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Henri Meyrowitz

Le nouveau règlement de discipline générale de l'armée


française
In: Annuaire français de droit international, volume 12, 1966. pp. 822-831.

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Meyrowitz Henri. Le nouveau règlement de discipline générale de l'armée française. In: Annuaire français de droit international,
volume 12, 1966. pp. 822-831.

doi : 10.3406/afdi.1966.1909

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/afdi_0066-3085_1966_num_12_1_1909
822 LE NOUVEAU RÈGLEMENT

LE NOUVEAU REGLEMENT
DE DISCIPLINE GÉNÉRALE DE L'ARMÉE FRANÇAISE

Henri MEYROWITZ (*)

Le décret du 1er octobre 1966 portant règlement de discipline générale


dans les armées (1), qui a remplacé le décret du 1er avril 1933 portant règl
ement du service dans l'armée, lre partie, Discipline générale, et le décret du
26 novembre 1937 sur la discipline générale dans l'armée de mer, a retenu
l'attention par la volonté de ses rédacteurs de « repenser entièrement le
règlement en usage et non pas d'en replâtrer les plus criantes désuétudes »,
selon l'expression du général Gambiez, qui a présidé la commission chargée
d'élaborer le nouveau règlement (2). «Il fallait, dit encore le général Gamb
iez, doter notre armée d'une éthique à la mesure du siècle et de la mission
qui lui a été impartie ». La réforme de la conception de la discipline mili
taire ne pouvait s'opérer que dans le sens de la « personnalisation de l'hom-
me-matricule ». Dans le rapport au président de la République présentant
le nouveau décret, le ministre des Armées expose notamment les deux motifs
principaux qui ont rendu nécessaire une réforme profonde du règlement
de discipline et qui devaient en déterminer l'orientation. Le premier de ces
motifs est d'ordre stratégique, le second, d'ordre sociologique.
Selon une théorie militaire très répandue, qui semble maintenant faire
partie de la doctrine stratégique officielle de la France, le « fait nucléaire »
a pour complément le fait guérilla, et cela sous deux formes. D'une part,
les données du combat nucléaire exigent la dispersion des unités en opération.
« Les aléas de la bataille, note le rapport, peuvent, à tout moment, couper
les communications, disloquer les unités, séparer leurs éléments de leurs
chefs et, ainsi, contraindre des groupes réduits, parfois des isolés, à poursuivre
la lutte en ne comptant que sur leurs propres ressources ». D'autre part, il

.(*) Henri Meyrowitz, Docteur en droit, avocat à la Cour de Paris. La répression


par les tribunaux allemands des crimes contre l'humanité et de l'appartenance à une
organisation criminelle, Paris, 1960; Les juristes devant l'arme nucléaire, R.G.D.I.P., 1963;
Les armes psychochimiques et le droit international, A.F.D.I., 1964; Le statut des
saboteurs dans le droit de la guerre, Rev. de droit pén. mil. et de droit de la guerre,
1966.
(1) Journal officiel, 8 octobre 1966, p. 8853 et s. Ce règlement est commun aux trois
armées.
(2) Interview publiée par Le Figaro, 11 octobre 1966.
DE DISCIPLINE GENERALE DE L'ARMÉE FRANÇAISE 823

