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Abel est le premier Australopithèque connu à l’ouest de la Rift Valley.

Ce qui oblige
à revoir complètement le scénario des origines de l’Homme. Abel a été découvert
dans le désert tchadien par Michel Brunet, directeur du laboratoire de géobiologie,
biochronologie et paléontologie humaine de l’Université de Poitiers.
Après dix années de recherche. Récit d’une aventure scientifique et humaine.

Abel
l’homme de la rivière
aux gazelles
K
oro Toro, Tchad, 16° Nord, croyait vraiment – le premier Austra- d’établir un scénario des origines de
19° Est. 23 janvier 1995, il est lopithèque à l’ouest de la Rift Valley. l’Homme, avec Lucy pour figure em-
8 heures du matin. Ou 9 heu- Michel Brunet pense à ceux qui ont blématique (Australopithecus
res. Michel Brunet ne se sou- partagé avec lui cette aventure un peu afarensis). Cette «East side story» ra-
vient plus de l’heure exacte, car dans folle, en premier lieu à Abel conte que les Australopithèques sont
le désert on vit au rythme du soleil. Brillanceau, son collègue du labora- apparus en Afrique de l’Est à la fa-
Ce matin-là, le paléontologue et son toire de Poitiers, son meilleur ami, dis- veur d’un bouleversement tectonique.
équipe eurent la visite de nomades peu paru le 27 février 1989 lors d’une mis- Il y a 8 ou 10 millions d’années, la
après le lever du jour. Les femmes lui sion au Cameroun. «Après ce drame Rift Valley s’enfonce et provoque
ont offert du lait de chamelle, signe horrible, c’était encore plus dur de l’élévation de massifs montagneux à
de haute considération, en lui souhai- penser que nous nous étions peut-être l’est, de sorte que les pluies venant de
tant bonne chance. «Qu’Allah te pro- lancés sur une fausse piste. Mainte- l’Atlantique se raréfient dans cette ré-
tège !» lui dirent-elles. Ces mots sont nant, le poids est moins lourd à por- gion. En conséquence, la forêt tropi-
parfaitement gravés dans sa mémoire. ter, mais ça ne l’enlève pas.» Le pre- cale se transforme peu à peu en sa-
Il les entend encore, ces mots traduits mier préhumain de l’Ouest africain vane. Les grands singes, «isolés» de
du goran – la langue des nomades – s’appellera donc Abel. leur milieu d’origine par le Rift, vont
par son guide. Une heure plus tard, le Michel Brunet n’a que 55 ans. Louis s’adapter à ce nouvel environnement,
paléontologue de l’université de Poi- Leakey en avait 56 lorsqu’il a décou- découvert et sans protection. De leur
tiers aperçoit une mandibule de pri- vert le premier crâne d’Australopithè- mutation naîtront les Australopithè-
mate, les dents enchâssées dans le sol que en Afrique orientale. C’était en ques.
poudreux du désert. Immédiatement, 1959. Il cherchait depuis une vingtaine Depuis les années 80, ce paléoscénario
il reconnaît un fossile d’Hominidé très d’années... Cette découverte a déclen- fait l’objet d’un très large consensus
ancien. «En dix ans, on a le temps de ché la ruée des paléontologues vers la au sein de la communauté scientifi-
visualiser ce que l’on recherche.» Rift Valley, celle de Michel Brunet que : à l’est du Rift, le “berceau” de
Cet homme a de la chance. Il a passé pose le jalon d’une nouvelle aventure l’Humanité, à l’ouest, les grands sin-
la majeure partie de sa vie sur les tra- scientifique, mais cette fois à l’ouest ges de la forêt, ancêtres des gorilles et
ces de nos plus proches ancêtres. de l’Afrique. des chimpanzés. Mais la découverte
D’abord en Asie et au Moyen-Orient, En effet, au fil des décennies, la fa- de Michel Brunet vient perturber et en-
en Afghanistan et en Irak, puis au mille des préhumains s’est considéra- richir le récit des origines de
Pakistan, au Vietnam et au Kazakhs- blement étoffée, de l’Afrique du Sud l’Homme, car Abel est un authentique
tan. Voilà dix ans qu’il prospecte en à l’Ethiopie, mais toujours à l’est. Dé- Australopithèque, vivant à 2 500 km
Afrique de l’Ouest et il vient de trou- couvertes qui ont permis à Yves Cop- à l’ouest de sa cousine Lucy.
ver – alors que plus personne n’y pens, professeur du Collège de France, La mandibule du spécimen tchadien

