Vous êtes sur la page 1sur 5
CURIOSITES Le muséum d'histoire naturelle de La Rochelle conserve des «curiosités et merveilles», du cabinet Lafaille, unique en Europe, aux masques africains qu'affectionnaient les surréalistes. Un bel amds < J] ‘envviens maintenant a ce que lui-méme appelle studium, sa passion, & ce que ses amis nom- ment maladie et folie, et les Siciliens larcins.» C'est Cicéron qui parle. De Verrés. Un des grands collectionneurs de I’ antiquité Des I'époque hellénistique en effet se constituent de grandes collections, sous le signe de Ia rareté et de Ia beauté, On sait que César lui-méme oubliait la Gaule pour un camée, que les Romains, quand ils prirent pied en Bretagne, étaient poussés par|I'avidité, et que «leur avidité était encore excitée par I'espoir agréable, quoi- que incertain, qui leur avait été donné d’y trouver une pécherie de perles'y Durant le Moyen Age, c’est I'Eglise qui accumule les reliques, mais aussi des objets propres & susciter la curiosité. Ce n'est certes plus le got du lure, ni le fétichisme du collectionneur. Cependant la jouissance mélancolique que suscite cet amas de merveilles et de monstres s'exacerbe en acedia Ltacedia, c’est la tristesse propre aux cleres, une tris- tesse coupable ~ le huitiéme péché capital -, qui fait qu'on perd tout intérét pour la Création ou pour ce qui peut advenir a univers et soi-méme. EtT'extréme acedia, comme le rappelle dans son beat livre Roger Caillois, «réduit 'homme & un ultime et insondable découragement, Elle le rend absolument identique aux minéraux’>. (suite p. 28) Denis Montebello Photos Marc Deneyer Actualité Poitou-Charentes-Ne33 27 CURIOSITES Une des plus belles pléces du muséum de La Rochelle: lecabinet au naturalste rocholais: Glément Laaile. Cetensembie, constitué au xnr siécle, nous est parveny ratiquement intact. Ainsi les merveilles de la nature accusent la vanité de la culture et de toutes les eréations humaines. Elles peuplent, &1’époque baroque, les cabinets germaniques, les Wunderkammern, «chambres des merveilles» od les merveilles cétoient les mystifications, comme cet ocuf sorti d'un autre ocuf que montrait Albert V de Bavitre (qui proposait aussi, dans une tasse, une pineée de poudre de manne divine), ou ces poils provenant de la barbe de Noé que se vantait de posséder Auguste I" de Saxe Quant & Rodolphe II, sa paranoia l’avait con- duit 4 fuir le monde, la mort, dans une vérita- ble thébaide, dans ce que Umberto Eco ap- pelle une «forteresse de a solitude» (avec I'im- pression de «gel mortuaire» qui se dégage de ces riches collections). Voici I’inventaire des ‘objets qui peuplent son sépulere, et |’interpré- tation qu’en donne Angelo Ripellino dans Praga magica : «Moulages de lézards en pli- tre et d'autres bétes en argent, Meermuschein (coquillages marins), carapaces de tortues, na- cre, noix de coco, poupées de cire coloriée, figurines égyptiennes d’ argile, minces miroirs de verre et d’acier, lunettes, coraux, boites "in diennes’ ornées de plumes éclatantes, vases "indiens" en paille et en bois [...], et d'autres choses exotiques rapportées des Indes [...].» ans oublier les pierres, cette agate qui inspira a Albert Diiter sa Melencolia. «Cette figvre d’objets nail chez Rodolphe une soif ardente, celle de remplir le vide qui I'en- toure, de vaincre la peur de la solitude. Il ras- semble avidement une multitude de choses ra- res comme on éléve un mur pour se protéger de la mort. Sa manie de la collection exprime une thanatophobie. S'il est vrai, comme Iaf- LLActualé Poitou-Charentes N33 firme Gogol dans le Portrait, qu'une vente aux encheres resemble & un service funébre, en raison de la pénombre et de la voix Iugubre du commissaire-priseur qui frappe la table de son marteau, les prodigieuses collections de Ro- dolphe ont également quelque chose de sépul- cal [..]» En méme temps, ce besoin compulsif d’entas ser les objets nourrit I'appétit de savoir. C’est toujours le studium, la passion, mais la pas- sion devient studieuse. Le réve encyclopédique des Lumiéres dans le cabinet Lafaille Chez Sénéque déja, studium traduit cosmos. Et Penrichissement général, l’afflux d’objets eLu’étres eXotiques, dans ley périodes de voya- ges et de grandes découvertes, les découvertes physiques, optiques, mécaniques, sont autant de causes favorables & une telle passion. Donner a voir, c'est donner a savoir ; exactement le projet des Lumidres, le reve en- cyclopédique tel qu'il se manifeste ici, dans le ‘cabinet de M. de la Faille», dans le «bel amas» que décrit son «confrére», Desallier d’Ar- genville «Amas», parce que nous sommes encore dans Vaccumulation de merveilles, dans la variété 4 000 coquilles. Un «bel amas», parce que nous sommes dans la beauté singuliére, dans un ca- binet de «curiosités». Curieux sont en effet les objets, qui étonnent, qui frappent par leur singularité ou leur beauté. i Pa an ‘se est