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« Les Dames galantes »

au fil  des mots 007

 Que je connois de filles de par le monde qui n’ont pas porté leur pucelage au lict hyme-
nean1, mais pourtant qui sont bien instruites2 de leurs meres, ou autres de leurs parentes et
amyes, trés-sçavantes maquerelles, de faire bonne mine3 à ce premier assaut4, et s’aydent de
divers moyens et inventions avec des subtilitez, pour le faire trouver bon à leurs marys5 et
leur monstrer que jamais il n’y avoit esté fait breche. La plus grand part6 s’aydent à faire7
une grande resistance et deffense à cette pointe d’assaut, et à faire des opiniastres8 jusques
à l’extremité : dont il y a aucuns marys qui en sont trés-contens9, et croyent fermement
qu’ils en ont eu tout l’honneur et fait la premiere pointe, comme braves et determinez sol-
dats, et en font leurs contes l’endemain10 matin (qu’ils sont11 crestez12 comme petits cocqs
ou joletz13 qui ont mangé force millet14 le soir), à leurs compagnons et amis, et mesmes15,
possible16, à ceux qui ont les premiers entré17 en la forteresse sans leur sceu18, qui en rient à
part eux19 leur saoul20 et avec les femmes21 leurs maistresses, qui se vantent d’avoir bien
joué leur jeu22 et leur avoir donné belle23.

1 « nuptial » ; cf. Ronsard « O Cuisse-né, Bacchus, Mystiq, Hymenean »


2 la nouvelle épousée reçoit de telle ou telle des instructions, des consignes, des direc-
tives, des conseils de méthode
3 « de bien se comporter »
4 (nouvelle série de métaphores guerrières : breche, resistance, deffense, pointe d’assaut,
premiere pointe, braves et determinez soldats, forteresse)
5 « pour obtenir l’approbation de leur mari »
6 « la plupart »
7 « en faisant, en opposant »
8  Littré, FAIRE 39o : faire du « trancher de, simuler » ; la version moderne serait
« faire les opiniâtres jusqu’au bout »
9 « ce dont certains maris se montrent très contents »
10 comme Montaigne, Brantôme emploie indifféremment l’endemain et le lendemain
11 « alors qu’ils sont, quand ils sont »
12 cf. « accrêté » dans le TLFi : « Régionalisme. [En parlant d’une pers.] ,,Fier comme le
coq, dont la crête se dresse” (Lar. 19e) Cette fille était si accrêtée qu’elle n’eût point voulu
traiter le roi de cousin G. SAND (cf. étymol. et Lar. 19e).
D’un animé a) 1532 acresté, sens propre « dressé comme une crête » (RABELAIS, II, 1 ds HUG. : Les
aultres enfloyent en longueur par le membre, qu’on nomme le laboureur de nature : en sorte qu’ilz le
avoyent merveilleusement long, grand, gras, gros, vert, et acresté à la mode antique); 1562-1611
acresté, id. « qui lève la crête (d’un coq) » (DU PINET, Pline, X, 21 ds GDF. : Le coq se desmarche
fierement, tenant le col roide, estant accresté comme un soldat; COTGR. : crested, copped; having
a great crest, or combe, as a cocke); b) 1532 id. sens fig. « hautain, fier (d’une personne) » (RABE-
LAIS, II, 16 ds HUG. : Il avait une aultre poche pleine de alun de plume, dont il gettoit dedans le
doz des femmes qu’il voyoit les plus acrestees); 1611, COTGR. : accresté (...) also cockit, proud,
saucie, stately, lustie, creast-risen; demeuré dans dial. du Centre, entre autres Berry (FEW t. 2, p.
1351b), d’où 1853 repris par G. SAND, Maîtres sonneurs, XIXe veillée ds GDF.).

Ajoutons, toujours chez Rabelais : « Vrayment, tu es bien accresté à ce matin » ; chez Marc Papillon
de Lasphrise : « Que si tels accrestés mesprisent mon ouvrage, Je n’en ay pas soucy car leur los est sans
los » (cité par Nina Clerici Balmas, 1988, qui cite J. de La Jessée, Prem. Œuvres franc., éd. 1583 « Je
n’approuve l’erreur d’un tas de Courtisans / Et Mignons accrestés »)
La forme simple cresté est attestée par ailleurs, avec le même sens (depuis Chrestien de Troyes :
« D’un lïon moult fier et cresté »), ne serait-ce que chez Montaigne (Sur des Vers de Virgile) : « ils me
refusent la dispance que mesmes des homes ecclesiastiques des nostres et plus cretez [« huppés »] jouis-
sent en ce siecle ».

(Bon nombre d’éditeurs du texte éprouvent le besoin de corriger en dispense, hommes


et crestez.) — Juvénal écrivait déjà Cristæ illi surgunt « sa crête se dresse, il lève la crête, il
se rengorge »

13 un jolet (ou, mieux, un jaulet) est un jeune jau ou coq, un cochet [coquelet est plus
tardif] ; cf. Panurge se servant d’alun de plume contre des femmes qu’il fait « dancer
comme jau sur breze ou bille sur tabour » et, chez George Sand, le nom de l’auberge du
Geault-Rouge = du Coq-Rouge.
14 Le mil ou millet est une graminée sans vertu aphrodisiaque connue ; cf. Le Coq et la
Perle :
Un jour un coq détourna* * « mit à part » (en grattant la terre pour se nourrir)
Une perle qu’il donna
Au beau premier lapidaire.
« Je la crois fine, dit-il ;
Mais le moindre grain de mil
Seroit* bien mieux mon affaire. » * (et non pas « feroit »)
Peut-être y a-t-il chez Brantôme une plaisanterie grivoise liée à la situation ; à supposer que
ce soit le cas, laquelle ? Allusion (lointaine) au chaudeau [cf. note 50] ? Les coqs ont picoré ?
15 « surtout »
16  « peut-être »
17 « en leur for intérieur ; Littré, Remarque :
Quand on voulait marquer une action, un mouvement, entrer se conjuguait avec avoir. ♦ Ai-je,
autre Œdipe, entré dans le lit de ma mère ?, ROTROU, Antig. I, 3 ♦ Voilà ce que j’en ai appris par votre oncle
qui dit avoir entré dans les chambres, LA FONT., t. VI, p. 370, édit. WALCKENAER. ♦ De manière que le soleil
n’a pas entré dedans, SÉV., 425 ♦ Tous les hommes ont entré dans la vie de la même manière, BOSSUET,
Politique, X, VI, 4 ♦ Les prédicateurs ont entré en société avec les auteurs et les poëtes, LA BRUY., XV (Des
éditions portent sont entrés ; mais les plus anciennes portent ont entré). Cette construction n’est
plus guère employée.
18 « sans que les intéressés le sachent, à l’insu des intéressés »
19 Littré, PART2, 11o :
À part moi, à part soi, loc. adv. Seul. ♦ Quand je suis à part moi, souvent je m’étudie, RÉGNIER, Sat. XI
En moi-même, en soi-même, tacitement. ♦ Je disais à part moi : las ! mon Dieu ! qu’est ceci ?, RÉGNIER,
Dial. ♦ Pendant ces mots l’époux gronde à part soi, LA FONT., Jument ♦ Je voulais m’y prendre autrement
pour étudier à part moi un homme [J. J. Rousseau] si cruellement, si légèrement, si universellement jugé, J.
J. ROUSS., 2e dial.
20 « autant qu’ils en ont envie, à leur guise »
21 « avec les nouvelles épousées qu’ils ont (ou ont eues) comme maîtresses »
22 « tenu leur rôle »
23 Littré, BEAU, 12o :
Au jeu de paume, donner beau, jouer la balle de manière qu’elle soit facile à prendre. Donner beau
sur les deux toits, envoyer la balle à son adversaire de manière à ce qu’elle porte sur les deux toits,
ce qui la rend aisée à prendre.
Fig. et familièrement. Donner beau ou la donner belle à quelqu’un, fournir à quelqu’un une occasion
favorable. ♦ Pour lui donner plus beau, elle ne cessait de le railler, HAMILT., Gramm. 10 ♦ Nous convînmes
[Bezons et moi] que, s’il [le duc d’Orléans] nous le donnait beau dans la conversation à l’un de nous deux,
celui qui trouverait jour le saisirait pour pousser l’ouverture, SAINT-SIMON, 251, 107
Ironiquement. La donner belle à quelqu’un, se moquer de lui. ♦ Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle
D’insulter ainsi notre ami, LA FONT., Fables, XII, 2 ♦ Pinuccio nous l’allait donner belle, LA FONT., Berc.
La bailler belle à quelqu’un, lui en faire accroire. ♦ On m’en baille, en discours, de belles, RÉGNIER, Épît. III.

 Il y a pourtant aucuns marys ombrageux qui prennent mauvais augure24 de ces resistan-
ces, et ne se contentent point25 de les voir si rebelles ; comme un que je sçai, qui demandant
à sa femme pourquoy elle faisoit ainsi de la farousche et de la difficultueuse, et si elle le des-
daignoit jusques-là26, elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la faute à aucun des-
dain27, luy dit qu’elle avoit peur qu’il luy fist mal. Il luy respondit : « Vous l’avez donc esprouvé,
car nul mal ne se peut connoistre sans l’avoir enduré ? » Mais elle, subtile, le niant, replicqua
qu’elle l’avoit ainsi oüy dire à aucunes de ses compagnes qui avoient esté mariées, et l’en
avoyent ainsi advisée28. « Voilà de beaux advis et entretiens », dit-il.

24 « certains maris soupçonneux qui tirent de fâcheuses conclusions »


25 « et ne sont pas satisfaits »
26 « à un tel point »
27 « croyant se faire pardonner et ne pas faire mettre son attitude sur le compte du
mépris »
28 « et lui avaient donné ce conseil »

 Il y a un autre remede dont ces femmes s’advisent, qui est de monstrer le lendemain de
leurs nopces leur linge teint de gouttes de sang qu’espandent29 ces pauvres filles à la char-
ge30 dure de leur despucellement, ainsi que l’on fait en Espagne, qui en monstrent31 publi-
quement par la fenestre ledict linge, en criant tout haut32 : Virgen la tenemos. « Nous la tenons
pour vierge33. »
29 « que répandent »
30 (nouvelle métaphore guerrière)
31 (a pour sujet on, dans ainsi que l’on fait en Espagne)
32 « à tue-tête »
33 « nous la considérons comme [ayant été] vierge [au moment du mariage] » Il faut
bien évoquer ici la Tía fingida (1575), nouvelle non-exemplaire où Cervantès explique que
l’hymen d’Esperanza a déjà été recousu trois fois par sa pseudo-mère, qui compte vendre
une quatrième fois à son profit la membrane de la jeune héroïne [ὑμήν hymên signifie « mem-
brane », cf. hyménoptère ; mais, que je sache, ὑμήν ne s’applique jamais à l’hymen].
Mérimée et Lacour :
« Il y a des gens si sots, qu’ils ne croiroient pas avoir eu le pucelage de leur femme sans cette mar-
que, qu’ils estiment être certaine, fondez peut-être sur ce passage de l’Écriture au Deuter. ch. XXII,
qui fait mention d’une coutume que le père et la mère de la mariée doivent avoir… Cette coutume
s’observe encore présentement parmi quelques nations, qui le lendemain des noces montrent à
tous les conviez la chemise de la mariée, tachée du sang de son pucelage. Mais ceux qui sont de ce
sentiment méritent bien d’être trompés par les femmes, de la manière qu’on sait assez qu’elles peu-
vent faire. » (Fr. Moriceau, Traité des maladies des femmes grosses et de celles qui sont accouchées, Paris,
1721, 2 vol. in-4o, p. 31-32.) Cet usage n’existe plus que parmi les Bohémiens, dans le sud de l’Espa-
gne.

