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Les diverses méthodes sur

l'interprétation de la Bible
Comment interpréter ?

Daniel Audette

INTRODUCTION

Ce travail n'est ni une introduction à l'herméneutique (bien que nous introduisions certaines notions
herméneutiques) ni un ouvrage de vulgarisation à propos de l'interprétation de la Bible (bien que nous fassions de
la vulgarisation). En fait, il s'agit d'une courte étude, dans laquelle nous considérerons tour à tour deux méthodes
erronées dont se servent certains spécialistes bibliques et certains théologiens pour interpréter la Bible. Non
seulement examinerons-nous ces mauvaises herméneutiques, mais nous tenterons aussi, et surtout, de voir
comment ces mêmes méthodes sont, consciemment ou non, misent en œuvre par certaines personnes dans les
milieux évangéliques.

Mais, avant d'examiner ces mauvaises méthodes herméneutiques, nous rappellerons brièvement l'obligation
d'interpréter les Saintes Écritures. Pour ce faire, nous établirons les raisons qui rendent nécessaire l'interprétation
de la Bible. Nous chercherons en même temps à démontrer que le croyant doit comprendre le plus correctement
possible l'humanité de la Bible s'il désire aussi en comprendre le message divin. Nous croyons, en effet, que le
divin et l'humain, dans la Bible, sont indissociables, et que ces deux natures sont également importantes et
nécessaires pour acquérir une compréhension droite et salutaire des vérités bibliques.

Les études ou les livres touchant l'herméneutique biblique sont d'ordinaire réservés aux spécialistes bibliques
(bien entendu, ces ouvrages sont essentiels et nous ne nions nullement leur importance). Étant donné le caractère
hermétique que revêt bien souvent le traitement de ce sujet, les chrétiens peuvent avoir l'impression d'être mis de
côté. C'est pourquoi nous dédions ce travail au peuple chrétien et non aux spécialistes bibliques. Nous désirons
en effet offrir aux chrétiens une étude de calibre intermédiaire, espérant de la sorte les édifier et les nourrir
convenablement. Ils auront ainsi le loisir de poursuivre une réflexion herméneutique qui pourra, entre autres
choses, les aider à identifier quelques enjeux importants liés directement à ce sujet ; ils seront également en
mesure de discerner certains pièges à éviter dans l'interprétation des Saintes Écritures.

Partie I : La nécessité d'interpréter


La nature du lecteur
On entend à l'occasion quelqu'un dire avec la plus grande conviction : “ On n'a pas besoin d'interpréter la Bible ; il
suffit de la lire et d'obéir à ce qu'elle enseigne. ” Dans un sens, cette affirmation exprime une vérité : la Bible, dans
son ensemble, est un livre clair qui peut être compris par le commun des mortels. D'un autre côté, cette remarque
est la fois naïve et irréaliste en raison de deux facteurs : a) la nature du lecteur et b) la nature des Écritures. Nous
verrons le premier dans le présent chapitre et le deuxième dans le chapitre suivant.

L'arrière plan du lecteur


Pour quelle raison notre nature humaine rend-elle obligatoire l'interprétation de la Bible ? Simplement à cause du
fait que tout lecteur est en même temps un interprète ! Gordon Fee et Douglas Stuart, dans leur ouvrage collectif
Un nouveau regard sur la Bible, exposent ce fait de la manière suivante : “ Nous apportons invariablement au
texte tout ce que nous sommes, avec toutes nos expériences, notre culture, et la compréhension que nous avons
d'avance des mots et des idées[1]. ” Ils donnent l'exemple du mot “ croix ” qui, de toute évidence, n'a plus
aujourd'hui la même signification qu'il avait à l'époque de Jésus-Christ. En effet, lorsque nos contemporains
entendent ce mot, il n'est pas rare que la plupart d'entre eux pensent automatiquement à une croix, comme l'ont
imaginée des siècles d'art et de symbolisme religieux. Pourtant, une croix à l'époque de Jésus devait plutôt
ressembler à un “ T ”.

Nous pourrions également prendre l'esclavage comme exemple. Dans l'épître qu'il adresse aux Éphésiens,
l'apôtre Paul enjoint aux esclaves d'obéir à leurs maîtres (cf. Ep 6.5). Or, sur des Occidentaux du 21e siècle, cette
prescription de l'apôtre peut provoquer un effet bien différent de celui produit jadis sur les chrétiens de l'Église
primitive. Car la notion que les Occidentaux se font de l'esclavage est bien souvent forgée à partir des récits
historiques de l'esclavage des noirs dans le Sud des États-Unis. Il n'est donc guère surprenant que ceux-ci
perçoivent l'esclavage d'une manière différente, en général de façon beaucoup plus péjorative, que les citoyens
romains du premier siècle.

Le traducteur : un interprète
Soulignons aussi qu'une traduction de la Bible est déjà une forme (nécessaire) d'interprétation. Car les traducteurs
sont régulièrement appelés à choisir entre différentes significations possibles, et leurs choix affectent
nécessairement notre façon de comprendre le texte biblique. Par exemple, quand l'apôtre Paul utilise le terme
grec sarx (chair), il entend généralement par ce mot la nature pécheresse de l'homme. Le traducteur doit-il dans
ce cas traduire ce mot par “ corps ” (son sens littéral) ou le rendre par “ nature pécheresse ” (son sens
théologique) ? Si le souci du traducteur est d'aider le lecteur à comprendre le sens d'un passage, il préférera sans
doute le second terme au premier (ou encore un terme dont le sens est identique). Toutefois, cela implique qu'il
fasse un choix, donc qu'il interprète !

Bien entendu, le fait qu'une traduction soit une interprétation ne signifie pas qu'une Bible traduite n'est pas digne
de foi. La plupart du temps, l'honnêteté et le travail minutieux des traducteurs assurent l'exactitude de leur
traduction. Pourtant, il faut bien admettre qu'une traduction de la Bible est déjà une première interprétation. En
conséquence, notre lecture de la Bible (traduite) ne pourra jamais être autre chose qu'une seconde interprétation,
une réinterprétation, du texte biblique[2].

L'Église : une communauté d'interprètes


En observant ce qui se passe dans l'Église, on s'aperçoit rapidement que les “ significations bibliques évidentes ”
des uns ne sont pas nécessairement celles des autres. Tel groupe se réclame d'une certaine école de pensée,
tandis qu'un autre groupe se range sous la bannière d'une école de pensée différente, voire opposée. Nous
retrouvons, par exemple, les calvinistes par opposition aux arminiens et les amillénaristes par opposition aux
prémillénaristes, pour ne mentionner que ceux-là. Pourtant, nous lisons tous la même Bible. Pourquoi toutes ces
divergences ? Parce que chacun de nous est un interprète ! Certaines personnes interprètent correctement le
texte biblique, d'autres non. Mais chacun de nous, bon gré mal gré, interprète.

Il est vrai que certains passages dans la Bible paraissent obscurs, surtout si ces passages sont comparés à
d'autres passages, plus lumineux et moins controversables. On ne s'étonnera donc guère que ces passages
bibliques soient plus difficiles à interpréter que les autres. Étant donné la “ possibilité ” de les interpréter
différemment, les passages obscurs engendrent bien souvent plusieurs disputes entre les chrétiens. Cependant,
ces tristes disputes viennent encore confirmer la même vérité : chacun de nous est un interprète de la Bible.

Certaines personnes soutiennent qu'il ne faut pas 'interpréter lÉcriture. Ces mêmes personnes plaident en faveur
d'une lecture “ directe ” de la Bible, lecture qui, selon eux, doit s'appuyer sur la “ signification évidente ” du texte. Il
faut uniquement “ lire ” la Bible, disent-ils, comme elle se présente à nous. Mais, en réalité, le choix qui s'offre à
nous n'est pas : interprétation ou pas d'interprétation. L'alternative, comme l'explique brillamment le Dr Amar
Djaballah, est plutôt celle-ci :

Nous pouvons prendre conscience du fait que l'interprétation est nécessaire, et nous avons alors l'occasion
de soumettre à la réflexion les procédures, les méthodes, les modèles et autres moyens que nous mettons en
œuvre pour comprendre ; ou nous pouvons ignorer ces derniers, sans qu'ils cessent pour autant d'être
opératoires. Si nous sommes conscients des procédures que nous utilisons, de façon réfléchie ou plus ou
moins inconsciente, nous pouvons les examiner, les critiquer, voire les remettre en question et les changer ;
si nous n'en sommes pas conscients, nous les subissons, et risquons de les faire subir aux autres, souvent
sans le savoir[3].

Les mauvaises lectures de la Bible sont possibles. Non seulement sont-elles possibles, mais elles sont aussi bien
actuelles ! Les nombreuses hérésies qui ont secoué l'Église à plusieurs reprises suffisent amplement pour nous en
convaincre. Cependant, il est faux de prétendre, comme le font certaines personnes parce qu'elles s'imaginent
que l'interprétation de la Bible est à l'origine des fausses doctrines et des conflits doctrinaux, que l'on doit cesser
d'interpréter les Écritures si l'on veut mettre le doigt sur la signification évidente du texte[4]. Tout au contraire :
“ l'antidote d'une mauvaise interprétation n'est pas l'absence d'interprétation, mais une bonne interprétation,
fondée sur des indications de bon sens[5]. ” Et, bien entendu, il y a des règles à respecter pour parvenir à une
bonne interprétation.