faut envisager la possibilité de l'occupation du territoire national et, pour


cette éventualité, prévoir la poursuite du combat sous la forme d'une résis
tance organisée à l'avance. Ainsi, « les aspects prévisibles de futurs conflits »
impliquent-ils que les combattants possèdent un sens aigu de l'initiative et
de la responsabilité personnelles, incompatibles avec la conception ancienne
d'une discipline automatique, laquelle était le corollaire stratégique et moral
d'opérations de guerre massives exécutées par des grandes unités constam
ment et étroitement encadrées.
Sur le plan sociologique, le vieux règlement de discipline, fondé sur le
principe de l'obéissance passive et animé d'un esprit paternaliste, était en
tièrement dépassé par l'évolution des conditions et des modes de vie ainsi
que des formes de pensée de la société industrielle, et en particulier de la
jeunesse. La transformation profonde qui s'est effectuée dans ce domaine
commandait, tout comme la révolution stratégique, de réformer les règles de
la discipline dans le sens d'un élargissement de l'initiative et de la respons
abilité personnelles, mais en même temps de raffermir, dans une conception
plus spiritualiste du devoir militaire, la discipline, base principale de l'eff
icacité de l'armée. Ajoutons que « la recherche du rendement », dépendant
très largement, à l'âge des armes technologiques, de la compétence profes
sionnelle, ne pouvait qu'aller dans le même sens.
Comme un symbole de la réforme, le nouveau règlement s'ouvre sur les
mots « La loi », tandis que l'ancien commençait par les mots « La discipline ».
Le relâchement de la tutelle hiérarchique se trouve compensé par une accen
tuation de l'assujettissement du militaire à la loi générale. Sur le plan du
droit public interne, la conception du « soldat-citoyen » est formulée à
l'art 18 comme un principe. Sous le titre « Devoirs généraux du militaire »,
cet article nomme en premier lieu les devoirs du militaire « en tant que
citoyen » et énonce comme premier de ces devoirs celui de « se conformer
aux lois ». Ce principe de la subordination expresse de la discipline militaire
au droit apparaît aussi dans les deux grandes innovations du règlement qui
touchent le droit international : les devoirs et responsabilités des subor
donnés à l'égard d'ordres illégaux (I) et la définition des « lois et coutumes
de la guerre » (II) . Au droit de la guerre ressortissent également les dispo
sitions du règlement relatives aux devoirs du combattant tombé aux mains
de l'ennemi (III).

I. — Devoirs et responsabilités des subordonnés a l'égard d'ordres illicites

A ce sujet, la valeur essentielle du nouveau règlement consiste en ce


qu'il a aboli une disparité choquante qui semblait exister entre, d'une part, la
répression des délits commis, sur ordre, par des militaires français à l'encontre
de nationaux français ou ennemis, et, d'autre part, la répression des crimes
de guerre perpétrés contre des nationaux, des protégés ou des biens fran-
824 LK NOUVEAU RÈGLEMENT

çais. Il convient d'envisager séparément la situation du militaire français


obéissant à un commandement dont l'illégalité ne met en cause que l'ordre
juridique français, et la situation du militaire français exécutant un ordre
contraire au droit de la guerre.
A. — Le règlement de 1933 disposait à son art. 1er, alinéa premier : « La
discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur
obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de
tous les instants, que les ordres soient exécutés littéralement, sans hésitation ni
murmure; l'autorité qui les donne en est responsable et la réclamation n'est
permise au subordonné que lorsqu'il a obéi». Ignorant totalement le pro
blème de la responsabilité pénale,- ce texte ne visait que la responsabilité
disciplinaire.
Quant au droit pénal français, il était — et continue d'être — caractérisé,
à cet égard, par une dualité qui semble à première vue former une contra
diction. En droit pénal commun, la jurisprudence et la doctrine ont érigé en
principe la règle de l'art. 327 du code pénal, selon lequel le commandement
de l'autorité légitime, pour constituer un fait justificatif, doit s'appuyer sur
l'ordre de la loi. Or, le code de justice militaire (art. 427 et 428) punit sévè
rement le rejus d'obéissance : emprisonnement d'un à deux ans en temps
de paix, jusqu'à cinq ans en temps de guerre, la peine de mort si le sub
ordonné « refuse d'obéir lorsqu'il est commandé pour marcher contre l'enne
mi, ou pour tout autre service ordonné par son chef en présence de l'e
nnemi ». Cette incrimination ne paraît laisser aucune place à un droit, et en
core moins à un devoir, du subordonné de refuser d'obéir à un ordre con
traire à la loi. Cependant, on a été généralement d'accord pour considérer
que, sauf dérogation expresse, les règles du droit pénal général valaient aussi
pour les délits militaires et que l'incrimination du refus d'obéissance n'était
par conséquent pas applicable à des ordres tendant à la commission d'un
délit. On n'en attachait pas moins à cette incrimination militaire un effet
particulier. La nécessité et la rigueur de la discipline hiérarchique militaire
— rigueur dont témoignait la rédaction de l'alinéa premier de l'art. 1er du
règlement de 1933 — ont amené la majorité de la doctrine (la jurisprudence
étant quasiment inexistante en la matière, pour autant qu'il s'agit d'infrac
tions commises par des militaires français) à préconiser une solution qui,
sans déroger au principe général de l'art. 327 du code pénal, devait en res
treindre l'application aux subordonnés militaires. Cette solution, interméd
iaire entre le système dit de l'obéissance passive et le système dit des baïon
nettes intelligentes, est parfois appelée système de Yillégalité manifeste (3)