 Certes, encor ay-je oüy dire, dans Viterbe34 cette coustume s’y observe tout de mesme35.
Et, d’autant que celles qui ont passé premierement par les piques ne peuvent faire cette
monstre par leur propre sang36, elles se sont advisées (ainsi que j’ay oüy dire, et que plu-
sieurs courtisannes jeunes à Rome me l’ont asseuré elles-mesmes), pour mieux vendre leur
virginité, de teindre ledict linge de gouttes de sang de pigeon, qui est le plus propre de
tous37 ; et le lendemain le mary le voit, qui en reçoit un extresme contentement, et croit fer-
mement que ce soit du sang virginal de sa femme ; et luy semble bien que c’est un gallant38,
mais il est bien trompé.

34 Viterbo, ville du Latium (Lazio)


35 « à l’identique »
36 « Et comme celles qui ont déjà eu des rapports sexuels ne sont pas en mesure de
faire cet étalage avec leur propre sang » Pour l’expression passer par les piques, cf. « Les
Dames galantes » au fil des mots 006, note 137. Dans la seconde journée des Ragiona-
menti, consacrée aux femmes mariées, l’Arétin — dont Brantôme a longuement parlé —
fait décrire par Nanna le subterfuge auquel sa mère la fait recourir la nuit de ses noces
pour que l’époux ait sous les yeux la preuve qui lui tient tant à cœur (grâce à du sang frais
de chapon dans une coquille d’œuf, utilisé convenablement).
37 « qui est celui qui convient le mieux, le plus adéquat »
38 « et il a l’illusion d’avoir fait preuve de vaillance, de virilité »

 Sur quoy je ferai ce plaisant conte d’un gentilhomme, lequel ayant eu l’esguillette
noüée39 la premiere nuict de ses nopces, et la mariée, qui n’estoit pas de ces pucelles
trés-belles et de bonne part40, se doutant bien qu’il deust faire rage41, ne faillit42, par l’ad-
vis de ses bonnes compagnes, matrosnes43, parentes et bonnes amies, d’avoir le petit lin-
ge teint ; mais le malheur fut tel pour elle que le mary fut tellement noüé qu’il ne put
rien faire, encor qu’il ne tint44 pas à elle à luy en faire la monstre la plus belle et se parer
au montoir45 le mieux qu’elle pouvoit, et au coucher beau jeu46, sans faire de la farouche
ny nullement de la diablesse (ainsi que les spectateurs, cachez à la mode accoustumée,
rapportoyent), afin de cacher mieux son pucellage derobé d’ailleurs47 ; mais il n’y eut rien
d’executé48.

39 « aiguillette »
D’abord « petite aiguille », vers 1225 dans le Besant de Dieu, de Guillaume Le Clerc de Nor-
mandie (cf. πάλιν δὲ λέγω ὑμῖν, εὐκοπώτερόν ἐστιν κάμηλον διὰ τρυπήματος ῥαφίδος δι-
ελθεῖν ἢ πλούσιον εἰσελθεῖν εἰς τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ, Et iterum dico uobis : Facilius est
camelum per foramen acus transire, quam diuitem intrare in regnum Dei, parabole du chameau
et du chas d’une aiguille) :

Puis, notamment, depuis 1376 « cordon ou lacet ferré par les deux bouts » ; d’où (au plu-
riel), depuis 1534 — succédant aux nouets et aux estaches — « cordons ou lacets ferrés par
les deux bouts servant à attacher le haut-de-chausse au pourpoint, les manches aux épau-
les du vêtement et, dans le costume masculin, à fermer la braguette ». Le tournant dû à
la mode date — au plus tard — de 1398 :
« Histoire des classes ouvrières

I, deuxième édition (1900),


et de l’industrie en France
Émile Levasseur,

pages 626-627.
avant 1789 »,
« Histoire des classes ouvrières

I, deuxième édition (1900),


et de l’industrie en France
Émile Levasseur,

pages 626-627.
avant 1789 »,
Articles de passementerie et utilitaires (voir le proverbe Larronneau premier d’aiguillettes, Avec
le temps de la boursette, proche pour le sens de Qui vole un œuf, vole un bœuf), les aiguillettes
ont une valeur décorative et se rapprochent à l’occasion des bijoux, dès la première attes-
tation de 1534 chez Rabelais : « Ainsi passa la nuict Panurge à chopiner avecques les paiges, et
jouer toutes les aigueillettes de ses chausses à primus et secundus, et à la vergette. »
Trois emplois du mot méritent notre attention.
● « laſcher l’Eſguillette .i. deſtacher ſes chauſſes pour deſcharger ſon ventre. » Antoine Oudin,
Curiositez françoiſes (1640). « On dit proverb. Laſcher-l’aiguillette, pour dire, Deſcharger ſon ven-
tre. » Dictionnaire de l’Académie, 1re éd. (1694).
● « noüer l’Eſguillette .i. charmer vn homme afin qu’il ne puiſſe uſer auec ſa femme. » A. Oudin,
Curiositez françoiſes (1640). « Nouer l’aiguillette, faire un maléfice qu’on suppose capable d’em-
pêcher la consommation du mariage » Littré. Il s’agit donc d’envoûtement, de sortilège.
Nicolas de Cholières (nom de plume de Jean Dagoneau [1548 ?-1623]) fait une application
métaphorique de l’expression pour illustrer le déclin de la virilité avec les atteintes de l’âge :
« d’ordinaire l’esguillette est nouée, on ne peut plus bander lors qu’on est affaissé de vieillesse.
Quand la neige est sur le mont, on ne peut attendre que le froid aux vallées : les cordes de l’arc sont si
molles qu’on ne le peut bander… » (Les Apresdinees, 1587, VII).
● « courir l’Eſguillette .i. eſtre putain, hanter le bordel. vulg. » A. Oudin, Curiositez françoiſes
(1640). « Courir l’aiguillette, avoir des aventures galantes. » Littré.
40 « de bonne extraction, de bonne naissance, de bonne famille »
41  « s’attendant à ce qu’il accomplisse des prouesses » ‖ pour « faire rage », TLFi
citant Littré fait remonter la 1re attestation à 1671 (La Fontaine) ; mais le même Littré,
dans son historique, fournit un exemple de Marot : « On nous dit que dedans Peronne Florenge a
fait & feu & raige », tiré de la Quatriesme epistre du Cocq à l’Asne à Lyon Jamet, qui date de 1536.
42  « ne manqua pas »
43 matrosne « femme d’âge mûr, femme d’expérience » (la forme avec -s- est donnée
pour dialectale) [latin mātrōna]
44 pour tinst — « bien qu’il ne fût pas dans son rôle de faire preuve du plus d’em-
pressement »
45 d’ordinaire, le montoir est la borne dont le cavalier (en l’absence d’une personne
qui lui mette le pied à l’étrier) se sert pour monter à cheval ; il s’agit ici, pour l’épousée,
de se présenter à son avantage pour servir de monture.
46 voir plus haut note 23
47 « afin de mieux dissimuler la disparition de sa virginité en d’autres circonstances »
48 « mais il ne se passa rien »

 Le soir, à la mode accoustumée49, le resveillon50 ayant esté porté, il y eut un quidam qui
s’advisa, en faisant la guerre aux nopces51, comme on fait communement, de derober le
linge, qu’on trouva joliment52 teint de sang ; lequel fut monstré soudain, et crié haut en
l’assistance qu’elle n’estoit plus vierge53, et que c’estoit ce coup54 que sa membrane virgi-
nale avoit estée forcée et rompue : le mary, qui estoit asseuré55 qu’il n’avoit rien fait,
mais pourtant qui faisoit du gallant et vaillant champion, demeura fort estonné et ne sceut
ce que vouloit dire ce linge teint, sinon qu’aprés avoir songé assez, se douta de quelque
fourbe56 et astuce putanesque57, mais pourtant n’en sonna jamais mot58.

49 « suivant la coutume, en respectant la tradition, comme il est d’usage »


50 le terme, qui n’est pas attesté avant 1531, désignait un « petit repas fait la nuit en
compagnie » et correspond à la coutume du brouet de l’espousée ou chaudeau « sorte de
brouet ou de bouillon chaud que l’on portait autrefois aux mariés » (Littré) — le nom
variait d’une province à l’autre ; la forme normanno-picarde de « chaudeau » est passée
en anglais dès le XIIIe siècle et s’y est maintenue : ‘caudle’ (Douglas W. Jerrold, Mrs Caudle’s
Curtain Lectures).

Albert Goursaud, « La société rurale traditionnelle en Limousin : ethnographie et folklore du Haut-


Limousin et de la Basse-Marche », 2 (Maisonneuve, 1977), ouvrage publié et complété par Maurice
Robert, pp. 363-365 La rôtie (rostida) ou réveillon, cadoussa, revelhou
Jean Poueigh [1876-1958], « Chansons populaires des Pyrénées françaises : traditions, mœurs, usages »
(1926), p. 430 Lou rebelhoun te ban pourta

…come ſur la nuit on iroit luy porter le reſueillon…


Montaigne "exorciste" (De la force de l’imagination)

La situation évoquée par Brantôme et à laquelle Montaigne fait allusion de son côté est
illustrée par la XXIXe des Cent nouvelles nouvelles (le narrateur prend comme point de
départ ce que le Dictionnaire de l’Académie explique ainsi : « On dit proverbialement et
populairement d’Un homme qui a épousé une fille grosse d’un enfant dont il n’est pas le
père, qu’Il a pris la vache et le veau » [voir plus bas, note 110]). Dans son édition de 1858,
Paul Lacroix (dit le bibliophile Jacob) complète par une note que voici dans son contexte :
La povre gentil femme est la mariée, qui, en
ayant ses premiers rapports avec son époux,
vient d’accoucher et, à cette occasion, de
pousser un grand cri. Les gens de la noce,
restés à l’écoute et en attente à proximité, se
méprennent et croient que c’est la réaction
de la nouvelle épousée à sa défloration (le
lecteur sait qu’il n’en est rien).
C’est la ritualisation du cri qui retient
l’attention de l’éditeur du texte ; d’où sa note.

Le chaudeau est gagné par le marié s’il a rem-


pli son devoir conjugal.

Voici, pour suivre l’indication de Lacroix, le septième dizain du Chant nuptial du Mariage
de Madame Renée ſeconde fille de France, avec le Duc de Ferrare, pris de Catulle. En Juillet 1528 :
Vous qui ſouppez laiſſez ces tables graces : Dames danſez : & que l’on ſe deporte
Le menger peu vaut mieux pour bien danſer. (Si m’en croyez) d’eſcouter à la porte,
Sus aumoſniers, dictes viſtement graces, S’il donnera l’aſſaut ſur la minuict.
Le mary dict qu’il ſe faut avancer : Chaut appetit en tels lieux ſe tranſporte :
Le jour luy faſche, on le peut bien penſer. Dangereuſe eſt la bienheureuſe nuict.

