Vous êtes sur la page 1sur 498

La Nuit rwandaise

REVUE ANNUELLE NUMÉRO 4 • 13 MAI 2010

LA NUIT RWANDAISE N°4 • Avril 2010

Co-édité par L’Esprit frappeur et Izuba

www.lanuitrwandaise.net

Pour commander la revue ou les livres de L’Esprit frappeur et d’Izuba

ladylongsolo.com

ou , à Paris, 38, rue Keller, 75011

Direction de publication :

Michel Sitbon Rédaction en chef :

Bruno Gouteux

Merci à toutes celles et ceux qui se sont dévoués pour corrections et relectures.

ISBN 10 2-84405-243-6 EAN 13 978-2-84405-243-8

SSOOMMMMAAIIRREE NN°°44 22001100

ÉDITORIAL

Valérie Marinho de Moura UN SOLDAT FRANÇAIS PARLE, INTERVIEW

Bruno Boudiguet BERNARD KOUCHNER, LE MAÎTRE DES APPARENCES

Alain Gauthier “TOUT NEST PAS RÉGLÉ”, INTERVIEW PAR BRUNO GOUTEUX

Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda

LA JUSTICE FRANÇAISE EN MARCHE ?

Christophe Baroni LE GYNOCIDE DANS LE GÉNOCIDE DES TUTSI

Jean-Luc Galabert KYNIAMATEKA ET LA PROPAGANDE GÉNOCIDAIRE

Antoine Mugesera L’ ABBÉ S IBOMANA , K YNIAMATEKA

ET LES IDÉES GÉNOCIDAIRES (1990-1994)

PRÉCISIONS DE LA RÉDACTION DE LA NUIT RWANDAISE (JLG)

Annie Faure LETTRE À LA LDH À PROPOS DU FILM D’ARUSHA À ARUSHA

TROIS PLAINTES CONTRE L’ARMÉE FRANÇAISE POUR CRIMES CONTRE LHUMANITÉ

Bruno Gouteux IL FAUT JUGER LES HOMMES POLITIQUES, DIPLOMATES ET MILITAIRES FRANÇAIS COMPLICES DU GÉNOCIDE

Martin Marschner INTERVIEW, PAR BRUNO GOUTEUX

Yves Cossic “LE GÉNOCIDE DES TUTSI NÉTAIT PAS INÉVITABLE

Laurent Beaufils SHOAH-RWANDA :

DE LA VALEUR DES TÉMOIGNAGES DE RESCAPÉS DE GÉNOCIDES

Jean-Paul Kimonyo LA SUPERCHERIE DU JUGE BRUGUIÈRE

Michel Sitbon BALLADUR, LINCONSCIENT

Bruno Boudiguet ANDRÉ GUICHAOUA, LE RETARDATEUR DE CONSCIENCES

Justin Gahigi RONY BRAUMAN PRIS EN FLAGRANT DÉLIT DE FALSIFICATION

Serge Farnel ENQUÊTE SUR LA PARTICIPATION DIRECTE

DE SOLDATS FRANÇAIS AU MASSACRE DU 13 MAI, INTERVIEW

5

27

37

67

72

77

83

87

106

111

115

117

121

127

137

149

159

199

235

239

La Nuit rwandaise, revue annuelle consacrée à l’impli- cation française dans le génocide des Tutsi, paraît le 13 mai en mémoire des résistants de Bisesero victimes de la barbarie coloniale. Le 13 mai, jour du repentir.

HOMMAGE À LA RÉSISTANCE AU GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA

ACTES DU COLLOQUE DE GENÈVE

TÉMOIGNAGE DE Samuel Musabyimana, RESCAPÉ DE BISESERO

TÉMOIGNAGES DE Wolfgang Blam, MÉDECIN À KIBUYE EN 1994,

ET DE Jacqueline Mukandanga, RESCAPÉE DE KIBUYE.

DÉBAT AVEC LA SALLE

UN MOT DE CIRCONSTANCE, PAR Michel Gabuka, D’IBUKA-SUISSE

Jacques Morel LES FRANÇAIS « ONT PRIS» LES SURVIVANTS DE BISESERO POUR DES ENNEMIS À ÉLIMINER

Emmanuel Cattier BISESERO,

DANS LE CONTEXTE DE LOPÉRATION TURQUOISE

DÉBAT AVEC LA SALLE

Anne-Marie Truc, Roland Junod VIVRE AUJOURDHUI À BISESERO

Michel Sitbon DISCOURS DE CLÔTURE : UNE CONSCIENCE EN MIETTES

APPEL DE GENÈVE

Jeanine Munyeshuli-Barbé

LES DÉS DE LA JUSTICE INTERNATIONALE SONT PIPÉS

Yolande Mukagasana MISE EN GARDE À L’ONU :

«TUEZ-NOUS ET VOUS AUREZ FINI LE TRAVAIL

Fair Trials for Rwanda

APPEL POUR LA RÉVISION DU PROCÈS DE MONSIEUR Z

FRG-EJRNAISSANCE DUNE ASSOCIATION

Initiativecitoyenne• “MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

LDH• FRANCE RWANDA BEAUCOUP DE QUESTIONS, PEU DE RÉPONSES

LNR• LE 13 MAI, JOUR DU REPENTIR

Survie• LE GÉNOCIDE DES TUTSI FAIT PARTIE DE NOTRE HISTOIRE

CEC• LES CONSÉQUENCES DU COMPORTEMENT DE LA FRANCE

GMIF• BONNE CHANCE À LA FRANCE

MJS LA FRANCE DOIT LA VÉRITÉ ET LA JUSTICE AU SUJET DU GÉNOCIDE

Document L’APPEL RWANDA DAOÛT 1994

Michel Sitbon LA VÉRITABLE MISSION DE TURQUOISE

Yolande Mukagasana

LA RÉCONCILIATION FRANCO RWANDAISE NEFFACE PAS LA RESPONSABILITÉ

FRANÇAISE DANS LE GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA

Privat Rutabwiza SARKOZY TOURNE LA PAGE DES SORCIERS

Vénuste Kayimahe ENCORE UN EFFORT, MESSIEURS LES PRÉSIDENTS

Joël Dockx UNE JOURNÉE COMME LES AUTRES

Jean Ndorimana QUE SONT REVENUS FAIRE LES SOLDATS FRANÇAIS EN JUIN ?

Cris Even RÉPONSE À BRAUMAN

Michel Sitbon CARL SCHMITT ET LA GUERRE RÉVOLUTIONNAIRE

Document SUR LA COOPÉRATION POLICIÈRE FRANCO-MEXICAINE

249

259

260

263

273

279

299

311

325

333

344

347

357

361

365

367

371

373

375

379

385

391

395

401

419

425

427

445

449

457

484

491

ÉDITORIAL

Cela fait quatre ans maintenant que, chaque année, nous ras- semblons des textes consacrés à l’implication française dans le dernier génocide du XXème siècle, le génocide des Tutsi du Rwanda, en 1994. En hommage à Jean-Paul Gouteux, qui de 1994 à sa mort aura été le dénonciateur implacable de ce crime de l’État français, qu’il qualifiait de « Rwandagate », nous avons emprunté le nom de cette revue à son livre La Nuit rwandaise, la dénonciation la plus impitoya- ble de l’ignominie française, et jusqu’à peu, la plus documentée. Saluons ici la parution du livre de Jacques Morel, La France au cœur du génocide des Tutsi, un grand livre de 1500 pages qui résume le plus grand scandale de la République. La Nuit rwandaise est ainsi devenu le nom de ce scandale qui se prolonge depuis bientôt vingt ans. Cela fait presque vingt ans que la France intervenait au Rwanda, en octobre 1990, et depuis vingt ans une sombre nuit s’est abattue sur la démocratie française. Car, ainsi qu’on a pu l’étudier et le décrire abondamment dans cette revue comme dans de multiples livres, articles, travaux universitaires, conférences ou documentaires, c’est depuis le premier jour de cette intervention décidée par François Mitterrand que l’armée française a contribué on ne peut plus activement à l’un des plus grands crimes racistes de tous les temps. Depuis vingt ans de même, on enregistre avec stupeur le grand silence des médias, l’horrible complicité de ceux qui ont pour fonc- tion de préserver la démocratie de telles dérives. Le bruit que certains peuvent faire par moments s’est bien trop souvent avéré répondre aux besoins classiques de ce qu’on appelle la désinformation. Nous sommes quelques uns à penser que l’étude et la dénoncia- tion de ce crime politique hors normes sont non seulement nécessai- res d’un point de vue éthique, mais particulièrement intéressantes pour mettre à nu les mécanismes les plus fondamentaux de la science du pouvoir telle qu’elle est mise en œuvre à notre époque. Ainsi, nous sommes confrontés d’emblée à un scandale politi- que d’un autre degré encore, lorsque nous ne pouvons que constater l’invraisemblable cohésion qui aura entouré ce crime dégueulasse. Faut-il dire que c’est l’ensemble de la communauté nationale qui s’est ainsi compromise ? Oui, manifestement.

Depuis seize ans maintenant, tout le monde a eu tout le temps nécessaire pour s’enquérir des faits. Dès janvier 1995, nous pouvions publier un journal, diffusé à 100 000 exemplaires chez les marchands de journaux, accompagné de milliers d’affiches titrant : La France tue. Ce journal très oublié aujourd’hui, et peu remarqué en son temps, s’appelait Maintenant. Il n’aura résisté qu’à peine plus d’un an dans le réseau de distribution de la presse, mais tout au long de sa quinzaine de numéros, il n’aura eu de cesse de marteler cette évidence de l’horrible crime français. Dès avant Maintenant, et après, l’association Survie, avec son journal Billets d’Afrique, dénonçait déjà le scandale d’une politique inacceptable. En 1998, comme on sait, le Rwandagate aura les honneurs de la grande presse, avec les séries d’articles de Patrick de Saint-Éxupéry dans Le Figaro qui provoqueront nombre d’autres articles du même tonneau, et surtout la création de la Mission d’information parle- mentaire présidée par Paul Quilès, un ancien ministre de la défense de François Mitterrand, qu’on avait osé charger de présider l’enquête parlementaire sur ce crime de l’armée française commis sous la direc- tion du Président socialiste… Combien s’est-on moqué du monde ? On ne relèvera même pas alors que si le travail de Patrick de Saint-Éxupéry était méritoire, il n’en était pas moins bien tardif. Confronté à un scandale aussi monstrueux, celui-ci aura retenu sa plume près de quatre ans… Les émotions sont bien tempérées au pays du crime absolu. Revenant quelques années plus tard sur le sujet, ce journaliste du Figaro commettra un livre, L’inavouable, remarquable a bien des égards, bien qu’inférieur au contenu de ses articles de 1998, qu’on espère toujours qu’il republie un jour. Plus que ce livre, on lui doit alors la désoccultation d’un secret de polichinelle de la République criminelle : la théorie de la guerre révolutionnaire, connue pour son application dévastatrice en Algérie, aurait bien pu être l’arme de des- truction massive employée au Rwanda. Cette révélation importante suivait celles de Marie-Monique Robin quant à l’utilisation de la même doctrine dans le contexte des dictatures fascistes sud-américaines toutes soutenues par l’armée française, ainsi que son documentaire, diffusé fin 2003, le révélait un quart de siècle après les faits.

On aimerait s’arrêter là, et arrêter un instant de parler du Rwanda.

En mars 2004, un ami de Patrick de Saint-Éxupéry, Gabriel Périès, témoignait devant la Commission d’enquête citoyenne, révélant à son tour que des centaines de militaires français avaient participé directement aux horreurs de la dictature argentine, sous la prési- dence de Valéry Giscard d’Estaing. Périès déclarera alors qu’il déte- nait la liste nominale des quelques six cent militaires français qui étaient à Buenos Aires, dans les centres de torture et à l’état-major, du temps du général Videla – avec la bénédiction de l’archevêque de la Plata, faut-il le préciser ? On a mis fort longtemps avant de juger Maurice Papon pour ses responsabilités quasiment insignifiantes dans l’État antisémite fran- çais du temps de la collaboration entre nazis allemands et français. Combien de temps mettra-t-on avant de juger Valéry Giscard d’Estaing pour avoir envoyé l’armée française assister et encadrer les tortionnaires argentins ? Les archives du système Condor, coordonnant l’ensemble des dictatures sud-américaines des années 70, ont été ouvertes, en 1992, au Paraguay. C’est là qu’était mise à jour pour la première fois la par- ticipation directe de l’armée française à cette entreprise néo-nazie internationale qui aura ensanglanté l’Amérique latine une bonne quinzaine d’années.

Nous avons eu depuis le documentaire et le livre de Marie- Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, et c’est tout. Non, pour faire bonne mesure, on aura aussi droit aux mémoires du général Aussaresses, déjà témoin de l’enquête de Marie-Monique Robin, aussi célèbre pour avoir revendiqué l’usage de la torture pen- dant la guerre d’Algérie, dans un premier livre Services spéciaux- Algérie 1955-57. En 2008, celui-ci en remettait une couche, avec ses

« ultimes révélations au service de la France », intitulées Je n’ai pas tout dit, aux éditions du Rocher. Et c’est page 115, de ce livre d’entretiens avec Jean-Charles Deniau, que commence le chapitre « Au secours des américains contre

». Paul Aussaresses y raconte comment, dès 1961, il partait

aux États-Unis pour former l’armée américaine aux doctrines spécia-

les de la guerre révolutionnaire.

la guérilla

1961 ? C’est ainsi qu’Aussaresses échappera à la répression contre l’OAS, de même que le colonel Trinquier, cet autre héros de la bataille d’Alger, qui sera, lui, envoyé en Afrique, au Congo à peine indépendant, pour y soutenir la sécession du Katanga, avec Moïse Tshombé, contre Patrice Lumumba. Évoquant Trinquier dans ses mémoires, Pierre Messmer, mort sans avoir eu à répondre de ses cri- mes, expliquait comment il l’avait chargé de cette mission africaine pour lui épargner de trop de se compromettre dans l’aventure des par- tisans de l’Algérie française. Il semblerait que l’horrible Aussaresses ait bénéficié du même genre de sollicitude en se voyant envoyé aux États-Unis au même moment. Les vainqueurs de la bataille d’Alger – également artisans du coup d’État du 13 mai 1958 grâce auquel le général de Gaulle était parvenu à prendre le pouvoir [voir La Nuit rwandaise, n°2] –, se voyaient ainsi récompensés.

« L’armée américaine ne savait pas trop comment combattre le Viêt-

cong », explique Aussaresses. « Ses officiers ignoraient tout des aspects psychologiques de la guerre subversive. » John Kennedy, le charismati- que président, célèbre pour sa jolie épouse et ses aventures sulfureu- ses avec Marylin Monroe, aurait assez vite saisi de quoi il était ques- tion, lui. Faut-il comprendre que le Président bientôt assassiné avait des prédispositions à comprendre la pensée nazie française du fait de son éducation au cœur du nazisme américain ? Aussaresses peut ainsi citer un texte de ce sympathique président, intitulé « La guerre spé- ciale » : « C’est une guerre d’embuscades au lieu de combats, d’infiltra- tion au lieu d’agression », écrit Kennedy. Le général Arthur Trudeau, en charge du service « recherches et développement » de l’armée amé- ricaine, pouvait alors écrire : « L’expérience des Français procurerait la meilleure base pour la doctrine et l’enseignement dans nos écoles de guerre spéciales. »

Mais, l’armée américaine « traîne les pieds », raconte notre for- mateur français :

Elle ne comprend pas que le président Kennedy veuille créer un corps spécialisé dans la guerre contre les révolutionnaires marxis- tes. […] Vous comprenez pourquoi le président Kennedy et McNamara [le secrétaire d’État américain de l’époque] se sont tour- nés vers nous, les Français, qui avions déjà acquis une grande expérience en Indochine. […] Nous avions aussi montré ce que nous savions faire durant la bataille d’Alger. […] Il ne faut pas oublier que, sur le terrain, cette foutue bataille, nous l’avions remportée en six mois à peine. […] La guerre révolutionnaire a

ses méthodes et elles ne s’inventent pas. Nous, nous les connais- sions sur le bout des doigts.

Deniau demande à Aussaresses s’il avait fait venir des « stagiai- res français » avec lui pour former les américains à Fort Bragg. Le tor- tionnaire revendiqué tient à en évoquer un. « Il s’appelait Alain Bizard. » « C’était un officier… étiqueté “Algérie française”. » « Il est devenu un très bon officier de renseignement. » Il faudrait mettre des guillemets à « renseignement », quand on sait que dans le langage de la « guerre révolutionnaire », le « renseignement » est si sou- vent synonyme de torture. « En Amérique, il s’est fait un peu oublier et il a pu poursuivre sa carrière, qu’il a terminée comme général quatre étoiles. » Faut-il souligner qu’il n’y a quasiment pas de grade plus élevé dans l’armée française ? Il faut croire que cet officier aura rem- pli sa mission à la satisfaction de tous. Mais sur quels champs de bataille, cet officier a-t-il accumulé tant de mérites ? Sur celui des « guerres révolutionnaires » d’Amérique, semble-t-il. Et, en quoi de telles « batailles » ont-elle consisté, à Buenos Aires ou Santiago du Chili – de Guatemala en Uruguay ? À beaucoup tuer, beaucoup torturer. Beaucoup violer, non seulement des femmes, mais la légalité, comme la légitimité démocratique qui préexistait dans ces pays. Comme un officier américain pouvait l’expliquer alors à Aussaresses, « Fort Bragg », où étaient basées les « Forces spéciales américaines », est « un endroit stratégique ». Le Français précise :

« c’était le PC des parachutistes de toutes les forces aéroportées et surtout le centre des forces spéciales ». Aussaresses dit avoir « travaillé en duo avec un lieutenant-colonel américain, Carl Bernard », son « partenaire instructeur ». Celui-ci non plus n’est pas passé par Nuremberg. Serait-ce parce ce qu’il aurait conscience de ce risque que Carl Bernard a préféré incarner la critique des méthodes de « guerre révo- lutionnaire » sur le plateau de télévision français, où Marie- Monique Robin sera parvenue à le mettre en présence d’Aussaresses, en 2003 ?

Il a expliqué devant les caméras que, selon lui, l’usage de la tor- ture est contre-productif sur le long terme et qu’elle se retourne contre l’armée qui la pratique, rappelle Deniau. Il a expliqué […] que c’est en vous écoutant à Fort Bragg […] qu’il a monté l’opé- ration Phénix au Viêt-nam qui a coûté, dit-il, la vie de vingt mille civils innocents.

Aussaresses dément bien sûr, il n’a « rien à voir avec ce que les Américains ont fait au Viêt-nam ». « Ils étaient assez grands pour se débrouiller tous seuls. » Il avoue bien connaître William Colby, qui a dirigé la dite opération Phénix, mais il ne sait rien « de ce qu’il a pu faire au Viêt-nam ou ailleurs ». À Fort Bragg, il enseignait les méthodes de la guerre révolution- naire à des « stagiaires » américains, mais aussi « alliés ». « Il y en avait beaucoup qui venaient des pays d’Amérique latine. » « Bolivie, Argentine, Mexique, Colombie, Brésil, Paraguay, Uruguay, Chili et Venezuela. » La liste est précise. Le vieil homme se vante de sa bonne mémoire, tenant au fait qu’il écrivait « le moins possible » – pour ne pas laisser de traces de ses crimes.

– Mais, dites-moi, tous ces pays étaient ou allaient devenir des

dictatures militaires, non ? remarque Deniau. Et c’est à partir de 1964, à la fin de votre séjour américain, curieux, non ? […] Les Américains, à l’époque, faisaient tout pour instaurer et soutenir des dictatures en Amérique du Sud. […] Et les Français partici- paient à cette politique, en toute connaissance de cause ? demande-t-il.

– Bien entendu qu’ils participaient et ils étaient tout à fait au

courant du contexte, répond Aussaresses. Vous croyez que Pierre Messmer ignorait quelle était ma mission à Fort Bragg et Fort

Benning ?

Il n’enseignait qu’à des officiers, « capitaines au minimum et un peu plus haut dans la hiérarchie ». « Tous triés sur le volet. »

Je leur apprenais ce que j’avais vu et fait en Indochine et ce que j’avais vu et fait en Algérie. […] Toutes les techniques de la guerre subversive, la lutte contre la guérilla urbaine, le quadril- lage des quartiers, l’infiltration, comme je l’avais fait à Philippeville et pendant la bataille d’Alger, et puis surtout nos méthodes pour récolter du renseignement. […] Je leur apprenais comment l’état-major français avait procédé pour lutter contre la guérilla urbaine. Je leur décrivais les différentes étapes des opéra- tions à mener pour éradiquer le terrorisme, d’abord les arresta- tions préventives pour neutraliser les meneurs, […] le quadrillage des quartiers, l’exploitation du renseignement et les arrestations. À ce propos, nous disions qu’il fallait « vider l’eau dans laquelle les poissons se déplacent ». Cette image est claire. C’est la seule méthode pour venir à bout du terrorisme urbain. Nous ajoutions même que « s’il fallait vider une piscine avec une petite cuiller pour attraper les gros poissons, nous étions prêts à le faire ».

C’est ainsi que ces gens-là considèrent l’humanité : comme de l’eau, qu’il faudrait vider de la « piscine ». Et s’il faut l’exterminer, « à la petite cuiller », pour parvenir à ses fins, ils sont « prêts à le faire »…

– Parlons des arrestations. Vous leur appreniez quoi, aux

stagiaires ?

– Je leur apprenais comment procéder intelligemment à des arres-

tations ciblées. Elles ne doivent par être effectuées par n’importe qui et à n’importe quelle heure. Il faut savoir monter une équipe

qui procédera au travail discrètement ou pas, suivant le but recherché.

– Et après, vous appreniez quoi à vos élèves ?

– Eh bien, les méthodes pour faire parler les gens…

– En clair, cela veut dire la torture ?

– Exactement, oui.

Question : il dort bien, la nuit, monsieur Giscard d’Estaing ? Deuxième question : et les citoyens qui payent des impôts pour financer ce genre d’activités, et qui élisent des hommes, de Gaulle, Giscard, Mitterrand, et j’en passe, pour ordonner ce travail ?

– Les officiers que vous avez formés, ils ont été au pouvoir dans les dix ans qui ont suivi ?

– Voilà.

– En fait, vous avez formé ceux qui allaient être les piliers des dic- tatures d’Amérique latine ?

