers sa femme et Ntumba et leur rapporta les propos de la sentinelle. D’un commun accord, ils décidèrent d’attendre le lendemain sur place. De toutes les façons, ils ne sauraient pas rentrer. Elle ne savait toujours pas que son mari était mort. Elle espérait, un miracle. « Demain on ira voir à la morgue. On ne retrouvera pas le corps de mon mari qui est vivant et qui est à la maison maintenant. On le verra arriver en courant, à la recherche de sa femme et de son enfant. » C’est ce qu’elle espérait. Cela ne la réconforta pourtant pas. Son estomac noué par l’angoisse refusa la bouteille de Fanta que Mukoko acheta juste à côté. Ils parlèrent très peu. La nuit 25

fut longue, chaude et humide. Leurs corps furent pris à partie par les anophèles. Autour de quatre heures du matin, exténués, ils dormirent environ une heure. A cinq heures, le soleil commença à poindre derrière l’horizon. Les premières vendeuses de pain arrivaient et s’installaient bruyamment. Ils durent se réveiller. Vers six heures, une Toyota land cruiser de type missionnaire klaxonna devant la concession des religieuses. C’était l’abbé qui venait dire la messe. Ils accoururent et lui demandèrent s’ils pouvaient assister à la messe après lui avoir brièvement raconté leur triste histoire. L’abbé acquiesça et se promit à lui-même de les aider dans les démarches. Il culpabilisait. C’étaient quand même ses confrères qui avaient organisé tout ça, même si personnellement il était réticent par rapport à cette démarche. A la fin de la messe, l’abbé demanda à Ntumba et ses amis de rester un moment. Il s’entretint en aparté avec la mère supérieure. On leur permit de prendre une petite douche et un déjeuner leur fut servi. Sur les murs blanc-ivoire, on pouvait lire : « …donnez-leur vous-mêmes à manger. Matthieu 14, 16 ». Cette phrase pour des raisons qu’elle n’arrivait pas s’expliquer, semblait mal à propos à Ntumba. Elle se demandait sans cesse à qui elle était destinée. Elle fut très vite tirée de sa rêverie lorsque Mukoko leur rappela qu’il était peut-être temps de repartir à l’hôpital. Une des religieuses se proposa de les accompagner ce matin. Elle s’occupait en temps normal des indigents du pavillon de chirurgie. On l’appelait Sœur Marie de Sauveur. Ils commencèrent par chercher parmi tous les malades entassés dans les dortoirs du pavillon de chirurgie. Par deux fois, Ntumba manqua de défaillir par deux fois à la vue des horribles blessures par balle. Les 26

médecins étaient démunis dans cet hôpital où les subventions étatiques n’étaient plus qu’un vague souvenir. Il fallait faire preuve d’imagination pour demeurer fidèle au Serment d’Hippocrate. Il fallait continuer à être médecin. Il fallait aussi survivre. Les médecins se débrouillaient comme ils pouvaient pour soulager ces malheureuses victimes mais aussi pour vivre avec un semblant de dignité. L’enfant porté sur le dos de sa mère était resté stoïque, tout à la fois grave et indifférente, comme si, intuitivement, il saisissait les enjeux de la situation. Il n’y eut aucune trace de Makosso. Quelqu’un leur indiqua un coin où avaient été entassés quatre jeunes gens blessés aux alentours de Saint Joseph. Ils ne reconnurent personne. Il s’agissait probablement des chrétiens venus d’ailleurs. Sous un pansement de fortune rouge de sang, l’un d’entre eux avait la jambe presque totalement arrachée. Un lambeau de peau la rattachait encore au reste du corps à l’arrière du genou. Les médecins s’apprêtaient à achever la besogne que les balles n’avaient accomplie qu’à moitié. Le patient allait bénéficier d’une amputation chirurgicale. C’est ce que le chirurgien avait déclaré au cours de la « réunion du matin » à ses pairs. Le langage médical a de ces subtilités qui montrent que les choses sont rarement vues du point de vue du patient. On pourrait se demander en quoi une amputation était un bénéfice. Un mélange d’odeur de chair en décomposition, de mercurochrome vieilli, et de sueur collée sur des vêtements usés et portés depuis plusieurs jours flottait dans la pièce. Malgré leurs réticences, ils se décidèrent à aller voir le pavillon le plus actif et le plus rentable de Mama Yemo : la morgue. Sœur Marie de Sauveur dut parlementer de longues minutes avec un militaire en faction, représentant du Commandant de la ville, dont le 27

travail consistait principalement à rançonner les familles venues chercher une dépouille. Officiellement, ces activités lucratives n’étaient que le résultat de l’indiscipline, personne dans la hiérarchie militaire ne l’ayant autorisé à percevoir quoi que ce soit, surtout pas auprès des familles déjà éprouvées par le décès de l’un des leurs. En réalité, toute la hiérarchie militaire de la ville était au courant. L’argent ainsi prélevé devant aboutir auprès du Commandant de la ville. Il semblait que ce « versement » avait une valeur minimale. Si celle-ci n’était pas atteinte, le militaire préposé à la morgue risquait de perdre sa place. Or, avec le nombre des morts qu’il y avait chaque jour à Kinshasa, il s’agissait bien là d’un poste très rentable avec un minimum d’efforts. Avant l’indépendance, on lui aurait amputé les mains. Les temps avaient changé heureusement, pas la mentalité de prédation. La religieuse dut lui expliquer qu’elle cherchait son cousin disparu depuis la veille en marge des échauffourées liées à la marche des chrétiens. Le militaire s’emporta à la fin de ce récit. « Il aurait mieux fait de rester chez lui. Vous voulez renverser le pouvoir de Mobutu et vous croyez que l’Armée va vous laisser allègrement dans la rue. Vous rêvez bande d’idiots. En plus, c’est l’Eglise qui est derrière tout ça. Les prêtres qui devaient s’occuper de dire la messe, s’occupent de politique à présent. Voyezvous ce que ça donne ? Voyez-vous le nombre de morts qu’il y a eu hier ? Qu’avez-vous gagné à marcher dans la rue ? Qu’avez-vous gagné à marcher ? Mobutu est toujours là n’est-ce pas ? Allez le faire partir si vous le pouvez ! » La sœur dut garder profil bas. Il valait mieux obtenir l’aval de ce commis pour accéder aux corps entassés dans la morgue plutôt que de débattre sur les

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soubassements philosophiques et théologiques justifiant l’engagement social de l’Eglise catholique. Ce débat était certainement au dessus des capacités discursives de ce pauvre militaire. De sa voix la plus douce, la sœur demanda au militaire s’il leur permettrait d’entrer pour tenter de reconnaître éventuellement le corps de Makosso. Il y eut alors un petit incident et on frôla la catastrophe. Le militaire accéda à la requête mais avec une restriction. Une seule personne était autorisée à entrer dans la morgue. Il fallait choisir entre la sœur et Mukoko. Evidemment, le militaire aurait préféré que ce fût la religieuse. Celle-ci fit bien comprendre au garde-chiourme qu’il lui était difficile d’aller seule reconnaître le corps d’un cousin tant elle était émotive. Le militaire eut l’occasion de vomir tout son côté macho. « C’est toujours la même chose avec les femmes. Prêtes à faire du bruit mais incapable d’assumer les vraies tâches. Yango basi batongaka mboka te1. C’est vous qui auriez dû entrer ma sœur, c’est vous qui priez du matin au soir n'est-ce pas ? Ozobanga nini ?2 Entrez ! Allez-y ! Allez voir si votre frère n’a pas été tué bêtement ! Entrez et faites vite ! D'ailleurs, on ne fera
Littéralement: Les femmes ne bâtissent pas la nation. Aphorisme d’origine mystérieuse répandu au Congo prétendant expliquer l’incapacité des femmes à conduire les affaires publiques. Cet aphorisme est d’autant plus surprenant qu’en Afrique en général les femmes ont toujours joué un grand rôle social. Et comme pour marquer cela et tordre le coup à ces idées reçues, après les pillages de septembre 1991 et de janvier 1993, ce sont les femmes qui ont tenu et continuent à tenir les foyers. C’est grâce à elles que les marmites peuvent bouillir, les hommes réduits au chômage se contentant bien souvent de tenter leur chance avec le pari mutuel urbain et de discuter politique à longueur de journée devant les étalages des journaux, leurs femmes leur permettant le soir de croire encore en leur virtuel phallus en les laissant gueuler sur les enfants qui ne sont pas dupes. 2 De quoi avez- vous peur ?
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plus entrer personne aujourd’hui! J’en ai marre de ces individus3 et autres niangalakata4 de civils qui nous emmerdent à longueur de journée…Il faut que ce désordre s’arrête dans ce pays. » Mukoko entra dans la lugubre pièce de ce long bâtiment qui abritait la morgue. La porte s’ouvrait sur un vestibule. Une sorte de no man’s land entre la vie et la mort. Elle était silencieuse et chaude. Il transpirait sans pouvoir décider entre la température ambiante et son angoisse ce qui en était la cause. Il fut assez impressionné. Un homme, était assis sur une chaise en plastic. Il portait une blouse probablement blanche à l’origine. Il avait serré dans sa main gauche une bouteille de Coca-cola. Il la sirotait plus qu’il ne la buvait, question de faire durer le plaisir. Mukoko le salua timidement. Il ne répondit pas. Il se leva et vint vers lui. « Ozoluka mutu ?5 - Mon frère a disparu depuis hier pendant les évènements. Nous sommes venus voir si par hasard il ne ferait pas partie des personnes emmenées ici. - Vingt-sept corps ont été emmenés et déposés ici hier soir. On les a entassés au fond de la morgue. Vous pouvez aller voir. - Pourriez-vous m’accompagner ? - Non. Je suis seul aujourd’hui. Je ne peux quitter mon poste ici. Sachez seulement que je fermerai derrière vous. Les compresseurs ne fonctionnent plus bien. Il faut conserver le peu de froid qu’on peut encore produire. » Il fallait entrer dans cette salle des morts qu’il imaginait sinistre. Il fallait chercher parmi ses corps
Dans la bouche du militaire, le terme individu était une insulte. Probablement parce qu’ayant sur le plan phonématique un son initial similaire à imbécile. 4 Terme lingala difficile à traduire voulant à peu près dire ignare ou bon à rien. 5 Etes-vous à la recherche de quelqu’un?
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entassés. Il n’avait jamais mis les pieds dans une morgue. Il n’avait jamais été confronté à pareille expérience. Il essayait de se représenter cette salle sépulcrale et sans vie. Il eut littéralement froid dans le dos. L’employé de la morgue perçut son hésitation. Il lui dit : « N’ayez pas peur. Il ne peut rien vous arriver de mal. Les morts sont morts et ne peuvent plus rien vous faire. Ils se tiendront tranquillement dans leur coin. » Ce n’était pas un réconfort. Le ton de la phrase était tel que Mukoko eut du mal à se décider. Etait-ce un encouragement ? Etait-ce un humour déplacé ? Etait-ce de la maladresse ? Les choses allaient trop vite pour qu’il s’attardât sur ce questionnement. Il fallait entrer dans cette salle pour chercher le corps de son ami si celui-ci avait été tué la veille par la milice de Mobutu. La salle était peu éclairée. Elle n’était pas aussi froide qu’il l’eût pensé. La morgue était insuffisamment refroidie. La température ambiante semblait se rapprocher à quelques degrés près de celle de l’extérieur. Il comprit alors le sens des paroles de l’employé : « …Il faut conserver le peu de froid qu’on peut encore produire… » Aussi, la répartition des cadavres dans la pièce respectait des règles bien précises. Elle était fonction des espèces sonnantes et trébuchantes. Plus on avait payé, mieux le corps du défunt était placé dans la morgue. Ainsi, la position de celui-ci par rapport à la source de froid était un indicateur fiable de la masse d’argent que la famille était prête à mettre en jeu pour honorer la mémoire du disparu. Même dans la mort les inégalités étaient criantes. Dans la pièce rectangulaire, des étagères étaient placées le long des murs séparés par une allée centrale. Il était possible de marcher entre les deux rangées. Les 31

étagères étaient, au départ, faites de sorte à recevoir quatre corps superposés. Un adulte pouvait aisément les examiner, le cas échéant les identifier. La plupart des étagères étaient dégradées. Ils étaient inutilisables. Les cadavres étaient donc étendus à même le sol pour certains d’entre eux. A vue d’œil, Mukoko évaluait leur nombre à environ cent. Comme dit plus haut, les plus amochés ou les plus anonymes étaient placés dans la partie la plus chaude de la morgue. C’étaient des corps ramassés dans la ville, ceux des accidentés non identifiés, ceux qui n’avaient été réclamés par personne, ceux dont les familles n’avaient pas assez de moyens pour payer le refroidissement. C’est parmi ces corps qu’il fallait chercher; les plus accessibles en termes de distance par rapport à l’entrée. Mukoko se dirigea pourtant machinalement vers le fond de la salle, où se trouvaient les privilégiés, comme s’il voulait chercher le cadavre de son ami là où il était sûr de ne pas le trouver. Il les passa en revue l’un après l’autre. Il y avait étalé au fond à gauche, le corps d’une jeune femme morte dans toute la splendeur de sa beauté. Elle était bien conservée. Elle avait l’air de dormir. Il se demanda de quoi elle serait morte. Elle devait avoir une vingtaine d’années. Le corps était simplement recouvert d’un pagne Java hollandais. Ce corps semblait exhaler un parfum difficile à décrire qui flottait au-dessus de l’odeur de la mort dont la pièce était empreinte. Il resta longtemps songeur, oubliant quelques instants ce pourquoi il se trouvait dans cette pièce. Il revint à lui lorsque la porte s’ouvrit laissant passer un groupe de quatre individus habillés en tenue de volontaires de la Croix Rouge portant une civière sur laquelle était étendu un corps ensanglanté. Un autre tué probablement lors des échauffourées de la veille. L’arrivée de ce cortège macabre sortit Mukoko de sa torpeur. Il se redirigea vers l’entrée de la morgue où se trouvaient les corps non réclamés. Il prit son courage en 32

mains pour chercher Makosso parmi ceux- là corps. Il en gardera pendant longtemps un souvenir douloureux. Il s’agissait souvent des morts violentes comme en témoignait l’aspect extérieur des cadavres. Tel avait le visage ensanglanté, tel avait le visage défiguré, tel avait un trou à la place de l’œil, tel avait les membres broyés, tel avait la main arrachée, tel avait le ventre déchiré laissant sourdre les intestins. Tout à coup, son regard fut attiré par un corps à moitié caché sous un autre cadavre. Le profil du visage lui semblait familier. C’était le corps de Makosso qu’il venait de retrouver. Il était donc mort la veille. Son sang s’était en partie répandu sur le plancher. Il était blessé à la poitrine. Mukoko eut l’impression que le temps s’était arrêté. Ce qu’il redoutait était arrivé. Son ami était mort. Tué par cette armée de Mobutu. Il était mort, son corps était là étendu alors que sa femme et son fils attendaient dehors. Il était pétrifié. Trois bonnes minutes s’écoulèrent avant qu’il ne se décidât à sortir, la bouche pleine de salive, nauséeuse. Il sortit de la morgue. A son air abattu, la religieuse qui les accompagnait, Ntumba et Kabanga comprirent que le pire était arrivé. « Il est mort ! » A ces mots, Ntumba poussa un cri strident qui fit se retourner tous ceux qui étaient présents dans la cour de la morgue. Elle tomba dans les bras de Kabanga. L’enfant se mit à pleurer... Des larmes coulèrent sur les joues de la sœur Marie de Sauveur. Elle s’assit à même le sol ne sachant pas très bien comment réagir. Peu à peu, un petit attroupement se fit autour d’eux. Le soleil de Kinshasa commençait à monter assez haut dans le ciel. Dans l’indifférence des premiers concernés, les badauds se racontaient l’histoire. « C’est le petit frère de la sœur qui est décédé hier, il a été tué pendant la marche » disait l’un, « C’est plutôt le mari de sa sœur » précisait l’autre avant d’être 33

contredit par un garçon qui manifestement était au courant des détails fins de la situation : « Il a été tué dans un accident de circulation. J’étais là quand le corps avait été emmené ». Et un autre petit groupe se formait autour de lui pour écouter son récit véridique qui pourtant était le plus éloigné de la réalité. Il avait l’habitude de passer ses journées autour de la morgue. Il en était une sorte de chroniqueur, trouvant son compte dans les menus services rendus aux familles venues chercher les dépouilles de leurs disparus. Il aidait à transporter, il indiquait où acheter telle ou telle chose, il servait d’aiguilleur dans cette mare aux crocodiles pour ces familles déjà éprouvées et peu au faîte des us et coutumes morbides de Mama Yemo. Sa grande capacité à tenir la conversation et son extrême gentillesse en faisaient un personnage attachant. Il passait ses journées à conter des anecdotes sur toutes les levées des corps des kinois célèbres décédés ces dernières années. Pourtant, la moitié de son discours relevait généralement de la pure fabulation. Les gens s’en doutaient parfois mais s’abstenaient de faire remarquer quoi que ce soit. Dans tous les cas, il était bien plus agréable d’écouter ses récits plus ou moins falsifiés en ces moments difficiles. On l’appelait Pitshou. Il était donc en train de raconter que le corps du monsieur avait été emmené la veille par les agents de la Croix Rouge. Il y avait eu un accident sur Kabambare entre une Mercedes et un taxi bus, l’un des rares qui avaient circulé ce jour de marche des chrétiens. La Mercedes avait freiné brusquement à un croisement. Le taxi bus qui suivait derrière est venu percuter la berline. Comme cette dernière est un véhicule solide, elle n’a été qu’ « égratignée »si l’on ose dire. Mais le taxi bus, une japonaise avait réellement encaissé le coup. Le monsieur est le seul mort parce qu’il était assis au niveau de la portière. Il a été éjecté au moment de l’impact et a cogné 34

sa tête sur le rebord du caniveau. C’est comme ça qu’il est mort. Une quinzaine de personnes était suspendue à ses lèvres. Le récit quoique vraisemblable était faux. Pitschou avait une grande capacité à imaginer ces histoires que tout le monde dans le microcosme de la morgue allait se répéter durant la journée. Mukoko entendit en partie le discours de Pitshou qui ne correspondait à rien. Il eut envie de le gifler tant il avait le sentiment que monsieur, tel un charognard, faisait son show sur le cadavre de son ami. Le militaire leur demanda de s’éloigner de l’entrée de la morgue et d’aller s’asseoir sous l’abri attenant à la petite porte qui permettait de passer directement de l’enclos de la morgue au reste de l’Hôpital. Ntumba pleurait. Tout semblait s’être arrêté. Plus rien n’avait de valeur à présent. Le monde s’était effondré. Elle était déconnectée de son environnement. Une certaine confusion régna dans sa tête. Pendant un court instant, elle n’eut même pas conscience de la présence de son enfant dont s’occupait Kabanga à présent. Elle essayait tant bien que mal de le consoler. Il pleurait. Sœur Marie de sauveur leur proposa de revenir au couvent avant de repartir. Ntumba eut de la peine à se lever. Soutenue par la religieuse et par Mukoko, la récente veuve se dirigea d’un pas peu assuré vers le couvent de bonnes sœurs sous les regards des badauds. Elle put quand même entendre derrière son dos le militaire préposé à la garde de la maison des morts débiter ces propos peu amènes mais ô combien prémonitoires : « Bamekaki Mobutu, bayoki yango. Nanu bakufi te, bakokufa ebele ! »6. En effet, les dernières années de règne de Mobutu furent des années de mort. De nombreuses familles continuent à ce jour à pleurer leurs enfants décédés, alors
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Ils ont provoqué Mobutu, ils en ont eu pour leur compte. Ce n’est pas fini, il y en aura encore des morts.

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que ceux de Mobutu récupèrent allègrement l’argent volé à son peuple et gardé par des banquiers suisses.

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akosso était issu d’une famille de trois enfants. L'aînée vivait depuis une dizaine d'années à Amsterdam. Elle était la mère de deux enfants qu’elle avait eus avec son compagnon Luzolo, un charmant garçon originaire de Matadi dans le Bas Congo. Leur mariage n’avait toujours pas été solennellement célébré. Ils ne se pressaient guère quoique cela allât à l’encontre de tous leurs principes. Mais dans cet Occident où l’on compte au centime près, se marier formellement n’était pas toujours fiscalement l’option la plus intéressante. Et Dieu savait que les Africains immigrés payaient les impôts… Luzolo était arrivé à Anvers dans la cale d'un bateau. Pendant plusieurs mois, on n'eut pas de ses nouvelles à Nzanza, le quartier de Matadi où il avait grandi et où il avait vécu avec ses parents. Il venait d'avoir vingt ans, avait obtenu son Diplôme d'Etat et ne semblait pas faire partie de ceux qui rêvaient de l'Europe à tout prix. Il était plutôt du type réfléchi et pondéré, préférant les études, espérait devenir médecin pour combler les souhaits de sa mère. Quatrième d'une fratrie de cinq, Luzolo avait connu une enfance heureuse. Né après trois filles, il fut choyé par ses sœurs. La cadette avait huit ans de plus que lui, et l'aînée quatorze ans. Elles se marièrent assez rapidement et ne manquèrent pas d'aider leur frère à achever son cycle du secondaire. En 1982, l'Italie remportait la coupe du monde espagnole face à l'Allemagne. Les images de la finale flottèrent pendant longtemps dans la tête du jeune homme dont le talent de footballeur n'était pas un leurre. N'ayant pu associer les études et la pratique de ce sport à un haut niveau, il espérait secrètement éclore au sein des "Phacochères", l'équipe de l'Université de Kinshasa qu’il 37

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2. Humiliée

s'apprêtait à rejoindre. Son père, huissier de la Compagnie Maritime Zaïroise, avait contacté un certain Kabala, chimiste, professeur à la faculté de pharmacie et ancien ami d'enfance pour l'inscription. Originaire comme lui de Luozi, ils avaient tous les deux étudié à Mangembo chez les missionnaires. A cette époque, s'inscrire à l'Université était un parcours du combattant. Le Mouvement Populaire de la Révolution de Mobutu avait mis en place un système pudiquement appelé « équilibre régional " dont le but était d'empêcher les originaires de certaines parties du pays de prédominer dans certains domaines du savoir. Il semble que deux ethnies fussent particulièrement visées: les Baluba et les Bakongo qui avaient, selon les anciens colonisateurs, montré une certaine prédisposition aux études, contrairement aux Bangala. L'objectif était d'empêcher Baluba et Bakongo de détenir le monopole dans des domaines comme la médecine. Pourtant, le nombre des cadres Bakongo ou Baluba à la faculté de médecine de Kinshasa était et demeure à ce jour assez impressionnant, entraînant de temps en temps des conflits à fleuret moucheté. Luzolo fut victime de cette directive. Le quota des Bakongo pour cette année 1982-1983 était déjà atteint en médecine, en pharmacie voire partout ailleurs. Il ne pouvait être inscrit. Il ne lui restait plus qu'à aller tenter sa chance à l'Institut Supérieur Pédagogique de Mbanza Ngungu. L'application de cette règle de l'équilibre régional fut l’une des raisons à la base de la création de l’actuelle Université Kongo à l'époque dénommée Université du Bas-Zaïre, UNIBAZ en sigle. L'élite Kongo voulait résoudre une situation qui par moment devenait absurde. Ainsi, Mbuyamba qui avait son diplôme d'état avec 68% n'était pas inscrit au nom de l'équilibre régional ; à la place était pris Djoku dont le diplôme émergeait à peine 38

des eaux de 50%, en tant que représentant de la région de l'Equateur, région du Maréchal Président Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendo wa za Banga. Ce fut pour lui une énorme déception. Lui qui se savait intelligent, lui qui tenait à devenir médecin devait se rendre à l'évidence : il ne le sera jamais. Pour Luzolo cela était simplement inimaginable. Il comprit alors qu'il ne lui restait qu'une solution pour avoir la chance de réaliser un jour son rêve. Partir en Europe. Mais comment ? Il savait d'avance que son père n'accepterait pas de laisser son fils partir chez les mindele. Il en avait gardé un désagréable souvenir et répétait souvent à ses enfants qu'il ne leur souhaitait pas de faire connaissance avec ce monde qu'il considérait comme artificiel en plus du fait que pour lui tous les Européens étaient des racistes. Il n'avait jamais raconté dans les détails ce qu'il avait subi comme exactions au cours des six mois qu'il avait passés à Bruxelles comme "boy" pour monsieur Vandenborre, un colon flamand, imbu de lui-même, qui l'avait emmené avec lui pour servir d'ornement exotique à son domicile de Schaerbeek, alors qu'il essayait de récupérer d'un accident vasculaire cérébral. Il n'avait pas le droit de sortir de la maison et dormit dans un réduit insalubre et non chauffé durant tout l'hiver 1953-1954. La pire des humiliations pour lui était la "visite" de ces dames qui satisfaisaient une curiosité bestiale en l'entourant d'un raffinement suspect : voir à quoi ressemblait un pénis de noir circoncis. Au cours d'un dîner, la conversation tournait très vite autour de ce sujet. Papa Luzolo était resté assez longtemps pour commencer à entendre dans les conversations en néerlandais ce qui annonçait son exhibition prochaine. Lorsqu’après quelques verres de vin dans la nuit bruxelloise, les voix se faisaient hautes, les rires plus bruyants et que les mots penis, copulatie, geslachtsgemeenschap ou vagina revenaient de plus en 39

plus, il savait qu'on allait faire appel à lui pour présenter son membre à cette communauté des gens du monde. On disait que les Noirs avaient de gros membres. Ils avaient l'occasion de vérifier. Ces dames étaient déçues. Le pénis de Luzolo n'était pas plus grand que ce qu'elles avaient l'habitude de voir même si dans sa conformation il était différent, circoncision oblige. L'une d'entre elles, convaincue que le bon nègre lui dérobait ses vertus érectiles, entreprit un jour de la caresser pour "voir". Luzolo, à qui le maître avait bien dit de sourire durant ces séances, ne put s'empêcher de crier "Non!" avant de s'effondrer en pleurs. C'était trop pour lui. Il ne put dormir ni manger les jours qui suivirent. Vandenborre ne reparla jamais de l'incident, Papa Luzolo non plus. Madame Vandenborre repartit plus tôt au Congo pour s'occuper de sa classe à Kalina. En fait, la maladie de son mari lui permit de vivre quelques semaines de bonheur absolu dans une relation adultère avec sieur Roger Moulaert, le professeur des sciences naturelles, fraichement arrivé à Kinshasa. Vandenborre était tenace et s'accrochait à la vie. Au bout de sept mois, il récupéra à plus de 80% de son attaque cérébrale et repartit pour le Congo. Tout rentra dans l'ordre. Luzolo fut heureux de retourner à Kinshasa. Le fait de savoir que les autres ne seraient jamais au courant de ses péripéties bruxelloises le soulageait quelque peu. On l'enviait lui qui avait été « chez eux». On le pressait de raconter comment c'était. Il s'en sortait par une pirouette en disant: "Je ne sortais pas. Je n'ai pas vu grand-chose. Les maisons sont pour la plupart en étage". Il ne pouvait en dire plus. Ce qui lui était arrivé, il ne l’avait jamais raconté à ses enfants. Il espérait secrètement que cela ne leur arriverait pas, qu'ils n'écouteraient pas les sirènes de cet Occident qui n'avait pas eu de respect pour lui.

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Luzolo embarqua un soir, la peur au ventre, à bord du "Namurois", un cargo affrété par Forest sprl, un groupe belge vendant et achetant sur le marché congolais tout ce qui pouvait l'être, du poisson salé aux pierres précieuses. Il avait fini de charger tout ce que la terre congolaise pouvait lui offrir : cobalt et cuivre et diamant prenaient la direction d'Anvers. Plus de vingt ans après l'indépendance, le circuit économique était resté le même que celui tracé par le colon pour piller l'Afrique, le pillage continuait...bien évidemment. Le voyage était supposé durer trois semaines. On avait entendu les marins dire qu'ils ne s'arrêteraient pas avant Anvers. Quand un bateau s'apprête à lever l'encre, ce sont les prostituées de la ville qui sont les premières au courant. Leurs clients de marins passaient à la fois dire au revoir et profiter des délices que seule la terre ferme est à même d'offrir. C'est bien l'une d'entre elles qui avait donné les renseignements à Luzolo. Il avait par la même occasion appris qu'il n'y avait pas plus de dix hommes d'équipage à bord. Avec deux bidons d'eau de cinq litres chacun, il pensait tenir le coup durant 20 jours. Il avait également avec lui un petit sac des bananes naines. Il en avait compté cinquante. Les bananes avaient la propriété de constiper. Dans une cale de bateau, la dernière chose à laquelle pense un clandestin c'est bien d'aller déféquer. Pour les urines c’était plus compliqué. Il vaut mieux ne pas uriner au même endroit, l'odeur pouvant alerter les hommes d'équipage, quoique. Il avait en plus avec lui une gourde d'environ deux litres. Il urinerait dedans jusqu'à ce que le premier bidon d'eau soit vide; Ensuite il le ferait dans ce bidon. De toute façon, il faudrait conserver les urines. Si l'eau venait à manquer, il les consommerait à la place. C'est peu avant minuit qu'il monta à bord du "Namurois". En faisant le moins de bruit possible, il descendit dans la cale. Il hésita longtemps à allumer sa 41

lampe de poche. Il repéra bientôt un endroit assez loin de la circulation, entre deux containers et s'y installa. Pourvu qu'il ne se soit pas trompé et que ce bateau quitte bien le port aux premières heures du matin comme prévu. Soudain il se rendit compte de l’énormité de ce qu’il allait faire. Il n’avait mis personne dans la confidence mais se doutait bien que Mère Lily, la pute qu’il avait interrogée de manière si insistante pourrait faire le lien. Tant pis, dès que possible il enverrait un message à son père pour l’apaiser. Il ne fallait pas reculer. Il ne fallait plus reculer. Il jeta un coup d’œil sur sa montre. Il avait pris l’habitude de la porter sur son avant-bras droit. Il était deux heures du matin. Il s’assoupit, les yeux imbibés de larme. Quelques heures plus tard, il fut réveillé par une secousse légère. Le seul bruit qu’il perçut était le clapotis de l’eau caressant la coque du navire. Sa montre indiquait cinq heures trente. La pute ne s’était pas trompée. Il venait de quitter Matadi pour de nouvelles aventures en terre inconnue. Il se mit à prier. Il avait entendu dire que les marins jetaient par-dessus bord les passagers clandestins. S’il tombait entre leurs mains...Un court instant, il pensa à ses esclaves arrachés de force à leur terre, entassés dans les cales des navires négriers. Il avait l’impression de s’être volontairement offert pour un destin d’esclave. Il chassa très vite cette pensée. Il était libre lui. Il avait décidé de partir. Librement. Les péripéties de Luzolo feront probablement l’objet d’un autre livre, tant ce n’est pas le sujet de celuici. Le lecteur excusera cette digression involontaire mais qui paraissait indispensable à l’intelligence de ce qui va suivre. Il faut néanmoins retenir que Luzolo parvint à trouver sa voie. Il renonça à la médecine pour des raisons d’ordre pratique mais s’inscrivit en faculté de pharmacie. Vivant des petits boulots, travaillant et étudiant à mitemps, il parvint au bout d’une huitaine d’années à 42

achever ses études et à se faire une situation financière stable. C’est au cours d’un de ses stages qu’il rencontra Azama, alors qu’elle travaillait comme infirmière à Anvers. Elle y était arrivée pour un stage de perfectionnement par le biais d’une bourse de coopération accordée par la Belgique au secteur de la santé du Zaïre. Azama se plut tellement dans le froid du plat pays qu’elle décida, ce qui devenait de moins en moins rare à l’époque, d’y rester. Ce fut le coup de foudre. Nous y reviendrons dans un autre ouvrage. Nlandu, le petit frère était étudiant à l’Institut supérieur des techniques appliquées, que tout le monde à Kinshasa appelait ISTA. Avec le succès des Wenge Musica, le surnom de Mushetu fut de plus en plus de mise pour désigner cette institution d’enseignement supérieur technique. Nlandu n’avait pas l’air d’apprécier particulièrement le temps passé dans les auditoires. En deuxième graduat en électromécanique, il rêvait de partir vers les cieux européens. Il ne comprenait pas le peu d’empressement de sa grande sœur à faire aboutir ce projet. Aussi en ce mois de février 1992, sans rien dire à personne, il avait pris le chemin de Luanda. On lui avait dit qu’il était plus facile d’aller au Portugal à partir de là. Il avait décidé de profiter de cette période des tumultes pour « aller voir », explorer les différentes possibilités et en parler à « Ya Azama», c’est comme ça qu’elle apostrophait sa sœur. Elle n’était pas dans l’absolu opposée au projet de Nlandu, mais disait-elle « pas sans un diplôme», raison pour laquelle de manière régulière elle envoyait de quoi payer « le minerval». Il ne fut donc pas présent aux funérailles de son frère, avec qui il entretenait pourtant de très bons rapports. C’est en ce moment que le reste de la famille se rendit compte que Nlandu n’était plus à Kinshasa. Le père et la mère étaient tous deux décédés quelques années plus tôt dans un accident de circulation aux environs de Kisantu. Ils se 43

rendaient dans le Bas-Zaïre pour la pose de la pierre tombale d’un patriarche du clan. Ntumba eut donc affaire à la famille élargie de son mari. Organiser un deuil pour un proche était un véritable chemin de la croix dans ce Zaïre du début des années 1990. Les Kinois étaient tiraillés entre le désir de rendre le plus bel hommage au disparu et le peu de moyens financiers dont ils disposaient. Un matanga entamait facilement le fragile équilibre financier. Certains se retrouvaient ruinés après, surtout si la personne décédée était justement celle qui rapportait l’argent dans le foyer. « Un homme ne peut pas être enterré comme un chien » dit-on souvent à Kinshasa. Ceux qui restaient devaient se surpasser. Le rapport que l’Africain entretient avec la Mort est littéralement matérialisé par les pyramides de l’époque pharaonique au Kemet. Tout dans son comportement montre que la vie après la mort est pour lui très, voire plus importante. Les gens vivent durement, pauvrement pour avoir des funérailles dignes. Ils gardent dans des malles scellées des couvertures chaudes, lourdes, censées les protéger du froid de l’humus. Ils gardent de beaux costumes qu’ils ne mettent jamais dans lesquels on s’empresse d’enfouir leurs dépouilles une fois qu’ils sont morts. L’objectif poursuivi est double. Il est important pour ceux qui restent de voir que celui qui est parti a été enterré dignement. Il est important pour celui qui part de préparer son voyage. Apparemment, les conditions de sa vie après sa mort sont liées au matériel que l’on emporte dans sa tombe. N’y eut-il pas un temps où les Bakongos plaçaient sur la tombe les assiettes que le défunt utiliserait au village des ancêtres ? Cette pratique a survécu au-delà de l’atlantique. Jusqu’il y a peu, on les retrouvait dans les cimetières pour esclaves en Amérique. Si par hasard, encore faut-il que ce mot ait un 44

sens chez les Bakongo, le décès d’un membre du clan était à quelques jours voire quelques heures d’intervalle suivi de celui d’un plus jeune, on en concluait que le premier était revenu le chercher pour transporter ses bagages durant le voyage dans l’au-delà. En tant que grand frère de la mère du défunt et oncle de Makosso, Noko Mateso, était censé prendre en main l’organisation du matanga7. Il avait pu, sans que personne ne sache comment, entrer en contact avec Azama pour demander l’argent nécessaire à cet effet. Azama le lui avait envoyé par transfert de fond. Noko Mateso était un personnage important dans la famille et en l’absence des parents décédés, c’est lui qui devait s’occuper de tout. Noko Mateso eut l’argent. Azama lui envoya près de 400 dollars. Elle s’excusa auprès de son oncle, disant que son travail ne lui permettrait pas de venir passer quelques jours à Kinshasa. Tout en regrettant cet état des faits, Noko Mateso se réjouit intérieurement. L’argent lui avait été envoyé sans témoins. Il allait pouvoir s’en prévaloir et relever la tête. Pour une fois, ce sera lui qui tiendra les cordons de la bourse. Il réfléchissait déjà à la répartition éventuelle de ce pécule tombé du ciel de mputu8. Avec 100 dollars il achèterait le cercueil. Avec cinquante il s’acquitterait des frais courants : restauration, location des haut-parleurs et autres amplificateurs. Il pourrait éventuellement utiliser 20 ou 30 dollars si besoin était en plus des cotisations spontanées de la part de la famille et des amis. Il avait aussi appris que l’Hôtel de Ville de Kinshasa donnait aux familles des victimes de ce massacre de l’argent pour assurer un enterrement digne. Et puis Makosso était tellement bien engagé dans la paroisse que certainement les prêtres et ses amis participeraient de manière conséquente aux funérailles. Si une partie de lui-même
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Deuil en lingala. Mputu : Europe