51 « parmi les plaisanteries et farces destinées aux nopces = aux jeunes mariés »
52 « abondamment »
53 lequel fut monstré soudain, et [fut] crié haut en l’assistance qu’elle n’estoit plus vierge « linge
qui fut montré aussitôt, et quelqu’un proclama devant tous les présents que (la mariée)
n’était plus vierge »
54 « cette fois-ci »
55 « savait pertinemment »
56 « tromperie, fourberie »
57 de l’italien puttanesco (attesté depuis 1363, chez Ristoro Canigiani) ; en français depuis
1606
58  le syntagme soner mot est attesté depuis la fin du Xe siècle, cf. Roland, XXXI, vers
411 N’i ad celui ki mot sunt ne mot tint ; Froissart Se tu sonnes mot, tu seras mort. On peut
envisager que soner mot ait d’abord appartenu à la langue des chasseurs (Littré, 26o) ; mot
a donné l’anglais ‘mote’ cf. chez Malory :

There with al the grene knyghte rode vnto an horne that was grene / and hit henge vpon a
thorne / and there he blewe thre dedely motys / and there came two damoysels and armed
hym lyghtely / [version de Heinrich Oskar Sommer, 1889]
“Therewithal the Green Knight rode unto
an horn that was green, and it hung upon a
thorn, and there he blew three deadly
motes, and there came two damosels and
armed him lightly.”

Tableau de
Sir William Russell Flint
[1880-1969]

(Sur quoi, le Chevalier Vert s’approcha


sur sa monture d’un hêtre encore vert
d’où pendait un cor, avec lequel il fit
alors entendre trois notes lugubres, et
puis survinrent deux damoiselles qui
l’armèrent promptement.)

« on n’en laissa pourtant rien paraître » « lorsque »

 La mariée et ses confidentes furent aussi bien fascinées et estonnées de quoy le mary
avoit fait faux feu59, et que leur affaire ne s’en portoit pas mieux. De rien pourtant n’en fut
fait aucun semblant jusques au bout de huict jours, que le mary vint à avoir l’esguillette
denoüée, et fit rage et feu, dont d’aise ne se souvenant de rien, alla publier à toute la com-
pagnie que c’estoit à bon escient60 qu’il avoit fait preuve de sa vaillance61 et fait sa femme
vraye femme et bien damée62 ; et confessa que jusques alors il avoit esté saisy de toute im-
puissance63 : de quoy l’assistance sur ce sujet en fit divers discours64, et jetta diverses sen-
tences65 sur la mariée qu’on pensoit estre femme par son linge teinturé66 ; et s’escandali-
sa67 ainsi d’elle-mesme, non qu’elle en fust bien cause proprement, mais son mary, qui par
sa debolesse68, flasquesse69 et mollitude70, se gasta71 luy-mesme.

59 faux feu « se dit en parlant d’Une arme à feu, lorsque l’amorce prend, et que le coup
ne part point »
60 (Nicot, 1606, glose « extra iocum, serio » plaisanterie mise à part, sans rire) « pour de
bon » cf. chez Amyot « Ainsi que l’on procedoit à ceste election, il tonna à bon escient »
61 « virilité »
62 Furetière : « Une fille qui eſpouſe un Marquis devient Dame, elle eſt Dame damée,
c’eſt à dire, à bon titre [à juste titre, à bon droit] » L’expression, tirée du jeu de dames, se
trouve dans le Roman de la Rose :
C’est une dame de haut prix,
Qui est tant digne d’estre amée,
Qu’ele doit rose estre damée.
Jeu de mots : aux dames, lorsqu’un joueur « dame » un pion, il le couvre ; d’où l’insistance,
et bien (vigoureusement) damée.
63 « et avoua avoir été jusque-là en proie à une impuissance complète »
64  « propos, remarques »
65  « opinions, jugements »
66 « dont l’exhibition du linge ensanglanté avait laissé à penser qu’elle était déjà deve-
nue femme » — teinturer ajoute à teindre la nuance d’artifice ; 1re attestation de ce verbe ?
67  « se perdit de réputation »
68  nous avons déjà rencontré debolezze cf. « Les Dames galantes » au fil des mots
002, note 64. Le suffixe de l’italien debolezza « faiblesse ; impuissance » a été remodelé sur
le vernaculaire -esse.
69 « manque de vigueur » [cf. « flaccidité », antonyme d’érection] ici aussi, il s’agit d’un
remodelage ; quant à la forme qui a servi de point de départ, l’hésitation semble permise :
occitan flaqueza « faiblesse, lâcheté, mollesse », castillan flaqueza (mêmes acceptions ;
aussi « maigreur », la flaqueza de Rocinante), italien fiachezza « lassitude, abattement »
comme dans le Couronnement de Poppée (1643), de Monteverdi, livret de Giovanni Fran-
cesco Busenello [1598-1659] — échange de II, VIII entre le page et la nourrice de l’impé-
ratrice :
VALLETTO Valletto
Nutrice, quanto pagheresti un giorno Nourrice, combien serais-tu disposée à payer pour une journée
D’allegra gioventù, com’ ha Drusilla ? De jeunesse joyeuse, comme celle dont jouit Drusilla ?

NUTRICE La Nourrice
Tutto l’oro del mondo io pagherei. C’est tout l’or du monde que je serais prête à payer.
L’invidia del ben d’altri, L’envie du bien d’autrui,
L’odio di sè medesma, La haine de soi-même,
La fiachezza dell’alma, L’abattement de l’âme,
L’infermità del senso, La fragilité du jugement,
Son quattro ingredienti, Sont quatre ingrédients…
Anzi i quattro elementi Que dis-je ? sont les quatre composants
Di questa miserabile vecchiezza, De cette misérable vieillesse,
Che canuta, e tremante, Qui, blanchie et tremblante,
Dell’ossa proprie è un cimitero andante. Est un cimetière ambulant de mes propres os.

70 latinisme : mollĭtūdo, cf. Pacuvius chez Cicéron Lenitudo orationis, mollitudo corporis
71 « se déconsidéra »

 Il y a aucuns marys qui cognoissent aussi à leur premiere nuict le pucelage de leurs
femmes, s’ils l’ont conquis oüy ou non, par la trace qu’ilz y trouvent72 : comme un que je
connois, lequel, ayant espousé une femme en secondes nopces et luy ayant fait acroire73
que son premier mary n’y avoit jamais touché par74 son impuissance, et qu’elle estoit
vierge et pucelle aussi bien qu’auparavant estre mariée75, neanmoins il la trouva si vaste
et si copieuse en amplitude76 qu’il se mit à dire : « Hé comment ! estes-vous ceste pucelle de
Marolle77, si serrée et si estroitte qu’on me disoit ? Hé ! vous en avez un grand empand 78 ; et le
chemin y est tellement grand et battu79 que je n’ay garde de m’esgarer. » Si fallut-il qu’il passast
par là et le beust doux comme laict80 : car, si son premier mary n’y avoit point touché,
comme il estoit vray, il y en avoit bien eu d’autres.

72 « Il y a aussi certains maris qui, au cours de la nuit de noces, se rendent compte,


grâce aux traces de passages qu’ils trouvent, s’ils ont ou n’ont pas conquis la virginité de
leur femme » (la syntaxe de la phrase suit un schéma latin : cognoissent … le pucelage … s’ils
l’ont conquis)
73 ayant espousé une femme … et [elle] luy ayant fait acroire
74 « en raison de »
75 « tout autant qu’avant son mariage »
76 « large, dilatée, distendue »
77 [le nom de la localité est écrit tantôt Marolle, tantôt Marolles]
● les lexicographes : Cotgrave, 1611 « ♦ Marolle. The name of a village, wherein a virgine
of fifteene is hard to be found.* ♦ Pucelle de Marolle, A crackt peece ; a wench that hath got a
clap ; one that rather goes for a maid then is one.**» — Oudin, 1640 « Pucelle de Marolle ou
pucelle à Iean Guerin .i. vne fille qui n’eſt pas Vierge. »
● les références : de celles fournies par Le Roux de Lincy (Le Livre des proverbes fran-
çais, I, 1842, p. 236), je ne retiendrai que la première « Pucelles qui viennent de Marolle On les
prend à tour de rolle » (Proverbes en rimes ou Rimes en proverbes, 1665) ; Louis Lacour a fait
justice de la seconde (Œuvres françoises de Bonaventure des Periers, II, Nouvelles recreations,
1856, p. 16) en montrant que le texte avait été faussé par une interpolation.
Une autre, bien antérieure, se trouve dans le Mistere d’une jeune fille laquelle se voulut
habandonner a peché (publié en 1976 par Lenita et Michael Locey), composé vers 1396 et
illustration du proverbe Tous maulx sourdent en povreté, qui sert de refrain à l’épilogue.
L’héroïne, décidée à se sacrifier pour aider ses parents dans le dénuement, tente de se ven-
dre, mais les hommes auxquels elle s’adresse ne croient pas à sa pureté et à son innocence :
d’où la réaction d’un larron qui, ayant assisté à la scène où elle s’offre (en vain) à un mar-
chand, s’écrie :
La mort bieu, je ne me peux taire.
Dieu, quel pucelle de Marolles !
Ose-t-elle bien de frivolles
Pour parvenir a ses attaintes !
L’origine de l’expression est inconnue.
78 « empan », ancienne mesure de longueur correspondant à l’intervalle compris entre
l’extrémité du pouce et celle du petit doigt dans leur plus grand écart (TLFi) ; apparenté à
‘to span’.
79 « frayé »
80 « et n’a pas osé s’en plaindre, protester » (il a fallu qu’il avale la pilule, qu’il boive la

* Nom d’un village, où une vierge de 15 ans est difficile à trouver.


** Un vase fêlé = une fille qui a perdu sa virginité ; une femme atteinte d’une maladie vénérienne ;
celle qui se fait passer pour pucelle au lieu d’en être une [‘then’ équivaut à ‘than’].
coupe jusqu’à la lie, qu’il fasse bonne mine à mauvais jeu, qu’il fasse contre mauvaise fortune bon
cœur) L’expression se trouve déjà chez Coquillart : « Le mal s’est voulu pourchasser ; Boire le
fault, doux comme laict » et dans le Recueil Trepperel, XI, Sottie de Me Pierre Doribus :
Recipe pour gens qui sont coux : « prescription/ordonnance pour gens qui sont cocus »
Quelque bon bruvaige doulcet,
C’est a dire ung bruvaige doux
Et l’avaler doux comme lait.
en voici un exemple chez Du Ryer (cité par Frédéric Lachèvre) :
Souffrir qu’un moindre te commande,
Trop heureux d’estre son valet,
Et s’il te crie et te gourmande,
Boire cela doux comme lait.
un autre du XVIe siècle (J.-H. Merle d’Aubigné, Histoire de la réformation en Europe au temps de
Calvin, 1863, p. 375) :
Seul, au milieu de ce tumulte, Boulet ne disait mot ; il calculait en secret l’avantage qu’il pouvait tirer de ce
coup de bâton, et se réjouissait de l’avoir reçu. « Il le buvoit doux comme lait, » dit Bonivard [François
Bonivard ou Bonnivard (1496 - 1570)]. — Pour le sens, on n’est pas loin ici de « boire du petit-lait »
Saint-Simon l’emploie également (1722) :
(Le cardinal Dubois vient d’être nommé premier ministre, ce qui constitue un revers pour le clan des Rohan.)

