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La Nuit
rwandaise REVUE ANNUELLE
NUMÉRO 4 • 13 MAI 2010
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LA NUIT RWANDAISE N°4 • Avril 2010


Co-édité par
L’Esprit frappeur et Izuba
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38, rue Keller, 75011
Direction de publication :
Michel Sitbon
Rédaction en chef :
Bruno Gouteux
Merci à toutes celles et ceux qui se
sont dévoués pour corrections et
relectures.

ISBN 10 2-84405-243-6
EAN 13 978-2-84405-243-8
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SOMMAIRE • N°4 • 2010


ÉDITORIAL 5

Valérie Marinho de Moura UN SOLDAT FRANÇAIS PARLE, INTERVIEW 27


Bruno Boudiguet BERNARD KOUCHNER, LE MAÎTRE DES APPARENCES 37
Alain Gauthier “TOUT N’EST PAS RÉGLÉ”, INTERVIEW PAR BRUNO GOUTEUX 67
Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda
LA JUSTICE FRANÇAISE EN MARCHE ? 72
Christophe Baroni LE GYNOCIDE DANS LE GÉNOCIDE DES TUTSI 77
Jean-Luc Galabert KYNIAMATEKA ET LA PROPAGANDE GÉNOCIDAIRE 83
Antoine Mugesera L’ABBÉ SIBOMANA, KYNIAMATEKA
ET LES IDÉES GÉNOCIDAIRES(1990-1994) 87
PRÉCISIONS DE LA RÉDACTION DE LA NUIT RWANDAISE (JLG) 106
Annie Faure LETTRE À LA LDH À PROPOS DU FILM D’ARUSHA À ARUSHA 111
TROIS PLAINTES CONTRE L’ARMÉE FRANÇAISE POUR “CRIMES CONTRE L’HUMANITÉ 115
Bruno Gouteux IL FAUT JUGER LES HOMMES POLITIQUES,
DIPLOMATES ET MILITAIRES FRANÇAIS COMPLICES DU GÉNOCIDE 117
Martin Marschner INTERVIEW, PAR BRUNO GOUTEUX 121
Yves Cossic “LE GÉNOCIDE DES TUTSI N’ÉTAIT PAS INÉVITABLE” 127
Laurent Beaufils SHOAH-RWANDA : 137
DE LA VALEUR DES TÉMOIGNAGES DE RESCAPÉS DE GÉNOCIDES

Jean-Paul Kimonyo LA SUPERCHERIE DU JUGE BRUGUIÈRE 149


Michel Sitbon BALLADUR, L’INCONSCIENT 159
Bruno Boudiguet ANDRÉ GUICHAOUA, LE RETARDATEUR DE CONSCIENCES 199
Justin Gahigi RONY BRAUMAN PRIS EN FLAGRANT DÉLIT DE FALSIFICATION 235
Serge Farnel ENQUÊTE SUR LA PARTICIPATION DIRECTE
DE SOLDATS FRANÇAIS AU MASSACRE DU 13 MAI, INTERVIEW 239

La Nuit rwandaise, revue annuelle consacrée à l’impli-


cation française dans le génocide des Tutsi, paraît le
13 mai en mémoire des résistants de Bisesero victimes
de la barbarie coloniale. Le 13 mai, jour du repentir.

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HOMMAGE À LA RÉSISTANCE AU GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA


ACTES DU COLLOQUE DE GENÈVE
• TÉMOIGNAGE DE Samuel Musabyimana, RESCAPÉ DE BISESERO 249
• TÉMOIGNAGES DE Wolfgang Blam, MÉDECIN À KIBUYE EN 1994, 259
ET DE Jacqueline Mukandanga, RESCAPÉE DE KIBUYE. 260
• DÉBAT AVEC LA SALLE 263
• UN MOT DE CIRCONSTANCE, PAR Michel Gabuka, D’IBUKA-SUISSE 273
• Jacques Morel LES FRANÇAIS « ONT PRIS » LES SURVIVANTS DE BISESERO
POUR DES ENNEMIS À ÉLIMINER 279
• Emmanuel Cattier BISESERO,
DANS LE CONTEXTE DE L’OPÉRATION TURQUOISE 299
• DÉBAT AVEC LA SALLE 311
• Anne-Marie Truc, Roland Junod VIVRE AUJOURD’HUI À BISESERO 325
• Michel Sitbon DISCOURS DE CLÔTURE : UNE CONSCIENCE EN MIETTES... 333
APPEL DE GENÈVE 344
Jeanine Munyeshuli-Barbé
LES DÉS DE LA JUSTICE INTERNATIONALE SONT PIPÉS 347
Yolande Mukagasana MISE EN GARDE À L’ONU :
«TUEZ-NOUS ET VOUS AUREZ FINI LE TRAVAIL !» 357
Fair Trials for Rwanda
APPEL POUR LA RÉVISION DU PROCÈS DE MONSIEUR Z 361
FRG-EJR• NAISSANCE D’UNE ASSOCIATION 365

371
Initiative citoyenne• “MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE...” 367

373
LDH• FRANCE RWANDA BEAUCOUP DE QUESTIONS, PEU DE RÉPONSES

375
LNR• LE 13 MAI, JOUR DU REPENTIR

379
Survie• LE GÉNOCIDE DES TUTSI FAIT PARTIE DE NOTRE HISTOIRE
CEC• LES CONSÉQUENCES DU COMPORTEMENT DE LA FRANCE
385
391
GMIF• BONNE CHANCE À LA FRANCE

395
MJS LA FRANCE DOIT LA VÉRITÉ ET LA JUSTICE AU SUJET DU GÉNOCIDE

401
Document L’APPEL RWANDA D’AOÛT 1994
Michel Sitbon LA VÉRITABLE MISSION DE TURQUOISE
Yolande Mukagasana

419
LA RÉCONCILIATION FRANCO RWANDAISE N’EFFACE PAS LA RESPONSABILITÉ

425
FRANÇAISE DANS LE GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA

427
Privat Rutabwiza SARKOZY TOURNE LA PAGE DES SORCIERS

445
Vénuste Kayimahe ENCORE UN EFFORT, MESSIEURS LES PRÉSIDENTS

449
Joël Dockx UNE JOURNÉE COMME LES AUTRES...

457
Jean Ndorimana QUE SONT REVENUS FAIRE LES SOLDATS FRANÇAIS EN JUIN ?

484
Cris Even RÉPONSE À BRAUMAN

491
Michel Sitbon CARL SCHMITT ET LA GUERRE RÉVOLUTIONNAIRE
Document SUR LA COOPÉRATION POLICIÈRE FRANCO-MEXICAINE

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ÉDITORIAL

Cela fait quatre ans maintenant que, chaque année, nous ras-
semblons des textes consacrés à l’implication française dans le dernier
génocide du XXème siècle, le génocide des Tutsi du Rwanda, en 1994.
En hommage à Jean-Paul Gouteux, qui de 1994 à sa mort aura
été le dénonciateur implacable de ce crime de l’État français, qu’il
qualifiait de « Rwandagate », nous avons emprunté le nom de cette
revue à son livre La Nuit rwandaise, la dénonciation la plus impitoya-
ble de l’ignominie française, et jusqu’à peu, la plus documentée.
Saluons ici la parution du livre de Jacques Morel, La France au cœur
du génocide des Tutsi, un grand livre de 1500 pages qui résume le plus
grand scandale de la République.
La Nuit rwandaise est ainsi devenu le nom de ce scandale qui se
prolonge depuis bientôt vingt ans. Cela fait presque vingt ans que la
France intervenait au Rwanda, en octobre 1990, et depuis vingt ans
une sombre nuit s’est abattue sur la démocratie française. Car, ainsi
qu’on a pu l’étudier et le décrire abondamment dans cette revue
comme dans de multiples livres, articles, travaux universitaires,
conférences ou documentaires, c’est depuis le premier jour de cette
intervention décidée par François Mitterrand que l’armée française a
contribué on ne peut plus activement à l’un des plus grands crimes
racistes de tous les temps.
Depuis vingt ans de même, on enregistre avec stupeur le grand
silence des médias, l’horrible complicité de ceux qui ont pour fonc-
tion de préserver la démocratie de telles dérives. Le bruit que certains
peuvent faire par moments s’est bien trop souvent avéré répondre
aux besoins classiques de ce qu’on appelle la désinformation.
Nous sommes quelques uns à penser que l’étude et la dénoncia-
tion de ce crime politique hors normes sont non seulement nécessai-
res d’un point de vue éthique, mais particulièrement intéressantes
pour mettre à nu les mécanismes les plus fondamentaux de la science
du pouvoir telle qu’elle est mise en œuvre à notre époque.
Ainsi, nous sommes confrontés d’emblée à un scandale politi-
que d’un autre degré encore, lorsque nous ne pouvons que constater
l’invraisemblable cohésion qui aura entouré ce crime dégueulasse.
Faut-il dire que c’est l’ensemble de la communauté nationale qui s’est
ainsi compromise ? Oui, manifestement.

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Depuis seize ans maintenant, tout le monde a eu tout le temps


nécessaire pour s’enquérir des faits.
Dès janvier 1995, nous pouvions publier un journal, diffusé à
100 000 exemplaires chez les marchands de journaux, accompagné
de milliers d’affiches titrant : La France tue. Ce journal très oublié
aujourd’hui, et peu remarqué en son temps, s’appelait Maintenant. Il
n’aura résisté qu’à peine plus d’un an dans le réseau de distribution
de la presse, mais tout au long de sa quinzaine de numéros, il n’aura
eu de cesse de marteler cette évidence de l’horrible crime français.
Dès avant Maintenant, et après, l’association Survie, avec son
journal Billets d’Afrique, dénonçait déjà le scandale d’une politique
inacceptable.
En 1998, comme on sait, le Rwandagate aura les honneurs de la
grande presse, avec les séries d’articles de Patrick de Saint-Éxupéry
dans Le Figaro qui provoqueront nombre d’autres articles du même
tonneau, et surtout la création de la Mission d’information parle-
mentaire présidée par Paul Quilès, un ancien ministre de la défense
de François Mitterrand, qu’on avait osé charger de présider l’enquête
parlementaire sur ce crime de l’armée française commis sous la direc-
tion du Président socialiste…
Combien s’est-on moqué du monde ?
On ne relèvera même pas alors que si le travail de Patrick de
Saint-Éxupéry était méritoire, il n’en était pas moins bien tardif.
Confronté à un scandale aussi monstrueux, celui-ci aura retenu sa
plume près de quatre ans… Les émotions sont bien tempérées au pays
du crime absolu.
Revenant quelques années plus tard sur le sujet, ce journaliste
du Figaro commettra un livre, L’inavouable, remarquable a bien des
égards, bien qu’inférieur au contenu de ses articles de 1998, qu’on
espère toujours qu’il republie un jour. Plus que ce livre, on lui doit
alors la désoccultation d’un secret de polichinelle de la République
criminelle : la théorie de la guerre révolutionnaire, connue pour son
application dévastatrice en Algérie, aurait bien pu être l’arme de des-
truction massive employée au Rwanda.
Cette révélation importante suivait celles de Marie-Monique
Robin quant à l’utilisation de la même doctrine dans le contexte des
dictatures fascistes sud-américaines toutes soutenues par l’armée
française, ainsi que son documentaire, diffusé fin 2003, le révélait un
quart de siècle après les faits.

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On aimerait s’arrêter là, et arrêter un instant de parler du Rwanda.

En mars 2004, un ami de Patrick de Saint-Éxupéry, Gabriel Périès,


témoignait devant la Commission d’enquête citoyenne, révélant à
son tour que des centaines de militaires français avaient participé
directement aux horreurs de la dictature argentine, sous la prési-
dence de Valéry Giscard d’Estaing. Périès déclarera alors qu’il déte-
nait la liste nominale des quelques six cent militaires français qui
étaient à Buenos Aires, dans les centres de torture et à l’état-major,
du temps du général Videla – avec la bénédiction de l’archevêque de
la Plata, faut-il le préciser ?
On a mis fort longtemps avant de juger Maurice Papon pour ses
responsabilités quasiment insignifiantes dans l’État antisémite fran-
çais du temps de la collaboration entre nazis allemands et français.
Combien de temps mettra-t-on avant de juger Valéry Giscard
d’Estaing pour avoir envoyé l’armée française assister et encadrer les
tortionnaires argentins ?
Les archives du système Condor, coordonnant l’ensemble des
dictatures sud-américaines des années 70, ont été ouvertes, en 1992,
au Paraguay. C’est là qu’était mise à jour pour la première fois la par-
ticipation directe de l’armée française à cette entreprise néo-nazie
internationale qui aura ensanglanté l’Amérique latine une bonne
quinzaine d’années.
Nous avons eu depuis le documentaire et le livre de Marie-
Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, et c’est tout.
Non, pour faire bonne mesure, on aura aussi droit aux mémoires du
général Aussaresses, déjà témoin de l’enquête de Marie-Monique
Robin, aussi célèbre pour avoir revendiqué l’usage de la torture pen-
dant la guerre d’Algérie, dans un premier livre Services spéciaux-
Algérie 1955-57. En 2008, celui-ci en remettait une couche, avec ses
« ultimes révélations au service de la France », intitulées Je n’ai pas tout
dit, aux éditions du Rocher.
Et c’est page 115, de ce livre d’entretiens avec Jean-Charles
Deniau, que commence le chapitre « Au secours des américains contre
la guérilla ». Paul Aussaresses y raconte comment, dès 1961, il partait
aux États-Unis pour former l’armée américaine aux doctrines spécia-
les de la guerre révolutionnaire.

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1961 ? C’est ainsi qu’Aussaresses échappera à la répression


contre l’OAS, de même que le colonel Trinquier, cet autre héros de
la bataille d’Alger, qui sera, lui, envoyé en Afrique, au Congo à peine
indépendant, pour y soutenir la sécession du Katanga, avec Moïse
Tshombé, contre Patrice Lumumba. Évoquant Trinquier dans ses
mémoires, Pierre Messmer, mort sans avoir eu à répondre de ses cri-
mes, expliquait comment il l’avait chargé de cette mission africaine
pour lui épargner de trop de se compromettre dans l’aventure des par-
tisans de l’Algérie française. Il semblerait que l’horrible Aussaresses
ait bénéficié du même genre de sollicitude en se voyant envoyé aux
États-Unis au même moment. Les vainqueurs de la bataille d’Alger –
également artisans du coup d’État du 13 mai 1958 grâce auquel le
général de Gaulle était parvenu à prendre le pouvoir [voir La Nuit
rwandaise, n°2] –, se voyaient ainsi récompensés.
« L’armée américaine ne savait pas trop comment combattre le Viêt-
cong », explique Aussaresses. « Ses officiers ignoraient tout des aspects
psychologiques de la guerre subversive. » John Kennedy, le charismati-
que président, célèbre pour sa jolie épouse et ses aventures sulfureu-
ses avec Marylin Monroe, aurait assez vite saisi de quoi il était ques-
tion, lui. Faut-il comprendre que le Président bientôt assassiné avait
des prédispositions à comprendre la pensée nazie française du fait de
son éducation au cœur du nazisme américain ? Aussaresses peut ainsi
citer un texte de ce sympathique président, intitulé « La guerre spé-
ciale » : « C’est une guerre d’embuscades au lieu de combats, d’infiltra-
tion au lieu d’agression », écrit Kennedy. Le général Arthur Trudeau,
en charge du service « recherches et développement » de l’armée amé-
ricaine, pouvait alors écrire : « L’expérience des Français procurerait la
meilleure base pour la doctrine et l’enseignement dans nos écoles de guerre
spéciales. »
Mais, l’armée américaine « traîne les pieds », raconte notre for-
mateur français :
Elle ne comprend pas que le président Kennedy veuille créer un
corps spécialisé dans la guerre contre les révolutionnaires marxis-
tes. […] Vous comprenez pourquoi le président Kennedy et
McNamara [le secrétaire d’État américain de l’époque] se sont tour-
nés vers nous, les Français, qui avions déjà acquis une grande
expérience en Indochine. […] Nous avions aussi montré ce que
nous savions faire durant la bataille d’Alger. […] Il ne faut pas
oublier que, sur le terrain, cette foutue bataille, nous l’avions
remportée en six mois à peine. […] La guerre révolutionnaire a

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ses méthodes et elles ne s’inventent pas. Nous, nous les connais-


sions sur le bout des doigts.
Deniau demande à Aussaresses s’il avait fait venir des « stagiai-
res français » avec lui pour former les américains à Fort Bragg. Le tor-
tionnaire revendiqué tient à en évoquer un. « Il s’appelait Alain
Bizard. » « C’était un officier… étiqueté “Algérie française”. » « Il est
devenu un très bon officier de renseignement. » Il faudrait mettre des
guillemets à « renseignement », quand on sait que dans le langage
de la « guerre révolutionnaire », le « renseignement » est si sou-
vent synonyme de torture. « En Amérique, il s’est fait un peu oublier
et il a pu poursuivre sa carrière, qu’il a terminée comme général quatre
étoiles. » Faut-il souligner qu’il n’y a quasiment pas de grade plus
élevé dans l’armée française ? Il faut croire que cet officier aura rem-
pli sa mission à la satisfaction de tous.
Mais sur quels champs de bataille, cet officier a-t-il accumulé
tant de mérites ? Sur celui des « guerres révolutionnaires »
d’Amérique, semble-t-il. Et, en quoi de telles « batailles » ont-elle
consisté, à Buenos Aires ou Santiago du Chili – de Guatemala en
Uruguay ? À beaucoup tuer, beaucoup torturer. Beaucoup violer,
non seulement des femmes, mais la légalité, comme la légitimité
démocratique qui préexistait dans ces pays.
Comme un officier américain pouvait l’expliquer alors à
Aussaresses, « Fort Bragg », où étaient basées les « Forces spéciales
américaines », est « un endroit stratégique ». Le Français précise :
« c’était le PC des parachutistes de toutes les forces aéroportées et surtout
le centre des forces spéciales ».
Aussaresses dit avoir « travaillé en duo avec un lieutenant-colonel
américain, Carl Bernard », son « partenaire instructeur ». Celui-ci
non plus n’est pas passé par Nuremberg.
Serait-ce parce ce qu’il aurait conscience de ce risque que Carl
Bernard a préféré incarner la critique des méthodes de « guerre révo-
lutionnaire » sur le plateau de télévision français, où Marie-
Monique Robin sera parvenue à le mettre en présence d’Aussaresses,
en 2003 ?
Il a expliqué devant les caméras que, selon lui, l’usage de la tor-
ture est contre-productif sur le long terme et qu’elle se retourne
contre l’armée qui la pratique, rappelle Deniau. Il a expliqué […]
que c’est en vous écoutant à Fort Bragg […] qu’il a monté l’opé-
ration Phénix au Viêt-nam qui a coûté, dit-il, la vie de vingt mille
civils innocents.

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Aussaresses dément bien sûr, il n’a « rien à voir avec ce que les
Américains ont fait au Viêt-nam ». « Ils étaient assez grands pour se
débrouiller tous seuls. » Il avoue bien connaître William Colby, qui a
dirigé la dite opération Phénix, mais il ne sait rien « de ce qu’il a pu
faire au Viêt-nam ou ailleurs ».
À Fort Bragg, il enseignait les méthodes de la guerre révolution-
naire à des « stagiaires » américains, mais aussi « alliés ». « Il y en
avait beaucoup qui venaient des pays d’Amérique latine. » « Bolivie,
Argentine, Mexique, Colombie, Brésil, Paraguay, Uruguay, Chili et
Venezuela. » La liste est précise. Le vieil homme se vante de sa
bonne mémoire, tenant au fait qu’il écrivait « le moins possible » –
pour ne pas laisser de traces de ses crimes.
– Mais, dites-moi, tous ces pays étaient ou allaient devenir des
dictatures militaires, non ? remarque Deniau. Et c’est à partir de
1964, à la fin de votre séjour américain, curieux, non ? […] Les
Américains, à l’époque, faisaient tout pour instaurer et soutenir
des dictatures en Amérique du Sud. […] Et les Français partici-
paient à cette politique, en toute connaissance de cause ?
demande-t-il.
– Bien entendu qu’ils participaient et ils étaient tout à fait au
courant du contexte, répond Aussaresses. Vous croyez que Pierre
Messmer ignorait quelle était ma mission à Fort Bragg et Fort
Benning ?
Il n’enseignait qu’à des officiers, « capitaines au minimum et un
peu plus haut dans la hiérarchie ». « Tous triés sur le volet. »
Je leur apprenais ce que j’avais vu et fait en Indochine et ce que
j’avais vu et fait en Algérie. […] Toutes les techniques de la
guerre subversive, la lutte contre la guérilla urbaine, le quadril-
lage des quartiers, l’infiltration, comme je l’avais fait à
Philippeville et pendant la bataille d’Alger, et puis surtout nos
méthodes pour récolter du renseignement. […] Je leur apprenais
comment l’état-major français avait procédé pour lutter contre la
guérilla urbaine. Je leur décrivais les différentes étapes des opéra-
tions à mener pour éradiquer le terrorisme, d’abord les arresta-
tions préventives pour neutraliser les meneurs, […] le quadrillage
des quartiers, l’exploitation du renseignement et les arrestations.
À ce propos, nous disions qu’il fallait « vider l’eau dans laquelle les
poissons se déplacent ». Cette image est claire. C’est la seule
méthode pour venir à bout du terrorisme urbain. Nous ajoutions
même que « s’il fallait vider une piscine avec une petite cuiller pour
attraper les gros poissons, nous étions prêts à le faire ».

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C’est ainsi que ces gens-là considèrent l’humanité : comme de


l’eau, qu’il faudrait vider de la « piscine ». Et s’il faut l’exterminer, «
à la petite cuiller », pour parvenir à ses fins, ils sont « prêts à le faire »…
– Parlons des arrestations. Vous leur appreniez quoi, aux
stagiaires ?
– Je leur apprenais comment procéder intelligemment à des arres-
tations ciblées. Elles ne doivent par être effectuées par n’importe
qui et à n’importe quelle heure. Il faut savoir monter une équipe
qui procédera au travail discrètement ou pas, suivant le but
recherché.
– Et après, vous appreniez quoi à vos élèves ?
– Eh bien, les méthodes pour faire parler les gens…
– En clair, cela veut dire la torture ?
– Exactement, oui.
Question : il dort bien, la nuit, monsieur Giscard d’Estaing ?
Deuxième question : et les citoyens qui payent des impôts pour
financer ce genre d’activités, et qui élisent des hommes, de Gaulle,
Giscard, Mitterrand, et j’en passe, pour ordonner ce travail ?
– Les officiers que vous avez formés, ils ont été au pouvoir dans
les dix ans qui ont suivi ?
– Voilà.
– En fait, vous avez formé ceux qui allaient être les piliers des dic-
tatures d’Amérique latine ?
– Comme vous dites.
– Vous savez, je suppose, ce qu’ils sont devenus ?
– Bien sûr ! Ils ont tous obtenu des commandements importants
dans leurs pays, soit peu après leur passage à Fort Bragg, soit plu-
sieurs années plus tard. Ils sont devenus commandants des forces
armées ou patrons des services spéciaux, ou bien ils se sont retrou-
vés dans les missions diplomatiques dans d’autres pays
d’Amérique latine [pour y exporter la guerre révolutionnaire].
Parmi ses élèves, il se souvient du colonel Franco, qui devien-
dra chef d’état-major sous la dictature d’Hugo Banzer, en Bolivie, de
1971 à 1978. Faut-il préciser que celui-ci était assisté d’un certain
Klaus Barbie ? Il dit avoir revu aussi « le chef des Services spéciaux de
l’armée chilienne », qui deviendra chef d’état-major de l’armée sous
Pinochet, dont il dit avoir oublié le nom.
– Le bilan de tout ça, c’est qu’en Amérique latine, dans les années
1970-80, sous les dictatures, il y a eu vingt mille morts, des dizaines

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de milliers d’arrestations, de détention sans procès et de gens tortu-


rés, résume Deniau pour demander à Aussaresses ce qu’il en pense.
On ne sait d’où le journaliste tire ses statistiques, « officielles »
selon lui, mais il semble bien qu’elles soient contestables. On compte
plutôt un minimum de 30 000 morts au Chili, et plus encore en
Argentine. Si la mortalité n’a pas été massive en Bolivie, au
Guatemala par contre elle explose pour atteindre les centaines de
milliers. De même au Salvador ou au Pérou, là où les méthodes anti-
subversives se sont appliquées non plus dans les villes, mais dans les
campagnes, se confrontant au monde indien, les massacres se sont
multipliés dans des proportions inouïes, dans une logique quasiment
génocidaire, comme au Salvador et surtout au Guatemala.
Plutôt que de donner son appréciation morale, Aussaresses pré-
fère insister sur la difficulté d’évaluation de ces crimes :
– Je pense que c’est très difficile de savoir tout ça avec précision.
Les opérations contre la subversion étaient menées par des orga-
nisations spécialisées et dans le plus grand secret. Donc, c’est très
difficile de juger ce qui s’est vraiment passé à ce moment là.
Deniau insiste pour savoir « ce qu’il pense » de « tout ça » :
– Je pense aujourd’hui encore que c’était dans mes attributions de
faire ce travail et je l’ai fait. Mais attention ! Toute la hiérarchie
militaire était au courant. Je n’étais pas un mercenaire, mais un
officier supérieur français en mission officielle. Le premier minis-
tre Michel Debré, le ministre des Armées Pierre Messmer, et
peut-être même le général de Gaulle, savaient ce que je faisais. Je
n’étais pas un électron libre. J’étais en poste à Fort Bragg dans le
cadre de la coopération entre la France et les Etats-Unis
d’Amérique […]. La preuve que je n’ai pas démérité, c’est que, de
retour en France, j’ai été promu au grade de colonel.
Il n’y a vraiment pas de quoi être fier, d’avoir dirigé cette fan-
tastique école du crime politique, quasiment sans équivalent à tra-
vers les âges. Mais non, Aussaresses plastronne, et n’envisage à aucun
moment que ses responsabilités, en amont de la chaîne de l’horreur
qui s’est abattue sur l’Amérique latine alors, puissent lui être à aucun
moment reprochées. Pas plus qu’à Valéry Giscard d’Estaing,
aujourd’hui toujours vivant, et membre honorable du Conseil consti-
tutionnel, et même de l’Académie française. Faut-il leur rappeler
qu’aux termes du Droit, les crimes contre l’humanité, dont ils ont à
répondre, sont imprescriptibles ?

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Apocalypse now, titrait Francis Ford Coppola, pour son film décri-
vant un épisode typique de guerre révolutionnaire, dans son décor
d’origine, l’Indochine du colonel Trinquier. Marlon Brando, incar-
nant le guerrier révolutionnaire poussé au bout de sa logique, résumait
ce dont il est question en deux mots : « L’horreur, l’horreur…»

L’horreur : c’est ainsi que se résume l’enquête de Serge Farnel sur le


13 mai 1994. « Aucun témoin ne doit survivre » – Simusiga, dit-on
en kinyarwanda. On aura mis seize ans à comprendre le sens de cette
expression qui pourrait bien être le vrai nom du génocide des Tutsi,
comme la Shoah est devenu celui du génocide des Juifs,
Samudaripen, « le meurtre total », celui des Tziganes.
Et pourquoi donc « aucun témoin » ne devait-il survivre ? De
quoi pouvaient-ils avoir été témoins ? De quel horrible secret ?
C’est en interrogeant ceux qui ont survécu, en écoutant ce
qu’ils nous disent, que l’on finit par comprendre : le secret qu’il fal-
lait étouffer, c’est la présence constante des militaires français, à tou-
tes les étapes du génocide.
La première indication d’une présence française, on la recevait
pendant le génocide, par l’entremise de Colette Braeckman rappor-
tant le témoignage d’un chef de milice de Kigali ayant dénoncé
nominalement le soldat français, « Etienne », Pascal Estreveda, pour
avoir été auteur de l’attentat contre Juvénal Habyarimana. On
attend toujours, seize ans plus tard, l’alibi de ce monsieur.
On savait aussi que le commandant Grégoire de Saint-Quentin
était au camp de Kanombe à l’heure où « Etienne » aurait appuyé sur
le bouton du génocide, puisqu’il avait pu se rendre aussitôt sur les
décombres de l’avion présidentiel.
En 1998, la Mission d’information parlementaire avait permis
de mettre à jour le fait que le commandant de Saint-Quentin n’était
pas seul, mais que vingt-quatre officiers français étaient bien présents
au Rwanda, officiellement, au titre de la coopération militaire, y
compris au début du génocide. Dont le colonel Jean-Jacques Maurin,
chef d’état-major de fait de l’armée génocidaire.
On en restait néanmoins à l’idée que le soutien français au
génocide, que tout attestait par ailleurs, était affaire de préparation,
entraînement, fournitures de moyens. On parlait ainsi de complicité
de génocide.

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C’est en 2002 que Cécile Grenier revenant de six mois d’enquê-


tes au Rwanda pouvait, la première, parler de participation directe de
l’armée française au génocide des Tutsi. Cécile avait écouté des
témoins qui avaient survécu.
En 2003, se montait la Commission d’enquête citoyenne, et
Georges Kapler était envoyé au Rwanda pour recueillir à son tour des
témoignages. Il revenait lui aussi en disant qu’on ne pouvait plus par-
ler de complicité de génocide, mais bien de participation directe.
En 2004, pour les cérémonies du dixième anniversaire, on rece-
vait le témoignage du général Dallaire de la Minuar, confirmant la
présence de militaires français « tout le long » du génocide. Ce der-
nier témoignait d’avoir vu des Français particulièrement à l’état-
major et dans la garde présidentielle, là où il avait pu les voir.
En 2007, jaillissait une nouvelle salve de témoignages, dans le
cadre de la Commission Mucyo. On découvrait alors les lancers de
Tutsi sur la forêt de Nyungwe, du haut des hélicoptères français.
Ceux qui survivaient à la chute dans les arbres se retrouvaient sous
les machettes des miliciens, ceux-là même que l’armée française
entraînait dans la forêt pour plus de discrétion.
« Aucun témoin ne devait survivre », mais certains ont survécu
néanmoins.
On avait également des informations sur la capture de militai-
res français par le FPR, pendant le génocide, sans parvenir à dater
précisément l’incident – en mai ou en juin ? après le début de l’opé-
ration Turquoise ou avant ?
C’est riche de ces interrogations que Serge Farnel est retourné
au Rwanda l’année dernière. À son tour, il en a trouvé, des témoins.
Ceux-ci lui ont raconté un épisode déjà connu du génocide des
Tusti : le terrible massacre du 13 mai. Les enquêtes menées par African
Rights et Human Rights Watch, avec la FIDH, avaient déjà mis à
jour l’horreur de l’extermination des derniers Tutsi du Rwanda qui
avaient résisté jusqu’à cette date aux assauts des miliciens.
Ces témoins-là, une cinquantaine nous dit Farnel, racontent
comment, le 12 mai, sont arrivés des soldats français, pour repérer les
lieux. Le 13, ils sont revenus, et ont installé leurs batteries de mor-
tiers sur les hauteurs. Pilonnant méthodiquement le secteur, ils réédi-
taient une manœuvre dont les Tutsi de la colline de Kizenga avaient
déjà fait la cruelle expérience, ainsi que Samuel Musabyimana en a
rendu compte au colloque qui s’est tenu à Genève [voir le texte de son

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intervention dans ce numéro]. Chassés de leurs abris par les artilleurs


français, les résistants de Bisesero qui survivaient aux bombes tom-
baient sous la mitraille et les machettes des miliciens, mobilisés en
nombre pour l’occasion. Le 14, l’hallali se poursuivit.
Dès lors, le génocide des Tutsi du Rwanda était, pour l’essentiel
achevé. Quelques milliers auraient survécu, et c’est eux que les sol-
dats de Turquoise achèveront de débusquer à la fin juin, pour les
livrer une dernière fois aux miliciens.
Il aura ainsi fallu seize ans pour que le tableau à peu près com-
plet du génocide se montre à nos yeux.
On y voit l’armée française du premier au dernier acte, de l’as-
sassinat d’Habyarimana au massacre des derniers Tutsi.
On comprend maintenant qu’à la mi-mai, le Pape, comme le
secrétaire général de l’ONU ou le ministre des affaires étrangères
français, soit les principaux artisans du crime, pouvaient crier à
l’unisson au génocide. Celui-ci achevé, on pouvait passer aux opéra-
tions cosmétiques.
C’est alors qu’on passa aussi, à grand prix, un contrat avec la
société de services de Paul Barril pour une « opération insecticide »
qui n’avait quasiment plus d’objet. Au cas où des témoins aient sur-
vécu, il fallait qu’on puisse prétendre que ces soldats français qu’ils
avaient vus auraient aussi bien pu être des mercenaires. Des « soldats
perdus », dit Hubert Védrine à Politis.

Confronté aux informations de Farnel, on apprend aussi pourquoi


cette participation manifeste de soldats français à des épisodes aussi
spectaculaires que les massacres des 13 et 14 mai, n’avait jusque-là
pas été prise en compte. Malgré le recoupement de l’enquête de
Farnel par Anne Jolis, une journaliste du Wall Street Journal réputé
pour sa rigueur, celle-ci n’aura fait l’objet d’aucune reprise à ce jour,
en dehors de quelques revues confidentielles, Controverses ou
Diasporiques, la revue de la Ligue des Droits de l’Homme.
Lors d’une récente table ronde organisée par la LDH pour exa-
miner les informations rapportées par Farnel, Catherine Choquet,
qui a participé aux précédentes enquêtes de Human rights watch et de
la FIDH au cours desquelles de nombreux témoignages ont été
recueillis, reconnaissait que seuls 25% de ces témoignages avaient
été pris en compte. On apprenait dans le même mouvement que les

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enquêteurs d’African rights avaient pareillement écarté la plupart des


témoignages qui leur avaient été faits.
À cette table ronde, qui s’est tenue dans les locaux de la LDH,
salle Alfred Dreyfus, le 16 avril 2010, Philippe Lazar, patron de la
revue Diasporiques, comme d’autres intervenants, pouvait insister sur
la nécessité que la centaine d’heures de témoignages enregistrés par
Serge Farnel soient retranscrits intégralement, et que les traductions
du kinyarwanda soient révisées soigneusement, afin qu’on dispose le
plus fidèlement possible de la parole des rescapés, comme de celle de
leurs bourreaux qui acceptent aujourd’hui de témoigner, après avoir
purgé leurs peines.
De même, les cinquante-six heures de témoignages recueillis
par Cécile Grenier demandent toujours à être intégralement retrans-
crites, et leur traduction fixée avec la plus grande rigueur. Georges
Kapler a, lui, engrangé une trentaine d’heures dont seule une petite
fraction a été diffusée lors de la Commission d’enquête citoyenne de
2004. Enfin, la masse de témoignages écartés par African rights et
Human rights Watch doit être également exploitée avec soin, en ayant
conscience que cette masse documentaire constitue la mémoire du
génocide. L’indispensable matériau de la connaissance du crime.
Surtout, riches d’une meilleure connaissance des faits, il est tou-
jours temps de retourner sur le terrain, pour tenter d’en apprendre
plus auprès de ceux qui, seize ans après, sont encore vivants.
À l’initiative de la Commission d’enquête citoyenne, une poi-
gnée de ces témoignages auront connu une destinée différente, fai-
sant l’objet de procédures contre l’armée française, dont la première
concernant six d’entre eux est toujours en attente devant le Tribunal
des armées de Paris. Une deuxième, regroupant trois témoignages de
femmes se plaignant d’abus sexuels de la part de soldats français, a
récemment été reçue, et devrait passer en justice, grâce à l’insistance
d’Annie Faure.
D’ores et déjà, nous en savons assez, bien assez, pour incriminer
les responsables politiques et militaires français. C’est ce dont prenait
acte la commission Mucyo, il y a deux ans, en désignant 34 d’entre
eux : Mitterrand, Juppé, Léotard, Marcel Debarge, Hubert Védrine,
Édouard Balladur, Bruno Delaye, Jean-Christophe Mitterrand, Paul
Dijoud, Dominique de Villepin, Georges Martres, Jean-Michel
Marlaud, Jean-Bernard Mérimée, pour les civils. Jacques Lanxade,
Christian Quesnot, Jean-Pierre Huchon, Raymond Germanos,

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Didier Tauzin, Gilles Chollet, Bernard Cussac, Jean-Jacques Maurin,


Gilbert Canovas, René Galinié, Jacques Rosier, Grégoire de Saint-
Quentin, Michel Robardey, Denis Roux, Étienne Joubert, Patrice
Sartre, Marin Gillier, Éric de Stabenrath, Jacques Hogard, Jean-
Claude Lafourcade, pour les militaires.
Dans cette liste manquait manifestement le nom du ministre de
la coopération du temps du génocide – et de sa préparation –, Michel
Roussin, qui aura été particulièrement actif. Et sûrement d’autres.
Quant à ce celui-ci, rappelons qu’il était ministre de la coopération,
et à ce titre ministre de tutelle de la coopération militaire, soit de
l’ensemble des troupes envoyées au Rwanda. Le général Huchon,
dirigeant la Mission militaire de coopération, s’est distingué pour son
maximalisme anti-tutsi, souvent dénoncé, comme dans cette liste
proposée par le rapport Mucyo, où il figure au troisième rang des res-
ponsables militaires, après l’amiral Lanxada, chef d’état-major des
armées, et le général Quesnot, chef d’état-major particulier de
François Mitterrand. On observe rarement toutefois qu’Huchon agis-
sait sous la tutelle de Michel Roussin, celui qu’on pourrait appeler “le
gendarme de l’Hôtel de Ville”, de la même façon qu’on a pu qualifier
Paul Barril ou Christian Prouteau de “gendarmes de l’Élysée”.
Avec Chirac, à la mairie de Paris, Roussin se formera à des fonc-
tions plus directement politiques. Il aura alors, en particulier, la
haute main sur le système de financement du RPR, avec Yvonne
Casseta et Jean-Claude Méry, ainsi que le juge Halphen a pu le met-
tre à jour. C’est en tout cas sur la base de ces exploits qu’il se verra
promu ministre dans le gouvernement Balladur. [Voir à ce sujet
Balladur l’inconscient, dans ce numéro.] Dès la première réunion de
conseil restreint de défense, le 2 avril 1993, on put voit le nouveau
responsable de la coopération militaire souhaiter “s’engager plus acti-
vement dans ce dossier”, en particulier pour mettre en œuvre le “ren-
forcement” du dispositif français qui sera ordonné ce jour-là. Quelques
jours plus tard, le 7 avril 93, il demande l’envoi d’une mission
conjointe de l’état-major des armées et de son ministère, pour veiller
à la mise en place des “moyens supplémentaires” débloqués lors du
conseil précédent, dont on sait qu’ils consisteront à booster le pro-
gramme génocidaire destiné à éclater un an plus tard.
On sait également de Roussin que le 13 avril 1994, alors que le
génocide était pleinement engagé, ce dont pouvait convenir
Mitterrand et Lanxade lors d’une sembleble réunion de “conseil res-
treint, le ministre de la coopération interviendra pour dire : “Nous

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sommes dans une situation où les comptes vont se régler sur place.” Cette
phrase horriblement glaçante, une semaine après le début du géno-
cide, où “les comptes” avec “l’ennemi intérieur” tutsi se “réglaient”, en
effet, “sur place”...
Un des trente-trois responsables politiques et militaires dénon-
cés par le rapport Mucyo, le général Quesnot, déclarait dans
L’Express du 28 octobre 2009, qu’il souhaiterait pouvoir poursuivre
en diffamation les rapporteurs rwandais, mais en était empêché par
l’immunité diplomatique dont bénéficie un État étranger. C’est pour
ça que l’association France-Rwanda-Génocide, enquête, justice et répa-
rations a diffusé un communiqué réitérant les accusations contenues
dans le rapport Mucyo contre le chef d’état-major particulier de
François Mitterrand, considéré comme un des principaux responsa-
bles de la politique génocidaire française. La Nuit rwandaise y souscrit
à son tour. Si le général Quesnot souhaitait réellement laver son
honneur, et ne procédait pas seulement par effet d’annonce, nous
nous offrons pour tout débat public, y compris judiciaire, qui puisse
être l’occasion d’examiner le plus complètement possible la réalité de
son action. De même pour tous les autres responsables dénoncés ici
comme dans les précédents numéros de La Nuit rwandaise.

En même temps que nous avons choisi de déplacer la date de paru-


tion de notre revue annuelle du 7 avril, début du génocide, au 13
mai, date de son dernier grand massacre dans lequel l’armée française
porte une responsabilité décisive, nous proposions que ce 13 mai soit
à l’avenir, en France, le jour du repentir. De Renaud Girard, journa-
liste au Figaro, à Nicolas Sarkozy, président de la République, nom-
breux sont ceux qui ont entonné l’antienne inverse, qu’il y aurait
lieu de s’éloigner des chemins de ce qu’ils appellent “la repentance”,
proposant au peuple français de s’épargner toute réflexion critique
sur ses crimes. Reconnaissons que cet argument démagogique satis-
fait en grande part le désir d’oublier, aussi profond que l’innocence
collective est relative.
Seize ans après, la question de l’ignorance du public n’est plus de
mise. Tous ont eu l’occasion d’entendre parler des accusations extrê-
mement graves dont leur État fait l’objet. À ce jour, aucun parti poli-
tique, aucun grand média, et bien peu de médias alternatifs ou d’as-
sociations émanant de la société civile, auront assumé de demander
des comptes à l’État pour la monstruosité de sa politique rwandaise.

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Mais, derrière le génocide des Tutsi, il y a de nombreux autres


crimes, plus anciens ou plus récents, qui ensanglantent et ruinent
tout l’espace colonial, pour lesquels l’État français n’a toujours pas eu
à répondre.
La marche des sans-papiers, de Paris à Nice, tout au long de ce
mois de mai 2010, pour dénoncer le sommet franco-africain prévu en
fin de mois pour célébrer le cinquantième anniversaire de la « déco-
lonisation » est un geste héroïque dans un pays où l’inconscience de
l’énormité du crime néocolonial domine, au point où Jacques
Toubon, chargé de l’organiser, peut tranquillement appeler un tel
sommet « familial ».
La méconnaissance et l’indifférence de nos concitoyens obli-
gent à s’interroger. Comment un tel phénomène est-il possible ? Le
« contrôle des consciences », concept central de la science politico-
policière moderne, atteint là un degré de performance inquiétant.
Pire que tout, il produit une véritable perte de conscience, et l’on
attend toujours la nécessaire prise de conscience.
Cela fait plus d’un demi-siècle de crimes continu – sous l’égide
de la dite Vème République, l’État néocolonial –, auxquels on aura
assisté sans réagir. Un demi-siècle de crimes sans une seule polémi-
que parlementaire. Aucun parti ne se hasarderait aux élections sur la
base d’un programme anti-colonial. Car le consensus muet autour de
l’ambition de « grandeur de la France » concerne non seulement
tous les partis, mais leurs publics.
De même, le budget militaire, aussi astronomique soit-il, passe
comme une lettre à la poste – certes de la plus discrète façon, en ses-
sion extraordinaire de juillet, telle la récente loi de programmation
militaire qui détermine les efforts que la collectivité devra consentir
dans ce domaine pour les cinq prochaines années, votée en juillet
2009. Non seulement on tolère ses crimes, mais personne n’oserait
contester l’existence dispendieuse de l’armée. Au contraire, les seu-
les critiques, virulentes, venant du Parti communiste, dénoncent le
fait qu’on amoindrisse les effectifs – mais non le budget, qui perdure
au même niveau, en dépit de cette réduction d’effectifs, les dépenses
en équipement atteignant un montant inégalé.
Nul n’oserait évoquer que de telles extravagances budgétaires se
produisent en pleine crise économique, alors même que l’État est
plus déficitaire que jamais – et que leur économie s’impose, indépen-
damment de tout autre critère.

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L’art de tourner autour de cette évidence budgétaire en dit long.


Si ce n’était tragique, c’en serait drôle, de voir le gouvernement grec,
par exemple, se débattre – et l’Europe incapable de lui porter
secours –, sans que le paramètre principal de cette crise soit jamais
dénoncé : les dépenses militaires grecques, par tête d’habitant,
sont… les plus élevées du monde ! Faut-il sourire quand on pense
qu’une telle folie doit être supportée par les citoyens grecs, en héri-
tage de l’affrontement séculaire avec la Sublime Porte – le monde
musulman, toujours incarné par la Turquie moderne… ?
De même les États français et américains atteignent des niveaux
d’endettement record, exactement à la mesure de leurs dépenses
militaires, également record, qui installent leurs économies au bord
de l’implosion. L’ambition planétaire de ces duettistes ne fait pas
mystère. Qu’ils osent par contre ruiner leurs peuples pour satisfaire
l’hystérie mégalomane de cette ambition, voilà qui n’est par contre
jamais évoqué. Comme si cela allait de soi. L’Angleterre figure en
troisième position au palmarès de cette folie budgétaire, ayant mani-
festement, elle aussi, conservé quelque nostalgie de sa grande époque
impériale. On voit ainsi les peuples payer la note, très salée, de leurs
rêves idéologiques.

Tout le monde comprend que ces deux faces d’une même pièce, l’ar-
mée et l’espace colonial qu’elle contrôle, sont nécessaires à la « gran-
deur » du pays. « Idéologie française », la « mission de la France »
habite l’inconscient collectif tout comme la conscience de nos élites
criminelles. Le messianisme discret de la « fille aînée de l’Église »
imprègne ce pays au moins depuis Louis XIV et son ambitieuse par-
ticipation à la Contre-Réforme catholique. En fait, dès François 1er,
on pouvait voir la furia francese déferler sur l’Italie. Et, remontant le
temps, on entend la terrible voix de Saint-Bernard, à Vezelay, appe-
lant aux croisades. Mais l’ensemble de ce dispositif va profondément
se renouveler en 1789, avec la Marseillaise et le début des guerres
révolutionnaires qui, d’emblée, permettaient de mobiliser le peuple y
compris pour des guerres laïques. Et c’est en 1793, dans le contexte
des guerres vendéennes, qu’apparaît pour la première fois la lutte
contre « l’ennemi intérieur » au degré du génocide :
– On ne chasse pas l’ennemi du dedans, dit Robespierre.
– Qu’est-ce donc qu’on fait ? demande naïvement Danton.
– On l’extermine, répond Robespierre.

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Le grand comité de salut public inventait la science politique


moderne, et un demi-siècle plus tard Victor Hugo reconstituait les
minutes de débats dont on aimerait bien lire la version originelle.
Deux siècles après, en 1993, on dispose de compte-rendus de conseil
de ministres restreints, présidés par François Mitterrand et Édouard
Balladur, dont on a pu dire qu’ils constituent l’équivalent de la
conférence de Wansee – au cours de laquelle fut décidée l’extermina-
tion des Juifs –, pour le génocide des Tutsi. On sait combien les sol-
dats de la Vème République envoyés au Rwanda, tout comme leurs
alliés rwandais, avaient présent à l’esprit le précédent du crime de
Robespierre, allant jusqu’à habiller le « peuple hutu » du mythe des
« sans-culottes ». Belle continuité.
Entre-temps, l’appel à faire couler le « sang impur » a souvent
résonné. Pour une histoire complète de cette idéologie du massacre,
il faut probablement remonter en amont, à l’extermination des
cathares, fondatrice de l’unité française telle qu’on la connaît encore.
La sauvagerie alors mise en œuvre s’accompagnait d’un dispositif de
justification idéologique élaboré, avec la Sainte-Inquisition de Saint
Dominique, postulant la légitimité d’imposer sa foi par le fer et par le
feu. C’est dans la cathédrale de Béziers qu’on entendra pour la pre-
mière fois ce cri répété si fort au Rwanda : « Tuez-les tous ».
Véritable Nyamirambo des cathares, la cathédrale de Béziers sera
jonchée de milliers de cadavres exterminés à l’arme blanche.
Les disciples de Saint-Dominique exporteront en Amérique
cette furie idéologique, payée si cher par ceux qu’on appellera les
Indiens, les dépossédant y compris de leurs noms. Et c’est, comme on
sait, dans le même mouvement, que l’Europe fondera sa prospérité
sur la mise en esclavage des peuples d’Afrique pour exploiter ces ter-
res nouvellement « colonisées », sur la base de cette « vraie foi » qui
permettait de retirer jusqu’au droit de vivre aux Noirs comme aux
Indiens.
Les tribunaux révolutionnaires animés par Fouquier-Tinville,
ressusciteront les mœurs de ceux de l’Inquisition, substituant à la
proclamation chrétienne celle des idéaux républicains. Et ces nou-
veaux idéaux iront jusqu’à justifier l’extermination du peuple même
duquel ils prétendent tirer leur légitimité, comme on a pu le voir en
juin 1848 et à la fin de la Commune de 1871. C’est cette même
République, fondée sur le massacre des Parisiens, qui partira à la
conquête de l’Afrique sans le moindre état d’âme.

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Pour comprendre le Rwanda, il faut toutefois ausculter une autre


généalogie, celle du racisme, dont le point de départ s’identifie au
milieu du XIXème siècle, aux débuts de l’aventure coloniale
moderne. Dès 1830, la furie française s’abat sur l’Algérie, et même le
pape du libéralisme français, Alexis de Tocqueville, applaudira
devant la cruauté des conquérants sur laquelle il enquêtait en tant
que parlementaire. Mais c’est en chemin que le discours scientifique
du racisme moderne s’élaborera, porté par les efforts d’Ernest Renan
et surtout de son ami Arthur de Gobineau. L’antisémitisme chrétien
devenu socialiste, se renforcera alors de cette pensée racialiste. Et
c’est dans ce bric-à-brac idéologique qu’il se forgera un nom, dési-
gnant les prétendus « sémites » qui seraient implantés jusque dans
la chrétienté. Armée de cette toute nouvelle science « anthropolo-
gique », la pensée occidentale s’offrira le luxe de hiérarchiser les
races en réservant le premier rang aux européens, non « sémites »,
qui trouvaient là le droit de dépouiller la terre entière.
Fort de cette idéologie sans frein, le colonialisme se déchaînera.
Les « razzias » expérimentées en Algérie traverseront l’Afrique de
part en part, comme la mémorable colonne Voulet-Chanoine. Et
l’asservissement des peuples se fera au prix de la plus effrayante inhu-
manité, comme en témoignent les « fantômes du roi Léopold » dont
le martyre permettra au roi des belges de se tailler un empire person-
nel au Congo. L’ensemble des puissances européennes rivaliseront
alors d’énergie pour s’emparer, en totale bonne conscience, des terres
les plus riches du monde.
Dans une récente présentation de textes de Renan [« De la
nation et du “peuple juif” chez Renan », éditions Les liens qui libèrent,
2009], Shlomo Sand explique comment le racisme français se retrou-
vera pris à son propre piège avec la perte de l’Alsace et de la
Lorraine, « ethniquement » – linguistiquement surtout – plus « alle-
mandes » que « françaises ». Dès lors, on assiste à une paradoxale
mutation de cette idéologie, renouant avec ses racines universalistes
pour justifier de « l’unité française ». Ce nouveau dispositif triom-
phera dans l’anti-racisme de l’affaire Dreyfus. Et il reviendra à
l’Allemagne de garder, pour un temps, le temple du racisme.
En 1905, celle-ci ouvrira la procession funèbre du XXème siècle
avec le génocide des Herero, en Namibie, l’Afrique occidentale alle-
mande. Dix ans plus tard, en 1915, c’est encore à l’Allemagne que l’on
doit le génocide des Arméniens. On sait comment Hitler s’est inspiré
de ce précédent : non seulement la contribution allemande à ce pre-

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mier grand génocide passera complètement inaperçue, mais le crime


lui-même pouvait sembler quasiment oublié vingt ans plus tard – ce qui
permettait au leader antisémite d’envisager la récidive avec sérenité.
Arrêtons-nous un instant sur la responsabilité allemande dans le
génocide arménien. L’armée turque était entraînée, formée, équipée,
par l’armée allemande, à un degré tout à fait comparable à… l’enga-
gement français au Rwanda. Les Allemands accompagneront les
Turcs tout le long du génocide. Et, de la même façon, on peut alors
dénoncer l’idéologie raciste pan-turque comme une importation alle-
mande, clonée du pan-germanisme. Exactement comme le supréma-
tisme hutu, importé au Rwanda dans un premier temps par l’église,
sera conduit par la « coopération » française jusqu’à la folie génoci-
daire.
Du lac de Van à Auschwitz, la pensée raciste aura fait plus qu’un
détour par l’Allemagne, pour revenir animer la patrie de Gobineau,
où elle se porte très bien, merci.
L’analyse de Renan proposée par Shlomo Sand a l’avantage de
permettre de saisir l’ambivalence de la conscience française.
Antisémite tout au long du XIXème siècle, elle deviendra philo-
sémite au XXème, ce qui ne l’empêchera pas de s’empresser de voter
des lois raciales en 1940, et d’organiser la déportation des Juifs, tout
en prétendant en sauver le plus possible.
C’est d’un véritable monstre idéologique qu’il s’agit, où le chef
de l’État fasciste – incriminable pour avoir été le banquier du géno-
cide, en tant que ministre du Budget, en 1994 – épouse une chan-
teuse gauchiste. L’énumération serait longue de tous ces symptômes
ubuesques qui n’empêchent pas la France, loin de là, de prétendre au
magistère universel. Au contraire, c’est bien cette prétention qui
conduit ce pays jusqu’au-delà des frontières de l’innommable.
Il faudra bien en sortir, d’une manière ou d’une autre. Or il n’y
a pas trente-six chemins. Ou ce pays choisit de s’enfoncer dans le
crime, et de porter en guise de message universel celui du racisme
exterminateur – ce que proposent les chasseurs de sans-papiers qui
fondent leur carrière politique sur la haine de l’autre –, ou bien il fau-
dra en passer par la case du repentir – et s’engager sur la voie des
réparations.

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À l’heure de boucler cette revue annuelle, on peut lire, au bistrot,


dans Le parisien libéré du jour, des nouvelles de Camerone. Comme
tous les ans à pareille date, le 30 avril, toutes les unités de la Légion
étrangère célèbrent l’anniversaire de la bataille livrée contre 2000
soldats mexicains par soixante légionnaires, près de Veracruz, en
1863. Cette année 2010, l’événement se célèbre avec une splendeur
inaccoutumée. Le ministre de la défense lui-même, Hervé Morin,
dirige une délégation au Mexique, sur les lieux de ce combat légen-
daire. Il est accompagné de deux unités de la Légion, fait sans précé-
dent depuis 147 ans, et depuis plus d’un siècle que, chaque année,
cette bataille fait l’objet de la fête annuelle des légionnaires.
Cette présence française au Mexique marque avec éclat l’excel-
lente qualité des relations franco-mexicaines qui remonte au milieu
des années 80, mais qui sera scellée solennellement par Jacques
Chirac, en novembre 1998, lors de sa “visite d’État” au Mexique, à
l’occasion de laquelle il pouvait prononcer un discours devant le
Parlement mexicain, exceptionnellement réuni en Congrès. [Voir à
ce sujet l’article sur la coopération policière franco-mexicaine dans ce
numéro.] C’est alors que seront signés, discrètement, de nombreux
accords, en particulier de coopération policière, consistant à fournir
à la police mexicaine tout l’encadrement nécessaire pour la guerre de
“basse intensité” livrée contre les zapatistes des Chiapas d’abord, puis
contre la révolte du peuple de Oaxaca, et partout ailleurs.
La guerre dite de “basse intensité” au Mexique, c’est bien sûr la
mieux connue “guerre révolutionnaire”, avec son cortège de manipu-
lations, tortures, disparitions. La “guerre psychologique”. On doit en
particulier à la coopération franco-mexicaine la création de la PFP,
“police fédérale préventive”, célèbre pour son emploi contre les mou-
vements sociaux, qu’il s’agisse des étudiants occupant l’université de
Mexico, l’Unam, en 2000, ou de la fermeture d’une radio commu-
nautaire à Oaxaca en 2005. Mais c’est plus encore contre les mineurs
de Sicartsa, ou pour réprimer la révolte de la ville d’Atenco, en avril
et mai 2006, que la PFP se distinguera pour sa sauvagerie, faisant des
morts et de nombreux blessés à chacune de ces interventions.
L’insurrection de la Commune de Oaxaca sera combattue par la
PFP avec énergie, de 2006 à ce jour. Ainsi, ce 27 avril 2010, une cara-
vane de solidarité formée par des membres d’organisations civiles
mexicaines et internationales a été attaquée alors qu’elle se rendait à
la communauté indienne autonome de San Juan Copala. Ce jour-là,
une vingtaine de paramilitaires a mitraillé le convoi, faisant deux

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morts et une quinzaine de blessés. Certains participants étaient “cap-


turés”, d’autres ont réussi à s’enfuir dans les montagnes. «Alberta “Bety”
Cariño, directrice du collectif CACTUS, et Tyri Antero Jaakkola, obser-
vateur international finlandais, ont perdu la vie dans cette embuscade meur-
trière et préméditée», informait, ce 30 avril justement, un collectif d’as-
sociations parisiennes. « Cette guerre sociale franchit un nouveau palier
dans la barbarie et ne cherche même plus à se dissimuler » peut-il ajouter.
Le même 30 avril, c’est sur le cadavre des militants des droits de
l’Homme assassinés à San Juan Copola trois jours plus tôt que Hervé
Morin pouvait célébrer la gloire de la Légion à Camerone, conjoin-
tement avec un ministre mexicain.
Au quartier général de la Légion aussi, à Aubagne, se tenait,
comme tous les ans, la fête annuelle des légionnaires. Cette année, se
produisait là un autre événement, encore plus notable que la cérémo-
nie mexicaine : c’est à Roger Faulques que revenait “l’honneur
suprême” de porter la prothèse en bois du capitaine Danjou, mort à
Camerone à la tête de ses hommes, en 1863. Le “chef d’escadron”
Faulques, aujourd’hui âgé de 86 ans, est une légende vivante de la
guerre révolutionnaire. “Héros” de la bataille d’Alger, « par des
moyens qui ne sont pas ceux de la guerre en dentelle, Faulques causait
alors de gros dommages au FLN », rappelle Jean Guisnel, dans Le Point
de cette semaine.
Après la guerre d’Algérie, le commandant Faulques a ensuite
livré la guerre du Katanga, où il sut affronter, héroïquement encore, les
troupes de l’Onu qui cherchaient à rétablir la légalité internationale,
contre la tentative de sécession organisée au Congo belge par le gou-
vernement de Charles de Gaulle. Spécialiste en tentatives de séces-
sions meurtières et foireuses, Faulques se retrouvera ensuite au Biafra.
Depuis, il s’était retiré sur ses terres, dit Guisnel. Au pays du crime per-
manent, les assassins ont ainsi droit à la paix – et à la gloire. n
Michel Sitbon

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INTERVIEW

Un soldat français
parle
Propos recueillis par Valérie Marinho de Moura

Le 7 avril 2009, au pied de la Fontaine des Innocents à Paris,


le collectif Génocide made in France organisait le “15ème
impuniversaire” des partenaires français du génocide des
Tutsi. Suite à cette action, le collectif fut contacté par une per-
sonne se présentant comme un ancien militaire français,
ayant servi au Rwanda en 1993, dans le cadre de l’opéra-
tion Noroît. Nous l’appellerons Sébastien. À l’époque de sa
mission au Rwanda, les accords d’Arusha viennent d’être
signés. Les militaires français étaient supposés rester canton-
nés à Kigali jusqu’à leur départ total prévu pour fin 1993.
Sébastien nous raconte une autre réalité. La France se moque
des accords d’Arusha en se rendant sur les lignes de front.
Les équipements d’écoute, très sophistiqués, sont protégés
par des militaires français déguisés en mercenaires belges. La
non-assistance à personne en danger et le viol sont de banals
événements du quotidien militaire.

Sébastien, tu étais soldat au Rwanda lors de la guerre secrète


menée par la France entre 1990 et 1994, c’est bien ça ?
Ma première mission hors du territoire français, je crois que c’était
l’été 93, je ne me souviens plus de la date exacte de notre départ. On
était partis avec un avion civil, habillés en civil. Débarqués à Kigali,
on s’est dirigés sur Mont Jari pour prendre une position sur les colli-
nes à quelques kilomètres de la capitale. Mont Jari, c’est là ou se
trouve la fameuse radio qui a lancé l’appel au massacre.

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Qu’est-ce que vous faisiez exactement au Mont Jari ?


C’était pas notre première tournante au Rwanda. De 1991 à 1993, il
y a eu plusieurs opérations. Officiellement, notre mission était de
protéger les ressortissants français. En fait notre mission était assez
complexe... Nous avons opéré plusieurs missions sur la ligne de front,
sans nos uniformes français, et la France fournissait à cette époque
des véhicules d’écoutes très sophistiqués.
Au Mont Jari, il y avait des entraînements d’Interahamwe par les
soldats français, me semble t-il. Tu peux me le confirmer ?
Non, je n’ai pas vu d’entraînement sur Mont Jari, tout au moins pas
du point de vue stratégique, peut-être au niveau du renseignement.
Mais ma section n’était pas qualifiée pour ce type d’instruction. Par
contre, nous avons réalisé pour les autorités rwandaises des “shows”
grandeur nature destinés à l’évidence pour la vente d’armement. Il y
avait de l’instruction de type militaire, mais pas sur Mont Jari, je n’ai
rien vu.
Mont Jari était un trou, 2500 m d’altitude. On vivait à vingt dans un
camp retranché, complètement indépendant. Un autre groupe, com-
posé de cinq ou six gars, était basé dans la station radio même de
Mont Jari, avec, en poste, des gendarmes rwandais.
Qui écoutiez-vous avec vos appareils d’écoute ?
Ce n’était pas moi, je n’étais pas qualifié pour les écoutes. Il s’agissait
de soldats spécialisés à l’écoute. Mais nous écoutions quoi ? Tout ce
qui pouvait intéresser ceux qui tiraient l’avantage.
Le Rwanda, j’y pense encore maintenant. C’est un moment assez
éprouvant. Mais j’ai souvent de vagues souvenirs car j’ai voulu tirer
un trait.
Tu peux me dire ce qui fut éprouvant pour toi ?
On collaborait donc étroitement avec les forces rwandaises contre les
rebelles... On a vraisemblablement vendu des véhicules, armes légè-
res, et missiles, le fameux missile français Milan... Je me souviens
encore du jour, ou après avoir, à tir réel, monté à l’assaut d’une col-
line pour impressionner les autorités rwandaises, des tirs de missiles
Milan avaient été effectués pour la parade.

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Je crois qu’il y avait quand même une certaine hostilité à l’égard des
paras en ville notamment. On circulait en territoire conquis, sur nos
véhicules avec tête de buffle sur le capot, toujours en armes.

C’est quand la date de tir du missile, à peu près ? Vous avez appris
aux Rwandais à s’en servir ? En ont-ils gardé ?
Faudrait vraiment que je fasse un travail de mémoire. Je crois que je
n’étais plus basé sur Mont Jari. On était à Kigali, ça ne devait sans
doute pas être très loin de notre départ, fin 1993. Je ne sais pas où
sont passés ces missiles, ils demandent quand même une très bonne
instruction pour les manipuler.
De même, on avait vu des véhicules légers, façon buggy. Je sais plus
s’ils étaient de chez Renault mais si on en vendait au Rwanda, nous
en France, on n’en avait jamais vu.
Je crois que ce qui était très coûteux pour la France, c’était ces
fameux véhicules d’écoutes, vraiment du top matos, et il fallait les
protéger. Un truc intéressant, quand on partait en mission, on nous
demandait de nous débarrasser de nos vêtements militaires français,
de nos pièces d’identité, etc. Puis on nous dirigeait sur le QG fran-
çais de Kigali, on nous donnait des vestes camo [de camouflage] bel-
ges, un FAL (fusil d’assaut Belge) et des chargeurs. Puis on partait
dans un pick-up banalisé jusqu’à la ligne de front.
Tandis que le véhicule travaillait sur ses écoutes, nous, on était dans
un trou à observer les mouvements ennemis. Si jamais on était pris,
on devait s’identifier comme mercenaires. Autant dire qu’il aurait
mieux valu se faire sauter la cervelle plutôt que de se faire découper
à la machette. Ils ont le coup de machette facile.

Vous combattiez qui ? Que vous disaient vos supérieurs ?


Sur Kigali même, on effectuait la protection également de certains
établissements fréquentés par les frenchies. La piscine de Kigali,
l’école française, où un attentat avait été déjoué, et un hôtel dont je
ne me souviens plus du nom mais où nos officiers passaient du temps.
Les paras avaient droit à une brève virée de temps en temps dans une
boîte de Kigali. Nos supérieurs nous disaient que les plus grands
étaient les ennemis.

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Les plus grands ! En taille ?


Oui, en taille. Il ne s’agissait pas d’affronter directement l’ennemi,
pas de l’assister, car si les troupes françaises s’en étaient mêlés, les
rebelles n’auraient assurément pas tenu une semaine. Je crois que
l’intérêt de la France était de faire durer le plaisir.
Il y avait déjà des camps de réfugiés à cette époque, certaines colli-
nes ressemblaient à des fourmilières géantes de toile blanche.

Les rebelles pour vous c’étaient les grands sur le territoire rwan-
dais ? Comment était présenté le FPR, les Tutsi ?
On nous chantait que nous devions protéger les pistes et routes accé-
dant à la ville par des bataillons rebelles. Le grand manitou en chef
nous avait dit que sur la ligne de front et, je pense, d’une façon géné-
rale, que nous les reconnaîtrions par leur grande taille. Je n’ai pas le
souvenir de speech sur les Tutsi. À mon niveau, l’essentiel était de
faire son boulot sans réfléchir. Je me souviens qu’avant notre départ,
notre section avait reçu une lettre de remerciement par le président
rwandais. Nos chefs, eux, avaient reçu la médaille de la paix rwan-
daise je crois. Ils avaient même eu droit à un tour dans le fameux
avion du président qui allait sauter plus tard.
C’est à se demander même si l’avion n’a pas sauté avec un missile
Milan, la guerre était bien là de toute façon. La France était là pour
vendre, entraîner, assister et protéger le Rwanda. Bref, faut que je
fasse un effort de mémoire. À mon retour, j’ai été malade.

Tu t’es guéri ?
Oui, mais tu l’es vraiment jamais. Je suis un peu pourri de l’intérieur.
Trente pour cent de nos effectifs ont été malades je crois, la plupart
des soldats ont eu la malaria. Est-ce que vous avez des témoignages
d’autres militaires ?
S’agissant de la torture, je ne l’ai jamais vu pratiquée ou même ensei-
gnée. Je n’en ai jamais entendu parler sur place ni à mon retour.

Oui, il y a d’autres témoignages de militaires. Il y a aussi des


témoignages de miliciens rwandais disant être entraînés sur le
Mont Jari par des militaires français. Des rescapés du génocide

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témoignent également de cette présence française active sur les


lieux.
Ça m’étonne car j’étais sur place les mois qui ont précédé l’appel au
massacre. Il n’y avait qu’une poignée de gendarmes rwandais en poste
aux radios et ma section. Je n’ai jamais vu d’autres Français sur place.
Au Mont Jari, notre camp était en bordure de piste dont nous proté-
gions l’accès, au sommet de la colline. Un peu plus haut, l’antenne
radio et le groupe de paras.

L’antenne radio dont tu parles c’est celle de la RTLM ?


Oui, je pense qu’il y en avait qu’une. En plus, je vois pas le type d’en-
traînement que des miliciens auraient pu recevoir sur place. Ok, je
crois qu’il y avait aussi peut-être un ou deux gars spécialisés en
écoute.

Tu connais la forêt de Nyungwe ?


Peut-être, je ne me souviens pas du nom. Une chose est sûre, c’est
qu’au bout de quelques mois, la situation devenait harassante et
beaucoup d’entre nous espéraient en découdre avec ces ennemis dont
nous on parlait.

Y avait-il des barrières sur les routes ?


Des barrières sur les routes ? À Mont Jari, oui.
Le jour il faisait excessivement chaud et la nuit très froid. On vivait
dans des casemates à demi enterrées. Rapidement, nous nous étions
créé un petit monde à nous, beaucoup tombaient malades.

Qui tenait ces barrières ?


Je me souviens de passages sur des routes avec des postes de contrôle
mais tout à fait ordinaires. À Mont Jari, c’était nous.

Vous demandiez ou vérifiez quoi ?


On surveillait l’accès de la piste, le contrôlait, mais c’était un bled,
avec quelques villageois. Je me souviens avoir opéré des patrouilles
dans les villages alentours, à la surprise de la population qui voyait
débouler des gars avec peinture de guerre sur la gueule.

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Qu’arrivait-il quand vous rencontriez des gens de grandes tailles ?


Ben des gens de grande taille ? Honnêtement rien... Enfin, je ne me
souviens pas. On ne tombait pas sur tous les gars plus haut que nous.
On entendait parfois des combats la nuit. Les rebelles ne devaient
pas être bien loin. Mais une vingtaine de paras pour faire barrage à
un bataillon ! On n’avait pas d’ hélico, on se déplaçait uniquement
en camion.
Une fois, on a vu un gars débouler de la piste comme un malade, il
était poursuivit par quelques villageois armés de machettes.
Un civil, ce gars ?
Oui.
Comment sais-tu que c’étaient des villageois ?
J’en sais rien en fait.
Vous avez pensez quoi de la scène ?
On s’est marré. Désolé, c’est un peu cru, mais c’était comme ça.
C’était donc cocasse ?
Mouais, sans épiloguer là-dessus, honnêtement je crois que tout le
monde commençait à péter un câble sur cette colline.
A-t-il été tué ?
J’en sais rien. À mon avis il n’a pas dû courir jusqu’à Kigali.
Ça t’a étonné de découvrir ce “statut” des français au Rwanda ?
Oui enfin... Nous étions en terre conquise. L’aéroport était égale-
ment entièrement sous notre contrôle. Il y a avait deux à trois sec-
tions en position à l’aéroport pendant plusieurs mois.

Tu faisais partie de l’une de ces sections ou tu voyais ça ? Les bar-


rières ordinaires dont tu parlais plus haut ça veut dire quoi ordi-
naire ? Que s’y passait-il exactement ?
À l’aéroport, j’ai été en poste au contrôle des arrivées. Pour les bar-
rières, il s’agit de checkpoints tout simplement. Celui que nous
contrôlions était censé empêcher le passage des rebelles mais ça sem-
blait très surréaliste, non ? Bref, contrôle de véhicule, etc... Je ne me

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souviens plus vraiment des instructions qui nous étaient données.


Mais les passages étaient plutôt fluides. On achetait de quoi nous pré-
parer à manger aux villageois, et les putes des villages passaient le
soir. Mais le camp était quand même assez isolé. On descendait seu-
lement en ville pour se ravitailler et prendre des instructions. Je me
souviens d’avoir rendu visite à des sœurs belges ou françaises et on
avait eu droit à une messe dans une église proche de Kigali. On avait
également des “boys” qui bossaient pour nous. Ils faisaient la vaisselle
et lavaient notre linge. De temps en temps, on était de garde à la villa
du commandant en chef de l’opération. Une nuit, un de nos paras a
été poignardé avec un rwandais. Le rwandais est mort je crois, il pis-
sait le sang en se tenant le bide, comme dans un Tarantino. Puis, le
commandant a lancé une opération punitive dans des maisons cen-
sées abriter les assaillants. Je crois que c’était un truc assez musclé
mais je n’étais pas présent.

Cette opération punitive, c’était où ? Sais-tu comment les maisons


sont choisies ? Qu’est-ce qui se dit entre vous là-dessus ?
On s’est aussi avancé plus loin dans le pays, près d’un grand lac, je
sais plus lequel. Officiellement, pour un safari souvenir. On a passé la
nuit dans un hôtel pour touristes aux abords d’un parc.
Pour l’opération punitive, c’est un acte isolé à ce que je sache, en
réponse à l’attaque d’un militaire. Il n’y a pas eu de victime. Un de
mes amis était présent, il m’avait juste raconté qu’ils avaient défoncé
une porte et pénétré dans une casbah pour dénicher le coupable, j’en
sais pas plus.

De ce que tu dis, j’ai l’impression que ton équipe n’avait pas de


contact avec les militaires rwandais, que vous étiez isolés à atten-
dre l’ennemi indéfiniment, à quoi pouviez-vous servir selon toi ?
Et bien à différentes missions, essentiellement sécuriser et contrôler
les accès à des sites sensibles : observations des mouvements rebelles
sur les lignes de front, évacuation des ressortissants français si néces-
saire. Il y a eu de l’instruction mais pas sur la torture. Je crois que la
présence française était avant tout l’arme de premier choix pour les
autorités rwandaises de s’assurer l’assise de leur pouvoir politique et
financier. Il y avait sans doute un rôle moins officieux également en

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jouant sur la présence d’une force de répression française qui ne


lâcherait pas ceux au pouvoir.
Il est évident que personne ne s’en serait pris directement aux trou-
pes françaises. J’ai eu des contacts avec les militaires rwandais mais
jamais sur des missions communes, à l’exception de la mise en place
de quelques opérations de sécurité très localisées.
Avec le recul, la situation semble vraiment surréaliste. Des militaires
français avec “tout pouvoir” sur la terre rwandaise. On était partout,
rien n’aurait pu échapper aux troupes françaises. Il y avait déjà eu des
massacres, les camps de réfugiés étaient pleins à craquer !

Oui, les massacres du Bugesera par exemple, peu avant ton arri-
vée, des milliers de gens massacrés, des milliers de réfugiés.
Bref... Une énorme hypocrisie française. Et puis dans les années 90,
qui connaissait le Rwanda ? Maintenant, l’histoire d’avoir fourni les
machettes et d’avoir appris à s’en servir, c’est n’importe quoi.

Tu parlais d’instructions tout à l’heure, et d’un grand show gran-


deur nature. Tu disais que l’entraînement stratégique n’avait pas
lieu sur le Mont Jari mais que tu ne savais pas pour le renseigne-
ment. En même temps, il te semble que la torture n’est pas ensei-
gnée aux rwandais. Le renseignement, c’est quoi exactement ?
Le show, oui, c’était une opération qui avait réuni pas mal de troupes
françaises, des sections de combat et d’appui. Un truc pour faire
reluire l’efficacité des troupes françaises et de leur armement auprès
des autorités rwandaises qui vraiment n’avaient pas manqué de saluer
l’armée française à plusieurs reprises.
Pour le renseignement, j’entends spécialisation dans les écoutes... Tu
vois ce que je veux dire ? Interception et analyse d’informations
ennemies. Maintenant, on peut entendre renseignement en obte-
nant des informations sous la torture mais vraiment, les Rwandais
n’avaient sans doute pas besoin des Français pour ça et si oui, il aurait
pu s’agir d’une unité très spécialisée. Les histoires d’avoir jeté des gars
des hélicos, etc. j’ai pas vécu ça et ça me semble bidon.

Concernant les largages de corps par des hélico français, ce sont


des témoignages de miliciens et rescapés en 1994 je crois. Mais

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donc toi, tu assistes plus précisément à l’assistance française au


niveau des écoutes ? Tu parlais de véhicules super équipés. Ça
porte un nom ces machins ?
Je crois qu’on appelait ça une mission Gonio, je crois. Mais l’assis-
tance est générale, pas seulement sur les écoutes. D’avoir une force
étrangère qui mobilise des commandos sur des zones stratégiques du
pays, c’est une sérieuse assistance.
J’ai de mes yeux vu ces véhicules pour les avoir assistés lors d’une
opération sur la ligne de front et d’autres groupes ont effectué à plu-
sieurs reprises ce type d’OP. Des situations suffisamment compromet-
tantes pour que la France demande à ses hommes de changer d’uni-
formes et d’armes, de se faire passer pour mercenaires...
Il existe des photos avec la tenue des soldats français “en mercenai-
res”, mais il y a peu de chance que vous puissiez en dénicher.

Les lignes de front sur lesquelles vous alliez, tu pourrais les situer ?
Les lignes de front, non pas moyen. On partait à l’aube, on avait suivi
une route bitumée jusqu’à un check point, on était en altitude je
crois, ça grimpait. Puis on a retrouvé ce fameux véhicule, une sorte
de fourgon blindé. On était dans un camp militaire avancé rwandais.
Sur les photos, vous devriez avoir une image avec quelques gars en
veste camo [de camouflage] belge et pantalon de treillis français.
En 1993, les troupes françaises n’étaient plus dotées de treillis
camouflés. Sur cette même image, les paras devraient porter des cha-
peaux de brousse américains.

J’ai du mal à comprendre que vous ne connaissiez pas l’allure de


l’ennemi. Tu peux m’en dire plus sur ces rebelles que vous étiez
sensés surveiller ?
Je ne crois pas que nos supérieurs nous avaient procuré des informa-
tions sérieuses sur les rebelles. L’histoire du grand méchant, c’est
authentique, je me souviens encore très bien du discours. Pour la
ligne de front, on nous avait brièvement briefé que des véhicules
ennemis pouvaient s’engager sur la route qui ouvrait l’accès à notre
position et celle de la voiture de James Bond.

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Le chapeau de brousse dont je te parlais n’était pas réglementaire


dans l’armée française à l’époque ! En ville on sortait avec le béret
rouge.
Les 600 ressortissants français qui vivaient au Rwanda au début des
années 1990 ont eu, pendant trois ans, la meilleure protection du
monde, la plus chère aussi. Un peu moins de mille soldats français
d’élite veillaient sur eux. Aujourd’hui, cette affirmation ridicule,
semble irréelle, pourtant, c’était exactement le discours officiel des
dirigeants français de l’époque.

Intéressant : « Du 22 février au 28 mars 1993, une nouvelle opé-


ration militaire voit le jour, l’opération Chimère. Les militaires
français du détachement Noroît prennent le contrôle de tous les
accès vers Kigali. On peut lire dans “l’ordre d’opération n°3 du 2
mars 1993” du Colonel Dominique Delort, que “les règles de com-
portement sur les “check-points” prévoient la remise de tout sus-
pect, armement ou document saisis à la disposition de la
Gendarmerie rwandaise. »
Ça, c’est nous les accès sur Kigali, et c’est la gendarmerie rwandaise
dont je te parlais qui était à Mont Jari.

« Le pseudo journaliste Pierre Péan, dans le but avoué de faire


taire les nombreuses accusations contre les soldats français, a été
obligé de révéler un cas de viol avec actes de barbarie commis au
Rwanda fin 1992 ou début 1993. Il évoque le cas d’une jeune
rwandaise qui a eu le malheur de croiser la route d’un camion de
l’armée française à Kigali. “Deux [militaires français] l’ont violée
puis lui ont “travaillé” le sexe à la baïonnette sans que les autres
militaires interviennent. Puis l’ont laissée, nue, sur le bord de la
route. »
J’ai connu une histoire comme ça mais je n’en dirai pas plus.

Merci, Sébastien.

1 http://www.lanuitrwandaise.net/la-revue/no2-o-2008/temoignages-aupres-de-la,131.html

2 http://jcdurbant.wordpress.com/2008/08/07/rwanda-on-avait-ordre-de-ne-pas-bouger-france-
lies-low-as-it-dubious-role-in-rwandas-genocide-is-brought-up-again/

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BRUNO BOUDIGUET

Bernard Kouchner,
le maître des apparences
Selon le mot de François Mitterrand, l’amiral Lanxade aurait
été le “maître des méthodes”. Bernard Kouchner, lui, aura
toujours été le “maître des apparences”. Véritable machine à
propos vertueux, le french doctor a été au Rwanda pour ten-
ter de sauver la face de la République génocidaire. Rude mis-
sion. Mais, depuis le Biafra, le docteur a de l’expérience...

