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Histoire intégrale des Beni Djellab

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Histoire complète de la Dynastie

dimanche 16 mai 2010, 20:02


Première partie de la note historique de Touggourt

Mes chér(e)s ami(e)s c'est avec un grand plaisir que je vous présente
cette note en bloc , dans son état brut sans aucune manipulation ,
j'espère que les informations contenues dans cette note seront utiles et
éclairantes pour les étudiants , les historiens , les chercheurs , ainsi que
les gens communs , il est certainement utile de faire une lecture bien
réfléchie et sereine puisque qu'a mon avis il est plus facile d' écrire et
de raconter l'histoire que de la lire , de la comprendre et d'en tirer les
leçons nécessaires pour sauvegarder la mémoire collective et éviter
aux générations futures les erreurs du passé . Et compte tenu du
volume de la note , j'ai préféré vous la présentée par parties .
1°-2°-3°-4°-5°-6°-7°-8°-9°-10°-11°-12° et fin parties de la note
historique de Touggourt

LES BEN - DJELLAB SULTANS DE TOUGOURT

NOTES HISTORIQUES SUR LA PROVINCE DE CONSTANTINE


SPABSA COLL1GO.
Vers le milieu du mois de décembre 1854, un Arabe saharien, au teint
brûlé, aux vêtements poussiéreux, se présentait à Alger a la porte du
Gouverneur général. Il paraissait exténué de fatigue et demandait à
être reçu sans retard, pour une affaire très urgente, disait-il. Introduit
aussitôt dans le palais, il tirait de sa djebira une missive dont voici le
texte et la traduction :

TRADUCTION
" LOUANGE AU DIEU UNIQUE !
" A l'Altesse généreuse , illustre , placée sous la garde de dieu - Adoré
et glorifié - ; A sa Seigneurie , M . le Maréchal commandant en chef
Alger et ses dépendances an nom du Gouvernement Français. Que
Dieu le fortifie et le maintienne sous sa protection ; qu'il fertilise par
une pluie féconde le parterre de ses pâturages, amen (1).
(1) " Pour un Saharien, du pays de la soif, la pluie est le plus
grand des bienfaits du ciel "
o Que le salut ainsi que la miséricorde et la bénédiction de Dieu
soient sur vous aussi longtemps que les astres accompliront .leur
évolution dans le firmament, ainsi que sur ceux qui vous entourent,
fonctionnaires, kaïds, ministres attachés à votre service, vous
précédant ou vous suivant dans les cérémonies officielles.
" Après m'être intéressé à votre personne et à l'état de votre santé, que
Dieu ait pour agréable, je porte à votre connaissance que je suis votre
serviteur et votre fils. Or, si le fils s'écarte de la bonne voie, il
appartient à son père de l'y ramener. Nous sommes les sujets du trône
d'Alger depuis les temps anciens. Je tiens donc aujourd'hui m'abriter
sous vos ailes et sous le drapeau de la nation française, afin que vous
ayez pour moi de la bienveillance, que vous me fassiez atteindre en
dignité et considération au rang auquel étaient arrivés mes ancêtres, et
enfin que vous exauciez mes souhaits de prospérité personnelle.
o Pardonnez mes fautes passées. Je viens à vous, me placer sous votre
égide, parce que vous êtes une nation généreuse et bienfaisante.
Sachez bien, ! Sultan, que je n'ai cessé d'envoyer des députations aux
chefs de Biskra. Une députation succédait à une autre, afin d'obtenir
mon admission à leur service et d'être compris au nombre de leurs
sujets. Mais, chacune de mes députations s'en est revenue déçue, après
avoir échoué dans ses démarches.
o Si toutefois, ? Sultan, on me reprochait les meurtres que j'ai
commis, on aurait tort, parce que ce sont des événements qui se sont
accomplis par la volonté de Dieu. C'est chez nous une habitude de
faire traditionnelle ; car, selon l'usage de nos aïeux, nul d'entre eux ne
devenait Sultan de notre contrée autrement que par le meurtre. Tenez,
je vais vous raconter comment ont procédé mes ancêtres :
o Lorsque Mohammed ben Ahmed ben Djellab devint cheikh, il
massacra ses deux frères, cheikh Ibrahim et cheïkh Abd-er-Rah-man,
ainsi que son cousin le cheïkhf El-Khazen. Après lui, son fils Amer
monta sur le trône, et celui-ci assassina son frère, le cheïkh Ahmed, et
son cousin, le cheïkh Mahmoud.
Le cheïkh Ibrahim ben Mohammed lui succéda; mais son frère, le
cheïkh Ali, le tua. Après le cheïkh Ali, son cousin, le cheik Abd-er-
Raliman ben Mohammed, le remplaça. Celui-ci était encore enfant à
ce moment ; mais sa mère et ses serviteurs se levèrent contre les
serviteurs du cheïkh Ali et, entre autres individus, ils tuèrent Otman
ben El-Ksouri et ses deux fils ; - ils firent mourir aussi mon propre
enfant qui était encore à la mamelle;- enfin, périrent également en
cette circonstance Mohammed ben Djelloul, El-Hadj Tahar ben El-
Hadj, et Lakcdar benTouba. Ces trois derniers, c'est le cheïkh Abd-er-
Rahman qui les mit à mort. J'ai été témoin de ces faits.
Nos aïeux, dans les temps anciens, n'ont pas procédé autrement que ce
que je viens d'exposer. Quand je suis arrivé moi-même au pouvoir à
Tougourt, les cancans et les bavardages ont circulé ici à tel point que
nous étions a la veille de voir se produire de graves désordres dans les
affaires de la contrée. Dès lors, j'ai suivi les errements traditionnels de
la famille, et à mon tour je me suis fait justice par le saug. Si tout cela
est advenu, c'est donc parce que Dieu l'a voulu ; mais aujourd'hui je
me repens de mes actes et je viens me mettre sous votre protection. Ce
que je vous demande, c'est que vous m'attachiez à vous par des
bienfaits ; que vous ordonniez aux représentants de votre autorité, tels
qu'au Général commandant à Constantine et aux chefs de Batna et de
Biskra, d'être bons pour moi. Je n'ai plus à vous fuir; il ne me reste, au
contraire, qu'à aller à vous, à être votre serviteur obéissant.
Les charges gouvernementales que vous m'imposerez, je les
accepterai. Elles seront proportionnées à mes ressources, En résumé,
sachez que je suis votre serviteur et votre enfant.
o Salut de la part de Selman ben Ali ben Djellab, que Dieu l'assiste,
amen.
A la date du commencement des mois de Rebià de l'année 1271 (fin
novembre 1854).

Le document qui précède n'est-il pas à lui seul un curieux tableau de


mœurs ? Les Ben Djellab, ces princes du désert, y sont peints, en
effet, par eux-mêmes, et on pressent dès à présent, par ce simple
exposé, ce que peut contenir le récit des faits et gestes de cette
dynastie saharienne, chez laquelle le meurtre en famille était consacré
par la coutume. Si l'émissaire de Selman, moins pressé de porter sa
lettre à destination, avait songé, en arrivant à Alger, à se mettre au
courant des nouvelles du jour, il aurait appris que sa démarche n'avait
plus d'utilité. Depuis le départ de Tougourt de ce courrier, les
événements avaient marché avec rapidité dans son pays. - Son maître,
odieux usurpateur, souillé du sang de tous les siens, n'y régnait plus; le
télégraphe de Biskra avait, depuis une semaine, annoncé sa chute.
Cette révolution nécessite une explication immédiate.