(3) Ce système est largement répandu en droit comparé (Etats-Unis, Angleterre, Rép. féd.
d'Allemagne, Belgique, Israël, etc.) ; le caractère manifeste de l'illégalité y est apprécié in
abstracto, non pas in concreto. — Sur le problème des ordres illégaux, la littérature est très
fournie; nous ne citerons que les ouvrages les plus récents : P. Fuhrmann, Her hôhere Befehl
aïs Rechtfertigungsgrund im Vôlkerrecht, Munich, 1960; Y. Dinstein, The - Dejence oj
€ Obedience to Superior Orders » in International Law, Leyden, 1965; E. Muller-Rappard,
L'ordre supérieur militaire et la responsabilité pénale du subordonné, Paris. 1965.
DE DISCIPLINE GENERALE DE L'ARMEE FRANÇAISE 825

et consiste à ne retenir la responsabilité du subordonné que dans le cas où


il a exécuté un ordre dont l'illégalité était évidente.
On a prétendu que le système des « baïonnettes intelligentes » était une
pure vue de l'esprit, tant il serait contraire à l'essence et à la réglementation
positive de la discipline militaire. Il faut se demander si cette opinion peut
être maintenue après la réforme du règlement français. Le nouveau texte
dit toujours, avec vigueur : « La discipline fait la force principale des a
rmées» (préambule, I, al. 2). Mais l'obéissance y est définie comme subordon
née à la loi. « Conférée par la loi, l'autorité implique le pouvoir d'imposer
l'obéissance» (préambule, IV). «L'obéissance (...) procède de la soumission
à la loi. (...) Le devoir d'obéissance ne dégage jamais le subordonné des res
ponsabilité qui lui incombent au regard de la loi» (préambule, V). Le
principe de la suprématie de la loi sur la discipline hiérarchique est précisé,
dans son contenu, à l'art. 21, et son application réglementée à l'art. 22. L'art.
21, § 3, énumère les actes qu'il est interdit au chef d'ordonner et dont l'exé
cution engagerait la responsabilité pénale des subordonnés, à côté de celle
— le texte omet de le dire — du donneur d'ordre.
« Ces actes sont les suivants :
Actes contraires aux lois et coutumes de la guerre, définies aux articles 34
et 35 du présent règlement;
Actes qui constituent des crimes et délits contre la sûreté de l'Etat, la
Constitution ou la paix publique;
Actes portant atteinte à la vie, l'intégrité, la liberté des personnes, ou au droit
de propriété, quand ils ne sont pas justifiés par l'application de la loi. »
L'art. 22, § 1, après avoir rappelé que « l'obéissance est le premier devoir
du subordonné », affirme que la responsabilité de celui-ci « exclut l'obéissance
passive ». Afin de distinguer du refus d'obéissance-délit le refus d' obéissance-
devoir, le § 3 aménage l'exercice de ce devoir en établissant une véritable
procédure hiérarchique de l'objection. En présence d'un ordre qui est con
traire à l'art. 21, § 3, le subordonné devra «faire part de ses objections à
l'autorité qui l'a donné, en indiquant expressément la signification illégale
qu'il attache à l'ordre litigieux ». Si ce dernier est maintenu et que le sub
ordonné n'est pas satisfait des explications ou de l'interprétation qui lui en
ont été données, il peut porter la contestation devant une autorité supé
rieure. Si celle-ci confirme l'ordre contesté, ou s'il n'a pas la possibilité de
joindre une autorité des échelons supérieurs, l'exécution de l'ordre litigieux
n'est toujours pas pour lui une obligation. Mais la non- exécution devient un
acte risqué. Il peut, dit le texte, ne pas exécuter l'ordre, « sans être cepen
dantexonéré des sanctions qu'impliquerait cette inexécution dans le cas où,
par la suite, celle-ci ne pourrait être justifiée par un exacte appréciation du
caractère illégal de l'ordre contesté ». Autrement dit, à ce stade, mais à ce
stade seulement, il lui incombe de peser les deux risques entre lesquels l'a
placé la condition militaire : encourir la sanction du délit ordonné, ou en
courir la sanction du refus d'obéissance. Le nouveau règlement devrait avoir
pour conséquence de diminuer le risque — et la crainte — d'une sanction
826 LE NOUVEAU RÈGLEMENT

