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L’ouverture d’une crèche pendant la guerre 14-18 à Dinan.

Dinan fut une terre d’accueil pour les réfugiés


et la crèche, un lieu d’accueil pour les orphelins.
La guerre de 14-18 a beaucoup marqué les esprits à cause des millions de victimes sur le front,
mais que se passait-il dans les zones où on ne combattait pas, comme à Dinan ? La solidarité
s’est organisée aux tous premiers jours avec par exemple l’accueil des réfugiés du nord de la
France et de la Belgique. Le sort des enfants est particulièrement préoccupant. Comme le
proclame la Déclaration des droits de l’enfant du 20 novembre 1959 dans son principe 8 :
« L’enfant doit, en toutes circonstances, être parmi les premiers à recevoir protection et secours ».
C’est ce qui sera fait à Dinan avec l’ouverture d’une crèche en août 1914.

Les enfants : une priorité


La revue des orphelins de guerre rapporte que dès le 2 août 1914, un appel est lancé pour que tous les
enfants des mobilisés, orphelins de mère soient « recueillis, hospitalisés et entourés des soins les plus
affectueux ». L’œuvre des Orphelins de la Guerre se trouve ainsi créée.
L’agitation est à son comble à Dinan après l’ordre de mobilisation générale le 1 er Août. Dans tous les
secteurs on prend des initiatives.
Dès le 4 août, le maire informe l’Inspecteur qu’il a l’intention « d’installer à l’école maternelle une
crèche pour recueillir les enfants des pères partis à la guerre et dont les mères iront aider à faire les
moissons dans les campagnes ».
Pendant ce temps, la directrice de l’école maternelle, Mlle Dagorne, prend en charge l’organisation de
tout le nécessaire pour mettre en place, le moment venu, cette crèche. Les enfants concernés ne
manquent pas et beaucoup deviendront des orphelins de guerre. Enfants de Dinan ou de réfugiés, leur
sort est le même.
Mlle Dagorne commence donc à noter, le 6 août 1914, sur un cahier les différents dons et prêts des
dinannais en vue de l’ouverture imminente de ce lieu. L’inventaire est exhaustif. On y trouve bien
entendu l’indispensable : lits, matelas, berceaux, draps, couvertures, édredons, traversins, oreillers…
Des dons utiles sont aussi répertoriés, mais leur énumération forme un curieux ensemble: un bain de
pieds, un moïse, trois vases de nuit, des jouets, une voiture d’enfants, un lapin de 2 kilos 200, un
panier de poires pour compotes, 20 madeleines, 3 sacs de charbon…
De l’autre côté de l’Atlantique, des collectes sont aussi organisées et la crèche va bénéficier d’un
envoi américain qui a transité par la Mairie de Dinan. Ce petit matériel s’ajoute au reste : un grand
manteau astrakan, des robes, des bas de coton, une vareuse etc.
Le 7 août, le ministre de l’Instruction publique, Albert Sarraut, a expédié une circulaire à tous les
inspecteurs d’Académie. Celui des Côtes-du-nord, Léon Gistucci, porte cette information à la
connaissance du maire de Dinan le 13 août. Le ministre écrit à propos des enfants dans le besoin :
« C’est surtout dans les villes et bourgades importantes qu’il importera de rouvrir tout ou partie des
écoles. Peut-être même serez-vous obligés d’assurer un gîte et la nourriture à certains d’entre eux.[…]
Vous trouverez aisément, parmi les femmes, que la guerre sépare de leurs maris, des surveillantes pour
les garderies ; pour les classes, vous pourrez compter sur le concours des instituteurs et institutrices en
exercice ou en retraite ; ils seront heureux, en se dévouant pour leurs élèves d’hier ou de demain, de
servir la cause nationale […]Il ne s’agit pas d’imposer aux enfants un travail intense, mais d’entretenir
leurs bonnes habitudes intellectuelles et morales ; les exercices pourront être coupés de récréations
prolongées ; une large place sera faite aux récits et aux lectures ; pour les élèves les plus avancés,
récits et lectures seront de nature à faire comprendre aux enfants les évènements actuels et à exalter
dans leur cœur la foi patriotique. »
Les propos de l’Inspecteur d’académie confortent le maire de Dinan. En ce début du mois d’août 1914,
le conseil municipal poursuit ses demandes officielles d’autorisations aux différentes autorités
(Préfecture, Inspecteur d’Académie…) pour concrétiser son projet de crèche. La direction sera assurée
par le docteur Ollivier. La directrice de l’école maternelle de la rue de La Garaye, Mlle Marie
Dagorne, en sera la cheville ouvrière. Elle transforme la plus grande salle de la maternelle pour en
faire la nouvelle et unique maison de ces enfants.
Le 14 août, le Préfet accorde volontiers cette autorisation et charge le Sous-Préfet d’adresser au Maire
« ses remerciements pour sa louable initiative ».
Le samedi soir, 15 août 1914, l’inspecteur primaire rend compte à l’adjoint au maire de ce qu’il a vu
sur place : « L’institutrice de service était à son poste et le personnel attaché à la crèche n’était pas
très encombré. Il en sera vraisemblablement ainsi demain. J’ai relevé dans les 47 inscrits, les noms
des 12 enfants âgés de plus de 6 ans…
Comme il n’y a que 4 garçons, je les laisse sous la surveillance de l’institutrice ; si le nombre en
devient assez grand j’aurai recours aux instituteurs… ». La veille, l’Inspecteur avait indiqué au Maire
qu’un roulement était organisé pour qu’une institutrice soit toujours présente de 7 h du matin à 6 h du
soir.