En 1844, le duc d'Aumale avait, le premier, fait flotter notre drapeau


sur l'oasis de Biskra. Cette région était donc alors la limite extrême de
notre domination dans le sud de la province de Constantine. Dix ans
plus tard, il devenait indispensable de reculer cette frontière afin
d'abattre le tyran de Tougourt, Selman ben Djellab, dont l'influence
hostile ne cessait, depuis son avène-ment, de nous susciter de très
graves embarras. Selman, par une politique astucieuse, bien que
prétendant reconnaître notre su-zeraineté, accordait aide et protection
au premier fanatique venu, se disant chérif et inspiré de Dieu pour
nous faire la guerre sainte. Les esprits fatalistes, à préjugés enracinés,
et par conséquent trop ignorants pour apprécier le côté philanthropique
de la civilisation européenne, étaient alors nombreux. Pour eux, notre
présence en Algérie n'était qu'une épreuve, une expiation passagère.
Ils avaient toujours leurs regards fixés vers le sud, d'où devait
apparaître le Messie régénérateur ayant mission céleste je nous
expulser du territoire de l'Islam, souillé par notre présence. Le
moindre bruit, le moindre souffle venant de ce coté suffisait pour
lancer l'intrigue et jeter l'émoi chez ces gens hallucinés, sommeillant
en apparence, mais attendant avec résignation l'heure du succès final
annoncé par les prophéties.
Un tel état de choses incontestablement dangereux, ne pouvait être
toléré plus longtemps; c'était surtout pour le repos et la prospérité de la
Colonie Algérienne une cause permanente d'inquiétude. Du reste,
quand on se trouve en présence de peuples barbares, une loi politique
consacrée par l'expérience n'exige-t-elle pas que l'on marche toujours
en avant à de nouvelles conquêtes pour garantir la sécurité des
anciennes.
Au mois de novembre 1854, le colonel Desvaux, du 3me spahis,
commandant alors la subdivision de Batna. recevait l'ordre de marcher
vers le Sud avec une petite colonne composée d'un noyau de troupes
régulières et d'un contingent de cavaliers indigènes. Selman avait eu
connaissance par ses espions de ces préparatifs d'expédition, et
aussitôt il expédiait directement au Gouverneur, à Alger, la lettre
transcrite ci-dessus, espérant que ses protestations mensongères, dont
il était si prodigue, atténueraient les effets du châtiment qui le
menaçait. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, il était trop tard ; notre
longanimité était à bout. Le brillant combat de Meggarin, où le dernier
Sultan de la dynastie des Ben-Djellab et son allié, le chérif
Mohammed ben Abd-Allah, étaient battus de la manière la plus
complète, nous ouvrait les portes de Tougourt. Le colonel Desvaux
faisait, le 2 décembre, son entrée dans celle capitale du Sahara et en
prenait possession au nom de la France. Ce rapide succès étendait
notre domination à 135 lieues du littoral.
Le pays qui a été le théâtre des événements que nous allons raconter,
n'est autre que la mystérieuse Gétulie des auteurs grecs et romains,
c'est-à-dire le Sahara au ciel brûlant, au sol de sable, mais bien moins
désert et moins inculte que son nom semble l'indiquer et que le croient
surtout la plupart des Européens,
Au temps des Romains, la Gétulie fut toujours un foyer menaçant de
rébellion d'où se déchaînaient a l'improviste et à bride abattue ces
hordes innombrables, avides de meurtre et de pillage, qui venaient
troubler le repos de la Numidie. Les lignes d'avant-postes, dont nous
retrouvons encore les vestiges sur les limites du Tell, ne pouvaient les
contenir qu'imparfaitement. Les Sahariens, de nos jours, conservent
intactes ces habitudes séculaires de turbulence et de vagabondage, tant
il est vrai que la nature d'un pays influe considérablement sur le
caractère de ses habitants, qu'on les nomme Libyens, Gétules ou plus
vulgairement Sahariens; la question a été de tout temps la même entre
le nomade, au brutal instinct de destruction, et convoitant le bien
d'autrui, et l'habitant sédentaire et plus paisible des oasis ou du Tell.
Que le chef de la révolte se nomme Tacfarinas, Mohammed ben Abd-
Allah, ou bien encore le chérif Bou Choucha, c'est toujours dans le
Sud, le pays des intrigues, que les rebelles ont trouvé, en tout temps, le
moyen de se relever de leurs défaites, en recrutant de nouveaux
partisans pour recommencer la lutte à la première occasion.
Tougourt (1) " (l)Je suis l'orthographe adoptée ; il convient cependant
de faire remarquer que, transcrivant exactement le nom arabe, il
faudrait mettre Touggourt avec un double g comme le prononcent les
gens du pays. " est la capitale de l'Oued Rir. On donne le nom de
Oued Rir à l'ensemble des oasis qui s'allongent à peu près suivant le
méridien de Biskra a l'oasis de Blidet Amar, la plus méridionale de ce
bassin. Tougourt, que les Arabes appellent le ventre du Sahara, est
situé à 135 lieues du littoral, entre le 3e et le 4° degré de longitude et
le 33° de latitude, sur la limite occidentale de son oasis dont les
palmiers, au nombre de quatre cent mille environ, ne la bordent que
sur le cinquième à peu près de sa circonférence. Les vents du nord-
ouest, qui amènent sans cesse des sables, ont formé un monticule qui
occupe presque tout le reste de son développement. Tougourt, qui a la
forme
circulaire, est entourée d'un fossé jadis plein d'eau, au-dessus duquel
est un mur d'enceinte de 2 mètres 50 d'élévation, flanqué de petites
tours espacées de 60 mètres environ l'une de l'autre.
Ces tours, de 3 mètres de côté, n'ont guère plus d'un mètre au-dessus
du reste de l'enceinte. Elles sont garnies d'un petit étage intérieur de
façon qu'elles pourraient renfermer un double rang de défenseurs.
Cette fortification primitive, en grossière maçonnerie gypseuse, est
percée de trois portes dont l'une donne accès dans la Kasba, située sur
le bord sud-ouest de l'enceinte.
Le marché se trouve à peu près au centre de la ville : c'est un carré
d'environ 40 mètres de côté ; quatre grandes rues viennent y aboutir.
Comme toutes les villes orientales, Tougourt renferme une infinité
d'impasses étroites et couvertes sur lesquelles s'ouvrent les portes des
maisons. Toutes ces rues sont obstruées par des bancs maçonnés qui
rétrécissent la circulation de telle sorte que deux chevaux au plus
peuvent y passer de front.
L'enceinte de la Kasba forme un rectangle de 45 mètres sur 50. En-.y
entrant par la porte de la ville, qui est défendue par un tambour, on se
trouve sur une petite place ayant à sa droite et devant soi des bâtiments
qui servent d'écuries. Sur la face que l'on a a gauche, s'ouvre la porte
conduisant à l'intérieur, si l'on suit le chemin couvert qui aboutit
perpendiculairement à la façade ; mais à peine entré, on voit un
deuxième chemin couvert prenant à droite et aboutissant à une petite
cour de forme à peu près triangulaire.
Au sommet du triangle on rencontre la porte appelée Bab-el-R'eder,
qui s'ouvre sur le fossé Bab-el-R'eder, ou autrement dit en notre
langue la Porte de la trahison, et qui mérite bien cette appellation.
C'etait par là, en effet, que les tyrannaux du Sahara faisaient passer et
disparaître secrètement les cadavres des hommes gênants qu'ils
savaient, à l'aide de caresses, attirer dans leur antre pour s'en
débarrasser sans bruit. Ils s'en servaient aussi pour introduire
mystérieusement dans leur sérail les femmes enlevées à leurs sujets et
que la plupart du temps on ne revoyait plus, ni mortes ni vivantes.
Le coté sur lequel ouvrait cette porte est a peu près désert et se prêtait
admirablement au crime ; aussi les Tougourtins ne la regardaient-ils
de loin qu'en tremblant de frayeur. Combien d'imprudents trop curieux
avaient été précipités et noyés dans les eaux bourbeuses de son fossé .
Le passage conduisant de la cour d'entrée à l'intérieur de la Kasba,
aboutit d'abord à une autre cour carrée qui, sur trois façades, est
entourée des appartements des anciens cheïkhs ou sultans de
Tougourt. Ces appartements, au nombre d'une vingtaine environ, sont
au second étage ; c'est un dédale de petites chambres où la lumière
pénètre à peine, correspondant entre elles par des corridors sombres ou
séparées par des pièces non couvertes ; des escaliers étroits
communiquent avec les chambres du rez-de-chaussée, ainsi qu'avec
les petites cours intérieures et le jardin. De nombreux murs de refend
diminuent la portée des poutres de palmiers qui soutiennent les
terrasses. Quant au jardin qui est tout petit, il contient quelques arbres
fruitiers et beaucoup de rosiers.
La grande mosquée de Tougourt est, sans contredit, la construction la
plus remarquable en ce genre, non seulement de l'Oued Rir, mais de
tout le Sahara constantinien. Elle est l'œuvre d'architectes tunisiens.
Il y a là un vague souvenir de l'architecture sarrazine. On y voit des
cadres de portes et des colonnettes en marbre blanc que l'on a tirées à
grands frais de Tunis. Le mur de la façade est revêtu de carreaux en
faïence vernie. Près de la grande mosquée, se dresse le minaret en
briques cuites d'une grande solidité, ayant appartenu à la vieille
mosquée en ruines et qui porte les marques des boulets que lança
contre elle l'artillerie de Salah bey, dans les circonstances que nous
relaterons plus loin.
Un espèce de large mare régnait autour de l'enceinte dans le fossé, qui
pouvait être complètement rempli d'eau au moyen de quatre sources
existant dans les jardins des environs ; la plus grande hauteur d'eau
qu'on pouvait y obtenir était de 1 mètre 50 à 2 mètres, suffisante pour
en empêcher le passage. On traversait ce fossé sur un pont jeté devant
chacune des portes de la ville ; ces ponts et troncs de palmier
reposaient sur pilotis. La
communication de la kasba avec la campagne avait lieu en temps
ordinaire par une chaussée en terre ; en temps de guerre les sultans
tougourtins faisaient faire dans cette chaussée une tranchée
transversale pour donner passage à l'eau, et dès lors les
communications étaient coupées.
Les deux portes de la ville, appelées Bab-el-Khadra et Bab-es-Selam,
étant enlevées et murées, on ne communiquait plus dès lors avec
l'extérieur que par Bab-el-R'eder, c'est-à dire par la Kasba, sous les
yeux du sultan ; quelques troncs de palmier, jetés sur la tranchée de
quatre mètres de large environ, servaient alors, comme un pont levis,
de passage aux hommes à pied seulement (1) Depuis 1872,
l'ancienne Tougourt a changé d'aspect, ainsi que nous le raconterons
plus loin ; nous parlons ici de la ville telle qu'elle était sous ses anciens
dominateurs.
Le fossé que les Tougourtins appelaient avec emphase El-Bahar - la
mer - n'avait pas moins de sept mètres de large. Il était rempli d'une
eau bourbeuse ne se renou-velant guère et recevant les égouts et les
immondices de la ville. Le fond en était vaseux et aux époques des
chaleurs devenait un foyer pestilentiel, exposant à la mort tous les
habitants qui n'avaient point émigré. Nous dirons en quelle
circonstance ce fossé a été comblé par nous.
Les maisons de Tougourt sont bâties en briques de terre (touba),
séchées au soleil; celles des riches, en moellons de marne calcaire et
argileuse ; la Kasba et une partie de l'enceinte, avec de la marne
calcaire qui est plus solide que l'argileuse.
Cinq villages dont le plus éloigné n'est qu'à trois kilomètres du point
central, forment les faubourgs ou la banlieue de Tougourt; ils
s'appellent: Nezla, Sidi-Mohammed, Sidi-ben-Djenan, Beni-es-Soud,
Tabesbest et Zaouïa.
Tougourt, avec ses annexes, a une population d'environ cinq mille
habitants, qui, comme toute celle de l'Oued Rir', est un croisement de