En 1968, des photos d’enfants « biafrais » mourant de malnutri-


tion font leur apparition dans la presse française. Les sécessionnistes
du Biafra sont encouragés par l’Élysée. De Gaulle veut la partition du
Nigeria et l’ouverture d’un boulevard au groupe pétrolier français Elf.
Or, pour accélérer la déroute militaire des hommes du colonel
Ojukwu, le gouvernement fédéral nigérian a imposé un blocus au
« réduit biafrais ». Jacques Foccart va alors utiliser la famine désas-
treuse qui s’en suit pour tenter d’obtenir le soutien de l’opinion et
pousser la France à s’engager officiellement1.
On connaît cette histoire depuis que le documentariste Joël
Calmettes a fait un film sur la guerre du Biafra. Il a retracé l’histori-
que de l’ingérence française au Nigeria. Diffusé en pleine nuit sur
France 3, ce documentaire bénéficie de confidences tardives des
acteurs de ce dossier, dont certains ne sont pas peu fiers de leur rôle
déstabilisateur – en dépit des millions de morts qui en résultèrent.
Caserne Mortier. Siège du Sdece, Paris. Autour de la table, le psy-
chologue des services spéciaux, un représentant de la cellule
Afrique de l’Élysée et le colonel Maurice Robert.
Ce dernier, fameux bras droit de Foccart, au soir de sa vie, va
faire une étonnante révélation :

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Je pense qu’il faut parler des médias et en particulier des médias


français mais également britanniques. Lorsqu’on a lancé le mot
“génocide”, nous avons fait une manipulation de la presse, c’est
sûr, pour que ce terme soit accueilli. Et il faut reconnaître que
c’est Le Monde qui est le premier à utiliser le mot “génocide” et
après ça a suivi, tous les médias l’ont repris. […] Quand on a
choisi le mot “génocide”, bon, il y avait plusieurs possibilités, il y
avait aussi “massacre”, “écrasement”, mais le seul mot qui était le
plus parlant, c’était “génocide”. C’est d’ailleurs comme ça qu’on
a pu émouvoir un peu le général De Gaulle.
Cette manipulation va fonctionner au-delà de toutes les espé-
rances. Des intellectuels prestigieux, de droite comme de gauche,
s’indigneront du sort des Biafrais – en dépit du soutien diplomatique
affiché dont Ojukwu bénéficiera de la part de régimes d’extrême-
droite comme ceux de Franco, Salazar ou encore Ian Smith de
Rhodésie. C’est à ce moment précis que le jeune Bernard Kouchner
entre en scène :
Nous étions sur le terrain avec mes amis qui fonderont, avec moi,
Médecins sans frontières. Le peuple biafrais était en train de mou-
rir, nous le savions, nous n’avions pas le droit d’en parler. Nous
avions le droit de guérir, nous n’avions pas le droit de prévenir.
Nous le refusâmes en créant le Comité international contre le
génocide au Biafra, où se retrouvèrent des gens de la Croix-
Rouge, des médecins, des journalistes, des témoins, des gens qui
savaient de quoi ils parlaient. Ce fut la deuxième génération de
l’action humanitaire, celle qui refuse de se taire, qui s’engage au-
delà des frontières, avec ou sans l’assentiment des gouverne-
ments, celle de Médecins sans frontières ou Médecins du monde,
les fameux French doctors.2
« Aujourd’hui, il est prouvé que la Croix-Rouge savait ce qui se pas-
sait dans les camps d’extermination nazis. Et si elle a choisi de ne pas révé-
ler ce qu’elle savait et de ne pas intervenir, ce fut pour des raisons qui font
rougir aujourd’hui. »3 Sauf que cette fois-ci, dans les cargaisons de la
Croix-Rouge au Biafra, on trouve des armes dans les caisses de baby-
food... Les opérations occultes des gaullistes permettront à la guerre
civile de se prolonger et de faire deux millions de morts.4
Un autre épisode révélateur de la biographie de Kouchner sera
la fameuse épopée des « boat-people ». En Asie, depuis l’arrivée au
pouvoir des Khmers rouges, en 1975, le Cambodge subissait une ter-
rible épreuve. Il aura fallu attendre… trente ans pour que l’extermi-
nation qui se produisit alors de près du tiers de la population – qua-

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lifiée aussi de génocide – soit enfin prise en compte par la justice


internationale5 ! Comme on sait, c’est à l’armée vietnamienne qu’on
doit d’avoir mis un terme, en 1979, au règne génocidaire de Pol Pot.
Or, à peine a-t-elle pénétré dans Phnom Penh qu’elle est déjà accu-
sée par de nombreux médias de préparer l’Holocauste du peuple cam-
bodgien… Exactement comme on accusera, des années plus tard, les
troupes du FPR d’être des “khmers noirs”, aspirant au génocide des
hutus, alors même qu’elles n’avaient fait que mettre un terme au
génocide des Tutsi.
Le bon docteur Kouchner, toujours sur le pont, lance l’idée
d’un bateau-hôpital au secours des boat-people fuyant le régime viet-
namien soutenu par l’URSS. Mais il en profite pour dénoncer l'ac-
tion de ce régime au Cambodge : « Aujourd’hui la “non ingérence” au
Cambodge, c’est le crime de non-assistance à peuple en danger de mort.
Le monde entier, témoin, risque de se retrouver complice. Demain le
Bateau doit partir pour le Cambodge. Il le faut », explique-t-il à Patrick
Sabatier, le 29 septembre 1979, dans Libération. Peu importe si le
nom du nouveau comité est Un bateau pour le Vietnam, il s'agit de
dénoncer le “Vietnam nouveau”, coupable à la fois de mettre en dan-
ger de mort le peuple cambodgien et de martyriser les populations du
sud-Vietnam dans des « camps de concentration ». Libération du 28
juillet 1979 ose même présenter les camps où seraient enfermés des
Khmers rouges comme « une sorte de Biafra asiatique »…
La couverture médiatique est alors inversement proportionnelle
à celle du génocide qui vient d’être perpétré. Kouchner, une fois de
plus, n’y va pas de main morte. Dans son ouvrage L’île de lumière, paru
en 1980 aux éditions Ramsay, il évoque « de véritables camps de
concentration ».
On nous avait tant raconté l’Exodus, nous avions tant serré les
poings de rage au souvenir des hommes de cette époque qui
n’avaient pas tendu la main aux Juifs, qui avaient, par omission,
aidé à l’holocauste et poursuivi après la guerre les persécutions des
survivants en leur interdisant l’accès à la terre d’Israël. Nous
avions tant juré que cela ne serait plus possible. Voilà qu’une sem-
blable tragédie se mettait en place sous nos yeux.
L’opération du comité Un bateau pour le Vietnam bénéficie d’une
attitude plutôt bienveillante de l’Élysée – on est sous Giscard.
Kouchner y rencontre Jean-David Levitte, alors conseiller diploma-
tique, futur sherpa de Sarkozy et actuel directeur du Conseil national

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de sécurité. « Il entra ainsi dans la saga du bateau. » Paul Dijoud,


futur acteur de la tragédie franco-rwandaise entre également dans la
danse. Des contacts sont pris avec le ministère des DOM-TOM.
À l’étonnement du Comité, notre demande fut prise en considé-
ration. Le ministre Paul Dijoud était justement en visite à
Nouméa et notre proposition lui fut immédiatement transmise.
Nous organisions déjà un centre de transit imaginaire pendant
que le ministre négociait l’opération avec le haut-commissaire de
France en Nouvelle-Calédonie. À titre personnel, ce haut fonc-
tionnaire approuva notre objectif.
Deux ans plus tard, le ballon de baudruche des trois millions de
morts cambodgiens sous le joug vietnamien se dégonfle, mais ce
tohu-bohu va concourir à l’impensable : quelques dizaines de mil-
liers de boat-people auront fait oublier le fait que les Khmers rouges,
qui viennent d’exterminer deux millions de Cambodgiens, conser-
vent leur siège à l’Onu, au nom de la « résistance » à l’envahisseur
vietnamien. Cette scandaleuse comédie se poursuivra dans les
années 80, le soutien logistique et les livraisons d’armes aux Khmers
rouges par la Chine et le camp occidental (dont l’État français7) ren-
dront les Khmers rouges incontournables lors des négociations de
paix organisées par Roland Dumas sous le parrainage de François
Mitterrand, ce qui bloquera longtemps tout effort de justice.
Vingt ans après le Biafra, dix ans après le Cambodge, Kouchner
est au gouvernement en tant que secrétaire d’État à l’action humani-
taire. Rien n’a changé, ni la Françafrique, ni Bernard Kouchner. Pour
ce dernier, le Libéria ressemble à un autre Biafra, et l’humanitaire au
grand cœur tente d’occuper à nouveau l’espace médiatique :
Moi, je suis né en 68 à l’action humanitaire. On faisait plus en 68
– ce que j’ai fait avec la Croix-rouge internationale –, que ce
qu’on fait maintenant, c’est-à-dire rien, au Liberia, où on meurt
par milliers. J’ai décidé que la France ne pouvait pas ne rien faire,
mais j’ai du mal... à convaincre tout le monde ! Alors j’y vais moi-
même, on ne sait jamais, ça peut servir, j’emmènerai quelques
pansements... J’essaierai de convaincre qu’il faut faire quelque
chose. Mon idée est très simple, il faudrait ouvrir l’ambassade de
France, qui est fermée, et en faire une antenne chirurgicale, sym-
boliquement ça serait beau. J’essaie8...
Charles Taylor, le leader des rebelles, impose sa guerre
totale (maquillée en guerre tribale), sous la houlette de Paris

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via le « consortium de Ouaga » – une alliance entre Kadhafi,


Compaoré et Houphouët-Boigny, longtemps l’homme-clef de la
France en Afrique.
Seule nouveauté : Kouchner ajoute à son épopée humanitaire le
combat pour le droit d’ingérence. La fin de la guerre froide semble
faciliter l’application de ce concept et le ministre Kouchner se veut
en 1991 volontaire et optimiste :
Un moment viendra, que la France aura préparé, où la conscience
universelle imposera que l’on s’intéresse au massacre des autres
partout. On ne pourra accepter l’inacceptable, parce qu’on l’aura
vu. Grâce aux médias. Au fond, du Biafra à la mer de Chine, j’ai
toujours été préoccupé par Auschwitz. Est-ce que, de nos jours,
Auschwitz serait encore possible ? Auschwitz ou les massacres du
Cambodge ? Est-ce que l’abri de la frontière serait suffisant pour
autoriser l’extermination d’un peuple ? Je réponds non, enfin.
Demain, lorsque l’on aura connaissance d’une extermination
massive, on ne la supportera plus. Il y a la mémoire, les images, le
rôle considérable de la presse et une conscience. Le droit d’ingé-
rence est fondamentalement une démarche anti-Auschwitz, anti-
génocide, une idée généreuse de la France déjà proposée en 1945,
que les volontaires de l’humanitaire ont imposée et que François
Mitterrand et Roland Dumas ont propulsée bien haut. (…)
Comme l’a dit le président de la République, désormais “la non-
ingérence s’arrête là où commence la non-assistance”.9
Or, trois ans plus tard, le génocide au Rwanda, contrairement à
ce qu’affirment certains, ne sera pas télévisé et au moment même où
Bernard Kouchner s’exprime dans Le Monde, en avril 1991, François
Mitterrand mène déjà une politique inavouable au Rwanda. Lorsque
débute le génocide des Tutsi, le 6 avril 1994 au soir, la seule force
capable d’enrayer la machine était la Minuar, les Casques bleus de la
Mission des Nations-unies pour le Rwanda, dotée de 2 500 hommes.
L’assassinat de dix soldats belges, deux jours plus tard, va provoquer
un séisme dans l’opinion publique en Belgique. Bruxelles décide de
rapatrier ses Casques bleus. Une décision tragique car il s’agit du plus
important contingent onusien.
Le Monde. Quel que soit le mérite actuel des casques bleus, on ne
peut oublier qu’il y a eu, au début des événements, une démission
de l’ONU.
Bernard Kouchner. Bien sûr, j’ai été le premier à la dénoncer. J’ai
dit partout qu’il était scandaleux qu’on se contente d’aller cher-
cher nos compatriotes sans imposer par les armes le couvre-feu
comme les pompiers tuent le feu.10

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Dans la revue Humanitaire, il racontait :


Oui, au moment où le génocide a commencé, les troupes interna-
tionales ont été partiellement11 retirées. Ce premier scandale a
été suivi par une seconde décision catastrophique12 : les parachu-
tistes français et belges sont intervenus pour évacuer les blancs
avec leurs plus précieux effets et se sont retirés, laissant les Hutus
massacrer la minorité tutsie.13
Le hic, c’est la réponse que fait Kouchner lors de la plus belle
tribune médiatique qui puisse exister, le sacro-saint journal de
20 heures. Le voici donc interrogé le 16 avril par Bruno Masure, soit
dix jours après le début du génocide et au lendemain du retrait des
Casques bleus belges :
Bruno Masure. Bernard Kouchner, les gouvernements français
successifs ont soutenu l’ancien président rwandais qui a été assas-
siné, enfin, qui est mort dans son avion, on a un peu l’impression
que ce malheureux pays maintenant est complètement aban-
donné à lui-même.
Bernard Kouchner. Oui, mais là aussi sous d’autres cieux, consé-
quences de la haine, de l’intolérance, des massacres effrayants que
nous prévoyons. Alors, j’ai été très choqué qu’on évacue seule-
ment les Blancs, bien sûr il fallait le faire et je félicite nos soldats.
Mais laisser les habitants de cette ville être massacrés de telle
manière, ça n’est pas supportable. Alors un jour, il faudra qu’on
comprenne : un dispositif doit être mis en place pour prévenir ces
massacres, pas pour arriver trop tard en permanence. Je sais qu’on
ne peut pas prendre le monde entier dans ses bras. Ça s’appellera
un jour le droit d’ingérence, c’est une toute nouvelle diplomatie
au nom des Droits de l’Homme, il faut le faire parce que sinon,
tous les jours, nous aurons des images de la sorte et tous les jours
nous aurons le cœur soulevé.
La raison d’être de l’Onu, au sortir de la seconde guerre mon-
diale et de la Shoah, n’est-elle pas d’éviter le génocide ? Entre la pré-
vention des massacres et le fait d’arriver trop tard, n’y a-t-il pas le
fameux chapitre VII qui oblige les États-membres de l’Onu à réagir ?
Les rapports des ONG étaient depuis longtemps alarmistes.14 Les
hautes sphères politiques et militaires françaises sont évidemment au
courant du génocide, et ce depuis le début. L’urgence n’est-elle pas,
au moment crucial où le plus gros contingent onusien quitte le
Rwanda, d’appeler au renforcement de la Minuar ? Plus encore, n’au-
rait-il pas fallu appeler à une révision urgente et sans concession de
son mandat (la Minuar ne pouvait alors qu’utiliser la légitime

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défense), seule solution permettant l’arrêt du génocide ? Il fallait


pour cela que la qualification de génocide soit appliquée à ce qui se
passait au Rwanda. Mis à part quelques très rares allusions, le géno-
cide est absent des débats et des discours durant près de la moitié du
temps que durera l’extermination. Mitterrand en a bien conscience,
lui qui déclarera le 10 mai, sans provoquer de polémique :
Nous ne sommes pas destinés à faire la guerre partout, même lors-
que c’est l’horreur qui nous prend au visage. Nous n’avons pas les
moyens de le faire, et nos soldats ne peuvent pas être les arbitres
internationaux des passions qui aujourd’hui bouleversent, déchi-
rent tant et tant de pays.15
C’est à la mi-mai, c’est-à-dire lorsque l’extermination est en
grande partie réalisée, que le mot génocide est enfin prononcé par
des politiques français : Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères,
emploie le terme, mais sans préciser qui sont les victimes et les bour-
reaux. Bernard Kouchner va le précéder d’un jour et intervenir dans
de nombreux médias, du 14 au 20 mai. L’étude de l’ensemble de ses
discours met à jour un paradoxe qui résume peut-être à lui seul ce
qu’on pourrait appeler le kouchnérisme : comme nous allons le voir,
Kouchner semble bien décrire une situation de génocide, en insistant
sur le sort de victimes tuées pour ce qu’elles sont. Mais à d’autres
moments, il ajoute grandement à la confusion ambiante.
Kouchner est en mission pour l’Élysée16 du 12 au 17 mai. Juste
avant son départ pour le Rwanda, un très haut responsable militaire
du gouvernement intérimaire rwandais rencontre en France le chef
de la Mission militaire de coopération. Au menu notamment : l’amé-
lioration de l’image du régime génocidaire… Or, voilà ce que rap-
porte le général Dallaire, dirigeant de la force onusienne, à propos de
la visite de Kouchner :
Il m’a annoncé que le public français était en état de choc devant
l’horreur du génocide au Rwanda et qu’il exigeait des actions
concrètes. Je lui ai exposé ma position : pas question d’exporter
des enfants [... et de] s’en servir comme porte-enseigne pour [...]
quelques Français bien-pensants. J’ai détesté l’argument de
Kouchner qui estimait que ce genre d’action serait une excellente
publicité pour le gouvernement intérimaire […]. Je n’aimais déjà
pas l’idée de faire sortir du pays des enfants rwandais, mais se ser-
vir de ce geste pour montrer une meilleure image des extrémistes
me donnait la nausée.17

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L’opération va capoter. Mais, un mois après, la défaite des alliés


de la France étant pratiquement consommée, Kouchner reviendra à
la charge, portant devant les caméras un orphelin dans les bras. Il
demandera alors le soutien de Dallaire pour une intervention de l’ar-
mée française à Kigali, dont l’objectif aurait été la partition du
pays… Là encore, il se heurtera au refus catégorique du général onu-
sien, mais l’idée était bien de faire intervenir la France sous prétexte
humanitaire, alors que 90% des Tutsi sont déjà exterminés. D’aucuns
y verront surtout la volonté de trouver un prétexte pour crapahuter
une nouvelle fois les légions néocoloniales de l’armée française pour
sauver un régime au bord de la déroute.18
Voilà donc pour ce qui est des actes. Qu’en est-il des discours ?
Le 13 mai, c’est un homme au cœur déchiré qui parle aux
médias réunis dans la cour de l’hôtel Amahoro :
employer le mot génocide n’est pas mon habitude, mais ces gens
ont été tués pour ce qu’ils étaient, pas pour ce qu’ils ont fait. Et
donc ça, c’est la définition d’un génocide.19
Le même jour, il ajoute :
Comment pourrions-nous nous tenir à l’écart de ce génocide ?
Cela vous concerne, nous sommes une partie d’eux-mêmes, en
tant qu’êtres humains. Il n’est plus possible de dire qu’il s’agit
d’une affaire “entre africains”. Il s’agit d’êtres humains.
C’est une affaire qui concerne le monde entier.
Ces gens ont été tués pour ce qu’ils étaient, d’un point de vue pré-
cisément ethnique ou politique. Non pour avoir mal agi, mais
pour ce qu’ils étaient.20
Non sans culot, car il pourrait y risquer sa vie, il déclare même
au micro de Radio Mille collines, la radio du génocide :
C’est un génocide qui restera gravé dans l’histoire... La commu-
nauté internationale et la France vous regardent... Que les assas-
sins des rues rentrent chez eux... Rangez vos machettes ! Ne vous
occupez pas de la guerre des militaires ! Comme à Nuremberg, il
y aura des enquêtes et les criminels de guerre seront punis !21
« Nous étions entourés par les génocideurs et nous les insultions. »22
Le 18 mai, rentré en France, le propos se fait encore plus précis :
On entasse les gens dans des églises, on arrose le toit avec de l’es-
sence, on met une grenade... On a vu tout ça ! Alors, il faut rap-
peler quelque chose quand même : il y a un groupe majoritaire,
environ 90%, qui s’appelle les Hutu. Il y a un groupe minoritaire
qui s’appelle les Tutsi, 10%. Les Hutu tuent les Tutsi, et apparem-

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ment ont décidé de les tuer tous ! Ça s’appelle un génocide. On tue


parce qu’on est Tutsi, pas parce qu’on a fait quelque chose de mal.23
Il s’agit là d’un des rares moments de télévision pendant le
génocide où les victimes, « les Tutsi », sont désignées nommément24,
si on prend en compte les innombrables reportages des JT des trois
chaînes principales françaises. C’est aussi le seul moment parmi tou-
tes les déclarations de la période où Bernard Kouchner prononce sans
équivoque le mot génocide assorti de la reconnaissance claire de ses
victimes, les Tutsi.
Néanmoins, la formule « les Hutu tuent les Tutsi » pourrait être
interprétée comme étant la résultante de luttes tribales et est incor-
rect en ce sens que ce ne sont pas « les Hutu » dans leur ensemble –
même si un nombre assez impressionnant de personnes étiquetées
« hutu » participeront au génocide, contraints ou endoctrinés par la
propagande – qui massacrent, mais plutôt un appareil d’État prônant
l’idéologie politique du Hutu Power. La symétrie de langage sur les
bourreaux est donc trompeuse : qui sont « les Hutu » ? Tous les
Hutu ? Le gouvernement intérimaire, les milices ? Les auditeurs de
France Inter auront toutefois cette rectification :
Parler de cette chose en trois minutes, c’est toujours impossible,
parce qu’il n’y a pas seulement un problème ethnique, comme on
le dit. C’est pas seulement Tutsi contre Hutu. Ça, c’est la facilité
et c’est un tout petit peu aussi le fascisme qui présente ça comme
ça. Il y a un fascisme africain. Il y a, chez les Hutus qui sont majo-
ritaires à 90 % au Rwanda, des gens qui veulent cette solution
finale, cette purification ethnique.
Sur TF1, cette rectification est là aussi, mais sans préciser qui
sont les victimes :
Génocide ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on est tué pour ce
qu’on est, pas pour ce qu’on a fait. C’est-à-dire que les enfants
[sont visés :] ils cherchent les enfants en ce moment, on marche
sur les cadavres d’enfants, dans l’herbe on trouve des têtes d’en-
fants décapités, qui ont six ans, huit ans, deux ans. On raccourci
les enfants à la machette. Pourquoi ? Parce qu’on a tellement tué,
qu’on en a peut-être – ô dernier symptôme d’humanité – un peu
de remords, alors on se dit qu’il faut que l’enfant meure aussi pour
pas qu’il puisse venir vous le reprocher, ou reprendre la maison
qu’on a pillé et kidnappé, c’est ça ! Alors ? On dit c’est une lutte
ethnique, c’est vrai, et c’est faux ! On a voulu faire que ces Tutsi,
qui sont 10%, et que ces Hutu, 90%, ce soit la seule explication.
C’est pas vrai. C’est un génocide, manipulé et fait, exécuté sciem-

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ment par des fascistes, le fait qu’il soit tropical, ce génocide, ne


change rien. Il y avait d’un côté les représentation politiques, pas
seulement ethniques, et de l’autre côté des gens qui se sont servis
du racisme, purification ethnique là aussi, nous y sommes.
« Des gens » veulent cette solution finale. « Des gens » se sont
servis du racisme. « Ils » cherchent les enfants. « On » raccourci
les enfants. « On » a tellement tué. « On est tué pour ce qu’on est ».
Victimes et bourreaux sont impersonnels. Le Gouvernement intéri-
maire rwandais, adepte du Hutu Power, n’est pas nommément cité.
« Des » fascistes se servent « du » racisme. Qui sont les fascistes ?
Qui sont victimes du racisme ? Kouchner parle aussi de solutions à
mettre en œuvre d’urgence :
songez que Kigali, c’est une ville à l’intérieur de laquelle se situent
des îlots d’otages, menacés de mort en permanence. […] Il y a, à
l’intérieur de cette ville des milliers d’Anne Franck réfugiées,
dans les caves, dans les toits, menacées de mort. La mort rôde en
permanence […] tout à l’heure François Léotard parlait de l’hu-
miliation des soldats, je vous assure qu’ils sont humiliés, qu’ils
attendent les 5500 qui vont arriver. Et vous allez voir ce que va
en faire le général Dallaire, il va faire baisser la tension je l’espère.
S’ils arrivent très vite car il y a encore des massacres, on est en
train d’assassiner, on est en train de poursuivre le génocide.25 […]
Il faut donc absolument qu’arrive très vite le supplément d’hom-
mes avec lesquels le général Dallaire pourra faire baisser la ten-
sion26. […] Plus vite ces soldats viendront, et moins il y aura de
morts supplémentaires. Vous avez parlé de 200 000, les chiffres
seront peut-être plus grands27. […] Si les Casques bleus arrivent,
encore une fois vous le disiez à François Léotard, “pas trop tard !”
parce qu’en somme, et je m’arrête : il y a un massacre – il y en a
beaucoup ces temps-ci – celui-là est exceptionnel, celui-là est un
génocide au Rwanda […] Alors on dit toujours “y’a pas d’hom-
mes, y’a pas d’argent, y’a pas de volonté politique”, et puis tou-
jours après le massacre, on trouve les hommes, on trouve l’argent
– ça coûte beaucoup plus cher – et la volonté politique se mani-
feste timidement. Seulement, les gens sont morts.28
Kouchner milite donc pour un renforcement de la Minuar, et
souhaiterait même que la France se tienne à l’écart :
France Inter. Vous parliez tout à l’heure de l’aveuglement, volon-
taire ou non, de la Communauté internationale. On a reproché à
la France de ne pas être intervenue en raison de ses amitiés pas-
sées avec le régime politique du Rwanda. Est-ce que la France
peut, et doit, vite maintenant, faire quelque chose ?

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Bernard Kouchner. La France ne doit pas être en avant dans


cette affaire pour les raisons que vous dîtes. Elle doit participer,
comme d’ailleurs Philippe Douste-Blazy, avec qui j’étais en com-
munication de Kigali, est parti ou envoie ses collaborateurs pour
le faire, s’occuper des réfugiés aux frontières. Et c’est déjà bien,
car on en a besoin. Mais la France ne doit pas faire la maligne, je
ne crois pas. La politique africaine de notre pays et de bien d’au-
tres, c’était un théâtre d’ombres : je suis partisan qu’on ait une
politique dirigée par les droits de l’homme, que les choses soient
transparentes. Les jeunes générations en sont fermement parti-
sans. Il y a bien des choses à dire, mais on n’a pas non plus à être
très fiers – dans cette région qui groupe, et ça n’est pas un hasard,
des intérêts – de ce qu’on a fait, de ce qu’on a laissé faire.
« La France ne doit pas faire la maligne. » Mais quelques secon-
des plus tard, il va dans le sens inverse :
Mais nous n’avons pas été que mauvais, en Afrique, et au
contraire, nous n’avons pas qu’à rougir, sûrement pas. En particu-
lier sur l’aide humanitaire, sur le soutien aux populations. C’est
pas simple d’être toujours du bon côté quand ça change en perma-
nence. C’est pas simple de maintenir, peut-être même quand on
n’en a pas les moyens, une tradition et une influence qui pour-
raient sans doute être obtenues par d’autres biais. Les Français
sont bien vus, quand même, au Rwanda. Et même des deux côtés :
il y a plus que du respect pour la France, il y a de l’amitié. Nous
devons continuer de nous en servir pour le bien de ces popula-
tions. Mais dans la clarté, la transparence et les droits de l’homme.
L’ambiguïté des propos est totale. « Maintenir une tradition »
néocoloniale « par d’autres biais »... Kouchner, le missionnaire de
l’impossible ! On sait aujourd’hui ce qu’il est advenu d’un Bernard
Kouchner enfin parvenu à la tête du Quai d’Orsay, perpétuant le
néocolonialisme français dans un mépris affiché des Droits humains.
Jean-Christophe Klotz. Alors je te vois dans la cour de
l’Amahoro, c’était le nom de l’hôtel, donnant des interviews un
peu à la chaîne, à certains journalistes qui étaient dans les locaux,
je te vois les dire en français, en anglais, toujours la même indi-
gnation. Comment tu faisais, pardonne-moi, est-ce que tu rejoues
cette indignation parce que tu penses que c’est important, com-
ment ça se passe à ce moment-là ?
Bernard Kouchner. Je crois que c’est à moitié l’un, à moitié l’au-
tre, oui, je rejoue sans doute l’indignation, mais l’indignation
était réelle, elle n’était pas feinte du tout, malgré mon habitude
des massacres, il y avait là une densité et une détermination, une

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“productivité” au niveau du massacre qui méritait.... Nous étions


les seuls, alors il fallait bien que je le fasse, hein, avec Michel,
avec Renaud et avec toi. Et il fallait bien qu’une voix, même
ténue, – même un peu ridicule, je le sentais bien...
Klotz. Qu’est-ce que ça avait de ridicule ?
Kouchner. Ah bah parce que tu comprends, un moment donné,
être professionnel du tapage, on me l’a assez reproché, et être
porte-parole de l’indignation permanente, on dirait la révolution
permanente, quoi, le Trotsky de l’indignation, pfff... On s’en
lasse, quoi... Enfin... C’est très compliqué ce que tu me demandes
parce que je revois ça...
À force de crier au loup... « J’avais le sentiment que l’irréparable
avait été commis, qu’il restait quelques personnes à sauver certainement,
mais j’avais le sentiment que ce que j’avais fait toute la vie pour prévenir
le massacre des minorités avait été inutile là, et qu’on avait régressé de
vingt ou trente ans. »29 L’identification des victimes, les Tutsi, mettra
au moins dix ans à faire surface dans l’opinion30. Ce qui nous amène
à étudier d’autres parties du discours kouchnerien de la mi-mai 1994.
Tout d’abord, une petite phrase, prononcée de manière exaspérante
au moment même où il définit ce qui se passe au Rwanda comme
étant un génocide : « C’est une des vraies catastrophes humanitaires de
ce temps » ou sa variante « C’est une des pires catastrophes humanitai-
res au monde. » L’évocation de la catastrophe humanitaire nous éloi-
gne de la notion de crime d’État. Elle nous fait surtout entrer dans la
catégorie de l’imaginaire des calamités naturelles.31
Patrick Poivre d’Arvor. Parce qu’il fait qu’il y avait aussi des
Hutu qui étaient pour une collaboration avec les Tutsi et ceux-là
sont pourchassés...
Bernard Kouchner. Et non seulement ça, on a commencé dans
cette nuit du 7, du 6 au 7 avril, à tuer les Hutu, l’ethnie majori-
taire, à tuer les Hutu démocrates, et ceux-là ont été éradiqués,
disparus, certains se cachent encore, on sait où mais on ne peut
pas aller les chercher. C’est-à-dire des milliers d’Anne Franck
encore une fois, qui attendent la mort. Alors qu’est-ce qu’on peut
faire, attendre ? Non, c’est pas possible ils vont mourir, ils conti-
nuent d’être assassinés, et je parle de Kigali, je peux vous parler
des autres régions, et je ne prends pas parti entre les bons et les
méchants complètement, il y a aussi, à une autre échelle, des
règlements de comptes de l’autre côté, du Front populaire rwan-
dais, pas du tout à la même échelle, mais un mort est un mort. Et
donc qu’est-ce qu’on peut faire, que ces casques bleus, chargés de
la mission de protection humanitaire, ça veut dire quoi ? Oui

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quand on en a besoin de donner à manger, du riz, en effet, pour


lequel on a ironisé, eh ben, ils en ont besoin parce qu’ils crèvent
de faim. Et ceux-là, qui seront nourris seront protégés... J’espère !
La grande supercherie est d’avoir transposé sur le plan ethnique
ce qui était un raisonnement politique. C’est très difficile de le
faire comprendre. On ne voit que les clivages Tutsi = 10 % –,
Hutu = 90 %. Mais les premiers massacrés ont été des Hutus
démocrates à Kigali et ailleurs.
Ces phrases interminables forment un fatras incompréhensible.
Cela annulerait presque ses précédents propos. Un habitué du dossier
rwandais pouvait éventuellement en comprendre les raccourcis et
autres approximations. Mais à travers un discours aussi confus, com-
ment le public peut-il saisir l’enjeu ? La situation n’est pourtant pas
si compliquée : un gouvernement fasciste se réclamant du Hutu
Power a commencé par assassiner les « Hutu » démocrates, puis a
entrepris d’exterminer tous les Tutsi du Rwanda. À l’extérieur du
pays, le FPR, formé de réfugiés à dominante « Tutsi » mais refusant
les catégories ethnistes, fait la guerre contre ce gouvernement fas-
ciste soutenu à bout de bras par la France.
Quand Bernard Kouchner parle des Hutu démocrates assassinés
au début du génocide, il ne précise jamais qui sont les coupables. On
nage alors dans le brouillard. Et quand Kouchner y ajoute que ces
Hutu démocrates sont aussi des Anne Franck en puissance, et qu’on
n’a pas indiqué que les Tutsi étaient la catégorie visée par le géno-
cide, alors là, plus rien n’est vraiment intelligible. Après le journal de
20 heures de TF1 le 18 mai, il donne une interview au Monde, parue
dans l’après-midi du 19 mai et datée du 20 mai.
Ces milices, issues des partis politiques et des organisations de
jeunesse, en particulier les plus extrémistes, sont devenues incon-
trôlables. La radio les excite, en particulier la station Radio Mille
Collines qui a appelé plusieurs fois au meurtre. Le lundi 16 mai,
nous avions réussi notre négociation sur l’évacuation des orphe-
lins et l’ouverture d’un corridor humanitaire. Nous avions reçu le
feu vert de toutes les autorités, du Front patriotique rwandais au
président du gouvernement provisoire, en passant par le chef
d’état-major et tous les ministres, et jusqu’au chef des milices –
tout avait été méticuleusement programmé avec le général
Dallaire. On n’aurait pas touché à un cheveu des enfants. Eh
bien, ce jour-là, après trois heures de réunion, les officiers de
l’ONU se sont levés en demandant : “Plus de question ?” Alors
des miliciens, en tee-shirt et en jeans, devant les chefs militaires,
ont levé la main et posé trente-cinq conditions, toutes inaccep-

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tables. Et pas un militaire n’a parlé. C’est la rue qui commande,


ce sont les miliciens qui commandent, voilà la réalité. Pendant
que nous négociions – on l’a découvert après – la Radio Mille
Collines appelait à ne laisser passer personne. Dans ces condi-
tions, avec seulement 400 hommes, on ne pouvait pas évacuer les
enfants.32
Tout n’est pas clair à 100% dans cet épisode important d’éva-
cuation manquée des orphelins. Georges Kapler et Jacques Morel ont
fourni tous les éléments connus à ce jour. Y a-t-il eu un conflit
interne entre les milices et les militaires ? Les chefs des milices, sou-
tenus par la Radio Mille collines, ont, au dernier moment, exigé
d’accompagner le convoi d’orphelins de l’Onu. Kouchner dit que les
chefs militaires n’ont alors pas bronché. Mais, suggèrent Morel et
Kapler, « il est possible que les FAR, ce 16 mai, aient voulu, en sous-
main, profiter du convoi des orphelins vers l’aéroport pour y faire parvenir
des renforts ».33 Endroit stratégique par excellence, l’aéroport est sous
le feu du FPR, et sera d’ailleurs pris cinq jours plus tard. Il est évident
que le convoi de l’ONU transportant les orphelins n’avait aucune
raison d’être escorté par les FAR. Le FPR n’aurait pas laissé s’ouvrir
la brèche. Lors des négociations, il est très probable que les militaires
aient voulu faire porter la responsabilité de l’échec sur les miliciens.
Dans cet entretien au Monde, Bernard Kouchner ne prononce
plus le mot génocide. S’appuyant sur l’échec du convoi d’orphelins,
il semble plutôt décrire une sorte d’anarchie : « Ces milices, issues des
partis politiques et des organisations de jeunesse, en particulier les plus
extrémistes, sont devenues incontrôlables. (…) C’est la rue qui com-
mande, ce sont les miliciens qui commandent, voilà la réalité. » C’est là
l’inverse d’un génocide, qui lui est l’œuvre froide et exterminatrice
d’un appareil d’État. Lors de ce génocide, les milices sont de toute
évidence aux ordres de la hiérarchie militaire et gouvernementale.
Parlant des chefs militaires, Kapler et Morel remarquent que
manifestement, Kouchner cherche à les exonérer de la responsa-
bilité des massacres. Il prétend qu’ils n’ont aucun pouvoir sur les
miliciens alors qu’il est connu à cette date que ceux-ci obtiennent
armes et munitions de l’armée rwandaise. (…) Il apparaît bien
que si les miliciens sont présents à la réunion, c’est parce qu’ils
sont acceptés par le colonel Bagosora et Bizimungu, le chef
d’état-major de l’armée rwandaise, et nous voyons ces deux der-
niers n’émettre aucune objection devant les exigences de ces
chefs de bandes d’assassins. Observons que Bernard Kouchner a
été autorisé à prendre la parole sur la Radio mille collines

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(RTLM), alors qu’elle s’oppose au but affiché de sa mission. Qui


a pu l’autoriser à parler sur RTLM ? Bagosora ou des membres du
gouvernement probablement.34
Kouchner décrit une sorte d’hécatombe en citant des chiffres
entre 200 000 et 500 000 morts, mais emploie une fois de plus le
vocable de « catastrophe humanitaire ». Il y a des « morts », des
« cadavres d’enfants décapités », « des assassinats », des réfugiés qui
n’ont « rien à manger », « des miliciens », « des enfants (...) assassi-
nés au centre de la ville ». À la question « Quels sont les besoins les plus
urgents ? », il répond : « La paix. Le cessez-le-feu. La protection des
personnes menacées. »
Rappelons que le génocide et la guerre civile sont concomi-
tants, mais sont néanmoins deux choses bien différentes. D’ailleurs,
le cessez-le-feu est alors une revendication du GIR, le gouvernement
génocidaire, qui en fait une condition sine qua non pour arrêter le
génocide. À cette date, seul le FPR est capable d’arrêter le génocide.
Il est entré en guerre après le début des massacres, et finira effective-
ment par arrêter le génocide une fois la guerre gagnée. Cette fois-ci,
le discours de Kouchner est en parfaite adéquation avec la confusion
qui émane de celui des grands médias.
Reprenons la chronologie des interventions de Kouchner dans
les médias : il arrive à Kigali le 12 mai. Le 13, il donne une série d’in-
terviews à plusieurs chaînes de télévision, dont une à France 3 qui
sera diffusée en boucle le 14. Kouchner y dénonce « un » génocide.
Le 18 au matin, il rentre à Paris. C’est à peine débarqué de
l’avion, à l’aéroport de Roissy, qu’il fait son discours le plus clair sur
les victimes du génocide, en précisant bien que les Tutsi sont les vic-
times. France 3 en fait une diffusion unique dans son “12/14”. Le
midi, il est sur France Inter, la qualification des victimes se fait moins
précise mais les mots forts sont présents (« Il y a, chez les Hutu qui
sont majoritaires à 90 % au Rwanda, des gens qui veulent cette solution
finale, cette purification ethnique. »). Le mot génocide est encore pro-
noncé. Il appelle à un renforcement urgent de la Minuar.
Au journal de 20 heures sur TF1, toujours cet appel pour un
renforcement de la Minuar, le mot génocide est prononcé cinq fois,
mais cette fois-ci les victimes tutsi ne sont plus désignées. Le lende-
main, dans le journal Le Monde, le mot génocide n’est plus prononcé,
aucune qualification des victimes, et l’expression « catastrophe huma-
nitaire » fait son grand retour. En vingt-quatre heures, le discours de

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Bernard Kouchner s’est donc fortement dégradé. A-t-il eu un brie-


fing de l’Élysée ? Il est peut-être utile de souligner qu’un mois plus
tard, revenant de sa deuxième mission au Rwanda dans le contexte
de la préparation de Turquoise, le conseiller de l’Élysée Bruno Delaye
signale dans une note à François Mitterrand datée du 21 juin que
Kouchner souhaite rencontrer le président et avoir ses « conseils
quant à ses déclarations publiques ».
De plus, et c’est là sans doute le plus important, Kouchner
cache l’identité des bourreaux. Certes, il dénonce les milices, qui
sont l’un des bras armés du génocide, mais son courage est aussi une
diversion pour dédouaner le gouvernement (c’est la rue qui com-
mande) et l’armée (qui fait la guerre). Or, un génocide n’en est pas
un s’il n’est pas piloté par un appareil d’État. Un appareil d’État dont
le représentant le plus fameux – Théoneste Bagosora – a accompagné
Kouchner dans son convoi onusien de retour du quartier général du
GIR. Un appareil d’État soutenu par l’Elysée, qui envoie ce même
Kouchner en mission pour « faire une excellente publicité » à ce gou-
vernement en sauvant des orphelins du « chaos », où les gens se
« coupent en rondelles », « comme dans les dessins animés35 ».

L’APÔTRE DU PARACHUTISME FRANÇAIS À KIGALI


Au retour à Paris, j’ai rencontré au hasard Alain Juppé à RTL
alors que je venais de pousser un cri pour attirer l’attention du
public sur le génocide rwandais. Comme je m’indignais que la
communauté internationale ne réagisse pas, le ministre des
Affaires étrangères m’a confié son souhait d’intervention de la
France. J’ai proposé alors qu’une telle opération – qui ne s’appe-
lait pas encore Turquoise – devait avoir lieu à Kigali. J’insistais sur
la capitale et les Tutsis encore cachés que l’on pouvait sauver.
Un mois plus tard, le génocide est terminé à 95%. Mais il sera
quand même un promoteur de Turquoise. Il regrette son aspect « tar-
dif » mais en souligne la « nécessité »36.
Il en comprend également les dangers. Il sait pertinemment que
la gestion humanitaire d’un flot de réfugiés masquera l’exfiltration
des assassins :
Ça ce sont des gens qui ont fui, qui d’ailleurs ont fui les massacres
et parfois y ont participé, c’est comme ça que ça se passe.37
Et pourtant, il déclarera dix ans plus tard :

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Honnêtement [Kouchner met sa main sur le cœur], je n’ar-


rive pas à croire que c’était voulu qu’elle se passe mal
[l’opération Turquoise], et qu’on allait protéger les
salauds, les génocideurs, les pourritures. 38
Bernard Kouchner va encore plus loin :
Et ce fut le malentendu dramatique de l’opération Turquoise qui
ne se déploya pas à partir de Kigali comme je l’avais compris, mais
sur le chemin de la fuite des génocidaires vers le Congo voisin.
Une tragique erreur d’analyse, au moins.39
Apparemment, Kouchner, lui, ne fait pas d’erreur : il a continué
d’affirmer à plusieurs reprises que l’opération Turquoise devait se faire
à Kigali. Comme s’il n’y avait pas d’autres Tutsi cachés dans le reste
des zones contrôlées par les forces du génocide ! À l’origine, le
déploiement de Turquoise à Kigali était la version “hard” de cette
opération militaro-humanitaire. Où les parachutistes français
auraient sauté sur la ville comme jadis à Kolwezi. Où il s’agissait
d’empêcher le FPR de contrôler tout le pays et d’incarcérer les géno-
cidaires, permettant au GIR de conserver une légitimé internatio-
nale dans son “Hutuland”... Selon Allison Des Forges, Kouchner
avait sur lui, le 17 juin à Kigali, une carte délimitant une zone
contrôlée par les Français, englobant Kigali.40 Une carte sur laquelle
apparaissait la séparation de la ligne de front d’une guerre des races,
de même type que celle se trouvant dans le bureau du général
Quesnot, un des extrémistes de l’état-major élyséen. Dallaire refusa
catégoriquement la proposition de Kouchner. La version “soft” de
Turquoise fera tout de même d’énormes dégâts : elle va déstabiliser
durablement la région des Grands lacs.
Oui, et qui a vendu l’opération Turquoise ? Moi ! J’avais telle-
ment confiance en mon pays.41

QUAND KOUCHNER DÉFEND LA FRANÇAFRIQUE


EN PLEIN GÉNOCIDE

Le 16 mai, Jean-Hervé Bradol, de Médecins sans frontières, est


invité au journal de 20 heures de TF1. Il est profondément indigné
du comportement du gouvernement français dans ce génocide. Le
lendemain, il est convoqué par l’Élysée. Le 18 mai, Libération fait sa
Une sur « les amitiés coupables de la France »42 au Rwanda. Alain
Frilet et Sylvie Coma font de bien embarrassantes révélations pour
les autorités françaises. Un moment d’exception.

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Dans sa tournée des médias du 18 mai, Kouchner est naturelle-


ment interrogé sur le scandale du jour :
Bien sûr ! C’est vrai qu’il n’y a pas lieu d’être fier, bien sûr, et il
faudrait très ouvertement que ce débat ait lieu (...), qu’on en
parle, de cette politique africaine, qu’on en parle, de ces hommes
d’ombre, qu’on parle des nécessités aussi, peut-être, d’en passer
par là parfois, mais qu’on l’explique. Et puis quoi, il faut pas exa-
gérer non plus. La France a participé aux accords d’Arusha, qui au
contraire, ce reproche a été fait ensuite et explique peut-être les
massacres, faisaient la partie belle au Front... populaire… euh…
patriotique du Rwanda. La France n’a pas fait que des mauvaises
choses, mais il est vrai que nous avons soutenu, par des accords de
coopération qui existent et qu’il faut bien respecter, ou alors il faut
changer tout, pour pas qu’il y ait des rapport précisément spéciaux
avec les pays africains, que les Droits de l’Homme soient appliqués
en permanence. Moi, je le souhaite infiniment, je l’ai demandé
vingt-cinq fois. Mais, dans ces conditions, on aide souvent des
gens, oui, on utilise souvent les armes que nous avons fournies et
que nous avons vendues, pour le pire, et là c’est exceptionnelle-
ment ignoble, insupportable, inqualifiable, un des crimes...43
« Des nécessités aussi, peut-être, d’en passer par là parfois, mais
qu’on l’explique. » Une phrase vertigineuse en plein génocide !
Comment ça, « cette politique africaine », « ces hommes d’ombre »,
cette politique qui a mené tout droit au génocide, cette politique a
ses « nécessités » ? Il faut expliquer, en plein génocide, la raison
d’État aux Français... De plus, il semble dédouaner l’Élysée de toute
influence sur le gouvernement génocidaire : « oui, on utilise souvent
les armes que nous avons fournies et que nous avons vendues, pour le pire,
et là c’est exceptionnellement ignoble, insupportable, inqualifiable ».
Quelle a été la responsabilité de la France dans cette tragédie ?
Dans toutes les politiques africaines, il y a des zones d’ombre. Il
faudrait une agence centrale de coopération au ministère des
Affaires étrangères à la place du ministère de la coopération.
C’est ce que je demande dans cette campagne pour les européen-
nes. Je veux une politique transparente menée au nom des droits
de l’homme. Mais il ne faut pas exagérer, au Rwanda la France n’a
pas soutenu que ceux qui sont devenus des assassins. Elle a res-
pecté ses accords de défense avec le gouvernement, mais elle a
aussi soutenu les accords d’Arusha, qui ouvraient la voie à une
réconciliation nationale.44
Arusha et les accords de défense sont les fables que racontent
tous les politiciens impliqués dans le génocide comme Balladur,

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Védrine et consorts. Soutenir les accords de paix d’Arusha ne servait


à rien si au même moment la diplomatie française appelle à la créa-
tion d’un « front hutu », sauf à se donner bonne conscience aux
yeux du monde. Il n’y avait pas d’accord de défense entre la France
et le Rwanda.
Le 27 mai 1994, sur France 2, au journal télévisé, a lieu un débat
entre André Glucksmann et Bernard Kouchner sur la Bosnie et la
« liste Sarajevo », une liste d’intellectuels qui se présente, en marge
des partis, aux élections européennes de juin. Soudain, Glucksmann
met le sujet du Rwanda sur le tapis :
André Glucksmann : Mais Bernard, tu sais très bien que si nous
ne mettons pas en question la politique de François Mitterrand,
qui donne des armes aux Rwandais, [Kouchner coupe la parole à
Glucksmann : « Attendez, je ne crois pas que François Mitterrand
soit l’ennemi désigné des intellectuels ! »] que tu qualifies toi-même
de fascistes – le gouvernement du Rwanda – et qui refuse les
armes [BK coupe encore la parole à Glucksmann : « Mais
naan... »] à ceux qui défendent leur vie, leur femme, contre les
viols en Bosnie. Si nous ne remettons pas en cause la politique de
François Mitterrand depuis trois ans, eh bien jamais ça ne chan-
gera. Or, vous préparez les élections présidentielles, et ça, ça vous
empêche de remettre en cause la politique de François
Mitterrand.
Bernard Kouchner : Je n’admets pas ce « vous », des intellec-
tuels, qui d’un seul coup se sépareraient parce qu’ils auraient la
vérité. Non ! « Nous » ne sommes, pas « vous » !
Deuxièmement, c’est un peu facile d’attaquer ses ennemis les plus
proches, euh... ses amis les plus proches. François Mitterrand qui a
fait beaucoup pour ce qui s’est passé, aux côtés de l’ONU, à
Sarajevo, ainsi que la France, n’est pas l’ennemi désigné, c’est pas
lui qui fait les massacres, ne confondons pas les débats, ne confon-
dons pas. Il y a bien des choses à reprocher aux politiques de la
France. Mais en particulier là, il y a aussi des choses à lui créditer.
On voit bien que quand la question de la responsabilité de l’Ély-
sée fait irruption dans le débat, Kouchner tente de reprendre la
parole de manière intempestive. Puis, au moment de répondre à
Glucksmann, notons qu’il évite soigneusement le sujet du Rwanda et
de Mitterrand.
Et ça recommence. Parce qu’on fait semblant de ne pas savoir. En
fait, on est rarement dans l’ignorance complète, on préfère l’igno-
rance, parce qu’on ne veut pas penser l’impensable, proche de sa

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propre disparition. La réalité pèse trop, on ne la supporterait pas si


on ne la déniait. On esquive donc l’intolérable : ainsi croit-on se
protéger. Puis on oublie. Peut-on vivre avec un remords perpétuel ?45
C’est bien Bernard Kouchner qui s’exprime. Et il semble bien
que l’implication de l’Elysée (et non les erreurs d’analyse) dans le
génocide (comment les livraisons d’armes évoquées par André
Glucksmann par exemple) soit un véritable tabou chez lui. Tel un
publicitaire, il récupère à l’avance les critiques qui pourraient lui être
formulées.
Au moment du génocide, il est certain que Bernard Kouchner a
compris les tenants et les aboutissants de la crise. Pourtant,
aujourd’hui, il minimise ce qu’il savait à l’époque :
2008 : « Nous le savons aujourd’hui : à l’heure où la France s’ho-
norait, après le discours de François Mitterrand à la Baule, de
faire de la démocratie la pierre angulaire de sa politique d’aide au
développement en Afrique, le régime rwandais entretenait une
idéologie raciste d’une extrême violence et se rendait déjà coupa-
ble d’insupportables pogroms. […] Dans ce pays, ils furent rares
ceux qui virent que l’idéologie du Hutu Power préparait déjà,
dans l’ombre, les horreurs qui allaient suivre.46
C’était certainement une faute politique. On ne comprenait pas
ce qui se passait. Mais il n’y a pas de responsabilité militaire.»47
1994 : « On vous dit toujours, et c’était vrai pour Sarajevo
comme c’était vrai pour le Rwanda, on vous dit : je ne savais pas.
Mais si, on savait. »48
2004 : « Mais sur place, malgré notre soutien à la cause tutsi,
nous ne nous sommes pas rendu vraiment compte de l’ampleur du
génocide. Nous avions pourtant découvert des fosses communes
et des habitations pleines de cadavres, des écoles bourrées de
squelettes… J’en ai encore le cœur au bord des lèvres. Mais, le nez
sur les horreurs, nous n’en mesurions pas encore la dimension. »49
1994 : « Vous avez parlé de 200.000, les chiffres seront peut-être
plus grands. »50
Plus le temps passe et plus la documentation sur l’implication
française dans le génocide est mise à nu. Il devient donc de plus en
plus embarrassant d’affirmer qu’on était au courant de tout à l’épo-
que, même en ne s’en tenant qu’à l’exécution du génocide en tant
que tel.

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DIX ANS APRÈS, LE BILAN

À partir de 2004, Kouchner s’exprime à nouveau sur le sujet.


Contrairement à la plupart de ses homologues, il reconnaît pleine-
ment le génocide – dans son aspect rwando-rwandais – et donc en
admet la planification. Ce qui le met en opposition frontale avec la
version de Pierre Péan du génocide post-attentat soit-disant spon-
tané (et qui donc n’en serait pas un...) ou encore Hubert Védrine,
bref, la vieille garde du mitterrandisme, accompagnée des politiciens
de droite du gouvernement de cohabitation. N’étant pas impliqué de
la même manière que les politiques de l’époque, cela explique peut-
être la liberté de ton qu’il emploie. En dénonçant le génocide et donc
sa planification, il ne peut que désavouer les théories selon lesquelles
l’attentat contre Habyarimana serait la source d’un « génocide »
spontané :
Je ne sais pas qui a tiré, le 6 avril 1994, sur l’avion qui transpor-
tait le président rwandais Juvénal Habyarimana et son collègue
du Burundi. D’un côté comme de l’autre, les révélations parais-
sent aussi suspectes que les preuves semblent minces. Mais je sais
que le génocide de huit cent mille Tutsi, cette ethnie minoritaire
du Rwanda, n’a pas spontanément éclos. J’affirme que ce carnage
organisé fut déclenché comme on sonne le clairon avant la
bataille et préparé de longues années par des discours de haine,
politiques et religieux. Des catholiques infâmes codifièrent soi-
gneusement, administrativement, le meurtre collectif. Des prêtres
sublimes protégèrent au péril de leur propre vie les victimes dési-
gnées. Et les populations civiles se muèrent en bouchers civils.
Je ne peux pas cautionner cette vision simpliste et infamante qui
fait des Tutsi les responsables de leur propre malheur, pas plus que
je ne peux supporter d’entendre certains défendre la thèse d’un
double génocide Tutsi et Hutu.51
On le sent fortement agacé lors d’une interview avec Jean-
Pierre Elkabbach sur Europe 1 :
Q. Un ou deux génocides ?
R. Un génocide Monsieur, il n’y a pas eu deux génocides ! Les
Hutu majoritaires ont tué les Tutsi minoritaires. J’y étais. Il s’agit
de quelque chose de grave. […]
Q. Ne vous énervez pas !
R. Vous permettez, sur un sujet comme celui-là, je ne veux pas
que l’on confonde les assassinés avec les assassins.
Q. Mais la Justice enquête et c’est Jean-Louis Bruguière qui a
lancé neuf mandats d’arrêts internationaux. Alors, se réconcilier

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avec les dirigeants du Rwanda, vu par les gens qui ne connaissent


pas le problème...
R. Alors, qu’ils connaissent avant de parler !52
Bernard Kouchner est aussi de ceux qui dénoncent les manipu-
lations de l’ethnisme dans le cas rwandais :
Pour parler de la France et du Rwanda, il faudrait sans doute
remonter à Fachoda, aux luttes secrètes ou affichées entre puis-
sances coloniales, à une vision de l’Afrique à la fois lointaine et
fantasmée, où il était aisé de méconnaître la réalité des hommes
et des douleurs, où les crimes étaient soi-disant des coutumes, les
peuples des entités insaisissables ou abstraites, le sentiment d’hu-
manité un luxe pour utopistes égarés. C’est du moins ainsi que
certains ont cru ramener le drame rwandais à une question tribale,
et que d’autres refusent encore d’en reconnaître la triste réalité.
J’en ai parlé avec le président Mitterrand : qu’est-ce que vous
aviez à vous allier ainsi de cette manière presque irréversible ? La
réponse n’était pas très satisfaisante... Il m’a dit ce sont les serfs
contre les seigneurs, a dit François Mitterrand. Les Tutsi étant les
seigneurs et les serfs les Hutu. Je n’avais pas décelé chez François
Mitterrand d’autres arrières pensées que la défense d’une franco-
phonie... française. Ce qui était déjà un peu trop, je crois. Oui,
c’était une erreur, une erreur... Enfin c’était une erreur criminelle,
quoi.53
Par téléphone satellite, dès ma première mission à Kigali, je solli-
citai de François Mitterrand une intervention humanitaire que
d’habitude il décidait sur l’heure. Cette fois, je le sentis réticent.
Il ne voulut pas accorder à mes descriptions de l’horreur consta-
tée le crédit suffisant. Au cours d’un aller-retour éclair entre
Kigali et Paris, [Éclair ? Rentré à Paris le 17 mai, il retourne au
Rwanda le 17 juin.] je lui réclamai l’application de ce devoir d’in-
gérence que, Président de la République française, il avait sou-
tenu à l’ONU avec succès.
Donc j’ai raconté au président avec qui, encore une fois, j’avais
des rapports extrêmement... francs ! Et ce n’était pas la première
fois que je l’appelais à partir d’une région difficile pour lui deman-
der d’intervenir. Et j’ai dit “il faut que la France intervienne” et il
a dit “Est-ce qu’on demande à l’ONU ?” Je crois qu’il a été très
sensible à ce que je disais mais il ne m’a pas dit : “les parachutis-
tes français arrivent”...54
Jacky Mamou. Vous avez eu l’occasion de parler avec François
Mitterrand du Rwanda. Qu’en disait-il ? Comment expliquait-il ces
atrocités ?

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Bernard Kouchner. Il rejetait avec véhémence les accusations ou


les allusions à un rôle négatif de la France. Il affirmait que la
Belgique ayant échoué, la France seule avait fait son devoir et
tenté avec les accords d’Arusha d’installer un gouvernement
rwandais mixte, composé de Huts et de Tutsi. Il commentait peu
une tension politique qui opposait la France aux pays anglopho-
nes, à l’Ouganda et aux troupes du FPR d’un Paul Kagamé sou-
tenu ou au moins toléré par les Américains. Il affirmait que la
France n’était pas allée au-delà de l’entraînement militaire que
les accords passés avec le Rwanda imposaient. Je me suis opposé
à lui lorsqu’il résumait ce conflit à une lutte des « serfs contre les
seigneurs ». Il souhaitait agir pour empêcher les tueries dans le
cadre des Nations unies. Comme je lui demandais pourquoi il
avait tant soutenu le président défunt Habyarimana, il haussait
les épaules : « Je l’ai vu deux fois en tout et pour tout… »55
L’analyse politique qui a présidé aux interventions de la France
était au moins incomplète, au plus mensongère. Dans tous les cas
erronée et insuffisante. Et les conséquences en furent graves. Pour
certains, au sommet de l’État, il s’agissait du combat résiduel de la
colonisation française pour tenir sa place en Afrique contre, par
ordre de danger décroissant, les Belges, les Anglais et les
Américains. Un contresens.56
J’en ai parlé avec le président François Mitterrand, c’était impor-
tant à l’époque car c’est lui qui avait fait cette erreur. Il disait que
c’était la guerre des serfs contre les seigneurs. Je ne crois pas que
ce soit une bonne analyse. C’était la guerre de la France, contre
la Belgique, la guerre contre l’Angleterre, la guerre contre l’in-
fluence en RDC, la guerre contre les Américains, tout cela était
mélangé, extraordinairement confondu.57
Il y avait deux petits cons qui étaient là, ou quatre, pour alerter le
monde, alors que nous étions branchés États-Unis, Nations
Unies, France, Angleterre, qu’avec Roméo Dallaire on appelait
les pays, il y en avait dix-neuf, qui, un par un, avaient promis
d’envoyer des troupes, qu’est-ce qu’ils on fait, ces salauds ? Je sais
que Clinton n’a pas fait une réunion de cabinet, qu’il n’y en a pas
eu ! Et pourtant j’aime Clinton... Et j’aimais François
Mitterrand !58
En 2003, Kouchner, critiquant et exposant l’analyse élyséenne,
évoque l’argument « serfs contre seigneurs », c’est-à-dire un argu-
ment de type « révolution française », ainsi que la défense de la fran-
cophonie. En 2006, il parle du syndrome de Fachoda. Entretien après
entretien, au fil des années, Kouchner lâche des nouvelles bribes
d’explication mitterrandienne. Dans le film de Klotz il apparaît au

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bords des larmes quand il raconte ses entretiens avec Mitterrand.


C’était à se demander si l’ex-ministre de Mitterrand n’allait pas aller
plus loin dans sa critique. Mais il n’en fut rien. Sa défense de l’inno-
cence française va même devenir plus étayée, plus agressive :
Je précise : l’armée française n’a pas plus organisé le massacre
qu’elle n’a participé directement au génocide.59
Si la France a probablement commis au Rwanda des erreurs poli-
tiques, si elle s’est longtemps trompée sur la nature et les causes
de la crise, elle n’a en rien participé au génocide des Tutsi. Mais
les accusations portées contre nous et contre notre armée sont
trop graves : il nous faut donc faire toute la lumière sur le drame
rwandais afin de renouer avec ce pays des relations normales, fon-
dées sur la confiance. […] Le Rwanda, c’était l’un des points
névralgiques de notre politique africaine. À l’écart de la sphère
d’influence traditionnelle de la France, c’était autant un bastion
francophone à défendre qu’une avancée à consolider. C’était sur-
tout, dans les années 70 et 80, un régime allié, celui du président
Habyarimana, né d’un coup d’état, que nous avons pourtant sou-
tenu avec vigueur et détermination. […] De ce soutien, la politi-
que française doit être comptable, au moins par omission. Depuis
1970, une série d’approximations, d’inadvertances et d’erreurs
d’analyse fondèrent une politique inégalitaire et négligèrent la
réalité humaine des problèmes, à l’aune de cette phrase pronon-
cée par un très haut responsable : “Au Rwanda, c’est la lutte des
serfs contre les seigneurs.”60 Malgré ce déséquilibre, les efforts
déployés par notre pays en faveur d’un règlement politique, en
particulier le soutien de la diplomatie française aux accords
d’Arusha, doivent être soulignés.61
Face à la montée des violences et des massacres, la France et ses
soldats n’ont en aucune manière incité, encouragé, aidé ou sou-
tenu ceux qui ont orchestré le génocide et l’ont déclenché dans
les jours qui ont suivi l’attentat. […] la France a certainement
commis sur de longues années des erreurs politiques, fondées sur
des interprétations fausses, mais il serait odieux et inacceptable
de penser qu’elle ait pu être coupable de crimes et de complicité
de crimes de génocide. C’est un point sur lequel je ne transigerai
pas. Notre rapprochement avec le Rwanda ne se fera pas au détri-
ment de l’honneur de l’armée française, au détriment de la vérité
historique.62
Les interrogations vont plus loin, et nous ne pouvons les ignorer.
Il en va de notre honneur, il en va de notre honnêteté vis à vis
des victimes rwandaises, et il en va de notre présence future dans
la région des Grands lacs et, au delà, en Afrique.63

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Je n’ai jamais dit et je ne dirai jamais qu’il y a eu participation de


l’armée française au moindre meurtre. (…) La France n’est pas
coupable de génocide, et surtout pas l’armée française.64
La normalisation et la vérité, long texte de sept pages, est-elle la
nouvelle vulgate sur la France au Rwanda ? Il serait trop fastidieux
d’en citer tous les poncifs. Une légende officielle moins extrême que
celle portée par les plus fidèles lieutenants de François Mitterrand,
tel Hubert Védrine. Elle s’appuie en fait sur les conclusions (et non
le travail d’enquête proprement dit) de la Mission parlementaire
d’information sur le Rwanda (MPIR), présidée par Paul Quilès.
Kouchner y fait directement allusion : « Cette commission [sic] a rendu
des conclusions publiques qui soulignent l’absence de responsabilité directe
et unique de la France. » Plus le temps passe, plus la « prescription
médiatique » fait son effet. Les énonciateurs de discours officiels
lâchent du lest. Mitterrand est mort depuis plus de dix ans. D’année
en année, les découvertes sur le rôle de la France s’accumulent, et les
positions sont de plus en plus difficiles à tenir. Mais il ne s’agit pas
d’aller jusqu’à courir des risques judiciaires, le crime de génocide
étant imprescriptible. Il a fallu cinquante ans pour qu’un président de
la République française reconnaisse la culpabilité de l’État dans la
déportation des Juifs. Ce point d’ancrage sur les conclusions de la
mission Quilès reste utile pour sauver « l’honneur » de l’État français
– « ils nous ont évité le TPIR »65 dira un haut responsable militaire –,
et à Bernard Kouchner d’ajouter : « il en va de notre présence future
(…) en Afrique »66.

CONCLUSION

Bernard Kouchner a en effet clairement sonné l’alerte – une


seule fois – sur le génocide des Tutsi le 18 mai 1994 sur France 3. Mais
ces multiples interventions dans les médias à ce moment précis ont
aussi semé la confusion avant et après cette fameuse intervention : il
donne l’image d’un génocide abstrait où il est très difficile de savoir
qui tue qui. Il faut souligner de plus que cette alerte apparaît bien tar-
dive, car à la mi-mai, plus de la moitié du génocide est consommé,
soit au moins 500 000 morts.
Au moment du retrait massif des forces de l’ONU à la mi-avril,
il a eu l’occasion de s’exprimer au journal télévisé et a tenu des pro-
pos cruellement fatalistes, sans s’insurger outre mesure contre l’aban-
don manifeste de la « communauté internationale ». Envoyé par l’Ély-

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sée pour ouvrir des couloirs humanitaires (et ainsi contribuer, à son
insu ou pas, à redorer le blason du gouvernement du génocide), il ne
pouvait que défendre la politique de François Mitterrand, ce qu’il a
fait lors d’un débat télévisé contre André Glucksmann. Il a égale-
ment semé la confusion sur le rôle déterminant de la machine étati-
que rwandaise en décrivant une situation chaotique où la rue gouver-
nait. Ce qui est en soi une forme de négationnisme puisque tout
génocide est le fruit d’une politique intentionnellement criminelle
de la part d’un État. À cette époque, ce positionnement lui permet
de protéger les parrains du génocide, François Mitterrand et Édouard
Balladur.
Il a ensuite soutenu l’opération Turquoise, qui sous couvert
d’humanitaire a protégé un gouvernement d’assassins et son retrait
en bon ordre, alors que le génocide est quasiment terminé et qu’il ne
continuera que dans les zones contrôlées par la France. Certes, il par-
lera plus tard du terrible échec de Turquoise, mais pour dire juste
après qu’il regrette que l’opération ne se soit pas faite sur Kigali ! Ce
qui aurait partitionné le Rwanda et donc permis à l’appareil génoci-
daire d’être encore à la tête d’un État souverain et légitime...
Dix ans plus tard, il fustige les « erreurs d’analyse » de
Mitterrand qui ont fait que ce dernier a soutenu plus que de raison le
camp des extrémistes du Hutu Power. Mais c’est pour aussitôt dire, en
concordance avec les conclusions de la mission Quilès, que la France
ne s’est en aucun cas compromise dans le génocide en lui-même. Il
reconnaît le génocide, s’insurge contre les courants révisionnistes et
négationnistes – et donc exècre le débat qui entoure la prétendue
responsabilité du FPR dans l’attentat du 6 avril par exemple – portés
par les propos de certains de ses collègues politiques, mais agit
comme un véritable croisé de l’innocence française au Rwanda.
Or, toute la documentation accumulée depuis quinze ans sur
l’implication de l’État français va dans le sens d’une co-responsabilité
franco-rwandaise a minima dans ce génocide. Il nie totalement la
spécificité néo-coloniale de cette entreprise d’extermination.
Dans ces conditions, il est même à se demander si c’est à ce prix
que le locataire du Quai d’Orsay reconnaît le génocide. Ou bien est-
ce le génocide dans son ensemble que Kouchner refuse de reconnaî-
tre ? Ce serait une forme de négationnisme beaucoup plus insidieuse
que les coups de boutoir des Péan, Hogard et autres : d’une part,
l’exécution d’un génocide ne peut que suivre une phase préalable de

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planification et de propagande, d’entraînement militaire (à la guerre


révolutionnaire française), etc. Une phase où la « coopération » mili-
taire française est au sommet des hiérarchies (état-major, garde pré-
sidentielle...). D’autre part, n’oublions pas que pendant la phase opé-
ratoire du génocide, qui se situe après le départ du gros des troupes
françaises en décembre 1993, il y a eu, outre la couverture diploma-
tique, des livraisons d’armes et une aide multiforme. Sans compter la
présence discrète des militaires tricolores pendant toute la durée des
massacres.
En bref, ce sont tous les symptômes du néocolonialisme français
en Afrique qu’il entend écarter du débat d’un revers de main. Une
négation qu’il perpétue d’ailleurs lors de son passage au Quai d’Orsay
– passage obligé avant une probable candidature au poste de secré-
taire général de l’ONU –, où, sans aucune nuance, il apparaît comme
le porte-parole d’une Françafrique qui perdure. De tels actes font
reculer le droit international et torpillent toute la légitimité de
l’idée-force de l’ONU et du kouchnérisme, le droit d’ingérence.
« Qu’est-ce qu’on peut faire maintenant ? Vous savez pourquoi on
intervient jamais ? C’est pas beau, on dit que c’est du néo-colonia-
lisme. »67 Un an après le génocide, François-Xavier Verschave analyse
le cas Kouchner :
Il s’est fait l’apôtre efficace, à l’ONU, de la reconnaissance d’un
principe d’abord incontestable : la confraternité interétatique ne
doit pas laisser massacrer des populations entières par des tyrans
sadiques ou illuminés. Mais le mot même d’“ingérence” qu’il a
tenté d’imposer montre bien toute la difficulté d’application d’un
tel principe, en dehors d’un renforcement considérable de l’État
de droit international. Surtout, il était impossible de prôner de
manière crédible le droit ou le devoir d’ingérence sans dénoncer
l’extrême hypocrisie de la politique franco-africaine. Résultat :
Bernard Kouchner a accepté de servir d’alibi, se rendant auprès
des sud-Soudanais affamés et massacrés tandis que Jean-
Christophe Mitterrand faisait affaire avec Omar el-Béchir, le chef
des massacreurs, et ne pipant mot contre les prodromes du géno-
cide rwandais. Du coup, depuis 1992, la forte intuition kouchne-
rienne (un droit d’intervention humanitaire légitimé par l’ONU)
a été intégrée par la Françafrique politico-militaire comme une
formidable source de relégitimation. L’opération Turquoise aura
montré toutes les potentialités du militaro-humanitaire sous
pavillon onusien. Non qu’il faille exclure définitivement le
secours à populations en danger. Mais la France n’acquerra son

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brevet de secouriste qu’en cessant d’être un pompier pyromane,


en psychanalysant sa volonté de puissance et la contradiction
œdipienne des fils à papa de Gaulle : se vouloir le pays des Droits
de l’Homme tout en soutenant depuis trente ans des dictatures
africaines, ou la dérive dictatoriale de ses “amis de trente ans”. 68
Que faudra-t-il donc retenir de plus ? Les aventures de
Kouchner au Biafra, au Cambodge, et au Rwanda, sont les exemples
mêmes de la manipulation de l’humanitaire à des fins de guerres
secrètes. Dans ces moments-clés, l’humanitaire kouchnérien est un
élément déterminant de propagande et de guerre psychologique. Une
question brûle toutes les lèvres : Kouchner est-il complice, se fait-il
dépasser par plus rusé que lui ? « Faux problème », déclare le
cinéaste et écrivain Georges Kapler. « C’est un jeu qu’il a perdu il y a
déjà longtemps en acceptant d’être membre d’un gouvernement. »
Plus de quinze ans après le génocide, c’est en tant que ministre
des Affaires étrangères qu’il participe à l’échafaudage de nouvelles
relations entre la France et le Rwanda. Paris avait maintenu dans ses
rapports avec l’État rwandais un tel niveau de bassesse que nombreux
auront chanté les louanges de cette éclaircie diplomatique, symboli-
sée par la visite à Kigali de Nicolas Sarkozy.
Beaucoup de responsables politiques au pouvoir en France
aujourd’hui, et déjà aux affaires en 1994, sont contraints et forcés de
renouer avec Paul Kagame. Kouchner, lui, n’avait pas de poste offi-
ciel pendant la tragédie. Porté par la crédulité de l’opinion,
Kouchner se sent plus libre et légitime dans son rôle d’humanitaire
au grand cœur, de faiseur de paix. Tout en continuant, coûte que
coûte, à protéger les responsables français du génocide et à se glori-
fier de ses actions, comme lors de la dernière commémoration
annuelle, où ceux qui se sont penchés sur les coulisses de l’Histoire
n’ont pas manqué de soulever le côté obscène de cette représentation
théâtrale.
La diplomatie kouchnérienne, diplomatie d’apparat, est une
supercherie qui consiste à jouer avec le temps : le crime de génocide
est imprescriptible mais personne n’est immortel, et le rythme des
petits pas diplomatiques de la France a la précision de l’horloger. Au
moment où l’État français était impliqué dans le génocide des Tutsi,
il pouvait reconnaître, 50 ans après, son rôle dans celui des Juifs
d’Europe. À l’époque, la superposition de ces deux événements n’a
fait l’objet d’aucun commentaire. n

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Notes
1. Lire François-Xavier Verschave, La Françafrique, Stock, 1997.
2. Entretien avec Bernard Kouchner. « Nous entrons dans une époque où il ne sera plus possible
d’assassiner massivement à l’ombre des frontières » nous déclare le secrétaire d’État à l’action
humanitaire, in Le Monde du 30 avril 1991.
3. Un entretien avec M. Bernard Kouchner, op. cit.
4. Comme toujours dans les cas de très grande catastrophe, l’estimation est difficile. Un à trois
millions, selon les sources.
5. La qualification de génocide au Cambodge fait débat chez les spécialistes. À noter que le cri-
tère politique a été écarté de la charte de l’Onu sur le génocide, à la demande de l’URSS...
Rappelons aussi que l’Onu a soutenu les Khmers rouges y compris après qu’ils aient été
évincés du pouvoir – ceux-ci conservant leur siège dans l’arène internationale de nombreu-
ses années après.
6. Libération, 29 septembre 1979, Patrick Sabatier.
7. Une disparition si opportune... Le procès de Pol Pot aurait embarrassé aussi bien les Khmers
rouges que Pékin, Paris ou Washington. Libération, 17 avril 1998 .
8. France 3, 10 octobre 1990.
9. Le Monde, 30 avril 1991.
10. Le Monde, 20 mai 1994.
11. Il serait plus juste de dire : « divisées par cinq ».
12. Kouchner inverse les deux événements.
13. Humanitaire, n°10, avril 2004.
14. Notamment un rapport sous l’égide de la FIDH publié en mars 1993. Jean Carbonare, son
rapporteur, avait d’ailleurs averti Bruno Masure de l’imminence d’un génocide.
15. TF1, 10 mai 1994.
16. Bernard Kouchner préfère dire qu’il est en mission pour l’Onu ou bien qu’il voyage à la
demande du FPR. Sa tartufferie humanitaire en 1994 au Rwanda est parfaitement démon-
trée dans l’article de Jacques Morel et Georges Kapler, Concordances humanitaires et géno-
cidaires, La nuit rwandaise, n°1, 2007. Nous ne faisons qu’un bref résumé sur ce sujet.
17. Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable, Libre expression, 2004.
18. Nous revenons plus loin sur l’idée d’intervention française à Kigali.
19. Déclaration multi-diffusée sur France 3 le 14 mai (12h, 13h, 19h, 23h), ainsi qu’au journal
de 20 heures de France 2.
20. Citations tirées du film de Jean-Christophe Klotz, Kigali, des images contre un massacre.
Nous ignorons si ces propos ont été diffusés dans les médias.
21. Cité par Renaud Girard, Rwanda : le combat singulier de Marc Vaiter, Le Figaro, 16 mai 1994
22. Humanitaire, n°10.
23. JT de France 3, 18 mai 1994.
24. De la part de politiques, militaires, ou journalistes. Il est à noter que France 3 diffuse cette
interview à midi, mais, dans les deux éditions du 19/20, coupe le passage sur le génocide des
Tutsi pour ne garder qu’un passage sur le droit d’ingérence.
25. TF1, journal de 20h, 18 mai 1994.
26. Le Monde, 20 mai 1994.
27. France Inter, 18 mai 1994, 13h.
28. TF1, 18 mai.
29. Kigali, des images contre un massacre.
30. À partir de l’ouvrage de Patrick de Saint-Exupéry, L’inavouable, publié aux Arènes en 2004
lors de la dixième commémoration du génocide. Le livre touche un public plus large.
31. Pourtant, le leitmotiv humanitaire, qui est l’étendard de l’opération Turquoise qui n’inter-
vient qu’en toute fin de génocide, sera repris par Kouchner, qui, bien que regrettant son
aspect « tardif », en soulignera la « nécessité ». Source : Les réactions françaises, Le
Monde, 24 juin 1994.

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32. Le Monde, 20 mai 1994.


33. Concordances humanitaires et génocidaires, op. cit.
34. Concordances humanitaires et génocidaires, op. cit.
35. Jean-Paul Gouteux, La nuit rwandaise, L’Esprit frappeur, p. 230. Bernard Kouchner réitère
d’ailleurs ces propos stupéfiants à Angers, quelques jours plus tard, au forum des commu-
nautés chrétiennes : « Ça ne vous questionne pas, vous, tous ces gens qui au Rwanda, au
Burundi, se réclament de Dieu et qui se coupent en rondelles ? » cité par Henri Tincq dans Le
Monde, du 24 mai 1994.
36. Les réactions françaises, Le Monde, 24 juin 1994
37. TF1, 18 mai 1994.
38. Kigali, des images contre un massacre.
39. Rwanda, pour un dialogue des mémoires, op. cit.
40. Aucun témoin ne doit survivre, Karthala, 1999, p. 780.
41. Europe 1, 2 octobre 2007.
42. L’éditorial de Patrick Sabatier tente de saboter cette série d’articles. D’autre part, le néoco-
lonialisme n’est pas une affaire d’amitié mais de domination.
43. TF1, 18 mai 1994.
44. Le Monde, 20 mai 1994.
45. Préface de Rwanda, pour un dialogue des mémoires.
46. La normalisation et la vérité, op. cit.
47. Conférence de presse à Kigali, 26 janvier 2008.
48. France Inter, 18 mai 1994.
49. Humanitaire, n°10, avril 2004.
50. France Inter, 18 mai 1994.
51. La normalisation et la vérité, op. cit.
52. Europe 1, 2 octobre 2007.
53. Tuez-les tous ! Rwanda : Histoire d’un génocide “sans importance”, réalisé par Raphaël
Glucksmann, David Hazan et Pierre Mezerette, diffusé sur France 3 le 27 novembre 2004.
Production : La classe américaine, Dum Dum films.
54. Kigali, des images contre un massacre, op. cit.
55. Humanitaire, n°10, avril 2004.
56. Préface de Rwanda, pour un dialogue des mémoires.
57. Europe 1, 2 octobre 2007.
58. Entretien avec Jean-Christophe Klotz, op. cit.
59. Rwanda. Pour un dialogue des mémoires, op. cit.
60. Un accès de pudeur du désormais ministre des Affaires étrangères : vous l’aurez reconnu, ce
« très haut responsable » est François Mitterrand.
61. La normalisation et la vérité, revue Défense nationale, mars 2008.
62. La normalisation et la vérité, op. cit.
63. La normalisation et la vérité, op. cit.
64. AFP, 2 octobre 2007.
65. Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui juge à Arusha les responsables du géno-
cide. Propos rapporté par Gabriel Periès et David Servenay dans Une guerre noire, La
Découverte, 2007.
66. La normalisation et la vérité, op. cit.
67. France 3, 18 mai 1994.
68. Dossier Noir n°4, Présence militaire française en Afrique : dérives... Agir ici et Survie,
L’Harmattan, 1995.

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INTERVIEW

Alain Gauthier :
“Tout n’est pas réglé”
L’action inlassable du CPCR pour que des poursuites judiciai-
res soient engagées contre les responsables du génocide des
Tutsi qui ont trouvé refuge en France, se heurte depuis des
années au mauvais vouloir de la justice française. Cette pas-
sivité est particulièrement scandaleuse à la lumière des pro-
cédures qui ont abouti au rejet de la demande d’asile
d’Agathe Habyarimana, où l’on peut voir comment cette
même justice est très bien informée de la gravité des crimes
reprochables aux génocidaires rwandais. [Voir Le procès
d’Agathe H. dans La Nuit rwandaise n°3.]

Le CPCR, dans un communiqué du 26 février, rappelle que “les


rescapés rwandais de France attendent une coopération judiciaire
sans équivoque pour traduire devant les tribunaux les auteurs du
génocide des Tutsi qui vivent sur le sol français”. Pensez-vous que
la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays puisse
favoriser une telle coopération et que la justice française va véri-
tablement s’engager dans cette voix ?
La reprise des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France a
sans conteste décrispé la situation. Mais tout n’est pas réglé avec la
réouverture des ambassades et le voyage du Président Sarkozy à
Kigali. Cette nouvelle donne a quand même permis aux juges d’ins-
truction français à se rendre sans arrière pensée en commission roga-
toire au Rwanda. Ce déplacement à Kigali était indispensable pour
que la justice française se mette en route. De nouveaux déplacements
sont en cours, d’autres sont prévus ; les juges doivent se faire leur
propre idée. Ils doivent prendre la mesure de ce qu’a été le génocide

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des Tutsi, ils doivent rencontrer les témoins que nous citons dans nos
plaintes et trouver éventuellement d’autres témoins. Les parties civi-
les que nous sommes leur ont déjà bien mâché le travail… La justice
française a manifestement changé d’attitude mais, comme nous le
disons sans cesse, nous devons rester vigilants et être, encore et tou-
jours, la “mouche du coche” afin que toutes ces affaires ne tombent
pas dans l’oubli.

Bien que selon la formule consacrée “la justice est indépendante


en France”, selon vous, la récente arrestation d’Agathe
Habyarimana est-elle un gage de bonne volonté donné par la
France dans ce sens ? Agathe Habyarimana aura par ailleurs été
entendue comme témoin ce mardi 10 mars par la section de
recherche criminelle de la gendarmerie dans la cadre d’une plainte
que vous aviez déposée. Va-t-elle être finalement jugée en France ?
Qu’en est-il de votre plainte la concernant ?
Agathe Kanziga a été arrêtée quelques heures suite au mandat d’arrêt
international que le Rwanda avait émis contre elle depuis quelques
mois. Sa remise en liberté ne peut étonner que ceux qui n’ont pas
vraiment suivi toutes ces affaires. En effet, en cas de demande d’ex-
tradition, la personne interpellée ne peut être gardée en détention
que si deux conditions sont réunies :
– s’il y a risque de trouble à l’ordre public. Or, il est clair que le géno-
cide des Tutsi ne passionne pas nos concitoyens !
– s’il y a risque de défaut de présentation, autrement dit, si la per-
sonne risque de s’évanouir dans la nature. Or, Agathe Kanziga ne
doit pas avoir beaucoup de lieux d’accueil. C’est en France qu’elle
souhaite rester.
Par contre, Agathe Kanziga a été enfin entendue le 10 mars par la
section de recherche criminelle de la gendarmerie dans le cadre de la
plainte que le CPCR a déposée le 13 février 2007. C’est une pre-
mière. La plainte est prise au sérieux. Agathe Kanziga sera-t-elle
jugée en France? Comme le rappelait récemment le président
Kagame, peu importe le lieu, ce qui est important, c’est que les pré-
sumés génocidaires rwandais soient jugés, au Rwanda, en France ou
ailleurs.

68 LA NUIT RWANDAISE • NUMÉRO 4


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À ce jour, toutes les demandes d’extradition vers le Rwanda de


génocidaires supposés en vue de leur jugement se sont soldées par
un refus de la France (et parfois une remise en liberté...) ? Les
choses vont-elles selon vous évoluer ?

Toutes les demandes d’extradition vers le Rwanda ont en effet été


rejetées par la justice française. Mais, dans ce domaine, la France ne
fait pas bande à part. Les juges du TPIR ont eux-mêmes refusé d’ex-
trader les Rwandais qui ne seraient pas encore jugés. À leur suite, les
justices occidentales ont pris les mêmes décisions : l’Allemagne, le
Royaume Uni, le Canada n’ont pas donné suite à des demandes d’ex-
tradition vers le Rwanda. On peut le regretter, d’autant que le pré-
texte avancé par des ONG comme Amnesty International consiste à
dire que les témoins ne seraient pas suffisamment protégés dans des
procès au Rwanda. Autrement dit, la justice rwandaise ne serait pas
fiable ! Cela n’est probablement pas près de changer. Il faut donc
que la justice française et les autres justices occidentales se mettent
au travail et commencent sans tarder par instruire les affaires liées au
génocide des Tutsi et pensent à organiser des procès dans des délais
humainement raisonnables, même si ces délais sont déjà pour nous
largement dépassés.

Bernard Kouchner et Michèle Alliot-Marie ont annoncé la créa-


tion, début janvier, d’un pôle “génocides et crimes contre l’huma-
nité” au Tribunal de Grande Instance de Paris. Où en est ce pro-
jet ? Peut-on penser qu’il faisait partie prenante des tractations
entre Paris et Kigali au sujet de la reprise des relations diplomati-
ques ?
La création d’un « pôle génocide et crimes contre l’humanité » est pro-
bablement une idée du Ministère des Affaires Etrangères. Bernard
Kouchner en avait fait la demande depuis de longues semaines au
Ministère de la Justice qui, sous Madame Rachida Dati, était restée
sourde à ces demandes, tout comme à celles de notre association et
celles de nos avocats. Lorsqu’en octobre dernier Michèle Alliot-
Marie a évoqué la création d’un tel pôle d’enquêteurs, nous n’avons
pu qu’approuver cette proposition. La nouvelle a été reprise dans Le
Monde par nos deux ministres, cette fois en des termes assez forts.
Tout récemment, il semblerait que Madame Alliot-Marie ait déposé

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le projet au parlement. Il faudra bien évidemment encore quelques


mois avant qu’une décision soit prise. Mais cette mise en place d’un
tel pôle était indispensable si on veut que la justice française travaille
efficacement. Là encore, nous devons rester vigilants.

Dans les statuts du CPCR, on peut lire que votre action concerne
“ceux qui, résidant en France et soupçonnés d’implication dans le
génocide, ne font pas encore l’objet de poursuites judiciaires, afin
qu’ils répondent de leurs actes devant les tribunaux français”.
Pour l’instant, seuls des Rwandais résidant en France ont été la
cible de votre travail et de vos investigations. Peu de choses fil-
trent sur l’avancée des plaintes portées au Tribunal aux armées par
des Rwandaises (plainte contre X pour viol pendant l’opération
Turquoise par des soldats français), plainte à laquelle l’association
Survie s’est associée. Peut-on imaginer que vous portiez également
plainte un jour contre des Français ?