– Comme vous dites.

– Vous savez, je suppose, ce qu’ils sont devenus ?

– Bien sûr ! Ils ont tous obtenu des commandements importants

dans leurs pays, soit peu après leur passage à Fort Bragg, soit plu- sieurs années plus tard. Ils sont devenus commandants des forces armées ou patrons des services spéciaux, ou bien ils se sont retrou- vés dans les missions diplomatiques dans d’autres pays d’Amérique latine [pour y exporter la guerre révolutionnaire].

Parmi ses élèves, il se souvient du colonel Franco, qui devien- dra chef d’état-major sous la dictature d’Hugo Banzer, en Bolivie, de 1971 à 1978. Faut-il préciser que celui-ci était assisté d’un certain Klaus Barbie ? Il dit avoir revu aussi « le chef des Services spéciaux de l’armée chilienne », qui deviendra chef d’état-major de l’armée sous Pinochet, dont il dit avoir oublié le nom.

– Le bilan de tout ça, c’est qu’en Amérique latine, dans les années

1970-80, sous les dictatures, il y a eu vingt mille morts, des dizaines

de milliers d’arrestations, de détention sans procès et de gens tortu- rés, résume Deniau pour demander à Aussaresses ce qu’il en pense.

On ne sait d’où le journaliste tire ses statistiques, « officielles » selon lui, mais il semble bien qu’elles soient contestables. On compte plutôt un minimum de 30 000 morts au Chili, et plus encore en Argentine. Si la mortalité n’a pas été massive en Bolivie, au Guatemala par contre elle explose pour atteindre les centaines de milliers. De même au Salvador ou au Pérou, là où les méthodes anti- subversives se sont appliquées non plus dans les villes, mais dans les campagnes, se confrontant au monde indien, les massacres se sont multipliés dans des proportions inouïes, dans une logique quasiment génocidaire, comme au Salvador et surtout au Guatemala. Plutôt que de donner son appréciation morale, Aussaresses pré- fère insister sur la difficulté d’évaluation de ces crimes :

– Je pense que c’est très difficile de savoir tout ça avec précision. Les opérations contre la subversion étaient menées par des orga- nisations spécialisées et dans le plus grand secret. Donc, c’est très difficile de juger ce qui s’est vraiment passé à ce moment là.

Deniau insiste pour savoir « ce qu’il pense » de « tout ça » :

– Je pense aujourd’hui encore que c’était dans mes attributions de faire ce travail et je l’ai fait. Mais attention ! Toute la hiérarchie militaire était au courant. Je n’étais pas un mercenaire, mais un officier supérieur français en mission officielle. Le premier minis- tre Michel Debré, le ministre des Armées Pierre Messmer, et peut-être même le général de Gaulle, savaient ce que je faisais. Je n’étais pas un électron libre. J’étais en poste à Fort Bragg dans le cadre de la coopération entre la France et les Etats-Unis d’Amérique […]. La preuve que je n’ai pas démérité, c’est que, de retour en France, j’ai été promu au grade de colonel.

Il n’y a vraiment pas de quoi être fier, d’avoir dirigé cette fan- tastique école du crime politique, quasiment sans équivalent à tra- vers les âges. Mais non, Aussaresses plastronne, et n’envisage à aucun moment que ses responsabilités, en amont de la chaîne de l’horreur qui s’est abattue sur l’Amérique latine alors, puissent lui être à aucun moment reprochées. Pas plus qu’à Valéry Giscard d’Estaing, aujourd’hui toujours vivant, et membre honorable du Conseil consti- tutionnel, et même de l’Académie française. Faut-il leur rappeler qu’aux termes du Droit, les crimes contre l’humanité, dont ils ont à répondre, sont imprescriptibles ?

Apocalypse now, titrait Francis Ford Coppola, pour son film décri- vant un épisode typique de guerre révolutionnaire, dans son décor d’origine, l’Indochine du colonel Trinquier. Marlon Brando, incar- nant le guerrier révolutionnaire poussé au bout de sa logique, résumait ce dont il est question en deux mots : « L’horreur, l’horreur…»

L’horreur : c’est ainsi que se résume l’enquête de Serge Farnel sur le 13 mai 1994. « Aucun témoin ne doit survivre » – Simusiga, dit-on en kinyarwanda. On aura mis seize ans à comprendre le sens de cette expression qui pourrait bien être le vrai nom du génocide des Tutsi, comme la Shoah est devenu celui du génocide des Juifs, Samudaripen, « le meurtre total », celui des Tziganes. Et pourquoi donc « aucun témoin » ne devait-il survivre ? De quoi pouvaient-ils avoir été témoins ? De quel horrible secret ? C’est en interrogeant ceux qui ont survécu, en écoutant ce qu’ils nous disent, que l’on finit par comprendre : le secret qu’il fal- lait étouffer, c’est la présence constante des militaires français, à tou- tes les étapes du génocide. La première indication d’une présence française, on la recevait pendant le génocide, par l’entremise de Colette Braeckman rappor- tant le témoignage d’un chef de milice de Kigali ayant dénoncé nominalement le soldat français, « Etienne », Pascal Estreveda, pour avoir été auteur de l’attentat contre Juvénal Habyarimana. On attend toujours, seize ans plus tard, l’alibi de ce monsieur. On savait aussi que le commandant Grégoire de Saint-Quentin était au camp de Kanombe à l’heure où « Etienne » aurait appuyé sur le bouton du génocide, puisqu’il avait pu se rendre aussitôt sur les décombres de l’avion présidentiel. En 1998, la Mission d’information parlementaire avait permis de mettre à jour le fait que le commandant de Saint-Quentin n’était pas seul, mais que vingt-quatre officiers français étaient bien présents au Rwanda, officiellement, au titre de la coopération militaire, y compris au début du génocide. Dont le colonel Jean-Jacques Maurin, chef d’état-major de fait de l’armée génocidaire. On en restait néanmoins à l’idée que le soutien français au génocide, que tout attestait par ailleurs, était affaire de préparation, entraînement, fournitures de moyens. On parlait ainsi de complicité de génocide.

C’est en 2002 que Cécile Grenier revenant de six mois d’enquê- tes au Rwanda pouvait, la première, parler de participation directe de l’armée française au génocide des Tutsi. Cécile avait écouté des témoins qui avaient survécu. En 2003, se montait la Commission d’enquête citoyenne, et Georges Kapler était envoyé au Rwanda pour recueillir à son tour des témoignages. Il revenait lui aussi en disant qu’on ne pouvait plus par- ler de complicité de génocide, mais bien de participation directe. En 2004, pour les cérémonies du dixième anniversaire, on rece- vait le témoignage du général Dallaire de la Minuar, confirmant la présence de militaires français « tout le long » du génocide. Ce der- nier témoignait d’avoir vu des Français particulièrement à l’état- major et dans la garde présidentielle, là où il avait pu les voir. En 2007, jaillissait une nouvelle salve de témoignages, dans le cadre de la Commission Mucyo. On découvrait alors les lancers de Tutsi sur la forêt de Nyungwe, du haut des hélicoptères français. Ceux qui survivaient à la chute dans les arbres se retrouvaient sous les machettes des miliciens, ceux-là même que l’armée française entraînait dans la forêt pour plus de discrétion. « Aucun témoin ne devait survivre », mais certains ont survécu néanmoins. On avait également des informations sur la capture de militai- res français par le FPR, pendant le génocide, sans parvenir à dater précisément l’incident – en mai ou en juin ? après le début de l’opé- ration Turquoise ou avant ? C’est riche de ces interrogations que Serge Farnel est retourné au Rwanda l’année dernière. À son tour, il en a trouvé, des témoins. Ceux-ci lui ont raconté un épisode déjà connu du génocide des Tusti : le terrible massacre du 13 mai. Les enquêtes menées par African Rights et Human Rights Watch, avec la FIDH, avaient déjà mis à jour l’horreur de l’extermination des derniers Tutsi du Rwanda qui avaient résisté jusqu’à cette date aux assauts des miliciens. Ces témoins-là, une cinquantaine nous dit Farnel, racontent comment, le 12 mai, sont arrivés des soldats français, pour repérer les lieux. Le 13, ils sont revenus, et ont installé leurs batteries de mor- tiers sur les hauteurs. Pilonnant méthodiquement le secteur, ils réédi- taient une manœuvre dont les Tutsi de la colline de Kizenga avaient déjà fait la cruelle expérience, ainsi que Samuel Musabyimana en a rendu compte au colloque qui s’est tenu à Genève [voir le texte de son

intervention dans ce numéro]. Chassés de leurs abris par les artilleurs français, les résistants de Bisesero qui survivaient aux bombes tom- baient sous la mitraille et les machettes des miliciens, mobilisés en nombre pour l’occasion. Le 14, l’hallali se poursuivit. Dès lors, le génocide des Tutsi du Rwanda était, pour l’essentiel achevé. Quelques milliers auraient survécu, et c’est eux que les sol- dats de Turquoise achèveront de débusquer à la fin juin, pour les livrer une dernière fois aux miliciens. Il aura ainsi fallu seize ans pour que le tableau à peu près com- plet du génocide se montre à nos yeux. On y voit l’armée française du premier au dernier acte, de l’as- sassinat d’Habyarimana au massacre des derniers Tutsi. On comprend maintenant qu’à la mi-mai, le Pape, comme le secrétaire général de l’ONU ou le ministre des affaires étrangères français, soit les principaux artisans du crime, pouvaient crier à l’unisson au génocide. Celui-ci achevé, on pouvait passer aux opéra- tions cosmétiques. C’est alors qu’on passa aussi, à grand prix, un contrat avec la société de services de Paul Barril pour une « opération insecticide » qui n’avait quasiment plus d’objet. Au cas où des témoins aient sur- vécu, il fallait qu’on puisse prétendre que ces soldats français qu’ils avaient vus auraient aussi bien pu être des mercenaires. Des « soldats perdus », dit Hubert Védrine à Politis.

Confronté aux informations de Farnel, on apprend aussi pourquoi cette participation manifeste de soldats français à des épisodes aussi spectaculaires que les massacres des 13 et 14 mai, n’avait jusque-là pas été prise en compte. Malgré le recoupement de l’enquête de Farnel par Anne Jolis, une journaliste du Wall Street Journal réputé pour sa rigueur, celle-ci n’aura fait l’objet d’aucune reprise à ce jour, en dehors de quelques revues confidentielles, Controverses ou Diasporiques, la revue de la Ligue des Droits de l’Homme. Lors d’une récente table ronde organisée par la LDH pour exa- miner les informations rapportées par Farnel, Catherine Choquet, qui a participé aux précédentes enquêtes de Human rights watch et de la FIDH au cours desquelles de nombreux témoignages ont été recueillis, reconnaissait que seuls 25% de ces témoignages avaient été pris en compte. On apprenait dans le même mouvement que les

enquêteurs d’African rights avaient pareillement écarté la plupart des témoignages qui leur avaient été faits.

À cette table ronde, qui s’est tenue dans les locaux de la LDH,

salle Alfred Dreyfus, le 16 avril 2010, Philippe Lazar, patron de la revue Diasporiques, comme d’autres intervenants, pouvait insister sur la nécessité que la centaine d’heures de témoignages enregistrés par Serge Farnel soient retranscrits intégralement, et que les traductions du kinyarwanda soient révisées soigneusement, afin qu’on dispose le plus fidèlement possible de la parole des rescapés, comme de celle de leurs bourreaux qui acceptent aujourd’hui de témoigner, après avoir purgé leurs peines.

De même, les cinquante-six heures de témoignages recueillis par Cécile Grenier demandent toujours à être intégralement retrans- crites, et leur traduction fixée avec la plus grande rigueur. Georges Kapler a, lui, engrangé une trentaine d’heures dont seule une petite fraction a été diffusée lors de la Commission d’enquête citoyenne de 2004. Enfin, la masse de témoignages écartés par African rights et Human rights Watch doit être également exploitée avec soin, en ayant conscience que cette masse documentaire constitue la mémoire du génocide. L’indispensable matériau de la connaissance du crime. Surtout, riches d’une meilleure connaissance des faits, il est tou- jours temps de retourner sur le terrain, pour tenter d’en apprendre plus auprès de ceux qui, seize ans après, sont encore vivants.

À l’initiative de la Commission d’enquête citoyenne, une poi-

gnée de ces témoignages auront connu une destinée différente, fai- sant l’objet de procédures contre l’armée française, dont la première concernant six d’entre eux est toujours en attente devant le Tribunal des armées de Paris. Une deuxième, regroupant trois témoignages de femmes se plaignant d’abus sexuels de la part de soldats français, a récemment été reçue, et devrait passer en justice, grâce à l’insistance d’Annie Faure.

D’ores et déjà, nous en savons assez, bien assez, pour incriminer les responsables politiques et militaires français. C’est ce dont prenait acte la commission Mucyo, il y a deux ans, en désignant 34 d’entre eux : Mitterrand, Juppé, Léotard, Marcel Debarge, Hubert Védrine, Édouard Balladur, Bruno Delaye, Jean-Christophe Mitterrand, Paul Dijoud, Dominique de Villepin, Georges Martres, Jean-Michel Marlaud, Jean-Bernard Mérimée, pour les civils. Jacques Lanxade, Christian Quesnot, Jean-Pierre Huchon, Raymond Germanos,

Didier Tauzin, Gilles Chollet, Bernard Cussac, Jean-Jacques Maurin, Gilbert Canovas, René Galinié, Jacques Rosier, Grégoire de Saint- Quentin, Michel Robardey, Denis Roux, Étienne Joubert, Patrice Sartre, Marin Gillier, Éric de Stabenrath, Jacques Hogard, Jean- Claude Lafourcade, pour les militaires. Dans cette liste manquait manifestement le nom du ministre de la coopération du temps du génocide – et de sa préparation –, Michel Roussin, qui aura été particulièrement actif. Et sûrement d’autres. Quant à ce celui-ci, rappelons qu’il était ministre de la coopération, et à ce titre ministre de tutelle de la coopération militaire, soit de l’ensemble des troupes envoyées au Rwanda. Le général Huchon, dirigeant la Mission militaire de coopération, s’est distingué pour son maximalisme anti-tutsi, souvent dénoncé, comme dans cette liste proposée par le rapport Mucyo, où il figure au troisième rang des res- ponsables militaires, après l’amiral Lanxada, chef d’état-major des armées, et le général Quesnot, chef d’état-major particulier de François Mitterrand. On observe rarement toutefois qu’Huchon agis- sait sous la tutelle de Michel Roussin, celui qu’on pourrait appeler “le gendarme de l’Hôtel de Ville”, de la même façon qu’on a pu qualifier Paul Barril ou Christian Prouteau de “gendarmes de l’Élysée”. Avec Chirac, à la mairie de Paris, Roussin se formera à des fonc- tions plus directement politiques. Il aura alors, en particulier, la haute main sur le système de financement du RPR, avec Yvonne Casseta et Jean-Claude Méry, ainsi que le juge Halphen a pu le met- tre à jour. C’est en tout cas sur la base de ces exploits qu’il se verra promu ministre dans le gouvernement Balladur. [Voir à ce sujet Balladur l’inconscient, dans ce numéro.] Dès la première réunion de conseil restreint de défense, le 2 avril 1993, on put voit le nouveau responsable de la coopération militaire souhaiter “s’engager plus acti- vement dans ce dossier”, en particulier pour mettre en œuvre le “ren- forcement” du dispositif français qui sera ordonné ce jour-là. Quelques jours plus tard, le 7 avril 93, il demande l’envoi d’une mission conjointe de l’état-major des armées et de son ministère, pour veiller à la mise en place des “moyens supplémentaires” débloqués lors du conseil précédent, dont on sait qu’ils consisteront à booster le pro- gramme génocidaire destiné à éclater un an plus tard. On sait également de Roussin que le 13 avril 1994, alors que le génocide était pleinement engagé, ce dont pouvait convenir Mitterrand et Lanxade lors d’une sembleble réunion de “conseil res- treint, le ministre de la coopération interviendra pour dire : “Nous

sommes dans une situation où les comptes vont se régler sur place.” Cette phrase horriblement glaçante, une semaine après le début du géno- cide, où “les comptes” avec “l’ennemi intérieur” tutsi se “réglaient”, en effet, “sur place” Un des trente-trois responsables politiques et militaires dénon- cés par le rapport Mucyo, le général Quesnot, déclarait dans L’Express du 28 octobre 2009, qu’il souhaiterait pouvoir poursuivre en diffamation les rapporteurs rwandais, mais en était empêché par l’immunité diplomatique dont bénéficie un État étranger. C’est pour ça que l’association France-Rwanda-Génocide, enquête, justice et répa- rations a diffusé un communiqué réitérant les accusations contenues dans le rapport Mucyo contre le chef d’état-major particulier de François Mitterrand, considéré comme un des principaux responsa- bles de la politique génocidaire française. La Nuit rwandaise y souscrit

à son tour. Si le général Quesnot souhaitait réellement laver son honneur, et ne procédait pas seulement par effet d’annonce, nous nous offrons pour tout débat public, y compris judiciaire, qui puisse être l’occasion d’examiner le plus complètement possible la réalité de son action. De même pour tous les autres responsables dénoncés ici comme dans les précédents numéros de La Nuit rwandaise.

En même temps que nous avons choisi de déplacer la date de paru- tion de notre revue annuelle du 7 avril, début du génocide, au 13 mai, date de son dernier grand massacre dans lequel l’armée française porte une responsabilité décisive, nous proposions que ce 13 mai soit

à l’avenir, en France, le jour du repentir. De Renaud Girard, journa-

liste au Figaro, à Nicolas Sarkozy, président de la République, nom- breux sont ceux qui ont entonné l’antienne inverse, qu’il y aurait lieu de s’éloigner des chemins de ce qu’ils appellent “la repentance”, proposant au peuple français de s’épargner toute réflexion critique sur ses crimes. Reconnaissons que cet argument démagogique satis- fait en grande part le désir d’oublier, aussi profond que l’innocence collective est relative. Seize ans après, la question de l’ignorance du public n’est plus de mise. Tous ont eu l’occasion d’entendre parler des accusations extrê- mement graves dont leur État fait l’objet. À ce jour, aucun parti poli- tique, aucun grand média, et bien peu de médias alternatifs ou d’as- sociations émanant de la société civile, auront assumé de demander des comptes à l’État pour la monstruosité de sa politique rwandaise.

Mais, derrière le génocide des Tutsi, il y a de nombreux autres crimes, plus anciens ou plus récents, qui ensanglantent et ruinent tout l’espace colonial, pour lesquels l’État français n’a toujours pas eu à répondre. La marche des sans-papiers, de Paris à Nice, tout au long de ce mois de mai 2010, pour dénoncer le sommet franco-africain prévu en fin de mois pour célébrer le cinquantième anniversaire de la « déco- lonisation » est un geste héroïque dans un pays où l’inconscience de l’énormité du crime néocolonial domine, au point où Jacques Toubon, chargé de l’organiser, peut tranquillement appeler un tel sommet « familial ». La méconnaissance et l’indifférence de nos concitoyens obli- gent à s’interroger. Comment un tel phénomène est-il possible ? Le

« contrôle des consciences », concept central de la science politico-

policière moderne, atteint là un degré de performance inquiétant. Pire que tout, il produit une véritable perte de conscience, et l’on attend toujours la nécessaire prise de conscience. Cela fait plus d’un demi-siècle de crimes continu – sous l’égide de la dite Vème République, l’État néocolonial –, auxquels on aura assisté sans réagir. Un demi-siècle de crimes sans une seule polémi- que parlementaire. Aucun parti ne se hasarderait aux élections sur la base d’un programme anti-colonial. Car le consensus muet autour de l’ambition de « grandeur de la France » concerne non seulement tous les partis, mais leurs publics. De même, le budget militaire, aussi astronomique soit-il, passe comme une lettre à la poste – certes de la plus discrète façon, en ses- sion extraordinaire de juillet, telle la récente loi de programmation militaire qui détermine les efforts que la collectivité devra consentir dans ce domaine pour les cinq prochaines années, votée en juillet 2009. Non seulement on tolère ses crimes, mais personne n’oserait contester l’existence dispendieuse de l’armée. Au contraire, les seu- les critiques, virulentes, venant du Parti communiste, dénoncent le fait qu’on amoindrisse les effectifs – mais non le budget, qui perdure au même niveau, en dépit de cette réduction d’effectifs, les dépenses en équipement atteignant un montant inégalé.

Nul n’oserait évoquer que de telles extravagances budgétaires se produisent en pleine crise économique, alors même que l’État est plus déficitaire que jamais – et que leur économie s’impose, indépen- damment de tout autre critère.

L’art de tourner autour de cette évidence budgétaire en dit long. Si ce n’était tragique, c’en serait drôle, de voir le gouvernement grec, par exemple, se débattre – et l’Europe incapable de lui porter secours –, sans que le paramètre principal de cette crise soit jamais dénoncé : les dépenses militaires grecques, par tête d’habitant, sont… les plus élevées du monde ! Faut-il sourire quand on pense qu’une telle folie doit être supportée par les citoyens grecs, en héri- tage de l’affrontement séculaire avec la Sublime Porte – le monde musulman, toujours incarné par la Turquie moderne… ? De même les États français et américains atteignent des niveaux d’endettement record, exactement à la mesure de leurs dépenses militaires, également record, qui installent leurs économies au bord de l’implosion. L’ambition planétaire de ces duettistes ne fait pas mystère. Qu’ils osent par contre ruiner leurs peuples pour satisfaire l’hystérie mégalomane de cette ambition, voilà qui n’est par contre jamais évoqué. Comme si cela allait de soi. L’Angleterre figure en troisième position au palmarès de cette folie budgétaire, ayant mani- festement, elle aussi, conservé quelque nostalgie de sa grande époque impériale. On voit ainsi les peuples payer la note, très salée, de leurs rêves idéologiques.