nègres et de blancs. La race blanche y est débile et faible ; mais les
nègres importés par les caravanes sont vigoureux et ne semblent point
souffrir du climat. Le mélange, des nègres et des blancs produit une
race de métis aux cheveux laineux, au nez épaté, aux lèvres grosses,
aux membres fluets, qui constituent la population dite Rouar'a.
Dans l'Oued Rir' on n'a pas encore découvert de pierres romaines. Il y
a cependant, dans le pays, des traditions qui prouveraient que, si les
Romains ne s'y sont pas établis, ils ont du moins cherché à y pénétrer,
puisque à travers les siècles le souvenir en est resté. Auprès de l'oasis
de Tamerna, raconte-t-on, une armée romaine fut anéantie par les
nomades ; une autre aurait été noyée dans les marais de Temacin.
Mais ces traditions ne s'appuient sur aucun document positif et sont
rapportées de tant de façons différentes, selon le génie inventif du
narrateur, qu'on doit se borner à mentionner le fait sans s'y arrêter
davantage. Néanmoins, quand nous voyons les armées romaines, sous
les ordres de Cornelius Ballus, pousser jusque à Cydamus, la
Ghadamès moderne, ville bien autrement enfoncée dans le Sud que
Tougourt et même Ouargla, on doit admettre qu'elles pouvaient bien
ne pas avoir reculé devant une expédition vers ces dernières contrées.
Ptolémée ne rapporte-t-il pas en outre que le commandant militaire de
la Libye, Septimus Flaccus, après être passé par Audjila, oasis au sud
de la Tripolitaine, alla pendant trois mois parcourir avec ses troupes le
pays des ?thiopiens, c'est-a-dire la région du Fezzan et du Wadaï, où
les plus hardis de nos voyageurs modernes pénètrent aujourd'hui avec
tant de peine.
L'historien arabe lbn Khaldoun nous explique l'origine du nom de
Oued Rir' donné au pays qui nous occupe.
C'est, dit-il, parce qu'il était habité par une fraction de la grande tribu
berbère des Rir'a, qui s'était emparée de la contrée qui sépare les
bourgades du Zab d'avec le territoire d'Ouargla. Ils y avaient bâti
plusieurs villes et villages sur le bord d'un ruisseau qui coule de l'ouest
à l'est. Tous ces établissements sont entourés d'arbres ; les bords du
ruisseau sont couronnés de dattiers au milieu desquels circulent des
eaux courantes dont les sources ont embelli le désert. La population
de ces ksours est très nombreuse. De nos jours, on appelle cette
localité le pays des Rir'a. Mais on y rencontre d'autres peuplades
zenatiennes. L'union de ces peuplades ayant été brisée par les efforts
des unes à dominer les autres, il en est résulté que chaque fraction
occupe une ou plusieurs bourgades et y maintient son indépendance.
La plus grande de ces villes se nomme Tougourt. Elle renferme une
nombreuse population dont les habitudes se rapprochent de celles des
nomades. Les eaux y abondent, ainsi que les dattiers.
Le Kitab el Adouani, ouvrage écrit dans le pays même et qui contient
quelques vieilles traditions et chroniques locales, dont j'ai déjà publié
la traduction , mentionne que les premiers habitants de cette partie du
Sahara étaient juifs. " Ils sont, dit-il, de la postérité de Adjoudj ben
Tikran, et habitaient jadis Khaïbar, ville juive dans le Hidjaz. " Plus
loin il ajoute : " les Juifs habitant les ksour du Sahara descendent des
Beni-Abd-ed-Dar, fils de Cossay ". Puis encore: " Les ksour en long et
en large, habités parles Juifs et les Chrétiens, se soumirent aux Beni-
Hachem. Tous ceux d'entre les Juifs, les Coptes et les Chrétiens qui
embrassèrent la religion musulmane à la venue des nouveaux
conquérants, devinrent les alliés des Koraïchites, surtout des Beni-
Hachem, parce que ceux-ci avaient des mœurs plus douces que leurs
autres compagnons et que leur type était plus beau. "
Mais il paraît cependant que, lorsque le flot de l'invasion arabe
s'avança pour la première fois dans les plaines de l'Afrique
septentrionale, il s'arrêta devant les dangers que présentait l'Oued Rir'
et passa outre pour continuer sa route vers l'Occident, jusqu'à ce que
les eaux de l'Océan l'arrêtassent à côté de Tanger.
L'armée arabe, dit la tradition, se dirigeait de Biskra vers Tougourt,
lorsqu'elle rencontra des gens qui remontaient vers le nord, fuyant les
maladies terribles qui régnent tous les ans après le printemps dans
l'Oued Rir', maladies épidémiques qui atteignent une grande partie des
habitants et auxquelles les étrangers ne sauraient se soustraire. A la
rue de ces figures cadavéreuses, de ces membres décharnés par la
fièvre, les Arabes retournèrent sur leurs pas, et 1'éminence du haut de
laquelle le chef arabe donna le signal du mouvement en arrière a
depuis conservé le nom de Koudiat-ed-Dour, le mamelon du retour ou
du changement de direction.
Cette explication de la traduction est plausible ; mais peut-être aussi
que les Arabes, arrivés sur le bord du vaste seuil des plateaux d'où les
regards plongent vers les immenses marais salés du chot Melrir et les
steppes sahariennes qui s'étendent à l'infini comme une mer desséchée,
les Arabes, dis-je, n'osèrent pas s'aventurer dans cette région inconnue
et si étrange d'aspect.
Les traditions conservées par les indigènes sont souvent
contradictoires, et nous en avons ici une preuve évidente. A côté du
récit relatif au Koudiat-ed-Dour, il en existe un autre que nous avons
également recueilli sur place. Les populations de l'Oued Rir', voulant
ennoblir leur origine en la rattachant par un lien quelconque à la race
conquérante, s'intitulent Ridjal-el-Hachan, les hommes d'Hachan.
Parmi les compagnons du général arabe Sidi Okba qui le premier
envahit le nord de l'Afrique, était, disent-ils, un guerrier d'une vertu
exemplaire nommé El-Hachan. Sidi Okba, satisfait de ses services,
l'aurait récompensé en lui donnant la suzeraineté du pays compris
depuis Biskra jusqu'à Ouargla. El-Hachan se serait installé dans
l'Oued Rir et eut une nombreuse postérité qui aurait conservé le nom
générique d'El-Hachana.
On peut encore admettre cette légende ; mais en tenant compte des
événements qui se produisirent en Afrique, a la mort de Sidi Okba, on
doit se demander comment El-Hachan ne fut point massacré ou
expulsé du pays par les Berbères.
Tous les ans, vers le mois d'octobre, les Ridjal El-Hachan se
réunissent encore, quelquefois au nombre de plusieurs milliers, à Ras-
el-Oued, dans l'Oued Rir'; là, pendant deux jours on fait un grand
festin ; on apporte de l'encens et des bougies; on prie, on danse, on
chante en s'accompagnant du tambour de basque. D'après la légende,
Sidi Hachan serait enterré dans l'oasis de Sidi Okba, à côté de son
maitre. C'est l'anniversaire de sa naissance ou de sa mort qui se
célèbre ainsi (1).
(l) Le mot El Hachan signifie aussi palmier sauvage. Et sur ce mot
n'aurait-on pas brodé une légende? Ridjal el Hachan aurait fort bien
pu, au début, ne pas signifîcr autre chose que les hommes ou les
habitants du pays des palmiers.
Un fait caractéristique qui se dégage de notre livre d'EI-Adouani, c'est
l'indifférence religieuse dans laquelle étaient tombés les habitants du
Sahara, mélange inextricable d'aventuriers des premières invasions
arabes répandus ça et là et fondus au milieu des anciennes populations
juives, chrétiennes, ou même berbères autochthones, refoulées par les
nouveaux conquérants. Ils n'avaient plus aucune religion,; dit-il, et
leur abrutissement était tel, qu'ils ne rougissaient pas de jouer entre
eux, dans un état de nudité complète, et à se livrer à des actes encore
plus abominables.
Les marabouts missionnaires qui entreprirent de les convertir à l'islam,
d'abord fort mal accueillis, furent mis dans la nécessité de suspendre
leur oeuvre de prosélytisme et de s'éloigner au plus vite, pour ne pas
s'exposer à être massacrés. Ce passage succinct met en lumière une
particularité curieuse, faisant pressentir les difficultés que dut
éprouver l'expansion du nouveau culte. " Les Sahariens, gens entêtés,
se répandaient en discours violents et en menaces envers ceux qui
voulaient les faire renoncera leurs vieux préjugés. Du reste, Ibn
Khaldoun ne nous dit-il pas que les populations berbères apostasiérent
jusqu'à douze fois? C'est cet historien qui va nous fournir encore
quelques indications sur le passé du Sahara.
Parmi les habitante de l 'Oued Rir', nous dit-il, on trouve des
Kharedjites partagés en un grand nombre de sectes. Celle qui
est en majorité, professe la doctrine des Azzaba (nos mozabites
actuels). Ils ont persisté dans ces croyances hérétiques, parce que la
position de leur pays les tient en dehors de l'autorité des magistrats. "
Ptolémée comparait toute cette région des oasis à une peau de
panthère, rien de plus exact : le fond jaune de la peau c'était le sable
jaunâtre du désert; les taches brunes, les bouquets de dattiers dont la
couleur vert foncé vue de loin semble noire. Les guerres multiples
dont le pays a étè le théâtre ont effacé beaucoup de ces taches, qui,
d'après la tradition, s'élevaient, dans l'Oued Rir' seulement, au nombre
d'environ trois cents. Des monceaux de plairas, des racines
carbonisées par le soleil et des troncs de palmiers renversés, émergent
encore le sol par ci par là, marquant les traces des oasis détruites. Les
premiers ravages dont l'histoire locale ait conservé le souvenir
remontent à la fin du XII° siècle , Ibn R'ania, prince audacieux de la
famille Almoravide, se trouvant trop a l'étroit dans son gouvernement
des Iles Baléares, passa en Afrique et leva l'étendard de la révolte.
Pendant plusieurs années ce fut une succession de revers et de succès.
Réduit à l'impuissance dans le Tell, il se réfugiait dans le Sahara, et,
selon les circonstances,se fixait tantôt dans l'Oued Rir, tantôt à
R'damès, vivant à l'état de chef de brigands, dévastant avec rage toutes
les oasis qui lui refusaient de prendre part au désordre. A cette époque,
l'Oued Rir était placé sous l'autorité du chef Almohade, qui résidait a
Biskra. Quand la dynastie Hafside occupa le pouvoir suprême, elle
donna le gouvernement de toutes ces contrées, jusqu'à Ouargla, à un
chef du nom de Mozni, dont la famille continua longtemps après lui à
y exercer le pouvoir .
Les Mozni, rapporte l'historien des berbères, se conformant de temps
en temps à l'ancien usage, frappaient une contribution extraordinaire
sur les habitants de ces bourgades sahariennes au nom du Sultan, fis
marchaient alors contre eux avec des fantassins du Zab et des cavaliers
des tribus arabes nomades dépendant de la famille féodale des
Douaouda, à laquelle ils étaient obligés de laisser la moitié de la
somme perçue en récompense de leur concours.
Au temps ou Ibn Khaldoun écrivait son histoire, c'est-à-dire vers le
milieu du XIV° siècle, toutes les villes de l'Oued Rir' vivaient
indépendante et chacune d'elles faisait la guerre à sa voisine. La
plupart avaient pour chefs des notabilités de la tribu même des Rir'a,
qui a donné son nom à la contrée La famille des Obeïd Allah, l'une
d'elles, qui gouvernait à Tougourt, était en lutte avec celle des Beni-
Brahim, maîtresse de Temacin. On voit que la rivalité entre ces deux
oasis si rapprochées l'une de l'autre ne date pas d'aujourd'hui. C'est
pour y rétablir l'ordre que Ibn-el-Hakim, général en chef du sultan
Hafside, pénétra dans le pays de l'Oued Rir' en 1338, s'empara de
Tougourt et pilla les trésors et les magasins du seigneur qui y
commandait.
L'histoire a maintenant une lacune et nous voici en pleine légende.
C'est sur les lieux mêmes, auprès des marabouts dépositaires des
souvenirs et des chroniques orales du passé que j'ai recueilli ce qui va