Dans ses statuts, le CPCR s’engage effectivement à « poursuivre en


justice les présumés génocidaires rwandais présents sur le sol français ».
Lorsque, suite au travail de la CEC (Commission d’Enquête
Citoyenne), des plaintes ont été déposées par des ressortissants rwan-
dais contre l’armée française, la question s’est posée de savoir si nous
devions nous aussi nous porter partie civile. Nous avons préféré res-
ter à l’écart, et nous avons bien fait, afin que ce dossier ne vienne pas
court-circuiter tous ceux que nous avions déposés sur le bureau des
juges parisiens contre des présumés génocidaires rwandais présents
sur le sol français, selon la loi de compétence universelle. Bien évi-
demment, nous soutenons le combat de la CEC, nous soutenons les
plaintes déposées. Nous ne voulions pas que les entraves qui ne man-
queraient pas d’être placées contre ces plaintes retardent toutes les
affaires dont nous nous occupions. Bien évidemment, ces dossiers
sont liés, concernent le génocide et les génocidaires contre lesquels
nous nous battons et nous souhaitons que ces plaintes devant le
Tribunal aux Armées puissent aboutir. Nous n’avons pas les moyens
de nous engager plus avant dans ces affaires. Les plaintes que nous
avons initiées contre des Rwandais nous demandent déjà tellement
de moyens et d’énergie. Nous ne pouvons faire plus, pour l’instant en
tout cas.

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Comment peut-on soutenir l’action du CPCR ?


Pour nous aider ? Dans l’état actuel des choses, l’aide financière est
indispensable. Ceux qui le souhaitent peuvent faire des dons au
CPCR, sans pour autant en devenir membre. Nous envoyons des
reçus fiscaux à tout donateur. Pour ceux qui veulent aller plus loin, il
y a toujours la possibilité de nous rejoindre dans notre combat, de
faire connaître nos actions autour d’eux… n

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COLLECTIF DES PARTIES CIVILES POUR LE RWANDA

La justice française
enfin en marche ?
À l’aube de la seizième commémoration du génocide des Tutsi
perpétré au Rwanda en 1994, il semblerait que la justice française,
après avoir fait preuve d’une inertie coupable pendant de trop lon-
gues années, se soit décidée à prendre au sérieux les nombreuses
plaintes déposées sur le bureau des juges d’instruction parisiens par le
CPCR et d’autres associations (Survie, FIDH, LDH).
La première bonne nouvelle est venue en octobre dernier lors-
que Madame Alliot-Marie, ministre de la Justice et Garde des
Sceaux, a fait part de son intention de proposer au parlement fran-
çais la création d’un « pôle d’enquêteurs spécialisés » pour crime de
génocide. Depuis plusieurs mois, le Ministère des Affaires Etrangères
s’était exprimé sur la création d’un tel pôle d’enquêteurs mais le
ministère de la justice était resté sourd à sa demande.
Les avocats du CPCR (Collectif des Parties Civiles pour le
Rwanda) s’étaient aussi exprimés à plusieurs reprises sur le sujet et
n’avaient eu de cesse de demander la mise en place d’une telle struc-
ture. Début mars, le parlement a été saisi du projet. Espérons que d’ici
la fin de l’année la France se sera dotée d’une institution qui existe
déjà dans d’autres pays. Une inquiétude cependant : quels moyens
seront dégagés pour permettre à ce pôle d’enquêteurs de fonctionner
efficacement ? Les juges d’instruction seront-ils déchargés, comme ils
le demandent, et comme nous le demandons avec eux, de tous les
autres dossiers qui encombrent leur bureau ?
Un deuxième événement est venu illustrer la nouvelle donne
en matière de justice. À peu près à la même date, Mesdames Pous et
Ganascia, en charge des dix premières plaintes, et en particulier cel-

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les contre l’abbé Wenceslas Munyeshyaka et Laurent Bucyibaruta, le


préfet de Gikongoro (zone Turquoise), se sont rendus dans un pre-
mier temps à Arusha, au TPIR. Ce premier déplacement a été suivi
d’un autre, encore plus porteur de symbole : les juges sont partis à
Kigali en commission rogatoire internationale. Ce séjour d’une
semaine leur a permis de prendre contact avec les autorités judiciai-
res du Rwanda et de commencer à enquêter sur les dossiers dont elles
ont la charge. Mesdames Pous et Ganascia s’apprêtent d’ailleurs à se
rendre une nouvelle fois au Rwanda, pour un séjour prolongé. La jus-
tice française semble avoir pris la mesure du travail qui l’attend.
Ce déplacement à Kigali a été suivi du départ des deux autres
juges en charge des nouveaux dossiers : Madame Jolivet et
Monsieur Aubertin, en janvier dernier. Ces deux juges, nommés
assez récemment, sont en charge des six dernières plaintes déposées
par le CPCR. A leur tour, ils envisagent un nouveau déplacement au
Rwanda en avril.
Début janvier, Madame Alliot-Marie et Monsieur Kouchner,
ministre des Affaires Etrangères, ont publié dans le quotidien Le
Monde un article en commun « Pour la création d’un pôle génocide et
crimes contre l’humanité au TGI de Paris ». Pour tous ceux qui suivent
l’actualité concernant le génocide, ce texte fera date. En effet, les
deux ministres s’étonnent : « Quel plus grand scandale que l’impunité
des criminels contre l’humanité ? Quel plus grand outrage pour les victi-
mes et, au-delà, l’humanité toute entière… Les victimes de la barbarie
humaine ont le droit de voir leurs bourreaux poursuivis et condamnés. »
Un peu plus loin, ils affirment avec force que « la France ne sera
jamais un sanctuaire pour les auteurs de génocide ». C’est pourtant ce
qu’elle est jusqu’à ce jour ! Il est impossible de ne pas citer presque
in-extenso la fin du document : « Les personnes suspectes de génocide
[…] doivent être jugées. Elles le seront. La France s’inscrit résolument
dans la lutte contre l’impunité. Seule la justice permettra à tous de tourner
la page en faisant enfin émerger la vérité. » Nous aurions pu nous-
mêmes signer un tel document.
Le voyage de Nicolas Sarkozy, enfin, même s’il n’a pas répondu
à toutes nos attentes, gardera une forte portée symbolique. En s’incli-
nant devant les « victimes du génocide des Tutsi », le président français
a reconnu la réalité de ce génocide en nommant les victimes. Dans la
conférence de presse conjointe qu’il a tenue avec le président
Kagame, Nicolas Sarkozy a enfin affirmé sa volonté « que les respon-

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sables du génocide soient retrouvés et punis ». À la question de savoir s’il


y a des bourreaux en France, question que le président s’est formulée
à lui-même : « C’est à la justice de le dire. Notre volonté, c’est que tous
les génocidaires soient punis. » Nous ne voulons pas mettre en doute la
détermination des autorités françaises à poursuivre en justice les
génocidaires rwandais, mais nous devons rester vigilants pour que ces
propos ne restent pas des paroles diplomatiques. N’oublions quand
même pas que, si aujourd’hui seize plaintes sont sur le bureau des juges
d’instruction français, c’est uniquement parce que des associations
comme le CPCR se sont portées parties civiles, le Parquet n’ayant
jamais pris l’initiative de poursuivre. Étonnant, tout de même.
Seize plaintes, en effet, et très prochainement deux ou trois
nouvelles. C’est dire la détermination qui est la nôtre. Les deux plus
anciennes plaintes ont été déposées dès 1995 à l’encontre de l’abbé
Wenceslas Munyeshyaka qui continue à exercer son ministère dans
la paroisse de Gisors, diocèse d’Evreux, et de Sosthène Munyemana,
surnommé le « Boucher de Tumba » par l’association African Rights
qui a un bureau à Kigali et dont la responsable est l’infatigable
Rakiya Omar. Ce médecin, qui a eu affaire récemment à la justice à
cause d’une demande d’extradition vers le Rwanda, continue d’exer-
cer à l’hôpital de Villeneuve sur Lot, dans le sud de la France.
D’autres plaintes ont ensuite été déposées contre Laurent
Bucyibaruta (cité plus haut), et trois militaires, Laurent Serubuga,
Cyprien Kayumba et Fabien Neretse. Seul ce dernier fait vraiment
l’objet de poursuites. Deux autres médecins, Eugène Rwamucyo, et
tout récemment, Charles Twagira, sont également poursuivis par la
justice française. Si Agathe Kanziga, veuve du président
Habyarimana, est la plus médiatique des sans-papiers en France, son
cas est en train d’être étudié par les juges. Une demande d’extradi-
tion vers le Rwanda est en cours mais il serait bien étonnant qu’elle
aboutisse. En effet, la justice française a eu à se prononcer à quatre
reprises, déjà, et la demande d’extradition vers Kigali a été rejetée.
Suite à la plainte déposée par le CPCR, Madame Kanziga vient
d’être entendue pendant quelques heures par la section de recherche
criminelle de la gendarmerie.
Concernant les refus d’extradition vers le Rwanda, il s’agit des
affaires Claver Kamana, un riche entrepreneur accueilli chez les
Sœurs de Saint-Joseph à Annecy, Isaac Kamali, beau-frère de
Bagosora, professeur de mathématiques à Béziers, le lieutenant-colo-
nel Marcel Bivugabagabo en résidence à Toulouse et Pascal

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Simbikwagwa, arrêté à Mayotte et incarcéré depuis à Paris. Ce der-


nier a en effet été condamné pour trafic de faux papiers mais est aussi
poursuivi pour génocide. Un autre présumé génocidaire, Callixte
Mbarushimana, parisien d’adoption, n’est autre que le secrétaire exé-
cutif des FDLR, arrêté un temps en Allemagne puis remis en liberté !
Le dossier de l’ancien ministre de la Justice au Rwanda, Stanislas
Mbonampeka est en sommeil dans la mesure où ce dernier a quitté
son exil parisien pour une destination à ce jour inconnue. Le dernier
dossier concerne un habitant de la région de Nice, Pierre Tegera. À
noter qu’un présumé génocidaire, Dominique Ntawukuriryayo, a été
repris par le TPIR. Ce monsieur vivait en paix à Carcassonne et n’est
autre qu’un cousin germain de l’Archevêque de Kigali ! Son procès
devrait se terminer d’ici fin 2010.
Bientôt seize ans que le génocide des Tutsi a été perpétré au
Rwanda, et la justice française n’en est qu’à ses premiers balbutie-
ments. Le CPCR n’a de cesse, depuis bientôt dix ans, de chercher à
ce que justice soit rendue. Préparer des plaintes demande un travail
considérable. Cela nous oblige en particulier à de nombreux dépla-
cements sur les lieux mêmes du génocide, à des séjours prolongés qui
grèvent considérablement le petit budget de notre association.
Quatre avocats parisiens travaillent à nos côtés, la plupart du temps
bénévolement, et avec la même détermination que la nôtre. C’est à
la justice de dire le vrai, c’est à la justice de montrer le bourreau et
de désigner la victime. Sans cette justice à laquelle on croit, les res-
capés ne pourront retrouver la paix du cœur. Sans cette justice, le
Rwanda ne pourra se reconstruire sur des bases saines. Aucune place,
dans notre combat, pour la haine ou pour la vengeance. Seule la jus-
tice est notre obsession.

Alain GAUTHIER, président du CPCR


www.collectifpartiescivilesrwanda.fr
Siège de l’association :
61 Avenue Jean Jaurès
51100 REIMS France
Tél : 00336 76 56 97 61
00333 26 09 45 04

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CHRISTOPHE BARONI

Le gYnocide dans le
génocide des Tutsi
Les lecteurs de La Nuit rwandaise connaissent les tenants et
aboutissants de l’un des plus atroces génocides qui ont ensanglanté le
vingtième siècle.
Aussi est-ce sur un aspect particulier que je désire focaliser l’at-
tention – avec l’espoir que cela contribuera à sensibiliser davantage
les femmes, à travers le monde, à cette tragédie minutieusement pro-
grammée – et dans l’accomplissement duquel l’Armée, le
Gouvernement et la Présidence du « pays des Droits de l’Homme »
et ses services secrets ont joué un rôle sinistre. Les agissements de
l’inénarrable capitaine Paul Barril et de ses acolytes devront être
pleinement dévoilés, et l’on peut compter à cet égard sur La Nuit
rwandaise. – Les gens informés savent, depuis l’affaire des Irlandais de
Vincennes (1982), que ce curieux personnage est un spécialiste des
preuves fabriquées ; mais, peut-être parce qu’il en sait long sur les
affaires de pédophilie impliquant dans les années 80-90 de très hau-
tes personnalités françaises jusqu’à l’Élysée (affaire Doucé en particu-
lier), il s’en tire en général, sur le plan pénal, avec une pirouette.
L’aspect particulier du génocide que je tiens à mettre en
lumière, ce sont les viols systématiques de femmes, d’adolescentes,
voire de fillettes ou de bébés tutsi. Ces horreurs dans l’horreur furent
un gYnocide. Ne cherchez pas (pas encore) ce mot dans les diction-
naires. Je l’ai trouvé récemment en surfant sur des sites féministes où
sont dénoncées les mesures discriminatoires qui, depuis les années 80
et à la faveur de la détection du sexe au cours de la grossesse, empê-
chent de naître nombre de filles, notamment en Inde ou aux Émirats
arabes unis, en Chine ou au Tibet – le communisme n’ayant que
stoppé, et non éradiqué, les idées ancestrales de supériorité et de
suprématie masculines. Ici, je prends ce terme de « gynocide » dans

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un sens différent. Mais le mépris de l’intégrité et de la dignité de la


femme a pris tant de visages dans l’Histoire… Le Rwanda du prin-
temps 1994 est une pièce de choix à verser au dossier du « gyno-
cide » au sens large du terme.
Durant les trois mois (avril, mai et juin 1994) que dura le géno-
cide perpétré contre les Tutsi du Rwanda, le viol fut systématique-
ment utilisé comme arme de guerre, avec en prime la transmission
délibérément voulue du virus du sida. Dans son rapport du 29 janvier
1996, M. René Degni-Ségui, rapporteur spécial de la Commission
des Droits de l’homme des Nations Unies, parle de ces viols comme
ayant été « systématiques et utilisés comme arme par ceux qui ont perpé-
tré les massacres » : « D’après des témoignages cohérents et fiables, un
nombre important de femmes (250 000 à 500 000) ont été violées ; le viol
était une règle et son absence une exception. » Curieusement, certaines
associations, en Suisse et ailleurs, qui ont pour mission de lutter
contre le viol n’ont pas manifesté la moindre indignation… Le rap-
port de l’Unicef Enfants et femmes du Rwanda, publié en 1998, estime
le nombre de ces viols systématiques entre 300 000 et 500 000.
Financée par la Fondation de France avec le soutien logistique de
Médecins Sans Frontières, une étude sérieuse menée par le docteur
Catherine Bonnet et publiée en 1995 conclut :
Au Rwanda, le viol des femmes a été systématique, arbitraire, pla-
nifié et utilisé comme une arme de nettoyage ethnique pour
détruire très profondément les liens d’une communauté, en lais-
sant les victimes silencieuses. Les violences sexuelles ont pour
particularité de porter atteinte à l’intimité de la personne et à sa
vie privée, aussi restent-elles très souvent secrètes. (…) La recon-
naissance de ces crimes dans la loi est avant tout un devoir de jus-
tice qui peut permettre de lever le déni du viol.
Les interahamwe n’ont pas tué toutes celles qu’ils ont violées,
mais les laisser vivre leur permettait de les garder comme esclaves
sexuelles… N’a-t-on pas entendu un prêtre, officiant aujourd’hui
dans une paroisse catholique de France, se targuer d’avoir « sauvé »
femmes et jeunes filles tutsi… alors que selon l’enquête d’African
Rights il abusait d’elles moyennant paiement ?
Par ailleurs, garder en vie des femmes ou jeunes filles après les
avoir violées peut, dans certains cas, s’avérer plus cruel que les tuer
d’emblée. Rappelons-nous ces religieuses tutsi suppliant les inter-
ahamwe de bien vouloir, contre argent comptant, les exécuter d’une
balle, sans les violer ni les « raccourcir » à coups de machettes. Ou

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ces mères contraintes de se faire violer par leurs propres fils. Celles
qui, après de tels viols, ont été laissées en vie ont de quoi devenir fol-
les. Des pères furent contraints de violer leur fille : si l’excitation
sexuelle des interahamwe était seule en cause, ils se seraient à la hus-
sarde vidés dans les orifices de leurs victimes, sans imaginer ces raffi-
nements de sadisme qui ont souvent caractérisé le génocide de 1994
– ce qui n’empêche pas, aujourd’hui encore, les ignorants et les dés-
informateurs cyniques d’en parler comme de « tueries interethni-
ques ». Après avoir exterminé sous ses yeux toute sa famille, les inter-
ahamwe laissèrent vivre un vieillard, pour qu’il mourût de chagrin :
à côté de ces bourreaux, le marquis de Sade semble un enfant de
chœur.
Quand les tueurs arrivèrent à l’hôpital de Butare, ils achevèrent
sans pitié malades et blessés tutsi, puis firent le tri entre infirmières
hutu et infirmières tutsi. La mort dans l’âme de ne pouvoir intercé-
der en faveur de ces dernières, un médecin de MSF les supplia de lui
laisser une infirmière hutu enceinte qu’ils emmenaient avec ses col-
lègues tutsi. « Attendez, nous allons vérifier », répondirent-ils. Avec
une minutie que je qualifie d’« ecclésiastique » – acquise probable-
ment au contact des Pères Blancs –, ils se rendirent à l’administra-
tion communale pour y consulter le registre des habitants. « C’est
vrai, elle est hutu, mais l’enfant qu’elle a dans le ventre est de père tutsi,
c’est un Tutsi, il doit donc mourir. » Comme tant de femmes tutsi,
cette Hutu fut éventrée et son fœtus arraché de ses entrailles.
Je crois entendre, se confondant avec les appels au génocide
lancé au Pays des Mille Collines par les « médias de la haine », la
voix sinistre du chef de l’État croate Ante Pavelic qui, peu après
avoir été reçu en audience privée par Pie XII, déclarait devant ses
troupes : « N’est pas un bon Oustachi celui qui ne peut arracher au cou-
teau un enfant des entrailles de sa mère ! » Ces abominations eurent
pour cadre, de 1941 à 1945, un pays encore plus catholique que le
Rwanda de 1994 : la Croatie nationaliste où Mgr Stepinac – dont
Jean-Paul II a cru devoir faire un « bienheureux » – régnait comme
Mgr Perraudin régna sur le Rwanda1. Le sadisme des Oustachis croa-
tes révulsa même des officiers nazis, qui pourtant étaient leurs alliés.
Croatie, Rwanda : même horreurs, mêmes ordres, même vocabulaire
– « Tuez aussi les fœtus » ; massacrer, c’est « travailler ». En Croatie
aussi, on rassemblait volontiers dans les églises ceux qu’on allait
exterminer. Même mépris, même sadisme, même acharnement,
même sentiment d’impunité, notamment grâce à l’appui explicite de

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l’Église croate et du Vatican. Pie XII bénit les Oustachis, reçus en


grande pompe dans la cité papale au plus fort des tueries, l’archevê-
que de Kigali exultait en plein génocide. Coupables du « crime d’or-
thodoxie serbe », 700 à 800 000 Serbes furent massacrés, et ce géno-
cide fut aussitôt occulté – mais il reste très vivant dans la mémoire
des Serbes, et habilement, en 1991, Milosevic mit le feu aux poudres
en jouant sur ce traumatisme. Le génocide accompli, on assiste aux
mêmes exfiltrations des tueurs ou de leurs commanditaires par des
filières catholiquesi.
Quant aux planificateurs du génocide des Tutsi, tandis que les
innombrables victimes contaminées dépérissaient, certaines obligées
de se prostituer pour nourrir les fruits de ces viols, ils ont, dans la pri-
son cinq étoiles du Tribunal Pénal International d’Arusha (TPIR),
en Tanzanie, bénéficié des meilleures trithérapies, aux frais de la
« communauté internationale ». Laquelle, par ailleurs, a payé leurs
avocats à prix d’or – si bien que certains partagèrent leurs honoraires
avec les accusés et qu’ils envisagent maintenant une retraite dorée,
tout en cherchant, avec Carla del Ponte et des réseaux catholiques,
le moyen de s’en prendre juridiquement à Paul Kagame et à son
Front patriotique…
En quelques lignes, qui passèrent inaperçues, la presse fustigea
l’attitude de ce tribunal d’Arusha : certaines questions obscènes des
juges furent une grave offense à la pudeur des femmes victimes de
viols et qui, survivantes, avaient osé déposer plainte. Des précisions
inutiles leur furent demandées, accompagnées de rires et même de
ricanements. Des voix s’élèvent d’ailleurs pour dénoncer la présence,
au sein du TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda), de
complices des accusés, complices travaillant sous de faux noms.
Il y a de bien curieux défenseurs des Droits de l’Homme. Par
exemple, un certain Joseph Matata tint des propos négationnistes et
odieusement machistes lors du procès à Lausanne (avril 1999) de
Fulgence Niyonteze (bourgmestre de Mushubati accusé d’avoir acti-
vement participé au génocide de 1994). Il répéta ces propos en
kinyarwanda au micro complaisamment tendu par M. Celsius
Nsengiyumwa, correspondant de la BBC. Pour Joseph Matata, qui se
déclare « militant des droits de l’homme » (« homme » au sens res-
treint, en l’occurrence) le viol ne pouvait être que dérapage indivi-
duel dû à une « faiblesse humaine » (devant la Cour) : « C’est
comme quelqu’un qui, venu pour tuer, arriverait devant une marmite et
éprouverait d’abord l’envie d’assouvir sa faim » (à la BBC). Les lecteurs

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de La Nuit rwandaise jaugeront le goût exquis de ces propos.


Indignées, des femmes d’origine rwandaise et des amies suisses lancè-
rent un Appel, que la presse ignora mais que nous pûmes distribuer à
l’issue du procès2. n

Christophe Baroni est psychanalyste et écrivain. Il est notamment l’auteur de


Solidaires ! (Lueur d’espoir, 2003, voir www.christophebaroni.info).

NOTES:
1 Le regretté Jean-Paul Gouteux avait vu juste quand il dénonçait et déplorait le rôle criminel
de l’Eglise catholique dans le génocide des Tutsi : relisez, dans La Nuit rwandaise nº 2 (7
avril 2008), les excellents articles de Jean Damascène Bizimana et d’Yves Cossic (pp. 267-
268, on y retrouve notre Matata négationniste, lors d’une soirée habilement organisée par
des « associations catholiques et prétendument humanitaires »). Dois-je ici rappeler que
dans le quartier musulman de Kigali, les Hutu épargnèrent leurs coreligionnaires tutsi, car
un musulman ne tue pas son frère ? Il serait temps que le Vatican apprît à lire et à mettre
en pratique l’Evangile. L’Opus Dei, dont auraient fait partie le roi des Belges Baudouin Ier
et peut-être le dictateur Habyarimana, est une force d’autant plus redoutable qu’elle est
occulte. M’inspirant de ceux qui poursuivent l’œuvre de Jean-Paul Gouteux, j’ai ouvert sur
www.christophebaroni.info un chapitre sur cet aspect ecclésiastique du génocide – cela en
complément du résumé « Pour comprendre la tragédie du Rwanda », synthèse que je sug-
gère de faire lire à toutes celles et à tous ceux qui désirent y voir clair sans disposer de beau-
coup de temps.
2 Appel reproduit in extenso en appendice de mon livre Solidaires ! (Lueur d’espoir, 2003),
tout comme l’«Appel Rwanda » d’août 1994, qui demandait, arguments à l’appui, que la
France comparût devant le Tribunal international institué par l’ONU – il était signé, entre
autres, du biologiste Albert Jacquard, de Mgr Gaillot, de Jean Ziegler, du chanteur Renaud
et du regretté Jean Ferrat, mais la presse l’ignora également.

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JEAN-LUC GALABERT

Kinyamateka et
la propagande génocidaire
Propriété de la Conférence épiscopale du Rwanda, Kinyamateka
est le plus ancien journal publié en kinyarwanda. Le 19 octobre
2008, l’Église Catholique rwandaise célébrait le soixante-quinzième
anniversaire de cette « vénérable institution » en ces termes :
Ce jubilé de diamant est un jubilé d’annonce, de partage évangé-
lique, de défense des droits de l’homme et d’exhortation pour la
promotion intégrale de l’homme. […] Depuis sa fondation, pour-
suit le chantre de l’aîné des publications rwandaises, Kinyamateka
proclame l’Évangile, lutte pour la vérité, la justice ainsi que pour
le développement économique par l’enseignement. Dans sa ligne
éditoriale, Kinyamateka évite de publier des propos diffamatoires à
l’endroit de qui que ce soit. Kinyamateka a été la voix de la popu-
lation démunie et vivant dans les milieux les plus retirés. Dans ses
colonnes, Kinyamateka traite les questions relatives à la religion,
la santé, l’éducation, la politique, la justice, la réconciliation, le
sport, la culture, le développement économique et social.
Ce dithyrambe jubilatoire participe-t-il d’une ignorance de
l’histoire du principal organe de l’Église Catholique au Rwanda ou
d’une amnésie ? Est-elle l’expression d’une mauvaise foi foncière ou
l’expression de l’art du mensonge que Koyré décrit comme la pratique
consistant à « dissimuler ce qu’on est et, pour pouvoir le faire, simuler ce
qu’on n’est pas » (Réflexion sur le mensonge, éd. Allia, p. 26).
Ces questions paraîtront outrancières à ceux qui considèrent
Kinyamateka comme le média d’une vision humaniste chrétienne de
la société rwandaise. Mais l’examen attentif de l’histoire de ce média
et l’analyse de son contenu oblige tout lecteur honnête à réviser une
telle représentation. L’article d’Antoine Mugesera, Abbé Sibomana,
Kinyamateka et idées génocidaires (1990-1994), que nous publions plus
loin révèle que la candide revue catholique, a offert une tribune à
l’idéologie de la haine qui a conduit au génocide. On peut même

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vraisemblablement avancer que cette institution médiatique a joué


un rôle de premier ordre dans la banalisation de l’option génocidaire
en l’érigeant au rang d’objet de discours possible parmi d’autres dans
le journal le plus diffusé et le plus commenté dans le réseau serré des
paroisses rwandaises.
Pourtant, ce journal a réussi à entretenir, avec succès semble-t-
il, une réputation de modération. On notera ainsi que Kinyamateka
ne fait pas partie des instruments de propagande ethniste analysés,
dans Rwanda, les Médias du génocide, ouvrage de référence sur ces
questions coordonné par l’éminent historien Jean-Pierre Chrétien.
Après avoir relevé que « Grégoire Kayibanda, le fondateur de la
Première République, y a été journaliste entre 1956 et 1958 », les
auteurs de l’analyse de la propagande génocidaire, notent que
Kinyamateka a soutenu « vigoureusement » la « révolution sociale »
qui renversa la dynastie nyiginya et contraint à l’exil de « nombreux
Tutsi ». Mais aucun ne s’attarde sur le rôle du journal de la
Conférence épiscopale, dans la polarisation ethniste de la pensée
politique rwandaise. Pourtant, à partir de la nomination de Grégoire
Kayibanda au poste de rédacteur en chef de Kinyamateka, ce journal
joua un rôle éminent dans l’évolution politique du pays. Par la pro-
motion de Kayibanda à la tête de « voix » de l’église rwandaise, la
plus haute hiérarchie catholique manifesta publiquement son adhé-
sion à une gestion ethnicisée du pouvoir, et dota le petit cercle du
futur leader du Parmehutu d’un outil de propagande et d’un réseau de
diffusion essentiels à la conquête du pouvoir. Jean-Paul Harroy,
Résident Général du Rwanda de 1955 à 1959, reconnaît d’ailleurs
lui-même que Kinyamateka a eu un « impact évident » dans l’accom-
plissement de la « révolution sociale » dans son livre Rwanda de la
féodalité à la démocratie.
Si Kinyamateka a abrité en son sein l’expression de points de vue
et d’analyse contradictoires, la ligne directrice et dominante de
l’équipe de rédaction fut celle de l’ethnicisation des problèmes
sociaux et non la simple dénonciation de l’injustice et de l’arbitraire
quotidiens. Ce parti-pris entraîna des réactions au sein du courrier
des lecteurs telles que celle-ci : « si ceux qui ont entre eux de bonnes
relations continuent de lire ce qui est écrit sur le Tutsi tyrannisant le Hutu,
ils oublieront les liens de fraternité qui existent entre eux » (cité par
D. Murego, 1975 : 818). Ce type de remarque entraîna une réponse
qui montre bien la position du journal à cette époque : « le jour où,
de toutes les races du Rwanda sortiront des chefs, des sous-chefs, des

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assistants et autres élites du pays, alors à ce moment les noms cesseront


d’être à la base de la confusion que d’aucun font encore » (cité par
D. Murego, 1975 : 818). La confusion à dissiper est bien ici celle
produite, selon l’équipe de rédaction, toute analyse de la société
rwandaise en d’autres termes que raciaux et ethniques.
L’article que nous avons le plaisir de publier ci-après montre,
citation à l’appui, que Kinyamateka n’abandonnera jamais tout à fait
son « kayibandisme » de la fin des années cinquante jusqu’à 1994.
André Sibomana montre que la promotion par la revue catholique
d’une lecture ethno-raciale des problématiques sociopolitiques rwan-
daises, conduira au pire : la promotion du génocide. n

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ANTOINE MUGESERA

Abbé Sibomana, Kinyamateka et


idées génocidaires (1990-1994)
[Article initialement paru dans la revue Dialogue n°184-185, jan-
vier-mai 2008, p.170-195, et republié ici avec l’accord de l’auteur et du
comité de rédaction de la revue Dialogue. Les notes et traductions ont été
rajoutées par l’équipe de rédaction de La Nuit Rwandaise.]

L’abbé André Sibomana, né en 1954 à Masango, ex-Gitarama, et


ordonné prêtre en 1980, a dirigé de 1989 à 1998, date de sa mort,
comme rédacteur en chef, le vénérable Kinyamateka fondé en 1933
et aujourd’hui principal organe de communication de l’Église catho-
lique du Rwanda. C’est au cours de cette période que le Rwanda a
connu la guerre, le multipartisme et le génocide. Le journal
Kinyamateka a couvert tous ces événements.
Il avait une large audience dans le pays d’abord parce qu’il est le
plus ancien de tous les périodiques rwandais, ensuite parce qu’il est
écrit en kinyarwanda et donc accessible à toute la population et
enfin parce qu’il a un large réseau de correspondants et de lecteurs de
toutes les paroisses du pays. Son influence est donc énorme grâce à
son tirage, à la langue utilisée et à son réseau.
Du temps de l’abbé André Sibomana, le style du journal s’est
modernisé et le tirage a gagné 1000 abonnements chaque année de
1989 à 1994. L’abbé André Sibomana connaissait très bien l’impor-
tance des médias et de «son journal » : il a écrit, en pleine guerre cou-
vrant le génocide que la presse est une arme de lutte parmi tant d’au-
tres et que quiconque s’en sert à bon escient peur bien gagner la
guerre :
« Byaragaragaye ko ukurusha gukoresha Ibinyamakuru, agute-
geka uko ashatse. Ntibivuga ko iteka akuvuga ukuri... Ni indi
ntwaro muzikomeye » Kinyamateka n°1332 et n°1333 p. 9. Trad.
« C’est un fait avéré : celui qui fait meilleur usage des médias que toi
te manipule à sa guise. À ton propre sujet, il n’est pas garanti qu’il soit
tout le temps honnête... Les médias sont une arme puissante. »

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Le responsable de Kinyamateka a combattu du côté des médias et


à utilisé parfois son journal pour inculquer des idées de haine, de divi-
sion et même de génocide parmi ses lecteurs. La présente contribution
voudrait montrer cette face cachée de l’abbé Sibomana et de ce jour-
nal durant une des périodes les plus dramatiques de notre histoire.
Bien entendu les articles ci-après évoqués n’ont pas été signés du
nom de André Sibomana. Non, loin de là. Ils proviennent soit des
journalistes de Kinyamateka, soit des correspondants ou soit même des
lecteurs dans « la tribune des lecteurs » [Mbwire iki abandi basomyi].
Mais même si la responsabilité juridique n’engage directement
que les auteurs de ces articles, il est évident que le choix et la sélec-
tion des articles à publier revenaient à ce comité de rédaction du
journal, lequel comité était présidé par André Sibomana. Ce comité
avait seul la latitude d’accepter, de faire corriger, de nuancer, de com-
menter ou carrément de refuser telle ou telle contribution d’article
venant de l’intérieur ou de l’extérieur du comité lui-même.
Disons que ce comité de rédaction n’est pas le propriétaire du
journal Kinyamateka. Ce dernier appartient à la Conférence Épisco-
pale du Rwanda, patronne directe de l’abbé Sibomana, mais celle-ci
ne se réunissait pas pour décider si tel ou tel article devait être publié
ou non, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à sa responsabilité morale et,
peut-être aussi pénale. Mais le choix des articles à publier revenait
incontestablement au comité de rédaction qui, dans le cas présent
était sous l’autorité directe du rédacteur en chef, André Sibomana.
Aucun article n’a été publié à son insu ou, plus exactement, sans son
accord exprès.
L’abbé Sibomana est d’autant plus responsable qu’il avait fondé,
avec des amis parmi lesquels on comptait le Père Guy Theunis, res-
ponsable de la revue Dialogue à l’époque, une ONG de défense des
droits de la personne, ADL, « dont le but était », comme il l’écrit lui-
même dans son livre, « de relever à son tour les faits relatifs à la viola-
tion des droits de la personne et de les consigner dans un rapport public »
(p. 57) L’ADL forma des enquêteurs et constitua un réseau de corres-
pondants bénévole dans chaque région. L’abbé Sibomana disposait
donc de deux réseaux importants : le réseau ordinaire de
Kinyamateka à travers toutes les paroisses du pays et le réseau de
l’A.D.L. à travers ses enquêteurs. Il disposait donc d’yeux et d’oreilles
à travers tout le pays. On ne peut donc pas dire qu’il ignorait quoi que
ce soit. Son problème n’est pas l’ignorance mais son esprit partisan.

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L’abbé Sibomana était, comme le montre les publications sor-


ties dans Kinyamateka, un adepte et un militant du M.D.R.
Parmehutu et un fidèle propagandiste de ce parti fasciste. Nous
allons en montrer les signes qui ne trompent pas. Disons enfin à l’in-
tention de ceux qui n’ont pas eu l’occasion de lire tous les articles de
Kinyamateka de cette époque que tout n’est pas salaud. Non, on n’y
rencontre aussi des choses valables et parfois même aussi des idées
constructives. L’équipe de la rédaction avait donc des contradictions
énormes. Nous avons relevé ici quelques morceaux d’articles qui
montrent le côté non contradictoire, mais carrément trouble et peu
connu de ce personnage en relation avec le racisme anti-tutsi et les
idées à caractère génocidaire propagées entre 1990 et 1994.

PROPAGANDE ANTI-COMPLICES « IBYITSO »

Nous sommes en novembre 1990, les Inkotanyi [Inkotanyi/ intré-


pides/vaillants combattants ; nom de guerre donné anciennement aux sol-
dats du Roi conquérant Rwabugiri au XIXe siècle] lancent, à partir de
l’Uganda, une attaque contre le régime Habyarimana. Le gouverne-
ment rwandais fait la chasse aux Tutsi de l’intérieur sous prétexte
qu’ils seraient « complices » des assaillants.
Très vite Kinyamateka épouse cette thèse officielle et, à son tour,
la diffuse partout. Il affirme, sans preuve aucunes qu’il y a « des com-
plices Tutsi dans le pays » et qu’ils soutiennent leurs congénères assail-
lants qui auraient décidé de renverser la République.
« Mu gihugu naho hari abashyigikiye bene wabo b’impunzi kandi
biyemeje kubafasha mu mugambi wo guhirika Republika »
[n°1338, p. 10] Trad. « À l’intérieur du pays il y a également ceux
qui soutiennent leurs congénères réfugiés, ils sont déterminés à les aider
dans leur projet de faire tomber la République. »]
Non seulement ils sont complices, mais ils sont aussi des monar-
chistes décidés à renverser l’un des acquis de la Révolution : la
République. Le journal essaie même d’expliquer les raisons de cette
soi-disant complicité : l’espoir pour les Tutsi de reprendre le pouvoir
et de se venger.
« Abatutsi bamwe bashyigikiye ibyo bitero kuko bizera kuba
basubizwa ku butegetsi kandi bakihorera », [n°1338]. Trad.
« Certains Tutsi ont soutenu ces attaques car ils espéraient ainsi
reprendre le pouvoir et assouvir leur vengeance. »

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Petit à petit Kinyamateka distille le poison de la haine et du


racisme anti-tutsi. Il pointe de doigt accusateur les « complices-
ibyitso ». Il en profite pour dénoncer le Tutsi qui essaie de falsifier
son identité pour pouvoir, dit le journal, s’infiltrer plus facilement
partout et accomplir sa mission d’agent secret. Le journal prétend
connaître ces agents doubles dont il tait à bon escient les noms.
« Indi mpamvu ituma Abatututsi bahindura ubwoko ni ukugira
ngo bashobore gucengera maze kuba ibyitso by’inyenzi biboro-
here nk’uko bamwe ntigeze mvuga amazina babigezeho »
[n°1338]. Trad. « Une autre raison pour laquelle les Tutsi falsifient
leur identité est de pouvoir s’infiltrer dans la population, et ainsi agir
très facilement comme complices des “cafards”. Certains – dont je n’ai
pas cité pas les noms – y sont parvenus. »
En février 1991, Kinyamateka écrit à la Une que le rôle le plus
important dans les attaques est joué par les « complices intérieurs ».
Et d’ajouter que certains d’entre eux occupent même des postes
importants au sein des instances dirigeantes du pays. La recomman-
dation est claire : il faut les rechercher, les démasquer, à commencer
par les fonctionnaires dont les noms avaient été publiés, dans le jour-
nal gouvernemental Imvaho n°881.
« Urahare rukomeye muri biriya bitero rufitwe n’ibyitso biri mu
gihugu... bamwe ndetse ntibatinya kuvuga ko biri mu myanya mu
butegetsi... Nibakore ipereraza rikaze rizagera n’aho rihagarika
abari bagororewe kujya mu myanya yasohotse mu Imvaho n° 881.
Niho bazaba baciye inkotanyi umutwe ». [Kinyamateka n° 1339].
Trad. « Les complices de l’intérieur jouent un rôle important dans les
attaques des « Inkotanyi »; certains n’hésitent pas à déclarer que ces
complices occupent de hauts postes au sein de l’administration rwan-
daise. Il est recommandé de procéder à de profondes investigations qui
aboutiront à la radiation des fonctionnaires dont les noms ont été
publiés dans le journal « Imvaho » n°881. Ce sera le seul moyen de
couper la tête des « Inkotanyi ». »
Pour monter le soi-disant rôle néfaste joué par les « complices »
Tutsi de l’intérieur Kinyamateka prétend que l’argent qui a servi à
l’achat des armes des Inkotanyi provenait en partie du Rwanda et qu’il
passait justement entre les mains de ces mêmes complices. La preuve ?
« Ça a été dit et personne n’a démenti», dit bravement le journal.
« Byaravuzwe kandi ntibyanyomojwe ko amafaranga Inyenzi
zaguze imbunda zo kudutsemba amwe yaturutse mu Rwanda
anyujijwe mu ntoki z’ibyitso » [Kinyamateka n° 1339, p. 3]. Trad.

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« Il a été dit, et personne ne l’a démenti, qu’une partie des fonds que
les “inyenzi” ont utilisés pour acheter des armes pour nous exterminer
ont été collectés à l’intérieur du Rwanda par le canal des complices.
Notez que le journal lance pour la première fois l’idée de « gut-
semba », ça veut dire commettre le génocide : le journal prête aux
Tutsi l’intention de faire le génocide des Hutu. Ça s’appelle une
accusation en miroir : on prête à l’ennemi les intentions qu’on a et
que l’on veut appliquer sur lui. On veut insinuer que si jamais des
Hutu passe à l’offensive et exterminent les Tutsi, ce sera pour leur
propre auto-défense. Et donc pour une cause juste.
Et pour renforcer cette idée de complicité directe entre les Tutsi
de l’intérieur et les assaillants, le Journal avance une autre idée extrê-
mement dangereuse comme quoi il faut se méfier des femmes et des
filles tutsi même si elle portent sur leur tête des ustensiles aussi
« sacrés » que les barattes à lait : « attention », dit le journal, « on y
transporte des munitions ou cartouches pour fusils de guerre ». La femme
et la fille tutsi deviennent, quoi qu’elles fassent, des objets de
méfiance.
« Ngo batwara amasasu mu bisabo » [Kinyamateka n° 1339].
Trad. « Il paraît qu’elles [les femmes ou filles tutsi] transportent des
munitions dans les barattes. »
Cette idée sera reprise et explicitée plus tard dans Les dix com-
mandements de Kangura. Et pour encore montrer la méchanceté des
Tutsi, le journal prétend que les Tutsi portent des tatouages sur les
bras avec inscription de TIP (Tutsi International Power) et croix
gammée de Hitler. Un journaliste de Kinyamateka affirme avoir vu
lui-même ces tatouages.
« Hahagaritswe abasore umunani bafite imanzi ku maboko... »
[Kinyamateka n°1335]. Trad. « Il a été rapporté que 8 jeunes gens
ayant des tatouages sur les bras ont été arrêtés. »
Le journal compare ici la méchanceté supposée des Tutsi à celle
d’Hitler qui a exterminé les Juifs. Donc, suggère le journal, attention,
les Tutsi avec leurs insignes hitlérien viennent exterminer les Hutu.
Une suggestion pas si anodine que ça. Le mot « Power » est lancé
pour la première fois : il sera récupéré à son tour par l’extrémisme
hutu et aura de l’avenir devant lui.
Kinyamateka invite la population à réagir avant qu’elle ne soit
elle-même exterminée. Il remercie déjà la population qui a combattu
l’ennemi soit en participant à la chasse aux complices-ibyitso soit en

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donnant de l’argent comme effort de guerre soit en écrivant des arti-


cles destinés à mobiliser la population et à expliquer la nature de
cette guerre.
« Abanyarwanda babishoboye bafatanije n’ingabo z’Igihugu kur-
wanya kujya mu ngabo z’igihugu ku basore, haba mu gutanga
umusanzu, haba mu nyandiko zisobanura uko ikibazo cy’ inyenzi
giteye. » [Kinyamateka n°1340, p. 12]. Trad. « Les Rwandais,
selon leurs moyens, ont assisté les forces armées rwandaises, par le
recrutement des jeunes dans l’armée du pays, par les cotisations finan-
cières et la diffusion de toute information ayant comme objectif d’élu-
cider la problématique des “inyenzi”. »

DÉSHUMANISATION ET AVILISSEMENT
DES ASSAILLANTS ET DES TUTSI

Dès l’attaque des Inkotanyi, le journal lance des insultes avilis-


santes contre les assaillants et leurs complices : ils sont traités de tous
les noms. Ils sont appelés « cafards », « traîtres », « ennemis du
pays », « Inyangarwanda ».
« Hari abagambanyi bihutiye gusanganira izo Nyangarwanda »
[Kinyamateka n°1331]. Trad. « Il y a des traîtres qui se sont empres-
sés de souhaiter la bienvenue aux ennemis du Rwanda. »
Dès le mois de décembre 1990, le journal lance un article dont
le titre est explicite : Les assaillants sont dits : « ennemis du Rwanda ».
« Inyangarwanda zaduteye zitwa inkotanyi » [n°1332, p. 12].
Trad. « Ces « ennemis du Rwanda » qui nous ont attaqués s’appel-
lent “inkotanyi”. »
Ce qualificatif déshonorant sera collé aux Tutsi et aux inkota-
nyi jusqu’à la fin du conflit. Et le journal y reviendra à plusieurs repri-
ses. Comme par exemple dans le n°1335, p. 11 et dans le n°1336,
p. 6. Le terme ennemi est utilisé plus de vingt fois dans un même arti-
cle d’une seule page [n°1360]. Il signifiait à la fois « assaillants-
Inkotanyi », « le Tutsi de l’intérieur », « le réfugié tutsi » ou les trois
à la fois. Les assaillants-Inkotanyi étaient parfois appelés
« Inkoromaraso » c’est-à-dire des « sanguinaires » dirigés par
« Rwiroha », « l’étourdi », pour dire Rwigema que le journal traite
de tous les noms [n°1334, p. 12].
À la mort de ce dernier, la rédaction du journal a rapporté les
réjouissances populaires y compris celles des petits séminaristes de

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Butare. Ces candidats prêtres maudissaient Fred Rwigema en implo-


rant l’appui du « Très-Haut ».
« Abo basore bitegura Kwiha Imana bamuvumanye ingufu z,
Umwaka wera babikuye ku mutima, bati : uri Inyana y’Imbwa
Rwigema we ! » [n° 1334, p.12]. Trad. « Ces jeunes qui se prépa-
rent à se consacrer à Dieu (les séminaristes) l’ont maudit de toutes les
forces du Saint-Esprit en disant : “Rwigema, tu es un vrai fils de
chien”. »
C’est incroyable, le degré d’indécence, de haine même envers
les morts. Quelque part dans le « bush », ce Rwigema que
Kinyamateka insulte publiquement était un vrai modèle, un héros
une icône pour une certaine jeunesse combattante. Et le journal, sous
l’autorité de l’abbé Sibomana, se fait le devoir impudique de publier
ces insanités à son endroit. Il tombe même dans la trivialité.
L’autorité morale du pays était tombé dans l’abîme, à commencer par
certains membres de l’autorité religieuse.

CONTRE LE RETOUR DES RÉFUGIÉS

Le journal Kinyamateka invitait la population à haïr les réfugiés


[n°1332, p. 3]. Il prétendait que ces derniers avaient fui « la démo-
cratie ». La preuve avancée était que le parti UNAR avait boycotté
les élections du 27 juillet 1960 et que ces partisans n’ont cessé de fuir
le pays et que parmi eux figurent les anciens dirigeants qui n’auraient
pour rien au monde accepté d’être dirigés par les élus du peuple.
« kwanga amatora byatumye impunzi z’Abanyarwanda zikomeza
kwiyongera mu bihugu bikikije u Rwanda. Muri zo kandi hari
hagwiriyemo abategetsi b’yicyo batifuzaga gutegekwa n’abategetsi
batowe n’abaturage, Niho havuye ya mvugo ngo “UNAR
yahunze democrasi” » [n°1332, p. 12]. Trad. « Le refus des élec-
tions a été à l’origine de la croissance du nombre de réfugiés rwandais
dans les pays limitrophes du Rwanda ; parmi ces réfugiés se trouvait un
grand nombre d’anciens dignitaires de l’ancien régime qui refusaient
d’être administrés par les instances élues par le peuple; d’où cet adage :
“l’UNAR a fui la démocratie”. »
Le journal omet soigneusement de dire que les réfugiés avaient
fui des massacres incessants : 1959, 1961, 1962, 1963, 1964, 1966,
1967, 1972-1973 et il oublie de dire qu’au Rwanda régnait la culture
de l’impunité, de l’arbitraire et de l’exclusion. Paradoxalement,
Kinyamateka soutient la dictature quoique Sibomana, à ce que je

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sache, n’ait jamais été l’ami de Habyarimana ni de ses proches.


L’appui à la dictature est une alliance tactique et conjoncturelle.
Sinon, Sibomana était un pur produit du MDR-Parmehutu et non du
MRND, mais contre les Tutsi, toutes les alliances étaient possibles.
Kinyamateka prétendait que les anciens réfugiés avait fui la
Révolution parce qu’ils n’auraient jamais supporté, d’après le journal,
que le pouvoir soit mis entre les mains de la multitude
« Nyamwinshi », et qu’ils sont donc ennemis du verdict des urnes
pour insinuer qu’ils n’accepteront jamais la démocratie.
« Byaragaragaye ko inkotanyi n’Inyenzi zahunze Revolution
n’ishingwa rya demokarasi no gutsinda kwa rubanda nyamwinshi
muri 1959 kandi ko zitigeze zihanganira ko ubutegetsi bushyirwa
mu maboko ya rubanda nyamwinshi. » [n°1339, p. 2]. « Il est
devenu clair que les “inkotanyi” et les “inyenzi” ont fui la révolution
et l’avènement de la démocratie ainsi que la victoire du peuple majori-
taire en 1959 et qu’ils n’ont jamais supporté que le pouvoir fût entre
les mains de ce peuple majoritaire. »
Le journal réfutait et considérait comme simple prétextes les
idées de démocratie, de liberté et des droits de la personne avancées
par les Inkotanyi. La vrai raison ou l’agenda caché des inkotanyi,
disait le journal, était de reprendre le pouvoir et d’asservir de nou-
veau les Hutu. Kinyamateka reprenait les idées du discours de
Habyarimana, pour les amplifier et en donner une large diffusion.
« Nyamara nk’uko Umukuru w’igihugu n’abandi bategetsi babi-
tangarije abanyarwanda ibyo (Inkotanyi) zivuga ni urwitwaro
rugamije gusubiza u rwanda mu buja no mu buhake. » [n°1332].
« Comme le Chef de l’État et les autorités administratives l’ont publié
à tout le peuple rwandais, toutes les déclarations des “inkotanyi” sont
des prétextes ayant pour objectif de ramener le Rwanda à un régime de
esclavagiste et féodal. »
Kinyamateka prétendait qu’au Rwanda régnait la démocratie, la
liberté et la justice [Kinyamateka n° 1334]. C’était d’autant plus faux
que ce journal faisait fi de nombreuses victimes qui, sans être tutsi,
avaient été massacrées par le régime Habyarimana, à commencer par
les six ministres du gouvernement Kayibanda, les six députés, les sept
officiers et les trente-cinq autres hauts fonctionnaires de l’État mas-
sacrés après le coup d’État de Habyarimana en 1973.
L’abbé Sindambiwe, lui-même prédécesseur de Sibomana à la
tête de Kinyamateka, avait trouvé la mort dans des circonstances

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« louches » attribuées au pouvoir de Habyarimana. Le journal


reconnaîtra d’ailleurs en 1993 qu’au Rwanda, il n’y avait pas de
démocratie sinon, disait le journal, les Inkotanyi n’auraient pas eu le
succès qu’ils ont eu.
« Iyo mu Rwanda haza kuba demokarasi, ubutabera bwubahi-
rizwa ikiremwamuntu kishyira kikizana, inkotanyi ntizari guko-
ramo .» [n°1395, p.12]. Trad. « Si le Rwanda avait été un pays de
démocratie, de justice, de droits de l’homme et de liberté, les “inkota-
nyi” n’auraient pas engagé leur lutte armée. »
Le journal a même sorti un article, en mars 1993, disant que le
régime Habyarimana avait massacré plus de deux mille personnes
depuis octobre 1990 jusqu’en mars 1993 [n°spécial 1389]. Le journal
était plein de contradictions.
Une autre idée propagée par ce journal, à l’égard des réfugiés et
contre leur retour dans la Mère-patrie est que ces derniers avaient
acquis des habitudes et des cultures étrangères inconnues au Rwanda,
susceptibles de « polluer » ou de contaminer la pureté de la culture
rwandaise.
« Banduye Imico mishya y’abananyamahanga. » [n°1339, p. 3].
Trad. « Ils ont été contaminés par les cultures étrangères. »
Le journal donnait alors une solution pratique à ces réfugiés :
vivre à l’étranger en bons termes avec les populations des pays d’accueil.
« Ibyo Abanyarwanda bo hanze bagomba kwiyumvisha ni uko
ikibafitiye akamaro ari ukubana neza n’abaturage b’igihugu bya-
bakiriye. » [n°1344]. Trad. « Ce que les Rwandais de la diaspora
doivent retenir, c’est de sauvegarder leur intérêt en assurant une
coexistence pacifique avec les pays hôtes. »

UN GUERRE SOIT-DISANT ETHNIQUE

Dès le déclenchement de la guerre dite « d’octobre » en 1990,


Kinyamateka invite le pouvoir à distribuer des armes à la population
pour qu’elle s’oppose aux Inkotanyi. Kinyamateka insiste et se réfère au
discours du ministre Augustin Ndindiryimanana qui avait repris cette
idée de son syllabus à l’École Supérieure Militaire, idée inspirée de la
« guerre révolutionnaire » à la française [n°1339, p. 12 et 13353, p. 6].
Les armes seront effectivement distribuées à la population civile
qui s’en servira à la fois contre les Inkotanyi et contre la population

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civile tutsi. Kinyamateka a même repris la recommandation du


conseil de sécurité de Byumba de distribuer les armes à la population.
Plus tard, le journal fera l’étonné en constatant que le régime
Habyarimana avait effectivement distribué trente fusils par secteur et
que l’insécurité s’en était accrue.
« Kubona haratanzwe imbunda 30 muri buri segiteri. » [n°1390,
Werurwe 11 1993]. Trad. « Constatation : 30 fusils ont été distribués
dans chaque secteur. »
Le journal s’empresse de dire que c’est une guerre « interethni-
que » et qu’il n’y a pas de doute qu’elle trouve son origine dans la
révolution de 1959. Il prétend que les assaillants s’attaquent aux
Hutu en leur reprochant les actes posés par leurs pères en 1959 et
qu’ils ont entraîné l’exil des parents des Inkotanyi. L’idée revient que
ces derniers ne viseraient donc rien d’autre que la reconquête du
pouvoir et la vengeance. Et la guerre durera aussi longtemps que ce
but ne sera pas atteint. Heureusement, dit Kinyamateka, que les Hutu
constituent une majorité écrasante qui ne permettra ni ne tolérera
jamais la victoire de l’ennemi.
« Iyi ntambara turimo jyewe ndahamya ko ari intembara
y’amoko, kandi ifite umuzi wayo muri Révolution ya rubanda yo
muri 1959... Inkotanyi zibasiye abahutu zinabacyurira ko batumye
ba se na basekuru b’Inkotanyi bahunga. Iyi ntambara ni intem-
bara abatutsi bashoje kugirango bisubize ubutegesi banyazwe na
Revolisiyo y’abaturage, Iyi ntambara ni intembara abatutsi bas-
hoje kugirango babone uko baryoza abahutu ibyo bakoreye aba-
tutsi muri 1959-1963-1973 » [n°1344, p. 11]. Trad. « Je soutiens
que nous vivons une guerre inter-ethnique directement issue de la révo-
lution populaire de 1959 ; les “Inkotanyi” sont en train de harceler les
Bahutu en leur disant que ces derniers ont été à l’origine de l’exil de
leurs parents et leurs grands-parents. Or, cette guerre a été provoquée
par les Batutsi pour recouvrer le pouvoir qui leur a été enlevé par la
révolution populaire. Cette guerre a été déclenchée par les Batutsi afin
de se venger de tout le mal que les Bahutu leur ont fait dans les années
1959, 1963,1973. »
« Icyo abahutu bibagirwa ni uko abatutsi batazaruhuka badasubi-
ranye ubutegetsi maze ngo barikoroze uretse ko umubare nyam-
winshi w’abahutu utuzatuma babugeraho. » [n°1344, p. 11].
Trad. « Ce que les Hutu oublient, c’est que les Tutsi ne se reposeront
pas tant qu’ils n’auront pas récupéré le pouvoir mais étant donné que
la population hutu est très nombreuse, ils n’y arriveront pas. »

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Le journal évoque les mouvements historiques et héroïques de


cette multitude majoritaire-nyamwinshi. Il rappelle le coup d’État de
Gitarama le 28 janvier 1961, qui a renversé la monarchie et pro-
clamé la République. Kinyamateka rappelle que cette multitude avait
un seul mot d’ordre en tête : la Victoire. Et ce mot d’ordre doit être
remis à l’honneur pour contrer les Inkotanyi.
« Muribuka igihe intumwa za nyamwinshi zahuriraga iGitarama
zigaca itaka ko ingoma ya Cyami na gihake mu magambo no mu
bikorwa mu myaka ya mbere. Iyo Nyamwinshi yari « Turatsinze
kandi kugeza ubu ni indatsimburwa » [n°13349, p. 12]. Trad.
« Vous rappelez-vous de cette année-là, quand les délégués du peuple
majoritaire rassemblés à Gitarama ont aboli la monarchie et le servage
tant dans les paroles et que dans les actes ? Ce chant de la victoire
“Turatsinze” doit rester inamovible. »
Le journal en profite pour dire qu’à quelque chose malheur est
bon. Cette guerre, dit Kinyamateka, a été une chance inespérée, une
véritable aubaine pour les Hutu : elle a ramené leur unité.
« Ibyo aribyo byose, twagize Imana iyi ntambara yazanye umwe
by’abahutu » [n°1338]. Trad. « Quoi qu’il en soit, nous avons de
la chance, cette guerre a soudé les Bahutu. »
Cette idée d’unité des Hutu lancée par Kinyamateka en 1991,
sera reprise plus tard par Kangura, KTLM, le CDR et le Hutu-Power.
L’idée avait fait son chemin et contrecarrera le multipartisme nais-
sant. Et pour être conséquent, Kinyamateka soutiendra l’idée qu’il n’y
a aucun problème à ce qu’il y ait des partis politiques à base ethni-
que, religieuse, professionnelle ou même régionale. C’était un des
titres du journal de mars 1991.
« Amashyaka ashingiye ku moko, ku madini, ku myuga no ku
turere nta kibazo » [n°1341, p. 12]. Trad. « Les partis politiques à
base ethnique, religieuse, professionnelle et régionale ne posent aucun
problème. »
Le journal insinue que même si les gens s’affrontaient sur la base
régionale ou ethnique, cela ne poserait aucun problème
« Niyo twahangana rero ndushigye ku turere ku moko n’ibindi
jyewe mbona nta kibazo kirimo » [n°1341]. « Quand bien même
il nous arriverait de nous affronter sur la base de différences régionales
et ethniques, personnellement cela ne me pose aucun problème. »
Kinyamateka ne cachait pas ses préférences pour le MDR
Parmehutu. Il a été le premier à lancer l’idée de relancer ce parti à

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base ethnique en demandant que « ce cher petit parti soit rénové ».


[« Ako gashwaka kacu kakongera kagakangurwa »]
Mais pour éviter toute apparence ethnisante, le journal propose
que le MDR Parmehutu rénové laisse tomber le qualificatif
« Parmehutu » pour ne garder que le M.D.R. [n°1340, p. 3]. Et effec-
tivement, la proposition sera retenue : le MDR-Rénové laissera tom-
ber le mot « Parmehutu » sans d’ailleurs abandonner son idéologie.
Une des qualités du Parmehutu, affirme Kinyamateka, est qu’il
n’oblige pas les Rwandais à faire l’unité qui, selon lui, est irréalisable
et donc impossible.
« Bimwe mu byiza bya Parmehutu ni uko idahatira abanyar-
wanda ubumwe budashyoboka » [n°1340]. Trad. « Un des aspects
positifs du parti Parmehutu, c’est qu’il n’astreint pas les Rwandais à
adhérer à une impossible et irréaliste unité. »
Quant à l’unité des Hutu, Kinyamateka prétend que c’est la seule
réalisable et qu’il n’y en a pas une autre possible. En tout cas, pas
entre les Tutsi et les Hutu, entre les assaillants et les « agressés ». Le
journal invite les autorités à faire tout leur possible pour éviter ce qui
pourrait diviser les Hutu parce que toute division entre eux est un
piège tendu par l’ennemi.
« Jyewe simbona ubumwe agati y’abatera n’abaterwa aho bwaba
bushimbye abategetsi bakwiye gusamira hejuru iyo (ngabire)
mana ihaye u Rwanda maze kuva ubu bakirinda ikintu cyose cya-
kungera guca abahutu mo ibice kuko uyu ariwe mutego
w’Umwanzi » [n°1339, p. 3]. Trad. « Moi je ne vois pas d’unité
possible entre agressés et agresseurs; par contre, plaise au ciel que la
Providence nous aide et que cessent les divisions entre les Bahutu, car
c’est là le grand piège que nous tend l’Ennemi. »
Kinyamateka a publié tout le programme du MDR-Rénové.
[n°1351, p. 5], et en a fait la propagande, il ne l’a fait pour aucun
autre parti politique. C’est à l’occasion de cette propagande que
Kinyamateka avance une équation devenue depuis lors « classique » :
Majorité ethnique = majorité démocratique. La formule de
Kinyamateka était plus subtile, elle était ainsi libellée : majorité
numérique = majorité sociale [n°1351]. Et c’était textuellement écrit
en Français. Plus tard, le journal publiera même les conclusions du
congrès de Kabusunzu qui a consacré la rupture du parti en chassant
Faustin Twagiramungu et Agathe Uwirigiyimana [n°1398, p. 7].

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Lorsque le journal pencha trop ouvertement du côté du MDR-


Parmehutu, certains lecteurs commencèrent à s’inquiéter de cette
tournure de leur journal. Par exemple, un lecteur du nom de Jean
Ntibanyurwa, de Kinyinya, se plaignit du fait que Kinyamateka avait
bel et bien changé de ligne éditoriale et qu’il était devenu le propa-
gandiste du MDR-Power. Il demandait si c’était le MDR qui deman-
dait à ce journal de faire sa propagande et de devenir son porte-
parole. Le lecteur demandait à l’abbé Sibomana de démissionner de
Kinyamateka [n°1352, p. 12]. Sibomana n’abdiqua pas, il persista.
Il fut de même avec l’épiscopat burundais : lorsque Kinyamateka
fit trop ouvertement la propagande des idées du Palipehutu burun-
dais, principalement dans les n°1354 et 1355, l’épiscopat burundais
dut réagir en démentissant les écrits de ce parti Palipehutu dans ce
journal, en disant plutôt que ce parti semait la haine entre Burundais
et que son idéologie était raciste [n°1357]. Kinyamateka était devenu
une tribune pour idéologie génocidaire au Rwanda et au Burundi. Par
délicatesse, l’épiscopat burundais n’exigea pas, auprès de la
Conférence épiscopale rwandaise, la démission de l’abbé Sibomana ;
il se contentera de démentir les déclarations du Palipehutu sorties
dans le journal catholique rwandais. La Conférence épiscopale rwan-
daise, mise au courant par l’épiscopat burundais laissa cet homme
continuer son œuvre discutable.

VERS L’ABÎME GÉNOCIDAIRE

Lorsque les Bagogwe furent massacrés, en janvier 1991,


Kinyamateka garda le silence sur ces massacres. Il avait pourtant un
réseau d’informateurs chrétien dans toutes les paroisses de cette
région. Jusqu’en août 1991, Kinyamateka prétendait que les dits mas-
sacres étaient des rumeurs. Et lorsque des journaux étrangers comme
Le Soir, La Libre Belgique, L’instant et Le Peuple publièrent les récits de
ces atrocités des Bagogwe massacrés, Kinyamateka souhaita que ce
soit plutôt de fausses alertes ou des « rumeurs ».
Huit mois après les massacres, le journal semait encore de la
confusion et ne voulait pas reconnaître l’évidence des massacres. Ses
réseaux d’informateurs et de correspondants étaient pourtant sur
place. Sibomana y avait même des collègues prêtres, et les moyens de
communication fonctionnaient toujours. Kinyamateka ne voulait pas
s’avouer la vérité.

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« Ibivugwa kw’iyicwa ry’abagogwe birabe ari ibihuha ntibibe


amarazo » [n°1352, p.8]. Trad. « Plaise au Ciel que ce qui se dit au
sujet du massacre des Bagogwe ne soit que la rumeur...! »
Notons que Kinyamateka avait cette malheureuse habitude de
démentir des journaux étrangers. Il avait contredit La Libre Belgique
du 12 décembre 1990 qui avait annoncé le fait que les tirs à Kigali,
dans la nuit du 1er au 5 novembre 1990, étaient une pure mise en
scène de l’état-major de l’armée rwandaise. Kinyamateka affirmait
alors que les tireurs étaient bel et bien des complices des Inkotanyi et
qu’ils vivaient dans la capitale rwandaise depuis un bout de temps.
Quant à l’article du journal belge, Kinyamateka le qualifiait de
bobards et d’exagérations, «Amakabyankuru » [n°1331 et 1332 p. 6].
Lors des massacres des Tutsi de Kibilira, Kinyamateka n’osa pas
les nier, mais il leur trouva une explication et une sorte de justifica-
tion : les massacres, disait le journal, sont dus au fait que les jeunes
tutsi étaient enrôlés dans l’A.P.R. tandis que la jeunesse tutsi non
enrôlée restait sur les collines, pour provoquer leurs voisins hutu,
d’où les massacres des Tutsi [n°1390]. Le journal catholique a tou-
jours « justifié » les massacres de Tutsi par la provocation de ces der-
niers. Il en fut ainsi lors des massacres de Murambi, de Bigogwe, de
Sake et de Kigilira. Il s’étonna même que des ONG dénoncent ou
fassent grand cas de ces massacres, alors qu’il y aurait des massacrés
par les Inkotanyi.
« Gusakuza kubera ibyabereye mu Bugesera nk’aho abo Inkotanyi
zicaga atari abantu » [n°1390]. Trad. « Tout ce tapage au sujet des
événements du Bugesera pourrait faire oublier que ceux que les
« Inkotanyi » tuaient étaient des hommes comme eux. [Sous-entendu:
ils tuent et ils sont tués, ce sont des êtres de chair et de sang.] »
À la mort du président Ndadaye du Burundi, le journal se
déchaîna et défendit à corps et à cri la cause des Hutu du Burundi
qu’il identifiait à la cause des Hutu du Rwanda. Il prétendit donc que
la mort de Ndadaye était aussi une perte pour le Burundi parce que,
disait le journal, quiconque fait du mal au Burundi (hutu) fait auto-
matiquement du mal au Rwanda. Le journal ajouta que tous les amis
de la démocratie deviennent, par cette mort, des orphelins inconso-
lables parce que, pour eux, une lumière venait de s’éteindre en la per-
sonne de Ndadaye.

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« Ukoze mu nda y’u Burundi aba akaze mu nda y’u Rwanda...


abishe Ndadaye batwambuye urumuli twari dukeneye... abakunzi
ba democrasi tubaye impfubyi, inyota M. Ndadaye adusigiye
ntawe uzayikubya » [n°1404]. Trad. « Quiconque porte atteinte à
un fils du Burundi fait de même pour le Rwanda. Les assassins de
Ndadaye nous ont ôté la lumière dont nous avions besoin. Nous, amis
de la démocratie, sommes orphelins; personne ne pourra combler le
vide que Ndadaye nous laisse. »
Vers la fin de 1993, alors qu’une lueur d’espoir pointait à l’hori-
zon, dans l’application des accords d’Arusha, et qu’une délégation du
FPR, s’installait dans le CND à Kigali, Kinyamateka pensa que le
conflit avait trop duré et qu’il fallait en finir une fois pour toutes. Il
proposa donc des manières différentes de mettre fin au conflit. Il pré-
conisa alors une solution difficilement applicable certes, disait-il,
mais envisageable tout de même : le génocide. Kinyamateka avança
cette effroyable éventualité comme une hypothèse théorique parmi
d’autres qu’il suggéra sans plus insister. Il se référait disait-il, à la
théorie d’un certain Theodor Hanf. L’hypothèse était simplement
envisagée, suggérée comme si de rien n’était.
Le journal s’empressait d’ailleurs de dire que cette hypothèse
était, à ce moment-là, « irréalisable ». Elle était néanmoins avancée
par le plus grand journal catholique du pays. Pourquoi dire alors que
la solution avancée était impossible ? Est-ce que les préparatifs
n’étaient pas encore fin prêts ? Était-ce de la pure diversion ? Était-
ce pour ne pas attirer l’attention sur ce secret incidemment divul-
gué ? Allez savoir. Du reste il serait intéressant d’examiner les sour-
ces du journal. Le fameux professeur Hanf, par ailleurs allemand,
auquel se réfère le journal aurait-il réellement envisagé cette « solu-
tion finale » ? Si oui, en quels termes ? Serait-il par hasard l’inspi-
rateur du génocide ou théoricien dangereux ? Il faudrait vérifier.
« Hari uburyo bwinshi bwo guhosha amakimbirane. Uburyo
bumwe ni uko igice kimwe kirukana ikindi cyanga kikagitsembat-
semba. Muri iki gihe ibyo ntibishoboka... » [n°1404, décembre
1993, p. 10]. Trad. « Il existe plusieurs moyens pour régler les
contentieux. Une des options consiste à ce que l’une des parties fasse
fuir l’autre ou l’extermine totalement. Par les temps qui courent cette
option n’est pas envisageable. »
C’est à cette même époque, en décembre 1993, que
Kinyamateka prédit en pompier pyromane, qu’une « apocalypse »

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allait bientôt s’abattre sur le pays. Et ce n’est pas n’importe qui qui
annonçait cette catastrophe, c’est l’ambassadeur Ildefonse
Munyeshaka lui-même, correspondant occasionnel du journal et
grand dignitaire de MDR-Parmehutu. Il avait ses entées partout : il
savait donc de quoi il parlait. Il annonça aux Rwandais, sur un ton
pathétique, qu’une nuit noire allait bientôt couvrir tout le pays et
qu’un immense flot de sang allait couler. La nuit sera plus longue que
le jour, prophétise-t-il, et les Rwandais se demanderont pourquoi
Dieu les a abandonnés. Une barbarie sans nom, avertit-il, est en pré-
paration et va bientôt exploser comme un volcan en éruption. La
lutte pour le pouvoir va faire couler un immense flot de sang.
Bref, l’ambassadeur disait que le Rwanda allait traverser des
jours extrêmement sombres. Il terminait en demandant aux
Rwandais de bien vouloir le prendre au sérieux pour ces révélations.
« Banyarwanda, ndababurije, igihe kiri imbere giteye ubwoba
ikigembe k’icumu kiza komana n’umuhunda. Ijoro rizasumba
umunsi. Abanyarwanda bazibaza impamvu Imana yabibagiwe.
Ubugome butagira ibara burategurwa kandi buzaturika nk’iki-
runga. Kurwanira ubutegetsi bizavusha amaraso atazakama...
Iminsi iri imbere ni mibi cyane... Ntimukeke ko nkabya »
[n°1408 décembre II 1993]. Trad. « Peuple rwandais, je vous pré-
viens; les jours à venir seront fait de terreur, les pointes des lances se
feront acérées. Les nuits seront plus longues que les jours ; les rwan-
dais vont se demander pour quelle raison Dieu les a abandonnés ; des
atrocités sans pareil se préparent, elles exploseront tel un volcan. La
lutte pour le pouvoir versera des torrents ininterrompus de sang. Les
jours à venir s’annoncent très sombres. Ne croyez pas que j’exagère. »
Le génocide est annoncé en terme clairs. Le pays est en perdi-
tion. D’ailleurs, le journal prétend, en janvier 1994, comme pour jus-
tifier cette apocalypse, que le FPR et le MRND ne veulent pas met-
tre en application les accords de Paix d’Arusha. Pour le FPR, ces
accords seraient « amaburakindi » [« un pis-aller »] d’où les difficul-
tés de les appliquer – amananiza [« parole action, façon ou situation
embarrassante, entreprise impossible »] – [n°1410, janvier II, 1994]. Pas
un mot sur le Hutu Power !
En février 1994, un mois avant le génocide, Kinyamateka rap-
pelle que le seul homme politique vraiment héros fut Grégoire
Kayibanda, le rassembleur des Hutu. Le journal prétend qu’il fut vrai-
ment le seul personnage politique réellement préoccupé par les inté-
rêts et le bien-être du Peuple (hutu).

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« Muri iki gihugu higeze intwari yerekanyeko umuntu ashobora


kujya mu butegetsi nta kindi agamije atari ukuzamura igihugu
n’abagituye : uwo ni Nyakubahwa Gr. Kayibanda, Presida wa
Rep. Ya mbere ». [n°1411, p. 12, Gashyantare (février) I 1994].
Trad. « Dans ce pays, il y a eu un héros qui a apporté la preuve qu’il
est possible d’accéder au pouvoir sans autre ambition que le développe-
ment du pays et de son peuple ; j’ai nommé Excellence Grégoire
Kayibanda, Président de la Première République. »
Dans le même numéro, Kinyamateka fait la publicité de Jean
Kabanda sous prétexte que ses idées peuvent aider à réfléchir. Le
journal lui consacre toute une page [n°14111, Gashyantare I 1994].
Est-ce que le journal sait déjà qu’il sera premier ministre du gouver-
nement génocidaire ? On ne sait pas, mais le journal avait de ces
prévisions et de ces prophéties auto-réalisatrices remarquablement
précises. En tout cas, le journal relance Kayibanda et lance en même
temps Jean Kabanda pour le remplacer.
Encore une fois, au cours du même mois, le journal annonce que
la liste des gens à tuer est déjà fin prête et qu’elle est de notoriété
publique. La preuve ? Cette liste, dit le journal a été évoquée lors
d’une messe célébrée à Nyamirambo par l’Archevêque en présence
du Président Habyarimana lui-même. Donc, toutes les autorités du
pays, aussi bien politiques que religieuses en sont au courant. Le jour-
nal se demande d’ailleurs pourquoi ces listes ne sont pas détruites. En
tout cas, on sent que le journal est informé et semble sonner l’alarme
de dernière minute : Il est au courant de tout ce qui se prépare et du
péril imminent : les listes des personnes à massacrer et l’apocalypse
en route qu’est le génocide.
« Bati hari liste y’abagomba kwicwa. Ibyo bintu abatabivuga ni
bake. Emwe byigeze no kuvugirwa mu misa i Nyamirambo yari
iyobowe na Arkipiskopi wa Kigali, Presida Habyarimana yarimo.
None bikomejwe kuvugwa. Hakozwe iki ngo izo liste ziseswe
abantu be gupfira gushira ? » [n°1412, p. 6, Gashyantare (février)
I 1994]. Trad. : « Ils disaient qu’il y avait une liste de personnes à
tuer. Rares étaient ceux qui ne tenaient pas ces propos. Et d’ailleurs
cela avait été dit lors de la messe célébrée par l’archevêque de Kigali à
laquelle assistait aussi le président Habyarimana. Aujourd’hui, ce dis-
cours est toujours en vigueur. Qu’est-ce qui a donc été fait pour
détruire ces listes et empêcher l’extermination de ces gens ?»

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CONCLUSION

En parcourant certains écrits de Kinyamateka, on découvre pro-


gressivement que ce journal a toujours évolué sous une double
contradiction : d’un côté, le journal combattait tout ce qui était
Tutsi, et de l’autre côté, il lui arrivait aussi de faire pression contre le
régime Habyarimana. Il était, comme nous l’avons dit, pour le MDR-
Parmehutu à l’intérieur duquel il a d’ailleurs évolué vers le Hutu-
Power : en tout cas, il était contre la fraction modérée dite « frac-
tion Twagiramungu » sinon il n’aurait pas fait la propagande de
Kabanda et de Kayibanda.
Contre les Tutsi, Kinyamateka était clairement hostile : il a fait
campagne contre les « complices-ibyitso » ; il a dénoncé les « men-
songes » des journaux étrangers qui parlaient des massacres des
Tutsi ; il a gardé silence sur les pogroms anti-Tutsi, il a diabolisé et
avili les Tutsi et les Inkotanyi, etc. Il a même, à la fin, envisagé le
génocide comme une solution parmi d’autres.
Pour la cause Hutu, le journal a évoqué la majorité ethnique, le
provocation des Tutsi contre laquelle on devait se défendre, au
besoin, les armes à la main, d’où l’idée de distribuer des armes à la
population. Il a prêché l’unité des Hutu et la formation des partis
politiques à base ethnique ; il a évoqué même l’idée de Hutu-Power
et ses références furent toujours « Révolution » de 1959. Pour ce
journal, tout était possible et réglable entre Hutu contre tout ce qui
n’est pas Hutu, en tout cas en dehors des Tutsi. À la limite, des
alliances entre Hutu, même avec la dictature de Habyarimana, était
envisageable et faisable.
Sibomana était de mèche avec les idéologues de l’extrémisme :
s’il n’est pas l’auteur des idées qu’il lançait, du moins il en était très
informé et en faisait largement l’écho. Kinyamateka préconisait avant
tout le monde la création du Hutu-Power, la rénovation du MDR
sans la particule Parmehutu. Il a lancé l’idée de formation des partis
exclusivement hutu et, enfin, il a évoqué l’apocalypse, l’existence des
gens à éliminer et le génocide : toutes ses prévisions se sont réalisées
sans faute.
Ce qui est grave, c’est que André Sibomana, comme journaliste
et comme militant des droits de l’Homme, avait acquis une audience
nationale et internationale énorme dont il a d’ailleurs abusé. Par
exemple le n°1420 de Kinyamateka a été traduit en 15 langues et paru
dans 40 pays différents.

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L’abbé Sibomana a trompé tout le monde : comme militant des


droits de l’Homme, il lui arrivait de produire des rapports anti-régime
Habyarimana, mais comme partisan du Parmehutu il lançait aussi,
par ici et par là, dans son journal, des idées extrémistes anti-Tutsi.
Personne n’a découvert ce double jeu extrêmement dangereux. Jean-
Pierre Chrétien, dans le Rwanda – Les médias du génocide a qualifié
Kinyamateka de Démocrate-Chrétien et ne s’est pas aperçu du double
langage de ce journal et, surtout, de son rédacteur en chef, André
Sibomana. Mais il est vrai aussi que la Démocratie Chrétienne est la
marraine du Parmehutu et du MRND. La contradiction ne serait
donc qu’apparente.
Une coïncidence troublante : André Sibomana à la tête de
Kinyamateka avait fondé, en collaboration avec le Père Guy Theunis,
un ASBL-ADL (Association de Défense des Droits de l’Homme).
Actuellement le Père Guy Theunis est poursuivi pour sa propagande
génocidaire dans ses publications et autres écrits. Certes, ceux qui se
ressemblent s’assemblent, mais comment peut-on envisager à la fois
de défendre les droits de la personne et de publier par ailleurs des
écrits anti droits de l’Homme ? Les prêtres en gardent le secret à
moins que ce ne soit l’idéologie et l’essence même de la Démocratie
Chrétienne dont ils ne faisaient qu’extérioriser les idées.
J’espère qu’évoquer et démontrer ces contradictions ne soit pas
pris pour une démarche anti Kinyamateka ou anti-église catholique.
Non, l’église catholique est une institution dont certains de ses hauts
serviteurs n’ont pas été toujours « catholiques ». C’est le cas de
l’abbé André Sibomana dont certaines publications dans
Kinyamateka étaient franchement scandaleuses.
Quant à la conférence épiscopale rwandaise, propriétaire de
Kinyamateka et patronne de l’abbé Sibomana, je reste d’avis qu’elle
devrait humblement présenter, avec un signal fort, ses excuses pour
toutes les erreurs et bêtises commises par ses enfants égarés. Peut-être
même que cette courageuse démarche mettrait fin, une fois pour
toute, à pas mal de malentendus toujours en cours malgré quelques
semblants d’excuses présentées ici et là sur un ton inaudible.
Dans le cas présent, sa responsabilité semble plus que morale :
son journal a servi parfois à semer la confusion, la désinformation et
l’intoxication, si ce n’est l’incitation à la haine de caractère génoci-
daire, chez les lecteurs chrétiens ou non. Et la Conférence était au
courant de tout : elle aurait dû faire des remarques sèches au direc-

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teur de Kinyamateka ou carrément l’empêcher de publier des insani-


tés. Elle n’a rien fait. Le reconnaître est la moindre des choses.
Du reste, je me suis toujours demandé, dans mon for intérieur,
s’il n’y avait pas eu une relation de cause à effet entre certains écrits
de Kinyamateka et la malheureuse mort de quelques membres de cette
Conférence abattus à Gakurazo vers la fin du génocide par des jeunes
militaires qui, justement, pourchassaient les génocidaires. Ces jeunes
combattants avaient-ils lu ces écrits, très proches de ceux de vérita-
bles génocidaires, publiés dans Kinyamateka ? Si oui, quelles percep-
tions avaient-ils donc de ces évêques, propriétaires de ce journal ?
Je me refuse à toute spéculation mais je reste d’avis que si ces
combattants avaient connaissance de cette répugnante et choquante
littérature de Kinyamateka – et elle était effectivement lue – il n’est
pas impossible que leur réaction, si insensée paraît-elle, ait trouvée
son origine, entre autre, dans l’attitude laxiste sinon complice de ces
mêmes évêques envers Kinyamateka et son comité de rédaction.
Sinon pourquoi cette hostilité si aveugle contre tous ces dignitaires
réunis Hutu et Tutsi confondus ? Je n’en sais rien, mais une chose est
sure : on n’institutionnalise pas impunément les idées de haine.
Jamais. Qui donc a dit que « qui sème le vent récolte la tempête » ?
C’est la Bible, non ? En tout cas, on récolte ce que l’on a semé. n

PRÉCISIONS DE LA RÉDACTION DE LA NUIT RWANDAISE

Afin de dissiper de possibles confusions, précisons que l’article


d’Antoine Mugesera « Abbé Sibomana, Kinyamateka et idées génocidai-
res (1990-1994) », que nous avons reproduit ici a été originellement
diffusé par la « nouvelle » revue rwandaise Dialogue. Ce périodique
indépendant est à différencier de l’ancienne revue du même nom qui
a été suspendue après le génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda.
Les Pères blancs furent à l’origine de la première revue Dialogue,
l’un des principaux organes d’expression en langue française des
membres de l’Église catholique au Rwanda. Son fondateur, l’abbé
Massion, proche des leaders du Parmehutu, ne serait rien moins que
l’un des instigateurs de la rédaction du Manifeste des Bahutu1. Ce
patronage du mouvement pour l’émancipation hutu rend compte du
fait qu’aucun Tutsi n’a jamais fait partie du comité de rédaction de

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Dialogue. En 1989, la revue manifestera sa fidélité aux amitiés et aux


idéaux de son fondateur en célébrant avec emphase le trentenaire de
la « Révolution sociale » et les violences anti-Tutsi de la Toussaint
sanglante de 1959 dans les colonnes du numéro 137 de novembre-
décembre 1989 : « Si nous avons choisi de faire paraître ce numéro spé-
cial en novembre, c’est que les actes de violence qui ont eu lieu à partir du
1er novembre 1959 (La Toussaint Rwandaise) ont été un détonateur dans
ce processus d'évolution commencé des années auparavant. Mais la vio-
lence n'est pas l’essentiel d’une Révolution. Celle-ci se définit essentielle-
ment par les changements profonds opérés dans la société, changement
d’institution mais aussi changement de mentalité. Au cœur de ces change-
ments se situent ses idéaux. »2
Au bimestriel Dialogue était par ailleurs associé une revue de
presse sous forme de brochure indépendante. Celle-ci, qui se voulait
une référence de la presse rwandaise, se présentait alors comme
« l’hebdomadaire qui résume en français les meilleurs articles de tous les
périodiques parus au cours de la semaine en kinyarwanda ». Est-ce dans
le cadre de cette ambition que furent repris des articles appelant à la
haine ethnique, à la discrimination, à la guerre et au génocide ? C’est
en tout cas à ce titre que le Père Blanc belge Guy Theunis, qui diri-
gea Dialogue entre 1989 et 1992, a été poursuivi en justice pour avoir
notamment traduit du kinyarwanda des textes de la tristement
fameuse revue extrémiste Kangura, et cela sans jamais en dénoncer
leur dangerosité raciste. Le Père Theunis s’est défendu de toute vel-
léité de propagande génocidaire en alléguant que les articles qu’il
reproduisait entraient dans le cadre d’une revue de presse rwandaise
de l’époque et qu’ils étaient destinés à un groupe restreint de person-
nes en Europe. Cette assertion a été démentie par Jean-Damascène
Bizimana, qui connaît bien le père Guy Theunis pour avoir vécu
avec lui dans la même congrégation missionnaire entre 1988 et
1996 : « C’est totalement faux de prétendre qu’elle était destinée à un
groupe restreint de personnes [...] quiconque la cherchait y avait accès.
Librement et sans limites », et Bizimana de poursuivre : « Quand bien
même cette revue de presse aurait-elle été destinée à un petit nombre,
serait-ce normal d’y reproduire des articles racistes sans aucun examen de
conscience ? (...) Peut-on légitimement traduire et diffuser dans le monde
entier les discours génocidaires et considérer cela comme un simple acte
d'information ? Sûrement pas ! » Et de conclure : « c’est exactement la
même chose que si l’on reproduisait, sans commentaires et sans aucune
condamnation, les discours nazis… »3

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Après dix années de suspension et doté d’une nouvelle équipe


de rédaction, Dialogue reparaît au Rwanda depuis le 22 septembre
2004. Lors de l’édition du n° 184-185 de janvier-mai 2008 où figurait
initialement l’article d’Antoine Mugesera que nous publions
aujourd'hui, l’équipe de la nouvelle rédaction était la suivante :
Directeur de Publication : Paul Rutayisire ; Directeur : Joseph
Nsengimana ; Secrétaire de rédaction : Thomas Munyaneza ; Comité
de rédaction : Paul Rutayisire, Joseph Nsengimana, Enos
Nshimyimana, Servilien Sebasoni, Déo Byanafashe, Simon
Sebagabo, Augustin Gatera, Antoine Mugesera, Thomas
Munyaneza, Ernest Munyaneza.
Cette nouvelle revue Dialogue, désormais publiée à Kigali en
deux langues, le Français et l’Anglais, n’a rien non plus de commun
avec le périodique publié à Bruxelles sous le même nom à partir de
1995. Cette revue est née au sortir du génocide suite au refus que le
père Theunis aurait essuyé de l’Imprimerie Pallotti Presse de procé-
der à l’impression de son bimestriel. De retour en Belgique, Guy
Theunis poursuivit son projet de presse et lança une édition « belge »
de Dialogue dès 1995 grâce à l’appui d’un groupe d'exilés rwandais
hutu à Bruxelles. Le numéro 175, qui parut en 1995 en Belgique, peu
après le retour de Guy Theunis dans sa patrie, révèle d’emblée le
parti-pris négationniste de la revue bruxelloise : elle ne mentionne à
aucun moment le mot « génocide ». Theunis s’est expliqué sur cette
audacieuse « lacune » dans l’immédiat après coup du génocide en
invoquant le fait que le numéro en question « avait été préparé en
mars 1994 »4. La ligne éditoriale du Dialogue de Bruxelles apparaît
dans la liste des ses rédacteurs : certains articles sont rédigés par
François Nzabahimana, ex-ministre de Habyarimana et président du
très négationniste RDR (Rassemblement pour le retour des « réfugiés
» et la démocratie au Rwanda) qui rassemble quelques-uns des géno-
cidaires notoires. »5
Le père Theunis a collaboré au Dialogue de Bruxelles jusqu’à son
arrestation au Rwanda le 6 septembre 2005 pour « incitation au géno-
cide » qui entraîna sa traduction devant la juridiction gacaca
d’Ubumwe à Kigali puis son renvoi vers un tribunal conventionnel :
la cour d’assises de Kigali, avant d’être finalement confié à la justice
de son pays en novembre 2005. Il est aujourd’hui libre et son dossier
continuerait à être à l'instruction, sans que l’on puisse dire si la jus-
tice belge la fera aboutir. « L’affaire Theunis » n’a pas interrompu la
parution du Dialogue bruxellois qui bénéficie aujourd'hui du soutien

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du Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) de Bruxelles et de l’orga-


nisation Solidarité Mondiale. Doit-on interpréter comme une confir-
mation de la politique dominante de la hiérarchie catholique ce sou-
tien à ses serviteurs, quels qu’aient été leurs errements idéologiques
et leurs pratiques pour le moins si peu chrétiennes ? En tout cas,
l’Église de Rome n’a cessé de soutenir le Père Theunis6. Le 15 février
2006, l’archevêque de Gand a même remis au Père Theunis un prix
pour la paix « en raison de sa défense des droits de l’Homme ». Un tel
prix était-il mérité, ou faut-il voir ici la confirmation de la logique
génocidaire pour laquelle les Tutsi ne font pas partie du genre
humain ?
À ce jour, l’analyse détaillée du contenu de la revue Dialogue
d’avant 1994, et de son avatar bruxellois reste à faire. Voilà une nou-
velle direction de recherche ouverte, dont la prochaine édition de La
Nuit rwandaise, pourrait être l'écrin. JLG n

NOTES
[1] Selon le frère joséphite Jean-Damascène Ndayambaje, cité par Yolande Mukagasana, Les
blessures du silence [121, p. 89].
[2] Dialogue n° 137 nov-déc 1989 « La Révolution sociale 30 ans après » justifie ainsi ce numéro
spécial dédié à la commémoration de la fondation sanglante de la révolution sociale.
[3] et [4] Réponse au correspondant de La Ména, Serge Farnel, en 2005 sur la défense de
Theunis Serge Farnel, cf. « Reporters sans frontières et sans bornes » ; voir également, Serge
Farnel « La Ména au pays des Reporters Sans Frontières », www.menapress.com
[5] Jean-Paul Gouteux : L’implication idéologique et politique dans le génocide du père Guy Theunis
de 1990 à 1994.
[6] Père Gérard Chabanon, Supérieur Général des Missionnaires d’Afrique, « Document préparé
par la curie générale des missionnaires d’Afrique concernant le Père Guy Theunis » du 15 sep-
tembre 2005 et « Communiqué des Missionnaires d’Afrique au sujet du Père Guy Theunis ».