La vie quotidienne à la crèche


Les mois passent, l’école a repris pour tout le monde. Les repas et l’hébergement continuent d’être
fournis aux enfants les plus démunis. Le 16 janvier 1915, le maire demande à la directrice l’état des
dépenses. La réponse de celle-ci ne se fait pas attendre. Le 17 janvier 1915 un rapport de trois pages,
arrive sur le bureau du maire :
« J’ai l’honneur de vous adresser un rapport succinct concernant le fonctionnement de la crèche
municipale que vous m’avez confiée.
Je dois rappeler, Monsieur le Maire, que l’appel que vous fîtes à vos concitoyens pour l’installation
de cette œuvre fut admirablement compris.
Toute la literie de vos petits pensionnaires fut prêtée tout de suite . Tout le linge nécessaire fut donné
ainsi que de nombreux vêtements de toutes sortes. Avec tous ces dons les enfants ont pu être habillés
de pied en cape jusqu’à ce jour.
Chaque envoi a été soigneusement noté, je tiens, à votre disposition, le registre des prêts et des dons.
Les frais sont énormes et pourtant j’ai calculé centime par centime. Voici en francs le montant des
dépenses pour la nourriture (6 août au 31 décembre) …. Pain, viande, beurre, légumes, épicerie..
Plus de 517 litres de lait fournis par le Bureau de bienfaisance.… Le personnel comprend une
surveillante de nuit, une employée seconde la directrice le jour pour le service des bébés. Le service
de blanchisserie est fait gratuitement. En échange, le laveuse est nourrie aux frais de la Crèche ainsi
que ses trois enfants. Une employée étrangère au personnel de l’école lui vient parfois en aide »...
L’institutrice indique le nombre d’enfants admis et nourris à la Crèche
Août- 65 enfants : 18 couchent la nuit ; Septembre- 47 enfants : 14 couchent la nuit ; Octobre- 47
enfants : 13 couchent la nuit ; Novembre- 20 enfants : 15 couchent la nuit ; Décembre- 20 enfants : 15
couchent la nuit.
Elle poursuit son rapport : « …. Quelques dames aussi aimables que généreuses ont versé de l’argent
pour la Crèche, chaque somme a été remise à Madame Boysset, trésorière de l’Ecole maternelle.
Une bonne dame a bien voulu coudre gratuitement pour les petits pendant les mois de septembre,
octobre, novembre et décembre.
Il m’est très agréable, Monsieur le Maire, de vous redire que plusieurs dames ont bien voulu
collaborer à votre œuvre. Leur concours nous a été bien précieux sous tous les rapports, plusieurs
d’entre elles, restées à Dinan pour la saison d’hiver, viennent très souvent dorloter les poupons.
Grâce à leur inépuisable charité, la Crèche a eu un arbre de Noël, jouets, brioches et bonbons ont fait
des heureux.
La cantine de l’école maternelle fonctionne comme les années précédentes, les frais de cette
institution sont payés par Mme la trésorière de l’école.
Le Médecin-Inspecteur visite la crèche très souvent. Le bulletin de santé des mioches est excellent
pour le moment.
Veuillez agréer, Monsieur le Maire, l’hommage de mon respectueux dévouement.
La directrice ; M. Dagorne »
Sur une note manuscrite, elle indique aussi avec exactitude comment sont nourris les enfants. Ils ont 4
repas par jour , 7 h : une soupe et une tartine de beurre ; 11 h : un ragoût de pommes de terre avec un
peu de tendron de veau ; 3 H ½ : une tartine confiture ; 6 h : une soupe et une tartine beurre… Les plus
jeunes ont du lait.
Les enfants de la crèche
On peut se demander qui sont les enfants admis à la Crèche municipale de Dinan en janvier 1915. La
directrice a fourni quelques précisions pour le Maire. Ces 16 noms correspondent probablement à ceux
qui y passent la journée et la nuit. Enfants dinannais et émigrés y sont rassemblés.
Jules, 10 ans, émigré dont les parents ne sont pas encore retrouvés.
Marcelle, huit ans et demie dont le père est décédé à l’hôpital de Dinan, émigrée. La mère travaille
chez un greffier
Adrien, 3 ans et sa sœur Zoé, 18 mois : émigrés, le père est au front et la mère travaille à faire des
ménages
Désiré 4 ans et sa sœur Lucienne, 6 ans : émigrés, le père est au front et la mère à Dinan
Nestor 6 ans et son frère Raymond 3 ans : réfugiés belges, 6 enfants dans la famille, parents à Dinan
Raymonde, 5 ans : dinannaise, père au front, mère décédée
Anna, 4 ans et demie et son frère Emile : dinannais, père employé aux Bas-Foins, mère décédée
Madeleine 14 mois et Gabriel, 3 ans : dinannais. Le père attend son appel pour partir et la mère a
abandonné les enfants
Henriette, Hélène et Georges : dinannais dont le père est au front et la mère est employée à la
blanchisserie de la crèche

