Vous êtes sur la page 1sur 12

CL,

nouvelle littéraire,
par Olivier Mathieu, dit Robert Pioche
(une voix à l’Académie française en décembre 2003).

Note (2010) : cette nouvelle littéraire se trouve, depuis


plusieurs années, sur Internet, sur le site littéraire
suisse de M. Daniel Fattore.

I
Le dernier jour de l’été
20 septembre 2029.

C’était le dernier jour de l’été.


En attendant qu’on le coffre, qu’on le flingue, ou de crever de faim,
ou de se suicider, Pietro Bocher avait passé sa vie à arracher quelques
émotions à des cœurs de pierre.
Le 14 octobre, ce serait son soixante-dixième anniversaire. Pietro
Bocher allait mourir et il y avait, dans l’air, un parfum de fin de grandes
vacances.

Bien des choses avaient changé, depuis la jeunesse. Non pas que
Pietro Bocher fût né dans l’époque où il aurait préféré naître. Non pas que
le destin ait voulu, ensuite, que son existence s’accomplisse en une
époque de grande sensualité. Mais en outre, tout n’avait jamais cessé
d’empirer.
Les sociétés de « l’âââmour », recyclées en exportatrices de
démocratie, avaient engendré une quantité et une qualité discutables
d’amour véritable. On faisait de plus en plus la guerre, rebaptisée du nom
cocasse de « guerre humanitaire », et l’on faisait de moins en moins
l’amour, depuis que les rares enfants qui naissaient encore étaient conçus
dans des éprouvettes.
Il n’est sans doute que logique que les civilisations qui sortent de
l’Histoire ne suscitent plus, non plus, d’histoires d’amour mémorables. Le
messianisme, le monothéisme et la monogamie avaient continué à
triompher, sous des formes laïcisées plus ou moins larvées. Pietro Bocher
observait avec bienveillance et amusement, dans les rues, les derniers
couples hétérosexuels qu’il était possible d’apercevoir ici ou là. Admirer un
beau couple était devenu de plus en plus difficile. Les jeunes filles ne
semblaient pas tenir la main à leurs fiancés, à des amants, encore moins à
des amours – mais, plutôt, tantôt à leurs gardes du corps, tantôt à leurs
portefeuilles et tantôt à leur mauvaise conscience. Il était évident que la
plupart de ces dames n’aimaient pas, voire méprisaient leurs conjoints,
qu’elles avaient épousés par intérêt – et auprès desquels elles restaient,
par routine, par ennui et par fidélité obligée, et parce qu’il fallait payer les
mensualités du pavillon à crédit.
La banalisation du sexe avait trucidé la sensualité. Plus les dames
sortaient dans les rues les seins et les fesses à l’air, et plus le puritanisme
et la frustration progressaient. Tout témoignait de la perte du plus
élémentaire bon goût.
Il ne servait plus à grand-chose, dans de telles conditions, d’adresser
un compliment à une femme. A un regard, à un sourire, à une lettre, à une
proposition, à la promesse de quelque chose d’inhabituel ou de troublant,
la plupart des femmes répondaient par la rage, la détestation du mâle, la
stupéfaction ou l’étonnement. Elles n’avaient plus coutume d’être
courtisées ou désirées.
Les différences sexuelles, comme les autres, étaient niées ; elles
étaient même devenues ridicules et obsolètes. En des temps où la
chirurgie, les progrès sociaux, les modes, le rejet des frontières et des
identités nettement définies, les conquêtes de la science engageaient tout
un chacun à changer de sexe, la simple distinction entre « homme » et
« femme » n’avait plus de sens, à la vérité. Les hommes, de moins en
moins virils, ne se voulaient plus hommes. Les femmes, de moins en
moins féminines, ne se voulaient plus femmes. Restait un magma gris de
grande stérilité.
Il était devenu inutile de consacrer un roman à des femmes. Quand
seulement elles avaient lu les livres que Pietro Bocher leur avait dédiés,
elles disaient :
- Ce que tu as écrit sur moi m’a fait rire.