AUTRES RÉFÉRENCES

• Jean Damascène Bizimana, « Réponse à Reporters Sans Frontières » (réponse au rapport de


RSF « Rwanda. Enquête sur l’arrestation de Guy Theunis : les accusations, la procédure, les
hypothèses »), http://nuit.rwandaise.free.fr

• Audition par la mission d’information parlementaire du père Guy Theunis, prêtre au


Rwanda de 1975 à avril 1994, membre de la Société des missionnaires d’Afrique (Pères
Blancs), 28 avril 1998.

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ANNIE FAURE

Lettre à la LDH
Médecin humanitaire au Rwanda en 1994, membre de la
Commission d’Enquête Citoyenne sur la responsabilité de la
France dans le génocide des Tutsi, Annie Faure ne décolère
pas depuis seize ans. Comme elle l’explique dans la lettre ci-
dessous, elle n’a pas franchement apprécié le film D’Arusha
à Arusha. Elle a d’autant moins goûté la critique favorable
qu’a pu en publier le journal de la Ligue des droits de
l’homme...

Paris, le 20 décembre 2009.

Madame Nicole Savy,

Votre critique dans le mensuel de la Ligue des droits de l’homme


du film de Arusha à Arusha, de Christophe Gargot, a retenu toute
mon attention.
Vous écrivez : « On entend dans une extrême tension, les difficultés
des procureurs successifs face à la mauvaise foi des uns et aux pressions
politiques du gouvernement de Paul Kagamé, qui tente de paralyser le tri-
bunal et dans une réunion publique accuse violemment la France d’avoir
été complice des massacres. »
La réunion publique à laquelle vous faites allusion et qui figure
dans le film était l’allocution de Paul Kagamé au moment de la trei-
zième commémoration du génocide. Il s’insurge contre l’ordonnance
du juge Bruguière qui demande l’arrestation des proches de Kagamé,
soupçonnés d’avoir fomenté l’attentat contre l’avion présidentiel. Cet

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attentat a été le signe déclencheur du génocide des Tutsi et de ceux


qui s’y opposaient par les Forces armées Rwandaises et les miliciens.
Cette ordonnance Bruguière a été sévèrement critiquée en
France sur la forme et sur le fond. (Ordonnance à charge, pas d’en-
quête, assertions calquées sur la propagande antitutsi.) Les événe-
ments récents confortent ces critiques ; Rose Kabuyé a été libérée, les
témoins clés se sont désistés et la responsabilité de la ligne dure des
Hutu – désireux de se débarrasser d’un président Habyarimana déci-
dément trop gentil avec le FPR – est maintenant flagrante.
L’ordonnance Bruguière se révèle une coquille vide, un pis aller judi-
ciaire fabriqué par des politiques et militaires français soucieux de
reculer leur mise au ban des accusés du génocide des Tutsi.
L’accusation portée par Paul Kagamé sur la complicité de la
France dans le génocide des Tutsi ne fait de doute pour les rescapés
Tutsi, ni pour de nombreux citoyens français – Michel Tubiana com-
pris, politiques, avocats et journalistes ; je parle de ceux qui – atten-
tifs à ce drame et instruits de l’histoire de France – ne se font aucune
illusion sur les capacités de collaboration inavouable de nos diri-
geants avec les pires dictatures au nom de la « sécurité ».
La phrase que j’ai sélectionnée montre que vous n’avez pas com-
pris grand-chose à ce film. Mais pouvait-il-en être autrement ? Vous
avez exactement digéré la désinformation de talent orchestrée par un
réalisateur sans grand talent par ailleurs, Christophe Gargot.
Ce metteur en scène s’est bien gardé de vous donner les clés
pour comprendre.
Pas un mot sur l’ordonnance Bruguière. Pas un mot sur l’ins-
truction en cours en France actuellement sur les actes de tortures des
soldats de l’opération Turquoise. Pas un mot sur l’opposition du gou-
vernement de Kigali à la création du TPIR à Arusha. Pas un
Rwandais n’est interrogé sur les raisons de cette contestation. Pas
une seule analyse des conditions imposées par la France au TPIR :
auditions huis clos et exclusion des faits antérieurs au 1er janvier
1994 c’est-à-dire exclusion des crimes de planification et de prémé-
ditation….
Prenez le temps de revoir «D’Arusha à Arusha ».
Vous y détecterez un découpage soigneusement choisi. Ces
choix vous susurrent à l’oreille « la thèse des massacres de chaque côté,
n’est ce pas ? », « Le FPR ne serait-il responsable de l’attentat, n’est-ce-
pas ? »

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Ces « massacres de chaque côté, n’est-ce-pas ? » sont la version


moderne du « double génocide » – passé de mode car trop voyant –
des négationnistes en robe du Tribunal Pénal International
d’Arusha.
Prenez le temps de revoir D’Arusha à Arusha. Vous verrez que la
véritable star du film est Maître Constant. Ce bel avocat français
d’un génocidaire patenté, Théoneste Bagosora, introduit le film et le
conclut. Sa plaidoirie encadre le film et lui donne son sens, son exé-
crable sens.
Dès le départ, la voix off sur le décor des bureaux vides d’Arusha
pose l’idée princeps du film : « pourquoi on ne juge pas le FPR, n’est-
ce-pas? » suivi en piqûre de rappel « Et si la FPR a tiré sur l’avion c’est
lui le responsable du génocide, n’est-ce-pas ? » Ces thèmes jalonnent le
film en pointillé tout du long.
Regardez la séquence avec Carla del Ponte : elle ne s’indigne
pas du génocide, non, mais du refus de Kigali de recevoir le procureur
du TPIR. Passionnant…
Allez encore un effort... Regardez D’Arusha à Arusha.
Vous ne connaissez pas le mémorial du génocide de Murambi.
Cette école où les cadavres des Tutsi blanchis à la chaux vous poi-
gnardent en plein cœur. Dès l’entrée du mémorial, les photos des
militaires français et les légendes accusent clairement la France. Il est
impossible de ne pas les voir. Christophe Gargot ne les a pas vues.
Un arrêt sur image de deux secondes aurait bouleversé le sens du
film. Aurait relativisé la dissertation de Maître Constant sur « le tri-
bunal des vainqueurs » et « le tribunal des vaincus ».
Cette ritournelle – chère à Thierry Cruvellier, inspirateur du
film selon Gargot lui-même – est la version col blanc, poudrée, de
« Pourquoi on ne juge pas le FPR , n’est-ce-pas ? » et son corollaire « Et
si Kagamé avait abattu l’avion pour faire massacrer les siens et prendre le
pouvoir, n’est-ce-pas ? »
Transformer les victimes en coupables est le tour de passe-passe
habituel de tous les négationnistes de tous les génocides du monde.
La comparaison avec le Tribunal de Nuremberg est une escro-
querie pure et simple. La seconde guerre mondiale, les crimes Nazi,
ont mobilisé massivement les forces des Alliés. L’effroyable génocide
d’un million de personnes en trois mois s’est produit dans un coin du
monde minuscule, devant une communauté internationale aux bras
croisés.

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D’Arusha à Arusha est trop long ; heureusement, ennuyeux.


Les plans des salles vides d’Arusha sont tartes. Jamais les cada-
vres de Murambi n’ont été filmés avec tant de froideur. Les gros plans
esthétisants répétés des prisonniers en pyjama rose de la prison de
Kigali rendent mal à l’aise et sont inquiétants de non sens. Leurs
corps charnus nourris et soignés gratuitement auraient pu être com-
parés à la maigreur des enfants orphelins jetés à la rue, là, par ces pri-
sonniers-là.
Quant au couple du Hutu et de la Tutsi, mari et femme, tueur
et victime, condamné et juge des gacacas, qui éclaire – avec force il
est vrai – le mécanisme de la machine infernale, ils servent surtout à
se prémunir contre d’éventuelles critiques, dont la mienne.
Vous l’avez compris : ce film n’est pas un film négationniste ; il
est pire.
En espérant vous avoir éclairé et restant à votre disposition. n

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JUSTICE
Trois plaintes contre l’armée française
pour « crimes contre l’humanité »
L’obstination d’Annie Faure aura permi que trois plaintes de
femmes se plaignant d’abus sexuels de la part de soldats fran-
çais ne soient pas enterrées. Elle lance ci-dessous un appel à
la solidarité financière, pour mener ces procédures à bien.

En mai 2004, trois jeunes femmes Tutsi décident de porter


plainte contre l’armée française pour viols et tortures perpétrés par
les soldats de l’opération Turquoise en juillet août 1994. Rappelons
que cette opération avait pour objectif déclaré de protéger les victi-
mes du génocide, c’est-à-dire, a priori, les Tutsi.
Ces plaintes ramenées à Paris ont malheureusement erré de tribu-
naux en avocats pendant des mois et des années dans une certaine opa-
cité sans aboutir. Elles n’ont pas été considérées comme justifiant une
instruction et donc un procès en bonne et due forme.
Médecin humanitaire au Rwanda en 1994, ayant recueilli les
plaintes en 2004, avec Vénuste Kahimaye et Assumpta Mugiraneza,
en tant que membre de la commission d’enquête citoyenne, et un
peu énervée, j’ai pris la décision, en janvier 2009, de relancer ces
plaintes en cherchant une autre avocate. C’est finalement Laure
Heinich Luije, dont le nom m’a été donné par maître Catherine
Mecary, proche de Noël Mamère, qui a pris le dossier en main avec
une diligence et une efficacité remarquable : en effet, ce 4 avril 2010,
les plaintes sont reconnues comme fondées et l’instruction, aux
mains de la juge Florence Michon, est officiellement ouverte.
L’armée française est poursuivie pour « crimes contre l'humanité ».
Les plaignantes sont bien décidées à aller jusqu’au bout, mais
elles n’ont pas les moyens. Pour l’instant je suis le seul support finan-
cier de ces plaintes. Je fais donc appel à la générosité des individus
ou des associations pour m’aider, soit par des chèques, soit en se por-
tant partie civile. On peut estimer un coût de 10 000 euros environ
(mais je ne sais pas trop en fait...) dont j’ai réglé une provision. n

Annie Faure

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BRUNO GOUTEUX

Il faut juger les hommes politiques,


diplomates et militaires français
complices du génocide
INTERVIEW DE MARTIN MARSCHNER

« (…) Aux termes du présent statut,


une personne est pénalement responsable et peut être punie
pour un crime relevant de la compétence de la Cour si :
(...) En vue de faciliter la commission d’un tel crime,
elle apporte son aide, son concours ou toute autre forme
d’assistance à la commission ou à la tentative de commission
de ce crime, y compris en fournissant les moyens
de cette commission. »
Article 25 du statut de la Cour pénale internationale (CPI),
ratifié par la France.

Les 13 et 14 mai 1994, « des dizaines de milliers de Tutsi, rescapés


du génocide jusque-là, seront bombardés et mitraillés par des soldats fran-
çais ». Les témoignages de la participation directe au génocide de
militaires français, entre avril et juillet 1994, se font de plus en plus
nombreux. Les rescapés et les génocidaires qui nous les livrent nous
font franchir un pas supplémentaire dans la compréhension de ce
qu’aura été le rôle de l’armée française dans l’extermination minu-
tieusement programmée de centaines de milliers de personnes, dans
les collines rwandaises. Ces témoignages – et tous ceux qui suivront
– nous obligent à regarder en face ce qui, pour la majorité de nos
concitoyens, reste à ce jour impensable, indicible, ce que la raison
voudrait enfouir au plus profond. Si certains de nos compatriotes
peuvent aujourd’hui être jugés pour complicité de génocide, d’autres
en ont été des acteurs de premier plan : des génocidaires.
Au-delà de ces témoignages chaque année plus nombreux dont le
recoupement permet de reconstituer l’histoire de la guerre secrète

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menée par l’armée française contre les civils Tutsi voués à l'extermina-
tion, les connaissances accumulées et non contestées à ce jour sur le
rôle de certains de nos concitoyens – hommes politiques, diplomates
et militaires – dans la perpétration du dernier génocide du XXe siècle
peuvent d’ores et déjà nous permettre de les traduire devant les tribu-
naux et de mettre une fin à l’impunité dont ils jouissent aujourd’hui.
Comme l’explique Jacques Morel dans son ouvrage La France au
cœur du génocide des Tutsi, (L’Esprit Frappeur, Izuba Editions, 2010)
« des Français, dirigeants politiques, hauts fonctionnaires, diplomates et
militaires en 1994 peuvent être mis en cause pour complicité de génocide des
Tutsi du Rwanda ». [Lire également à ce sujet Imprescriptible, de Géraud
de la Pradelle, paru aux éditions des Arènes.] Rappelant que « l’incrimi-
nation de génocide et de complicité de génocide est recevable par les juridic-
tions françaises » pour les actes commis au Rwanda entre le 1er janvier
et le 31 décembre 1994 en vertu de la règle de compétence univer-
selle, il livre une liste – non-exhaustive – de trente-six actes dont la
véracité n’est plus à démontrer, ces derniers étant largement docu-
mentés dans les rapports, commissions, enquêtes nationales et inter-
nationales ainsi que par les travaux d’historiens et de journalistes.
On s’arrêtera sur l’un de ces griefs, parmi les plus accablants :
« Pendant le génocide des Tutsi, fourniture d’armes, de munitions
et de matériels aux Forces armées rwandaises par l’entremise du
ministère de la Coopération, alors que celles-ci participent au
génocide et approvisionnent en armes et munitions la gendarme-
rie, la police, les milices et l’organisation de l’autodéfense popu-
laire qui accomplissent le « travail » d’exécution systématique des
Tutsi. Contournement de l’embargo sur les fournitures d’armes
décidé par le Conseil de sécurité de l’ONU. »
La France a donc livré des armes aux génocidaires, avant, pen-
dant, et même après le génocide. Le rapport d’Human Right Watch,
Rwanda/Zaïre, Rearming with impunity, dès 1995, les auditions de la
Mission d’information parlementaire française de 1998, le rapport de
l’OUA, en 2000, la Commission d’Enquête Citoyenne (CEC), en
2004, la Commission Mucyo, en 2007, nous le rappellent, tout
comme les nombreux documents et témoignages rapportés par
Patrick de Saint Exupéry, Colette Braeckman, Gérard Prunier...
Les livraisons d’armes, par l’entremise de la France et en viola-
tion de l’embargo de l’ONU, sont donc largement documentées.
Mais un aspect qui l’est beaucoup moins, c’est la provenance des
fonds ayant servi à l’achat de ces armes et de ces munitions.

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À ce propos, la CEC, constatant que la Banque Nationale du


Rwanda – trésor de guerre des génocidaires – a tiré des sommes
importantes sur la Banque de France et la BNP Paris
(2 737 119,65 FF en six prélèvements du 30 juin au 1er août pour la
Banque de France, 30 488 140,35 FF en sept prélèvements du 14 au
23 juin 1994 pour la BNP), interroge :
« La Commission se demande comment la Banque de France a
pu procurer des moyens financiers (dont 1 500 000 FF le 1er
août, alors que le Gouvernement responsable du génocide et sa
banque ont quitté le Rwanda depuis un mois) aux auteurs d’un
génocide commencé le 7 avril ? Comment l’autorité de tutelle de
la place financière de Paris a pu ne pas demander de couper les
liens financiers avec les autorités génocidaires; comment la BNP
a pu ignorer la portée de ces prélèvements ? »
Une partie des travaux de la CEC portait en effet sur la compli-
cité financière française. Mais la CEC n’est pas la seule à s’interroger
sur la compromission des structures bancaires françaises avec les
génocidaires rwandais.
Ainsi, en marge du rapport final de la Commission internatio-
nale d’enquête des Nations Unies sur les livraisons d’armes illicites
dans la région des Grands Lacs (S/1998/1096-18 novembre 1998),
peut-on lire :
« Le 13 août 1998, le Président a écrit au Ministre français des
affaires étrangères pour demander si le Gouvernement français
était au courant des constatations du Ministre suisse de la justice
concernant la Banque nationale de Paris (BNP) et un courtier
sud-africain en armements, Willem Ehlers, qui étaient exposées
dans le rapport de la Commission (S/1998/63, par. 16 à 27). La
Commission a demandé également si le Gouvernement français
faisait une enquête sur cette question. La Commission n’a pas
encore reçu de réponse du Gouvernement français. »
La commission n’aurait pas encore reçu de réponse du gouver-
nement français...
À l’heure de la réconciliation franco-rwandaise, et alors que le
président français est allé visiter le site du mémorial de Gisozi, érigé
à la mémoire des nombreuses victimes du génocide, victimes dont les
récentes investigations rapportent qu’elles auraient également été
assassinées par des militaires français [voir dans ce numéro l’interview
de Serge Farnel], cette question du financement du génocide semble
avoir été totalement mise de côté.

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Nicolas Sarkozy évoquant lors de son récent voyage au pays des


milles collines des « erreurs politiques » et des « erreurs d’apprécia-
tion » concernant le rôle de la France au Rwanda continue de nier le
soutien inconditionnel – militaire, diplomatique, financier – apporté
par la France aux génocidaires rwandais.
Il nous faut également souligner que ce dernier s’évertue à pas-
ser sous silence le fait qu’en 1994, il était le porte-parole du gouver-
nement français, alors engagé en plein génocide. À ce titre, il avait
connaissance de la politique française menée au Rwanda et l’a à
maintes reprises défendue. Enfin – et ce qui aggrave considérable-
ment sa responsabilité –, il occupait la fonction de ministre du
Budget1 à partir du 23 mars 1994. Or, parmi les attributions de ce
ministère figurent la lutte contre la fraude et les grands trafics inter-
nationaux, dont le trafic des armes.
On est amené à voir dans les multiples – et finalement fructueu-
ses – tentatives initiées depuis l’élection de l’ancien ministre du
Budget comme président de la République pour reprendre et norma-
liser les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda, une
volonté de règlement définitif de l’accusation de complicité de géno-
cide pesant sur la France, certains de ses hommes politiques et de ses
militaires.
Faut-il plus particulièrement y voir la volonté d’un homme,
aujourd’hui président de la République, d’enterrer définitivement le
dossier du financement du génocide par la France, dossier à propos
duquel on peut, pour le moins, dire que la France et ses banques,
parmi lesquelles la BNP, auront si peu coopéré avec la Commission
internationale d’enquête des Nations unies sur les livraisons d’armes
illicites dans la région des Grands Lacs ?
Nous revenons sur ce dossier avec Martin Marschner que nous
avions interrogé dans le précedent numéro de La Nuit rwandaise et
qui nous avait affirmé qu’il était en mesure de prouver qu’une caisse
noire, destinée aux services secrets français, qu’il avait contribué,
malgré lui, à alimenter, aurait presque exclusivement été utilisée,
entre mars et juillet 1994, pour financer le gouvernement intérimaire
rwandais alors que ce dernier était en train d’encadrer et de supervi-
ser l’extermination de plus d’un million de personnes. n
Bruno Gouteux

1. Voir page 126.

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Interview de Martin Marschner


La Nuit rwandaise : Mr Marscher, nous avons publié l’an dernier
une longue interview [L’argent de mes clients à aussi servi au
financement du génocide par la France, LNR n°3, p.397] dans
laquelle vous affirmiez être en mesure de prouver qu’une partie
des armes livrées aux génocidaires rwandais, en 1994, avait été
financée par la Caisse Centrale de Réassurance via un compte de
la BNP, agence Villiers, compte n°000407 067 23 clé 17 [docu-
ment 1]. Vous nous produisez d’ailleurs une attestation de
Monsieur Terraillon [document 2] qui affirme que « la quasi-
totalité des opérations (aussi bien de trésorerie que de placements
ou spéculations) initiées par Rochefort Finance, la Caisse
Centrale de Réassurance ou leur gestion, donc notamment ceux de
la SICAV Rochefort Court Terme, transitaient par ce compte ».
C’est bien le compte vers lequel remontent les enquêteurs dans
l’affaire des achats d’armes livrées aux génocidaires rwandais dans
le cadre du contrat « Willem Ehlers » sur lequel l’ONU a
enquêté ?
Martin Marschner : Tout à fait, c’est bien de ce compte dont il s’agit.
Et d’ailleurs, il ne figurait pas seulement dans ce fameux rapport de
l’ONU que vous citez, mais c’était bien le compte que les membres
de la commission Mucyo avaient eux-mêmes identifié, comme j’avais
pu le constater dans leurs locaux le mardi 22 mai 2007, au lendemain
de mon audition, lors du débriefing.
Quelles suites ont été données à ces révélations qui engagent l’État
français dans le financement du génocide des Tutsi ? Avez-vous été
contacté pour répondre de vos affirmations sur ce dossier ?
Je vous répondrai assez laconiquement. Avant mon audition à Kigali
du 21 mai 2007, dans le procès qui m’opposait à la C.C.R. [Caisse
centrale de réassurance, dont l’État est l’actionnaire principal], cette der-
nière avait été déboutée par la cour en première instance, en avril
2007, de sa constitution de partie civile au motif « que la C.C.R.
avait toujours été au courant des manipulations et qu’elle aurait pu les
arrêter à tout moment (donc notamment à partir de fin décembre 1993,
début des « pertes » abyssales) ». Vous avez d’ailleurs publié dans « le
dossier Marschner » l’intégralité de cet arrêt [tous les documents four-
nis par Martin Marschner sont disponibles sur le site de la revue, rubrique
Dossiers].

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Ayant fait mon témoignage, la C.C.R. et le Parquet ont fait appel de


cette décision et le 2 avril 2008, je me fais condamner par la 9ème
chambre, section B, de la Cour d’Appel de Paris, à une amende de
150.000 euros et à 70.646.632 euros de dommages et intérêts alloués
à la société d’État, C.C.R.
Ce montant de 70 millions d’euros est, non seulement la plus haute
condamnation d’un particulier, mais en complète contradiction avec
les faits (j’ai perçu pour la période 792.000 euros de commissions) et,
surtout, avec la réalité judiciaire. En effet, j’ai été condamné pour
recel alors qu’il n’y a aucun auteur principal, celui-ci ne pouvant être
que Rochefort Finances (c’est-à-dire la direction financière filialisée
de la C.C.R.), c’est-à-dire eux-mêmes ! Il y a ici une « novation »
en matière judiciaire qui a pourtant été confirmée en cassation. Je
pense que ces faits et chiffres parlent d’eux-même !

Le rapport de la commission rwandaise, dit rapport Mucyo, sem-


ble avoir minimisé la portée de votre déposition. Cependant, fin
octobre 2008, donc après la première rencontre Sarkozy-Kagame
à Lisbonne, et un an après la publication du rapport Mucyo, le
gouvernement rwandais publiait un communiqué où le Président
Sarkozy était « lui même mis en cause par un témoin de haut
rang dans le cadre du financement du génocide ». Le gouverne-
ment rwandais aurait-il enterré vos révélations sur l’hôtel de la
« realpolitique » et des tractations entre ces deux États ?
Certainement. Déjà, dans les conclusions du Rappport Mucyo tel
qu’il fut finalement publié le 5 août 2008 (il avait été remis au
Président Kagame le 17 novembre 2007 et maintenu secret jusque-
là), et contrairement à leur mission initiale, les rapporteurs « conseil-
laient » une reprise des relations diplomatiques et une atténuation
des tensions avec la France. C’est une position qu’on ne peut adop-
ter que si l’on a un atout maître ! Or, grâce au dossier que j’ai remis,
ils le possédaient, cet atout maître : le rapport comptable révélé par
la COB des détournements quasi quotidiens des fonds des OPCVM
(SICAV et FCP) de la C.C.R. au profit des utilités des services spé-
ciaux français.

Est-ce que ça permet d’expliquer la volonté du gouvernement fran-


çais de renouer avec le Rwanda ? Il y a eu d’incessants mais très
discrets voyages au Rwanda de négociateurs français entre novem-

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bre 2007 et juillet 2008. On a vu Kouchner, bien sûr, mais aussi


Claude Guéant – le secrétaire général de l’Elysée –, André Parant
– le conseiller Afrique de l’Elysée –, Philippe Bohn – le « mon-
sieur Afrique d’EADS »! –, et même Alain Madelin, défiler à
Kigali... Toujours selon La Lettre du Continent (n°577, du 3
décembre 2009), « la reprise des relations diplomatiques avec le
Rwanda [serait] un vrai soulagement pour le président fran-
çais... ». La responsabilité de monsieur Sarkozy, en tant que
ministre du Budget en 1994, est donc engagée dans ces manipula-
tions financières ayant, selon vous, servi à dégager des sommes
permettant notamment à financer des achats d’armes et de muni-
tions pour le compte des génocidaires ? Ne disiez-vous pas en 2009
qu’il « est plus qu’improbable que le ministre du Budget ne sache
pas ce qui se passe avec son milliard » ?
Si vous mettez mes déclarations précédentes en « écran de fond »
sur les relations franco-rwandaises, alors tout devient très clair et
notamment la scandaleuse déclaration de monsieur Sarkozy par rap-
port aux textes de l’ONU et de OUA sur l’intangibilité des frontiè-
res, « d’allouer les richesses du Kivu au Rwanda ». Beau respect de
l’intégrité territoriale de la RDC ! Bien évidemment, chaque fois que
la France souhaitait se réaffirmer en Afrique centrale, il y avait une
publication dans les journaux, notamment anglo-saxons, d’un
Président Sarkozy lui-même mis en question par un « témoin de haut
rang » (« high ranking witness »). Il est clair, qu’avec de tels élé-
ments, le côté français ne pouvait que plier tant qu’on ne les mettait
pas en cause directement. C’est bien ce qu’a compris M. Kagame...
comme M. Sarkozy, et son entourage. L’autre alternative aurait été de
dénoncer ce financement publiquement grâce aux données de la
Banque Nationale du Rwanda de l’époque et donc l’implication
totale et directe de la France (au moins de certains de ses dirigeants)
dans le génocide. Le problème de cette solution est son irréversibilité
et la confrontation totale.

Vous nous aviez dit en 2009 que Sarkozy, en poste au Ministère


de l’Intérieur, avait refusé que le dossier des Renseignements
Généraux vous concernant ne vous soit communiqué ? Vous nous
fournissez aujourd’hui la réponse du ministère de l’Intérieur vous
informant du refus que ne vous soit transmis ce dossier [docu-
ment 3]. Pourquoi votre dossier est-il classé secret défense ? En
quoi est-ce, comme vous l’affirmiez en 2009, un moyen de
« cacher cette histoire » ?

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Effectivement, j’ai cherché à avoir accès, par deux fois, à mon dossier
auprès des RG. La première fois dès 1997 et la seconde fois en 2003.
En 2003, c’était bien M. Sarkozy qui était ministre de l’Intérieur, or
c’est bien lui, qui, selon le papier de la CNIL en votre possession,
interdit l’accès à mon dossier pour raison de secret défense. En 2003,
j’ai donc fait appel de cette décision devant le Tribunal administratif
comme la loi m’y autorise et par deux fois, en première comme en
seconde instance, cet accès a été refusé en raison de mon implication
dans l’affaire Rochefort Finances/C.C.R et du secret défense qui la
couvrait. Il est pour le moins surprenant qu’une affaire dont la
conclusion judiciaire ne s’avère être (officiellement) qu’un « sim-
ple » abus de confiance, soit au niveau des informations détenues par
les RG (aujourd’hui DGRI) considérée comme « secret défense pou-
vant nuire à la sécurité de l’État » ! C’est l’un ou l’autre, mais pas les
deux ! Bien évidemment, c’est pour M. Sarkozy et ses compagnons,
un moyen très efficace de se protéger. Par contre, la divulgation de
ces faits, notamment des arrêts du Tribunal administratif, constitue
un problème majeur pour eux à l’avenir.

Parmi les personnes que vous aviez désignées comme étant impli-
quées dans ce renflouement – un milliard ! – de la CCR, on a vu
M. Pierre Duquesne, dont vous nous disiez qu’il était le responsa-
ble « assurances » qui siégeait au Conseil d’administration de la
CCR au moment des faits, aux côtés de Bernard Kouchner –
notamment lors de son déplacement dans les territoires palesti-
niens. Quant à Michel Taly, il s’est vu remettre par Alain Lambert,
alors ministre délégué au Budget et à la Réforme budgétaire, la
Légion d’honneur, en janvier 2003. Parlant de Taly, Lambert pré-
cisera qu’il est « rigoureux, d’une éthique exigeante, [qu’]il s’af-
firme comme un grand serviteur de l’État » avant de rappeler « sa
loyauté absolue à l’endroit de tous les gouvernements qu’il a ser-
vis ». Vous avez les comptes-rendus des Conseils d’Administration
où a été ordonné le renflouement. Apparemment la responsabilité
de ces personnes n’a jamais été mise en cause?
En ce qui concerne la proximité de Monsieur Kouchner avec
Monsieur Duquesne qui, lui, était membre du conseil d’administra-
tion de la C.C.R. au moment des faits, vous me l’apprenez.
Concernant les autres personnes que vous citez, notamment
Monsieur Taly, je détiens effectivement copies des conseils d’admi-
nistrations concernés [consultables sur le site Internet de la revue].

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Effectivement la responsabilité de ces personnes n’a jamais été rete-


nue bien que j’ai porté plainte en ce sens, comme vous pouvez le voir
dans les dossiers (numérotés 1 à 13) que je vous ai déjà remis et que
vous avez publiés. Il y a là en France une protection toute « corpora-
tiste », tout comme le vote de certaines « immunités », « prescrip-
tion » ou encore « auto-amnisties ».

Vous avez donc été condamné à payer pas moins de 70 millions


d’euros de dommages et intérêt à la CCR ! Quel est le sens d’une
telle condamnation ? Que vous est-il reproché ?
Comme je viens de le dire plus haut, cela est d’autant plus « trou-
blant » qu’en première instance, les juges avaient pointé là où le bât
blessait, c’est-à-dire la parfaite connaissance de Rochefort
Finances/C.C.R. des détournements de fonds sur leurs OPCVM. Par
ailleurs, je me réserve de révéler, dans un avenir éventuellement pro-
che, les conditions dans lesquelles ce procès avait été « réactivé »
fin juillet 2006, soit douze ans après les faits et sept ans après la clô-
ture du dossier, mais surtout deux ans après que la Cour Européenne
des Droits de l’Homme (CEDHLF) l’ait déclaré « inéquitable » dès
l’instruction ! Dans un pays autre que la France (avec la Pologne et
la Turquie), après une telle décision, le procès ne pouvait avoir lieu...
Mais, en juillet 2006, les relations entre la France et le Rwanda
étaient au plus mal et il fallait faire taire définitivement Monsieur
Marschner, en le décrédibilisant.
Concernant le motif de ma condamnation, nous en avons déjà parlé
plus haut. Revenons donc au sens d’une telle condamnation. Près de
71 millions d’euros, c’est un record, cela a un sens si vous vivez en
France et êtes ressortissant français. Heureusement que les juges qui
prononcent de telles condamnations restent franco-français dans
leur vécu. En effet, avec une telle condamnation, tout résident
citoyen français a son avenir derrière lui et cela même éventuelle-
ment pour plusieurs générations de ses descendants. Bien géré de la
part de l’administration, cela vous conduit immanquablement au sui-
cide. C’est une espèce de peine de mort à peine déguisée !
Dans mon cas, c’est différent, je suis ressortissant allemand et vis
donc à l’étranger. Bien sûr, je ne peux rien posséder en France ! Mais,
la décision de la CEDHLF me protège hors de ce (beau) pays.

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Et puis, tenter de faire exécuter une telle décision à l’étranger entraî-


nerait, immanquablement, la réouverture du dossier dans le pays
concerné. Et je ne pense pas que des juges, par exemple allemands,
seraient aussi influençables comme leurs confrères français face à un
tel sujet, le génocide. n
Note
1. Parmi les attributions du ministère figurent la lutte contre la fraude et les grands trafics inter-
nationaux dont le trafic des armes. Le Rapport de l'OUA rappelle « que l’agence para-gou-
vernementale française chargée de réglementer le commerce des armes avait établi des
normes rigoureuses à ce chapitre; pourtant, 31 des 36 transactions conduites avec le
Rwanda l’ont été «sans respecter les normes.»

D O C U M E N T S

La copie des documents décrits ci-dessous – ainsi que de nombreux


autres documents transmis par M. Marschner appuyant ses décla-
rations – peuvent être consultés sur le site de la revue (rubrique
« Dossiers ») à l'adresse www.lanuitrwandaise.net.
Document 1 :
Numéro de compte de la B.N.P Villiers (18, avenue de Villiers, 75017
Paris) code banque: 30004 code guichet: 00812 n° de compte:
00040706723 clé 17
Document 2 :
Note sur les allers/retours sur BTAN rédigée par Monsieur Philippe
Terraillon « Ces allers/retours servaient à équilibrer les comptes entre les
deux entités (la SICAV Rochefort Court Terme, RCT) et un compte
compatible avec l'opération souhaitée. Dans certains cas, comme l'opé-
ration du 5 mai 1994, nous avons la totalité des entités, la SICAV
R.C.T et en contrepartie le F.C.P Madeleine. (…) Le compte en
Banque principal, pivot, de R.F [Rochefort Finances] et de la C.C.R
[Caisse Centrale de Réassurance] était, à la demande express de la direc-
tion de R.F, celui de la B.N.P Paris, Agence Villiers, compte
n°40706723 Rib 17. La quasi totalité des opérations (aussi bien de tré-
sorerie que de placements ou de spéculations) initiées par R.F, la C.C.R
ou leur gestion, donc notamment ceux de la SICAV R.C.T transitaient
par ce compte. »
Document 3 :
Courrier du Tribunal Administratif de Paris (7e section – 2eme cham-
bre) relatif à l'audience publique du 15 avril 2005 rejetant la requête de
M. Marschner que lui soit communiqués les documents le concernant
détenus par les services des Renseignements Généraux.

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YVES COSSIC

« Le génocide des Tutsi


en 1994 n’était pas
inévitable »1
Dans toute société, où prédominent les conflits d’intérêts, la réalité
de la vie politique est soumise à une double contrainte : la pression
des rapports de force et la nécessité de préserver les conditions mini-
males d’un vivre ensemble.
Les stratégies qui ont caractérisé les trois principaux génocides
du XXème siècle ont utilisé les propagandes de la haine dans le sens
d’une pure négation des conditions du vivre ensemble, puisque l’une
des communautés vivant sur le territoire des États génocidaires était
visée comme ennemi absolu, c’est-à-dire vouée à l’extermination
totale. Le fait brut des exterminations de masse n’est pas simplement
réductible au déchaînement aveugle de la violence des guerres « clas-
siques ». Cette distinction minimale entre la violence armée des
guerres « classiques » et la tuerie génocidaire nous amènera à exami-
ner la question des rapports de force dans la société rwandaise entre
1959 et 1994.
Au cœur de cette investigation de longue durée, le jugement de
Dominique Franche nous interpellera sans cesse : « Le génocide des
Tutsi en 1994 n’était pas inévitable. »
S’agissant de l’évolution des rapports de force dans la société
rwandaise, il est indispensable de remonter au-delà de la période de
la mise en place de l’idéologie qui fit des Tutsi une prétendue race
supérieure. Une telle idéologie a été fabriquée de toute pièce par les
anthropologues, les administrateurs successifs et les missionnaires qui
investirent le Rwanda.

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La société rwandaise précoloniale a bien connu des conflits


guerriers. Gérard Prunier nous rappelle à ce sujet dans Rwanda : le
génocide que l’origine principale de ces affrontements n’était pas
située dans une haine ethnique immémoriale, mais dans des luttes
pour le pouvoir trans-ethniques : « il n’y a dans l’histoire pré-coloniale
du Rwanda aucune trace de violence systématique entre Tutsi et Hutu en
tant que telle ». Il y a eu profusion de guerres intérieures et extérieu-
res ; soit elles opposaient les Banyarwanda (les Rwandais) en tant
que groupe à des tribus ou des royaumes étrangers ; soit elles
voyaient des lignages de chefs se battre entre eux pour conquérir un
pouvoir local et tous les abagaragu (serviteurs, sujets) se tenaient aux
côtés de leur shebuja (chef). Dans l’histoire précoloniale du Rwanda,
on peut, sans trop de risque d’erreurs, parler d’une forme tradition-
nelle de la guerre ; et, dans une première approche, cette forme cor-
respond assez bien à la définition de Clausewitz : « La guerre n’est
rien d’autre que la continuation des relations politiques avec immixtion
d’autres moyens. » Selon une telle définition, le recours à la violence
armée ne transforme pas la guerre en un phénomène autonome, qui
échapperait aux déterminations de la vie politique et aux enjeux de
pouvoir qui la caractérisent.
Les stratégies génocidaires nous situent aux antipodes de cette
opposition de la guerre comme continuation de la politique. Dans
l’histoire des rapports de forces qui ont abouti, le 7 avril 1994, au
déclenchement du génocide des Tutsi et à l’élimination systématique
des « Justes » hutu et des démocrates, la consultation des données
historiographiques disponible permet de distinguer trois moments
stratégiques décisifs :
1- La volte face de l’Église Catholique et de la tutelle belge dans les
années 1950 ; elles se sont brusquement tournées vers le peuple «
majoritaire » hutu pour tenter de contrer les revendications indépen-
dantistes portées par les Tutsi « évolués ».
2- L’opération militaire Noroît de l’État français qui a permis de stop-
per l’avancée des troupes de l’A.P.R. (l’armée du Front patriotique
rwandais) sur Kigali en octobre 1990.
3- La « comédie sinistre de la non-intervention » (l’expression est
d’Alexandre Koyré) de la communauté internationale, et la réduc-
tion au minimum des forces de la Minuar, alors que l’État français
maintenait son appui financier et militaire au gouvernement intéri-
maire engagé dans l’exécution du génocide.

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Chacun de ces moments stratégiques dans l’enchaînement des


causes multiples du génocide mérite d’être éclairci.
PREMIER MOMENT STRATÉGIQUE

Le renversement d’alliance de la tutelle belge et de l’Église


Catholique en faveur du peuple hutu majoritaire intervient dans le
contexte de la Guerre Froide ; dans ce contexte international, la
plupart des mouvements indépendantistes d’Afrique et d’ailleurs
était considérée comme les alliés de l’URSS et donc soupçonnés
d’être procommunistes. Ce fus le cas en particulier pour les militants
de l’UNAR. Dans les pays voisins, les assassinats commandés du
prince Rwagasore (une figure de l’Uprona, parti non ethnique au
Burundi) et de Patrice Lumumba s’inscrivent dans cette lutte d’in-
fluence qui oppose d’un côté le camp dit socialiste, et de l’autre les
pays capitalistes.
Au Rwanda, l’idéologie de la « révolution sociale » conçue par
le prélat suisse Perraudin, et largement diffusée par l’Église
Catholique et les Pères Blancs, se voulait ouvertement anti-commu-
niste. En réalité, la prétendue révolution sociale reposait sur une
idéologie raciste consistant à confondre l’appartenance à un groupe
ou à une classe sociale et l’appartenance à l’une des trois ethnies
(Tutsi, Hutu, Twa). Depuis 1932, l’appartenance à une ethnie était
officialisée par la carte d’identité ethnique mise en place par l’admi-
nistration belge. L’idéologie du peuple hutu majoritaire va prendre la
tournure d’un principe d’exclusion, qui réduit toute personne de
l’ethnie tutsi au statut d’ennemi potentiel, voire même d’ennemi
absolu exterminable. C’est ainsi que sous le régime de Kayibanda
Grégoire, (ex-séminariste formé par Perraudin), les Tutsi vont être
qualifiés d’« Inyenzi », c’est-à-dire de cafards. L’anthropologue belge
Luc de Heusch, auteur en particulier de la magistrale étude ethnogra-
phique Rois nés d’un coeur de vache nous apprend qu’une telle idéolo-
gie peut être facilement utilisée dans le sens d’un embrigadement cri-
minel des masses. C’est là le sens de la formule : « Les Hutu majori-
taires utilisent la démocratie comme une arme. » Ce jugement de l’an-
thropologue nous rappelle que dans les périodes de crise extrême, les
adhésions massives peuvent prendre la forme d’un embrigadement
aveugle. L’influence compulsive de l’idéologie du peuple majoritaire
comme l’impunité des organisateurs des premiers massacres a donné
à cet embrigadement le sens de la plus redoutable arme d’anéantisse-
ment des hommes.

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Dans un article publié dans Les temps modernes de décembre


1994, Luc de Heusch précise son interprétation de l’idéologie du
peuple majoritaire : « On pourrait à la rigueur être d’accord avec la
déclaration de monsieur Nahimana, historien idéologue qui fut le directeur
de l’Office Rwandais d’Information : si depuis l’avènement du christia-
nisme et de la colonisation, la culture rwandaise a été «entamée», elle n’a
pas été «noyée» [Nahimana 1993, p. 16]. Mais à condition d’ajouter
que, noyée, elle l’a été, et dans un bain de sang, par la République
Catholique armée par l’Occident. »
Dans la stratégie de mise en œuvre de l’extermination des Tutsi,
l’obéissance au chef, dans le sens d’un automatisme aveugle, laisse
apparaître des interférences entre une double généalogie : la plus
ancienne est celle de l’irivuzumwami, c’est-à-dire la soumission
inconditionnelle aux ordres du Roi ; à cette forme de soumission
s’est substitué le conditionnement à l’obéissance inculqué par l’Église
durant la période coloniale ; il se résume par l’expression swahili
« Ndiyo bwana » dont la traduction explicite est : « Oui Monsieur...
donc j’exécute. » Dans son commentaire des « procès de Bruxelles »
qui se sont tenus entre le 17 avril et 8 juin 2001, le théologien
Ntezimana nous rappelle que cette docilité conditionnée a caracté-
risé le comportement des exécutants du génocide qui allaient à leur
besogne meurtrière comme s’ils allaient au travail, si bien que pen-
dant cette période « tuer » et « travailler » devinrent synonymes : « et
donc les gens ont obéi, ils y étaient tellement habitués ».
Ils ont obéi aux « Dix commandements de Bahutu », véritable
programme de la planification du génocide, qui fera l’objet d’une dif-
fusion publique au Rwanda et parmi la diaspora belge, notamment à
partir de 1990, date de l’intervention militaire française au secours
d’un régime en crise interne. C’est dans ces conditions précises que
les mouvances extrémistes du « Hutu Power » vont adopter une stra-
tégie d’extermination des Tutsi avec comme règle suprême « l’obéis-
sance perinde ac cadaver » [l’expression est de Alexandre Koyré dans
Réflexions sur le mensonge]. L’obéissance des exécutants aux program-
mateurs du génocide engage également la responsabilité de l’Église
Catholique depuis le gouvernement Kayibanda, formé rappelons-le
par Mgr Perraudin ; ce dernier fut le principal idéologue de la
« Révolution sociale » qui a institutionnalisé un rapport d’imbrica-
tion mutuelle entre l’Église, le Parmehutu et l’appareil d’État à tous
les échelons. Toutes ces constatations de l’histoire factuelle nous
autorisent à remettre en question certaines interprétations du géno-

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cide du type de celle de l’Abbé Eustache Butera ; celui-ci emploie


des expressions proprement métaphysiques comme « la force du
mal », « le mystère du mal ». Ce type de formules brouille d’avance
toute tentative d’éclaircissement rigoureux des véritables responsabi-
lités dans l’organisation et l’exécution d’un génocide où les initia-
teurs ont bénéficié de multiples soutiens financiers, diplomatiques et
militaires. Dans le même sens, le titre d’une sous-partie de l’ouvrage
de Laure de Vulpian Rwanda, un génocide oublié, à savoir « La faillite
du message de l’Église » nous laisse dans une perplexité inquiète.
Notre perplexité est redoublée, par la lecture de l’article d’Antoine
Mugesera2 publié ailleurs dans cette revue : le message réel de la plus
haute hiérarchie de l’Église rwandaise à travers son média principal,
le journal Kinyamateka, était véritablement de nature génocidaire.

DEUXIÈME MOMENT STRATÉGIQUE

L’opération Noroit, en 1990, comme le retrait des forces de la Minuar


en 1994 ont fait basculer de façon décisive le rapport des forces dans
le sens de la réalisation du programme d’exécution effective des
Tutsi.
En matière de rapport de force, il faut rappeler que l’offensive de
l’APR (armée du Front Patriotique du Rwanda) en octobre 1990 est
intervenue suite à l’échec des négociations avec le gouvernement
Habyarimana au sujet d’un retour des exilés tutsi de l’Ouganda et d’au-
tres pays limitrophes. À ce sujet, il serait vain de s’enliser pour savoir
si le retour en force correspond oui ou non à une guerre juste.
L’essentiel est de rappeler fermement qu’il existe bien une différence
de nature, et non pas simplement de degré, entre d’une part les straté-
gies génocidaires d’extermination totale d’une communauté humaine
pour ce qu’elle est, et d’autre part les formes classiques de la guerre.
Pour quelles raisons l’État français s’est-il engagé dans l’entraî-
nement des FAR et des milices parallèles interahamwe, par l’envoi en
particulier de forces spécialisées dans la guerre dite « subversive » ?
Les réponses les plus couramment avancées à cette question se résu-
ment à de bien piètres « raisons » : syndrome de Fachoda, compéti-
tion en Afrique de l’Est entre l’anglophonie et la francophonie, stra-
tégie géopolitique de mainmise sur les immenses richesses minières du
Zaïre voisin. Ou bien l’engagement de l’État français du côté du camp
du génocide ne révélerait-il pas une dépendance du pouvoir politique

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suprême, incarné par le président François Mitterrand, envers le pou-


voir militaire, qui trouvait au Rwanda l’occasion rêvée de mettre en
pratique les méthodes de la guerre dite révolutionnaire déjà expéri-
mentée au Vietnam, en Algérie, au Chili, en Argentine, etc ?
Toutes ces piètres « raisons » ne sont pas en réalité des raisons
car elles aboutissent à la perspective d’une complicité active avec des
forces génocidaires à une impasse nihiliste : la négation même de
toute vie politique fondatrice du vivre ensemble.
Le résultat effectif de l’opération Noroit sera d’avoir laissé le
temps aux mouvances génocidaires de préparer le déclenchement de
la solution finale le 7 avril 1994.

TROISIÈME MOMENT STRATÉGIQUE

L’avion du président Habyarimana est abattu en vue d’une mise


en route de la machinerie du génocide. Pour ceux qui ont une oreille
attentive à l’écoute de ce qui se savait et de ce qui se disait au sujet
du président Habyarimana, il est plus que vraisemblable que ce der-
nier était loin d’être le pire dans le camp de l’extrémisme génoci-
daire, même s’il a laissé faire (ou ordonné) des massacres-progromes
comme celui des Bagogwe. Le pire se manifestait plutôt dans son
entourage de l’Akazu et dans le parti de la C.D.R ou encore chez les
propagandistes de la R.T.L.M et du journal Kangura. Le président
Habyarimana avait accepté de négocier avec le F.P.R, ceci probable-
ment sous la pression de ses collègues présidents africains et des bail-
leurs de fonds internationaux. Force est de constater qu’il a fait
preuve d’une duplicité tergiversante dans ses prises de positions :
d’un côté il a laissé une totale liberté de manœuvre aux tendances les
plus extrémistes, de l’autre il a accepté une stratégie de négociations
en vue d’un partage du pouvoir avec le F.P.R. De ce fait, l’hypothèse
la plus vraisemblable revient à attribuer le tir contre l’avion prési-
dentiel aux militaires des FAR basés dans le camp de Kanombe.
Mais, à ce sujet de grossières désinformations ont été colportées par
les médias français grâce aux bons soins des Barril, Bruguière, Péan...
À ce niveau, on peut parler d’un « double mensonge », ou plutôt
d’un mensonge dans le mensonge qui s’apparenterait à ce
qu’Alexandre Koyré appelle « les manipulations des groupements
secrets » dans l’ouvrage déjà cité : « Dissimuler ce qu’on est, et pour
pouvoir le faire, simuler ce qu’on n’est pas. »

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Les gouvernants français de la cohabitation ont à l’époque dis-


simulé la nature du régime Habyarimana en utilisant l’argutie d’un
soutien « légal » à un régime qui prétendait fonder sa légitimité sur
une majorité populaire, alors qu’en réalité l’adhésion des masses
reposait sur un ethnisme haineux propagé depuis la « Révolution
sociale » et martelé de manière lancinante par la RTLM.
La duplicité foncière des gouvernants français s’est manifestée
à travers des pressions sournoises sur la communauté internationale.
Par diverses tractations auprès de l’ONU, du gouvernement améri-
cain, dirigé alors par Clinton, le gouvernement français a fini par
imposer la non intervention au niveau de la communauté interna-
tionale, laissant ainsi le général Dallaire et ses quelques soldats dans
une tragique impuissance face au déchaînement des forces du géno-
cide. Une intervention rapide d’un ou de deux milliers de soldats de
la Minuar aurait pu stopper net la machine génocidaire.
L’affirmation de Dominique Franche, « le génocide des Tutsi en 1994
n’était pas inévitable », prend dans ces conditions une intensité terri-
blement tragique.
Ils ont simulé ce qu’ils n’étaient pas, en adoptant une stratégie
faussement neutraliste de non-intervention dans le conflit armé
entre l’APR et les FAR. De multiples données, disponibles bien
avant le déclenchement du génocide, prouvent que l’État français a
maintenu sa présence militaire en appui aux forces du génocide, en
parfaite connaissance de cause quant à la préparation de celui-ci.
Parmi ces données, le fameux télex du 11 janvier 1994 que le géné-
ral Dallaire adressait à l’ONU : « On peut tuer 1000 Tutsi toutes les
vingt minutes. »
L’appui militaire au gouvernement intérimaire génocideur a été
maintenu sous la forme d’aides financières, de fournitures d’armes,
d’encadrement des génocideurs par des forces très spéciales et enfin,
selon les révélations de Serge Farnel et du Wall Street Journal, en
intervenant directement dans le « débusquage » et la chasse aux
Tutsi.3
Cette présence militaire de groupes de soldats français actifs sur
le terrain est attestée par de multiples témoignages. Par ailleurs, le
9 mars 2010, l’agence Hirondelle a publié l’information suivante à
l’occasion du procès Nzabonimana au TPIR d’Arusha : « 60 soldats
français se trouvaient au Rwanda d’avril à juillet 1994. » La base prin-
cipale de ces soldats était située au Mont Ndiza, entre Gitarama et

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Ruhengeri, précise la dépêche de l’agence Hirondelle. Ces soldats


appartenaient-ils aux Forces très spéciales des CRAP4 restées en
« sonnettes »5 ou en mission d’action offensive ciblée ? Étaient-ils des
mercenaires de Barril ou d’autres officines ?
Des témoignages de rescapés du génocide, aussi bien que des
récits de participation de génocideurs6 détaillent la participation de
soldats français à de véritables chasses à l’homme en renfort des géno-
cideurs. Ils auraient même tiré sur des populations civiles tutsi en
étant engagés dans une division du travail très élaborée : soldats fran-
çais utilisateurs d’armes lourdes, soldats des FAR dotés d’armes légè-
res, miliciens interahamwe rabatteurs et massacreurs à l’arme blanche.

POUR UNE SALVE D’AVENIR

Pour les rescapés, il ne suffit pas de revenir sans cesse sur le


passé ; il est salubre d’ouvrir des perspectives d’avenir, pour un vivre
ensemble.
Contre l’oubli, et particulièrement contre l’effacement dans les
mémoires des véritables responsabilités en matière de programma-
tion et d’exécution du génocide, en matière aussi de complicité de
l’État français, de la hiérarchie catholique et des Pères blancs, de la
Démocratie Chrétienne européenne, il est urgent de créer à l’échelle
internationale un cadre juridictionnel interdisant toute forme de
négationnisme comme toute forme de propagande en vue d’une
mobilisation revancharde des mouvances mortifères du Hutu Power.
Ce cadre juridictionnel existe déjà pour le génocide des Juifs et des
Tziganes commis par les nazis et l’État hitlérien.
Au procès de quatre génocideurs à Bruxelles en 2001, l’avocat
général Alain Winants, avant de requérir la réclusion à perpétuité
pour les quatre prévenus, a tenu à rappeler les principales fonctions
des peines de justice pour des personnes engagées dans un génocide :
une fonction exemplative, une fonction symbolique associée à une
fonction rétributive à hauteur du mal commis. Bref, les jugements de
justice en ce domaine ont comme principale fonction d’assurer une
réparation qui, aux yeux de l’avocat général, doit permettre une re-
socialisation entendue ici dans le sens étroit d’une possible réinser-
tion dans la vie professionnelle.
Quand certaines associations comme Intore za Dieulefit s’enga-
gent dans des projets de solidarité avec les victimes du génocide et

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les rescapés, il est évident que leur intervention dépasse la finalité


d’une simple réinsertion professionnelle.
Le lien social ne peut renaître avec force qu’en engageant tous
les Rwandais, qu’ils soient désignés Hutu, Tutsi ou Twa. L’aide exté-
rieure ne suffit pas à recréer un lien social solide sur la longue durée,
même si momentanément elle peut contribuer à donner du sens à la
vie des rescapés qui se sentent souvent abandonnés à leur sort. Le
lien social peut-il renaître sans passer par une catharsis à grande
échelle, une catharsis capable de purger les passions les plus destruc-
trices, celles de la haine conditionnée et de la peur de l’autre ? Une
telle catharsis ne peut guérir le corps social qu’à partir du savoir tra-
gique résumé dans l’affirmation de Dominique Franche :
« Le génocide des Tutsi en 1994 n’était pas inévitable. »
Ce savoir tragique est aussi celui des résistances aux forces du
génocide. Nous retiendrons deux exemples : la résistance de Bisesero,
et celles plus individuelles des Justes hutu7, en particulier celle
d’Agathe Uwilingiyimana et du président de la cour constitution-
nelle du Rwanda Joseph Kavaruganda. En dehors de ces deux person-
nalités politiques, des civils hutu, au risque de leur vie, ont égale-
ment protégé des Tutsi pourchassés dans les faux-plafonds de leurs
maisons.
La résistance des Tutsi réfugiés sur les collines de Bisesero fut à
la fois organisée, longue et héroïque. Dans le chapitre intitulé
« Résister et sauver » de Rwanda, un génocide oublié ?, de Laure de
Vulpian, la conclusion donne un aperçu de cet héroïsme désespéré :
« Et Bisesero, c’est presque trois mois de résistance désespérée du 9 avril
au 29 juin 1994. Ce sont des civils armés de pierres et de bâtons contre
des soldats et des miliciens dotés d’armes à feu et même d’une mitrailleuse.
Bisesero c’est cinquante mille morts. »
Entre le 26 et le 29 juin 1994, les militaires français ont pour
ainsi dire livré les deux mille derniers survivants aux tueurs8 ; à la fin
de la tuerie il ne restait plus que neuf cents survivants. La tragédie de
Bisesero confirme bien le fait d’une réduction de tous les civils tutsi
au statut d’ennemi intérieur à exterminer. Mais le courage de la résis-
tance des simples paysans et éleveurs de cette région escarpée sur-
plombant Kibuye, comme celui des Justes hutu qui ont osé cacher des
Tutsi pour les sauver, est une invitation inflexible adressée à tous les
Rwandais en vue de prendre en charge leur avenir collectif selon un

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principe de solidarité et de justice ; ce principe exige la détermina-


tion du bien commun dans des domaines aussi vitaux que l’éduca-
tion, la santé publique et la culture populaire purgée des relents inep-
tes et délétères de l’idéologie ethniste. Seul ce type de responsabilité
soucieuse du bien commun peut fonder une orientation rationnelle
du vivre ensemble à toute la société rwandaise ; nous nous inspire-
rons librement de la pensée de Hegel pour confirmer cette perspec-
tive. Il nous suggère dans La raison dans l’histoire qu’un peuple qui se
veut maître de son destin doit savoir ce qui est vraiment utile pour le
vivre ensemble et ce qui est nuisible dans le sens de l’anéantissement
criminel de la vie.
L’attitude des résistants de Bisesero, comme celle des Justes,
résonnent dans nos mémoires comme une irrépressible initiation à la
plus haute responsabilité collective. n

Notes
1. Dominique Franche, Généalogie d’un génocide.
2. Abbé Sibomana, Kinyamateka et idées génocidaires (1990-1994)
3. « Rwanda’s Genocide. The Untold Storie » Anne Jolis, Wall-Street Journal du vendredi, 26
février 2010, et Metula News Agency pour la version française : « Le génocide du Rwanda :
l’histoire qui n’a pas été dite. »
4. Commando de Recherche et d’Action en Profondeur.
5. Expression de la revue RAID n° 97 qui rapporte que des soldats de l’opération Amarilys étaient
restés au Rwanda effectuer des opérations de renseignements : «Trois jours plus tard [après le
15 avril 1994] la quasi totalité des parachutistes français ont rembarqué à destination de la
République Centrafricaine, seuls quelques éléments des Forces spéciales vont rester en sonnettes »,
afin de rendre compte des évènements à l’Etat major de l’armée de terre RAID 97, p. 14.
6. Cf. Wall-Street Journal déjà cité.
7. Nous renvoyons ici au récent film de Marie-Violaine Roux & François-Jérôme Brincard :
Au bord du lac Kivu, les Justes du Rwanda. Les Films du Sud.
8. Voir ici même le témoignage de Bernard Kayumba.

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LAURENT BEAUFILS

Shoah-Rwanda :
de la valeur des témoignages
de rescapés de génocides
L’auteur de cet article s’interroge sur les différences qu’il peut
y avoir entre la perception de la Shoah et celle du génocide
des Tutsi. Il insiste pour dire combien elles sont peu fondées,
et comment les témoignages en particulier montrent à quel
point il s’agit de deux phénomènes semblables. Témoignages
sur lesquels se fonde la conscience de ces grandes catastro-
phes humaines.

En 1961, lors du procès du criminel nazi Eichman, le monde en


son entier commença à entendre et écouter, à Jérusalem, les témoi-
gnages des rescapés des camps de concentration et d’extermination.
Ce fut, au-delà d’une prise de conscience collective du « crime contre
le peuple juif » qui précisait le jugement du Tribunal de Nuremberg,
la première possibilité aussi d’approcher la valeur même de ces
témoignages.
De David Ben Gourion, qui désira que, non seulement les
enfants du jeune État d’Israël, les « sabras », puissent aussi savoir
l’histoire des rescapés comme ils connaissaient déjà l’histoire des
combattants du ghetto de Varsovie, à Hannah Arendt, qui ouvrit
une grande interrogation sur l’interprétation de la criminalisation
nazie, ces témoignages de rescapés ouvrirent encore à ce que repré-
senta cette déshumanisation de la Shoah pour l’Humanité entière.
D’Élie Wiesel à Primo Levi, de K-tnetzik à Jorge Semprun, et à
tant d’autres, la valeur des témoignages qui allaient alors être publiés
pour la première fois, devenait une force tant éducative que testimo-
niale, donnant à chacun, chacune, des ouvrages portant encore des
interrogations philosophiques fondatrices.

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Le devoir de témoigner des rescapés, se transformait en devoir


de mémoire pour tous, et devenait encore, un devoir de « penser la
Shoah » en des termes constructifs qui puissent servir aux futures
générations.
Si mesdames Vaillant-Couturier, Charlotte Delbo, et d’autres
comme Simone Veil, avaient aussi témoigné, lors du procès de
Nuremberg ou dans des livres à paraître encore, la valeur donc de ces
témoignages ne fit aucun doute : au-delà de certaines inexactitudes,
inexactitudes mémorielles conséquentes à l’oppression du régime
totalitaire exterminateur nazi, les témoignages recoupés autorisaient
chercheurs, juristes, philosophes, historiens, éducateurs, comme tous
membres des sociétés civiques du monde, à prendre la gravité de
l’événement nommé « Shoah », dans l’intime universalité de tous.
Aujourd’hui, ces témoignages de rescapés, et les rescapés encore
vivants, forment la structure première éducationnelle de « l’ensei-
gnement à l’histoire de la Shoah » : de Yad Vashem à tous les cen-
tres mondiaux et jusqu’aux écoles primaires, les témoignages servent
de matière première pour apprendre, comprendre et étudier ce que
fut ce gigantesque crime contre l’Humanité.
Depuis 1994, la première récidive criminelle de génocide,
contre les « Tutsi » au Rwanda, rappela à tous l’horreur des crimes
nazis. Et ce fut, de la mise en action de Tribunaux pénaux internatio-
naux à la Cour Pénale Internationale, tant un mouvement juridique
approfondissant les décisions internationales de 1948, qu’un mouve-
ment civique, approfondissant les recherches des historiens, cher-
cheurs et penseurs de la Shoah, sur ce que produisait, dans l’histoire,
cette récidive inhumaine en crime contre l’Humanité et génocide.
Depuis, les témoignages de rescapés rwandais, de Yolande
Mukangasana à Esther Mujawando et à tant d’autres, n’ont cessé,
dans les mêmes modalités que les témoignages de rescapés de la
Shoah, de transmettre au monde entier, ce que furent ces crimes per-
pétrés au Rwanda, et quelles étaient alors les questions qui, pour ceux
qui refusaient ces récidives, émanaient alors pour toute l’Humanité
encore.
L’objet de la réflexion de cet article, est de bien mettre en
lumière un point pourtant apparemment évident : la valeur des
témoignages des rescapés rwandais est égale, en droit comme en fait,
à la valeur des témoignages des rescapés de la Shoah.
Si ce point semble bien évident, il est ici mis sous lumière

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directe contre les négationnismes avérés, conséquents et structurels,


qui tentent de salir, encore de nos jours, la valeur des témoignages de
rescapés du génocide des Tutsi au Rwanda .
Si, Mme Simone Veil a contribué à atténuer une certaine forme
de négationnisme en témoignant avec Esther Mujawando, actant
symboliquement d’une solidarité entre rescapés, mais surtout entre
citoyens du monde avant tout, il n’est pas possible non plus de ne pas
devoir mettre en lumière, l’obscurantisme et l’indifférence silen-
cieuse d’autres, qui nient la valeur des témoignages de rescapés du
génocide des Tutsi.
Au-delà d’une forme « polémique », « accusatrice » ou « pro-
cédurielle », cet article propose de poser quelques questions pour
approfondir notre réflexion.
• Comment , aujourd’hui, en France, est-il possible de « célébrer »
la Shoah, tout en niant les célébrations du génocide des Tutsi au
Rwanda ?
• La défiguration d’une ethnicisation artificielle et criminelle, rejail-
lirait-elle sur ce qui pourtant relève de commémorations nationales
et internationales, ayant fondé la reconstruction de la France, de
l’Europe et du monde après la Shoah ?
• Comment, aujourd’hui , en France, est-il possible d’enseigner l’his-
toire de la Shoah, tout en niant la valeur des témoignages des resca-
pés rwandais ?
• La « question juive », chère aux nazis, serait-elle devenue « la
question rwandaise » chère aux français ?
• Comment, alors que, de Yehuda Bauer, qui de Yad Vashem invite à
approfondir la comparatisme intelligent entre l’histoire des génoci-
des, arméniens, juifs et tziganes, et tutsi, à l’élaboration d’un Master
in genocides studies and prevention, à l’université nationale du Rwanda
(où l’histoire de la Shoah est enseignée et les négationnismes d’État
ou religieux étudiés pour être éradiqués ), comment donc, est-il pos-
sible en France, qu’une forme de silence taiseux tente de nier et le
devoir de mémoire, et le devoir d’humanité qui nous échoit à tous en ce
début de 21° siècle ?
La valeur des témoignages des rescapés tutsi du génocide au
Rwanda est celle qui nous permet aujourd’hui de comprendre, saisir,
et reconstituer , l’histoire même des faits historiques, aujourd’hui pra-
tiquement entièrement dévoilés, de la criminalisation de cette réci-
dive, 50 ans après la Shoah.

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L’unicité de la Shoah, dans sa phénoménologie propre, ne


dédouane pas de reconnaître des faits historiques propres au génocide
des Tutsi au Rwanda qui nous apprennent qu’entre la Shoah et le
génocide de 1994, il n’y a pas qu’une égalité juridique nommée
« crime contre l’Humanité et génocide ».
Il existe des faits historiques, prouvés et démontrés, tant par les
chercheurs et historiens que par les témoignages des rescapés, qui
nous permettent aujourd’hui de mettre en lumière les liens factuels
qui existent entre la Shoah et le génocide des Tutsi au Rwanda.
Que ces liens historiques éclairent ce que beaucoup encore ont
du « mal » à voir, à entendre et à comprendre est un fait qui ne nous
dédouane pas encore de pourtant devoir apprendre, devoir apprendre
à apprendre, de ces témoignages de rescapés du génocide des Tutsi au
Rwanda.
La question qui est au cœur de l’histoire de ce génocide est l’im-
plication criminelle française, d’une partie de l’État et de l’armée,
dans la perpétuation de ce génocide.
Au-delà des négationnismes avérés, conséquents et structurels
« français », la première question qui advient est celle de compren-
dre comment, un pays comme la France, 50 ans après la Shoah, a pu
chuter et se fourvoyer dans une récidive en crime contre l’Humanité.
Les faits et témoignages de cette implication aujourd’hui, ne
sont plus à démontrer : des témoignages de rescapés justement, aux
recherches des historiens, des juristes, des chercheurs, il ne fait plus
aucun doute sur cette implication très gravement criminelle d’une
partie de l’État français et d’une partie de l’armée française dans la
perpétuation du génocide des Tutsi au Rwanda.
Or, entre des négations avérées, aussi nauséabondes que crimi-
nelles, et les témoignages des rescapés du génocide des Tutsi au
Rwanda, il semblerait que certains veuillent entretenir une minimi-
sation et une trivialisation, une mise à l’écart, voire une négation des
témoignages des rescapés :
Ici, maintenant, imaginez-vous Simone Veil ou Elie Wiesel,
censurés en France ?
Ici, maintenant, imaginez-vous Jean Moulin ou De Gaulle salis
en France ?
Ici, maintenant, imaginez-vous les résistants FTP, FTP-MOI,
FFI, maquis et armée des ombres, insultés et salis en France, au
XXIème siècle ?

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C’est pourtant le sort que semblent vouloir réserver les néga-


tionnistes français aux rescapés et résistants rwandais, qui ont com-
battu les criminels génocidaires (rwandais et français), arrêté le
génocide et entrepris la reconstruction entière du pays.
La valeur des témoignages des rescapés du génocide des Tutsi au
Rwanda est de même qualité, juridique, éducationnelle, factuelle et
historique, philosophique encore, que les témoignages des survivants
de la Shoah.
S’il n’est pas de comparaison entre les histoires spécifiques, mal-
heureusement, l’histoire de l’Humanité, depuis la Shoah, nous invite
à prendre conscience collectivement de ce que représente cette réci-
dive pour nous tous.
Le devoir de mémoire et d’humanité qui échoit maintenant à
tous les citoyens et citoyennes de France, comme du monde entier,
est de bien entendre, comprendre, écouter et étudier, ce que les
témoignages des rescapés tutsi nous apprennent à tous : non pas
« l’impensable » ou « l’indicible » d’une criminalité que nous som-
mes à même, soixante-dix ans après la Shoah et seize ans après le
génocide au Rwanda, d’expliquer, puisque nous en connaissons
maintenant les tenants et les aboutissants.
Ce que les témoignages des rescapés tutsi nous apprennent, à
tous, c’est justement leur valeur, en tant que témoignages, pour nous
tous aujourd’hui : leur valeur propre pour l’élaboration de notre
mémoire collective, élaboration de notre conscience collective.
Si la Shoah, comme le génocide des Tutsi au Rwanda, ont mis
« en miettes » cette conscience collective, cette mémoire
Humaine, il nous est possible aujourd’hui, à tout le moins, de com-
mencer à reconstruire profondément, contre « la guerre des fausses
mémoires partisanes » et « l’ethnocratie criminelle infondée ».
Cette valeur des témoignages des rescapés tutsi, constitue le
point de départ de cette reconstruction mémorielle : de cette
« reprise » de notre conscience collective.
Nous savons que tous les négationnismes ne sont que les restes
des compulsions criminelles, soumis encore aux idéologies racistes,
ethnistes, eugénistes des négationnismes avérés.
Nous désirons alors prendre la mesure de la valeur de ces témoi-
gnages : écrits de citoyens du monde, interrogeant tant ce que fut
l’échec de la « communauté internationale » dans l’ arrêt du géno-

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cide des Tutsi au Rwanda, que ce que sont, aujourd’hui, les possibles
des reconstructions, ces témoignages nous ouvrent tant à l’apprentis-
sage des faits historiques qu’aux questionnements et interrogations
philosophiques dont chaque être humain de la planète est
aujourd’hui responsable.

Nier le génocide des Tutsi au Rwanda, c’est nier la Shoah, nier le


crime contre le peuple juif.
Nier l’implication de la France dans le génocide des Tutsi au
Rwanda,
c’est nier l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda,
c’est, par conséquent, nier la Shoah.
Pourquoi ?
Dans les intitulés juridiques, d’abord, ces deux formes de phéno-
ménologies criminelles ont été « reconnues » comme crimes
contre l’Humanité et génocides.
Donc, dans ces définitions juridiques, acceptées au niveau
international, comme aux niveaux nationaux, ces crimes sont caté-
gorisés au même niveau juridique.
Et ce sont ces Lois du droit international, de la Convention
pour la répression et la prévention des crimes contre l’Humanité et
génocides, qui fondent aujourd’hui, non seulement la reconnaissance
de ces crimes contre l’ Humanité, mais ce qui encore nous permet-
tent d’effectuer le rapport à la punition des négationnistes.
Dans les faits historiques, et dans les reconstitutions des faits
historiques, les liens historiques, politiques, entre négationnistes et
criminels sont directs entre l’histoire de la Shoah et l’histoire du
génocide des Tutsi au Rwanda.
Des allégeances aux nazis, des criminels « hutu », aux allé-
geances vichystes et nazies, des criminels « français » qui perpé-
tuent et planifient le génocide au Rwanda, ainsi qu’aux références
criminogènes qui ont effectivement été communes aux histoires des
deux génocides : des propagandes racistes (les Tutsi « juifs
d’Afrique » par exemple, et les animalisations aussi), à certaines for-
mes de tueries, d’assassinats, de crimes, d’idéologie criminelle, c’est
encore le fichage des « individus », dits « Tutsi » qui fut , dès 1993
perpétré par les criminels français, dans des modalités identiques au
« fichier des Juifs » dit de Vichy, lors de la Shoah.

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Ce lien direct, structurellement criminel – récidive directe, et


preuve de cette récidive – nous permet de mettre en perspective his-
torique les « deux histoires » – de la Shoah et du génocide des Tutsi
au Rwanda – pour n’en former qu’une seule : celle qui, aujourd’hui,
est reconstituée et qui doit être enseignée.
Les compromissions, étatiques et religieuses, criminelles, avec
les tueurs, jusqu’aux ventes d’armes malgré l’embargo du Conseil de
sécurité, et donc, la criminalisation de certains États complices, la cri-
minalisation des médias, l’endoctrinement des tueurs et l’acharne-
ment des négationnistes une fois les crimes néanmoins arrêtés et
reconnus scientifiquement, nous invitent – aussi et encore – à appro-
fondir la révélation de l’ampleur des négationnismes actuels, pour
révéler la gravité des criminalités perpétrées, jusques dans la compré-
hension des liens conséquentiels entre l’histoire de la Shoah et l’his-
toire du génocide des Tutsi au Rwanda.
Ainsi, sur deux points majeurs, la Loi et l’ Histoire, c’est-à-dire
la vérité historique, et encore sur le Droit et les faits scientifiques,
nous avons établi des équivalences, ressemblances, faits historique-
ment liés et référents, qui permettent aujourd’hui de reconnaître une
forme d’enchaînement « causal » historique entre la Shoah et le
génocide des Tutsi au Rwanda : depuis la colonisation faussement
évangélisatrice et raciste des Allemands et Belges (européens) au
XIXème siècle au Rwanda, qui s’effectua au même moment que les
formes politiques et pseudo scientifiques de vulgarisation du racisme
antijuif, de l’antisémitisme, en Europe avec les nazis, jusqu’à l’his-
toire de cette colonisation et les liens directs avec la Shoah, il existe
des actes criminels qui relient directement l’histoire de la Shoah à
l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda :
1- telle l’obligation d’une mention « ethnique », sur la « carte
d’identité ethnique » imposée par les colons belges, au même
moment que les lois racistes des nazis dites « de Nuremberg » stigma-
tisant les Juifs en Allemagne : ceci forme déjà le premier lien histori-
que, et premier palier criminel direct, entre « les deux histoires ».
2- les famines provoquées au Rwanda en 1942-1943, au moment des
politiques d’affamement dans les camps de concentration en
Pologne, ou dans les asiles dits « d’aliénés » en France aussi, font
état des mêmes politiques criminelles que celles mises en place par
les nazis et leurs collaborateurs. Ce furent pourtant « les alliés »,
belges, qui firent razzia contre les populations rwandaises des stocks
alimentaires, laissant près d’un million de morts, alors affamés.

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3- puis, lors de la « décolonisation », les premières résurgences


racistes des catholiques belges, négationnistes de la Shoah et pro-
nazis ayant provoqué « le petit génocide » de 1963, et la scission
définitive du peuple rwandais en hutu et « exilés tutsi », forment le
second palier de la récidive criminelle après la Shoah au Rwanda.
4- C’est alors, jusque dans l’implication criminelle de la France dès
1990, avec un régime rwandais alors raciste, ethniste, génocidaire,
que l’enchaînement causal historique , entre la criminalité française
issue du régime de Vichy et la criminalité exterminatrice du régime
criminel rwandais nazifiant d’alors, apparaît dans la jonction entre
ces deux criminalités jusqu’alors indirectement liées par les diverses
formes de négationnismes après la Shoah.
5- l’organisation planifiée d’un génocide des « Tutsi » depuis 1991-
1992, jusqu’à sa perpétuation en 1994, contre les lois internationales
, et dans le soutien aux criminels, tels les pays collaborant aux nazis
durant la Shoah, achève de démontrer les liens d’enchaînement
entre l’histoire de la Shoah et l’histoire du génocide des Tutsi au
Rwanda : c’est bien alors , une seule et « même » histoire qui
émerge, émane, dans toute l’abomination de récidives criminelles,
dont aujourd’hui les tenants et aboutissants sont connus et dévoilés.
Ces cinq points font état de cinq paliers de criminalisation qui
ont conduit au génocide, dans un parallélisme entre l’histoire de la
criminalité de la Shoah, et l’histoire de la criminalité du génocide
des Tutsi au Rwanda.
Maintenant, cet enchaînement causal historique ne cesse
encore de faire référence à des déclarations de criminels qui sont
directement référentes aux criminalités et idéologies nazies :
Les reconstitutions historiques des chercheurs et historiens, qui
permettent d’analyser cet enchaînement causal, politiquement, his-
toriquement, juridiquement, militairement sont encore référents à la
Shoah :
• les « techniques de “guerre totale” », « élaborées » en France
dès 1947, empruntées aux pratiques nazies et « exportées » en
« Françafrique », en Amérique du Sud et ailleurs , jusqu’au Rwanda,
permettent de démontrer que la criminalité d’une partie de l’armée
française est non seulement connue aujourd’hui, mais encore
démontrée par les témoignages de militaires français : voir à ce por-
pos l’étude de Gabriel Périès, Une guerre noire, qui effectue les liens
entre histoire de la Shoah et histoire du Rwanda.

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• le rapport au racisme, nazisme européen dans les propagandes


des criminels est démontré, entre autres , par l’ouvrage fondamental
de Jean-Pierre Chrétien : « les médias du génocide »
• les fichages et fichiers des personnes à assassiner donnent à
comprendre directement ce que fut le lien direct entre les crimes dits
de Vichy et les crimes commis au Rwanda, par des Français.
• maintenant, c’est encore l’ampleur du négationnisme crimi-
nel, avéré, structurel et conséquent, contaminé des emprunts aux
négationnismes des nazis, qui s’étale dans toute la défection des men-
songes des criminels français, permettant alors de révéler l’ampleur
de cette criminalité française au Rwanda.
Et cette dimension est encore comparable à ce que représenta,
à l’intérieur des crimes nazis, le négationnisme constitutif des cri-
mes : du « secret » de la « solution finale » (construction du camp
de Belzec par exemple) aux « actions dites 1005 » ( pour faire « dis-
paraître » les traces des meurtres : corps et restes d’ossements).
Or le négationnisme français constitutif des crimes commis au
Rwanda, se révèle :
• des camps de formations de tueurs, « élaborés secrètement », pour
les massacres des Bagogwe de 1991-1992 ;
• jusques dans la propagande « double » : « les juifs d’Afrique
kmhers noirs » pour endoctriner les tueurs et, « les massacres inter-
ethniques » pour dissimuler le génocide planifié ;
• jusques dans la duplicité du discours politique : « fausse participa-
tion au processus de paix » et, en fait, planification et perpétuation
du génocide.
• jusqu’aux fausses opérations « de rapatriements » (Amaryllis) ou «
faussement humanitaires » (Turquoise ) en 1994 qui firent évacuer
les génocidaires.
Et jusqu’encore ce que furent, après le génocide, les tentatives
de révision de l’histoire jusqu’à la production de faux en Justice
(affaire Bruguière - 2004) et autres négations des témoignages des
rescapés (négation du rapport de la commission indépendante dite
« Mucyo » de 2008).
L’ampleur donc, de ce négationnisme français, constitutif des
crimes et conséquent encore aux crimes commis au Rwanda, est
comparable à l’ampleur du négationnisme nazi lors de la Shoah. Et
c’est encore l’ampleur de ce négationnisme avéré, aujourd’hui
encore, qui, dans l’obsession des criminels à nier, dévoile, par contre-
analyse, les preuves de la culpabilité entière des négationnistes.