Tout le monde comprend que ces deux faces d’une même pièce, l’ar- mée et l’espace colonial qu’elle contrôle, sont nécessaires à la « gran- deur » du pays. « Idéologie française », la « mission de la France » habite l’inconscient collectif tout comme la conscience de nos élites criminelles. Le messianisme discret de la « fille aînée de l’Église » imprègne ce pays au moins depuis Louis XIV et son ambitieuse par- ticipation à la Contre-Réforme catholique. En fait, dès François 1er, on pouvait voir la furia francese déferler sur l’Italie. Et, remontant le temps, on entend la terrible voix de Saint-Bernard, à Vezelay, appe- lant aux croisades. Mais l’ensemble de ce dispositif va profondément se renouveler en 1789, avec la Marseillaise et le début des guerres révolutionnaires qui, d’emblée, permettaient de mobiliser le peuple y compris pour des guerres laïques. Et c’est en 1793, dans le contexte des guerres vendéennes, qu’apparaît pour la première fois la lutte contre « l’ennemi intérieur » au degré du génocide :

– On ne chasse pas l’ennemi du dedans, dit Robespierre.

– Qu’est-ce donc qu’on fait ? demande naïvement Danton.

– On l’extermine, répond Robespierre.

Le grand comité de salut public inventait la science politique moderne, et un demi-siècle plus tard Victor Hugo reconstituait les minutes de débats dont on aimerait bien lire la version originelle. Deux siècles après, en 1993, on dispose de compte-rendus de conseil de ministres restreints, présidés par François Mitterrand et Édouard Balladur, dont on a pu dire qu’ils constituent l’équivalent de la conférence de Wansee – au cours de laquelle fut décidée l’extermina- tion des Juifs –, pour le génocide des Tutsi. On sait combien les sol- dats de la Vème République envoyés au Rwanda, tout comme leurs alliés rwandais, avaient présent à l’esprit le précédent du crime de Robespierre, allant jusqu’à habiller le « peuple hutu » du mythe des « sans-culottes ». Belle continuité. Entre-temps, l’appel à faire couler le « sang impur » a souvent résonné. Pour une histoire complète de cette idéologie du massacre, il faut probablement remonter en amont, à l’extermination des cathares, fondatrice de l’unité française telle qu’on la connaît encore. La sauvagerie alors mise en œuvre s’accompagnait d’un dispositif de justification idéologique élaboré, avec la Sainte-Inquisition de Saint Dominique, postulant la légitimité d’imposer sa foi par le fer et par le feu. C’est dans la cathédrale de Béziers qu’on entendra pour la pre- mière fois ce cri répété si fort au Rwanda : « Tuez-les tous ». Véritable Nyamirambo des cathares, la cathédrale de Béziers sera jonchée de milliers de cadavres exterminés à l’arme blanche. Les disciples de Saint-Dominique exporteront en Amérique cette furie idéologique, payée si cher par ceux qu’on appellera les Indiens, les dépossédant y compris de leurs noms. Et c’est, comme on sait, dans le même mouvement, que l’Europe fondera sa prospérité sur la mise en esclavage des peuples d’Afrique pour exploiter ces ter- res nouvellement « colonisées », sur la base de cette « vraie foi » qui permettait de retirer jusqu’au droit de vivre aux Noirs comme aux Indiens. Les tribunaux révolutionnaires animés par Fouquier-Tinville, ressusciteront les mœurs de ceux de l’Inquisition, substituant à la proclamation chrétienne celle des idéaux républicains. Et ces nou- veaux idéaux iront jusqu’à justifier l’extermination du peuple même duquel ils prétendent tirer leur légitimité, comme on a pu le voir en juin 1848 et à la fin de la Commune de 1871. C’est cette même République, fondée sur le massacre des Parisiens, qui partira à la conquête de l’Afrique sans le moindre état d’âme.

Pour comprendre le Rwanda, il faut toutefois ausculter une autre généalogie, celle du racisme, dont le point de départ s’identifie au milieu du XIXème siècle, aux débuts de l’aventure coloniale moderne. Dès 1830, la furie française s’abat sur l’Algérie, et même le pape du libéralisme français, Alexis de Tocqueville, applaudira devant la cruauté des conquérants sur laquelle il enquêtait en tant que parlementaire. Mais c’est en chemin que le discours scientifique du racisme moderne s’élaborera, porté par les efforts d’Ernest Renan et surtout de son ami Arthur de Gobineau. L’antisémitisme chrétien devenu socialiste, se renforcera alors de cette pensée racialiste. Et c’est dans ce bric-à-brac idéologique qu’il se forgera un nom, dési- gnant les prétendus « sémites » qui seraient implantés jusque dans la chrétienté. Armée de cette toute nouvelle science « anthropolo- gique », la pensée occidentale s’offrira le luxe de hiérarchiser les races en réservant le premier rang aux européens, non « sémites », qui trouvaient là le droit de dépouiller la terre entière. Fort de cette idéologie sans frein, le colonialisme se déchaînera. Les « razzias » expérimentées en Algérie traverseront l’Afrique de part en part, comme la mémorable colonne Voulet-Chanoine. Et l’asservissement des peuples se fera au prix de la plus effrayante inhu- manité, comme en témoignent les « fantômes du roi Léopold » dont le martyre permettra au roi des belges de se tailler un empire person- nel au Congo. L’ensemble des puissances européennes rivaliseront alors d’énergie pour s’emparer, en totale bonne conscience, des terres les plus riches du monde. Dans une récente présentation de textes de Renan [« De la nation et du “peuple juif” chez Renan », éditions Les liens qui libèrent, 2009], Shlomo Sand explique comment le racisme français se retrou- vera pris à son propre piège avec la perte de l’Alsace et de la Lorraine, « ethniquement » – linguistiquement surtout – plus « alle- mandes » que « françaises ». Dès lors, on assiste à une paradoxale mutation de cette idéologie, renouant avec ses racines universalistes pour justifier de « l’unité française ». Ce nouveau dispositif triom- phera dans l’anti-racisme de l’affaire Dreyfus. Et il reviendra à l’Allemagne de garder, pour un temps, le temple du racisme. En 1905, celle-ci ouvrira la procession funèbre du XXème siècle avec le génocide des Herero, en Namibie, l’Afrique occidentale alle- mande. Dix ans plus tard, en 1915, c’est encore à l’Allemagne que l’on doit le génocide des Arméniens. On sait comment Hitler s’est inspiré de ce précédent : non seulement la contribution allemande à ce pre-

mier grand génocide passera complètement inaperçue, mais le crime lui-même pouvait sembler quasiment oublié vingt ans plus tard – ce qui permettait au leader antisémite d’envisager la récidive avec sérenité. Arrêtons-nous un instant sur la responsabilité allemande dans le génocide arménien. L’armée turque était entraînée, formée, équipée, par l’armée allemande, à un degré tout à fait comparable à… l’enga- gement français au Rwanda. Les Allemands accompagneront les Turcs tout le long du génocide. Et, de la même façon, on peut alors dénoncer l’idéologie raciste pan-turque comme une importation alle- mande, clonée du pan-germanisme. Exactement comme le supréma- tisme hutu, importé au Rwanda dans un premier temps par l’église, sera conduit par la « coopération » française jusqu’à la folie génoci- daire. Du lac de Van à Auschwitz, la pensée raciste aura fait plus qu’un détour par l’Allemagne, pour revenir animer la patrie de Gobineau, où elle se porte très bien, merci. L’analyse de Renan proposée par Shlomo Sand a l’avantage de permettre de saisir l’ambivalence de la conscience française. Antisémite tout au long du XIXème siècle, elle deviendra philo- sémite au XXème, ce qui ne l’empêchera pas de s’empresser de voter des lois raciales en 1940, et d’organiser la déportation des Juifs, tout en prétendant en sauver le plus possible. C’est d’un véritable monstre idéologique qu’il s’agit, où le chef de l’État fasciste – incriminable pour avoir été le banquier du géno- cide, en tant que ministre du Budget, en 1994 – épouse une chan- teuse gauchiste. L’énumération serait longue de tous ces symptômes ubuesques qui n’empêchent pas la France, loin de là, de prétendre au magistère universel. Au contraire, c’est bien cette prétention qui conduit ce pays jusqu’au-delà des frontières de l’innommable. Il faudra bien en sortir, d’une manière ou d’une autre. Or il n’y a pas trente-six chemins. Ou ce pays choisit de s’enfoncer dans le crime, et de porter en guise de message universel celui du racisme exterminateur – ce que proposent les chasseurs de sans-papiers qui fondent leur carrière politique sur la haine de l’autre –, ou bien il fau- dra en passer par la case du repentir – et s’engager sur la voie des réparations.

À l’heure de boucler cette revue annuelle, on peut lire, au bistrot, dans Le parisien libéré du jour, des nouvelles de Camerone. Comme tous les ans à pareille date, le 30 avril, toutes les unités de la Légion étrangère célèbrent l’anniversaire de la bataille livrée contre 2000 soldats mexicains par soixante légionnaires, près de Veracruz, en 1863. Cette année 2010, l’événement se célèbre avec une splendeur inaccoutumée. Le ministre de la défense lui-même, Hervé Morin, dirige une délégation au Mexique, sur les lieux de ce combat légen- daire. Il est accompagné de deux unités de la Légion, fait sans précé- dent depuis 147 ans, et depuis plus d’un siècle que, chaque année, cette bataille fait l’objet de la fête annuelle des légionnaires. Cette présence française au Mexique marque avec éclat l’excel- lente qualité des relations franco-mexicaines qui remonte au milieu des années 80, mais qui sera scellée solennellement par Jacques Chirac, en novembre 1998, lors de sa “visite d’État” au Mexique, à l’occasion de laquelle il pouvait prononcer un discours devant le Parlement mexicain, exceptionnellement réuni en Congrès. [Voir à ce sujet l’article sur la coopération policière franco-mexicaine dans ce numéro.] C’est alors que seront signés, discrètement, de nombreux accords, en particulier de coopération policière, consistant à fournir à la police mexicaine tout l’encadrement nécessaire pour la guerre de “basse intensité” livrée contre les zapatistes des Chiapas d’abord, puis contre la révolte du peuple de Oaxaca, et partout ailleurs. La guerre dite de “basse intensité” au Mexique, c’est bien sûr la mieux connue “guerre révolutionnaire”, avec son cortège de manipu- lations, tortures, disparitions. La “guerre psychologique”. On doit en particulier à la coopération franco-mexicaine la création de la PFP, “police fédérale préventive”, célèbre pour son emploi contre les mou- vements sociaux, qu’il s’agisse des étudiants occupant l’université de Mexico, l’Unam, en 2000, ou de la fermeture d’une radio commu- nautaire à Oaxaca en 2005. Mais c’est plus encore contre les mineurs de Sicartsa, ou pour réprimer la révolte de la ville d’Atenco, en avril et mai 2006, que la PFP se distinguera pour sa sauvagerie, faisant des morts et de nombreux blessés à chacune de ces interventions. L’insurrection de la Commune de Oaxaca sera combattue par la PFP avec énergie, de 2006 à ce jour. Ainsi, ce 27 avril 2010, une cara- vane de solidarité formée par des membres d’organisations civiles mexicaines et internationales a été attaquée alors qu’elle se rendait à la communauté indienne autonome de San Juan Copala. Ce jour-là, une vingtaine de paramilitaires a mitraillé le convoi, faisant deux

morts et une quinzaine de blessés. Certains participants étaient “cap- turés”, d’autres ont réussi à s’enfuir dans les montagnes. «Alberta “Bety” Cariño, directrice du collectif CACTUS, et Tyri Antero Jaakkola, obser- vateur international finlandais, ont perdu la vie dans cette embuscade meur- trière et préméditée», informait, ce 30 avril justement, un collectif d’as- sociations parisiennes. « Cette guerre sociale franchit un nouveau palier dans la barbarie et ne cherche même plus à se dissimuler » peut-il ajouter.

Le même 30 avril, c’est sur le cadavre des militants des droits de l’Homme assassinés à San Juan Copola trois jours plus tôt que Hervé Morin pouvait célébrer la gloire de la Légion à Camerone, conjoin- tement avec un ministre mexicain.

Au quartier général de la Légion aussi, à Aubagne, se tenait, comme tous les ans, la fête annuelle des légionnaires. Cette année, se produisait là un autre événement, encore plus notable que la cérémo- nie mexicaine : c’est à Roger Faulques que revenait “l’honneur suprême” de porter la prothèse en bois du capitaine Danjou, mort à Camerone à la tête de ses hommes, en 1863. Le “chef d’escadron” Faulques, aujourd’hui âgé de 86 ans, est une légende vivante de la guerre révolutionnaire. “Héros” de la bataille d’Alger, « par des moyens qui ne sont pas ceux de la guerre en dentelle, Faulques causait alors de gros dommages au FLN », rappelle Jean Guisnel, dans Le Point de cette semaine. Après la guerre d’Algérie, le commandant Faulques a ensuite livré la guerre du Katanga, où il sut affronter, héroïquement encore, les troupes de l’Onu qui cherchaient à rétablir la légalité internationale, contre la tentative de sécession organisée au Congo belge par le gou- vernement de Charles de Gaulle. Spécialiste en tentatives de séces- sions meurtières et foireuses, Faulques se retrouvera ensuite au Biafra. Depuis, il s’était retiré sur ses terres, dit Guisnel. Au pays du crime per- manent, les assassins ont ainsi droit à la paix – et à la gloire.

Michel Sitbon

INTERVIEW

Un soldat français parle

Propos recueillis par Valérie Marinho de Moura

Le 7 avril 2009, au pied de la Fontaine des Innocents à Paris,

le collectif Génocide made in France organisait le “15ème

des partenaires français du génocide des

Tutsi. Suite à cette action, le collectif fut contacté par une per-

sonne se présentant comme un ancien militaire français, ayant servi au Rwanda en 1993, dans le cadre de l’opéra- tion Noroît. Nous l’appellerons Sébastien. À l’époque de sa mission au Rwanda, les accords d’Arusha viennent d’être signés. Les militaires français étaient supposés rester canton- nés à Kigali jusqu’à leur départ total prévu pour fin 1993. Sébastien nous raconte une autre réalité. La France se moque des accords d’Arusha en se rendant sur les lignes de front. Les équipements d’écoute, très sophistiqués, sont protégés par des militaires français déguisés en mercenaires belges. La non-assistance à personne en danger et le viol sont de banals événements du quotidien militaire.

impuniversaire”

Sébastien, tu étais soldat au Rwanda lors de la guerre secrète menée par la France entre 1990 et 1994, c’est bien ça ? Ma première mission hors du territoire français, je crois que c’était l’été 93, je ne me souviens plus de la date exacte de notre départ. On était partis avec un avion civil, habillés en civil. Débarqués à Kigali, on s’est dirigés sur Mont Jari pour prendre une position sur les colli- nes à quelques kilomètres de la capitale. Mont Jari, c’est là ou se trouve la fameuse radio qui a lancé l’appel au massacre.

Qu’est-ce que vous faisiez exactement au Mont Jari ?

C’était pas notre première tournante au Rwanda. De 1991 à 1993, il y a eu plusieurs opérations. Officiellement, notre mission était de protéger les ressortissants français. En fait notre mission était assez

complexe

sans nos uniformes français, et la France fournissait à cette époque

des véhicules d’écoutes très sophistiqués.

Au Mont Jari, il y avait des entraînements d’Interahamwe par les soldats français, me semble t-il. Tu peux me le confirmer ?

Non, je n’ai pas vu d’entraînement sur Mont Jari, tout au moins pas du point de vue stratégique, peut-être au niveau du renseignement. Mais ma section n’était pas qualifiée pour ce type d’instruction. Par contre, nous avons réalisé pour les autorités rwandaises des “shows” grandeur nature destinés à l’évidence pour la vente d’armement. Il y avait de l’instruction de type militaire, mais pas sur Mont Jari, je n’ai rien vu.

Nous avons opéré plusieurs missions sur la ligne de front,

Mont Jari était un trou, 2500 m d’altitude. On vivait à vingt dans un camp retranché, complètement indépendant. Un autre groupe, com- posé de cinq ou six gars, était basé dans la station radio même de Mont Jari, avec, en poste, des gendarmes rwandais.

Qui écoutiez-vous avec vos appareils d’écoute ? Ce n’était pas moi, je n’étais pas qualifié pour les écoutes. Il s’agissait de soldats spécialisés à l’écoute. Mais nous écoutions quoi ? Tout ce qui pouvait intéresser ceux qui tiraient l’avantage.

Le Rwanda, j’y pense encore maintenant. C’est un moment assez éprouvant. Mais j’ai souvent de vagues souvenirs car j’ai voulu tirer un trait.

Tu peux me dire ce qui fut éprouvant pour toi ?

On collaborait donc étroitement avec les forces rwandaises contre les

rebelles

Je me souviens

encore du jour, ou après avoir, à tir réel, monté à l’assaut d’une col-

res, et missiles, le fameux missile français Milan

On a vraisemblablement vendu des véhicules, armes légè-

line pour impressionner les autorités rwandaises, des tirs de missiles Milan avaient été effectués pour la parade.

Je crois qu’il y avait quand même une certaine hostilité à l’égard des paras en ville notamment. On circulait en territoire conquis, sur nos véhicules avec tête de buffle sur le capot, toujours en armes.

C’est quand la date de tir du missile, à peu près ? Vous avez appris aux Rwandais à s’en servir ? En ont-ils gardé ? Faudrait vraiment que je fasse un travail de mémoire. Je crois que je n’étais plus basé sur Mont Jari. On était à Kigali, ça ne devait sans doute pas être très loin de notre départ, fin 1993. Je ne sais pas où sont passés ces missiles, ils demandent quand même une très bonne instruction pour les manipuler.

De même, on avait vu des véhicules légers, façon buggy. Je sais plus s’ils étaient de chez Renault mais si on en vendait au Rwanda, nous en France, on n’en avait jamais vu.

Je crois que ce qui était très coûteux pour la France, c’était ces fameux véhicules d’écoutes, vraiment du top matos, et il fallait les protéger. Un truc intéressant, quand on partait en mission, on nous demandait de nous débarrasser de nos vêtements militaires français, de nos pièces d’identité, etc. Puis on nous dirigeait sur le QG fran- çais de Kigali, on nous donnait des vestes camo [de camouflage] bel- ges, un FAL (fusil d’assaut Belge) et des chargeurs. Puis on partait dans un pick-up banalisé jusqu’à la ligne de front.

Tandis que le véhicule travaillait sur ses écoutes, nous, on était dans un trou à observer les mouvements ennemis. Si jamais on était pris, on devait s’identifier comme mercenaires. Autant dire qu’il aurait mieux valu se faire sauter la cervelle plutôt que de se faire découper à la machette. Ils ont le coup de machette facile.

Vous combattiez qui ? Que vous disaient vos supérieurs ? Sur Kigali même, on effectuait la protection également de certains établissements fréquentés par les frenchies. La piscine de Kigali, l’école française, où un attentat avait été déjoué, et un hôtel dont je ne me souviens plus du nom mais où nos officiers passaient du temps. Les paras avaient droit à une brève virée de temps en temps dans une boîte de Kigali. Nos supérieurs nous disaient que les plus grands étaient les ennemis.

Les plus grands ! En taille ? Oui, en taille. Il ne s’agissait pas d’affronter directement l’ennemi, pas de l’assister, car si les troupes françaises s’en étaient mêlés, les rebelles n’auraient assurément pas tenu une semaine. Je crois que l’intérêt de la France était de faire durer le plaisir.

Il y avait déjà des camps de réfugiés à cette époque, certaines colli- nes ressemblaient à des fourmilières géantes de toile blanche.

Les rebelles pour vous c’étaient les grands sur le territoire rwan- dais ? Comment était présenté le FPR, les Tutsi ? On nous chantait que nous devions protéger les pistes et routes accé- dant à la ville par des bataillons rebelles. Le grand manitou en chef nous avait dit que sur la ligne de front et, je pense, d’une façon géné- rale, que nous les reconnaîtrions par leur grande taille. Je n’ai pas le souvenir de speech sur les Tutsi. À mon niveau, l’essentiel était de faire son boulot sans réfléchir. Je me souviens qu’avant notre départ, notre section avait reçu une lettre de remerciement par le président rwandais. Nos chefs, eux, avaient reçu la médaille de la paix rwan- daise je crois. Ils avaient même eu droit à un tour dans le fameux avion du président qui allait sauter plus tard.

C’est à se demander même si l’avion n’a pas sauté avec un missile Milan, la guerre était bien là de toute façon. La France était là pour vendre, entraîner, assister et protéger le Rwanda. Bref, faut que je fasse un effort de mémoire. À mon retour, j’ai été malade.

Tu t’es guéri ? Oui, mais tu l’es vraiment jamais. Je suis un peu pourri de l’intérieur. Tr ente pour cent de nos effectifs ont été malades je crois, la plupart des soldats ont eu la malaria. Est-ce que vous avez des témoignages d’autres militaires ?

S’agissant de la torture, je ne l’ai jamais vu pratiquée ou même ensei- gnée. Je n’en ai jamais entendu parler sur place ni à mon retour.

Oui, il y a d’autres témoignages de militaires. Il y a aussi des témoignages de miliciens rwandais disant être entraînés sur le Mont Jari par des militaires français. Des rescapés du génocide

témoignent également de cette présence française active sur les lieux. Ça m’étonne car j’étais sur place les mois qui ont précédé l’appel au massacre. Il n’y avait qu’une poignée de gendarmes rwandais en poste aux radios et ma section. Je n’ai jamais vu d’autres Français sur place. Au Mont Jari, notre camp était en bordure de piste dont nous proté- gions l’accès, au sommet de la colline. Un peu plus haut, l’antenne radio et le groupe de paras.

L’antenne radio dont tu parles c’est celle de la RTLM ? Oui, je pense qu’il y en avait qu’une. En plus, je vois pas le type d’en- traînement que des miliciens auraient pu recevoir sur place. Ok, je crois qu’il y avait aussi peut-être un ou deux gars spécialisés en écoute.

Tu connais la forêt de Nyungwe ? Peut-être, je ne me souviens pas du nom. Une chose est sûre, c’est qu’au bout de quelques mois, la situation devenait harassante et beaucoup d’entre nous espéraient en découdre avec ces ennemis dont nous on parlait.

Y avait-il des barrières sur les routes ? Des barrières sur les routes ? À Mont Jari, oui.

Le jour il faisait excessivement chaud et la nuit très froid. On vivait dans des casemates à demi enterrées. Rapidement, nous nous étions créé un petit monde à nous, beaucoup tombaient malades.

Qui tenait ces barrières ? Je me souviens de passages sur des routes avec des postes de contrôle mais tout à fait ordinaires. À Mont Jari, c’était nous.

