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tttttttlttttttttlltttttttttttttttttttltttttttttltltttlttlt
ParFrançoisAubart
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Fpout estfaux.La façadedubâtirnent une voiture, serencontrer au croisement cularitéd'exhibersacompositioninterne,


I estévidemmentundécor.Derrière, de deuxroutes,traverseruneplaine aride. chacunde sesélémentsconstitutifs étant
à perte de vue, une ville en mouvement IJendroit viergeet sauvagenous apparaît rapportéà sonétatleplussommaire.Les
estsommairementévoquéepar desblocs alorscommeune scène.Celaestdir une acteurs rt'en sont pas waiment et il est
de carton. Un arrière-plan qui ne cache fsis de plus à nos prédispositions de dificile de déterminerdansquellemesure
pas non plus son artificialité, c'est une spectatews,habituésque nous sommes ils jouent. Le décorn'en estpasun, mais
incrustation réaliséeen post-production. àidentifier tout dialoguecommeune suite le devient par samise en représentation.
Laction sepasseentrecesdeuxtruguages. de répliques,toutmouvement commeun Le scénarioestlâcheet secomposedelui-
Une femme en pyjama se cramponne à jeu et tout environnementcomme une même.Cettedissectiondesconstituants
la cornicheet tente d'accéderà une des scène,dèslors qu'ils nous sonttransmis d'un langageuniverselpermetd'enrévéler
fenêtres. Cette séquence,intitulée .Les par des moyens çlue nous identifions les modalités de construction et par là
Villes, estprojetée sur deux écransqui comme ceuxde la fiction. mêmed'exorciserson emprise,
nousproposentchacununefin différente: Cesmisesen situationdeJordiColomer, C'estle casavecle proj et Anarchitekton
dansI'une, l'actriceparvient à pénétrer qui consistentàplongerun individu dans oir un homme, brandissantune pancarte
dansle bâtiment; danslâutre, elleéchoue un environnement où il intervient sans coiffée d'une maquètte d'architecture,
et tombe dansle vide. Si nous savons schémapréconstruit,sontsouventcom- parade devant le bâtiment en question
qu'en réalité sa chute estprobablement paréesàla notion de dériveproposéepar et parfois dans d'autres quartiers de la
amortie parun matelas,nos habitudesde
spectateursnouspermettent d'apprécier
l'action. Et c'est bien d'action dont il
s'agit, la seule chose dans cette vidéo
de Jordi Colomer qui soit véritable :
l'escaladede cette femme, attestéepar
sesefforts et les gémissementsqui les
accompagnent.
ville. En confrontant l'architecture à une
On le sait, notre investissementdans
représentation de carton, il la renvoie à
la fiction, notre capacité à y croire, ne
son statut de décor et d'image. Cette
dépendpasdesavéritéobjective,maisde
transposition en imaged'une réalité qui
l'agencementdeséIémentsquila compo-
se donne cofirme évidence fait vaciller
sentet créentunecohérenceinterne.Ce
les valeurs qu'elle incarne : la puissance
quenoussornmescapablesdelire comme
idéologique du palais de Ceaucescuà
une narration, nous pouvons également
Bucarest,f imperturbablerationalisation
le déconstruirecommeun montage.En
coûrme affranchissement du vivant desbâtiments d'habitation de
fusionnantréelet représentation,le travail,' Guy Debord
des déplacements Barceloneoule symboliqued'une écono-
deJordi Colomer traquele moment où de la standardisation
aller à une déambulation mie à Osaka.En remettant en causeleur
notre crédulité sesolidifie. Il utilise pour pour selaisser
.< Les dfficultés de Ia dérive inattérabilité,I'homme qui paradeavec
celale vocabulairedu scénographe,celui aléatoire.
(i).
qui agencelesélémentsd'une scène,celui sont celles delaliberté>> , afftrme-il En sesmaquettespeut être vu comme celui
commemode qui s'emparedu langagequotidien pour
qui consfuiq nonpascommel'architecte préconisanfl'imprévisible
pour vivre, mais pour fantasmer. de déplacement,Debord ruine le rationa- en mor{ifierla sfntaxe, celui qui réussit
la .<machineàhabiterr>de Le à s'appropr,ierles codesqui stnrcturent
Le protocole qui régit les cinq épisodes lismede
chezColomer,cetteliberté son quotidien et sepermet d'en donner
de En la pampa apparaitcommel'exact Corbusier.Or
asservie à saretransmission.Le une lecture subjective, replaçant ainsi
opposé de celui de Les Villes. Dans le apparaît
de Debord qui s'appliqueà la notion d'individualité au cceur de la
désert dAtacama, au nord du Chili, un mot d'ordre
individuel devient ici machine architecturale.
homme et une femme improvisent des un développement
Un spectaclequi a la parti- On comprendra donc la fascination
dialoguesà partir d'actionssimples: laver un spectacle.
qu'a pu susciter chez Jordi Colomer devenuessymbolesvides et traduitesen Et c'estbien à cetteplaced'utilisateuren
le cimetière qu'il a découvert dans le une langueincorutue. tant que sujet queJordi Colomer nous
désert chilien. Constellation de bâtisses Les possibilitésd'appropriation par la seserpo-
renvoielorsquenousparcourons
faites d'éléments hétéroclites, ce sont traduction sont d'ailleurs à la base du sitions"Partoutdeschaisesdépareilléeset
de joyeuses compositions de rebuts et dispositif de Babbelkamer( Chambre mobilesnous imposentchoix,prisesde
de matériauxbruts, plus proche de l'ap- bauarde).Dans une caravâne,lefilm de celles-ci.Son
positionetdeconscience
pentis de jardiry de la cabine de plage ou mtet L'Aurore de Friedrich-Wilhelm fùm Simoestprojeté dansune construc-
de la serre que du mausolée mortuaire. Murnau est projeté à deux Personnes tion otr l'on pénètrepar derrièrel'écran.
Dernières demeures en fatras colorés qui sefont face.Filmées,ellesentament Celui-ci éclairece que nous sommes :
qui rappellent évidemment I'esthétique une discussionen langagedes signes, lesvisagesd'autresspectateurs.C'est la
du décorateur exploitée par Colomer. chacunedanssaproprelanguel'une étant naturede notre activitéet du lieu oir elle
Bricolage, au senspropre du terme mais francophone,l'autre néerlandophone. sejoue quesoulignela scénographie
que
aussi tel que le définit Levi-Strauss, tant À chacuneest assignéun traducteur et Jordi Colomer a composépour nous,
ces agencements d'apparence primitive dactylographequi retranscritleur propos spectateuret acteur.