suivre:
Après la chute des seigneurs héréditaires de Tougourt, l'anarchie
régnait partout dans cette région. Un homme influent, du nom de
Bellal, s'empara du pouvoir par la force. La ville n'occupait pas alors
son emplacement actuel, mais était au delà du village de Nezla, à
l'endroit qui s'appelle Tougourt-Kedima, c'est-à-dire le vieux
Tougourt. Sons le cheikh Bellal, dont les descendants habitent encore
Tabesbast, s'accomplirent les événements assez curieux qui
changèrent la face du pays. Un peu au nord de Tougourt existait le
village, maintenant en ruines, deTala. Là vivait une femme de grande
beauté, du nom d'El-Bahadja la joyeuse, dont les mœurs légères, dit
la tradition, troublaient l'esprit de tous les jeunes gens de famille se
disputant ses faveurs. Chassée de Tala, à cause du scandale, elle s'en
alla à Tougourt ; mais, le cheikh Bellal refusant de l'y recevoir, elle
dut s'installer sous un gourbi en branches de palmier, construit à la
hâte par ceux de ses amants qui l'avaient suivie, a l'endroit où fut
élevée ensuite la mosquée de là nouvelle ville de Tougourt. Elle était
là depuis quelques jours, quand arriva Sidi bou Djemlin, le grand
marabout de M'sila, venant quêter pour sa zaouia Bellal et ses
Tougourtins, qui professaient alors la doctrine religieuse Ibadite, lui
refusèrent toute offrande et même de le recevoir chez eux, le traitant
en quelque sorte d'hérétique. Surpris par la nuit, le marabout, sans
gite, était fort embarrassé, quand il aperçut, non loin de la ville, le
gourbi de Bahadja. Il s'y dirigea et la femme galante lui donna, avec le
concours de ses amants, une hospitalité si pleine de prévenances que,
le lendemain au départ, le saint homme appela en ces termes la
bénédiction divine sur la tête de sa gracieuse hôtesse : Dieu, protège
Bahadja; que son modeste gourbi devienne maison et que les maisons
inhospitalières de Tougourt se dépeuplent et s'écroulent !
L'invocation du marabout fut entendue. Des rivalités de pouvoir
divisèrent bientôt les habitants de Tougourt ; c'était tous les jours des
batailles, forçant les plus faibles à émigrer. La lune était à peine
terminée que les mêmes scènes recommençaient entre les vainqueurs
se disputant encore ; la ville se dépeuplait, les maisons, abandonnées,
s'effondraient ; Bahadja, au contraire, voyait les branches de palmier
de sa cahute faire place à une jolie habitation en briques cuites au
soleil et d'autres maisons se grouper rapidement autour d'elle. On
appela cette ville en herbe Tougourt-el-Bahadja, - Tougourt-la-
Joyeuse, - à cause de sa fondatrice, et aussi parce qu'elle citait alors un
lieu de plaisirs fréquenté par toutes les jolies filles du Sahara. A une
autre époque, - cela se pratiquait ainsi au Kef, - la Sicca Veneria des
Romains, dont le temple, consacré a Venus, donnait asile aux jeunes
beautés qui, selon l'ancienne pratique phénicienne, allaient se créer
une dot en faisant commerce de leurs charmes, Bahadja, la Vénus
saharienne, nous a laissé de nombreuses adeptes dans les na'iliennes,
nos contemporaines, mais qui toutes ne se convertissent pas comme
elle a une vie plus honnête, ainsi que nous allons le dire. Quoi qu'il en
soit, d'après la légende locale, voilà sous quels auspices se développa
la nouvelle ville de Tougourt :
Les marabouts jouent un grand rôle dans toutes ces traditions et en
voici maintenant un second qui apparaît sur la scène. Il était chérif du
Maroc, sans doute de la famille Merinite, et s'appelait Sidi
Mohammed ben Yahia. Allant en caravane a la Mecque, il passa par
Tougourt. S'y arrêta-t-il pour s'y divertir, comme tant d'autres
voyageurs? Non ; respectons la légende. Ce fut, rapporte-t-elle, pour y
réformer les mœurs. El-Bahadja lui fit bâtir, à proximité de sa
résidence, l'oratoire dont ou voit encore les restes et, par respect pour
son saint caractére, elle envoyait tous les jours ses musiciens
particuliers lui jouer des aubades.
La cour d'amour, on le voit, vivait en très bonne intelligence avec
l'asile du recueillement. Mais le marabout finit par avoir la
prééminence en captant par ses sermons l'esprit de Bahadja, qui
rompit avec ses fredaines passées et entra, dirions-nous, en religion,
après avoir cédé à Sidi ben Yahïa et tous ses pouvoirs et toute sa
fortune. On n'entendit plus parler d'elle, et pendant qua-rante ans le
marabout gouverna en maître l'Oued Rir'. Ses dis-ciples, Sidi Khelil,
Sidi Rached, Sidi Seliman, fondèrent des oasis qui portent leur nom et
ils contribuèrent comme lui à ramener dans la vraie religion de l'Islam
plusieurs tribus professant l'hérésie Ibadite, ou autrement dit, les
Mozabites qui peuplaient alors cette contrée.
Tant que vécut Sidi Yahia, il put, par son influence et ses sages
conseils, faire régner le calme, éteindre les rivalités d'oasis à oasis ;
mais, après sa mort, la guerre civile éclata de nouveau entre elles,
notamment entre Tougourt et sa voisine Temacin, encore à propos
d'une femme du nom de Kahila, que se disputaient les jeunes gens des
deux bourgades. L'ainé des fils de Sidi Yahia, froissé de l'irrévérence
avec laquelle les anciens sujets de son père accueillaient ses
exhortations pacifiques, les maudit et émigra vers le nord. Il vint
fonder dans les plaines des Oulad Abd-en-Nour, à peu près à mi-
chemin sur l'ancienne route reliant Constantine à Sétif, la zaouïa de
Mâmra, que nos routiers appellent le marabout.
Ce départ fut le signal de nouvelles calamités. Les souvenirs ecrits
confirment maintenant la légende orale et voici ce que je trouve a ce
sujet dans le Kitab-el-Adouani, ouvrage composé dans le pays
même :
" Un homme des Beni-Merin, ancienne famille souveraine du Maroc,
habitant la ville de Fez, avait l'habitude de faire tous les ans le
pèlerinage de la Mecque. Il passait par l'Oued Rir', Où il vendait le
surplus de ses marchandises. Des gens de ce pays l'engagèrent à se
fixer parmi eux; il accepta leur proposition et, peu de temps après, en
effet, il venait s'y établir avec sa famille et ses richesses. Ce pèlerin
avait deux femmes : il en installa une à Tougourt et l'autre a Temacin
et construisit sur ces deux points un ksar pour y placer séparément
chacune de ses femmes, auxquelles il donna quatre-vingts esclaves
pour les servir et les garder. Afin d'éviter les discussions, il avait
expressément défendu aux habitants d'un ksar d'avoir des relations
avec ceux de l'autre. Bedra était le nom de la première de ces
femmes ; elle était fille de Moulay Yazid, le chérir du Maroc ; la
seconde, nommée Bedria, était issue de Felias, seigneur de Méquinez.
Le pèlerin, ayant ainsi établi ses femmes et ses esclaves à Tougourt et
à Temacin, vécut paisiblement jusqu'en l'année 835 (1431 de J.-C. ).
Alors survint une sécheresse excessive dans la contrée, au point que
les habitants, ne pouvant plus nourrir leurs familles, se virent dans la
nécessite de vendre comme esclaves leurs fils et leurs filles. Le pèlerin
marocain leur acheta quinze cents enfants des deux sexes. Mais la
misère devenant encore plus grande, les maris durent vendre leurs
femmes. Cette calamité suspendit pendant quelque temps la
reproduction de l'espèce humaine dans la contrée. Il leur acheta aussi
leurs chevaux, leurs usten-siles, leurs jardins de palmiers. Les gens de
l'Oued Rir' ne possédant plus que leur corps et la disette continuant à
sévir, ils finirent par se vendre eux-mêmes.
Quand le pèlerin se trouva propriétaire de tout ce qui existait autour de
lui, il dit à ses esclaves : Faites vos préparatifs, je vais entreprendre un
long voyage, nous partirons demain, je vous emmène tous avec moi.
Cette nouvelle, accueillie avec résignation, aucun ne chercha à se
soustraire a l'autorité de son nouveau maître.
Le lendemain, cependant, le pèlerin, au lieu de se mettre en route,
réunit tout son monde et annonça qu'avant de partir il fallait qu'on lui
construisit une mosquée. Chacun se mit à l'œuvre et une magnifique
mosquée s'éleva en effet ; il attribua des revenus considérables a son
entretien et y plaça des lecteurs du livre sacré (le Koran). Lorsque tout
fut terminé, le pèlerin convoqua de nouveau ses esclaves à une grande
réunion, puis arrivant au milieu d'eux, il proclama à haute voix :
" Je témoigne devant Dieu et devant les anges que, par amour pour
eux, je vous rends a tous la liberté ! "
Les esclaves acceptèrent leur affranchissement avec une joie
extrême, mais, pour exprimer leur reconnaissance au généreux pèlerin,
ils lui déclarèrent à leur tour qu'ils resteraient toujours ses serviteurs
dévoués et firent le serment solennel d'être fidèles à lui et à ses
descendants. Depuis cette époque, en effet, les habitants de cette
contrée ont tenu cette promesse sacrée et sont restés sous la
dépendance de la famille du pèlerin des Beni-Merin. "
Quant à l'origine noble du pèlerin issu de la famille royale des Beni-
Merin, jadis souveraine de tout le Maghreb, elle est établie par divers
écrivains arabes, entre autres par le voyageur El-Aïachi. Mais, dans la
chronique tunisienne d'El-Hadj Hamouda ben Abdelaziz, je trouve ;
ace sujet un renseignement encore plus précis. Voici ce qu'il dit :
" Ces Benou Djellab, souverains de Tougourt et qui y commandent
depuis les temps anciens, sont les derniers descendants de la famille
des Mérinides. Leur autorité s'étend sur le pays du Rir. "
Le pèlerin, fondateur de la nouvelle dynastie saharienne, s'ap-pelait
El-Hadj Seliman ou Selman. On le surnomma El-Djellab, épithète qui
a servi depuis de nom patronymique à ses descen-dants et qui, mal
comprise, a donné lieu à une erreur de tra-duction et, par suite, à une
légende fantaisiste qui ne s'est que trop répandu, d'après le livre sur le
Sahara algérien, du général Daumas, rédigé à Alger sur les
renseignements de simples caravaniers ou de gens mal informés .
La famille régnante à Tougourt, y est-il dit, est celle des
Ouled Ben-Djellab (les enfants des troupeaux). Il est probable qu'elle
compte une très nombreuse succession de cheïkhs, car l'origine de sa
puissance va se perdre dans l'ombre de la légende, peut-être même de
la fable.
Le Sultan de Tougourt était mort sans postérité, dit la tradition, les
rivalités des grands et, par suite, la guerre civile a décimaient la nation
; lassés, enfin, de se massacrer sans se vaincre, les différents partis
convinrent unanimement que le premier individu qui entrerait dans la
ville, a jour donné, - serait élu Sultan. Un pauvre Arabe du désert,
conducteur de troupeaux (Djellab) fut, ce jour là, le premier qui mit le
pied dans Tougourt : le hasard l'avait fait roi ! On lui obéit cependant
aussi bien et mieux peut-être que s'il eût été choisi par son peuple, et
personne n'a songé depuis à disputer à la famille des Ouled Ben-
Djellab le pouvoir ni l'hérédité.
Lorsque sous les palmiers de Tougourt, courant avec les tolba du pays
et entre autres avec Bou Chemal, l'ami de Berbrugger, je leur répétais
le conte des Mille et une nuits qui précède, ils riaient en chœur de sa
naïveté. Le mot Djellab signifie, en effet, un conducteur de moutons,
de chameaux, même un marchand d'esclaves, ce qui eût mieux
convenu au récit imaginé; mais ici il a un autre sens, concordant
exactement avec la tradition écrite il y a au moins deux siècles par El-
Adouani, El-Djellab veut dire : Celui qui attire des gens à lui par ses
bontés ; qui se les concilie ; en résumé l'homme bienfaisant,
expression qui consacra le souvenir de celui qui, a une époque de
misère, secourut généreusement une population affamée puis
reconnaissante.