La nature des Écritures


La Bible : à la fois divine et humaine
La Bible est la Parole de Dieu donnée en paroles humaines dans l'histoire. Cette affirmation n'est en rien une
fantaisie de théologien ni même une idée abstraite ou fabuleuse. Pour l'Église, il s'agit bel et bien d'une vérité tout
aussi incontestable que factuelle : la Bible est à la fois divine et humaine. Or cette dualité de la nature de la Bible
exige que nous l'interprétions. Tentons d'éclaircir ce point.

Puisqu'elle est la Parole de Dieu, l'Écriture Sainte demeure éternellement actuelle ; elle parle à l'humanité entière,
de tout temps et de toute culture. En ce sens, il nous faut l'écouter et lui obéir. Mais puisqu'elle est également une
parole d'homme, elle possède des particularités historiques et culturelles indéniables. C'est ici précisément que
réside la difficulté. Comme Parole de Dieu, la Bible exige une entière soumission de notre part. Mais comment
adhérer à un livre dont le message était d'abord et avant tout adressé à des hommes désormais séparés de nous
dans le temps et la pensée ?

S'il veut résoudre cette difficulté, le lecteur doit premièrement prendre conscience qu'il est impératif de bien
interpréter la Bible. Dans cette tâche d'interprétation, le lecteur doit être impliqué à deux niveaux. “ D'abord, il doit
entendre la Parole que ces gens-là ont entendue ; il doit essayer de comprendre ce qui leur était dit à leur époque
et en leur lieu. Ensuite, il doit apprendre à entendre la même Parole pour notre temps et pour notre lieu[6]. ”

a) Une Parole de Dieu d'abord pour eux


Le premier niveau d'interprétation correspond à l'exégèse biblique. Par souci de clarté et de commodité, on divise
habituellement l'exégèse en deux parties : l'étude grammaticale du texte et son étude historique. (Dans le jargon
théologique populaire, on en est venu à parler d'exégèse grammatico-historique.) La tâche de l'exégète se définit
comme suit :

L'exégète (...) utilise des instruments historiques et philologiques qui le définissent plus comme un historien
que comme un théologien. Sa tâche commence par un examen attentif et critique du texte dans son contexte
historique, en tenant compte du milieu politique, culturel, religieux et philosophique. Son étude comprend
aussi une analyse du langage par des considérations grammaticales, syntaxiques et lexicologiques... d'où le
terme de méthode d'exégèse grammatico-historique[7].

Il est évident que ce premier niveau d'interprétation touche directement l'humanité de la Bible. Nous cherchons en
effet à comprendre ce que Dieu, au moyen de certains hommes, a dit dans le passé à d'autres hommes. Il ne faut
cependant pas oublier que c'est aussi en raison de sa divinité que nous interprétons la Bible : si Dieu, dans
l'histoire de l'humanité, et plus spécifiquement dans la Bible, s'est bel et bien adressé aux hommes, n'est-il pas
tout à fait naturel que nous cherchions à comprendre correctement ce qu'il a voulu dire ? Qui de nous ne se
souvient pas de cette première rencontre galante, où nous nous empressions de chercher sur une carte routière le
lieu exact du rendez-vous avec la personne bien-aimée, pour nous assurer de connaître parfaitement le trajet. Il
ne fallait surtout pas manquer ni l'heure ni le lieu du rendez-vous ! Avouons-le, c'était par pur plaisir que nous
faisions toutes ces recherches intenses et non en raison d'une quelconque contrainte. Et voilà que nous
réserverions une attention et un traitement moins excellents à la bonne Parole de notre Créateur, lui qui, dans son
infime bonté, a pris soin non seulement de tracer le seul chemin (Jésus-Christ) qui peut conduire les hommes à sa
demeure éternelle, mais également de révéler cet unique chemin dans l'Écriture Sainte !

b) Une Parole de Dieu ensuite pour nous


Le deuxième niveau d'interprétation est celui que nous sommes plus facilement enclins à pratiquer dans notre
lecture de la Bible. Il s'agit d'entendre la Parole de Dieu pour notre temps et pour notre lieu. Ce deuxième niveau
d'interprétation correspond généralement à ce que les théologiens appellent l'appropriation et l'application de
l'Écriture. Le premier de ces termes désigne “ l'activité par laquelle nous faisons nôtres les vérités que nous
décelons dans le texte étudié ou lu[8] ”. C'est le processus d'intégration, au cours duquel les vérités bibliques sont
intégrées à nos propres convictions. L'application, quant à elle, est l'étape où l'on vérifie jusqu'à quel point il y a eu
compréhension droite ou non du texte. Si, par exemple, à la suite de la lecture du récit du suicide de Judas
Iscariote, vous décidez de vous suicider de la même manière que lui parce que vous éprouvez des remords
semblables aux siens, il y a gros à parier que vous n'avez pas correctement intégré les vérités de l'Écriture ! Cet
exemple, il est vrai, paraît extrême. Néanmoins, il a le mérite de souligner fortement qu'une mauvaise
appropriation du texte conduit inévitablement à une mauvaise application du texte.

Ce deuxième niveau d'interprétation touche directement la divinité de la Bible. En effet, comme nous l'avons
mentionné, l'Écriture Sainte demeure éternellement actuelle. Mais ce second niveau implique également
l'humanité de la Bible. Car pour bien comprendre ce que Dieu dit, il faut d'abord comprendre le plus correctement
possible ce qu'il a voulu dire aux premiers destinataires de la Bible.

Un mot contre la lecture “ spiritualiste ” de la Bible


Nous aimerions terminer cette première section en adressant la parole à ceux qui croient pouvoir se dispenser de
la nécessité d'interpréter l'Écriture Sainte, sous prétexte que le Saint-Esprit leur révélerait “ directement ” ce que la
Bible enseigne. Nous prions ces gens-là de bien vouloir répondre à la question suivante : “ Le Saint-Esprit a-t-il oui
ou non utilisé des moyens humains pour nous adresser la Parole de Dieu ? ” Nous croyons que tous les chrétiens
devraient répondre oui à cette question, tant cela est une évidence. Or, si le Saint-Esprit a bel et bien employé des
moyens humains pour communiquer avec nous, comment et de quel droit pouvons-nous délibérément nier ces
mêmes moyens lorsque vient le temps d'écouter ce que Dieu dit ? En vérité, il est impossible de s'approcher de la
Bible sans en même temps reconnaître qu'elle contient des limitations humaines (soit dit en passant, limitation ne
signifie pas erreur). Ignorer ces limitations humaines en pensant pouvoir recevoir directement le message divin de
la Bible est en soi une attitude rationnellement absurde. Cette attitude, que nous ne pouvons évidemment pas
cautionner, donne en effet à penser que l'Esprit-Saint aurait pour ainsi dire commis une grave erreur en
choisissant de se servir de notre humanité pour communiquer avec nous. Bien entendu, le Saint-Esprit désire
nous parler, et il le fait d'ailleurs par et avec la Parole de Dieu[9]. Par contre, ce par et ce avec ne peuvent en
aucun cas être séparés de l'instrument humain dont se sert Dieu pour s'adresser à nous. Car c'est précisément
par et avec des paroles humaines (les paroles de la Bible) que le Saint-Esprit parle aux hommes[10]. Certes, la
Bible est pleinement divine ; elle est la Parole de Dieu. Il est hors de question pour nous de contester cette vérité.
Mais il est en même temps crucial de reconnaître que son humanité nécessitera toujours que nous l'interprétions.
Partie II : Deux méthodes d'interprétation

La lecture allégorique de la Bible


Dans la première partie de ce travail, nous avons examiné brièvement les raisons qui rendent nécessaire
l'interprétation de la Bible. Nous avons expliqué que ces raisons proviennent respectivement de la nature du
lecteur et de la nature de la Bible elle-même. Nous avons également mentionné que la tâche d'interpréter implique
deux niveaux, soit celui de la compréhension du texte comme les premiers destinataires de la Bible l'ont compris à
leur époque et celui de l'appropriation du texte pour notre temps et notre lieu. L'exégèse biblique, on s'en
souviendra, est la discipline qui permet au lecteur de parvenir à ce premier niveau. L'appropriation et l'application
du texte, quant à elles, forment ensemble le deuxième niveau.

Dans les pages qui suivent, nous considérerons quelques méthodes d'interprétation qui ont joui d'une popularité
dans divers milieux chrétiens. L'étude de ces méthodes nous permettra surtout de mettre en lumière quelques
pièges à éviter dans l'interprétation de la Bible.

L'interprétation allégorique de la Bible


Plusieurs philosophes stoïciens et platoniciens considéraient Homère comme un véritable classique littéraire. Par
contre, ces philosophes étaient en même temps embarrassés par l'absurdité et le caractère primitif des récits des
dieux et déesses appartenant à l'ancien polythéisme religieux des Grecs. Pour réduire cette tension, quelques-uns
d'entre eux décidèrent de réinterpréter allégoriquement l'œuvre d'Homère.

Dans les cercles juifs, Philon (v. 13 av. J.-C. – v. 54 apr. J.C.) se servait couramment de l'interprétation
allégorique ; à l'aide de cette méthode, il entendait en effet découvrir les doctrines platoniciennes et stoïciennes
contenues dans les écrits de Moïse. Ainsi, l'interprétation allégorique était déjà bien implantée dans les milieux
grecs et juifs avant de faire son apparition dans le christianisme.