Vous demandiez ou vérifiez quoi ? On surveillait l’accès de la piste, le contrôlait, mais c’était un bled, avec quelques villageois. Je me souviens avoir opéré des patrouilles dans les villages alentours, à la surprise de la population qui voyait débouler des gars avec peinture de guerre sur la gueule.

Qu’arrivait-il quand vous rencontriez des gens de grandes tailles ?

Enfin, je ne me

souviens pas. On ne tombait pas sur tous les gars plus haut que nous.

On entendait parfois des combats la nuit. Les rebelles ne devaient pas être bien loin. Mais une vingtaine de paras pour faire barrage à un bataillon ! On n’avait pas d’ hélico, on se déplaçait uniquement en camion.

Ben des gens de grande taille ? Honnêtement rien

Une fois, on a vu un gars débouler de la piste comme un malade, il était poursuivit par quelques villageois armés de machettes.

Un civil, ce gars ? Oui.

Comment sais-tu que c’étaient des villageois ? J’en sais rien en fait.

Vous avez pensez quoi de la scène ? On s’est marré. Désolé, c’est un peu cru, mais c’était comme ça.

C’était donc cocasse ? Mouais, sans épiloguer là-dessus, honnêtement je crois que tout le monde commençait à péter un câble sur cette colline.

A-t-il été tué ? J’en sais rien. À mon avis il n’a pas dû courir jusqu’à Kigali.

Ça t’a étonné de découvrir ce “statut” des français au Rwanda ?

Oui enfin

Nous étions en terre conquise. L’aéroport était égale-

ment entièrement sous notre contrôle. Il y a avait deux à trois sec- tions en position à l’aéroport pendant plusieurs mois.

Tu faisais partie de l’une de ces sections ou tu voyais ça ? Les bar- rières ordinaires dont tu parlais plus haut ça veut dire quoi ordi- naire ? Que s’y passait-il exactement ?

À l’aéroport, j’ai été en poste au contrôle des arrivées. Pour les bar- rières, il s’agit de checkpoints tout simplement. Celui que nous contrôlions était censé empêcher le passage des rebelles mais ça sem-

Je ne me

blait très surréaliste, non ? Bref, contrôle de véhicule, etc

souviens plus vraiment des instructions qui nous étaient données. Mais les passages étaient plutôt fluides. On achetait de quoi nous pré- parer à manger aux villageois, et les putes des villages passaient le soir. Mais le camp était quand même assez isolé. On descendait seu- lement en ville pour se ravitailler et prendre des instructions. Je me souviens d’avoir rendu visite à des sœurs belges ou françaises et on avait eu droit à une messe dans une église proche de Kigali. On avait également des “boys” qui bossaient pour nous. Ils faisaient la vaisselle et lavaient notre linge. De temps en temps, on était de garde à la villa du commandant en chef de l’opération. Une nuit, un de nos paras a été poignardé avec un rwandais. Le rwandais est mort je crois, il pis- sait le sang en se tenant le bide, comme dans un Tarantino. Puis, le commandant a lancé une opération punitive dans des maisons cen- sées abriter les assaillants. Je crois que c’était un truc assez musclé mais je n’étais pas présent.

Cette opération punitive, c’était où ? Sais-tu comment les maisons sont choisies ? Qu’est-ce qui se dit entre vous là-dessus ? On s’est aussi avancé plus loin dans le pays, près d’un grand lac, je sais plus lequel. Officiellement, pour un safari souvenir. On a passé la nuit dans un hôtel pour touristes aux abords d’un parc.

Pour l’opération punitive, c’est un acte isolé à ce que je sache, en réponse à l’attaque d’un militaire. Il n’y a pas eu de victime. Un de mes amis était présent, il m’avait juste raconté qu’ils avaient défoncé une porte et pénétré dans une casbah pour dénicher le coupable, j’en sais pas plus.

De ce que tu dis, j’ai l’impression que ton équipe n’avait pas de contact avec les militaires rwandais, que vous étiez isolés à atten- dre l’ennemi indéfiniment, à quoi pouviez-vous servir selon toi ? Et bien à différentes missions, essentiellement sécuriser et contrôler les accès à des sites sensibles : observations des mouvements rebelles sur les lignes de front, évacuation des ressortissants français si néces- saire. Il y a eu de l’instruction mais pas sur la torture. Je crois que la présence française était avant tout l’arme de premier choix pour les autorités rwandaises de s’assurer l’assise de leur pouvoir politique et financier. Il y avait sans doute un rôle moins officieux également en

jouant sur la présence d’une force de répression française qui ne lâcherait pas ceux au pouvoir.

Il est évident que personne ne s’en serait pris directement aux trou- pes françaises. J’ai eu des contacts avec les militaires rwandais mais jamais sur des missions communes, à l’exception de la mise en place de quelques opérations de sécurité très localisées.

Avec le recul, la situation semble vraiment surréaliste. Des militaires français avec “tout pouvoir” sur la terre rwandaise. On était partout, rien n’aurait pu échapper aux troupes françaises. Il y avait déjà eu des massacres, les camps de réfugiés étaient pleins à craquer !

Oui, les massacres du Bugesera par exemple, peu avant ton arri- vée, des milliers de gens massacrés, des milliers de réfugiés.

Une énorme hypocrisie française. Et puis dans les années 90,

qui connaissait le Rwanda ? Maintenant, l’histoire d’avoir fourni les machettes et d’avoir appris à s’en servir, c’est n’importe quoi.

Bref

Tu parlais d’instructions tout à l’heure, et d’un grand show gran- deur nature. Tu disais que l’entraînement stratégique n’avait pas lieu sur le Mont Jari mais que tu ne savais pas pour le renseigne- ment. En même temps, il te semble que la torture n’est pas ensei- gnée aux rwandais. Le renseignement, c’est quoi exactement ? Le show, oui, c’était une opération qui avait réuni pas mal de troupes françaises, des sections de combat et d’appui. Un truc pour faire reluire l’efficacité des troupes françaises et de leur armement auprès des autorités rwandaises qui vraiment n’avaient pas manqué de saluer l’armée française à plusieurs reprises.

Pour le renseignement, j’entends spécialisation dans les écoutes

Tu

vois ce que je veux dire ? Interception et analyse d’informations ennemies. Maintenant, on peut entendre renseignement en obte- nant des informations sous la torture mais vraiment, les Rwandais n’avaient sans doute pas besoin des Français pour ça et si oui, il aurait pu s’agir d’une unité très spécialisée. Les histoires d’avoir jeté des gars des hélicos, etc. j’ai pas vécu ça et ça me semble bidon.

Concernant les largages de corps par des hélico français, ce sont des témoignages de miliciens et rescapés en 1994 je crois. Mais

donc toi, tu assistes plus précisément à l’assistance française au niveau des écoutes ? Tu parlais de véhicules super équipés. Ça porte un nom ces machins ? Je crois qu’on appelait ça une mission Gonio, je crois. Mais l’assis- tance est générale, pas seulement sur les écoutes. D’avoir une force étrangère qui mobilise des commandos sur des zones stratégiques du pays, c’est une sérieuse assistance.

J’ai de mes yeux vu ces véhicules pour les avoir assistés lors d’une opération sur la ligne de front et d’autres groupes ont effectué à plu- sieurs reprises ce type d’OP. Des situations suffisamment compromet- tantes pour que la France demande à ses hommes de changer d’uni- formes et d’armes, de se faire passer pour mercenaires

Il existe des photos avec la tenue des soldats français “en mercenai- res”, mais il y a peu de chance que vous puissiez en dénicher.

Les lignes de front sur lesquelles vous alliez, tu pourrais les situer ? Les lignes de front, non pas moyen. On partait à l’aube, on avait suivi une route bitumée jusqu’à un check point, on était en altitude je crois, ça grimpait. Puis on a retrouvé ce fameux véhicule, une sorte de fourgon blindé. On était dans un camp militaire avancé rwandais. Sur les photos, vous devriez avoir une image avec quelques gars en veste camo [de camouflage] belge et pantalon de treillis français.

En 1993, les troupes françaises n’étaient plus dotées de treillis camouflés. Sur cette même image, les paras devraient porter des cha- peaux de brousse américains.

J’ai du mal à comprendre que vous ne connaissiez pas l’allure de l’ennemi. Tu peux m’en dire plus sur ces rebelles que vous étiez sensés surveiller ?

Je ne crois pas que nos supérieurs nous avaient procuré des informa- tions sérieuses sur les rebelles. L’histoire du grand méchant, c’est authentique, je me souviens encore très bien du discours. Pour la ligne de front, on nous avait brièvement briefé que des véhicules ennemis pouvaient s’engager sur la route qui ouvrait l’accès à notre position et celle de la voiture de James Bond.

Le chapeau de brousse dont je te parlais n’était pas réglementaire dans l’armée française à l’époque ! En ville on sortait avec le béret rouge.

Les 600 ressortissants français qui vivaient au Rwanda au début des années 1990 ont eu, pendant trois ans, la meilleure protection du monde, la plus chère aussi. Un peu moins de mille soldats français d’élite veillaient sur eux. Aujourd’hui, cette affirmation ridicule, semble irréelle, pourtant, c’était exactement le discours officiel des dirigeants français de l’époque.

Intéressant : « Du 22 février au 28 mars 1993, une nouvelle opé- ration militaire voit le jour, l’opération Chimère. Les militaires français du détachement Noroît prennent le contrôle de tous les accès vers Kigali. On peut lire dans “l’ordre d’opération n°3 du 2 mars 1993” du Colonel Dominique Delort, que “les règles de com- portement sur les “check-points” prévoient la remise de tout sus- pect, armement ou document saisis à la disposition de la Gendarmerie rwandaise. » Ça, c’est nous les accès sur Kigali, et c’est la gendarmerie rwandaise dont je te parlais qui était à Mont Jari.

« Le pseudo journaliste Pierre Péan, dans le but avoué de faire taire les nombreuses accusations contre les soldats français, a été obligé de révéler un cas de viol avec actes de barbarie commis au Rwanda fin 1992 ou début 1993. Il évoque le cas d’une jeune rwandaise qui a eu le malheur de croiser la route d’un camion de l’armée française à Kigali. “Deux [militaires français] l’ont violée puis lui ont “travaillé” le sexe à la baïonnette sans que les autres militaires interviennent. Puis l’ont laissée, nue, sur le bord de la route. » J’ai connu une histoire comme ça mais je n’en dirai pas plus.

Merci, Sébastien.

1 http://www.lanuitrwandaise.net/la-revue/no2-o-2008/temoignages-aupres-de-la,131.html

2 http://jcdurbant.wordpress.com/2008/08/07/rwanda-on-avait-ordre-de-ne-pas-bouger-france-

lies-low-as-it-dubious-role-in-rwandas-genocide-is-brought-up-again/

BRUNO BOUDIGUET

Bernard Kouchner, le maître des apparences

Selon le mot de François Mitterrand, l’amiral Lanxade aurait été le “maître des méthodes”. Bernard Kouchner, lui, aura toujours été le “maître des apparences”. Véritable machine à propos vertueux, le french doctor a été au Rwanda pour ten- ter de sauver la face de la République génocidaire. Rude mis- sion. Mais, depuis le Biafra, le docteur a de l’expérience

En 1968, des photos d’enfants «biafrais » mourant de malnutri- tion font leur apparition dans la presse française. Les sécessionnistes du Biafra sont encouragés par l’Élysée. De Gaulle veut la partition du Nigeria et l’ouverture d’un boulevard au groupe pétrolier français Elf. Or, pour accélérer la déroute militaire des hommes du colonel Ojukwu, le gouvernement fédéral nigérian a imposé un blocus au « réduit biafrais ». Jacques Foccart va alors utiliser la famine désas- treuse qui s’en suit pour tenter d’obtenir le soutien de l’opinion et pousser la France à s’engager officiellement 1 . On connaît cette histoire depuis que le documentariste Joël Calmettes a fait un film sur la guerre du Biafra. Il a retracé l’histori- que de l’ingérence française au Nigeria. Diffusé en pleine nuit sur France 3, ce documentaire bénéficie de confidences tardives des acteurs de ce dossier, dont certains ne sont pas peu fiers de leur rôle déstabilisateur – en dépit des millions de morts qui en résultèrent.

Caserne Mortier. Siège du Sdece, Paris. Autour de la table, le psy- chologue des services spéciaux, un représentant de la cellule Afrique de l’Élysée et le colonel Maurice Robert.

Ce dernier, fameux bras droit de Foccart, au soir de sa vie, va faire une étonnante révélation :

Je pense qu’il faut parler des médias et en particulier des médias français mais également britanniques. Lorsqu’on a lancé le mot “génocide”, nous avons fait une manipulation de la presse, c’est sûr, pour que ce terme soit accueilli. Et il faut reconnaître que c’est Le Monde qui est le premier à utiliser le mot “génocide” et après ça a suivi, tous les médias l’ont repris. […] Quand on a choisi le mot “génocide”, bon, il y avait plusieurs possibilités, il y avait aussi “massacre”, “écrasement”, mais le seul mot qui était le plus parlant, c’était “génocide”. C’est d’ailleurs comme ça qu’on a pu émouvoir un peu le général De Gaulle.

Cette manipulation va fonctionner au-delà de toutes les espé- rances. Des intellectuels prestigieux, de droite comme de gauche, s’indigneront du sort des Biafrais – en dépit du soutien diplomatique affiché dont Ojukwu bénéficiera de la part de régimes d’extrême- droite comme ceux de Franco, Salazar ou encore Ian Smith de Rhodésie. C’est à ce moment précis que le jeune Bernard Kouchner entre en scène :

Nous étions sur le terrain avec mes amis qui fonderont, avec moi, Médecins sans frontières. Le peuple biafrais était en train de mou- rir, nous le savions, nous n’avions pas le droit d’en parler. Nous avions le droit de guérir, nous n’avions pas le droit de prévenir. Nous le refusâmes en créant le Comité international contre le génocide au Biafra, où se retrouvèrent des gens de la Croix- Rouge, des médecins, des journalistes, des témoins, des gens qui savaient de quoi ils parlaient. Ce fut la deuxième génération de l’action humanitaire, celle qui refuse de se taire, qui s’engage au- delà des frontières, avec ou sans l’assentiment des gouverne- ments, celle de Médecins sans frontières ou Médecins du monde, les fameux French doctors. 2

« Aujourd’hui, il est prouvé que la Croix-Rouge savait ce qui se pas-

sait dans les camps d’extermination nazis. Et si elle a choisi de ne pas révé- ler ce qu’elle savait et de ne pas intervenir, ce fut pour des raisons qui font rougir aujourd’hui. » 3 Sauf que cette fois-ci, dans les cargaisons de la Croix-Rouge au Biafra, on trouve des armes dans les caisses de baby-

Les opérations occultes des gaullistes permettront à la guerre

food

civile de se prolonger et de faire deux millions de morts. 4 Un autre épisode révélateur de la biographie de Kouchner sera la fameuse épopée des « boat-people ». En Asie, depuis l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges, en 1975, le Cambodge subissait une ter- rible épreuve. Il aura fallu attendre… trente ans pour que l’extermi- nation qui se produisit alors de près du tiers de la population – qua-

lifiée aussi de génocide – soit enfin prise en compte par la justice internationale 5 ! Comme on sait, c’est à l’armée vietnamienne qu’on doit d’avoir mis un terme, en 1979, au règne génocidaire de Pol Pot. Or, à peine a-t-elle pénétré dans Phnom Penh qu’elle est déjà accu- sée par de nombreux médias de préparer l’Holocauste du peuple cam- bodgien… Exactement comme on accusera, des années plus tard, les troupes du FPR d’être des “khmers noirs”, aspirant au génocide des hutus, alors même qu’elles n’avaient fait que mettre un terme au génocide des Tutsi. Le bon docteur Kouchner, toujours sur le pont, lance l’idée d’un bateau-hôpital au secours des boat-people fuyant le régime viet- namien soutenu par l’URSS. Mais il en profite pour dénoncer l'ac- tion de ce régime au Cambodge : « Aujourd’hui la “non ingérence” au Cambodge, c’est le crime de non-assistance à peuple en danger de mort. Le monde entier, témoin, risque de se retrouver complice. Demain le Bateau doit partir pour le Cambodge. Il le faut », explique-t-il à Patrick Sabatier, le 29 septembre 1979, dans Libération. Peu importe si le nom du nouveau comité est Un bateau pour le Vietnam, il s'agit de dénoncer le “Vietnam nouveau”, coupable à la fois de mettre en dan- ger de mort le peuple cambodgien et de martyriser les populations du sud-Vietnam dans des « camps de concentration ». Libération du 28 juillet 1979 ose même présenter les camps où seraient enfermés des Khmers rouges comme « une sorte de Biafra asiatique »…

La couverture médiatique est alors inversement proportionnelle à celle du génocide qui vient d’être perpétré. Kouchner, une fois de plus, n’y va pas de main morte. Dans son ouvrage L’île de lumière, paru en 1980 aux éditions Ramsay, il évoque « de véritables camps de concentration ».

On nous avait tant raconté l’Exodus, nous avions tant serré les poings de rage au souvenir des hommes de cette époque qui n’avaient pas tendu la main aux Juifs, qui avaient, par omission, aidé à l’holocauste et poursuivi après la guerre les persécutions des survivants en leur interdisant l’accès à la terre d’Israël. Nous avions tant juré que cela ne serait plus possible. Voilà qu’une sem- blable tragédie se mettait en place sous nos yeux.

L’opération du comité Un bateau pour le Vietnam bénéficie d’une attitude plutôt bienveillante de l’Élysée – on est sous Giscard. Kouchner y rencontre Jean-David Levitte, alors conseiller diploma- tique, futur sherpa de Sarkozy et actuel directeur du Conseil national

de sécurité. « Il entra ainsi dans la saga du bateau. » Paul Dijoud, futur acteur de la tragédie franco-rwandaise entre également dans la danse. Des contacts sont pris avec le ministère des DOM-TOM.

À l’étonnement du Comité, notre demande fut prise en considé- ration. Le ministre Paul Dijoud était justement en visite à Nouméa et notre proposition lui fut immédiatement transmise. Nous organisions déjà un centre de transit imaginaire pendant que le ministre négociait l’opération avec le haut-commissaire de France en Nouvelle-Calédonie. À titre personnel, ce haut fonc- tionnaire approuva notre objectif.

Deux ans plus tard, le ballon de baudruche des trois millions de morts cambodgiens sous le joug vietnamien se dégonfle, mais ce tohu-bohu va concourir à l’impensable : quelques dizaines de mil- liers de boat-people auront fait oublier le fait que les Khmers rouges, qui viennent d’exterminer deux millions de Cambodgiens, conser- vent leur siège à l’Onu, au nom de la « résistance » à l’envahisseur vietnamien. Cette scandaleuse comédie se poursuivra dans les années 80, le soutien logistique et les livraisons d’armes aux Khmers rouges par la Chine et le camp occidental (dont l’État français 7 ) ren- dront les Khmers rouges incontournables lors des négociations de paix organisées par Roland Dumas sous le parrainage de François Mitterrand, ce qui bloquera longtemps tout effort de justice.

Vingt ans après le Biafra, dix ans après le Cambodge, Kouchner est au gouvernement en tant que secrétaire d’État à l’action humani- taire. Rien n’a changé, ni la Françafrique, ni Bernard Kouchner. Pour ce dernier, le Libéria ressemble à un autre Biafra, et l’humanitaire au grand cœur tente d’occuper à nouveau l’espace médiatique :

Moi, je suis né en 68 à l’action humanitaire. On faisait plus en 68 – ce que j’ai fait avec la Croix-rouge internationale –, que ce qu’on fait maintenant, c’est-à-dire rien, au Liberia, où on meurt

par milliers. J’ai décidé que la France ne pouvait pas ne rien faire,

à convaincre tout le monde ! Alors j’y vais moi-

même, on ne sait jamais, ça peut servir, j’emmènerai quelques

J’essaierai de convaincre qu’il faut faire quelque

chose. Mon idée est très simple, il faudrait ouvrir l’ambassade de France, qui est fermée, et en faire une antenne chirurgicale, sym-

mais j’ai du mal

pansements

boliquement ça serait beau. J’essaie 8

Charles Taylor, le leader des rebelles, impose sa guerre totale (maquillée en guerre tribale), sous la houlette de Paris

via le « consortium de Ouaga » – une alliance entre Kadhafi, Compaoré et Houphouët-Boigny, longtemps l’homme-clef de la France en Afrique. Seule nouveauté : Kouchner ajoute à son épopée humanitaire le combat pour le droit d’ingérence. La fin de la guerre froide semble faciliter l’application de ce concept et le ministre Kouchner se veut en 1991 volontaire et optimiste :

Un moment viendra, que la France aura préparé, où la conscience universelle imposera que l’on s’intéresse au massacre des autres partout. On ne pourra accepter l’inacceptable, parce qu’on l’aura vu. Grâce aux médias. Au fond, du Biafra à la mer de Chine, j’ai toujours été préoccupé par Auschwitz. Est-ce que, de nos jours, Auschwitz serait encore possible ? Auschwitz ou les massacres du Cambodge ? Est-ce que l’abri de la frontière serait suffisant pour autoriser l’extermination d’un peuple ? Je réponds non, enfin. Demain, lorsque l’on aura connaissance d’une extermination massive, on ne la supportera plus. Il y a la mémoire, les images, le rôle considérable de la presse et une conscience. Le droit d’ingé- rence est fondamentalement une démarche anti-Auschwitz, anti- génocide, une idée généreuse de la France déjà proposée en 1945, que les volontaires de l’humanitaire ont imposée et que François Mitterrand et Roland Dumas ont propulsée bien haut. (…) Comme l’a dit le président de la République, désormais “la non- ingérence s’arrête là où commence la non-assistance”. 9

Or, trois ans plus tard, le génocide au Rwanda, contrairement à ce qu’affirment certains, ne sera pas télévisé et au moment même où Bernard Kouchner s’exprime dans Le Monde, en avril 1991, François Mitterrand mène déjà une politique inavouable au Rwanda. Lorsque débute le génocide des Tutsi, le 6 avril 1994 au soir, la seule force capable d’enrayer la machine était la Minuar, les Casques bleus de la Mission des Nations-unies pour le Rwanda, dotée de 2 500 hommes. L’assassinat de dix soldats belges, deux jours plus tard, va provoquer un séisme dans l’opinion publique en Belgique. Bruxelles décide de rapatrier ses Casques bleus. Une décision tragique car il s’agit du plus important contingent onusien.