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avait honte de ces calculs d’épicier, il ne pouvait s’empêcher de constater qu’au bout du compte, il se retrouverait avec plus de 150 dollars en poche. La mort de son neveu était littéralement « une bonne affaire ». Le fonctionnaire retraité n’avait plus eu en main autant d’argent depuis belle lurette. A ce moment, un sourire éclairait son visage, sourire aussi vite réprimé. C’est quand même un neveu qui était mort dans la force de l’âge, tué par les sbires de Mobutu. Du coup, Noko Mateso était détendu. Il avait le contrôle de la situation grâce à Azama qui ne viendrait pas dévoiler à qui que ce soit le montant reçu. Il était assez fier de Mukoko et avait été profondément bouleversé par l’annonce de son décès. Il eut au départ un fort sentiment d’impuissance. Il n’avait pas d’argent. Sa sœur décédée quelques années plus tôt dans un accident de circulation avec son mari ne serait pas là pour lui porter secours. Il devait prouver qu’il n’était pas là seulement pour encaisser la dot versée lors des mariages de ses nièces. En fait depuis qu’il n’y en avait plus qui se mariaient, il n’avait plus de nouveau costume. Ses enfants à lui avaient plus ou moins mal tourné et se morfondaient dans les bas quartiers de Makala Ngunza ou de Camp Luka. Ils étaient dans l’impossibilité chronique de participer à une quelconque manifestation familiale. Souvent, malgré leur bonne volonté, ils ne pouvaient pas. Cela n’avait jamais posé problème. Les autres frères arrivaient toujours à trouver une solution. Cette situation attristait profondément Noko Mateso. Elle lui renvoyait constamment l’image de son échec en tant que père. Il s’en voulait parfois. Il n’y pouvait plus rien. Noko Mateso connaissait Mukoko de vue. Il comprit assez vite que celui-ci serait utile dans l’accomplissement de son dessein à savoir enterrer Mukoko avec dignité en dépensant le moins possible. Mukoko serait le maillon entre la famille et les amis du défunt. Il chargea sa femme de s’occuper de la veuve, de 46

lui faire subir le rituel ancestral réservé à celles qui ont perdu leur mari. Ils avaient décidé de sortir le corps de Mukoko le vendredi 21 février. Le camion-corbillard avait été loué par les Bilenge ya Mwinda de Saint Joseph. Noko Mateso avait mis sur la table cent dollars pour l’achat du cercueil. Mukoko et ses amis en avaient ajouté cent autres de sorte qu’aux alentours de l’Hôpital Mama Yemo, ils purent acheter un beau cercueil en « bois noir ». Il était prévu de l’enterrer le dimanche 23 février, à la Saint Lazare, une semaine jour pour jour après sa mort. Le corps arriva de la morgue aux alentours de dixsept heures. Contrairement à ce qui se passait couramment à Kinshasa, le bailleur de Makosso ne s’opposa pas à ce que la veillée mortuaire se tienne dans sa parcelle. Il appréciait Makosso qui payait son loyer à temps et qui était toujours prêt à rendre service. Il parla pourtant à Noko Mateso d’un gros souci. Les toilettes étaient dans un piteux état. Il fallait les réparer. Elles étaient situées derrière la grande maison mais ne mettaient pas suffisamment à l’abri d’un regard importun celui qui y allait à un moment critique. En guise de toilette, il s’agissait d’un trou creusé dans le sol abrité par un enchevêtrement de toile, de pagne et de vieilles tôles ondulées, pas tout à fait opaque. La silhouette de l’utilisateur était allègrement devinée et suffisamment suggestive de son identité. L’anonymat n’y était pas garanti. Dans ces conditions les femmes de la parcelle s’organisaient pour n’y aller que tard dans la soirée ou tôt le matin. En fait bien souvent, dans les quartiers autour Kauka, Matonge ou Bongolo, la beauté des jeunes filles était inversement proportionnelle à l’état de leurs installations sanitaires. Toute personne qui se promenait pour la première fois dans ces quartiers ne manquait pas

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de le remarquer. Dans cette partie de Kinshasa, on était généralement très mal à l’aise dans les lieux d’aisance. Mukoko se chargea de l’organisation matérielle du deuil de son ami alors que sa femme s’occupait de la veuve et de l’enfant. Il obtint de Jiji une chapelle ardente gratuitement. Jiji était resté un grand ami quoiqu’il ait quitté les Bilenge ya Mwinda pour intégrer une église de réveil. Après avoir appris la mort de Makosso il vint spontanément pour prendre sa part du travail dans le matanga. Kasongo dit Kaskito s’occupa de la sonorisation. Il avait disposé en quadrilatère quatre énormes haut-parleurs ultra-puissants de couleur noire et de marque Turbo dont les vibrations de basse fréquence étaient ressenties profondément. La foule avait d’ailleurs tendance à s’en écarter. Il disposait d’une quantité importante de compact disc comprenant des chansons religieuses, des chants traditionnels mais aussi de la musique profane. Ce matériel était son gagne-pain. Tous les week-ends, à l’occasion des fêtes de mariage ou d’anniversaires, il proposait ses services au plus offrant en espèces sonnantes et trébuchantes. Il tentait d’économiser assez pour s’offrir des instruments de musique : guitares, batterie et synthétiseur. Il avait déjà fait une rapide prospection en ville. Les guitares coutaient 100 dollars, la batterie et le clavier quant à eux coutaient nettement plus cher : 1000 dollars chacun. Il pensait acheter un clavier moderne et faire fabriquer la batterie par les artisans de la ville de Kinshasa. « Il devrait bien y avoir quelque part où on les fabriquait » se disait-il. Les chorales de la paroisse animèrent la chapelle ardente durant toute la durée du deuil soit du vendredi 21 au dimanche 23 février 1992. Ce fut, au bout du compte, à la fois un moment de grande tristesse mais aussi un fort moment de fraternité et de communion.

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Pour Ntumba par contre, ce fut le début d’un véritable chemin de croix qu’elle parcourut avec courage. Elle eut droit au traitement réservé aux veuves par les citadins déracinés et acculturés de Kinshasa, sous le faux prétexte du respect de la culture africaine, en fait mal comprise. Il s’agissait plutôt d’un déferlement de sadisme. Kabanga et Mukoko demeurèrent à ses côtés et furent pour elle un soutien sans faille. « Yo mutu oliaka mbongo ya poto ! »9 entendit-elle souvent répéter durant toute cette semaine. La famille de Makosso était fâchée contre Azama. Elle l’accusait de n’envoyer de l’argent qu’à ses frères directs et non aux autres membres de la grande famille. Elle devait en payer le prix. Noko Mateso se garda bien en ce moment d’apprendre aux autres qu’il avait reçu une somme significative pour organiser le matanga. Zozo, une cousine éloignée de Makosso que Ntumba n’avait jamais vue auparavant fut la plus cruelle, encouragée en cela par le silence des autres. Elle avait à peu près le même âge que la veuve mais attendait son septième enfant. Toute sa féminité était derrière elle à présent. Les seins étaient aplatis et amincis. Sa bouche semblait déformée. Quelques années plus tôt elle aurait, au cours d’une grossesse, présenté une éclampsie dont elle garda une séquelle : un hideux rictus dû à la paralysie faciale subséquente. Elle obligeait Ntumba à pleurer tout le temps. Elle devait, disait-elle, rester à côté du cercueil. Aucun prétexte n’était valable à ses yeux. Pour se soulager, elle devait donner l’équivalent de 20 dollars sinon le faire devant tout le monde sous un pagne. Kabanga, après marchandage obtint de réduire ce tribut à 5 dollars. Et elle paya à chaque fois que ce fut nécessaire. C’était la « coutume » qui l’exigeait, parait-il. Que pouvait-on contre les lois
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« C’est toi qui bouffes l’argent qui vient de l’Europe »

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établies par les ancêtres ? Rien apparemment à en croire Zozo. Il ne lui était pas permis de boire ni de manger. Il lui était interdit de lever la tête quand elle s’adressait à sa belle-famille. Siva et Furaha, choristes de la paroisse qui connaissaient bien le défunt et son épouse, en furent tellement chagrinés qu’elles en parlèrent aux autres paroissiens présents. Il fallut toute la diplomatie de Mukoko pour éviter l’émeute. « C’est la démocratie maintenant. - Qu’a-t-elle à humilier une femme qui s’est toujours montrée gentille et prévenante ? - C’est la sorcellerie qui est cachée derrière des prétendues coutumes ! - Je crois que c’est une sorcière. Sinon comment expliquer une telle cruauté ? - Si elle continue, c’est nous qui allons nous occuper d’elle ». Kabanga l’interpella et demanda poliment une faveur. « Ma Zozo. Nous sommes samedi et il est déjà 20h00. Cela fait près d’une semaine que Ntumba ne mange plus correctement. Il faut qu’elle prenne des forces sinon c’est à l’hôpital qu’il faudra la conduire. - Où as-tu déjà vu une veuve manger alors que le cadavre de son mari est encore étalé sur le sol? - Je sais qu’une femme doit pleurer son mari mais là on atteint la limite de sa capacité à résister. Il faut qu’elle mange sinon elle ne saurait même plus pleurer. - Elle n’est pas la première à entrer dans le veuvage et cela s’est toujours passé comme ça. - Je sais mais là je crois que vous allez finir par l’accompagner à l’hôpital ». Alors qu’elle ne s’y attendait pas, cette perspective parut décontenancer Zozo. Elle permit à Ntumba de se retirer pour manger. Kabanga prépara rapidement un 50

repas léger pour ne pas solliciter davantage ce tube digestif endolori. La nuit du samedi au dimanche fut celle où on nota la plus grande assistance. La veille de l’enterrement, tous venaient rendre un dernier hommage au disparu. Autour de 20h00, il n’y eut plus de place. La petite parcelle du numéro 34 de la Chaussée de Kimwenza était manifestement trop exiguë. Les plus jeunes, imitant les chorales, se mirent à tourner autour du cercueil au rythme des « seben » des guitares électriques et autres tam-tam. Une chanson fut particulièrement émouvante. Au cœur de la nuit, Frère Elie du Renouveau charismatique de la paroisse Saint Raphaël entonna : « Tango Yezu akoya Kokamata bandimi Pelelo ekobeta : lalala lalalala Tokeyi na Lola eh lalala lalalala Tokeyi na Lola eh lalala lalalala. » « Quand Jésus reviendra Chercher les croyants L’orchestre jouera: lalala lalalala Nous allons au Paradis lalala lalalala Nous allons au Paradis lalala lalalala. » La chanson fut reprise en cœur par l’assistance avec l’accompagnement d’une fanfare. Les jeunes comme les vieux se mirent à sautiller, à glousser, à taper les mains dans une sorte de désordre contrôlé. Pour un œil extérieur non averti, le spectacle ainsi offert contrasterait avec l’idée qu’il se ferait d’un recueillement 51

au cours d’une veillée mortuaire. On ne pleure pas les morts de la même façon partout dans le monde. Danser n’est pas toujours synonyme de joie. Moins encore chez les Africains. Les femmes plus âgées tournaient autour du cercueil avec dignité. Elles avaient dans la main droite des rameaux de jeunes plantes qu’elles agitaient de manière synchrone. Quelques écervelés en profitèrent pour asperger d’eau les vieilles dames endormies au prétexte que ce n’était pas ni lieu ni le moment. Ils furent vite maîtrisés par Maître Bosco et Maître Puma. Tous deux étaient moniteurs des arts martiaux et avaient été dans la même école primaire que Makosso. Ils étaient craints. Vu les circonstances de la mort, ils tenaient à ce que les choses se déroulassent dans l’ordre et la discipline. Il n’était pas question que ce deuil horrible servit de prétexte pour l’exhibition des antivaleurs. A cinq heures du matin, le firmament commença à s’éclaircir. Le soleil s’annonçait. Les hommes quittèrent le lieu les uns après les autres. Ils allaient dormir un peu, prendre un bain avant de revenir à 11h00 pour la levée du corps. Les dames se débrouillaient sur place. Elles rallumèrent les feux de bois et y placèrent de grosses marmites noircies par la fumée. Elles étaient pleines d’eau à bouillir pour le déjeuner. On y jeta du café en poudre et l’eau ne tarda pas à brunir. Zozo veillait sur tout. Le café devait être servi à 9h00 de sorte que la messe débutât une heure plus tard. L’abbé Rémy fut à l’heure. Il tint à faire passer un message d’espoir. Son homélie s’appuyait sur la résurrection de Lazare le Saint du jour. D’après les évangélistes, Lazare fut pour Jésus de Nazareth un grand ami. Le récit de sa résurrection est assez singulier. Lazare avait pour sœurs Marie et Marthe qui toutes deux étaient assez proches du Maître. Cette proximité continuait à défrayer de temps en temps la chronique des 52

hagiographes du Christ et autres théologiens. A Kinshasa, on était loin de ces débats d’érudits. On était plutôt fasciné par ce récit qui prouvait que la vie ne s’arrêtait pas avec la mort. On entendait le prêtre lire avec vivacité des passages qui pour certains demeuraient obscurs : « Cette maladie ne causera pas la mort ; elle va servir à la gloire de Dieu, en ce que le Fils de Dieu sera glorifié grâce à elle», « Notre ami Lazare dort ; je vais le réveiller ». L’Abbé Rémy retint cette phrase et bâtit toute sa prédication autour : « Enlevez la dalle ». Il parlait avec aisance devant un public tout disposé à l’écouter. « Jésus dit : enlevez la dalle. Il savait qu’il ressusciterait Lazare. Il savait que cette mort devait servir à montrer la gloire de son Père. Il était venu pour ça. Il était l’homme des miracles. Il avait pouvoir sur tout. Il était puissant. Il était fort. Il était volontairement arrivé en retard pour trouver un Lazare mort, pour montrer à tous sa puissance. C’est ce Jésus-là que nous suivons. C’est ce Jésus-là que nous prêchons. Il est puissant, il est fort. Il nous respecte malgré tout. Il ne fait pas les choses pour nous sans nous. Il est capable de redonner la vie à un corps en décomposition. Il est donc capable d’enlever la pierre. Malgré sa toute-puissance il nous respecte. Il ne fait pas les choses pour nous sans nous. Pour nous tirer des griffes de la mort, il nous demande d’enlever la dalle. Enlevez la dalle ! Dieu est prêt à nous aider. Rien ne peut faire obstacle à sa volonté. Rien ne l’arrête. Il nous dit pourtant et simplement : enlevez la dalle ! C’est notre part au processus de purification. C’est notre job. C’est la marque de notre adhésion. Le message de Jésus est clair. Tu veux être sauvé, tu veux voir la gloire de Dieu se manifester, alors enlève la dalle. Enlève l’obstacle que

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toi-même as mis en place pour faire obstacle au Dieu tout puissant. » L’Abbé Rémy était un personnage à la fois sympathique et attachant. Plutôt timide et taciturne en temps normal, il semblait métamorphosé une fois la messe commencée. Il captivait et fascinait. Les dames étaient conquises d’emblée et ses messes faisaient toujours salle comble. Sans être ni grand ni petit, il était bien de sa personne. Secrètement, elles étaient assez nombreuses à rêver de ce fruit malheureusement défendu. A 11h05, on plaça le cercueil dans le corbillard. Ntumba et Kabanga s’assirent l’une à côté de l’autre à droite du défunt. Son visage de mort semblait apaisé malgré tout. Cette pensée rasséréna la veuve. On chanta tout le long du parcours du numéro 34 de la Chaussée de Kimwenza au cimetière qui portait le même nom. En plus du corbillard, un gros camion et quelques véhicules particuliers formaient le cortège. L’enterrement se passa sans incident. Ils étaient de retour aux environs de 14h00. Une bassine d’eau était placée à l’entrée de la parcelle. Les uns après les autres, ils se lavèrent les mains et s’installèrent sur des chaises en plastique. Un bon nombre commença à somnoler. Mukoko et ses amis commencèrent à rassembler le matériel loué ou emprunté afin de minimiser les pertes. Les femmes se mirent à préparer le repas du soir. Zozo, toujours aussi sadique que cupide, fit savoir à Ntumba qu’il était temps qu’elle prenne part au rituel de purification de la veuve. Elle devait être « lavée » par les femmes du clan de son mari. Naturellement, elles seraient sous son commandement. « Comme tu le sais, la veuve doit être nettoyée. Dans le temps, un frère du défunt l’épousait. Cette époque est révolue. Par contre aujourd’hui, nous les femmes du clan, les sœurs de ton défunt mari allons nous 54

occuper de toi et te permettre après de mener une vie normale. Tu seras d’accord qu’on le fasse aujourd’hui plutôt que de t’obliger à vivre le veuvage sur de longs mois ». La motivation semblait généreuse. Les longues périodes de veuvage dans la mesure où elles interdisaient toute activité étaient des situations particulièrement difficiles. La pauvreté que cela entraînait mettait souvent la veuve dans une position délicate. Ce qu’on ne savait pas, c’est que Zozo nourrissait une haine irrationnelle vis-à-vis de Ntumba. Elle aurait tant voulu trouver l’occasion de lui en faire voir de toutes les couleurs. Ntumba conseillée par Kabanga garda profil bas durant toute la durée du deuil. Zozo cherchait une dernière occasion pour lui faire mal. Elle était sortie acheter des noix de palme et les avait méticuleusement épluchées. Elle avait ajouté aux épluchures un peu d’eau salée et les mélangea grossièrement de sorte à obtenir un liquide jaunâtre. « Tu vas venir avec nous dans la douche et nous allons te laver tel que les ancêtres nous l’ont appris ». La dernière partie des propos de Zozo attira l’attention de Kabanga. Instinctivement, elle se dit qu’il allait certainement se passer quelque chose de malsain. Elle avait le sentiment que le bain symbolique traditionnel risquait de virer au cauchemar. Elle se leva, et sans rien dire, décida d’accompagner son amie. Comme la douche commune n’était pas assez isolante, Zozo et les autres femmes du clan décidèrent d’organiser ce bain dans la chambre même à coucher. Kabanga demanda à son mari d’être prêt à intervenir au cas où. Trois autres femmes accompagnaient Zozo. Avec Kabanga et Ntumba, elles étaient donc à cinq dans un espace exigu. Kabanga se plaça de sorte à être la première à ouvrir la porte au cas où. Nzumba, la cadette

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des dames du clan lança une grossièreté : « Lakisa nanu eloko yango oyo ndeko na biso abandaki kokufela »10. Cela fit rire tout le monde à l’exception de Ntumba et de Kabanga. Elle ne s’exécuta pas. Zozo sortit alors sa mixture et lui intima l’ordre de s’allonger sur le lit afin qu’elle la lui injecta dans le vagin à l’aide d’un entonnoir. Ntumba lui dit tranquillement qu’elle ne le ferait pas. « Cela fait plus d’une semaine que je suis à votre merci. Cela fait plus d’une semaine que vous m’empêchez de penser à mon mari si tôt décédé. Cela fait plus d’une semaine que je fais tout ce que vous voulez. J’ai voulu respecter le mort et ne pas réagir tant qu’il n’avait pas été enterré. Maintenant c’est fini. C’en est assez. » Elle parla d’une voix calme et déterminée. Zozo fut tellement surprise qu’elle demeura sans voix. Nzumba cria : « Nini ? »11 La tension monta assez vite. Avec adresse et rapidité, Kabanga gifla violemment Zozo qui se retrouva par terre. Elle tira à elle Ntumba, ouvrit la porte et sortit en criant : « Boya e basi oyo baza bandoki boya eh »12. Mukoko et ses amis formèrent spontanément une barrière de protection pour les deux femmes. Les autres, Zozo en tête étaient en rage et voulaient absolument en découdre. Elles prononçaient des paroles d’imprécation auxquelles personne ne faisait attention. Assez vite, Zozo et Noko Mateso se rendirent compte que le rapport des forces avait dangereusement changé. Le comportement de Zozo avait été remarqué par tout le monde. Elle n’avait pas de sympathisants. S’il ne mettait pas fin à cette querelle, ils risquaient de subir la colère des amis de défunt. Le mot sorcière avait été lâché. C’est l’excuse
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« Montre-nous ce truc qui faisait courir notre frère !» « Quoi ? » 12 Venez ce sont des sorcières !

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facile à une lapidation à Kinshasa. Il cria de sa voix la plus autoritaire : « Laissez la veuve tranquille ! » Zozo fit mine de protester pour la forme. Elle avait senti que les paroles de son oncle lui avaient probablement sauvé la vie. Elle s’en voulait de n’avoir pas vu venir le coup. Elle avait mal à la tempe. Elle n’en fit pas plus. L’incident fut sans conséquence. Deux jours plus tard, tout le monde regagna sa maison. Ntumba fit face à son destin, un nouveau destin…

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e patron de Makosso se montra correct à l’égard de Ntumba. Il tenait à honorer cet employeur qui avait constamment été honnête à son égard. Il n’avait rien à lui reprocher au bout de près de sept ans de collaboration. Makosso était un homme honnête. Il donna à sa veuve la totalité de son salaire du mois de février et un décompte final conséquent auquel il ajouta un bonus de 100 dollars pour le jeune enfant du couple. « Si vous avez des soucis, n’hésitez pas à me contacter. Si je le peux, je ne manquerai pas de vous venir en aide. » C’est sur ces propos qu’ils se quittèrent. Ntumba réfléchit longtemps sur l’orientation qu’elle allait donner à sa vie désormais. L’idée de se consoler dans les bras d’un autre ne lui effleura pas l’esprit. Pour elle, après la mort de l’homme de sa vie, il n’était pas question de se remarier. Elle allait se consacrer à l’éducation d’Antoine. Elle n’avait pas de formation ni de compétences spécifiques. Il était convenu qu’elle reprendrait des études à l’Institut Supérieur du Commerce à partir du moment où Antoine commencerait l’école. Cela n’était plus d’actualité à présent. Il fallait survivre. Elle savait qu’elle pouvait compter sur Azama. Elle savait qu’elle pouvait compter sur Mukoko et Kabanga mais aussi sur le patron de Makosso dans une certaine mesure. Mais elle tenait à une certaine indépendance. Elle ne voulait pas abuser de ces opportunités. Ceux de sa famille non plus ne manqueraient pas de lui porter secours le moment venu. De l’analyse qu’elle fit de sa situation, le plus difficile était certainement le logement. Les loyers coûtaient de plus en plus chers à Kinshasa et ce d’autant 59

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3. La Vie sans l’amour de sa vie

plus que l’on était situé dans les quartiers à haute valeur marchande ajoutée comme Matonge. Elle ne se croyait pas sûre de suivre le train de vie qui se dégradait. Il fallait prendre le courage d’aller habiter plus loin du centre-ville, là où les maisons coûtent moins cher mais d’où on peut accéder aux services sociaux de base. Elle pensait à l’école et aux soins pour son Antoine chéri qui n’avait toujours pas l’air de comprendre ce qui se passait et demandait assez souvent : « Quand Papa rentrera-til ?». La sibylline réponse de sa mère : « A la fin des temps» ne le satisfaisait certainement pas mais il passait facilement à autre chose, préférant jouer plutôt que d’essayer de comprendre ses propos un peu trop compliqués. Ntumba s’installa à Kisenso, dans une partie de la ville qui avait toutes les caractéristiques de la rurbanité. Mukoko et Kabanga l’aidèrent dans la mesure du possible aussi bien à chercher la maison qu’à déménager. Ils prirent l’habitude de se rencontrer chaque mois soit à Kisenso, soit à Matonge. La maison qu’elle habitait était située au numéro 10 de l’avenue Kisantu, dans le quartier Zongo. Elle faisait partie d’un bâtiment tout en longueur avec une toiture en simple pente alignant une série de six « trois pièces » comprenant une salle de séjour et deux chambrettes. Théoriquement, les parents étaient supposés en occuper l’une et les enfants l’autre. Seulement, les familles s’accroissent assez rapidement sous les tropiques et les enfants des deux sexes viennent plus vite qu’on ne les attend. Ils grandissent et bientôt garçons et filles ne peuvent plus dormir dans la même chambrette. C’est alors que les garçons quittent les chambres et mettent en place l’opération « Salomon » c'est-à-dire dormir au salon. Cette dernière a ses inconvénients : les adolescents se couchent après tout le monde et se lèvent avant tout le monde. A Kisenso, près de trois garçons sur cinq étaient des salomons bon cul belle gueule. 60

Ntumba n’avait pas repeint les murs noircis. Elle avait gardé quatre chaises en plastique - chaises que l’on utilise plutôt dans les jardins – et un minimum d’appareil électroménager qu’elle n’allumait jamais tellement la Société Nationale d’Electricité (SNEL) avait oublié de desservir cette partie de la population de Kinshasa. Sa télévision et sa radio étaient constamment éteintes. De temps en temps, elle achetait des piles crayons et jouaient une petit poste de radio « world receiver ». Ainsi, elle évitait d’être totalement déconnectée de l’actualité du pays. Pour Ntumba Kisenso s’imposait dans la mesure où, ce n’était pas loin des Cliniques Universitaires de Kinshasa et du Groupe scolaire du Mont Amba. On pouvait s’y rendre à pied. De toutes les façons, Kisenso était devenue une zone enclavée. Aucun véhicule ne pouvait y arriver. Pour se rendre vers le centre-ville, il fallait marcher soit vers Matete, soit vers l’Université de Kinshasa, du côté de Mbanza-Lemba. Les bus arrivaient jusqu’au terrain de football situé en contre bas du Home 30. Chaque jour, déjà à 4h30 du matin, on pouvait entendre les chargeurs et autres convoyeurs crier « Zando ! » « Zando ! » « Zando ! ». Ces gladiateurs de la vie s’adressaient à leurs collègues, hommes comme femmes, plus souvent des femmes d’ailleurs, obligées de sortir pour aller trouver à manger pour la famille. Les voyages à bord des taxi-bus étaient souvent ponctués des prédications dont les thématiques étaient d’avance connues : fornication et bonheur céleste assaisonnés des récits de magie et de sorcellerie. Les bonnes dames les écoutaient attentivement et ne manquaient pas de donner au « Travailleur bénévole de Dieu » de quoi étancher sa soif d’avoir autant parlé des affaires divines. La composition du flot des voyageurs variait en fonction du moment. Les femmes sortaient assez tôt le matin. Elles allaient chercher le pain dans les boulangeries plus ou 61

moins éloignées et pour celles qui tenaient commerce, elles allaient à Gombe, dans les magasins ou au grand marché acheter pour revenir le plus vite possible vendre dans leurs quartiers, à leurs domiciles, ou dans des marchés aux alentours de leurs lieux d’habitation. Le pari consistait à arriver très tôt avant tout le monde, d’acheter dès l’ouverture des magasins et de retourner en périphérie à contre-courant par rapport au flux général. En fait, Kinshasa est une ville qui subit les conséquences de son ancien caractère colonial. Il est globalement divisé en deux. D’une part, il y a la ville moderne, autrefois appelée Kalina, la cité administrative et d’autre part il y a la ville indigène, les cités dortoirs. A côté de ces deux grandes subdivisions, il y a les quartiers résidentiels de l’ouest et du sud-ouest (Ma campagne, Binza etc.) et les quartiers industriels tels Limete. Il s’agit d’une description grossière et caricaturale bien évidemment. Chaque matin, une foule de kinois va vers Gombe et chaque soir même foule retourne vers les cites-dortoirs. Les transports en commun étant assez mal organisés, il valait mieux aller à contre-courant : allez vers la ville le soir et allez vers la cité le matin. C’était le pari de Ntumba chaque fois qu’il se rendait en ville. Entre 5h00 et 6h00 voire 7h00 c’était plutôt l’heure des élèves qui essayaient de ne pas arriver en retard. Ils se faufilaient avec leurs uniformes bleu-blanc qui noircissaient à force de se frotter aux passagers des bus surchargés. Venait après l’heure des fonctionnaires sans contraintes de temps. Ils arrivaient en ville quand ils pouvaient et passaient la majeure partie de leur temps et discuter politique ou à imaginer les arnaques ou autres magouilles qui leur permettraient de rentrer à domicile le soir la tête haute. Le moindre document administratif se monnayait à Kinshasa. C’était le gagne-pain des fonctionnaires et la seule raison pour laquelle ils venaient encore travailler. L’administration publique était l’un des 62

services les plus corrompus du pays. Cette pratique avait droit de cité et portait un charmant nom « madesu ya bana » i.e. littéralement « les haricots des enfants ». On s’y faisait. On s’habituait. On tirait son épingle du jeu. On survivait. Ntumba commença par vendre du pain. Elle se levait tôt le matin et allait en chercher au dépôt Mboka ya sika sis à Livulu Intendance. Sur sa table placée au coin de la rue, elle vendait des arachides et des fruits saisonniers. Elle était disciplinée, obnubilée par le désir d’offrir à Antoine un avenir meilleur. Elle s’était interdit tout plaisir superflu. Tout d’ailleurs était devenu superflu après la mort de Makosso. Plus rien n’avait de saveur. Elle s’occupait de son enfant. Le soir, elle lui apprenait des petits poèmes à réciter. Elle lui faisait faire des exercices de coloriage qui l’enchantaient. Il reconnaissait les couleurs du spectre sur les objets courants se trouvant autour de lui à la grande satisfaction de sa mère. Il grandissait. Il semblait heureux. Il aimait sa mère. A cinq ans, elle l’inscrivit dans la petite école maternelle Les Cadets du Mont Amba, école fréquentée principalement par les enfants des fonctionnaires de l’Université de Kinshasa. C’était un petit pari que d’aller chaque jour de Kisenso à Livulu pour un enfant de cinq ans. Elle l’accompagnait chaque jour. Très vite, Antoine eut des camarades de jeu. Ntumba se souviendra toujours de ce jour où son fils triste lui posa la question de savoir pourquoi est-ce-qu’il n’avait jamais vu son père. « Ton père est mort mon chéri. - C’est quoi « mort » ? - C’est être parti chez Dieu - Le verra-t-on si l’on va chez Dieu ? - Oui - Pourquoi ne le voit-on pas quand on va à l’église alors ? C’est la maison de Dieu. 63

- Ton père était un monsieur bien. Il est chez Dieu à présent. Si tu le demandes à Dieu, un jour tu le verras ». Ces dernières paroles lui arrachèrent des larmes qu’elle essaya d’essuyer sans qu’Antoine ne le remarque. Une année après la mort de son mari, elle n’avait toujours pas fait son deuil. Heureusement qu’il y avait cet enfant si intelligent qui grandissait à ses côtés. Qu’est ce qu’elle aurait été heureuse avec son mari … Antoine semblait fasciné par les cérémonies religieuses. Il ne s’agitait pas à la messe. Il suivait du regard les prêtres et ses acolytes danser autour de l’autel durant le gloria. Il battait les mains et criait quand la foule était en transe pendant les offrandes. Il exultait. Il regardait le prêtre soulever l’ostie et la présenter au peuple en répétant les paroles liturgiques. Il répétait ses paroles mystérieuses dont il ne comprenait guère le sens, prononcées tous les dimanches, avant que les adultes n’aillent manger la communion. « Eye Nzoto ya ngai mei. Kamata bolia. Nzoto ya ngai bilei ya lobiko ! » Un jour sa mère le surprit à répéter seul les gestes et les paroles du prêtre à la maison. Elle le regarda tendrement et ne dit rien. Ntumba continuait à fréquenter la paroisse. Son activité était moins intense que lors des années passées à Matonge mais demeurait essentielle dans sa vie. Elle ne ressentait pas de haine particulière à l’endroit de Mobutu et de ses milices qui continuait à terroriser la ville de Kinshasa. En cette année 1993, la vie commençait à se dégrader de plus en plus. On avait l’impression d’être au début de la pente d’une montagne russe. Le pillage de janvier avait fini par détruire les derniers lambeaux de tissu économique du pays. Le peuple n’avait pas retenu la leçon de septembre 1991. Le gouvernement de Birindwa venait de décider de démonétiser le Zaïre. Les coupures des Nouveaux Zaïre imprimés à la hâte 64

n’avaient finalement pas plus de valeur que les anciens. Au Kasaï, bastion d’Etienne Tshisekedi, le sphinx et leader de l’opposition, le peuple avait décidé de ne pas utiliser l’argent de Birindwa. Dans le pays, ce sont deux zones monétaires qui existaient de fait, ajoutant une autre couche à la confusion de ce pouvoir qui commençait à flétrir. La dollarisation de l’économie congolaise était bel et bien en marche.