_ ;haotique relèvent d'un système cohé- dansles deux langues.Ce texte sert de ( r) Guy Debord, * fi éorie de lâ dérive >, L6 Lèqæ rues f 9,
décmbre 1956 et Itfem ationale Situattoflniste î'2, décembre
rent dont les modalités d'association sous-titreàla projection deleur entretien, 1958.

semblent infinies, mais hermétiques à Le résultatn a évidemmentrien de ceque (2) ClaudeLevis-Shuss, La Penséesauvage,Pris, éditiotrPlot,
t962.
notre entendement(2),Cette notion a été I'on pourrait attendred'une transcription
(3) Tqerce Hawkest Structuralisfr afld Semioti3tLoîàres,
décrite par Terence Hawkes comnie la de L'Aurore,leurs échanges,morcelés, Methuetr, 1997. Cité dæs Dick Hebdige, SoÆ-cultures : le
sew du i1|e, Pæj,s, êàiaos Zones, 2008, P.109.
mise en æuwe d'une .. sciencedu concret étant eux-mêmestravestis par leurs
(4) Umberto Eco, < Pour ue guérilla sémioti'ïle >, La Guefte
lqai] loin d'être dépourvue de logique, traducteurs.Surl'écran,un palimpseste du faux, Ptis, éditiors Gnsset, 1985, p,129.

ordonne,classifieet conformeen structures produit parl'entrelace-


secrée!t s'efface,
auJeude Paume,
>> JordiColomer, Paris,du 2l
minutieuseset bien défnies toute la profu- ment de diversessubjectivitéstransmises octobre2008au 4 ianvier2009(catalogue
sion du mondeplrysique.'Simplementcette par différentsmédiums.On se rappelle monographiqueauxéditionsdu Pointduiour,
2008).
"logiqlr.e"n'estpas Ia nôtre > t3).C'estbien qu'à Marshall Mcluhan affi.rmant que
auLaboratorio
>> En2009,expositions ArteAlameda,
à cette altérité quqtous renvoie la série le médium est le message,IJmberto DFet auCentre
Mexico, d'ArtLaPanera,Lleida,
de photographi esPozo Almontle. Dans le Eco répliquait que <<celui qui reçoit le Espagne.
désert chilien, loin de nos codes et rites messagesemblejouir d'unelibertéabsolue,
dê Sdche à ùoite

sociaux, une culture funéraire s'est créée différente>>(a).