Les difficultés financières et la fin de cette oeuvre


Le 12 avril 1915, le conseil municipal autorise le maire à prélever 500 francs sur une souscription qui
avait rapporté 3380 francs. Cette décision est rendue nécessaire car les ressources affectées à cette
oeuvre sont presque épuisées.
Début juin, le Conseil doit encore déplacer une somme de 500 francs pour permettre de faire vivre la
crèche jusqu’aux vacances.
Dans un courrier du 2 juillet 1915, le Maire annonce la mauvaise nouvelle à Mademoiselle Dagorne
« Je crois devoir vous informer que les crédits dont je dispose pour le fonctionnement de la crèche ne
permettront pas de la continuer après le mois de juillet.
Je vous serais en conséquences obligé de bien en aviser les familles intéressées ainsi que le personnel
spécialement affecté à cette œuvre.
Au cas où il se trouverait des enfants n’ayant pas de parents susceptibles de les recevoir, vous
voudrez bien me les signaler afin que je prenne à leur égard les mesures nécessaires.
Permettez-moi, Mademoiselle, de vous exprimer toute ma reconnaissance et mes remerciements pour
le dévouement et l’esprit de sacrifice dont vous avez fait preuve pour mener à bien cette œuvre si
intéressante et que je regrette de voir disparaître…. »
Cette décision peut sembler cruelle mais depuis le début du conflit, la municipalité doit faire face à
d’importantes difficultés financières, les associations réclament toujours plus de dons, de subventions.
La question des secours devient plus complexe au fur et à mesure qu’affluent les réfugiés anglais,
belges, serbes et français. Une commission travaille de son mieux sur l’attribution des secours aux
familles qui ont des membres sous les drapeaux. Mais déjà au conseil municipal du 28 septembre
1914, un vif débat avait eu lieu.
La crèche ne passera pas l’hiver 1915 car elle s’est malheureusement heurtée aux dures réalités de
cette période de guerre. D’après les notes laissées par Marie Dagorne, les derniers objets restants sont
rendus à leurs propriétaires le 10 novembre 1915. Cette généreuse directrice n’oubliera pas les enfants
de la crèche, en particulier la plus jeune fillette, qui vivra dorénavant sous son toit…
Cette histoire méconnue de la crèche révèle que la ville s’est montrée comme une terre d’accueil.
Certains de ces réfugiés s’y installeront d’ailleurs définitivement. C’est également un bel exemple du
rôle des femmes pendant cette guerre et de la générosité de nombreux dinannais.

Richard Fortat. (Parution dans le Petit bleu le 11 novembre 2010)

Sources : Archives municipales, dossier 2225. Archives départementales. L’éclaireur dinannais 1914
(5, 28 septembre) –1915 (4 avril, 6 juin…). « La Garaye, une école à Dinan », édition Le pays de
Dinan 2008 (les informations de cet article sont toutes inédites, quelques paragraphes du livre ne
faisaient qu’effleurer ce sujet )