Pietro Bocher avait toujours été pauvre. Voilà que, maintenant, il


allait mourir.
D’un extrême à l’autre du monde moderne, tout était d’une parfaite
et imparable logique. Dans leur idée de l’amour, du sexe et de la femme
qui n’était, là comme ailleurs, qu’une absence d’idées, les nazillons
n’avaient rien fait d’autre que masturber, en des onanismes acides, leurs
très flacides méninges. Ces frustrés boutonneux et malingres déclamaient
- là où les conduisait leur peur des femmes, c’est-à-dire dans le secret de
leurs chiottes - que « la rue appartenait à qui y descend ». Après s’être
égosillés en de telles proclamations désuètes, anachroniques et
grotesques, ils se vêtaient de leurs cravates amidonnées et s’en allaient
docilement au boulot. Ils s’écartaient respectueusement, dans les couloirs
du métro dont ils dégraissaient les murs, au passage, de leurs épaules
voûtées, quand ils croisaient les Jeunes – lesquels n’auraient pas pu avoir
moins de dynamisme qu’eux – des banlieues multiculturelles, que l’on eût
cru sortis quant à eux de l’imagination exquise des vidéo-clips américains.
Les anciens soixante-huitards pouvaient difficilement se vanter de
résultats plus flatteurs. Eux aussi, ils avaient prôné la nécessité de
« descendre dans les rues », à commencer par celles qui conduisaient de
la Bastille à République, qu’ils avaient si souvent arpentées afin d’y
manifester leurs intéressantes opinions, de hurler leur volonté de liberté
sexuelle et d’émancipation, voire d’obtenir le consensus des masses qu’ils
souhaitaient entraîner derrière eux. Leurs combats avaient eu nom, parmi
quelques autres, pilule contraceptive et droit à l’avortement.
Aujourd’hui, en 2029, plus personne, depuis longtemps, ne
descendait dans la rue. Mieux encore, plus personne n’y songeait. Pour
que quelqu’un descende dans la rue, il aurait d’ailleurs fallu qu’il reste
quelqu’un pour en avoir l’idée, ou pour la mettre à exécution. Mais voilà, il
ne restait pas grand monde.
Ou bien les soixante-huitardes avaient avorté, ou bien leurs corps
leur avaient tellement bien appartenu qu’elles n’avaient point daigné les
concéder - sauf regrets tardifs d’après la ménopause - aux mâles
abhorrés. L’avortement, la pilule, le féminisme, d’un côté, la frustration
des réacs, de l’autre, avaient obtenu leurs prévisibles effets. La Nature
avait programmé la Femme, depuis quelques millénaires, pour concevoir
et pour enfanter. Il n’avait pas fallu cinquante ans de Progrès pour que l’on
puisse noter les premiers et appréciables résultats tératogènes de la pilule
sur la psychologie, la santé, l’apparence des nouvelles générations. On
avait dénaturé la Nature. On avait détruit, bouleversé, annulé les cycles
menstruels de la féminité en empoisonnant chimiquement, en frappant de
cancers, en obésifiant, en mutant le caractère de millions de femmes, en
infligeant littéralement de fausses règles à des millions de femmes
soumises, au même moment, à la propagande des magazines, des
émissions de télévision, des films à la gloire d’édifiants et inaccessibles
exemples comme celui de Marilyn.
Dans la rue, on ne voyait plus que des filles, vêtues de minijupes qui
parvenaient à grand peine à cacher leurs pubis mais sur lesquelles elles
tiraient ostensiblement, sans doute dans l’espoir improbable mais sincère
de les rallonger d’au moins un millimètre. Pendant ce temps, des actrices
pornographiques, rebaptisées du nom « d’artistes », et étaient invitées sur
les plateaux de télévision afin d’y disserter - en connaissance de cause -
de la pudeur.
La réconciliation nationale, cependant, avait eu lieu. Des journalistes
d’une perspicacité telle qu’ils savent discerner, mieux que les théologiens
et les moralistes d’autrefois, entre le « Bien » et le « Mal », mais
également les intelligents intellectuels, les puissants pouvoirs publics, les
publicités subliminales à défaut d’être vraiment sublimes avaient appelé
les citoyens à oublier leurs divisions et à se regrouper sous la bannière du
condom, censé protéger de l’ennemi commun, le virus immonde du Sida.