En ce qui concerne son usage dans la chrétienté, l'exégèse allégorique a souvent été associée au nom du grand
théologien alexandrin Origène (v. 185 – v. 254). Pourtant, environ deux siècles avant ce dernier, Clément de
Rome ( – 97) pratiquait déjà l'interprétation allégorique des Saintes Écritures. Et Clément d'Alexandrie (v. 150 – v.
215), quelque un demi-siècle avant Origène, employait aussi cette méthode, bien que d'une manière moins
systématisée que lui. Ce sont plus particulièrement les disciples d'Origène qui ont fortement encouragé la pratique
de l'interprétation allégorique, allant parfois jusqu'à commettre des excès forts regrettables.

Clément d'Alexandrie soutenait que le lecteur doit espérer découvrir un sens caché dans le texte biblique, car le
mystère de l'Évangile, disait-il, “ transcende la signification de n'importe quel passage[11] ”. Origène affirmait
essentiellement la même chose que son prédécesseur, expliquant par surcroît que le lecteur doit commencer son
interprétation par le sens évident ou grammatical du texte biblique, et ensuite passer de la “ lettre ” à l'“ esprit ” du
texte[12]. (Selon Origène, l'Écriture renferme trois sens, le sens littéral, le sens moral et le sens spirituel.) Et c'est
l'interprétation allégorique, ajoutait-il, qui permet au lecteur de saisir l'“ esprit ” (le sens spirituelle) d'un passage
biblique. Pour justifier cette méthode, Origène inférait que l'Écriture, en raison de son origine spirituelle, possède
forcément une signification digne de cette origine.

Pour circonscrire plus exactement ce qu'est la “ lecture allégorique ” de la Bible, nous dirions simplement qu'une
allégorie est une représentation symbolique. Ainsi, quand le sens littéral d'un texte biblique leur semble
“ incomplet ”, certains interprètes préfèrent alors interpréter allégoriquement le texte en question. Les mots, dans
ce cas, ne sont plus compris dans leur sens normal, mais d'une manière symbolique, ce qui modifie du coup la
signification du passage biblique ainsi interprété, puisqu'on lui attribue un sens qu'il n'a sans doute jamais eu
l'intention de rendre. La lecture allégorique s'oppose donc à la lecture littérale de la Bible.

Les évangéliques qui utilisent cette méthode le font habituellement dans le contexte de la prophétie biblique (par
exemple, les prophéties de l'Ancien Testament et l'Apocalypse) et des paraboles du Nouveau Testament. Mais on
retrouve aussi des interprétations allégoriques de chaque genre littéraire contenu dans l'Écriture Sainte.
Un exemple classique d'un passage biblique interprété allégoriquement est sans aucun doute la parabole du Bon
Samaritain (Lc 10.25-37). Comme le mentionne le docteur Amar Djaballah, “ jusqu'à la fin du XIXe siècle, cette
parabole est interprétée dans une perspective presque entièrement allégorique, et on lui attribue une signification
christologique (...)[13] ”. C'est d'ailleurs de cette façon que le grand et brillant Saint Augustin a jadis interprété ce
passage biblique. Voici en quoi consistait son interprétation :

1. Un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho = Adam


2. Jérusalem = la cité céleste de la paix, d'où Adam est tombé
3. Jéricho = la lune, signifie ainsi la mortalité d'Adam
4. les brigands = le diable et ses anges.
5. le dépouillèrent = c'est-à-dire de son l'immortalité
6. le rouèrent de coups = en le persuadant de pécher
7. et le laissèrent à demi mort = en tant qu'homme il est vivant, mais il est mort spirituellement, il est
donc à demi-mort
8. le sacrificateur et le Lévite = le sacerdoce et le ministère de l'Ancien Testament
9. le Samaritain = signifie gardien, dit-on, c'est pourquoi il s'agit de Christ lui-même
10. banda ses plaies = signifie ôta le joug du péché
11. l'huile = la consolation d'une bonne espérance
12. le vin = exhortation à travailler avec ferveur d'esprit
13. la monture = la chair du Christ incarné
14. l'hôtellerie = l'Église
15. le lendemain = après la résurrection
16. deux deniers = promesse de cette vie et de la vie à venir
17. l'hôtelier = Paul[14].

Si cette parabole, pour être comprise dans son sens “ spirituel ” et “ christologique ”, doit être interprétée d'une
manière allégorique, on s'explique difficilement alors comment le docteur de la loi est parvenu à la comprendre un
tant soit peu[15]. En effet, puisque Jésus, au moment où il raconte cette parabole, n'avait pas encore vu ni la mort
de la croix ni la résurrection d'entre les morts, il est par conséquent totalement impossible que le docteur de la loi
ait pu “ saisir ” le sens “ spirituel ” de cette parabole comme l'expliquait Saint-Augustin, qui affirmait découvrir en
elle le plein accomplissement de l'œuvre rédemptrice accomplie par Jésus-Christ. Et pourtant, le docteur de la loi
a bel et bien compris la parabole ! Si donc ce docteur de la loi a compris correctement la parabole du Bon
Samaritain, n'est-il pas tout à fait raisonnable alors d'affirmer que celle-ci n'a pas besoin d'être lue allégoriquement
pour être comprise[16] ?

Objections à la méthode allégorique


Charles C. Ryrie explique, à juste titre, que la lecture allégorique, si elle est utilisée de façon consistante,
“ réduirait la Bible à de la presque-fiction, car le sens normal des mots perdrait sa pertinence et serait remplacé
par une quelconque signification que l'interprète donne aux symboles[17] ”. Il faut en effet reconnaître le caractère
subjectif de cette approche herméneutique. Si celle-ci est subjective, c'est parce qu'elle fait premièrement appel à
l'imagination du lecteur plutôt qu'à son bon sens. Bien entendu, notre intention n'est pas de dénigrer l'imagination
des lecteurs en disant cela. Au contraire, l'imagination peut parfois s'avérer très bonne et utile. Même lorsqu'il
s'agit d'avoir du bon sens ! Mais afin qu'elle ne divague ni ne fabule, l'imagination doit être solidement tenue en
laisse. Or l'un des principaux problèmes avec l'interprétation allégorique se trouve dans le fait que cette manière
de lire la Bible produit habituellement plusieurs excès regrettables dans l'interprétation. Car il n'existe pratiquement
aucun critère ni aucune clé herméneutique pouvant guider le lecteur dans son interprétation allégorique de la
Bible. L'interprétation est donc totalement livrée à l'arbitraire.

Un autre argument contre l'interprétation allégorique de la Bible, c'est que cette approche n'est pas encore
parvenue à démontrer son utilité. Comment en effet les allégoristes expliquent-ils que le sens spirituel qu'ils
affirment découvrir par l'allégorisation soit identique au message divin que l'on peut comprendre en lisant
normalement le texte biblique ? Ils rétorqueront probablement que le sens spirituel que l'on découvre en pratiquant
l'allégorisation n'est jamais censé contredire le sens normal de la Bible ni aller au-delà de ce même sens. Car,
disent-ils, il y a nécessairement correspondance entre ces deux sens, étant donné que Dieu est l'auteur de la Bible
et qu'il lui est absolument impossible de se contredire. Or, s'il y a bel et bien correspondance entre ces deux sens,
quel est donc l'avantage de poursuivre la pratique de l'interprétation allégorique de la Bible, puisque de toute façon
il est possible d'obtenir les mêmes résultats en lisant l'Écriture d'une manière normale ? Ne vaut-il pas mieux alors
cesser tout simplement d'utiliser la lecture allégorique ?

Langage figuratif et lecture allégorique


Autre est le langage figuratif contenu dans la Bible, autre est la lecture allégorique de celle-ci. Quiconque désire
interpréter correctement l'Écriture Sainte doit d'abord reconnaître ce fait. Il est en effet important de prendre
conscience que la lecture allégorique, en dépit des similitudes que cette manière de lire semble partager avec le
langage figuratif contenu dans la Bible, agit cependant comme une “ structure externe ”, qu'on “ superpose ”
arbitrairement au texte biblique. Contrairement à la lecture allégorique, le langage figuratif appartient
intrinsèquement à la composition même de la Bible ; ce langage n'est pas une interprétation forcée du texte
scripturaire. Il s'agit tout simplement d'un langage imagé, qui exprime des réalités spirituelles à l'aide d'images
terrestres. Aussi, en utilisant des images et des symboles, les auteurs bibliques entendaient-ils se servir de modes
de pensées propres à refléter de manière suffisamment adéquate les vérités spirituelles qu'ils avaient reçues de la
part de Dieu. On ne peut donc pas les accuser de tordre le sens du message divin ! Bien au contraire. Ce qu'ils
ont écrit est le message divin, dans toute son intégralité.