du refus d'obéissance, non seulement dans le cas d'un ordre notoirement


illégal, mais aussi dans l'hypothèse où l'ordre, bien que finalement reconnu
comme licite, pouvait objectivement paraître comme contestable.
En temps de paix, les ordres illégaux sont très rares. La procédure de
l'objection prévue à l'art. 21, § 3 pourra jouer pleinement et suffira norma
lement pour faire retirer l'ordre, s'il est réellement illégal. Il est à craindre
qu'il n'en soit pas toujours ainsi en temps de guerre, même si l'ordre vise
une infraction interne. Mais le véritable domaine du problème de l'ordre
militaire illégal concerne le droit de la guerre. Les rédacteurs du décret du
1er octobre 1966 en étaient bien conscients, puisque dans la liste des actes
dont l'exécution engage la responsabilité pénale des subordonnés, ils ont
nommé en premier lieu les actes contraires aux lois et coutumes de la guerre.
C'est ici que se situent les vraies difficultés, théoriques et pratiques, juridi
ques et humaines, de ce problème proprement dramatique.
B. — Une vérité élémentaire doit être rappelée d'emblée : au regard
du droit international, la valeur du règlement de discipline est et ne peut
être que très réduite. Le décret ne pouvait modifier les obligations interna
tionales de la France, ni les obligations des nationaux français, en vertu du
droit de la guerre. Les droits et les devoirs des militaires selon le droit de
la guerre sont définis par les règles de ce dernier et ne dépendent pas du
pouvoir législatif ou exécutif interne. Cette règle fondamentale de l'ineffica
cité internationale de l'ordre législatif, administratif ou militaire interne de
l'Etat de l'agent, le législateur français l'a lui-même formulée, au sujet des
crimes de guerre commis par ou pour le compte de l'ennemi au cours de la
dernière guerre, à l'art. 3 de l'ordonnance du 28 août 1944 et, pour l'avenir,
à l'art. 376 du code de justice militaire du 8 juillet 1965. Solidement établie
en droit international, la règle vise non seulement l'effet attribué par la
loi nationale de l'agent à l'ordre illégal, mais aussi le caractère illicite de
l'acte lui-même. La responsabilité du subordonné français exécutant un
ordre contraire au droit de la guerre existe donc indépendamment du dé
cret du 1er octobre 1966, dans les termes du droit international, et cela aussi
bien en ce qui concerne la compétence des tribunaux non français que celle
des tribunaux français. Rappelons à ce sujet que, pour les Etats parties
aux quatre Conventions de Genève de 1949, la compétence répressive est,
à l'égard de certains actes définis comme des infractions graves auxdites
Conventions, obligatoire, et même universelle : c'est tout Etat partie, et pas
seulement l'Etat de la victime ou celui de l'agent, qui a l'obligation de punir
toute personne prévenue d'avoir commis ou ordonné de commettre une de ces
infractions, à moins qu'il ne préfère la remettre pour jugement à un autre
Etat contractant intéressé à la poursuite (4).