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Michel Brunet dans le désert
tchadien, le 23 janvier 1995,
au moment où il découvre la
mandibule d’Abel.
Le fossile de plus de 3 millions
d’années affleure sur le sol
poudreux de Bahr el-Ghazal, «la
rivière aux gazelles».

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est incomplète. Elle porte sept dents : collecte de fossiles, il est possible pithèques occupaient un territoire
une incisive, les canines et les prémo- d’imaginer le paysage de cette région, beaucoup plus vaste, tout autour de
laires gauches et droites. C’est suffi- au Pliocène moyen. «Nous sommes au la forêt dense à grands singes, c’est-
sant pour imaginer l’individu. Certains bord d’un lac, indique Michel Brunet, à-dire les paysages boisés et les sava-
traits primitifs de la denture le rappro- avec des rivières pérennes ou non, une nes arborées qui s’étendaient du golfe
chent d’Australopithecus afarensis. Ce forêt galerie, de la savane arborée et de Guinée au cap de Bonne Espérance
n’est donc pas un Homo habilis. Mais des espaces plus ouverts de prairies à via l’Afrique centrale et l’Afrique
il s’en distingue par d’autres caractè- graminées.» orientale. La dispersion des Austra-
res, notamment la présence de trois Notons que ce coin de désert tchadien lopithèques semble avoir été précoce
racines aux prémolaires et la morpho- se nomme Bahr el-Ghazal, soit la «ri- et rapide dans le temps. C’est pour-
logie très dérivée de la mandibule. vière aux gazelles» en arabe classi- quoi, comme pour beaucoup d’autres
«Voici une mandibule très humaine que ! mammifères, le problème du lieu pré-
avec des dents d’Australopithèque, Dans cette région sans relief et sans cis d’origine devient une question sans
souligne Michel Brunet. Cette mosaï- coupe géologique, seul un forage ca- véritable réponse.»
que de caractères tout à fait originale rotté permettra d’obtenir les éléments Yves Coppens reconnaît que son scé-
pourrait accréditer l’idée qu’Abel se- nécessaires à une datation absolue. nario est trop simple pour être suivi
rait l’Australopithèque le plus proche Opération coûteuse car il faut trois au pied de la lettre, mais «il demeure
du genre Homo. Mais il est encore trop jours de jeep pour rejoindre Koro Toro valable». Son raisonnement repose sur
tôt pour lui attribuer un statut spécifi- de N’Djamena, transporter les pré- un phénomène biologique, la
que.» cieuses et lourdes carottes par spéciation, c’est-à-dire l’apparition
Yves Coppens, son vieux com- avion en France, etc. Ce des différences génétiques entraînant
plice, est étonné par le degré forage sera réalisé lors de nouvelles espèces. «La
d’évolution d’Abel, du fait de la spéciation n’est possi-
molarisation des prémolaires ble que sur une petite
et de la faible épaisseur de population isolée. Cet
la partie antérieure de la isolement a pu être
mandibule (la sym- créé par l’événe-
physe). Cette partie ment tectonique
joue un rôle capital du Rift. Il s’est
pour le place- ensuite écoulé
ment de la lan- au moins 4 Ma
gue. «Je ne dis jusqu’à Abel.
pas qu’il par- C’est large-
lait, mais il a ment suffi-
déjà une région sant pour
symphysaire très que de
agréablement orga- nouvelles
nisée pour s’expri- d’une pro- espèces
mer.» chaine mission. apparais-
Pourtant, Abel vivait il y a 3 à 3,5 Le paysage ouvert de sent et se dé-
millions d’années. La datation n’est l’Ouest tchadien ressemble à ploient dans toute l’Afrique.»
pas absolue mais biochronologique, celui de la vallée de l’Omo et de l’Ha- Ainsi, certaines différences morpho-
c’est-à-dire fondée sur le degré évo- dar en Ethiopie, à la même époque. logiques des Australopithèques, no-
lutif de la faune trouvée sur le site, Peut-on en déduire qu’Abel représente tamment entre Lucy et Abel, résulte-
poissons, reptiles, mammifères. Le ni- une autre lignée de préhumains appa- raient de caractères acquis au cours ou
veau fossilifère est un grès très peu rue à l’Ouest ? Rien ne permet pour après leur migration.
consolidé d’origine fluviale et lacus- l’instant d’étayer solidement cette hy- Yves Coppens ajoute : «Certes, tous
tre. Hypothèse confirmée par la pré- pothèse qui mettrait en pièce l’«East les Australopithèques ne sont pas les
sence de poissons-chats, tortues aqua- side story». ancêtres des hommes, mais le “ber-
tiques, crocodiles et hippopotames. Néanmoins la découverte de Michel ceau” semble bien calé à l’est». Et de
D’autres espèces, comme l’éléphant, Brunet oblige la communauté scienti- préciser : «C’est là qu’on a trouvé les
le grand giraffidé, trois types de bovi- fique à revoir sérieusement le scéna- plus anciens Hominidés et le plus
dés et un suidé primitif proche des Po- rio. «Cela démontre que la biodiver- grand nombre d’ossements, environ
tamochères, fréquentent les zones boi- sité des Australopithèques est plus trois mille.»
sées, tandis que le cheval tridactyle et grande qu’on ne l’imaginait, dit-il. A contrario, ce scénario reposait es-
le rhinocéros “blanc” primitif préfè- D’un point de vue biogéographique, sentiellement sur l’absence à l’ouest
rent les prairies. De cette abondante on sait maintenant que les Australo- de fossiles de primates, voire de ni-