Les images que les écrivains bibliques ont utilisées pour dépeindre certaines réalités spirituelles ne reproduisent
ces mêmes réalités que d'une manière dite analogique. Autrement dit, la réalité spirituelle exprimée par l'image
n'est pas cette image prise dans son essence. La Bible, par exemple, dépeint à l'occasion Dieu comme un
“ rocher ”, un “ bouclier ” et une “ lumière ”. Mais il est évident que Dieu, au sens propre du terme, n'est ni un
rocher, ni un bouclier, ni une lumière. De la même manière, lorsque l'Écriture Sainte désigne Dieu comme
Seigneur, Juge, Roi, Père et Fils (Jésus-Christ), elle le fait forcément à partir de figures ou de termes qui sont
empruntées au domaine des relations personnelles et sociales de l'homme. Car la seigneurie de Dieu, sa
judicature, sa royauté, sa paternité ainsi que sa filiation transcendent à l'infini les réalités terrestres dont l'Écriture
se sert figurativement pour le représenter.

Prenons la filiation de Jésus-Christ pour illustrer plus en détails notre point. En décrivant Jésus comme Fils de
Dieu, le Nouveau Testament n'affirme aucunement par là que la filiation du Logos éternel est essentiellement
identique à la relation humaine entre un père et son fils. Ce serait d'ailleurs une grave erreur que de confondre ces
deux types de filiations. Certes, entre le Père et le Fils, il y a paternité et filiation, et c'est ce que la théologie
trinitaire a tenté de nous démontrer avec le plus de clarté possible, eu égard aux nombreuses difficultés
insurmontables que représente l'étude de ce sujet tout à fait énigmatique. Il serait toutefois déraisonnable de
prétendre connaître pleinement l'essence de cette relation intra-trinitaire en se référant au modèle humain de la
filiation. C'est pourquoi nous confessons, d'une part, que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, et, dans cette confession
même, nous parvenons malgré tout à saisir quelques bribes de cette filiation divine grâce à l'intelligence que nous,
êtres humains, avons des relations filiale et paternelle. D'autre part, nous bronchons tous contre le mystère de la
Trinité et des relations internes qui la composent. Car il n'appartient, somme toute, qu'à l'exigence de la foi de
renfermer ce mystère.

Culte de l'image et lecture allégorique


Pourtant, malgré cette distinction que nous venons d'établir, un certain nombre de chrétiens continuent à
confondre langage figuratif et lecture allégorique. Nous avons même l'impression parfois que certains d'entre eux
sont complètement subjugués par le concept d'“ image ”, comme si chaque parole, chaque mot dans la Bible était
en fait une figure ou une image recélant une signification à la fois plus profonde et plus spirituelle, qu'il nous
importe de découvrir en mettant en action une méthode rigoureuse d'allégorisation ! On peut même se demander
s'il n'y a pas lieu de considérer une telle attitude comme un véritable culte de l'image, car il se trouve des gens qui
paraissent totalement incapables d'interpréter la Bible sans devoir du même coup faire intervenir d'une manière ou
d'une autre un jeu de représentations symboliques. Pour ces personnes, presque tout est figuratif dans la Bible.
Ce qu'il faut faire, disent-ils, c'est de découvrir les multiples trésors spirituels cachés à l'intérieur de l'Écriture
Sainte en creusant du mieux qu'on peut, c'est-à-dire en appliquant scrupuleusement la méthode allégorique.
Cependant, leur fascination pour l'image prend parfois des proportions si gigantesques, que nous croyons être en
droit de nous interroger sur la légitimité de leur démarche : est-ce une démarche saine et convenable ou un vice
caché dans la réflexion elle-même ?

Afin de répondre à cette question, il nous paraît nécessaire de faire d'abord une remarque succincte à propos de
la notion d'image comme celle-ci se présente à nous dans la société occidentale. Cette remarque, spécifions-le
tout de suite, ne prétend nullement épuiser le sujet du concept d'image ni en donner une explication définitive. À
vrai dire, il s'agit d'une observation qui, nous le croyons, pourrait s'avérer fort utile pour mieux comprendre cette
obsession de l'image chez certaines personnes.

Une caractéristique singulière de notre société occidentale, c'est la valeur considérable que les gens attachent à
l'image, qu'il s'agisse de leur propre image ou encore de celle des autres. On exprime à l'occasion cette même
idée en opposant “ paraître ” et “ être ”. Le “ paraître ”, dit-on, consiste à refuser la belle occasion d'“ être ” ce que
nous sommes en réalité. Le “ paraître ”, dans ce sens, correspondrait donc à une représentation idyllique de soi,
que l'on jetterait intentionnellement à la face des autres dans le but bien arrêté de faire montre non pas de soi-
même mais d'une mascarade de soi, c'est-à-dire d'une image de soi fabriquée de toutes pièces. C'est bien ce
qu'avait jadis observé Montesquieu, lorsque, par exemple, il disait que “ la vérité demeure ensevelie sous les
maximes d'une politesse fausse ” et qu'on “ ne met point de différence entre connaître le monde et le
tromper[18]. ” Non seulement jouons-nous cette comédie, mais nous exigeons des autres qu'ils la jouent
également, car l'image qu'ils projettent d'eux-mêmes sur nous nous éblouit tout autant que la nôtre. Cela est ainsi
parce que nous croyons à tort que l'image est de loin plus agréable et plus vraie que la vérité elle-même. Les
agents publicitaires et les politiciens connaissent très bien ce phénomène ; ils savent d'ailleurs parfaitement quelle
peut être la puissance de l'image et comment celle-ci peut littéralement inciter les gens à consommer à la
démesure ou à voter pour leur parti politique. Ils se servent du pouvoir de l'image parce qu'ils ont compris que
nous nous laissons facilement berner et assujettir par l'image. Bref, ils savent très bien qu'image égale pouvoir. Ils
n'ignorent pas que ceux qui régneront sont ceux qui auront la capacité de manipuler l'image à leur guise ! Or, cette
puissance de l'image est peut-être ce qui nous fascine le plus dans l'image ; c'est peut-être aussi pour cette raison
qu'il nous est si facile de projeter sur les autres une image de nous-mêmes, car une telle image nous fait sentir
plus grands et plus puissants dans la société des hommes. Elle nous aide en effet à refouler nos complexes ou
encore à camoufler soigneusement un manque d'estime de soi. Nous savons tous très bien que tout cela n'est rien
de plus qu'une illusion. Pourtant, nous jouons volontiers le jeu.

Certaines personnes peuvent penser que nous nous sommes éloignés de notre sujet initial. En fait, nous y
revenons, mais par une autre porte d'accès. Ce que nous cherchons à démontrer, c'est que derrière l'obsession
de l'image se cache parfois un besoin profond de valorisation et de puissance. Nous avons dit “ parfois ”, car nous
sommes tout à fait conscient que d'autres raisons peuvent motiver les gens à insister fortement sur les images.
Néanmoins, ce que nous sommes en train de dire, c'est qu'il est fort possible que des gens interprètent
allégoriquement la Bible parce que cette manière de la lire leur procure un sentiment vertigineux de puissance ou
encore de réalisation personnelle. En d'autres termes, certaines personnes pourraient, consciemment ou non,
allégoriser la Bible dans le but de se prouver à elles-mêmes ainsi qu'aux autres qu'elles détiennent une autorité
spirituelle en propre. Pire, il pourrait même s'agir d'une méthode de manipulation spécialement destinée à tromper
les gens afin de les assujettir. À titre d'exemple, on n'a qu'à penser aux sectes religieuses (aussi bien les sectes
chrétiennes que les sectes juives ou musulmanes) qui, afin d'établir solidement leur soi-disant “ autorité
spirituelle ”, jouent volontiers la carte de l'interprétation mystique et allégorique des livres sacrés. Elles prétendent
en effet être les seules à pouvoir démystifier la signification de ces livres sacrés. Sans elles, insistent-elles par
surcroît, personne ne saurait être en mesure de connaître la vérité ! Entre leurs mains, l'interprétation allégorique
devient donc un puissant outil de domination et de manipulation religieuse.

Mais il ne faut surtout pas s'imaginer que les sectes religieuses sont les seules à agir de cette façon. Car les
églises évangéliques ne sont aucunement exemptes de membres (tant des laïques que des ministres) qui
pratiquent l'allégorisation pour des raisons similaires ! Nous ne disons évidemment pas (est-il nécessaire de le
rappeler ?) que tous ceux qui font une lecture allégorique de la Bible sont par le fait même des manipulateurs
religieux en quête de puissance spirituelle et d'autorité ecclésiastique. Cependant, nous sommes convaincus que
le phénomène que nous venons de décrire existe bel et bien dans nos églises et qu'il continue malheureusement
de ravager non seulement des communautés chrétiennes au complet, mais encore des vies entières. Ainsi, quand
certaines personnes, fascinées à outrance par la puissance de l'image, tentent d'affermir leur autorité par une
joute ingénieuse et très efficace d'allégorisation des Écritures, l'Église se doit de réagir dans les plus brefs délais,
sans quoi elle court le risque de subir tôt ou tard un dur revers.

La lecture néo-orthodoxe de la Bible


L'interprétation barthienne de la Bible
Au cours du 20e siècle, un théologien protestant du nom de Karl Barth (1886 – 1968) a aussi développé une
méthode pour lire l'Écriture Sainte. Méthode qui, disons-le franchement, est fortement discutable (et
discutée fortement !). Ce qu'il convient avant tout de savoir à propos de cette méthode, c'est qu'elle provient
directement de la doctrine non-scripturaire de l'Écriture que confessait Karl Barth. Comme le fait remarquer
adéquatement Pierre Courthial, “ sur ce point fondamental [la doctrine de l'Écriture], Barth n'a pas pu, n'a pas su,
n'a pas voulu exorciser les démons de la tradition critique déjà ancienne qui lui fût enseignée (...)[19] ”. Prenons
quelques instants pour considérer un peu plus en détails la pensée de Barth au sujet de cette nouvelle méthode.