(4) Article commun aux quatre Conventions : I, art. 49; II, art. 50; III, art. 129; IV, art.
146.
DE DISCIPLINE GÉNÉRALE DE L'ARMÉE FRANÇAISE 827

Est-ce à dire que les dispositions du règlement relatives au devoir de


non-obéissance à un ordre contraire aux lois de la guerre étaient inutiles ?
Certainement pas. Tout d'abord, en édictant ces règles, le gouvernement
français a observé un devoir international. Sans parler de l'obligation, tou
jours valable, contractée par les puissances parties à la IVe Convention de
La Haye de 1907 (art. 1er) de donner à leurs forces armées de terre des instruc
tions conformes au règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur
terre, annexé à ladite Convention, les Etats parties aux Conventions de
Genève de 1949 se sont engagés à édicter des lois fixant « les sanctions pé
nales adéquates à appliquer aux personnes ayant commis, ou donné l'ordre
de commettre » une des « infractions graves » définies par ces textes, ainsi
qu'à prendre les mesures nécessaires pour faire cesser les actes contraires
aux dispositions des Conventions autres que ces infractions graves (5). Très
peu d'Etats se sont acquitté jusqu'ici de cette obligation sur le plan pénal.
Si le législateur français n'a pas satisfait à cet engagement (6), du moins le
nouveau règlement de discipline rappelle-t-il aux militaires l'existence d'i
ncriminations internationales et la responsabilité pénale encourue par ceux
qui exécuteraient un ordre illégal selon le droit de la guerre. Ce faisant, le
gouvernement français s'est conformé à son devoir de prévenir les actes inter
ditspar le droit de la guerre.
Ensuite, en mettant les militaires en garde contre des ordres violant le
droit de la guerre et en insistant sur la responsabilité pénale qu'ils encourent
en exécutant de tels ordres, le nouveau règlement a, très opportunément,
corrigé une inégalité qui, pour n'avoir été qu'apparente, n'en était pas moins
irritante. On a parfois affirmé à l'étranger que la responsabilité pénale des
subordonnés en raison de l'exécution d'ordres illégaux n'était admise par le
droit français qu'à l'égard des criminels de guerre ennemis. Le règlement
prouve que cette impression était erronée. En droit, — et il faut espérer
qu'il en sera désormais ainsi également en fait, — la responsabilité des
militaires exécutant des ordres illégaux est gouvernée par les mêmes règles,
qu'il s'agisse de délits internes ou de crimes de guerre, que ces derniers
soient commis par des ennemis ou par des Français. Bien que le décret
n'ait pas innové, ni sur le plan du droit pénal interne ni sur le plan du droit

(5) Ibid.
(6) L'art. 363 du code de justice militaire se borne à réserver (c Sans préjudice de... »)
la répression des c faits qui constituent des crimes ou délits de droit commun, et notamment
de ceux qui sont contraires aux lois et coutumes de la guerre et aux conventions interna
tionales ». L'art. 419 punit l'individu qui, en temps de guerre, € emploie indûment les signes
distinctifs et emblèmes définis par les conventions internationales pour assurer le respect
des personnes, des biens ainsi que des lieux protégés par ces conventions ». — Cette
lacune de la législation pénale interne n'empêche pas les tribunaux français de punir des
nationaux français pour des crimes de guerre. Les juges n'auront qu'à appliquer les
incriminations et les peines prévues par. le droit commun. C'est la méthode constamment
suivie dans la Rép. féd. d'Allemagne pour la répression des actes qui ont été commis, en
violation des lois de la guerre, par des nationaux allemands à rencontre de militaires ou de
civils ennemis.
828 LE NOUVEAU RÈGLEMENT

international, on peut dire que, en mettant l'accent sur le principe de la


responsabilité des subordonnés et en l'aménageant sur le plan hiérarchique,
il a contribué à la consolidation internationale de cette règle (7).