L'origine des princes de Tougourt ne se perd ni dans la nuit des temps


ni de la fable, phrase très élastique pour combler une lacune à défaut
de renseignements. Elle est suffisamment connue dans le pays pour ne
pas avoir besoin de remonter à des fictions.
Une chadjara, ou arbre chronologique de cette famille, m'a été
communiqué à Tougourt même où plusieurs tolba en ont inscrit la
copie sur les marges ou la première feuille de leurs livres de prière.
J'en donne la copie textuelle :
1-Le premier des Sultans de Tougourt, au IX° siècle de l'hégire, est El-
Hadj Seliman El-Merini El-Merini El-Djellabi.
2- Après lui son fils Ali, que Dieu lui accorde sa miséricorde.
3- Après lui son fils le Sultan Ahmed.
4- Après lui le Sultan Amer, fils du précédent.
5- Après lui le Sultan Seliman , frére du précedent .
6- Et après lui Ahmed son fils . Et de son temps les Turcs s'emparerent
de la ville de Tougourt et de celle de Ourdjelan (Ouargla).
7- Et après lui le Sultan Mansour , fils du Sultan Ahmed .
8- Apres lui son fils Atman.
9- Après lui le Sultan Ali ; fils de sa sœur .
10- Après lui le Sultan Mabrouk ben Athman .
11- Après lui le cheikh Ali, le borgne, qui envahit Ourdjelan
(Ouargla).
12- Apres lui le Sultan Moustapha. fils du borgne.
13- Après lui son (fils le cheikh Soliman.
14- Et après lui son fils Mohammed ben Soliman.
Je ne continue pas cette nomenclature servant à indiquer la filiation ou
la succession au trône du désert, mais qui par son laconisme
désespérant, le manque de dates, de détails sur les événements
contemporains devient fastidieux. La suite, a partir de Soliman ben
Mustapha, le 13 ° Sultan, nous la possédons au complet. A l'aide
d'autres documents, nous tâcherons d'éclairer quelque peu le mutisme,
la sécheresse de ces archives locales.
On trouve dans la mosquée neuve de Tougourt, sur une inscription
rappelant l'œuvre pieuse de l'un des descendants du pèlerin Mérinide,
un de ces jeux de mots fréquents dans le style lapidaire oriental, qui
vient à l'appui de ce qui précède à pro-pos du sens exact du nom de
Djellab. Citons ce passage pour clore cette question étymologique,
bien établie par les traditions locales et servant de père en fils aux
Ben-Djellab de titre de noblesse :
Au nom de Dieu clément et miséricordieux,
Que la priére de Dieu soit sur notre seigneur Mohamed .
Celui qui à remis cette chaire est le cheikh Ibrahim .Sa bienfaisance a
attiré à lui beaucoup de gens de tous pays . Il est fils de Djellab , donc
c'est en faisant le bien qu'il a gagné nos cœurs (Djellabna)
Cette restauration méritoire a été achevée , avec l'aide de Dieu , à la
fin du mois de Safar . Si tu veux , ? lecteur , savoir en quelle année ,
calcule la valeur des lettres composant le mot Mirech (1250- de
J.C.1834)
En bâtissant cet oratoire à la gloire de Dieu, ce prince , d'une
générosité sublime, souhaitait pour le jour de la résurrection la
meilleure des récompenses et n'agissait que d'après l'inspiration d'une
âme pure. Il préféra la vie éternelle à ce monde périssable.
Les habitants de Tougourt avait donc accepté la suzeraineté du pèlerin
Soliman-el-Djellabi, ainsi que le rapporte la chronique locale; mais ce
choix ne dut point s'accomplir sans l'adhésion des nomades arabes,
possesseurs de la majeure partie des palmiers de l'Oued Rir' et
dominateurs de ce que nous appellerions le pays plat ou le pays des
pâturages. Pour être plus explicite, disons que de tout temps l'habitant
de l'oasis ou de l'wahat a dû subir l'ascendant du nomade qui,
semblable à la mer, l'entoure de toutes parts. Or, les Oulad Moulât
campant devant Tougourt, c'est avec eux tout d'abord qu'il fallut traiter
; et cela ressort des privilèges traditionnels dont cette tribu a joui
jusqu'à notre conquête. Ils avaient voix délibérative dans le conseil et
étaient appelés à sanctionner l'élévation au pouvoir de chaque nouveau
cheikh de Tougourt, portant pompeusement le titre de Sultan. Une
telle dignité en plein désert parait étrange ; mais ce n'est pas le seul
exemple à signaler : nous verrons aussi les sultans de Temacin et de
Tamerna, ceux de Negouça et de Ouargla, dynasties de principicules
sahariens, tous aussi orgueilleux et jaloux les uns et les autres de ce
titre, le plus souvent acquis et conservé par leurs largesses.
Les Oulad Moulât s'étaient également réservé la prérogative de fournir
eux-mêmes la mezarguïa ( cavaliers armés de lances. Le nom ancien
est resté bien qu'ils soient aujourd'hui munis de fusils.) ou garde
prétorienne du sultan de leur choix. Nous les verrons plus tard, dans
les luttes entre prétendants, établir la légitimité en faveur de celui pour
lequel ils prenaient parti, quels que fussent les droits du rival.

Deuxième partie de la note historique de Touggourt

Deuxiéme partie de la note historique de Touggourt

A l'époque où se passaient ces événements, vers la fin du XV° siècle,


la famille féodale des Douaouda, qui commandait aux arabes Riah,
était déjà depuis longtemps maîtresse du Sahara, des Ziban jusqu'à
Ouargla. La principauté de Tougourt, c'est-à-dire, un etat dans l'?tat,
n'aurait pu se fonder chez eux sans leur assentiment. Les détails nous
manquent sur cet incident, mais quelques mots relevés sur un arbre
généalogique des Douaouda pourraient tout expliquer :
< Sakheri, lisons-nous, issu de Yakoub ben Ali, épousa la fille de
Soliman-el-Djellabi, le maître de Tougourt. >
Ce Sakheri était cheïkh-el-arab, c'est-à-dire, d'après l'arbre
chronologique, commandait aux tribus nomades en 886 de l'hégire
(1481 de J.-C). Cela coincide assez bien avec l'époque probable de
l'avènement de la dynastie djellabienne. On peut donc admettre que
cette alliance entre les deux familles, qui s'est, du reste, souvent
renouvelée par la suite, favorisa, dès le début, l'influence du pèlerin
merinide, s'implantant dans un pays auquel il était étranger, il est à
remarquer, dans le passage que nous venons de citer, qu'il n'est
qualifié ni du titre de cheikh et encore moins de celui de sultan ; il est
tout simplement moula, - expression très-commune au Maroc pour
désigner un homme riche, ou celui qui, par son origine chérifienne,
exerce une certaine influence religieuse - un maître spirituel, qui, outre
qu'il épousait sans doute quelque jolie fille élevée ailleurs que sous la
tente des nomades, dut également rechercher cette alliance avec une
famille riche et noble de race. Le beau-père n'en profitait pas moins
pour se poser et s'imposer dans le pays. La tradition a conservé le
souvenir de l'éclosion de ce petit gouvernement !
" Le premier qui fonda la dynastie des Ben-Djellab fut le cheïkh
Soliman. Lorsqu'il parvint au pouvoir, lisons-nous dans une notice ,
l'anarchie régnait dans les oasis de son commandement. Les marchés
destinés à l'échange pacifique des denrées et des produits de
l'industrie, étaient devenus de véritables champs de bataille, où l'on
assouvissait les haines de tribu à tribu, de village à village, de famille
a famille. A peine se passait-il un jour sans que la poudre parlât. Par
suite de l'insubordination des sujets, le trésor et les magasins de dattes,
qui sont la partie la plus importante du trésor, avaient cessé de se
remplir. Il fallait un bras ferme pour rétablir la sécurité et la richesse.
Le cheïkh Soliman, descendant de l'illustre dynastie des Beni-Merin,
vint pacifier Tougourt. Connaissant aussi bien les ressources du pays
que sa constitution politique, il appela autour de lui les hommes les
plus populaires des principales oasis, notamment les marabouts, et les
combla de faveurs. Dans le pays des musulmans, il est difficile
d'innover.
Le cheïkh Soliman se sentit assez fort pour ne pas modifier la
forme du gouvernement. La Djemaa était l'assemblée où les
princes puisaient en quelque sorte leurs inspirations : il la conserva.
C'était être le maître que d'avoir le droit d'en nommer
les membres. Une deïra de cinq cents cavaliers choisis et équipés à ses
frais forma le noyau de l'armée, avec laquelle il parcourut ses états en
tous sens, châtiant les rebelles, apaisant les haines et rétablissant les
impôts sur des bases solides.