Parmi les facteurs innombrables qui avaient contribué à blinder
l’humanité contre cette maladie, jusque-là sensuellement transmissible,
qui s’appelait autrefois l’amour, la capote avait joué son rôle. C’était la
société de la capote, et, du moins, tout capotait.
Au années de la grandeur française des inoubliables années gaullo-
pompidoliennes, à Mai 1968 et aux éphémères rassemblements de
Woodstock, avaient succédé les années où chaque habitant du village
planétaire s’était satisfait d’une existence passée à pianoter sur un clavier
d’ordinateur, dans ce que l’on appelle le « monde virtuel ».
Les jeunes filles, habilement inquiétées par tous les faits divers dont
parle CNN, et sensibilisées aux promesses électorales et aux campagnes
gouvernementales contre l’insécurité, avaient pris en haine les
séducteurs.
Elles se méfiaient, profondément, des derniers artistes de la
séduction. Quelqu’un qui les abordait dans la rue, quelqu’un qui les hélait
dans la réalité devait être dangereux : un maniaque, peut-être ! Quand
elles reniflaient qu’elles avaient affaire à un poète, les femmes baissaient
la tête, rasaient les murs, détournaient le regard, et s’enfuyaient. Elles
préféraient faire des rencontres par l’entremise de petites annonces, ou
en « chattant » sur Internet, cette merveilleuse conquête appelée Internet
qui consent aujourd’hui à n’importe qui, d’un pôle à un autre, de
s’inventer l’identité qu’il a depuis longtemps perdue, et d’échanger en
toute liberté fautes d’orthographe, lieux communs, mensonges et
banalités, mais « en temps réel ». Les Lumières d’Internet, les
encyclopédies de l’illettrisme et l’échange recommandé de l’ignorance.
La séduction était encore autorisée et pratiquée dans les
discothèques, où tous les maniaques se précipitaient le samedi soir pour
draguer à la pêche au gros. L’égalité régnait, et les filles avaient donc
exactement autant de chances - zéro - que les garçons de rencontrer
quelqu’un d’original. Dans ces discothèques, dont les habitués grégaires –
et aussi quelques très savants sociologues parisiens, diplômés de
l’Université – démontraient la finesse de leurs connaissances
musicologiques en parvenant à attribuer des noms aux différents
« styles » de bruit et de vociférations qui y martelaient les tympans, les
jeunes filles perdaient le sens de l’ouïe avant l’âge de vingt-cinq ans,
certes. Mais, par immense bonheur, elles ne manquaient point d’y
découvrir la fameuse, la tant convoitée « âme sœur ». Dès qu’elles avaient
déniché un morceau de viande à se fourrer là où je ne dirai pas, ces férues
du grand (Wilhelm) Reich et du plus grand encore (Sigmund) Freud allaient
jusqu’à cesser de lire les horoscopes des hebdomadaires. Elles avaient eu
la plus grande révélation de leurs exaltantes existences : elles avaient
trouvé l’âââmour, elles aussi, comme des millions de leurs
contemporaines.
De l’âââmour, il y en avait pour tous les goûts. Les jeunes gens
désireux d’obtenir les bonnes grâces des demoiselles rivalisaient
littéralement d’inventivité pour se teindre les cheveux qui en vert, qui en
bleu, qui en jaune ; pour se percer le nez, le nombril ou la langue
d’anneaux ; pour se contorsionner et imiter à la perfection, dans leurs
convulsions épileptico-électroniques, les « danses » que des publicitaires
new-yorkais avaient lancées sur le marché quelques mois plus tôt ; pour
se couvrir de tatouages qui dénotaient un sens esthétique d’un prodigieux
raffinement.
Les plus audacieux des petits bourgeois portaient, sur leurs
vêtements, le symbole de l’anarchie voire le portrait de « Che » Guevara,
d’une puissance révolutionnaire indicible. Comme on le sait, Ernesto avait
été surnommé par les Cubains « Che », monosyllabe qu’il intercalait en
effet dans tous ses propos à la façon des Argentins. Peut-être est-ce pour
cette raison que les Français, depuis bientôt cinquante ans, ne pouvaient
plus prononcer une phrase qui ne s’achève par « quoi ».
Les plus cultivés, les plus lettrés, les plus érudits d’entre les
Français, « quoi », ceux du moins qui avaient étudié le plus à fond la
langue de Shakespeare, exposaient en trois mots l’entièreté de leur