IL — Lois et coutumes de la guerre

Les art. 34 et 35 prétendent définir celles des lois et coutumes de la


guerre que l'art. 21, § 3, interdit aux chefs d'enfreindre par un ordre, et dont
l'art. 22, § 3, indique que le militaire qui les violerait « engagerait plein
ement sa responsabilité pénale et disciplinaire », nonobstant l'ordre de l'auto
ritésupérieure. Avec raison, les rédacteurs du règlement ont estimé que,
pour désigner cette catégorie d'actes interdits, une formule générale ou le
recours à la notion d' « illégalité manifeste » étaient insuffisants. Ils ont
donc tenté de dresser une liste des prescriptions et interdictions du droit de
la guerre pénalement sanctionnées. Mais ils ont eu le tort de présenter
cette liste comme ayant un caractère exhaustif. Si le rapport au président
de la République dit que le règlement ne fait que rappeler « les principales
prescriptions relatives aux lois et coutumes de la guerre », cette restriction
ne paraît pas dans le texte. Or, l'énumération présente des lacunes, dont
certaines sont importantes. En outre, sur plusieurs points, la rédaction est
inexacte ou impropre.
Le § 1 de l'art. 34 reprend une des innovations majeures de la Convent
ion de Genève de 1949 relative au traitement des prisonniers de guerre :
l'admission au statut de prisonniers de guerre des membres des mouvements
de résistance organisés appartenant à une partie au conflit et remplissant
certaines conditions. Comme il s'agit d'une règle conventionnelle, on se
demande pourquoi les rédacteurs du décret ont cru bon d'apporter au texte
genevois certaines modifications, peu importantes, il est vrai, mais inutiles.
Contrairement à ce que dit l'art. 34, l'obligation d'assimiler ces combattants
irréguliers aux combattants réguliers — c'est-à-dire de les traiter comme
des combattants légitimes — n'est pas seulement prescrite aux « militaires

(7) On peut considérer le principe de la responsabilité pénale des subordonnés en raison


d'ordres contraires au droit de la guerre comme une règle coutumière. Mais il est vrai qu'il
est impossible de formuler le contenu de cette règle; il se réduit probablement à l'énoncé du
principe selon lequel l'ordre du supérieur hiérarchique ne possède pas d'effet justificatif.
Sous cette forme, il semble également correct de regarder la règle comme un « principe
général de droit reconnu par les nations civilisées », au sens de l'art. 38, § 3 du Statut de
la Cour internationale de justice. — Cf. manuel militaire britannique « The Law of War on
Land» (1958), n° 627; manuel américain * The Law of Land Warfare» (1956), n° 509;
Rép. féd. d'Allemagne : Soldatengesetz (Loi sur le statut juridique des soldats), § 10, al. 4;
§ 11; Wehrstrafgesetz (Loi pénale militaire), §§ 5; 19; 20; 22.
La disposition de l'art. 8 du Statut du Tribunal militaire international de Nuremberg,
telle que l'a interprétée le Tribunal, a été ainsi formulée par la Commission du droit
international (Principes du droit international consacrés par le Statut du Tribunal de
Nuremberg et dans le jugement de ce Tribunal : Principe IV : « Le fait d'avoir agi sur
l'ordre de son gouvernement ou celui d'un supérieur hiérarchique ne dégage pas la respons
abilité de l'auteur en droit international, s'il a eu moralement la faculté de choisir. >
(Rapport 1950 : A/1316, p. 13).
DE DISCIPLINE GENERALE DE L'ARMEE FRANÇAISE 829

au combat»; la prescription s'adresse aussi aux militaires exerçant des


fonctions d'administration, de police ou de justice, notamment dans les terri
toires occupés. Le règlement omet, d'autre part, de mentionner que doivent
également être traités comme prisonniers de guerre les habitants d'un terri
toire non occupé participant à une levée en masse, selon l'art. 2 du Règle
ment de La. Haye de 1907 et l'art. 4 (A) 6 de la IIIe Convention de Genève.
Plusieurs des actes illicites qui constituent des infractions graves à l'une
ou l'autre des quatre Conventions de Genève de 1949 sont omis à l'art. 34 :
notamment la déportation ou le transfert illégaux ainsi que la détention
illégale de personnes civiles ennemies et les atteintes intentionnelles à la
santé des personnes protégées. D'autres « infractions graves » sont définies
d'une façon qui n'est pas conforme à la définition conventionnelle. Ainsi, les
IIIe et IVe Conventions de Genève de 1949 ont érigé en infraction grave le
fait de contraindre un prisonnier de guerre ou une personne civile ennemie
à « servir dans les forces armées de la puissance ennemie », tandis que l'art.
34 se borne à reprendre la disposition de l'art. 22, dernier alinéa, du Règlement
de La Haye et déclare seulement interdit de « forcer les nationaux de la
partie adverse à prendre part aux opérations de guerre contre leur pays ».
Selon l'art. 34, il est interdit de « condamner des individus sans jugement
préalable (sic) rendu par un tribunal régulièrement constitué et assorti des
garanties judiciaires prévues par la loi ». Cette formule s'écarte délibéré
ment (8) de la règle internationale. Les Conventions III et IV de Genève
définissent, en effet, comme « infractions graves » le fait de priver un prison
nier de guerre ou une personne civile ennemie « de son droit d'être jugé
régulièrement et impartialement selon les prescriptions » de ces Convent
ions. La conformité à la loi interne ne suffit donc pas pour rendre une
condamnation internationalement régulière.
Des lacunes importantes, et surprenantes, touchent des règles coutu-
mières, formulées dans le Règlement de La Haye. Ainsi, l'art. 34 est muet