Le Monde. Quel que soit le mérite actuel des casques bleus, on ne peut oublier qu’il y a eu, au début des événements, une démission de l’ONU. Bernard Kouchner. Bien sûr, j’ai été le premier à la dénoncer. J’ai dit partout qu’il était scandaleux qu’on se contente d’aller cher- cher nos compatriotes sans imposer par les armes le couvre-feu comme les pompiers tuent le feu. 10

Dans la revue Humanitaire, il racontait :

Oui, au moment où le génocide a commencé, les troupes interna- tionales ont été partiellement 11 retirées. Ce premier scandale a été suivi par une seconde décision catastrophique 12 : les parachu- tistes français et belges sont intervenus pour évacuer les blancs avec leurs plus précieux effets et se sont retirés, laissant les Hutus massacrer la minorité tutsie. 13

Le hic, c’est la réponse que fait Kouchner lors de la plus belle tribune médiatique qui puisse exister, le sacro-saint journal de

20 heures. Le voici donc interrogé le 16 avril par Bruno Masure, soit

dix jours après le début du génocide et au lendemain du retrait des

Casques bleus belges :

Bruno Masure. Bernard Kouchner, les gouvernements français successifs ont soutenu l’ancien président rwandais qui a été assas- siné, enfin, qui est mort dans son avion, on a un peu l’impression que ce malheureux pays maintenant est complètement aban- donné à lui-même. Bernard Kouchner. Oui, mais là aussi sous d’autres cieux, consé- quences de la haine, de l’intolérance, des massacres effrayants que nous prévoyons. Alors, j’ai été très choqué qu’on évacue seule- ment les Blancs, bien sûr il fallait le faire et je félicite nos soldats. Mais laisser les habitants de cette ville être massacrés de telle manière, ça n’est pas supportable. Alors un jour, il faudra qu’on comprenne : un dispositif doit être mis en place pour prévenir ces massacres, pas pour arriver trop tard en permanence. Je sais qu’on ne peut pas prendre le monde entier dans ses bras. Ça s’appellera un jour le droit d’ingérence, c’est une toute nouvelle diplomatie au nom des Droits de l’Homme, il faut le faire parce que sinon, tous les jours, nous aurons des images de la sorte et tous les jours nous aurons le cœur soulevé.

La raison d’être de l’Onu, au sortir de la seconde guerre mon-

diale et de la Shoah, n’est-elle pas d’éviter le génocide ? Entre la pré- vention des massacres et le fait d’arriver trop tard, n’y a-t-il pas le fameux chapitre VII qui oblige les États-membres de l’Onu à réagir ? Les rapports des ONG étaient depuis longtemps alarmistes. 14 Les hautes sphères politiques et militaires françaises sont évidemment au courant du génocide, et ce depuis le début. L’urgence n’est-elle pas,

au moment crucial où le plus gros contingent onusien quitte le

Rwanda, d’appeler au renforcement de la Minuar ? Plus encore, n’au- rait-il pas fallu appeler à une révision urgente et sans concession de son mandat (la Minuar ne pouvait alors qu’utiliser la légitime

défense), seule solution permettant l’arrêt du génocide ? Il fallait pour cela que la qualification de génocide soit appliquée à ce qui se passait au Rwanda. Mis à part quelques très rares allusions, le géno- cide est absent des débats et des discours durant près de la moitié du temps que durera l’extermination. Mitterrand en a bien conscience, lui qui déclarera le 10 mai, sans provoquer de polémique :

Nous ne sommes pas destinés à faire la guerre partout, même lors- que c’est l’horreur qui nous prend au visage. Nous n’avons pas les moyens de le faire, et nos soldats ne peuvent pas être les arbitres internationaux des passions qui aujourd’hui bouleversent, déchi- rent tant et tant de pays. 15

C’est à la mi-mai, c’est-à-dire lorsque l’extermination est en grande partie réalisée, que le mot génocide est enfin prononcé par des politiques français : Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, emploie le terme, mais sans préciser qui sont les victimes et les bour- reaux. Bernard Kouchner va le précéder d’un jour et intervenir dans de nombreux médias, du 14 au 20 mai. L’étude de l’ensemble de ses discours met à jour un paradoxe qui résume peut-être à lui seul ce qu’on pourrait appeler le kouchnérisme : comme nous allons le voir, Kouchner semble bien décrire une situation de génocide, en insistant sur le sort de victimes tuées pour ce qu’elles sont. Mais à d’autres moments, il ajoute grandement à la confusion ambiante.

Kouchner est en mission pour l’Élysée 16 du 12 au 17 mai. Juste avant son départ pour le Rwanda, un très haut responsable militaire du gouvernement intérimaire rwandais rencontre en France le chef de la Mission militaire de coopération. Au menu notamment : l’amé- lioration de l’image du régime génocidaire… Or, voilà ce que rap- porte le général Dallaire, dirigeant de la force onusienne, à propos de la visite de Kouchner :

Il m’a annoncé que le public français était en état de choc devant l’horreur du génocide au Rwanda et qu’il exigeait des actions concrètes. Je lui ai exposé ma position : pas question d’exporter

des enfants [

quelques Français bien-pensants. J’ai détesté l’argument de Kouchner qui estimait que ce genre d’action serait une excellente publicité pour le gouvernement intérimaire […]. Je n’aimais déjà pas l’idée de faire sortir du pays des enfants rwandais, mais se ser-

]

et de] s’en servir comme porte-enseigne pour [

vir de ce geste pour montrer une meilleure image des extrémistes me donnait la nausée. 17

L’opération va capoter. Mais, un mois après, la défaite des alliés de la France étant pratiquement consommée, Kouchner reviendra à la charge, portant devant les caméras un orphelin dans les bras. Il demandera alors le soutien de Dallaire pour une intervention de l’ar- mée française à Kigali, dont l’objectif aurait été la partition du pays… Là encore, il se heurtera au refus catégorique du général onu- sien, mais l’idée était bien de faire intervenir la France sous prétexte humanitaire, alors que 90% des Tutsi sont déjà exterminés. D’aucuns y verront surtout la volonté de trouver un prétexte pour crapahuter une nouvelle fois les légions néocoloniales de l’armée française pour sauver un régime au bord de la déroute. 18 Voilà donc pour ce qui est des actes. Qu’en est-il des discours ? Le 13 mai, c’est un homme au cœur déchiré qui parle aux médias réunis dans la cour de l’hôtel Amahoro :

employer le mot génocide n’est pas mon habitude, mais ces gens ont été tués pour ce qu’ils étaient, pas pour ce qu’ils ont fait. Et donc ça, c’est la définition d’un génocide. 19

Le même jour, il ajoute :

Comment pourrions-nous nous tenir à l’écart de ce génocide ? Cela vous concerne, nous sommes une partie d’eux-mêmes, en tant qu’êtres humains. Il n’est plus possible de dire qu’il s’agit d’une affaire “entre africains”. Il s’agit d’êtres humains. C’est une affaire qui concerne le monde entier. Ces gens ont été tués pour ce qu’ils étaient, d’un point de vue pré- cisément ethnique ou politique. Non pour avoir mal agi, mais pour ce qu’ils étaient. 20

Non sans culot, car il pourrait y risquer sa vie, il déclare même au micro de Radio Mille collines, la radio du génocide :

La commu- Que les assas-

Rangez vos machettes ! Ne vous

occupez pas de la guerre des militaires ! Comme à Nuremberg, il y aura des enquêtes et les criminels de guerre seront punis ! 21

« Nous étions entourés par les génocideurs et nous les insultions. » 22 Le 18 mai, rentré en France, le propos se fait encore plus précis :

On entasse les gens dans des églises, on arrose le toit avec de l’es-

On a vu tout ça ! Alors, il faut rap-

peler quelque chose quand même : il y a un groupe majoritaire, environ 90%, qui s’appelle les Hutu. Il y a un groupe minoritaire qui s’appelle les Tutsi, 10%. Les Hutu tuent les Tutsi, et apparem-

C’est un génocide qui restera gravé dans l’histoire nauté internationale et la France vous regardent

sins des rues rentrent chez eux

sence, on met une grenade

ment ont décidé de les tuer tous ! Ça s’appelle un génocide. On tue parce qu’on est Tutsi, pas parce qu’on a fait quelque chose de mal. 23

Il s’agit là d’un des rares moments de télévision pendant le génocide où les victimes, « les Tutsi », sont désignées nommément 24 , si on prend en compte les innombrables reportages des JT des trois chaînes principales françaises. C’est aussi le seul moment parmi tou- tes les déclarations de la période où Bernard Kouchner prononce sans équivoque le mot génocide assorti de la reconnaissance claire de ses victimes, les Tutsi. Néanmoins, la formule « les Hutu tuent les Tutsi » pourrait être interprétée comme étant la résultante de luttes tribales et est incor- rect en ce sens que ce ne sont pas « les Hutu » dans leur ensemble – même si un nombre assez impressionnant de personnes étiquetées « hutu » participeront au génocide, contraints ou endoctrinés par la propagande – qui massacrent, mais plutôt un appareil d’État prônant l’idéologie politique du Hutu Power. La symétrie de langage sur les bourreaux est donc trompeuse : qui sont « les Hutu » ? Tous les Hutu ? Le gouvernement intérimaire, les milices ? Les auditeurs de France Inter auront toutefois cette rectification :

Parler de cette chose en trois minutes, c’est toujours impossible, parce qu’il n’y a pas seulement un problème ethnique, comme on le dit. C’est pas seulement Tutsi contre Hutu. Ça, c’est la facilité et c’est un tout petit peu aussi le fascisme qui présente ça comme ça. Il y a un fascisme africain. Il y a, chez les Hutus qui sont majo- ritaires à 90 % au Rwanda, des gens qui veulent cette solution finale, cette purification ethnique.

Sur TF1, cette rectification est là aussi, mais sans préciser qui sont les victimes :

Génocide ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on est tué pour ce qu’on est, pas pour ce qu’on a fait. C’est-à-dire que les enfants [sont visés :] ils cherchent les enfants en ce moment, on marche sur les cadavres d’enfants, dans l’herbe on trouve des têtes d’en- fants décapités, qui ont six ans, huit ans, deux ans. On raccourci les enfants à la machette. Pourquoi ? Parce qu’on a tellement tué, qu’on en a peut-être – ô dernier symptôme d’humanité – un peu de remords, alors on se dit qu’il faut que l’enfant meure aussi pour pas qu’il puisse venir vous le reprocher, ou reprendre la maison qu’on a pillé et kidnappé, c’est ça ! Alors ? On dit c’est une lutte ethnique, c’est vrai, et c’est faux ! On a voulu faire que ces Tutsi, qui sont 10%, et que ces Hutu, 90%, ce soit la seule explication. C’est pas vrai. C’est un génocide, manipulé et fait, exécuté sciem-

ment par des fascistes, le fait qu’il soit tropical, ce génocide, ne change rien. Il y avait d’un côté les représentation politiques, pas seulement ethniques, et de l’autre côté des gens qui se sont servis du racisme, purification ethnique là aussi, nous y sommes.

« Des gens » veulent cette solution finale. « Des gens » se sont

servis du racisme. « Ils » cherchent les enfants. « On » raccourci les enfants. « On » a tellement tué. « On est tué pour ce qu’on est ». Victimes et bourreaux sont impersonnels. Le Gouvernement intéri- maire rwandais, adepte du Hutu Power, n’est pas nommément cité. « Des » fascistes se servent « du » racisme. Qui sont les fascistes ? Qui sont victimes du racisme ? Kouchner parle aussi de solutions à mettre en œuvre d’urgence :

songez que Kigali, c’est une ville à l’intérieur de laquelle se situent des îlots d’otages, menacés de mort en permanence. […] Il y a, à l’intérieur de cette ville des milliers d’Anne Franck réfugiées, dans les caves, dans les toits, menacées de mort. La mort rôde en permanence […] tout à l’heure François Léotard parlait de l’hu- miliation des soldats, je vous assure qu’ils sont humiliés, qu’ils attendent les 5500 qui vont arriver. Et vous allez voir ce que va en faire le général Dallaire, il va faire baisser la tension je l’espère. S’ils arrivent très vite car il y a encore des massacres, on est en train d’assassiner, on est en train de poursuivre le génocide. 25 […] Il faut donc absolument qu’arrive très vite le supplément d’hom- mes avec lesquels le général Dallaire pourra faire baisser la ten- sion 26 . […] Plus vite ces soldats viendront, et moins il y aura de morts supplémentaires. Vous avez parlé de 200 000, les chiffres seront peut-être plus grands 27 . […] Si les Casques bleus arrivent, encore une fois vous le disiez à François Léotard, “pas trop tard !” parce qu’en somme, et je m’arrête : il y a un massacre – il y en a beaucoup ces temps-ci – celui-là est exceptionnel, celui-là est un génocide au Rwanda […] Alors on dit toujours “y’a pas d’hom- mes, y’a pas d’argent, y’a pas de volonté politique”, et puis tou- jours après le massacre, on trouve les hommes, on trouve l’argent – ça coûte beaucoup plus cher – et la volonté politique se mani- feste timidement. Seulement, les gens sont morts. 28

Kouchner milite donc pour un renforcement de la Minuar, et souhaiterait même que la France se tienne à l’écart :

France Inter. Vous parliez tout à l’heure de l’aveuglement, volon- taire ou non, de la Communauté internationale. On a reproché à la France de ne pas être intervenue en raison de ses amitiés pas- sées avec le régime politique du Rwanda. Est-ce que la France peut, et doit, vite maintenant, faire quelque chose ?

Bernard Kouchner. La France ne doit pas être en avant dans cette affaire pour les raisons que vous dîtes. Elle doit participer, comme d’ailleurs Philippe Douste-Blazy, avec qui j’étais en com- munication de Kigali, est parti ou envoie ses collaborateurs pour le faire, s’occuper des réfugiés aux frontières. Et c’est déjà bien, car on en a besoin. Mais la France ne doit pas faire la maligne, je ne crois pas. La politique africaine de notre pays et de bien d’au- tres, c’était un théâtre d’ombres : je suis partisan qu’on ait une politique dirigée par les droits de l’homme, que les choses soient transparentes. Les jeunes générations en sont fermement parti- sans. Il y a bien des choses à dire, mais on n’a pas non plus à être très fiers – dans cette région qui groupe, et ça n’est pas un hasard, des intérêts – de ce qu’on a fait, de ce qu’on a laissé faire.

« La France ne doit pas faire la maligne. » Mais quelques secon- des plus tard, il va dans le sens inverse :

Mais nous n’avons pas été que mauvais, en Afrique, et au contraire, nous n’avons pas qu’à rougir, sûrement pas. En particu- lier sur l’aide humanitaire, sur le soutien aux populations. C’est pas simple d’être toujours du bon côté quand ça change en perma- nence. C’est pas simple de maintenir, peut-être même quand on n’en a pas les moyens, une tradition et une influence qui pour- raient sans doute être obtenues par d’autres biais. Les Français sont bien vus, quand même, au Rwanda. Et même des deux côtés :

il y a plus que du respect pour la France, il y a de l’amitié. Nous devons continuer de nous en servir pour le bien de ces popula- tions. Mais dans la clarté, la transparence et les droits de l’homme.

L’ambiguïté des propos est totale. « Maintenir une tradition »

néocoloniale « par d’autres biais »

l’impossible ! On sait aujourd’hui ce qu’il est advenu d’un Bernard Kouchner enfin parvenu à la tête du Quai d’Orsay, perpétuant le néocolonialisme français dans un mépris affiché des Droits humains.

Jean-Christophe Klotz. Alors je te vois dans la cour de l’Amahoro, c’était le nom de l’hôtel, donnant des interviews un peu à la chaîne, à certains journalistes qui étaient dans les locaux, je te vois les dire en français, en anglais, toujours la même indi- gnation. Comment tu faisais, pardonne-moi, est-ce que tu rejoues cette indignation parce que tu penses que c’est important, com- ment ça se passe à ce moment-là ? Bernard Kouchner. Je crois que c’est à moitié l’un, à moitié l’au- tre, oui, je rejoue sans doute l’indignation, mais l’indignation était réelle, elle n’était pas feinte du tout, malgré mon habitude des massacres, il y avait là une densité et une détermination, une

Kouchner, le missionnaire de

“productivité” au niveau du massacre qui méritait

les seuls, alors il fallait bien que je le fasse, hein, avec Michel, avec Renaud et avec toi. Et il fallait bien qu’une voix, même ténue, – même un peu ridicule, je le sentais bien

Nous étions

Klotz. Qu’est-ce que ça avait de ridicule ? Kouchner. Ah bah parce que tu comprends, un moment donné,

être professionnel du tapage, on me l’a assez reproché, et être porte-parole de l’indignation permanente, on dirait la révolution

On s’en

lasse, quoi

parce que je revois ça

C’est très compliqué ce que tu me demandes

permanente, quoi, le Trotsky de l’indignation, pfff

Enfin

« J’avais le sentiment que l’irréparable

avait été commis, qu’il restait quelques personnes à sauver certainement,

mais j’avais le sentiment que ce que j’avais fait toute la vie pour prévenir le massacre des minorités avait été inutile là, et qu’on avait régressé de vingt ou trente ans. » 29 L’identification des victimes, les Tutsi, mettra au moins dix ans à faire surface dans l’opinion 30 . Ce qui nous amène à étudier d’autres parties du discours kouchnerien de la mi-mai 1994. Tout d’abord, une petite phrase, prononcée de manière exaspérante au moment même où il définit ce qui se passe au Rwanda comme étant un génocide : « C’est une des vraies catastrophes humanitaires de ce temps » ou sa variante « C’est une des pires catastrophes humanitai-

res au monde.

» L’évocation de la catastrophe humanitaire nous éloi-

gne de la notion de crime d’État. Elle nous fait surtout entrer dans la

catégorie de l’imaginaire des calamités naturelles. 31

Patrick Poivre d’Arvor. Parce qu’il fait qu’il y avait aussi des Hutu qui étaient pour une collaboration avec les Tutsi et ceux-là sont pourchassés Bernard Kouchner. Et non seulement ça, on a commencé dans cette nuit du 7, du 6 au 7 avril, à tuer les Hutu, l’ethnie majori- taire, à tuer les Hutu démocrates, et ceux-là ont été éradiqués, disparus, certains se cachent encore, on sait où mais on ne peut pas aller les chercher. C’est-à-dire des milliers d’Anne Franck encore une fois, qui attendent la mort. Alors qu’est-ce qu’on peut faire, attendre ? Non, c’est pas possible ils vont mourir, ils conti- nuent d’être assassinés, et je parle de Kigali, je peux vous parler des autres régions, et je ne prends pas parti entre les bons et les méchants complètement, il y a aussi, à une autre échelle, des règlements de comptes de l’autre côté, du Front populaire rwan- dais, pas du tout à la même échelle, mais un mort est un mort. Et donc qu’est-ce qu’on peut faire, que ces casques bleus, chargés de la mission de protection humanitaire, ça veut dire quoi ? Oui

À force de crier au loup

quand on en a besoin de donner à manger, du riz, en effet, pour

lequel on a ironisé, eh ben, ils en ont besoin parce qu’ils crèvent

de faim. Et ceux-là, qui seront nourris seront protégés

J’espère !

La grande supercherie est d’avoir transposé sur le plan ethnique ce qui était un raisonnement politique. C’est très difficile de le faire comprendre. On ne voit que les clivages Tutsi = 10 % –, Hutu = 90 %. Mais les premiers massacrés ont été des Hutus démocrates à Kigali et ailleurs.

Ces phrases interminables forment un fatras incompréhensible. Cela annulerait presque ses précédents propos. Un habitué du dossier rwandais pouvait éventuellement en comprendre les raccourcis et autres approximations. Mais à travers un discours aussi confus, com-

ment le public peut-il saisir l’enjeu ? La situation n’est pourtant pas si compliquée : un gouvernement fasciste se réclamant du Hutu Power a commencé par assassiner les « Hutu » démocrates, puis a

tous les Tutsi du Rwanda. À l’extérieur du

pays, le FPR, formé de réfugiés à dominante « Tutsi » mais refusant les catégories ethnistes, fait la guerre contre ce gouvernement fas- ciste soutenu à bout de bras par la France. Quand Bernard Kouchner parle des Hutu démocrates assassinés au début du génocide, il ne précise jamais qui sont les coupables. On nage alors dans le brouillard. Et quand Kouchner y ajoute que ces Hutu démocrates sont aussi des Anne Franck en puissance, et qu’on n’a pas indiqué que les Tutsi étaient la catégorie visée par le géno- cide, alors là, plus rien n’est vraiment intelligible. Après le journal de 20 heures de TF1 le 18 mai, il donne une interview au Monde, parue dans l’après-midi du 19 mai et datée du 20 mai.