vocabulaire anglais, et avaient l’héroïsme d’arborer des inscriptions aussi
difficilement explicables que : I am free, « quoi ! »
Ainsi germent, entre les caniches qui n’ont pas fini d’être éduqués
pour la raison simple et première qu’ils n’ont jamais commencé à l’être, de
gigantesques âââmours. Des millions d’âââmours qui se ressemblaient
comme des millions de gouttes d’eau, et entre lesquels il était aussi ardu
de découvrir plus de différences qu’entre un libre citoyen globalisé et un
manifestant no global. Mais c’était une belle et bonne société, où la
pensée unique était aussi peu une pensée et était tout aussi commune
que la non-pensée des minuscules nazillons adversaires de la pensée
unique, mais une société où il y avait de l’âââmour pour tous, « quoi ! »
Quand une capote pétait, de divins enfants arrivaient et se
trouvaient soudain placés, dès le berceau – ou dès l’éprouvette – non pas
entre le bœuf et l’âne gris des fables désopilantes que l’on racontait aux
enfants d’Europe depuis un peu plus de deux mille ans, mais entre la
télévision, l’ordinateur, et les mains de tels parents qui seraient, sans nul
doute, d’aussi raffinés éducateurs que les robots domestiques japonais qui
avaient envahi tous les foyers de l’Occident.
Par comble d’âââmour, depuis la date du 11 septembre 2020, on
insérait désormais sous la peau de tous les bébés, avant même que de
leur couper le cordon ombilical et autre chose, un microchip sous la peau.
Ce microchip, sur lequel étaient enregistrées toutes les informations les
concernant - jusqu’à leurs goûts culinaires, leurs opérations bancaires,
leurs opinions politiques – était doté d’un système GSM qui permettait
ainsi de suivre jour et nuit, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et jusqu’à
leur mort, les moindres de leurs déplacements, tout en consignant et en
archivant leurs conversations, téléphoniques ou autres. Cela facilitait les
choses, afin de savoir s’ils avaient consciencieusement raqué leurs impôts
ou leurs amendes. Quand ils pensaient « mal », ce qui était de moins en
moins fréquent, le grand correcteur de pensée du grand ordinateur central
du super-gouvernement planétaire les reprogrammait automatiquement
et à distance, afin qu’ils apprennent illico presto à penser « bien », de telle
sorte que, désormais, par bonheur, tout le monde pensait « bien ». A un
insignifiant détail près, qui était que personne ne pensait plus, au sens
ancien de ce mot.
Si un monsieur croisait une dame, ils connectaient leurs microchips
et se renseignaient, sans qu’il soit plus besoin de prononcer une seule
parole, sur la séronégativité de l’autre, son état civil, ses opinions. Ce
minuscule microchip était plein d’avantages. Ce n’était nullement une
entrave à la liberté, comme quelques mauvaises langues - qu’on avait vite
et définitivement fait taire - l’avaient suggéré, mais une immense avancée
de l’indispensable lutte contre la menace du terrorisme. La majorité des
êtres humains, pour ne pas dire tous, avaient désormais compris et
accepté la nécessité de porter, sous leurs fiers « T shirts » qui
proclamaient « I am free », ce bienveillant et rassurant appareil, qui les
confirmait dans leurs inébranlables certitudes, « quoi » !
Les bébés naissaient dans des éprouvettes ; le clonage humain était
une merveille, et le choix des clonés répondait à des critères que,
prudemment, nous ne nous hasarderons pas à décrire; les hommes, quand
cela leur arrivait encore, éjaculaient dans un morceau de plastique
étouffe-plaisir.
Le vrai plaisir avait lieu le samedi soir, dans les discothèques où se
mêlaient transversalement, dans la magie féerique du mélange universel,
ex-bébés-éprouvette devenus paraît-il adultes, clonés, pacsés, dames
siliconées, Européens qui se faisaient pousser sur le crâne de ravissantes
tresses « rastas », Africaines qui se teignaient les cheveux en blond
Viking, en un mot une infinité d’heureux et libres citoyens et citoyennes
du monde, qui jouaient au petit train dans leur quête automatiquement
satisfaite de l’indispensable âââmour, « quoi ! »