Il ne tenoit pas à terre de joie. Nous entrâmes par les derrières, lui et moi, dans le cabinet de M. le
duc d’Orléans, qui, à travers l’embarras qui le saisit à ma vue, me fit aussi merveilles, mais sans
qu’il fût question de la déclaration du premier ministre. J’abrégeai tant que je pus ma visite et
m’en revins respirer à Meudon. Cette déclaration, incontinent suivie de la plus ample patente et
de son enregistrement, fut extrêmement mal reçue de la cour, de la ville et de toute la France. Le
premier ministre s’y étoit bien attendu, mais il y étoit parvenu et il se moquoit de l’improbation
et des clameurs publiques, que nulle politique ni crainte ne put retenir.
Les Rohan firent preuve de la leur en cette occasion qui les touchoit de si près; ils avalèrent la
chose doux comme lait, affectèrent de l’approuver, de la louer, de publier que cela ne se pouvoit
autrement, sinon que cela avoit été trop différé. Ils ont tous en préciput une finesse de nez qui les
porte sans faillir à l’insolence et à la bassesse, qui les fait passer de l’une à l’autre avec une agilité
merveilleuse, et dont l’air simple et naturel surprendroit toujours, si leur extrême fausseté étoit
moins connue, jusqu’à douter, avec raison, s’ils ont soif à table quand ils demandent à boire. En
vérité, la souplesse ni l’étude des plus surprenants danseurs de corde n’égala jamais la leur. Leur
coup étoit manqué; en user autrement eût blessé le cardinal Dubois jusque dans le fond de l’âme
par la conviction de sa longue perfidie; l’avaler comme ils firent étoit se l’acquérir autant qu’il en
pouvoit être capable, par la reconnoissance de cacher son forfait autant qu’il étoit en eux, et par
l’effort d’approbation et de joie de ce qu’il leur enlevoit après des engagements si forts et si redou-
blés. Laissons-les s’ensevelir dans cette fange, et Dubois dans le comble de sa satisfaction et de la
toute-puissance…

 Que dirons-nous d’aucunes meres qui voyant l’impuissance de leurs gendres, ou qui ont
l’esguillette noüée ou autre deffectuosité, sont les maquerelles de leurs filles ; et que81,
pour gaigner leur douaire82, s’en font donner83 à d’autres, et bien souvent engroisser84,
afin d’avoir les enfants heritiers aprés la mort du pere ?
81 « Que dire de certaines mères qui, constatant que leur gendre est impuissant ou
victime d’un envoûtement ou atteint d’une autre incapacité, prostituent leur fille ; et ces
dernières »
82 « Portion de biens qui est donnée à une femme par son mari à l’occasion du mariage,
dont elle jouit pour son entretien après la mort de son mari, et qui descend après elle à ses
enfants. Assigner un douaire. Stipuler un douaire. ♦ Il y en a d’aucunes qui font du mariage un
commerce de pur intérêt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s’enrichir par la
mort de ceux qu’elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari pour s’approprier leurs
dépouilles, MOL. Mal. imag. II, 7. » (Littré)
83  Oudin, Curiositez : « s’en faire donner .i. eſtre putain, ſe proſtituer. vulg. »
84 TLFi :
1. 1130-40 engrosser « grossir (en parlant d’une femme enceinte) » (WACE, Conception ND, 880 ds
KELLER, p. 51b); 1155 engroissier « devenir gros, s’enfler » fig. (ID., Brut, 14625, ibid., p. 289a); 2. ca
1240 engroissier « devenir enceinte » (G. LE CLERC, Joies de ND, 283 ds T.-L.). Altération d’apr.
l’adj. gros* de l’a. fr. engroissier, dér. avec préf. en-* et dés. -er, de l’a. fr. groisse « grosseur, épais-
seur » (1155, Brut, 6984 ds KELLER, loc. cit.), issu d’un lat. vulg. *grossia « grosseur », de l’adj. lat.
grossus, v. gros.
Brantôme emploie tantôt engrosser, tantôt engroisser. ‖ TLFi aurait pu ajouter que groisse
avait, en outre, le sens de « grossesse » cf. Rabelais, la groiſſe cogneuë « une fois la gros-
sesse constatée »

 J’en cognois une qui conseilla bien cela à sa fille, et de fait n’y espargna rien85, mais le
malheur pour elle fut que jamais n’en put avoir. Aussi je cognois un qui, ne pouvant rien
faire à sa femme, attiltra86 un grand laquais qu’il avoit, beau fils87, pour coucher et depuce-
ler sa femme en dormant88, et sauver son honneur par là ; mais elle s’en apperceut et le
laquais n’y fit rien, qui fut cause qu’ils plaiderent longtemps : finalement ilz se demarie-
rent.

85 Littré : « Ne rien épargner, employer tous les moyens. ♦ Les Romains n’épargnaient
rien pour la grandeur de leur ville, BOSSUET, Hist. III, 6. »
86 « chargea (de cette fonction), désigna (pour cette tâche/mission), employa (à cette
fin) » ; Littré cite Amyot : Solon s’esmerveilloit de ce que Thales n’avoit jamais voulu prendre
femme pour avoir des enfans : Thales ne luy respondit rien sur l’heure, mais quelques jours après,
il attitra un estranger, qui disoit venir tout freschement d’Athenes [Πρὸς Θαλῆν δ’ εἰς Μίλη-
τον ἐλθόντα τὸν Σόλωνα θαυμάζειν ὅτι γάμου καὶ παιδοποιΐας τὸ παράπαν ἠμέληκε. Kαὶ
τὸν Θαλῆν τότε μὲν σιωπῆσαι, διαλιπόντα δ’ ὀλίγας ἡμέρας ἄνδρα παρασκευάσαι ξένον,
ἀρτίως ἥκειν φάσκοντα δεκαταῖον ἐξ Ἀθηνῶν]
87 Richelet : « Mot burleſque, pour dire garçon qui eſt beau, mignon, &c. » cf. La Fontaine,
Le Tableau « Propre, toujours raſé, bien diſant, & beau fils »
88 « pour coucher avec sa femme et la dépuceler pendant qu’elle dormait »

 Le roy Henry de Castille89 en fit de mesmes, lequel, ainsi que raconte Baptista Fulguo-
sius90, voyant qu’il ne pouvoit faire d’enfans à sa femme, il s’ayda d’un beau et jeune gen-
tilhomme de sa cour pour luy en faire, ce qu’il fit ; dont pour la peine il luy fit de grands
biens, et l’advança91 en des honneurs, grandeurs et dignitez : ne faut douter si la femme ne
l’en ayma et s’en trouva bien. Voylà un bon cocu.

89 Enrique IV de Castilla el Impotente [1425-1474] (demi-frère d’Isabel la Católica, qui


lui succéda sur le trône) épousa en secondes noces sa cousine Juana de Avis y Aragón =
Juana de Portugal [1439-1475], qui donna naissance à Juana de Trastámara [1462-1530],
surnommée la Beltraneja parce que sa paternité était attribuée — à tort ou à raison — à
Beltrán de la Cueva [1435-1492], premier duc d’Albuquerque. La légitimité de celle à qui
les adversaires politiques du roi ont accolé le sobriquet la Beltraneja est donc au cœur
d’une querelle dynastique, enjeu d’une guerre civile qui dura cinq ans ; la question ne
peut pas être tranchée, non par manque de documents, mais faute de sources fiables.
Ouvrage classique sur la question : Gregorio Marañón, Ensayo biológico sobre Enrique IV de Castilla y
su tiempo (Madrid, 1930) ; source récente : Emilio Maganto Pavón (2003), « Enrique IV de Castilla
(1454-1474). Un singular enfermo urológico. Retrato morfológico y de la personalidad de Enrique
IV El Impotente en las crónicas y escritos contemporáneos », in Historia de la urología Arch. Esp. Urol.,
56, 3 (211-220) ; au passage, l’auteur insiste sur l’endogamie chez les Trastámara.

L’humaniste allemand Jérôme Münzer (Hieronymus Münzer ou Monetarius, † 1508) a laissé un « Voyage
en Espagne et au Portugal » (Itinerarium siue peregrinatio excellentissimi uiri artium ac vtriusque medicine
doctoris Hieronimi Monetarii de Feltkirchen ciuis Nurembergensis, 1494-1495), où il fait état d’une ten-
tative de ce que nous appellerions insémination artificielle sur la personne de la reine Juana de
Portugal : Fecerunt medici cannam auream, quam Regina in uuluam recepit, an per ipsam semen inicere
posset ; nequiuit tamen (les médecins firent faire une canule en or que la reine s’introduisit dans la
vulve, pour voir s’il était possible qu’elle reçoive du sperme par ce moyen, mais cela échoua).
90 Surtout connu de nos jours en littréature pour son Anteros [Ἀντέρως], siue tractatus
contra amorem (Milan, 1496), devenu L’Antéros ou Contra-
mour dans sa version française (publiée en même temps
que le dialogue de Bartolomeo Sachi surnommé Platina
sur le même sujet), "Baptiste Fulgose" ou Baptista Fulgu-
os(i)us ou encore "Baptiste Frégose" est en réalité l’an-
cien doge de la République de Gênes Battista II Fregoso
ou di Campofregoso [1440-1504], auquel on doit l’ouvrage
auquel se réfère Brantôme : l’original en italien ayant été
perdu, on n’en connaît que la traduction en latin due à
Camillo Ghilini, De dictis factisque mirabilibus collectanea, re-
cueil imité de Valère Maxime publié lui aussi à Milan, en
1509.
De Henrico Hispaniarum rege
Moriente Ioanne Castulonensi Rege, eius nominis ultimo, superstites duo
filii fuere, Henricus atque Elizabetha, quæ postea Ferdinando Ioannis Ara-
gonii Siciliæ Regis filio nupsit. Cum autem Henricus Elizabethæ frater,
procreationi impotens haberetur atque ut interdum contingit, uerbis cum
eo soror contendens, dixisset, etiam inuito ipso, se post eum regnaturam :
tantum ex eo indignationis Henricus concepit, ut statueret omnino ope-
ram dare, ne sorori quod optabat succederet. Itaque, cum Hispanum iuuenem conspexisset, decora quidem facie, sed
humili fortuna natum, nomine Belthramum Cuenam [sic], in regiam eum acceptum, ducem Albucherchensem crea-
uit, egitque ut cum regina concumberet. Itaque filiam ædidit, cui Elizabeth [sic] nomen inditum est, quæ magnorum
Castulonensi regno, post Henrici mortem, motuum causa extitit, aliis filiam, aliis sororem ad capescendum regnum
uocantibus : quamobrem cum soror uiribus superior fuisset, filia in Lusitaniam profugit, retento regio animo nomi-
neque, etsi eam qui diuersas partes fuebant, Beltramicam appellarent.