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n avril 1994 eurent lieu au Rwanda des tueries qui furent qualifiées plus tard de génocide. Les rwandais s’entretuèrent à la machette. L’avion à bord duquel se trouvaient Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira, présidents du Rwanda et du Burundi fut abattu alors qu’il s’apprêtait à atterrir à Kigali. Cet attentat déclencha les évènements du Rwanda dont l’Afrique continue de porter le deuil. Le Front Patriotique Rwandais de Paul Kagame en profita pour prendre le pouvoir au bout de trois mois de massacre. De toutes les puissances occidentales, seule la France avec un mandat arraché au forceps aux Nations Unies, se mouilla. Elle mit en place l’ « Opération Turquoise » qui, dans une certaine mesure, empêcha un nombre des morts plus élevé au Rwanda. Des milliers de refugiés hutu, sbires comme notables de l’ancien régime passèrent la frontière et s’installèrent avec armes, argent, bagages, femmes et enfants dans l’est de la République Démocratique du Congo. En acceptant, à la demande de la France et des autres puissances qu’il servait, d’accueillir ces réfugiés encombrants dont personne ne voulait, Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa za Banga dressait lui-même la potence avec laquelle son pouvoir, moins de trois ans plus tard, allait être pendu. Le léopard sciait la branche sur laquelle il avait l’habitude de dormir. Il avait trop fermé les yeux. Il ne voyait plus le danger venir. Il ne l’imaginait même pas. Mobutu était devenu un ennemi pour le nouveau pouvoir du Rwanda. C’était un ennemi que Kagame considérait comme inquiétant et qui pouvait dangereusement compromettre l’accomplissement des projets du Front Patriotique Rwandais. Il fallait l’abattre. C’était le prochain point sur son agenda. En attendant, il remettait de l’ordre dans cette vaste sépulture à ciel 67

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4. Grandir

ouvert qu’était devenu le pays des mille collines après trois mois de massacre à l’arme blanche. Les images des tueries du Rwanda commencèrent à faire la une des médias. Ntumba n’en revenait pas de voir des Africains exprimer une telle cruauté. Une guerre qui semblait venue d’un autre âge. Elle invoquait le Seigneur. Elle demandait à Dieu d’épargner le Zaïre d’une pareille dérive. Elle participa à une neuvaine de prière pour le Rwanda dans sa paroisse. Elle fut prise d’une anxiété importante. Elle avait très peur. Elle avait le sentiment d’avoir perdu un être cher. Elle revivait ces jours difficiles de février 1992. Elle ne connaissait personne au Rwanda. Elle n’y avait jamais mis les pieds. Pourtant, elle s’identifiait à ses femmes qui avaient perdu leurs enfants. Elle avait l’impression d’avoir perdu Antoine qui pourtant était à ses côtés récitant les Ave Maria. Alors, elle ouvrait les yeux et le regardait. Des larmes chaudes coulaient de ses joues creusées par la douleur. Il lui arrivait souvent de se réveiller la nuit et d’aller voir si son enfant dormait. Elle pensait à ce que serait sa vie si Makosso n’avait pas été tué. Elle pensait à cet homme bon qu’avait été son mari. Plus jamais elle ne rencontrerait quelqu’un de semblable. Elle priait. Elle priait. Elle demandait à Dieu d’éloigner tout danger de mort de sa maison. Elle ne voulait plus de mort violente autour d’elle. Elle avait peur pour son bout de chou qui, inconscient des tourments de sa mère, dormait les poings fermés. En le regardant dormir aussi paisiblement, elle finit par se dire que Dieu avait tout de même fait des merveilles pour elle. Le 4 septembre 1994, Antoine fût accepté à l’Ecole Primaire du Mont Amba. Ya Azama avait tenu sa promesse. Elle avait envoyé de quoi acheter les fournitures scolaires et l’uniforme pour la première rentrée scolaire d’Antoine. Elle avait envoyé des 68

chaussures blanches « Nike » dans lesquelles, il pavanait, tel un apollon. Ces chaussures à elles seules étaient une motivation suffisante pour qu’il se rendît à l’école. Au fond d’elle-même, Ntumba était heureuse de voir que son fils n’était en rien différent de ceux qui pouvaient voir leurs pères chaque soir à la maison. Elle en éprouvait un sentiment de profonde fierté. Elle continuait à l’accompagner le matin et à se débattre toute la journée pour qu’il ne manque de rien. Elle semblait plus optimiste à présent. Son commerce prenait une trajectoire ascendante. Elle se diversifiait petit à petit et envisageait de tenir une boutique à Livulu-Intendance dans les douze mois qui allaient suivre. Elle pensait commencer d’abord par les produits alimentaires. « Les gens auraient toujours faim » ne cessait-elle de se répéter pour justifier ce choix stratégique. Elle avait ouvert un compte d’épargne dans une coopérative de crédit et attendait d’accumuler pour se lancer dans une nouvelle activité. Livulu offrait tout à la fois les caractéristiques d’une cité urbaine et celles d’un grand village. Au fond c’est tout Kinshasa qui se rurbanisait. On vendait exposés les uns à côté des autres aussi bien des rames de papier que du charbon des bois ; des ampoules à incandescence que des lampes-tempêtes. Ntumba imaginait une échoppe où seraient vendus en détail riz, haricots, farine de manioc, poissons salés et frais, sel, arachides, chenilles séchées, tomates concentrées, huile raffinée, pains, oignons, ails, … de sorte qu’une personne qui y entrerait y puisse tout trouver tout ce dont elle aurait besoin pour faire sa cuisine et n’en sorte pas sans rien acheter quelle que soit l’heure, du matin au soir. De plus, des camions venant du Bas-Zaïre déposaient à Livulu des chikwangues et du charbon de bois. Il y avait moyen de mettre en place une synergie prometteuse. Le tout consisterait à bien organiser le 69

système d’approvisionnement. Ces pensées se bousculaient parfois dans sa tête à une vitesse folle. Elle avait beau retourner la situation et la réévaluer, elle en arrivait à la conclusion que ça devait marcher. Un sourire discret illuminait son visage. Elle ne s’était pas toujours remise du décès de son mari. Son enfant la consolait. Qui voyait Ntumba ne pouvait s’empêcher de la trouver jolie. Le temps n’avait pas l’air d’avoir de l’emprise sur elle. Elle paraissait jeune. On lui aurait volontiers donné vingt ans. La maternité n’avait pas laissé de marques sur son corps. Il lui est arrivé de rappeler à des adolescents un peu intrépides qu’elle était leur grande sœur et qu’elle avait dépassé l’âge d’écouter un certain type de discours. Elle agitait son alliance sous leur nez et les jeunes se confondaient en excuse. Sa beauté semblait plus épanouie à présent. Elle avait la taille parfaite. Elle avait les attributs de la féminité sans avoir la chair qui dépasse. Sa peau noire et fière était un argument de séduction imparable. Elle était belle. Elle le savait. Il lui arrivait assez souvent de surprendre les regards lubriques de ces messieurs d’âge mûr qui s’attardaient nonchalamment sur ses rondeurs généreuses. Si une partie d’elle-même était quelque peu flattée de cette attention, elle n’en demeurait pas moins qu’elle n’éprouvait plus depuis longtemps le besoin physique de faire l’amour. Cela ne semblait pas l’inquiétait. Elle avait gardé son alliance et continuait à penser à cet homme qu’elle avait et continuait d’aimer. Elle savait qu’un jour elle pourrait passer à une nouvelle étape de sa vie. D'une façon ou d'une autre, Makosso lui dirait alors: « Ma chérie, il est temps que tu penses aussi à toi. Moi je suis bien là où je suis, je t’aimais, je t’aime et je t’aimerais. » Alors seulement elle pourra. Pour le moment il n’en était pas question. Le dimanche 30 octobre 1994, Ntumba participa à la réunion des parents au cours de laquelle étaient 70

communiqués aux parents les résultats de leur progéniture. L’enseignant d’Antoine tint à parler avec la maman de son meilleur élève. Il avait obtenu 94% des points et était premier de classe. Pour Maître Makisa, ce garçon était un vrai prodige. « Est-ce votre fils aîné Madame? - Oui c’est mon fils aîné. - Avez-vous d’autres enfants ? - Non monsieur c’est mon seul fils. - Je pense qu’il a un bel avenir. Il est d’une intelligence supérieure. - Je vous remercie. - Mes propos sont loin d’être de la flagornerie. Je suis enseignant depuis près de vingt ans et je vous assure que cet enfant est très intelligent. J’espère qu’il ira loin. - J’espère aussi. Je vous remercie monsieur et n’hésitez pas à me contacter en cas de problème. » Durant le reste de la journée, Ntumba se remémorait les paroles de l’enseignant. Ses sentiments étaient mitigés. Elle était tout à la fois fière d’avoir donné la vie à un enfant intelligent, peut-être un génie. En même temps, elle ressentait une angoisse flottante qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer. « Je suis fière de toi. Je suis heureuse. Je vais sortir avec toi et on va aller chercher une grosse pâtisserie et du coca-cola. - Ouais. - Tu vas aussi m’acheter une crème glacée - Aujourd’hui tu auras tout ce que tu voudras. C’est un grand jour et tu m’as fait plaisir. Je suis contente ». Antoine était aux anges. Il avait trouvé dans l’école un terrain de jeu qui en fin de compte n’était pas si ennuyant. Il était heureux en classe, il était heureux à la maison, il grandissait. 71

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5. Institut Supérieur de Commerce
as très loin de la route de Matadi, à BinzaOzone, à quelques encablures d’une petite usine de peinture connue sous le nom de UPECO habitait une famille originaire de la région de l’Equateur. Citoyen Kotonda na Kolo, universitaire de son état, enseignait à l’Institut Supérieur du Commerce de la Gombe, plus connu des kinois sous son cigle ISC. Il travaillait également pour les services de comptabilité de l’ONATRA, Office national des transports, poste qu’il avait obtenu grâce à un petit coup de pouce de son frère aîné, le colonel Kotonda, de la Division Spéciale Présidentielle, DSP, grade prétorienne du Maréchal Mobutu. Kotonda était dans les bonnes grâces de la famille présidentielle, pour des raisons qui demeuraient peu connues de la famille encore moins du grand public. Il se murmurait parfois dans la ville des choses inquiétantes sur le militaire. Radio-Trottoir racontait qu’il ferait les basses besognes pour le compte des turbulents enfants du Président Fondateur du Mouvement Populaire de la Révolution. Des gens qui prétendaient être bien renseignés lui attribuaient l’assassinat « accidentel » par le passé de deux médecins responsables d’un programme de lutte contre le sida. C’était des rumeurs, impossibles à confirmer, évidemment. Toujours est-il qu’il était de tous les déplacements du Président Fondateur du Mouvement Populaire de la Révolution. On le voyait souvent en tenue derrière le Maréchal dans les photos prises en voyage officiel. A quarante ans, il avait fière allure. La pratique régulière du sport avait éloigné les stigmates de l’âge. Ses deux épouses vivaient avec lui au camp Tshatshi, dans la même maison. Il comptait au bas mot, au total, 15 enfants dont neuf avec ses deux femmes « officielles ». Au moins une dizaine de filles venait de 73

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temps en temps lui demander une pension alimentaire pour un enfant dont il ne se souvenait ni du nom ni de la date de naissance. Il se contentait de donner sans trop se poser des questions. Il ne savait pas toujours avec qui, où et quand il avait couché la dernière fois en dehors du camp. C’était disait-il sa façon de supporter le stress lié à son métier. Un certain nombre d’officiers vivaient dans le camp avec leurs femmes et progénitures sans que cela ne choque ni n’entraîne des disputes interminables entre les membres du harem. L’exemple donné par le Président fondateur lui-même marié avec deux sœurs jumelles était assez éloquent. Les officiers de la Division Spéciale Présidentielle avaient de qui tenir. S’occuper de deux, trois, voire quatre femmes peut s’avérer épuisant par moment. Parfois, l’homme n’arrive pas à assumer les désirs d’une jeune encore « en chaleur ». La consommation de kimbiolongo13 était monnaie courante dans le camp. Malgré cela, avec l’âge, certains n’arrivaient plus à être à la hauteur. C’est alors que de jeunes sous gradés se vengeaient à leur manière des brimades des « commandants ». La nuit venue, ils se glissaient dans les lits des chefs en mission pour assouvir les désirs des « nymphomanes ». On riait sous cape entre femmes mais aussi entre jeunes de ces histoires de cocu à longueur de journée. On riait de cet ancêtre qui avait chassé sa femme pour la remplacer par une jeune n’djiloise aux seins pointus. Tous ces enfants ayant quitté la maison il espérait revivre une seconde jeunesse. Il en avait eu pour son compte bien évidemment tant la forme libidinale de Mireille – c’est comme ça qu’on l’appelait – n’était pas un leurre. Seulement, Elle en voulait toujours plus. Les premières semaines furent pour lui paradisiaques. Ils copulaient sans cesse, il semblait
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Racines aphrodisiaques

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retrouver sa jeunesse de 30 ans. Mais au bout de trois mois, la relation avait fini par s’inverser. C’est l’ancêtre qui la suppliait la nuit venue de ne pas réveiller son bakari endormi. Il était exténué malgré les recettes aphrodisiaques de Mama Mapasa. Il était lessivé et s’endormait à son bureau durant la journée. Alors, Mireille menaçait de partir s’il ne pouvait assumer son rôle de mâle. En ces moments-là, elle obtenait tout ce qu’elle voulait. Il promettait tout et la couvrait des cadeaux le lendemain. Elle ne manquait de rien. Elle était devenue, comme elle le disait elle-même, non sans un amusement certain, « la femme à qui on offrait des cadeaux pour ne pas coucher avec elle ». Il ne devait pas en avoir beaucoup dans l’histoire de l’humanité se pensait-elle. Quand l’ancêtre partait en mission, elle ne s’empêchait pas de s’envoyer en l’air avec un mec, un vrai. Elle avait néanmoins pris toutes ses précautions. Personne n’était au courant. C’est ce qu’elle croyait en tout cas. Citoyen Kotonda menait une vie assez discrète et sans histoires. Du moins en apparence. Il avait assez bonne réputation parmi les habitants de son quartier à Binza Ozone. S’il n’était toujours pas là la journée en raison de son travail, il ne manquait jamais de compatir et de participer à différents deuils et autres manifestations de joie. Il saluait poliment les mamans chaque fois qu’il en croisait. Envers ses enfants il était ferme. Sa femme disait avoir un bon mari qui élevait rarement la voix ni ne levait la main sur elle. Il venait d’acheter une deuxième voiture, une berline japonaise pour faire le taxi. Il avait totalement confié la gestion à madame son épouse, qui devait y puiser de quoi assurer les dépenses courantes. Face à la malhonnêteté caractérisant généralement les chauffeurs taxi de la ville, sa parenté avec le Colonel Kotonda lui servait d’épouvantail. 75

Croyant sans être particulièrement pratiquant, il encourageait sa femme à conduire les enfants à l’église. Il était convaincu de l’intérêt pour Marie et Pyrrhus à être imprégné de morale judéo-chrétienne. De temps en temps, pour des raisons de cohérence, il les accompagnait. Cette église dédiée à Sainte Catherine avait, un moment, vu les jeunes filles la déserter au profit d’un groupe de prière d’inspiration charismatique, de peur de coiffer la sainte patronne. Mais l’arrivée d’un jeune prêtre dynamique, l’abbé Vincent et les scandales qui n’ont pas tardé à éclabousser le très charismatique berger de l’Assemblée Dieu pourvoira avaient fini par convaincre ces jeunes filles à retourner auprès de l’Eglise Universelle. En effet, si une femme stérile avait accouché après plusieurs nuits de veillée de prière, tous avaient fini par remarquer que l’enfant du miracle ressemblait beaucoup au Mosali na Nzambe14. On concéda que c’eût pu être un cadeau de Dieu pour le travail abattu. Mais lorsque quelques mois plus tard, quatre jeunes filles chantres du ministère de l’évangélisation tombèrent enceintes et apprirent par la même occasion en allant voir l’évangéliste pour lui annoncer la nouvelle que les fœtus qu’elles portaient respectivement avaient le même père, il apparut clairement que si le pasteur avait le don de rendre fécond un utérus déclaré stérile, ce n’était pas toujours hélas avec l’aide du Bon Dieu, mais plutôt grâce à une utilisation efficiente des atouts indéniables dont il disposait. Aide-toi et le ciel t’aidera était sa devise en ces circonstances singulières. C’est ainsi que l’Assemblée Dieu pourvoira perdit de son aura. Un jeune évangéliste plein de bonne volonté tenta de repartir sur des nouvelles bases. Ce fut pénible.
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Littéralement : le serviteur de Dieu

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Il avait en face de lui le sémillant Abbé Vincent au verbe facile, qui ne manquait pas de répéter à l’adresse de ces femmes qui cherchaient des enfants que la conception de Jésus était la seule immaculée dans l’histoire de l’humanité. Son discours provoquait des fous rires durant la prêche et était répété dans le quartier pendant la semaine, compliquant le travail des gagneurs d’âme de l’Assemblée Dieu pourvoira, à qui les jeunes prenaient plaisir à rappeler l’histoire des quatre points cardinaux. C’était ainsi qu’on appelait les enfants nés des miracles du Berger Liévin. On attendait le prêtre au tournant. A Dieu pourvoira, on espérait un faux pas qui rétablirait l’équilibre. Frédéric Cardinal Etsou en décida autrement. Au bout de trois ans, l’Abbé Vincent fut renvoyé aux études. Ils n’eurent donc pas l’occasion de vérifier si le prêtre avait des problèmes d’orientation… Le prêtre qui lui succéda était plus âgé et plus conservateur. Lucide, il laissa l’esprit charismatique insufflé par son prédécesseur s’épanouir tout en se concentrant sur une gestion administrative plus rigoureuse avec l’aide du Conseil paroissial. Ces prêches étaient trop intellectualisés et ennuyaient les jeunes. Il le savait. Il en faisait le moins possible et invitait souvent des confrères plus « à la mode » à prêcher à sa place. Citoyen Kotonda se retrouvait plutôt dans ce style. Il se renseignait sur qui allait enseigner et se rendait à l’Eglise quand il était sûr d’écouter le vieux prêtre. Une bonne partie des étudiants de l’Institut Supérieur du Commerce était du sexe féminin. Voilà une dizaine d’années, il avait déjà succombé à l’attrait du sexe facile. Il le faisait en cachette. Personne ne soupçonnait son comportement tant il était rangé, aussi bien chez lui qu’à l’Office National des Transports qui était son autre lieu de travail. Sa compétence sur le plan 77

académique ne faisait aucun doute. Ses enseignements de macroéconomie étaient magnifiques et remplissaient les auditoires. Ses étudiants l’adoraient d’autant plus que Citoyen Kotonda n’était pas chiche avec les points. Un cours bien donné, un examen adapté, une cotation non fantaisiste, on était sûr de réussir si on préparait bien son cours. Il ne demandait pas de l’argent aux étudiants, il avait une réputation de probité morale et intellectuelle, jusqu’au jour où elle rencontra Aïsha, la soudanaise, venue du nord. La famille d’Aïsha s’était installée à Kinshasa au milieu des années 80 en provenance de Kisangani. Ils étaient originaires du sud Soudan. Ils avaient vécu une année à Kisangani fuyant la guerre entamée en 1983 par John Garang à la tête de sa SPLA15. Ils avaient dû marcher longtemps dans la forêt, demandant à manger aux villageois rencontrés sur leur passage jusqu’à Kisangani. Les pygmées furent particulièrement gentils avec la colonne des réfugiés. Ils avaient d’abord été hébergés par des religieux avant que le père ne trouve un poste d’enseignant d’Anglais à l’Institut Chololo, profession qu’il exerçait déjà dans son pays. A la fin de l’année scolaire 1985-1986, le Frère Colomba, FrèrePréfet de l’école, fut nommé à l’Institut Bobokoli de Kinshasa-Binza. Le religieux admirait la qualité du travail fourni par le soudanais. Les résultats obtenus avec les élèves étaient impressionnants. Ils parlaient anglais entre eux et fredonnaient les airs du dernier album de Michael Jackson dans la cour de récréation. C’est donc tout naturellement qu’il lui proposa de l’emmener avec lui à Kinshasa. Il marqua son accord avec joie et début août 1986, il débarqua dans la capitale avec ses trois filles. Aïcha devait commencer les études universitaires. Elle avait 19 ans.
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Armée de libération du Sud Soudan

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Ils demeurèrent quelques semaines dans l’enceinte de l’Institut Bobokoli, squattant le foyer pour finalistes inauguré quelques années plus tôt par Mama Bobi Ladawa, l’épouse officielle du Président Fondateur du Mouvement Populaire de la Révolution dont la jumelle jouissait des mêmes faveurs de la part du Léopard de Kawele, en attendant de trouver une maison dans le quartier. Ce fut chose faite début septembre. Ils emménageaient au numéro 14 de l’avenue Cheval. Non loin de l’école. Inscrite à l’ISC, Aïsha s’en sortait assez bien. Elle était assez intelligente mais souffrait relativement d’avoir appris le Français assez tardivement. Elle souffrait donc de ne pas toujours saisir les nuances du discours des enseignants. En même temps, sa parfaite maîtrise de l’anglais était un atout dont elle sut tirer profit. Sa peau était brune et douce, sans aspérités. Son regard était de braise et décontenançait plus d’un. Très peu d’hommes le soutenaient sans s’émouvoir. Un grain de beauté opportunément égaré entre les yeux fascinait ses interlocuteurs. Ses joues se creusaient de deux fossettes symétriques lorsqu’elle souriait et dévoilait par la même occasion une dentition régulière et blanche. Elle était souvent habillée en sari indien avec un mouchoir de tête. Cet accoutrement quelque peu singulier lui convenait parfaitement. De ce fait, elle était remarquable. Elle était consciente de l’effet qu’elle faisait sur les hommes mais une sorte de pudeur l’empêchait d’en tirer profit. Elle se disait que c’était une arme à utiliser à bon escient tout en espérant n’avoir jamais à l’utiliser. En fait, elle n’était jamais passée à l’acte, estimant que ce devait être un grand moment avec celui qui devait être l’homme de sa vie. En troisième année de graduat, Aïsha avait nettement amélioré sa compréhension de la langue française en témoignaient ses résultats académiques. Elle 79

éprouvait néanmoins quelques difficultés dans l’expression écrite s’obligeant parfois à rédiger d’abord en Anglais avant de traduire en Français. Par contre, pour la consultation de la littérature scientifique, la langue de Sheakspeare était un plus qui eut tôt fait de la rapprocher de Citoyen Kotonda. En effet, au cours d’une leçon, elle l’aida à traduire correctement une expression tirée d’un ouvrage de Keynes, le célèbre économiste. Son explication était limpide. Citoyen Kotonda chercha à connaitre cette fille qui parlait si bien la langue de la science. Il lui proposa de diriger son travail de fin de cycle. Aïsha avait été impressionnée par le cours sur la théorie keynésienne. Elle avait l’impression que les postulats de ce dernier étaient pleins de bon sens. Les concepts devenus cultes telles : « dépense globale », « composants globaux de dépense », « consommation des ménages », « causes déterminantes de la consommation », « stabilité de la consommation » « propension marginale à consommer », « tendance marginale à consommer », « effet multiplicateur » ou « multiplicateur complexe » trottaient dans sa tête sans atteindre l’équilibre prôné par leur concepteur, « l’équilibre de Keynes ». Elle les appréhendait telles des vérités révélées. Elle était convaincue qu’empiriquement, les femmes appliquaient à une échelle réduite les théories du mathématicien anglais. C’était pour elle la seule explication théorique du comportement des zaïroises en matière de petits commerces. Durant la semaine des vacances de Noël, elle entreprit la lecture des ouvrages écrits et publiés du vivant du macroéconomiste. Elle les lit avec avidité les uns après les autres : « Les conséquences économiques de la paix », « Essais de persuasion », « Réflexions sur le franc », « Nouvelles considérations sur les conséquences de la paix », « La réforme monétaire », « Théorie 80

générale de l’emploi et de la monnaie » furent dévorés en quelques jours. A la fin de ses lectures, les choses étaient claires dans sa tête. Elle savait exactement où elle voulait en venir. Elle devait en discuter avec Citoyen Kotonda. Son travail allait avoir un caractère original. Cela l’inquiétait un tout petit peu. On n’aime pas trop les originaux dans les milieux universitaires zaïrois. On les traite facilement de prétentieux. Il ne fallait pas prendre le risque de rater son année parce qu’on aurait été l’auteur d’une dissertation iconoclaste. Elle finit par se dire que soit Kotonda acceptait et elle travaillait sur son sujet, soit il refusait alors elle ferait un mémoire conventionnel, se réservant le droit de réfléchir sur Keynes un peu plus tard et dans un autre contexte plus favorable. Quoique sûre de pouvoir faire bonne impression, elle s’inquiétait en entrant dans le bureau de Kotonda de ne pas susciter son adhésion. A la fin de son discours, l’enseignant était béat d’admiration. L’approche macroéconomique d’Aïsha était « révolutionnaire ». Pour faire simple, il s’agissait d’appréhender la macroéconomie en observant minutieusement le comportement des femmes. La réflexion d’Aïsha reposait sur quelques postulats de base faciles à comprendre. L’économie réelle est l’économie domestique. Elle est entre les mains des femmes en grande partie. Ce sont les femmes qui connaissent les besoins réels de la population. Ce sont elles qui savent mieux que quiconque dans quels secteurs il faudrait investir pour rencontrer les besoins réels des consommateurs. Ce sont également elles qui connaissent les capacités réelles de ménages. Partant de cela, elle se proposait de mener une enquête rigoureuse sur le comportement des femmes ménagères et commerçantes et de lire les résultats de ses enquêtes à l’aune des théories keynésiennes. Le double objectif poursuivi 81

serait de montrer dans un premier temps que les théories de Keynes étaient intuitivement appliquées par les Zaïroises. Une fois cette démonstration faite, de bâtir un nouveau modèle économique avec un accès préférentiel aux capitaux pour les femmes, même les moins instruites. Le pari était risqué. Raconter dans un auditoire que la bonne femme de Kisenso connaissait Keynes et appliquait ses enseignements dans son comportement économique au jour le jour n’était pas une idée spontanément admissible dans un amphithéâtre, tant les « intellectuels » africains de l’ère post coloniale avaient du mépris – et le mot est faible – pour leurs compatriotes qui n’avaient pas eu la « chance » d’être formés quoique plus souvent déformés par l’école occidentale. Le pari était de taille mais réellement motivant. Kotonda décida de le relever et d’aider Aïsha à écrire ce mémoire. Le chantier était immense. Au cours de cette année académique 1988-1989, il ne s’occupa que d’un seul mémoire au lieu de trois comme les années antérieures tant il tenait à mener à bien le travail. L’habitude des « mémoires alimentaires » avait pourtant de plus en plus cours dans les milieux universitaires de Kinshasa. Il s’agissait pour un enseignant de superviser la rédaction de plusieurs dissertations sur des sujets les plus variés dans le seul but d’encaisser les « frais de direction de mémoire». Cette pratique avait eu pour conséquence une baisse de la qualité de certains papiers. Kotonda lui se contentait de trois mémoires par an, généralement portant sur la même thématique, question de probité intellectuelle. Ils se mirent d’accord sur la méthodologie de travail. « …Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément. - Oui Professeur.

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- Le travail sera divisé en deux parties. Primo, nous présenterons les résultats de l’enquête. Secundo, nous les examinerons avec pour grille de lecture les travaux de Keynes. Les faits récoltés seront confrontés constamment aux concepts théoriques. On ne pourra pas nous reprocher de constater que la démarche de la ménagère s’apparente aux prescrits du savant. - Oui Professeur» En parlant, il avait eu une inflexion marquée sur « constater » qui n’avait pas échappé à Aïsha, lui arrachant un sourire approbateur, qui pour Kotonda était plus qu’angélique. Aïsha et Kotonda se virent régulièrement pendant plusieurs semaines et parfois assez tard le soir. L’enquête fut menée avec efficacité. Les résultats étaient nettement satisfaisants. Au fur et à mesure qu’ils avançaient dans l’analyse, ils décidèrent d’évoquer le volet investissement de la théorie de Keynes qui était le corollaire de la masse d’argent que les ménages étaient prêts à consommer dans un contexte de disette économique. L’état devait encourager les investissements en fonction des besoins des ménages. Ceux-ci étaient les meilleurs indicateurs pour la mise en place d’une politique économique réaliste et réfléchie. L’innovation d’Aïsha était la place importante qu’elle donnait aux femmes, les vrais chefs de ménage. Kotonda se surprenait à attendre anxieusement les rendez-vous avec son étudiante. Sans s’en rendre vraiment compte, il en tombait amoureux. Il pensait rêver. Il crût d’abord que son esprit se laissait aller à quelque fantaisie sans aucune conséquence, d’autant plus qu’il n’avait pas de problème avec sa femme. Tout semblait bien se passer au sein de sa famille. Pourtant, ses pensées n’arrêtaient pas de revenir sur cette « étudiante venue de l’orient » comme il s’amusait à la désigner. Ce sourire ravageur semblait gravé sur ses 83

rétines. Parfois son cœur battait la chamade quand s’approchait l’heure du rendez-vous. Une tension extrême lui nouait alors l’estomac. Il en avait les mains qui tremblaient. Aïsha frappait à la porte et entrait. Elle s’asseyait en face de Kotonda et commençait à faire un compte rendu du travail qu’elle avait abattu. Elle se levait pour expliquer et montrer sur un papier ce qu’elle avait écrit. Elle se penchait alors légèrement en avant et des effluves divins provenant de son corps envahissaient violemment les narines de l’enseignant. Il en était ivre et écoutait son étudiante d’une oreille distraite l’obligeant parfois à se répéter pour se faire comprendre. Aïsha finit par se rendre compte du trouble qu’elle induisait dans le chef de son patron et commença à s’en amuser. Quand il se tortillait sur sa chaise, elle souriait légèrement, le perturbant plus que jamais. Elle se demanda s’il pouvait se passer quelque chose avec Kotonda mais conclut que cela n’avait aucun intérêt. Cela n’avait aucun intérêt en effet. Kotonda lui semblait honnête et plutôt mou. Si elle admirait la première qualité, elle abhorrait le manque de pugnacité. « A quoi servait un homme sans couilles » répétait-elle à ses amis pour rire. Or Kotonda n’élevait quasi jamais la voix dont le timbre n’était pas assez viril à son goût. Elle avait un faible pour les vrais mecs. Elle ne se reconnaissait pas dans ce modèle. Elle n’avait pourtant pas encore d’histoire d’amour à son actif. Elle l’imaginait menant une vie de famille sans relief. Et puis, sortir avec un enseignant lui semblait plutôt ringard et peu valorisant pour les jeunes filles. Elle plaignait celles qui tombaient dans ce travers juste pour une petite mention : satisfaction avec 55%. L’horreur ! Bref Kotonda était assez insipide. Il ne se passerait jamais rien. Elle était heureuse d’avoir analysé froidement la situation. Après tout, en présence d’un homme, on doit toujours se poser ces questions de peur 84

de se voir dépasser par le décours des évènements. Lorsqu’on rencontre un homme, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Elle se demandait parfois si elle ne se trompait sur son compte et espérait qu’il délierait sa langue, qu’il lui dirait sa flamme. Elle voulait qu’il le dise pour conforter ce qu’elle croyait percevoir. Elle savait pourtant que cela ne conduirait à rien. Kotonda commençait à perdre sa lucidité. Les sourires d’Aïsha ressemblaient dans son esprit un accord tacite, à une invitation. Il s’enhardissait assez puérilement. Il se réveillait le matin en se disant qu’il allait lui déclarer sa flamme. Une fois en face de la belle étudiante, il perdait ses moyens comme un adolescent. Il en ressentait secrètement une certaine honte face à luimême. Il était devenu quelque peu irritable. Sa femme lui reprochait patiemment sa mauvaise humeur. Il se cachait derrière son travail. L’histoire d’amour avec Aïsha fit long feu. Elle repoussa poliment ses avances en lui rappelant l’évidence. Sortir ensemble ne mènerait absolument à rien. Elle n’avait pas envie de commencer sa vie amoureuse avec un homme marié. Elle lui avoua tout en le regrettant sa virginité. Elle l’embrassa en signe de respect avant de le quitter. Ce fut le jour le plus triste de la vie de Kotonda, c’est du moins ce qu’il pensa les semaines qui suivirent. La soutenance du mémoire eut lieu le lundi 3 juillet 1989 dans la salle des promotions de l’Institut Supérieur du Commerce. Aïsha qui maîtrisait parfaitement son sujet, fit une présentation magistrale. Le jury fut littéralement ébloui par l’originalité du mémoire dont on pouvait imaginer l’impact dans l’élaboration des programmes économiques si et seulement si les gouvernants prenaient la peine de s’intéresser aux travaux menés à l’Université au lieu de la considérer comme un lieu de subversion permanente. 85

Aïsha citait Keynes en anglais soulevant l’enthousiasme de ces collègues d’autant plus que les enseignants lui demandaient de bien vouloir traduire en français ces phrases qu’ils ne comprenaient pas toujours. Elle obtint la mention « grande distinction » pour son mémoire. Via le Centre Culturel Américain de Kinshasa qu’elle fréquentait, elle obtint quelques mois plus tard une bourse pour effectuer un master à Harvard. Elle quitta Kinshasa un jour d’octobre 1990. Ce fut pour elle le début d’une grande aventure intellectuelle. Elle prépara une thèse prolongeant sa réflexion entamée à Kinshasa et eut la chance de travailler sous la direction de deux grands économistes qui seront quelques années plus tard primés par le jury du prix Nobel. Amartya Sen, le premier, s’était fait connaître par ses travaux sur la famine dans le monde dans ses rapports avec les inégalités sociales. Sen avait été témoin durant son enfance d’une grande famine en Inde. Il pensait que cette famine avait plus été la conséquence d’une inégalité d’accès aux biens et services qu’à une vraie pénurie de ceux-ci. Il avait montré que les sociétés qui avaient accordé une place suffisante aux femmes étaient peu enclines à subir les famines. C’est en tout cas ce qu’en retint Aïsha en échos à ses propres réflexions commencées quelques années plus tôt dans la fournaise de Kinshasa. Elle en discutait souvent avec lui durant la rédaction de son mémoire. Vu l’intérêt qu’elle portait à la question, il lui obtint de travailler à côté d’un deuxième économiste qui avait entamé au Bengladesh une expérience qui allait lui valoir d’être nominé non pas à un mais à deux Prix Nobel, celui de la Paix et celui de l’Economie en 2006, Mohammad Yunus ou « le banquier des pauvres». Il obtint finalement, quelques années avant Obama, le prix le plus prestigieux. 86

Issu d’un milieu relativement aisé, il avait fondé la Grameen Bank, une banque pas tout à fait comme les autres. Foulant aux pieds l’adage selon lequel « on ne prête qu’aux riches », Muhammad Yunus faisait l’exact contraire : il prêtait aux pauvres. Son engagement datait des années où il enseignait à l’Université de Chittagong. Yunus ne faisait pas partie de ces intellectuels du tiers monde enfermé dans leur tour d’ivoire, aveugle face au marasme de leurs concitoyens, incapable de se remettre en question à propos de leur capacité à agir sur leur environnement. Il se demandait pourquoi ses enseignements n’empêchaient pas les paysans de mourir de faim. Avec ses étudiants il créa un groupe de recherche et d’action en vue de résoudre les vrais problèmes des paysans. De sa propre poche, il leur prêta quelques dollars et put se rendre compte de l’effet bénéfique ainsi produit. Ils remboursaient dans les délais. Les banques commerciales sollicitées refusèrent de s’engager à apporter de l’aide financière aux paysans n’ayant pas de biens à hypothéquer. Il ne se laissa pas décourager tant il croyait à son entreprise. La Grameen Bank vit le jour en 1977. Le modèle s’exporta rapidement à travers le monde. Aïsha travailla près de trois ans aux côtés de Yunus. Elle apprit au quotidien la gestion de cette entreprise à la fois économique et sociale. Elle prépara son doctorat aux côtés des paysans pauvres et put voir de ses yeux l’application de certaines des théories qu’elle défendit jadis à Kinshasa. Elle ne regretta pas la décision de Sen de la confier à Yunus pour une partie de sa formation. Une fois son doctorat en poche, Aïsha obtint un poste de chercheur à la Harvard Business School. Elle put faire émigrer ces parents vers les Etats-Unis, au tout début des années 2000. Elle continuait néanmoins à se rendre régulièrement à Kinshasa comme consultant pour un organisme de micro crédit ciblant spécialement les 87

femmes. Kinshasa avait entre temps changé, Mobutu était parti sans tambour ni trompette. Le léopard avait perdu de sa superbe, la ville qui avait été le théâtre de son apogée également.