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Ce qui, quand la lumière est faite, sur l’identique (identité)


entre les racismes nazis et racismes anti-tutsi, comme entre les gravi-
tés des crimes commis et leurs liens, historiques, phénoménologi-
ques, et juridiques, laisse donc les négationnistes devant une réalité
pour eux impossible à défendre : puisque ceux-ci sont alors démas-
qués comme les suivants, les « continuateurs des nazis », ayant per-
pétré une récidive génocidaire au Rwanda.
Aussi, aujourd’hui, nier les faits historiques relatifs au génocide
des Tutsi au Rwanda, c’est nier une partie des faits historiques rela-
tifs à la Shoah.
Or,
• Juridiquement : du rapport au Droit International , et spécifique-
ment la Convention pour la répression et la prévention des crimes
contre l’ Humanité et génocides,
• Historiquement et scientifiquement : des rapports des historiens,
des scientifiques, des juges, des chercheurs et surtout des survivantes
et survivants qui actent d’une même qualité que ceux ayant émané
de la recherche après la Shoah,
• Ethiquement et moralement : des rapports moraux, puis éthiques
qui nous invitent à empêcher toute récidive de crimes « identiques »
à ceux commis lors de la Shoah, dans le respect humain, philosophi-
que et encore éthique, des recherches et faits connus, écrits d’après
la Shoah : des éducations, Art, livres, films, théâtre, paintings,
témoignages, thèses, etc…
• Humainement donc : ces dénis sont des dénis des Droits Humains,
des savoirs et de la Connaissance Humaine. De l’ Ethique humaine,
de l’ Histoire humaine.
1. Les faits historiques, au Rwanda, sont connus dans les mêmes
modalités et qualités que les faits historiques relatifs à la Shoah.
2. Ces faits historiques sont l’objet des mêmes qualités d’investiga-
tion de la part de la Justice, des chercheurs, des historiens, des écri-
vains.
3. La qualité des témoignages des survivants et des survivantes ne
laissent aucun doute possible sur les faits et la qualité des faits décrits.
4. Les enseignements et les éducations comme les recherches éduca-
tionnelles relatives à l’enseignement du génocide des Tutsi au
Rwanda, sont référentes à l’« enseignement de l’histoire de la
Shoah », et prouvent encore donc les liens historiques, idéologiques,
criminogènes entre la Shoah et le génocide des Tutsi au Rwanda.

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Connaître donc, et les faits historiques de la Shoah, et les faits


historiques au Rwanda, c’est défendre l’application des Lois punis-
sant les négationnistes des crimes contre l’Humanité et génocides, et
prévenir les récidives.
C’est encore comprendre ce que notre combat contre les Nazis
représente comme combat contre toutes les formes de réapparition
des idéologies génocidaires et négationnistes.
Enseigner l’histoire de la Shoah au XXIème siècle, c’est forcé-
ment enseigner l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda, aussi.
Il est important de comprendre que, si perdurent encore des
négationnistes de la Shoah aujourd’hui, c’est aussi parce que n’ont
pas été enseignés les faits historiques relatifs au génocide des Tutsi au
Rwanda : et parce que n’ont pas été enseignés, depuis 1994, les
conséquences de cette récidive génocidaire au Rwanda, après la
Shoah, pour toute l’Humanité entière.
Nier l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda,
nier les témoignages des rescapés rwandais,
c’est nier les témoignages des rescapés de la Shoah
C’est, par conséquent, nier la Shoah.
Nier l’implication criminelle de la France dans le génocide des Tutsi
au Rwanda, c’est nier une partie de l’histoire de la Shoah, c’est nier l’his-
toire de la criminalité spécifiquement française lors de la Shoah : les
crimes dits « de Vichy ».
Ce qui est aujourd’hui puni en France par les lois anti-négation-
nistes.
C’est pourquoi les témoignages de rescapés du génocide des
Tutsi au Rwanda sont aujourd’hui des fondamentaux qui constituent
notre mémoire collective et notre conscience collective au vingt-et-
unième siècle, soixante-dix ans après la Shoah. n

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JEAN-PAUL KIMONYO

La supercherie
du juge Bruguière
L’ordonnance soit-communiqué présentée au parquet de Paris par le
juge Bruguière en vue d’émettre des mandats d’arrêt internationaux
contre neuf responsables militaires rwandais pour leur participation
présumée à l’attentat contre l’avion du président Habyarimana est
basée sur trois types de preuves :
• des éléments contextuels,
• une preuve testimoniale et
• l’évocation d’une preuve matérielle, deux tubes lance –missiles.

La présente analyse ne traite que de la preuve matérielle sou-


mise par le juge Bruguière. Vu la gravité de l’accusation et le carac-
tère très politique de l’ensemble de la question, la preuve matérielle
se doit d’être sans faille, à même de remporter la conviction du juge
au-delà de tout doute raisonnable selon la formule consacrée.
Les éléments suivants reprennent l’essentiel de la preuve maté-
rielle présentée par le juge Bruguière.1
Le juge Bruguière appuie son plaidoyer sur le fait qu’il a pu
authentifier l’origine et le cheminement des missiles qui auraient
abattu l’avion du président Habyarimana le 6 avril 1994 déclenchant
le génocide.
Les tubes lance-missiles, véritable preuve matérielle qui lui per-
met de retracer partiellement l’origine et le cheminement des missi-
les ayant disparu au Zaïre, la piste du juge Bruguière se base sur un
rapport d’identification de ces tubes lances missiles et sur des photo-
graphies des lanceurs produits par les Forces armées rwandaises en
avril 1994.
Bruguière explique que les numéros d’identification de ces mis-
siles ont été prélevés sur les deux tubes lance-missiles prétendument

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retrouvés abandonnés sur les lieux des faits. Des paysans auraient
découvert les deux tubes abandonnés dans les buissons dans le sec-
teur de Masaka non loin du camp Kanombe et les auraient apportés
aux Forces armées rwandaises qui auraient enregistré leurs numéros
d’identification.
Bruguière explique que le 24 ou le 25 avril 1994, le Lieutenant
ingénieur Augustin Munyaneza avait examiné les deux tubes. Il avait
rédigé un rapport manuscrit relevant les numéros d’identification des
tubes lance-missiles, 04-87-04814 pour l’un et 04-87-04835 pour
l’autre. Ce rapport d’une page a été reproduit en photocopie dans les
annexes du rapport de la mission d’information parlementaire fran-
çaise.2
Les lance-missiles ont été photographiés. Sur ces photos on
peut lire clairement le numéro de référence d’un des tubes lance-mis-
siles qui correspond effectivement à l’un des deux numéros rapportés
plus haut. Ces photos sont elles aussi reproduites dans les annexes du
rapport de la mission d’information.3
Le juge Bruguière a réussi à établir que ces photos ont été remi-
ses à Paris, courant mai 1994, au général Huchon, alors affecté au
ministère français de la Coopération, par le Lieutnant-colonel
Ephrem Rwabalinda, accompagné pour la circonstance par le colo-
nel Sebastien Ntahobari, attaché de défense à l’ambassade du
Rwanda à Paris. Ces clichés ont été ensuite remis par le Ministère de
la Coopération à la Direction du Renseignement Militaire (DRM).4
Le juge Bruguière explique qu’en exécution d’une demande
d’entraide judiciaire, le Parquet militaire de Moscou a établi que les
deux missiles portant les références 04-87-04814 pour l’un et 04-87-
04835 pour l’autre, avaient été fabriqués en URSS et faisaient partie
d’une commande de 40 missiles SA 16 IGLA livrés à l’Ouganda dans
le cadre d’un marché inter-étatique.
Pour le juge Bruguière, vu l’origine ougandaise des missiles et
que, selon lui, l’armement du FPR, y compris ses moyens anti-aériens
provenaient de l’arsenal militaire de l’Ouganda, c’est le FPR qui a
abattu l’avion du président Habyarimana.
Dans sa démonstration, le juge Bruguière cite abondamment le
rapport de la mission d’information dont il tire presque toutes ses
informations relatives aux missiles. Il ne sait que faire confirmer cer-
taines de ces informations par certains témoins presque tous des
opposants au FPR ou des militaires français. La seule véritable infor-

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mation nouvelle par rapport à celle qu’il puise dans le rapport de la


mission d’information est le retraçage confirmé de l’origine des mis-
siles, à savoir leur fabrication russe et leur passage dans l’arsenal mili-
taire ougandais.
Cependant, la piste de ces missiles numéros 04-87-04814 et 04-
87-04835 a été disqualifiée par la mission d’information parlemen-
taire française qui a clairement démontré qu’il s’agissait d’une tenta-
tive de manipulation.
La meilleure façon de procéder ici est de reproduire les conclu-
sions de l’évaluation de la question des missiles de la mission parle-
mentaire d’information.
Pour une bonne compréhension de ces conclusions qui men-
tionnent le professeur Reyntjens, il faut savoir que les numéros de
référence des deux lance-missiles que Filip Reyntjens mentionne
dans son ouvrage Rwanda, Trois jours qui ont fait basculer l’histoire5 cor-
respondent exactement aux numéros du rapport manuscrit du
Lieutenant ingénieur Augustin Munyaneza reproduit dans les
annexes du rapport de la mission d’information.
Voici l’évaluation de la mission parlementaire d’information
des documents ayant trait aux missiles essentiellement le rapport
manuscrit du Lieutenant ingénieur Augustin Munyaneza et les pho-
tographies d’un des lanceurs. Nous reproduisons le texte avec le for-
matage de la version disponible sur internet.

LES ENSEIGNEMENTS DES DOCUMENTS MIS À LA DISPOSITION


DE LA MISSION SUR LE TYPE ET L’ORIGINE DES MISSILES

Afin de compléter les informations résultant des auditions aux-


quelles elle a procédé, la Mission a souhaité disposer de documents
qui lui ont été communiqués, soit par l’exécutif, soit par des témoins
entendus, et dont la liste est jointe en annexe. Parmi ces documents,
certains ont plus particulièrement retenu l’attention de la Mission.
Le ministère français de la Défense a transmis à la Mission des
photos d’identification de lanceur des missiles, prises au Rwanda les
6 et 7 avril 1994, émanant de la direction du renseignement militaire
et transmise à cette dernière par la Mission militaire de coopération.
Étaient joints à cette transmission la photocopie du cahier d’enregis-
trement de la DRM du 22 au 25 mai 1994, ainsi que les photogra-
phies originales d’un missile antiaérien. Les documents étaient éga-

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lement accompagnés de deux listes de missiles de type SAM 16 éta-


blies par la DGSE, la première inventoriant les missiles en dotation
dans l’armée ougandaise, la seconde les missiles récupérés par l’armée
française sur les stocks irakiens au cours de la guerre du golfe.
Il ressort de l’analyse de ces documents et des auditions complé-
mentaires conduites par votre rapporteur :
• que les photographies, prises au Rwanda, n’ont été enregistrées sur
le cahier de la DRM que le 24 mai 1994 ;
• que ces photographies présentent un lanceur – et un seul – dont les
numéros d’identification sont lisibles. Ces numéros correspondent à
ceux de l’un des deux lanceurs évoqués par le professeur Filip
Reyntjens dans son ouvrage sus-mentionné ;
• qu’au terme d’une première expertise de ces photographies, il est
probable que les lanceurs contenant les missiles n’aient pas été tirés
: sur les photocopies des photos, le tube est en état, les bouchons aux
extrémités de celui-ci sont à leur place, la poignée de tir, la pile et la
batterie sont présents ;
• que les numéros de référence des lanceurs fournis (9M322) sem-
blent correspondre à des SAM-16 “ Igla ” dont la référence russe est
9K38.

Compte tenu de ces éléments, il convient de formuler les


remarques suivantes :
• puisque les numéros portés sur le lanceur, dont la photographie a
été transmise par le ministère de la Défense, correspondent à ceux de
l’un des deux missiles identifiés par M. Filip Reyntjens à partir du
témoignage d’un officier des FAR en exil, M. Munyazesa, et puisque
ces photos présentent des lanceurs probablement pleins, c’est donc
que les missiles identifiés par l’universitaire belge ne constituent vrai-
semblablement pas l’arme ayant servi à l’attentat, sauf à considérer
que les dates d’enregistrement du cahier de la DRM sont erronées ;
• dans le bordereau de transmission à la Mission des photographies
de missiles, communiquées par la MMC à la DRM, comme dans le
cahier d’enregistrement de ces photographies par la DRM, il n’est
fait à aucun moment mention de l’auteur de ces documents photo-
graphiques, ni du lieu de leur prise, ni des conditions de leur achemi-
nement vers les administrations centrales françaises, ce qui altère
singulièrement la portée de ces éléments.

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Interrogés sur l’origine de ces photographies et sur les raisons


pour lesquelles leur existence n’avait pas été mentionnée à l’occasion
des auditions auxquelles ils avaient participé, MM. Michel Roussin,
ancien Ministre de la Coopération exerçant la tutelle politique sur la
MMC et Jean-Pierre Huchon, ancien Chef de la MMC, ont tous
deux indiqué qu’ils ne se souvenaient pas avoir été destinataires de
ces documents au moment de leur enregistrement, alors même que la
MMC est, selon le bordereau communiqué par le ministère de la
Défense à la Mission, l’administration par laquelle ont transité ces
photographies, en 1994, avant de parvenir à la DRM. Il convient
également de noter que, selon les informations dont dispose la
Mission, ces documents auraient été extraits en 1998 des archives du
ministère de la Coopération, avant d’être mis à la disposition du
Parlement en vue de l’accomplissement de ses travaux.
Dans son ouvrage, le professeur Filip Reyntjens indique que les
lanceurs, dont il communique les numéros, auraient été récupérés à
proximité de Masaka, aux environs du 25 avril 1994. Or, les photo-
graphies correspondant à l’un de ces lanceurs n’auraient été enregis-
trées par la DRM dans ses cahiers qu’un mois plus tard, le 25 mai,
sans qu’aucune explication n’ait permis à la Mission de comprendre
les raisons de ce délai, ni de déterminer les conditions d’achemine-
ment de ces documents.
Il ressort enfin que les missiles identifiés par M. Filip Reyntjens
et correspondant, pour l’un d’entre eux, aux documents photographi-
ques évoqués, entrent dans la série ougandaise et non dans la série
française.

Ces constats ne fixent cependant aucune responsabilité dans l’ac-


complissement de l’attentat. Par delà les doutes déjà exprimés
concernant la fiabilité des photographies mises à la disposition de la
Mission, nous savons de sources concordantes, que les forces armées
rwandaises avaient récupéré, en 1990 et 1991, sur le théâtre des opé-
rations militaires et sur le FPR des missiles soviétiques, qu’elles
auraient pu utiliser pour perpétrer l’attentat.
Ces missiles sont évoqués dans un télégramme de l’attaché de
défense français en date du 22 mai 1991: “l’état major de l’armée rwan-
daise est disposé à remettre à l’attaché de défense un exemplaire d’arme de
défense sol-air soviétique de type SA 16 récupéré sur les rebelles le 18 mai
1991 au cours d’un accrochage dans le parc de l’Akagera. Cette arme est
neuve ; son origine pourrait être ougandaise ; diverses inscriptions, dont le

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détail est donné si après seraient susceptibles d’en déterminer la prove-


nance ” (cf. annexe). “ Dans le cas ou un organisme serait intéressé par
l’acquisition de cette arme, je vous demande de bien vouloir préciser sa
destination et les modalités relatives à son transport en France” conclut
l’attaché de défense, M. Galinié.
Par ailleurs, dans une correspondance qu’il a adressée à la
Mission, consécutivement à la publication par Libération d’un article
rendant compte de la mission des deux rapporteurs à Kigali,
Sébastien Ntahobari, ancien commandant de l’aviation militaire
rwandaise, a fait part des informations dont il disposait concernant
les moyens sol-air en dotation au sein du FPR, corroborant ainsi pour
partie les éléments d’information détenus par le Colonel René
Galinié.
L’inscription des missiles dans une liste ougandaise ne désigne
pas pour autant le FPR comme l’auteur de l’attentat, pour les raisons
suivantes :
• les extrémistes hutus, qui ne disposaient pas de moyens antiaériens,
auraient pu utiliser ceux récupérés sur le FPR pour perpétrer l’atten-
tat contre l’avion présidentiel, en ayant recours soit à des mercenai-
res, soit à des militaires rwandais spécialement formés au maniement
de telles armes ;
• puisque de vrais doutes subsistent concernant la date et les condi-
tions de prise des photographies mises à la disposition de la Mission,
rien n’exclut qu’il s’agisse de missiles récupérés sur le FPR et photo-
graphiés par les FAR avant ou après le 6 avril ;
• enfin, la France ayant été accusée, à plusieurs reprises, par certains
journalistes ou observateurs étrangers, d’avoir de près ou de loin
prêté sa main aux auteurs de l’attentat, pourquoi aurait-on attendu
quatre années pour apporter la preuve de la culpabilité du FPR et de
l’Ouganda, sur le fondement de ces photographies et des listes de
missiles qui les accompagnent ?

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LES QUESTIONS EN SUSPENS

De l’examen attentif des éléments mis à la disposition de la


Mission d’information comme des auditions effectuées en vue de
compléter
` cet examen, il ressort quelques constations :
• la probabilité étant forte que le missile photographié n’ait pas été
tiré, ce missile ne peut en aucune manière être considéré de façon
fiable comme l’arme ayant abattu l’avion du Président Juvénal
Habyarimana ;
• la photographie de ce missile, jointe en annexe, faisant apparaître
l’un des numéros qui correspondent à ceux publiés par M. Filip
Reyntjens, il y a donc peu de chance que les missiles identifiés par
l’universitaire belge correspondent à ceux qui ont effectivement servi
à abattre l’avion du Président Juvénal Habyarimana ;
• on remarque la concordance entre la thèse véhiculée par les FAR
en exil (cf. documents transmis par M. Munyasesa à M. Filip
Reyntjens) et celle issue des éléments communiqués à la Mission
visant à désigner sommairement le FPR et l’Ouganda comme auteurs
possibles de l’attentat (cf. photographies et listes de missiles en
annexe). Cette hypothèse a été avancée par certains responsables
gouvernementaux français, sans davantage de précautions, comme
en témoignent les auditions de MM. Bernard Debré, ancien Ministre
de la Coopération, ou François Léotard, ancien Ministre de la
Défense ;
• puisque les informations concordantes dont ont disposé à la fois les
parlementaires de la Mission et certains universitaires – bien qu’elles
aient été véhiculées par des canaux différents – apparaissent comme
étant d’une fiabilité très relative et comme elles ne parviennent pas
à désigner l’arme de l’attentat, la question se pose de savoir la raison
d’une telle confusion. L’intervention des FAR en exil dans cette ten-
tative de désinformation ne les désigne-t-elle pas comme possibles
protagonistes d’une tentative de dissimulation ? À moins que sincè-
res, les FAR en exil aient elles-mêmes été manipulées mais, dans ce
cas, par qui ?

Source : Assemblée Nationale, Mission d’information commune,


Enquête, Tome I, page 242-245 sur la version sur Internet.
assemblee-nationale.fr/dossiers/rwanda/r1271.asp#P3836_543860

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CONCLUSION

Cet extrait du rapport de la mission parlementaire d’informa-


tion montre sur ce point la probité des parlementaires de la mission
d’information qui ont refusé, sur une question aussi grave, de se lais-
ser manipuler par les ex-FAR, par la Direction du Renseignement
Militaire et les anciens ministres Debré et Léotard. Les parlementai-
res ont même dénoncé cette tentative de manipulation, même si,
s’agissant des institutions et personnalités françaises, ils le font à
demi-mots.
Ce faisant, ils ont disqualifié la piste des missiles numéros 04-
87-04814 et 04-87-04835 qui s’avère être une tentative de manipu-
lation, même s’il est prouvé que ces deux missiles provenaient de
l’arsenal militaire de l’Ouganda.
La manœuvre est assez simple. Il est attesté que des missiles sol-
air ont été saisi du FPR durant les combats dans l’est du pays. Ainsi,
les FAR avaient récupéré le 18 mai 1991 lors d’un accrochage avec
les troupes du FPR un missile SAM 16 numéro 04-87-04924.6 Ce mis-
sile a été identifié par le Parquet militaire de Moscou comme faisant
partie de la série de 40 missiles vendus à l’Ouganda au même titre que
les deux autres missiles qui nous préoccupent. Rien ne dit que ce soit
le seul missile SAM 16 qui ait été récupéré dans ces conditions.
Après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, les
FAR ont du ressortir deux de ces missiles en prétendant qu’ils les
avaient trouvé sur les lieux de l’attentat. Les FAR ont produit un rap-
port d’identification avec les numéros de référence et ont photogra-
phié des missiles SAM 16. Sur les photos un seul numéro est visible
et correspond à un des deux numéros du rapport d’identification des
tubes lance-missiles. Seulement, ils ont oublié de tirer les missiles, ce
qui fait que les photos présentent des tubes lance-missiles chargés7.
Ces missiles, dont un est clairement identifié, ne peuvent donc pas
avoir servi à descendre l’avion présidentiel.
C’est cette grossière tentative de manipulation, éventée depuis
1998, que le juge Bruguière tente de recycler en en faisant une des
bases principales de son accusation contre le président Kagame et ses
collaborateurs militaires.
Enfin, au 17 novembre 2006, date de la signature de son ordon-
nance de soit-communiqué, le juge Bruguière ne pouvait pas ne pas

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savoir que le TPIR à Arusha détient la preuve que l’armée rwandaise


le 6 avril 1994 possédait des missiles SAM 16 qui lui avaient été
livrés par l’Egypte.
Il est donc assez évident que le juge Bruguière fait preuve de
malhonnêteté intellectuelle en tirant la seule preuve matérielle qu’il
présente des travaux de la mission d’information parlementaire fran-
çaise tout en se gardant, ne fusse que pour la réfuter8, d’en reproduire
l’évaluation qui dénonce une manœuvre de manipulation. Le juge
Bruguière se fait ainsi sciemment le relais de cette tentative de mani-
pulation concoctée par des responsables militaires des FAR tenus
pour responsables du génocide, comme le Colonel Bagosora9 et des
militaires français. n

Jean-Paul Kimonyo, Ph.D. Analyste politique. Docteur en sciences politiques de l’uni-


versité de Montréal/Canada ; ancien attaché de presse à la vice-Présidence de la
République ; ancien directeur du Centre de gestion des conflits/UNR ; coordinateur et
rédacteur principal du rapport 2005 du PNUD sur le développement humain/Burundi ;
actuellement membre de la Commission chargée de rassembler les preuves de l’implica-
tion de l’État français dans le génocide des Tutsi de 1994 au Rwanda.

NOTES

[1] Ces éléments se retrouvent de la page 35 à la page 45 de l’Ordonnance de soit-communiqué.


[2] Assemblée Nationale, Mission d’information commune, Enquête, Tome II, Annexes, p. 265.
[3] Ibid, p. 263-264.
[4] Le retraçage de l’itinéraire de ces photos jusqu’à la Direction du Renseignement Militaire
(DRM) français est un apport du juge Bruguière. Le DRM n’avait pas jugé bon de donner
ces informations à la mission d’information parlementaire.
[5] Filip Reyntjens, Rwanda. Trois jours qui ont fait basculer l’histoire, Cahiers Africains n°16,
1995, p. 44-45.
[6] Les FAR l’avaient remis au Colonel René Galinié, alors Attaché de défense et Chef de la
mission militaire de coopération, qui avait rédigé un rapport circonstancié à l’époque
reproduit dans les annexes du Rapport de la mission d’information.
[7] Au-delà de l’expertise commanditée par la Mission d’information parlementaire, tout un
chacun peut aussi le constater de façon très évidente en regardant les photos reproduites
dans les annexes du rapport de la dite mission.
[8] En soumettant par exemple les photos des lance-missiles et le rapport d’identification à une
contre-expertise.
[9] Le juge Bruguière a interrogé le colonel Bagosora et le major Ntabakuze dans leur lieu de
détention à Arusha qui lui ont confirmé avoir vu les deux tubes lance-missiles en question
à l’Etat-major des FAR et ils lui ont fourni une copie du rapport d’identification établi par
le lieutenant Augustin Munyaneza.

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MICHEL SITBON

Balladur,
l’inconscient
En 1993, les élections législatives portaient une majorité de
droite à l’Assemblée nationale. Son leader, Jacques Chirac, ne
souhaitant pas rejouer l’expérience de la cohabitation avec
François Mitterrand qui, de 1986 à 1988, lui avait relative-
ment mal réussi, c’est son adjoint, Édouard Balladur, qui se
retrouva à Matignon.
Seize ans plus tard, en 2009, Balladur aura ressenti le besoin de
revenir sur cette expérience dans un livre au titre paradoxal, Le
pouvoir ne se partage pas, pour rendre compte dans le détail de
comment se négociait, au jour le jour, le partage du pouvoir
entre le Président de la République et « son » Premier ministre,
tout au long des deux années qui auront précédé l’élection pré-
sidentielle de 1995 et la prise du pouvoir par Jacques Chirac.
Sous-titré « conversations avec François Mitterrand », le livre
de Balladur se présente comme un journal de bord, rendant
compte jour après jour de ses entretiens avec le Président.
Vraisemblablement retravaillé, il n’en s’agit pas moins manifes-
tement des notes que le premier ministre pouvait prendre quoti-
diennement, comme pour ne rien oublier.
Édouard Balladur était le chef du gouvernement au temps du géno-
cide. Pendant longtemps, il sera parvenu à faire valoir qu’il n’y aurait
été pour rien. Au contraire, il aurait incarné à la tête de l’État une
tendance “raisonnable”, s’opposant en particulier à une opération
Turquoise offensive, à la fin du génocide, dont le mandat aurait pu
être de s’affronter au FPR qui venait de libérer le Rwanda des forces
génocidaires, si l’on avait suivi le projet de Mitterrand. Balladur a fait
savoir aussi largement possible qu’il aurait été farouchement opposé
à une telle stratégie, et le rappelle d’emblée dans son livre : il ne
pouvait accepter qu’« une opération humanitaire, limitée dans le
temps ». Il s’agissait, dit-il, d’éviter de « nous embourber seuls dans une
opération de type colonial ».

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On s’était étonné, en 1998, de le voir arriver devant la commis-


sion Quilès avec trois de ses ministres, tous quatre particulièrement
arrogants dans le contexte de ces auditions parlementaires où, d’or-
dinaire, les responsables politiques et militaires comparaissaient indi-
viduellement pour répondre aux questions des députés. S’était alors
distingué le ministre de la coopération de 1994, l’ancien directeur de
cabinet de Chirac à la mairie de Paris, également ancien n°2 de la
DGSE, le « gendarme » Michel Roussin.
Mitterrand aurait ironisé lors de la nomination de ce dernier à
la Coopération : « ce sont les mamelles africaines… », dit-il. Sans
contester que le spécialiste de la caisse noire de l’Hôtel de Ville
puisse avoir quelques compétences pour s’occuper des finances occul-
tes africaines – ce que François-Xavier Verschave appelait « la
France-à-fric » –, le chef du gouvernement prenait la défense de son
ministre en retournant le compliment : « Il me semble que beaucoup
s’y abreuvent ! » – répondait-il à Mitterrand – admettant comme
naturelle la corruption généralisée de la politique africaine !
« Autre chose : je tiens chaque semaine, après le Conseil des
ministres, un Conseil restreint consacré aux problèmes de
défense. Y participent les ministres des Affaires étrangères, de la
Défense, de la Coopération », l’informe Mitterrand.
Balladur répond que non seulement il entend y participer, mais
qu’il compte organiser
« la veille, le mardi à 18 heures, un comité à Matignon avec les
ministres responsables et [les] collaborateurs [de l’Élysée] ». «
Ainsi les questions seront-elles débrouillées afin que nous par-
lions ensemble, le mercredi matin, avant le Conseil restreint. »
Et Mitterrand de préciser :
« Entendu. Mais c’est lors du Conseil restreint que je préside que
les décisions seront prises. »
C’est ainsi qu’on dispose d’une chaîne de responsabilités extrê-
mement précise. On pourra toujours discuter de savoir si Mitterrand
avait institué ces « Conseils restreints » pour compromettre le gou-
vernement dans la conduite des affaires militaires particulièrement
audacieuse qu’il pratiquait en cette fin de règne. On sait que les prin-
cipes et la pratique de la Vème République, lui permettaient tran-
quillement, en tant que chef des armées et titulaire du « domaine
réservé » des affaires étrangères, de mener sa politique sans deman-
der son avis au Premier ministre. Les dispositions du « COS », ce
« commandement des opérations spéciales » qu’il avait institué – par

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simple arrêté ! – en 1992, l’autorisaient de plus à donner ses instruc-


tions directement aux unités sur le terrain, par l’entremise du chef
d’état-major des armées – l’amiral Lanxade, qui avait été précédem-
ment son chef d’état-major particulier. Et ce sous le sceau du plus
grand secret, sans en référer à qui que ce soit d’autre.
De toute évidence, Mitterrand « compromettait » ainsi ses
« adversaires » politiques. Mais surtout, on comprend qu’il se prému-
nissait contre toute critique, sécurisant sa politique alors qu’il enga-
geait l’armée et l’administration françaises sur le terrain particulière-
ment problématique d’un crime imprescriptible.
Seize ans plus tard, que peut répondre Édouard Balladur ? Rien.
Il ne lui reste qu’à mentir :
« Le premier Conseil de défense fut consacré, comme pratique-
ment chaque fois par la suite, à la Bosnie », écrit-il.
Et justement, non : le premier « conseil restreint du vendredi
2 avril 1993 » portait « sur le Rwanda », ainsi qu’en atteste son
compte-rendu, œuvre d’Hubert Védrine semble-t-il, qui fait partie
des « archives Mitterrand » dont nous disposons – document que
nous reproduisons à la fin de cet article.
On dispose également de nombre de comptes-rendus de ces
« conseils restreints » hebdomadaires, datant de 1993, avant même
la prise du pouvoir de Balladur comme après, et de 1994, qui tous
portent sur le Rwanda – et parfois sur le Rwanda et la Bosnie.
Mais pourquoi donc ment-il de façon si éhontée, l’ancien pre-
mier ministre de la République au temps du génocide ?
Souvenons-nous de ce qui s’était dit, ce 2 avril 1993, un an avant
l’assassinat de Juvénal Habyarimana et le déferlement de l’horreur.
François Léotard, tout nouveau ministre de la Défense, com-
mençait par demander un « renforcement » du corps expéditionnaire
français « qui pourrait aller jusqu’à 1200 hommes ». Soit un quadru-
plement des effectifs. « La situation est redoutable », expliquait-il.
L’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées, renchérissait :
« Il faut envisager de recourir à l’action directe de nos forces. »
« Nous ne pouvons pas partir », expliquait Alain Juppé, minis-
tre des Affaires étrangères. Un tel départ supposait « des risques de
massacres », et surtout « un risque de défiance africaine vis-à-vis de la
France ». Il reconnaissait néanmoins que « par contre, si nous renfor-
çons, nous nous enfonçons dans ce dossier »...

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Michel Roussin, ministre de la Coopération, informait de ce


qu’il allait falloir « recompléter les matériels et les munitions ». Il
reconnaissait que son ministère avait déjà « beaucoup de dettes vis-à-
vis du ministère de la Défense », mais considérait devoir « participer
plus activement à ce dossier ».
Puisque tout le monde était d’accord, Mitterrand pouvait inter-
venir, souverain :
« – Cela se passera sûrement comme cela car cela dépend de
Monsieur le Premier Ministre. »
Et, lui donnant la parole :
« – Monsieur le Premier Ministre ? »
« – Nous devons être davantage présents », dit Édouard
Balladur. « Nous pouvons mettre un millier [d’hommes] de plus.
[…] Il faut apporter des moyens supplémentaires à nos forces. »
Mitterrand expliquait aux nouveaux ministres que d’ordinaire
sa politique consistait à ne pas intervenir dans les conflits intérieurs,
« s’il y a un conflit tribal ». Mais il fallait comprendre que, là, c’était
différent, « car il y a le problème tutsi »...
« – On doit faire comme vous l’avez souhaité, Monsieur le
Premier Ministre », concluait le Président.
Il se trouve qu’on dispose, dans ces « archives Mitterrand », d’un
deuxième compte-rendu de cette réunion de Conseil restreint de
défense du 2 avril 1993 dont Édouard Balladur se souvient si mal.
On apprend là qu’en plus des membres du gouvernement et du
Président, assistaient à cette réunion une dizaine de fonctionnaires
attachés aux divers ministères ou à la présidence. Pour l’Élysée, il y
avait là Hubert Védrine, le général Quesnot, chef d’état-major parti-
culier du Président, et Bruno Delaye, chargé des affaires africaines.
Pour Matignon, l’amiral Lecointre, chef du cabinet militaire du
Premier ministre. On notait la présence également du secrétaire
général de la défense nationale, monsieur Fougier. Pour le Quai
d’Orsay, son secrétaire général, monsieur Boidevaux. Pour le minis-
tère de la Défense étaient présents, en plus de l’amiral Lanxade, le
directeur de cabinet du ministre, monsieur Nicoullaud, et le chef de
son cabinet militaire, le général Rannou. Enfin, monsieur Denoix de
Saint-Marc, secrétaire général du gouvernement, complétait l’effec-
tif de cette réunion « restreinte ».

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Beaucoup plus sommaire, ce deuxième compte-rendu, décoré,


lui, d’un tampon « secret », comporte des différences relativement
au premier. D’abord quant au renforcement du « dispositif », on
parle là de 1200 à 1500 hommes, là où le premier plafonnait à 1200.
La décision d’Édouard Balladur d’envoyer mille hommes reste
néanmoins là même. Apparaît toutefois une nuance : « si la situation
[devait] se prolonger », « nous devrions réexaminer notre position »,
aurait suggéré le premier ministre.
Autre nuance intéressante, lorsque Mitterrand prend la parole,
c’est pour reconnaître d’emblée que cette intervention a lieu « bien
que la France ne soit pas liée au Rwanda par un accord de coopération en
matière de Défense ».
Curieusement, ce compte-rendu très bref se conclut en attri-
buant à François Mitterrand la responsabilité de ce qui est arrêté de
ce jour-là : « Il décide de renforcer les troupes stationnées à Kigali. »
Or, on a pu voir dans le précédent compte-rendu, plus détaillé, com-
ment au contraire Mitterrand avait pris grand soin de laisser au
Premier ministre le soin de la « décision » sur laquelle tout le
monde était manifestement d’accord.
Autre « nuance » : ce deuxième compte-rendu comporte un
deuxième paragraphe qui, effectivement, évoque la situation en
Bosnie-Herzégovine. Ainsi, Balladur ne serait qu’un demi-menteur…
En en-tête du premier document apparaît le nom d’Hubert
Védrine, qui en est éventuellement l’auteur. Parmi les nuances, il
énumère les présents en mentionnant le général Huchon, chef de la
Mission militaire de coopération, omis dans la liste pourtant très
détaillée des présents rapportée sur le deuxième document.
On relève aussi que Védrine intitulait son document « Conseil
restreint » « sur le Rwanda », alors que le deuxième indique en titre
que ce « conseil restreint » portait sur la « situation en Afrique et dans
l’ex-Yougoslavie ».
Nuances. Quant au fond, ces deux textes redisent bien la même
chose : ce 2 avril 1993, pour le premier « conseil restreint de défense »
du tout nouveau gouvernement d’Édouard Balladur, la décision était
prise d’envoyer mille hommes de plus au Rwanda, dans une situation
« difficile » – au risque de « s’enfoncer dans ce dossier », selon le mot
du ministre des affaires étrangères, Alain Juppé.

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Et c’est bien à la date du même 2 avril que, dans son livre,


Édouard Balladur présentant ses souvenirs sous la forme d’un journal
de bord, affirme, page 55 : « Le premier conseil de défense fut consa-
cré, comme pratiquement chaque fois par la suite, à la Bosnie. » Ne crai-
gnons pas de nous répéter ici en réaffirmant que ce monsieur est un
menteur, non pour le plaisir qu’il peut y avoir à insulter le premier
ministre du temps du génocide, mais bien plutôt pour insister sur la
question que nous posions déjà plus haut : pourquoi ment-il ?
En d’autres termes : qu’a-t-il donc à cacher ?
Ce qui est presque amusant dans ce troisième compte-rendu que
donne seize ans plus tard l’ancien premier ministre, c’est qu’il est en
fait bien plus détaillé que les deux précédents issus des archives
Mitterrand, occupant quasiment trois pleines pages de son livre, alors
que les récits « administratifs », dû à Védrine pour l’un et à on ne
sait qui pour le deuxième, faisaient un ou deux feuillets dactylogra-
phiés avec de larges interlignes…
Le récit circonstancié qu’Édouard Balladur donne de ce premier
conseil restreint, « consacré à la Bosnie » selon lui, nous permet de
connaître le détail de ses analyses et de ses prises de position sur « la
politique de la France dans l’ex-Yougoslavie ». Il voyait bien que nous
paraissions « accusés de faire le jeu des Serbes ».
« On ne pouvait demeurer passif face au regroupement ethnique
auquel il était procédé. »
Ne craignant aucune contradiction, il affirme que « le devoir
d’ingérence » lui semblait « mieux que nécessaire, légitime », mais pré-
cise que « dès [son] arrivée à Matignon » – dès ce jour-là donc –, il
devait s’« opposer au renforcement de notre contingent ». Faut-il en
conclure que monsieur Balladur dit n’importe quoi, à tout propos ?
Ce qui est curieux en tout cas, c’est qu’il se souvienne si bien de
s’être opposé au renforcement du contingent militaire français en Bosnie
et qu’il ait complètement oublié sa première décision grave de Premier
ministre : l’envoi de mille hommes supplémentaires au Rwanda.
On dispose, par la presse, d’une quatrième version de ce conseil
restreint au cours duquel était décidée une aggravation sensible de
l’intervention française au Rwanda. Aggravation qui conduirait un
an plus tard au génocide d’un million de personnes. Ce pourquoi on
a pu qualifier cette réunion d’équivalent de la “conférence de
Wanssee”, au cours de laquelle était décidé, le 20 janvier 1942, de
mettre en œuvre les moyens qui conduiraient à l’extermination des
juifs d’Europe.

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Le 2 avril 1993 de même, était décidé de donner tous les


moyens qu’il faudrait à une politique qui consistera essentiellement
dans les mois suivants à recruter, organiser et entraîner les milices
Interahamwe destinée à régler radicalement le « problème Tutsi »
dont parlait François Mitterrand. Quelques mois plus tard, en juillet,
entrait en action la principale arme de ce génocide de l’âge des
médias modernes, la radio qui permettrait de chauffer à blanc ces
milices, la tristement célèbre Radio Mille Collines.
Le lendemain de ce « conseil restreint » décisif, il en était donc
rendu compte dans la presse. Et c’est Jacques Isnard qui en parlait,
dans Le Monde daté du 4 avril, pour n’évoquer d’ailleurs que ce qui
portait sur le Rwanda – mais le premier ministre ne lisait peut-être
pas le journal... On trouve cet article dans la succession des « archi-
ves Mitterrand », juste après les compte-rendus que nous évoquions à
l’instant. Le chroniqueur militaire du quotidien du soir mentionnait
en effet
« [la] réunion présidée, à l’Élysée, par François Mitterrand et ras-
semblant – outre le premier ministre Édouard Balladur – le minis-
tre d’État, ministre de la défense, François Léotard, le ministre
des affaires étrangères, Alain Juppé, et le ministre de la coopéra-
tion, Michel Roussin ».
On parle bien de la même réunion.
Par contre, disposant aujourd’hui des compte-rendus officiels de
cette réunion, nous pouvons nous permettre de relever une grossière
inexactitude dans l’article d’Isnard : « La France maintient au
Rwanda deux compagnies et un détachement d’assistance militaire », dit-
il, « soit quelques quatre cents hommes, principalement basés à
Kigali »… Alors que, comme on sait, il a été question à cette réunion
d’augmenter cet effectif de 1200 ou 1500 hommes, pour que finale-
ment Édouard Balladur décide d’en envoyer un millier. C’était bien
ça l’information du jour. Et le journal du lendemain produisait ainsi
une flagrante contre-vérité.
Accordons à Isnard qu’il ne mentait pas forcément, lui. Il ne
faisait que reproduire servilement ce qu’on lui avait dit. Comme tous
les jours. Ce journaliste s’était fait ainsi le porte-parole de l’armée. Et
ses articles s’en ressentiront lourdement, tout le long de la crise rwan-
daise, ainsi que l’a montré Jean-Paul Gouteux dans son essai, Le
Monde, un contre-pouvoir ? consacré à la désinformation constante
dont a été objet le Rwanda dans ce qu’il appelait « le quotidien de
référence ».

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On comprend que ces questions de la vérité et du mensonge


finissent par devenir centrales dans une politique d’une telle enver-
gure criminelle. On comprend aussi que les citoyens puissent avoir
du mal à se faire une opinion sur la politique de leur État, lorsqu’ils
sont abreuvés de fausses informations, que ce soit au moment des
faits, dans le journal du jour, ou seize ans après, dans les mémoires
d’un premier ministre.
Bien plus « détaillé » que les exposés gouvernementaux, l’arti-
cle du journaliste n’aura pas été inclus pour rien dans les archives
présidentielles. On y « apprend » surtout combien le FPR serait
menaçant. « Selon des analystes français de renseignement », dit
Isnard, le FPR ne respecterait pas les accords de Dar es Salaam, signés
début mars, « lui prescrivant de se retirer sur les positions qu’il occupait
avant l’attaque du 8 février ». On notait « l’arrivée sur le terrain de
matériels lourds et de munitions supplémentaires ». On pouvait même
entrer dans le détail des « bitubes de 37mm », « lance-roquettes de
107mm », « ou de mortiers » dont aurait été doté le FPR.
Isnard était par contre muet sur l’équipement fourni par la
France aux FAR qui combattaient ce FPR. Quant à la nécessité de
« recompléter les matériels et les munitions » admise la veille par le
ministre de la coopération, Michel Roussin, en conseil restreint
comme on l’a vu, elle n’était même pas évoquée. Peut-être les « ana-
lystes français de renseignement » qui l’informaient n’avaient-ils pas
cru bon de lui faire part de certains “détails” ?
Mais le journaliste du Monde oubliait surtout de mentionner, ce
qu’il ne pouvait pas ne pas savoir, que ces accords de Dar es Salaam
avaient convenu aussi du retrait des « troupes étrangères », ce dont
la France n’avait tenu aucun compte, alors même que cette clause des
accords concernait en premier chef l’armée française.
Et alors que le gouvernement venait de décider du plus que tri-
pler le contingent français au Rwanda, Le Monde annonçait tranquil-
lement le « retrait de deux compagnies », « (trois cents hommes) ».
Ainsi ne resterait au Rwanda que le « détachement d’assistance »,
« présent en application de l’accord du 18 juillet 1975 », auquel il fallait
toutefois ajouter « deux autres compagnies françaises », « autour de
l’aéroport de Kigali », « prêtes à évacuer les ressortissants étrangers »…
En conclusion de son article, le propagandiste d’État affecté au
« quotidien de référence » évoquait ce qui semble bien avoir été un
problème sérieux pour les « analystes » français : le FPR réclamait
que la future armée rwandaise soit neutralisée, « en demandant en

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particulier que ses troupes puissent entrer à hauteur de 50%, voire 60%,
dans la nouvelle armée unifiée du pays ». Cette disposition d’une
armée à 50/50 sera effectivement retenue – le FPR se voyant attri-
buer 40% des effectifs de la troupe et 50% de l’encadrement – dans
les accords d’Arusha qui seront signés quelques mois plus tard, en
août. On a pu vérifier ultérieurement, en particulier lors des audi-
tions de la Mission d’information parlementaire française, en 1998,
combien les hommes de Mitterrand, aussi bien Hubert Védrine que
le général Quesnot, considéraient cette clause comme inacceptable
– ainsi que cet article pouvait l’annoncer dès avril 1993.
Le document suivant des « archives Mitterrand » fait état d’un
autre « conseil restreint », moins d’une semaine plus tard, en date du
7 avril, un an, jour pour jour, avant le début du génocide. Celui-ci est
à en-tête d’Hubert Védrine, mais comporte à la main le nom de
« F. Carle » – que l’on voit apparaître ailleurs avec son prénom :
Françoise Carle –, et s’inspire de la graphie du deuxième document
du 2 avril, y compris pour son titre : « Situation en Afrique et dans
l’ex-Yougoslavie ». Également tamponné « secret », ce document
succinct comporte deux paragraphes, dont le premier consacré à la
Bosnie. On y voit Balladur comme Mitterrand très opposés à l’éven-
tualité de l’entrée de troupes turques « dans le dispositif de l’OTAN »
qui « serait de nature à entraîner une guerre générale dans les Balkans ».
L’esprit des croisades intact.
Le deuxième paragraphe, consacré au Rwanda, est l’objet d’un
point sommaire.
« Le Président de la République acquiesce à la demande de M.
Roussin qu’une mission légère État-major des armées-
Coopération soit envoyée sur place pour définir les conditions
d’emploi de nos forces. […] Il est d’accord pour que nous nous
bornions, en l’état, à préparer le renforcement de notre détache-
ment à Kigali » [ainsi que cela avait été décidé le 2 avril].
Est évoqué, dans un troisième paragraphe, le Cambodge, où l’ar-
mée française intervenait, comme en Bosnie, pour l’ONU.
« En conclusion, le Président de la République fait part de son sou-
hait de ne pas pérenniser ce conseil restreint hebdomadaire »… Balladur
propose que de telles réunions soient convoquées « en fonction des
résultats de la réunion tenue tous les Mardis, au niveau des collabora-
teurs » – à Matignon. « Par ailleurs, il ressent la nécessité, pour son
information personnelle, de faire le point sur l’engagement des forces fran-
çaises en dehors du territoire national. »

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Pour cette réunion du 7 avril aussi, on dispose d’un deuxième


compte-rendu, très différent dans sa forme, s’intitulant « conseil res-
treint du 7 avril 1993 », sous-titré « Rwanda ».
« – La situation a-t-elle évolué ? » demande le Président en
ouverture de séance.
C’est le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, qui
répond :
« – Pour l’instant, nous préparons les renforcements. »
« – Est-ce que ça bouge sur le terrain ? » insiste Mitterrand.
C’est son chef d’état-major particulier, le général Quesnot, qui
répond cette fois :
« – Le FPR est toujours présent sur les positions qu’il devait
abandonner. Il a des hommes en civil, mais avec leurs armes. »
Un ange passe. Ces « hommes en civil » suspectés à Paris d’être
« avec leurs armes », ce sont les Tutsi promis au génocide, comme
ceux au massacre desquels l’armée française aurait participé les 13 et
14 mai 1994, ainsi qu’on le découvre dans la récente enquête de
notre collaborateur Serge Farnel [voir dans ce numéro l’interview de
Farnel].
« – La situation n’a donc pas évolué », conclut le Président.
Est notée alors une « intervention en fin de séance » – ce qui
laisse supposer que ces compte-rendus sont très incomplets,
puisqu’on a au contraire l’impression d’être en début de séance après
ces quelques réparties. C’est le ministre de la coopération, Michel
Roussin, qui prend alors la parole :
« – Un effort a été demandé à la coopération. Nous allons le
faire. Je souhaiterais qu’une mission très légère Coopération/État-
major des Armées puisse se rendre sur place pour faire le point, si
le ministre de la Défense en était d’accord. »
Lequel répond aussitôt :
« – Oui, bien sûr. »
Le dernier mot de ce document, dont il est noté que manque la
deuxième page, revient au premier ministre qui dit « effectivement »
souhaiter « faire le point sur plusieurs dossiers ».
Mais cela est-il possible qu’il manque une deuxième page ? Ne
s’agit-il pas là des archives de la Nation ? Ne pourrait-on demander
aux fonctionnaires, grassement payés pour les tenir, de prendre un
peu plus de soin de notre mémoire collective ? Comment peut-on

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admettre que de tels compte-rendus puissent être quasiment contra-


dictoires, si divers dans leur formes, manifestement incomplets et
vraisemblablement inexacts ? Enfin, n’est-il pas de la responsabilité
des bureaucrates qui en ont la charge, de conserver ces papiers de
manière à ne pas en égarer une feuille ?
On comprend, bien sûr, que si la deuxième page « manque »,
c’est bien parce qu’elle a été subtilisée. Or, nous enquêtons sur
l’éventualité d’un crime d’État de première importance. La dispari-
tion de pièces, en elle-même, constitue une indication lourde de ce
qu’il pourrait y avoir là des faits, des propos, des décisions prises par
des représentants de la Nation qui seraient inavouables.
On aimerait en savoir plus sur cette « mission légère » conjointe
du ministère de la coopération et de l’état-major des armées qu’il
aura fallu envoyer au Rwanda pour superviser le « renforcement »
d’un millier d’hommes ordonné par Édouard Balladur qui allait ser-
vir à l’entraînement des milices génocidaires.
De fait, dans ces fameuses « archives Mitterrand », ainsi que
c’est noté à la main – « plus rien avant [le] 3 août 93 », peut-on
lire –, il n’y a plus rien entre ce 7 avril que nous venons d’examiner
et le 3 août. Quatre mois de silence alors qu’est mis en place un « ren-
forcement » du dispositif français au Rwanda – rien de moins que son
triplement, comme on a vu… Et les 3, 4 août, ce dont il sera ques-
tion, c’est de se féliciter de la signature des accords d’Arusha, inter-
venue ce 4 août.
Début août, certaines notes du général Quesnot et des compte-
rendus de Conseil sont publiables. Ce dont il est question alors, c’est
du retrait des troupes, en application des accords. Entre-temps, il
aura fallu escamoter les quatre mois où l’intervention française aura
été au plus haut. C’est l’heure de la structuration du hutu power, à
laquelle avait appelé le précédent ministre, socialiste, de la coopéra-
tion, Marcel Debarge. Avec ses milices, entraînées par des soldats
français, et sa radio, RTLM, dont on a pu dire qu’elle s’inspirait de la
formule d’une radio à succès de la bande FM parisienne, NRJ.
Hutu power+Interahamwe+RTLM : c’est sur cette base qu’au
soir d’Arusha, le colonel Théoneste Bagosora, premier rwandais
élève de l’école de guerre française, pouvait déclarer que puisque
c’était comme ça, puisqu’on acceptait que l’armée soit composée à
50% de soldats du FPR, puisqu’on était prêt à sacrifier le régime
monoethnique sur l’autel de la paix, il allait « préparer l’apocalypse ».

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Comme on sait, neuf mois plus tard, survenait effectivement le


génocide. On s’est déjà posé la question de savoir comment Bagosora
pouvait être si sûr de lui pour prophétiser aussi tranquillement quel-
que chose d’aussi énorme. Il n’est pas exclu qu’on ait là, dans ce
silence des archives, un embryon de réponse. Le régime
d’Habyarimana pouvait compter depuis 1975 sur la coopération de la
gendarmerie française offerte par Giscard. Depuis octobre 1990, le
soutien actif d’unités d’élites de l’armée française lui avait plus d’une
fois sauvé la mise. Mais en 1993, dans l’élan de la radicalisation pro-
posée par Marcel Debarge, le gouvernement d’Édouard Balladur
avait largement fait monter les enchères. C’est dans ce contexte que
Bagosora pouvait annoncer « l’apocalypse ».
Le 7 avril, le journal-mémoires de Balladur rend compte d’un
dialogue avec Mitterrand, « après le conseil » – confirmant qu’il y
avait bien eu deux conseils cette semaine-là, à moins de sept jours
d’écart, sans qu’à aucun moment ne soit expliquée cette précipita-
tion qui faisait déroger au rythme hebdomadaire annoncé, celui-ci à
peine institué. Mais ce jour-là, le président et le premier ministre
n’aurait parlé que de problèmes familiaux de Chirac, touchants de
sollicitude…
Le 8, grand jour, Balladur fait une « déclaration de politique géné-
rale » à l’assemblée nationale. « Je voulais que mon action fût placée
sous le signe de la vérité et de la franchise. » Faut-il ajouter « sic » ?
« Le mensonge est d’un usage fort répandu », peut-il constater en
expert. Laissons la parole à ce connaisseur :
[Il voulait parler] « pas seulement [du mensonge] qui masque la
pensée, dissimule les intentions jusqu’au moment où il y a intérêt
à les découvrir, qui est assez banal, voire légitime...
Je pense à celui, plus pervers, qui consiste à dire sciemment le
contraire de la vérité, à prêcher le faux pour savoir le vrai, à déve-
lopper une conviction différente selon les interlocuteurs ; il ne
faut pas se faire prendre, faute d’y perdre sa réputation, ce qui,
pour beaucoup, n’est certes pas le plus grave, mais surtout son effi-
cacité : un mensonge utile ne peut être le fait d’un menteur avéré
et connu comme tel.
S’il s’agissait seulement d’un jeu entre initiés, rivaux dans la
conquête des places, servant à tromper leurs pairs au Parlement,
au gouvernement, au sein des partis… […] Ce peut être un
grand plaisir de duper… […] un raffinement qui procure… le
sentiment de s’adonner à un art ésotérique et subtil. »
Se regardant peut-être dans un miroir, il ajoute :

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« Combien d’hommes publics ai-je entendu se vanter de leurs


mensonges, en tirer gloire, mais se scandaliser qu’on leur mentît,
ne pas trouver de mots assez durs pour qualifier un comportement
identique au leur ! »
Pour conclure cette intéressante dissertation qui tombe si à pro-
pos dans son récit, Balladur semble tout à coup sincère :
« On affirme souvent que la démocratie ne peut vivre sans la
vérité. Rien de moins sûr : son exercice revient à convaincre
pour entrainer la majorité, ce qui ne rend pas toujours délicat
dans le choix des moyens. »
Face à un si confondant réalisme, on voudrait pousser ici le cri
de l’idéaliste : oui, la démocratie ne peut vivre sans vérité. Si le jour-
nal, comme le mémorialiste ou l’historien disent le contraire de ce
qui se passe, comment le citoyen peut-il déterminer ses choix, com-
ment la collectivité peut-elle se guider ? Ce qui est sûr, c’est qu’une
certaine tradition politique, celle des Balladur et Mitterrand, Chirac
ou Sarkozy, cultive l’« art ésotérique et subtil » consistant à se moquer
de tous pour mener à son paroxysme l’État-gangster. Jusqu’au degré
de l’État-génocidaire.
Le 14 avril, nos archives ne se souviennent de rien, mais
Balladur, lui se souvient d’avoir insisté, en conseil des ministres, « sur
la nécessité de ne pas nous accommoder égoïstement de la permanence de
conflits ethniques ». Il parlait là, bien sûr, de la Yougoslavie. Pas un
mot du Rwanda.
Le 26 mai, toujours pas un mot du Rwanda. Mitterrand fait
l’éloge insistant du directeur de la gendarmerie. Balladur s’étonne de
cette insistance : « J’en aurai l’explication plus tard grâce aux explica-
tions données par la presse sur le rôle de la gendarmerie dans un certain
nombre d’affaires. » Les « gendarmes de l’Élysée » étaient, pourtant,
déjà bien connus – et depuis le début de l’ère mitterrandienne. On
ne le avait pas encore vus au Rwanda par contre – où ils seront
extrêmement présents.
Le 2 juin, toujours pas un mot du Rwanda. Mitterrand et
Balladur arrivent gare de Lyon :
« Lorsque nous descendons du TGV (…), quelques applaudisse-
ments saluent Mitterrand sur le quai. Il me dit :
– Ce sont des immigrés qui doivent applaudir !
– Je suppose qu’ils ignorent que vous venez d’accepter l’inscrip-
tion du projet de loi Pasqua sur l’immigration à l’ordre du jour du
Conseil des ministres. »

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Le 21 juin, lors d’un sommet européen à Copenhague,


Mitterrand intervient :
« Le risque est grand d’un éclatement en ethnies qui se veulent
des États, comme au Moyen-Âge. »
Où donc avait-il appris l’Histoire ? Fascinant de voir comment
l’idéologue voit tout par le prisme de son idéologie. Le marxiste verra
partout de la lutte des classes, et le raciste de la lutte des races. Où
l’aura-t-il vue, cette ethnie qui se voulait État, « au Moyen-Âge » ?
En 1993, au Rwanda ou en Bosnie, par contre…
Le 28 juillet, les deux hommes parlent de l’affaire Elf. Toujours
pas un mot du Rwanda, mais Mitterrand s’exprime sur l’Afrique :
« De toutes façons, en Afrique, il y a des réseaux : le réseau
Pasqua, le réseau Roussin, le réseau Chirac et un petit réseau
socialiste […] (il y revient sans cesse) » [note Balladur entre
parenthèses].
Le 24 novembre, le temps a passé, toujours sans un mot sur le
Rwanda. Ce jour-là sont évoquées bien des choses, dont l’Afrique.
Balladur dit de Mitterrand :
« Il est précis, perspicace, très informé de tout ; comme éclairé
par une lumière surréelle, il considère les problèmes d’une autre
manière que le commun des dirigeants du monde. À ses yeux, la
référence suprême de la politique, c’est l’amour de l’humanité
tout entière, fondé sur la foi en Dieu »… [C’est moi qui souligne.]
Ce dernier témoignage est essentiel – et rare, la religiosité
comme l’antisémitisme de Mitterrand n’étant presque jamais évo-
qués. Essentiel quand on sait combien le crime rwandais est avant
tout un crime de l’Église, dont Mitterrand et Balladur n’auront été,
au fond, que les humbles serviteurs – des soldats de Dieu. Tout
comme les membres des forces spéciales envoyés au cœur de
l’Afrique pour appliquer cette ignoble politique, et comme les exécu-
tants rwandais de ce crime imprescriptible.
Le temps passe, et toujours pas un mot du Rwanda. Arrive le 6
avril 1994, pas un mot. « Nous parlons de mon voyage en Chine. » En
effet, ce jour-là le premier ministre sera loin. Très loin du Rwanda où
l’on assassinait Juvénal Habyarimana et où commençait le génocide
des Tutsi. Balladur ne s’en avise pas.
Le 13 avril, toujours pas un mot du Rwanda :
« Je dis à Mitterrand mon hostilité à l’idée des Affaires étrangè-
res et de la Défense d’assurer à M. Boutros Ghali de la mise à dis-

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position permanente de l’ONU d’un contingent de 10 000 mili-


taires français. »
N’était-ce pas une bonne idée pourtant, et si opportune à
l’heure où le contingent belge se retirait de la Minuar, au Rwanda,
suite au meurtre de dix casques bleus. Mais pas un mot de ça dans les
mémoires d’Édouard Balladur…
Par contre, ce jour-là :
« Mitterrand me parle longuement et spontanément du suicide
de Grossouvre qui s’est tué à l’Élysée vendredi dernier [soit le 7
avril, au lendemain de la mort d’Habyarimana] d’une balle dans
la tête :
– La presse raconte des tas d’histoires, dit Mitterrand. Je n’avais
nullement rompu avec lui. Il venait ici quatre fois par semaine. Il
portait le titre de directeur des Chasses présidentielles, ce qui lui
donnait un certain nombre d’avantages. Je le voyais moins sou-
vent depuis quelques années, mais je le voyais tout de même
beaucoup. Je l’ai reçu la veille, il était en pleine démence sénile,
il le disait lui-même, et comme c’était un homme fier, il en souf-
frait certainement. Il était persuadé qu’on allait l’assassiner, et il
avait dit à Anne Lauvergeon, il y a quelques jours, qu’elle était
elle-même menacée de l’être. Vendredi, il a reçu à l’Élysée, dans
son bureau, un ami médecin qui est un grand chasseur et auquel
il a tenu des propos tels que celui-ci a demandé à me voir tout de
suite et m’a dit : “Il faut faire très attention, il est saisi de pulsions
suicidaires, il va très mal.” J’ai aussitôt demandé au médecin de
service de l’Élysée d’aller le voir, ce qu’il n’a fait qu’au bout d’un
quart d’heure, puisqu’il n’était pas au palais. À ce moment-là,
Grossouvre s’était déjà suicidé. »
Il avait peur d’être assassiné ou il était suicidaire ? Il faudrait
savoir. Ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Par contre, pour des
menteurs, de dire tout et n’importe quoi ne fait pas de différence, ça,
c’est sûr.
Le 20 avril, le génocide bat son plein au Rwanda, mais toujours
pas un mot à ce sujet dans le journal de Balladur. Ce jour-là,
Mitterrand évoquera non les Tutsi, mais les Juifs… :
« Il revient sur l’attitude des Juifs, ce qu’il appelle leur intolé-
rance et leur sectarisme… »
Le 18 mai, Libération fait sa couverture sur les responsabilités
françaises au Rwanda, mais le Président et son premier ministre ne
semblent pas avoir eu l’occasion d’en parler.

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« Nous sommes d’accord pour ne pas refuser un appui logistique


français au contingent de 5 500 hommes que l’ONU compte
envoyer au Rwanda. »
C’est tout. Pas un mot de plus sur le sujet, sauf lorsque
Mitterrand évoque « le pauvre Kouchner qui, n’ayant plus de place,
s’est précipité au Rwanda »… Par contre, ce jour-là encore,
Mitterrand évoquera non les Tutsi, mais les Juifs :
« Avez-vous remarqué que la plupart des intellectuels français
qui se passionnent pour la Bosnie et les musulmans, et qui esti-
ment que je n’en fait pas assez, sont juifs ? »
Le 1er juin, près de deux mois après le début du génocide, alors
que celui-ci est en fait pour l’essentiel achevé, les assassins poursui-
vant les rares rescapés des tueries massives d’avril et de mai, Balladur
évoque enfin le Rwanda :
« Sur le Rwanda, je lui dis que nous ne pouvons pas continuer à
rester silencieux et passifs devant le drame qui s’y déroule. »
Le génocide est déjà reconnu par le Pape et par le secrétaire
général de l’ONU. Même le ministre des affaires étrangères de
Balladur, Juppé, a fini par qualifier ce qui se passait au Rwanda de
« génocide ». Le premier ministre français ne semble pas en être là
(et c’est d’autant plus frappant qu’il publie son livre quinze ans plus
tard, tenant en quelque sorte à afficher un parti pris) :
« La guerre civile entre Hutus et Tutsis, déclenchée depuis deux
mois, entraîne d’épouvantables massacres, et un exode des popu-
lations vers l’ouest. »
Ainsi, pour lui, le génocide était une « guerre civile », et ce
dont il fallait s’inquiéter, c’était de « l’exode des populations vers
l’ouest » – cet exode étant celui des « populations » compromises
dans l’entreprise génocidaire. L’exode suivra le génocide du fait de
l’avancée de troupes du FPR, mais plus encore du fait de la prise en
otage dont ces « populations » faisaient l’objet de la part du groupe
génocidaire, qui les poussait devant lui, comme pour se protéger de
la masse de ces millions d’hommes et de femmes, parmi lesquels les
assassins pouvaient s’éclipser. Balladur annonce ce jour-là ce qui sera,
quelques semaines plus tard, l’opération Turquoise, dont l’objet prin-
cipal sera, en effet, de voler au secours de ces « populations » abri-
tant les génocidaires.
« Nous devons prendre une initiative, en appeler à la commu-
nauté internationale. Je demande à Juppé de prendre les premiers

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contacts en vue d’une action collective dont je n’aperçois pas


encore les formes, l’ampleur, ni le mandat. Dans tout le pays,
l’émotion est vive. »
Et ceci n’aurait rien inspiré à Mitterrand, dont le « silence »
atteint un degré surréaliste, Balladur lui prêtant alors cette curieuse
répartie :
« L’institut de sondage le plus fiable est BVA. »
Puis, ils parlent de Giscard, de la Russie, de leurs « désaccords
sur les nominations ».
Le 8 juin, pas un mot sur le Rwanda. Il est question des commé-
morations du cinquantième anniversaire du débarquement en
Normandie, des « onze grands projets de réseaux européens », de la
visite de Bill Clinton, du ministre de la culture, Jacques Toubon, de
la fatigue de Mitterrand – « Je ne suis plus jeune », dit-il –, de la
nomination des commissaires européens, d’un échange au Conseil
des ministres sur le fait qu’il lui avait « transmis ses pouvoirs » pour
assister à un spectacle lors de la commémoration du débarquement à
Caen. Mais pas un mot sur le Rwanda.
Le 12 juin, élections européennes. Pas un mot sur le Rwanda.
Le 15 juin, Conseil des ministres. Mitterrand commente les
élections européennes. Puis, ils discutent longuement de la question
des « nominations ». Pour Mitterrand il importerait de « laisser le
général Fleury un an à la tête d’Aéroport de Paris », après quoi, il sou-
haiterait que lui succède le préfet Chassigneux « qui est à mes côtés et
qui dirige mon cabinet ». Mais ce jour-là, page 244, il va enfin être
question du Rwanda – à l’heure où que les premiers éléments du dis-
positif Turquoise se mettent déjà en place…
« La situation au Rwanda s’aggravait » dit le premier ministre qui
semble ignorer, donc, qu’à cette date le génocide est quasiment
achevé. Ce qui « s’aggravait », en fait, c’était le bruit médiatique...
« La guerre civile endémique entre Hutus et Tutsis entrainait des
massacres dont des centaines de milliers d’hommes, de femmes et
d’enfants étaient les victimes. »
Le premier ministre français n’aurait toujours pas entendu par-
ler du génocide des Tutsi dénoncé de tous côtés.
« Le drame impliquait la France, longtemps présente, trop
présente. »
Il s’en sera rendu compte…

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« Nous devions au plus vite décider quelle serait notre action,


d’autant plus qu’une campagne internationale venimeuse et vio-
lente mettait en cause notre responsabilité »…
Et pourquoi donc ?
« Depuis de nombreuses années, la France apportait son aide au
gouvernement régulier, dominé par les Hutus. »
Voilà qui est factuel.
« Arrivé au pouvoir, j’avais, dès avril 1993, décidé de limiter
notre présence militaire… »
Voilà qui est grossièrement mensonger, comme on a pu le voir
grâce aux compte-rendus des « conseils de défense restreints » qu’il
dirigeait, en avril 1993 justement. Alors qu’il ordonnait l’envoi de
mille hommes supplémentaires, voilà qu’il aurait donc
« décidé de limiter notre présence militaire, ramenée à quelques
dizaines d’hommes »…
Il aurait aussi décidé
« de réduire nos livraisons d’armes à ce qui avait été arrêté avant
1993, puis de les supprimer totalement. »
On se souvient au contraire de comment le ministre de la
Coopération, Michel Roussin, pouvait, dès la première réunion
consacrée au Rwanda, solliciter des rallonges budgétaires pour
« recompléter les matériels et les munitions ». Et comment, avec l’ac-
cord de Mitterrand, il avait été décidé qu’il en soit ainsi – c’est-à-dire
que le ministère de la coopération puisse s’engager « davantage »
dans ce dossier, en dépit de son « endettement » vis-à-vis du minis-
tère de la Défense.
En un mot, ce qui avait été décidé ce jour-là, c’est d’un crédit
illimité pour la coopération militaire rwandaise. Si l’on pouvait
signaler que celle-ci était très au-delà de son budget, et qu’elle ne
pourrait que « s’endetter » plus en augmentant le niveau de l’inter-
vention française, en suscitant l’approbation du Président de la
République et du premier ministre, cela signifiait bien qu’il n’y avait
là, a priori, pas de limites.
« Participer plus activement à ce dossier » en dépit de ses «
dettes », signifiait bien dépenser plus, et a priori sans compter. Et
c’est bien comme ça que l’avait compris le premier ministre qui
pouvait dire :
« Nous devons être davantage présents. » (…) « Il faut appor-
ter des moyens supplémentaires à nos forces. »

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Balladur, le menteur. Devant la mission d’information parle-


mentaire, en 1998, l’ancien premier ministre n’hésitera pas à être
extrêmement précis quant aux livraisons d’armes incriminées :
« entre mars 1993 » [date de son arrivée à Matignon] « et la déci-
sion d’embargo d’avril 1994 » [le gouvernement n’aurait procédé]
« qu’à des livraisons extrêmement limitées », « effectuées en
vertu d’autorisations délivrées (…) avant 1993 ». [Il s’agissait]
« entre autres » [de] « 7 pistolets ou revolvers », [de] « 160
parachutes » [alors que l’armée rwandaise ne disposait pas d’avia-
tion, ainsi qu’il le remarquera lui-même…], « et de pièces de
rechanges pour véhicules militaires », « ainsi que 1000 projecti-
les pour mortiers de 60mm ». [Et ceci] « conformément à une
décision d’autorisation interministérielle datant de 1991 »...
Cet orfèvre en mensonge n’hésitait pas à ajouter que
« en avril 1994, […] la décision de ne plus livrer d’armes, sous
aucune forme [avait été] prise par son Gouvernement avant l’em-
bargo décidé par les Nations unies. »
Loin d’arrêter les livraisons d’armes, son gouvernement les
poursuivra au moins jusqu’en mai 1994, ainsi que pouvait le recon-
naître le ministre des affaires étrangères de Balladur, Alain Juppé, en
recevant Philippe Biberson et Brigitte Vasset, de Médecins sans fron-
tières, le 12 juin 1994 (et ainsi que c’est rapporté dans Une guerre
noire, page 314) :
On lui a posé la question : “On dit qu’il y a des livraisons d’armes
au gouvernement rwandais ou au gouvernement intérimaire ou au
gouvernement en fuite, est-ce qu’il est exact que la France continue
des livraisons d’armes à Goma ?” Juppé dit : “Écoutez, tout ça c’est
très confus, il y a effectivement des accords de coopération ou de
défense avec le gouvernement, il y a peut-être eu des reliquats mais, en
ce qui concerne mes services, je peux vous dire que depuis fin mai il n’y
a certainement plus aucune livraison d’armes…” Mais en même
temps, il a dit en regardant de l’autre côté de la Seine donc vers
l’Élysée : “Mais ce qui peut se passer là-bas, moi je n’en sais rien.”
Quant aux livraisons d’armes clandestines y compris pendant le
génocide, il y aurait lieu de s’intéresser à l’historique des comptes de
Félicien Kabuga domiciliés à l’agence de la BNP, place des Ternes,
dans le VIIIème arrondissement de Paris. Une commission d’enquête
de l’ONU demandait des explications à leur sujet déjà il y a plus de
dix ans, en 1999, au gouvernement français – qui aura omis de répon-
dre. Le ministre des affaires étrangères responsable de cette non-
réponse s’appelait alors Hubert Védrine.

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Martin Marschner témoigne de même [voir La Nuit rwandaise,


n°3] que cette agence BNP de la place des Ternes aurait pu servir
pour faire transiter éventuellement un milliard de francs – 150 mil-
lions d’euros –, détournés de la Caisse centrale de réassurance, la
CCR, pour financer les armes du génocide. Le ministre du Budget
responsable de ces mouvements financiers épongés par de l’argent
public s’appelait Nicolas Sarkozy.
Félicien Kabuga, connu pour avoir été le financier de la Radio
télévision libre des mille collines (RTLM), également fameux pour
des achats massifs de machettes chinoises à la veille du génocide, est
considéré comme le milliardaire du groupe génocidaire. Kabuga fait
partie de ces personnes qui intéresseraient le Tribunal d’Arusha dont
on peut craindre que ce tribunal mette un terme à ses travaux avant
qu’il ne soit inquiété.
Mais revenons à l’exposé de l’ancien premier ministre :
« Le 6 avril 1994 (…) les massacres s’amplifièrent, les rebelles
tutsis poursuivant leur avance sur la capitale, Kigali. »
Notons ici les subtils glissements de sens : le 6 avril, on n’a pas
vu des « massacres » « s’amplifier », mais un génocide commencer.
Cette phrase laisse entendre que lesdits « massacres » pourraient
être du fait de l’avancée des « rebelles tutsis »… L’ambigüité qui l’im-
prègne n’est bien sûr pas le fait du hasard, ainsi qu’on le vérifie dès la
phrase suivante où la seule question qui se pose à « la France » est
de savoir si elle doit « intervenir » pour « stopper l’avance des rebel-
les » et, de ce fait, « prendre part à une action de guerre », ce qui veut
bien dire, en clair : se ranger aux côtés des forces génocidaires contre
leurs adversaires...
Balladur se souvient de comment « certains militaires de haut
rang » pouvaient alors imaginer un « lâcher de parachutistes sur
Kigali » qui aurait eu, « selon eux », « l’heureux effet de faire reculer les
rebelles ». Rigoureusement indifférent au fait génocidaire, le premier
ministre s’y serait alors opposé « absolument », voyant là « une opé-
ration coloniale dont nous n’avions pas les moyens ».
Aussi spécieuse que puisse sembler une telle nuance, le respon-
sable du gouvernement français au temps du génocide va astucieuse-
ment la creuser, jusqu’à se présenter comme… l’adversaire du géno-
cide. La manœuvre est fine. Les historiens de l’avenir, ou les commis-
sions d’enquête, parviendront peut-être à dater cette opération par-
ticulière au sein de l’opération spéciale génocidaire, l’entreprise de

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sauvetage du premier ministre. Il n’est pas impossible qu’elle trouve


son point de départ tardivement, autour de ce 15 juin où le journal
de bord d’Édouard Balladur mentionne le Rwanda pour la première
fois. Cette thèse, prétendant qu’il y aurait eu des divergences sérieu-
ses entre l’Élysée et Matignon, sera dès lors très fortement appuyée,
de toutes parts.
Qu’on nous excuse ici de spéculer un instant, mais il est bien
probable que Balladur et Mitterrand aient pris en compte alors la très
faible espérance de vie du Président. Il fallait ménager l’avenir, et
avoir quelque chose à dire face à d’inévitables critiques qui vien-
draient, et que l’on voyait déjà pointer depuis la mi-mai. Ainsi tra-
vailleront-ils à mettre en scène leurs divergences, dans lesquelles
Balladur prendrait le beau rôle. Et c’est probablement d’ailleurs ce
choix stratégique qui impose à l’ancien premier ministre de mentir
de façon si éhontée, systématiquement. Dans ce scénario particulier,
le « fusible », une fois n’est pas coutume, aurait été le Président…
Paré ainsi de son manteau vertueux, l’ancien premier ministre
nous explique comment il se méfiait
« des relations trop proches entre certains milieux français et les
dirigeants africains. »
Sombrant dans la sincérité la plus criante, il évoque comment
il en avait eu « la sensation presque physique », lors des obsèques du
président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, en janvier de cette som-
bre année 1994. C’est en particulier « lors du déjeuner qui suivit » ces
obsèques, que lui était apparue cette « complicité » « entre Français »
et « Africains », « droite et gauche mêlée ». Pour un peu, il dénonce-
rait ses amis… Une « complicité » qui « éclatait sans pudeur », dit-il.
On aimerait en savoir plus…
Il savait « qu’à l’Élysée comme aux Affaires étrangères », « des
responsables alimentaient la presse en propos outranciers », « et mili-
taient pour une intervention militaire ». Là encore, on aimerait en
savoir plus. À quels « propos outranciers » se réfère là le premier
ministre du génocide ?
Quant à l’hypothèse d’une intervention militaire plus offensive
que Turquoise, on a pu en entendre parler. On se souvient que
Bernard Kouchner s’était rendu à Kigali, à la mi-mai, ainsi que c’est
rapporté à la date du 18 mai : « le pauvre Kouchner qui, n’ayant plus
de place, s’est précipité au Rwanda », aurait dit Mitterrand… Muni
d’un « mandat informel » du secrétaire général de l’ONU, Kouchner

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retournera à Kigali à la mi-juin. On dispose à ce sujet de la reconsti-


tution proposée par le rapport d’Human Rights Watch – œuvre de
feu Alison des Forges :
« Kouchner était prêt à défendre l’idée d’envoyer des troupes
françaises dans la capitale. Le 17 juin il rendit une visite, avec un
de ses collègues, au général Dallaire à Kigali. D’après une per-
sonne présente lors de l’entretien, les deux visiteurs français
avaient avec eux une carte, sur laquelle était tracée une ligne
délimitant la zone qui devait se retrouver sous le contrôle fran-
çais. Comme sur la carte présentée par les représentants français
aux Nations unies, elle englobait une grande partie de l’ouest du
Rwanda et des portions de la ville de Kigali. Kouchner aurait
pressé Dallaire de solliciter l’intervention de troupes françaises
pour sauver des orphelins et des missionnaires bloqués derrière
des “lignes Interahamwe”, dans la capitale. »
Des Forges explique :
« Une telle prière de la part de Dallaire aurait pu persuader ceux
qui demeuraient sceptiques, aux Nations unies comme à Paris,
d’approuver l’envoi des forces françaises à Kigali. »
Et raconte :
« Dallaire, suspicieux quant aux intentions françaises, répondit
en colère :
– Non ! Je ne veux pas voir de Français ici. »
Interrogé par Human Rights Watch, en 1998, au sujet de cette
carte, Kouchner se souvenait de l’avoir reçue « des mains de respon-
sables officiels à Paris », « mais pas de qui »…
Selon Des Forges, « Dallaire n’étant pas disposé à lancer l’appel,
les partisans d’une opération relativement limitée influencèrent le plan
adopté » de Turquoise – ce que confirme la lecture des « archives
Mitterrand », comme on verra plus loin.
On dispose aussi d’informations sur le voyage du conseiller poli-
tique du ministre de la défense, Jean-Christophe Ruffin, accompagné
de Gérard Prunier, où il aurait été question de négocier la libération
de soldats français capturés par le FPR au cours d’opérations contre
les forces génocidaires.
Ce qu’on sait surtout aujourd’hui, depuis l’enquête de Serge
Farnel, c’est que les 13 et 14 mai, l’armée française aurait pu se com-
promettre directement dans un crime de grande envergure, en orga-
nisant et en exécutant l’extermination de dizaines de milliers de
rescapés, réfugiés dans les monts de Bisesero. Il y avait dès lors grand

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intérêt à donner le change. L’idée d’une intervention qui éviterait


de mettre en lumière le caractère directement criminel de la politi-
que française, s’imposait. C’est le point de vue que défendait Gérard
Prunier, au ministère de la défense, pour le compte de François
Léotard qui, « balladurien », devait endosser le « beau rôle »,
alors qu’Alain Juppé, « chiraquien », serait présenté dans ce scé-
nario comme un « va-t-en-guerre » associé au président
Mitterrand. Partage des rôles politique, comme on voit, mais bien
peu conforme à ce qu’on entrevoit de la psychologie de ces hom-
mes, telle qu’elle apparaît, entre autres, dans les dialogues des «
conseils » interministériels.
Balladur insiste :
« Je proposai moi-même une opération strictement humanitaire,
destinée à sauver des vies d’hommes quelle que fût leur apparte-
nance communautaire. »
L’objet de Turquoise sera, comme on sait, surtout de sauver les
forces génocidaires « hutu » en déroute. La pensée « humanitaire »
de Balladur ne parvenait manifestement toujours pas à intégrer le fait
qu’il y ait eu un génocide, et non des « massacres interethniques », et
se souciait en fait, dans ce contexte, de porter secours aux « amis »
de la France en difficulté. Mais il se drapait néanmoins du plus ver-
tueux manteau, pour décider, olympien, les « conditions » qu’il
entendait fixer pour une telle entreprise.
Véritable événement dans l’histoire de la Vème République,
jamais vu y compris au cours des deux expériences de « cohabita-
tion » de François Mitterrand avec une majorité parlementaire
contraire à la majorité présidentielle, la lettre du 21 juin 1994
qu’Édouard Balladur adressait au président de la République dans
laquelle il prétendait « fixer » « les principes de notre décision ».
Scandaleuse intrusion dans le « domaine réservé » présidentiel,
crime de lèse-majesté pourrait-on dire… L’ancien premier ministre
ne résiste pas au plaisir de reproduire ce document « historique »
dans son livre. Il y dicte là dans le détail ce que lui semblent être « les
conditions de réussite de l’opération ».
Pour ne pas laisser ce « coup d’État » s’enfouir dans le secret
d’une correspondance qui ne serait publiée que seize ans plus tard,
le lendemain, le 22 juin, le premier ministre prenait la parole à
l’Assemblée nationale, pour y présenter son point de vue.
« Notre intervention était justifiée essentiellement par des
considérations morales », dit-il.

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Mais de même que tout à l’heure il ne pouvait s’empêcher


d’oublier le génocide au profit de « massacres interethniques », il
explique cette fois que cette « intervention » fondée sur des « consi-
dérations morales » s’impose après l’échec de « nos efforts diplomati-
ques pour obtenir l’arrêt des massacres et… » un « cessez-le-feu ».
Cela aura été en effet la politique française que de militer pour un
« cessez-le-feu ». C’était le sens de la mission de Kouchner auprès
de Dallaire.
Or, un « cessez-le-feu » entre les forces génocidaires et leurs
adversaires du FPR signifiait, en clair, la perpétuation du génocide
dans la zone qui resterait sous contrôle génocidaire. En même temps
qu’il ne reconnaissait toujours pas le génocide, parlant de « l’arrêt
des massacres », il revendiquait une « solution » politique qui per-
mettrait sa perpétuation… Ceci ayant échoué, il osait faire appel
maintenant à des « considérations morales ». Nous allions interve-
nir, « pour des raisons humanitaires, et pour cela seulement ».
On a pu voir [dans un autre article de ce même numéro] comment
Pierre-Henri Bunel, affecté à l’époque à l’état-major parisien de
Turquoise, a pu comprendre l’opération « humanitaire » en question
comme une façade destinée à camoufler une autre « mission »
consistant à récupérer les éléments des forces spéciales françaises qui
étaient demeurés au Rwanda après le départ officiel de l’opération
Amaryllis à la mi-avril. Les hommes qui avaient pu intervenir, par
exemple, les 13 et 14 mai pour le massacre de Bisesero. Ainsi cela
pouvait ne pas avoir été « seulement » pour des raisons humanitai-
res que l’armée française avait mobilisé des moyens considérables.
On ne comprend toujours pas d’ailleurs, même rétrospective-
ment, pourquoi Turquoise s’était mobilisée sur un tel pied de guerre.
Les observateurs à l’époque étaient estomaqués de voir le déploie-
ment de matériel offensif, manifestement inadapté pour une « opé-
ration humanitaire ». On pensait que cela pouvait avoir été une trace
du premier projet, celui attribué à Mitterrand et à Juppé dont
Kouchner s’était fait l’avocat auprès de Dallaire, d’une intervention
sur Kigali, supposant la possibilité d’un affrontement direct avec le
FPR. À la réflexion, cette hypothèse ne résiste pas : il était toujours
temps, même à la dernière minute d’économiser la location des
avions gros porteurs russes, et tout ce que cela pouvait supposer
comme frais que d’envoyer 2 500 hommes équipés d’armements
lourds, comme des blindés et autres gadgets fantaisistes propulsés à
8 000 kilomètres de la France pour rien.