Selon Karl Barth, la Bible n'est pas la Parole de Dieu. Les paroles de l'Écriture Sainte, dit-il, ne doivent pas être
directement considérées comme la Parole de Dieu. Il est vrai que Barth, en tant que théologien protestant, croit
que la Bible fait figure d'autorité pour le croyant. Par contre, il ne conçoit pas l'autorité de la Bible comme l'Église la
comprend. Selon lui, si la Bible détient une certaine autorité, ce n'est que parce qu'elle rend témoignage à celui qui
est la véritable Parole de Dieu : Jésus-Christ. En effet, dans la pensée de Barth, c'est le Christ incarné, et non
l'Écriture, qui est la Parole de Dieu. La Bible, explique-t-il, est seulement une tentative humaine et faillible de
répéter et de reproduire par des pensées et des expressions humaines la Parole de Dieu donnée dans le
passé[20].

Cependant, pour Barth, cette faillibilité de l'Écriture Sainte ne signifie nullement que la Bible n'a pas de rôle à jouer
dans la vie du croyant. Tout au contraire. Selon lui, le témoignage humain de la Bible, par un acte spécial de Dieu,
peut devenir une révélation divine. Qu'entend-il au juste par là ?

Karl Barth affirme que Dieu, en dépit de l'humanité et de la faillibilité de la Bible, peut conférer aux paroles
bibliques une signification céleste et une puissance divine. En d'autres termes, Dieu peut se servir de l'Écriture de
manière à ce que ses paroles deviennent miraculeusement des paroles de Dieu et qu'elles soient ainsi reçues par
les hommes. Barth explique de quelle manière il nous faut comprendre cela :

L'inspiration verbale ne veut pas dire l'infaillibilité de la parole biblique dans sa particularité linguistique,
historique et théologique en tant que parole humaine. Cela veut dire que la parole humaine faillible et fautive
est utilisée d'une telle manière par Dieu qu'elle doit être reçue et entendue en dépit même de sa faillibilité
humaine[21].

Karl Barth conçoit plus spécifiquement ce phénomène (les paroles bibliques qui deviennent une révélation divine)
comme une rencontre personnelle et incontournable avec Dieu, qui se produit par le truchement des paroles
humaines et faillibles de la Bible. John Murray explique pour nous ce que Barth veut dire par là :

La seule manière dont nous la connaissons comme Parole de Dieu [la Bible], c'est lorsqu'elle vient droit à
nous et est dirigée vers nous, et cela dans une confrontation concrète (...), dans une rencontre véritable et
incontournable. Dans cette rencontre incontournable, une puissance divine souveraine nous envahit et nous
demeurons en crise. C'est une crise dans laquelle un acte de Dieu, de cette manière et d'aucune autre
manière, pour cette personne particulière et aucune autre personne, confronte cette même personne avec un
choix, le choix de l'obéissance ou de la désobéissance accompagnées toutes les deux de leurs corollaires
respectifs de bénédiction ou de condamnation. (...) Si fidèle que soit la révélation attestée par les écrivains
bibliques, ce n'est pas en raison de cela qu'elle est la Parole de Dieu. C'est seulement dans la mesure où il y
a cette expérience répétitive d'une crise humaine et d'une décision divine qu'elle devient la Parole de
Dieu[22].

Objections à la méthode barthienne


Bien entendu, comme chrétiens évangéliques, il nous est impossible de dire amen à la doctrine barthienne de
l'Écriture Sainte. En fait, nous rejetons trois thèses fondamentales que chérit Karl Barth mais qui nous paraissent
non scripturaires.

a) La Bible : plus qu'un témoignage


Nous rejetons premièrement la thèse barthienne suivant laquelle la Bible rendrait seulement témoignage à la
révélation de Dieu sans être elle-même révélation. Bien sûr, nous sommes tout à fait d'accord avec Barth lorsqu'il
affirme que la Bible rend témoignage à Jésus-Christ. Comme le souligne très bien Pierre Courthial, “ affirmer que
l'Écriture est “ témoignage ”, c'est affirmer, selon l'Écriture elle-même, que Jésus-Christ est le centre de toute la
révélation et qu'il est l'unique Sauveur, l'unique Seigneur ”. Néanmoins, nous croyons que la notion barthienne de
témoignage est bibliquement insoutenable, gravement défaillante, nettement inconsistante et singulièrement
illogique.

D'abord, si la Bible, comme le pense Barth, n'est qu'un témoignage, une “ attestation ”, de la révélation de Dieu en
Jésus-Christ, comment explique-t-il alors l'autorité que Jésus-Christ a déléguée aux apôtres (et nous savons que
tout le Nouveau Testament porte l'autorité apostolique) pour qu'ils parlent en son nom : “ Qui vous écoute
m'écoute ” (Lc 10.16) ? Si, en effet, la parole des apôtres est aussi la parole du Christ, donc la Parole de Dieu (il
ne peut en être autrement puisque Jésus est Dieu fait homme), on s'explique mal pourquoi Barth persiste à ne pas
reconnaître que la Bible est la Parole de Dieu.

Ensuite, comment Barth explique-t-il les attestations explicites des écrivains bibliques, quand ceux-ci affirment que
l'Écriture est la Parole de Dieu (cf. 2 S 23.2 ; Jr 26.2 ; 2 Tm 3.16 ; 2 P 19-21) ?

Enfin, si la Bible, comme Barth le soutient, n'est qu'un écrit humain et faillible qui rend témoignage à Jésus-Christ
(qui est infaillible), comment explique-t-il alors le fait que ce même Jésus (infaillible !) dise de la Bible qu'elle est la
Parole de Dieu, attestant du coup que l'Écriture Sainte est non seulement humaine mais fait aussi partie de la
révélation de Dieu (cf. Mt 4.4 ; 5.17-18 ; 15.3-6 ; Jn 10.34-35) ? L'infaillibilité de Jésus serait-elle faillible ?
Pourtant, si on en croit Barth, le Jésus qu'il protège et défend avec tant d'ardeur et de passion ne serait en fin de
compte qu'un être faillible, puisque ce même Jésus se serait pitoyablement fourvoyé quant à la nature véritable de
l'Écriture Sainte en affirmant qu'elle est la Parole de Dieu ! Mais comme le résume adroitement Pierre Courthial,
“ le fait est que, selon l'Écriture Sainte, les témoignages prophétiques et apostoliques de la révélation font partie
de la révélation. Le fait est que, selon l'Écriture Sainte, l'Écriture Sainte n'est pas seulement témoignage de la
révélation mais est révélation[23]. ” Bref, “ la Bible n'est pas le lieu où la révélation peut se produire mais la Bible
fait partie de la révélation de Dieu[24] ”.

b) La Bible : certes humaine mais aussi infaillible


La deuxième thèse erronée et contraire 'à lenseignement scripturaire de l'Écriture Sainte est la thèse barthienne
de la faillibilité de la Bible. Comme nous l'avons mentionné au début de ce sous-chapitre, Karl Barth ne s'est
jamais départi de la tradition critique qui lui a été enseignée dès le début de sa carrière théologique. Bien entendu,
le problème de cette tradition ne consiste pas en ce qu'elle affirme l'humanité de la Bible, mais en ce qu'elle
bloque ensemble “ humanité ” et “ faillibilité ”. Ce faisant, elle se trouve dans l'impossibilité d'envisager l'humanité
de l'Écriture Sainte dépourvue parfaitement d'erreurs et de failles. C'est pourquoi, pour les théologiens de la
tradition critique, tout comme pour Barth, “ la réelle humanité de la Bible implique sa non moins réelle
faillibilité[25] ”. Toutefois, l'attitude de Barth à l'égard de l'humanité de la Bible se heurte contre des difficultés que
celui-ci ne peut escamoter.

En premier lieu, comme le rappelle à juste titre Pierre Courthial, “ ce que les Pères de l'Église ancienne, les
réformateurs, les docteurs fidèles aux confessions de foi réformées ont toujours unanimement affirmé, avec
l'Église dans ces confessions de foi, c'est le fait certain que toute l'Écriture est inspirée de Dieu, qu'elle est une
donnée de révélation, qu'elle est (directement !) la Parole de Dieu[26] ”. Le témoignage unanime de tous ces
docteurs, bien qu'il ne constitue pas la norme de notre foi, est cependant hautement significatif : il indique en effet
de quel côté l'orthodoxie s'est toujours rangée dans ses confessions de foi en ce qui regarde l'Écriture Sainte, à
savoir du côté de l'inspiration divine de l'Écriture Sainte comme seul gage de son infaillibilité. En rejetant la
doctrine de l'infaillibilité de la Bible, c'est donc tout le témoignage unanime de l'orthodoxie (et il est gros) que Barth
rejette !