Selon Fregoso, Isabelle la Catholique aurait fait connaître à son frère, incapable de s’assurer
une descendance, son intention de lui succéder, même contre son gré (etiam inuito ipso) ;
Henri, indigné et décidé à réduire à néant les projets de sa sœur (ne sorori quod optabat
succederet), ayant jeté son dévolu sur Beltrán de la Cueva, de basse extrace mais « beau
fils » (decora quidem facie), aurait veillé à ce que le duc nouvellement créé se retrouve dans le
lit de la reine.
91 « le favorisa en lui procurant »

 Pour ces esguillettes noüées, en fut dernierement un procez, en la cour de Parlement de


Paris92, entre le sieur de Bray, thresorier, et sa femme93, à qui il ne pouvoit rien faire, ayant
eu l’esguillette noüée ou autre defaut, dont la femme, bien marrie94, l’en appella en juge-
ment. Il fut ordonné par la cour qu’ils seroyent visitez95 eux deux par grands medecins
experts. Le mary choisit les siens, et la femme les siens ; dont en fut fait un fort plaisant
sonnet à la cour, qu’une grand dame me list96 elle-mesme et me donna, ainsi que je dis-
nois97 avec elle. On disoit qu’une dame l’avoit fait, d’autres un homme. Le sonnet98 est tel :
SONNET
Entre les medecins renommés à Paris
En sçavoir, en espreuve, en scïence, en doctrine,
Pour juger l’imparfait de la couple androgine99,
Par de Bray et sa femme ont esté sept choisis.

De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix100 :


Le Court, l’Endormy, Pietre101 ; et sa femme, plus fine,
Les quatre plus experts en l’art de medecine :
Le Grand, Le Gros, Duret et Vigoureux a pris.

On peut par là juger qui des deux gaignera,


Et si Le Grand du Court victorïeux sera,
Vigoureux d’Endormy, Le Gros, Duret, de Pietre.

Et de Bray, n’ayant point ces deux de son costé,


Estant tant imparfait que mary le peut estre,
A faute de bon droit en sera debouté102.

92 sous l’Ancien Régime, le Parlement de Paris avait un rôle judiciaire très important :
comme on le voit dans le cas présent, il faisait fonction de tribunal de première instance
pour les causes impliquant des membres de la noblesse.
93 cause célèbre dont les parties étaient Estienne de Bray [† 1590], seigneur de Plai-
sance, trésorier de la Maison du roi, trésorier de l’ordinaire des guerres et intendant et
contrôleur général des finances, par ailleurs dignitaire de la Ligue (il siégeait au conseil
des Seize), poursuivi (appelé en jugement) par son épouse, Damoiselle Marie de Corbie.
94 TLFi :
Part. passé de l’a. fr. soi marrir « se fâcher » (ca 1160, Eneas, 179 ds T.-L.), « s’affliger » (ca 1165,
Troie, 2511, ibid.), issu de l’a. b. frq. *marrjan, cf. le got. marzjan « fâcher », a. sax. merrian « déran-
ger, empêcher », ags. mierran, a. h. all. marren, merren « empêcher, déranger, fâcher ». Cf. en a. fr.
esmeriz « troublé, désolé » dès ca 1050 (Alexis, éd. Chr. Storey, 352).
Cf. l’anglais ‘to mar’, le castillan marrido, l’italien smarrito.
95  « examinés, auscultés » Brantôme fait allusion à la preuve du congrès (emprunté
au latin congressus dont il prend une des acceptions : « union sexuelle, coït »), procédure
abolie par l’arrêt capital du 18 février 1677 et dont parle encore Boileau dans sa Satire VIII :
Jamais la biche en rut n’a, pour fait d’impuissance,
Traisné du fond des bois un cerf à l’audïence ;
Et jamais juge, entre eux ordonnant le congrès,
De ce burlesque mot n’a sali ses arrests.
Dans les procès en nullité de mariage pour cause d’impuissance, le tribunal désignait un
collège d’experts chargés de rendre des conclusions après avoir assisté au coït (ou aux
tentatives de coït) entre les époux ; il faut bien voir que cette procédure constituait un
moyen légal de séparation alors que le mariage était considéré comme indissoluble.
Louis Ulbach, dit Ferragus [1822-1889] a consacré au sujet un ouvrage qui se lit facilement,
Les Inutiles du mariage (1885), où il évoque quelques-unes des affaires qui défrayèrent
jadis la chronique, notamment celle du marquis de Gesvres qui permet une comparaison
avec le récit qu’en fait Saint-Simon.
96 « lut »
97 « déjeunais » — Le rapport morphologique entre déjeuner et dîner s’éclaire quand
on se reporte à la conjugaison en ancien français du verbe à alternance radicale disner :
desjun, desjunes, desjune, disnons, disnez, desjunent
98 les Mémoires-Journaux de Pierre de L’Estoile de septembre 1577 contiennent le même
texte avec des variantes mineures. En voici la présentation et ce qui suit (édition Lemerre,
1838, pp. 212 et 217) :
Remarque1 — Furetière : « JEAN, ſe dit auſſi au Triquetrac, quand il y a 12. dames abattuës
deux à deux, qui font le plein d’un des coſtez du Triquetrac. Petit Jean, grand Jean, Jean de
retourne. On dit auſſi, Jean qui ne peut, quand on trouve l’endroit bouché par où on vou-
loit faire paſſer une dame. » De là, l’expression a été appliquée à un impuissant, cf. dans
le Trictrac de la Cour (1652) : « M. de Montbazon : Je m’en vais ; je n’ay point de bois à abattre.
Mme de Montbazon : Je n’ay qu’un Jean qui ne peut ; mais je suis toute découverte », chez
Mathurin Regnier (Moy qui n’ay pas le nez d’eſtre Jean qui ne peut) et dans un autre texte
satirique recueilli par Pierre de L’Estoile, datant de 1587 et visant le même Estienne de
Bray, qualifié de « Jan qui ne peult sieur de Bray, grand moqueur des dames de Paris ».
Remarque2 — Les 74 vers que les éditeurs du XIXe siècle se refusent à citer sont (a) attri-
bués à Remy Belleau depuis Pierre de L’Estoile, mais (b) exclus des éditions de l’œuvre du
poète ; je m’en tiendrai à l’observation faite par Alexandre Eckhardt (Budapest, 1917, p. 224,
note 2), même s’il confond date du mariage et date du procès :

Remarque3 — Le pasquil (« pasquin ») que livrent de L’Estoile et Brantôme brocarde un haut


personnage à partir d’une situation qui ne le présente pas à son avantage et sans qu’il puisse
répliquer : c’est une charge, une caricature ; les noms des avocats des parties y revêtent le
même caractère d’authenticité que les sept nains de Blanche-Neige. (En réalité, de Bray avait
pour défenseur Antoine Hotman et Marie de Corbie était assistée d’Étienne Pasquier.)
99 soit « l’imperfection », soit « celui des deux qui est imparfait » (cf. v. 13) ; la couple
conformément au genre de l’étymon cōpŭla « lien, attache, laisse, courroie » (cf. italien
coppia) et parce que les intéressés ne forment pas un couple [et l’androgyne non plus] ;
pour androgine, cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 006, note 28.
100 « de moindre valeur »
101 Pietre peut être la francisation de l’italien Pietro, avec jeu de mots, bien entendu :
1. Ca 1195 paëstre « mauvais, infidèle, dépravé » (AMBROISE, Guerre sainte, 6478 ds T.-L.); ca 1350
piestre (GILLES LE MUISIT, Poésies, éd. Kervyn de Lettenhove, t.1, p.154); 2. ca 1223 peestre « (per-
sonne) misérable » (GAUTIER DE COINCI, éd. V. F. Koenig, I Mir. 10, 974); 1576 [éd. 1619] « id. (de
choses) » (BAIF, Les Mimes, l. II, fo 85 vo ds GDF. Compl.: en pietre equipage). Du lat. pedester « qui va
à pied » d’où, avant l’époque littér. et en raison de la condition inférieure de ceux qui allaient à
pied, le sens 1 ci-dessus. En Picardie, peestre est devenu en m. fr. piestre, et il s’est répandu en fr.
sous cette forme, cf. G. ROQUES ds Mél. Baldinger (K.), 1979, pp.582-585.
102 Auguste Scheler, Glossaire érotique (1861) : « DROIT. — Employé dans un sens obscène
pour désigner le membre viril. »

Et pour débouté : « BOUT. — Employé dans un sens obscène pour désigner le membre viril. »
Les références chez Rabelais ne manquent pas.

 J’ay oüy parler d’un autre mary, lequel, la premiere nuict, tenant embrassée sa nouvelle
espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir que, s’oubliant en elle-mesme, ne se put en-
garder103 de faire un petit mobile tordion104 de remuement, non accoustumé de faire aux
nouvelles mariées105 ; il ne dit autre chose sinon : « Ah ! j’en ay 106! » et continua sa route. Et
voylà nos cocus en herbe107, dont j’en sçay une milliasse108 de contes, mais je n’aurois
jamais fait109. Et le pis que je vois en eux, c’est quand ilz espousent la vache et le veau110,
comme on dit, et qu’ils les prennent toutes grosses. Comme un que je sçay, qui, s’estant
marié avec une fort belle et honneste damoiselle111, par la faveur et volonté de leur prince
et seigneur, qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit fait espouser, au bout de huict
jours elle vint à estre cogneuë grosse112, aussi elle le publia pour mieux couvrir son jeu113.
Le prince, qui s’estoit tousjours bien douté de quelques amours entre elle et un autre, lui
dit : « Une telle114, j’ay bien mis dans mes tablettes115 le jour et l’heure de vos nopces ; quand on les
affrontera116 à celuy et celle de vostre accouchement, vous aurez de la honte. » Mais elle, pour ce
dire, n’en fit que rougir un peu, et n’en fut autre chose117, sinon qu’elle tenoit tousjours
mine de dona da ben118.
103  « elle ne put s’empêcher »
104 Lalanne : « tortillement » ; Dictionnaire de Trévoux : « Contorsion lascive & déshonnête ».
Certes, mais le tourdion est d’abord le nom d’une danse, proche de la gaillarde (voir l’Or-
chesographie, 1589, de Thoinot Arbeau = Jehan Tabourot) : cf. Coquillart « C’est pour dancer
un tourdïon Et faire une aubade de nuyt », où l’équivoque grivoise est nette, et le double em-
ploi du terme chez Marot « Paſſepiedz, branſles, tourdïons » (3 danses), mais dans l’épita-
phe D’Alix l’activité évoquée n’a rien de chorégraphique :
En après devint toute femme,
Et inventa la bonne dame
Mille tordïons* advenans * « coup de reins, dans le jeu d’amour » (Gérard Defaux)
Pour culeter à tous venans.

Ce poème a été imité par Ronsard, dans son Liuret de folaſtries de 1553 ; extrait :
Autant le beau comme le laid Qu’après, la fieure continuë
Et le maiſtre que le valet, Ne failloit point de les ſaiſir
Eſtoient receus de la doucette Pour payment d’auoir fait plaiſir
A la luitte de la foſſette, A Catin, non iamais soulée,
Et ſi bien les reſſecoüoit, De tuer, pour eſtre foulée,
Les repouſſoit et remouuoit, Et qui de tourdïons a mis
De mainte paillarde venuë, Au tombeau ſes plus grands amis.