celledelelired'uneJaçon Jordi Colomet
En la pdnpd (lquiqw),2007" Thge trghtjet s papie{ ryndque. O ÆÀGR
Pds,2008.
avec ce que lui offre son environnement. Jordi Colomerreplaceau cceurde toute Vue de l'ryosidon aujet de Pâûè, !ds, 2008. Cûtery Mæds & CO.
Ploducciotres, Bucelode. Photo Lbbe6 Sdæ.
Rapatriée face à nos yeux, elle trouble nos consommationculturellela subiectivité har.hitebon - Rùceloîa,Bucæst, Brsitâ, Os&
200212004. Vidéo, ûstû DV-CM à pd de pholoFphes, en botde,
habitudes culturelles. Nous assistons ainsi de sonutiiisateurarméde sescapacitésà m u e t.Bu ce l o n a : S'r Bu ch d e st 3 '; Br a sfi a :3 'S"; Osâ l â :1 '4 9 i
'

à une reconÊguration de nos normes, lire selonsonpropre point de vue.


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ByFrançoisAubart I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I I | | I I I I I I I I I I I I I

at a crossroads, crossing an arid plain. their most rudimentarystate.The actors


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8"".'Ji:î'.ii:"",fi
ing behind it, as far as the eye can see,
The site, virgin and wild, assumes the
appearance ofa stage. Once again, this
arert't really actors and it is difficult to
determineto what extentthey areactually
a city in movement, coniured b'jz staclis perception arises out ofour expectations acting.The décorisn t reallya décor,but
of cardboard. A background that doesn't as spectatorsl when they are transmitted becomesone through its representation.
hide its artificiality, spliced in during to us through a medium that we identify The script is open-endedand seemsto
post-production. The action takes place as belonging to the realm of fi.ction, we of a
constructitself.Colomert dissecbion
between these two mock-ups. Awoman in encounter every dialogue as a series of universallanguagerevealsthat language's
pflamas clings to a comice and attempts to linès, everymovement as a scripted action, modalitiesof constructionand exorcises
climb in through one ofthe windows. This everv environment as a set. its irresistiblehold.
sequence,entided Les Villes, is projected
onto two screens, each with a different
ending. In one, the woman succeeds in
entering the building; in the other, she
fails and drops into the void. Even if we
know that her fall is probably cushioned
by a mattress, our habits as spectators
allow us to appreciate the event. Arl4 in
the end, itt really all about action. Action
is the onlything inJordi Colomert video
that is real: the woman's ascent, palpable
in her movements and groans.

And we can feel it: our investment in


fictiorS our capacity to believe in it, has
nothing to do with its objective reality,
and everything to do with ensemble of Such is certainly the casewith the proj ect
elements that compose it, that structure Thesescenarios, which involveinsertingan Anarchitekton, where a man, brandish-

its internal coherence. Everything that we individualin an environment and observ- ing an architectural model on a signpost,
are able to read as a narrative, we can also ing him respondto it without recourseto a parades around outside the building it
deconstruct as a montage. In its fusion of fixedplanof action,areoftencomparedto replicates aswell as tfuough other neigh-
real and representation, Jordi Colomer's GuyDebordt notion of the dériue,wlich borhoods in the city. In confronting the