(8) Ce qui nous permet de penser que la divergence avec la règle conventionnelle est
délibérée, c'est une disposition du code de justice militaire du 8 juillet 1965, qui va
ostensiblement dans le même sens. L'art. 19, al. 6, de ce texte prévoit que pour le jugement
des prisonniers de guerre, les tribunaux militaires sont composés comme pour le jugement
des militaires français d'après les assimilations de grade, règle conforme à l'art. 102 de la
IIIe Convention de Genève de 1949. Cependant, l'ai. 4 dispose que pour juger les individus —
militaires ou civils — inculpés de crimes de guerre (prévus aux art. 80 et 81 du code),
le tribunal est composé comme pour le jugement des personnes n'ayant pas la qualité de
militaire, c'est-à-dire que le juge militaire le moins élevé en grade est un sous-officier.
Cette discrimination — qui avait été condamnée par l'arrêt des Chambres réunies du
26 juillet 1950 (J.C.P.; 1950, II, 5808, note Bhouchot) — n'est pas compatible avec l'art. 85
de la IIIe Convention, selon lequel les prisonniers de guerre poursuivis pour des délits
commis avant la capture restent au bénéfice de cette Convention. L'argument invoqué par
M. Doll (Analyse et commentaire du code de justice militaire, Paris, 1966, p. 37), justifiant
la discrimination par l'« indignité » du criminel de guerre, est exactement le motif qui a
déterminé les rédacteurs de la Convention de 1949 à prescrire que les procès des militaires
ennemis inculpés de crimes de guerre obéissent aux mêmes règles de procédure que les
poursuites intentées contre des prisonniers de guerre pour des infractions commises après
leur capture.
830 LE NOUVEAU RÈGLEMENT

sur l'interdiction d'employer du poison ou des armes empoisonnées (9), sur


l'interdiction de « tuer ou de blesser par trahison des individus appartenant
à la nation ou à l'armée ennemie », et sur l'interdiction d'user indûment des
insignes militaires et de l'uniforme de l'ennemi. L'obligation de respecter
les dispositions des conventions passées entre belligérants est formulée d'une
façon insuffisante. L'interdiction des destructions inutiles et du « pillage »
n'est pas limitée, comme semble le suggérer l'art. 34, aux biens privés.
Internationalement sans effet, les lacunes et inexactitudes du règlement
que nous venons de relever ne protégeront pas contre des poursuites pour
crimes de guerre devant un tribunal étranger le militaire français qui com
mettrait une infraction au droit de la guerre, omise dans l'énumération de
l'art. 34.