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Il est plus probable que l’on ait alors décidé d’équiper les soldats
de Turquoise comme une armada invincible parce qu’il était hors de
question de voir échouer l’autre mission – la récupérations des forces
spéciales. Pour ceci tous les moyens étaient bons. Et l’on ne cachait
pas au FPR que s’il ne relâchait pas aussitôt les hommes qui s’étaient
fait prendre à Butare, par exemple, il en prendrait plein la gueule. Le
colonel Thauzin sera même sanctionné alors pour s’être exprimé en
des termes comparables y compris devant des journalistes, ce qui
pouvait donner une mauvaise image des « considérations morales »
supposées présider à l’opération Turquoise.
« Il ne faut à aucun prix nous embourber seuls, à 8 000 kilomè-
tres de la France, dans une opération qui nous conduirait à être
pris pour cible dans une guerre civile » [concluait Balladur, dans sa
lettre du 21 juin].
Le risque n’était pas moins présent, et c’est pourquoi il fallait
non seulement sécuriser l’opération militaire en lui fournissant tous
les moyens nécessaires, mais habiller celle-ci, à grand renfort de
publicité, du blanc manteau de l’action humanitaire.
Quinze ans plus tard, presqu’impeccable, l’ancien premier
ministre peut dire qu’il remarquait
« que les plus menacées étaient pour l’essentiel des populations
tutsis dans la zone contrôlée par le gouvernement. »
Enfin une « remarque » exacte.
[Toutefois] « en aucun cas nos forces (…) ne prendraient parti
dans les luttes internes au Rwanda », [ajoute-t-il à la phrase sui-
vante]…
« Nous ne pouvions laisser des populations livrées au génocide »,
dit-il, de nouveau impeccable. Voilà qu’il va même oser se faire gran-
diloquent :
« il fallait qu’un pays se lève pour mettre fin à un des drames les
plus insupportables de l’Histoire. »
Pour un peu on applaudirait, les larmes aux yeux…
La chute n’est pas moins bonne :
« Si je songe aux critiques dont notre action a été l’objet plu-
sieurs années plus tard, quand on a tenté de mettre en cause notre
armée et de lui faire grief d’une prétendue complicité avec les
auteurs du génocide, je suis indigné ! »
Fermez le ban. Notre auteur vient de consacrer quatre pages au
sujet, à la date du 15 juin. Il y reviendra le 17 juin, dans la foulée :

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« J’avais à plusieurs reprises discuté avec Mitterrand en tête à


tête de notre action au Rwanda. »
Voilà qui est assurément intéressant. On peut regretter toutefois
qu’y compris dans un livre publié seize ans plus tard qui s’intitule
« conversations avec Mitterrand », Édouard Balladur n’ait pas la bonté
de nous faire part du contenu de ces entretiens, dont aucun n’a été
évoqué encore, jusqu’à ce 17 juin 1994, après quinze mois de gestion
de ce dossier épineux en commun. Ce simple aveu, que nous avons
ici en creux, du silence sur ces conversations particulières tout au
long des 247 pages précédentes, est extrêmement lourd de consé-
quence. S’il n’a rien dit, c’est bien que cela n’est pas racontable.
L’inavouable.
Balladur nous dit aussi avoir « fait prévaloir [ses] vues lors d’un
Conseil de défense ». On a recherché ce « Conseil de défense » dans
les « archives Mitterrand » dont on dispose (archives qu’il faut pren-
dre avec des pincettes quand on voit les scandaleux « trous » qu’el-
les comportent, mais qui donnent néanmoins plus que des indica-
tions). Le 15 juin, se tient effectivement un « Conseil restreint »
auquel assistait le premier ministre. Et c’est le président qui dirige les
débats et déclare d’emblée que « la situation exige que nous prenions
d’urgence des mesures ». Les ministres de la coopération – Roussin –,
de la défense – Léotard –, et des affaires étrangères – Juppé –, expo-
sent les difficultés de la « situation ». Intervient ensuite le premier
ministre. Que dit-il ?
« – Nous ne pouvons plus, quels que soient les risques, rester
inactifs. Pour des raisons morales et non pas médiatiques. »
Pour un peu, on applaudirait.
« – Je ne méconnais pas les difficultés. Je pense que si d’autres
puissances sont prêtes à étudier avec nous une intervention
humanitaire, il n’y a pas d’inconvénients. »
On entend déjà un bémol, mais le comble est à venir :
« – D’ailleurs il y a tellement de chances pour que les autres refu-
sent qu’il n’y a pas grand risque à le demander. »
De quelle « morale » est-il question là ? Ne pas « rester inac-
tifs » consisterait ainsi à faire semblant de vouloir faire quelque
chose, tout en posant des conditions – que d’autres puissances s’en-
gagent –, dont on espère par avance qu’elles ne soient pas remplies,
pour être sûr de pouvoir… « rester inactifs » ! Le caractère tortueux
de cette pensée est presqu’amusant.

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Il suggère la marche à suivre :


« – À l’occasion du prochain incident [on voit mal ce que le pre-
mier ministre de la France pouvait considérer comme un « incident »
dans le contexte d’un génocide] le ministre des affaires étrangères
pourrait en parler ouvertement à nos partenaires. Je pense aux
Américains, aux Européens et pas seulement aux Africains. […]
Mais il faut “faire quelque chose”. »
On aura ajouté ici les guillemets qui s’imposent, la conception
de « faire quelque chose » étant comprise comme il l’a exposée sans
« grand risque à le demander ». Ce qui ne l’empêche pas de conclure,
grandiloquent :
« – Dans des cas aussi affreux, il faut savoir prendre des risques. »
Peut-être certains auront-ils souri à l’entendre, mais ce n’est pas
rapporté dans ce compte-rendu officiel…
C’est Mitterrand qui prend la parole à sa suite, suggérant une
intervention « limitée » à « quelques objectifs », à commencer par
« Kigali même » :
« – Quelques centaines d’hommes concentrés sur quelques sites
devraient suffire.[…] La difficulté est de déterminer comment
débarquer et de quelle façon y arriver », conclut, technique, le
Président.
C’est Léotard, le ministre de la défense, qui lui demande :
« – Dois-je comprendre que cette opération est une décision ou
qu’il s’agit seulement d’en étudier la possibilité ? »
« – C’est une décision dont je prends la responsabilité », tran-
che Mitterrand.
Léotard objecte :
« – Le problème est qu’ensuite, il faudra partir. »
Mitterrand écarte l’objection :
« – Les Rwandais ne sont pas disposés à faire la guerre contre
nous. »
Roussin suggère de « prendre des contacts avec l’Ouganda » –
sous-entendu pour dissuader le FPR d’une telle confrontation.
Mitterrand l’approuve :
« – Museveni sera raisonnable. »
On approche de la conclusion :
« – Ce que j’approuve, dit Mitterrand, c’est une intervention
rapide et ciblée mais pas une action généralisée ».

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« – Vous êtes maître des méthodes, Amiral », dit-il s’adressant


au chef d’état-major des armées, l’Amiral Jacques Lanxade, pour
clore les débats.
Balladur tente néanmoins d’objecter :
« – Mais avec qui irons-nous ? Il n’est pas question d’y aller
seuls. »
« – Nous avons les Africains », répond Mitterrand, d’une for-
mule qui laisse songeur.
Le ministre de la coopération, Michel Roussin, décidément très
en phase avec l’Élysée, comprend le message :
« – Je vais faire un tour de piste des États africains, dit-il.
– Si les autres sont défaillants, on doit y aller seuls avec les
Africains, insiste Mitterrand. C’est l’honneur de la France qui est
en cause »…
Et c’est ainsi que, quinze ans plus tard, Édouard Balladur peut
prétendre avoir fait «prévaloir ses vues » lors de ce Conseil de défense,
« malgré les réticences initiales de certains ministres ou conseillers »…
On comprend mieux les divergences qui apparaissent ici, à la
lumière de ce que nous dit Pierre-Henri Bunel. Il s’agissait de récu-
pérer les « forces spécialisées », soit les hommes chargés des « opéra-
tions spéciales » sous commandement ultra-secret du COS.
Mitterrand savait, lui, pourquoi il avait besoin d’intervenir. Il savait
qu’il n’aurait pas à « s’embourber ». Il n’y avait qu’à récupérer les sol-
dats du génocide et repartir. Balladur et Léotard, eux, ne compre-
naient pas forcément ça. Roussin, par contre…
« Vous êtes plus restrictif que je ne l’étais », aurait dit Mitterrand
à son premier ministre après ce conseil, « mais finalement je suis d’ac-
cord avec vous ».
Balladur évoque alors le fait que « l’affaire du Rwanda » aurait
été le « prétexte » de « débat à l’intérieur de la majorité ». « Le gou-
vernement est critiqué pour sa prétendue passivité ! » s’insurge-t-il.
« Si j’avais écouté les conseils d’intervention militaire qui
m’étaient donnés, dans quelle aventure la France n’eût-elle pas
été entraînée. […] Que ne dirait-on pas aujourd’hui de sa res-
ponsabilité dans le génocide du Rwanda ! »
Le premier ministre de la France génocidaire ne sait peut-être
pas qu’à la fin juin, lorsque se produira l’intervention “humanitaire”
française, le génocide était pratiquement terminé, et que s’il y a une
responsabilité de la France dans l’extermination des Tutsi du

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Rwanda, c’est surtout pour tout ce qu’elle aura fait avant – en orga-
nisant la machine génocidaire – et pendant – en soutenant cette
entreprise criminelle.
On peut, bien sûr, reprocher à son gouvernement également
l’opération Turquoise dont il se dit si fier, au cours de laquelle ont été
massacrés la plupart des rares rescapés de la furie génocidaire, encore
cachés dans les montagnes de Bisesero après le terrible massacre du 13
mai, auquel l’armée français, dont il partageait la responsabilité avec
François Mitterrand, aurait directement participé.
Mais que l’opération Turquoise ait été plus ou moins comme ci
ou plus ou moins comme ça n’allait rien changer au million de morts
déjà enregistré... Ni aux responsabilités françaises, sinon qu’elles
auraient été probablement plus voyantes dans le contexte d’une opé-
ration Turquoise offensive, aux côtés des forces génocidaires. Ici
comme ailleurs Édouard Balladur ne fait valoir que des arguments
cosmétiques. Pour lui, comme pour ses semblables, la morale et
l’honneur ne sont que des affaires d’apparence, si on comprend bien.
Les « archives Mitterrand » se font très prolixes sur ces débats de
la mi-juin concernant l’opération humanitaire « avouable ».
Ainsi, on dispose d’une note d’Hubert Védrine, daté de ce
même 15 juin, adressée au président :
« Suite à ce que vous avez dit au Conseil restreint sur le Rwanda,
j’ai confirmé au ministère de la Défense, au ministère des Affaires
étrangères et au ministère de la Coopération qu’il fallait vous sou-
mettre très rapidement une liste d’actions ponctuelles que pour-
rait mener la France au Rwanda (protection d’hôpitaux ou
autres).
Quand ce choix aura été effectué, voulez-vous qu’une annonce
soit faite par exemple par un communiqué, d’ici à la fin de la
semaine, pour faire connaître ces actions de la France (et si pos-
sible celles d’autres pays) ?
Il me semble que cela répondrait à une attente de l’opinion. »
En marge, à la main, vient la réponse : « oui ». Et dans le
corps du texte souligné le mot « ponctuelles ». Actions « ponctuel-
les ». Il ne s’agit que de ça. Protéger des hôpitaux ou « sauver des
orphelinats », ainsi qu’on en parlera beaucoup dans ces journées. À
aucun moment, bien sûr, il n’est question de faire cesser le géno-
cide. Il faut simplement donner le change à « l’opinion ». Pour «
l’honneur de la France »…

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Le lendemain, 16 juin, on dispose d’une note plus longue, co-


signée par le chef d’état-major particulier du Président, le général
Quesnot, et par le chargé des affaires africaines à l’Élysée, Bruno
Delaye, qui tentent de faire le point de la situation. Ils rendent
compte d’une « réunion interministérielle » qui s’est tenue le matin
même au Quai d’Orsay, « pour étudier les aspects diplomatiques et mili-
taires d’une intervention au Rwanda », « suite à la décision prise en
Conseil restreint le 15 juin ».
« Le Premier ministre met comme condition à cette opération la par-
ticipation à nos côtés d’au moins un pays européen », n’ayant pas
changé d’idée. Ce serait « afin de ne pas être accusé » « de voler au
secours du gouvernement et des responsables des massacres ».
« L’opération militaire pourrait être déclenchée en milieu de semaine
prochaine », est-il dit. Quand on sait que moins d’une semaine plus
tard les premiers éléments de Turquoise seront déjà sur le terrain, on
peut supposer que « l’opération » en question était déjà largement
« déclenchée », et que tout ce débat institutionnel n’est en fait qu’un
habillage d’une politique déjà en œuvre dont les documents par
contre ne sont pas communiqués.
« (Le Quai d’Orsay conditionne notre action au non respect du ces-
sez-le-feu et à la poursuite des massacres) » est-il ajouté entre paren-
thèses. À noter simplement que « le Quai d’Orsay » persiste à parler
de « massacres », près d’un mois après que le ministre des affaires
étrangères, Alain Juppé, ait pourtant pris soin d’enfin prononcer le
mot « génocide ».
Descriptif de ce qui sera, le document précise que « le détache-
ment engagé comprendrait environ 2000 hommes dont 300 africains »,
mais croit utile d’ajouter : « sans compter les éléments européens qui
éventuellement accepteraient de se joindre à nous », alors qu’on sait déjà
pouvoir compter tout au plus sur un « soutien logistique » de l’Italie.
On signale ensuite que «le premier site à protéger» pourrait être
«Cyangugu près de la frontière zaïroise où une communauté tutsie est
menacée par les milices hutues». Signe qu’on connaissait très bien la
situation des rescapés, «menacés par les milices hutues », à Bisesero –
ceux-là même dont Turquoise assurera pourtant si mal la « protec-
tion »…
Dans le but d’obtenir la bénédiction onusienne, un télégramme
diplomatique était également émis ce 16 juin dès 9 heures du matin.
À noter, l’instruction donnée « vis-à-vis du représentant du Rwanda »
qui, comme on sait, siégeait au Conseil de sécurité depuis janvier

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1994, en infraction avec les règles de l’ONU qui veulent qu’un pays
concerné par une opération internationale ne puisse simultanément
siéger dans cette instance : il fallait l’« approcher confidentiellement
pour lui faire comprendre que nous attendons de lui qu’il n’intervienne pas
dans les discussions à venir au Conseil »… Ainsi qu’on peut s’expliquer
avec les vrais amis, tel le gouvernement génocidaire rwandais.
Le 17 juin, on dispose d’une nouvelle note d’Hubert Védrine
adressé à Mitterrand. Celle-ci concerne un appel de Bernard
Kouchner, de Kigali. Mauvaises nouvelles : Kouchner a rencontré
« le Chef du Front Patriotique Rwandais », Paul Kagamé, qui « est
opposé à l’arrivée des troupes françaises au Rwanda ». Tout comme le
général Dallaire, chef de la Minuar, « ainsi que les autres responsables
des Nations unies à Kigali » qui « sont également hostiles à une interven-
tion ». « Pour sauver quelques vies, on va en mettre de très nombreuses
en péril », aurait-il été dit.
« Notre politique au Rwanda de 1990 à 1994 pèse sur nos relations
avec le FPR », note Védrine. Kouchner dit qu’« il serait bon de faire
une déclaration regrettant le passé »… Seize ans plus tard, on en est
toujours là.
Le même 17 juin, on a de nouveau une note signée Quesnot-
Delaye. On y apprend que « pour tenir compte de l’opposition des lea-
ders tutsis et du chef d’état-major burundais au passage des forces françai-
ses au Burundi », « le concept général de l’opération qui sera présenté cet
après-midi au Premier ministre a dû être modifié ». En conséquence, « le
déploiement devrait être réalisé exclusivement à partir du Zaïre ».
Ainsi, il semble bien que le choix entre une opération
Turquoise « offensive », intervenant directement à Kigali, et l’opé-
ration « humanitaire » à la frontière zaïroise, par-delà tous les impé-
ratifs rhétoriques, aurait surtout été déterminé par la double opposi-
tion des autorités « tutsi » du Burundi, d’une part, et de Kagamé
comme de Dallaire de l’autre. « Nous allons prendre contact avec
Mobutu dès aujourd’hui », concluent les conseillers du Président.
Ce même 17 juin au matin se tenait une autre réunion d’une
« cellule de crise », à laquelle participaient Dominique de Villepin,
pour le compte du ministère des affaires étrangères, le chef d’état-
major des armées, l’amiral Lanxade, et le « monsieur Afrique » de
l’Élysée, Bruno Delaye.
On y relève quelques remarques intéressantes, comme celle de
Lanxade qui suggère que « la participation africaine doit être aussi
symbolique que possible », « car nous les aurons totalement à notre

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charge »… Ce souci budgétaire du chef d’état-major des armées sem-


ble bien ici servir d’alibi pour camoufler son autre préoccupation :
préserver ce qu’il appelait son “autonomie” – et qu’il y ait le moins
de témoins possibles pour son opération spéciale d’exfiltration des
“coopérants spécialisés” qui étaient restés au Rwanda tout le long
du génocide.
Villepin propose avec autorité que l’on cible « trois ou quatre
opérations “coups de poing” à forte visibilité ».
Dans cette optique Lanxade rappelle qu’à Cyangugu « 8 000
Tutsis sont encerclés par les milices hutues ».
À noter, cette estimation à 8 000 des rescapés du grand massa-
cre des 13 et 14 mai qui seraient encore dans les montagnes de
Bisesero. Après les opérations de débusquage auxquelles se livreront
les soldats français dans les premiers jours de Turquoise, livrant les
rescapés aux miliciens, il n’en restera qu’un petit millier… à moins
« forte visibilité »…
« Une résolution » du Conseil de sécurité des Nations unies
« pourrait être votée en début de semaine », note quelqu’un du minis-
tère des affaires étrangères. Soit, mais « il faut éviter que cette résolu-
tion nous place sous un contrôle étroit des Nations-Unies », dit Lanxade.
« Nous devons être autonomes », ajoute-t-il.
On peut se demander pourquoi le responsable du COS tenait
tant à son « autonomie »… À l’heure d’entreprendre le rescapage
des hommes responsables de l’opération criminelle, on comprend
que l’armée française ait préféré n’avoir à supporter le « contrôle »
de quiconque.
On entend reparler du sauvetage de ces « 8 000 tutsis mena-
cés » dans une note datée du 18 juin sur papier à en-tête du chef
d’état-major particulier de Mitterrand, Christian Quesnot qui précise
entre parenthèse, « (une telle opération devant être fortement médiati-
sée) »… Comble du cynisme. À gerber.
Quand on pense qu’emportée dans son élan génocidaire, l’ar-
mée française ne sera même pas capable de ce « sauvetage », pour-
tant médiatiquement opportun, des derniers tutsi du Rwanda… Il est
probable qu’in fine l’impératif qu’« aucun témoin » ne survive, par-
ticulièrement là, sur les lieux des massacres des 13 et 14 mai, aura
prévalu sur ces considérations cosmétiques.
Le 22 juin, Balladur revient « sur le Rwanda » avec
Mitterrand :

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« Je lui répète ma position : une opération strictement humani-


taire à la frontière du Zaïre, et limitée dans le temps. […] Au
maximum deux mois. »
« – Dites un mois et demi », lui aurait répondu Mitterrand, qui
savait que cela suffirait largement pour récupérer ses hommes.
« Maintenant, il s’est convaincu des risques de l’opération mili-
taire qu’il n’avait pas rejetée dans un premier temps, poussé par
les va-t-en-guerre de la majorité comme de l’opposition. »
« Tout cela me vaut la réputation de ne pas aimer le risque, ni en
Bosnie ni au Rwanda. Peu m’importe : je suis sûr d’avoir raison ;
nous ne devons agir, prendre part à un conflit que si c’est utile, si
nous en avons la force et la capacité, pas pour donner à croire que
nous pouvons faire plus que nous n’en avons les moyens, et en
nous croisant pour des causes douteuses. »
Le 29 juin encore :
« Mitterrand se livre à un long développement justificatif sur le
Rwanda où j’ai fait prendre à la France une position courageuse
mais infiniment plus sage que celle préconisée au départ par beau-
coup qui envisageaient de lâcher des parachutistes sur Kigali et de
nous impliquer dans la guerre civile. »
« Je ne comprends pas qu’il éprouve sans cesse ce souci de justi-
fication, comme s’il était attaqué en permanence. »
« J’évoque les manœuvres du capitaine Barril qui prétend avoir
retrouvé la boîte noire de l’avion abattu dans lequel se trouvaient
les présidents du Rwanda et du Burundi ; il me dit une nouvelle
fois tout le mal qu’il en pense. »
Le premier ministre du temps du génocide évoquera quelques
fois encore le Rwanda, dans la deuxième moitié de son livre, mais il
n’est pas sûr que ce monsieur ait eu conscience de la gravité de ses
actes. Il est même probable que non, inconscient, à l’image de ce
peuple qu’il gouvernait et de son armée qui collectionne les crimes
avec une parfaite candeur.
Florilège :
Le 6 juillet, il informe Mitterrand de son « projet de voyage à
New York pour informer l’ONU de notre position sur le Rwanda et obte-
nir son soutien à notre action humanitaire »…
« – C’est une bonne idée [dit Mitterrand]. Vous avez raison d’y
aller. […] De toute façon, en Afrique du Sud d’où je reviens,
j’étais tout à fait rassuré par votre prudence dans l’affaire du
Rwanda. »

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Désormais, Balladur ne sort plus de son rôle, cette gentille fic-


tion arrangée en cours d’opération Turquoise qui voudrait que sa
politique ait été complètement étrangère à la politique génocidaire
de Mitterrand.
« Si je m’étais laissé influencer par les projets discutés dans cer-
tains entourages, nous serions entrés dans la guerre civile au
Rwanda et aurions été condamnés par la plupart des Africains,
sans parler du reste du monde. »
On aimerait en savoir plus sur ces supposés « entourages » par-
tisans d’entrer en guerre aux côtés des forces génocidaires. Mais ici
comme ailleurs, Balladur veut nous faire croire que la question de la
responsabilité française au Rwanda se réduirait à savoir s’il fallait
entrer par le Zaïre ou le Burundi, à l’heure où le génocide était déjà,
en fait, achevé.
Le 13 juillet, de retour de New York, « je lui raconte mon voyage
à l’ONU », dit-il. Le 11 juillet, il était reçu au Conseil de sécurité –
alors qu’il avait espéré parler devant l’Assemblée générale. « J’ai pris
la parole pour mettre chacun devant ses responsabilités au Rwanda »…
ose dire un des principaux responsables de la politique génocidaire.
Toujours sans vergogne, il prétendait tirer là « le bilan de l’action
engagée par la France : l’arrêt presque complet des massacres »… !
Alors que tous étaient morts, et qu’au contraire, comme on le sait
maintenant, son armée aura aidé à liquider les derniers Tutsi du
Rwanda.
« Mme Albright », la représentante des États-Unis à l’ONU, « a
une attitude très hostile à notre action », dit-il. « Elle ne cherchait même
pas à le dissimuler. » « Je me demande pourquoi », fait-il mine de
s’étonner. « La France est la seule à agir pour empêcher les massacres. »
Toujours sans vergogne. « Les États-Unis auraient-ils une politique dif-
férente ? » demande-t-il au vieux Président. « Mitterrand ne me
répond pas », note-t-il.
On ne sait que penser par moments de la fausse ingénuité qui
dégouline de ces pages. Trop énorme pour être complètement factice,
se dit-on. Ainsi, il aurait attendu que Mitterrand lui explique la poli-
tique américaine, et n’en aurait eu aucune notion par lui-même ? Et
ce monsieur prétendait gouverner…
Le fait est que la question des éventuelles divergences avec les
États-Unis dans le dossier rwandais est une bouteille à encre que
rares sont ceux qui se soient risqués à tenter de l’éclaircir à ce jour.
On sait, par exemple, qu’au Conseil de sécurité Madeleine Albright

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aura été une alliée appréciable, en s’opposant pendant des mois à la


prise en compte du génocide – empêchant l’application de la
Convention de 1948 de prévention du crime génocidaire. On peut
imaginer toutefois que l’ambassadrice américaine, dont trois grands
parents ont été victimes de la “solutions finale” hitlérienne, bien que
fonctionnaire docile du département d’État, n’ait pas apprécié pour
autant, à titre personnel, les manières de donneur de leçon de ce pre-
mier ministre français qui venait plastronner les mains couvertes du
sang d’un million de Rwandais. Il y a des niveaux d’indécences qui
laissent froid.
Le 17 juillet, l’homme sans conscience en remet une couche :
« L’Histoire est pleine de haines, de cruelles horreurs inspirées
par la volonté d’éliminer une collectivité toute entière. »
De quoi parle-t-il là ? Des « persécutions raciales, des Juifs, des
Indiens, des Noirs, de tout homme qui est autre, différent, qui, de ce fait,
paraît redoutable. » Mais ça n’est pas fini :
« persécutions religieuses, des chrétiens par les païens, des païens
par les chrétiens, des catholiques par les protestants [Ah bon ?] et
réciproquement, des musulmans pas les hindouistes, ou l’inverse ».
Non, ça n’est toujours pas fini. Monsieur Balladur a de la cul-
ture générale. Le voilà qui évoque
« les persécutions sociales, des esclaves par les maîtres, des pay-
sans par les révolutionnaires, d’une classe par l’autre ».
Il va nous en dire plus :
« [ces] persécutions [sont] d’autant plus féroces qu’elles sont fon-
dées sur la peur, [qu’il confond avec] le désir d’éliminer ce qui
n’obéit pas au modèle unique qu’on veut imposer ».
Parlant de « peur » toutefois, il nous rappelle, entre autres, une
citation très éloquente… d’Édouard Balladur. C’était dans Une guerre
noire, l’enquête sur les origines du génocide rwandais, publié en 2007
par Gabriel Périès et David Servenay [voir la note de lecture consacrée
à ce livre dans la Nuit rwandaise n°1]. Ceux-ci l’interrogeaient sur leur
sujet, les doctrines de la « guerre révolutionnaire ».
« Un “voile gris” obscurcit son regard »… Ne craignant pas
d’exagérer, les auteurs ajoutent : « Il est au bord de l’effondrement
intérieur »… Bigre. « Un silence. Et puis les mots sortent. »

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Balladur explique la “guerre révolutionnaire” :


« – Il s’agit d’avoir une action de provocation à la violence, c’est
ça la guerre révolutionnaire. Et pour ça, il faut faire peur aux
gens. En leur faisant peur, on les rend cruels. […] La diffusion de
la peur est le fondement de l’action ”révolutionnaire”. […]
Quand les gens ont peur, ils deviennent méchants. […] La peur,
ce qu’il y a de plus affreux dans l’âme humaine. […]
Normalement, l’action humaine consiste à rassurer, à aider. Là,
c’est inquiéter, comme on rend un chien méchant. Quel est le
meilleur moyen de rendre un chien méchant ? C’est de le mal-
traiter. Là, c’est pareil. »
On trouve également cette pensée chez… Adolf Hitler : « Le
monde (…) ne peut être gouverné que par l’exploitation de la peur »,
expliquait-il à Hermann Rauschning, ainsi que celui-ci le rapporte
dans Hitler m’a dit.
Nous n’avons pas les états de service militaire du jeune
Balladur, mais ne doutons pas qu’il aura, comme Giscard, comme
tant d’autres, eu l’occasion d’être initié aux arcanes de la « guerre
révolutionnaire », cette théorie militaro-politique française inspirée
en droite ligne de Carl Schmitt. Ce théoricien politique du nazisme
est l’auteur de la fameuse Théorie du partisan, et de la non moins
fameuse Notion du politique, où il développait, dès 1932, la dualité
ami/ennemi dans des termes qui seront exactement ceux de la
« guerre révolutionnaire » enseignée par le colonel Lacheroy au long
des guerres d’Indochine et d’Algérie.
La « guerre révolutionnaire », cette théorie militaire française
exportée en Afrique comme en Amérique latine, aux Philippines ou
en Indonésie, en Irak ou en Afghanistan aujourd’hui. La « guerre
révolutionnaire », cette pensée qui est parvenue a relégitimer la tor-
ture comme le terrorisme, et jusqu’à la pensée génocidaire, dans la
deuxième moitié du XXème siècle, alors qu’en 1945 l’humanité avait
cru pouvoir se refonder sur le « plus jamais ça ». La « guerre révolu-
tionnaire », ce grand apport du génie français à notre époque « ter-
minale ». Ce premier ministre-là avait manifestement assez de
science militaire pour savoir tout ça – et c’est ce qu’il avouait ici sans
détours, avec sa candeur habituelle.
C’était donc bien de ça qu’il s’agissait au Rwanda, de « faire
peur aux gens » pour les rendre « cruels »... De la mise en applica-
tion rigoureuse de la quintessence de la pensée militaire française. Et
c’est lui-même qui le confessait à Périès et Servenay...

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Mais revenons à sa méditation inspirée du 17 juillet :


« Le respect de la diversité est la base même de la civilisation. »
Et ce n’est pas tout :
« La morale, la justice consistent à reconnaître la responsabilité
de chaque individu pour ce qu’il dit, pour ce qu’il fait, et rien
d’autre. »
Ses idées dérivent insensiblement, comme une page d’écriture
automatique – surréaliste…
« Le repentir personnel pour les fautes qu’on a commises soi-
même est nécessaire »…
Il en semble loin pourtant…
« En revanche, comment justifier la repentance collective et
rétrospective ! »
On se le demande. On n’est certainement pas près d’y arriver en
France, que ce soit pour avoir rempli les trains pour Auschwitz avec
l’acquiescement muet de la population et la collaboration active de
certains, entre 1942 et 1944, ou pour avoir pratiqué la chasse aux
Algériens dans Paris entre 1958 et 1962, ou pour avoir envoyé son
armée semer la terreur en Argentine et dans le reste de l’Amérique
latine dans les années 70, ni pour les tueries massives, déjà de type
génocidaires, à Madagascar et au Cameroun, au Biafra, ou, plus
récemment, au Libéria et au Sierra Leone.
Suivons encore les divagations inspirées de notre auteur :
« Des générations après, un peuple, pas plus qu’une classe sociale
ou une religion, doit-il demander pardon des crimes commis par
ceux qui l’ont précédé et dont il a répudié les idées ? »
De quoi nous parle-t-il ? N’évoquait-il pas, au début de sa dis-
sertation, les « cruelles horreurs inspirées par la volonté d’éliminer une
collectivité toute entière » ? Nous sommes le 17 juillet 1994, les char-
niers du Rwanda sont encore fumants. Et voilà qu’il se voudrait déjà
« des générations après » ?
« Willy Brandt n’était pas Hitler » – et il n’était pas Balladur
non plus : il avait un minimum de sens moral, lui –, « ni les
Allemands d’aujourd’hui les nazis d’hier » – oui, mais loin d’être « des
générations après », n’en déplaise à l’homme qui voudrait tout oublier
– encore aujourd’hui, il reste de vieux nazis. Sans parler des jeunes
nazis, en Allemagne ou ailleurs, qui pullulent particulièrement en
France ou en Italie, loin d’avoir « répudié les idées » du nazisme, dont
ils font « leur combat ».

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« Un américain d’aujourd’hui n’est pas responsable du massacre


des indiens perpétré quelques siècles auparavant. »
Le philosophe de Matignon oubliait que les guerres indiennes
ont connu leur apogée, particulièrement abjecte, à la fin du XIXème
siècle, il y a à peine plus d’un siècle – que ses grands parents en
étaient contemporains.
« Ce ne sont pas les prêtres issus de Vatican II qui ont massacré
les protestants ni approuvé la persécution des Juifs. »
D’une part, faut-il lui faire remarquer que les prêtres massa-
crent rarement, mais envoient les autres massacrer, ainsi qu’ils l’ont
fait au Rwanda précisément ? D’autre part, si on parle de Vatican II,
sait-il que c’est de là qu’était issu Mgr Perraudin, l’archevêque du
Rwanda auquel on doit d’avoir invité le peuple rwandais à régler
radicalement le « problème tutsi » cher à Mitterrand ? Mais on aura
compris que le premier ministre français auquel il revint d’exécuter
ce génocide annoncé ne savait probablement pas ça. Comme il sem-
blerait bien qu’il ne se rende même pas compte de ce dont il parle.
L’inconscient criminel.
« La mémoire de l’Histoire permet un examen de conscience
individuel ou collectif. […] Mieux, elle l’impose comme un
devoir constant. […] Quel travers de l’âme explique le passé,
comment s’en corriger ? »
Si ce monsieur n’était passible des tribunaux, on l’inviterait à se
regarder dans un miroir. Mais le voilà qui sort de «ses pensées », dis-
trait par le comportement de Chirac, son rival à la prochaine élec-
tion présidentielle, qui « multiplie » les « amabilités envers Mitterrand »,
en cette cérémonie à la mémoire de la rafle du Vel d’Hiv…
Et le chapitre va se terminer :
« Je quittai Paris en hélicoptère pour aller sur le navire Jeanne-
d’Arc qui descendait la Seine jusqu’à Rouen à l’occasion de la
fête traditionnelle de l’Armada. »
Grand prêtre de la religion du crime paradoxal.

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Le 18 juillet, il reconnaît tenir « chaque jour une réunion sur le


Rwanda ». Il est très satisfait d’être parvenu à
« opérer un retournement de l’opinion internationale qui multi-
plie les louanges, alors que longtemps elle a critiqué notre impli-
cation dans le conflit en nous faisant grief de prendre parti dans
la guerre civile ».
Le 27 juillet :
« Je pars pour l’Afrique l’après-midi avec Léotard et Roussin. […]
Je tiens à me rendre compte des conditions dans lesquelles se
déroule l’opération humanitaire que nous menons. […] Notre
armée est admirable de courage et de générosité. […] Elle n’a
qu’un but : sauver des vies […] sans prendre aucune part à la
guerre civile dont elle tente de limiter les effets les plus cruels ».
Y a-t-il une limite à l’indécence que peuvent atteindre nos res-
ponsables politiques ? Ce monsieur n’est pas sérieux. « Les effets les
plus cruels de la guerre civile », il n’aura toujours pas compris que c’est
le génocide qui à cette date est bien terminé – la victoire complète
du FPR, début juillet, y ayant mis un terme. Ces « soldats admirables »
qu’il encense auront participé à aider les tueurs jusque-là, et, sous ses
yeux, ils protègent encore ces assassins, conformément aux instruc-
tions de son gouvernement qui aura donné l’ordre de ne pas arrêter
les auteurs du génocide qui ont fui sous la protection de l’« opération
humanitaire » voulue par lui-même.
« Je suis fier de ce qu’accomplissent nos soldats avec bravoure et
abnégation », dit-il.
Le 31 août :
« L’opération strictement humanitaire, je l’avais voulue le pre-
mier, elle s’était faite aux conditions que j’avais fixées, je l’avais
pilotée jour après jour, lors de comité interministériels auxquels
étaient associés les collaborateurs de Mitterrand. »
Et il en est fier. Non seulement, elle aura été l’occasion des
ignobles entreprises de débusquages, dont témoignent tous les resca-
pés de Bisesero, au cours desquelles seront liquidés les quelques mil-
liers de Tutsi qui avaient survécu jusque-là. Mais elle aura surtout
permis d’installer les forces génocidaires quasi intactes au Zaïre, où
leurs crimes se perpétuent à ce jour – bénéficiant toujours de l’iné-
branlable soutien français.
Combien de morts supplémentaires aura coûté cette petite opé-
ration cosmétique tendant à camoufler « notre implication dans le
conflit » ?

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Le 7 septembre :
Mitterrand lui « donne son accord pour que des décorations excep-
tionnelles soient attribuées aux soldats français ayant participé aux opéra-
tions au Rwanda ».
Le 19 octobre :
Le Président lui demande s’il a « lu le livre intitulé Faut-il juger
les Mitterrand ? », parlant du livre de Pascal Krop qui s’intitule en
fait Le génocide franco-africain. C’est le bandeau de couverture qui
demande s’il faut juger « les » Mitterrand, en raison des prestations
scandaleuses de Jean-Christophe Mitterrand, surnommé
« Papamadit », fameux pour ses amitiés avec la clique d’Habyarimana
lorsqu’il était le « monsieur Afrique » de l’Élysée, jusqu’en 1993, son
père l’ayant écarté l’année d’exécution du génocide où Édouard
Balladur entrait en scène.
« – Non, mais j’en ai entendu parler [répond le premier ministre].
Il est question de votre action au Rwanda, je crois ? »
« Votre action » ? Et où était-il, lui, pendant ce temps-là ?
« – Oh, non, pas seulement au Rwanda. Ailleurs aussi. On me
reproche des génocides multiples… Je suis, comment dirait-on…
– Un génocideur… ?
– Oui, c’est ça ! (Il rit.) Un génocideur universel ! »
Le rire de Mitterrand résonnera longtemps par-dessus les char-
niers du Rwanda. Quant à Édouard Balladur, il n’est pas sûr qu’il
puisse tirer argument de son inconscience pour sa défense – devant
les Nuremberg de l’avenir. n

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BRUNO BOUDIGUET

André Guichaoua,
le retardateur des
consciences
La bibliographie sur le génocide des Tutsi du Rwanda s’est
enrichie cette année d’un livre d’André Guichaoua, “Rwanda,
de la guerre au génocide”, récemment paru chez La
Découverte. Libération, Politis – avec Ronny Brauman –,
Le Monde et Rue 89 : les médias se sont laissés attraper les uns
après les autres par les prétentions “scientifiques” de ce pam-
phlet génocidaire, manifestement sans prendre la peine de le
lire... Bruno Boudiguet a eu le courage de regarder de près
cette longue dissertation, ce “pensum”, dit-il. Et nous ajoutons
en dernière heure son article, dans l’espoir que ces thèses
négationnistes, plus ou moins habilement camouflées, ne fas-
sent pas plus de dégâts.

André Guichaoua, ancien coopérant dans la région des Grands lacs


africains, est sociologue, agronome de formation, enseignant à la
Sorbonne et expert au Tribunal pénal international pour le Rwanda.
Publié opportunément le jour de la visite de Nicolas Sarkozy à Kigali
le 25 février 2010, son dernier livre s’intitule Rwanda, de la guerre au
génocide. Les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994).1 Après
avoir étudié en détail la politique du génocide à Butare, une région
du sud du Rwanda [“Rwanda 1994-Les politiques du génocide à Butare”,
Karthala, 2005], voici son premier livre d’interprétation globale sur
les événements qui ont ensanglanté ce pays.
L’africaniste de la Sorbonne est désormais considéré comme
l’expert le plus renommé sur le sujet. Ses travaux ont fait la une du
quotidien national Libération et ont suscité plusieurs reportages et
interviews à Radio France. Mais sa tournée des médias ne s’est pas

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arrêtée là. Source principale du dossier consacré au Rwanda par


l’hebdomadaire Politis2, André Guichaoua a répondu à un “grand
entretien” de Rue 89, par David Servenay, et a fait l’objet d’une cri-
tique élogieuse dans Le Monde : pour Philippe Bernard, son ouvrage
n’est rien moins qu’« un immense travail historique »3. « Loin des pam-
phlets, ce livre de référence (…) déplaira aux adeptes des vérités simples.
(…) Ce choix de la complexité ne procède pas d’une quelconque pru-
dence. Plutôt d’une indépendance scientifique revendiquée. » Tout juste
y indique-t-on « la faiblesse générale du livre sur le rôle militaire et diplo-
matique de la France ». Mais de cette minutieuse autopsie d’une
humanité « au bord du suicide », Philippe Bernard conclut qu’on en
sort «avec la conviction que, s’agissant du Rwanda, la vérité est tout juste
en marche». Tant de louanges pour cette « passionnante reconstitution
de l’échec d’une transition démocratique africaine », ce « récit saisissant du
basculement, au lendemain de l’attentat contre l’avion présidentiel, de la
guerre civile vers une “stratégie génocidaire étatique”, élaborée par un petit
noyau hutu de proches du chef de l’État défunt » ne peuvent qu’interpel-
ler ceux qui ont étudié le dernier génocide du XXe siècle.
De même l’article de Rue 89, intitulé « Le jour où le Rwanda a
basculé : le récit minutieux de Guichaoua ». En effet, cette évocation
d’un « basculement » tranche singulièrement avec l’idée que la
guerre civile et le génocide sont concomitants. Mais André
Guichaoua ne nous en dit guère plus dans ses interventions dans les
médias au moment de la sortie de son livre. Il semble éviter toute
polémique, tout comme les journalistes qui l’interviewent d’ailleurs.
Son ouvrage a-t-il été réellement lu ? Il n’en reste pas moins que son
titre, De la guerre au génocide, aurait mérité quelques éclaircissements.
L’auteur signifie-t-il que l’enchaînement des faits de guerre
entre le parti au pouvoir (MRND) et la rébellion (FPR) aurait pro-
voqué un génocide ? Si la tragédie rwandaise n’était qu’une chrono-
logie où un génocide fait suite à la guerre civile, cela impliquerait la
minimisation du processus génocidaire, le rejet de l’intention et de
toute planification de l’extermination, ce qui équivaudrait à sa néga-
tion, compte tenu de la définition juridique précise du génocide.
Seule une lecture attentive permettra donc de lever ces doutes.
D’autant plus qu’après la panique qu’a provoqué le revirement com-
plet d’un certain Abdul Ruzibiza, véritable créature littéraire
d’André Guichaoua et témoin principal du juge Bruguière dans l’en-
quête sur l’attentat contre Juvénal Habyarimana, l’auteur était
attendu au tournant par nombre de spécialistes du dossier : la mise en

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cause du FPR par la justice française dans l’attentat s’est effondrée


(rétractations en rafale, y compris dudit Ruzibiza, révélations par le
témoin Mugenzi que les messages radio après l’attentat attribués au
FPR étaient des faux rédigés par le colonel Anatole Nsengiyumva,
etc.), et la thèse révisionniste et farfelue selon laquelle les combat-
tants du FPR auraient sciemment mis le feu aux poudres pour provo-
quer le génocide des “siens” et mieux s’emparer du pouvoir a pris du
plomb dans l’aile.
Cinq thèmes principaux font la cohésion de sa synthèse générale :
• l’attentat contre l’avion de président Habyarimana,
• les autres crimes qu’il impute au FPR et mettraient à nu sa vérita-
ble stratégie,
• l’évolution des rapports de forces entre le pouvoir en place et son
opposition de l’intérieur (hors FPR),
• l’enchaînement des événements à partir du 6 avril et les consé-
quences sur l’idée qu’on peut se faire sur la planification du génocide,
• le rôle de la France que Guichaoua évoque sous la forme d’une cri-
tique personnelle faite à l’ambassadeur Marlaud.

En contrepoint de l’étude de son ouvrage, il nous a semblé important


de nous replonger dans différentes contributions dans la presse
d’André Guichaoua au cours de ses quinze dernières années. En effet,
nous allons voir que De la guerre au génocide fait l’impasse sur de nom-
breux thèmes martelés dans les médias par l’intéressé.

L’ATTENTAT

Peu avant le dixième anniversaire du génocide, en mars 2004, une


bombe médiatique éclate dans le journal Le Monde, sous la plume du
journaliste Stephen Smith : le juge Bruguière s’apprête à clore son
instruction sur l’attentat ayant coûté la vie au président rwandais, le
général Habyarimana. Seul Smith a eu accès aux conclusions du
juge, qui sont sans appel : c’est le FPR, mouvement militaire issu de
la diaspora tutsi, qui aurait descendu l’avion. Le juge s’appuie sur un
témoin-clé, Abdul Ruzibiza, ancien militaire du FPR, qui déclare être
membre du commando terroriste. Fin 2005, Pierre Péan sort son livre
Noires fureurs, Blancs menteurs, critiqué mais très médiatisé, en même
temps que Ruzibiza sort son livre-témoignage, Rwanda, l’histoire
secrète, préfacé par Claudine Vidal et postfacé par André Guichaoua.

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En novembre 2006, après huit ans d’enquête, le juge Bruguière


publie enfin ses conclusions sous la forme d’un document d’une
soixantaine de pages. L’argumentaire sous forme de syllogisme tient
en une phrase : le FPR “tutsi” a abattu l’avion, cet attentat a provo-
qué le génocide des Tutsi, donc les Tutsi sont responsables de leur
propre génocide, leur chef Kagame ayant délibérément sacrifié les
siens pour prendre le pouvoir après avoir provoqué le chaos. Mais
voilà que les témoins se rétractent. Lors de l’arrestation de Rose
Kabuye, Abdul Ruzibiza déclare qu’il a tout inventé dans le but d’ob-
tenir un permis de séjour en Europe.
L’accusation du juge Bruguière s’effondre point par point. Or
Guichaoua est le parrain littéraire de Ruzibiza, largement soupçonné
d’avoir pu être y compris son “nègre”.
Que diable peut-il désormais dire sur l’attentat ?
Il commence par une précaution oratoire :
« si l’attentat contre l’avion présidentiel est bien un moment
déterminant dans l’enchaînement des événements de l’année
1994, il n’est en aucune façon l’alpha et l’oméga de la guerre et
du génocide. L’attentat ne peut être considéré comme la cause du
génocide (voir annexe 52) et ne l’explique pas (voir plus loin).
Tel est, à mon sens, l’abus démonstratif qui se dégage de l’ordon-
nance du juge Bruguière et qui lui a porté tant de tort, en occul-
tant le contenu factuel de ses investigations. En outre, si recon-
naître et documenter les actions criminelles du FPR est indispen-
sable pour comprendre les logiques de cette effroyable guerre
civile, elles n’affectent en rien la responsabilité du camp adverse
dans ses propres actions criminelles. »
S’agit-il d’un recul ? Il n’y a pas si longtemps, Guichaoua décla-
rait que « le mouvement rebelle issu de la diaspora tutsie s’est emparé par
la force du pouvoir à Kigali au prix de la vie de ses compatriotes visés par
un plan d’extermination. Insupportable vérité.»4 « L’assassinat du prési-
dent Habyarimana a été programmé dès 1993 », déclare-t-il de manière
péremptoire dans Le Monde du 7 mai 2004. Une planification froide,
«révélée » par « un expert de la justice internationale ». Dix jours plus
tard, l’hebdomadaire Marianne, connu pour ses positions extrêmes
sur le sujet, remet à l’honneur notre universitaire, dans un article
intitulé « Les mensonges staliniens de Kagame » :
« André Guichaoua n’est pas un inconnu, il est l’un des plus
grands africanistes français, expert-témoin auprès du Tribunal
pénal international d’Arusha (TPIR), et il n’a jamais caché son
opposition virulente au régime de Juvénal Habyarimana ni sa

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sympathie passée pour le Front patriotique rwandais (FPR). Or, il


révèle que la procureur du TPIR, la très médiatique Carla Del
Ponte, a refusé en octobre 2002 de verser au dossier d’instruction
un rapport établi par des officiers rwandais. Ce document démon-
trait l’implication de Paul Kagamé dans l’attentat du 6 avril 1994
contre le Falcon 50 présidentiel qui coûta la vie à Juvénal
Habyarimana et qui “libéra les forces les plus fanatiques chez l’en-
nemi”. Ce compte rendu en forme de réquisitoire a été, depuis
lors, transmis au juge français Jean-Louis Bruguière, saisi du dos-
sier de l’assassinat, qui, affirme-t-on, en a fait son miel. Cette
pièce à conviction reprend, pour l’essentiel, le témoignage de
Vénuste, dit Abdul Ruzibiza, sergent dans l’Armée patriotique
rwandaise et tueur occasionnel pour le compte du FPR,
aujourd’hui réfugié dans un pays Scandinave. Marianne s’est pro-
curé ce témoignage primordial. »
On comprend pourquoi le soudain revirement de Ruzibiza a fait
l’effet d’un coup de tonnerre dans certains milieux. Interrogée par
RFI, Claudine Vidal est dans ses petits souliers. Le 21 novembre
2008, la Fondation Hirondelle publie un communiqué de presse
d’André Guichaoua et Claudine Vidal, dont on perçoit qu’il est
rédigé en catastrophe : « Aujourd’hui nous ne sommes pas convaincus
que Ruzibiza puisse prouver qu’il a menti sur toute la ligne depuis 2003 et
notamment devant le TPIR, que ce soit sur l’attentat, que ce soit sur d’au-
tres points. » Qu’il le prouve qu’il a menti ! Plus sérieusement, le géo-
graphe Pierre Jamagne, qui a travaillé au Rwanda de 1991 à 1994, a
montré que le récit de Ruzibiza sur l’attentat était invraisemblable.5
Que ce soit la colline de Masaka ou le camp Kanombe de la
Garde présidentielle, l’accès à la zone de tir des missiles était impos-
sible, étant donné les multiples barrages. Le commando serait arrivé
moins de vingt minutes avant l’arrivée de l’avion : quel profession-
nalisme pour un attentat planifié un an avant... L’omniscient
Ruzibiza, qui donne sur de nombreux autres faits des détails incroya-
blement précis (même s’ils ne sont pas étayés) de noms et de dates,
est soudainement frappé d’amnésie sur la reconstitution de la journée
fatidique du 6 avril. Le site du tir est étonnamment peu documenté
et décrit. D’ailleurs, son rôle au sein du “Network commando” dans
la préparation de l’attentat est variable selon les interviews. Il aurait
été prévenu de l’attentat quelques jours avant, mais il donne trois
dates différentes. Il n’a pas prévenu sa famille, qui a subi dans les
jours qui suivent le génocide. Le nombre d’impacts sur l’avion varie
également selon ses déclarations.

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Devant le TPIR, il déclare ne pas savoir quel véhicule fut uti-


lisé pour transporter les missiles sur le lieu du tir. Un an avant, dans
son livre, il parle d’une Toyota blanche... Vu de loin, les révélations
d’un ancien militaire sur un attentat qui a changé le cours de
l’Histoire avaient de quoi séduire. Vu de près, il est tout à fait vrai-
semblable qu’il s’agisse là d’une affabulation rocambolesque d’un ex-
prisonnier de droit commun, exfiltré par la DGSE. Dans un
« Rebonds » publié par Libération, « Rwanda, une difficile vérité »,
André Guichaoua, accompagné de Stephen Smith, ex-journaliste au
Monde ayant fait son miel des fuites du rapport Bruguière et des
« révélations » de Ruzibiza, avait fait un pari risqué :
« Ayant fait partie du “Network Commando” du FPR chargé
d’abattre l’avion de Juvénal Habyarimana, le lieutenant Ruzibiza
raconte dans le détail l’attentat du 6 avril 1994, cet exploit qui a
valu à ses auteurs d’être considérés comme des “héros” au sein du
mouvement rebelle. De deux choses l’une : soit ce récit est une
affabulation révisionniste, et il mériterait d’être dénoncé comme
tel (en même temps que les deux chercheurs spécialistes du
Rwanda qui l’ont cautionné [NDR : C’est-à-dire lui-même et sa col-
lègue Claudine Vidal !]) ; soit le livre du lieutenant Ruzibiza vient
corroborer tout un faisceau d’indices et de témoignages concor-
dants et alors il devrait aussi porter à conséquence. »
Voilà en quelque sorte les raisons pour lesquelles on aura été
tenté de commencer la lecture par le chapitre sur l’attentat. Un
avant-goût fut donné deux semaines auparavant dans Politis du 12
février 2010, qui consacrait un dossier sur la France au Rwanda, écrit
ouvertement sous l’autorité d’André Guichaoua. Le FPR y est accusé
de vouloir « créer un régime de terreur et un climat propice à une inter-
vention militaire. L’attentat du 6 avril s’inscrit dans cette logique. André
Guichaoua relève “un faisceau d’hypothèses concordantes” allant dans ce
sens. » (…) Il « tire sa conviction sur la responsabilité du FPR dans l’at-
tentat non seulement des témoignages recueillis, mais aussi de la façon
dont le nouveau régime, une fois installé à Kigali, n’a cessé d’étouffer les
enquêtes ».
Le rapport Mutsinzi, qui répond à l’ordonnance du juge
Bruguière, à l’aide de plus de 500 témoignages et d’expertises techni-
ques autrement plus sérieuses même si elles ne sont pas exhaustives,
est quant à lui ironiquement qualifié de « miraculeux ». Venons-en
au livre lui-même : Guichaoua fait d’abord un historique des accusa-
tions sur le FPR dont il a eu vent. Le futur putschiste en herbe Seth

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Sendashonga lui parle en 1995 de « soupçons précis formulés par plu-


sieurs dirigeants civils et militaires du FPR » tandis qu’Alphonse-Marie
Nkubito en 1997 lui affirme « ne plus avoir de doute quant à la respon-
sabilité de l’APR dans l’attentat en raison des témoignages accumulés par
ses soins. Témoignages qui avaient fait l’objet de notes détaillées de sa part
transmises à l’ambassade des États-Unis, avec laquelle il entretenait des
contacts réguliers ».
La même année, Michaël Hourigan, responsable de la National
Investigation Team du TPIR à Kigali, parle succinctement de
« témoignages détaillés de trois personnes ». Publié en annexe 49, le
mémo, une initiative privée de cet ancien fonctionnaire de l’Onu, ne
contient aucune information à part une liste de noms, qui plus est
rayés. Hourigan a déclaré à la BBC avoir eu le témoignage des tireurs.
Ruzibiza, quant à lui, donne les noms des tireurs. Le hic est que ces
“tireurs” occupent toujours des fonctions dans l’armée rwandaise...6
Que dire des affirmations de Guichaoua selon lesquelles le fait
que « des investigations conduites sans aucun lien entre elles livrent exac-
tement les mêmes noms [Or, ce ne sont pas les mêmes noms. Note JM]
et reconstituent le même déroulement des faits donne à leur résultat une
crédibilité certaine » ? Pour notre auteur, le dossier contre le FPR sur
l’attentat est d’une « solidité certaine ». Le problème est qu’il ne
donne aucun détail dans ses annexes documentaires pourtant si pro-
lixes sur d’autres thèmes. Quid des « documents rédigés par des officiers
supérieurs rwandais en fonction au Rwanda qui, au terme de trois années
d’enquête, fournissaient diverses indications sur la mise en œuvre de l’at-
tentat et mentionnaient des noms de témoins et auteurs ayant accepté de
s’exprimer » ? Ce mystérieux dossier est évoqué depuis bien long-
temps, notamment dans Le Monde en 2004 :
Un expert-témoin du Tribunal pénal international pour le
Rwanda (TPIR), André Guichaoua, affirme qu’un dossier d’en-
quête engageant la responsabilité de l’actuel chef de l’Etat rwan-
dais, le général Paul Kagamé, dans l’attentat contre son prédéces-
seur, Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, n’a pas été accepté
par l’ancienne procureure du TPIR, Carla Del Ponte. “C’était le
8 octobre 2002”, explique-t-il. “Elle m’a demandé qui était mis en
cause. Quand je lui ai dit que c’était le FPR – Front patriotique
rwandais, l’ex-mouvement rebelle, au pouvoir depuis juillet
1994 –, elle a refusé de réceptionner le dossier”.(…) Selon
M. Guichaoua, l’enquête destinée au TPIR avait été réalisée par
“un groupe d’officiers rwandais” et contenait “les noms de plu-
sieurs des exécutants de l’attentat”, dont certains avaient même

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été localisés. S’étant heurtés à une fin de non-recevoir au TPIR,


les officiers rwandais ont transmis leurs informations au juge fran-
çais Bruguière, qui enquête depuis six ans sur l’attentat du 6 avril
(…)
Guichaoua en dit un peu plus dans son livre :
« [Kagame] avait remis [à la procureure Carla Del Ponte] des
documents d’origine américaine établissant la responsabilité for-
melle de la France et qu’elle s’en tiendrait là. (…) [un] document
provenant d’une mystérieuse organisation dénommée ISTO
(International strategical and tactical organization), imputant la
responsabilité de l’attentat à la DGSE, le service de renseigne-
ment extérieur français. Ses représentants ont remis à l’ambas-
sade du Rwanda au Canada des noms de militaires français cen-
sés avoir abattu l’avion. Mais les vérifications de la police judi-
ciaire, effectuées à partir de l’état civil français et parmi la liste
des officiers sortis de Saint-Cyr, ne donnent aucun résultat7.
Interpol n’a, pour sa part, trouvé aucune trace de la société ISTO
au Canada. L’enquête évoque les agissements d’agents manipulés
par la CIA (voir annexe 50). »
Étrange car dans ce document certes peu crédible et qui accuse
Charles Pasqua, Kagame est pointé comme complice ! Dans son
livre, Carla Del Ponte ne confirme pas cette histoire. Mais comment
ne pas comprendre nombre d’acteurs institutionnels laissant des
« demandes d’enquêtes qui restent lettre morte », au vu d’éléments aussi
extravagants, dans un dossier où l’accès à la scène de crime a été
interdit et où seuls les militaires français ont pu évoluer et même
ramasser des pièces à conviction ? La qualité des fameux officiers sou-
tenus par Guichaoua reste inconnue : sont-ils du FPR, d’anciens
FAR prévenus du TPIR ou réintégrés dans l’armée ? L’hebdomadaire
Marianne nous donne un indice sur le contenu de ce rapport, que
Guichaoua ne publie donc pas dans ses annexes : « Cette pièce à
conviction reprend, pour l’essentiel, le témoignage de Vénuste, dit Abdul
Ruzibiza »... La boucle est bouclée.
Guichaoua, dans son chapitre sur l’attentat, ne donne finale-
ment aucun fait précis, et finit par s’en remettre, comme si de rien
n’était, au dossier Bruguière et à Ruzibiza. C’est à peine croyable.
Voilà donc douze ans que la technique du bluff est continuellement
utilisée par les tenants de la thèse du FPR dans l’attentat. Nous
étions prévenus.

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[Guichaoua ne consacre qu’une page (page 241) au déroulement de l’at-


tentat et il y commet deux erreurs. L’avion burundais n’était pas en panne
et le Falcon d’Habyarimana n’a pas explosé au dessus de la piste de
Kanombe mais plus à l’est puisqu’il est tombé en bordure de sa propriété.
Note JM]
L’IMPUTATION D’AUTRES CRIMES AU FPR

En 2004, les éditions La Découverte publiaient, dans leur État


du monde, un texte d’André Guichaoua symptomatiquement inti-
tulé “Rwanda, le règne de la terreur”. L’auteur de “De la guerre au géno-
cide” est depuis longtemps un croisé anti-FPR, puisque Stephen
Smith, encore lui, l’interviewait en 1996 au sujet du mouvement
rebelle : « Quand les observateurs préfèrent fermer les yeux. Les
Occidentaux répugnent à mettre en cause le FPR. »8 La commission
d’enquête internationale de 1993, qui avait conclu au danger géno-
cidaire et sonné l’alarme un an avant la tragédie, est clouée au pilori
pour n’avoir passé « que deux heures » à interroger des témoins dans
la zone FPR et pour n’avoir consacré que sept malheureuses pages
aux « exactions », qui auraient coûté, selon Guichaoua, des « dizai-
nes de milliers de morts avant le génocide ». Au final, dans l’ensemble
de l’œuvre d’André Guichaoua, le FPR y est accusé de quasiment
tous les maux : attentats terroristes dans des lieux publics destinés à
faire le plus de victimes, escadrons de la mort assassinant des rivaux
de l’opposition hutu, massacres indifférenciés de Hutu dans les zones
qu’ils contrôlaient, imposition d’une politique de terreur une fois
arrivé au pouvoir, etc. Le FPR pratiquerait « la menace et le chantage
politico-judiciaire généralisés », « l’encadrement totalitaire des citoyens
soumis à une intense rééducation idéologique ». « Dotées d’un arsenal
juridique permettant de poursuivre toutes les déviances politiques et idéo-
logiques, les autorités sont en mesure de dissuader radicalement l’expres-
sion de toute approche qui contreviendrait à cette histoire commune. »
L’auteur revient souvent sur le cas de Félicien Gatabazi. Voici ce
qu’en dit l’article du Monde consacré aux « révélations » de
Guichaoua en 2004 :
Ministre des travaux publics et de l’énergie dans le gouvernement
dirigé par l’opposition, Félicien Gatabazi, fondateur et chef du
Parti social-démocrate (PDS), avait pris ses distances, dès la fin
1993, tant à l’égard du président Habyarimana que par rapport au
FPR, le mouvement rebelle de Paul Kagamé. Son parti n’enten-

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dait être “le valet” ni de l’un ni de l’autre, expliqua-t-il lors d’un


meeting, en février 1994. Quelques jours plus tard, le lundi 21
février, sortant d’une réunion de l’opposition à l’hôtel Méridien de
Kigali, l’opposant fut tué dans sa voiture sur l’échangeur qui mon-
tait à son domicile, vers 22h45. Selon des témoignages recueillis
par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et le
juge Bruguière, et confirmés à André Guichaoua, deux militaires
du FPR seraient les auteurs de ce crime : le lieutenant Godffrey
Kiyago Ntukayajemo, qui purge une peine à perpétuité pour d’au-
tres faits, et le sergent Eric Makwandi Habumugisha, qui aurait
déjà assuré la “couverture” du meurtre d’un autre dirigeant de l’op-
position, Emmanuel Gapyisi, en mai 1993.9
Le grand ouvrage de Guichaoua ne donnera pas plus de préci-
sions sur ses « témoignages ». Mais on sait que « Godffrey » est
d’abord un personnage accusé chez Ruzibiza dans Rwanda. L’histoire
secrète. L’unique détail est qu’il aurait logé chez Gatete Polycarpe, un
homme d’affaires Tutsi régulièrement pris à partie par la radio extré-
miste RTLM. L’idée qu’il se serait abrité, dans un environnement très
quadrillé où régnait la délation, chez un homme connu comme le
loup blanc, et ce en compagnie d’autres individus armés, est peu cré-
dible. Par contre, on constate qu’une enquête assez sérieuse avait été
effectuée sur les lieux du drame, comme en atteste Linda Melvern
dans son livre « Complicités de génocide. Comment le monde a trahi le
Rwanda » :
Il rendra son dernier souffle avant même l’arrivée des officiers
appartenant au contingent de la police civile de l’ONU, la
Civpol. [Note : Civpol de la Minuar. Les observateurs rattachés à la
police civile onusienne viennent des pays suivants : l’Autriche (20),
la Belgique (5), le Bengladesh (2), le Guyana (2), le Mali (5) et le
Togo (15) (liste du personnel de la Civpol, archives de l’auteur).] Son
corps est momentanément placé dans la chambre de l’un de ses
enfants. Lorsque deux officiers de la Civpol appartenant à une
équipe d’enquêteurs originaires de Belgique arrivent sur les lieux,
ils trouvent là un médecin de l’armée rwandaise en uniforme. On
leur interdit d’examiner le corps de Félicien Gatabazi, mais ils
parviennent tout de même à inspecter le véhicule du ministre,
immobilisé à 100 m de là. Côté droit, celui-ci est transpercé d’im-
pacts de balles. Sur le sol, ils retrouvent un certain nombre de
douilles. Dans la voiture, ils récupèrent quatre douilles de fusil
d’assaut R-4, une arme en dotation dans l’armée et la gendarme-
rie rwandaises. Le lendemain, les officiers de la Civpol retournent
prendre des photos de la scène de crime. Ils rencontrent le procu-

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reur de Kigali, François-Xavier Nsanzuwera, mais en dépit de tous


les efforts déployés par le magistrat, les Belges ne seront pas auto-
risés à pratiquer une autopsie. [Note : François-Xavier Nsanzuwera
est aujourd’hui conseiller juridique des chambres d’appel du Tribunal
pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et du TPIR, à La
Haye.] La première conséquence de l’assassinat de Félicien
Gatabazi est de repousser sine die la mise en place du gouverne-
ment de transition, programmée pour le lendemain. Au matin du
22 février, Kigali a des allures de ville fantôme.10
Bien sûr, la découverte de douilles « gouvernementales » n’est
pas une preuve formelle. Mais l’enquête est sérieusement entravée
par le gouvernement. Félicien Gatabazi, du temps où il était ministre
des Travaux publics et de l’Équipement, avait sévèrement rappelé à
l’ordre le jeune et futur poulain d’Habyriamana, Joseph Nzirorera,
nommé directeur des Ponts et chaussées, poste très lucratif. À l’in-
verse, en 1982, Gatabazi est arrêté pour détournement des fonds d’ur-
gence pour les réfugiés d’Ouganda.
Au début des années 90, lors de l’autorisation des partis politi-
ques d’opposition, il avait petit à petit pris la tête d’un mouvement
très populaire, à la fois anti-Habyarimana et anti-FPR. « À chaque
nouvelle difficulté (dans le fonctionnement démocratique), une flambée de
violence tribale se produit, à l’instigation du régime, et les mances de
guerre civile sont utilisées pour justifier le statu quo » déclarait-il dans Le
Monde du 14 mars 1992. « Quel intérêt aurait eu le FPR à abattre un
ministre qui était pour son intégration dans le futur gouvernement rwan-
dais ? » s’interroge Pierre Jamagne. Après l’assassinat, le FPR se
contente de déclarer que la fraction Power du Parti Libéral, la
Présidence et les extrémistes de la CDR avaient tous trois intérêt à
l’élimination du très gênant Gatabazi. Même un Gérard Prunier
reconnaît que « le Front n’accompagne cette analyse d’aucune menace
de recommencer la guerre, même après l’embuscade où tombent plusieurs
de ses dirigeants ».
En mars, l’ambassadeur belge Swinnen signale dans ses rapports
que des listes de personnalités à éliminer circulent à Kigali. L’ancien
ministre des Affaires étrangères Willy Claes a témoigné d’une vive
altercation publique, la veille de l’assassinat, entre Habyarimana et
Gatabazi qui accuse le Président de bloquer les accords d’Arusha.
Selon Dallaire, Gatabazi avait déjà accusé publiquement la Garde
présidentielle d’entraîner des milices à la caserne de Kanombe et
avait reçu des menaces de mort. Le lendemain de l’assassinat de

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Gatabazi, le leader de la CDR, Martin Bucyana, est lynché en guise


de représailles par des militants du PSD, que Guichaoua soupçonne
d’être des FPR en sous-main. Ce qui n’est pas impossible. Des sympa-
thisants du FPR, qui n’a pas d’existence légale à l’intérieur du pays,
pouvaient se contenter des partis d’opposition autorisés (encore que
Gatabazi était connu pour son hostilité contre le FPR). Mais dans ce
cas-là, puisqu’il s’agirait d’une vengeance, on ne peut décemment pas
militer en faveur d’une culpabilité du FPR dans l’assassinat de
Gatabazi, un pas que Guichaoua franchit pourtant allègrement.
Le 3 avril 94, l’Union européenne tape du poing sur la table et
demande à Habyarimana de faire une enquête sur les morts de
Gatabazi et Bucyana. Un an plus tôt, le meurtre, toujours attribué par
Guichaoua au FPR, d’un autre opposant majeur à Habyarimana,
« candidat récemment déclaré à la Primature », Emmanuel Gapyisi,
était basé sur le même mode opératoire – execution style – suivi de
la diffusion de tracts grossiers qui ne duperont personne, accusant
tour à tour Faustin Twagiramungu, le FPR ou un homme d’affaires
tutsi. Cet assassinat correspond à des mobiles politiques similaires :
Gapyisi recrutait sur des bases anti-présidentielles, mais en concur-
rence directe avec le courant central du MRND. Guichaoua prétend
avoir «dépensé beaucoup d’énergie pour faire avancer les investigations »,
« avec quelques amis d’Emmanuel Gapyisi».
Le résultat de leur enquête ne porte que sur les douilles, d’ori-
gine israélienne, censées incriminer le FPR. Tout comme les douilles
“gouvernementales” dans l’affaire Gatabazi, il ne s’agit pas d’une
preuve définitive. On sait que le matériel militaire, lors d’une guerre
civile, est récupéré par les soldats adverses et qu’il est susceptible
d’être utilisé pour servir de fausse signature. Enfin, Guichaoua s’ap-
puie sur des témoignages d’éléments du FPR pour donner les noms
des membres du commando. L’annexe 15, consacrée aux dossiers
Gatabazi, Bucyana et Gapyisi, fait 70 pages, mais on n’y trouve pas
de trace des fameux témoignages “de l’intérieur”.
Autre sujet, celui des attentats imputés au FPR. Attentats qui
seraient la véritable « marque personnelle du FPR dans la guerre civile
rwandaise ». Guichaoua a cru identifier un mobile : « Au sein du
FPR, la conviction que le régime Habyarimana approchait de sa fin était
unanimement partagée, mais sa précipitation à engager le combat et à le
déplacer sur le terrain militaire tenait à l’inquiétude de voir l’opposition
intérieure imposer la démocratisation et accéder au pouvoir. » Le FPR,
« construit sur une base ethnique, ne pouvait espérer disposer à court ou

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moyen terme d’une assise populaire significative, qui lui assurerait un ave-
nir politique par la voie des urnes ».
[Il est totalement faux de dire que le FPR est construit sur une base ethni-
que. C’est Guichaoua lui-même qui est un inconditionnel de l’ethnisme
puisqu’il indique au lecteur l’ethnie prétendue de chaque personne. Note JM]
Parler de « l’opposition insurmontable entre deux légitimités, la
légitimé démocratique de la majorité et le droit au retour d’une minorité »,
c’est nier aux Rwandais la capacité de penser la politique, la vraie, au
delà des appartenances dites ethniques... et donner du crédit à l’idéo-
logie mortifère de la “démocratie ethnique” voire raciale ! Sans oublier
le fait que le FPR n’a jamais revendiqué le moindre ethnisme dans ses
discours, allant jusqu’à prendre le risque de travailler avec des mem-
bres de l’élite “hutu” au passé douteux (Kanyarengwe, Lizinde...).
Animé d’un « mépris profond (...) pour les “démocrates”, ainsi que
[par] son rejet du processus électoral prévu par les accords de paix »,
alternant combats et campagnes d’attentats ayant pour « intention de
faire le maximum de victimes civiles », le FPR, selon Guichaoua, visait
à accroître les tensions au sein du gouvernement pluripartite et de la
mouvance présidentielle, et à tuer des Tutsi pour « susciter des voca-
tions en faveur du FPR ». Dans le dossier Politis/Guichaoua du 12
février 2010, on lit :
Depuis son échec aux élections municipales de septembre 1993,
le FPR savait qu’il ne pourrait conquérir le pouvoir par les urnes.
Sa réaction a été une campagne d’attentats. Le plus important, en
novembre 1993, contre des élus du MRND (le parti au pouvoir),
vainqueur des élections, et leurs familles, fit 55 morts.
Auparavant, entre juillet 1991 et septembre 1992 (45 attentats),
puis de mars à mai 1993, deux vagues d’attentats dans lesquels la
responsabilité du FPR a été clairement établie. Les cibles – des
marchés, la gare routière, la Poste centrale de Kigali – témoi-
gnaient d’une volonté de créer un régime de terreur et un climat
propice à une intervention militaire.
On cherchera alors les sources de ces affirmations dans De la
guerre au génocide :
Les attentats contre les populations civiles commis par le FPR
n’ont été formellement élucidés que tardivement. (…) Entre
juillet 1991 et septembre 1992, 45 attentats commis avec des
mines antichar et des mines antipersonnel furent recensés et
documentés par la gendarmerie nationale rwandaise, qui, bien
que peu performante en matière d’investigation, avait établi

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quelques éléments généraux en collaboration avec les procu-


reurs de la République.
Ou encore dans Le Monde du 7 mai 2004 :
Entre juillet 1991 et septembre 1992, 45 attentats recensés ont
fait l’objet d’une documentation assez complète de la part de la
gendarmerie rwandaise. J’ai recoupé ces éléments auprès de mul-
tiples sources : rapports divers, documents des officiers de la
police judiciaire, témoignages d’officiers rwandais des deux
camps, ainsi que de personnalités rwandaises et burundaises. (…)
Ces attentats n’ont pris fin qu’après de nombreuses arrestations
de passeurs de mines aux frontières et l’identification des maté-
riels qui établissaient formellement l’implication du FPR. Ils ont
déstabilisé les partis politiques et diabolisé la mouvance présiden-
tielle, qui a été systématiquement accusée d’en être responsable.
Ils ont fait basculer dans la peur les préfectures du centre et du sud
qui n’étaient pas encore touchées par la guerre. Ils n’enlèvent évi-
demment rien aux violences organisées par les milices de la mou-
vance présidentielle ou aux exactions commises par l’armée gou-
vernementale. Seulement, comme ses adversaires, le FPR a eu
recours aux actions terroristes selon un programme coordonné
avec ses autres formes d’action militaire ou politique. D’après mes
sources, le coordonnateur des attentats du FPR était le capitaine
Martin Nzaramba, alors commandant de l’unité du génie. Il a été
nommé général de brigade, en février 2004.
L’annexe 14 est censée fournir les documents nécessaires pour
se faire une opinion. D’où sort ce document de la “gendarmerie
rwandaise” ? Il n’est pas reproduit mais on apprend, dans une expres-
sion empreinte de pudeur, qu’il a été rédigé avec l’aide de la gendar-
merie française, sans plus de précisions. Il ne peut s’agir en fait que
du rapport établi sous la houlette du colonel de gendarmerie français
Robardey, un soutien sans faille du régime ! Le rapport a été désavoué
à la fois par une note interne de la DGSE et par une note de la
Primature rwandaise.11 Quand aux recoupements de ces éléments du
rapport Robardey, les multiples sources annoncées (rapports divers,
etc), ils ne sont pas reproduits non plus. Le reste reprend les asser-
tions “gratuites” et sybillines de l’incontournable Ruzibiza.
Guichaoua fait aussi allusion à un massacre dans le nord du
Rwanda.
Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1993, eut lieu le
massacre de 17 civils à Kabatwa, en commune de Mutura, préfec-
ture de Gisenyi. Le commando, composé d’une vingtaine de per-

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sonnes appartenant à l’unité de l’APR “Charly” basée à Butaro,


était commandé par le major Gashaija Bagirigomwa et le capi-
taine Moses Rubimbura (voir annexe 16).
Mais quand justement on lit l’annexe 16, on y apprend que le
général Dallaire, qui s’est rendu sur les lieux, n’a en fait pas de
conclusions tranchées : « C’est, justement, parce que j’ai pas vu les
enfants, il me semble qu’on avait trouvé peut-être une botte de caoutchouc
dont le Front patriotique utilisait et d’autres. Alors, c’était essentiellement
ça. » Un soldat du FPR y aurait oublié sa botte, en pleine monta-
gne ! On peut y voir une volonté grossière d’y impliquer le FPR. Les
noms des membres présumés du commando sont cités, une fois de
plus, par Abdul Ruzibiza sans aucun autre détail.
Autres méfaits présumés : « Des massacres systématiques de popu-
lations civiles regroupées furent organisés et perpétrés par le FPR. » Il
semble bien qu’il s’agit de témoignages recueillis dans le grand camp
de 250 000 réfugiés hutu en Tanzanie, par le HCR, un camp où était
minutieusement reconstitué le système dictatorial de l’ancien
régime. Un cas d’école d’accusations en miroir, relayées par le HCR
qui, pour la bonne organisation du camp (!), avait choisi la collabo-
ration avec les élites déplacées.
L’auteur affirme que « dès que l’emprise politique du FPR sur l’en-
semble de l’appareil d’État et des communes fut complète, au début des
années 2000, les effectifs des “génocidaires”, classés en trois catégories
selon la gravité des crimes imputés, explosèrent au Rwanda jusqu’à cou-
vrir, en 2009, la quasi-totalité de la population hutu de sexe masculin et
de plus de 14 ans en 1994 (voir annexe 124). » L’annexe 124 a disparu
du site.
André Guichaoua reconnaît 800 000 à 1 000 000 de morts tutsi.
Côté hutu, selon HRW/FIDH, les tueries du FPR auraient fait 25 000
à 30 000 morts. « Cette estimation du nombre du Hutu tués par l’APR
se situe bien en deçà d’autres chiffrages (…). » Et l’auteur d’évoquer la
période 1994-1997 :
« Les décomptes aboutissent alors à des centaines de milliers de
morts : ainsi, bien des dénombrements des victimes de la guerre
et du génocide établis par différents auteurs (Filip Reyntjens,
James Gasana, Abdul Joshua Ruzibiza, etc.), avancent des chiffres
se situant en général autour de 1,5 million de victimes pour la
seule année 1994. »
Ajoutés au « dizaines de milliers de morts » d’avant 1994 dus au
FPR, dont la spécialité aurait été de « regrouper dans des lieux publics

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(stades, marchés, etc.) les populations hutu qui n’avaient pas fui, à des
fins de massacres de masse », puis au soubresauts post-génocide des
années 95-97 autour des réfugiés hutu, on n’est pas loin du décompte
d’un million de morts hutus. Soit un équilibrisme mathématique par-
fait, sans évoquer le “double génocide”, mais le cœur y est presque.
Dernière précision d’André Guichaoua : « Comme généralement, les
cadavres furent ajoutés aux fosses communes existantes, ils furent ulté-
rieurement recensés avec l’ensemble des victimes du génocide. »
Au final, chaque thème de propagande du camp du génocide est
repris par l’auteur : les infiltrés du FPR, l’État totalitaire de type
“Khmers Noirs”, le terrorisme, les escadrons de la mort, la stratégie
perfide et planifiée, les accusations en miroir, l’ethnisme défensif, les
charniers du FPR faussement attribués au GIR, le nombre de victi-
mes hutu supérieur ou égal aux victimes tutsi... Les accusations sont
à la fois très lourdes et traitées à la légère. Le livre en est méthodi-
quement parsemé, avec un renvoi à des annexes dont le contenu
laisse bien souvent perplexe.
« UN GÉNOCIDE POUR ARBITRER LE DÉPARTAGE ! »
Faire le bilan de la IIème République, créée par Habyarimana,
n’est pas chose aisée pour tout le monde : nombre de journalistes,
universitaires, coopérants tel André Guichaoua qui y ont travaillé
avant le génocide portent une certaine honte de ne pas avoir sonné
l’alarme au bon moment. Une sorte de Corée du Nord maquillée en
Suisse de l’Afrique... On trouvera donc une certaine tendance à
minimiser les inquiétudes que pouvaient susciter ce « totalitarisme
éducatif » bénéficiant de « l’absence d’adversaires et de lignes politiques
alternatives »... puisqu’ils avaient été chassés du pays.
Néanmoins, Guichaoua décrit assez bien l’osmose entre une
myriade d’ONG de développement et le régime, ce dernier ayant
habilement jonglé pour faire avaler la pilule du parti unique en l’in-
titulant Mouvement républicain national pour le développement
(MRND), le « système clientéliste » n’interférant pas avec l’écono-
mie de l’assistanat occidental. Plus problématiques sont les impasses
de l’auteur sur la montée en puissance des mécanismes d’État qui
seront les piliers du génocide. L’invention des milices est par exem-
ple décrite comme une « initiative originale » d’un illustre inconnu,
Désiré Murenzi. « Les apprentis-sorciers qui avaient donné naissance
aux milices, les avaient couvées et en avaient aiguisé la puissance furent
assurément surpris de leur efficience. »

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Les milices n’ont pas été créées par hasard, elles font partie,
dans le monde entier, de l’arsenal technique des régimes aux abois.
Que certains aient pu être surpris de leur efficacité, quoi de plus logi-
que quand on sait que la doctrine française de guerre révolutionnaire
a été exportée dans le monde entier. Mis en place par émules belges
de Trinquier et Lacheroy, le régime fonctionnait déjà sur le mode de
la “guerre révolutionnaire” permanente, préparé à répondre de
manière adéquate à la moindre anomalie. À l’arrivée des Français,
l’alerte anti-subversive a été placée au niveau maximum, les FAR ont
décuplé de volume, les milices sont passées de 0 à 50 000 unités.
Guichaoua entend « dénouer les fils et les enjeux d’intrigues poli-
ticiennes toujours complexes. Intrigues croisées qui désespéraient juste-
ment les observateurs et les diplomates, dont la plupart ne percevaient que
les apparences ». On ne souscrira pas à la théorie de l’aveuglement
français, qui est battue en brèche par les faits, mais c’est utile pour un
tribunal : déterminer les degrés de responsabilité des uns et des
autres. Ça l’est beaucoup moins quand l’objectif est carrément de
réviser l’histoire du génocide :
À cette date et jusqu’au 12 avril, le jour du départ du gouverne-
ment pour Murambi (Gitarama), les massacres étaient encore
limités à la ville de Kigali, à Kigali rural et à quelques communes
de Gisenyi (celle du président), de Gikongoro, de Kibungo. Et ce
n’est que les 18-19 avril que “basculèrent” les préfectures du Sud
(Gitarama, Butare), après les visites des nouvelles autorités inté-
rimaires.
Avant le 12 avril, il ne s’agirait qu’une somme d’« actes de vio-
lence individuels ou collectifs », d’une « vengeance envers des victimes
expiatoires », de « crimes de guerre et (…) crimes contre l’humanité
accompagnant des stratégies de recomposition » du pouvoir, de « règle-
ments de comptes pour le contrôle du pouvoir ». Pourtant, d’une part,
les massacres préliminaires au génocide n’étaient utiles que pour libé-
rer définitivement la voie aux extrémistes et exécuter le génocide
sans obstacles. D’autre part, l’auteur ne parle pas des massacres géno-
cidaires qui ont lieu dès le 7 avril dans les régions de Ruhengeri12,
Kibuye13, Bugesera14, Cyangugu. Ce qui fait un total de huit régions,
soit quasiment tout le Rwanda !
L’embrasement du pays est dû à de multiples foyers, mais ces
foyers du génocide furent sans témoins journalistiques, la presse ter-
rorisée ne sortant pas de Kigali. Au bout de quelques jours seulement,
Jean-Philippe Ceppi, du quotidien Libération, décrivant ce qu’il

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voyait, parlait du « génocide des Tutsis de Kigali ». Les massacres sont


retardés à Butare car le préfet est Tutsi. Il ne s’agit pas que d’« une
guerre “parallèle” contre l’opposition pro-FPR, tutsi et hutu ». Les Tutsi
exterminés, dans leur immense majorité, n’étaient pas des politiques
ou des militaires. Pendant ce temps, « [les] combats [sont] relancés sur
plusieurs fronts dès le 7 avril par les troupes de l’APR, soutenues par l’ar-
mée ougandaise, qui progressaient vers Kigali ».
On sait que le bataillon du FPR, cantonné au parlement (CND)
à Kigali, contraint par l’Onu, a retardé au maximum son entrée en
scène. Les soldats voyaient des massacres sous leurs yeux et étaient
interdits d’intervenir, jusque vers la fin de cette interminable journée
du 7. Quant à l’armée ougandaise, que n’aurait pas t-on dit si quel-
ques uns de ses membres avaient été faits prisonniers durant les qua-
tre années de guerre. Ils auraient été exhibés pour servir à la propa-
gande d’État. Or on n’en trouve aucune trace.
Après l’attentat du 6 avril, l’heure est donc aux grands boule-
versements. « Si toute planification, aussi élaborée soit-elle, réserve tou-
jours une part d’aléas, l’improvisation avait alors atteint des niveaux
déconcertants. » On lit aussi dans Politis :
« Mais, au-delà des témoignages qu’il a pu recueillir, [Guichaoua]
fait surtout état de “la panique” qui, aussitôt après l’attentat, s’est
emparée de l’état-major MRND (Hutus au pouvoir) par opposi-
tion à “la mise en ordre de bataille” de l’Armée patriotique rwan-
daise (APR), l’appareil militaire du FPR (tutsi). »
Il est évident que très peu de personnes sont préalablement
mises au courant de l’attentat : tous les autres sont évidemment aba-
sourdis. Mais les événements se sont enchaînés avec une efficacité
incroyable, grâce aux chefs d’orchestre que sont Bagosora, Marlaud
et Maurin. Il faudrait rappeler à M. Guichaoua que le génocide le
plus rapide de l’Histoire a bien eu lieu, sous ses yeux d’ailleurs
puisqu’il était présent la première semaine.
« Une preuve manifeste » du caractère « improvisé » et non
planifié du crime serait la phase de résistance et de latence :
« Les implications de l’attentat n’avaient pas même été “antici-
pées”, comme l’attestent les difficultés rencontrées par le promo-
teurs potentiels des massacres et du génocide pour établir entre
eux, dans les premières heures, des contacts directs suivis ; la réu-
nion improvisée des membres du Haut Commandement – qui
“viennent aux nouvelles à l’état-major” ; l’installation par défaut

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d’un nouveau chef d’état-major, découvert au hasard de l’ancien-


neté ; le désaveu de la tentative de putsch du “cerveau” par le
Haut Commandement militaire ; la nécessité, en l’absence d’un
successeur prêt, d’organiser des contacts et réunions précipités
pour mettre au point des scénarios de succession, localiser et ins-
taller les candidats pressentis ; la difficulté à trouver des responsa-
bles politiques disponibles, expliquant le malaise de certains can-
didats promus membres du Gouvernement intérimaire, ce même
gouvernement que ses inspirateurs militaires voulurent “mettre au
frigo”, aussitôt formé et avant même qu’il ait prêté serment... »
Le principe d’un génocide, de sa conspiration, c’est qu’il prend
de court la majorité des gens, seconds couteaux comme victimes,
sinon il ne pourrait évidemment pas avoir lieu. Tout le monde n’est
pas forcément sur la même longueur d’onde côté organisation mais,
en ce qui concerne l’extermination, la machine tourne tout de suite
à plein régime car les assassins obéissent parfaitement à des stimuli,
grâce à plus de trente ans de dressage de la population. Les difficul-
tés des génocidaires, par exemple à Bisesero, où s’organise la résis-
tance, prouveraient une « impréparation structurelle » : mais toute
entreprise avec ce degré de monstruosité entraîne forcément, là où
c’est possible, une opposition de la part des victimes.
Selon Guichaoua, ce n’est donc qu’après le 12 que la politique
du génocide devient intentionnelle : les « massacres de la population
tutsi, (…) à partir des 11 et 12 avril, se transformèrent en une stratégie
génocidaire étatique ». C’est « le vrai début du génocide en intention et
en acte ». « Il est inexact et abusif de faire supporter de manière globale
le projet criminel à l’ensemble des institutions, partis, organisations et
groupes, fréquemment qualifiés par extension de “structure génocidaire”
ou d’“organisation criminelle” », d’où le principal objectif de cet
ouvrage : « reconstruire les parcours individuels et les processus collec-
tifs ». Voici ce que démontrerait cette reconstruction :
« Les assassinats et les massacres liés à la vengeance du “père de
la Nation” et à la guerre de succession furent alors occultés par la
mise en œuvre d’une politique génocidaire, qui se voulut radicale.
[Théoneste Bagosora] banalisa ainsi ses propres crimes en en
imposant de plus monstrueux encore à ceux qu’il sélectionna
avec les dirigeants du MRND pour assurer le pouvoir, le temps
que la situation politique et militaire se décante et que les préten-
dants sérieux à la succession, demeurés en arrière-plan, se posi-
tionnent. En effet, incapables de se départager pour assurer le
pouvoir, ceux-ci s’étaient octroyé un moratoire constitutionnel

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de 90 jours qui leur évitait aussi, du moins le croyaient-ils, d’en-


dosser les monstruosités qu’ils avaient ordonnées... Un génocide
pour arbitrer le départage ! »
Ce n’est ainsi qu’à la page 536 du livre qu’est synthétisée la
grande explication de ce livre. Les Bagosora, Nzirorera, Ngirumpatse
auraient, dans la précipitation, créé le GIR génocidaire pour cacher
une guerre de succession. Les ambitions personnelles de quelques uns
auraient causé le dernier génocide du XXème siècle. C’est la dernière
théorie en date qui, aussi fumeuse soit-elle, permet de nier la planifi-
cation. Elle est en train de faire fureur au TPIR. C’est le triomphe
d’André Guichaoua : « les juges ont pris au sérieux leur indépen-
dance »15, pérore-t-il.
« Soutenir que le désengagement politique ou la caution des
grands acteurs étrangers auraient explicitement favorisé les massa-
cres et le génocide est fondé, mais l’intensité du conflit, la volonté
de mener l’affrontement à son terme ultime relèvent de multiples
décisions prises jour après jour par ceux-là mêmes qui, dans les
deux camps, avaient la charge de conduire la guerre et l’adminis-
tration des hommes. C’est au regard des actes posés au cours de ces
semaines que les responsabilités des uns et des autres doivent être
appréciées, et non en fonction de scénarios reconstruits. »

PLANIFICATION : GUICHAOUA FAIT LA GUERRE AU GÉNOCIDE

C’est Rony Brauman qui, dans le dossier Politis/Guichaoua du


12 février 2010, résume le mieux le livre De la guerre au génocide :
Notons que le chef d’inculpation d’entente en vue de commettre
le génocide n’a pas été retenu, faute de preuves, toutes celles qui
étaient avancées par l’accusation étant fabriquées.(...) En tout cas,
personne n’a pu montrer qu’un plan d’extermination des Tutsis
existait avant le début des massacres déclenchés à la suite de l’at-
tentat contre l’avion présidentiel. Il y a bien eu génocide, mais il
est temps de dépasser les schémas intentionnalistes réducteurs qui
dominent les discours sur cette question. (…) Il y eut génocide, et
il y avait guerre. L’une est d’ailleurs la condition de l’autre.
Mais alors que dire des créateurs de la radio extrémiste RTLM,
du plan d’autodéfense populaire, des milices, du texte de la définition
de l’ennemi, des listes de personnes à abattre, de la distribution des
armes ? Pour André Guichaoua, la « référence quasi mythique » à la
planification tient d’un « manichéisme simpliste » :

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« Il n’y eut pas de complot d’État pas plus que de régime ayant
inscrit le génocide au cœur de sa politique de développement
[Guichaoua ajoute, en note de bas de page : Ou, comme cela a été
exprimé plus brutalement, de régime “de type nazi”, comme l’ont
estimé de nombreux dirigeants actuels.] : ni en 1990, lorsqu’il
procéda après l’attaque du FPR à des milliers d’arrestations d’op-
posants tutsi et hutu, ni entre 1990 et avril 1994, au cours de la
guerre civile ou au moment de son déclenchement effectif. »
« La signification et la portée des actes et des objectifs ne peuvent
donc d’aucune façon être globalisées. »
Guichaoua s’inscrit donc en faux contre la « thèse d’un projet
fondateur de mise en œuvre d’un génocide qu’aurait consacré idéologique-
ment la révolution de 1959 ».
Le cas du frère d’Agathe Kanziga, Protais Zigiranyirazo est
emblématique. Il a été acquitté par le TPIR :
« Faute de preuves tangibles, la poursuite reposa comme souvent
sur des incriminations établies sur la base des dépositions de faux
témoins, suscités en nombre par les autorités judiciaires rwandai-
ses, alors même qu’elle disposait d’éléments attestant l’absence de
l’accusé sur les lieux des crimes présumés. Une défense pugnace
et la vigilance des juges de La Haye ont ainsi permis à l’accusé de
recouvrer la liberté. »
Il faudrait faire preuve d’honnêteté en disant que ces « élé-
ments attestant l’absence de l’accusé » sont aussi des témoignages, non
pas de victimes, mais de la propre famille Habyarimana.16 Il y a plus
crédible comme témoignages...
Le TPIR aurait-il attrapé la guichaouïte, du nom d’un de ses
plus gros contributeurs en documents ? Quoi qu’il en soit, Guichaoua
se félicite logiquement des conclusions du procès Bagosora au TPIR,
qui ne retiennent pas l’entente en vue de commettre un génocide :
« la fragilité de leurs arguments, la faible crédibilité de leurs informateurs
et les libertés qu’ils ont ouvertement prises avec la réalité des faits », « les
juges considèrent que la plupart de ces allégations sont aléatoires ou insuf-
fisamment fondées ».
Une raison « à la fois simple et monstrueuse : le massacre de masse
allait de soi et il n’était pas nécessaire de mettre en œuvre une planifica-
tion élaborée, pour peu que l’administration territoriale soit épurée et
contrainte de se mobiliser pour la mise en œuvre de mots d’ordre bien par-
ticuliers ». Un génocide qui « va de soi »...