work attempts to pin down the mo1gnt disruptsthe standardizationof movement city's architecture with its cardboard rep-
where our credulity solidifies. He does in favor of random wandering. "The dif- resentation, he restores the forrner to its
this using the vocabulary ofa set designer, ficultiesof the dérive arc the&fficultiesof role asdécor andimage. This transposition
who arrangesthe elements in a scene,who fteedomi' Debord claims.'In advocating of reality into image unsettles the values
constructs its architecture-one destined, an aleatoryitinerary through urban space, that reality incarnates: the ideological
not tqlrouse, but to mesmerize. Debor{ collapsesthe rationalism of Le power of the CeaucescuPalacein Bucarest,
Corbusier's"machine to live ini'With the coolheaded rationalization oflife in
In their internal logic, the five episodes Colomer,however,this freedomis reduced a Barcelona apartment building, or the
of En la pampa and Les uilles appear to to its own retransmission.Thewatchword symbolism of the Osaka economy. As he
be polar opposites. A man and a woman for individual developmenttransformsinto casts their inalterability into question, the
in the Atacama desert in northem Chili a spectacle-one with the particularity man parading with his models might be
improvise dialoguesto accompanya series of offering a view onto its owry internal perceived assomeone who commandeers
ofsimple actions: washingthe car,meeting compositior5its componentsreducedto quotidianlanguage in order to modifyits
sfntax, who re-appropriatesthe codesthat ,hr"; our cultural expectationsoffbal- with the capacityto readaccordingto his
struchre his quotidian and subiectsthem ance.Webearwitness to a reconfiguration individual point of view.
to his own subjectivereading overhrming of our own social norms, for they have
the notion of individualiWthat residesat been transformed into empfy symbols, As we make our way through Jordi
the core of the architecturalmachine, translated into an unknown language. Colomer's exhibitions, we begin to
We beein to understand the fascination .,Thepossibfities of appropriationthrough rediscoverthis position for ourselves.All
Colomer must have felt upon discovering a translationconstitutethe structural foun- around us, an eclecticscatteringofchairs
cemeterv in the Chilean desert. A constel- dattonof.Babbelkamer ( Chambrebauarde). presentsuswith choices,possiblephysical
lation oftablets ofheterogeneous cut and Inside a trailer, Friedrich-Wilhelm Mur- and cognitive stances.The frlm Sirno is
color, joyful compositions of detritus and nau'ssilent film Sunriseis projected on projected inside a structure that we enter
raw materials, more like a garden shed, televisionscreenswbile two people,them- from behind the screen.This entryway
a beach cabirç or a greenhouse than a selvesfllmed, sit facingone another.They revealswho we are: the facesof other
mausoleum. The miscellanea of colorfirl begin to converseit sign language,but spectators.The setJordi Colomer has
tombs recalls the decorative aesthetic so eachin his own native tongue-the one constructedfor us illuminates the nature
:..t
.rpf"itedbyColomer.Bricolage,in communicates
inFrench,the other,Dutch. of our activity, and that of its site; we are
truest sense of the word, but also in Eachis accompaniedby a translator,alsoa at once its spectatorsand its actors.

understanding of the term; typist, who transcribestheir utterancesin (I ) Guy Debord, . Théorie de la .dé!ive,> la Lèwu nues \"
",'..1,évi-Strauss' 9, December 1956 md Iitemationale Sîtuatiotniste
.'',these primitive, chaotic a:rangements belie both languages.This secondtext provides Deehber 1958.
^"
2,

a coherent system whose modalities of the subtitlesfor their filmed conversation. (Z) Claude Levls-Smuss, LaPercæ sawage,Pæis: Ploq
1962.
association are infinite, but hidden to us.2 What results is far removed from what
(3) Tefeûce Hawkes,Structuralkfr dnd Seuiofio,Loldon:
This notion has been described by Terence we might erpect from a transcription of Methuen, 1977. Cited in Dick llebdige, Sabdulture : The
Meaning oJ Style,London: Methuen, 1979.
Hawkes as a " tcience of the concrete' Sunrise itself; the performers'fr agmented
(4) Umberto Ecg .< Pouune guérilla sémiotiqte > Lc Gtefte
[ ... ] which far from lacking logic, in fact exchangesare distorted once again by deJfa4, Pùis: Grasset, 1985, p.129.

carefully and precisely orders, classifies their translators.On screen,a palimpsest


and arranges into structures the,minutiae tawkesshapeand erasesitself,produced >> JordiColomer al theJeudePaume, Paris,lrom
nnU08 lo 04/U109(catalogue, Paris:Pointdu
of the physical world in all their profusion by the interlacingof differentsubjectivities jour,2008)"
by means of a 'lqgiç'whiér is not our transmitted througb diverse media. We >> In 2009,exhibitions at the Laboratorio
Arte
ownJ'3The photographs in Colomert Pozo recallMarshall Mcluharis statementthat Alameda,Mexico, DFandattheLaPanera Center
ofArt,Lleida,Espagne.
Almonte sertesdrive home this alterity. In the medium is the message,andUmberto
Ë06 left to dglt
the Chilean desert, isolated from the social Ecot reply: "the personwho receivesthe Jordi Colome.
Vue de l'eryod6on auJeu de Pâme, Pds,2008. CoùltêsyM@dls & CO.
codes and rituals of the West, a funerary message
laysclaimto anabsolutefreedorn, Producctones, Bùcêlone. Pboto lisbeth Salas.

Ea Ia paûpa, z0o? . Liqhtjer pùt. @ ÆÂGPr Pds, 2008.


culture has come into being, fashioning that of readingit in a dffirentway!'aJordi
itself from the environment at its disposal. Colomer restoresthe cultural consumer
Uprooted from its geographical source, it to hispositionasa subjectiveuser,armed