Je ne continue point cette citation se rattachant jusqu'ici aux débuts


des Ben-Djellab. Mais une similitude de noms et le manque d'un arbre
généalogique font maintenant commettre à l'information de M.
Cherbonneau une très grosse erreur. Il fait mourir Soliman dans un
guet-apens que lui tendit la célèbre Oum Hani, devenue chef des
Arabes après la mort de son mari. Cet événement s'accomplit en effet,
mais deux siècles plus tard, puisque notre voyageur Peyssonnel,
contemporain de cette héroïne, lui fut présenté en 1725. Un Soliman
de la lignée du premier, et le treizième prince de la dynastie
Djellabienne, fut en effet massacré par Oum Hani. Nous aurons à en
parler a sa place. Mais un autre argument irréfutable contre cette
erreur, et qui a échappé à la sagacité habituelle de M. Cherbonneau,
nous est fourni par El-Aïachi .Ce pèlerin passant à Tougourt, le 13
janvier 1663, fait un éloge enthousiaste du prince qui y gouverne ;
c'est un Ben-Djellab, issu des Beni-Merin, dit-il, et cette famille a déjà
fourni plusieurs générations de souverains à Tougourt.
A environ deux kilomètres à l'ouest de la ville de Tougourt, sur un
plateau dénudé, on aperçoit une demi-douzaine de constructions
carrées surmontées de coupoles et alignées d'une façon assez
pittoresque ; l'une d'elles, plus grande que les autres, renferme une
cour et plusieurs dépendances. C'est là que sont en-terrés les Ben-
Djellab depuis Soliman, le premier de la lignée. Un bloc de
maçonnerie de plâtre, ayant la forme d'un cercueil, recouvre chaque
tombe; elles sont nombreuses mais sans épitaphes. Autrefois, cet asile
funèbre était curieux à voir, entretenu qu'il était, d'abord par les Ben-
Djellab eux-mêmes, puis par notre kaïd Ali Bey, allié à la famille ; aux
quatre angles supérieurs de chaque cube de bâtisse étaient des œufs
d'autruche posés comme sur un coquetier. Ils ont été volés ou brisés
lors de la dernière insurrection et les monuments eux-mêmes tombent
en ruines. Pendant nos expéditions dans ces régions, nos soldats,
visitant respectueusement cette nécropole, lui donnèrent un nom qui
lui est resté : dans leur langage imagé ils l'appelèrent la Saint-Denis
des princes du Sahara.
Ces tombeaux de famille, quelques rares exemplaires de l'arbre
généalogique, diverses traditions parfois contradictoires, qui vont
chaque jour se perdant, voilà tout ce qui reste, avec les minarets de
deux mosquées, comme souvenir des premiers Ben-Djellab. Nous
avons vu, dans le passage d'El-Adouani, que le pèlerin merinide
inaugura la prise de possession de sa principauté en faisant construire
une mosquée a Tougourt. Le sanctuaire de la prière, dans lequel nous
aurions pu -trouver une dédicace commemorative, s'est effondré; le
minaret seul a résisté à l'action destructive du temps et même aux
boulets de Salah Bey dont il porte les empreintes. Il est carré et en
briques rouges disposées avec symétrie pour simuler de fausses
fenêtres ogivales encadrées de colonnettes, dans le genre de ce qui se
remarque sur les monuments religieux de l'époque sarrazine à
Tlemcen et au Maroc.
D'après la tradition locale, le minaret de Temacin serait contemporain
de celui de Tougourt. El-Adouani dit positivement que le pèlerin
construisit un ksar dans l'une et l'autre ville. Du reste, le voyageur El-
Aïachi ne mentionne-t-il pas que ce minaret de Temacin, d'après une
inscription qu'il a lue sur sa porte, a été construit par un architecte
appelé Ahmed ben Mohamed de Fez, en 817 de l'hégire (1414 de J.-
C), date qui correspond a peu près à l'apparition du pèlerin de Fez
dans l'Oued Rir'.
il est à présumer que les successeurs de Soliman continuèrent à vivre
en bonne intelligence avec les chefs des nomades et que, grâce a leur
concours, ils purent agrandir leur principauté, au détriment de celles
de Tamerna et de Temacin leurs voisines. Peut-être déjà à cette
époque commencèrent-ils à acquérir l'influence qu'ils ont exercée
depuis sur la région du Souf. Quoi qu'il en soit, à défaut de documents
locaux, les écrivains européens du temps nous font pressentir qu'il y
eut, dans la bonne entente , des alternatives entre les habitants de
l'oasis et les nomades. Marmol rapporte que Tougourt et Ouargla se
mirent sous la protection des Turcs pour être protégées contre les
Arabes et qu'elles payaient pour cela une redevance annuelle. Mais,
ajoute-t-il, ces deux villes se révoltèrent à cause qu'elles en étaient
traitées cruellement et sur la créance que les Turcs ne seraient pas
capables d'entrer si loin dans le fond du pays pour faire cette
conquete. Néanmoins, les Turcs accomplirent cette expédition
aventureuse dans les sables à l'aide du concours que leur prêta leur
allié kabyle Abd-el-Azziz, appelé La-Abbés par Marmol et qui n'est
autre que l'ancêtre de la famille féodale des Mokrani. Celui-ci avait
fourni pour cette campagne lointaine un contingent de seize cents
chevaux et de cent quatre-vingts mousquetaires a pied et, en outre, un
certain nombre de Berbères pour traîner l'artillerie, parce que c'est un
pays plat . Laissons maintenant la parole à l'Espagnol Haëdo qui
raconte tout au long cette expédition:
" Dans cette même année 1552, on apprit que le roi de Ticarte -
(Tougourt) ne voulait plus payer comme par le passé certains
tributs au Pacha d'Alger. Ce roi est un More dont les ?tats sont à vingt
et une journées d'Alger, à cinq de Bescari (Biskra), très-près du
Sahara et du pays des nègres, en tout à cent cinquante petites lieues
d'Alger. Salah Rais entreprit une expédition contre ce prince, au
moment d'octobre. Il emmena trois mille arquebusiers turcs ou
renégats, mille cavaliers et pas plus de deux pièces de canon. Il cacha
soigneusement le but de sa marche, afin de surprendre son ennemi.
Aussi, il était déjà à quelques lieues de Tougourt avec son camp,
lorsque le roi de ce pays en fut informé. Celui-ci n'osant sortir pour
combattre ,avec ce qu'il avait de monde, se laissa assiéger dans la
ville qui était très-forte, par le conseil de son gouverneur; car ce roi
était encore fort jeune. Il espérait que ses vassaux et les autres Mores
ou Arabes, ses voisins ou amis, lesquels étaient tous grands ennemis
des Turcs, viendraient le dégager.
Salah Rais battit la ville pendant trois jours avec ses deux
pièces ; le quatrième, il donna l'assaut et la prit avec grand
carnage de ses habitants. Le roi qui avait été pris vivant fuit amené
devant le Pacha qui lui demanda pourquoi il avait osé
combattre contre la bannière du Grand Seigneur et manqué a
la foi qui lui était due. Le jeune prince s'excusa sur son gouverneur qui
avait autorité sur lui; ce dernier, disait-il, était
cadi et, en cette qualité, il avait tout sous la main, de sorte que
lui, roi de Tougourt, n'avait pu faire autrement que de suivre ses avis.
Alors Salah Raïs fit venir ce cadi et la chose se trouva comme le roi la
lui avait racontée, avec cette addition que le susdit cadi, en exhortant
les Mores à combattre les Turcs, leur disait
que celui qui tuait un Turc avait autant de mérite aux yeux
de Dieu que celui qui tuait un chrétien. Le Pacha lui fit alors
lier les pieds et les mains et le fit placer en cet état a la bouche
d'un canon auquel on mit le feu . L'explosion déchira ce
malheureux en pièces.
Les habitants de Tougourt et des alentours, au nombre d'environ douze
mille, de tout âge et condition, furent vendus
comme esclaves. Le pays fut pillé et ravagé, après quoi Salah
Raïs emmena le roi qui avait à peu près 14 ans. Il alla a quatre
journées de là pour prendre et tuer le roi de Ouargla qui refusait
également de payer le tribut aux Turcs. (Nous verrons plus loin ce qui
concerne cette ville.)
Salah Raïs reprit ensuite la route d'Alger. En repassant par
Tougourt, le pacha y laissa le jeune roi qui s'engagea, ainsi
que les principaux du pays auxquels on rendit la liberté et auxquels
on le confia, de demeurer fidèle et loyal envers les Turcs et de leur
donner annuellement un tribut de quinze
nègres, lequel tribut se paye encore aujourd'hui.
Le Tacherifat, ou registre de l'ancienne Régence , dans le chapitre
relatif aux revenus de l'Odjak d'Alger, mentionne en effet cette
redevance dans les termes suivants :
Détail des esclaves nègres envoyés en cadeau chaque année par les
djamaa d'Ouargla, de Tougourt et de Temacin.
. écrit le 20 safar 1205 (1790).
Nègres de Tougourt...... 16
Nègres de Temacin...... 4
Nègres de Ouargla....... 25
o En tout.......... 45.
En note, au-dessous de ce compte, on lit encore :