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ORIGINES
veaux géologiques correspondants. Moutaye, ingénieur de la DRGM (Di-
Grâce à la découverte d’Abel, on sait rection de recherches géologiques et
maintenant que de tels niveaux affleu- minières), et l’aide de la Mission d’as-
rent dans le désert tchadien et qu’ils sistance militaire (MAM) de Moussoro
conservent des Hominidés. Donc pour (4e RE et 4e RIMA). «Au nord du 16e pa- ■ Austalopithecus
comprendre les origines de l’homme, rallèle, le désert est encore miné, note bahrelghazali
il faut désormais prendre en compte Michel Brunet. Pour établir un itiné-
une «West side story» dont Michel raire, les conseils des légionnaires Quelques mois après la découverte
d’Abel, Michel Brunet et son équipe ont
Brunet vient d’écrire le premier cha- sont donc précieux. Ils connaissent le
tranché : le premier Australopithèque de
pitre. terrain.» Le général Michel Kreher, l’Afrique de l’Ouest a été élevé à la dignité
conseiller militaire auprès du gouver- d’espèce nouvelle. Il se nomme
nement tchadien et de l’ambassadeur Australopithecus bahrelghazali, du nom
Dix ans de prospection de France, chef de la Mission d’assis- de Bahr el-Ghazal, le site de la
au Camerou, au Nigéria découverte. Dans les Comptes rendus de
tance militaire, confirme : «Le Tchad
l’Académie des sciences, Michel Brunet
et au Tchad est un pays très attachant et calme indique : «Le préhumain tchadien
aujourd’hui. Mais dans le nord, il est possède une mosaïque originale de
plus prudent d’être accompagné, si ce caractères anatomiques, certains primitifs
n’est pour éviter de se faire rançon- (prémolaires à trois racines), d’autres
dérivés (au niveau de la symphyse
C’est d’ailleurs avec Yves Coppens ner. La kalachnikov fait partie du cos-
mandibulaire), association qui conduit à
qu’il s’est lancé dans cette aventure tume traditionnel.» le considérer comme une nouvelle
en 1984. «J’étais en mission au Et le climat ne fait pas de cadeau : tem- espèce.» C’est le neuvième
Pakistan avec David Pilbeam, mon pêtes de sable, vents soufflant à plus Australopithèque découvert depuis 1925
collègue d’Harvard, lorsque nous de 100 km/h. C’est dans ces conditions mais le seul à l’ouest de la vallée du Rift.