L’anecdote salace que raconte Brantôme brode sur un thème connu (le genre aurait besoin
d’une classification comparable à celle d’Aarne-Thompson-Uther [ATU] pour les contes),
qu’on retrouve dans l’épigramme suivante (citée par La Monnoye et qui devrait commencer
par L’Eſpouſée)

dont Pierre-René Auguis publie en 1823 une version attribuée à Marot (mais l’édition de
Lenglet-Dufresnoy, 1731, montre à l’évidence qu’il n’en est rien) et dont une autre ver-
sion orne même un recueil d’œuvrettes publiées sous le nom d’Alexis Piron. Mais l’anté-
riorité semble bien revenir à Bonaventure des Periers (1558), qui intègre le thème à sa
XXXIXe Nouvelle : De l’Eſcoſſois et de ſa femme qui eſtoit un peu trop habile au maniement (« il
ſembla à ce povre homme qu’elle avoit appris ces tordions d’un autre maiſtre que de luy »).
 Dans « un petit mobile tordion de remuement » on retrouve le schéma [Dét N1 de N2] qui
est celui de notre grand flandrin de vicomte
105 « inhabituel chez les nouvelles mariées »
106 j’en ay « je suis dupé » Gaston Zink (Morphosyntaxe du pronom personnel (non réfléchi)
en moyen français (XIVe-XVe siècles), Droz, 1997, p. 295 EN référent implicite) souligne le pré-
sent obligé qui « oriente vers l’idée d’un préjudice déjà subi à l’instant de l’énonciation,
…le contexte précis[ant] qu’il résulte d’une tromperie » et cite l’exemple Voyla les frauldes
féminines ! / J’en ay. (‘j’ai mon compte de tromperie / elles m’ont bien berné’).
107  cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 006, note 117.
108 « un très grand nombre »
109  « je n’en aurais jamais fini »
110 voir ci-dessus note 50.
111 « Titre qu’on donne aux filles nobles dans les actes publics » cf. « Les Dames galan-
tes » au fil des mots 001, note 168.
112 « on s’aperçut qu’elle était enceinte »
113 « elle le divulgua pour mieux cacher son jeu »
114  cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 006, note 87. — Littré fournit
quelques exemples intéressants : « Ha, Rohan ! ha, Mauny ! ha, Malestroit ! ha, Conversant ! ha,
tels et tels ! Je vous plains… » (Froissart) ; « Car telle coustume ont communement, que quand
une des parties gaigne sur l’autre, et est la plus forte, adonc crient ceulx qui se voyent au dessus
[vainqueurs], Vive tel, vive tel, et meure tel » (Boucicaut) ; « …Nous irons toutes, et ferons
bonne chiere ; et y viendra ma commere telle, et mon cousin tel » (Les Quinze Joyes de
Mariage).
115 « planchette de bois enduite de cire sur laquelle on écrivait avec un poinçon » ;
donc : « j’ai pris bonne note » — Montaigne : « Ce qu’on me veut proposer, il faut que ce soit à
parcelles. Car de respondre à un propos où il y eut plusieurs divers chefs, il n’est pas en ma
puissance. Je ne sçaurois recevoir une charge sans tablettes. » Molière : « Cet homme-là n’est
point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. » ‖ « Bon ! voici de nouveau quelque
conte gaillard ; Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes. » [cf. πίνακες ; pinacothèque]
116 « confrontera, comparera »
117  « cela n’eut pas d’autre conséquence »
118 italien donna da bene, donna da ben « honnête femme » ; cf. Amphitryon « On se lasse,
parfois, d’être femme de bien » (Cléanthis, II, VII, explicit) rendu en italien par Alle volte si
tralascia d’esser Donna da bene. Mais l’équivalence n’est pas toujours celle-là. Justin Flosi,
On Locating the Courtesan in Italian Lyric — Distance and the Madrigal Texts of Costanzo Festa
(in The Courtesan’s Arts : Cross-Cultural Perspectives, OUP, 2006, sous la direction de Martha
Feldman et Bonnie Gordon), relève l’emploi par antiphrase de donna da bene dans les
madrigaux de Costanzo Festa [1485-1540] à partir de poèmes d’auteurs inconnus, avec le
sens de ‘woman of services, or prostitute’. Question vouée à rester sans réponse : Brantôme
rit-il sous cape en parlant d’apparence (mine) de donna da ben ?

 Or il y a d’aucunes filles qui craignent si fort leur pere et mere qu’on leur arracheroit plus-
tost la vie du corps que le boucon119 puceau, les craignant cent fois plus que leurs marys.
119 Littré :
BOUCON [bou-kon] s. m.
Mets ou breuvage empoisonné. Donner le boucon à quelqu’un, l’empoisonner. ♦ D’Effiat se détourne, va
à l’armoire, l’ouvre, jette son boucon, puis, entendant quelqu’un, s’arme de l’autre pot d’eau commune, SAINT-
SIMON, 94, 245 Ce mot a vieilli.
HISTORIQUE
XVIe s. ♦ Or ces villains, pour loyer de leurs gestes, Baillent boucons, ou leur couppent les testes, J. MAROT, V,
70 ♦ Voudroit-il bien à bailleurs de bouccons Donner lui-mesme à garder ses flaccons ?, MAROT, II, 318
ÉTYMOLOGIE
Provenç. bocon, morceau ; ital. boccone, bouchée ; de bocca, bouche (voy. ⤷BOUCHE).
SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE
BOUCON. - ÉTYM. Ajoutez : Le sens propre de boucon est bouchée, morceau, sans aucune signifi-
cation malfaisante. La signification malfaisante est venue par une spécialisation semblable à celle
qui, de poison, boisson (lat. potionem), a fait poison, substance délétère. Aussi trouve-t-on boucon
au sens de morceau et même de morceau préféré dans cet exemple de Brantôme : Il [François Ier]
ne s’y arresta pas tant qu’il n’en aymast d’autres ; mais celle là estoit son principal boucon, Henri II.
TLFi :
1. 1299-1307 « morceau » (Voyage de Marc Pol [d’apr. ms. Bibl. nat. fr. 1116] éd. Roux dans Recueil de
Voyages et de mémoires publié par la Société de géographie, t. 1, 1824, chap. CXCIV, p. 243 : a peitit
bocconz [trad. du chap. CLXXII de Marco Polo, Il Milione, éd. D. Olivieri, 1912, p. 248 : a pezzuoli])
1614, Brantôme dans HUG.; 2. 2e moitié XIVe s. « morceau empoisonné, poison » (EUSTACHE DES-
CHAMPS, Balade contre les empoisonneurs, vers 12, éd. Queux de St Hilaire, Œuvres, t. 3, p. 282).
Empr. à l’ital. boccone attesté au XIIe s. au sens de « (petit) morceau » (à Bobbio dans la province de
Plaisance d’apr. DEI), lui-même dér. de bocca « bouche », suff. augm. -one. Étant donné que l’ital.
n’est pas attesté au sens 2 av. le XIXe s. il est probable que le sens « poison » est une spécialisation
fr. de 1 créée p. euphém., p. allus. à la pratique de l’empoisonnement largement utilisée en Italie
au XVIe s. (cf. aqua tof(f)ana; aquette).
Le sens péjoratif du mot a fait perdre de vue son emploi neutre (et parfois mélioratif : « mor-
ceau de choix », cf. dialecte piémontais bocon del preive, régal du prêtre = « sot-l’y-laisse »).
Le Roux de Lincy cite deux proverbes, A bon bocon grand cry et question, Boucon englouty [avalé]
n’acquiert amy, mais ne les commente pas : bon doit y figurer par antiphrase, cf. Deschamps :
En Espaigne, Calabre et Arragon,
Chippre et Puille*, en Romayne** font prendre, * (Pouille) ** (Romanie)
En Sezille* souvent le bon bouquon * (Sicile)
Qui la mort fait soudainement descendre.
(On pourra consulter Collard Franck. Une arme venue d’ailleurs. Portrait de l’étranger en empoi-
sonneur. In: Actes de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public. N°30,
Göttingen, 1999. L’étranger au Moyen Âge. pp. 95-106.)
Voici un extrait du XXIXe des Arrests d’amour, de Martial d’Auvergne, édition de 1500 envi-
ron (source : BnF) :

Et brief elle ſe doubte q̃ led˙ galãt ne lui


ait baille q̃lque mauuais boucon dont elle a ceſte maladie/
Et brief elle ſe doubte que ledit galant ne lui
ait baille [= baillé] quelque mauuais boucon dont elle a ceſte maladie/
« En somme, [la plaignante] craint/redoute que le galant ne lui ait donné (à manger) quelque
mauvais morceau (= un morceau que le galant savait être mauvais ; un mets empoisonné), qui a
provoqué chez elle cette maladie »
Si le boucon est qualifié de « mauvais », c’est que tel n’est pas toujours le cas.

Répartition des emplois de « boucon » chez Brantôme.


Mais il [Monluc] ne s’en desfit pas [du couronnel Rincroq] à la mode d’Anthoine de Leve [Antonio de
Leiva, 1480-1536] assiegé dans Pavie qui bailla le petit boucon gallant au couronnel, principal mutin, et
puis aprés disposa [se débarrassa] des autres tellement quellement [comme ci, comme ça ; tant bien
que mal, et plutôt mal que bien], encor à grand peine [non sans mal]. — « poison »

Aucuns disoient qu’il [Charles VIII] avoit eu le boucon Italiano, d’autant qu’il menaçoit fort encor l’Ita-
lie, et le craignoient. — « poison »

Je vous laisse donc à penser si un bon et friand boucon, tombé entre les mains et puissance de ces affa-
més, ne fut pas gousté et tasté à bon escient [sans se gêner, de bon cœur, pour de bon] — « morceau de
choix, régal »

Mais ce maraud [un apothicaire] jouit de ce boucon, qui estoit bien plus digne d’un gallant homme que de
luy. — « morceau de choix, régal »

Le pere [Artaxercès], par la jalousie qu’il en eut, et [furieux de ce] qu’il [Darius] participast avec luy de ce
bon boucon, la fit [Aspasie] prestresse du Soleil, d’autant qu’en Perse celles qui ont tel estat se vouent du
tout à la chasteté. — « morceau de choix, régal »

Pour sa principalle dame maistresse il [François Ier] prit, aprés qu’il fut venu de prison, madamoiselle d’Helly
[Anne de Pisseleu d’Heilly, duchesse d’Étampes] … Mais il ne s’y arresta pas tant qu’il n’en aymast
d’autres ; mais celle là estoit son principal boucon » — « morceau de choix, régal »

Or il y a d’aucunes filles qui craignent si fort leur pere et mere qu’on leur arracheroit plustost la vie du corps
que le boucon puceau, les craignant cent fois plus que leurs marys
« Or certaines filles craignent tant leur père et mère — cent fois plus que leur mari — qu’on leur
arracherait plutôt la vie du corps que ce morceau de choix qu’est leur virginité »

 J’ay oüy parler d’une fort belle et honneste damoiselle120, laquelle, estant fort pour-
chassée121 du plaisir d’amour de son serviteur, elle luy respondit : « Attendez un peu que je
sois mariée, et vous verrez comme sous cette courtine122 de mariage qui cache tout, et ventre enflé
et descouvert123, nous y ferons à bon escient124. »