En second lieu, la position de Barth à l'égard de l'humanité de la Bible fait face à une difficulté d'ordre logique.
Selon le témoignage de l'Écriture elle-même, Jésus-Christ n'a jamais commis de péché : “ Il a été tenté comme
nous sans commettre de péché ” (Hé 4.15)[27]. Selon le témoignage de Jésus-Christ lui-même, l'Écriture est la
Parole infaillible de Dieu : “ En vérité je vous le dis, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota, pas
un seul trait de la loi ne passera, jusqu'à ce que tout soit arrivé ” (Mt 5.18). Aussi : “ L'Écriture ne peut être abolie ”
(Jn 10.35)[28]. Si donc l'on se fie à ce que l'Écriture et Jésus déclarent l'un de l'autre, les deux, l'Écriture et Jésus,
sont parfaitement infaillibles. Car –et c'est ici le noyau de notre argument– un Christ infaillible ne peut en aucun
cas rendre témoignage à une Bible faillible comme une Bible infaillible ne peut en aucun cas rendre témoignage à
un Christ faillible. Et inversement. Un Christ faillible ne peut en aucun cas rendre témoignage à une Bible infaillible
comme une Bible faillible ne peut en aucun cas rendre témoignage à un Christ infaillible. Ainsi, comme nous
sommes à même de le constater, il est absolument impossible, en raison de ce témoignage réciproque entre
Jésus et la Bible, que la Bible contienne la moindre erreur[29]. Nous sommes d'ailleurs grandement étonnés de
constater que Karl Barth, face à l'évidence de cette logique dans laquelle la Bible elle-même nous entraîne, n'a
pas pu, n'a pas su, n'a pas voulu apercevoir ce fait. Nous en sommes d'autant plus surpris connaissant la place
centrale que tenait Jésus-Christ dans l'ensemble de la dogmatique de ce théologien protestant[30].

c) La Bible : plus qu'une “ rencontre avec Dieu ”


La troisième thèse barthienne que nous rejetons est celle de la “ rencontre incontournable avec Dieu ”. Ce n'est
toutefois pas la thèse elle-même que ce qu'elle présuppose que nous refusons d'épouser. En effet, dans la
théologie de Barth, cette “ rencontre ” avec Dieu suppose dès le départ que la Bible est faillible et qu'elle ne doit
pas être directement considérée comme la Parole de Dieu. Nous sommes évidemment d'accord avec lui lorsqu'il
insiste sur la nécessité de l'illumination intérieure du Saint Esprit afin de comprendre la Bible. Les théologiens de
la Confession de foi réformée baptiste de 1689 ne déclarent-ils pas clairement : “ Nous reconnaissons que
l'illumination intérieure de l'Esprit de Dieu est nécessaire pour une compréhension à salut de ce qui est révélé
dans la Parole[31]. ” Sans oublier, bien entendu, l'enseignement de l'apôtre Paul, qui rappelle prestement aux
chrétiens de Corinthe la nécessité de l'œuvre régénératrice du Saint-Esprit, pour connaître et recevoir les choses
de l'Esprit : “ L'homme naturel ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne
peut les connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge. ” (1 Co 2.14). Ailleurs, ce même apôtre déclare :
“ Nous savons, frères bien-aimés de Dieu, que vous avez été élus, car notre Évangile n'est pas venu jusqu'à vous
en paroles seulement, mais aussi avec puissance, avec l'Esprit Saint et une pleine certitude. ” (1 Th 1.5).
Cependant, nous faussons compagnie à Karl Barth lorsqu'il prétend que la Bible, à cause de la soi-disant faillibilité
de son humanité, n'est pas la révélation de Dieu mais qu'elle doit le devenir par un acte miraculeux de l'Esprit.
Sans entrer ici dans les détails de la doctrine chrétienne de l'inspiration et de l'inerrance de la Bible, nous
affirmons, contra Barth, que la Bible est la Parole de Dieu et qu'elle est divine, souveraine et puissante à salut.
Mais nous déclarons aussi avec la même verve, que la Bible est pleinement humaine et que cette humanité n'a
nullement été corrompue par le péché[32].

Lecture barthienne et chrétiens évangéliques


Certaines personnes pourraient penser que le problème de la lecture barthienne de l'Écriture Sainte ne concerne
aucunement les chrétiens évangéliques. Ces mêmes personnes seraient peut-être aussi tentées de nous dire :
“ Pourquoi parler de ces choses, puisque personne, dans nos églises, ne conçoit de cette manière ni la doctrine
de la Bible ni l'herméneutique ? ” “ Ce n'est guère plus qu'une perte de temps ! ”

Si ce que ces gens disent confirmait la réalité, nous ne serions évidemment pas ici à discuter de tout cela ! Mais
hélas ! trop de chrétiens évangéliques (souvent sans même le savoir) lisent encore leur Bible d'une manière qui se
rapproche dangereusement de la méthode barthienne. Ces chrétiens, il est vrai, ne rejettent pas forcément la
doctrine traditionnelle de l'inspiration et de l'inerrance de la Bible comme l'a fait Karl Barth. Cependant, ils lisent la
Bible non pour découvrir ce que Dieu y dit avec des mots et des modes de pensées marqués au “ fer rouge ” de
l'histoire ancienne, mais dans l'espoir d'entendre ici et maintenant une “ parole ” de Dieu qui soit à la fois
transcendante et personnelle. Autrement dit, ce qui est important pour eux n'est guère plus ce que le texte dit (son
sens originel comme les premiers destinataires l'ont compris), mais ce que Dieu, par un mouvement spécial de
l'Esprit, pourrait leur dire par l'intermédiaire du texte. Tout ceci paraît encore bien abstrait. Prenons quelques
exemples pour illustrer notre point.

Il n'est pas rare d'entendre un chrétien claironner avec la joie du ciel que Dieu s'est adressé à lui d'une manière
tout à fait personnelle alors qu'il lisait la Bible. On peut en général reconnaître l'authenticité d'une telle expérience
d'une rencontre avec Dieu dans la mesure où celle-ci est conforme à l'enseignement scripturaire. Or, pour qu'une
telle expérience soit trouvée conforme à l'enseignement de la Bible, elle doit bien sûr être en accord avec les
doctrines que l'Écriture enseigne. Autrement dit, ce que Dieu dit aujourd'hui à ses enfants est nécessairement
identique à ce qu'il a dit autrefois aux premiers destinataires de la Bible, car son message n'a pas changé (le
message reste toujours le même, bien que les multiples “ applications ” du texte biblique peuvent augmenter ou
diminuer en intensité d'une époque à une autre ou d'une culture à une autre). Comme nous le savons, les
premiers destinataires de la Bible ont reçu la Parole de Dieu par le truchement de l'humanité des écrivains
bibliques. De la même manière, nous recevons aujourd'hui la Parole de Dieu par l'intermédiaire de ces mêmes
instruments humains. C'est précisément pour cette raison que nous disons qu'il faut comprendre le plus
exactement possible ce que les écrivains bibliques disent si nous voulons comprendre le message de Dieu. Et
comment parvient-on à une compréhension juste de ce qu'ils disent ? En interprétant correctement ! Et comment
interprète-t-on correctement ? En “ accueillant ” l'humanité des écrivains bibliques, c'est-à-dire en recevant le
message de Dieu comme ces hommes l'ont livré ! Une fois cette condition respectée, on peut être assuré d'avoir
assez bien saisi l'enseignement divin (on se souviendra toutefois de la nécessité de l'illumination intérieure du
Saint-Esprit pour une compréhension droite et à salut du message biblique).

Mais il arrive à l'occasion que certaines personnes soutiennent avoir reçu une parole de Dieu en lisant la Bible,
bien que ces personnes ne se soient jamais souciées de savoir s'ils ont bien interprété le texte biblique. Prenons
l'exemple d'un chrétien qui prétend avoir reçu une “ parole de Dieu ” en lisant un passage biblique. Lorsqu'on
écoute ce chrétien parler de son “ expérience ”, il est manifeste que celui-ci n'a pas bien compris le passage
biblique en question. D'où s'ensuit habituellement la question : “ Dieu a-t-il vraiment parlé à cette personne ? ”
Compliquons un peu les choses. Ce chrétien, comme nous venons de le mentionner, comprend de manière
erronée le texte biblique par lequel il affirme avoir reçu une parole de Dieu. Ce qu'il croit avoir compris est toutefois
conforme à d'autres enseignements bibliques, que l'on trouve ailleurs dans la Bible. En d'autres termes, sa pensée
est juste mais le texte biblique sur lequel il appuie sa “ compréhension ” ne véhicule pas cette vérité. D'où, pour la
seconde fois, la question : “ Dieu a-t-il vraiment parlé à cette personne ? ”

“ Dieu a-t-il vraiment parlé à cette personne ? ” Voilà une question curieuse ! Elle est en effet curieuse car elle est
posée ni au bon moment ni dans le bon contexte. En fait, elle est seconde et vient après une autre question :
“ Qu'est-ce que Dieu dit dans la Bible ? ” Cette deuxième question est de loin plus juste, car elle oriente notre
attention exactement là où elle doit d'abord se porter, à savoir sur le texte biblique lui-même, dans toute sa réalité
divine et humaine. Mais en posant d'entrée de jeu la question “ Dieu a-t-il vraiment parlé à cette personne[33] ? ”,
on fausse aussitôt la réflexion, en établissant une préoccupation étrangère à l'intention même de la Bible, intention
qu'il est juste de résumer de la manière suivante : “ Qu'est-ce que Dieu dit[34] ? ”