Ces milices, issues des partis politiques et des organisations de jeunesse, en particulier les plus extrémistes, sont devenues incon- trôlables. La radio les excite, en particulier la station Radio Mille Collines qui a appelé plusieurs fois au meurtre. Le lundi 16 mai, nous avions réussi notre négociation sur l’évacuation des orphe- lins et l’ouverture d’un corridor humanitaire. Nous avions reçu le feu vert de toutes les autorités, du Front patriotique rwandais au président du gouvernement provisoire, en passant par le chef d’état-major et tous les ministres, et jusqu’au chef des milices – tout avait été méticuleusement programmé avec le général Dallaire. On n’aurait pas touché à un cheveu des enfants. Eh bien, ce jour-là, après trois heures de réunion, les officiers de l’ONU se sont levés en demandant : “Plus de question ?” Alors des miliciens, en tee-shirt et en jeans, devant les chefs militaires, ont levé la main et posé trente-cinq conditions, toutes inaccep-

entrepris d’exterminer

tables. Et pas un militaire n’a parlé. C’est la rue qui commande, ce sont les miliciens qui commandent, voilà la réalité. Pendant que nous négociions – on l’a découvert après – la Radio Mille Collines appelait à ne laisser passer personne. Dans ces condi- tions, avec seulement 400 hommes, on ne pouvait pas évacuer les enfants. 32

Tout n’est pas clair à 100% dans cet épisode important d’éva- cuation manquée des orphelins. Georges Kapler et Jacques Morel ont fourni tous les éléments connus à ce jour. Y a-t-il eu un conflit interne entre les milices et les militaires ? Les chefs des milices, sou- tenus par la Radio Mille collines, ont, au dernier moment, exigé d’accompagner le convoi d’orphelins de l’Onu. Kouchner dit que les chefs militaires n’ont alors pas bronché. Mais, suggèrent Morel et Kapler, « il est possible que les FAR, ce 16 mai, aient voulu, en sous- main, profiter du convoi des orphelins vers l’aéroport pour y faire parvenir des renforts ». 33 Endroit stratégique par excellence, l’aéroport est sous le feu du FPR, et sera d’ailleurs pris cinq jours plus tard. Il est évident que le convoi de l’ONU transportant les orphelins n’avait aucune raison d’être escorté par les FAR. Le FPR n’aurait pas laissé s’ouvrir la brèche. Lors des négociations, il est très probable que les militaires aient voulu faire porter la responsabilité de l’échec sur les miliciens. Dans cet entretien au Monde, Bernard Kouchner ne prononce plus le mot génocide. S’appuyant sur l’échec du convoi d’orphelins, il semble plutôt décrire une sorte d’anarchie : « Ces milices, issues des partis politiques et des organisations de jeunesse, en particulier les plus extrémistes, sont devenues incontrôlables. (…) C’est la rue qui com- mande, ce sont les miliciens qui commandent, voilà la réalité. » C’est là l’inverse d’un génocide, qui lui est l’œuvre froide et exterminatrice d’un appareil d’État. Lors de ce génocide, les milices sont de toute évidence aux ordres de la hiérarchie militaire et gouvernementale. Parlant des chefs militaires, Kapler et Morel remarquent que

manifestement, Kouchner cherche à les exonérer de la responsa- bilité des massacres. Il prétend qu’ils n’ont aucun pouvoir sur les miliciens alors qu’il est connu à cette date que ceux-ci obtiennent armes et munitions de l’armée rwandaise. (…) Il apparaît bien que si les miliciens sont présents à la réunion, c’est parce qu’ils sont acceptés par le colonel Bagosora et Bizimungu, le chef d’état-major de l’armée rwandaise, et nous voyons ces deux der- niers n’émettre aucune objection devant les exigences de ces chefs de bandes d’assassins. Observons que Bernard Kouchner a été autorisé à prendre la parole sur la Radio mille collines

(RTLM), alors qu’elle s’oppose au but affiché de sa mission. Qui a pu l’autoriser à parler sur RTLM ? Bagosora ou des membres du gouvernement probablement. 34

Kouchner décrit une sorte d’hécatombe en citant des chiffres entre 200 000 et 500 000 morts, mais emploie une fois de plus le

vocable de « catastrophe humanitaire ». Il y a des « morts », des « cadavres d’enfants décapités », « des assassinats », des réfugiés qui

) assassi-

». À la question « Quels sont les besoins les plus

urgents ? », il répond : « La paix. Le cessez-le-feu. La protection des personnes menacées. » Rappelons que le génocide et la guerre civile sont concomi- tants, mais sont néanmoins deux choses bien différentes. D’ailleurs, le cessez-le-feu est alors une revendication du GIR, le gouvernement génocidaire, qui en fait une condition sine qua non pour arrêter le génocide. À cette date, seul le FPR est capable d’arrêter le génocide. Il est entré en guerre après le début des massacres, et finira effective- ment par arrêter le génocide une fois la guerre gagnée. Cette fois-ci, le discours de Kouchner est en parfaite adéquation avec la confusion qui émane de celui des grands médias. Reprenons la chronologie des interventions de Kouchner dans les médias : il arrive à Kigali le 12 mai. Le 13, il donne une série d’in- terviews à plusieurs chaînes de télévision, dont une à France 3 qui sera diffusée en boucle le 14. Kouchner y dénonce « un » génocide. Le 18 au matin, il rentre à Paris. C’est à peine débarqué de l’avion, à l’aéroport de Roissy, qu’il fait son discours le plus clair sur les victimes du génocide, en précisant bien que les Tutsi sont les vic- times. France 3 en fait une diffusion unique dans son “12/14”. Le midi, il est sur France Inter, la qualification des victimes se fait moins précise mais les mots forts sont présents (« Il y a, chez les Hutu qui sont majoritaires à 90 % au Rwanda, des gens qui veulent cette solution finale, cette purification ethnique. »). Le mot génocide est encore pro- noncé. Il appelle à un renforcement urgent de la Minuar. Au journal de 20 heures sur TF1, toujours cet appel pour un renforcement de la Minuar, le mot génocide est prononcé cinq fois, mais cette fois-ci les victimes tutsi ne sont plus désignées. Le lende- main, dans le journal Le Monde, le mot génocide n’est plus prononcé, aucune qualification des victimes, et l’expression « catastrophe huma- nitaire » fait son grand retour. En vingt-quatre heures, le discours de

n’ont « rien à manger nés au centre de la ville

», « des miliciens », « des enfants (

Bernard Kouchner s’est donc fortement dégradé. A-t-il eu un brie- fing de l’Élysée ? Il est peut-être utile de souligner qu’un mois plus tard, revenant de sa deuxième mission au Rwanda dans le contexte de la préparation de Turquoise, le conseiller de l’Élysée Bruno Delaye signale dans une note à François Mitterrand datée du 21 juin que Kouchner souhaite rencontrer le président et avoir ses « conseils quant à ses déclarations publiques ». De plus, et c’est là sans doute le plus important, Kouchner cache l’identité des bourreaux. Certes, il dénonce les milices, qui sont l’un des bras armés du génocide, mais son courage est aussi une diversion pour dédouaner le gouvernement (c’est la rue qui com- mande) et l’armée (qui fait la guerre). Or, un génocide n’en est pas un s’il n’est pas piloté par un appareil d’État. Un appareil d’État dont le représentant le plus fameux – Théoneste Bagosora – a accompagné Kouchner dans son convoi onusien de retour du quartier général du GIR. Un appareil d’État soutenu par l’Elysée, qui envoie ce même Kouchner en mission pour « faire une excellente publicité » à ce gou- vernement en sauvant des orphelins du « chaos », où les gens se « coupent en rondelles », « comme dans les dessins animés 35 ».

L’ APÔTRE DU PARACHUTISME FRANÇAIS À K IGALI

Au retour à Paris, j’ai rencontré au hasard Alain Juppé à RTL alors que je venais de pousser un cri pour attirer l’attention du public sur le génocide rwandais. Comme je m’indignais que la communauté internationale ne réagisse pas, le ministre des Affaires étrangères m’a confié son souhait d’intervention de la France. J’ai proposé alors qu’une telle opération – qui ne s’appe- lait pas encore Turquoise – devait avoir lieu à Kigali. J’insistais sur la capitale et les Tutsis encore cachés que l’on pouvait sauver.

Un mois plus tard, le génocide est terminé à 95%. Mais il sera quand même un promoteur de Turquoise. Il regrette son aspect « tar- dif » mais en souligne la « nécessité » 36 . Il en comprend également les dangers. Il sait pertinemment que la gestion humanitaire d’un flot de réfugiés masquera l’exfiltration des assassins :

Ça ce sont des gens qui ont fui, qui d’ailleurs ont fui les massacres et parfois y ont participé, c’est comme ça que ça se passe. 37

Et pourtant, il déclarera dix ans plus tard :

Honnêtement [Kouchner met sa main sur le cœur], je n’ar- rive pas à croire que c’était voulu qu’elle se passe mal [l’opération Turquoise], et qu’on allait protéger les salauds, les génocideurs, les pourritures. 38

Bernard Kouchner va encore plus loin :

Et ce fut le malentendu dramatique de l’opération Turquoise qui ne se déploya pas à partir de Kigali comme je l’avais compris, mais sur le chemin de la fuite des génocidaires vers le Congo voisin. Une tragique erreur d’analyse, au moins. 39

Apparemment, Kouchner, lui, ne fait pas d’erreur : il a continué

d’affirmer à plusieurs reprises que l’opération Turquoise devait se faire à Kigali. Comme s’il n’y avait pas d’autres Tutsi cachés dans le reste des zones contrôlées par les forces du génocide ! À l’origine, le déploiement de Turquoise à Kigali était la version “hard” de cette opération militaro-humanitaire. Où les parachutistes français auraient sauté sur la ville comme jadis à Kolwezi. Où il s’agissait d’empêcher le FPR de contrôler tout le pays et d’incarcérer les géno- cidaires, permettant au GIR de conserver une légitimé internatio-

Selon Allison Des Forges, Kouchner

nale dans son “Hutuland”

avait sur lui, le 17 juin à Kigali, une carte délimitant une zone contrôlée par les Français, englobant Kigali. 40 Une carte sur laquelle apparaissait la séparation de la ligne de front d’une guerre des races, de même type que celle se trouvant dans le bureau du général Quesnot, un des extrémistes de l’état-major élyséen. Dallaire refusa catégoriquement la proposition de Kouchner. La version “soft” de Turquoise fera tout de même d’énormes dégâts : elle va déstabiliser durablement la région des Grands lacs.

Oui, et qui a vendu l’opération Turquoise ? Moi ! J’avais telle- ment confiance en mon pays. 41

QUAND KOUCHNER DÉFEND LA FRANÇAFRIQUE EN PLEIN GÉNOCIDE

Le 16 mai, Jean-Hervé Bradol, de Médecins sans frontières, est invité au journal de 20 heures de TF1. Il est profondément indigné du comportement du gouvernement français dans ce génocide. Le lendemain, il est convoqué par l’Élysée. Le 18 mai, Libération fait sa Une sur « les amitiés coupables de la France » 42 au Rwanda. Alain Frilet et Sylvie Coma font de bien embarrassantes révélations pour les autorités françaises. Un moment d’exception.

Dans sa tournée des médias du 18 mai, Kouchner est naturelle- ment interrogé sur le scandale du jour :

Bien sûr ! C’est vrai qu’il n’y a pas lieu d’être fier, bien sûr, et il

qu’on en

parle, de cette politique africaine, qu’on en parle, de ces hommes

d’ombre, qu’on parle des nécessités aussi, peut-être, d’en passer

par là parfois, mais qu’on l’explique. Et puis quoi, il faut pas exa- gérer non plus. La France a participé aux accords d’Arusha, qui au contraire, ce reproche a été fait ensuite et explique peut-être les

massacres, faisaient la partie belle au Front

patriotique du Rwanda. La France n’a pas fait que des mauvaises choses, mais il est vrai que nous avons soutenu, par des accords de coopération qui existent et qu’il faut bien respecter, ou alors il faut changer tout, pour pas qu’il y ait des rapport précisément spéciaux avec les pays africains, que les Droits de l’Homme soient appliqués en permanence. Moi, je le souhaite infiniment, je l’ai demandé vingt-cinq fois. Mais, dans ces conditions, on aide souvent des gens, oui, on utilise souvent les armes que nous avons fournies et que nous avons vendues, pour le pire, et là c’est exceptionnelle- ment ignoble, insupportable, inqualifiable, un des crimes

faudrait très ouvertement que ce débat ait lieu (

),

populaire… euh…

43

« Des nécessités aussi, peut-être, d’en passer par là parfois, mais qu’on l’explique. » Une phrase vertigineuse en plein génocide !

Comment ça, « cette politique africaine », « ces hommes d’ombre », cette politique qui a mené tout droit au génocide, cette politique a ses « nécessités » ? Il faut expliquer, en plein génocide, la raison

d’État aux Français

influence sur le gouvernement génocidaire : « oui, on utilise souvent les armes que nous avons fournies et que nous avons vendues, pour le pire, et là c’est exceptionnellement ignoble, insupportable, inqualifiable ».

Quelle a été la responsabilité de la France dans cette tragédie ? Dans toutes les politiques africaines, il y a des zones d’ombre. Il faudrait une agence centrale de coopération au ministère des Affaires étrangères à la place du ministère de la coopération. C’est ce que je demande dans cette campagne pour les européen- nes. Je veux une politique transparente menée au nom des droits de l’homme. Mais il ne faut pas exagérer, au Rwanda la France n’a pas soutenu que ceux qui sont devenus des assassins. Elle a res- pecté ses accords de défense avec le gouvernement, mais elle a aussi soutenu les accords d’Arusha, qui ouvraient la voie à une réconciliation nationale. 44

Arusha et les accords de défense sont les fables que racontent tous les politiciens impliqués dans le génocide comme Balladur,

De plus, il semble dédouaner l’Élysée de toute

Védrine et consorts. Soutenir les accords de paix d’Arusha ne servait à rien si au même moment la diplomatie française appelle à la créa- tion d’un « front hutu », sauf à se donner bonne conscience aux yeux du monde. Il n’y avait pas d’accord de défense entre la France et le Rwanda. Le 27 mai 1994, sur France 2, au journal télévisé, a lieu un débat entre André Glucksmann et Bernard Kouchner sur la Bosnie et la « liste Sarajevo », une liste d’intellectuels qui se présente, en marge des partis, aux élections européennes de juin. Soudain, Glucksmann met le sujet du Rwanda sur le tapis :

André Glucksmann : Mais Bernard, tu sais très bien que si nous ne mettons pas en question la politique de François Mitterrand, qui donne des armes aux Rwandais, [Kouchner coupe la parole à Glucksmann : « Attendez, je ne crois pas que François Mitterrand

soit l’ennemi désigné des intellectuels ! »] que tu qualifies toi-même de fascistes – le gouvernement du Rwanda – et qui refuse les armes [BK coupe encore la parole à Glucksmann : « Mais

»] à ceux qui défendent leur vie, leur femme, contre les

viols en Bosnie. Si nous ne remettons pas en cause la politique de François Mitterrand depuis trois ans, eh bien jamais ça ne chan- gera. Or, vous préparez les élections présidentielles, et ça, ça vous empêche de remettre en cause la politique de François Mitterrand.

naan

Bernard Kouchner : Je n’admets pas ce « vous », des intellec- tuels, qui d’un seul coup se sépareraient parce qu’ils auraient la vérité. Non ! « Nous » ne sommes, pas « vous » ! Deuxièmement, c’est un peu facile d’attaquer ses ennemis les plus

ses amis les plus proches. François Mitterrand qui a

fait beaucoup pour ce qui s’est passé, aux côtés de l’ONU, à Sarajevo, ainsi que la France, n’est pas l’ennemi désigné, c’est pas lui qui fait les massacres, ne confondons pas les débats, ne confon- dons pas. Il y a bien des choses à reprocher aux politiques de la France. Mais en particulier là, il y a aussi des choses à lui créditer.

proches, euh

On voit bien que quand la question de la responsabilité de l’Ély- sée fait irruption dans le débat, Kouchner tente de reprendre la parole de manière intempestive. Puis, au moment de répondre à Glucksmann, notons qu’il évite soigneusement le sujet du Rwanda et de Mitterrand.

Et ça recommence. Parce qu’on fait semblant de ne pas savoir. En fait, on est rarement dans l’ignorance complète, on préfère l’igno- rance, parce qu’on ne veut pas penser l’impensable, proche de sa

propre disparition. La réalité pèse trop, on ne la supporterait pas si on ne la déniait. On esquive donc l’intolérable : ainsi croit-on se protéger. Puis on oublie. Peut-on vivre avec un remords perpétuel ? 45

C’est bien Bernard Kouchner qui s’exprime. Et il semble bien que l’implication de l’Elysée (et non les erreurs d’analyse) dans le génocide (comment les livraisons d’armes évoquées par André Glucksmann par exemple) soit un véritable tabou chez lui. Tel un publicitaire, il récupère à l’avance les critiques qui pourraient lui être formulées.

Au moment du génocide, il est certain que Bernard Kouchner a compris les tenants et les aboutissants de la crise. Pourtant, aujourd’hui, il minimise ce qu’il savait à l’époque :

2008 : « Nous le savons aujourd’hui : à l’heure où la France s’ho-

norait, après le discours de François Mitterrand à la Baule, de faire de la démocratie la pierre angulaire de sa politique d’aide au développement en Afrique, le régime rwandais entretenait une idéologie raciste d’une extrême violence et se rendait déjà coupa- ble d’insupportables pogroms. […] Dans ce pays, ils furent rares ceux qui virent que l’idéologie du Hutu Power préparait déjà, dans l’ombre, les horreurs qui allaient suivre. 46 C’était certainement une faute politique. On ne comprenait pas ce qui se passait. Mais il n’y a pas de responsabilité militaire.» 47

1994 : « On vous dit toujours, et c’était vrai pour Sarajevo comme c’était vrai pour le Rwanda, on vous dit : je ne savais pas. Mais si, on savait. » 48

2004 : « Mais sur place, malgré notre soutien à la cause tutsi,

nous ne nous sommes pas rendu vraiment compte de l’ampleur du génocide. Nous avions pourtant découvert des fosses communes et des habitations pleines de cadavres, des écoles bourrées de squelettes… J’en ai encore le cœur au bord des lèvres. Mais, le nez sur les horreurs, nous n’en mesurions pas encore la dimension. » 49

1994 : « Vous avez parlé de 200.000, les chiffres seront peut-être

plus grands. » 50

Plus le temps passe et plus la documentation sur l’implication française dans le génocide est mise à nu. Il devient donc de plus en plus embarrassant d’affirmer qu’on était au courant de tout à l’épo- que, même en ne s’en tenant qu’à l’exécution du génocide en tant que tel.

DIX ANS APRÈS, LE BILAN

À partir de 2004, Kouchner s’exprime à nouveau sur le sujet. Contrairement à la plupart de ses homologues, il reconnaît pleine-

ment le génocide – dans son aspect rwando-rwandais – et donc en admet la planification. Ce qui le met en opposition frontale avec la version de Pierre Péan du génocide post-attentat soit-disant spon-

ou encore Hubert Védrine,

bref, la vieille garde du mitterrandisme, accompagnée des politiciens de droite du gouvernement de cohabitation. N’étant pas impliqué de la même manière que les politiques de l’époque, cela explique peut- être la liberté de ton qu’il emploie. En dénonçant le génocide et donc sa planification, il ne peut que désavouer les théories selon lesquelles l’attentat contre Habyarimana serait la source d’un « génocide » spontané :

Je ne sais pas qui a tiré, le 6 avril 1994, sur l’avion qui transpor- tait le président rwandais Juvénal Habyarimana et son collègue du Burundi. D’un côté comme de l’autre, les révélations parais- sent aussi suspectes que les preuves semblent minces. Mais je sais que le génocide de huit cent mille Tutsi, cette ethnie minoritaire du Rwanda, n’a pas spontanément éclos. J’affirme que ce carnage organisé fut déclenché comme on sonne le clairon avant la bataille et préparé de longues années par des discours de haine, politiques et religieux. Des catholiques infâmes codifièrent soi- gneusement, administrativement, le meurtre collectif. Des prêtres sublimes protégèrent au péril de leur propre vie les victimes dési- gnées. Et les populations civiles se muèrent en bouchers civils. Je ne peux pas cautionner cette vision simpliste et infamante qui fait des Tutsi les responsables de leur propre malheur, pas plus que je ne peux supporter d’entendre certains défendre la thèse d’un double génocide Tutsi et Hutu. 51

On le sent fortement agacé lors d’une interview avec Jean- Pierre Elkabbach sur Europe 1 :

tané (et qui donc n’en serait pas un

)

Q. Un ou deux génocides ?

R. Un génocide Monsieur, il n’y a pas eu deux génocides ! Les

Hutu majoritaires ont tué les Tutsi minoritaires. J’y étais. Il s’agit de quelque chose de grave. […]

Q. Ne vous énervez pas !

R. Vous permettez, sur un sujet comme celui-là, je ne veux pas

que l’on confonde les assassinés avec les assassins.

Q. Mais la Justice enquête et c’est Jean-Louis Bruguière qui a

lancé neuf mandats d’arrêts internationaux. Alors, se réconcilier

avec les dirigeants du Rwanda, vu par les gens qui ne connaissent pas le problème R. Alors, qu’ils connaissent avant de parler ! 52

Bernard Kouchner est aussi de ceux qui dénoncent les manipu- lations de l’ethnisme dans le cas rwandais :

Pour parler de la France et du Rwanda, il faudrait sans doute remonter à Fachoda, aux luttes secrètes ou affichées entre puis- sances coloniales, à une vision de l’Afrique à la fois lointaine et fantasmée, où il était aisé de méconnaître la réalité des hommes et des douleurs, où les crimes étaient soi-disant des coutumes, les peuples des entités insaisissables ou abstraites, le sentiment d’hu- manité un luxe pour utopistes égarés. C’est du moins ainsi que certains ont cru ramener le drame rwandais à une question tribale, et que d’autres refusent encore d’en reconnaître la triste réalité. J’en ai parlé avec le président Mitterrand : qu’est-ce que vous aviez à vous allier ainsi de cette manière presque irréversible ? La

réponse n’était pas très satisfaisante

Il m’a dit ce sont les serfs

contre les seigneurs, a dit François Mitterrand. Les Tutsi étant les seigneurs et les serfs les Hutu. Je n’avais pas décelé chez François

Mitterrand d’autres arrières pensées que la défense d’une franco-

française. Ce qui était déjà un peu trop, je crois. Oui,

Enfin c’était une erreur criminelle,

c’était une erreur, une erreur

phonie

quoi. 53 Par téléphone satellite, dès ma première mission à Kigali, je solli- citai de François Mitterrand une intervention humanitaire que

d’habitude il décidait sur l’heure. Cette fois, je le sentis réticent.

Il ne voulut pas accorder à mes descriptions de l’horreur consta-

tée le crédit suffisant. Au cours d’un aller-retour éclair entre Kigali et Paris, [Éclair ? Rentré à Paris le 17 mai, il retourne au Rwanda le 17 juin.] je lui réclamai l’application de ce devoir d’in- gérence que, Président de la République française, il avait sou-

tenu à l’ONU avec succès.

Donc j’ai raconté au président avec qui, encore une fois, j’avais

extrêmement francs ! Et ce n’était pas la première

fois que je l’appelais à partir d’une région difficile pour lui deman-

der d’intervenir. Et j’ai dit “il faut que la France intervienne” et il

a dit “Est-ce qu’on demande à l’ONU ?” Je crois qu’il a été très

des rapports

sensible à ce que je disais mais il ne m’a pas dit : “les parachutis- tes français arrivent”

54

Jacky Mamou. Vous avez eu l’occasion de parler avec François Mitterrand du Rwanda. Qu’en disait-il ? Comment expliquait-il ces atrocités ?