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’histoire d’amour entre Kotonda et Aïsha qui n’eut pas lieu laissa pourtant des traces indélébiles chez le premier alors qu’elle fut vite oubliée par la deuxième. Il venait d’avoir sa première fille et était supposé être un homme comblé. Sa femme était une maîtresse de maison parfaite quoique n’ayant pas poussé les études au-delà de la classe de sixième secondaire. Elle ne reprochait rien à son mari. Leur vie était réglée comme du papier à musique, sans aucune surprise. Citoyen Kotonda rentrait tous les soirs chez lui. Il parlait peu, s’enfermait dans son bureau pour « travailler » et ne sortait que très peu. Il l’accompagnait à la messe de temps en temps et assumait complètement sa tâche de chef de famille. Elle s’était surprise à espérer un peu de piquant pour trancher avec le train-train quotidien. Elle avait fini par se résigner. Il ne fallait pas attendre cela de Kotonda. Quand elle se comparait aux autres femmes de son entourage, elle s’estimait en fin de compte assez fortunée. Elle ne regrettait pas son mariage. Les voisines se plaignaient assez souvent du comportement de leurs maris respectifs, souvent portés sur la boisson et très peu enclins aux vertus du mariage. Presque toutes avaient un jour ou l’autre surpris leurs conjoints dans des postures délicates. Certains assumaient carrément leur polygamie et se foutaient pas mal de ce que ces dames pouvaient ressentir. Ce n’était pas le cas de Kotonda. Sa femme remerciait Dieu pour cela. Au moins, elle n’avait pas à partager son mâle avec une autre femelle. Elle ne le criait pas sur les toits de peur de peur d’attirer la poisse. Elle ne participait pas à la pleurniche des femmes mariées, n’étant pas au courant d’une quelconque infidélité de son mari. Quand ses amies voulaient en savoir un peu plus, elle disait simplement que c’était un homme mais qu’elle n’avait pas encore eu à gérer de conflit similaire et priait 89

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6. Mini-jupes et décolletés

Dieu pour que cela n’arrivât pas. Elle était néanmoins solidaire de leurs déboires conjugaux. Madame Kotonda était sincère. Elle ne se rendait pas compte du petit changement qui subrepticement s’était installé dans le chef de son mari. Il n’était plus le même homme. Cette rencontre avait infléchi le cours de son existence. Il faisait un effort pour n’en rien laisser percevoir. Après le départ d’Aïsha, Kotonda se remit fortement en question. Il eut soudain l’impression que sa vie était insipide. La naissance de Marie, sa première fille après sept ans de mariage lui inspirait des sentiments ambigus. Il était heureux de l’avoir après d’aussi longues années de disette. Il était flatté dans son orgueil de mâle. En même temps, chaque fois qu’il la tenait dans ses bras, il avait le sentiment de s’être trompé de chemin. Cette enfant, sa fille représentait ce à quoi il voulait tourner le dos. Tous ces masques qu’il utilisait depuis de nombreuses années lui paraissaient soudain anachroniques. Le masque du bon mari, le masque du professeur honnête et respectueux des étudiants mais aussi et surtout des étudiantes, le masque de la rigueur. Il avait soudain envie de plus de légèreté. Aïsha avait instillé un mauvais virus. Il se croyait à l’abri. Il venait de se rendre compte qu’il n’était qu’un homme. Il avait choisi de ne conserver qu’un seul masque : celui de l’honnêteté. Mais pour les filles il serait beaucoup plus entreprenant à présent. Sa femme lui paraissait fade, littéralement. Il ne lui reprochait rien mais elle ne l’excitait plus. Il ne ressentait plus rien à ses côtés. Il avait bien joué la comédie durant la grossesse prétextant vouloir protéger le bébé à venir. Ce serait bête de le perdre après avoir si longtemps attendu répétait-il pour justifier son manque d’entrain pour « la chose ». Maintenant il avait de plus en plus du mal à faire semblant. Il appréhendait le retour des couches. Il 90

faudrait alors faire un effort pour assumer le sacro-saint devoir conjugal. Durant les séances des cours, ses yeux s’attardaient assez régulièrement sur les décolletés aguichants de ses étudiantes, sur les cambrures des fesses et sur les cuisses offertes à ses yeux par des minijupes ou par des pantalons moulants. Chaque jour qui passait était pour lui l’occasion de faire ce constat implacable : sa femme n’était pas sexy. Il lui fallait autre chose à présent. Chaque année académique, il entretenait des relations soutenues avec une voire deux étudiantes. Ce n’était pas un libertin comme tel. Mais il ne se privait pas de profiter de sa situation d’enseignant. Il arrivait parfois que ses conquêtes se soupçonnassent mutuellement mais elles n’osaient soulever le problème de peur de révéler au grand jour leurs propres turpitudes. Kotonda essayait à chaque fois d’y mettre la forme. Il n’était pas un goujat. Lui non plus n’en parlait jamais et leur demandait faire de même afin de protéger leurs dignités réciproques. Le système fonctionnait parfaitement. Il avait tracé un petit portrait-robot de la maîtresse idéale. Assez jolie mais surtout discrète. Il ne choisissait jamais les pin-up « tape-à-l’œil » de peur d’éveiller la curiosité des confrères et des autres étudiants. Ces relations en sus de lui procurer une certaine satisfaction, lui permettaient aussi de se rendre compte de ce qui se disait parmi ses élèves. C’est toujours bon pour un enseignant d’avoir un feed-back. Fidèle à son côté très exigeant, il avait mis un point d’honneur à ne rien laisser transparaître auprès de sa femme. Tout au plus avait-elle remarqué de petits retards quelques fois par semaines dus à la « direction des mémoires ». Ces relations extraconjugales eurent un effet thymoanaleptique sur Kotonda. Il était paradoxalement 91

plus attentif, plus prévenant et plus à l’écoute de sa femme. Quand il rentrait à la maison, après avoir pris son pied à Matonge ou à Lemba, il s’arrangeait pour lui offrir le minimum syndical. Ce furent pour elle de très belles années. Le deuxième enfant arriva près de quatre ans après Marie. Il l’appela on ne sait trop pourquoi Pyrrhus. Son prénom fut très vite transformé en Papi, plus facile à prononcer. Elle se sentait comblée : elle était la mère de deux très beaux enfants dont le père était un mari honnête et attentif. Que pouvait-elle espérer de plus ? Ce ne fut hélas pas pour longtemps. Dans les premiers jours de 1996, elle se plaignit de violents maux de tête avant de sombrer dans le coma. Elle décéda peu de temps après à l’Hôpital Mama Yemo avec un diagnostic précis : méningite à cryptocoques ! Elle était la seule survivante d’une lignée de drépanocytaires décédés les uns après les autres des complications infectieuses et cardiovasculaires de la maladie. Elle avait eu la fortune d’être AS. Cela ne protégeait malheureusement pas du SIDA. Le neurologue de l’hôpital prit le temps d’en discuter avec Kotonda et le persuada de subir lui aussi des examens. Il était important d’exclure le HIV comme cause possible de décès mais surtout le cas échéant d’organiser la prise en charge du conjoint survivant. « Rien ne presse ! » lui dit-il comme pour le rassurer. « On pourrait se revoir juste après les funérailles de votre femme ». Kotonda reprit contact avec le Dr Lelo, l’estomac noué par la peur. Esprit vif et rebelle, le neurologue s’était spécialisé dans le traitement des troubles neuropsychiatriques des patients séropositifs. Son diagnostic était sûr. Son humanité et son honnêteté également. Homme de conviction, malgré la crise, il était correct et avait en horreur les magouilles, contrairement à certains de ses confrères dont la ligne de démarcation 92

du bien et du mal était plutôt devenue une large zone grise. L’homme était élégant et ne manquait pas de profiter de ses voyages en Europe pour s’offrir des vêtements de qualité. Kotonda se rendit dans la salle des prélèvements avec le sentiment que quels qu’en soient les résultats, sa vie allait changer, dans un sens ou dans l’autre. « Alea jacta est ». Il eut un petit pincement au cœur en pensant à ses deux enfants. Il écrasa une larme du coin de l’œil droit avec le dos du poignet de sa main du même côté. Kotonda n’attendit pas longtemps avant d’entrer dans le bureau du Docteur Lelo. Deux femmes la précédaient. Il se dit qu’elles devaient être sœurs, tant leur ressemblance était frappante. Il les observa attentivement. Celle qui paraissait la moins âgée était calme mais tendue. C’était peut-être elle la patiente. Il se trompait. Lorsqu’elles se levèrent pour entrer à leur tour, la démarche désordonnée de l’aînée était frappante. C’était elle la malade. La petite sœur s’inquiétait pour elle. Enfin, ce fut son tour. Il entra et s’assit en face du médecin, sur le quivive. « Vous avez été en contact avec le virus du SIDA ». Cette phrase allait résonner pendant longtemps dans sa tête dans les jours suivants. A l’instant, les paroles rassurantes du médecin sur l’espoir suscité par les nouvelles thérapies lui parurent lointaines. Il pensait à ses enfants, conscients de l’énormité des conséquences de ce que le médecin annonçait allait entraîner. Qu’allaient-ils devenir sans leur mère, et très vite, sans leur père ?

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otonda sortit du cabinet du Dr Lelo, tout de même décidé à se battre pour s’occuper le plus longtemps possible de Marie et de Pyrrhus. Il avait vaguement entendu parler de ces traitements nouveaux. Ils étaient hors de prix. Seuls quelques barons du régime pouvaient se les offrir. Avec un peu de chance, son grand frère l’aiderait à s’en procurer. Il décida de se rendre à Limete, non loin de la villa de Tshisekedi, au domicile de Mama Chantal, la deuxième épouse du Colonel, où il avait le plus de chances de le trouver à cette heure de la journée. Aux alentours de Ndolo, ils furent pris dans un embouteillage monstre. « Que se passe-t-il ? » s’enquit son chauffeur auprès d’un jeune shegue en guenilles. « Avion ekweyi na wenze ya Simba Zigida. Epanzi wenze. Bato nionso bakufi »16. « Oh mon Dieu » s’écria Kotonda, réalisant soudain l’horreur de la situation. Le marché dit de Simba Zigida se trouvait dans le prolongement de la piste de l’aérodrome de Ndolo. Depuis de nombreuses années on était habitué à entendre le bruit de moteur des avions prenant leur envol au dessus de la tête des vendeurs et acheteurs du marché. On en avait oublié le potentiel danger. L’Antonov transportait entre autres des armes destinées à Jonas Savimbi le rebelle angolais allié de Mobutu et marionnette comme le premier de la Central Intelligency Agency. Dans la lutte contre l’épouvantail communiste, l’administration américaine avait mis à la tête de
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7. Le Monde change

Un avion s’est écrasé sur le marché de Simba Zigida. Le marché est détruit. Il y a plein de morts.

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Kinshasa l’homme à la toque de léopard et soutenait l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA). L’enjeu pour les Yankees était évidemment le contrôle des ressources pétrolières. Entre le président Mobutu et Jonas Savimbi s’étaient en fin de compte tissés des liens d’amitié. Ils se rendaient volontiers de services. L’Antonov devait ravitailler les rebelles. Quelques minutes avant le décollage, un fonctionnaire remettait à Viktor Guskov, le copilote alors âgé de 23 ans un manifeste reprenant le contenu du cargo. Il indiquait que l’avion contenait 2 tonnes de marchandises dont des fûts de carburant. Il se précipita dans la cabine de pilotage pour répercuter l’information au Commandant de bord, Nicolai Kazarin. Des vols de ce type, ils en avaient l’habitude. Il leur arrivait d’en faire trois ou quatre par jour. Les Antonov étaient des avions robustes. Il atterrissait sur des pistes de brousses. C’était parfois pour certaines contrées le seul lien avec le reste du pays. Peu de pilotes zaïrois avaient la dextérité nécessaire pour manier ces monstres. Les pilotes russes ou ukrainiens venaient rouler leur bosse dans la brousse du Congo espérant ramasser une petite fortune au bout de quelques années. Ils savaient tous les deux que le contenu du manifeste ne reflétait pas la réalité. Il fallait multiplier par quatre ou cinq le chiffre donné pour avoir une idée réelle de la masse de marchandises qu’ils transportaient. Il y avait en plus dans l’avion, quatre autres membres d’équipage qui n’allait pas survivre à l’accident. Kazarin avait lancé le moteur et allait bientôt décoller. Au bout de deux cents mètres il se rendit compte que cet avion trop chargé ne quitterait pas le sol. Il essaya de freiner en inversant la poussée des moteurs. Trop tard. L’avion allait trop vite pour s’arrêter mais pas assez pour décoller. La barrière de clôture de l’aéroport fut facilement arrachée. Un taxi bus à l’arrêt fut broyé 95

dans la foulée. Le train d’atterrissage roula sur les étables des vendeuses des légumes et des épices. La licence d’exploitation du cercueil volant russe avait été accordée à Koso-Zaïre, la société de Kombo Sosola, puissant homme d’affaires proche de Mobutu. Tout était faux dans ce vol : le manifeste, la licence empruntée, la société écran servant de prête-nom. Ce qui était vrai ce sont les morts, en grande partie des femmes et des enfants venus chercher une pitance de survie. Très vite, les fûts de carburant prirent feu, compliquant encore les quelques secours désorganisés quoique pleins de bonne volonté. L’Antonov avait raté son décollage et finissait sa course en plein marché à une heure de forte fréquentation semant l’effroi et l’horreur, découpant en mille morceaux biens et personnes avec ses hélices aiguisées. Le ciel tombait sur la tête des Kinois. Les deux pilotes allaient survivre. Au cours de leur procès, Kazarin reconnut le caractère illicite de ce vol. Il refusa néanmoins toute idée de dédommagement. « Ce marché n’aurait jamais dû être là. Si un enfant était broyé par un train traversant une ville, faut-t-il demander au machiniste de payer pour cela ? » Les Kinois retinrent de ce procès l’arrogance de Viktor Guskov. Du haut de ces 23 ans, mâchouillant constamment un chewing-gum, agité sur sa chaise, il répondait aux questions de la cour avec une certaine désinvolture, dans sa langue maternelle. « Le Zaïrois nous avait trompé. Il y avait plus que deux tonnes de marchandise, onze peut-être. Ce n’est pas de notre faute. » La Cour les condamna à la prison ferme et à dédommager les victimes. Les sociétés concernées dont celles de Kombo furent également condamnées à indemniser les victimes. Trouvant que les conditions de détention des prisons zaïroises étaient « effroyables » 96

pour ses compatriotes, Viktorovitch Posuvalyuk, Ministre russe des affaires étrangères obtint qu’ils purgeassent leurs peines en Russie. Evidemment, il n’avait jamais trouvé « effroyable » l’argent gagné par ces compatriotes dans ces conditions. On n’entendit plus parler d’eux, ni des dommages et intérêts qu’ils auraient dû verser aux victimes. Le pouvoir de Mobutu allait s’éteindre, Mokolo Tonga, Premier ministre à l’époque allait étouffer l’affaire. Un syndicaliste qui osa poser directement la question au Président au cours d’une cérémonie religieuse à la Cathédrale du centenaire, Enock Bavela fut molesté par les services de sécurité, comme si demander un dédommagement mettait en danger son pouvoir autocratique décadent. Des années après, les victimes attendaient toujours d’être dédommagées. Il y eut cinq cents victimes, voire plus. Très peu étaient reconnaissables et identifiables. De sa femme, Samba ne retrouva qu’un bout de la jambe droite à la morgue de l’Hôpital Mama Yemo. Il l’enterra avec dignité. La dernière image qu’il garda de celle avec qui il avait partagé dix ans de vie commune était un morceau de jambe emballé dans un linceul blanc. Le Colonel Kotonda écouta son frère sans l’interrompre. Il en fut fort mari. Il s’était bien douté d’un malheur en le voyant entrer. S’il y en avait un qui méritait d’être atteint par cette infortune, ce serait plutôt lui. Il avait conscience d’avoir mené une vie assez dissolue. Il s’était calmé ces dernières années, réservant à Chantal le meilleur de lui-même et se contentant de baiser avec du latex ses frivoles conquêtes éphémères. Lui n’avait pas le SIDA. Il avait dû subir un test six mois plus tôt pour suivre un recyclage en Israël en « contre-terrorisme et guérilla urbaine ». Il en avait ramené un joli brevet. En fait il n’aurait jamais spontanément cherché à connaitre sa sérologie. C’était plus commode de n’en rien savoir. Il était tellement 97

volage qu’il circulait dans les rangs de la Division Spéciale Présidentielle l’aphorisme Soki Kotonda azangi nyama, SIDA ezali te17. Cela le faisait bien rire surtout depuis qu’il avait appris qu’il était séronégatif. Le Colonel savait que le SIDA n’était pas une fable. Il avait vu mourir moult amis et compagnons dont un artiste-musicien célèbre sept ans plus tôt. Il avait pourtant continué à jouer à la roulette russe, prenant des risques insensés, comptant inconsciemment sur sa chance, connaissance et vertu ne faisant pas toujours bon ménage. Le récit de son petit frère le confrontait à l’absurdité de la vie, à ce chaos incompréhensible randomisant victimes et bourreaux sans tenir compte de la dignité et de la qualité des premières. Il composa un numéro sur le clavier de son immense Télécel18. Il parla longuement en aparté avec un mystérieux correspondant. Son frère ne put rien saisir de la conversation. Il revient à lui au bout d’un quart d’heure. Il lui indiqua le nom et l’adresse d’un médecin. Il allait lui donner les médicaments. Il fut momentanément rassuré. S’il pouvait résister le temps que ses deux enfants devinssent autonomes. A l’idée de ne pas les voir grandir ses yeux s’embuèrent. « Courage, lui dit son frère. On s’en sortira. »

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Si Kotonda n’a pas le virus, c’est que le SIDA n’existe pas. Société de téléphonie sans fil. Télécel fut la première entreprise à exploiter la téléphonie cellulaire au Zaïre. La société appartenait à un milliardaire rwandais, un certain Miko. Au paradis du bling-bling qu’est Kinshasa, en posséder un était synonyme de puissance et de réussite sociale.

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inshasa était plongée dans une sorte de torpeur. Les publicités vantant les mérites des deux bières locales concurrentes la Primus et la Skol entretenaient l’illusion d’une ville insouciante. Que nenni ! Les gens mangeaient de moins en moins à leur faim. Ils s’enlisaient dans la pauvreté. A coup de billets de banque, le Maréchal Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendo wa za Banga avait réussi à retourner une partie des cadres de l’opposition proches à Etienne Tshisekedi. Le Haut Conseil de la République – Parlement de transition, HCR-PT en sigle, immense pachyderme institutionnel, formé par la fusion du Parlement de transition et du Haut Conseil de la République, émanation de la Conférence Nationale Souveraine, incarnait l’immobilisme institutionnel dans lequel le pays était plongé. Les nouvelles étaient stéréotypées. Les Kinois se rabattaient sur Radio Maria Mama wa Elikya, la station du Diocèse de la capitale pour entendre autre chose que les sempiternels salamalecs à la gloire de Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendo wa za Banga. Les journalistes virés de l’Office zaïrois de radiodiffusion et de télévision car jugés « trop proches de l’opposition » y avaient trouvé refuge. Kabeya Pindi Passi, Charles Djungu Simba Kamatenda ou Jean-Marie Dikanga Kazadi y officiaient, se dégageant ainsi habilement du bâillon du dictateur, en attendant de trouver mieux. Blasés, les Kinois tentaient de survivre. Mobutu était toujours là, comme figé dans le temps, inamovible. Il maîtrisait son monde… Pourtant lui échappait une certaine agitation impliquant l’axe Kampala-Kigali sous la bienveillance de Washington. Museveni et Kagame étaient décidés à réussir ce que Tshisekedi et les Zaïrois n’avaient pu : déboulonner le Maréchal. 99

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8. Libération

L’histoire allait s’accélérer. Dans quel sens ? Nul ne le savait. Le 22 août 1996, Mobutu fut opéré d’un cancer de la prostate généralisé. Il était parti pour une longue convalescence. Il lui restait environ une année à vivre. Mais cela il ne le savait pas. Plusieurs jours durant, en ce mois de septembre 1996, les radios périphériques captées à Kinshasa faisaient état d’une insurrection menée par une nébuleuse à l’est du pays. Des témoins affirmaient avoir vu des soldats traverser la frontière d’un pays voisin. Le drapeau rwandais flottait à Goma. Ces nouvelles n’étaient guère rassurantes. Le gouvernement de Kinshasa ne communiquait guère à ce propos se contentant d’affirmer tout était sous contrôle. Le 7 octobre 2006, un ordre de quitter le territoire était adressé aux Banyamulenge du Sud Kivu par le Gouverneur de la province. Il les accusait d’être de mèche avec les insurgés. Un matin on apprit qu’il s’agissait bien d’une rébellion. Un autre matin on apprit que cette rébellion avait un porte-parole : Laurent-Désiré Kabila. Les Kinois, dubitatifs au départ, se mirent à espérer l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila. C’était un zaïrois. Il allait chasser le dictateur. Seulement il faudra patienter, il venait à pied. Les villes de l’est du pays tombèrent les unes après les autres. Uvira fut la première le 22 octobre. Avec l’énergie du désespoir, Mobutu tenta d’organiser la résistance. Son armée était pourrie. Le peuple l’avait lâché et ouvrait la porte aux Kadogo19 de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération. Dans ses efforts,
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Kadogo : mot swahili désignant un jeune garçon. C’étaient le surnom donné aux enfants soldats qui accompagnèrent Laurent Désiré Kabila dans sa marche pour la prise du pouvoir.

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il avait le soutien de la France qui ne voulait pas voir les anglo-saxons prendre pied en Afrique centrale. Kotonda suivait ces évènements avec une certaine appréhension. Lorsque Kisangani tomba aux mains de l’AFDL le 15 mars 1997, malgré les gesticulations du pourvoir, il conclut que Mobutu était fini. Il chercha à voir son frère mais ne le put. Il était en « opération ». Pour la première fois dans l’histoire du Zaïre, les rebelles avaient vaincu les mercenaires. Les Serbes commis à la tâche de défendre Kisangani avaient quitté la ville deux jours plus tôt, tuant au passage des soldats des Forces armées zaïroises qui voulaient quitter la ville en même temps. Kabila était accueilli en libérateur. Bientôt une bonne partie du territoire fut occupée par les troupes de l’AFDL. Kinshasa avait perdu toutes les zones minières. Kabila disposait à présent d’un pactole pour organiser son ascension vers le pouvoir. La rumeur selon laquelle les fonctionnaires des zones occupées par les rebelles étaient payés 100 dollars par mois minimum circulait avec persistance à Kinshasa, suscitant un engouement intéressé pour le nouveau régime en marche. Une autre rumeur évoquait le versement d’une bourse aux étudiants. L’attente du « sauveur » Kabila n’en fut que plus ardente. On apprenait aussi que des officiers de l’armée rejoignaient le rebelle. Kotonda qui n’avait toujours pas de nouvelles de son frère se demandait s’il n’avait pas fait la même chose. Une chanson religieuse intitulée « Libération » chantée en Monokutuba fut associée à Kabila dont la rhétorique se basait essentiellement sur ce thème. Elle fut très vite interdite d’antenne par les autorités. Ce qui n’empêcha pas la rébellion d’avancer vers sa cible : Kinshasa. Tout en jouant le jeu de la diplomatie, Mobutu était bien décidé à sauver son régime. Avec son ami 101

Savimbi, il organisa un verrou à Kenge, à une centaine de kilomètres au nord-est de la capitale. L’AFDL fut surprise par la résistance des forces loyalistes largement soutenues par les rebelles angolais. Les combats furent violents ce 4 mai. C’était sans compter avec la traitrise du Général Mahele. Il livra à Kabila une carte d’étatmajor permettant de prendre à revers les hommes de Mobutu. Kenge était tombé. Les rebelles angolais rebroussèrent chemin en passant par Kisantu. La route de Kinshasa était ouverte. Marie alors âgée de six ans, achevait la première année primaire à l’Institut Bobokoli de Binza. Elle s’en sortait plutôt bien. Une bonne s’occupait de son frère pendant la journée. Kotonda ne pensait plus à se remarier. Il continuait son travail sans entrain. L’atmosphère à Kinshasa était celle d’une fin de règne. Plusieurs dignitaires du régime vidaient leurs comptes en banque et envoyaient leurs enfants en Afrique du sud ou en Europe pour les plus fortunés, à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve pour les moins bien lotis. Tôt le matin du 14 mai, le Colonel vint frapper à sa porte pour lui dire au revoir. Il ne savait pas ce qui allait se passer dans les jours suivants. « Les enfants sont en sécurité à Brazzaville. - Et toi ? - Je suis un militaire fidèle. On verra bien. - Penses-tu que je doive partir moi aussi ? Courrais-je un risque en restant ici ? - Tu n’es pas politicien. Tu n’as pas de soucis à te faire. Je ne sais pas te dire comment évolueront les choses. Nous sommes présentement à un moment critique. Tout peut basculer dans un sens comme dans l'autre. Il suffit de peu de choses pour faire pencher la balance.

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- Pourtant l'armée a été incapable de tenir tête à la rébellion! - Oui et non, en fait, l'armée ne s'est pas battue. Je ne divulguerai pas de secret militaire si je te disais qu'il y a des traîtres au sein du haut commandement militaire. - Des traîtres? - Oui des traîtres, des traîtres qui se divisent en deux groupes: les égoïstes et les opportunistes. Les uns profitent de la situation pour s'en mettre plein les poches. Ils récupèrent en plus des commissions une partie de l'argent destiné à l'achat des armes. Ils volent le carburant et les rations destinées au front. Ils sont convaincus que la guerre est perdue. Ils veulent gagner le maximum avant de s'exiler. Ils savent que les nouveaux maitres du pays ne leur laisseront pas le choix: la prison dans le meilleur des cas, le peloton d'exécution au pire. Les opportunistes espèrent trouver leur place au sein du régime qui va s'installer, Ils donnent des gages et espèrent beaucoup en retour. Ce faisant ces traîtres sacrifient nos jeunes soldats au front. Ils les font canarder par l'ennemi. Cela ne les empêche pas de trouver le sommeil. J'en suis révolté. Les égoïstes seront pardonnés pour une raison bien simple : la mentalité de prédation est la chose la plus partagée au sein de notre armée et ce à tous les échelons, du haut-gradé à la nouvelle recrue. Je parie que dans quelques années, si changement de régime il y a on ira les supplier pour qu'ils reviennent travailler au sein de l'Etat Major. Les opportunistes par contre ne seront pas excusés. Ils sont assoiffés de gloriole. On ne supporte pas cela au sein de l'Armée. On ne sacrifie pas ses hommes pour le pouvoir et la gloire. Ils ont été identifiés. On les connait. Leur sort ne sera pas enviable. - C'est à dire? »

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Le colonel le regarda profondément dans les yeux sans rien dire. Il comprit qu'il ne dirait rien. Il n'insista pas et changea de sujet de conversation. « Et toi? - Je suis un militaire. Un vrai. Je ne trahirai pas. J'assumerai mon rôle jusqu'au bout. - Puis-je faire quelque chose pour toi? - Non ne t'en fais pas pour moi. Je suis compétent. Je connais les techniques de survie en environnement hostile. - Que devrais-je faire? - Continuer à faire ton travail le plus correctement possible. L'AFDL est un conglomérat hétéroclite dont la caractéristique commune est l'indigence intellectuelle. Ils n'auront jamais assez de cadres pour diriger ce pays qu'ils ne connaissent guère. Quelques-uns de ses porteparole disséminés en Europe s'adressent aux médias avec des discours au style ampoulé. Ils séduisent le peuple drapés de l'auréole de la « diaspora », ils prétendent vouloir faire au pays leur expérience ailleurs acquise. Quelle est-elle cette expérience ? Je les connais pour la plupart. Ils vivent en occident sur le dos de l'assistance sociale. Ce sont des mendiants institutionnels et frustrés. Ce sont aussi des prédateurs en puissance. Ils vont venir pour jouir et n'auront pas de limites. Ils vont amasser aussi vite que possible un gros pactole, tellement ils vivront dans la crainte d'une révolution similaire à la leur. Ils vont s'enrichir plus vite que les potentats actuels. C'est le peuple qui en paiera le prix fort, tu peux me croire. » Il respira profondément avant d'ajouter : « Sois le plus discret possible. Je vais m'arranger pour te tenir au courant dès que les choses se seront calmées. » André Kotonda regarda le militaire s'éloigner. Son dos lui paraissait voûté. Il avait néanmoins conservé sa 104

large carrure. C'était la dernière fois qu'il le voyait. Il se rendit compte qu’ils n’avaient pas abordé la question de sa maladie. Cela lui parut soudain dérisoire. Ses yeux se remplirent des larmes. « De quoi parliez-vous Papa? » Il n'avait pas remarqué la présence de Marie qui était débout sur le pas de la porte du corridor. « Es-tu déjà réveillée? - Oui Papa - Ce n'est rien ma Chérie - J'ai peur - N'aie pas peur. Je suis là. » Il ne sortit pas de la journée se remémorant la conversation avec son frère. Certains de ses propos lui étaient obscurs. Il n'en saisissait pas bien le sens. Il reconnaissait bien son frère. En lui se confondaient l'homme d'action, le militaire et l'intellectuel, l'analyste sociopolitique. Sa perception de la situation et la lecture qu'il en faisait étaient équilibrées. Les jours à venir allaient être obscurs. Le discours de son frère traduisait certainement une souffrance morale profonde. Son indignation n'était pas feinte. Il n'en revenait pas réellement de la félonie de ces hauts-gradés. De vrais psychopathes prêts à tout pour leurs intérêts égoïstes et un pouvoir somme toute éphémère. Cette pensée le rassura de la solidité de ses valeurs morales un court instant jusqu'à ce qu'il se rappelle qu'il était séropositif. Il avait bien attrapé le virus avec des relations extra-conjugales. « Au moins, je n'ai tué personne volontairement » se dit-il comme pour se consoler. L’un de ses deux chauffeurs, Matembele, arriva entre-temps. C’était le plus jeune des deux. Sa barbe distraitement rasée avait la couleur des mauvais jours. S’il l’avait peignée, le résultat n’en était pas encourageant pour ses interlocuteurs. Il venait chercher 105

la voiture comme de coutume pour faire le taxi à travers la ville. L’autre avait probablement jugé plus prudent de rester chez lui. Les temps étaient incertains. « Comment as-tu fait pour arriver jusqu’ici ? - Je suis venu en taxi. Il n’y a pas beaucoup de monde dans la rue. C’est très calme. Tout m’a l’air arrêté. Les gens discutent par petits groupes. De temps en temps, on voit des camions ou des 4X4 de l’armée remplis de militaires passer à vive allure. - Penses-tu que ça vaut la peine de travailler aujourd’hui ? - Poro, ndenge eza boye nazoyeba te. Ba ntshofa ebele lelo bakobombe na ba lepa po bazobanga. Bazotalela ndenge nini makambo ekoleka. Lelo trans ekomata, ekozala motuya. Okoki pe kosimba mbongo neti liseki. Kasi tozoyeba te. Bazoloba été ba soda bakote mususu bazobotola mbongo na mituka. Nayaki po tosolola yango totala ndenge nini tokosala20. - Je crois qu’on devra attendre que les choses s’éclaircissent. On aura toujours le temps de faire de l’argent. L’atmosphère qui règne aujourd’hui dans la ville est assez indécise. Je préfère que tu rentres chez toi. On reprendra le travail dans quelques jours, le temps de voir clair. » Il écouta son patron sans rien dire. A son air de chien battu, Kotonda devina l’angoisse de son employé. Les chauffeurs-taxis de Kinshasa sont une corporation assez singulière. Ils sont assez privilégiés. Ils brassent quotidiennement des sommes importantes
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Franchement patron, je ne sais pas. Je suis sûr que beaucoup de mes confrères ne sortiront pas ou attendront de voir. Dans ce cas, le prix de la course peut augmenter jusqu’à deux fois sa valeur. On peut donc faire de bonnes affaires. Mais en même temps il règne une incertitude inquiétante. Il semble que des militaire n’hésitent pas à ravir de l’argent voire des véhicules. En fait, j’étais venu pour en parler avec vous.

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d’argent. En général, ils gagnent plus que le propriétaire du véhicule sur qui retombent systématiquement toutes les avaries, souverain prétexte à un versement21 insuffisant. Mais en même temps, ils ont une gestion assez peu rationnelle de leurs gains, multipliant fiancés et copines à travers la ville, assurés d’avoir le lendemain de quoi assumer leurs frasques. Kotonda comprit donc pourquoi Matembele avait bravé l’incertitude. Il ne devait plus avoir grand-chose dans sa tirelire. Il espérait ainsi se refaire une petite santé financière pour faire face aux jours à venir. Il lui posa franchement la question. « Mama na bana aza na biloko na ndaku ? - Poro, mobulu ! »22 Il lui tendit un billet de vingt dollars américains. « Essaie de faire quelque chose avec ça. J’espère que tout va rentrer dans l’ordre assez vite. Fais attention à toi en ces moments difficiles. - Merci Patron. » Matembele repartit se disant qu’ « un tien vaut mieux que deux tu l’auras ». Il bénit le seigneur d’avoir un patron plutôt compréhensif. Un autre dans la même situation l’aurait envoyé paître. Il retourna chez lui momentanément apaisé. Accompagné de ses deux enfants, Kotonda se rendit à la boutique de Mère Double, ainsi surnommée parce que ses deux ainés étaient de faux jumeaux. Il allait chercher des piles « Ray-o-vac » pour sa radio. Il voulait être sûr de ne pas rater les nouvelles. Il en prit huit. Alors que le pouvoir du Maréchal Mobutu vacillait

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Somme d’argent préalablement négociée versée quotidiennement par le chauffeur au propriétaire du véhicule. 22 « Ta femme a-t-elle de quoi tenir à la maison ? - Non Patron. On n’a rien à manger !»

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définitivement, comment savoir si la SNEL23 assurerait la fourniture en énergie ? Il se sentit las. Ses deux enfants jouaient avec leur nourrice. Il essaya péniblement de lire les premières pages des « Misérables » de Victor Hugo. Le cœur n’y était pas. Il s’allongea sur le canapé. L’OZRT (24), diffusait son programme habituel fait de rire, musique et théâtre. Le journal de 13h30 rendait compte des activités du gouvernement qui « mettait tout en œuvre pour stopper l’avance des envahisseurs à la solde des puissances étrangères ennemies ». Cette langue de bois ne disait rien de la situation exacte sur le terrain. Pourtant Africa numéro 1 et Radio France Internationale affirmaient que les rebelles étaient proches, que la chute de Kinshasa semblait inéluctable, suscitant des sentiments mitigés dans les cœurs des Kinois, heureux de se débarrasser du dictateur mais inquiets face à un avenir incertain, du moins pour une partie d’entre eux. Vers 17h00, une rafale de mitraillette crépita au loin. Le spectre d’une guerre dans la ville traversa un moment l’esprit de Kotonda qui se signa machinalement. Il se demanda ce que son frère faisait en ce moment précis. A 19h23, Kinshasa plongea dans le noir. La SNEL avait interrompu la fourniture d’électricité. C’est dans cette nuit noire que le Général Mahele trouvera la mort. En cherchant à éviter à tout prix un bain de sang dans Kinshasa, il avait donné le sien propre. Ce sera la version officielle.

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Sigle désignant la Société Nationale d’électricité. Elle détient le monopole absolu de la fourniture du courant électrique au Congo de sorte qu’un particulier voulant s’éclairer au solaire est obligé de lui verser une taxe.

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otonda reprit son travail à l’ONATRA. Formellement, rien n’avait changé. Il régnait néanmoins désormais au sein des administrations publiques un désir de bien faire, un besoin de « revêtir l’homme nouveau ». Les petites magouilles avaient disparu comme par enchantement. On avait perdu trop de temps. Il fallait reconstruire le pays après trente-deux ans de despotisme. Le charismatique Kabila galvanisait les foules. On voulait s’approprier le tombeur du Léopard. Les Bakongo se livraient à une exégèse de son nom. « Kabila est un Mukongo. - Ah bon ! - Comment ça Mukongo ! - Il fait partie de ces nombreuses familles kimbanguistes jadis déportées par le pouvoir colonial. Son vrai nom est « Nkabila », ce qui signifie : « Donnemoi ». - Moi je ne crois pas une seconde à ces balivernes - Je t’assure que c’est vrai. - Non. - Si ! - Non ! - Je t’assure… » C’est le genre de discussions que l’on entendait dans les taxi-bus en provenance de Kisantu. Comme si appartenir à la même ethnie que le nouvel homme fort accordait plus de légitimité à habitait ce pays. Seuls les étudiants percevaient les germes d’une dictature naissante, n’hésitant pas à affronter les Kadogo à la gâchette facile. Beaucoup parmi eux perdirent ainsi la vie.