L’émotion, la poésie, la beauté, la vérité, la liberté, l’aventure, la


vertu véritable comme la transgression belle, le romantisme, c’était là des
choses et des mots qui faisaient rire ceux qui se souvenaient encore
vaguement du sens grotesque que ces mots, vingt ans auparavant,
avaient soudainement perdu.

II
Un frisson de cils
C’était le dernier jour de l’été.

Michaëlla avait dix-sept ans. Elle implora Pietro Bocher :

- Dis-moi ! Dis-moi quelque chose… Sur moi, sur l’amour, sur la vie !

C’était la première fois que Michaëlla osait le tutoyer.

Pietro Bocher contempla Michaëlla. Elle avait dix-sept ans. Elle était
volubile, excitée, inquiète peut-être. Il lui prit la nuque entre deux doigts
d’acier et de velours, et lui chuchota doucement, avec persuasion :
« Calme-toi ». Il répéta : « Calme-toi ». Peu à peu, elle se détendit. « Ne
me regarde pas comme ça », dit-elle. Mais elle était envoûtée.
Elle n’avait jamais connu personne pour la fixer de cette façon et elle
devina que, plus jamais, plus personne ne la regarderait ainsi.
- Je suis heureuse, chuchota-t-elle. J’ai vu tes vrais yeux, ne fût-ce
qu’un instant, dans les miens. J’avais lu cela dans un de tes romans. Mais
je croyais que ce n’était que du roman. Maintenant, j’ai compris.

Pietro Bocher tenait, à la main, un livre. C’était un livre ancien. La


tranche de l’ouvrage laissait apercevoir les fils d’une reliure fatiguée. Sur
la couverture, Michaëlla lut le titre - un prénom, en caractères gothiques -
et une date : 1929.
Elle ne réussit pas à déchiffrer le nom de l’auteur, qui était caché par la
main de Pietro Bocher. Elle pensa qu’il avait de belles mains.
- Ce doit être un beau livre. Tu m’en parleras ?
- Bien sûr, promit Pietro Bocher.
- Dis-moi… C’est une folie, de tomber amoureuse ?
Pietro Bocher se souvint des malheureuses idiotes qui, à cette même
question, lui avaient apporté une réponse affirmative, effrayante et
glaciale.
- Non, dit-il mélancoliquement.
Michaëlla contempla Pietro Bocher. Il n’avait pas de microchip sous la
peau, pas de piercing masochiste, pas de T shirt, pas d’inscriptions en
anglais. Il n’avait jamais voulu être libre, il avait toujours refusé d’être
libre, il avait toujours refusé qu’on lui donne ou qu’on lui accorde quelque
liberté que ce soit, parce que la liberté se conquiert.
Il n’avait pas de tatouages : seulement des cicatrices. Il était ridé, il
était chenu, il allait mourir, mais ses yeux bleus n’avaient pas changé,
eux, depuis les photographies du lointain temps de son enfance. Il portait
les cicatrices de son cœur dans ses yeux : et l’on aurait dit,
incroyablement, un enfant.
- C’est une folie, de tomber amoureuse… de toi ?
Au-dessus du livre, leurs visages se rapprochèrent. Quand Michaëlla
cligna des yeux, Pietro Bocher sentit, contre sa joue, un frisson de cils.

III
La belle journée d’autrefois.

16 juin 1969
C’était le dernier jour de l’été.

Michaëlla supplia :
- Dis-moi. Dis-moi quelque chose. Je t’en prie.
- Demain, dit Pietro Bocher.
- Pourquoi pas aujourd’hui ?
- Non, dit Pietro Bocher d’une voix où pointait un rien de mélancolie.
Demain. Rendez-vous ici, demain soir, à sept heures.
- Tu viendras, n’est-ce pas ?
- Mais oui.
- Tu me le promets ?
Michaëlla battit des mains, comme une petite fille :
- Raconte-moi une histoire, seulement une !

- C’était il y a très longtemps. C’était le 16 juin 1969, quelque part en


Italie. Ce jour-là, il fut une fois un train et un enfant. C’était moi, cet
enfant. Je n’étais ni triste ni gai. J’étais enfant. J’avais presque neuf ans, je
ne souriais jamais, ou rarement. Mais derrière mon air grave, je riais sans
cesse. Le train était gris gai, gris et gai comme une robe d’été. C’était un
lundi.
- Comment t’en souviens-tu ?
- C’était un lundi puisqu’en France on vote le dimanche et que, la veille,
les Français avaient dû choisir entre Pompidou et Poher.
Un léger silence. Puis :
- Les inscriptions allemande, française et anglaise gravées dans chaque
compartiment du train, sur une plaque de cuivre, disaient qu’il était
interdit de se pencher au dehors. L’italien se contentait de prévenir que
c’était périlleux. Trois langues interdisaient. Dans une seule, on se
contentait d’avertir du péril: è pericoloso sporgersi. C’était comme si
l’italien m’avait laissé le choix de ma conduite. J’avais traduit: si tu aimes
le danger, penche-toi si tu veux. A tes risques et périls. C’était à la hauteur
d’un passage à niveau. Le soleil se déversait à flots, du haut d’un ciel
immense. Il devait être environ midi. Dehors, des autobus verts
attendaient que le passage à niveau relève ses barrières. Je me hissai à la
fenêtre, à la force de mes bras maigres. Je me penchai le plus possible,
puisque ce n’était pas interdit mais périlleux. Puisque c’était périlleux
donc autorisé, presque conseillé. Je sentis sur ma peau la douce caresse
du vent d’été. Mourir, vivre et mourir, c’est se pencher au dehors de la vie.
Voilà ce que j’ai appris. Une fois que je me serai penché au dehors
définitivement, toute crainte sera vaine. Enfant déjà, j’aimais les morts,
j’aimais aimer les morts. J’avais le cœur du côté de la mort, donc du côté
de la vie. Voilà ce que m’a appris la belle journée du seize juin 1969.
- Pourquoi, aujourd’hui, raconter ce souvenir-là ?
- Parce que ce passage à niveau…
Pietro Bocher tendit la main. Michaëlla tourna la tête dans la direction
qu’il indiquait.
- Le voilà.