Ainsi, par un étrange paradoxe, la pensée “ chrétienne ” est presque parvenue à intervertir complètement l'ordre
logique dans lequel il nous faut approcher la Bible. Il en résulte que, lorsqu'un chrétien lit la Bible en posant
premièrement la question “ Qu'est-ce que Dieu a à me dire ? ”, espérant de cette manière obtenir sur-le-champ
une parole divine et personnelle, il le fait presque toujours au détriment de l'humanité de la Bible. Cependant, ne
pas considérer l'humanité de la Bible à sa juste valeur au profit d'une lecture prétendue plus “ divine ” du texte
biblique, revient paradoxalement à nier la divinité même de la Bible. En effet, si l'on sait que la Bible exprime ce
que Dieu a divinement voulu communiquer aux hommes par des paroles humaines, on sait du même coup que ne
pas interpréter correctement l'humanité de la Bible équivaut à se condamner soi-même à ne pas saisir le message
divin de l'Écriture. Car dans la Bible, le divin s'exprime par l'humain et l'humain exprime le divin. Ne pas
reconnaître l'importance de l'un revient à coup sûr à négliger l'importance de l'autre. Et inversement. Surestimer la
nécessité de l'un revient à coup sûr à sous-estimer dangereusement la nécessité de l'autre. Si donc l'un est sous-
estimé au profit ou surestimé au détriment de l'autre, l'un et l'autre resteront toujours incompréhensibles. Ce qui
revient finalement à dire que nous devons bien interpréter l'humanité de la Bible si nous voulons comprendre son
message divin, et que la prise de conscience de la divinité de la Bible devrait logiquement nous conduire à un plus
grand respect de son humanité.

Si donc une personne affirme avoir reçu une parole de Dieu en lisant l'Écriture Sainte, mais que sa compréhension
du texte demeure inexacte, cette personne doit alors reconsidérer sérieusement ce qu'elle croit avoir entendu de
la part de Dieu. Car il n'est pas suffisant d'avoir entendu quelque chose ; il faut aussi avoir entendu ce que Dieu dit
véritablement ! Cela vaut également des vérités bibliques soi-disant obtenues à la lecture d'un texte biblique qui ne
véhiculerait pas ces dites vérités. Car ces vérités, aussi authentiques soient-elles, ne valideront jamais les
interprétations erronées qu'on voudrait illégitimement imposer à un texte biblique. Ce qu'une personne dans un tel
cas prétend avoir compris est sans aucun doute conforme à la pensée biblique, mais cette personne doit
humblement reconnaître que les textes qu'elle évoque pour appuyer ses dires ne sont pas les bons.

Le danger avec la méthode barthienne, c'est qu'une personne peut carrément se méprendre sur la nature de la
“ parole de Dieu ” qu'elle croit avoir entendue en lisant la Bible. Comment en effet savoir si la parole entendue
provient de Dieu ? Et si la parole que je prétends avoir reçue contredit celle que mon frère ou ma sœur en la foi
affirme également avoir reçue. Qui dit vrai ? Celui dont la parole reçue est la plus proche du sens évident du texte
biblique ? Très bien. Mais n'est-ce pas les barthiens qui affirment que la Bible contient des erreurs ? Et n'est-ce
pas précisément en raison de sa prétendue faillibilité qu'ils refusent en outre de considérer la Bible comme la
Parole de Dieu ? Or si l'Écriture Sainte, comme disent les barthiens, ne peut être regardée comme la Parole de
Dieu à cause de la faillibilité du témoignage humain de ses auteurs, ne serait-il pas alors totalement absurde et
contradictoire de voir un barthien tenter de prouver la véracité d'une soi-disant parole divine qu'il aurait reçue de la
part de Dieu, en s'appuyant directement sur ce même témoignage humain de la Bible ? De toute évidence, ce
barthien ne pourrait pas procéder de cette manière sans du même coup risquer de se contredire sérieusement. Il
ne lui reste alors qu'à admettre qu'il est tout à fait incapable de prouver l'authenticité de son “ expérience ”
spirituelle. Car une telle expérience est et restera subjective tant et aussi longtemps qu'il n'acceptera pas d'en
vérifier l'exactitude en se basant uniquement sur le fondement solide et objectif qu'est la Bible. Bien entendu, cette
reconnaissance de l'Écriture Sainte comme seul fondement objectif de son expérience religieuse lui coûtera sa
chère croyance en la faillibilité de la Bible. Car pour admettre pleinement le caractère normatif de cette dernière, il
devra d'abord embrasser sans restriction la doctrine évangélique de l'inerrance biblique. C'est à cette seule
condition qu'il lui sera possible d'échapper au piège de la subjectivité et de la contrefaçon de l'expérience
religieuse.

Un danger tout aussi réel qui guette les chrétiens évangéliques, c'est de s'imaginer, à l'instar des barthiens, qu'ils
ont entendu la voix de Dieu en lisant un passage biblique, bien que l'évidence démontre qu'il n'en est rien dans les
faits. Si, de leur côté, les barthiens tombent dans cette sorte de piège en raison de leur doctrine détestable de la
faillibilité du témoignage humain de la Bible, certains chrétiens évangéliques, quant à eux, tombent dans un piège
similaire en n'insistant pas comme il se doit sur l'humanité des Saintes Écritures (les spiritualistes et les
fondamentalistes ont particulièrement été coupables de cette attitude). Dans les deux cas, une négligence
exégétique est à la base des mauvaises interprétations de la Bible. Les premiers ne l'interprètent pas
correctement parce qu'ils croient que son humanité est faillible. Les deuxièmes ne l'interprètent pas selon les
règles de l'art parce qu'ils négligent son humanité en exagérant la portée divine de son infaillibilité[35]. Mais, que
ce soit d'un côté ou de l'autre, le résultat reste toujours le même : l'importance d'effectuer une bonne interprétation
du texte sacré est dévaluée. Et quand la tâche herméneutique est dévalorisée de la sorte, c'est toujours le
message divin qui en souffre !

Notes

[1] Gordon FEE & Douglas STUART, Un nouveau regard sur la Bible, Deerfield, Vida, 1990, p. 10.

[2] En fait, il serait plus juste de dire que la lecture d'une traduction biblique est plutôt une troisième interprétation
de la Bible qu'une deuxième interprétation, la première interprétation étant la critique textuelle (le travail de
reconstitution des textes bibliques dans leurs langues originelles à partir des manuscrits entiers ou fragmentaires
existants) et la deuxième étant la traduction elle-même.

[3] Amar DJABALLAH, L'herméneutique biblique : Principes, règles et pratiques de l'interprétation biblique,
Montréal, Faculté de théologie évangélique, 1996, p. 1-2.

[4] Alfred Kuen rappelle, à jute titre, que, pour certaines personnes, “ le “sens évident” de certains passages n'est
souvent qu'une évidence sélective qui insiste sur certaines textes et ignore ceux qui se trouvent juste à côté ” ;
Alfred KUEN, Comment interpréter la Bible, Saint-Légier, Emmaüs, 1991, p. 18.

[5] Gordon FEE & Douglas STUART, op.cit., p. 13.

[6] Gordon FEE & Douglas STUART, op.cit., p. 15.


[7] Alfred KUEN, op.cit., p. 22.

[8] Amar DJABALLAH, op.cit., p. 4.

[9] C'est ce qu'affirme l'article V de la Confession de foi réformée baptiste de 1689 : “ Notre conviction et notre
certitude quant à l'infaillible vérité et à la divine autorité du texte ne proviennent que de l'œuvre intérieure du Saint-
Esprit portant témoignage, par et avec la Parole, dans nos cœurs. ” (Art. V) ; Confession de foi réformée baptiste
de 1689, St. Marcel, Comité d'entraide réformé baptiste, 1994, p. 12.

[10] À ce sujet, voici la remarque conclusive du docteur Anthony C. Thiselton, auteur bien connu pour son
excellent ouvrage The Two Horizons : New Testament Hermeneutics and Philosophical Description : “Appeals to
the Holy Spirit do not bypass hermeneutics. For the Spirit works through human understanding, and not
independently of it.” ; Anthony C. THISELTON, The Two Horizons : New Testament Hermeneutics and
Philosophical Description, Grand Rapids, Eerdmans, 1980, p. 440.

[11] Voir la rubrique “ Hermeneutics ”, in Anthony C. THISELTON, New Dictionary of Theology, Downers Grove,
IVP, 1988, p. 294.

[12] Ibid.

[13] Amar DJABALLAH, Les paraboles aujourd'hui, Québec, La Clairière, 1994, p. 224.

[14] Cette liste est tirée du livre de Gordon FEE & Douglas STUART, op.cit., p. 133-134.

[15] Voir Lc 10.36-37 ; le dernier verset indique clairement que le docteur de la loi avait compris correctement la
signification de la parabole, car Jésus, pour manifester au docteur de la loi qu'il est en accord avec sa réponse
juste, lui répond tout de suite : “ Va, et toi, fais de mêmes ”. Voir aussi Gordon FEE & Douglas STUART, op.cit., p.
134.