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9. Les Kadogo

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Un matin, Kotonda reçut la visite d’un certain Alex Murenzi Rugaba. Fils d’un ancien cadre de la compagnie Air Zaïre, « Tutsi de Kinshasa », ancien élève des Frères Maristes, il dirigeait une brigade de l’Office des biens mal acquis, la très fameuse O.B.M.A., qui un temps fit la pluie et le beau temps à Kinshasa. Chargées de récupérer auprès des potentats de l’ancien régime les biens meubles et immeubles spoliés pour les restituer à leurs légitimes propriétaires, mes brigades de l’O.B.M.A faisaient régner la terreur. Pour des raisons qui demeurèrent longtemps obscures à Kotonda, Murenzi lui en voulait personnellement. « Vous êtes bien le Frère du Colonel Kotonda ? - Oui ! - N’est-ce pas lui qui vous a procuré tout ceci ? - Bien sûr que Non ! Il avait sa vie, j’avais la mienne. Je suis un haut cadre universitaire. Je me suis procuré « tout ceci » avec mon travail ! - Et où se trouve votre frère ? - Je n’en sais rien ! je n’ai jamais été militaire. - Tout ça est très suspect ! » Marie pleurait à la vue de ces hommes en arme qui parlaient durement à son père. Les deux voitures furent saisies « pour raison d’enquête », le privant ainsi d’une source substantielle de revenus. Après la stupeur des premiers jours, Kotonda se reprit. Il était décidé à ne pas se laisser faire. Avec un ami, ils rencontrèrent un officier rwandais à qui ils exposèrent la situation. Celui-ci promit de se renseigner. Ils se retrouvèrent deux semaines plus tard. « La visite de Murenzi était illégale. Il a abusé de sa position pour résoudre un conflit personnel. Un des enfants de votre frère avait couché avec sa copine alors qu’ils étaient élèves à Binza. Il a été entendu et est 110

écroué à présent. On n’a malheureusement pas encore retrouvé les deux véhicules. » Et on ne les retrouva plus jamais. On n’eut plus de nouvelles de Murenzi. Il avait disparu comme il était apparu. Les deux voitures avaient été expédiées à Kigali. La bonne volonté de l’officier rwandais avait ses limites. Ce n’est pas lui qui aurait empêché à son pays d’agrandir son parc automobile, nationalisme oblige ! D’autres soucis rattrapèrent Kotonda. Il n’avait plus accès à son traitement. Son frère dont il avait perdu la trace n’y subvenant plus. Lentement mais sûrement sa santé se détériorait. Il était de plus en plus absent à son travail. Il s’enfermait dans les toilettes pour des défécations sonores et abondantes. Vers la fin de 1999, la maladie commença à le marquer physiquement. Il avait perdu du poids. Ses joues étaient creusées, son léger embonpoint avait disparu. Il fut hospitalisé à Kintambo. Pendant plusieurs jours, il put à peine parler. Un matin, il demanda que l’on fît venir ses enfants. C’était le 29 décembre. Il ne les avait pas vus depuis au moins deux semaines. Il n’avait pu fêter Noël avec eux. Il leur parla bizarrement. C’est du moins ce qu’en pensa Marie. « Marie, aimes-tu ton frère ? - Oui Papa - Pyrrhus aimes-tu ta sœur ? - Oui Papa. - Promettez-moi de ne jamais vous quitter. - Oui Papa. - Tu t’occuperas de ton frère comme une mère l’aurait fait ! - Et toi Papa, risqua l’aînée, ne nous quitteras-tu jamais ? - Je serai toujours avec vous-mêmes si je ferme les yeux. » 111

Il les serra très fort dans ses bras. « Pleures-tu Papa ? - Oui Marie je suis un peu triste. - Il ne faut pas être triste Papa. Je suis très fort. Si quelqu’un touche à ma sœur je le taperai ! » A seulement six ans, il était loin de réaliser l’ampleur de ses dires. « Où que je sois, mon esprit vous guidera. - Oui Papa. - Je vous aime à jamais ! » Il mourut le matin du premier janvier 2000. Pour Marie et Pyrrhus, une nouvelle vie allait commencer, sans Papa, sans Maman, tous deux emportés par le SIDA, l’impitoyable tueur dont ils n’avaient aucunement conscience... Elle avait dix ans.

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Deuxième partie

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Kisangani ne tombera pas ! » L’ultime promesse d’un régime aux abois n’avait pas été tenue. La chute de cette ville de l’Est du pays avait préfiguré celle du Maréchal. Ces évènements étaient loin d’émouvoir Ntumba. Elle, si prompte à prendre sur elle la souffrance des autres, n’avait rien ressenti à la vue du corps décharné de Mobutu descendant de l’avion au bras de sa femme Bobi Ladawa. Les larmes des Kinois lui paraissaient inappropriées. Ntumba ne comprenait pas pourquoi on s’apitoyait sur le sort d’un homme qui pouvait s’offrir une intervention chirurgicale en Suisse et une convalescence à Rocquebrune Cap Martin alors que la majorité des zaïrois n’avait pas accès à des soins de santé primaire. Assurément ses compatriotes avaient la mémoire courte. C’était assez clair pour elle. Le monstre qu’était Mobutu à ses yeux ne lui inspirait aucun sentiment de compassion. Elle en eut peur. N’était-ce pas le propre des chrétiens de pardonner ? Elle ne cessait de se poser la question, d’y donner la réponse attendue sans être en mesure d’en tirer toutes les conséquences, c'est-à-dire absoudre le meurtrier. Sa générosité avait certainement des limites. Elle n’était qu’une femme, chrétienne certes, mais une femme dont Mobutu avait assassiné le mari quelques années plus tôt, ce qu’elle n’arriverait certainement pas à pardonner encore moins à oublier. Le revirement des Kinois s’expliquait par deux facteurs. Le premier était plutôt humain et sentimental – qui ne s’émouvrait pas face à un homme malade, amaigri et affaibli, qui par certains était considéré comme tout puissant ? – le deuxième était politique. Durant sa convalescence, le Maréchal à la toque de léopard avait reçu la visite d’Etienne Tshisekedi. Il lui avait promis de se conformer aux prescrits de la 115

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10. La Marque indélébile

Conférence Nationale Souveraine. Concrètement, le sphinx de Limete devait retrouver son poste à la primature. Il en avait reçu les assurances et l’avait annoncé à son retour à Kinshasa. L’état de santé déclinant de Mobutu et la promesse de la nomination de l’opposant charismatique étaient suffisants pour que les Kinois lui pardonnassent ses horreurs passées. Ntumba n’en faisait manifestement pas partie. Entre le 14 et le 17 mai Kinshasa offrit à Ntumba un drôle de visage. Un visage qui lui rappelait des textes lus et relus au Lycée du Sacré Cœur sous la houlette de Sœur Meus, austère et droite comme un « i », prophétesse de la littérature française, pourfendeuse de toute production africaine francophone, assimilée systématiquement à des feuilles de chou. Zamenga Batukezanga, le romancier le plus populaire du Congo était régulièrement traité avec un mépris condescendant. « …Puis un calme profond, une attente épouvantée et silencieuse avaient plané sur la cité. Beaucoup de bourgeois bedonnants, émasculés par le commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu’on ne considérât comme arme leurs broches à rôtir ou leurs grands couteaux de cuisine. La vie semblait arrêtée ; les boutiques étaient closes, la rue muette. Quelquefois un habitant, intimidé par ce silence, filait rapidement le long des murs… ». Elle finit par se souvenir de qui était ce texte. Maupassant aurait pu décrire Kinshasa de la même manière. Elle jugea plus prudent de fermer sa boutique. A son fils qui naïvement s’inquiétait de leur avenir s’il arrivait malheur à Mobutu, elle répondait tranquillement : « Rien ne nous arrivera. Il n’a jamais rien fait pour nous. Il peut mourir aujourd’hui, on continuera notre vie sans lui ! » 116

Elle se rendait compte après coup de la violence de ses propos mais ne les regrettait pas. « Il faudra bien que je lui explique un jour ce qui est arrivé à son Père » se disait-elle. Avec cette sagesse dont seuls les enfants sont capables, Antoine questionnait sa mère : « Dis Maman doit-on aimer tout le monde ? - Oui ! Dieu nous le recommande. - Pourquoi n’aimes-tu pas Mobutu alors ? - Qui t’a di que je ne l’aimais pas ? - Je sais que tu ne l’aimes pas. - Comment ça ? - Tu ne regardes jamais quand on le montre à la télé. - Je crois qu’il faut que tu penses à tes devoirs. - C’est déjà fait ! » Antoine observait sa mère avec un brin de malice. « Il ressemble vraiment à son père ! » Le vendredi 16 mai 1997, veille de l’entrée des rebelles à Kinshasa, Ntumba, comme la majorité des Kinois, préféra passer la journée chez elle. En fin de matinée, à toute vitesse, Mobutu et sa famille avaient quitté la ville par l’aéroport de N’djili, la peur au ventre, craignant un missile tiré par les rebelles pour abattre leur avion. Kinkiey Mulumba, le Ministre de l’Information, vociférait à la radio nationale que le Président Mobutu n’avait pas démissionné mais qu’il s’était plutôt mis en retrait pour permettre une solution pacifique. Lui seul comprenait la différence entre « démissionner » et « se mettre en retrait ». Pour le Kinois cette gymnastique rhétorique ne disait rien qui vaille. Lorsqu’à 19h23, la fourniture de courant fut interrompue, Ntumba soupira sans s’en rendre compte : « Tout est accompli ». Elle prit son chapelet et s’allongea sur son lit et se mit à réciter le Rosaire. 117

Le lendemain matin, elle entendit le voisin parler avec d’autres hommes. « Mahele a été tué dans la nuit au Camp Tshatshi par des membres de la Division Spéciale Présidentielle ». Elle se signa. « Quand ceux d’une même maison se battent entre eux, la déchéance n’est plus loin. » Dans l’après-midi, les petits hommes verts de Kabila entraient dans Kinshasa par les quartiers est de la ville. Ils furent accueillis comme des sauveurs. Eux ils préféraient qu’on les appelât « libérateurs ». C’était plus chic. Une autre vie allait commencer à Kinshasa.

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n ce début d’année 2001, Antoine était plutôt préoccupé par la session des examens du premier semestre. Il était maintenant en première année secondaire et s’épanouissait harmonieusement. A la rentrée scolaire, il avait fait la connaissance du Frère Mathieu, originaire de Kisangani, qui le préparait au sacrément de la Confirmation. Ils s’étaient liés d’amitié. Ils se rencontraient à présent de plus en plus en dehors des séances de catéchèse. Le religieux entreprit de lui donner des leçons de guitare et de bureautique. Ses progrès furent rapides. Bientôt, le logiciel word n’eut presque plus de secrets pour lui. Losque les religieux prirent un abonnement internet chez Interkin, Antoine fut aux anges. Il découvrit un outil à la fois ludique et utile qui lui permit d’améliorer ses performances scolaires. Ceux-ci étaient du reste loin d’être négligeables. Il devint accro au « web ». Il mit à profit ses prédispositions artistiques pour fabriquer et vendre des cartes de vœux originales à la fin de l’année 2000. Il composait les motifs sur l’ordinateur en téléchargeant des cliparts gratuits sur le net. Le Frère Mathieu lui avait fourni pour commencer un vieux stock de papier bristol. Il put ainsi s’offrir une trentaine de dollars d’argent de poche en les proposant aux étudiants, aux élèves mais aussi aux religieuses qui habitaient le campus de l’Université de Kinshasa, entre l’Ecole de Santé publique et le Centre Neuro Psycho Pathologique. Pour lui c’était bien une petite fortune honnêtement gagnée. Il jouait de la guitare, chantait avec le Chœur de Monseigneur Gillon de la paroisse Notre Dame de la Sagesse de l’Université de Kinshasa, affectueusement appelée Nodasa par les étudiants, et trouvait le temps de 119

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11. Crises et amitiés

faire du théâtre dans la troupe de l’Institut du Mont Amba, sans échouer à l’école ! Sa mère se plaignait intérieurement de ne pas assez le voir tant il était pris par ses activités. Elle se réjouissait de le savoir entre de bonnes mains, loin des fréquentations douteuses. Ce qu’il apprenait lui servirait certainement un jour pensait-elle. Cet avis n’était toujours pas partagé autour d’elle. Le fait que cet homme de quarante ans, aussi religieux soit-il s’intéressât autant à ce gamin semblait suspect aux yeux des « bouffeurs des curés », galvanisés par les « affaires de pédophilie »qui commençaient à éclore au sein des milieux catholiques du nord. Ntumba ne se posait pas ce type de question. Elle savait que quand les membres du clergé africain « déconnaient », c’était plutôt avec des femmes et pas avec les enfants. En catholique convaincue, elle aimait souvent répéter qu’elle n’avait jamais personnellement été confrontée à cela ! Voilà qui coupait court à toute velléité de discussion. La session des examens était prévue pour la période du 18 au 25 janvier 2001. Antoine préparait l’épreuve de mathématiques. Il refaisant les exercices contenus dans le petit livre de R et S Lorent tout en écoutant la radio. Il avait la veille expédié ceux du CREM, le fameux livre du Centre de recherche pour l’enseignement de la mathématique au Zaïre, de plus en plus boudé par les enseignants parce qu’assimilé au pouvoir de Mobutu, dont il avait gardé les couleurs sur la couverture. Il sursauta. « Des coups de feu ont été entendus en début d’après-midi au Palais des Marbres. Le Président Kabila était visé, il aurait succombé à ses blessures ». Il resta songeur un moment avant de se ressaisir. Il se mit à tourner le tuning de son petit poste de radio 120

Panasonic. La BBC annonçait la même chose en Anglais. S’il ne comprit pas tout le billet, il put néanmoins entendre distinctement « has been shot ». Il ne fallut pas longtemps pour que dans les quartiers des groupuscules se formassent spontanément. « As-tu écouté la radio ? - Oui - C’est terrible ! - Nanu esalama te na mboka na biso!24 - Mais qui est derrière tout ça ? - Nzambe kaka !25 - Soki otali bien okomona mindele kaka. Balingaka bato ya malamo po na Afrika te. Ndenge babomaka Lumumba, babomi pe Kabila. »26 Tout le monde y allait de son petit commentaire comme pour masquer son anxiété face à un avenir obscurci alors que la partition du pays due aux multiples rébellions menées par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie, le RCD, le Mouvement pour la Libération du Congo, le MLC et tant d’autres mouvements politicomilitaires plombaient l’économie du pays. Après une petite embellie entre 1997 et 1998 marquée par la création du Franc Congolais lancé en grandes pompes, le Congo était retombé dans la « crise », la « récession » et le « marasme ». La population avait de plus en plus du mal à supporter l’effort d’une guerre que Laurent-Désiré Kabila ne gagnait pas, loin s’en faut. On en venait à regretter l’ère Mobutu. Le Mzée avait peu à peu repris à son compte les techniques de marketing dont usait et abusait son
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On n’a jamais vu ça dans notre pays. Dieu seul sait ! 26 Il y a sûrement des blancs derrière tout ça. Ils ne supportent pas les bons dirigeants pour l’Afrique. Comme ils avaient tué Lumumba ils ont aussi tué Kabila

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prédécesseur à la toque de léopard. Avec Dominique Sakombi à ses côtés, il était à la bonne école. A la création de la nouvelle devise, il convoqua toute la crème de la musique congolaise pour chanter le « Franc Congolais », contre espèces sonnantes et trébuchantes très vite échangées contre… des Dollars américains par les récipiendaires. Là où les autres artistes se réunissent pour de grandes causes – on se souviendra des « Enfoirés » de France ou de la coalition « We are the world » autour de Michaël Jackson et de Lionel Richie – Papa Wemba, Lokua Kanza, Mbilia Bel et les autres chantaient la monnaie, avec dès les premières mesures une énorme incongruité que les Congolais fredonnaient allègrement en ces années-là. « …Mboka soki ebebi Mosolo na yango Ekobebaka elongo Ebongi tozala Na mbongo ya makasi Po na lokumu la mboka… » Le lecteur excusera cette digression car ce passage du texte de la chanson de propagande pourrait nécessiter une petite exégèse. Sa traduction en Français donnerait à peu près ce qui suit. « …Lorsqu’un pays se dégrade [sur le plan économique] Sa monnaie Se dégrade également [en même temps] Il nous faudrait une monnaie forte Pour la prospérité du pays…»

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Si le lecteur n’a pas encore perçu l’incongruité, il pourrait reprendre plus lentement la lecture du texte. « …Lorsqu’un pays se dégrade Sa monnaie Se dégrade également… » Autrement dit, la valeur d’une monnaie est le reflet de l’état économique du pays. C’est d’une logique économique élémentaire. « Il nous faudrait une monnaie forte Pour la prospérité du pays…» Autrement dit, la prospérité d’un pays dépend de la valeur de sa monnaie. C’était le propre des musiciens congolais de dire une chose et son contraire tout en feignant d’être cohérents. Cela n’échappait pas à Antoine qui s’en amusait dans la cour de récréation. Un jour il avait fait rire ses potes jusqu’aux larmes en invoquant une « animation » de l’atalaku de Wenge Musica. Il disait le plus sérieusement du monde : « Louer Dieu louer Dieu, ce n’est pas possible ! » Comment dès lors s’étonner que le commun des mortels à Kinshasa soit convaincu que le succès de ces artistes était lié à la fréquentation assidue des féticheurs et autres marabouts ? Un hommage sincère est rendu ici au lecteur que ces digressions n’ont pas égaré et qui poursuit la lecture de ce récit. Alors que toutes les radios confirmaient le décès du Mzée, la RTNC d’abord muette sur le sujet, finit par diffuser un communiqué lu par son aide de camp, le Colonel Eddy Kapend, appelant les troupes à garder leur sang-froid et à maintenir l’unicité du commandement. On annonçait que le Président avait effectivement été

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blessé par balle mais qu’il recevait les soins appropriés et qu’il ne tarderait pas à assumer à nouveau ses fonctions. Après quelques jours d’incertitude, la vie reprit son cours. Riissi Mokili avait succédé à son père, décidé à en finir avec la guerre. Ne pouvant la gagner par les armes, il fut plus malin que ces rivaux. Il formalisa par les accords de Sun City le fait accompli. Tous ceux qui occupaient une partie du territoire furent invités à partager le pouvoir avec lui au sein de l’ « espace présidentiel », en attendant l’organisation des élections qui devaient permettre enfin au peuple de s’exprimer. La part du gâteau était directement proportionnelle à la quantité de sang versé. Le jeune président faisait savoir à tous ceux qui voulaient bien le croire, qu’en tant que militaire, il ne se présenterait pas aux élections dont il sortira finalement vainqueur au deuxième tour face à Gipe Kombo. Antoine réussit ses examens. Une nouvelle période allait commencer. Il grandissait. Il n’était plus un enfant. Il n’était pas encore un homme. A la fin de la cinquième année secondaire, il apprit que le Frère Mathieu allait quitter le couvent. Le religieux tint à le lui dire lui-même tout en l’enjoignant de n’en rien dire à personne. Il en fut fort mari. Il n’imaginait pas Mathieu autrement qu’en soutane. Il doutait de ses capacités de bonheur en dehors d’un cloître dont les journées seraient ponctuées par des « vêpres » et autres « matinales ». Quelques mois plus tôt, il s’était lui-même demandé s’il ne devait pas revêtir le froc. Il en avait parlé à son ami qui ne l’avait ni encouragé ni découragé. Il lui avait simplement dit que ce n’était point une question à laquelle il fallait apporter une réponse en urgence. Savait-il déjà à l’époque qu’il allait changer d’orientation ? Antoine ne pouvait le croire.

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« Je ne quitte pas les ordres de mon plein gré. J’ai été poussé par les évènements. Peut-être que je t’en parlerai un jour. - Que vas-tu faire à présent ? - Ne te fais pas de soucis pour moi. Je vais enseigner à Kisangani à l’Université. J’aurais ainsi l’occasion de m’occuper de ma deuxième passion : le jardinage. Je n’aurai pas de problème de reconversion. Tout va bien. » Ce que Mathieu appelait « les évènements» était en fait une guerre de pouvoir au sein de la congrégation. Les religieux rwandais avaient habilement réussi à gravir les échelons romains. Mettant à profit la sympathie générale dont ils bénéficiaient de la part de la communauté internationale après ces tueries sans précédent qu'on avait appelées « génocide », ils redirigeaient vers leur pays tous les projets novateurs et ce au détriment du Congo, décrits dans les textes de la congrégation comme un « gouffre sans fond » ou comme un bateau sans gouvernail ». Quant aux Congolais, ils y étaient décrits comme « peu capables d'orthodoxie dans la gestion », toujours prompts à « gaspiller les ressources ». Frère Mathieu, au nom des religieux congolais, s'était insurgé contre ces propos méprisants pour une communauté qui avait fait ses preuves par le passé, regrettant le manque d'esprit de charité chrétienne dans certains discours. Il aurait pu ou du se contenter de ne dire que ça, Il avait eu l'outrecuidance de suggérer un parallélisme entre l'invasion du Congo et la montée en influence des confrères rwandais au détriment des Frères Congolais. Ses propos avaient choqué. Les Rwandais avaient menacé de quitter le Chapitre avant la fin des travaux, se disant « outrés par un tel déferlement de haine viscérale ».

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Le Vicaire général, le Frère Eugenio, avait alors demandé à Mathieu au cours d'une longue conversation de s'excuser et de retirer ses propos. Il avait tenu bon, il était le « porte-parole » de ses compatriotes, il les trahirait en se dédisant. Face à la détermination des uns et de l'autre, Eugenio négocia et obtint un compromis. Le sujet ne serait pas abordé dans le cadre du Chapitre mais une concertation à grande échelle allait être organisée avec les Frères du Congo pour prendre la mesure de leurs éventuelles doléances. La Maison Générale publierait ensuite un Vade Mecum opposable à tous. Deux mois plus tard, Eugenio visita les couvents de Kinshasa, de Kisangani et de Kindu. Il s'entretint seul à seul avec chacun des Frères, soucieux de tâter par luimême la réalité des récriminations rapportées par Mathieu. Par opportunisme, par couardise ou par lâcheté, les religieux ne les confirmèrent pas. Certains, deux ou trois, se désolidarisèrent franchement et condamnèrent fermement les propos de Mathieu. A la fin de son séjour, Eugenio ressentit un malaise certain. Il était sûr d'être passé à côté de quelque chose, de n'avoir pas réellement cerné la situation. Il était sûr que les Frères mentaient. Mais il ne pouvait tirer des conclusions que sur base des éléments qu'il avait glanés dans ses conversations. Or leurs propos étaient sans ambigüité: ils ne partageaient pas les vues de Mathieu en ce qui concerne les rapports Congo-Rwanda au sein de la congrégation. C'est en tout cas dans ce sens qu'il s'étaient tous exprimés. Eugenio était tout sauf malhonnête. Il convoqua donc Mathieu et pendant deux heures et demie ils parlèrent d'homme à homme. Cette conversation devait rester absolument confidentielle et ne pas figurer dans son rapport final. On n'en sut jamais rien. Ni Eugenio, ni

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Mathieu ne parlèrent à qui que ce soit du contenu de leur entrevue. Le Vicaire quitta Kinshasa en l'assurant de son amitié: « Aucune décision humiliante ne sera prise à ton encontre ».

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arie et Pyrrhus furent recueillis par une cousine éloignée de leur mère. Elle habitait l’ancien quartier indigène de Yolo non loin de la célèbre Suzanella Maison Blanche qui fut un moment le centre de gravité de la vie musicale congolaise. De ce dancingbar, les chroniques kinoises ont retenu au moins deux anecdotes. En 1970, sous le sponsoring de la Bracongo, Dewayon, de son vrai nom Paul Ebengo Isenge, guitariste virtuose, adulé des mélomanes kinois et grand frère de Bokelo Isenge, organisa un concours ouvert aux jeunes talents de la ville. Deux groupes se retrouvèrent en finale : La Luna de Yolo avec Bozi Boziana et Djo Mali et African Choc de Kabasele Yampania dit Pepe Kale et Matulu Dode dit Papy Tex le Beau Gars. L’assistance tout acquise à la cause du groupe de Dallas27 fut époustouflée par la prestation de l’Eléphant28 et de son comparse. Elle ne joua pas le jeu jusqu’au bout, refusant au jury de proclamer vainqueur le groupe de Barumbu malgré un discours de réconciliation prononcée par Dewayon lui-même. Il fallut l’intervention de la Brigade Mobile pour assurer l’ordre et la sécurité et éviter une émeute qui eût pu être sanglant tant les passions étaient exacerbées. Cinq ans plus tard, la Suzanella fut à nouveau sous les feux de la rampe car son propriétaire, un certain Miezi fut à l’origine d’un de ces coups bas qui jalonnent l’histoire de la musique congolaise. Cette fois-là la victime s’appelait Ntesa Dalienst, patron du groupe Grand Maquisard. Miezi débaucha tous ses musiciens pour créer le Tout Puissant Kosa Kosa. Dalienst sera
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M

12. Ici ou là-bas

L’autre nom affectueux de Yolo. Pepe Kale était ainsi surnommé en raison de sa taille.

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plus tard recruté par Luambo Makiadi pour rejoindre l’autre Tout Puissant, appelé Ok Jazz. Il mourra des années plus tard à Bruxelles de suite de maladie. C’est donc dans ce quartier populaire dont l’atmosphère était porteuse de nostalgie d’une époque marquée par une certaine insouciance, où dans chaque rue les jeunes dès l’âge de sept ans montaient des orchestres, avec des instruments de fortune, les boites de conserve servant de maracas, les tiges de balais posées sur un siège servant de batterie et la rue de salle de spectacles que Marie et Pyrrhus allaient passer le restant de leur vie en attendant de devenir adultes, sauf imprévu. Ils furent inscrits au Complexe scolaire Monseigneur Etsou sur l’avenue Université, où étudiaient déjà les trois enfants de la maison, Arnold, Mathilde et Jenny. Arnold avait deux ans de plus que Marie. Ils furent assez vite proches l’un de l’autre. Le spectacle de la joyeuse bande des cinq enfants se rendant à l’école était assez pittoresque aux yeux de Tante Malou. Elle ressentait une sorte de joie rassérénante en regardant ses enfants et ses neveux s’amuser allègrement. Son mari travaillait pour le service marketing de la British American Tobacco chargé de la région Kinshasa. Il gagnait bien sa vie. La petite famille était à l’abri du besoin. L’arrivée de Marie et de Pyrrhus ne changeait pas grand-chose au train-train quotidien. Ils construisaient leur propre maison à Mont-Fleury, où s’agglutinaient depuis quelques années ceux de la nouvelle bourgeoisie kinoise issue de différents secteurs de la vie nationale. Musiciens, politiques, cadres d’entreprise et autres hommes d’affaire rivalisaient à qui construirait la plus grande et la plus belle baraque pendant que les autres, les Congolais, les vrais, avaient faim. La quarantaine bien sonnée, Tonton Séraphin dégageait l’assurance de celui qui avait réussi. 130

S’emportant rarement, participant activement et surtout financièrement à la vie sociale du quartier, il était apprécié de tous. Le matin, lorsqu’il arrivait aux abords du rond point Bongolo, des jeunes désœuvrés ne manquaient pas de crier : « Mopao, Tozolia te ! »29 Assez régulièrement Séraphin s’arrêtait pour les saluer, leur parler et quand c’était possible leur donner un billet de 10 dollars américains. Ce geste était pour lui tout à la fois une marque de charité mais aussi une sorte d’assurance-vie dans ce quartier populaire où l’on n’était pas forcément à l’abri d’un pillage systématique et haineux en cas de désordre social. En septembre 1991, seuls parmi les riches ceux qui avaient de bons rapports avec les voisins avaient été épargnés par la furie de la meute. Il aimait bien entretenir cette image de générosité. Le marketeur qu’il était assurait ses arrières… Les quatre années qui suivirent furent pour les deux enfants plutôt heureuses. Ils avaient presque réussi à se repérer. Ils avaient trouvé une famille. Ils grandissaient. Ils travaillaient bien à l’école et s’étaient tissés un petit réseau d’amis. A la maison, Tante Malou avait une petite tendance à trop en demander à Marie par moments. Celle-ci prenait la situation avec philosophie, considérant qu’elle avait suffisamment de chances d’avoir été recueillie avec son frère. Elle ne se plaignait jamais. Elle n’en parlait jamais. Il arrivait parfois que Tonton Séraphin intervint en sa faveur quand il était présent. Elle s’empressait alors de dire qu’elle n’était pas fatiguée et que c’était un plaisir de rendre service à celle qu’elle appelait désormais « maman ». La vie de cette famille était assez bien réglée. Séraphin travaillait, Tante Malou s’occupait de gérer la
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Littéralement : « Patron, nous ne mangeons pas !». Il s’agit d’une formule typiquement kinoise pour demander de l’argent.

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domesticité, les enfants allaient à l’école. Le dimanche ils allaient tous à la messe. Pyrrhus s’était inscrit à un club de karaté et progressait. Il était ceinture verte et n’en était pas peu fier. Son « maître » était connu sous le sobriquet de « Djembelas ». Il avait un visage sans âge et aimait à répéter qu’il était l’un des derniers élèves formés par Maître Decantor. Ce dernier nom ne disait rien à Pyrrhus. Il concluait de ces discours mille fois entendus que ce Décantor devait être quelqu’un de très important dans le monde des arts martiaux. Plus personne ne l’appelait Papy. Il adorait la rue. Il aimait jouer aux dames au coin de la rue, à côté de la vendeuse des beignets. Il était « Pitshen le damiste » dont les matches attiraient les foules. Un petit traité de jeu de dames qu’il lisait à ses heures perdues lui permettait d’assurer des coups spectaculaires longtemps en avance. Il se faisait une petite réputation. Les gens venaient des quartiers environnants pour le défier. Il perdait rarement. Ainsi, il était au courant de la vie réelle, de la vie du quartier, celle qui échappait à ceux qui vivaient barricadés dans leurs maisons, la vie de l’underground. Il lui arrivait d’envier ceux de son âge qui vivaient dans la rue tant ils étaient libres. Il aimait leur liberté qu’il n’avait pas, ils enviaient sa vie en famille qu’ils n’avaient pas. A la fin de l’année 2004, les travaux de construction de la maison de Mont Fleury furent assez avancés pour que Séraphin décidât d’y emménager. Les instructions furent données au conducteur des ouvriers pour que tout soit prêt pour le 15 janvier 2005. Mais les fortes pluies qui tombèrent durant le mois de décembre 2004 retardèrent de plusieurs jours l’échéance fixée. C’est finalement le 3 mars 2005 que la famille quitta Dallas pour Mont Fleury. A environ deux mois de la fin de l’année scolaire, ce déménagement ne devait pas perturber l’école pour les 132

enfants. Ils n’avaient qu’à se réveiller une demi-heure plus tôt. Ils seraient conduits en voiture. En fait, ils allaient chaque jour traverser une bonne partie de la ville dans un sens comme dans l’autre. L’avenue Kasavubu était là pour ça. Ils la longeraient de Kintambo-Magasins jusqu’au Rond Point Victoire avant de s’engager sur l’avenue Victoire puis sur l’avenue Université. Alors qu’ils habitaient Yolo, Séraphin préférait plutôt les voir prendre le transport en commun. Ils ne voulaient pas que ses enfants soient totalement coupés de la réalité sociale du pays. De temps en temps par plaisir, il les accompagnait. Maintenant il allait le faire chaque jour par nécessité en attendant de trouver une école à proximité. La nouvelle maison était nettement plus grande. Les deux garçons et Marie avaient chacun leur chambre. Elle était plus jolie aussi. Le quartier était nettement plus silencieux. Deux rues en amont étaient situées les villas de JB Mpiana et de Koffi Olomide. Elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. C’était le meilleur moyen trouvé par le premier pour prouver qu’il avait autant d’argent que le second : construire une résidence en tout point ressemblant à celle de son rival. C’est du moins ce qui se racontait à Kinshasa. Ici, les rues n’étaient pas grouillantes de monde. Les parcelles étaient toutes clôturées de murs très hauts et surmontés de fils barbelés. En cela ils ressemblaient beaucoup aux enceintes des prisons vues dans les séries télévisées américaines. En effet, plus un congolais était riche, plus sa demeure ressemblait à un fort. C’est à peine si on n’était pas obligé de laisser en gage ses papiers d’identité lorsqu’on allait rendre visite à un copain. Ces enceintes fortifiées étaient la traduction matérielle de l’état d’esprit de cette élite qui s’éloignait chaque jour du peuple : elle construisait des murs pour s’empêcher de le rencontrer, elle achetait des voitures 133

aux glaces teintées pour s’empêcher de le voir dans les rues défoncées de la capitale, elle s’exprimait dans une langue comprise d’elle seule, la langue de bois. L’industrie de la « protection » prospérait dans Kinshasa. Les sociétés de vigile étaient légion. Sozais Protection apparue durant les dernières années du régime Mobutu avait comme le pays changé de nom et était devenu Magenya Protection. Entre temps, Mamba, Likonzi, Securico ou G4 Security et tant d’autres essayaient de trouver leur place dans la jungle kinoise. Ils recrutaient parmi les amateurs des arts martiaux désœuvrés et alléchés par la promesse d’un salaire régulier de 100 ou 150 dollars par mois. En signant leurs contrats de travail, ils avaient le sentiment d’une ascension sociale. Les nombreuses heures passées sur les tatamis donnaient enfin leurs fruits. Marie était déjà une vraie jeune fille, épanouie et belle, qui commençait à en éblouir plus d’un sur son passage. L’un de ses admirateurs secrets n’était pas si loin. Il s’était surpris à la regarder différemment, à éprouver une sorte de malaise difficile à décrire lorsqu’elle souriait. Ses nuits étaient perturbées, ses sous-vêtements mouillés à la fin des rêves dans lesquels il était le dompteur de cette jeune fille tout à la fois proche et lointaine. Il en eut d’abord honte. C’était une de ses bassesses tellement lourdes qu’on n’osait pas en parler à qui que ce soit sinon de façon voilée et détachée. Au Collège, il entendait souvent ses condisciples la citer parmi les trois plus belles filles de l’école, celle pour qui on donnerait pour passer une après-midi en sa compagnie. Arnold, puisque c’est de lui dont il s’agit, était envié de ses compagnons. Il pouvait la voir chaque jour. Leurs chambres étaient voisines. « Comment est-elle au réveil ? - L’as-tu déjà vue toute nue ? - T’as déjà vu ses seins 134

- A-t-elle de jolies cuisses ? - T’arrive-t-il de l’embrasser - Votre attitude à vous deux est suspecte ! - Elle ne te sourit pas comme on le ferait à un cousin ! - Je suis convaincu qu’il se passe des choses entre vous deux… » Arnold était agacé d’entendre les sarcasmes et les certitudes de ses amis. Il avait beau crier que Marie était sa sœur, plus personne ne le croyait. Popaul lui avait même dit un jour que les cousines étaient faites pour les cousins ! D’ailleurs assurait-il, lui avait bien flirté avec l’une d’entre elles venue passer des vacances chez eux. Ce sont des choses qui arrivent souvent concluait-il en expert. Il oubliait d’ajouter que son récit n’était qu’un fantasme inassouvi. Les puceaux qui l’entouraient jetaient sur lui un regard plein d’admiration. Le plus difficile pour Arnold était le sentiment que ses copains lisaient dans son esprit et devinaient son émoi. Il nourrissait à présent une passion violente pour Marie. Désormais, il en perdait le sommeil et l’appétit. Il n’arrivait plus à cacher sa frustration et s’emportait facilement à la moindre blague émise par sa cousine à table. La brusquerie de ses réactions surprenait jusqu’à son père. Il s’en rendit compte et se promit de ne plus perdre son sang froid. La nécessité de changer la nature de ses rapports avec Marie lui semblait vitale. Il fallait agir au risque de perdre la tête ou de fondre littéralement tel le métal de la forge : c’est sa vie qui était en jeu. Son existence s’arrêterait, il en était convaincu. Le problème pour lui c’est qu’il ne savait vraiment pas comment s’y prendre. Il fallait au minimum être gentil. Or ces derniers jours, il s’état plutôt comporté en idiot au point que Pyrrhus, Jenny et Mathilde l’aient traité de « méchant» à table. Cela ne l’aiderait certainement pas. Il fallait renverser la tendance. 135

Marie quelque peu surprise par l’emportement de son frère,n’y accorda que très peu d’attention. Probablement qu’Arnold traversait une petite crise se disait-elle. « Les choses rentreront bientôt dans l’ordre ». Les jours qui suivirent furent de ce fait plus apaisés. Tonton Séraphin voyageait de plus en plus à travers le pays dans le cadre de son travail. Il s’occupait de gagner des parts de marché à l’est du pays où après les Accords de Sun City, malgré une relative insécurité, le dynamisme commerçant et le trafic des matières précieuses faisaient petit à petit éclore une bourgeoisie post conflit. Les posters de l’homme d’affaires, jeune et beau, assis face à son ordinateur portable, le téléphone gsm accolé à l’oreille et cigarette entre les doigts étaient affichés sur tous les grands axes du pays avec pour légende : « C’est cool ». Le raccourci était flatteur. Le public cible était bien entendu la tranche d’âge des quinze-vingt ans, futurs consommateurs et décideurs. Séraphin commençait à réfléchir à une éventuelle conversion professionnelle. Certes son travail lui permettait de gagner honnêtement sa vie. Il éprouvait néanmoins des scrupules à vendre de la fumée à des jeunes. Il culpabilisait de participer à cette entreprise de propagation de cancer ou autres maladies cardiovasculaires. Mais avant de prendre l’avion ce 17 avril 2005 pour Goma, il dit à sa femme, pour conclure provisoirement la discussion : « On n’a pas le choix…pour le moment ». Ses yeux pétillaient de malice.