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« On ne retrouve pas (…) un centre de décision unique, ou tout


simplement homogène, avec des chefs incontestés. » On ne contredira
pas tant que ça l’auteur, mais il y a deux explications beaucoup plus
plausibles que l’absence de planification : premièrement, le régime
est avant tout un régime idéologique, une sorte de junte intellec-
tuelle, où les acteurs sont quasi interchangeables. Avec le manifeste
des Bahutus et sa “révolution sociale”, Mgr Perraudin a réussi là où
de grands dictateurs ont échoué. Deuxièmement, la main extérieure :
la France tirant largement les ficelles, elle s’accommode de lieute-
nants locaux pour exécuter sa politique. Le lieutenant-colonel
Maurin, chef d’état-major de fait de l’armée rwandaise, n’est même
pas cité, tout comme les conseillers militaires français aux postes
importants.
« Ainsi, la thèse d’un génocide scrupuleusement planifié n’est-
elle pas compatible avec les stratégies de sauve-qui-peut de la
majorité des leaders civils et militaires hutu figurant parmi ceux
habituellement dénoncés comme ces concepteurs. » Ou encore,
« les appels répétés des membres de la famille présidentielle, iso-
lés à la résidence de Kanombe, pour solliciter leur évacuation de
la part de l’ambassade de France, suivis du départ en catimini de
la veuve du président vers Bangui puis Paris, donnaient une bien
piètre image de la “première dame” ».
Dès le 7 avril, il n’y eut aucun flottement dans l’organisation
des massacres qui débutèrent simultanément au quatre coins du pays.
Le seul flottement concerne l’organisation politique, et c’est là que
Jean-Michel Marlaud répond présent, comme le montre si bien
Guichaoua dans son chapitre « Les partis pris de l’ambassade de
France ». La stratégie de la fuite des leaders est habile car il faut qu’ils
se présentent comme victimes. C’est encore Guichaoua qui révèle les
ressorts de cette stratégie, au risque de se contredire une fois de plus :
« Selon les enquêtes réalisées avec le TPIR, plusieurs partants,
tel Cyprien Munyampundu, Ferdinand Nahimana, Augustin
Ngirabatware et Télesphore Bizimungu, regagnèrent le Rwanda
dès le lendemain de leur transfert, via Cyangugu. Le préfet
Bagambiki leur avait envoyé un autobus de l’Onatracom qui les
attendait au poste frontalier. D’autres rentrèrent par Goma.
Nombre de ces personnalités ayant fait l’objet d’enquêtes et d’in-
culpations de la part du TPIR, cette liste devint un enjeu impor-
tant, puisqu’elle était susceptible de fournir un alibi aux accusés
quant à leur présence au Rwanda, au moins dans les premiers
jours après l’installation du Gouvernement intérimaire. »

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[Ce détail mérite d’être souligné : si les chefs présumés du génocide ont
pris soin de prendre un avion – français – pour s’en aller bruyamment et
sont revenus, discrètement, par la route, le lendemain, cela atteste de la
préméditation, avec y compris organisation d’alibis. Note MS]
Pour finir sur ce thème, « la focalisation sur le génocide », mati-
née de « censure idéologique et intellectuelle » ferait le lit du négation-
nisme… On savait l’auteur capable de manier l’oxymore, mais à ce
point-là ! En plus, il faudrait plaindre André Guichaoua d’être vic-
time d’un stalinisme médiatique, lui qui est abonné aux interviews et
tribunes dans Le Monde et Libération, les deux plus grands quotidiens
nationaux.

L’OUBLI OPPORTUN DE L’IMPLICATION FRANÇAISE

Dès qu’il s’agit de s’exprimer sur le rôle de France au Rwanda,


André Guichaoua prend des accents védriniens : les attaques contre
la France sont des « procès d’intention », « aucune preuve n’a été
apportée d’une “complicité de génocide” de la France ». Les milliers de
pages et documents sur l’implication française s’évaporent. Pire : « le
rôle joué par la France au Rwanda continue d’éclipser la recherche de la
vérité sur le génocide de 1994 »17. Selon lui, les archives de l’Élysée, uti-
lisées par Pierre Péan, seraient une preuve de l’inanité de ces accusa-
tions. Malheureusement pour Guichaoua, la lecture de ces documents
est accablante pour la France en de nombreux points, Péan n’ayant
utilisé que les passages les plus lénifiants pour accréditer sa thèse.
Est-ce un clin d’œil ? Le seul document provenant des archi-
ves de l’Élyséen livré dans les annexes d’André Guichaoua est la
lettre du président intérimaire du Rwanda, Théodore
Sindikubwabo, à François Mitterrand, datant du mois de mai, au
moment de la perte très stratégique de l’aéroport : l’auteur informe
le lecteur que cette lettre a pour objet d’« informer de l’incapacité des
FAR à résister au FPR et du risque de relance massive des massacres
(voir annexe 114) ». Or, il se garde bien de dire que cette lettre
débute par des remerciements chaleureux pour l’aide fournie
« jusqu’à ce jour » par la France, c’est-à-dire avant et pendant le
génocide ! Un “détail” sans doute...
Mais qu’étaient donc venus faire les bidasses tricolores au
Rwanda ? Pour l’auteur, la réponse est claire : « La France s’était subs-
tituée aux Belges pour assurer la stabilité de la région des Grands Lacs »18.
Là où le néocolonialisme français a mis ses pattes, on aura du mal à

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trouver un quelconque havre de paix où la stabilité politique favori-


serait un développement harmonieux. Au cas du Rwanda s’ajoutent
les cas précédents du Cameroun, du Togo, de la Sierra-Leone, du
Liberia, du Biafra, etc, où le système foccartien s’est avéré maître
dans l’art de la déstabilisation : assassinats politiques, coups d’État,
guerres atroces... et interventions militaires françaises pour mater
toute velléité d’émancipation. Sans oublier la suite logique : un cor-
tège d’États vassalisés qui votent comme un seul homme à l’ONU,
faisant rayonner de par le monde l’influence diplomatique française.
Du coup, Guichaoua a beau jeu de dire que « personne ne
contestait la légitimité de l’intervention militaire française face à une rébel-
lion largement désavouée par la majorité des pays riverains à l’époque ».
Une allusion au voisin géant, le Zaïre de Mobutu ? Ce dernier avait
poussé le zèle du despotisme tellement loin qu’il était parvenu à se
discréditer sur la scène internationale, pourtant très tolérante. Les
despotes sont-ils légitimes, sont-ils représentatifs de leur peuple ?
C’est une fable que nous conte Guichaoua : « En décembre 1988 tou-
jours, le président Habyarimana, candidat unique à la présidence de la
République, obtint plus de 99% des suffrages, y compris dans le sud du
pays, qui lui étaient pourtant peu favorable. »
On s’imagine bien que la propagande pouvait avoir une effica-
cité certaine, mais de là à lui donner le bon Dieu sans confession en
termes de légitimité... N’en déplaise à M. Guichaoua, les « transi-
tions ratées vers l’indépendance », ne sont pas un ratage, qui implique-
rait qu’on “aurait essayé” de faire quelque chose, mais plutôt la réus-
site insolente du néocolonialisme à la française, tellement prospère
qu’il s’est étendu à d’autres zones d’influence, espagnole, anglaise,
portugaise, et belge bien sûr. Un système où l’Élysée est le point cen-
tral, autour duquel gravitent des satellites à qui on donne l’apparence
du pouvoir. Une géométrie que récuse Guichaoua, qui s’inscrit bien
dans ce jeu de miroirs.
À la question « Qui était décideur sur la politique menée au Rwanda
: l’armée, François Mitterrand ? », il répond sans hésiter « le Quai
d’Orsay ». Dans la même lignée, « on a sous-estimé la capacité d’ana-
lyse et de réaction des politiciens rwandais ». Qui est ce « on » ? Ceux
qui dénoncent l’action de la France au Rwanda, tel Jacques Morel et
les 1500 pages de La France au cœur du génocide des Tutsi ? Jean-Paul
Gouteux ? Mehdi Ba ? Michel Sitbon ? La Nuit rwandaise ?
La France a donné toute latitude au Hutu Power raciste pour

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exécuter son programme, parce qu’elle s’en est elle-même donné la


mission. L’analyse selon laquelle « le “père de la nation” [était] dés-
ormais contraint à l’ouverture pour conserver le soutien vital, militaire
et financier, des gouvernements et bailleurs de fonds étrangers » est,
délestée de ses pudibonderies, à traduire ainsi : Habyarimana aurait
été contraint de stopper sa politique raciste et dictatoriale pour
conserver le soutien décisif de la France.
Or c’est tout à fait le contraire qui s’est produit. La montée en
puissance des massacres pré-génocidaires s’est accompagnée du sou-
tien sans faille de l’Élysée, qui a toujours fourni plus de moyens, à
mesure que le FPR menaçait l’ordre établi. Pierre Joxe, dans une let-
tre à Mitterrand, se demande d’ailleurs s’il ne faudrait pas exercer de
réelles pressions sur Habyarimana, la politique actuelle aggravant au
contraire la situation. Proposition restée sans réponse19.
Quant à l’opération Noroît, Guichaoua joue le candide : « Il
s’agissait de protéger l’ambassade de France, d’assurer la protection des
ressortissants français et de participer à leur éventuelle évacuation. » Ne
riez pas. L’auteur se réfère également, sans distance, à la description
qu’en fait le général Thomann devant la mission Quilès : « Le déta-
chement Noroît a également procédé à des activités diverses, comme le
recensement des livraisons d’armes et de matériels aux forces rwandaises
ou l’instruction des FAR, par l’officier de génie du détachement, pour leur
apprendre à faire face aux dangers des mines et des pièges », soulignant
« le rôle stabilisateur que joue la présence, même non active, d’un contin-
gent d’intervention étranger, pour conforter un pouvoir menacé par une
agression extérieure et confronté à un risque non négligeable de troubles
intérieurs, d’origine ethnique ou politique ». Que de détours sinueux
pour ne pas dire que l’armée française était aux manettes d’une
guerre... Et le lieutenant-colonel Jean-Jacques Maurin, conseiller du
chef d’état major des FAR n’est pas cité une seule fois !
Une guerre dans laquelle l’ennemi est le Tutsi, une guerre pas
comme les autres puisqu’il s’agissait d’une guerre totale, selon les
principes de la doctrine française de la guerre révolutionnaire
(DGR). Une théorie qui nous pousse à dépasser les analyses tradi-
tionnelles sur les défaites ou les succès militaire et politique, car la
DGR a parfois pour unique objectif d’être le démiurge du chaos.
L’opération “militaro-humanitaire” Turquoise arrive à un stade où la
défaite militaire est quasiment consommée pour les vassaux de la
France, assurant leur repli en bon ordre. À ce stade, personne ne sera
étonné des analyses consternantes de Guichaoua sur le sujet : prise

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soudainement de compassion, la France se paie un « “rachat” moral


vis-à-vis de l’opinion internationale ». Avec toute sa bonne volonté,
« elle n’a pas été en mesure de désarmer les milices ni de désarmer les
Forces armées gouvernementales ». Aura-t-elle au moins essayé ?
L’opération Turquoise « avait pour mission de sécuriser quelques
préfectures afin d’éviter le déferlement de millions de réfugiés au Burundi
et au Zaïre ». Si c’était le but, c’est particulièrement raté avec trois
millions de réfugiés hors des frontières en un temps record… Quant
à « sécuriser quelques préfectures », voilà qui fait froid dans le dos
quand on pense à tous ces témoignages qui indiquent comment le
génocide a tranquillement pu continuer pendant Turquoise, en par-
ticulier grâce aux opérations françaises de débusquage des derniers
survivants, notamment les Basesero.
Face aux témoignages qui se multiplient, que vaut le fait de
citer en référence la “contre-enquête” de Pierre Péan sur Bisesero ?
Alors même qu’il conclut ainsi que la France n’aurait rien à se repro-
cher, cela n’empêche pas notre auteur d’entonner la chanson sarko-
zyste des “erreurs”, voire même des excuses : « Il n’y a jamais eu de
tentative de reconnaître des erreurs politiques. L’État français doit des
excuses au peuple rwandais. »20 C’est que Guichaoua sait faire la part
du feu.

LA PART DU FEU : UNE CHARGE ANTI-AMBASSADE DE FRANCE

Hasard du calendrier, André Guichaoua est appelé en mission


pour la coopération suisse début avril 1994, soit quelques jours avant
le déclenchement du génocide. Amené à travailler dans la région de
Kibuye, il passe même la journée du 6 avril avec Clément
Kayishema, préfet de la région et principal organisateur des massa-
cres dans la région (église et stade de Kibuye, paroisses de Nyange et
de Mubuga, hôpital adventiste de Mugonero, Bisesero...). Peu après
l’attentat sont organisées les évacuations des Occidentaux. Les
Marines américains, les militaires belges et surtout l’armée française
en sont chargés. La France agit sous l’étendard de l’opération
Amaryllis.
André Guichaoua se trouve bloqué à l’Hôtel des Milles collines,
en compagnie de plusieurs centaines de personnes dont des Rwandais
menacés de mort. Il va prendre sous son aile des personnalités politi-
ques en danger, ainsi que les enfants de la Première ministre Agathe
Uwilingyimana, assassinée le 7 avril. Mais la sélection des personnes

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évacuées est draconienne pour les gens en danger, tandis que le gotha
du régime va bénéficier de passe-droits.
L’ambassade de France va faire vivre une semaine d’enfer aux
candidats à l’évacuation ainsi que ceux qui les soutiennent, tel
André Guichaoua, tout en accueillant à bras ouverts les durs du
régime qui y formeront tranquillement le gouvernement du génocide
sous la houlette de l’ambassadeur Marlaud. Faisant jouer ses rela-
tions, Guichaoua va finalement trouver une issue, mais uniquement
pour les enfants :
« Dans la nuit, j’avais téléphoné à Pierre Péan pour lui exposer
la situation dans laquelle nous nous trouvions du fait du refus de
l’ambassade de France et pour lui demander de saisir personnelle-
ment Bruno Delaye, le responsable de la Cellule Afrique de l’Ély-
sée. Il m’avait ensuite rappelé pour confirmer que ce dernier avait
donné son accord pour l’évacuation. Vis-à-vis de l’ambassade, je
refusai donc catégoriquement de revenir sur le cas des enfants.
Après plusieurs échanges fermes (dont l’un avec Jean-Michel
Marlaud), elle finit par céder, mais maintint un refus formel aussi
bien pour la nourrice des enfants que pour le procureur de la
République et son épouse. »
« LA CAUTION DE L’AMBASSADE DE FRANCE À LA MISE EN
PLACE DU GOUVERNEMENT INTÉRIMAIRE »
De l’autre côté, Guichaoua déplore
« la forte implication de l’ambassade de France dans la transition
politique ouverte par l’assassinat du président Habyarimana et la
portée d’un choix politique explicite. En effet, dès le 7 avril, l’am-
bassade de France afficha ouvertement ses affinités avec l’une des
composantes politiques du gouvernement qu’avait dirigé Agathe
Uwilingyimana en accueillant dans ses locaux, escortés par un
véhicule de la Garde présidentielle, tous les ministres du MRND.
Ces derniers furent rejoints le lendemain par plusieurs représen-
tants des tendances hutu “Power” des partis représentés au gouver-
nement, alors même que leurs collègues “modérés” venaient d’être
assassinés par d’autres commandos de la Garde présidentielle. »
Un document intéressant est publié dans le livre : des extraits
de la déposition de Justin Mugenzi, un ministre du GIR génocidaire :
« Q. Est-ce que vous avez vu l’Ambassadeur à un moment donné
pendant que vous vous trouviez à l’ambassade ?
R. Oui, nous avons eu l’occasion de rencontrer l’Ambassadeur le
matin.

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Q. C’était le matin de quel jour ?


R. Le matin du 8. L’Ambassadeur de France a passé... appelé tous
les ministres qui avaient passé la nuit à l’intérieur de l’enceinte de
l’ambassade. Nous nous y sommes rendus, comme vous l’avez vu...
selon la liste que vous avez vue.
Q. Vous voulez parler des ministres ?
R. Oui. Les ministres. Et nous avons donc eu un entretien avec
lui ; il nous a donné les dernières informations au sujet de la situa-
tion, au sujet de ce qui s’était passé tel que l’ambassade de France
avait rassemblé des informations, telles qu’elles lui parvenaient.
C’est lui qui nous a confirmé que… – pardon – confirmé les noms
des ministres qui avaient perdu la vie. C’est lui qui nous a
confirmé la situation telle qu’elle prévalait en ville. Et il a
exhorté les ministres qui l’entouraient d’essayer de faire quelque
chose pour sortir le pays du chaos dans lequel il s’enfonçait.
Q. À peu près à quelle heure s’est tenue cette réunion avec
l’Ambassadeur ?
R. Autour de 9 heures du matin. (…)
Q. Si au contraire, vous avez compris que la Minuar désapprou-
vait la mise en place d’un gouvernement intérimaire, quelle avait
été votre attitude lorsque vous avez reçu cette invitation du colo-
nel Bagosora ou de toute autre personne à prendre part à une réu-
nion du comité de crise ?
R. D’ailleurs, nous n’avions pas d’alternative. C’était l’ambassa-
deur de France, qui, lorsque nous nous trouvions à l’ambassade,
qui… nous encourageait puisqu’il nous exhortait à jouer notre
rôle avec la promesse que la communauté internationale allait
jouer son rôle également. Donc, au moment où nous avions été
invités à nous retrouver avec les autres dirigeants politiques,
j’avais déjà ce message de courage. L’alternative ne s’était même
pas présentée ; nous savions que « la » Nations Unies... la com-
munauté internationale nous soutenait, et que si nous posions des
actes positifs, nous pouvions pas manquer leur soutien. Et donc,
c’est avec cet esprit que nous sommes allés de l’avant. »21
D’après Filip Reyntjens, il semble que Jean-Michel Marlaud
« soit tenu au courant des progrès de la négociation et il est probable qu’il
ait été consulté ».22 Il en donne la composition dans le courant de
l’après-midi à son homologue belge Swinnen.
« Estimant que la tendance est trop “Power”, Swinnen réagit avec
réserve. Il exprime le point de vue qu’un tel gouvernement paraît fort
peu conforme aux réelles exigences politiques. Marlaud, lui, se dit
assez satisfait. Surtout parce qu’il juge que la mise en place d’un gou-

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Nuit 4 07/05/10 16:13 Page 227

vernement permettra d’empêcher le coup d’État qu’il redoute. »23


Il s’agit d’une version a minima. Le nouveau gouvernement est
le coup d’État. Guichaoua va plus loin que son collègue : « Ainsi, les
propos de certains collègues diplomates de Jean-Michel Marlaud selon les-
quels ce dernier aurait été le seul ambassadeur en poste à Kigali à avoir
participé personnellement à la mise sur pied du Gouvernement intérimaire
le 8 avril (…) peuvent trouver là quelque fondement » car « l’ambassade
de France accueillait “plusieurs ministres”, qui organisaient une réunion,
“fixaient des orientations” et prenaient des décisions » et c’était bien «
toute la sphère des décideurs politiques nationaux promus par Théoneste
Bagosora et les chefs du Comité directeur du MRND qui séjournaient à
l’ambassade. C’est là qu’ils se concertaient, qu’ils organisaient leurs acti-
vités, leurs déplacements, leur logistique. On comprend alors à quel point
les échanges étaient aisés entre les principaux décideurs du MRND et
l’ambassadeur de France. »
Joseph Ngarambe, un des rares intrus à l’ambassade de France,
a témoigné au TPIR des agissements de Jean-Michel Marlaud :
[Les membres du Gouvernement] s’étaient réunis plusieurs fois,
soit entre eux, soit avec l’ambassadeur de France au Rwanda, M.
Marlaud, que je connaissais très bien, ou certaines fois avec le
nonce apostolique. Ces réunions ne se tenaient pas dans un
bureau, mais ils s’éloignaient pour des conciliabules et faisaient
visiblement attention à ce qu’aucun importun ne les dérange.24
Au titre de la sphère médiatique et financière figuraient là aussi
les personnalités les plus éminentes du “Hutu Power”, avec la pré-
sence de Ferdinand Nahimana et de toute la famille de Félicien
Kabuga, idéologue prohutu de renom et ministre délégué du
GTBE pour le premier, grand commerçant et l’un des principaux
actionnaires de radio RTLM et financier des milices du MRND
pour le second. Citons encore deux exemples qui ouvrent le
débat non sur la caution apportée à la mise en place des nouvel-
les autorités mais aussi sur la politique dont elles se voyaient
confier la charge. En effet, on ne peut imaginer que l’ambassadeur
de France ait pu ignorer qu’Eugène Mbarushimana, gendre de
Félicien Kabuga, était secrétaire national des milices
Interahamwe alors en charge des massacres à Kigali.
André Guichaoua avait également publié la liste des personnes
réfugiées à l’ambassade de France permettant d’identifier les person-
nes hébergées puis candidates à l’évacuation (voir annexe 83).

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[Plusieurs personnalités rwandaises extrémistes amenées en Transall à


Bujumbura par l’armée française se sont vues refuser de mettre le pied au
Burundi. Le Transall les a déposées à Bukavu au Zaïre. Note JM]
Au passage, Guichaoua égratigne la Mission Quilès, qui a plu-
tôt épargné Marlaud et l’ambassade : « ces hauts dignitaires (…) sont
très nombreux à résider en France sans que la Mission d’information par-
lementaire ait souhaité ouvrir ce dossier ».
Augustin Ngirabatware, ministre du GIR,
« se vit délivrer par le service des Privilèges et Immunités du Quai
d’Orsay une “carte spéciale” tenant lieu de titre de séjour le 20
avril 1998 (trois semaines après le début des auditions de la
Mission parlementaire) pour le compte d’une organisation inter-
nationale au sein de laquelle il ne travailla pas (voir annexe 84).
Lorsque le TPIR organisa son arrestation à Paris le 26 novembre
1999, et alors que son domicile était mis sous surveillance, il put
quitter opportunément le territoire français pour Libreville, où les
autorités gabonaises le localisèrent et affirmèrent assurer sa surveil-
lance le temps de régler les procédures et... de le laisser disparaî-
tre. » «Parmi les membres du “clan présidentiel” installés eux aussi
à Paris, [figurait] Fabien Singaye, ex-premier conseiller à l’ambas-
sade du Rwanda en Suisse, expulsé de Suisse en 1994 pour espion-
nage et qui, une fois arrivé en France, travailla pour Paul Barril. »
Mais l’honneur est sauf puisque sur cette histoire d’évacuation
sélective, le Quai d’Orsay, responsable de la diplomatie française, est
innocenté par Guichaoua :
C’est bien, à mon avis, un parti pris spontané plus qu’une déci-
sion “stratégique” qui est à l’origine de cette inertie ou du refus
d’évacuer les ressortissants rwandais considérés comme déviants
ou à risque. En accordant sa protection à autant de décideurs
entretenant des liens étroits avec les unités militaires et les mili-
ciens en charge des massacres, l’ambassade ne se trouvait pas dans
une position l’obligeant à accepter un quelconque “accord” lui
interdisant d’assurer la sauvegarde de ses propres personnels tutsi.
On a l’impression que Guichaoua critiquerait plus la forme que
le fond...
Une chose était d’héberger les composantes “les plus extrémistes”
du gouvernement sortant, de cautionner l’installation du
Gouvernement intérimaire, si ce n’est sa politique mortifère, mais
ne fixer aucune limite à la fréquentation des hommes politiques sus-
ceptibles d’être “amis” et cogérer avec eux la sélection des candidats
à l’évacuation révélait des liens de familiarité étroits et une forte

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osmose idéologique, bien éloignés de la prudence diplomatique.


Ce qu’il semble critiquer, c’est plus le manque de discrétion de
l’ambassade de France, de par ses méthodes !
« (…) L’expression sans réserve de ces partis pris relevait-elle de
l’ignorance, de l’auto-intoxication collective ou de la complicité ? » Plus
tôt dans le livre, Guichaoua tenait à préciser que Jean-Michel
Marlaud, contrairement à son prédécesseur, connaissait mal la classe
politique rwandaise. Poser la question de l’ignorance ou de l’auto-
intoxication, dans le contexte d’une capacité à sélectionner amis et
ennemis avec une précision extraordinaire comme le démontre lui-
même l’ouvrage, est tout de même embarrassant...

CONCLUSION

Ce livre aurait pu – et dû – s’intituler « Les processus de nomi-


nations politiques au Rwanda, 1973-1994 ». Car André Guichaoua
est assurément un spécialiste des rapports de forces au sein de l’élite
“hutu”, même si l’on n’adhère pas forcément à toutes les thèses pré-
sentées sur le sujet. Là où le bât blesse, c’est qu’il va tenter de légiti-
mer son analyse globale sur le génocide par le biais de cette thémati-
que, qui n’en est qu’une parmi d’autres, et donc négliger superbement
des aspects fondamentaux du problème, tout en présentant son tra-
vail comme une contribution essentielle à l’Histoire, et ce au prix de
répétitions longues et incessantes, cet ouvrage s’avérant surtout, au
final, n’être qu’un interminable pensum.
L’auteur assure néanmoins vouloir relever le « défi intellectuel »
que représente l’étude scientifique de la plus grande tragédie
humaine de la fin du XXe siècle, se parant de l’objectivité du savant
au dessus de la mêlée, insistant à de nombreuses reprises être délivré
de toutes les « passions rwandaises », selon les mots de sa plus proche
collaboratrice Claudine Vidal. Mais la pudeur extrême avec laquelle
est évoquée le rôle de la France, dans les rares passages où celle-ci est
citée, masque mal une volonté manifeste de faire l’impasse sur l’im-
plication génocidaire de la première puissance néo-coloniale du
continent africain.
Un travail de politologue digne de ce nom aurait également dû
examiner les différentes composantes au sein du FPR, dépeint ici suc-
cinctement comme la machine de guerre d’un seul homme ayant
pour unique objectif la conquête du pouvoir. Les imbrications des

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différentes cultures politico-militaires, marxiste-léniniste et antico-


loniale/antiapartheid, mwamiste, etc. sont passées sous silence, tout
comme la dimension non-ethniste de ce mouvement (l’analyse des
discours est toujours utile), au profit d’accusations aussi vagues que
péremptoires sur son extrémisme supposé. Comme si tout mouve-
ment en opposition frontale avec un adversaire dont les crimes racis-
tes défient l’entendement – comme cela s’est produit en Europe lors
de la seconde guerre mondiale – était absolument à mettre sur le
même plan, « extrémistes des deux camps » étant une expression
récurrente chez l’auteur.
Autre carence importante, l’absence de données concrètes sur
la guerre entre le FPR et les FAR avant et pendant le génocide.
Après coup, certains pourront à l’inverse reprocher au FPR d’avoir
été, en 1994, trop lent à conquérir le pouvoir, trop “stratège”. Et
Kagame de rétorquer qu’on ne prend pas le pouvoir, militairement
parlant, « comme si on prenait une tasse de thé ».
Or le mot “guerre” est ici utilisé à tort et travers : on en oublie-
rait presque que l’immense majorité des victimes – les Tutsi de l’in-
térieur – n’étaient pas des militaires, ni même des militants politi-
ques. Le livre s’intitulant De la guerre au génocide, le lecteur en vient
à se demander à quoi l’auteur fait référence quand il emploie le mot
“guerre” : une “guerre révolutionnaire”, au sens de non convention-
nelle et néanmoins totale, dirigée contre un adversaire militaire et
qui implique l’anéantissement de sa base arrière présumée, c’est-à-
dire un groupe désigné de civils sans défense ? Non, en fait il s’agit
d’une réduction du génocide à, d’une part, un affrontement de toutes
les parties en présence (Akazu restreinte, Akazu élargie, MRND,
FAR, kayibandistes du GIR...) pour l’obtention ou la conservation
du pouvoir, mettant en scène «un génocide pour arbitrer le départage !».
D’autre part – c’est ce qui ressort clairement d’une lecture
approfondie de l’ouvrage –, s’opère une inversion de calendrier des
différents événements qui eurent à partir du 6 avril 1994 : le FPR, en
commettant l’attentat contre Habyarimana, aurait donc fait voler en
éclat les accords de paix, mis ses soldats en ordre de marche pour
prendre définitivement le pouvoir.
Le génocide serait alors une réaction improvisée face à la guerre
déclarée par le FPR. Nous voici enfin au cœur de l’analyse d’André
Guichaoua, révélée au deux-tiers du livre : un génocide non planifié.
En rhétorique, on parlerait d’oxymore, figure de style réunissant deux

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mots au sens tout à fait opposé. Pourtant, un génocide est par essence
le produit d’un État, d’une machine administrative. Un rouleau com-
presseur étatique mû par la conspiration de ses dirigeants.
À l’échelle de la France, cela équivaudrait à l’extermination
d’un groupe de 10 millions de personnes en l’espace de trois semai-
nes. Et il faudrait recourir aux techniques d’hypnose les plus raffinées
pour faire croire qu’un crime d’une dimension aussi gigantesque
qu’instantanée ne soit pas préparé à l’avance. Sauf à vouloir inno-
center son parrain, la France, dont les troupes ne seraient officielle-
ment pas présentes pendant la phase finale du projet, c’est-à-dire son
accomplissement.
L’obsession d’André Guichaoua de vouloir attribuer au FPR
l’attentat contre Habyarimana, s’explique alors par le fait qu’il lui
faut échafauder un scénario alternatif qui colle avec la théorie de
l’improvisation, de l’engrenage post-attentat, de la “boule de neige”.
Un attentat est communément perçu par le public comme le fruit
d’un groupe en rébellion contre un ordre établi. Le fait qu’il soit sou-
vent revendiqué entre aussi dans la logique des choses. Dans le cas
du Rwanda, il est par contre le prétexte au lancement de la phase
finale par l’État franco-rwandais. Un attentat négationniste, en
somme.
Au final, il n’est pas étonnant que l’ouvrage de Guichaoua fasse
des impasses aussi caractérisées sur le rôle déterminant de la Vème
République française. C’est même tout à fait cohérent avec les autres
thèmes traités. Dans le cas d’un génocide avéré – et donc d’une pla-
nification –, les Français, de part leur tutelle exercée au plus haut
niveau de l’appareil d’État avant la perpétuation du génocide,
devraient logiquement être reconnus, selon l’estimation la plus
basse, comme co-initiateurs du projet. Et voilà ce que les dirigeants
de Politis appellent une « approche indépendante »...
On se demande si les journalistes ont lu De la guerre au génocide.
Quoique... David Servenay, de Rue 89, un “collègue” de Guichaoua,
puisqu’ils sont édités tous les deux chez le même éditeur, titrait dans
son article : « Le jour où le Rwanda a basculé, le récit minutieux de
Guichaoua ». A-t-il compris de cet « extraordinaire travail de docu-
mentation » qu’il s’agissait là de la théorie d’un génocide improvisé,
non planifié, dont le commencement se situerait le 12 avril (!), une
sorte de théorie de la boule de neige, dans laquelle « les extrémistes
des deux camps » jouent chacun leur partition ?

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Finalement, plus que de paresse, la presse a de quoi être quali-


fiée de couarde. Dans un livre où la CDR, parti extrémiste du géno-
cide chouchouté par la France, est le grand absent, où la planifica-
tion se transforme en engrenage improvisé dû à une lutte interne
pour le pouvoir, on peut encore lire : « Il revient au FPR d’avoir pris
le risque de voir se commettre des massacres de grande ampleur. En effet,
la reprise de la guerre ne relève pas d’une décision hasardeuse ou imposée
par la conjoncture, elle est la traduction d’une politique mûrement réflé-
chie et préparée, évaluée et mise en œuvre, ayant fait l’objet de nombreu-
ses annonces. »
[Le FPR ouvre le feu après que les massacres aient commencé le 6 avril,
une heure après l’attentat. Le FPR n’a commencé à combattre après
qu’avoir été attaqué au CND par la GP et avoir constaté que la
MINUAR ne s’opposerait pas aux massacres. Note JM]

D’UN CÔTÉ LES IMPROVISATEURS DÉSEMPARÉS,


DE L’AUTRE LES CALCULATEURS FROIDS.

André Guichaoua est-il un Pierre Péan bis ? S’il semble se dis-


tancer des vociférations de Noires fureurs, blancs menteurs, en en cri-
tiquant les « erreurs factuelles » et les « dérives “ethnicistes” » dans la
tribune publiée conjointement avec son ami Stephen Smith, il en
prend globalement la défense, sur le fond. Les « Blancs menteurs »,
parmi lesquels plusieurs journalistes et chercheurs au profil modéré
comme Patrick de Saint-Exupéry, Jean-Pierre Chrétien ou Colette
Braeckman en prennent pour leur grade : « ce sont ces derniers qui,
sans dire qu’ils étaient mis en cause, et pour quels faits précis, ont jeté
l’anathème sur le livre de Péan ».
Pierre Péan accuse de collusion avec le FPR toute personne ne
s’étant pas ralliée à sa vision extrémiste, vision très proche des théo-
ries des génocidaires. Et Smith et Guichaoua prennent sa défense. Il
fallait oser. Comme il se doit, les deux auteurs eurent droit par la
suite aux remerciements chaleureux de Pierre Péan :
« Après le déchaînement médiatique contre moi, j’ai eu un petit
peu de baume au cœur en lisant récemment un Rebonds, signé
Stephen Smith et André Guichaoua, dans Libération, qui rééqui-
libre les premiers papiers qu’ils avaient publiés. Ce journal a eu
l’honnêteté de faire parler des personnes qui ne partageaient pas
l’opinion de ses propres journalistes. »25

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Comme tout bon désinformateur, André Guichaoua sait faire


la part du feu. En avril 2006, en pleine période de commémorations
où traditionnellement de nouvelles accusations contre la France
font jour, il est une fois de plus à l’honneur dans Le Monde : « La
France aurait pratiqué une évacuation “sélective” au Rwanda » titre le
quotidien qui interviewe l’auteur. L’évacuation sélective, qui laissait
les employés tutsi de l’ambassade de France ou du Centre culturel
français ainsi que les membres hutu de l’opposition à une mort
quasi-certaine, est évidemment très grave26.
Mais là où on peut qualifier cet épisode de symptôme d’une
politique, l’auteur n’y voit qu’un dérapage, ce qui permet de ne pas
parler de mille autres faits qui forment un système cohérent.
D’ailleurs, sur la position de Guichaoua sur le rôle de la France, l’ou-
vrage est très proche de la position sarkozyste des « erreurs » et de
« l’aveuglement », à l’instar de la Mission parlementaire présidée par
Paul Quilès.
Au final, André Guichaoua nous propose un retour en arrière à
1994, où la perception du génocide fut obstruée par le formalisme des
médias : on entendait parler à longueur de temps de la guerre, de telle
ou telle ville tombée aux mains des rebelles, de cessez-le-feu, d’éva-
cuations, de diplomatie d’apothicaire, de réfugiés, de réunions de
crise, mais quasiment jamais du processus d’extermination de tout un
groupe humain.
De la guerre au génocide est une sorte de “commentaire sportif”
très détaillé, manipulant les faits dans le sens qui convient toujours à
l’État français. Nous sommes face à la production d’une Histoire qui
assure la continuité de l’État criminel tout en retardant l’éclosion des
consciences. Dans une future « Commission franco-rwandaise »
d’historiens chargée de solder les contentieux entre les deux États au
mépris de la vérité, André Guichaoua peut assurément prétendre à
avoir toute sa place. n

NOTES
1. Éditions La Découverte.
2. 12 février 2010.
3. Philippe Bernard, Le Monde des Livres, 18 mars 2010
4. André Guichaoua et Stephen Smith, Rwanda une difficile vérité, Rebonds, Libération, 13 jan-
vier 2006.

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5. Pierre Jamagne, « Rwanda, l’histoire secrète » de Abdul Joshua Ruzibiza ou Mensonges made
in France ?, La nuit rwandaise, n° 2, 7 avril 2008, pp. 31-54.
6. Pierre Jamagne, op. cit., p. 44;
7. Il est peu probable que ces agents secrets français aient fourni leur identité, et ils n’ont pas
forcément fait Saint-Cyr et pourraient avoir été des civils.
8. Libération, 27 février 1996.
9. Le Monde, Propos recueillis par Stephen Smith, Rwanda : révélations d’un expert de la jus-
tice internationale, 7 mai 2004.
10. Éditions Karthala, 2010.
11. Services du Premier ministre, Service de renseignement, note sur l’état actuel de la sécu-
rité au Rwanda du 23 septembre 1993, cité dans le rapport Mucyo, p. 84.
12. TPIR, Jugement Kajelijeli.
13. Le Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, 29 juin 1994.
14. Le Monde, Jean Hélène, 8 juin 1994.
15. Le Monde, André Guichaoua : critiquer Kigali, ce n’est pas rendre “une justice de Blancs”,
30 mai 2008.
16. www.fairtrialsforrwanda.org
17. Rwanda, une difficile vérité, op. cit.
18. Libération, L’État français doit des excuses aux Rwandais», Christophe Ayad, 25 février
2010.
19. http://cec.rwanda.free.fr/documents/GKbb.pdf
20. L’État français doit des excuses aux Rwandais, op. cit.
21. Déposition de Justin Mugenzi, procès Bizimungu et alii, TPIR, 8 novembre 2005, pp. 51-
52 et 69.
22. http://pagesperso-orange.fr/jacques.morel67/ccfo/crimcol/node41.html
23. idem
24. Déposition de Joseph Ngarambe, TPIR, cote KO133228, 9 avril 2000, p. 4
25. Africa international, Briser les tabous, le juste combat de Pierre Péan, février 2006.
26. Lire, à ce propos, le livre de Vénuste Kayimahe, qui constitue bien plus qu’un témoignage
sur cette histoire tragique dans l’opération Amaryllis : France-Rwanda, les coulisses du géno-
cide, L’Esprit frappeur, 2001.

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JUSTIN GAHIGI

Rony Brauman pris en


flagrant délit de falsification
Dans l’hebdomadaire Politis – n°1089 du 11 au 17 février 2010 –
Rony Brauman1 accorde une interview dans laquelle il nie la qualifi-
cation de génocide de Tutsi rwandais et dédouane la France de la
complicité dans ledit génocide. Son argumentation est la suivante :
puisque personne n’a pu montrer l’existence d’un plan d’extermina-
tion avant l’attentat contre l’avion présidentiel, on ne peut pas accu-
ser la France de soutien à un projet génocidaire. Par contre, il recon-
naît le soutien de la France au Hutu-power.
À la question sur la qualification de génocide, il répond : « En
ce qui concerne le Rwanda, notons que le chef d’inculpation d’entente en
vue de commettre le génocide n’a pas été retenu faute de preuves, toutes
celles qui étaient avancées par l’accusation étant fabriquées. [...] En tout
cas, personne n’a pu montrer qu’un plan d’extermination des Tutsi exis-
tait avant le début des massacres déclenchés à la suite de l’attentat contre
l’avion présidentiel.» Ceci est une falsification de la jurisprudence du
TPIR pour deux raisons.
D’une part, deux accusés on été condamnés pour le crime d’en-
tente en vue de commettre le génocide, Jean Kambanda et Elieser
Niyitegeka, respectivement Premier ministre et ministre de l’infor-
mation du gouvernement génocidaire.
D’autre part, les difficultés à prouver l’entente en vue de com-
mettre les génocide dans le procès récents – celui des médias de la
haine et celui des militaires I – relèvent avant tout des limites de la
compétence temporelle du TPIR – du 1er janvier au 31 décembre
1994 – et non pas de prétendues preuves fabriquées. Que certains
témoignages aient été jugés irrecevables, ceci n’a rien d’étonnant;
c’est un phénomène que l’on observe dans presque tous les procès.
Cela autorise-t-il Rony Brauman à affirmer que toutes les preuves
avancées par l’accusation sont «fabriquées »? Certainement pas, à
moins qu’il ne se substitue au porte-parole du «Collectif des avocats
de la défense».

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Il est indéniable que l’interprétation restrictive de la compé-


tence temporelle du TPIR pose problème. En effet, elle suggère que
la planification du génocide a lieu au même moment que les actes de
génocide eux-mêmes à quatre mois près. Selon la jurisprudence du
tribunal, aucune condamnation, même pour entente en vue de com-
mettre le génocide, ne peut être prononcée sur la base de faits anté-
rieurs à janvier 1994. Ceci est absurde car le génocide des Tutsi fut la
phase finale d’une série d’étapes intermédiaires – les dix commande-
ments des Bahutu, la définition de l’ennemi intérieur, l’établissement
des listes de tutsi et de hutus modérés, la constitution des milices
armées et la distribution des armes, la mise en place des médias de la
haine, la perpétration de massacres qualifiés d’actes de génocide en
janvier 1993 par une commission internationale d’enquête.
Ainsi, si certains planificateurs du génocide sont acquittés pour
le chef d’accusation d’entente en vue de commettre le génocide, ce
n’est pas faute de preuves, et encore moins à cause de preuves fabri-
quées. C’est à cause d’une logique absurde de la compétence tempo-
relle du TPIR, voulue par le Conseil de sécurité sous l’influence de la
France pour exempter ses alliés Hutu-power planificateurs du génocide
ainsi que ses propres ressortissants complices de ce projet génocidaire.
S’agissant de la complicité française, Raphaël Doridant2
apporte une démonstration des différentes étapes françaises vers le
génocide des Tutsi. Pour les autorités françaises, jusqu’à tout récem-
ment, ce qui s’est passé au Rwanda relevait de la guerre civile.
Pourquoi ont-elles mis seize ans pour envisager la lecture du géno-
cide ? Pourquoi ont-ils tant de peine à réaliser que les faits qui leurs
sont reprochés relèvent bien de la complicité de génocide telle
qu’elle est définie par la jurisprudence du TPIR ? Pourquoi traînent-
ils à traduire en justice les génocidaires rwandais résidant en France
et à instruire les plaintes déposées par des rescapés rwandais du géno-
cide contre les militaires français de l’opération Turquoise pour «com-
plicité de génocide»?
Pour terminer, l’affirmation selon laquelle la France a soutenu
les accords d’Arusha avant le génocide est absolument infondée. En
effet, en maintenant ses troupes jusqu’en décembre 1993 et en conti-
nuant à livrer des armes au gouvernement Habyarimana, la France
a violé les accords d’Arusha I signé le 12 juillet 1992 par le FPR et le
gouvernement rwandais3. Le contraire aurait été étonnant. Est-il pos-
sible de jouer le rôle d’arbitre tout en étant partisan ? n

236 LA NUIT RWANDAISE • NUMÉRO 4


Nuit 4 07/05/10 16:13 Page 237

Notes
1. Denis Sieffert, Gare à l’illusion d’une toute-puissance française !, Politis n° 1089, p. 19-20
2. Raphaël Doridant, Le génocide des Tutsi fait partie de notre histoire, Politis n°1089, p. 20-21
3. Emmanuel Cattier, Le « chiffon de papier », La Nuit rwandaise n°3, 7 avril 2009, p. 337-396

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INTERVIEW

Enquête sur la participation


directe de soldats français
au massacre du 13 mai
Propos recueillis par Michel Sitbon

Depuis un an, Serge Farnel a enquêté dans les collines de


Bisesero, sur la participation de soldats français aux grands
massacres des 13 et 14 mai 1994, où des dizaines de milliers
de tutsi, rescapés du génocide jusque-là, seront bombardés et
mitraillés par des soldats français, avant d’être achevés à la
machette par leurs comparses génocidaires rwandais. Au terme
de deux voyages, au cours desquels il a recueilli des dizaines de
témoignages de rescapés comme de miliciens, l’enquête de
Farnel aura fait l’objet d’une présentation dans le Wall Street
Journal, le 26 février 2010. Il répond ici à nos questions.

Serge Farnel, vous revenez du Rwanda avec des informations qu’il


y a lieu de qualifier d’explosives sur la participation directe de sol-
dats français aux très importants massacres de Tutsi des 13 et 14
mai 1994 dans le secteur de Bisesero. Un article du Wall Street
Journal rend compte de votre voyage et des résultats de votre
enquête. Paru il y a maintenant deux semaines, pouvez-vous nous
dire ce qu’il en est des échos et des reprises de cette information
dans la presse ?
Au moment où je réponds à votre question, aucun écho n’a encore
été fait dans la presse à cette nouvelle. Je n’en suis pas surpris.
L’accusation contenue dans cette information est d’une telle gravité
qu’elle est à peine croyable. Je suis moi-même passé par une phase de
doute quant à la véracité des premiers témoignages qui m’étaient
alors confiés en avril 2009, les mettant sur le compte du traumatisme

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des rescapés que j’interrogeais alors, ou bien encore sur leur possible
difficulté à se référencer proprement dans le temps. J’ai bien ainsi
moi-même failli rejeter définitivement cette piste qui m’était alors
pourtant ouverte.
Autrement dit, je me vois mal aujourd’hui faire la leçon à ceux qui,
face à une telle information, seraient dans un premier temps saisi
d’une certaine incrédulité. On a pendant des années surfé sur la ques-
tion consistant à mesurer le degré de conscience de la France offi-
cielle au moment où cette dernière formait les milices qui allaient
commettre le génocide des Tutsi, au moment également où celle-ci
livrait des armes à ceux qui étaient en train de le commettre.
La question de la complicité de cette France officielle dans ledit
génocide était déjà énorme et ô combien suffisante pour susciter
indignation, excuses et réparation. Et puis, voilà qu’une enquête se
propose subitement de déplacer le centre de gravité de la question,
posant aujourd’hui celle de la participation directe et massive de sol-
dats français à l’extermination de milliers de civils tutsi, hommes,
femmes et enfants sans défense !
Sont ainsi bousculés les schémas historiques que le temps avait soi-
gneusement fini par mettre en place, ce que je rapporte du Rwanda
ne pouvant à terme que conduire à leur déconstruction au moins par-
tielle. Aussi faut-il maintenant laisser le temps – je dirais un temps
psychologique – permettant aux dirigeants politiques et médiatiques
de digérer la mauvaise nouvelle. Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi je
ne serais pas en mesure de le comprendre quand je me le suis moi-
même accordé.
C’est la raison pour laquelle je me suis mis en relation avec nombre
de médias, aux fins de leur faire savoir que je me tenais désormais à
leur disposition pour répondre aux questions qu’ils souhaiteraient me
poser sur mon enquête, leur permettant par ailleurs d’accéder à des
informations complémentaires, sachant que l’article d’une page du
Wall Street Journal n’a pas la prétention de faire plus qu’effleurer le
sujet. Et j’ai une infinie patience. Mais, entendons-nous bien sur ce
temps nécessaire à accepter cette réalité. Pour ce qui me concerne
par exemple, cela ne m’aura en définitive pris que… quelques jours.

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Seize ans plus tard, ne peut-on parler d’une certaine mauvaise


volonté de la presse et des acteurs politiques français qui résistent
à prendre en compte des faits déjà largement documentés ?
Il est indéniable que la situation de confusion dans laquelle se trouve
l’opinion depuis maintenant seize ans résulte, dans ce dossier, de l’in-
capacité de la presse à faire clairement et sans détours état d’informa-
tions confondantes qu’elle est pourtant régulièrement amenée à
connaître.
Il s’agira toutefois de bien faire la différence entre le style Marianne,
dont les accusations sans preuve dans cette affaire ne s’embarrassent
que rarement du mode conditionnel, et les styles plus consensuels,
mais non moins destinés à égarer l’opinion, afin que cette dernière
ne vienne à se poser la vraie question : celle du degré de l’implica-
tion de la France officielle dans le génocide d’un million d’êtres
humains. Nous ferons enfin la différence entre les journalistes propa-
gandistes et ceux victimes de la propagande très active dans cette
affaire.
Mais une chose est certaine et le résultat est là, incontournable : le
traditionnel contre-pouvoir de la presse brille depuis trop longtemps
par son absence dans ce dossier. Cette « mauvaise volonté » dont
vous parlez est même pour certains médias un euphémisme en ce
qu’il s’est agi pour eux, bien au contraire, d’une « bonne volonté »
d’accompagner le pouvoir en endossant ses crimes.
Pour ce qui concerne enfin les acteurs politiques, leur résistance à
prendre en compte des faits documentés a effectivement largement fait
ses preuves. Et il n’aura pas fallu attendre les révélations que j’apporte
ces derniers jours d’une participation directe et massive des soldats
français dans le génocide des Tutsi du Rwanda pour s’en apercevoir.
Pour ce qui concerne notamment la position récente de Martine
Aubry consistant à affirmer publiquement qu’elle aurait, elle,
contrairement à Nicolas Sarkozy, présenté des excuses au nom de la
France, en quoi voulez-vous donc que cela constitue une quelcon-
que avancée ? A-t-elle précisé l’objet de telles excuses ? Bien sûr
que non ! Or, on présente ses excuses pour avoir fait quelque chose
ou pour n’avoir rien fait. Encore faut-il en préciser l’objet ! Quand
elle affirmera qu’il s’agit de présenter des excuses non pas pour la

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passivité de la France officielle dans le génocide des Tutsi mais bien


pour l’activisme génocidaire de cette dernière, alors seulement pren-
drons-nous soin d’écouter une voix qui nous apparaîtra alors pour
autre chose que celle de son maître.

Quant aux résultats de votre enquête, n’assiste-t-on pas à une


montée de degré dans l’accusation ?
Une montée de degré, c’est certain. Permettez-moi plutôt de répondre
à une question que vous ne m’avez pas posée : est-on passé à autre
chose ? Autrement dit, a-t-on fait un saut qualitatif au cours de la mon-
tée en degré de cette accusation portée contre la France officielle ?
Rien de tel qu’une courte analogie physique pour illustrer mes pro-
pos, votre « montée de degré » s’y prêtant particulièrement bien.
L’eau entre en ébullition à cent degrés Celsius et devient glace à zéro
degré Celsius, ces deux points critiques étant connus par les physi-
ciens sous le nom de « transition de phase ». Ensuite faut-il encore
se poser la question de ce que représente réellement une transition
de phase. Est-on vraiment passé à autre chose à l’issue de la transi-
tion liquide-solide ou liquide-vapeur ? C’est pour moi seulement une
question de point de vue, de perception, de connaissance aussi.
Or, il en va de même lorsqu’il s’agit de mesurer la « montée de degré »
dans l’accusation portée contre la France officielle. S’accompagne-t-
elle d’un changement qualitatif ? Est-on passé à autre chose ou bien
n’est-ce que la même accusation, certes plus précise et plus fournie
en faits confondants ? De la même manière que pour le cas de l’eau,
je dirai qu’il s’agit ici d’une question de point de vue, de connais-
sance aussi, et de conscience enfin.
Ma réponse va peut-être vous surprendre, mais le fait que les soldats
français aient directement tiré sur des milliers de Tutsi, si cela me cho-
que bien évidemment, ne m’atteint en soi pas plus que le fait qu’ils
aient accompagné leur génocide en toute connaissance de cause.
Qu’est-ce que cela change en effet que l’on fasse ou que l’on fasse
faire ? Quand, en avril 1994, le général Poncet, alors commandant
de l’opération d’évacuation Amaryllis, recevait comme directive de
Paris de faire en sorte que les médias ne se rendent pas compte que

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les soldats français n’empêchaient pas les massacres dont ils étaient
alors les témoins proches, et quand on garde à l’esprit que ceux qui
lui donnèrent cette directive savaient alors pertinemment que ces
massacres n’étaient autre que la mise en œuvre du génocide des Tutsi,
qu’est-ce que cela change, quant à leur responsabilité, que ce soient
des soldats français qui aient ou non directement massacré ces civils ?
Si l’accusation nous fait passer à autre chose, c’est qu’elle met l’ac-
cent sur le fait que les soldats français n’auront pas gardé le rôle qui
leur avait sans doute été assigné dans le déroulement du scénario
génocidaire. Pour mettre en œuvre un génocide, tout le monde se
doit en effet d’être à sa place. Or, ce qui me surprend dans la décou-
verte que j’ai faite, c’est que les soldats français soient donc allés
jusqu’à occuper une place de choix parmi les tueurs au moment où
ces derniers œuvraient au massacre de masse de ces hommes, de ces
femmes et de ces enfants, ce alors que tout avait pourtant été conçu
pour que le génocide des Tutsi ne nous apparaisse que comme une
nouvelle lutte tribale des plus africaines, autrement dit… entre eux
seulement.
Mon enquête atteste que c’est précisément parce que le génocide des
Tutsi ne s’est pas déroulé comme prévu, comme il avait probable-
ment été conçu, que les soldats français durent finalement mettre la
main à la patte aux fins de venir en aide aux miliciens génocidaires
qui, seuls, n’étaient pas en mesure de venir à bout de la résistance que
leur opposaient alors les habitants de Bisesero ainsi que ceux qui les
avaient rejoints pour tenter d’échapper à leur mort programmée dans
les stades et autres églises de la préfecture de Kibuye. La participation
des soldats français au massacre de masse des Tutsi n’était donc pro-
bablement pas au programme initial. Ce sont, selon moi, les circons-
tances qui auront nécessité une telle improvisation.
Pour résumer, l’accusation semblera certes plus grave à ceux qui
n’avaient jusqu’alors pas encore mesuré la terrible réalité de la com-
plicité de la France officielle dans le génocide des Tutsi, à ceux qui
avaient, jusqu’à présent et à leur insu, été mis à distance de la réa-
lité de cette ignominie par des propos tels que ceux tenus par
Charles Josselin ou Jacques Lanxade selon qui « ce ne sont pas des
soldats français qui tenaient les machettes qui ont tué plusieurs centaines

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de milliers de Tutsi ». Non, en effet, ce ne sont pas des machettes


qu’ils tenaient, mais bien des mitraillettes et des lance-roquettes,
des armes qui, elles, tuèrent les Tutsi bien plus efficacement que les
armes traditionnelles, ce juste avant que les miliciens ne viennent
achever les blessés par balles avec leurs machettes. Il y avait
jusqu’alors effectivement de quoi maintenir le trouble. Pour ces gens
qu’on a manipulés des années durant est toutefois aujourd’hui venu
le temps du réveil. Du terrible réveil.

On vous objectera que ces témoignages, recueillis aujourd’hui,


pourraient ne pas être fiables. Qu’avez-vous à répondre à cela ?
Il est tout à fait normal que mon enquête soit soumise à des questions
de ce type. Je le souhaite d’ailleurs vivement, car c’est le passage par
lequel toute personne désireuse de se forger un honnête point de vue
se doit de passer.
Je me suis moi-même fait l’avocat du diable à chaque instant de mon
enquête au point de m’être parfois attiré l’impatience de certains de
mes témoins qui ont probablement fini par se demander si je les pre-
nais vraiment au sérieux. Il fallait alors que je leur explique que ma
méthode nécessitait que je mette en doute aussi bien leur capacité à
se souvenir précisément des faits que leur aptitude à les restituer pro-
prement. Je ne suis toutefois pas allé jusqu’à leur dire qu’elle intégrait
également, par principe, mon doute quant à leur bonne foi.
Je commencerai à répondre à votre question en vous faisant savoir
que les rushes vidéo consignent la mise en œuvre de cette
méthode. Car à partir du moment où a démarré l’enquête sur la
présence des soldats français à Bisesero à la mi-mai 1994 – ce que
je n’avais initialement pas prévu de faire avant qu’un rescapé ne
m’ouvre cette piste –, j’ai pris la décision de ne plus rien couper.
Jusqu’alors, il m’était arrivé de demander au caméraman de couper
la caméra lorsque je considérais par exemple que nous empruntions
une direction qui n’intéresserait pas le public. Je devais en effet
tenir mon budget, limiter la pellicule ainsi que tous les autres frais
proportionnels au temps passé.
Pour tout dire, j’avais alors commencé à travailler avec une idée bien
précise : celle consistant à récolter des témoignages semblables à

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ceux que j’avais déjà entendus deux ans plus tôt, à Kigali, au cours
des auditions de la commission rwandaise sur l’implication de la
France dans le génocide des Tutsi. Je m’étais dit en effet que la seule
manière de sensibiliser le public à la réalité du comportement des sol-
dats français pendant ce génocide était tout simplement de le mettre
dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles j’avais moi-
même été placé lorsque j’avais fait face à des personnes venues détail-
ler comment elles avaient été violées par des soldats français ou bien
encore été larguées d’un hélicoptère français pendant l’opération
Turquoise. Autrement dit, je préjugeais du contenu des témoignages
que j’allais récolter, allant même jusqu’à me mettre à la recherche
d’une femme violée ou d’un homme largué par hélicoptère, un peu
comme on va au marché.
C’est alors que des témoins m’ont dit des choses que je n’avais aupara-
vant jamais entendues. C’est à cet instant que j’ai considéré qu’il fallait
tout filmer : mes doutes, mes hésitations, mes colères face à un témoin
que je considérais alors me mener en bateau tandis que je ne faisais en
fait moi-même que m’accrocher à l’histoire connue, mes discussions
sans fin avec les membres de l’équipe de tournage au sujet de ce que
nous étions en train de découvrir. Car, oui, nous étions en train de
vivre une découverte en directe. Cela en soi faisant partie de l’Histoire,
il fallait en garder la mémoire. Donc : interdiction de couper !
De plus, je ne voulais pas qu’on puisse dire un jour que je me serais
un tant soit peu arrangé avec les témoins que je filmais. Ceci me per-
met de revenir à votre question. Vous avez maintenant compris que
le cœur même des rushes consigne la rigueur avec laquelle a été mise
en questionnement, tout au long de l’enquête, la fiabilité des témoi-
gnages. Car, avant que je ne considère un témoignage comme fiable,
il aura en effet fallu que ce dernier passe à travers de très nombreuses
étapes souvent éprouvantes pour mes témoins – aussi bien que pour
mon équipe d’ailleurs –, ce que les chercheurs et historiens ne man-
queront pas de découvrir eux-mêmes. Je m’explique.
Un témoignage a de nombreuses raisons de ne pas être considéré a
priori comme fiable. Prenons un exemple si vous le voulez bien. Un
témoin peut très bien se tromper de date et dire qu’il a vu quelque
chose au mois de mai alors que cette chose s’est en réalité passée,

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disons, au mois de juin. C’est pourquoi je ne me suis jamais contenté


de cette illusoire précision d’information temporelle. J’ai ainsi testé
la capacité des témoins à restituer d’autres dates proprement. Des
dates d’événements que je savais qu’eux et moi connaissions parfai-
tement. Et je ne m’en suis pas tenu là.
La référence temporelle absolue utilisée parfois par les témoins ne
peut suffire si bien que j’ai systématiquement tenté d’obtenir d’eux
d’autres façons de me présenter une date en leur posant toutes sortes
de questions leur imposant une référence relative, des questions du
type : « Combien de jours ou de semaines après l’assassinat du président
Habyarimana ? », « Combien de jours avant l’arrivée des soldats de
Turquoise ?», et même parfois lorsqu’il s’agissait de s’assurer d’une
date limite et que le témoin était un paysan : « Le sorgho était-il déjà
mûr ? » Ce n’est qu’après avoir recoupé leur information initiale
avec d’autres façons de la présenter que j’ai ou non validé la fiabilité
d’une réponse. Il aura donc fallu une patience infinie.
Un autre exemple me revient en tête. J’ai passé une grande partie de
mon temps à partir à la chasse aux contradictions. Je me souviens
notamment d’un ancien milicien me décrivant la scène du rassem-
blement du 12 mai 1994 à Mubuga, juste avant que les soldats fran-
çais ne partent par la route en reconnaissance afin de débusquer les
Tutsi en vue de leur massacre du lendemain. Cet homme me décrit
la position des passagers de la voiture qui amène alors à Mubuga le
bourgmestre Charles Sikubwabo. Je ne pense pas me tromper en
disant que nous avons passé au moins une demi-heure à détailler et
repasser en revue les positions des différents passagers de cette voi-
ture au point que si, volontairement ou non, ce qu’il disait avait été
erroné, nous nous serions nécessairement pris les pieds dans le tapis.
Vous savez, il y a trente six façons de demander si telle personne est
sur le siège avant, arrière ou encore au volant d’une voiture, des ques-
tions qu’il vous est loisible de poser à tout instant, même quand vous
parlez d’autre chose. Et je ne m’en suis pas privé, à tel point que mes
interviews ont vite pris l’allure d’un interrogatoire de police auquel
tout le monde s’est plié avec en général beaucoup de patience.

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Ainsi, l’armée française aurait directement procédé au massacre de


dizaines de milliers de civils, dans la phase terminale du génocide
des tutsi. Vous disiez vous-même que le fait est énorme. Quelle
suites imaginez-vous pour une telle découverte ?
Les suites à cette découverte me semblent assez téléphonées. Du côté
des néo-négationnistes tout d’abord, qui vont probablement com-
mencer par observer l’évolution de la polémique sans mot dire.
Inutile en effet d’en rajouter quand la nouvelle pourrait très bien
d’elle-même passer aux oubliettes. Ils devraient à cette fin compter
sur le silence des médias.
Quand ils verront toutefois que l’information ne peut être aussi
facilement étouffée, je pense que je ferai alors l’objet d’attaques ad
hominem, ce qui se pratique couramment, depuis l’Antiquité,
lorsqu’il s’agit de tenter de décrédibiliser ce que dit une personne
en s’attaquant directement à cette dernière plutôt qu’à ce qu’elle
dit. Cela a été théorisé aussi bien par Aristote que Schopenhauer
dont les néo-négationnistes sont, n’en doutons pas, des lecteurs
assidus, quand bien même ce n’était pas à ce type de personnages
que les deux grands philosophes avaient initialement prévu de four-
nir un mode d’emploi.
Quand enfin la situation sera telle qu’il ne sera plus envisageable
d’étouffer, d’une manière ou d’une autre, la réalité du génocide
commis par les soldats français en mai 1994 à l’encontre de Tutsi,
il s’agira alors de les considérer comme des « soldats perdus » en
Afrique, ceci pour reprendre l’expression d’Hubert Védrine dans
Politis, l’ancien Secrétaire général de l’Elysée ayant depuis août
dernier déjà anticipé l’évolution de la polémique en commen-
çant à ouvrir la piste des mercenaires. Un grand classique du
néo-colonialisme français !
Nous assisterons alors au retour en scène médiatique d’un certain
Paul Barril, que l’on accusera dès lors de tous les maux, car telle sera
sa fonction ultime dans une histoire où il ne fait aucun doute qu’il
eut son rôle. La polémique va ainsi se déplacer vers la question de
savoir si cet homme et les siens auraient été des « soldats perdus »,
certains médias saisissant cette occasion pour feindre d’avoir enfin
compris que si l’on a, pendant des années, accusé la France officielle

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de complicité dans le génocide des Tutsi, c’est que ces Blancs aperçus
par des rescapés et des miliciens pendant le génocide n’étaient en fait
que… des mercenaires ! Après la « révélation » de cette malheu-
reuse confusion, la France officielle considérera dès lors avoir lavé
son honneur sur l’autel du sacrifice de Barril, le dernier étage lancé
par la « fusée France officielle ». Ça, c’est le chemin prévisible que
ne va pas manquer d’emprunter cette France qui n’a, de ce point de
vue, rien à envier à celle de Vichy.
Et puis il y a une autre partition, celle que joue en ce moment
même le fleuve tranquille de l’Histoire. Une mélodie qui n’a elle
que faire des gesticulations néo-négationnistes. Son rôle, c’est
d’avancer, et nous de l’accompagner. Elle sait où elle va. Et elle y
va. Alors, l’accompagner comment ? Et bien en racontant, patiem-
ment, à qui voudra lire ou écouter, à qui voudra ne pas être laissé
au bord de la rive de ce fleuve.
Je rencontre tout à l’heure une trentaine d’élèves d’une classe de
Bagnolet. Ce n’est rien et c’est beaucoup. Patience et détermination.
Accompagnement de l’Histoire, voilà ce qu’il nous reste à faire.
Mais le devoir est aussi judiciaire et c’est urgent. Mes témoins ont
tous fait connaître leur désir de répéter ce qu’ils m’ont dit devant une
Cour de Justice nationale ou internationale. Il y a deux jours, le
9 mars 2010, j’ai ainsi envoyé un courrier au Procureur du Tribunal
Pénal International pour le Rwanda aux fins de le lui faire savoir.
Il se trouve qu’un témoin à charge a en effet récemment parlé de la
présence d’une soixantaine de soldats français entre avril et juillet
1994 en plein centre du Rwanda. Or, cette information vient corro-
borer celle qui a été révélée par le Wall Street Journal le 26 février der-
nier au terme de mon enquête. L’avocat du prévenu a demandé à
Paris des précisions sur cette présence et pourrait conclure de l’ab-
sence prévisible de réponse en la non-fiabilité du témoin à charge.
Raisonnement absurde si l’en est !
Par ailleurs, pour le volet judiciaire, il va bien falloir enfin que des
poursuites soient lancées. Or je ne suis pas juriste, mais les éléments
que j’ai en ma possession sont évidemment à la disposition de toute
procédure visant à punir ceux, tous ceux, qui ont activement parti-
cipé au « ça » du « Plus jamais ça ». n

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HOMMAGE À LA RÉSISTANCE AU GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA

Témoignage de
Samuel Musabyimana,
habitant rescapé de
Bisesero
Chers invités,
C’est un plaisir et un honneur pour moi de pouvoir vous don-
ner mon témoignage, mais je ne vous cache pas que cela me fait
énormément de peine, parce que ça réveille en moi des souvenirs
trop douloureux. Néanmoins, j’ai accepté de le faire pour rendre
hommage à tous les Tutsi qui ont été massacrés pour ce qu’ils sont, je
le fais pour tous les rescapés, qui, comme moi, ont connu l’enfer pen-
dant les longs cent jours qu’a duré le génocide.
Les tueries dans la région de Kibuye, surtout de Bisesero, occu-
pent une place unique dans l’histoire du génocide des Tutsi au
Rwanda. Les Tutsi de cette fameuse région ont beaucoup souffert,
mais ils ont longtemps essayé de résister aux génocidaires hutu. Avec
des pierres comme seules armes à leur disposition, ils se sont battus
contre les soldats de l’armée nationale (FAR), contre les gendarmes,
contre les milices interahamwe, contre les autorités locales qui, eux,
disposaient d’armes à feu, de grenades, et surtout de villageois armés
de machettes, de gourdins, etc.
Comme vous l’avez vu dans le film [le documentaire de Cécile
Grenier, projeté en ouverture du colloque], cette région est consti-
tuée de nombreuses collines, les Tutsi de chaque colline essayèrent
de se défendre jusqu’au dernier. C’était notre objectif, en avril 1994.
J’étais sur la colline Kizenga, un peu loin du sommet de la colline de
Bisesero.

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Tout a brutalement changé depuis le 7 avril 1994, où tout d’un


coup, le droit à la vie pour moi, ma famille et tous les Tutsi a été défi-
nitivement remis en question. L’État de l’époque venait de donner le
coup d’envoi du projet d’extermination de l’ethnie tutsi.
Cette date du 7 avril 1994, correspond au début d’un véritable
chemin de croix, qui va être le mien, dans une sorte de déroulement
à la frontière entre le rêve et la réalité.
Assez tôt, toutes les maisons, celle de ma famille et celles de
tous les Tutsi de la région sont brûlées, sur ma colline, les premières
têtes commencent à tomber dès la nuit du 7 avril 1994.
Le 8 avril 1994, ma mère qui espère que le ciel va me garder,
m’envoie loin d’elle en croyant que les tueurs cherchent d’abord les
jeunes tutsi comme ce fut le cas pendant les années précédentes.
Depuis ce jour, je ne la reverrai plus, ni elle, ni mon père, ni ma fra-
trie ; tous seront tués.
Des semaines et des semaines d’horreur, sur la colline de
Kizenga. Un terrible vide va inévitablement continuer à se créer
autour de moi. Je suis sur cette maudite colline avec mon grand frère
et quelques uns de ses enfants. Je n’oublierai jamais les gémissements
du petit Kondoli, enfant de cinq ans, qui pleurait toutes les nuits à
cause du froid, sous la pluie abondante du mois d’avril. J’étais aussi
avec la famille de mon oncle.
Malgré notre vaillante résistance, tous vont périr, l’un après
l’autre, devant mes yeux qui ne me servaient plus qu’à regarder le
sang des miens, éteints pour toujours, bien sûr sous le silence assour-
dissant du monde et du Bon Dieu.

L’ÉXODE VERS LES SOMMETS DES COLLINES

Vers la soirée du 8 avril, les nouvelles concernant les premières


attaques à l’encontre des Tutsi parvinrent partout dans la région de
trois communes frontalières, à savoir : Gishyita où se trouve Bisesero,
Rwamatamu et Gisovu. Des maisons brûlaient partout, le bruit des
armes à feu et des grenades commencèrent à retentir.
Nous le savions très bien, comme nos parents nous le racon-
taient, que, lors de chaque attaque et chaque massacre commis dans
les années 1959, 1962 et 1973, les Tutsi grimpaient à grand peine
jusqu’aux sommets de nombreuses collines de la région, ils se regrou-
pèrent pour se défendre et défendre leur bétail contre les Hutu.

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Kizenga était très symbolique comme colline stratégique dans


les tueries de 1959, 1973… une colline très escarpée avec beaucoup
de pierres. Je suis monté avec la famille de mon oncle ce soir là, et
nous étions les premiers à y passer la première terrible nuit du che-
min de croix. Le lendemain, les premiers réfugiés nous rejoignirent,
certains étaient venus avec leurs familles respectives et leur bétail,
convaincus qu’ils parviendraient à tenir ferme. D’autres vinrent
seuls, les membres de leur famille ayant déjà été tués lors des violen-
ces immédiates qui signalèrent le commencement du génocide.
Le lendemain à 10 heures, la première attaque nous a surpris.
Deux camionnettes pleines de soldats, conduits par l’homme d’affaire
Ruzindana Obed, arrivèrent au pied de la colline. Les soldats descen-
dirent de leurs camionnettes, ils prirent un peu de temps pour obser-
ver la pente de la colline, quelques minutes après, ils commencèrent à
monter en tirant à distance. La panique a été totale de notre côté.
C’était le désordre complet parmi nous, les premiers commencèrent à
s’enfuir. On courait dans toutes les directions, les soldats tiraient der-
rière nous, les sifflets de balles passaient au-dessus de ma tête sans
arrêt. C’est à ce moment que j’ai vraiment commencé à sentir la mort.
En courant, je me suis perdu dans la forêt, et j’ai perdu complè-
tement la trace des autres. Je suis tombé dans un fossé et j’y suis resté
sans bouger toute la journée. Les villageois hutu passaient tout près
de ce fossé avec les premières vaches volées ; je ne bougeais pas,
j’avais même peur de ma respiration, car je pensais qu’en passant, ils
m’entendraient respirer.
Alors que je réfléchissais à la manière de sortir de ce fossé et à
où aller, une personne qui avait échappé aux tueurs est tombée dans
le même fossé sans savoir qu’il y avait déjà quelqu’un. J’ai gardé mon
sang froid et je n’ai fait aucun mouvement. Il m’a vu mais lui aussi
est resté silencieux, on ne voyait pas réellement que c’était un fossé,
car, il était couvert d’herbes. Cela nous a sauvés parce que les tueurs
n’ont pas su où nous étions passés. (Après le départ des tueurs qui
venaient de perdre leur proie, mon compagnon d’infortune et moi,
avons ri de nos retrouvailles dans le même fossé. C’est une petite
parenthèse douloureuse mais amusante.)
Nous avons vécu une histoire bizarre pendant le peu de temps
que nous avons passé ensemble dans ce trou. Alors que nous appli-
quions à ne pas donner la chance aux tueurs de nous repérer, d’un
coup, Gasarasi (le nom de mon compagnon) a sauté en criant :
« yampaye inka Rukagana !». Je lui ai dit : «Tu es fou ?» Nous avions

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gêné trop longtemps un serpent qui a dû supporter le poids de deux


hommes : il voulait nous montrer qu’il en avait quand même assez,
même si nous étions en danger, il fallait qu’il bouge ou bien que nous
partions !!! Le serpent commençait à bouger, et à ce moment là
Gasarasi l’a vu et a bondi de peur. Il avait oublié que le serpent était
moins dangereux que les Hutu qui nous pourchassaient. Je dirais
même qu’il était gentil de nous avoir accueillis sur son territoire. J’ai
grondé mon compagnon en l’intimant de ne plus bouger, car, le
« gentil serpent » nous avait laissé tranquilles. Le serpent est parti
doucement sans problème. Ma foi, le pauvre Gasarasi, qui était un
ami de ma famille, a fini par être tué dans les attaques qui ont suivi !
Nous sommes sortis du fossé pendant la nuit, par chance, vers
trois heures du matin, j’ai vu du feu au sommet de la colline Kizenga.
J’ai dit à Gasarasi qu’il s’agissait probablement de nos hommes. La
seule chose que nous pouvions faire était de faire notre possible pour
que nous puissions y aller pour voir si c’était vraiment les nôtres.
C’était vrai. Nous y sommes arrivés vers 5 heures du matin, et j’y ai
retrouvé du monde avec la famille de mon oncle, mon frère et ses
enfants. Ils étaient soucieux pour moi, ils pensaient que j’avais été
tué. Ils nous ont raconté que la décision avait été prise de se défen-
dre malgré la puissance des Hutu avec leurs armes à feu, et que tout
le monde devait tout faire pour que nous gagnions la bataille.
Le plan stratégique a été conçu par les anciens combattants qui
avaient pris part aux batailles de 1959, et qui savaient comment
chasser les Hutu. Mais, ils n’avaient que des bâtons, des pierres, des
lances traditionnelles et des machettes pour lutter contre les armes à
feu de nos assaillants.
Je n’ai pas eu le temps de me reposer. À huit heures, les mêmes
véhicules que la veille revinrent pleins de soldats avec une foule hutu
derrière. Avec beaucoup d’animation et des sifflets, ils scandaient en
Kinyarwanda : «Ye tubatsembatsembe !» (Oh ! Éliminons-les !!!).
Nous nous sommes préparés pour commencer le combat. Notre
tactique était d’aligner nos gens en trois catégories. La première : les
hommes forts et les jeunes gens au premier rang, au milieu de la col-
line ; la deuxième : les filles et les femmes qui ramassaient et regrou-
paient des pierres au deuxième rang ; et la troisième : les vieux, ainsi
que tout le bétail au sommet de la colline, mais qui regroupaient aussi
des pierres. Une autre tactique était que, si la première ligne était
battue, il fallait se replier à la deuxième mais sur le signal de quelques

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chefs désignés parmi nous. Si la deuxième ligne avait tendance à être


repoussée, il fallait tout de suite se mêler à l’ennemi au lieu de se
replier au sommet.
La première attaque a commencé tôt, à neuf heures. Les assail-
lants montèrent la colline en tirant à distance. J’étais bien sûr parmi
les jeunes et les hommes au premier rang. La pluie des balles et des
grenades pleuvait sur nous. Nous nous sommes couchés par terre,
pour attendre qu’ils montent jusqu’à un endroit où nous pourrions les
atteindre par nos pierres, mais aussi pour ne pas gaspiller nos pierres.
Les assaillants montaient davantage. Quand ils se rendirent
compte que tout le monde était couché, ils se rapprochèrent de nous,
et là alors, le combat commença ! Les jets de lances et de pierres de
notre côté, tandis que du leur, ils lançaient des grenades et tiraient
avec des armes automatiques. Les villageois avaient des machettes et
jetaient aussi les pierres. Notre premier rang fut repoussé et nous
nous repliâmes sur le deuxième. Ils nous approchèrent de nouveau
pour nous pousser vers le sommet. C’est à ce moment que notre
signal de se mêler aux assaillants fut donné par nos chefs.
Il n’y avait pas d’autre choix. Nous nous sommes mêlés tout de
suite aux assaillants. Pour nos hommes qui savaient bien projeter des
lances, c’était l’occasion de le faire. Quant à nous, nous jetions les
pierres et nous utilisions aussi les machettes sans hésitation. Les
assaillants perdaient la position et la possibilité d’utiliser leurs armes
à feu ou de lancer les grenades au risque de tuer les leurs. Ils avaient
peur de mourir. Quand ils voyaient quelques uns parmi eux tomber,
ils retournaient derrière jusqu’à ce que, d’un coup, eux aussi se don-
nent le signal de redescendre tous !
Nous profitions de cette opportunité pour les pousser. C’est là où
réellement nos projeteurs de lances profitaient de l’occasion pour tuer
quelques ennemis pendant les premiers jours et pour leur faire peur,
car, l’ennemi qui recevait une lance dans le dos ne se relevait plus,
comme celui qui recevait un coup de pierre à la tête. Ce fut le cas d’un
policer communal qui est tombé dans ces circonstances. Il a reçu une
lance dans le dos en courant, juste vers le pied de la colline (c’était
impressionnant de le voir nous demander pardon avec la panique
incroyable d’avoir peur de mourir !!!). Son fusil était vide de cartou-
ches, bien sûr après avoir tué un grand nombre des nôtres. À son côté,
il y avait un soldat à terre, mais lui avait reçu un coup de pierre au
visage et il n’arrivait plus à courir. Son collègue a pris son fusil que

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nous lui avons ravi. Nous n’avions pas de chance, car, les deux boîtes
de cartouches que nous avons trouvées dans les poches du soldat
blessé, ne correspondaient pas avec le fusil du policier !!!! Donc,
cela ne nous a pas servi parce que nous n’avons pas pu les utiliser !
Souvent nous repoussions l’ennemi assez loin mais avec les
consignes de la limite que nous ne devions pas dépasser, car, sinon
nous risquions de nous disperser et tomber dans la zone de l’ennemi.
Arrivant au pied de la colline, l’ennemi se réorganisait pour remon-
ter. De notre côté, c’était la routine de regrouper les pierres et de
prendre encore position comme avant.
Les femmes et les enfants hutu faisaient l’animation et jouaient
des tambours avant de recommencer le combat. La majorité des fem-
mes et des enfants hutu couraient aussi dans les champs et dans les
maisons des Tutsi pour les piller. Mais c’était terrible de voir les nom-
breux tueurs avant qu’ils ne montent la colline.
À part leurs armes à feu, notre positon était efficace. Les assail-
lants avaient peine à monter la pente peu praticable, et pour nous,
la position était avantageuse pour jeter une pierre ou une lance !
Durant les premiers jours, je dirais que le bilan du combat était
positif pour nous, car, il y eut beaucoup plus de morts du côté des
assaillants que du nôtre.
Mais, comme nous devions faire face à une succession quoti-
dienne de batailles, qui duraient souvent de 9 heures du matin à la
tombée de la nuit, nous avions élaboré une routine pour gérer les
combats, comme pour lutter contre la faim. Le soir quand l’ennemi
se retirait, nous nous rassemblions sur la colline pour faire le bilan de
la journée. Nous nous réunissions et nous nous partagions diverses
tâches.
Des groupes d’hommes forts et de jeunes gens allaient piller les
bananes et les maniocs dans les champs des Hutu parce que, dans les
champs des Tutsi, il n’y avait plus rien, tout avait été pillé dès le pre-
mier jour.
Un autre groupe allait puiser de l’eau dans les ruisseaux au pied
de la colline, ce qui était très risqué (une fois nous sommes tombés
dans une embuscade qui a emporté nos quatre jeunes garçons). Tandis
qu’un autre groupe veillait pour éviter que l’ennemi ne nous sur-
prenne. D’autres personnes enterraient nos gens qui étaient tombés
sur le champ de bataille et ramassaient aussi de nouveau des pierres.