III. — Devoirs du prisonnier

Egalement nouveau, l'art. 33 énonce les devoirs du prisonnier envers son


armée, à laquelle, malgré la captivité, il continue d'appartenir, et envers son
pays. Ces règles sont opportunes et conformes au droit international. Le § 1
déclare que le prisonnier « a le devoir de s'évader et d'aider ses compa
gnons à le faire ». Le devoir d'évasion ainsi proclamé n'est en conflit avec
aucune obligation internationale, ni du prisonnier ni de l'Etat dont il est res
sortissant. On sait, en effet, que l'évasion, individuelle ou collective, n'est pas
un délit et qu'elle ne peut être sanctionnée que par des peines disciplinaires,
et seulement tant qu'elle n'a pas réussi.
De même, en prescrivant (§ 3) que « tout prisonnier doit conserver la
volonté de résistance et l'esprit de solidarité nécessaires pour surmonter
les épreuves de la captivité et résister aux pressions de l'ennemi », le règl
ement n'incite pas à un comportement contraire à la lettre et à l'esprit de
la IIIe Convention de Genève. Ce ne sont pas des actes de violence qu'or
donne ce paragraphe, mais une attitude contraire à la « collaboration» avec
la puissance détentrice, au sens odieux que le mot « collaboration » a pris
au cours de la dernière guerre. « II repousse toute compromission — con
tinue le § 3 — et se refuse à toute déclaration écrite ou orale et en général
à tout acte susceptible de nuire à son pays et à ses camarades ». Ces dispo
sitions sont bien venues. La IIIe Convention n'interdit pas à la puissance

(9) Le fait que l'interdiction d'emploi d'armes chimiques et biologiques, stipulée dans le
Protocole de Genève de 1925 auquel la France est partie, ne figure pas à l'art. 34, s'explique
probablement, au point de vue technique, par la raison que cette interdiction n'exclut pas
l'emploi de ces armes à titre de représailles « dans les cas — comme le dit correctement
l'art. 1, 2° de l'Instruction interarmées sur les armes spéciales (11 mai 1959) — où elles
auraient été employées sans équivoque par l'ennemi sur des troupes ou populations françaises
ou alliées », et que, selon ce même texte, ces moyens (comme d'ailleurs les armes nucléaires)
« ne sauraient être mis en œuvre par les commandements militaires français qu'à la suite
d'ordres formels du gouvernement français ». Si cette explication de l'omission peut être
considérée comme satisfaisante au point de vue juridique, c'est une autre question.
DE DISCIPLINE GÉNÉRALE DE L'ARMÉE FRANÇAISE 831

détentrice de soumettre les prisonniers de guerre à la propagande, à condi


tionde ne pas heurter la prescription de l'art. 14, aL 1er : « Les prisonniers
de guerre ont droit en toutes circonstances au respect de leur personne et
de leur honneur». Il est légitime que les Etats essayent de se prémunir
contre la latitude ainsi laissée aux puissances détentrices, en inculquant
à leurs soldats, par leurs règlements et l'instruction militaire, le devoir de
résistance morale. Du reste, en faisant connaître aux militaires français les
« devoirs du prisonnier », l'art. 33 leur apprend à respecter ces mêmes de
voirs chez les prisonniers ennemis au pouvoir de la France. Que par cette
exaltation et la reconnaissance réciproque du devoir de résistance morale,
la garde des prisonniers de guerre risque de devenir plus difficile et plus
onéreuse que dans le passé, cela semble certain. Ce phénomène, qui est un
corollaire de l'imprégnation idéologique des guerres modernes, n'est cepen
dantpas en contradiction avec les progrès réalisés par la IIP Convention de
Genève de 1949, dont les règles principales sont rappelées à l'art. 35 du
règlement.

Au total, le nouveau règlement de discipline, par son inspiration et


— malgré les sérieuses critiques et réserves que suscite la rédaction de
l'art. 34 — par son contenu, est un événement dont on doit se féliciter.
Toutefois beaucoup reste à faire. Deux articles du règlement de discipline
ne sauraient remédier au manque, extrêmement regrettable, d'un manuel
militaire français du droit de la guerre, comme ceux que possèdent nos
alliés américains, anglais et allemand. Le fait que notre armée dispose, dans
une publication officielle, d'un recueil des conventions internationales rela
tives au droit de la guerre (10) , — recueil qu'il suffirait, théoriquement, aux
militaires de consulter pour corriger les omissions et erreurs de l'art. 34 du
règlement de discipline, — ne peut combler cette lacune.

(10) Bulletin officiel du ministère de la guerre. Edition méthodique (n° 110-0) : € Droit
international : Le droit des gens et les conventions internationales ».

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