" Ces populations (du Sahara) furent soumises par feu


Yousef Pacha, qui alla les attaquer avec de l'artillerie et qui, après les
avoir vaincues, imposa à chaque djemaâ, ou assemblée de notables, de
la manière qui vient d'être mentionnée; depuis cette époque les choses
n'ont point changé et de nos jours il en est encore de même. "
Il ressort de cette note que l'impôt établi en 1552 par les Turcs se
payait encore deux siècles plus tard ; c'est notre conquête du reste qui
l'a aboli. Mais il convient de rectifier une erreur de l'écrivain tenant le
registre à jour ; c'est bien Raïs Pacha et non Yousef, qui ne gouverna
que beaucoup plus tard, qui accomplit cette hardie campagne turque
dans les sables.
Yousef Pacha eut a réprimer une grande révolte dans la province de
Constantine, en 1641 ; nous aurons à en parler ailleurs ;
mais, débarqué à Bône, il ne poussa pas au delà de Biskra, où peut-
être il reçut des députations des oasis, venant renouveler leur
soumission. De Biskra, il rentra directement à Alger. Les traditions
locales ne mentionnent du reste que deux fois seulement la marche
d'armées turques dans le Sahara : avec Salah Raïs en 1352 et Salah,
bey de Constantine, en 1788.
Le voyageur El-Aîachi qui visita Tougourt en janvier 1663 va
maintenant nous renseigner sur ce pays.
" Nous partîmes de Temacin, dit-il, et nous arrivâmes le mardi
(14 janvier) à Tougourt, capitale de l'Oued Rir' et résidence
des princes de cette contrée, les Oulad Djellab. Le lendemain de mon
arrivée, j'envoyai à Si Ahmed, frère de l'émir, des vers pour lui
demander communication d'un livre de législation, Les princes de
Tougourt sont les fils du cheikh Ahmed ben Djellab et ils tirent leur
origine des Béni Merin. Leur père était un prince juste et habile,
d'après ce qu'on m'en a raconté ; ses fils suivaient ses traces. Ils ne
faisaient rien sans consulter les légistes, et c'étaient ces derniers qui
leur avaient dit qu'aller tuer les gens de Ouargla était une action licite (
Les habitants d'Ouargla appartenaient en majeure partie à la secte
Ibadite ou Kharedjite considérée comme hérétique. Ce sont eux qui
ont formé la population connue sous le nom de Béni Mzab.); en quoi
ces légistes n'avaient fait preuve ni de droiture ni de savoir .
Quant aux fils du cheikh Ahmed, s'ils étaient conseillés par des gens
qui connussent bien la religion et qui suivissent le droit chemin, ils ne
feraient rien de contraire à la loi. Je n'ai jamais vu de princes qui leur
furent comparables; ils n'avaient point la morgue de quelques autres
souverains; l'émir sort seul ou accompagné d'une ou deux personnes
au plus. Lorsqu'il est parmi les gens de la ville, il a tout l'air de l'un
d'entre eux, ne cherchant pas à se distinguer du vulgaire dans la
manière de s'asseoir ou de parler. Il est accessible à tous.
Son frère, Si Ahmed, connaît un peu le droit et fréquente beaucoup les
légistes. Sa manière d'être est bonne et son caractère vertueux. En
général les habitants de Tougourt, légistes , tolba ou autres méritent
les mêmes éloges; ils ne sont ni vaniteux, ni gonflés d'orgueil et l'émir
exerce son pouvoir sans contestation sur Tougourt et ses environs.
A Tougourt je fus obligé d'acheter du blé, parce que nos
provisions étaient épuisées. Grâce à Dieu je trouvai toutes les
denrées à bon marché. Les dattes y sont à bas prix comme à Ouargla;
l'orge et le blé se payent à raison d'un réal le saa. L'argent de ce pays
se compose de kararit, petites pièces dont trente-deux font un quart de
réal ( C'est probablement ce qu'on appelait la monnaie des Sultans de
Tougourt. J'en ai vu, ce sont des jetons en cuivre sans aucun signe ni
inscription.).
Le jour de notre départ, deux de mes chameaux s'égarèrent et un
homme s'offrit de me les ramener moyennant rétribution. Le Sultan
informé de cette circonstance, fit mettre cet homme en prison et
envoya des gens qui nous ramenèrent nos chameaux gratuitement.
Sous le gouvernement des petits sultans justes et débonnaires de cette
époque que vient, en quelques mots, de nous dépeindre le pèlerin
marocain du XVII° siècle, l'Oued Rir' devait être très prospère ; mais
les temps ont bien changé et il faut que nous fassions connaître les
oasis, les bourgades et tribus composant la principauté, théâtre d'une
série d'événements en opposition à ce qui précède et que nous aurons à
raconter.
En revenant du Nord et du sommet du Kef ou Coudiat Dour, dont
nous avons parlé plus haut, on aperçoit les premières de ces oasis qui,
de ce coté, sont comme les avant-postes frontières de l'Oued Rir', à
120 kilomètres environ au nord de Tougourt. Elles se nomment Ourir
et Ensira, situées toutes deux sur les bords de la vaste nappe
salsugineuse du Chot Melrir, partie du bassin de la soi-disant mer
intérieure et qui brille au soleil comme un miroir.
En temps ordinaire elles restent inhabitées, tant à cause des miasmes
délétères s'exhalant des marais voisins, que du danger que les
nomades, voleurs de profession, feraient courir à des sédentaires
isolés. On n'y voit que des palmiers à côté d'une mosquée entourée de
cahutes pour s'abriter pendant l'époque de la récolte des dattes.
Mraïer, toujours sur les rives du Chot, est le premier centre que l'on
rencontre, il n'a pas moins de 700 habitants ; c'est un village entouré
d'eau stagnante d'une odeur pestilentielle, ce qui lui a fait la réputation
de l'endroit le plus malsain du pays. Ses palmiers, de même que ceux
du bouquet verdoyant de Dendouga qui l'avoisine, appartiennent en
majeure partie aux nomades K'a-raba.
C'est de Mraïer que part l'une des principales pistes qui servent à
traverser le Chot. Sans craindre de trop m'écarter du sujet historique
qui est le fond de cette étude, et au moment ou la question palpitante
de la reconstitution de la mer intérieure est à l'ordre du jour, il me
parait utile de fournir ici quelques données précises sur cette partie de
la vaste cuvette saharienne.
Le Chot Melrir forme deux bassins bien distincts qui communiquent
par un canal naturel appelé ElBoieb, la petite porte. Le bassin du Sud
est le plus petit, il reçoit presque exclusivement les eaux que l'Oued
Kherouf lui amène pendant la saison d'hiver ; la pente de ce bassin est
donc du Sud au Nord. Le bassin du Nord est beaucoup plus étendu que
le précédent. Il reçoit en
hiver les eaux de l'Oued Itel, l'Oued Djedi, l'Oued Biskra, ainsi que les
eaux des rivières qui descendent du rideau de montagnes de l'Ahmar
Kheddou et du Chechar. Le fond de ce bassin a donc une pente du
Nord au Sud. Le bassin du Sud porte successivement les noms de
Chot ben Cheniti, Chot Ensira, Chot oued Kherouf, Chot bou Djeloud.
Le bassin du Nord a dans sa partie septentrionale le nom de Chot Okra
et dans sa partie orientale celui de Chot Sellam. Le Chot Sellam est
séparé du Chot Boudjeloud par un plateau qu'on appelle Stah-Ahmra,
qui a l'aspect des parties ondulées du Sahara, c'est-à-dire qu'il se
compose de terrains solides, gypseux à certains endroits et couverts
partout d'herbes et de broussailles.
Au Sud, les bords du Chot Sellam sont nettement tracés. Le plan du
fond du Chot est plus bas sensiblement que le plan des terrains qui
l'avoisinent. Il n'en est pas de même des bords Nord et Nord-Ouest ;
leur limite n'est point aussi bien marquée. Là le bas-fond proprement
appelé Chot et qui contient le sel est entouré d'une bande, tantôt
étroite, tantôt très large, de terrains marécageux, que les indigènes
désignent sous le nom de Bakhbakha-fondrières- plus difficiles à
traverser que le Chot lui-même.
On le comprendra en songeant que pendant l'été, le fond du Chot est
desséché par l'évaporalion, qu'il est devenu uni et solide, tandis que les
Bakhbakha, beaucoup plus détrempées, ne se dessèchent en été qu'à la
surface et se composent alors d'une sorte de croûte d'environ dix
centimètres d'épaisseur et d'un sous-sol spongieux et boueux qui a des
profondeurs inconnues. La croûte cède facilement sous le pied du
cheval ou du piéton et il est des endroits même où l'on ne pourrait
s'aventurer sans péril. Ainsi donc, suivant les saisons, le fond du Chot
est uni, tantôt solide et tantôt vaseux. Il est parsemé d'une multitude de
petites iles dont les sommets dépassent de trois ou quatre mètres le
niveau du Chot. Le terrain de ces iles est gypseux arec des cailloux et
du sable. Dans leur voisinage le fond est plus vaseux qu'au centre du
bassin. Cela tient à ce que les eaux de pluie que déversent ces petits
mamelons s'évaporent moins facilement que les eaux du centre,
abritées qu'elles sont par le terrain lui-même des iles contre le soleil.
Le sel se trouve au milieu du Chot ; il apparaît à la surface et sous
forme de petits flocons sortant des mille cassures du sol et ces espèces
de crevasses semblent comme un filet continu sur toute cette nappe
brillante ; c'est un assemblage d'une infinité de petits polygones
bordés d'efflorescences salines; la salure y est telle que la vie animale
et la vie végétale ne s'y montrent pas. Il n'y a que dans les endroits où
les cotés de plusieurs de ces petits compartiments se réunissent en un
même point qu'il y a danger de mettre le pied. Aussi, est-on averti du
péril par l'assemblage des flocons en un rond blanc facile à éviter; ils
indiquent la réunion de plusieurs fentes. Il s'y trouve une ouverture
imperceptible qui, au moindre toucher, s'agrandit et peut devenir très
dangereuse. Un cheval, un chameau, un quadrupède quelconque
rencontrerait là un obstacle infranchissable, c'est-à-dire, qu'il serait
englouti ou plutôt avalé comme disent les indigènes dans leur langage
imagé. Le piéton peut l'éviter et traverser le Chot dans la plupart des
directions pendant la saison d'été, néanmoins il faut bien le connaître,
ou avoir des guides aussi expérimentés qu'un pilote pour s'engager
dans cette mer morte.
Les routes des caravanes qui la traversent sont au nombre de quatre.
En commençant par l'Ouest, les deux Trik-ed-Deb - routes des bêtes
de somme. - Celle du Nord sert aux gens de Mraïer ; la seconde à
l'Est, est moins suivie parce que plusieurs voyageurs y ont perdu la
vie. Le chemin le plus fréquenté est celui qui passe par le Bouïeb et
conduit du puits de Messelmi à Mguebra. Les caravanes du Souf
mettent ordinairement trois jours pour franchir la distance qui sépare
ces deux points.
Reprenons l'énumération des centres de population de l'Oued Rir , Sidi
Khelil, El Berd, Tinedla, Zaouîet Rihab et Sidi Yahïa, oasis non loin
les unes des autres et échelonnées comme les grains d'un chapelet,
n'ont de remarquable que leurs palmiers. La population y est peu
nombreuse.
Ourlana est, après Mraïer, le village le plus important de cette région ;
il a 300 habitants. Un fossé correspondant avec les petits étangs
formés autour constitue son principal moyen de défense. Les oasis
environnantes de Mazer, Ariana, Djama et Tiguedidin, composent sa
banlieue. Le village d'El Ariana n'est plus habité. Sa position
menaçante au sommet d'une colline détermina le cheïkh Ahmed ben
Brahim ben Djellab à le démolir, après l'avoir pris d'assaut afin qu'il
ne servit plus de refuge aux mécontents.
Autour d'une eminence sablonneuse fut plantée, il y a un demi-siècle
environ, une oasis entière de dattiers sur la superficie d'environ 25
hectares. C'étaient les habitants de Tamerna dont les puits tarissaient à
vue d'oeil qui créèrent ce nouveau centre à côté d'un puits promettant
un bel avenir par l'abondance de ses eaux. Le village qui a pris le nom
de Tamerna Djedida - la neuve, pour la distinguer de l'ancienne, - est
assis sur le point culminant de la colline.
Tamerna la vieille a dû être jadis une ville importante, si l'on en juge
par les vestiges de quelques-unes de ces maisons et les arcades, encore
debout, d'une mosquée en ruines. Du reste El Adouani nous parle d'un
Sultan de Tamerna du nom d'Ibrahim ben Abd-el-Kader vivant vers le
XV° siècle et vassal du souverain Hafside de Tunis. Cette principauté
fut englobée plus tard dans les états du Sultan de Tougourt. Les deux
Tamerna n'ont pas plus de 600 habitants aujourd'hui.
Au fond d'un demi-cercle formé par les bords de l'oasis et ouvert vers
l'Ouest, on voit, à quelques kilomètres plus loin que Tamerna, le
village de Sidi Rached. Il semble à moitié englouti par les sables. Le
mur qui lui sert de facade à l'occident n'a été élevé que pour le
protéger contre cet envahissement. Les bords du Chot s'avancent au
Sud et à l'Est jusqu'aux murs des jardins.
Bram, Sidi Sliman, Mogar, Ghamra, Harihira et Ksour, oasis qui
viennent ensuite, n'ont d'important que leurs palmiers.
Les deux Meggarin (Djedida et Kedima) les plus rapprochées de
Tougourt, plus vastes et plus riches que ces dernières, n'en sont pas
pour cela plus peuplées.