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Les premiers jours, même s’il pleuvait beaucoup et que nous ne


dormions pas, nous gardions le moral. Nous nous motivions en
voyant comment nous chassions l’ennemi avec nos bâtons alors, qu’il
avait des armes à feu. On espérait aussi un arrêt des tueries.
C’était terrible. Comme les jours avançaient, nous ramassions
et jetions des pierres alors que nos mains saignaient sans arrêt, les
infections commençaient à se manifester. Nous avions des ganglions
partout, les vrais combattants commençaient à être fatigués, et sou-
vent ils mouraient tôt sous les balles de l’ennemi. Vers la fin du mois,
le désespoir était inévitable !
À la fin du mois d’avril 1994, notre résistance était affaiblie.
C’était la saison des pluies, il faisait très froid, et le temps était très
humide. Les épreuves de la vie sur la colline nous ont laissés en proie
à la faim, la soif, la fatigue, les maladies comme la dysenterie, donc,
le désespoir commençait à s’installer, car, nous étions conscients qu’il
ne restait aucun lieu sûr pour nous. Les morts s’empilaient sur les
flancs de la colline et personne n’avait plus le temps de les enterrer.
Bref, le reste de nos soirées plongé dans un désespoir plus pro-
fond. Les jours de combats se suivaient et se ressemblaient, avec la
seule différence que le nombre de cadavres ne cessait d’augmenter.

L’IMPITOYABLE MASSACRE

Les dates du 28, 29 et 30 avril 1994, marquèrent le début de la


fin pour les Tutsi de Kizenga. Ce fut le pire moment de notre lutte
collective. Tenant compte des ressources massives dont disposaient
les génocidaires, et de leur résolution à éliminer jusqu’au dernier Tutsi
de la région, des soldats et des miliciens venaient de Bugarama sous
le contrôle du génocidaire le plus connu de Cyangugu, John Yusufu
Munyakazi ; d’autres, arrivant de Gisenyi, de Gikongoro se joignirent
aux tueurs locaux, dont Ruzindana Obed qui dirigeait toute la masse
hutu de la région. Ils arrivèrent à bord de bus, de camions et de voi-
tures, d’autres vinrent à pied, en chantant, en sifflant et en tapant sur
les tambours. Ils ont encerclé toute la colline. Même là où nous pen-
sions qu’ils auraient peur de passer, ils la gravirent.
Les soldats ont placé un canon au sommet d’une colline en face,
pour tirer sur nous de loin ; beaucoup parmi nous furent tués ou bles-
sés, en particulier, les femmes et les enfants qui se regroupaient au
sommet. Nous ne voyions plus que des corps des nôtres déchiquetés
par des obus. Je vous assure que c’était un vrai cauchemar.

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On n’entendait plus notre cher groupe de jeunes filles qui nous


animaient avec les chansons religieuses, le reste de leur groupe fut
détruit par un obus incendiaire. J’étais tout près d’elles mais je ne
voyais que leurs bras, des jambes volaient sur moi. Leur souvenir et
leurs chansons me traumatisent chaque fois que je raconte cette his-
toire. Elles chantèrent jusqu’à la dernière minute en disant que notre
Dieu ne nous abandonnerait jamais, mais en vain. Ce qui était fou,
c’est que les tueurs chantaient souvent aussi des chansons religieuses
en disant que Dieu en avait assez de nos péchés, raison pour laquelle
il les obligeaient à nous éliminer complètement.
Parmi les attaquants qui nous harcelaient tous les jours, il y
avait souvent des prêtres et des pasteurs hutu locaux de toutes les
religions qui venaient assister à la mort des ennemis de Dieu. Je vous
assure que la présence de ces religieux donnait une sorte de moral aux
tueurs villageois, assurés qu’ils faisaient du bien même pour Dieu.
Ce jour, le terrible combat commença vers 15 heures et se pour-
suivit jusqu’à 18 heures. Les génocidaires montèrent d’une façon
spectaculaire, avec une rapidité incroyable. Nous essayâmes de nous
défendre comme d’habitude, mais les Interahamwe de Yusufu et les
soldats ramassaient les pierres que nous leur jetions et nous les ren-
voyaient. Ils avancèrent sans peur, en uniforme. Les autres frappaient
les civils qui avaient peur de monter jusqu’au sommet. Ils lançaient
du gaz lacrymogène, ce qui était une nouvelle arme utilisée par les
génocidaires.
Le bruit des grenades et des armes automatiques nous rendaient
complètement sourds. C’est là où je me suis dit : « Oh mon Dieu, c’est
fini aujourd’hui, je ne te demande pas de me sauver, mais épargne-moi des
machettes des hutu, je t’en prie !». Je voulais mourir par balle mais en
même temps, je lançai des pierres même aveuglé par le gaz lacrymo-
gène ; je les lançais dans le vide évidemment, dans l’espoir que je
recevrai au moins une balle dans la tête. J’en avais assez de sentir la
mort tous les jours alors qu’elle finirait par m’emporter. Chaque
seconde j’attendais la mort sans savoir à quel moment elle viendrait !
Pour couper court, cette soirée, la colline de Kizenga fut pres-
que complètement décimée. Quelques rares survivants rejoignirent
ceux qui restaient sur quelques collines de Bisesero.
Notre stratégie de nous mêler à l’ennemi était anéantie. Les
tueurs ne reculèrent pas ce jour là. Ils essuyèrent quelques morts,
mais ils ne voulaient pas du tout redescendre comme avant.

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Lorsqu’ils parvinrent au sommet, il commençait à faire nuit. Je me


cachais sous des corps sans vie, les tueurs s’acharnaient aussi sur des
vaches en achevant les blessés, en même temps. Puis, à la tombée de
la nuit, ils s’en allèrent avec tout le bétail.
Je suis sorti de cet amas de cadavres la nuit, et j’ai entamé une
autre terrible histoire de résistance dans la forêt que je ne veux pas
raconter aujourd’hui. Je ne vais pas entrer dans les détails de mon
calvaire, parce que je ne veux pas réveiller en moi les souvenirs trop
douloureux.
Permettez-moi de vous faire une confidence. Quand j’ai com-
mencé à rédiger ce témoignage, j’ai compris pourquoi certaines per-
sonnes sont souvent très gênées par les histoires des rescapés, et nous
disent que nous exagérons dans nos témoignages. Je vous dis ça parce
que j’ai eu de la peine à vous raconter tout ça. Je voulais aussi sauter
quelques détails qui me semblent gênants. Et je me suis dit : si ça me
gêne alors que je l’ai vécu, comment ne puis-je pas comprendre ceux
qui nous disent qu’ils en ont assez de nos histoires qui se répètent
tout le temps? Vous comprendrez par là que la plupart des rescapés
n’arrivent pas à raconter tout ce qu’ils ont vécu.
Je vois comment dans les pays développés les États mobilisent
des psychologues, pour s’occuper des familles qui ont perdu l’un des
leurs dans un attentat ou dans un accident quelconque. Je pense tou-
jours aux pauvres rescapés qui ont vécu l’innommable et qui se cher-
chent jusqu’à maintenant sans aides dans ce domaine, c’est là que je
me rends compte que nous sommes toujours résistants.
Je fais ça pour rendre hommage à mes chers amis de Bisesero que
j’aime beaucoup, et que j’ai eu la joie de visiter l’année passée quand
j’étais au Rwanda. Malgré tout, ils résistent encore dans leur vie pré-
caire après le génocide, comme ils me l’ont raconté. Je le fais pour tous
les Tutsi qui ont été bestialement massacrés pendant ce printemps
rwandais de 1994, printemps de larmes et de sang. Je le fais pour ma
famille restreinte, pour ma famille élargie, je rends hommage à mon
petit Kondoli, à mes cousins qui étaient superbes dans les combats,
même s’ils n’existent plus. Leur courage a été remarquable et restera
gravé dans ma mémoire. Je ne vous oublierai jamais mes chers !!!!
Je le fais pour tous les rescapés qui ont souffert et qui soufrent
encore de leurs blessures non soignées, seize ans après le génocide et
qui meurent à petit feu.

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Je te remercie plus particulièrement Jean-Luc, pour ton invita-


tion, grâce à toi, j’ai pu raconter un tout petit peu de mon histoire et
surtout j’ai pu rendre hommage aux formidables frères de Bisesero.
Merci à Intore za Dieulefit, vous qui êtes à l’écoute de ces résistants
vivants à Bisesero. Grâce à vous, ces résistants de Bisesero ont pu
avoir au moins une vache comme leurs besoins primaires. Les resca-
pés de Bisesero gardent toujours l’espoir que le monde a des femmes
et des hommes de bon cœur comme vous, qui pouvez les aider à
continuer à vivre malgré ces souvenirs si douloureux.
Je vous remercie de votre attention.

258 LA NUIT RWANDAISE • NUMÉRO 4


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HOMMAGE À LA RÉSISTANCE AU GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA

Témoignages, débat
Jean-Luc Galabert : Je te remercie, Samuel, pour toutes ces paroles.
Je te remercie profondément parce que ce n’est pas évident de pen-
ser de nouveau aux lieux de sa souffrance. Je ne sais pas s’il y a un
devoir de témoigner. Cela, je ne m’autoriserais pas à le dire. Mais
pour nous, il y a un devoir d’entendre ces paroles et de permettre
qu’elles soient entendues. Nous avons le devoir de les rendre acces-
sibles, c’est-à-dire de créer les conditions de possibilité du témoi-
gnage, afin que ceux et celles qui veulent, ceux et celles qui peuvent
témoigner, puisse le faire, pour que cette parole soit reconnue et que
l’humanité puisse en tirer toutes les conséquences.
Il était important que cette parole puisse se déployer et prendre tou-
tes ses dimensions. Nous avons la chance de bénéficier de la présence
de personnes qui viennent d’Allemagne. Elle n’étaient pas à Bisesero
même. Elles étaient plus bas, à Kibuye. Elles peuvent apporter leur
regard et leur témoignage propres. Il s’agit de Jacqueline
Mukandanga et de Wolfgang Blam. Je les invite de manière
impromptue à venir à la tribune pour dire ce qu’ils souhaitent. Ils
n’ont pas préparé de témoignage à proprement parler, mais je leur
cède maintenant la place pour nous communiquer ce qu’ils veulent.
Après ces deux interventions, nous ouvrirons le débat avec la salle.

TÉMOIGNAGES
DE WOLFGANG BLAM,
MÉDECIN À KIBUYE EN 1994,
ET DE JACQUELINE MUKANDANGA, RESCAPÉE DE KIBUYE.
Wolfgang Blam : Je suis médecin, et je travaillais au Rwanda de 1984
jusqu’en 1998. J’étais à Kibuye au moment du génocide, ou plutôt à
Gikongoro. Je suis arrivé à Kibuye deux jours après où j’ai passé six
semaines, pendant le génocide, jusqu’à ce que le consul honoraire à
Bukavu ne nous sauve par la voie du lac Kivu. Nous n’avons pas pré-
paré un témoignage ici parce que nous ne sommes pas de Bisesero
même. J’étais médecin à l’hôpital. J’ai travaillé et vécu à deux cent

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mètres de ce fameux stade de Kibuye où dix mille personnes ont été


massacrées. Nous avons quelques observations qui sont en liaison
avec Bisesero, parce que là où nous avons habité, nous voyions cent
cinquante mètres devant nous, la route de Kibuye vers Cyangugu. Et
on a vu les soldats de Nations Unies partir par cette voie – une par-
tie au moins. On a vu les camions, les véhicules avec les miliciens
passer vers le sud, vers Bisesero. Nous avons nous-mêmes essayé de
fuir après trois semaines, après que tous nos membres de familles, les
amis, les voisins ont été tués. Et nous avons été arrêtés pendant toute
une journée à Mugonero par le frère d’Obed Ruzindana, Joseph
Mpambara. Parce qu’il est aux Pays-Bas, ce dernier est accusé de tor-
ture car la loi aux Pays-Bas ne permet pas de l’accuser pour génocide.
Et il a été jugé et nous sommes à présent dans la deuxième phase juri-
dique. Je me mets à disposition pour vos questions, et mon épouse
Jacqueline va se présenter aussi.
Jacqueline Mukandanga : Bonjour. Merci de l’invitation. Comme
on vient de me présenter, je suis Jacqueline Mukandanga Blam. Je
viens de Gishyita même. Je suis originaire de Gishyita. Pour ceux qui
connaissent la région, j’ai habité juste à coté du bureau communal de
Gishyita. Quand Jacques Morel m’a parlé du colloque, au départ,
nous ne pouvions pas venir parce que c’est l’anniversaire de notre fils
aîné, son 16ème anniversaire. Il avait deux mois quand le génocide
a commencé, il était encore tout petit. Finalement, on a réfléchi, on
s’est dit « Bisesero, c’est nous ; il faut y aller ». Il faut entendre ce que
l’on dit sur Bisesero.
Les gens de Bisesero sont mes gens. Ma mère a été tuée à Bisesero.
Ma grand-mère a été tuée à Goma, à Mugonero. Mes frères ont été
tués à Kibuye. Ils avaient parcouru tout Bisesero jusque chez nous, à
l’hôpital. L’histoire de Bisesero, c’est mon histoire, et, en bref, j’ai
grandi là-bas, j’y étais à l’école primaire.
Je n’ai pas connu les attaques de Muyaga de l’année 1959, je n’étais
pas encore née. [Muyaga signifie littéralement “coup de vent, tempête”,
et désigne les premiers massacres de Tutsi de 1959. NDLR] 1973, j’ai
connu, j’étais encore à l’école primaire. On a brûlé notre maison, on
était à côté. Ma grand-mère a reçu un coup de machette, elle n’a pas
été tuée mais il y a des voisins qui ont été tués. On a brûlé les mai-
sons des Tutsi. Les Rwandais connaissent ce qu’on disait de
Kurwanya Nyakatsi. On a brûlé ces maisons dans le cadre de
Kurwanya Nyakatsi. [Campagne pour combattre les huttes de chaume,
appelées Nyakatsi, par laquelle le gouvernement engageait à détruire les

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anciennes maisons pour les remplacer par des neuves. NDLR] Pourtant,
nos maisons n’étaient pas les pires du voisinage. On n’a pas été tués
là. Ma grand-mère a reçu un coup de machette. Après, nous avons
été logés dans une famille hutu dont le père de la famille avait grandi
chez mon grand-père. Il nous a logés et, ensuite, nous sommes ren-
trés, nous avons reconstruit la maison – encore – et nous y sommes
retournés avec mes grands-parents, parce que je vivais à ce moment-
là chez eux. Bref, en 1973, on a brûlé les maisons de Bisesero. On
voyait – ceux qui connaissent Gishyita le savent – tout ce qui se pas-
sait à Bisesero, surtout les gens qui couraient ou qui criaient. Nous-
mêmes, on courait.
Ça s’est calmé quand le président Habyarimana a pris le pouvoir,
alors, on est restés. Et il y a eu des problèmes dans les années 1980.
Il y a eu encore des problèmes quand il y a eu le multipartisme et
quand on a voulu élire les bourgmestres des autres partis. Là, il y a eu
des menaces. Après, j’ai travaillé à Cyangugu. Je revenais de temps
en temps aussi à la maison pour les vacances, pour les congés.
En 1990, quand a commencé l’attaque du FPR, on avait toujours des
problèmes, des insultes partout où on passait. On nous insultait. On
nous disait carrément : « vos jours sont comptés ». On faisait toujours
des remarques comme ça, mais on était habitués. C’était vraiment
une habitude. Tous les jours ont rencontrait des choses comme ça.
En 1992, j’étais en congé chez moi à Gishyita, et, cette nuit-là, il y a
eu une attaque qui est montée à partir du lac, et on disait que
c’étaient des bandits qui venaient du lac Kivu. Et là, ça c’est terminé
par... on a brûlé les maisons des Tutsi. On a tué des vaches aussi. Ce
qui était bizarre, je dirais, c’est qu’on volait des vaches d’une famille,
et les vaches d’une autre famille hutu à coté, on n’y touchait pas. Il
y avait deux petits magasins côte à côte appartenant à deux jeunes
gens, celui du Tutsi a été pillé et l’autre ne l’a pas été. Et, comme ça,
tous, nous nous sommes rassemblés dans le bureau communal.
Beaucoup de gens avaient peur parce qu’il y avait des gens qui étaient
dans le MDR et les autres n’avaient pas de parti. Donc, des Hutu, des
Tutsi, nous nous sommes tous rencontrés dans le bureau communal.
Des jeunes gens et des hommes ont décidé d’aller contre-attaquer les
soi-disant voleurs qui venaient du lac. Et là, je me rappelle, à un cer-
tain moment il y en a un qui est venu et qui a sélectionné les Hutu.
Il a dit : « Venez, rentrez, vous ça ne vous regarde pas. » Nous, nous
sommes restés dans le bureau communal, et les autres sont rentrés à
la maison. À ce moment là, des jeunes gens et des hommes ont

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décidé d’aller contre-attaquer les soi-disant voleurs qui venaient du


lac. Ils ont trouvé des vaches tuées, et ils ont vu des maisons brulées.
Je me rappelle, qu’à un certain un homme est venu ; il a sélectionné
les Hutu et leur a dit : « Venez, rentrez, vous ça ne vous regarde pas. »
Nous, nous sommes restés au bureau communal, et les autres sont
rentrés à la maison. Claver, un enseignant, avait été gravement
blessé et il fallait l’amener en urgence à l’hôpital. Beaucoup de Hutu
ont refusé de nous aider et ce sont les Tutsi qui l’ont amené. Le
bourgmestre qui était chez lui à ce moment n’a pas voulu intervenir.
Les policiers qui étaient sur place n’ont pas voulu intervenir non
plus. Ils sont venus seulement le matin pour dire : « Rentrez chez
vous. Il n’y a rien, c’était seulement des bandits. »
En 1994, c’était l’apocalypse, comme cela a été dit. J’étais à Kibuye
avec Wolfgang Blam. Je venais d’avoir mon fils aîné. Il y a eu des
massacres. Moi, je n’ai pas fait la résistance, j’étais toujours assise à la
maison à attendre. À chaque minute, à chaque seconde, le temps
était compté, on savait qu’on pouvait mourir dans la minute sui-
vante. C’était vraiment... On n’avait pas d’issue. Chaque minute, on
pensait qu’on allait mourir dans la minute suivante. Jusqu’au 27 avril,
où nous avons voulu quitter par Cyangugu.
Nous sommes arrivés à Mugonero. Je cite cette date parce qu’on est
restés toute la journée devant la maison de Ruzindana Obed. Là,
devant la maison vide de ses parents, on a été jugés. Tout le monde
venait, disait ce qu’il voulait. « Ah, vous les Tutsi, pourquoi vous avez
tué le président ? Et pourquoi toi tu es encore là ? Tout le monde est
mort, toi tu es là. » Et là, je n’ai pas été tuée parce que, ce jour-là, les
gens étaient occupé justement par la colline de Samuel [voir témoi-
gnage précédent]. Tous les Interahamwe étaient partis dans la com-
mune chez Samuel. Sur le marché, il y avait très peu de monde, sur-
tout des enfants, des jeunes. Ça faisait des va-et-vient.
On entendait des bruits de grenades. Ceux qui étaient sur le marché
dansaient, « Ah, entendez, on y est arrivés ! On est en train de les
tuer ! » Et après, on venait me raconter comment on allait me tuer,
quand on aurait terminé en haut. Bon, bien sûr, moi j’étais là, je
regardais tout ce monde qui dansait autour de moi, avec mon bébé
sur les genoux. En moi, j’étais déjà morte. Je regardais. C’était
comme un film, ces gens qui dansaient autour de moi. Je rigolais.
« Ah, voilà, regardez ! On l’a dit, on l’a dit, les Tutsi sont méchants, vous
voyez comment ils sont méchants ! Est-ce que vous imaginez quelqu’un
qui rigole alors qu’on est en train de lui décrire sa mort ? » J’étais déjà

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morte, et moi, je les voyais, j’avais même envie de leur dire… « Vous
êtes dingues… C’est quoi ça, hein ? »
Et après, ils se sont occupés de chez Samuel, parce qu’ils avaient une
base là, chez Ruzindana. Ils revenaient prendre des munitions. Ils
étaient habillés en militaires, les autres, c’étaient des miliciens. Ils
revenaient pour prendre des munitions, pour prendre des bières. Ils
remontaient, ils redescendaient, jusqu’à ce que Ruzindana lui-même
ne descende. Il a dit : « Bon, moi, je ne veux pas voir un cadavre d’une
femme de Blanc. Vous auriez pu la tuer avant. Et si vous ne l’avez pas fait
avant, alors faites-la retourner à Kibuye, c’est votre affaire. Et en plus,
on n’avait pas à se faire des problèmes avec les Allemands parce que si
vous tuez un Allemand, gare à vous ! »
C’étaient des discussions qui étaient à côté de nous alors. « Tous les
pays du monde entier nous ont lâché. Il ne nous reste que la France. Et si
l’Allemagne nous lâche, la France va lâcher aussi, parce que ce sont des
amis. Alors pour conserver cette bonne entente avec la France, il ne faut
pas toucher à l’Allemand. » Et c’est ça qui m’a fait retourner à Kibuye
jusqu’à maintenant. n

Débat avec la salle


Gervais Gahigiri : Mesdames et messieurs, je vois que nous sommes
en retard. Mais tout ce que nous avons entendu aujourd’hui mérite
une réflexion intense, un travail énorme. Je ne voudrais pas vous
frustrer de vos réactions, vos remarques, vos commentaires. La parole
est donc maintenant à la salle... Je prierai ceux qui prennent la parole
de s’identifier et de dire à qui ils adressent leurs questions.
Xavier : Bonjour, je suis Xavier, et je voulais remercier les trois per-
sonnes qui ont parlé parce qu’il faut beaucoup de courage pour évo-
quer ce qu’ils ont vécu, et la mémoire de ceux qui sont disparus. Je
ne sais pas comment a dit Samuel, mais, à un moment il a parlé, de
– je ne sais plus les mots – mais il m’a semblé entendre quelque chose
comme : « Qu’est-ce que l’humanité doit faire pour l’avenir ? », et je
me demandais ce que vous diriez aujourd’hui qui est essentiel, qui
change dans la vie des peuples, dans les relations entre les êtres
humains pour que nous puissions dire, non pas « plus ça » parce
qu’on l’avait déjà dit après Auschwitz et après d’autres tragédies.
Mais quand même, cet espoir qu’on puisse vivre autrement les uns

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avec les autres. Voilà, je me demandais ce qui, aujourd’hui dans le


monde tel qu’il est, vous donne espoir, et à quoi vous encouragez les
citoyens des pays dits développés, comme ceux des pays dits en déve-
loppement ? Excusez-moi si j’ai été un peu long.
Samuel Musabyimana : Pour moi, quand je parle du génocide – sur-
tout aux rescapés, puisque les autres sont morts – je pense que le
monde nous a oubliés dans les circonstances où nous vivons, surtout
les rescapés – je ne dirais pas moi exactement puisque j’ai peut-être
la chance de ne pas avoir été touché par les machettes ou bien les
gourdins ou bien les obus des génocidaires – mais pour les rescapés,
ce qu’on peut faire pour la première fois, c’est réhabiliter les gens qui
ont tout perdu et surtout les malades qui sont toujours là et qui conti-
nuent de mourir. Chaque fois que je vois un rescapé qui meurt de
blessures de 1994, qui meurt sans se faire soigner, ce monde riche, ou
occidental comme on dit, il faut qu’il nous aide au moins à faire soi-
gner les malades. Ce n’était pas une maladie comme la malaria ou
bien les autres maladies. Ce sont les blessures encore qui saignent
jusqu’à maintenant, seize ans après. Le combat que nous menons, s’il
y a quelqu’un qui nous écoute, c’est pour d’abord secourir les blessés
qui meurent toujours.
La deuxième chose qu’on peut faire, c’est aider les rescapés en les
réhabilitant. La réconciliation peut venir après, mais d’abord il faut
la réhabilitation dans la vie quotidienne. Dans ce sens, quand je vois
les gens qui font des films, qui écrivent des livres sur le Rwanda, sur
le génocide – je donne un exemple du film « Hôtel Rwanda » ou bien
les autres films qu’on voit – les auteurs vont en Afrique pour réaliser
ces films, mais il n’y a aucun rescapé qui bénéficie au moins de cette
histoire, de son histoire.
Il faudrait impliquer les rescapés qui ont toujours le courage de
raconter, ou d’être experts. Les autres sont devenus les experts du
Rwanda. Les autres écrivent… Mais les vrais experts du génocide, ce
sont les rescapés. Il faut les impliquer dans les travaux de réhabilita-
tion, ou bien faire quelque chose. C’est ça ou bien les enfants qui
n’ont pas eu l’occasion de suivre l’école. Actuellement, on dit qu’au
Rwanda, il y a le fond qui paye les frais scolaires. Ce fond paye le
minerval [droit d’inscription dans les écoles. NDLR] de 40% des enfants
dans les écoles secondaires. Quand ils finissent l’école secondaire, on
les laisse comme ça. Les enfants sont toujours dans un désespoir
incroyable. Il faut qu’on nous aide pour remonter cette pente, pour
survivre.

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Au moins, c’est ça que je peux dire pour les pays riches qui peuvent
nous aider, ou bien de faire d’autres formations pour aller aussi aider
les autres qui n’arrivent pas à suivre le monde actuel... Je ne sais pas
si j’ai répondu comme ça.
Justin Gahigi : Je m’appelle Gahigi Justin. J’habite ici à Genève. Ma
question s’adresse au docteur Wolfgang. Vous avez vu des soldats et
des miliciens qui venaient à Bisesero. Est-ce ça confirme la question
qu’avait posée Cécile Grenier dans son film à propos de l’attaque du
13 au 15 mai ? Elle cherchait à recouper différents témoignages pour
être sûre. La deuxième chose, c’est sur les procès des génocidaires de
Kibuye. Avez-vous témoigné, ou avez-vous quelque chose à nous
dire, entre autres sur le procès de Ruzindana Obed ? Nous avons suivi
ces procès, vous avez été témoin, est-ce vous avez quelque chose à
nous dire là-dessus ?
Wolfgang Blam : Pour l’observation des transports, je n’ai pas fait un
procès verbal ou une étude sur les véhicules et les transports qui pas-
saient sur la route vers Cyangugu, mais de là où j’habitais, je pouvais
voir la route qui descend vers Cyangugu. Alors, nous avons vu aussi
des véhicules des Nations Unies passer les premiers jours. C’était à
peu près une semaine après l’attentat contre l’avion, et c’était en
parallèle avec la coupure du réseau de téléphone, alors c’était mau-
vais signe. On voyait qu’on était délaissés par le monde. Nous avons
vu souvent des véhicules, non seulement commerciaux mais aussi
individuels, il y avait tout de même toujours encore de la circulation,
et nous avons vu des camionnettes chargées de miliciens qui allaient
dans le sud et revenaient après.
Je ne me rappelle pas les dates, mais c’était après le « grand travail »
à Kibuye, après le massacre au stade de Gatwero et à l’église, le 18
avril. C’était plus ou moins régulier, alors je peux confirmer ce que
j’ai déjà écrit dans mon petit texte, que, pour moi, il y avait une orga-
nisation derrière. Ce n’était pas un soulèvement populaire comme
cela a été essayé d’être présenté par les organisateurs. C’était bien
organisé, et c’est ça qui m’a frappé dès le premier jour, parce que,
dans mon école – j’avais fait heureusement des études détaillées sur
l’holocauste –, et je voyais que c’était une structure et une organisa-
tion parallèles.
Par contre, je ne peux pas – parce que j’étais un témoin au loin – je
ne peux pas confirmer qui organisait et qui circulait. Je n’ai pas vu
d’autres Blancs pendant toutes les six semaines, alors je n’ai pas vu de

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Français, et je n’étais pas sur la route même. Mais ce qui est clair, et
ce que ma femme a aussi décrit, c’est que les attaques contre les vic-
times, contre la population tutsi et ceux qui les protégeaient, qui
aidaient, c’était organisé, orchestré, cela se déroulait selon une
concertation et un plan à établir encore par les recherches.
Le deuxième point que vous avez posé, c’est la question du jugement
de la justice, et là aussi j’aimerais compléter la réponse de Samuel. La
responsabilité de la communauté internationale – comme cela a été
demandé – c’est d’abord de reconnaître le génocide. Ça s’est fait pour
le Rwanda, au moins en grande partie, et là, nous sommes, en tant
que victimes déjà plus avancés que les Arméniens, ou les gens au
Darfour qui subissent encore pour le moment.
La deuxième phase, c’est l’aide aux victimes, la réhabilitation. Mais
je crois que ce qui pourrait finalement arriver après un « jamais
plus », c’est de faire des poursuites et des jugements effectifs. C’est ça
qui a manqué au Rwanda. L’impunité a facilité et encouragé – et l’im-
punité pendant le génocide, pendant les trois mois – le monde entier
à fermer les yeux. Cela a permis de vraiment engendrer une grande
catastrophe. Alors, il y a bien quelques poursuites judiciaires qui, à
notre étonnement, se sont formées.
Nous avons été appelés comme témoins pour une accusation aux
Pays-Bas contre le frère d’Obed Ruzindana. Il s’appelle Joseph
Ruzindana alias Mpambara-Murakaza. Dans le temps, il était connu
par nous sous cet autre nom. Nous avons été intégrés dans ce procès
comme témoins, après, nous avons compris que nous étions des vic-
times parce que nous avons été arrêtés pendant toute une journée,
avec une décharge contre lui. Une journée de torture contre moi,
mon épouse et notre fils alors qu’il l’a passée indemne comparé à
nous. Je ne sais pas si vous avez bien suivi ici mais il a été jugé en pre-
mière instance, mais lui, et aussi le procureur, ont tous deux fait
appel, donc c’est en deuxième instance maintenant. Et on va voir ce
qui va arriver.
Nous sommes, d’un côté, fiers que la justice néerlandaise ait fait ces
démarches, et nous sommes quand même arrivés loin. Mais, d’un
autre côté, la justice, la police et le procureur néerlandais reconnais-
sent que leurs instruments pour poursuivre ne sont pas adaptés à ce
type de crime. Parmi les sept charges, plusieurs ont été omises parce
qu’il n’y avait qu’un seul témoin, et, dans la justice néerlandaise, un
témoignage d’une seule personne n’est pas suffisant. Il faut au moins
deux témoignages qui disent la même chose. Imaginez-vous pour le

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Rwanda. C’est en voie d’évolution. Les lois aux Pays-Bas ont été
changées, on pourrait même, dans le futur, porter plainte pour crimes
de génocide. C’est un projet de loi, mais j’espère que ça va aller dans
ce sens.
Par contre, nous avons été interviewés, quand nous étions encore au
Rwanda après le génocide, par les interrogateurs et les chercheurs du
tribunal international, mais je n’étais pas impliqué dans un procès à
Arusha ou contre Obed parce que là, je n’avais pas de contact direct.
On l’a vu une fois ce jour où nous étions à Mugonero, le soir, quand
il revenait avec sa camionnette et les miliciens. Mon épouse a
raconté quelques citations, mais je crois qu’il y a d’autres charges plus
lourdes contre lui que cette observation simple.
Yves Cossic : Je vais me présenter : j’ai participé aux différents
numéros de la revue La nuit rwandaise, Yves Cossic. D’abord, pour
être tenté de préciser la question qui a été posée là-bas, je vais pren-
dre le problème du côté français d’abord. Parce que, comme nous
l’avons souvent écrit, s’il n’y avait pas eu l’intervention Noroît en
1990, suivi d’un triplement de la coopération militaire française, y
compris certains corps d’élite, il est évident que l’organisation, la pla-
nification du génocide, auraient été beaucoup plus difficiles. Donc,
la responsabilité de l’État français est énorme dans la préparation et
l’exécution du génocide.
S’il y a un espoir, ce serait du côté français que, à chaque fois qu’il y
a intervention des militaires français à l’étranger, ce soit porté devant
le Parlement pour prendre une décision. Or, ce n’est jamais fait.
Récemment encore, la France intervient aveuglément en
Afghanistan. Aucune consultation du Parlement. Il est évident que
ça laisse très mal à l’aise par rapport à ce qu’on appelle la représenta-
tion parlementaire chez nous. Donc, il y a peut- être une démarche
à faire : arrêter le mode d’intervention de l’État français dans un sens
qui peut devenir très facilement génocidaire, comme cela a été le cas
au Rwanda, comme ce pourrait être le cas au Tchad, comme ce pour-
rait être le cas dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest très instables
en ce moment comme le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Togo, etc.
Il y a une deuxième chose, mais qui a été dite discrètement. Il y a eu
quand même, et il y en a même dans ma famille, des Hutu qui ont été
des justes, comme disait Cécile Grenier. Il ne faut pas l’oublier. Il faut
le dire avec précision pour tenter de sortir de l’engrenage qui a servi
de « prétexte légal » pour mettre en route le déclenchement du
génocide. Quand M. Védrine parle des raisons d’être du soutien de la

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France aux forces du génocide, il dit, en toute innocence : « mais


les gens du génocide représentent 85 % de la population, ils sont au pou-
voir légalement, on ne peut que les appuyer », voilà M. Védrine, et y
compris beaucoup d’autres membres très honorés de la République
française comme Juppé, Pasqua, tout l’entourage de Mitterrand, etc.
Donc là, il y a un grand effort à faire pour reconnaître que parmi les
Hutu, tous ne sont pas complètement imprégnés de l’idéologie géno-
cidaire, heureusement.
À Gisenyi, un membre indirect de ma famille a connu une femme
Hutu de religion musulmane qui a caché quelqu’un, un Tutsi, dans
son faux plafond pendant trois ou quatre jours. Il est évident qu’elle
risquait la mort si on le découvrait. Ça mérite d’être rappelé.
Une troisième chose : j’ai assisté à une réunion où j’ai dû presque me
cacher parce que j’étais accompagné d’une femme tutsi, organisée
avec Mme Raffin, où il y avait un certain Matata entre autres aussi,
et beaucoup de membres de la hiérarchie catholique. Donc, j’aime-
rais aussi qu’on ait le courage de préciser l’ampleur de l’implication
de l’Église catholique sur la longue durée, dans la préparation de
l’idéologie du génocide, et même au cours de l’exécution, encore.
Pierre Karemera : Je m’appelle Pierre Karemera, j’habite en Suisse
depuis quarante-cinq ans maintenant, et je peux dire que je suis
parmi les premières personnes avec Gervais qui sont arrivées ici en
Suisse, et, dans les années 1963-1964, on avait commencé à pronon-
cer le mot “génocide”. C’était Bertrand Russel qui avait dit ça à cause
de ce qui s’était passé en 1963-1964.
Je voudrais tout simplement – chaque fois que je suis en train de par-
ler comme ça, je suis un peu bloqué –, je voudrais remercier Samuel
pour son témoignage. Vous savez, ce n’est pas seulement quand vous
avez terminé en disant qu’on ne vous écoute pas. Nous on n’écoute
pas non plus assez. Et nous, nous devrions écouter parce que le géno-
cide nous visait, et je ne dis pas que je suis le même rescapé que toi,
mais chaque Tutsi parce qu’il était visé est un rescapé potentiel, parce
qu’on ne sait pas ce que nous réserve le lendemain.
Je voudrais essayer de dire aussi que tout ce que les gens disent, nous
avons dit avant et beaucoup, dans les années 1990, 1991, 1992, dans
l’association qu’on dirigeait avec certains camarades ici, nous avons
parlé de génocide devant la Commission des Nations Unies. Nous
avons des documents avec le camarade Gahigi. On a écrit à tout le
monde. En Kinyarwanda, on dit que quand une personne meurt dans
une hutte, il cherche la sortie partout. Nous avons cherché. On n’a

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pas trouvé. Et moi, ce qui me gêne quand j’entends tout ce qui se


passe comme ça, c’est qu’on continue à crier.
C’est les témoins qui doivent se cacher, les témoins qui ne doivent
rien dire, alors que les génocidaires courent dans les rues, alors que le
négationnisme est en plein essor et il travaille activement. Je ne vous
raconte pas mon histoire, mais dernièrement, le 10 décembre, j’étais
invité aux Nations Unies, c’était la première fois qu’on nous laissait,
nous victimes, parler du génocide. On m’a donné seulement cinq
minutes, parce que les autres minutes étaient occupées par les autres
génocides dont on parlait, et les gens commençaient à se quereller,
puis on m’a dit : vite, vite, parce que... Vite, vite, quoi ?! Ce que dit
Samuel, c’est nous, les vrais témoins, le monde ne nous laisse pas
témoigner. Comment est-ce que le monde saura ? Et quand j’étais là-
bas, je voulais terminer par une remarque.
Moi je me vois avec mes élèves – parce que j’étais enseignant ici en
Suisse – je suis parti avec mes élèves à Murambi. Un élève s’est éva-
noui. C’était une fille. Je l’ai tenue dans mes bras. Quand elle s’est
réveillée, elle a regardé les villageois aux alentours et elle a dit :
“mais mon dieu, comment est-ce que le diable s’est invité au paradis ?”.
Le monde continue à ne pas nous comprendre. J’invite tout le monde
ici à être réellement vigilant, à travailler, parce que les autres travail-
lent. Je voulais terminer par recommander ce que j’avais fait : il fau-
drait qu’on essaye de protéger même le monument qu’on a au
Rwanda, parce que demain, on va y cultiver des champs de patates
pour dire que ça n’a jamais existé.
Pie Mwembo-Mgarembe : Une petite question qui s’adresse à
M. Samuel Musabyimana. Je m’appelle Mwembo-Mgarembe.
J’habite à Zurich. Une première question relative à ce génocide. Vous
parlez de Bisesero. Je suis un ancien réfugié. De mon temps, on par-
lait de Rusenyi. Est-ce que oui ou non, Bisesero se trouve dans
Rusenyi ? S’il en est ainsi, puisqu’il était question de mettre en
valeur le courage des habitants de Bisesero, j’ajouterais autre chose :
que les Banyarusenyi de mon temps sont réputés être très très braves.
Ce sont des gens qui ressemblent, pour ceux qui connaissent, à des
Belges de l’époque de César. Ce sont des montagnards, mais des mon-
tagnards farouches, prêts à tout combattre. Dans notre Histoire, ce
sont eux qui ont tué Ruganzu II par des flèches barbelées. Ce sont
donc des gens qui ont une tradition de bravoure.
Il faudrait ajouter que c’est ainsi depuis longtemps. Ruganzu a été tué
par des Banyarusenyi au début du XVIIe siècle. Pour ce qui est de

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notre pays, ça a retardé nos institutions et beaucoup de choses, mais


par rapport au génocide, les Banyarusenyi ont cette réputation-là. Si
on regarde depuis le XVIIe siècle, et les derniers temps vers les
années 1970, quand on parlait d’un Munyarusenyi : « un
Munyarusenyi, faut faire attention. C’est le type brave, menteur éven-
tuellement, en tout cas, un dur à cuire ». Donc si vous avez pu résister,
ce n’est pas que ça date de ce moment-là, bien sûr que là c’était mis
trop en évidence, mais vous avez une tradition de bravoure qu’il faut
reconnaître, depuis longtemps. Deuxièmement, de mon temps, j’ai
étudié tout près à Mirambo, les gens qu’on connaissait de Rusenyi
appartenaient à la paroisse de Mubuga. Bisesero se situe où par rap-
port à la paroisse de Mubuga ?
Samuel Musabyimana : Je crois qu’il est facile de te répondre.
Bisesero, par rapport à Mubuga, c’est une prolongation. C’est une
région de plusieurs collines. Mubuga, c’est en bas de Bisesero. Bisesero,
il y a des collines au sommet, mais les gens de Mubuga faisaient partie
de la région de Bisesero. Donc, Mubuga appartient à Bisesero.
Sinon, au sujet de cette histoire de bravoure, de courage dont tu par-
les, c’est la survie. Ce n’est pas une autre histoire ou l’histoire de
notre étiquette, c’est la survie. On était dans un lieu enclavé, on était
coincés géographiquement. On avait le lac Kivu à coté, on ne pou-
vait pas marcher à pied dans l’eau jusqu’au Congo, comme les autres
arrivaient en Tanzanie, ou bien au Burundi. Mais nous, on était coin-
cés par rapport aux autres. Et c’était la survie. Ce n’était pas une his-
toire d’être guerrier ou bien de tuer le.... Tout ça, se sont des histoi-
res que je n’arrive pas à comprendre, mais on était coincés et puis
c’était la survie. C’est ça ce que je peux te dire.
Par contre, à ce que Karemera dit, ça c’est bien, il y avait beaucoup
de combats dans cette histoire de négationnisme. Il y a le combat
dans notre histoire des Tutsi, le génocide. Mais ce que je dis, d’une
part, si on se concentre souvent sur les négationnistes et les révision-
nistes, on oublie encore les rescapés qui meurent. C’est quoi la prio-
rité ? Pour les rescapés, pour moi, c’est un exemple. Il faut qu’il y ait
deux cotés, il y a les gens qui combattent pour cette histoire de néga-
tionnisme, et il y en a beaucoup qui nous tuent davantage. Mais il ne
faut pas oublier aussi qu’il y a les rescapés qui meurent. Il ne faut pas
oublier que pour qu’un rescapé reprenne la vie, il faut qu’il y ait une
réhabilitation. Il faut la vie d’abord. Et pour ça, il faut prendre des
choses parallèles : une partie qui combatte contre le négationnisme,
et une autre partie aussi socialement pour réhabiliter les rescapés.

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Je ne peux pas vivre, si je meurs aujourd’hui, si je suis un témoin de


l’Histoire, de notre histoire, et ce négationnisme reste toujours. Mais
si on me soigne, je peux résister pour témoigner contre. Pas si j’ai des
blessures, pas si je n’ai pas à manger. Mais il faut prendre les deux
choses en même temps. Il ne faut pas oublier l’un pour se consacrer
à l’autre. C’est ça ce que je voulais dire. Sinon, ce n’est pas dire que
l’on oublie complètement dans ce sens, c’est souvent qu’on n’a pas de
moyens. Mais les gens qui ont les moyens, il faut aussi savoir com-
ment on peut les intéresser à nous aider à s’en sortir. n

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HOMMAGE À LA RÉSISTANCE AU GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA

Mot de circonstance
prononcé par
Michel Gakuba
Chers invités,

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole à l’occa-


sion de l’hommage à la résistance au génocide perpétré contre les
Tutsi au Rwanda en 1994. Je salue l’initiative de Monsieur Jean-Luc
Galabert, et j’apprécie énormément le remarquable travail qu’il a fait
pour permettre à ceux qui savent peu ou pas du tout ce qui s’est passé
dans notre pays en 1994, surtout en ce moment où, comme toutes les
années à pareille époque, les articles de certains journaux, les livres
des négationnistes de tout bord qui crachent toute la haine anti-Tutsi,
sont publiés et où les conférences des négationnistes sont organisées.
Chers invités, je vous remercie d’être venus nombreux partager
ce moment avec nous.
Votre présence est la preuve vivante pour tous les génocidaires,
que le monde n’a pas oublié, que le monde ne veut pas oublier, ne
peut pas oublier. C’est aussi le signe tangible pour les trop nombreux
négationnistes qu’aucun génocide, que ce soit celui des Arméniens,
des Juifs ou des Tutsi ne disparaîtra jamais des mémoires. Par votre
présence, vous exprimez que vous ne pouvez pas permettre que le
négationnisme tue une deuxième fois les victimes, en les précipitant
dans l’oubli de l’histoire. Vous voulez empêcher cet l’oubli.
Votre présence est aussi le moyen de vous rappeler et de rappe-
ler à nos concitoyens, que si l’histoire s’est plusieurs fois répétée, vous
ne pouvez plus admettre qu’elle se répète encore. Après la Shoah,
combien ont cru qu’une chose pareille n’était plus possible, que les
nations ne permettraient plus que de tels crimes ne se perpétuent,
que les peuples de la terre se mobiliseraient à temps ?

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Parlant de l’holocauste, en 1958, Primo Levi n’a-t-il pas écrit,


je le cite : «si une chose est certaine en ce monde, c’est assurément que
ça ne nous arrivera pas une deuxième fois ». En 1986, presque trente ans
plus tard, le même auteur a écrit, je le cite encore : « C’est arrivé,
cela peut donc arriver de nouveau ; tel est le noyau de ce que nous avons
à dire. Cela peut se passer, et partout», fin de la citation.
Il avait raison. Cela s’est passé au Rwanda. En effet, en cet inou-
bliable printemps 1994, au moment où le monde s’apprête à commé-
morer avec fastes le 50ème anniversaire de la fin de la seconde guerre
mondiale, le génocide contre les Tutsi est perpétré au Rwanda.
Entre avril et juillet 1994, soit quarante-neuf ans après le célè-
bre « plus jamais ça » déclaré par les Nations-Unies à la fin de la
dernière guerre mondiale, le dernier génocide du XXème siècle a été
commis contre les Tutsi au Rwanda. C’est à l’aube du 7 avril 1994,
que des bandes de tueurs agissent, que des femmes sont violées, que
des enfants sont découpés en morceaux puis jetés dans des latrines ou
des rivières. Des vieillards sont enterrés vivants et la chasse à
l’homme commence avec une meute de chiens à leurs trousses. Dans
les églises et les temples, autrefois reconnus comme des lieux d’ac-
cueil et d’asile, les gens sont massacrés et dans les hôpitaux les mala-
des sont achevés. La barbarie va si loin que mêmes des proches sont
forcés à tuer et à brûler vifs des membres de leurs familles. Les hor-
reurs perpétrées ne connaissent pas de limites et sont d’un tel
cynisme qu’il est difficile de croire que les personnes qui ont commis
de tels actes soient des êtres humains dotés d’une intelligence, d’une
conscience et d’un cœur.
Le génocide des Tutsi au Rwanda a été le plus rapide du siècle,
si ce n’est de tous les temps. Durant cent longs jours, sous les yeux du
monde entier se perpétrait au Rwanda, le génocide des Tutsi. Ce sont
plus d’un million de vies humaines (nourrissons, enfants, jeunes,
adultes, vieux et vieilles, hommes et femmes) qui sont sauvagement
exécutées, sacrifiées sur l’autel de la bêtise et de l’imbécillité. Toutes
ces personnes innocentes ont subi les pires atrocités et sont mortes
dans des conditions ignobles. Quelle faute ont-elles commise ?
Aucune, si ce n’est d’être nées Tutsi.
Cette rapidité a été rendue possible par la planification et l’im-
plication systématique des autorités à tous les échelons et à la parti-
cipation massive de la population paysanne, encadrée par des milices
et des autorités locales. Les cadres de l’État, les forces armées et la
police, les services administratifs et la population organisée en milice

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Nuit 4 07/05/10 16:13 Page 275

furent mobilisés par une propagande de haine relayée par les moyens
de communication modernes, notamment la tristement célèbre radio
RTLM (Radio Télévision Libre des Milles collines). Le génocide a
été perpétré sur l’ensemble du territoire national. Du Nord au Sud,
de l’Ouest à l’Est, les Tutsi ont été exécutés de façon plutôt uniforme.
On a tué sur les collines, dans les églises et les temples, comme je
viens de le dire plus haut, dans les maisons d’habitation, dans les
bureaux et les services administratifs, dans les écoles, sur les barrières
érigées sur les routes et les sentiers, dans les hôpitaux, partout !
À quelques rares exceptions près, les média présentaient le géno-
cide des Tutsi comme une guerre tribale, issue d’une haine séculaire
entre Hutu et Tutsi, un problème «typiquement africain», disaient-ils.
Les instigateurs hypocrites du génocide des Tutsi au Rwanda
racontent que la mort de l’ex-président du Rwanda, Juvénal
Habyarimana, a été comme une étincelle qui a mis le feu aux pou-
dres. D’autres croient que ce génocide était motivé par une haine
ancestrale entre Hutu et Tutsi du Rwanda.
Il ne s’agit pas d’une haine, mais d’une logique génocidaire.
L’idéologie du Parmehutu, instaurée dans les années 50, avait
fini par imposer le sentiment selon lequel le Rwanda appartient aux
Hutu « majoritaires» considérés exclusivement comme étant «le peuple
», à qui appartiennent collectivement et génétiquement la souverai-
neté, le pouvoir, les privilèges et les droits, même celui de disposer de
la vie et des biens des autres, cela au point de commettre un génocide.
Et tout cela au nom de la «démocratie », un terme prisé par les élites
politiques Hutu, pour qui il signifie simplement et dérisoirement : «
pouvoir héréditaire et exclusif de l’ethnie majoritaire, donc Hutu ».
« Exterminer les Tutsi de telle sorte que nos enfants aillent voir au
musée de quoi ils avaient l’air», tels étaient les propos des autorités de
la première République. Les Hutu et les pseudo-historiens préten-
dant que les Tutsi étaient venus de l’Ethiopie, où ils devaient retour-
ner par le Nil, voici ce qu’a dit un ancien journaliste de la Radio
Libre des Mille collines : « Renvoyez-les d’où ils sont venus par les voies
les plus rapides » disait Léon Mugesera, à Kabaya, en 1992. La suite est
connue : des milliers de corps que les rivières Akanyaru, Akagera et
Nyabarongo charriaient et exposaient aux écrans de télévision du
monde entier. Les pêcheurs du Lac Victoria ont été les seuls à crier
au secours parce qu’ils étaient privés de poissons pendant plusieurs
jours. Personne d’autre ne s’est inquiété de la catastrophe.

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Comme pendant les autres génocides qui ont précédé celui des
Tutsi au Rwanda, le pouvoir en place tenaient des discours politiques
qui diabolisaient la minorité tutsi en la qualifiant d’étrangers usurpa-
teurs et ingrats et des discours qui déshumanisaient et chosifiaient les
Tutsi aux yeux des Hutu en employant des termes tels que « serpents»,
«ennemis», « cancrelats », etc.
Le génocide des Tutsi au Rwanda a été annoncé et planifié de
longue date. En 1959, une idéologie ethniste, fasciste et génocidaire
a vu le jour au Rwanda. Ses victimes – essentiellement des Tutsi mas-
sacrés ou exilés – furent alors considérés comme le prix à payer pour
une « révolution sociale hutue». Durant plus de trente ans, ce drame a
été recouvert d’un voile de silence et de propagande intensive. Le
monde occidental et les missionnaires Pères blancs – créateurs de la
soi-disant « révolution rwandaise de 1959 » – se félicitaient de la tran-
quillité, de la stabilité et de la prospérité de la « République hutu ».
Les massacres qui ont ciblé exclusivement la population tutsi
depuis 1959 n’ont jamais fait l’objet d’une enquête et aucun de leurs
auteurs n’a été inquiété par la justice. Au contraire, ceux qui
s’étaient illustrés le plus dans ces assassinats massifs des Tutsi, se
voyaient octroyer des postes politiques, administratifs, etc., le pou-
voir en place les qualifiant de héros de la révolution hutu.
Au fil des décennies, l’exclusion systématique et les pogroms
cycliques des Tutsi furent érigés en principe de gouvernement par les
régimes de la première et de la deuxième République. Des massacres
de 1959 au génocide de 1994, en passant par les pogroms répétitifs de
1963, 1964, 1966, 1967, 1973, de 1990 à 1993, le drame des Tutsi du
Rwanda fut soigneusement étouffé par de puissants lobbies missionnai-
res et coloniaux de désinformation. Le génocide de 1994 fut le sommet
de l’horreur quant à l’aboutissement de cette idéologie ethniste.
Qu’a fait le monde face à cette situation ?
Alors que les gens sont gonflés à bloc par un bourrage de crâne
diabolique et que les massacres ont commencé, les principaux insti-
gateurs du génocide se réfugient en Europe sous bonne protection.
Où sont les armes de l’ONU ? Que font les militaires de la paix ? Au
lieu d’augmenter le nombre de militaires de l’ONU qui station-
naient au Rwanda, dès le début du génocide, l’ONU rappelle ses
militaires laissant ainsi mains libres aux génocidaires qui pouvaient
accomplir leur sale besogne sans être dérangés par personne. Que
fait la communauté internationale pour condamner cette barbarie ?

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Les rescapés se sentent abandonnés et livrés à eux-mêmes. Il y a pire


encore. Le 8 novembre 1994, l’ONU a créé le Tribunal Pénal
International pour le Rwanda (TPIR). Ce tribunal était chargé de
poursuivre et de juger les principaux auteurs des crimes commis sur
le territoire rwandais entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994.
Avec un effectif de quelques centaines d’employés et un budget de
plusieurs dizaines de millions de dollars, le bilan de cette juridiction
est déplorable. Certains instigateurs du génocide circulent libre-
ment en toute impunité, ils assistent aux conférences internationa-
les, prêchent dans les églises et continuent de semer fièrement le
venin du négationnisme. Le Tribunal Pénal International pour le
Rwanda (TPIR) va bientôt finir ses travaux. Il laissera beaucoup de
criminels impunis et des accusés non jugés.
Chers invités, c’est dans ces conditions que les Tutsi en général,
et les Basesero en particulier, ont essayé, avec les moyens du bord, de
résister à cette machine d’extermination.
Pour terminer, je vous réitère mes remerciements de votre pré-
sence, merci à tous ceux et à toutes celles qui, de près ou de loin, ont
contribué à l’organisation de cette journée. Je remercie beaucoup
Monsieur Galabert qui a associé Ibuka Suisse à cet événement. Un
grand merci va aussi au Docteur Karege Félicien, qui m’a fait parvenir la
plaquette d’invitation, en me demandant de la diffuser à nos membres.
Pour notre association Ibuka, c’est très réjouissant et encoura-
geant de voir autant d’associations citées sur la plaquette d’invitation
participer à un tel événement. C’est pour moi l’occasion de faire
connaissance avec des représentants de quelques associations dont
j’ignorais l’existence, car, j’estime que nous devrions garder le
contact pour notre collaboration dans le futur. En outre, j’ai ici avec
moi quelques dépliants de notre association Ibuka Suisse qui décri-
vent nos activités, ceux et celles qui les veulent, qu’ils ou elles vien-
nent vers moi pendant la pause pour que je puisse les leur donner.

Je vous remercie de votre attention.

Genève, le 13 février 2010

Dr. Michel Gakuba, Président d’Ibuka Suisse

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JACQUES MOREL

“Un Tutsi peut s’avérer


un combattant du FPR en puissance“
ou comment les Français
« ont pris» les survivants de Bisesero
pour des ennemis à éliminer

1. RÉSUMÉ

L’opération Turquoise a été une tromperie habilement montée.


Alors que ses concepteurs ont fait croire que son but était de mettre
fin au génocide des Tutsi, elle a été une tentative militaire pour por-
ter secours aux génocidaires en déroute devant le FPR et terminer le
génocide en plusieurs endroits par l’élimination des Tutsi restants. La
résolution 929 ne reconnaît pas le génocide et propose une opération
impartiale et neutre. Elle permet de porter secours aux Hutu.
Au début de Turquoise, le 23 juin, le ratissage organisé par le
préfet de Kibuye, Clément Kayishema, pour éliminer les derniers
Tutsi, n’est pas terminé.
La reconnaissance du groupe COS, commandé par le lieute-
nant-colonel Duval alias Diego, qui découvre le 27 juin 1994 des sur-
vivants tutsi à Bisesero, est gardée secrète. Elle n’est connue que le
29 juin, par l’article de Patrick de Saint-Exupéry dans Le Figaro.
Pendant ces trois jours, les militaires français à Gishyita « assistent »
à la mise à mort des derniers survivants tutsi de Bisesero par la
« défense civile ». En réalité, les militaires français facilitent le « net-
toyage » des derniers survivants tutsi de Bisesero par les génocidaires.
Une opération de désinformation commence le soir du 27 juin,
où France 2 et TF 11 annoncent que des infiltrations du FPR sont
parvenues près de Kibuye. Il s’agit en réalité des survivants tutsi ren-
contrés par le groupe COS de Diego. Les militaires français font

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croire à l’opinion française et internationale que l’offensive du FPR


est parvenue au voisinage de Kibuye. Les tirs d’armes automatiques
lourdes sont interprétés comme des combats entre les forces gouver-
nementales et le FPR, alors que ce sont les derniers résistants de
Bisesero qui se font massacrer par les génocidaires équipés de nouvel-
les armes. La désinformation est subtile parce que l’information rap-
portée est qualifiée d’incertaine, mais elle est répandue durant tout le
temps des attaques des génocidaires et même après.
En fait, dès le 22 juin, les dirigeants militaires et politiques fran-
çais ont annoncé depuis Paris, une offensive du FPR sur Kibuye qui
vise à « couper en deux la zone gouvernementale ». Cette affirmation est
répétée sans cesse, elle est reprise par toutes les agences de presse et
même répétée à l’ONU, après le 30 juin, par les diplomates français.
L’information était fausse, car, lors de l’annonce de l’intention fran-
çaise d’intervenir, le 15 juin, le FPR a concentré tous ses efforts pour
prendre Kigali et marcher sur Butare.
Après le « sauvetage » du 30 juin des derniers survivants de
Bisesero, les chefs militaires français diront qu’ils ont été trompés et
que « c’était un coup monté par les gens de Kibuye ». Or, ils n’ont pas
tenu compte des informations recueillies sur place par des journalis-
tes, qui les ont informés le 26 juin. Ils ne tiennent pas compte du rap-
port le 27 au soir du lieutenant-colonel Duval, et essaient de faire
croire que ce dernier n’en a pas fait et que Gillier à Gishyita n’était
pas informé de cette reconnaissance.
Dès 1990, les notes que les conseillers de Mitterrand lui adres-
sent montrent qu’ils assimilent le Tutsi à l’ennemi. Observant qu’ils
admettent que le seul traitement adapté à l’ennemi est sa mise à
mort, nous constatons ici que les dirigeants français sont partie pre-
nante du projet d’éradication totale des Tutsi.
C’est délibérément que les dirigeants militaires et politiques
français ont aidé le Gouvernement intérimaire rwandais à éliminer
les Tutsi restants à Bisesero parce qu’ils les considéraient comme des
combattants infiltrés du FPR.
Les militaires français du COS ont organisé une manœuvre
médiatique d’intoxication pour faire diffuser une fausse information
afin de masquer la participation de l’armée française à l’élimination
des derniers survivants tutsi de Bisesero.
TF 1, France 2 et l’AFP se sont rendus complices de ce crime
pour avoir diffusé cette information sans la recouper.

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2. LA RÉSOLUTION 929 TURQUOISE :


UNE OPÉRATION HUMANITAIRE NEUTRE
Annoncée par les dirigeants français, comme une opération
devant mettre fin au génocide, l’opération proposée par la France au
Conseil de sécurité et approuvée par lui (Résolution 929, 22 juin
1994) est en fait une opération à « caractère strictement humanitaire »,
« impartiale et neutre ».2
Le mot génocide n’y apparaît pas. La Résolution se limite à dire
que le Conseil de sécurité est «profondément préoccupé par la poursuite
des massacres systématiques et de grande ampleur de la population civile
au Rwanda ».
Elle considère qu’il s’agit au Rwanda d’un conflit armé. Elle met
sur le même plan bourreaux et victimes en exigeant : « que toutes les
parties au conflit et autres intéressés mettent immédiatement fin à tous les
massacres de populations civiles dans les zones qu’ils contrôlent ».
Tous les mots de cette Résolution sont choisis pour qu’elle per-
mette aux Forces françaises de prendre la défense des Hutu, dont de
nombreux assassins, contre l’armée du FPR, plutôt que de prendre la
défense des Tutsi survivants contre les génocidaires.
3. LES FRANÇAIS NE DÉSARMENT PAS LES MILICIENS
Le 26 juin, le colonel Jacques Rosier, commandant les COS, ne
s’en cache pas, selon lui, il y a une guerre, il doit rester neutre :
Les miliciens font la guerre. Par souci de neutralité, nous n’avons
pas à intervenir. Sinon, demain, s’il y a des infiltrations de rebel-
les, on nous fera porter le chapeau.3
Donc, selon le colonel Rosier, les militaires français n’ont pas à
arrêter ceux qui commettent le génocide.
4. LES FRANÇAIS PARTAGENT L’OBSESSION
DE L’INFILTRATION DU FPR
Quelle est cette obsession des militaires français pour ces « infil-
trations de rebelles » ? N’est-ce pas la même que partagent les extré-
mistes Hutu et qui les autorisent à massacrer tous les Tutsi ?
Le 25 juin, interrogé par Benoît Duquesne à l’aéroport de
Bukavu, le colonel Rosier estime que l’infiltration d’éléments du FPR
est probable :
Benoît Duquesne : On parle beaucoup d’infiltrations de l’autre
côté du Rwanda par des éléments du FPR. Est-ce que c’est une
chimère, est-ce une peur incontrôlée des Rwandais qui sont de ce
côté-ci, ou est-ce une réalité ?

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Colonel Rosier : Eh bien écoutez, à partir des premiers rensei-


gnements qu’on a recueillis sur le terrain, il semblerait que ce soit
une réalité, que je pense possible dans la mesure où, malgré tout,
les troupes du FPR continuent d’attaquer donc logiquement, sur
le plan militaire, il est normal qu’ils fassent des reconnaissances
profondes. Euh, maintenant c’est à nous peut-être de vérifier que
cette peur réelle est une réalité.
Benoît Duquesne : Quand les Rwandais parlent d’infiltrations
ici, en général ce sont des Hutu, ils le disent pour justifier la
chasse qu’ils ont menée éventuellement contre les Tutsi.
Colonel Rosier : Effectivement c’est le risque, c’est à nous de
faire la part des choses.4
5. QUOIQUE DÉMENTIE, LA RUMEUR D’INFILTRATIONS
DU FPR EST PROPAGÉE

Cette rumeur d’infiltrations du FPR est démentie le 24 juin,


lorsque la colonne Marin Gillier quitte Rwesero, Philippe Boisserie,
de France 2, observe :
Le bataillon reprend sa route, soulagé par un accueil qu’il croyait
moins favorable, tranquillisé que la rumeur d’infiltration de com-
mandos tutsi s’avère fausse. Leur direction, Kirambo et son camp.5
Mais le lendemain 25 juin, filmant l’arrivée du CPA 10 en héli-
coptère à Kibuye, la même équipe de France 2 affirme que le FPR
veut lancer une offensive sur Kibuye :
L’analyse des cartes confirme la proximité du front, environ
60 km. Kibuye est un des objectifs prioritaires du Front patriotique
rwandais. Il souhaite couper en deux la zone gouvernementale.6
6. LA RECONNAISSANCE DE DUVAL À BISESERO,
LUNDI 27 JUIN 1994
Le 27 juin après-midi un groupe de reconnaissance des COS ren-
contre des survivants tutsi traqués par les militaires, gendarmes, milices
et paysans hutu de l’autodéfense populaire sur les hauteurs de Bisesero
près de Gishyita. Ils les abandonnent en leur disant qu’ils reviendront
dans trois jours, alors que les tueurs observent les Tutsi rassemblés.
Bien que les commandos de l’air aient été accompagnés par trois
journalistes, il n’y a pas d’écho le 27 au soir de cette reconnaissance
ni à la télévision ni à la radio.
Le premier écho est entendu sur RFI le 28, mais personne en
France n’écoute RFI. Ce sont les lecteurs du Figaro qui seront les pre-
miers informés le 29 juin.

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7. DES INFILTRÉS DU FPR À BISESERO


7.1 FRANCE 2, 27 JUIN 1994 AU SOIR :
DES INFILTRATIONS DU FPR PRÈS DE KIBUYE
Le soir du 27 juin, le téléspectateur apprend sur France 2 que des
infiltrations du FPR sont parvenues près de Kibuye.7
Paul Amar : Au Rwanda, la mission de l’armée française se
déroule comme prévu sans accroc mais la situation reste fragile.
Un affrontement aurait opposé des soldats gouvernementaux à
des membres du Front Patriotique à l’ouest du pays, à quelques
kilomètres à peine des positions françaises.
Benoît Duquesne depuis Bukavu : Oui, bien écoutez, ces
accrochages ont beaucoup surpris les militaires français, le colo-
nel Rosier ici nous en parlait tout à l’heure. C’est vrai qu’il y a
donc eu des affrontements en fin de matinée et tout l’après-midi
près de la ville de Kibuye, là où se trouve un détachement fran-
çais permanent. À environ 5 km des Français les plus proches du
lieu où ont eu lieu ces affrontements entre des gens du FPR infil-
trés et puis ce qu’on appelle la défense civile ici.8
Duquesne reconnaît ici la légitimité de la « défense civile »
contre des éléments du FPR infiltrés. Il répète ce que disent les mili-
taires français. Cependant il met des bémols, l’information n’est
peut-être pas sûre. Mais si elle est sûre, il en rajoute et il s’étend sur
la stratégie du FPR qui vise à couper ce qui reste du Rwanda :
Alors c’est surprenant parce que vous savez qu’on parlait beau-
coup d’infiltrations ici sans savoir trop si c’était une peur irraison-
née ou si c’est une réalité. Et bien ces accrochages qui ont eu lieu,
s’ils sont confirmés, parce que pour l’instant, les militaires fran-
çais n’ont eu qu’une confirmation auditive, si je puis dire, parce
qu’ils étaient suffisamment proches pour entendre les coups de
feu, et bien, ces accrochages, s’ils sont confirmés, voudraient dire
d’abord que le FPR est effectivement infiltré, est infiltré très très
loin en territoire du gouvernement rwandais et qu’ensuite ça
confirme aussi la volonté du FPR de couper ce qui reste du
Rwanda sous le contrôle des forces gouvernementales, de le cou-
per en deux, c’est un petit peu ce qui inquiète les Français d’au-
tant qu’ils ne sont pas loin et qu’ils ne savent pas trop ce que
pourra être leur attitude au cas où ils auraient à se retrouver face
à face avec des gens du FPR.9
Paul Amar conclut en insistant sur la gravité de la situation
englobant la peur des pauvres Hutu menacés par les méchants FPR
infiltrés à Bisesero :

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Merci Benoît. Cette information, si elle était confirmée, ne peut


qu’accentuer la crainte des civils qu’ils soient Hutu ou Tutsi sur-
tout dans les villages où l’armée française ne peut pas se rendre.
Ils restent à la merci des incursions de soldats ou de miliciens.
Cette peur, nos envoyés spéciaux Isabelle Staes et Pascal Pons
ont pu l’observer en sillonnant une région hutu.10
La même information est diffusée sur TF 1.

7.2 FRANCE 2, MARDI 28 JUIN 1994 :


DES INFILTRATIONS DU FPR PRÈS DE KIBUYE

Le lendemain matin, à l’occasion de l’évacuation des religieuses


de Kibuye, Benoît Duquesne, par téléphone, en rajoute une louche
sur les infiltrations du FPR tout prêt de Kibuye :
Une trentaine de religieuses s’y sentent menacées. Il y a trois
jours, les Français leur avaient envoyé un premier détachement
par hélicoptère pour les rassurer. Ils devraient cette fois les éva-
cuer sur Goma au Zaïre. Il faut dire qu’entre temps des accrocha-
ges se sont produits hier entre éléments du FPR et partisans du
gouvernement provisoire, accrochages suffisamment proches de
Kibuye pour que les Français les entendent et surtout des accro-
chages qui confirment l’intention du FPR de couper ce qui reste
de la zone gouvernementale en deux parties. D’après les informa-
tions recueillies par les militaires, 1 500 hommes du FPR se
seraient ainsi infiltrés par les vallées jusqu’à une dizaine de kilo-
mètres de Kibuye. Des informations qui restent à confirmer et qui
ont beaucoup surpris ici le colonel Rozier.11
La méthode est la même. Il ne s’agit que d’une information à
confirmer, mais un accrochage est pourtant signalé par des militaires
français. Il ne s’agit donc pas d’une rumeur. Non content de gloser
sur la menace d’une offensive du FPR, le journaliste laisse entendre
ici que c’est ce qui motive l’évacuation des religieuses de Kibuye par
les soldats français.
7.3 FRANCE 2, 28 JUIN 1994 AU SOIR : DES INFILTRATIONS
DU FPR PRÈS DE KIBUYE
Le 28 juin 1994 au soir la chaîne France 2 montre le groupe
COS de Marin Gillier observer les combats sur les hauteurs de
Bisesero depuis Gishyita.
Pour Paul Amar l’information est sûre, ce sont des combats avec
le FPR12 :

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Les soldats de l’opération humanitaire Turquoise restent vigi-


lants. Isabelle Staes et Pascal Pons se sont rendus auprès de posi-
tions françaises qui ont entendu hier l’écho d’affrontements très
proches entre le Front Patriotique Rwandais et les gouvernemen-
taux.
Isabelle Staes met un conditionnel :
Des hommes du Front Patriotique Rwandais y sont positionnés.
On parle de mille à deux mille rebelles. Nous sommes à
Gishyita, point névralgique de l’opération Turquoise. Car c’est
ici que les rebelles tutsi seraient les plus avancés en territoire
hutu.
Pascal Pons : Qu’est-ce qu’on vient d’entendre vous me dites ?
Un membre du commando marine en maillot de corps kaki
avec un petit chapeau de brousse : Des bruits d’une arme auto-
matique..., lourde.
Pascal Pons : D’après vous, c’est loin d’ici ?
Le soldat du commando marine : À trois kilomètres d’ici..., à vol
d’oiseau trois kilomètres. Les accrochages les plus violents ont eu
lieu hier soir. Vingt morts chez les rebelles, trois de l’autre côté.
Marin Gillier : On a entendu un petit peu de bruit. On a vu de
la fumée.
Isabelle Staes : Et c’était quel genre d’affrontement d’après
vous ?
Marin Gillier : Des affrontements, euh, type infanterie.
Isabelle Staes : Mais importants ?
Marin Gillier : Oh, relativement importants, surtout à l’échelle
du pays.

8. LA PRÉTENDUE OFFENSIVE DU FPR POUR COUPER EN


DEUX LA ZONE ENCORE CONTRÔLÉE PAR LE GIR

8.1 KAYISHEMA : BISESERO, SANCTUAIRE DU FPR


Les attaques redoublent en juin pour faire disparaître les der-
niers témoins des massacres. Dans une lettre du 2 juin 1994 au minis-
tre de l’Intérieur du GIR, le préfet de Kibuye, Clément Kayishema
prévoyant une attaque du FPR sur Kibuye, demande des renforts et
souligne le caractère stratégique du mont Karongi :
[...] Les rumeurs me parviennent qu’il y aura une attaque du FPR
sur KIBUYE par une jonction de Nyanza (Nyabisindu)-Karongi-
Ile Idjwi. Actuellement il y a une infiltration FPR parmi la popu-
lation en déplacement.

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Honneur vous demander un renfort militaire pour aider la popu-


lation à surveiller les hautes altitudes de Karongi et les planta-
tions théicoles de Gisovu13. Les fusils et les munitions pour la pro-
tection civile sont urgents pour Kibuye. Rappel que Karongi pos-
sède Station FM et Poste de Transformation Electrogaz et Usine
à Thé Gisovu et aussi coin stratégique militaire.
Sommes entraint [sic] d’organiser des camps de déplacés hors la
ville de Kibuye et des grands centres.14
Dans une lettre du 12 juin au ministère de la Défense, il
demande des armes pour que la population fasse le ratissage de
Bisesero.15
La lettre du 18 juin d’Édouard Karemera, ministre de l’Intérieur,
demande au colonel Nsengiyumva un soutien militaire pour appuyer
le ratissage de Bisesero16 :

MINISTERE DE L’INTERIEUR ET
DU DEVELOPPEMENT COMMUNAL
KIGALI
Gisenyi, le 18 juin 1994.
Monsieur le lieutenant-colonel
Anatole Nsengiyumva
Commandant du secteur
Opérationnel de Gisenyi
GISENYI
Objet: Opération de ratissage à Kibuye
Monsieur le Commandant de secteur,
J’ai l’honneur de vous informer que lors du conseil des minis-
tres de ce vendredi 17 juin 1994, le Gouvernement a décidé de
demander au Commandement du Secteur opérationnel de
Gisenyi d’appuyer le Groupement de la Gendarmerie à Kibuye
pour mener, avec l’appui de la population, l’opération de ratis-
sage dans le secteur Bisesero de la commune de Gishyita, qui est
devenu un sanctuaire du FPR.
Le gouvernement demande que cette opération soit définitive-
ment terminée au plus tard le 20 juin 1994.
En l’absence du Ministre de la Défense qui est en mission à
l’étranger, le Ministre de l’Intérieur et du Développement
Communal a été mandaté pour vous communiquer cette déci-
sion et en assurer le suivi.
Le Préfet de la Préfecture de Kibuye ainsi que le commandant

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de groupement Kibuye à qui je réserve la copie de la présente,


sont priés de prendre les dispositions qui s’imposent pour faciliter
la réalisation de cette opération dans les délais vous impartis.
Le Ministre de l’Intérieur et
du Développement Communal
Édouard Karamera
Copies pour information
- S.E. Monsieur le Premier Ministre, Kigali - Monsieur le
Ministre de la Défense Kigali - Monsieur le Préfet de la
Préfecture de Kibuye - Monsieur le Commandant de
Groupement Kibuye
8.2 LÉOTARD 22 JUIN : « LE FPR FAIT EFFORT SUR KIBUYE »
L’annonce d’une offensive du FPR sur Kibuye est reprise le 22
juin par François Léotard, ministre français de la Défense :
Sur le terrain, le FPR tente de s’emparer complètement de Kigali
et fait effort sur Butare et Kibuye. Nous nous limiterons pour
l’instant au premier site près de la frontière et ensuite nous pour-
rons envisager des opérations de va-et-vient pour sauver des
populations, des enfants menacés.17
8.3 ORDRE D’OPÉRATION TURQUOISE :
« LE FPR SEMBLE MAINTENANT FAIRE EFFORT SUR
LES DIRECTIONS KIGALI-KIBUYE »
Cette information est donnée aux militaires français dans l’or-
dre d’opération Turquoise du 22 juin :
LE FPR SEMBLE MAINTENANT FAIRE EFFORT SUR LES
DIRECTIONS KIGALI-KIBUYE, ET KIGALI-BUTARE, EN
VUE DE COUPER EN DEUX LA PARTIE OUEST DU PAYS
ENCORE SOUS CONTRÔLE GOUVERNEMENTAL, ET
D’AUTRE PART, DE CONTRÔLER L’AXE PRINCIPAL,
RELIANT LA CAPITALE RWANDAISE AU BURUNDI.18
L’affirmation que le FPR «fait effort sur Kibuye » est fausse. À
l’époque, le FPR mettait la pression sur Kigali et Butare afin de
contrôler ces deux villes et que l’armée française ne puisse y aller.
L’axe principal menant de Kigali au Burundi est déjà coupé depuis le
15 mai et l’APR contrôle Gitarama depuis le 3 juin.
Selon Bernard Lugan, l’ordre d’opération 1 du 25 juin 1994 du
général Lafourcade évoque la poussée du FPR vers Kibuye :
La légitimité de notre action [...] suppose de respecter une stricte
neutralité vis-à-vis des parties prenantes au conflit et d’éviter tout

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contact armé avec le FPR [...]. Le FPR pourrait tenter de prendre


contact avec nos unités pour rechercher l’affrontement : soit en
accentuant sa poussée vers Kibuye, soit en s’emparant de Butare
puis en progressant vers l’Ouest (Gikongoro).19

8.4 QUESNOT, LUNDI 27 JUIN :


«LA PRISE DE KIBUYE PAR LE FPR PERMETTRAIT DE COUPER
EN DEUX L’OUEST DU RWANDA »
Le 27 juin, Quesnot préconise l’occupation permanente du col
de N’Gdaba pour empêcher le FPR d’aller jusque Kibuye. Le Premier
ministre Balladur y serait opposé.
La situation est très tendue à Kibuye où nos patrouilles ont été
renforcées. [...]
Pour la suite de notre action, le Premier ministre qui craint tou-
jours l’enlisement et le contact de nos troupes avec le FPR a
donné comme consigne à l’amiral Lanxade d’interdire toute
implantation de plus de 24 h de nos unités sur le territoire rwan-
dais et de limiter les patrouilles à la région frontalière. Il s’est
notamment opposé au maintien d’un élément de surveillance et
de dissuasion au Col de N’Gada qui contrôle l’accès de Kibuye en
venant de Gitarama et dont la saisie permettrait de couper en
deux l’ouest du Rwanda.
Commentaire :
Le succès de notre intervention serait remis en cause si des massa-
cres reprenaient dans des secteurs où notre présence est très fugi-
tive et surtout en cas de rupture du front qui provoquerait le défer-
lement de millions de réfugiés que nous ne pourrions maîtriser.
La seule réponse technique consisterait à contrôler quelques
points clés (et notamment le col de N’Gada) en poursuivant le
recensement et en assurant la protection des camps de réfugiés les
plus menacés en particulier dans la région sud (Gikongoro,
Butare) afin de geler les mouvements de population en attendant
l’aide logistique promise et l’arrivée de la MINUAR.
Ceci nécessite davantage qu’un va-et-vient de quelques hommes
et de quelques femmes à partir de la frontière zaïroise...20

8.5 QUESNOT, MARDI 28 JUIN :


LE FPR VEUT COUPER EN DEUX LA ZONE GOUVERNEMENTALE
Le 28 juin, le général Quesnot et Bruno Delaye évoquent dans
une note à François Mitterrand, des infiltrations du FPR qui vise-
raient à couper en deux la zone gouvernementale :

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Les combats restent soutenus sur l’ensemble de la ligne de front


et le FPR semble vouloir progresser par infiltrations dans la direc-
tion de Kibuye à partir de Gitarama. S’il poursuivait son effort sur
cet axe, il serait en mesure rapidement de couper en deux par le
milieu la zone encore tenue par les forces gouvernementales.21
Puisque le commandement français dit craindre cette poussée
du FPR vers Kibuye, dont il propage la nouvelle, va-t-il renoncer à la
neutralité qu’il affiche et soutenir ouvertement les FAR ? La consi-
gne donnée aux militaires français dans la région de Kibuye aurait
donc été de repérer les éléments avancés du FPR et de laisser l’armée
rwandaise et les milices les attaquer, voire peut-être de les y aider en
sous-main et de leur donner des armes ou d’en faciliter l’achemine-
ment. Mais depuis le 27 après-midi ils ont la preuve que les « infil-
trés» à Bisesero sont des survivants tutsi qui ont réussi à résister pen-
dant presque trois mois à ceux qui les massacrent. Comme des élé-
ments de reconnaissance COS ont été envoyés avant l’opération
Turquoise, ils savent depuis bien avant qu’ils n’y a pas de FPR dans
les montagnes de Bisesero. Le 27 au soir, les militaires français font
le choix délibéré du génocide.
8.6 LE MONDE, 29 JUIN :
UN TUTSI EST UN COMBATTANT DU FPR EN PUISSANCE

Juste pendant les quatre jours où les troupes françaises laissent


massacrer les survivants tutsi à Bisesero, Jacques Isnard, correspon-
dant militaire du journal Le Monde, relate la préoccupation majeure
de l’état-major à Paris autour des infiltrations du FPR dans la zone
gouvernementale et de l’ambivalence des Tutsi qui s’y trouvent :
Pour l’instant, les Français interviennent dans une zone où il
demeure un semblant d’État ou des autorités hutues, mais où des
risques, encore indécelables, pourraient survenir à terme. Ainsi,
qui peut leur garantir d’être à l’abri d’« infiltrations » du FPR ?
Dans ces actions à but humanitaire, destinées à rassurer et à
secourir la population en l’approchant au plus près, un Tutsi peut
s’avérer un combattant du FPR en puissance.22
Le moins qu’on puisse dire de ce propos est que le Tutsi n’est pas
persona grata dans ce