Bernard Kouchner. Il rejetait avec véhémence les accusations ou les allusions à un rôle négatif de la France. Il affirmait que la Belgique ayant échoué, la France seule avait fait son devoir et tenté avec les accords d’Arusha d’installer un gouvernement rwandais mixte, composé de Huts et de Tutsi. Il commentait peu une tension politique qui opposait la France aux pays anglopho- nes, à l’Ouganda et aux troupes du FPR d’un Paul Kagamé sou- tenu ou au moins toléré par les Américains. Il affirmait que la France n’était pas allée au-delà de l’entraînement militaire que les accords passés avec le Rwanda imposaient. Je me suis opposé à lui lorsqu’il résumait ce conflit à une lutte des « serfs contre les seigneurs ». Il souhaitait agir pour empêcher les tueries dans le cadre des Nations unies. Comme je lui demandais pourquoi il avait tant soutenu le président défunt Habyarimana, il haussait les épaules : « Je l’ai vu deux fois en tout et pour tout… » 55 L’analyse politique qui a présidé aux interventions de la France était au moins incomplète, au plus mensongère. Dans tous les cas erronée et insuffisante. Et les conséquences en furent graves. Pour certains, au sommet de l’État, il s’agissait du combat résiduel de la colonisation française pour tenir sa place en Afrique contre, par ordre de danger décroissant, les Belges, les Anglais et les Américains. Un contresens. 56 J’en ai parlé avec le président François Mitterrand, c’était impor- tant à l’époque car c’est lui qui avait fait cette erreur. Il disait que c’était la guerre des serfs contre les seigneurs. Je ne crois pas que ce soit une bonne analyse. C’était la guerre de la France, contre la Belgique, la guerre contre l’Angleterre, la guerre contre l’in- fluence en RDC, la guerre contre les Américains, tout cela était mélangé, extraordinairement confondu. 57 Il y avait deux petits cons qui étaient là, ou quatre, pour alerter le monde, alors que nous étions branchés États-Unis, Nations Unies, France, Angleterre, qu’avec Roméo Dallaire on appelait les pays, il y en avait dix-neuf, qui, un par un, avaient promis d’envoyer des troupes, qu’est-ce qu’ils on fait, ces salauds ? Je sais que Clinton n’a pas fait une réunion de cabinet, qu’il n’y en a pas

Et j’aimais François

eu ! Et pourtant j’aime Clinton Mitterrand ! 58

En 2003, Kouchner, critiquant et exposant l’analyse élyséenne, évoque l’argument « serfs contre seigneurs », c’est-à-dire un argu- ment de type « révolution française », ainsi que la défense de la fran- cophonie. En 2006, il parle du syndrome de Fachoda. Entretien après entretien, au fil des années, Kouchner lâche des nouvelles bribes d’explication mitterrandienne. Dans le film de Klotz il apparaît au

bords des larmes quand il raconte ses entretiens avec Mitterrand. C’était à se demander si l’ex-ministre de Mitterrand n’allait pas aller plus loin dans sa critique. Mais il n’en fut rien. Sa défense de l’inno- cence française va même devenir plus étayée, plus agressive :

Je précise : l’armée française n’a pas plus organisé le massacre qu’elle n’a participé directement au génocide. 59 Si la France a probablement commis au Rwanda des erreurs poli- tiques, si elle s’est longtemps trompée sur la nature et les causes de la crise, elle n’a en rien participé au génocide des Tutsi. Mais les accusations portées contre nous et contre notre armée sont trop graves : il nous faut donc faire toute la lumière sur le drame rwandais afin de renouer avec ce pays des relations normales, fon- dées sur la confiance. […] Le Rwanda, c’était l’un des points névralgiques de notre politique africaine. À l’écart de la sphère d’influence traditionnelle de la France, c’était autant un bastion francophone à défendre qu’une avancée à consolider. C’était sur- tout, dans les années 70 et 80, un régime allié, celui du président Habyarimana, né d’un coup d’état, que nous avons pourtant sou- tenu avec vigueur et détermination. […] De ce soutien, la politi- que française doit être comptable, au moins par omission. Depuis 1970, une série d’approximations, d’inadvertances et d’erreurs d’analyse fondèrent une politique inégalitaire et négligèrent la réalité humaine des problèmes, à l’aune de cette phrase pronon- cée par un très haut responsable : “Au Rwanda, c’est la lutte des serfs contre les seigneurs.” 60 Malgré ce déséquilibre, les efforts déployés par notre pays en faveur d’un règlement politique, en particulier le soutien de la diplomatie française aux accords d’Arusha, doivent être soulignés. 61 Face à la montée des violences et des massacres, la France et ses soldats n’ont en aucune manière incité, encouragé, aidé ou sou- tenu ceux qui ont orchestré le génocide et l’ont déclenché dans les jours qui ont suivi l’attentat. […] la France a certainement commis sur de longues années des erreurs politiques, fondées sur des interprétations fausses, mais il serait odieux et inacceptable de penser qu’elle ait pu être coupable de crimes et de complicité de crimes de génocide. C’est un point sur lequel je ne transigerai pas. Notre rapprochement avec le Rwanda ne se fera pas au détri- ment de l’honneur de l’armée française, au détriment de la vérité historique. 62 Les interrogations vont plus loin, et nous ne pouvons les ignorer. Il en va de notre honneur, il en va de notre honnêteté vis à vis des victimes rwandaises, et il en va de notre présence future dans la région des Grands lacs et, au delà, en Afrique. 63

Je n’ai jamais dit et je ne dirai jamais qu’il y a eu participation de l’armée française au moindre meurtre. (…) La France n’est pas coupable de génocide, et surtout pas l’armée française. 64

La normalisation et la vérité, long texte de sept pages, est-elle la nouvelle vulgate sur la France au Rwanda ? Il serait trop fastidieux d’en citer tous les poncifs. Une légende officielle moins extrême que celle portée par les plus fidèles lieutenants de François Mitterrand, tel Hubert Védrine. Elle s’appuie en fait sur les conclusions (et non le travail d’enquête proprement dit) de la Mission parlementaire d’information sur le Rwanda (MPIR), présidée par Paul Quilès. Kouchner y fait directement allusion : « Cette commission [sic] a rendu des conclusions publiques qui soulignent l’absence de responsabilité directe et unique de la France. » Plus le temps passe, plus la « prescription médiatique » fait son effet. Les énonciateurs de discours officiels lâchent du lest. Mitterrand est mort depuis plus de dix ans. D’année en année, les découvertes sur le rôle de la France s’accumulent, et les positions sont de plus en plus difficiles à tenir. Mais il ne s’agit pas d’aller jusqu’à courir des risques judiciaires, le crime de génocide étant imprescriptible. Il a fallu cinquante ans pour qu’un président de la République française reconnaisse la culpabilité de l’État dans la déportation des Juifs. Ce point d’ancrage sur les conclusions de la mission Quilès reste utile pour sauver « l’honneur » de l’État français – « ils nous ont évité le TPIR » 65 dira un haut responsable militaire –, et à Bernard Kouchner d’ajouter : « il en va de notre présence future (…) en Afrique » 66 .

CONCLUSION

Bernard Kouchner a en effet clairement sonné l’alerte – une seule fois – sur le génocide des Tutsi le 18 mai 1994 sur France 3. Mais ces multiples interventions dans les médias à ce moment précis ont aussi semé la confusion avant et après cette fameuse intervention : il donne l’image d’un génocide abstrait où il est très difficile de savoir qui tue qui. Il faut souligner de plus que cette alerte apparaît bien tar- dive, car à la mi-mai, plus de la moitié du génocide est consommé, soit au moins 500 000 morts. Au moment du retrait massif des forces de l’ONU à la mi-avril, il a eu l’occasion de s’exprimer au journal télévisé et a tenu des pro- pos cruellement fatalistes, sans s’insurger outre mesure contre l’aban- don manifeste de la « communauté internationale ». Envoyé par l’Ély-

sée pour ouvrir des couloirs humanitaires (et ainsi contribuer, à son insu ou pas, à redorer le blason du gouvernement du génocide), il ne pouvait que défendre la politique de François Mitterrand, ce qu’il a fait lors d’un débat télévisé contre André Glucksmann. Il a égale- ment semé la confusion sur le rôle déterminant de la machine étati- que rwandaise en décrivant une situation chaotique où la rue gouver- nait. Ce qui est en soi une forme de négationnisme puisque tout génocide est le fruit d’une politique intentionnellement criminelle de la part d’un État. À cette époque, ce positionnement lui permet de protéger les parrains du génocide, François Mitterrand et Édouard Balladur.

Il a ensuite soutenu l’opération Turquoise, qui sous couvert d’humanitaire a protégé un gouvernement d’assassins et son retrait en bon ordre, alors que le génocide est quasiment terminé et qu’il ne continuera que dans les zones contrôlées par la France. Certes, il par- lera plus tard du terrible échec de Turquoise, mais pour dire juste après qu’il regrette que l’opération ne se soit pas faite sur Kigali ! Ce qui aurait partitionné le Rwanda et donc permis à l’appareil génoci- daire d’être encore à la tête d’un État souverain et légitime

Dix ans plus tard, il fustige les « erreurs d’analyse » de

Mitterrand qui ont fait que ce dernier a soutenu plus que de raison le camp des extrémistes du Hutu Power. Mais c’est pour aussitôt dire, en concordance avec les conclusions de la mission Quilès, que la France ne s’est en aucun cas compromise dans le génocide en lui-même. Il reconnaît le génocide, s’insurge contre les courants révisionnistes et négationnistes – et donc exècre le débat qui entoure la prétendue responsabilité du FPR dans l’attentat du 6 avril par exemple – portés par les propos de certains de ses collègues politiques, mais agit comme un véritable croisé de l’innocence française au Rwanda.

Or, toute la documentation accumulée depuis quinze ans sur l’implication de l’État français va dans le sens d’une co-responsabilité franco-rwandaise a minima dans ce génocide. Il nie totalement la spécificité néo-coloniale de cette entreprise d’extermination.

Dans ces conditions, il est même à se demander si c’est à ce prix

que le locataire du Quai d’Orsay reconnaît le génocide. Ou bien est- ce le génocide dans son ensemble que Kouchner refuse de reconnaî- tre ? Ce serait une forme de négationnisme beaucoup plus insidieuse que les coups de boutoir des Péan, Hogard et autres : d’une part, l’exécution d’un génocide ne peut que suivre une phase préalable de

planification et de propagande, d’entraînement militaire (à la guerre révolutionnaire française), etc. Une phase où la « coopération » mili- taire française est au sommet des hiérarchies (état-major, garde pré-

D’autre part, n’oublions pas que pendant la phase opé-

ratoire du génocide, qui se situe après le départ du gros des troupes françaises en décembre 1993, il y a eu, outre la couverture diploma- tique, des livraisons d’armes et une aide multiforme. Sans compter la présence discrète des militaires tricolores pendant toute la durée des massacres.

En bref, ce sont tous les symptômes du néocolonialisme français en Afrique qu’il entend écarter du débat d’un revers de main. Une négation qu’il perpétue d’ailleurs lors de son passage au Quai d’Orsay – passage obligé avant une probable candidature au poste de secré- taire général de l’ONU –, où, sans aucune nuance, il apparaît comme le porte-parole d’une Françafrique qui perdure. De tels actes font reculer le droit international et torpillent toute la légitimité de l’idée-force de l’ONU et du kouchnérisme, le droit d’ingérence. « Qu’est-ce qu’on peut faire maintenant ? Vous savez pourquoi on intervient jamais ? C’est pas beau, on dit que c’est du néo-colonia- lisme. » 67 Un an après le génocide, François-Xavier Verschave analyse le cas Kouchner :

Il s’est fait l’apôtre efficace, à l’ONU, de la reconnaissance d’un

sidentielle

).

principe d’abord incontestable : la confraternité interétatique ne doit pas laisser massacrer des populations entières par des tyrans sadiques ou illuminés. Mais le mot même d’“ingérence” qu’il a tenté d’imposer montre bien toute la difficulté d’application d’un tel principe, en dehors d’un renforcement considérable de l’État de droit international. Surtout, il était impossible de prôner de manière crédible le droit ou le devoir d’ingérence sans dénoncer

l’extrême hypocrisie de la politique franco-africaine. Résultat :

Bernard Kouchner a accepté de servir d’alibi, se rendant auprès des sud-Soudanais affamés et massacrés tandis que Jean- Christophe Mitterrand faisait affaire avec Omar el-Béchir, le chef des massacreurs, et ne pipant mot contre les prodromes du géno- cide rwandais. Du coup, depuis 1992, la forte intuition kouchne- rienne (un droit d’intervention humanitaire légitimé par l’ONU)

a été intégrée par la Françafrique politico-militaire comme une

formidable source de relégitimation. L’opération Turquoise aura

montré toutes les potentialités du militaro-humanitaire sous pavillon onusien. Non qu’il faille exclure définitivement le secours à populations en danger. Mais la France n’acquerra son

brevet de secouriste qu’en cessant d’être un pompier pyromane, en psychanalysant sa volonté de puissance et la contradiction œdipienne des fils à papa de Gaulle : se vouloir le pays des Droits de l’Homme tout en soutenant depuis trente ans des dictatures africaines, ou la dérive dictatoriale de ses “amis de trente ans”. 68

Que faudra-t-il donc retenir de plus ? Les aventures de Kouchner au Biafra, au Cambodge, et au Rwanda, sont les exemples mêmes de la manipulation de l’humanitaire à des fins de guerres secrètes. Dans ces moments-clés, l’humanitaire kouchnérien est un élément déterminant de propagande et de guerre psychologique. Une question brûle toutes les lèvres : Kouchner est-il complice, se fait-il dépasser par plus rusé que lui ? « Faux problème », déclare le cinéaste et écrivain Georges Kapler. « C’est un jeu qu’il a perdu il y a déjà longtemps en acceptant d’être membre d’un gouvernement. »

Plus de quinze ans après le génocide, c’est en tant que ministre des Affaires étrangères qu’il participe à l’échafaudage de nouvelles relations entre la France et le Rwanda. Paris avait maintenu dans ses rapports avec l’État rwandais un tel niveau de bassesse que nombreux auront chanté les louanges de cette éclaircie diplomatique, symboli- sée par la visite à Kigali de Nicolas Sarkozy.

Beaucoup de responsables politiques au pouvoir en France aujourd’hui, et déjà aux affaires en 1994, sont contraints et forcés de renouer avec Paul Kagame. Kouchner, lui, n’avait pas de poste offi- ciel pendant la tragédie. Porté par la crédulité de l’opinion, Kouchner se sent plus libre et légitime dans son rôle d’humanitaire au grand cœur, de faiseur de paix. Tout en continuant, coûte que coûte, à protéger les responsables français du génocide et à se glori- fier de ses actions, comme lors de la dernière commémoration annuelle, où ceux qui se sont penchés sur les coulisses de l’Histoire n’ont pas manqué de soulever le côté obscène de cette représentation théâtrale.

La diplomatie kouchnérienne, diplomatie d’apparat, est une supercherie qui consiste à jouer avec le temps : le crime de génocide est imprescriptible mais personne n’est immortel, et le rythme des petits pas diplomatiques de la France a la précision de l’horloger. Au moment où l’État français était impliqué dans le génocide des Tutsi, il pouvait reconnaître, 50 ans après, son rôle dans celui des Juifs d’Europe. À l’époque, la superposition de ces deux événements n’a fait l’objet d’aucun commentaire.

Notes

1. Lire François-Xavier Verschave, La Françafrique, Stock, 1997.

2. Entretien avec Bernard Kouchner. « Nous entrons dans une époque où il ne sera plus possible d’assassiner massivement à l’ombre des frontières » nous déclare le secrétaire d’État à l’action humanitaire, in Le Monde du 30 avril 1991.

3. Un entretien avec M. Bernard Kouchner, op. cit.

4. Comme toujours dans les cas de très grande catastrophe, l’estimation est difficile. Un à trois millions, selon les sources.

5. La qualification de génocide au Cambodge fait débat chez les spécialistes. À noter que le cri- tère politique a été écarté de la charte de l’Onu sur le génocide, à la demande de l’URSS Rappelons aussi que l’Onu a soutenu les Khmers rouges y compris après qu’ils aient été évincés du pouvoir – ceux-ci conservant leur siège dans l’arène internationale de nombreu- ses années après.

6. Libération, 29 septembre 1979, Patrick Sabatier.

7. Une disparition si opportune

Le procès de Pol Pot aurait embarrassé aussi bien les Khmers

rouges que Pékin, Paris ou Washington. Libération, 17 avril 1998 .

8. France 3, 10 octobre 1990.

9. Le Monde, 30 avril 1991.

10. Le Monde, 20 mai 1994.

11. Il serait plus juste de dire : « divisées par cinq ».

12. Kouchner inverse les deux événements.

13. Humanitaire, n°10, avril 2004.

14. Notamment un rapport sous l’égide de la FIDH publié en mars 1993. Jean Carbonare, son rapporteur, avait d’ailleurs averti Bruno Masure de l’imminence d’un génocide.

15. TF1, 10 mai 1994.

16. Bernard Kouchner préfère dire qu’il est en mission pour l’Onu ou bien qu’il voyage à la demande du FPR. Sa tartufferie humanitaire en 1994 au Rwanda est parfaitement démon- trée dans l’article de Jacques Morel et Georges Kapler, Concordances humanitaires et géno- cidaires, La nuit rwandaise, n°1, 2007. Nous ne faisons qu’un bref résumé sur ce sujet.

17. Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable, Libre expression, 2004.

18. Nous revenons plus loin sur l’idée d’intervention française à Kigali.

19. Déclaration multi-diffusée sur France 3 le 14 mai (12h, 13h, 19h, 23h), ainsi qu’au journal de 20 heures de France 2.

20. Citations tirées du film de Jean-Christophe Klotz, Kigali, des images contre un massacre. Nous ignorons si ces propos ont été diffusés dans les médias.

21. Cité par Renaud Girard, Rwanda : le combat singulier de Marc Vaiter, Le Figaro, 16 mai 1994

22. Humanitaire, n°10.

23. JT de France 3, 18 mai 1994.

24. De la part de politiques, militaires, ou journalistes. Il est à noter que France 3 diffuse cette interview à midi, mais, dans les deux éditions du 19/20, coupe le passage sur le génocide des Tutsi pour ne garder qu’un passage sur le droit d’ingérence.

25. TF1, journal de 20h, 18 mai 1994.

26. Le Monde, 20 mai 1994.

27. France Inter, 18 mai 1994, 13h.

28. TF1, 18 mai.

29. Kigali, des images contre un massacre.

30. À partir de l’ouvrage de Patrick de Saint-Exupéry, L’inavouable, publié aux Arènes en 2004 lors de la dixième commémoration du génocide. Le livre touche un public plus large.

31. Pourtant, le leitmotiv humanitaire, qui est l’étendard de l’opération Turquoise qui n’inter- vient qu’en toute fin de génocide, sera repris par Kouchner, qui, bien que regrettant son aspect « tardif », en soulignera la « nécessité ». Source : Les réactions françaises, Le Monde, 24 juin 1994.

32.

Le Monde, 20 mai 1994.

33. Concordances humanitaires et génocidaires, op. cit.

34. Concordances humanitaires et génocidaires, op. cit.

35. Jean-Paul Gouteux, La nuit rwandaise, L’Esprit frappeur, p. 230. Bernard Kouchner réitère d’ailleurs ces propos stupéfiants à Angers, quelques jours plus tard, au forum des commu- nautés chrétiennes : « Ça ne vous questionne pas, vous, tous ces gens qui au Rwanda, au Burundi, se réclament de Dieu et qui se coupent en rondelles ? » cité par Henri Tincq dans Le Monde, du 24 mai 1994.

36. Les réactions françaises, Le Monde, 24 juin 1994

37. TF1, 18 mai 1994.

38. Kigali, des images contre un massacre.

39. Rwanda, pour un dialogue des mémoires, op. cit.

40. Aucun témoin ne doit survivre, Karthala, 1999, p. 780.

41. Europe 1, 2 octobre 2007.

42. L’éditorial de Patrick Sabatier tente de saboter cette série d’articles. D’autre part, le néoco- lonialisme n’est pas une affaire d’amitié mais de domination.

43. TF1, 18 mai 1994.

44. Le Monde, 20 mai 1994.

45. Préface de Rwanda, pour un dialogue des mémoires.

46. La normalisation et la vérité, op. cit.

47. Conférence de presse à Kigali, 26 janvier 2008.

48. France Inter, 18 mai 1994.

49. Humanitaire, n°10, avril 2004.

50. France Inter, 18 mai 1994.

51. La normalisation et la vérité, op. cit.

52. Europe 1, 2 octobre 2007.

53. Tuez-les tous ! Rwanda : Histoire d’un génocide “sans importance”, réalisé par Raphaël Glucksmann, David Hazan et Pierre Mezerette, diffusé sur France 3 le 27 novembre 2004. Production : La classe américaine, Dum Dum films.

54. Kigali, des images contre un massacre, op. cit.

55. Humanitaire, n°10, avril 2004.

56. Préface de Rwanda, pour un dialogue des mémoires.

57. Europe 1, 2 octobre 2007.

58. Entretien avec Jean-Christophe Klotz, op. cit.

59. Rwanda. Pour un dialogue des mémoires, op. cit.

60. Un accès de pudeur du désormais ministre des Affaires étrangères : vous l’aurez reconnu, ce « très haut responsable » est François Mitterrand.

61. La normalisation et la vérité, revue Défense nationale, mars 2008.

62. La normalisation et la vérité, op. cit.

63. La normalisation et la vérité, op. cit.

64. AFP, 2 octobre 2007.

65. Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui juge à Arusha les responsables du géno- cide. Propos rapporté par Gabriel Periès et David Servenay dans Une guerre noire, La Découverte, 2007.

66. La normalisation et la vérité, op. cit.

67. France 3, 18 mai 1994.

Agir ici et Survie,

68. Dossier Noir n°4, Présence militaire française en Afrique : dérives L’Harmattan, 1995.

INTERVIEW

Alain Gauthier :

“Tout n’est pas réglé”

L’action inlassable du CPCR pour que des poursuites judiciai- res soient engagées contre les responsables du génocide des Tutsi qui ont trouvé refuge en France, se heurte depuis des années au mauvais vouloir de la justice française. Cette pas- sivité est particulièrement scandaleuse à la lumière des pro- cédures qui ont abouti au rejet de la demande d’asile d’Agathe Habyarimana, où l’on peut voir comment cette même justice est très bien informée de la gravité des crimes

reprochables aux génocidaires rwandais.

d’Agathe H.

dans La Nuit rwandaise n°3.]