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n immense poster de Withney Houston trônait sur un des murs de la chambre de Marie. La voix chaude de l’Afro-Américaine fascinait littéralement la jeune fille. Marie fut transportée par son interprétation époustouflante dans Body guard aux côtés de Mel Gibson. Depuis, subrepticement, elle l’imitait quand elle le pouvait en se coiffant mais aussi surtout en souriant. Elle avait la chance d’avoir des dents aussi blanches que bien alignées. Marie baignait dans une sorte de grâce naturelle en sorte que même sans maquillage, elle avait l’allure et la prestance qui siéent aux grandes dames. Arnold tentait tant bien que mal de contrôler sa passion dévorante. Il entreprit de séduire sa cousine, bien décidé à obtenir ses faveurs. « Tu m’accompagnerais samedi à Bobokoli ? Il y a un groupe de rap qui s’y produit. - Pourquoi pas ! A quelle heure commence le spectacle ? - Après les cours de 13 à 17h00. - On va y aller pourvu que maman soit d’accord. - Je me charge de la convaincre. Comme ce sera la journée, je ne pense pas qu’elle s’y opposera. » L’ambiance de Bobokoli fut plutôt bon enfant. Les adolescents en mal de sensation forte purent s’éclater sous la supervision discrète mais efficace du tandem Muvu et Shaï, respectivement Directeur de discipline et Chargé de la culture. Le visage d’Arnold brillait. Il avait la vanité puérile de celui qui avait décroché le gros lot. Pour lui, aucune présence féminine n’égalait celle de sa cousine. Il fut assez prévenant. Le regard avec lequel il foudroyait quiconque s’attardait des yeux sur Marie en dissuadait plus d’un d’approcher la jeune fille. Il se sentait grand. 137

U

13. Ce n’était qu’un rêve

Marie se demanda bien un instant ce que cette soudaine galanterie pouvait bien cacher. « Bah se dit-elle. Profitons de cette journée. Ce n’est tout de même pas chaque jour qu’on pouvait s’amuser autant ! ». A 17h00, le téléphone gsm de Marie sonna. C’était le Vieux Léon qui s’impatientait devant la grille de l’école pour les ramener à la maison. Comme à son habitude, Maman était pointilleuse. C’est avec un certain regret que les jeunes gens quittèrent la grande salle des spectacles. Arnold resta longtemps dans la chambre de Marie et l’aida à y mettre un peu d’ordre dans ses livres. Avant de la quitter, alors qu’elle ne s’y attendait pas du tout, il l’embrassa sur le front. Il s’endormit le sourire aux lèvres. Le lendemain matin, Séraphin téléphona et après avoir discuté avec sa femme, demanda à parler avec chacun des cinq enfants. Il insista comme à son habitude sur la nécessité de bien travailler à l’école. Les dernières pluies avant la saison sèche tombaient en ce début du mois de mai. Elles avaient perdu un peu de leur virulence mais pas de leur nuisance. Le nombre des têtes d’érosion avait cru dans Kinshasa. L’urbanisation sauvage accélérait le processus. MontFleury, évidemment, repère de la bourgeoisie, était encore protégé. Pour combien de temps ? Un jour, alors que tout le monde était couché, Arnold vint frapper à la porte de la chambre de Marie. « C’est moi - Qu’y a-t-il ? - Ouvre-moi s’il te plait » Elle ouvrit non sans quelque peu maugréer tant elle était sur le point s’endormir. Ses seins pointus et hautains que l’on devinait sous sa robe de nuit semblaient narguer le jeune homme, mal à l’aise dans son pyjama. 138

Ils s’assirent tous les deux sur le lit de la jeune fille. Dehors le ciel s’obscurcissait et se lézardait d’éclairs. De temps en temps on entendait au loin le tonnerre gronder. « Qu’y a-t-il ? - Je voulais un peu discuter avec toi. - T’as pas sommeil ? - A vrai dire non - T’aurais pu attendre demain ! - C’est très important. - Tu sais moi je suis fatiguée et j’aimerais bien dormir. - Ben si tu veux on en reparle demain alors. - Non t’est déjà là, vas-y je t’écoute. » Il avait attendu ce moment durant toute la journée. Ce moment où il lui dirait tout, où il lui déclarerait sa flamme. Voilà qu’il était là devant sa belle et il avait l’impression d’avoir perdu tous ses moyens. Marie la regardait mi intriguée, mi-irritée, ne devinant absolument pas ce qu’il lui voulait. « Je…suis amoureux. » Arnold se trouva pitoyable. Il était là devant la femme qui hantait ses nuits, il était là pour lui dire ce qu’il ressentait et la seule phrase qu’il a pu sortir péniblement dans un murmure était un plat « je suis amoureux ». Il ne disait pas de qui il était amoureux, il se rendit compte qu’il avait l’air d’être venu demander à sa sœur comment s’y prendre. Il était pitoyable. Il n’osait plus la regarder. Ses mains cherchèrent vainement à s’occuper : ni le petit bouquin à l’eau de rose sobrement intitulé « L’amour au bout du voyage »de la collection Harlequin, ni le petit crayon que Marie utilisait pour annoter les passages les plus « glamour » ne purent combler son désœuvrement. Marie resta quelques secondes interloquée puis éclata de rire. Elle avait l’air amusée et battit des mains. 139

« En voilà une nouvelle ! Et bizarrement cela a semble te rendre malheureux. Tu devrais plutôt être heureux ! Qui est-ce ? Lui as-tu déjà chanté la sérénade ? » Arnold se mordit la lèvre et ne sut que répondre dans un premier temps. Il sentit des gouttes de sueur dégouliner le long de ses bras en provenance de ses aisselles. Un instant il eut même la conviction d’exhaler une mauvaise odeur. Il perdait totalement le contrôle de la situation. Il ne savait plus quoi dire. « Dis-moi qui est-ce, ne sois pas timide ! » Chaque mot prononcé par Marie était une gifle pour Arnold. Il réalisait le burlesque de sa situation. Il était en face de la femme qu’il aimait en secret. Il parlait à la femme qu’il aimait, Il regardait la femme qu’il aimait. Il écoutait la femme qu’il aimait mais celle-ci ne le savait pas. Il était là pour le lui dire mais avait compris tout de suite qu’elle était très loin de ressentir la même chose. Il fallait le lui dire. En même temps, quelle raison aurait-elle de ne pas accepter ? C’est vrai ils étaient cousins. Mais ce n’était qu’un obstacle secondaire. Tout le monde sait que les cousins et les cousines sont faits les uns pour les autres. D’ailleurs, bien des rois et des reines en Europe étaient des cousins. « Qui est-ce l’élue de ton cœur ? Quand vas-tu lui parler ? - C’est…ce que je suis en train de faire maintenant… - Comment ça c’est ce que tu es en train de faire ? » Il s’était tu aussitôt après avoir prononcé cette phrase dans une sorte de murmure à peine audible. Il était comme un inculpé dans l’attente du prononcé du verdict. Il avait franchi un cap. Il était content d’être assis. Ses jambes se seraient certainement dérobées sous lui s’il avait été débout. Il transpirait à grosses gouttes, se 140

mordait la langue, tentait de se contenir mais son désarroi était tellement visible que Marie prit peur. Elle eut d’abord de la peine à réaliser le sens de cette conversation. Elle était loin d’une pareille tournure. Elle ne s’y attendait pas. Un instant elle pensa à toutes leurs engueulades qu’ils avaient des semaines écoulées. Elle essaya de comprendre le lien éventuel qu’il y a aura entre la conversation en cours et ces moments de tension. Tout lui parut soudain aller très vite. Cela n’était simplement pas possible. Il ne pouvait lui avoir fait la gueule parce qu’il était amoureux ! Incapable de gérer sa frustration. Elle se souvient de la trame d’un roman Harlequin qu’elle avait lu il y a un an. Un collègue de travail menait la vie dure à l’héroïne jusqu’à ce qu’il lui avouât le feu de l’amour qui le dévorait. Elle avait aimé l’intrigue qu’elle avait trouvée fort romantique. Ces histoires d’amour qui commencent par la violence du mâle frustré du désir de l’objet étaient de loin celles qu’elle préférait, tant elles remettaient l’homme à sa vraie place, celle de l’être faible. Elle n’avait pas encore connu l’ivresse de l’amour. Elle soupçonnait Martin, un copain de classe, de poser des yeux d’envie sur elle mais n’en était pas tout à fait sûre. Pourtant, son regard semblait en dire plus que sa bouche. Elle devait attendre un peu pour en avoir la confirmation un jour ou l’autre. Les femmes n’abordent jamais les hommes en premier, c’est bien connu. C’était à lui de faire le premier pas. Et voilà que c’est son cousin, son frère, venait de lui tenir ses propos qu’elle eut mille fois préférés entendre de la bouche de Martin. Il lui avait dit qu’il était amoureux. Il était là. Assis dans sa chambre, attendant une réponse qui ne pouvait pas être celle qu’il attendait. Elle le savait. Elle ne pourrait pas dire autre chose. Elle devait dire « non » à ce cousin aveuglé par sa beauté. On ne couche pas avec son frère ! Même si les chroniques passées regorgeaient de ces histoires d’amour entre cousins 141

germains dans les hautes sociétés européennes, il n’en demeure pas moins que c’était des pratiques non recommandables. Il n’y a avait pas à réfléchir. Ce serait non ! « Non ! » Le mot fut prononcé avec une violence qui la surprit elle-même. « Non ! Tu ne vas tout de même pas imaginer ça entre nous ? Cela ne se fait pas, tu le sais d’ailleurs ! - Ne comprends-tu pas que je t’aime ? - Je comprends que tu m’aimes mais je suis ta sœur et cela ne se fait pas ! Je ne vois même pas ce que je pourrais te dire d’autre. - Je suis follement amoureux de toi et j’en ai presque perdu le nord. - Tu as perdu le nord en effet car tu ne sais même plus regarder les choses en face. Tu as perdu la tête. - Oui et c’est parce que je t’aime. - Non c’est parce que tu es malade. Je ne commettrai pas ce péché avec toi. Sors de ma chambre et va dormir. Je veux dormir. - Je dormirai avec toi ! - N’insiste pas cela n’arrangera rien. J’espère vraiment qu’on n’en reparlera plus jamais. » A la grande satisfaction de Marie, il se leva et sortit sans rien dire. Elle avait su garder son sang-froid, mais se demandait ce qu’elle aurait fait s’il avait insisté dans sa demande délirante. Elle lui avait parlé sans crier. Il était sorti. En le voyant le lendemain matin, elle comprit que sa nuit avait dû être plus courte tant il avait de gros cernes sous les yeux. Cela ne la rassura guère. Après l’avoir quittée, Arnold avait eu l’impression d’émerger d’un cauchemar. Bêtement, il n’avait pas imaginé autre chose qu’une réponse positive de la part de Marie. Décidément, ce qui se passait dans ses rêves 142

n’arrivait que très rarement dans sa vie réelle. Il eut du mal à dormir. Il était convaincu que Marie l’aimait en secret mais que certainement qu’il s’y prenait mal pour le lui faire avouer. Il était loin de se douter que l’amour que Marie lui portait était et ne saurait être autre chose que fraternelle. Il avait perdu ses yeux, l’amour était passé par là. Quant à Marie, elle espérait sans en être convaincue que son cousin avait bien compris sa réponse. Elle jugea prudent de ne pas évoquer cette histoire avec qui que ce soit. Elle n’arrivait pas à se défaire de l’idée qu’en parler pourrait entraîner des conséquences graves aussi bien pour elle que pour son frère. Après tout, ils étaient des orphelins recueillis. Ils ne devaient pas demander plus ni se faire remarquer. Il valait mieux pour eux qu’ils ne fussent pas de quelque façon que ce soit lié à ce qui en fin de compte serait un scandale s’il arrivait à être mis sur la place publique. Il valait mieux que personne ne soit au courant et surtout pas au sein de la famille. Elle allait donc se taire, sans plus. Que faire alors s’il se remettait à insister ? « Je ne coucherai certainement pas avec lui juste pour qu’il me foute la paix ! » Ce qui est dit est dit ! * * * Tante Malou avait rendu visite à ses parents ce 25 mai 2005 du côté de Badiadingi, non loin de l’école primaire du même nom et de la Paroisse Sainte Catherine. Papa et Maman se portaient plutôt bien. Elle était heureuse de les savoir en si parfaite santé malgré le poids de l’âge. Elle ne ménageait aucun effort pour leur venir en aide. Elle en avait les moyens et son mari ne s’y opposait pas. Il était environ dix-sept heures lorsque la voiture passa devant l’Institut Bobokoli. Tante Malou proposa de s’arrêter à la station Elf pour faire le plein. 143

« Trente litres papa. - Ok ! » Les gestes du pompiste étaient mécaniques et précis. Après avoir compté soigneusement les billets de la liasse des francs congolais, il les avait enfouies nerveusement dans cette sorte de gibecière que tout le monde à Kinshasa appelait mushashino. Il tendit le tuyau et engouffra le « bec cracheur » dans le réservoir. En moins de trois minutes, trente litres étaient passés d’un réservoir à l’autre via la pompe. Les employés travaillaient la peur au ventre. Les stations étaient les cibles des militaires armés qui n’hésitaient pas à tuer pour emporter la caisse. Tante Malou légèrement assoupie se réveilla au moment où son chauffeur remontait à bord et claquait la portière pour repartir. Il remit la radio en marche, le bulletin d’information s’achevait. « …s’est écrasé quelques minutes après son décollage. On n’a aucune nouvelle d’éventuels survivants…Il est seize heures cinq à Kinshasa, le prochain bulletin d’in formation dans 55 minutes c'est-àdire à dix-sept heures. » Elle avait entendu la nouvelle sans trop y prêter attention, comme on entendrait un bout de conversation entre deux passants croisés sur la route. Ce bout de conversation dont les tenants et les aboutissants vous échappaient certainement, stimulant l’imagination, occupant l’esprit le temps nécessaire pour être relégués dans les dédales de l’oubli, quelque part dans les recoins de l’esprit. A quelques mètres de chez elle, comme sortant d’une torpeur inéluctablement vaincue, elle se rappela que son mari devait prendre l’avion le matin même. Un vent de panique souffla dans son cœur et accéléra son rythme. Elle déroula la liste de ses contacts du Sony-Erickson jusqu’à « Chéri ». Elle lança l’appel. La voix automatique lui répondit sans aucune émotion. 144

L’appareil de votre correspondant est soit éteint soit hors du périmètre cellulaire. The number phone you are calling is switched off or out of the coverage area. Même si personne ne pouvait à l’instant confirmer la nouvelle de son décès, pour Malou la terre avait cessé de tourner. Elle s’évanouit.

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e 25 mai 2005, quelques minutes après son décollage de Goma, un Antonov de la Compagnie Victoria Air s’écrasait sur une colline de la région, à Biega. Les débris de l’avion ne furent retrouvés que le lendemain. Il n’y eut pas de survivants. La veille, Séraphin se plaignait au téléphone des difficultés qu’il avait à trouver un avion en partance pour Kindu. Le transport des passagers était négligé. Les exploitants préféraient transporter des marchandises, des armes, des minerais et autres produits plus ou moins licites dont cette région du pays était pourvue. Il était inimaginable de prendre la route, vu l’insécurité relative et évidemment leur état à l’époque. Le matin du 25 mai, il était heureux d’annoncer à sa femme qu’il avait pu trouver une place dans un avion cargo de la Compagnie Victoria Air affrété par une équipe de football, l’AS Maniema Union. La mission de Séraphin revêtait une importance majeure. Cette contrée avait été marquée par la Traite des esclaves par les Arabes et par une islamisation résiduelle corollaire de celle-là. La tâche n’était donc pas facile. Il s’agissait de convaincre mes jeunes à acheter de la fumée, là où des habitudes de vie et un certain puritanisme très strictes avaient élu domicile. Les obsèques de Séraphin furent très douloureuses. Son corps n’avait pas été retrouvé. On dut enterrer un cercueil symbolique. La famille bénéficia du soutien des parents et amis et fut pendant longtemps incapable de faire son deuil. Tante Malou délira un moment, convaincue que son mari n’était pas mort. Des semaines après, Tante Malou était comme éteinte. Aucun sourire n’éclairait son visage. Elle ne sortait plus, mangeait très peu et passait ses journées prostrée dans sa chambre, où rien n’avait bougé depuis la 147

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14. Maman Bilaka

mort de son mari. Sur la table de chevet était toujours posé le dernier livre qu’il lisait et qu’il avait oublié d’emmener lors de ce voyage, qui fut son dernier. Il lui arrivait d’ouvrir son garde-robe et de regarder pendant de longues minutes ce costume bleu marine qu’il aimait tant. Et elle pleurait… Dans la mesure du possible, Marie prenait sa part dans la tenue de la maison. Le personnel de maison avait été réduit. Elle se levait plus tôt, faisait la vaisselle avant de se laver et de se rendre à l’école. La société tabassicole ayant souscrit une assurance-vie pour ses cadres, versait une rente régulière destinée principalement à payer les études des enfants et à assurer les soins de santé. Tante Malou ne parlait que très peu. Elle dépérissait. Un jour, alors que les enfants étaient à l’école, elle reçut la visite d’Adèle Misamo, une vieille camarade de classe, qui par des amis communs, avait été mise au courant des malheurs récents. Tante Malou n’avait pas spécialement envie de recevoir de visite mais se résolut à la rencontrer, à l’évocation de son nom. Adèle fut manifestement heureuse de revoir son ancienne copine quoiqu’elle eût préféré que ce fut dans des circonstances beaucoup moins douloureuses. « Malou - Adèle - Je suis heureuse de te revoir ! - Moi aussi ! - Ça fait si longtemps n'est-ce pas ? - Cela fait peut-être bien dix-huit ans. - Je pense que oui. - La dernière fois c’était à la rentrée de la cinquième année du secondaire. J’avais dû quitter l’école après être tombée enceinte. - Oui en effet. Depuis je n’avais plus jamais eu de tes nouvelles ma chère. 148

- J’ai accouché et ne suis plus retournée à l’école. Exaucé a aujourd’hui dix-sept ans et est un beau jeune homme. J’en suis fière et ne regrette pas. - Es-tu mariée à présent ? - Non. Je m’occupe de mon fils et cela suffit à mon bonheur. Après l’accouchement, je suis allé vivre dans la famille de Jacques, le père d’Exaucé. Les deux premières années furent assez difficiles même si mon beau-père tenait à être correct à mon égard. Il m’avait permis de reprendre l’école. J’ai ainsi pu obtenir mon diplôme d’état. Il s’apprêtait à venir demander ma main pour son fils lorsque j’appris que Jacques avait engrossé une autre fille et l’avait poussée à avorter. Cette fille que je ne connaissais pas était décédée quelque temps après. Je fus très choquée par ses évènements. J’avais compris que derrière le séducteur qu’était Jacques, se cachait en fait un salaud immature. J’ai donc décidé qu’il ne serait pas le père de mon fils. Je suis rentré chez mes parents, ai étudié à l’Institut Supérieur de Commerce et travaille aujourd’hui comme secrétaire de direction chez Celtel. Je ne l’ai plus jamais revu. - N’as-tu pas pensé à refaire ta vie ? - Bien sûr que si ! Je continue d’ailleurs à y penser. J’attends que Dieu puisse m’indiquer celui qui fera mon bonheur. Je m’en remets à Dieu. Voilà dix ans que je suis née de nouveau, c’est Dieu qui conduit ma vie. Je ne fais plus rien sans m’en référer à lui. Je fais ce qu’il commande. Je suis sa servante. - Je suis contente pour toi ! - Quel que soit ce qui nous arrive, Dieu est toujours avec nous et demeure à notre écoute. Il ne faut pas se croire abandonnée. Il est le Père bien aimant et toujours prêt à venir en aide à ses enfants. » L’enthousiasme de Misamo n’était pas feint. Elle avait intégré la secte de Maman Bilaka Eleka, connue à Kinshasa sous le nom de Ministère du combat spirituel 149

dont le siège se trouvait à Limete, la commune de la subversion politique. La femme délaissée, seule face à son destin, à la recherche de l’amour comme certains cherchaient le pain, avait trouvé dans la chaleur des réunions métacharismatiques de Maman Bilaka un bel exutoire de ses frustrations et un lieu d’entretien de l’espérance. Que pouvait-elle souhaiter de plus ? Le 24 avril 1990, le Maréchal Mobutu, au terme des consultations populaires menées à travers tout le pays, indiquait la mise en place d’un système démocratique avec trois partis politiques. Cette annonce, dans le pur esprit du Mobutisme, fut suivi d’une conférence de presse au cours de laquelle il refusa énergiquement toute idée de procès de la Deuxième République, sa république à lui, celle de la Révolution du 24 novembre 196530, qui avait entraîné le pays dans le gouffre. Les Zaïrois, fatigués par un quart de siècle de gabegie, n’entendirent que ce qu’ils voulaient bien entendre. Ils crurent en cette démocratie décrétée par le dictateur. Ce fut une erreur ! Le crocodile qui montre ses dents ne sourit pas ! En voulant vivre cette démocratie officiellement décrétée mais du bout des lèvres, le peuple s’était exposé à toute sorte de violence. Les personnes habillées avec costume et cravates furent étranglées, les journaux critiques tel Elima furent plastiqués, les militants des partis politiques furent bastonnés, enlevés ou tués. Cette violence alla de pair avec une paupérisation massive des Kinoises et des Kinois accélérée par les pillages de septembre 1991 et de mars 1993. C’est dans ce contexte que la secte de Maman Bilaka apparut dans le paysage spirituel kinois. La Communauté Internationale des Femmes Messagères du Christ, CFMC en sigle, prit son envol en même temps
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C’est comme ça qu’était appelé le coup d’état qui l’avait porté au pouvoir.

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que l’économie du pays se dégradait. A cette branche originale vinrent s’ajouter la Jeunesse Combattante du Christ, JCC, puis le Centre Péniel pour constituer la Fondation Bilaka Eleka, véritable multinationale de la spiritualité, présente aussi bien à Johannesburg, Grenoble, Paris, Bruxelles ou Boston. Lorsque dans la vie d’une nation surviennent des bouleversements majeurs, les habitants déboussolés construisent vaille que vaille des remparts psychologiques destinés à donner sens à leurs angoisses existentielles. On avait peu à peu perdu ses illusions. On avait peu à peu perdu ces certitudes. La belle époque de l’insouciance était révolue. Kinshasa, jadis surnommée Kin la Belle ou Kin Kiese Biloko ngeli ngeli avait mis son habit de deuil, pour plusieurs années31. Les préoccupations majeures des uns et des autres se réduisaient à la résolution des problèmes fondamentaux : manger, boire, dormir mais aussi faire l’amour, de préférence sous un toit conjugal avec un homme « responsable » c'est-à-dire capable d’assumer sans atermoiements son rôle de chef de famille. C’était le rêve qui ne rejoignait pas toujours la réalité, les femmes étaient plus souvent les seules à rapporter de quoi faire bouillir la marmite. Les femmes portaient l’économie du pays à bout de bras. Elles avaient pourtant l’air peu conscientes du pouvoir qui était le leur. Elles espéraient autre chose. Elles avaient l’argent, elles cherchaient l’amour. Les hommes cherchaient un travail, ils étaient englués dans le chômage sans espoir de s’agripper à une quelconque corde salvatrice. Maman Bilaka avait bien perçu la situation et promettait de tout résoudre. Pour faire simple, aux femmes elle promettait un mari, aux hommes elle promettait un travail bien rémunéré, à ses
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Littéralement Kin la joie où tout brille.

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adhérents, la prospérité était assurée. Car c’était là son véritable créneau. Son enseignement avait mis à mal les poncifs traditionnels faisant l’éloge de la simplicité et de la pauvreté. Au Heureux les pauvres en esprit car ils verront le royaume des cieux assenés à longueur des prêches par les Eglises traditionnelles, Maman Bilaka avait substitué une éthique de la prospérité ici et maintenant. « Pourquoi attendre d’être mort pour profiter des joies que Dieu avait mises à notre disposition ? Si les païens sont riches et heureux et profitent de la vie, si les païens profitent du bonheur ici sur terre, pourquoi les Chrétiens, héritiers légitimes et enfants du Royaume devraient-ils croupir dans la misère ? » C’est le type des propos qu’on entendait régulièrement. Ceux qui étaient si pauvres étaient subjugués, retrouvaient espoir. Maman Bilaka et son équipe montraient l’exemple et ne manquaient pas d’étaler un luxe qui en d’autres circonstances aurait pu être perçu comme indécent voire ignoble. « Métrages » aux tissus fins et aux couleurs flamboyantes pour les femmes, costumes de marque pour les hommes, pour les adeptes, la prêtresse et son équipe était le modèle à suivre. De fait, les réunions de prière n’avaient plus rien à envier aux défilés de mode. Cela était si patent que ces jeunes dames se ruinaient dans des parures de plus en plus recherchées. Il était interdit d’être mal habillé ou pauvre, de peur d’être perçu comme un mauvais chrétien, les bons chrétiens, eux, vivaient dans la prospérité, bien évidemment ! En même temps, si pour Maman Bilaka, cette prospérité tant prônée était réellement vécue et visible, c’était en grande partie grâce à l’argent que les fidèles ne manquaient pas de donner régulièrement pour les œuvres du Ministère du Combat Spirituel. A ce niveau, la mécanique de la secte était bien huilée. Maman Bilaka 152

prônait la prospérité, vivait dans la prospérité, finançait sa prospérité par l’argent versé par les Chrétiens et leur présentait sa prospérité comme la conséquence normale de sa foi en Dieu ! Et ceux du ministère y croyaient dur comme fer. Le concept de « semence », développé par Maman Bilaka pour soutenir cette théologie de la prospérité, y était pour beaucoup. Le message était simple : ceux qui sèment moissonnent. Ceux qui semaient étaient sûrs de moissonner la prospérité. A ceux qui donnaient pour les œuvres, Dieu donnait au centuple. L’argent, les parcelles de terre, les maisons, les voitures, les habits ou les produits agricoles étaient « semés » avec allégresse, dans une sorte de surenchère permanente, à qui sèmera le plus, pour la prospérité de Maman Bilaka. Cette théologie de la consommation faisait plutôt le bonheur des commerçants. Les démons faisaient également partie du fond de commerce de la secte. Il faut reconnaître à Maman Bilaka une contribution majeure dans le dénombrement de ces entités maléfiques. Beaucoup parmi eux, qui jusqu’alors étaient passés inaperçus en près d’un million d’années de l’histoire de l’humanité furent débusqués et révélés au grand jour. Ce fut le cas du Démon de la Pauvreté, du Démon de l’Impudicité, du Démon de la Distraction, du Démon de la Concupiscence, du Démon de l’envie, du Démon de la Jalousie et j’en passe et des meilleurs. Le démon dont la mise à nue des activités diaboliques fut le plus salutaire pour les Kinois était celui du Célibat ! Un mal qui avait tissé sa toile solide et immonde dans laquelle bien des jeunes Kinois s’étaient fait piéger. Le mariage était devenu inaccessible pour les jeunes garçons mais surtout pour les jeunes filles. Ce qui dans la vie d’un chacun était perçu comme l’apothéose, s’éloignait chaque jour un peu plus, à cause de la crise économique et de son corollaire la surenchère organisée par les familles des futures épouses. La dot, cette somme 153

d’argent versée par le garçon à la famille de sa bienaimée, subissait chaque jour une inflation vertigineuse. Elle avait d’abord été « dollarisée » à cent dollars américains en moyenne avant de prendre son envol. Petit à petit on est passé à deux cents, trois cents, cinq cents, mille, deux milles voir trois milles ou plus pour les familles les plus fortunées. Et si la fiancée était porteuse d’un diplôme universitaire, aucun « marchandage » n’était possible. Le mariage était bien devenu un luxe à Kinshasa, qu’un jeune diplômé ne pouvait s’offrir ! Ces éléments sociologiques qui pouvaient en eux seuls expliquer rationnellement la situation des ces célibataires de longue durée étaient balayés par Bilaka et sa clique. Elles avaient trouvé une explication qui rassurait et apaisait. Pourquoi se turlupiner l’esprit à comprendre ce qui n’était que la manifestation du Diable par l’entremise du Démon du Célibat. Ces jeunes au chômage qui ne trouvaient compagne, ayant peur d’aborder des filles à qui ils n’étaient pas capables d’offrir un paquet des serviettes hygiéniques, ces jeunes filles belles, maquillées à outrance, qui ne trouvaient soupirants tant leur coquetterie effrayait les plus entreprenants était simplement sous l’emprise du Démon du Célibat. Le mal ainsi nommé pouvait être combattu efficacement. A ce niveau du récit, le lecteur peut se rendre compte de la cohérence interne qui ne pouvait qu’assurer un si grand succès à la Communauté des femmes messagères du Christ. Maman Bilaka promettait le mariage à quiconque franchissait dans cette intention le portail de son temple. Pour ce faire, elle commençait par chasser le démon incriminé par des séances de jeûne et de prière. Il arrivait que certains des adeptes malades ou affaiblis

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trépassassent32 avant la fin de celles-ci, mais cela n’arrêtait pas Maman Bilaka : les vertus du jeûne étaient absolues. Les jeunes filles arrachées des griffes de l’esprit maléfique étaient présentées à la communauté. Avec emphase, Bilaka prophétisait : « Ces jeunes filles étaient sous l’emprise du démon du Célibat. Dieu a voulu qu’elles en soient délivrées. Dieu a voulu qu’elles soient présentes devant vous au sein de cette assemblée réunie. Dieu a voulu que sa volonté et sa puissance se manifestent. En vérité en vérité je vous le dis aujourd’hui : trois mois ne se passeront pas que ces filles auront trouvé fiancés pour les épouser ! » Et la salle applaudissait à tout rompre. Des « Amen » étaient scandés par la foule en liesse subjuguée par ce discours plein d’autorité de la servante du Seigneur. Les célibataires endurcis s’approchaient de l’estrade pour mieux cerner les traits de visage des miraculées. Ils choisissaient celles qui étaient à leur goût et manifestaient leurs intentions auprès de leurs « directeurs spirituels », qui à leur tour se dépêchaient d’organiser une rencontre. Ces jeunes dames, éprouvées par de longues années de solitude, s’accrochaient à ces fiancés venus du ciel et se prévalant d’un préjugé favorable car ils étaient des chrétiens et membres de la même église. Elles se mariaient, avaient des enfants, mais n’étaient pas toujours aussi heureuses qu’elles l’eussent espéré.
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Quelques procès furent intentés par des proches de certains adeptes disparus. Ils ne furent pas gagnés. Maman Bilaka disposant d’un compte en banque bien fourni, d’un réseau d’avocats prêts à se sacrifier pour elle au nom de Jésus, réussissait toujours à s’en sortir et mettait ces désagréments sur le compte des « tribulations auxquelles les véritables serviteurs sont appelés à se confronter chaque jour ». Elle rappelait ainsi habilement à ceux qui osaient encore en douter, qu’elle était réellement une vraie servante du Seigneur.

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Adèle attendait toujours son tour, elle n’avait pas perdu espoir. Elle le dit à Tante Malou. Elle le convainquit de lutter contre son désespoir, de ne point se laisser abattre, de ne pas se laisser mourir, mais de se lever. « Penses-tu que Séraphin est heureux de te voir dans cet état ? - Non je ne pense pas. - Je crois qu’il serait heureux de te savoir sourire plutôt que de te voir pleurer… - Oui en effet ! - Viens avec moi. Viens et laisse-toi consoler par le Père Très Haut. Il sera toujours à ton écoute et ne te laissera jamais souffrir. Viens faire l’expérience de son amour infini. » Les belles paroles d’Adèle avaient fini par avoir raison des réticences de Tante Malou. Elle avait accepté de sortir et de rencontrer ces femmes qui à défaut d’avoir des maris sur terre se proclamaient épouses de Jésus, l’obligeant à vivre en polygame. « Quand je suis triste, et que j’ai l’impression que le monde s’arrête, je me remémore toujours ces paroles de la Bible : Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien. - Tu as raison Adèle. Je ne dois pas me laisser aller à ce point. Je vais me remettre au Seigneur ! »

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la faveur des « Accords de Sun city » puis de l’ « Accord Global et inclusif », JDD Kapepula, conseiller militaire de Gipe Kombo et du Mouvement de Libération du Congo, qui fut un temps garde du corps du Colonel Kotonda put regagner Kinshasa après quelques années d’exil au Maroc et en France et plusieurs mois passés dans la forêt équatoriale à Kawele33. A l’époque de la tristement célèbre Division Spéciale Présidentielle de Mobutu, il fut sous le commandement du Colonel Kotonda. Ce dernier avait refusé, malgré l’insistance de ses collègues, de rejoindre la Rébellion menée par Gipe Kombo. « Ce jeune homme me semble trop peu réfléchi pour mener une entreprise dans la durée. Je n’ai plus l’âge de faire les choses de manière provisoire », leur avait-il répondu sèchement. Dezole Mbanda Nzambe Ake Etumba lui avait proposé sans succès de rejoindre son mouvement politique, l’Association du Peuple pour l’Action et la Réforme du Congo, APARECO en sigle. Il semblait avoir tiré un trait de son passé. Durant les années qui suivirent la chute de Mobutu, il avait débarqué clandestinement en France et était parvenu on ne sait trop comment à y faire venir sa femme et ses enfants. Après deux années de galère liées à son statut de « sans-papier », il était parvenu à la suite de sa régularisation à monter une petite entreprise de gardiennage dans la région de la Seine-Saint-Denis, qui
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15. Amour quand tu nous tiens !

A Kawele se trouvent aujourd’hui les vestiges de ce qui fut la somptueuse résidence de Mobutu construite en pleine forêt équatoriale. Quelques années après sa mort, on raconte que des militaires descendus dans les caves à la recherche de l’argent et autres biens à la chute de Mobutu n’en seraient jamais ressortis. Aujourd’hui encore, personne n’ose s’y aventurer.

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recrutait surtout parmi les Blacks et les Beurs, à qui il faisait subir un entraînement paramilitaire. Il avait néanmoins gardé des contacts avec les ex-FAZ34 et se tenait informé de ce qui se passait à Kinshasa au jour le jour. Aussi, en apprenant que JDD Kapepula allait s’y installer, il le pria de chercher à retrouver ses deux neveux, Marie et Pyrrhus, de qui il était resté sans nouvelles, et qu’il espérait faire venir auprès de lui en France. JDD Kapepula habitait Mont Fleury sans son épouse et ses enfants restés en France. Il y louait une villa aux dimensions pharaoniques. Il croyait en Gipe Kombo, mais ne commit pas la stupidité de « mettre sa famille en danger », écoutant en cela les conseils du Colonel Kotonda. L’appel de la chair se faisant de plus en plus pressant, il s’était entiché d’une maîtresse aussi sotte que belle, ancienne danseuse au sein de la troupe de Tshala Mwana, aux rondeurs marquées, très connue à Kinshasa sous le nom de Chery Mimy. Cette proximité lui permit de se faire un petit nom dans le monde du show-biz kinois. Les mabanga35 des musiciens, de JB Mpiana à Koffi Olomide en passant par Madilu et Papa Wemba sans oublier le logorrhéique Zacharie Babaswe ne se firent pas attendre. Dans chacun des albums parus à l’époque, on pouvait entendre la même suite des mots, « JDD Kapepula, l’homme de l’ombre ». Pourtant, le Conseiller militaire de Gipe Kombo ne l’était pas du
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C’est par ce terme que sont à présent désignés les anciens militaires de l’Armée de Mobutu. 35 Le terme libanga (mabanga au pluriel), qui signifie pierre en lingala désigne les dédicaces contenues dans les chansons congolaises. Il s’agit en fait d’un chapelet des noms disséminés dans le cours de la chanson. Le phénomène s’est amplifié ces quinze dernières années. Un journaliste congolais, Kerwin Mayizo y a consacré une de ses chroniques sur Radio France Internationale, la radio périphérique la plus suivie à Kinshasa avant la fermeture de son signal par le gouvernement de Kinshasa.