avons eu l’idée de tester le scénario qu’en janvier 1995, Michel Brunet et


proposé par Yves dans son livre qui son équipe ont effectué, en fin de mis-
venait de paraître Le singe, l’Afrique sion, un crochet de 1 000 km pour re-
■ Deux Hominidés
et l’homme. Au retour, nous sommes trouver le site de Bahr el-Ghazal, après pour un labo
allés le voir. C’est ainsi que nous des recherches infructueuses sur la
Dans le laboratoire de Géobiologie,
avons préparé tous les trois la mis- falaise de l’Angamma. Bonne intui- Biochronologie et Paléontologie humaine
sion Pircaoc (Programme internatio- tion. de l’Université de Poitiers, il y avait déjà
nal de recherche Crétacé-Cénozoïque Sur cette zone d’environ 10 ha, le pa- un préhumain : Ouranopithecus
d’Afrique de l’Ouest au Cameroun). léontologue découvrait Abel dès le macedoniensis que Louis de Bonis a
Là-bas, j’ai trouvé les bons niveaux, lendemain. «J’ai prospecté longtemps surnommé John-Paul. L’activité de cette
équipe (6 chercheurs,
datant de 5 à 8 Ma, mais pas de fos- au Cameroun, au Nigéria, au Tchad. 7 doctorants, 1 post-doc, 2 DEA) est
sile. En effet, l’eau est très acide (pH J’étais convaincu de trouver quelque centrée sur l’évolution et l’adaptation des
5) dans cette région. Elle a fait fondre chose. Maintenant, je sais où chercher. faunes de vertébrés continentaux
les fossiles.» C’est un territoire d’au moins 100 km (Mammifères) du Cénozoïque et les
Vingt ans auparant, Yves Coppens de côté, soit quinze à vingt ans de tra- faunes marines (Reptiles, Céphalopodes,
Foraminifères) du Mésozoïque. Mais la
avait ouvert la voie en conduisant des vail. Je suis sûr qu’il y a là des Homi- recherche sur les origines de l’Homme
missions au Tchad, sur la falaise de nidés encore plus anciens.» constitue une spécificité du laboratoire de
l’Angamma au sud du Tibesti (1960- Un autre signe est lourd de promesse : Poitiers.
1966). Il y a découvert de nombreux les sédiments du niveau fossilifère
sites paléontologiques et un fragment n’ont subi qu’un très faible transport,
de crâne d’un primate. Mais ce comme le prouve la découverte d’un ■ Nature
Tchadanthropus uxoris tient plutôt de squelette de rhinocéros en connexion La découverte d’Abel a été publiée dans
l’Homo erectus. Pas assez vieux, mais anatomique. Fait rarissime. En effet, la revue Nature (vol. 378, 16 novembre
encourageant. Le chaos politique et la connaissance des différentes espè- 1995). L’article, intitulé «The first
militaire dans lequel le pays fut em- ces d’Australopithèques repose sur la autralopithecine 2,500 kilometres west of
the Rift Valley (Chad)», est signé par
porté à partir de cette époque empê- description et l’analyse de quelques
Michel Brunet, Alain Beauvillain, Yves
cha la poursuite des recherches. ossements attribués à chaque individu. Coppens, Emile Heintz (CNRS), Aladji
Ce n’est qu’en 1993 que Michel Bru- Si Lucy est devenue une star, c’est Moutaye et David Pilbeam.
net peut mener sa première mission aussi parce qu’elle offre une anatomie
au Tchad, avec la collaboration, à plus généreuse que les autres, soit 52
N’Djamena, d’Alain Beauvillain, géo- os.
graphe détaché du ministère de la Michel Brunet peut rêver. La rivière
Coopération au CNAR(Centre national aux gazelles conserve certainement le
d’appui à la recherche), d’Aladji squelette d’un frère d’Abel. ■ Récit par Jean-Luc Terradillos (n°31, janvier 1996)

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