[Voir Le procès

Le CPCR, dans un communiqué du 26 février, rappelle que “les rescapés rwandais de France attendent une coopération judiciaire sans équivoque pour traduire devant les tribunaux les auteurs du génocide des Tutsi qui vivent sur le sol français”. Pensez-vous que la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays puisse favoriser une telle coopération et que la justice française va véri- tablement s’engager dans cette voix ? La reprise des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France a sans conteste décrispé la situation. Mais tout n’est pas réglé avec la réouverture des ambassades et le voyage du Président Sarkozy à Kigali. Cette nouvelle donne a quand même permis aux juges d’ins- truction français à se rendre sans arrière pensée en commission roga- toire au Rwanda. Ce déplacement à Kigali était indispensable pour que la justice française se mette en route. De nouveaux déplacements sont en cours, d’autres sont prévus ; les juges doivent se faire leur propre idée. Ils doivent prendre la mesure de ce qu’a été le génocide

des Tutsi, ils doivent rencontrer les témoins que nous citons dans nos plaintes et trouver éventuellement d’autres témoins. Les parties civi- les que nous sommes leur ont déjà bien mâché le travail… La justice française a manifestement changé d’attitude mais, comme nous le disons sans cesse, nous devons rester vigilants et être, encore et tou- jours, la “mouche du coche” afin que toutes ces affaires ne tombent pas dans l’oubli.

Bien que selon la formule consacrée “la justice est indépendante en France”, selon vous, la récente arrestation d’Agathe Habyarimana est-elle un gage de bonne volonté donné par la France dans ce sens ? Agathe Habyarimana aura par ailleurs été entendue comme témoin ce mardi 10 mars par la section de recherche criminelle de la gendarmerie dans la cadre d’une plainte que vous aviez déposée. Va-t-elle être finalement jugée en France ? Qu’en est-il de votre plainte la concernant ? Agathe Kanziga a été arrêtée quelques heures suite au mandat d’arrêt international que le Rwanda avait émis contre elle depuis quelques mois. Sa remise en liberté ne peut étonner que ceux qui n’ont pas vraiment suivi toutes ces affaires. En effet, en cas de demande d’ex- tradition, la personne interpellée ne peut être gardée en détention que si deux conditions sont réunies :

– s’il y a risque de trouble à l’ordre public. Or, il est clair que le géno- cide des Tutsi ne passionne pas nos concitoyens !

– s’il y a risque de défaut de présentation, autrement dit, si la per- sonne risque de s’évanouir dans la nature. Or, Agathe Kanziga ne doit pas avoir beaucoup de lieux d’accueil. C’est en France qu’elle souhaite rester.

Par contre, Agathe Kanziga a été enfin entendue le 10 mars par la section de recherche criminelle de la gendarmerie dans le cadre de la plainte que le CPCR a déposée le 13 février 2007. C’est une pre- mière. La plainte est prise au sérieux. Agathe Kanziga sera-t-elle jugée en France? Comme le rappelait récemment le président Kagame, peu importe le lieu, ce qui est important, c’est que les pré- sumés génocidaires rwandais soient jugés, au Rwanda, en France ou ailleurs.

À ce jour, toutes les demandes d’extradition vers le Rwanda de

génocidaires supposés en vue de leur jugement se sont soldées par

un refus de la France (et parfois une remise en liberté choses vont-elles selon vous évoluer ?

? Les

)

Toutes les demandes d’extradition vers le Rwanda ont en effet été rejetées par la justice française. Mais, dans ce domaine, la France ne fait pas bande à part. Les juges du TPIR ont eux-mêmes refusé d’ex- trader les Rwandais qui ne seraient pas encore jugés. À leur suite, les justices occidentales ont pris les mêmes décisions : l’Allemagne, le Royaume Uni, le Canada n’ont pas donné suite à des demandes d’ex- tradition vers le Rwanda. On peut le regretter, d’autant que le pré- texte avancé par des ONG comme Amnesty International consiste à dire que les témoins ne seraient pas suffisamment protégés dans des procès au Rwanda. Autrement dit, la justice rwandaise ne serait pas fiable ! Cela n’est probablement pas près de changer. Il faut donc que la justice française et les autres justices occidentales se mettent au travail et commencent sans tarder par instruire les affaires liées au génocide des Tutsi et pensent à organiser des procès dans des délais humainement raisonnables, même si ces délais sont déjà pour nous largement dépassés.

Bernard Kouchner et Michèle Alliot-Marie ont annoncé la créa- tion, début janvier, d’un pôle “génocides et crimes contre l’huma- nité” au Tribunal de Grande Instance de Paris. Où en est ce pro- jet ? Peut-on penser qu’il faisait partie prenante des tractations entre Paris et Kigali au sujet de la reprise des relations diplomati- ques ? La création d’un « pôle génocide et crimes contre l’humanité » est pro- bablement une idée du Ministère des Affaires Etrangères. Bernard Kouchner en avait fait la demande depuis de longues semaines au Ministère de la Justice qui, sous Madame Rachida Dati, était restée sourde à ces demandes, tout comme à celles de notre association et celles de nos avocats. Lorsqu’en octobre dernier Michèle Alliot- Marie a évoqué la création d’un tel pôle d’enquêteurs, nous n’avons pu qu’approuver cette proposition. La nouvelle a été reprise dans Le Monde par nos deux ministres, cette fois en des termes assez forts. Tout récemment, il semblerait que Madame Alliot-Marie ait déposé

le projet au parlement. Il faudra bien évidemment encore quelques mois avant qu’une décision soit prise. Mais cette mise en place d’un tel pôle était indispensable si on veut que la justice française travaille efficacement. Là encore, nous devons rester vigilants.

Dans les statuts du CPCR, on peut lire que votre action concerne “ceux qui, résidant en France et soupçonnés d’implication dans le génocide, ne font pas encore l’objet de poursuites judiciaires, afin qu’ils répondent de leurs actes devant les tribunaux français”. Pour l’instant, seuls des Rwandais résidant en France ont été la cible de votre travail et de vos investigations. Peu de choses fil- trent sur l’avancée des plaintes portées au Tribunal aux armées par des Rwandaises (plainte contre X pour viol pendant l’opération Turquoise par des soldats français), plainte à laquelle l’association Survie s’est associée. Peut-on imaginer que vous portiez également plainte un jour contre des Français ?

Dans ses statuts, le CPCR s’engage effectivement à « poursuivre en justice les présumés génocidaires rwandais présents sur le sol français ». Lorsque, suite au travail de la CEC (Commission d’Enquête Citoyenne), des plaintes ont été déposées par des ressortissants rwan- dais contre l’armée française, la question s’est posée de savoir si nous devions nous aussi nous porter partie civile. Nous avons préféré res- ter à l’écart, et nous avons bien fait, afin que ce dossier ne vienne pas court-circuiter tous ceux que nous avions déposés sur le bureau des juges parisiens contre des présumés génocidaires rwandais présents sur le sol français, selon la loi de compétence universelle. Bien évi- demment, nous soutenons le combat de la CEC, nous soutenons les plaintes déposées. Nous ne voulions pas que les entraves qui ne man- queraient pas d’être placées contre ces plaintes retardent toutes les affaires dont nous nous occupions. Bien évidemment, ces dossiers sont liés, concernent le génocide et les génocidaires contre lesquels nous nous battons et nous souhaitons que ces plaintes devant le Tribunal aux Armées puissent aboutir. Nous n’avons pas les moyens de nous engager plus avant dans ces affaires. Les plaintes que nous avons initiées contre des Rwandais nous demandent déjà tellement de moyens et d’énergie. Nous ne pouvons faire plus, pour l’instant en tout cas.

Comment peut-on soutenir l’action du CPCR ? Pour nous aider ? Dans l’état actuel des choses, l’aide financière est indispensable. Ceux qui le souhaitent peuvent faire des dons au CPCR, sans pour autant en devenir membre. Nous envoyons des reçus fiscaux à tout donateur. Pour ceux qui veulent aller plus loin, il y a toujours la possibilité de nous rejoindre dans notre combat, de faire connaître nos actions autour d’eux…

COLLECTIF DES PARTIES CIVILES POUR LE RWANDA

La justice française enfin en marche ?

À l’aube de la seizième commémoration du génocide des Tutsi perpétré au Rwanda en 1994, il semblerait que la justice française, après avoir fait preuve d’une inertie coupable pendant de trop lon- gues années, se soit décidée à prendre au sérieux les nombreuses plaintes déposées sur le bureau des juges d’instruction parisiens par le CPCR et d’autres associations (Survie, FIDH, LDH). La première bonne nouvelle est venue en octobre dernier lors- que Madame Alliot-Marie, ministre de la Justice et Garde des Sceaux, a fait part de son intention de proposer au parlement fran- çais la création d’un « pôle d’enquêteurs spécialisés » pour crime de génocide. Depuis plusieurs mois, le Ministère des Affaires Etrangères s’était exprimé sur la création d’un tel pôle d’enquêteurs mais le ministère de la justice était resté sourd à sa demande. Les avocats du CPCR (Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda) s’étaient aussi exprimés à plusieurs reprises sur le sujet et n’avaient eu de cesse de demander la mise en place d’une telle struc- ture. Début mars, le parlement a été saisi du projet. Espérons que d’ici la fin de l’année la France se sera dotée d’une institution qui existe déjà dans d’autres pays. Une inquiétude cependant : quels moyens seront dégagés pour permettre à ce pôle d’enquêteurs de fonctionner efficacement ? Les juges d’instruction seront-ils déchargés, comme ils le demandent, et comme nous le demandons avec eux, de tous les autres dossiers qui encombrent leur bureau ? Un deuxième événement est venu illustrer la nouvelle donne en matière de justice. À peu près à la même date, Mesdames Pous et Ganascia, en charge des dix premières plaintes, et en particulier cel-

les contre l’abbé Wenceslas Munyeshyaka et Laurent Bucyibaruta, le préfet de Gikongoro (zone Turquoise), se sont rendus dans un pre- mier temps à Arusha, au TPIR. Ce premier déplacement a été suivi d’un autre, encore plus porteur de symbole : les juges sont partis à Kigali en commission rogatoire internationale. Ce séjour d’une semaine leur a permis de prendre contact avec les autorités judiciai- res du Rwanda et de commencer à enquêter sur les dossiers dont elles ont la charge. Mesdames Pous et Ganascia s’apprêtent d’ailleurs à se rendre une nouvelle fois au Rwanda, pour un séjour prolongé. La jus- tice française semble avoir pris la mesure du travail qui l’attend.

Ce déplacement à Kigali a été suivi du départ des deux autres juges en charge des nouveaux dossiers : Madame Jolivet et Monsieur Aubertin, en janvier dernier. Ces deux juges, nommés assez récemment, sont en charge des six dernières plaintes déposées par le CPCR. A leur tour, ils envisagent un nouveau déplacement au Rwanda en avril.

Début janvier, Madame Alliot-Marie et Monsieur Kouchner, ministre des Affaires Etrangères, ont publié dans le quotidien Le Monde un article en commun « Pour la création d’un pôle génocide et crimes contre l’humanité au TGI de Paris ». Pour tous ceux qui suivent l’actualité concernant le génocide, ce texte fera date. En effet, les deux ministres s’étonnent : « Quel plus grand scandale que l’impunité des criminels contre l’humanité ? Quel plus grand outrage pour les victi- mes et, au-delà, l’humanité toute entière… Les victimes de la barbarie humaine ont le droit de voir leurs bourreaux poursuivis et condamnés.» Un peu plus loin, ils affirment avec force que « la France ne sera jamais un sanctuaire pour les auteurs de génocide ». C’est pourtant ce qu’elle est jusqu’à ce jour ! Il est impossible de ne pas citer presque in-extenso la fin du document : « Les personnes suspectes de génocide […] doivent être jugées. Elles le seront. La France s’inscrit résolument dans la lutte contre l’impunité. Seule la justice permettra à tous de tourner la page en faisant enfin émerger la vérité. » Nous aurions pu nous- mêmes signer un tel document. Le voyage de Nicolas Sarkozy, enfin, même s’il n’a pas répondu

à toutes nos attentes, gardera une forte portée symbolique. En s’incli- nant devant les « victimes du génocide des Tutsi », le président français

a reconnu la réalité de ce génocide en nommant les victimes. Dans la

conférence de presse conjointe qu’il a tenue avec le président Kagame, Nicolas Sarkozy a enfin affirmé sa volonté « que les respon-

sables du génocide soient retrouvés et punis ». À la question de savoir s’il

y a des bourreaux en France, question que le président s’est formulée

à lui-même : « C’est à la justice de le dire. Notre volonté, c’est que tous les génocidaires soient punis. » Nous ne voulons pas mettre en doute la détermination des autorités françaises à poursuivre en justice les génocidaires rwandais, mais nous devons rester vigilants pour que ces propos ne restent pas des paroles diplomatiques. N’oublions quand même pas que, si aujourd’hui seize plaintes sont sur le bureau des juges d’instruction français, c’est uniquement parce que des associations comme le CPCR se sont portées parties civiles, le Parquet n’ayant jamais pris l’initiative de poursuivre. Étonnant, tout de même. Seize plaintes, en effet, et très prochainement deux ou trois nouvelles. C’est dire la détermination qui est la nôtre. Les deux plus anciennes plaintes ont été déposées dès 1995 à l’encontre de l’abbé Wenceslas Munyeshyaka qui continue à exercer son ministère dans la paroisse de Gisors, diocèse d’Evreux, et de Sosthène Munyemana, surnommé le « Boucher de Tumba » par l’association African Rights qui a un bureau à Kigali et dont la responsable est l’infatigable Rakiya Omar. Ce médecin, qui a eu affaire récemment à la justice à cause d’une demande d’extradition vers le Rwanda, continue d’exer- cer à l’hôpital de Villeneuve sur Lot, dans le sud de la France. D’autres plaintes ont ensuite été déposées contre Laurent Bucyibaruta (cité plus haut), et trois militaires, Laurent Serubuga, Cyprien Kayumba et Fabien Neretse. Seul ce dernier fait vraiment l’objet de poursuites. Deux autres médecins, Eugène Rwamucyo, et tout récemment, Charles Twagira, sont également poursuivis par la justice française. Si Agathe Kanziga, veuve du président Habyarimana, est la plus médiatique des sans-papiers en France, son cas est en train d’être étudié par les juges. Une demande d’extradi- tion vers le Rwanda est en cours mais il serait bien étonnant qu’elle aboutisse. En effet, la justice française a eu à se prononcer à quatre reprises, déjà, et la demande d’extradition vers Kigali a été rejetée. Suite à la plainte déposée par le CPCR, Madame Kanziga vient d’être entendue pendant quelques heures par la section de recherche criminelle de la gendarmerie. Concernant les refus d’extradition vers le Rwanda, il s’agit des affaires Claver Kamana, un riche entrepreneur accueilli chez les Sœurs de Saint-Joseph à Annecy, Isaac Kamali, beau-frère de Bagosora, professeur de mathématiques à Béziers, le lieutenant-colo- nel Marcel Bivugabagabo en résidence à Toulouse et Pascal

Simbikwagwa, arrêté à Mayotte et incarcéré depuis à Paris. Ce der- nier a en effet été condamné pour trafic de faux papiers mais est aussi poursuivi pour génocide. Un autre présumé génocidaire, Callixte Mbarushimana, parisien d’adoption, n’est autre que le secrétaire exé- cutif des FDLR, arrêté un temps en Allemagne puis remis en liberté ! Le dossier de l’ancien ministre de la Justice au Rwanda, Stanislas Mbonampeka est en sommeil dans la mesure où ce dernier a quitté son exil parisien pour une destination à ce jour inconnue. Le dernier dossier concerne un habitant de la région de Nice, Pierre Tegera. À noter qu’un présumé génocidaire, Dominique Ntawukuriryayo, a été repris par le TPIR. Ce monsieur vivait en paix à Carcassonne et n’est autre qu’un cousin germain de l’Archevêque de Kigali ! Son procès devrait se terminer d’ici fin 2010. Bientôt seize ans que le génocide des Tutsi a été perpétré au Rwanda, et la justice française n’en est qu’à ses premiers balbutie- ments. Le CPCR n’a de cesse, depuis bientôt dix ans, de chercher à ce que justice soit rendue. Préparer des plaintes demande un travail considérable. Cela nous oblige en particulier à de nombreux dépla- cements sur les lieux mêmes du génocide, à des séjours prolongés qui grèvent considérablement le petit budget de notre association. Quatre avocats parisiens travaillent à nos côtés, la plupart du temps bénévolement, et avec la même détermination que la nôtre. C’est à la justice de dire le vrai, c’est à la justice de montrer le bourreau et de désigner la victime. Sans cette justice à laquelle on croit, les res- capés ne pourront retrouver la paix du cœur. Sans cette justice, le Rwanda ne pourra se reconstruire sur des bases saines. Aucune place, dans notre combat, pour la haine ou pour la vengeance. Seule la jus- tice est notre obsession.

Alain GAUTHIER, président du CPCR

www.collectifpartiescivilesrwanda.fr Siège de l’association :

61 Avenue Jean Jaurès

France

Tél : 00336 76 56 97 61 00333 26 09 45 04

51100 REIMS

CHRISTOPHE BARONI

Le gYnocide dans le génocide des Tutsi

Les lecteurs de La Nuit rwandaise connaissent les tenants et aboutissants de l’un des plus atroces génocides qui ont ensanglanté le vingtième siècle. Aussi est-ce sur un aspect particulier que je désire focaliser l’at- tention – avec l’espoir que cela contribuera à sensibiliser davantage les femmes, à travers le monde, à cette tragédie minutieusement pro- grammée – et dans l’accomplissement duquel l’Armée, le Gouvernement et la Présidence du « pays des Droits de l’Homme » et ses services secrets ont joué un rôle sinistre. Les agissements de l’inénarrable capitaine Paul Barril et de ses acolytes devront être pleinement dévoilés, et l’on peut compter à cet égard sur La Nuit rwandaise. – Les gens informés savent, depuis l’affaire des Irlandais de Vincennes (1982), que ce curieux personnage est un spécialiste des preuves fabriquées ; mais, peut-être parce qu’il en sait long sur les affaires de pédophilie impliquant dans les années 80-90 de très hau- tes personnalités françaises jusqu’à l’Élysée (affaire Doucé en particu- lier), il s’en tire en général, sur le plan pénal, avec une pirouette. L’aspect particulier du génocide que je tiens à mettre en lumière, ce sont les viols systématiques de femmes, d’adolescentes, voire de fillettes ou de bébés tutsi. Ces horreurs dans l’horreur furent un gYnocide. Ne cherchez pas (pas encore) ce mot dans les diction- naires. Je l’ai trouvé récemment en surfant sur des sites féministes où sont dénoncées les mesures discriminatoires qui, depuis les années 80 et à la faveur de la détection du sexe au cours de la grossesse, empê- chent de naître nombre de filles, notamment en Inde ou aux Émirats arabes unis, en Chine ou au Tibet – le communisme n’ayant que stoppé, et non éradiqué, les idées ancestrales de supériorité et de suprématie masculines. Ici, je prends ce terme de « gynocide » dans

un sens différent. Mais le mépris de l’intégrité et de la dignité de la femme a pris tant de visages dans l’Histoire… Le Rwanda du prin- temps 1994 est une pièce de choix à verser au dossier du « gyno- cide » au sens large du terme. Durant les trois mois (avril, mai et juin 1994) que dura le géno- cide perpétré contre les Tutsi du Rwanda, le viol fut systématique- ment utilisé comme arme de guerre, avec en prime la transmission délibérément voulue du virus du sida. Dans son rapport du 29 janvier 1996, M. René Degni-Ségui, rapporteur spécial de la Commission des Droits de l’homme des Nations Unies, parle de ces viols comme ayant été « systématiques et utilisés comme arme par ceux qui ont perpé- tré les massacres » : « D’après des témoignages cohérents et fiables, un nombre important de femmes (250 000 à 500 000) ont été violées ; le viol était une règle et son absence une exception. » Curieusement, certaines associations, en Suisse et ailleurs, qui ont pour mission de lutter contre le viol n’ont pas manifesté la moindre indignation… Le rap- port de l’Unicef Enfants et femmes du Rwanda, publié en 1998, estime le nombre de ces viols systématiques entre 300 000 et 500 000. Financée par la Fondation de France avec le soutien logistique de Médecins Sans Frontières, une étude sérieuse menée par le docteur Catherine Bonnet et publiée en 1995 conclut :

Au Rwanda, le viol des femmes a été systématique, arbitraire, pla- nifié et utilisé comme une arme de nettoyage ethnique pour détruire très profondément les liens d’une communauté, en lais- sant les victimes silencieuses. Les violences sexuelles ont pour particularité de porter atteinte à l’intimité de la personne et à sa vie privée, aussi restent-elles très souvent secrètes. (…) La recon- naissance de ces crimes dans la loi est avant tout un devoir de jus- tice qui peut permettre de lever le déni du viol.

Les interahamwe n’ont pas tué toutes celles qu’ils ont violées, mais les laisser vivre leur permettait de les garder comme esclaves sexuelles… N’a-t-on pas entendu un prêtre, officiant aujourd’hui dans une paroisse catholique de France, se targuer d’avoir « sauvé » femmes et jeunes filles tutsi… alors que selon l’enquête d’African Rights il abusait d’elles moyennant paiement ? Par ailleurs, garder en vie des femmes ou jeunes filles après les avoir violées peut, dans certains cas, s’avérer plus cruel que les tuer d’emblée. Rappelons-nous ces religieuses tutsi suppliant les inter- ahamwe de bien vouloir, contre argent comptant, les exécuter d’une balle, sans les violer ni les « raccourcir » à coups de machettes. Ou

ces mères contraintes de se faire violer par leurs propres fils. Celles qui, après de tels viols, ont été laissées en vie ont de quoi devenir fol- les. Des pères furent contraints de violer leur fille : si l’excitation sexuelle des interahamwe était seule en cause, ils se seraient à la hus- sarde vidés dans les orifices de leurs victimes, sans imaginer ces raffi- nements de sadisme qui ont souvent caractérisé le génocide de 1994

– ce qui n’empêche pas, aujourd’hui encore, les ignorants et les dés-