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tout. Il était l’un des derniers militaires formés en Egypte dans le cadre de la défunte « Garde Civile ». Il était Breveté d’Etat Major et spécialiste du contre-terrorisme. Plutôt bel homme, d’allure sportive, il incarnait la nouvelle aristocratie congolaise post Sun City pour qui le paraître semblait plus important que l’être. L’un d’entre eux d’ailleurs, aujourd’hui tombé en disgrâce, se faisait appeler « Le Pacificateur ». Enivrés par l’argent facile, ils passaient les journées dans les salons feutrés et restaurants du Grand Hôtel de Kinshasa où certains avaient même élu domicile et les week-ends étaient chauds dans les boîtes branchées de Kin comme Chez Ntemba où officiait un certain DJ Frank. Il n’était pas difficile de savoir qui étaient présents dans la cohue de la boîte de nuit où parfois il n’y avait même plus assez de place pour se trémousser tout en regardant sur des écrans géants les vidéo-clips des morceaux exécutés. Il existait une coutume assez répandue selon laquelle, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, de couleur verte et avec plusieurs zéros de préférence, qui consistaient à ce que DJ Frank cite le nom d’un illustre personnage présent sur la piste de danse. Régulièrement, on pouvait donc entendre des phrases comme : « Nous saluons la présence de l’Homme de l’ombre, JDD Kapepula » ou encore « L’homme de l’ombre offre une bouteille de champagne à l’honorable Jason Mbulamoko ». Ainsi, pendant que certains mourraient dans les hôpitaux de Kinshasa faute de médicaments, la nouvelle bourgeoisie faisait la fête la nuit et parlait le jour au nom du peuple. JDD Kapepula, ne parvenait pas à retrouver les neveux de son ancien patron, vu le peu de renseignements dont il disposait. Et pourtant, ironie du sort, ils habitaient le même quartier, sans le savoir. 159

Après le décès de son père, Arnold quelque peu secoué, était devenu taiseux. Marie se montrait assez prévenante à son égard. Ayant elle-même perdu son père quelques années plus tôt, elle se sentait capable de suffisamment d’empathie. La relative torpeur dans laquelle était également tombée Tante Malou n’arrangeait pas les choses. Elle était de moins en moins présente à la maison tant elle était occupée à prier chez Maman Bilaka. Marie avait l’impression qu’elle était si bien dans sa peau de bigote qu’elle s’occupait de moins en moins de ses enfants. Elle prenait peu à peu la place de la mère pour ses cousins. Elle les maternait. C’était naturel pour elle de faire son devoir de femme. Pitchen s’en sortait plutôt bien. Il avait l’insouciance de son âge qui le préservait du chagrin. Au bout de quelques mois, Arnold sembla aller mieux. Son délire érotomane refit peu à peu surface. La prévenance et la gentillesse de sa cousine furent par lui interprétées comme des marques d’affection soutenue. Des rêves érotiques repeuplèrent ses nuits au point de le fatiguer et de rendre les réveils lents et douloureux. Un jour que Tante Malou était internée à Limete pour vingt et un jours de jeûne, de prière et de délivrance, il vint à nouveau frapper à la porte de la chambre de Marie. « Ma chérie, je n’en peux plus ! - Que se passe-t-il ? - Je vais devenir fou ! - Je ne te comprends pas. - Bien sûr que tu me comprends. Tu es au courant de tout. - S’est-il passé quelque chose à l’école ? Est-ce plutôt avec maman ? - Non ! Non ! Ce n’est pas ça ! Rien de tout ça ! - Explique-toi alors ! Qu’y a-t-il ? - Je t’aime Marie. Je t’aime. » 160

Marie soupira à la fois apaisée mais circonspecte. Un instant elle avait cru que son frère sombrait dans un chagrin inextricable. Ce n’était pas le cas. C’est l’amoureux qui se réveillait. Dans un certain sens, c’était plutôt bon signe. « On a déjà eu cette conversation. Je croyais que l’affaire était close ! N’as-tu toujours pas compris que ce n’est pas possible entre nous ? C’est contraire à toute règle ! - Je veux t’embrasser. - Je crois que tu perds la tête mon frère. » Il était environ une heure du matin. Les autres enfants étaient profondément endormis. Un coq chanta au loin. « Ecoute je te comprends mais ce n’est pas possible. Maintenant tu vas sortir et aller dormir. Cela te fera plus que du bien. On oublie tout ça ! - Je ne peux oublier que je t’aime ; je ne peux dormir à côté sachant que l’amour de ma vie n’est pas loin et me ferme les portes de son cœur. Si tu veux, on s’aimera sans rien dire à personne. Ils ne seront pas au courant de notre secret. Nous le garderons tous les deux ensemble. - Je t’ai déjà dit ce que je pensais de tout ça. Réfléchis un petit instant au lieu de te laisser emporter par tes sentiments violents. Tu arriveras certainement à la même conclusion que moi. Ce n’est pas possible ! » Arnold ne répondit rien. Il la regarda avec des yeux de tristesse. Marie crut que c’était fini et détourna les yeux. Arnold se rapprocha et la prit dans ses bras. Il chercha désespérément sa bouche de celle qui ne cessait de crier : « Arrête ! Arrête je t’en prie ! » Il ne s’arrêtait pas. Il continuait à vouloir ce baiser qui allait changer son monde. Un baiser idéalisé et sublimé pendant des mois de disette affective exacerbée 161

par une immaturité abyssale. Il voulait ce baiser, il allait l’obtenir par tous les moyens. « Arrête je t’en prie ! Arrête ou je vais crier ». Elle réalisa que Tante Malou n’était pas là. Il fallait jouer une partie serrée sans humilier le jeune homme par rapport à ses sœurs. « Tu peux crier si tu veux. Maman n’est pas là. Je n’ai même plus peur, je t’aime et j’ai envie de toi. » Il continuait à chercher cette bouche qui se refusait obstinément à lui. Il haletait. Il transpirait. Marie sentait ses forces faiblir. Un instant l’idée d’accepter pour qu’il la laissât tranquille lui traversa l’esprit. Elle se ressaisit assez vite. Ce serait ouvrir la boîte de Pandor. D’autant plus que Tante Malou ne serait pas de retour avant une semaine au moins. Les nuits risquaient de devenir cauchemardesques dans ce cas. Arnold l’avait senti et se faisait de plus en plus pressant. Il se sentait près de son but. Il allait l’embrasser et qui sait avoir plus. Il était convenu que leur amour était réciproque et que Marie avait juste besoin d’un déclic. C’est ce qu’il allait lui offrir à présent. Il la serra encore un peu plus fort, limitant encore un peu plus l’amplitude de ses mouvements de résistance. « Je vais le dire à maman si tu continues. » A la grande surprise de Marie, cette phrase l’arrêta net. Il relâcha son étreinte. Son visage perlait de grosses gouttes de sueur, le thorax soulevé par une respiration rapide et ininterrompue. Il recula et sortit de la chambre sans un mot. Marie s’effondra sur son lit. Elle avait parlé spontanément sans conviction. Elle avait douté de pouvoir s’en sortir. Pour rien au monde elle n’aurait raconté à Tante Malou les assauts de son fils. Cela n’aurait rien arrangé bien au contraire. Elle l’aurait chagrinée encore plus. Arnold aurait perdu le peu d’ascendant qu’il avait sur ses sœurs en plus du scandale 162

qui allait suivre si le secret n’était pas gardé. Or, vu les actuelles fréquentations de Tante Malou, elle allait sûrement organiser des séances de délivrance, mettant à jour l’ignominie de son fils. De cela elle ne voulait pas. Elle ne voulait surtout pas l’humilier. Elle ne voulait pas être celle qui était venue perturber la vie paisible d’une famille qui l’avait accueillie avec son frère alors qu’ils n’avaient où dormir. Quand on est demandeur d’aide et que l’on est secouru par des gens qui ne sont pas obligés de le faire, on se montre discret. Jamais elle n’aurait parlé de cette histoire sur la place publique. Arnold ne le savait pas et l’avait crue sur parole. Il était sorti sans rien dire. Il n’avait pas osé continuer avec cette épée de Damoclès sur la tête. Epée fictive si elle en était bien une. Marie pleurait. Elle se demandait comment Arnold réagirait dans les prochains jours. Un homme amoureux peut devenir dangereux. Jusqu’où Arnold pouvait-il aller ? Qu’allait-il faire ? Se résignerait-il à ce qui ressemblait bien à un échec ? Marie n’avait pas de réponses à toutes ses questions. Les larmes ruisselèrent sur ses joues. Elle finit par s’endormir sans s’en rendre compte. Tante Malou avait poursuivi son jeûne pendant une semaine puis était revenue à la maison. Elle avait fort maigri, elle était irritable. Elle dormait beaucoup et paraissait faible. Le jeûne avait dû être un moment assez dur à passer. C’était l’un des traits majeurs des enseignements bilakaïens, la mortification jusqu’à la mort parfois pour certains. Un autre de ses traits caractéristiques était la diabolisation systématique de la famille élargie. « Le projet de Dieu pour la famille est fondé sur un chef qui est le père, sur une mère qui est le pilier et sur des enfants qui sont la bénédiction divine. Ceux qui ne l’ont pas compris s’exposent à des situations catastrophiques. Regardez autour de vous. Comment sont 163

remerciés ceux qui aident les membres de leur famille ? Comment se comportent ses enfants que vous recueillez chez vous ? Ils sont la porte d’entrée du démon. Ils sont là pour faire fuir les bénédictions du Seigneur. Je peux vous raconter l’histoire réelle d’une famille à qui nous avons apporté l’aide du seigneur. Ils avaient décidé d’accueillir chez eux les enfants d’un cousin éloigné du père décédé dans un accident. Ce que je vais vous dire est vrai mes frères et sœurs. La maman s’était opposée à cette venue. Le papa avait insisté. Comme vous le savez, les hommes n’écoutent pas toujours leurs femmes et c’est une erreur. Le papa travaillait dans une entreprise et gagnait bien sa vie. Il avait été béni par le Seigneur. Il était riche, il roulait en voiture de luxe et construisait des maisons à travers Kinshasa. Il avait recueilli deux enfants, un garçon et une fille, âgés de neuf et onze ans. Or ces enfants étaient de grands sorciers. Pour nous c’étaient des enfants, mais dans le Monde des Ténèbres c’était des vieilles personnes, de grands prêtres du culte du mal... » Le récit était ponctué par des « Amen » et des « Jésus » sortis des gosiers des jeunes filles présentes suspendues aux lèvres de la « gourou » magnétique. « …Un mois après leur arrivée, le papa perdit son travail. Il avait été accusé par un collègue d’avoir volé son employeur. Dans la foulée, il perdit plusieurs de ses biens et dû chercher des avocats pour prouver son innocence. La vie de la famille bascula. Ils se retrouvèrent dans une galère sans nom. C’est en ce moment qu’il accepta de venir me voir avec sa femme… » Maman Bilaka s’octroyait de petites pauses dans le débit de son discours comme pour permettre à ses auditeurs de bien saisir l’immense profondeur de son propos.

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« …Vous avez tous déjà été voir un médecin. Quand vous arrivez et après que vous lui ayez exposé votre problème, que vous lui ayez dit où vous avez mal, le médecin réfléchit et pose un diagnostic, n’est-ce pas ? - Oui, criait la foule entièrement acquise. - En matière de religion, reprenait-elle de plus belle, c’est exactement la même chose à la différence que nous, les serviteurs de Dieu, sommes directement guidés par l’Esprit Saint pour poser le diagnostic spirituel. - Amen ! - Dès que j’ai vu ces enfants, j’ai entendu le souffle de l’Esprit me dire sans ambages que j’avais devant moi la cause des malheurs de cette famille. Je le leur ai dit. Ils ont douté, j’ai insisté, ils ont compris. - Alléluia ! - Ils ont chassé ces enfants et un mois après, ce papa était réhabilité et dédommagé pour accusations mensongères ! » Et la foule applaudissait à souhait. Le peuple était heureux d’écouter cette grande dame parler des miracles réalisés par le Seigneur. Chaque récit raconté dans lequel elle se mettait en scène, renforçait le sentiment qu’elle était un être extraordinaire, à mi-chemin entre une prophétesse et un ange. Toute situation dont le déroulement aurait pu s’expliquer rationnellement, prenait grâce à Bilaka, dans l’esprit des croyants, une dimension métaphysique accessible seulement aux « oints du Seigneur ». Tante Malou entendait régulièrement ce type de prêche. Elle finit par se poser la question par rapport à ses neveux qu’elle avait recueillis. Et si leur arrivée à la maison avait occasionné le décès de son mari ? Les nouvelles des circonstances exactes de la mort de Séraphin plaidaient d’ailleurs dans ce sens. Il y avait comme un signe indien qu’il avait refusé de voir. Au cours de ce qui fut sa dernière mission, il était 165

accompagné de Mario Ebuni, un autre membre du Team Marketing. Malou ne le portait pas du tout dans son cœur. Il trainait derrière lui la réputation de courir derrière tous les jupons sur son passage. Elle avait peur que son mari ne tombât dans le même travers par contamination. Elle avait appris que la veille de leur ultime voyage, Ebuni s’était opposé à prendre place à bord de cet avion de Victoria Air, trouvant que l’Antonov de cette compagnie était particulièrement « pourri ». C’est ce qu’il avait laissé entendre à sa femme au téléphone. Il n’y était monté que sur insistance de son chef, c'est-à-dire de Séraphin ! Pourquoi Ebuni avait-il refusé de monter dans cet avion ? Il avait pourtant l’habitude de ces poubelles volantes à bord desquels il avait voyagé à travers le pays pendant près de dix ans. « Les hommes ne sont pas toujours à l’écoute de l’Esprit. Il parle à qui il veut quand il veut. Il a même parlé à ce pécheur qu’était Ebuni ». Tante Malou en avait la conviction. Séraphin était plutôt du genre à écouter. Et pour une fois, il n’avait pas écouté. Pourquoi ? Il était certainement envoûté. D’ailleurs, avec le recul, elle avait trouvé bizarre le ton de sa voix au téléphone mais n’y avait pas prêté attention. Elle non plus n’avait pas été à l’écoute de l’Esprit. Ils étaient envoûtés. Les relais de cet envoûtement ne pouvaient être que Marie et son frère, ses neveux qu’elle avait recueillis. Cette conclusion à laquelle elle était arrivée après plusieurs jours de prière lui fit peur. Marie et Pyrrhus étaient très probablement des sorciers, ou du moins des personnes utilisées par des sorciers pour faire du mal à sa famille. Pourtant, elle les aimait. Elle ne se voyait pas les chassant de but en blanc de sa maison. Et si elle se trompait ? Ce ne pouvait être le cas car c’était l’Esprit qui lui avait ouvert les yeux sur sa situation !

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Elle en parla avec son directeur spirituel qui lui conseilla de prier et de demander de lui ouvrir les yeux pour voir ce qu’Il voulait lui montrer. « Seigneur, je te mets à l’épreuve. Si ces deux enfants sont la cause de mes malheurs, montre- le moi et je prendrai les décisions qui s’imposent, je les éloignerai de ma maison… » Tante Malou était perturbée. Tiraillée entre son affection pour ces enfants et ses convictions, elle cherchait des certitudes. Ainsi, lorsqu’Arnold lui raconta que durant sa longue absence, Marie lui avait proposé sans succès de faire l’amour, elle eut la certitude que l’Esprit avait exaucé sa prière. Qu’avait-elle à chercher comme preuve ? Le message était clair ! Elle fit ce qu’elle avait à faire. Arnold regretta amèrement son mensonge. Croyant que Marie le dénoncerait, il avait pris les devants. Seulement, il n’avait pas un seul instant imaginé une telle réaction de la part de sa mère. Il avait menti, Marie et son frère étaient partis, il était toujours aussi puceau ! Il avait tout perdu.

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ante Azama s’était proposé de payer à Antoine les études en Belgique. Elle avait demandé une copie de son dossier scolaire pour l’y inscrire. Ntumba et son fils avaient opté pour la voie du réalisme. « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras » avait conclu Antoine au bout d’une discussion sur son avenir deux mois plus tôt. Il valait mieux commencer les études à Kinshasa quitte à les poursuivre plus tard de l’autre côté de la mer. Ntumba avait transmis le dossier avec le secret espoir que son fils la quittât le plus tard possible. Inscrit à la Faculté de Médecine de l’Université de Kinshasa, Antoine s’estimait plutôt heureux. Il avait obtenu le son Diplôme d’état avec 72%, ce qui le plaçait parmi les meilleurs de Kinshasa en section scientifique option chimie-biologie. Eh oui ! La spirale de la dégradation du pays avait fait que les meilleurs n’avaient plus 80% des points mais plutôt 70%. Ntumba était loin de ce type de considérations. L’essentiel pour elle était que ce fils, élevé sans père ait réussi cette partie de sa vie. Il était devenu un homme. Cela était un grand moment de joie. Elle avait le sentiment du devoir accompli et ne manquait évidemment pas de remercier Dieu pour cela. Son commerce avait bien prospéré. Elle s’assumait entièrement. Elle avait refusé de refaire sa vie en mémoire du seul homme dont elle ait été amoureuse disait-elle aux curieuses qui posaient la question du pourquoi de ce veuvage prolongé. A son fils, Ntumba avait réussi à inculquer certaines valeurs dont celle du travail bien fait. L’idée que l’argent facile n’existait pas était bien ancrée dans l’esprit d’Antoine. Il avait, à sa manière, développé la bosse des affaires. Il avait, grâce aux cadeaux reçus du Frère Mathieu, monté sa petite entreprise de bureautique 169

T

16. Encore un petit effort !

installée dans un coin de la boutique de sa mère. Un ordinateur, une imprimante, un scanner et une photocopieuse disposés sur une table adaptée permettaient à son possesseur de se faire un petit pactole. Il s’agissait en fait d’un secrétariat public dont les consommateurs les plus assidus étaient les étudiants au moment de rédiger leurs travaux de fin d’étude. A Kinshasa où l’ordinateur n’était pas à la portée de tous, ces secrétariats publics rendaient d’immenses services. Dans la commune de la Gombe qui abrite les quartiers administratifs, il n’était pas rare que certains fonctionnaires utilisassent ce genre de service pour le traitement du courrier officiel. Les vieilles machines à écrire étaient définitivement devenues ringardes. Les chômeurs venaient également les solliciter pour mettre à jour leurs CV. La saisie d’une page simple revenait à environ cinquante cents de dollar américain alors que celle d’une page complexe c'est-à-dire avec des tableaux ou autres schémas revenait à un dollar. Avec l’argent économisé, il avait monté un deuxième PC et par la même occasion était devenu employeur. Deux jeunes gens se faisaient de l’argent de poche en travaillant pour lui, à tour de rôle. Il rêvait de monter un cybercafé. Il fallait pour cela acheter au moins trois ordinateurs et louer une surface commerciale assez conviviale. Il continuait à réfléchir sur la rentabilité d’un tel investissement. Il faudra probablement que sa mère mette la main à la patte. Une année plus tôt, Antoine avait réussi à son échelle un véritable coup de maître. L’école fêtait son jubilé d’argent et le guitariste qu’il était avait proposé à la chorale des élèves de voir grand. Ils avaient enregistré huit chansons. Le projet avait bénéficié de l’appui d’un parent. Il avait préfinancé le travail au studio. Les 1500 compact-discs pressés furent vendus en un clin d’œil le jour de la fête, rapportant pour chacun des élèves environ 170

deux cents dollars. Ils auraient pu avoir plus si la moitié des bénéfices n’avait pas été d’autorité confisquée par le préfet des études pour « la caisse des activités culturelles ». Le rythme de travail à la faculté lui laissait désormais moins de temps au quotidien pour s’occuper de ses affaires. Il devait étudier et rester concentré. Il faisait ses comptes le week-end. Une fois par mois, il se rendait au centre-ville, non loin de l’Ambassade de France pour acheter les consommables. Il avait découvert une petite boutique qui revendait au kilogramme le tonner et l’encre pour imprimantes et photocopieuses, les papiers pour impression des photos, les papiers duplicateur format A4 ainsi que les papiers bristol, très prisés pour la reliure des mémoires et autres travaux de fin d’études. Leurs prix étaient tellement bas qu’ils lui permettaient d’augmenter sa marge bénéficiaire de manière substantielle. Les premières semaines à la Faculté furent assez dures. Le jeune homme habitué à des classes de maximum 30 personnes s’était retrouvé dans un auditoire de près de 3000 étudiants. Il y faisait chaud, on n’entendait pas grand-chose. Il n’y avait pas assez de places assises pour toute cette masse des jeunes avides de savoir. Antoine emmenait lui-même une petite chaise en plastique pour ne pas s’asseoir même le sol. Certains étudiants suivaient les cours accrochés aux fenêtres. La sonorisation approximative ne facilitait pas les choses. Venir plus tôt le matin était la condition sine qua non pour espérer avoir les meilleures places. Il prit son mal en patience. Il finit par trouver son rythme et sembla plutôt à l’aise avec les cours sans avoir besoin de travailler de manière excessive. Sa mère, quant à elle, ne cessait de prier. Elle attendait avec impatience ce jour béni où ce fils serait proclamé Docteur en Médecine. Le chemin était encore long, très long et semé d’embûches... 171

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orsque le 27 novembre 2006 la Cour Suprême de justice rejeta le recours introduit par Gipe Kombo confirmant ainsi la victoire de Riissi Mokili aux élections présidentielles, ce fut pour Kinshasa un grand coup de massue sur la tête. Les Kinois comme une bonne partie des habitants de l’ouest du pays avaient voté pour le « Chairman » du Mouvement de Libération du Congo, ancienne rébellion. Beaucoup de Congolais admettaient avec regret le caractère tribal des résultats. Tout le problème était là : à l'Ouest on votait Lingala et à l'Est Swahili. Les lignes de fractures ne se dessinaient pas en fonction d’un critérium idéologique mais bien en fonction de la communauté linguistique. On espérait qu’après autant d’années de lutte acharnée contre Mobutu avoir dépassé ce stade tribal. Que nenni ! On en était encore loin au vu des résultats affichés par la Commission électorale indépendante. Dans certaines provinces du pays, Riissi Mokili remportait plus de 98% des voix exprimées, jetant le trouble sur la crédibilité même de ses résultats plutôt dignes d’un régime stalinien. Ces élections, supposées être les plus démocratiques que le pays ait jamais connues depuis l’accession à l’indépendance avaient en fin de compte laissé aux Kinois un goût inachevé aux relents d’amertume mal assumée. Le débat tant attendu devant opposer les deux candidats finalistes du deuxième tour avait été suspendu sine die par la Haute Autorité des Médias, la HAM. Les supporters de Gipe Kombo comptaient dessus pour renverser la tendance. Le débat, pensaient-ils sincèrement, devait démontrer que Riissi Mokili n’était pas intellectuellement en mesure de diriger ce beau et vaste pays qu’est le Congo. La HAM en avait décidé autrement. Les Kinois avaient été ainsi frustrés de 173

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17. Les Orphelins

la joie d’une victoire médiatique virtuelle, qui aurait pu les consoler d’une probable défaite réelle dans les urnes. Dans les jours qui ont suivi la publication des résultats, Kinshasa avait perdu de sa superbe. Par une de ses ironies dont le sort avait le secret, Kinshasa qui avait tant lutté pour l’instauration de la démocratie dans ce pays, venait en quelque sorte d’en être dépossédée. Kinshasa avait voté pour un candidat qui n’allait pas être l’élu. Kinshasa n’était plus la lumière. Kinshasa n’était plus la référence que les autres provinces devaient suivre. Kinshasa avait fait un choix qui n’était pas partagé par les autres provinces et c’était le choix des autres provinces qui l’avait emporté. Pour la première fois dans l’Histoire de ce pays, parler lingala n’était plus un avantage. Kinshasa n’en revenait pas. Elle avait perdu. Pour les Kinois, le destin de Kinshasa n’était pas d’être une ville comme les autres. Ils devaient apprendre à vivre avec le nouveau costume que Mokili avait confectionné pour eux, costume dans lequel manifestement ils étaient à l’étroit. Le costume allait certainement se déchirer si le couturier n’y apportait pas les modifications nécessaires. Derrière son visage impassible, Mokili ne semblait pas pressé de faire plaisir à ceux qui n’avaient pas voté pour lui. Le « chairman », avait promis de jouer son rôle d’opposant. Sur Canal Kin TV, Canal Congo TV et sur Radio Liberté Kinshasa, il propageait sa bonne nouvelle. En mars 2007, alors que des militaires angolais occupaient une partie du Congo dans la région de Kahemba, riche en diamant, que le drapeau de ce pays flottait sur le territoire congolais, que le gouvernement de Kinshasa prétendait qu’il n’en était rien laissant croire au mépris de toute logique que la région occupée par les Angolais faisait plutôt partie du territoire de ce pays « ami et frère », validant ainsi une annexion de fait, 174

Kombo entreprit de démontrer l’incurie de Mokili et de Nganzenzi. Sur ses chaînes de télévision, statistiques à l’appui, il dénonçait les magouilles et autres détournements des fonds. Pour les observateurs, le costume que portaient les Kinois était de plus en plus étroit : il était prêt d’éclater. * * * Ne sachant où dormir, Marie et Pyrrhus s’étaient rendus au presbytère de Saint Luc. Le Curé de la paroisse à l’époque, l’Abbé Izwa les connaissait bien. Ils faisaient partie de ses jeunes paroissiens. C’est en pleurant qu’ils lui racontèrent ce qui leur était arrivé. Marie s’appesantit très peu par pudeur sur les détails du différend qui l’opposait à son cousin. Dans un premier temps, l’abbé les hébergea à la cure. Il se promit d’aller discuter avec la tante des deux enfants. Il espérait lui faire entendre raison. Tante Malou regardait le dvd du dernier voyage de Maman Bilaka aux USA, voyage au cours duquel elle avait prêché la Parole aux Congolais et aux Américains et où accessoirement quelques elle avait guéri une dizaine des paralytiques et des aveugles. Maman Bilaka parlait en français pendant qu’une traductrice interprète révociférait dans le micro les paroles inspirées par l’Esprit. Ce dvd que les adeptes du Ministère avaient acheté à 20 dollars américains était le témoignage du travail que l’Elue de Dieu mais aussi et surtout du fruit que cela produisait. Ils ne cessaient de répéter entre eux que ce qu’ils voyaient là était la preuve que le Maman Bilaka évangélisait réellement au nom du vrai Dieu. Plus ils répétaient ce discours, plus ils étaient convaincus de la justesse de leur choix et plus ils dédaignaient ceux qui n’avaient pas eu la lucidité de faire de même. Tante Malou était dans un état proche de l’extase. Elle eut 175

même un sentiment d’injustice. Pourquoi Dieu ne lui accorderait-il pas les mêmes grâces qu’à la prophétesse ? Elle chassa tout de suite ce démon de la jalousie qui tentait de prendre possession de son esprit. « Au nom de Jésus je prends autorité sur ce démon de la jalousie qui vient distraire mon esprit » cria-t-elle comme pour reprendre le contrôle de la situation. C’est en ce moment que Mathilde vint lui annoncer la visite de l’abbé-curé. Elle appuya sur le bouton « pause » de sa télécommande et se retira dans sa chambre pour mettre un habit plus décent. Elle enjoignit sa fille d’installer l’Abbé sous la paillote et de lui servir à boire. Elle allait arriver dans quelques minutes. La montre de l’abbé indiquait 19h50. Il faisait chaud et humide. Sous sa soutane il transpirait légèrement. Il prédit la pluie en fin de nuit. Pendant quelques minutes, il put admirer la beauté de cette villa. Les murs étaient de couleur blanc-crème. La pelouse était soigneusement entretenue, les fleurs également. La façade était très stylisée. Il ne put s’empêcher de se dire que la conception d’un tel chef d’œuvre doit avoir coûté son prix. Tante Malou se doutait bien de l’objet de la visite. Cela faisait déjà belle lurette qu’elle n’allait plus à la Paroisse, son choix ayant été fait. Les prêches de Maman Bilaka lui semblaient beaucoup plus vivifiants. Elle pria dans sa chambre avant d’aller à la rencontre de son visiteur. Elle était bien décidée à ne pas revenir sur sa décision. « Seigneur, ferme la bouche à ce serviteur de la grande prostituée ! Remplis-moi de ton Esprit pour l’aider à vaincre cet adversaire qui se présente sur ma route. Envoie tes anges et tes archanges le pulvériser ! ». Elle sortait rassurée par sa prière d’autorité. Elle avait au préalable appelé Maman Esther et expliqué 176

rapidement les enjeux de la situation. Maman Esther était chargée d’intercéder pendant qu’elle palabrerait avec le Fils de Belzébul en soutane. Les adeptes de Maman Bilaka étaient l’illustration parfaite du proverbe : « Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes en forme de clous ». La moindre rencontre était un combat qu’il fallait gagner absolument. Le païen c’est à dire non adepte du Ministère du Combat spirituel, était un ennemi dans l’absolu, qu’il fallait détruire. « Comment allez-vous Madame - Bien merci Monsieur l’Abbé, et vous-même ? - Ça va ! » Sans être franchement enthousiaste, Tante Malou se montrait courtoise. « J’ai tenu à venir vous voir ce jour à propos de Marie et de Pyrrhus qui sont actuellement logés chez nous au presbytère. Je suis venue en leur nom vous demander pardon et solliciter que vous les acceptiez à nouveau sous votre toit. Ces enfants n’ont plus de parents, vous êtes la seule qui puisse leur venir en aide. Quel que soit ce qu’ils auraient fait je suis venu demander votre pardon. Je vous prie de bien vouloir considérer ma requête. - Je tiens à vous dire Monsieur l’Abbé que c’est par respect pour votre personne et pour tout ce que vous représentez que j’ai pu rester là à vous écouter ! Une autre personne n’aurait pas eu droit à un tel traitement ! » Izwa était plutôt mal à l’aise. Le ton avec lequel son hôtesse abordait le sujet n’était pas de bon augure. « Je n’en doute certainement pas Madame. - Je ne sais pas si cette fille vous a raconté dans les détails les raisons pour lesquelles j’ai décidé de la chasser. Comme vous pouvez l’imaginer, on ne prend pas une telle décision à la légère. - J’imagine bien. 177

- Il y a malheureusement des choses qui pourraient dans une certaine mesure vous échapper… » L’abbé prit de court tenta de se donner une certaine contenance en vidant son verre. « …Ces enfants sont un danger pour moi et pour les miens. Je les ai recueillis de bon cœur après le décès de leur père. J’ai cru bien faire mais cela s’est retourné contre moi. Depuis, tant de malheurs me sont tombés. Ils sont responsables de la mort de mon mari. Ils l’ont envoûté. Il a perdu toute sa lucidité et a pris de mauvaises décisions. En plus, Marie est habitée par le démon de la sirène. Elle a voulu corrompre mon mari. Elle n’y est pas parvenue et dans sa méchanceté l’a tué. Elle s’est rabattue sur mon fils Arnold. Je sais que vous n’allez pas me croire. Vous les Catholiques ne voyez pas beaucoup de choses. Mes sœurs dans la foi ont prié et Dieu m’a montré que si je voulais encore le bonheur pour le reste de ma vie, je devais me débarrasser de ces boulets maudits que sont ces enfants. J’ai donc bien réfléchi avant de prendre cette décision. Ces enfants n’ont pas à revenir ici. C’est notre mort qu’ils veulent. Ils ne nous aiment pas. Ce sont des démons ! » Izwa n’en croyait pas ses oreilles. Il savait en arrivant que des considérations mystico-religieuses avaient bel bien présidé à la prise de cette radicale décision. Il était pourtant loin d’imaginer à quel point Tante Malou adhérait à ce délire de persécution. Fallait-il poursuivre cette discussion ? Dans quel but ? Pouvait-on après un tel discours éructé avec autant de conviction imaginer qu’elle changeât d’avis ? Cela paraissait simplement impossible. Tante Malou était loin. Aucun discours rationnel ne pouvait y trouver de place. L’abbé essaya tout de même de lui faire entendre raison.

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« Et si vous vous étiez trompée dans votre appréciation de la situation, seriez-vous prête à revenir sur votre sentence ? - L’Esprit de Dieu qui me guide dans mes choix ne se trompe jamais ! Je prie dès que j’ouvre les yeux. Je ne prends aucune décision sans le consulter. Ce n’est plus moi qui vis Monsieur l’Abbé, c’est l’Esprit de Dieu qui vit en moi chaque jour du matin au soir ! » Cette posture extrême effraya le curé. Que la foi soit par définition une croyance en un absolu, il en était bien conscient. Que cette adhésion puisse nourrir un comportement mystique pourrait à la limite être considéré comme un truisme. Que cette adhésion entraîne un rejet absolu et un total refus de remise en question était pour lui difficilement audible. La communauté du combat spirituelle s’enfermait et se coupait du reste du corps social. On avait bien affaire à une secte ! Une secte qu’il fallait combattre ! Il aurait aimé le faire avec les mêmes armes. Mais le pape préfère voir dans « l’interpellation des sectes une opportunité un renouveau de la pastorale, solution unique aux déviances de la religiosité et préférable à une coercition aveugle ». L’ancien étudiant en théologie retrouvait ses repères. C’était de l’angélisme à son goût. Mais Izwa était un prêtre. Un prêtre écoute ce que dit le Pape. Il avait le devoir de participer à ce renouveau de la pastorale. « Que vont devenir ces enfants Madame ? - Ils n’ont qu’à se convertir et à fuir le mal ! - S’ils se convertissaient seriez-vous prêtes à les recueillir ? - Oui Monsieur l’Abbé, je pourrai les recueillir à nouveau. - Comment seriez-vous au courant de cette conversation s’ils n’habitent plus avec vous ? - Dieu me le dira. C’est Dieu a guidé ma décision, c’est lui qui me dira quand il faudra les reprendre chez 179

moi si c’est nécessaire. En attendant, l’Eternel m’a bien fait comprendre que pour mon intérêt et pour celui de ma famille, Papy et Marie n’avaient pas à vivre chez moi tant qu’ils seront les instruments au service du Diable ! » La messe était dite. Cette discussion ne servait à rien. Même si Dieu annonçait à Tante Malou la « conversion » des enfants, comment pourraient-ils réintégrer sa maison après ce qu’ils ont subi ? Comment demander à ces jeunes gens de pardonner au nom de Dieu celle qui en son nom les avait chassés ? Comment parler d’amour à des enfants qui en ont été privés ? Le fameux « renouveau de la pastorale » prônée par le Vatican avait un sens concret pour Izwa. « Merci Madame de m’avoir reçu. Je vais réfléchir à une autre solution. On ne va tout de même pas les laisser tout seuls dans la rue. Il faudra que je leur trouve un toit et une famille. - Faites-le Monsieur l’Abbé. Je tiens tout de même à vous donner un conseil si vous me le permettez. Vous êtes un homme de Dieu. Je comprends que vous vouliez aider ces enfants mais faites attention. Il faut avant toute chose les exorciser ! Vous n'arriverez à rien s’ils ne reconnaissent pas Jésus Christ pas comme Seigneur et Sauveur. - Je vais faire de mon mieux. Je vais prendre congé. Merci de m'avoir reçu. Prenez soin de vous. » Izwa était dégoûté. En quinze ans de prêtrise dans Kinshasa, il n'avait jamais été confronté à pareille situation. Il mesurait à quel point cette théologie du démon avait détruit les valeurs auxquelles fondamentalement les Kinois étaient attachés. Jamais dans l'Histoire de ce pays, les enfants n'avaient été des coupables. Ils avaient toujours été protégés comme des victimes. Tous les soubassements de la société s'effondraient. Dans un certain sens, Bilaka avait réussi une évolution ou plutôt une révolution culturelle. Son 180

discours sorcellaire faisait même des enfants des potentiels suppôts du diable et de la famille élargie un fardeau sur la route de la foi dont il fallait se débarrasser. Les adeptes de Maman Bilaka s'enfermaient dans leur bonheur retrouvé en Jésus en se coupant du reste de la communauté. Izwa réfléchissait à ce qu'il allait faire à présent que Tante Malou avait opposé une fin de non recevoir à sa requête. Alors qu'il rangeait sa voiture dans la cour du presbytère, il eût une idée. « J’espère que cette fois-ci j'aurai gain de cause! » se dit-il avant d'entrer dans sa chambre.