[16] Le docteur Amar Djaballah rejette l'interprétation allégorique de la parabole du Bon Samaritain, tout comme il
repousse l'opinion selon laquelle ce passage serait en réalité un récit exemplaire (une illustration-modèle). Il
préfère actualiser cette parabole en suivant trois possibilités : 1) “ Que l'expérience de la grâce de Dieu vient
d'abord, le service de Dieu et du prochain viennent après ” ; 2) Que “ la manière dont nous investissons les
problèmes inter-confessionnels et inter-raciaux contemporains est avant tout une affaire d'aimer son prochain
comme soi-même ” ; 3) Et, finalement, en s'accordant sur ce point avec le philosophe contemporain Emmanuel
Lévinas, qu'il “ me faut apprendre à aimer l'autre comme prochain, car je suis là pour lui ou pour elle ; c'est à cette
seule condition que mon amour lui-même pourra être moins étouffant et plus libérateur, à l'exemple de l'amour de
Dieu ” ; Voir Amar Djaballah, op.cit., p. 240-241.

[17] Charles C. RYRIE, Basic Theology, Wheaton, Victor Books, 1986, p. 110.

[18] MONTESQUIEU, Éloge de la sincérité, Éditions Mille et une Nuit, 1995, p. 11. Nous avons modernisé la
citation, qui, dans cette édition, préserve le vieux français du texte intégral. Le philosophe existentialiste Karl
Jasper, de son côté, nous offre une description peu reluisante des politiciens qui sont attachés au pouvoir
uniquement pour exploiter honteusement le peuple et faire montre de leur puissance politique : “ Ce sont des
réalistes opportunistes, factieux, roublards, maîtres chanteurs. (...) Avec des phrases sentimentales, ils jouent la
comédie du sérieux. ” ; Karl JASPER, Initiation à la méthode philosophique, Paris, Payot & Rivages, 2001, p. 99-
100.

[19] Pierre COURTHIAL, Fondements pour l'avenir, Aix-en-Provence, Éditions Kerygma, 1981, p. 17.

[20] Voir à ce sujet la fine et excellente présentation de John MURRAY, Collected Writings of John Murray 4:
Studies in Theology, Edinburgh, Banner of Truth, 1982, p. 30-57. Dans ce chapitre, John Murray offre, entre autres
choses, une excellente défense de la position évangélique contre la doctrine barthienne de l'Écriture Sainte.
[21] Karl BARTH, Church Dogmatics, 1:2, 533, cité par Kevin VANHOOZER, “ God's Mighty Speech Act: The
Doctrine of Scripture Today ”, A Pathway into the Holy Scripture, édité par E. Satterthwaite and David F. Wright,
Grand Rapids, Eerdmans, 1994, p. 156.

[22] John MURRAY, op.cit., p. 36.

[23] Pierre COURTHIAL, op.cit., p. 19.

[24] Pierre COURTHIAL, op.cit., p. 19. Pour une réfutation consistante de la position barthienne de la Bible, voir le
chapitre “ An Evaluation of the Neo-Orthodox View of Scripture ” dans la toute nouvelle théologie systématique du
Dr. Norman GEISLER, Systematic Theology, Minniapolis, Bethany House, 2002, vol. 1, p. 380-387.

[25] Pierre COURTHIAL, op.cit., p. 21.

[26 ]Pierre COURTHIAL, op.cit., p. 22. Considérons, à titre d'exemple, et plus près de nous dans l'ordre
chronologique, la 1ière Déclaration de Chicago, qui déclare : “ Nous affirmons que l'inspiration, sans conférer
d'omniscience, a garanti que les énoncés des auteurs bibliques sont vrais et dignes de foi sur tous les sujets dont
ils ont été conduits à parler ou écrire. ” “ Nous rejetons l'opinion selon laquelle la finitude ou la nature pécheresse
de ces auteurs aurait, de manière nécessaire ou non, introduit quelque fausseté, quelque distorsion, dans la
Parole de Dieu. ” (Art. IX) ; 1ière Déclaration de Chicago, in Paul WELLS, Dieu a parlé, Québec, La Clairière, 1997,
p. 232.

[27] “ Qui de vous me convaincra de péché ? ” (Jn 8.46).

[28] Ainsi, “ pour Jésus l'Ancien Testament dans son ensemble et en chacune de ses parties est la Parole de son
Père ”. Et aussi : “ Toute la vie de Jésus, son ministère et sa mort reposent sur l'infaillible vérité écrite par les
prophètes dans l'Ancien Testament. Et c'est ce que nous révèle infailliblement le témoignage inspiré des apôtres
dans le Nouveau Testament. ” ; Pierre COURTHIAL, op.cit., p. 31.

[29] Pour une étude très intéressante et détaillée de ce même argument, voir l'ouvrage de Pierre MARCEL, Face
à la critique : Jésus et les apôtres, Aix-en-Provence, Labor et Fides, 1986, p. 13-41.

[30] Henri Blocher croit discerner une brèche dans la christologie de Barth qui accorderait une place à la
“ corruption ” de la chair assumée par Jésus. Nous citons : “ Barth affirme avec force que Jésus n'a pas été un
homme pécheur, et rapporte la “corruption” ou le “vice” de la chair assumé par Jésus (comme il la voit) aux
conséquences du péché, aux conditions d'existence du Seigneur incarné. “Corruption” et “misère” tendent à
s'équivaloir sous sa plume. ” ; Henri BLOCHER, Fac étude: christologie, Vaux-sur-Seine, Faculté libre de théologie
évangélique, 1986, deuxième fascicule, p. 191. Si Karl Barth attribuait effectivement une certaine mesure de
corruption à l'humanité de Jésus, cela pourrait très bien expliquer dans ce cas qu'une faille tout aussi détestable
soit apparue dans sa doctrine de l'Écriture.

[31] Confession de foi réformée baptiste de 1689, op.cit., p. 12.

[32] C'est avec la rhétorique qu'on lui connaît que Pierre Courthial mène sa réplique contre la doctrine barthienne
du miracle de l'inspiration. C'est pourquoi nous préférons le citer intégralement, afin de ne rien perdre de ce délice
intellectuel servi à la Courthial : “ Nous venons de parler de miracle au sujet de l'inspiration de la Bible. Or, pour
justifier la prétendue faillibilité de l'Ecriture, BARTH fait un singulier parallèle entre les miracles du Nouveau
Testament et l'“ inscripturation ” :

“Quand la Bible nous dit que le Christ a marché sur les eaux, quand elle nous parle de sa crucifixion, quand
elle nous raconte dans Jean 11 que Lazare n'était plus qu'un cadavre, quand elle mentionne, dans nombre
d'autres passages, tous ces gens boiteux, aveugles, sourds ou affamés que Dieu a miraculeusement
secourus –elle nous dit la vérité. Et ceci doit nous aider à comprendre que, dans l'exercice de leur fonction de
témoins, les prophètes et les apôtres ont été eux-mêmes des hommes semblables à tous les autres, faibles,
pécheurs, et susceptibles d'erreurs comme nous tous.”

Oui, c'est là un bien curieux parallèle ! Il est vrai que les prophètes et les apôtres étaient eux-mêmes des hommes
semblables à nous, faibles, pécheurs et susceptibles d'erreurs... de même que les hommes vers lesquels est allé
le Seigneur étaient boiteux, aveugles, sourds et affamés. Mais il y a eu le miracle justement : les boiteux ont
marché, les aveugles ont vu, les sourds entendu et les affamés ont été nourris... de même les prophètes et les
apôtres ont été “ inspirés ” et eux qui étaient en eux-mêmes faillibles ont écrit le témoignage infaillible compris
dans la Révélation.

Si le miracle est arrivé..., si Lazare mort est ressuscité..., si le Seigneur a marché sur les eaux..., alors aussi
Moïse, et David, et Esaïe, et Luc, et Paul n'ont pas erré et n'ont pas failli en écrivant la Parole de Dieu. Après le
miracle... Lazare n'était plus mort..., les boiteux ne boitaient plus..., les aveugles voyaient... et Moïse le faillible,
David le faillible, Esaïe le faillible, Luc le faillible et Paul le faillible ont écrit l'infaillible vérité de la Bible. L'argument
de BARTH est bien mal mené puisque, remis d'aplomb, il amène à conclure... à l'inverse de la conclusion de
BARTH ! Les erreurs de la Bible attesteraient simplement... que le miracle de l'inspiration du Saint-Esprit n'a pas
eu lieu ! ” ; Pierre COURTHIAL, op.cit., p. 23-24.

[33] Ou encore : “ Qu'est-ce que Dieu a à me dire ? ”

[34] Selon J. Rodman Williams, la première question que la théologie doit poser lorsqu'elle interprète la Bible est la
suivante : “ Qu'est-ce que l'Écriture dit ? ” ; J. Rodman WILLIAMS, Renewal Theology 1, Grand Rapids,
Zondervan, 1988, p. 23. La courte section sur l'interprétation de la Bible (B. Reliance on the Scriptures) est très
intéressante et fort instructive. La présentation de cette section est conservatrice aussi bien dans le fond que dans
la forme (cf. 22-25). Il est également possible de consulter sur le Web quelques articles du même auteur, dont un
excellent article (disponible en anglais seulement) au sujet de l'interprétation de la Bible et qui s'intitule
Understanding Scripture :

[35] Cette “ exagération ” de la portée divine de la Bible est habituellement le fruit d'une théorie défaillante de la
doctrine de l'inspiration et de l'autorité de Bible.