IV
L’hôte solitaire du dernier crépuscule
22 septembre 2029.

L’aube se leva. Premier jour de l’automne de l’an de disgrâce 2029.


Ce soir, à sept heures, ils avaient rendez-vous. Le cœur de Pietro
Bocher battit. Là-bas, le cœur de Michaëlla fit de même.
Pietro Bocher se remémora quelques-uns des rendez-vous où, depuis
sa jeunesse, il s’était précipité. Quelquefois, il n’y avait trouvé personne.
- Mais plutôt, se demanda-t-il, quand donc y ai-je trouvé quelqu’une ?

Michaëlla, ce soir, serait au rendez-vous. Elle ne lui dirait pas la phrase


qu’il avait si souvent entendue - et accueillie d’un éclat de rire sardonique
certainement, douloureux peut-être - au fur du passage des années, dans
la bouche de donzelles précocement lobotomisées :
- Tu pourrais être mon père.
Ou l’autre phrase, encore, des mêmes demoiselles qui étaient, pas
seulement étymologiquement, des abruties :
- Quelle stabilité peux-tu m’offrir ?
(La réponse de Pietro Bocher, dans ces cas-là, fusait du tac au tac :
- Aucune.)
Ce soir, Michaëlla et Pietro Bocher s’embrasseraient. Il n’avait jamais
eu aucune stabilité à promettre, Pietro Bocher, à qui que ce soit, parce
qu’il n’avait jamais pu ni voulu en avoir pour lui-même. Il n’avait jamais pu
proposer que le chaos, la passion, les ennuis, une vie de misère, l’amour
pur, sans les habituels marchandages de bazars : amour pur contre amour
pur.
Qu’un homme de soixante-dix ans, qu’un vil corrupteur de la
jeunesse embrasse une fille pas corrompue de dix-sept, et qu’ils
échangent une émotion absolue, voilà quelque chose qui ne manquerait
point d’horrifier les tenants de l’ordre moral. On les comprend. Car folle
sagesse d’un côté, fraîcheur folle de l’autre, telle est la recette de toute
révolution authentique, c’est la formule de l’émotion – cette émotion que
la société des fausses émotions travestit, déguise, métisse, annihile et
dénie.
Eux, ils marcheraient, sous la lune qui se serait levée dans le ciel. Pietro
Bocher tendrait sa main : promesse d’une histoire. Tout siècle aussi a eu,
lui aussi, au moins une fois, la possibilité d’accepter, ou non, l’avènement
et l’irruption de l’Histoire. Michaëlla hésiterait. Il cajolerait, d’un doigt, la
nuque et le cou de la jeune fille. Elle rougirait, elle frémirait. Elle
n’hésiterait pas longtemps, à vrai dire. Ce serait ce moment, unique en
chaque histoire et que nulle histoire ne répète, cet instant de cœur
battant, de lèvres sèches et de salive avalée, de gorge serrée, de vertige
et de sérénité de juste avant le premier baiser, quand deux jeunes gens,
quel que soit leur âge, savent qu’ils vont s’embrasser et en retardent la
minute comme pour admirer encore une fois, une toute dernière fois, le
paysage du visage de l’autre avant de traverser la frontière de l’Eros, la
seule avec la mort digne d’être franchie.
Pietro Bocher et Michaëlla marcheraient et, à chaque mètre, ils
s’enlaceraient un peu plus, et puis se caresseraient, et puis
s’embrasseraient – d’abord à lèvres fermées. Michaëlla fondrait, mètre
après mètre. Elle fermerait les yeux, elle tituberait au-dedans d’elle.
« Viens ! » dirait Pietro Bocher en riant. Cette fois, elle lui confierait sa
main, avec la confiance de l’abandon, et la pression des doigts se ferait
chaque fois plus sensuelle et plus expressive. Ils se mettraient à courir.
Puis ils s’allongeraient, au hasard, sur la première pelouse qui se
présenterait à eux et les accueillerait. Ils se sentiraient seuls au monde,
indifférents à quelques passants attardés.
Michaëlla au parfum fruité ouvrirait des yeux émerveillés sur Pietro
Bocher, elle se pendrait à son cou, elle lui poserait mille questions sur ce
qu’elle pouvait attendre de la vie.
Elle lui dirait :
- Tu es le premier à me dire ce que tu m’as dit. Je sais. Tu as dû en
connaître tant, de ces filles qui ne sont pas venues au rendez-vous. De ces
filles qui ne voulurent pas être Lolita. De ces filles qui ont refusé de tendre
une échelle de corde au milieu de la nuit. Quelle importance, que j’aie dix-
sept ans ? Je sais, c’est un détournement de mineure. Mais moi je sais,
surtout, que c’est la fin des vacances. Et je veux me pencher au dehors,
moi aussi. Avec toi. Ne me refuse pas un instant de beauté, avant que
j’entre dans le monde lugubre d’aujourd’hui. Tout ira si vite, jusqu’à l’été
prochain. Nous nous reverrons, n’est-ce pas ?
Timide, et pure, et femme, Michaëlla au corps de liane presserait, sur
ses seins, les mains du vieil homme, elle fermerait les yeux quand ces
mains caresseraient sa bouche d’un doigt, et son visage entier doucement
à pleines paumes, elle vacillerait quand il lui lécherait le cou et l’intérieur
des oreilles, et que sa main glisserait entre les jambes de la jeune fille,
comme des doigts de gosse entrouvrent une tirelire humide et fraîche. Un
peu plus tard, leurs cheveux seraient émaillés de brins d’herbe et de
graminées : et ils auraient le vertige, dès que leurs respirations
s’apaiseraient et qu’ils se pencheraient vers l’abîme d’un ciel envahi
d’étoiles.