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18. Quand les éléphants se battent
oilà plus d'une année que Marie et Pyrrhus habitaient chez JDD Kapepula. Chery Mimy les avait accueillis avec gentillesse et simplicité. Elle était belle, vulgaire et sans prétention. Avec un passé de danseuse et de fille de joie, fallait-il s'attendre à plus? Ses principales préoccupations consistaient généralement à choisir la couleur du mascara le plus assorti à son string. Pour prendre une décision aussi cruciale, il lui fallait parfois bien une demi-heure. Son bonheur se réalisait dans son accoutrement. Les robes de marque encombraient sa chambre à coucher. JDD Kapepula ne lui refusait rien. C’était le prix à payer pour avoir cette icône à ses côtés qui lui servait en fin de compte d’objet sexuel. Faire les magasins était son passe-temps favori. La femme légitime de JDD Kapepula s’était résignée à la situation. Elle avait fini par apprendre que son cher époux faisait la fête à Kinshasa. La meilleure façon de changer les choses aurait été d’y aller habiter, ce qui ne l’arrangeait évidemment pas. Et puis, avec la nouvelle configuration politique de Kinshasa, JDD Kapepula gagnait beaucoup d’argent. Il assumait sa famille restée en Europe et permettait en même temps à Chery Mimy de s’adonner à son passe-temps favori. Elle en avait rêvé toute petite. Elle y était parvenue. Pouvant par la même occasion s’occuper de ses parents ainsi que de ses frères et sœurs, en quelques mois, elle était passée du rôle de la pestiférée à celle de la « sage » incontournable à qui on demandait son avis. Elle avait eu le pouvoir que conférait l’argent au sein d’une famille modeste. Ne le méritaitelle pas dans une certaine mesure ? Elle s’était rangée depuis qu’elle vivait avec JDD Kapepula. Elle avait atteint le Graal. Marie et Pyrrhus ne firent pas les difficiles. Les malheurs rencontrés dans leur si courte existence leur 183

V

avaient appris à savoir accepter les autres avec leurs défauts et leurs qualités. Ils ne s'étaient pas non plus montrés revendicatifs à l'école par rapport à leurs cousins. Mathilde et Jenny étaient toujours aussi contentes de rencontrer Papy le matin à l'école. Elles désobéissaient ainsi aux injonctions de leurs mères. Marie prenait régulièrement de leurs nouvelles. Arnold, honteux, faisait semblant d'ignorer Marie qui le lui rendait bien. Ils avaient raconté à leurs amis une version adoucie de leur drame. Ils avaient retrouvé un oncle riche, qui avait décidé de s'occuper d'eux, ce d'autant plus que Tonton Séraphin était décédé. Arnold, Jenny et Mathilde n'avaient pas démenti. Ils étaient honteux du comportement de leur mère. Leur aîné préférait également que les choses en restassent là, lui évitant d'affronter sa propre ignominie. Izwa et JDD Kapepula avaient fait leurs études dans le même collège jésuite de Boende dans la province de l'Equateur. Après sa visite à Tante Malou, le curé avait pensé demander service à son ami. Il était assez riche et avait une maison assez grande pour pouvoir accueillir les orphelins. En plus, il y vivait sans sa famille. Certes, il y avait Chery Mimy qu'il n'appréciait que mollement. En même temps, il se montrait plutôt indulgent à l'endroit de son ami. « Les vertus de la chasteté ne sont pas les plus partagées au monde », aimait-il lui répéter mi-taquin, mi-compréhensif. JDD Kapepula cherchait l'occasion de l'avoir en mauvaise posture sur ce plan pour pouvoir lui aussi se moquer du « Grand froqué devant l'Eternel », mais l'Abbé ne tombait pas dans le panneau. Il avait maitrisé la bête en lui. La réaction de JDD Kapepula avait dépassé les attentes du Curé. « C'est Dieu qui t'envoie mon cher. Voilà plusieurs mois que je cherchais ces enfants. Je désespérais de les 184

retrouver. Ce sont les neveux de mon commandant à l'époque où je servais dans la DSP. Il m'avait demandé de m’en occuper. Je n'avais que très peu d'indices et n'ai donc pu tenir ma promesse jusque-là. On va aller les chercher tout de suite! - Les voies de Dieu sont vraiment insondables... » C'est ainsi qu'ils atterrirent chez JDD Kapepula, non loin de la maison de Tante Malou. Aussitôt, Kotonda prit contact avec ses neveux. Il leur parla pendant des heures d’abord au téléphone le premier jour puis sur Skype les jours suivants. Il s’excusa de n’avoir pu faire grand-chose plus tôt. Il pleura au téléphone. Il pleura longtemps après avoir raccroché. Il pleurait de culpabilité. Il pleurait d’avoir abandonné ses enfants. Il leur dit avec une certaine lucidité : « On ne rattrapera jamais le temps passé, mais ce qui est sûr c’est qu’on ne perdra pas celui qui vient ! » Il s’engagea fermement à faire venir ses neveux en France, avec l’aide de JDD Kapepula. Pour Pyrrhus et Marie, ce dernier était le père adoptif idéal. Il leur offrait tout ce qu’ils demandaient. Ils n’en abusaient pourtant pas. Chery Mimy qui n’arrivait pas à concevoir, suite à des manœuvres abortives intempestives auxquelles elle fut abonnée quelques années plus tôt, les considérait comme ses petits frères. Il y avait parfois de la maladresse dans ses propos. Une fois elle demanda à Marie en termes plutôt crus si elle avait déjà perdu sa vertu. La jeune fille pudique en fut offusquée et put à peine murmurer une réponse négative. « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ! » Dans son monde à elle, tout se disait sans gants. Tout s’évoquait sans fards. Elle n’avait jamais appris à arrondir les angles. Quand il faut survivre à tout prix, on ne s’embarrasse pas des circonlocutions dans le discours. 185

Quelques semaines près la défaite électorale de Gipe Kombo aux élections présidentielles, Mimy Chery se rendit en Belgique se faire soigner. Elle tenait à avoir un enfant avant qu’il ne soit trop tard. JDD Kapepula, déçu de la tournure des évènements, accepta malgré tout à la demande du « Chairman » de continuer à le conseiller sur le plan militaire et stratégique. Il pensait sérieusement à se convertir plutôt dans les affaires. Pourquoi n’achèterait-il pas des terres agricoles et construire des fermes. Le pays disposait d’un potentiel agricole énorme. L’avenir politique du Mouvement de Libération du Congo ne lui semblait pas si radieux que ça. Gipe Kombo disposait d’une garde personnelle de près de 500 militaires pour sa sécurité. Ils étaient en faction autour de ses deux résidences de Kinshasa et dans sa ferme à Maluku. Après sa défaite au second tour des élections, le gouvernement lui avait demandé de « brasser » ses troupes au sein de l’armée nationale, les FARDC36. Le « Chairman » ne voulait ou ne pouvait obtempérer à cette exigence du Gouvernement. Il doutait de la capacité de ce dernier à lui garantir ce qui devenait de plus en plus une obsession, la sécurité. Le Président élu et ses conseillers avaient eux de plus en plus du mal à supporter la présence des forces sur lesquelles ils n’avaient aucun contrôle. Pour Riissi Mokili et pour ces conseillers, la présence de Kombo au milieu de ses miliciens dans une ville acquise à sa cause était synonyme de danger. Les conditions d’un éventuel coup d’état étaient réunies. Régler ce problème était donc une nécessité vitale. Les cadres du PPRD37et ceux de l’AMP étaient littéralement obsédés par la question, dans la mesure où leurs privilèges récemment acquis en étaient largement tributaires. Certains parmi eux avaient fait le
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Forces Armées Démocratiques du Congo Parti du Peuple Pour la Reconstruction et le Développement.

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choix de la trahison, pour être dans le vent. Ils n’osaient donc pas imaginer un seul instant Kombo prenant le pouvoir par un coup de force. Le Peuple meurtri risquait de leur faire payer leur couardise. La lutte contre le danger réel ou fantasmé représenté par Gipe Kombo, autoproclamé leader de l’opposition, allait prendre une tournure dramatique à partir du 14 mars 2007. Le « Chairman » avait accordé une longue interview diffusée en boucle sur ses chaînes de télévision, largement suivie à Kinshasa. Il concluait par une phrase prémonitoire de ce qui allait arriver quelques jours plus tard : « Bazoluka mutu na ngai ? Bakokoka te ! » Cette interview alimenta les conversations pendant plusieurs jours, d’autant plus que les chaînes de télévision proches de l’opposition ne se faisaient pas prier pour les diffuser. Le gouvernement finit par réagir. Le 21 mars 2010, le signal des chaînes de télévision et de radio de Kombo fut coupé. La répression se mettait tranquillement en marche. Pendant quelques heures, les rumeurs les plus folles circulèrent. On avait peur. Le lendemain matin, Kinshasa se réveilla engourdie et indécise. Ntumba se rendit à Livulu s’occuper de sa boutique toujours aussi florissante. Elle se sentait quelque peu lasse ce matin-là. Antoine allait assister à son cours magistral de Chimie organique. Un groupe d’étudiants avait raconté la veille que probablement la séance serait reportée car la femme de l’enseignant avait accouché par césarienne aux Cliniques Universitaires de Kinshasa et qu’elle n’allait pas si bien que ça. Antoine faisait très peu cas de ce qui se racontait dans les couloirs bondés conduisant aux amphithéâtres de la Faculté de Médecine. Secrètement, il espérait que ce fût vrai cette fois-ci. Il avait une grosse commande d’affiches à imprimer pour une école et il craignait d’être 187

à court d’encre. Il aurait ainsi le temps de faire un tour à la Gombe se réapprovisionner. Pour Guy Muvu, Directeur de Discipline à l’Institut Bobokoli, ce matin-là n’était pas comme les autres. Il devait conduire un groupe d’élèves à Notre Dame de Fatima. Les Ministères de l’environnement et de l’Enseignement y commémoraient en commun la journée mondiale de l’eau. Il fallait sensibiliser les jeunes élèves aux dangers que coure l’environnement et aux risques courus par l’espèce humaine si l’humanité n’arrêtait pas de courir à sa perte comme il le faisait actuellement. C’était le genre d’actions qui remplissaient les journées d’un Ministre mais qui ne changeaient pas le cours de l’Histoire. Les grands pollueurs se trouvaient bien loin des rives du Fleuve Congo et n’étaient pas prêts à troquer leur confort contre des actions en faveur de l’environnement et de l’eau potable. Guy Muvu aimait bien ces journées qui tranchaient avec le train-train quotidien. Il n’allait pas passer la journée à gueuler, à courir derrière ou à punir des élèves en retard ou un peu trop bruyants au goût des enseignants. Hugo Tanzambi se frottait les mains ce matin-là. Il avait rendez-vous à la Banque Internationale pour l’Afrique au Congo afin de faire le point sur ces placements. L’année avait plutôt été bonne. Ancien joueur de football bien connu à Kinshasa, il avait fait fortune dans le cambisme. Gipe Kombo s’était recouché après avoir embrassé ses enfants qui se rendaient à l’école. Il avait prévu une rencontre avec son état-major en début d’après-midi. Il voulait examiner avec son équipe la situation générée par la fermeture de ses chaines de télévision. JDD Kapepula devait arriver à onze heures pour préparer la réunion. Gipe Kombo lui faisait confiance. Sa capacité d’analyse était sans égal.

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Au Collège Boboto, au Lycée Bosangani ou à l’Institut de la Gombe et ailleurs, les cours se déroulaient comme d’habitude. Des milliers d’élèves essayaient de saisir sous la grosse chaleur la quintessence des enseignements censés faire d’eux des hommes de valeur. Pyrrhus aurait dû être avec les autres élèves à Fatima. Il avait préféré aller lécher les vitres avec Kokolo, amateur comme lui des quatre cents coups sans malice ni méchanceté mais aussi et surtout tenté de voir Justine, la somptueuse comme il aimait bien la désigner. Cette « fille improbable car trop belle » répétait-il à son copain, qui ne voulait pas le croire avant d’avoir vu. Alors que ses condisciples se farcissaient les discours officiels et les récitals de poème sous le regard sévère de Guy Muvu, ils déambulaient le long de l’avenue du Père Booka. * * * Antoine était plutôt content de lui. Il venait de faire une bonne affaire. Dans cette boutique abritée par un simple conteneur bleu plus ou moins aménagé, on trouvait des consommables informatiques à très bon prix. Il l’avait découverte par hasard sur conseil d’un technicien de maintenance en informatique. Les exploitants des services de bureautique comme Antoine avaient du mal à acheter des nouvelles cartouches d’encre ou de tonner pour leurs imprimantes. Ce sont les imprimantes couleurs qui leur posaient le plus problème. Elles étaient généralement à jet d’encre et avaient une faible capacité d’autonomie, moins de 500 pages. Les cartouches coûtaient plus de vingt dollars. A ce prix, ils n’arrivaient pas à en amortir le coût et à faire de bénéfices. Antoine avait appris contourner cet écueil. Avec dix dollars, il achetait dans cette boutique environ quinze centimètre cube d’encre liquide pour chaque 189

couleur fondamentale et la même quantité pour la couleur noire. A l’aide d’une seringue, il rechargeait les cartouches par doses d’un centimètre cube et pouvait ainsi imprimer plus qu’il n’aurait pu avec une cartouche neuve et surtout très chère. Dans la même boutique il achetait aussi le tonner pour laser au poids mais aussi du papier pour photos. Pour la fin de ses études secondaires, Tante Azama lui avait offert un appareil photo numérique performant. Il pouvait ainsi offrir un autre service prisé surtout par les jeunes filles. La photo était prise puis « photoshopée » avant d’être imprimée avec des options au choix selon la fantaisie de la cliente. Elles étaient toujours à leur avantage sur ces photos, ce qui flattait leur égo démesuré. Ces femmes avaient envi de se sentir belles, fût-ce seulement sur une photo retravaillée ! Cette part de son activité avait cru ces derniers mois d’où la nécessité d’avoir constamment de l’encre à portée de main. C’est avec le sourire aux lèvres qu’il remontait le boulevard dans la direction opposée à la gare centrale. Il faisait chaud. On se rapprochait de midi. Le thermomètre devait frôler les trente degrés. Antoine n’y prêtait que très peu attention. Il se rendait à la librairie Afrique éditions située au croisement des avenues du Livre et Wangata. Cette dernière se prolongeait jusqu’à l’Hôpital Provincial de Référence de Kinshasa, jadis baptisé Mama Yemo. Afrique Editions se présentait dans les réclames comme « le spécialiste du livre éducatif ». Elle partageait ce secteur du marché avec les Editions MédiaspaulAfrique, structure émargeant du réseau catholique. Antoine y allait juste pour « voir ». Il espérait y trouver des livres pour sa formation. Il pensa à sa mère et prit soudainement conscience de la douleur qui a été la sienne que de l’élever toute seule. Elle était assez contente à présent qu’il avait commencé ses études 190

universitaires. Il fût si ému qu’une goutte de larme faillit perler de son œil gauche. Il portait spontanément sa main droite à son œil lorsqu’il entendit au loin comme une rafale de mitraillette. Papy et Kokolo avaient pu parler quelques minutes avec Justine. Elle continuait à faire languir le premier. Jusqu’à ce jour, Kokolo ne l’avait pas encore vu et avait dû se contenter du portrait très flatteur peint par Pyrrhus. Il l’avait accompagné pour satisfaire sa curiosité. Il tenait à voir cette « fille improbable » décrite comme « trop belle ». La jeune fille fut stupéfaite de l’audace du jeune homme. Papy lui avait tout de go dit faire l’école buissonnière pour la voir. Elle était flattée et amusée de tant d’attention tout en se disant toutes les minutes : « Il est fou ce gars, il est fou ce gars ». Lorsque Pyrrhus, un peu ivre d’amour lui dit qu’il attendrait jusqu’à la fin des cours, elle s’écria pour de vrai : « T’es fou toi ! ». Les deux compères éclatèrent de rire. « Fou de toi ! » ne manqua pas de relever Kokolo. L’adolescente leur expliqua que cela ne servirait à rien dans la mesure où son père allait venir la chercher et que de ce fait ils ne pourraient même pas se faire un signe de la main. Papy et Kokolo rejoignirent le Boulevard du 30 Juin via l’avenue Kisangani et se mirent à le remonter tranquillement. Devant le cimetière de la Gombe se trouvait un char de la MONUC38 avec des militaires bronzés et moustachus. Ils purent lire sur leur poitrine qu’il s’agissait d’un contingent syrien. Kokolo ne put s’empêcher de murmurer : « Bande des violeurs ! »
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Mission d’Observation des Nations Unies au Congo déployée à la faveur des Accords de Sun City ayant théoriquement mis fin aux affrontements armés en RD Congo.

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Les militaires de la MONUC s’étaient singulièrement illustrés les dernières semaines dans des affaires des mœurs où étaient mêlées des jeunes filles parfois mineures. Ils s’étaient peu à peu mis la population à dos qui leur reprochait leur inefficacité à arrêter les cycles de violence à l’est du pays. De l’autre côté du Boulevard, se trouvaient en faction des militaires commis à la garde de la résidence de Gipe Kombo. Ils avaient l’air plutôt malingres. A les regarder s’agiter, ils devaient avoir une de ses conversations passionnantes. Les deux amis ne leur prêtèrent pas plus d’attention et continuèrent à marcher tranquillement. Ils avaient presque fini de longer la clôture du parcours de Golf de Kinshasa lorsqu’ils entendirent une rafale de mitraillette crépiter derrière eux. Un moment ils crurent qu’on tirait juste derrière eux. Pyrrhus se retourna et vit au loin une scène de panique. Les militaires se tiraient dessus devant la résidence de Gipe Kombo. Ils se mirent à courir. Un camion rempli des militaires de la Garde Républicaine se dirigeait à toute allure vers la zone de combat alors que des voitures des particuliers tentaient des manœuvres audacieuses pour faire demi-tour. N’ayant pu localiser d’où venaient les tirs et ne voyant pas grand-chose autour de lui pouvant le lui indiquer, Antoine accéléra ses pas sans perdre son sang froid. Il résolut d’aller chercher refuge au sein de la librairie. S’il s’agissait d’un pillage, il y avait peu de chances que les militaires s’en prennent aux livres. Sinon il se rendrait à l’Hôpital Mama Yemo. On ne fermerait certainement pas la grille à un étudiant en médecine se rassura-t-il. En ce moment il avait déjà parcouru un peu moins de la moitié de la distance séparant les abouchements des avenues Mpolo et Wangata sur le Boulevard du 30 Juin.

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Au fur et à mesure qu’il avançait, la panique grandissait. Il croisait de plus en plus des gens courant dans le sens opposé au sien alors que les tirs semblaient se rapprocher. Il se dirigeait en fait vers l’épicentre des affrontements. L’abouchement de Wangata sur le Boulevard du 30 juin n’était plus qu’à quelques mètres. Il ressentit une douleur violente à l’arrière de la cuisse droite. Il y porta spontanément sa main. Elle fut tout de site mouillée par son sang. Il marcha quelques mètres et s’appuya sur un mur. Son pantalon jean changeait progressivement de couleur. La balle avait traversé la cuisse de part en part sans heureusement toucher le fémur. Des militaires à bord d’un quatre-quatre allaient vers le Cimetière de la Gombe et tiraient pour dégager la route. Antoine vit deux jeunes en uniforme vêtus d’un uniforme bleu-blanc. Il leur fit signe de s’arrêter. Il leur murmura : « Aidez-moi s’il vous plait ». Papy s’arrêta à la vue du sang qui souillait déjà la chaussure. Il enleva sa chemise et en fit un garrot. Elle devint rouge à l’instant. Kokolo revint sur ses pas. Les deux garçons essayèrent d’arrêter les rares véhicules qui passaient à toute allure en montrant du doigt le blessé qui se tordait de douleur. Personne ne leur prêta attention jusqu’à ce qu’une voiture immatriculée CMD 4578 T se portât à leur secours. C’était l’ambassadeur d’Afrique du Sud qui tentait de rejoindre ses bureaux situés non loin de là. Il conduisit le blessé et ceux qui étaient venus à son secours à l’Hôpital Provincial de Référence. Antoine continuait de saigner. L’assaut mené par la Garde Républicaine contre les Forces de Gipe Kombo tourna dans un premier temps en faveur de ces dernières. La rumeur selon laquelle il s’agissait d’un coup d’état courut à travers la ville. On tirait à l’arme lourde. Les Forces de Kombo tentaient de

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joindre la RTNC39 et le centre de détention de Kin Mazière. A Notre Dame de Fatima la cérémonie avait été raccourcie. Les téléphones des officiels ne cessaient de sonner. Les gardes du corps avaient troqué leurs tenues militaires contre des accoutrements civils venus d’on ne sait où après que des bruits faisant état de l’avancée des troupes de l’opposant vers l’Eglise pour prendre en otage les ministres et occuper les studios de la RTNC 2 situés non loin de là aient courus au sein des personnes rassemblées. Muvu tentait de maintenir la discipline parmi ses élèves qui n’avaient pas manifesté de signes de paniques. Autour de 17 heures, un corridor sécurisé crée par la Garde Républicaine leur permit de quitter le centre-ville en direction du Rond Point Victoire via l’avenue des Huileries. Les trente élèves marchaient à la queue-leu-leu derrière le Directeur de Discipline au sein d’une colonne des militaires armés. Plusieurs bâtiments publics essuyaient les tirs à l’arme lourde. Les dommages collatéraux étaient légion. Hugo Tanzambi, touché alors qu’il se trouvait dans l’enceinte de la BIAC, décédera quelques jours plus tard. Le magnifique costume bleu-clair de l’élégant homme d’affaires bien connu des Kinois ne lui aura pas été d’un grand secours ce jour-là. JDD Kapepula convainquit Kombo de se refugier dans une représentation diplomatique. Le combat était perdu d’avance malgré le recul temporaire de la garde républicaine. Il ne disposait que de 500 hommes environ. Il n’avait pas de dispositif logistique pour ravitailler ses hommes, il ne contrôlait aucune frontière. Mokili pouvait faire atterrir des renforts. Kombo ne disposait d’aucun soutien. Il devait se mettre en lieu sûr et tenter une négociation politique. La partie était très serrée.
39

Radiotélévision Nationale Congolaise, station nationale de radiodiffusion.

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Ayant exfiltré avec l’aide de la Monuc les enfants du « Chairman » qui étaient restés bloqués dans leur école, JDD Kapepula grimpa à bord de sa jeep et prit la direction de Ma Campagne. Il eût Pyrrhus au téléphone et lui demanda de ne pas bouger de l’Hôpital jusqu’à nouvel ordre. Et à Marie, déjà de retour de l’école, il lui demanda de l’attendre. Il voulait la conduire en lieu sûr. Son domicile était certainement le dernier endroit où passer la nuit. Il roulait en trombe. Alors qu’il s’approchait de Kintambo Magasins, il entendit des tirs. Les quelques véhicules qui roulaient devant lui s’étaient immobilisés. Le cortège d’un officier de l’Armée ripostait aux tirs des insurgés. Il se mit sur le côté de la route, préférant attendre avant de poursuivre. Des militaires excités couraient dans tous les sens et arrachaient aux rares conducteurs présents argent et téléphones portables. JDD Kapepula sortit de son portefeuille deux billets de vingt dollars et défit une liasse des billets de 100 Francs Congolais, plaça le tout dans la boîte à gants. De quoi se débarrasser très vite d’un éventuel emmerdeur. Un soldat en tenue vint lui demander de baisser sa vitre en le menaçant de son arme. « Kita ! Kita !40 » JDD Kapepula s’exécuta lentement sans aucun mouvement brusque. Le militaire s’éloigna de quelques mètres, évitant un éventuel corps à corps dans lequel il risquait de perdre son arme. « Pesa mbongo !41 » JDD Kapepula lui expliqua que le peu d’argent dont il disposait se trouvait dans la boîte à gant. Le militaire l’enjoignit de le prendre tout en lui promettant une rafale dans le cul au moindre mouvement suspect. Il lui remit en désordre tous les billets et remonta dans la voiture. Le soldat s’éloigna. Les tirs s’espaçaient de plus
40 41

Sors de la voiture ! Sors de la voiture ! Donne l’argent !

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en plus. Les premiers automobilistes démarraient et reprenaient timidement la route. JDD Kapepula s’apprêtait à faire de même lorsqu’un groupe de trois militaires s’approcha. Ils demandèrent de sortir. Il s’exécuta à nouveau tranquillement. L’un d’entre eux en le voyant hors de la voiture s’écria : « Oyo JDD Kapepula mutu ya Kombo! Lesa ye nguba ! »42 Il roula par terre et évita de justesse la première rafale, sortit son arme de poing et tira en direction de ses assaillants, en tuant un sur le champ avant de tomber luimême sous le feu nourri des Kalachnikovs. Le soleil venait tout juste de disparaitre derrière l’horizon. *** A l’Hôpital provincial la situation d’Antoine ne s’améliorait guère. L’afflux des blessés avait désorganisé les soins. Il n’y avait pas de sang pour une transfusion. Les médecins se contentaient de maintenir la volémie avec des solutions physiologiques. Celles-ci vinrent à manquer dans la nuit. Prévenue sur son GSM, Ntumba avait réussi à rejoindre son fils au péril de sa vie. Il demandait aux médecins de le sauver. Le Docteur Kabongo, seul chirurgien présent dans l’hôpital, faisait de son mieux mais n’était pas loin d’être dépassé par la situation. La fatigue et l’inquiétude se lisaient sur son visage. Sans sérums physiologiques, une bonne partie de ces grands blessés allaient probablement mourir d’hypovolémie. N’ayant pu explorer la plupart des plaies, il n’était pas sûr que les pansements compressifs suffiraient à arrêter les hémorragies.
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C’est JDD Kapepula un des hommes de Kombo ! Faites le manger des arachides ! Dans l’argot militaire « manger des arachides » signifie être abattu par balles.

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Ntumba avait remercié Pyrrhus et son amie pour leur bravoure. Ils étaient restés veiller Antoine qui essayait de rassurer sa mère. Vers minuit, il délira. Le cerveau de moins en moins oxygéné se dérégla. Ntumba pleurait, demandait de l’aide, suppliait le Dr Kabongo de ne pas laisser mourir son fils. « Bon Dieu ! On ne peut pas trouver une poche de sang dans cet hôpital de merde ! » s’écriait-il. Qui pouvait donc l’entendre à cette heure de la nuit. Antoine fut conduit aux soins intensifs. Ntumba fut congédiée. Personne n’accompagnait les patients dans ce secteur de l’Hôpital provincial de référence de Kinshasa. Elle s’assit devant la porte. Elle priait et attendait. A cinq heures, elle s’assoupit quelques minutes. Dans son rêve, son fils la réveillait et lui disait : « Maman je t’aime ! Maman je t’aime ! ». Elle sursauta. Une vieille infirmière tentait de la réveiller : « Madame, votre fils vient de mourir. » Elle poussa un grand cri et s’évanouit. Kokolo et Pyrrhus la rattrapèrent juste avant que sa tête ne heurtât le sol. Marie n’arrivait plus à joindre Tonton JDD. Le téléphone sonnait dans le vide. Elle lui avait laissé un message sur le répondeur. Elle appela également son frère et lui annonça qu’elle allait quitter le domicile et passer la nuit chez l’Abbé Izwa à la paroisse. Elle ferma soigneusement les portes. Elle prit avec elle deux romans et un petit un sac à main contenant le nécessaire de toilette. Elle allait fermer la porte de la maison lorsqu’un groupe des militaires enfonça la grille d’entrée de la parcelle en criant : « Wapi ye ? Wapi ye ? »43

43

« Où est-il ? Où est-il ? »

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Son sang se glaça. Son sac à main chut. Celui qu’on appelait « Commandant » la poussa brutalement à l’intérieur de la maison. « Où est JDD Kapepula ? - Il n’est pas là. Je suis toute seule - Fouillez toute la maison ! lança-t-il à ses hommes ». En très peu de temps, la maison fut sens dessus dessous. Le groupe composé de sept militaires dont un garçon d’environ 17 ans s’en donnait à cœur joie dans une furie destructrice. Marie, debout au milieu du living, avait l’estomac noué. Le « Commandant » assis sur un fauteuil du salon, son arme sur les genoux, la fixait des yeux. Ses hommes revinrent bientôt. « Il n’y a personne dans la maison, elle a dit vrai ! » Le « Commandant » resta un moment sans parler puis alluma une cigarette améliorée au cannabis. Il s’adressa ensuite au plus jeune du groupe en termes peu élégants. « Kadogo44 - Mon Commandant ! - Tu vas baiser cette idiote ! » Quand elle avait vu ses militaires enfoncer la grille de la parcelle, elle avait spontanément pensé à toutes ses histoires des femmes violées à l’Est du pays. Elle avait espéré que cela ne lui arriverait pas. Elle qui n’avait pas encore connu d’homme. Elle se trompait. « Non pas ça ! Pitié ». Le « Commandant » perçut une légère hésitation dans le chef de Kadogo. « T’es un homme ? - Boye45 mon Commandant !
44 45

Kadogo : jeune enfant en Swahili. Oui

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- Tu vas baiser cette idiote. Mubali alekisaka mwasi te.46 » Comme s’il n’attendait que ça, il se mit à défaire son froc. Marie tenta de fuir vers la cuisine mais fut rattrapée par les autres. Ils la plaquèrent sur le sol et lui déchirèrent les habits. La vue de ce corps nu, se débattant rageusement excita Kadogo. C’était la première fois qu’il voyait une femme aussi jolie et hygiénique. Ces expériences sexuelles précédentes se résumaient en des orgies collectives auprès des jeunes putes sales et mal nourries des bas-fonds de Makala Ngunza. Il n’en avait que rarement tiré du plaisir, surtout qu’il était bien souvent obligé de passer après les aînés, trempant son goupillon dans un bénitier déjà rempli de leur sperme. Cette fois-ci c’était différent. Il passerait en premier sur une très jolie femme, une vraie. Il était prêt. A défaut d’avoir trouvé JDD Kapepula, l’expédition aura été bénéfique pour lui en fin de compte. Marie criait et se débattait de toutes ses forces. Les miliaires l’avaient couchée sur le ventre. Kadogo se mit à genou puis s’étala sur Marie. Le corps de Kadogo exhalait l’odeur âcre de ceux qui se lavaient rarement. Elle eût un haut le cœur. Kadogo cherchait fébrilement l’ouverture sous les encouragements de ses confrères. Il la trouva. L’hymen de la jeune fille offrit une résistance rapidement vaincue. Marie lâcha un cri de désespoir. Kadogo était tellement excité qu’il éjacula presqu’aussitôt. Au même moment, comme pour expulser cette semence du Diable qui la souillait, elle vomit et perdit connaissance. Alors que Kadogo, fâché contre lui-même, se débattait entre les jambes de Marie pour retenir une érection prête à s’en aller, d’autres militaires franchirent la grille de la parcelle en tirant en l’air et en criant :
46

Un homme ne laissa pas passer une femme !

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« Igwe ! Igwe ! Igwe !47 » C’était des militaires du MLC en déroute qui tentaient de piller le maximum des biens avant de disparaitre dans la nature. Le « Commandant » jugea qu’il valait mieux ne pas les affronter et ordonna à ses hommes de s’enfuir par l’arrière. Kadogo n’eût pas le temps de remettre son pantalon. Avant de quitter la pièce, il visa Marie entre les deux yeux. La détonation se perdit au milieu des rafales des mitraillettes tirées par les militaires de Gipe Kombo dans la cour de la parcelle de JDD Kapepula.

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Igwe était le surnom donné par les Kinois à Gipe Kombo Mokonzi pendant la campagne électorale.

200

Epilogue
tumba se demandait si elle aurait la force de lire ce rapport de Human Right Watch trouvé chez le curé de sa paroisse. Elle voulait savoir pourquoi son fils chéri était mort. Elle n’avait jamais arrêté de se poser des questions auxquelles personne n’apportait de réponses. Elle se mit à feuilleter la liasse des papiers reliés en spirale. En août 2006, des éléments de la Garde Républicaine ont eu un accrochage avec des membres de la garde de Kombo à Kinshasa. Mokili, qui commandait les forces les plus puissantes, a profité de l’occasion pour engager une opération militaire qui a assené un coup majeur à Kombo. N’ayant pas réussi alors à détruire complètement les effectifs de Kombo, les forces de Mokili ont lancé une deuxième opération militaire en mars 2007 qui, s’ajoutant à une campagne d’arrestations arbitraires et d’intimidation, a de fait mis un terme à la remise en cause par Kombo du pouvoir de Mokili et a poussé Kombo à s’exiler. En parlant de cette période, un officier de l’armée congolaise a déclaré à Human Rights Watch : « Le Général Sakombi nous a donné l’ordre d’éliminer Kombo, d’en finir avec lui et le MLC. » Le Général Sakombi était le Lieutenant-Général Sakombi Ngangulanso Mbelo, alors chef d’état-major de l’armée. D’autres soldats de la Garde Républicaine et de l’armée congolaise interrogés par Human Rights Watch parlaient de Kombo et de ses partisans comme de « l’ennemi qui pourrait affaiblir le gouvernement » et interprétaient leurs ordres comme étant « d’éliminer » cet ennemi. En novembre 2007, le ministre de l’Intérieur Denis Mukala a déclaré à Human Rights Watch que « neutraliser Kombo » ne voulait pas dire l’assassiner. 201

N

Mais une autre personne proche de Mokili a expliqué que les partisans de Mokili sous-entendaient le risque que Kombo pouvait être tué dans de telles opérations. Il a observé : « C’est exactement ce que souhaitaient certains radicaux. » Elle déposa nonchalamment la pile des papiers et murmura comme si elle avait peur d’être entendue : « Kombo est toujours en vie et le restera peut-être longtemps. Mon fils à moi, lui il est bien mort, comme son père. » Bruxelles, le 3 mai 2010

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Table des matières
Avertissement ...................................................................... 7 Prologue............................................................................... 9 Première partie................................................................... 13 1. Naître ou mourir à Kinshasa.......................................... 15 2. Humiliée ........................................................................ 37 3. La Vie sans l’amour de sa vie........................................ 59 4. Grandir........................................................................... 67 5. Institut Supérieur de Commerce .................................... 73 6. Mini-jupes et décolletés................................................. 89 7. Le Monde change .......................................................... 94 8. Libération ...................................................................... 99 9. Les Kadogo.................................................................. 109 Deuxième partie............................................................... 113 10. La Marque indélébile................................................. 115 11. Crises et amitiés......................................................... 119 12. Ici ou là-bas ............................................................... 129 13. Ce n’était qu’un rêve ................................................. 137 14. Maman Bilaka ........................................................... 147 15. Amour quand tu nous tiens !...................................... 157 16. Encore un petit effort !............................................... 169 17. Les Orphelins............................................................. 173 18. Quand les éléphants se battent................................... 183 Epilogue........................................................................... 201 Table des matières ........................................................... 203

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Remerciements Je remercie particulièrement Victoria, ma femme, pour son soutien tout le long de la rédaction de ce roman. Que Juan Manuel Rodriguez et Jennifer Denis trouvent ici l’expression de ma plus profonde amitié Magloire Mpembi Nkosi

Achevé d’imprimer en Août 2010 pour le compte de MM Editions

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