Vous êtes sur la page 1sur 2

D'origine celtique, fixée en Cornouailles anglaise (un haut lieu de la légende est l

e château de Tintagel), et connue dès la première moitié du XIIe siècle comme le montrent
déjà les allusions des troubadours, la légende de Tristan et Iseut s'est diffusée au Moy
en Âge sous forme de romans, en vers puis en prose, de récits brefs, d'allusions, de
témoignages iconographiques divers. Elle a fortement influencé la production romane
sque des XIIe et XIIIe siècles, en français, puis dans les différentes langues de l'Oc
cident médiéval. Elle peut apparaître à ce titre comme une sorte de laboratoire médiéval de
l'art du roman. Cette légende qui, en plein essor de l'idéal courtois, met en scène un
amour contraint (le philtre en est à l'origine et l'éternise), opposant les amants
aux lois religieuses, morales et sociales et les conduisant à la mort, a été aussi bie
n reçue comme mythe de l'amour fou (chez les troubadours) que comme une représentati
on asociale et mortifère de l'amour qu'il faut contester (Chrétien de Troyes). Elle
a ainsi été le lieu où interroger la puissance du désir (cette force qu'incarne dans le
texte le philtre d'amour), la place à concéder à la passion dans une société donnée, et où
tre en pleine lumière la nécessaire et impossible maîtrise de la sexualité.
Les romans composés au XIIe siècle en français, ceux de Thomas d'Angleterre (vers 1
175) et de Béroul (vers 1190 ?) n'ont survécu que sous forme fragmentaire. Une versi
on complète, proche de celle de Béroul, a été composée au XIIe siècle en moyen haut alleman
par Eilhart. Au début du XIIIe siècle, la Saga en norrois de Frère Robert reproduit e
n l'abrégeant la version de Thomas dont la version, inachevée, de Gottfried de Stras
bourg (en moyen haut allemand) est une véritable recréation. Le fragment de Béroul don
ne les événements qui vont du rendez-vous épié à l'exil des amants dans la forêt du Morois,
se poursuit par l'épreuve judiciaire que subit avec succès Iseut avec l'aide de Tris
tan déguisé en lépreux, s'interrompt sur une sorte de triomphe des amants : Tristan me
t sauvagement à mort les barons qui n'ont cessé de dénoncer le couple au roi Marc. La
présence insistante du narrateur Béroul, qui se range sans ambiguïté du côté des amants, s'
llie à un découpage de l'action qui dramatise les moments clés de la vie du couple, le
s fait revivre devant l'auditoire comme dans leur premier surgissement. Duplicité
du langage, ruses et déguisements, violence verbale et physique, les amants de Bérou
l utilisent tous les moyens pour échapper à la mort et pour assouvir, avec la compli
cité de Dieu, de l'ermite Ogrin, du narrateur et d'un public forcément conquis, une
force d'amour dont ils ne sont jamais les maîtres. Thomas, lui aussi, reconnaît cett
e puissance, mais pour la déplorer. Les très longs monologues que tient Tristan dans
les fragments conservés, les réflexions qu'y ajoute le narrateur, les épreuves physiq
ues et les crises morales que traverse le couple, disent plutôt le drame, la souff
rance et le désordre qu'est la passion, tandis que, au terme de ce texte qui fonde
le roman psychologique, l'épilogue invite le lecteur à méditer sur l'histoire des ama
nts pour se consoler des peines amoureuses ou, mieux encore, fuir les pièges de l'
amour. Les deux Folies de Tristan, récits brefs mettant en scène un retour de Trista
n déguisé en fou auprès d'Iseut et peinant à se faire reconnaître de son amante malgré la p
ision des souvenirs évoqués, ajoutent encore à cette conception pessimiste : l'amour n
'est finalement que l'un des masques de la folie. À la même date cependant, le Lai d
u Chèvrefeuille de Marie de France ouvre une autre voie. L'amour fusionnel, symbol
isé par le chèvrefeuille enlacé au coudrier, est ici la source de la création poétique, du
lai que compose l'amant pour garder trace de la rencontre et dire l'essence de
l'amour tristanien : « Ainsi est de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous. »
Au XIIIe siècle, l'immense roman du Tristan en prose essaie d'adapter l'histoir
e de Tristan et Iseut aux normes courtoises établies par son modèle, le Lancelot en
prose. Tristan devient un chevalier arthurien, membre de la Table ronde, quêteur d
u Graal. Il vit un temps avec la reine dans le royaume d'Arthur et devient (comm
e le suggérait le lai de Marie de France) un grand poète de l'amour. Mais, même aménagé, l
e scénario tragique résiste : Marc finit par reprendre Iseut et par tuer Tristan, et
la reine meurt, étouffée, dans les bras de son amant. Les romans français en vers son
t tombés dans l'oubli dès le Moyen Âge. Il a fallu l'édition par J. Bédier en 1905 du Tris
tan de Thomas et l'énorme succès qu'a eu son Roman de Tristan et Iseut, traduit et r
estauré (1900) pour que le public moderne fasse retour à la légende médiévale. C'est en fa
it le Tristan en prose, ses très nombreux manuscrits, souvent richement illustrés, q
ui ont perpétué durant tout le Moyen Âge et au-delà et dans toute l'Europe l'histoire de
s amants, dont l'opéra de Wagner, au XIXe siècle, a reforgé le mythe d'amour et de mor
t.