Voilà ce qui adviendrait.

Ou plutôt, voilà ce qui n’adviendrait jamais.

En ce premier soir d’après l’été, le soleil entama sa quotidienne et


majestueuse descente vers l’horizon. On eût dit un pèlerin impérial, l’hôte
solitaire d’un ciel d’incendie.
Pietro Bocher, à sept heures, n’apparut point au bout du chemin qui
menait au banc de marbre blanc où ils auraient dû se retrouver, pour leur
unique rendez-vous.
Sur ce banc, était posé un livre antique.
Les pages d’un roman autobiographique de jeunesse que personne
n’ouvre plus depuis un siècle, les pages d’un roman écrit par un jeune
homme né au mois d’octobre, amoureux de philosophie et d’antiquités
gréco-latines, les pages d’un roman d’amour et de liberté jamais plus
republié, les pages d’un roman vilipendé, interdit, oublié, les pages de ce
roman qui avait appartenu à Pietro Bocher, les pages de cet exemplaire
miraculeusement préservé se soulevaient, belles, au gré de la brise tiède.
Un livre s’écrit, un livre se lit, un livre se comprend, un livre se vit – ou il
ne se vit pas. C’est tout. Sur la page de garde, à l’encre noire, étaient
tracées deux lettres : CL.
Suivait une signature : Pietro Bocher.

Michaëlla entendit le bruit d’un train, au passage à niveau tout proche.