120 À en croire la tradition commentariale, Jeanne du Monceau-Tignonville, baronne


de Panjas, laquelle — selon les rédacteurs de Wikipédia, qui ne citent pas leur source —
« eut également une courte relation avec Brantôme ». Le serviteur : Henri IV.
121 pourchasser « poursuivre de ses assiduités » cf. Montaigne :
Car, come reſpondit ce philoſofe antien à celuy qui ſe moquoit de quoy il n’avoit ſceu gaigner la bone grace
d’un tendron qu’il pourchassoit : Mon amy, le hameſon ne mord pas à du fromage ſi fraiz.
Il s’agit d’une réplique de Bion, selon Diogène Laërce : ὀνειδιζόμενος ἐπὶ τῷ μὴ θηρᾶσαι μειράκιον,
« οὐχ οἷόν τε, » εἶπεν, « ἁπαλὸν τυρὸν ἀγκίστρῳ ἐπισπᾶσθαι. » Traduction et commentaire de Michael
A. Screech, 1993 : “For, as that ancient philosopher replied to one who was laughing at him for
being unable to win the favour of some tendril he was pursuing, ‘My friend, the hook will not bite
when the curd is so fresh.’” — Erasmus chastely holds this expression to mean that Philosophy cannot
‘hook’ tender minds; Montaigne, more literally, that ageing philosophers cannot ‘hook’ tender lovers.
‖ Le tendron est un adolescent, μειράκιον. — La formule est proverbiale et se retrouve chez Épictète.
122 le plus souvent, courtine désigne un « rideau » cf. « Les Dames galantes » au fil
des mots 005, note 67 ; mais ici le mot veut dire « couverture ». Voir dans la Folie Tristan
de Berne :
A ces paroles, sanz grant cri,
Con* vos avez ici oï, * « comme »
Entre Tristanz soz la cortine :
Entre ses braz tient la raïne*. * « la reine »
cette courtine de mariage : schéma [Dét N1 de N2] = notre grand flandrin de vicomte, donc « ce
mariage servant de couverture » (où rideau, au sens figuré, serait aussi envisageable, de
même qu’écran ou paravent)
123 « et grossesse et nudité (érotique) »
124 « nous nous en donnerons à cœur joie »

 Une autre125, estant fort recherchée d’un grand, elle luy dit : « Sollicitez un peu nostre
prince qu’il me marie bientost avec celuy qui me pourchasse, et me face vistement126 payer127 mon
mariage qu’il m’a promis : le lendemain de mes nopces, si nous ne nous rencontrons, marché 128
nul. »

125 (Une telle dit à celui qui la courtise : « Intervenez auprès du prince pour qu’il hâte
mon mariage avec mon fiancé et ne tarde pas à obtenir mes faveurs en contrepartie, car
faute d’oaristys le lendemain de mes noces, le marché ne tient plus/rien de fait. »)
126 viste (d’origine inconnue) est d’abord attesté comme adjectif (dès 1150 environ), puis
beaucoup plus tard (vers 1530) comme adverbe ; la forme suffixée (1160-1174) est presque
contemporaine de la forme nue. Il y a eu tension entre le besoin d’une forme expressive
et monosyllabique, et le besoin d’une forme plus étoffée.
127 payer, marché : le vocabulaire choisi est celui des transactions commerciales
128 TLFi n’enregistre l’acception de « convention, arrangement quelconque » qu’à par-
tir de 1671, chez Mme de Sévigné (« Agnès me regardoit sans me parler ; c’estoit notre mar-
ché »), mais un rondeau de Charles d’Orléans (Marché nul aultrement Avecques vous, beaulté,
Se de vous Loyaulté N’a le gouvernement) et le Livre des faicts du bon messire Jean le Maingre, dit
Boucicaut (Mais toutesfois les Florentins vouloient tout avant œuvre que le Mareschal consentist,
jurast et agreast cest accord, ou autrement marché nul) montrent qu’il ne faut pas s’en tenir
là.
De même, TLFi donne comme 1re attestation de par-dessus le marché un passage de Mari-
vaux datant de 1735, mais Mme de Sévigné commence sa lettre du 22 juillet 1671 à M. de
Coulanges en ces termes : « Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire
seulement tous les quinze jours... »
 Je sçay une dame qui n’ayant esté recherchée d’amours que quatre jours avant ses
nopces par un gentilhomme, parent de son mary, dans six aprés il en jouit ; pour le
moins il s’en vanta. Et estoit aisé de le croire : car ils se monstroyent telle privauté129
qu’on eust dit que toute leur vie ils avoyent esté nourris130 ensemble ; mesmes131 il en
dist des signes et marques qu’elle portoit sur son corps, et aussi qu’ils continuerent leur
jeu longtemps aprés. Le gentilhomme disoit que la privauté132 qui leur donna occasion de
venir là133, ce fut que, pour porter une mascarade134, s’entrechangerent leurs habille-
mens : car il prit celuy de sa maistresse, et elle celuy de son amy, dont le mary n’en fit
que rire, et aucuns prindrent135 sujet d’y redire et penser mal.

129  « familiarité »
130  « élevés »
131  « surtout »
132 « complicité, connivence, intimité »
133  euphémisme pour « faire l’amour »
134 « pour participer à une troupe de gens déguisés et masqués » — emprunt récent
(1554) à l’italien mascherata, sous une forme septentrionale mascarata
135 forme analogique de tindrent « tinrent », vindrent « vinrent »

 Il fut fait une chanson à la cour d’un mary qui fut marié le mardy et fut cocu le jeudy :
c’est bien avancer le temps136.

136 « c’est aller vite en besogne ! »

 Que dirons-nous137 d’une fille ayant esté sollicitée138 longuement d’un gentilhomme de
bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne d’elle, et, par l’advis de ses parents,
pressée de l’espouser ? Elle fit response qu’elle aimoit mieux mourir que de l’espouser, et
qu’il se deportast139 de son amour, qu’on ne luy en parlast plus ny à ses parents, car, s’ils
la forçoyent de l’espouser, elle le feroit plustost cocu. Mais pourtant fallut qu’elle passast
par là, car la sentence140 luy fut donnée ainsi par ceux et celles des plus grands qui avoyent
sur elle puissance141, et mesmes142 de ses parents.

137  « Que dire… ? »


138 « recherchée en mariage »
139 « qu’il s’abstînt de l’aimer, qu’il renonçât à l’aimer »
140 (« l’arrêt, la décision », comme dans une cour de justice →) « la condamnation »
141  « autorité »
142  « surtout »
 La vigille143 des nopces, ainsi que son mary la voyoit triste et pensive, luy demanda ce
qu’elle avoit ; elle luy respondit toute en colere : « Vous ne m’avez voulu jamais croire à vous
oster de me poursuivre144 ; vous sçavez ce que je vous ay tousjours dit, que si je venois par malheur
à estre vostre femme, que je vous ferois cocu ; et je vous jure que je le feray et vous tiendray
parole. » Elle n’en faisoit point la petite bouche145 devant aucunes de ses compagnes et
aucuns de ses serviteurs. Asseurez-vous que depuis elle n’y a pas failly146 ; et luy monstra
qu’elle estoit bien gentille147 femme, car elle tint bien sa parole.
Je vous laisse à penser si elle en devoit avoir blasme, puisqu’un averty en vaut deux, et
qu’elle l’advisoit148 de l’inconvenient où il tomberoit. Et pourquoy ne s’en donnoit-il garde149 ?
Mais pour cela il ne s’en soucia pas beaucoup.

143 Brantôme se sert tantôt de « veille », tantôt de la forme savante tirée du latin classi-
que vĭgĭlĭa « insomnie ; garde de nuit ; faction de nuit » (le sens de « jour qui précède
celui dont il est question » est une innovation)
144 « Vous n’avez jamais voulu me croire quand je vous disais de renoncer à demander
ma main »
145 « elle ne mâchait pas ses mots »
146 « Soyez sûr qu’elle n’y a pas manqué par la suite » »
147  « noble »
148 « l’avertissait, le prévenait »
149 « pourquoi ne cherchait-il pas à s’en prémunir ? »

 Ces filles qui s’abandonnent ainsi sitost aprés estre mariées font comme dit l’Italien :
Che la vacca che è stata molto tempo ligata, corre più che quella che ha havuto sempre piena
libertà150 ; ainsi que fit la premiere femme de Baudouin, roy de Jerusalem, que j’ay dit cy-
devant151, laquelle, ayant esté mise en religion152 de force par son mary, aprés avoir rom-
pu le cloistre153 et en estre sortie, et tirant154 vers Constantinople, mena telles paillar-
dises qu’elle en donnoit à tous passants, allans et venans155, tant gens d’armes que pelle-
rins vers Jerusalem, sans esgard de sa royale condition156 ; mais le grand jeusne157 qu’elle
en avoit fait durant sa prison158 en estoit cause. J’en nommerois bien d’autres.

150 « que la vache qui a été longtemps attachée (legata) court plus que celle qui est depuis
toujours libre de ses mouvements »
151 cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 002, page 15 et note 99.
152 « dans un monastère, un couvent »
153 « après avoir rompu la clôture », c’est-à-dire l’obligation dans laquelle sont les reli-
gieuses de ne pas sortir de leur monastère
154 « allant à Constantinople »
► C’est là un emploi fréquent et méconnu de TIRER : chez Littré, la solution se trouve
sous 42° « aller, s’acheminer » (compléments : 11° tirer pays, tirer chemin, 43° tirer de long
ou le long, et 44°).
À quoi s’ajoutent les exemples de la partie historique, notamment :
Tant ont erret et lor voie tirerent, Qu’à Ribuemont à quinze jors revinrent, Raoul de C. 261.
Seigneurs, ne regardez qu’à main senestre, pour ce que chascun i tire, JOINV. 224.
Après ce que les barons du royaume lui eurent faict feauté et hommage, excepté le jeune roi d’Angleterre, qui
encores ne s’estoit tiré avant, FROISS. I, I, 51.
Lors tira son chemin devers Noyon, COMM. I, 2.
Disant que l’on estoit en peril, et conseilloit tirer à l’aube du jour le chemin de Bourgongne, COMM. I, 4.
Il [Louis XI] tyra en Normandie pour assembler ses gens, COMM. I, 5.
À quoy faire y reculez vous, si vous ne pouvez tirer arriere ? MONT. I, 89.
Les brigands, pendant qu’il passoit par les lieux où ilz se tenoient, se cachoient de peur et se tiroient arriere,
AMYOT, Thés. 7.
L’étiquette « terme familier » dont Littré a fait choix, pertinente pour 1870, ne l’est pas
pour des époques bien antérieures ; de même, pour un observateur du XXIe siècle, quand
il s’agit de se tirer [Littré 56°], perçu maintenant comme "argotique" ou "vulgaire" alors
qu’il a été usuel et non-marqué :
Là fut le bon preudomme Jehan de Valeri, qui vëoit bien que le roy se vouloit aller frapper ou fort de la
bataille : et lui conseilla, qu’il se tirast à couste la main destre [du côté droit] devers le fleuve… Joinville
NB — Le Dictionnaire de l’Académie, 1re éd. (1694) enregistre : « Tirer. sign. Aller, s’achemi-
ner, & alors il est n. Aprés la bataille gagnée, l’armée tira à un tel lieu. de quel costé tirez-vous?
le chemin est long d’icy-là, il y a bien à tirer avant que vous y arriviez. »
155 « se livra à de telles débauches qu’elle s’abandonnait à tous les hommes de passage,
partants ou arrivants »
156 « sans respect pour son rang de reine »
157 « la grande abstinence »
158 « sa claustration »