D’autres qu’elle durent l’entendre mais, pour eux, il passa inaperçu. Elle,
elle comprit que c’était la dernière gare, que c’était le dernier train, le
dernier passage à niveau de Pietro Bocher. Voilà que Pietro Bocher s’en
était allé pour le grand voyage. Il fallait que tout finisse par finir vraiment.
Voici qu’un train approchait. Voici qu’un train revenait. Voici qu’un train
partait. C’était lui. Oui, ce ne pouvait être que lui. Toujours lui, le même.
Le train de la belle journée d’autrefois, le train du 16 juin 1969. Un train
s’en allait. Où? Michaëlla le savait. A la mort. L’amour, la mort. L’amour, la
dernière façon de marquer l’Histoire. La mort, la seule façon de mettre un
terme à l’exil, celui de l’éloignement et celui, intérieur, du cœur. Il fallait
qu’il vienne, ce moment, unique en chaque histoire et que nulle histoire ne
répète, cet instant de cœur battant, de lèvres sèches et de salive avalée,
de gorge serrée, de vertige et de sérénité de juste avant la mort, quand un
homme, quel que soit son âge, sait qu’il n’embrassera plus jamais
personne, sinon la Faucheuse vieille et glaciale, et qu’il voudrait retarder
encore un tout petit peu l’inéluctable, comme pour admirer encore une
fois, une toute dernière fois, un rayon de soleil par la fenêtre – ou le simple
souvenir, dans son âme, d’un rayon de soleil.
Ce livre, là, sur le banc de marbre, avait été l’un des derniers signes
d’une tradition épuisée, accablée, tarie. Celle que Pietro Bocher avait
désespérément aimée. « CL. Pietro Bocher ». Il y avait si peu de chances
qu’une jeune fille de dix-sept ans comprenne la signification profonde de
ces deux lettres : mais Pietro Bocher, fidèle à lui-même, avait lancé une
bouteille à la mer. CL, la plus pathétique expression d’un crépuscule,
comme un dernier message radio d’une armée encerclée, engloutie : cet
émetteur va être détruit, plus jamais il ne transmettra.
Un orage grondait et les premiers roulements du tonnerre retentirent.
Un coup de tonnerre, puis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq, puis six
coups de tonnerre, comme six armées dans le lointain, six coups de
revolver - ou six enfants.
Le crépuscule était couleur saisons enfuies, sang des cerises. C’était
davantage que la fin de l’été. Hier, ou demain, jamais Michaëlla n’aurait
embrassé Pietro Bocher.
Michaëlla serra le beau livre centenaire contre son cœur. Elle avait
compris ce qui avait toujours distingué Pietro Bocher des autres. Dès son
enfance, l’Histoire était présente. Chaque matin de sa vie, il avait su que
c’était hier qu’Antigone avait lutté contre Créon ; hier que Mélibée, suivi
par ses petites brebis, s’était éloigné à l’horizon1 ; hier que Caton avait
choisi, Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni ; oui, c’était hier qu’avait
eu lieu Waterloo ; hier que s’était effondré l’Empire2 ; hier que Cyrano de
Bergerac avait été tué « d’un coup de bûche, par derrière, par un
laquais3 » ; hier que les plus beaux et les plus dramatiques enfants qui
furent jamais au monde étaient morts sacrifiés ; hier, que François Villon
s’était éloigné exilé de Paris par les sicaires et les gens d’armes du Roi de
France, hier que les tout petits sergents avaient supplicié les
maréchaux de l’Histoire et de l’Art; hier que Klara Haskil4, la pianiste au
doigté aérien, la pianiste qui métamorphosait Mozart en chant des anges,
était morte en un terrible accident. Hier, c’était hier que tout avait eu lieu.
C’était l’automne, le haut automne de la vie de Pietro Bocher. On était
le 22 septembre 2029, et les temps modernes sont l’hiver du monde pour
mille ans. Et cependant, voilà que les larmes du ciel roulèrent comme des
billes d’enfants, sur les joues printanières de la jeune fille, en se mêlant à
celles de Michaëlla.

D’un soudain coup de couteau, Michaëlla entailla sa chair - et en


extirpa l’ignoble microchip.

Olivier Mathieu.
Jeudi 20 septembre 2007.

1
Virgile, Première Bucolique.
2
On sait qu’Olivier Mathieu a subi, dès son enfance, la fascination pour le « dernier carré » de Waterloo.
3
Citation d’Edmond Rostand (« Cyrano de Bergerac »).
4
Olivier Mathieu, dans un grand nombre de ses romans, a dit et répété l’amour qu’il a nourri, dès son enfance,
pour la grande pianiste d’origine juive Klara Haskil, sans doute la plus grande interprète de Mozart, et qui
mourut dramatiquement, à Bruxelles, au début des années 60. Jamais mort ne fut plus injuste et cruelle.
Note (2010) : Tous droits réservés. Toute publication ou
citation, y compris sur Internet, est interdite sans l’accord de M.
Daniel Fattore, propriétaire du site littéraire suisse où l’on peut
lire ce texte depuis plusieurs années, et, naturellement, sans
l’accord d’Olivier Mathieu.

Centres d'intérêt liés