 Or, voylà donc de ces bonnes gens de cocus159 ceux-là, comme sont aussi ceux-là160, qui
permettent à leurs femmes161, quand elles sont belles et recherchées de leur beauté162, et
les abandonnent163, pour s’en ressentir164 et tirer de la faveur, du bien et des moyens. Il
s’en void fort de ceux-là aux cours des grands rois et princes, lesquels s’en trouvent trés-
bien : car, de pauvres qu’ils auront esté, ou pour engagemens 165 de leurs biens, ou pour
procès, ou bien pour voyages de guerre166 sont au tapis167, les voylà remontez168 et
aggrandis169 en grandes charges par le trou de leurs femmes, où ils n’y trouvent nulle
diminution, mais plustost augmentation ; fors170 en une belle dame que j’ay oüy dire, dont
elle en avoit perdu la moitié par accident, qu’on disoit que son mary luy avoit donné la
verole171 ou quelques chancres172 qui la luy avoyent mangée173. Certes les faveurs et
bienfaits des grands esbranlent fort un cœur chaste et engendrent bien des cocus. J’ay
oüy dire et raconter d’un prince estranger, lequel, ayant esté fait general de son prince
souverain et maistre en une grande expedition d’un voyage de guerre qu’il luy avoit
commandé, et ayant laissé en la cour de son maistre sa femme 174 l’une des belles de la chres-
tienté, se mit à luy faire si bien l’amour175 qu’il l’esbranla, la terrassa et l’abatit si beau
qu’il l’engroissa.

159 schéma [Dét N1 de N2]


160 (on attendrait ceux-ci)
161 Lalanne et Rat suppléent « qui [le] permettent », conjecturant l’omission d’un explé-
tif (= consentent à ce qu’elles se donnent)
162 « belles et courtisées pour leur beauté »
163 « livrent »
164 « en profiter » cas assez rare où il s’agit d’effets, de conséquences, de répercus-
sions ayant un caractère positif ; cf. le Dictionnaire de l’Académie, 1re éd. (1694) « SE RESSEN-
TIR signifie encore, Avoir part à quelque chose de bien ou de mal. Sa maison a été brûlée, & les
maisons voisines s’en sont ressenties. On dit dans le même sens, Se ressentir de la libéralité, de la
protection de quelqu’un. Si je fais une grosse fortune, mes amis s’en ressentiront. »
165 « parce que leurs biens sont gagés, servent de caution auprès de leurs créanciers »
166 « expéditions, entreprises, campagnes militaires »
167 « à bout de ressources », cf. Étienne Pasquier, Recherches de la France, VIII, 47 :
« Quand voyant vn homme au deſſous de toutes affaires nous le diſons eſtre reduit au tapis. Maniere de
parler que nous empruntaſmes des ioüeurs, leſquels ioüant ſur vn tapis verd, quand ils n’ont plus d’argent
deuant eux pour meſtier mener, & ils ſont contraints deſemparer la table, on les dit eſtre reduits au tapis. »
Puisque l’expression est empruntée aux jeux d’argent, on pourrait la rendre par « lessi-
vé, décavé, à sec, saigné à blanc ; ruiné » ; désemparer la table veut dire la quitter. Autre
illustration chez Brantôme (Grands capitaines françois : l’Admiral de Chastillon) :
« …Nostre roy Charles [IX], qui avoit tant de debtes sur les bras, et qui devoit à Dieu et au monde, à cause de
celles grandes des roys son grand-père et père, estoit au tapis et au saffran [= en banqueroute], sans
ceste bonne guerre… »
168 « renfloués »
169 agrandir : « Il signifie figurément, Rendre plus grand en biens, en dignité, en for-
tune. Les Princes agrandissent qui il leur plaît. » Le Dictionnaire de l’Académie, 2e éd. (1762).
170 conformément à l’étymon latin fŏrīs (ablatif-locatif, utilisé comme adverbe, puis
comme préposition à l’époque impériale), le sens est d’abord spatial (au-delà de la porte
→) « à l’extérieur, dehors », puis exclusif ou exceptif « en dehors de, sauf, à part, hormis »
171 TLFi : francisation du lat. médiév. vayrola (Xe s.) « variole » ; Ca 1190 « maladie
éruptive laissant des traces en creux sur la peau » ; ca 1500 petite verolle « variole » ; 1660
vérole volante « varicelle » ; 1505 grosse verolle « maladie vénérienne grave »
172 « ulcères vénériens » (1566)
173 « rongée »
174 Mérimée et Lacour :
Il est probable que Branthôme veut parler d’Anne d’Este, femme du duc François de Guise, qui
selon la chronique scandaleuse aurait été séduite par Henri II, lors de l’absence de son mari qui se
battait pour la France en Italie pendant les campagnes de 1556-1557. Le cardinal de Lorraine
raillait souvent son frère de ses mésaventures conjugales, et quand il était à bout d’arguments
dans ses disputes avec ce frère, dont il était un peu jaloux, il lui disait : « Taisez-vous, jamais cocu ne
chanta belle chanson. » { cocu a encore la double valeur « coucou » et « mari trompé » }
175 « s’employa si bien à la séduire » — la gradation il l’esbranla, la terrassa et l’abatit
montre bien que le dernier terme signifie « la posséda charnellement »

 Le mary, tournant176 au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel estat, bien
marry et fasché contr’elle, ne faut point demander comment177. Ce fut à elle, qui estoit
fort habile, à faire ses excuses, et à un sien beau-frère. Enfin elles furent telles qu’elle luy
dit : « Monsieur, l’evenement de vostre voyage178 en est cause, qui a esté si mal receu de vostre
maistre (car il n’y fit pas bien certes ses affaires), et en vostre absence l’on vous a tant presté de
charitez179 pour n’y avoir point fait ses besognes que, sans que180 vostre seigneur se mit à m’aymer,
vous estiez perdu ; et, pour ne vous laisser perdre, je me suis perdue. Il y va autant et plus de mon
honneur que du vostre ; pour vostre avancement je ne me suis espargnée181 la plus precieuse chose
de moy : jugez donc si j’ay tant failly comme vous diriez bien182 ; car, autrement, vostre vie, vostre
honneur et faveur y fust esté en bransle183. Vous estes mieux que jamais : la chose n’est si divul-
guée que la tache vous en demeure trop apparente. Sur cela, excusez-moy et me pardonnez. »

176 « revenant, rentrant »


177 « à quel point »
178 « le bilan de votre campagne »
179 prester des charités à quelqu’un c’est le calomnier, lui casser du sucre sur le dos ; on a
dit charité de cour(t) pour « perfidie de courtisan » et presteur de charité pour « médi-
sant » ; Dictionnaire de l’Académie, 1re éd. (1694) : « On dit fig. & prov. par contre-sens [=
par antiphrase], Prester une charité, des charitez à quelqu’un, pour dire, Vouloir faire croire
contre la verité, qu’il a dit ou fait quelque chose qu’il n’a point faite ni dû faire. Je suis
seur qu’il n’a point dit cela, c’est une charité qu’on luy preste. la Cour est un pays où l’on preste
souvent des charitez. »
Voir, dans l’Impromptu de Versailles, l’indication que fournit Molière à Mlle du Croisy sur
le rôle qui lui est confié :
Pour vous, vous représentez une de ces personnes qui prestent doucement des charités à tout le monde ; de
ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seroient bien faschées d’avoir souffert
qu’on eust dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous acquitterez pas mal de ce rosle. »
180 « n’eût été le fait que
181 « j’ai sacrifié »
182 « si ma faute est aussi grande que vous seriez disposé à le dire »
183 (accord avec le plus rapproché) « auraient été chancelants »

 Le beau-frère, qui sçavoit dire des mieux, et qui, possible184, avoit part à la groisse185, y
en adjousta autres belles paroles et preignantes186 ; si bien que tout servit. Et par ainsi
l’accord fut fait ; et furent ensemble mieux que devant, vivans en toute franchise187 et
bonne amitié, dont pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la debausche et le
debat188, ne l’estima jamais plus (ainsi que j’ay oüy dire) comme il en avoit fait, pour en
avoir tenu si peu de compte à l’endroit de sa femme189 et pour l’avoir beu si doux190, telle-
ment qu’il ne l’estima depuis de si grand cœur191 comme il l’avoit tenu auparavant, enco-
res que, dans son ame, il estoit bien aise que la pauvre dame ne pastist point pour luy
avoir fait plaisir. J’ay veu aucuns et aucunes excuser cette dame, et trouver qu’elle avoit
bien fait de se perdre pour sauver son mary et le remettre en faveur.

184  « peut-être »
185 voir plus haut note 84
186 prégnant « pressant, qui s’impose avec une grande force »
187 « liberté »
188 « qui était à l’origine de la débauche et de la querelle »
189 « pour avoir accordé aussi peu d’importance à l’événement par rapport à sa femme »
190 voir plus haut note 80 doux comme lait
191  « courage »
 O ! qu’il y a de pareils exemples à celluy-cy, et encores à un d’une grande dame qui sauva
la vie à son mary qui avoit esté jugé à mort en pleine cour192, ayant esté convaincu193 de
grandes concussions et malles versations194 en son gouvernement et en sa charge, dont
le mary l’en ayma aprés toute sa vie.

192 « condamné à mort par une chambre siégeant en formation plénière »


193 « déclaré coupable »
194 la graphie résulte d’une étymologie populaire ; le substantif est tiré du verbe malver-
ser (emprunt direct au latin médiéval) « détourner des fonds dans l’exercice de ses fonc-
tions »

 J’ay oüy parler d’un grand seigneur195 aussi, qui, ayant esté jugé d’avoir la teste tran-
chée, si qu’estant desjà sur l’eschaffault sa grace survint, que sa fille, qui estoit des plus
belles, avoit obtenuë ; et, descendant de l’eschaffault, il ne dit autre chose sinon : « Dieu
sauve le bon con de ma fille, qui m’a si bien sauvé ! »

195 À en croire la tradition commentariale, Jean de Poitiers [1457-1539], père de Diane


de Poitiers.
Notes de Maurice Rat :
Jean de Poitiers, comte de Saint-Vallier, capitaine des Cent gardes de François Ier, qui fut complice
du connétable traître de Bourbon [Charles III de Bourbon, 1490-1527], et, condamné à mort, fut sauvé
in extremis de la hache du bourreau, non pas, comme le veut une légende, recueillie par Hugo dans
Le Roi s’amuse, parce que sa fille, la belle Diane de Poitiers, aurait payé de son honneur la grâce de
son père, mais parce que son gendre, Louis de Brézé et le comte de Maulévrier intervinrent juste à
temps.
Le bourreau lui avait déjà demandé pardon de le tuer, selon l’usage, et s’apprêtait à l’exécuter,
quand un clerc du greffe criminel, Mathieu Dolet, se leva et lut la lettre du roi qui commuait la
peine capitale en prison (février 1523).

Louis de Brézé [1463-1531] et le comte de Maulévrier sont une seule et même personne.

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