Troisième partie de la note historique de Touggourt

Troisiéme partie de la note historique de Touggourt

Nous avons déjà parlé de Tougourt et de sa banlieue ; dépassons cette


zone et nous dirigeant toujours vers le Sud, nous
trouvons à 12 kilomèlres la ville et l'oasis de Temacin. La grande
Sebkha ou marais de Tougourt, appelée Chemora, s'étend jus-qu'au
centre de l'oasis de Temacin et alimente de son eau deux fossés, dont
le plus large, le Bahar, fait le tour de la ville, laquelle forme un
rectangle de 500 mètres de long sur 300 de large ; elle est entourée
d'un mur d'enceinte. La kasba se trouve dans la partie du Nord, au
bord intérieur du fossé ; deux puits creusés près du mur d'enceinte
fournissent de l'eau en quantité suffisante. Deux grandes mosquées à
minarets s'élèvent au milieu de la ville. C'est à Tamelhat, qui est
comme l'un des faubourgs deTemacin, que se trouve la Zaouia des
Tidjania, ordre religieux dont nous aurons souvent à parler et qui
exerce une grande influence dans cette contrée et jusqu'au pays des
Touareg. Il y a encore dans la même oasis les villages de Sidi Amer,
Koudiat bou Ahmar et Dahour. Temacin est devenue la capitale
religieuse de l'Oued Rir' comme Tougourt en est le centre politique et
militaire. El Aïachi le pèlerin du XVII° siècle y trouva comme
gouverneur un cousin du Sultan ben Djellab.
Blidet-Amar, Dzioua, El Alia, Taïbin et Taïbet-el-Gueblia, sont antant
de petites oasis plus au Sud ; enfin El Hadjira, village construit sur un
monticule, est tel qu'une vedette placée à l'extrémilé méridionale des ?
tats du souverain tougourtin.
Mais là ne finissaient pas les ?tats des Ben-Djellab ; ils avaient encore
toute la région du Souf qui, en raison de son importance, fera plus loin
l'objet d'une notice spéciale.
Passant aux Arabes de la tente, nous ajouterons quelques mots au sujet
des Oulad Moulât, composant la déïra de Tougourt. Ils composaient
un corps de cavalerie de 600 hommes environ, monté et armé aux frais
du Sultan Ben-Djellab. Ils ne recevaient aucune solde; mais, exempts
d'impôts, ils vivaient du produit des razias que commandait le chef
contre les récalcitrants. Entre autres attributions, les Oulad Moulât
étaient chargés de parcourir les villages à l'époque de l'impôt pour en
assurer la rentrée, les contribuables ne mettant pas toujours beaucoup
d'empressement à les acquitter.
La tribu des Oulad Moulât est très fière de sa noblesse qui la fait
descendre des premiers Arabes conquérants. Ils ne s'allient
généralement qu'entre eux pour conserver la pureté de leur race. Ils
avaient dans la grande mosquée de Tougourt un arbre généalogique
sur lequel était inscrit le nom de chaque guerrier mort en combattant.
La dïa, ou prix du sang, était payée tous les ans et à perpétuité aux
survivants de la famille. Cette dïa se composait de cinq sacs de dattes.
La dette payée à la mémoire des braves de la tribu était l'occasion
d'une cérémonie annuelle présidée par le Sultan lui-même. On
procédait à l'appel nominal des défunts, d'après l'arbre généalogique
déployé avec pompe, et les gratifications étaient distribuées aux
ayants-droit. Cette fête durait trois jours.
Au printemps, les Oulad Moulât s'éloignent des campements autour de
Tougourt et reprennent la vie nomade.
Deux autres tribus, les Oulad Saïah et les Oulad Saïd-Oulad-Amer ,
remplissent autour de Temacin,El-Hadjera et autres oasis de ce côté, à
peu près le même rôle de protecteurs que les Moulât à Tougourt Leur
richesse consiste en nombreux troupeaux ; ils sont aussi propriétaires
de palmiers. La plupart d'entre eux, abandonnant de temps en temps la
vie nomade, vont se fixer autour ou dans l'enceinte même des
villages ; ils laissent au dehors les bergers et les troupeaux. La récolte
de dattes terminée, ils se réunissent aux environs de Temacin, soit
pour recevoir les instructions de leur chef religieux, le marabout
Tidjani, soit pour débattre en conseil le choix des pâturages à
parcourir pendant l'été. Ils vont généralement dans la direction du
Souf ou de Ouargla et même du côté du Mzab.
Nous nous sommes considérablement écartés de la partie historique,
nous y revenons. De longues années, pour lesquelles les documents
font défaut, se sont écoulées depuis rétablissement du premier des
Ben-Djellab a Tougourt ; on a vu le nom de ses héritiers, seul
renseignement qui existe sur leur compte, nous arrivons d'une
enjambée séculaire au treizième de ses descendants portant comme lui
le nom de Soliman.
C'était aussi, rapporte la tradition, un prince vertueux et son autorité
s'étendait au loin. Comme la plupart de ses ancêtres, il
était allié à la famille féodale des Douaouda. Sa femme était fille d'El-
Guidoum ben Sakheri. Cette circonstance de parenté fut cause de sa
perte, englobé qu'il se trouva au nombre des victimes que frappa la
célèbre héroïne Oum Hani, pour satisfaire une vengeance mortelle
dont nous exposerons en détail les causes et les effets en nous
occupant plus loin des Douaouda. Sans antici-per cependant sur cet
épisode dramatique des événements du Sahara, il convient d'expliquer
ici la mort du prince tougourtin. Oum Hani, au nom de laquelle
l'auteur de 1'opuscule sur Tougourt. déjà cité, ajoute l'épithète de Bent
el Bey qui aurait dû lui donner à réfléchir, était réellement la fille du
Turc Redjeb, ancien Bey de Constantine, et non point, comme il le dit
par inadvertance, issue d'une famille de marabouts de l'oasis
zibanienne de Sidi Khaled. Or, le frère de Oum Hani, ayant été
assassiné par les parents de son mari, auxquels il portait ombrage,
inaugura sa rancune en empoisonnant son mari lui-même, puis se
débarrassa successivement de ceux lui tenant de près et soupçonnés
d'avoir trempé dans le meurtre de son frère. Par son caractère
énergique, viril même, puisqu'elle montait à cheval, à face dévoilée,
marchant en tête des guerriers nomades, elle acquit une telle influence
qu'elle conserva, quoique veuve, l'autorité suprême et remporta en
maintes circonstances des victoires sur ses ennemis et les troupes
Turques elles-mêmes. Elle fut en réalité la maitresse absolue du
Sahara.
Or donc, le Sultan de Tougourt Soliman, comprenant qu'il avait grand
intérêt à vivre en bonne intelligence avec l'héroïne du Sahara, ne
trouva d'autre moyen d'obtenir son alliance qu'en lui demandant sa
fille en mariage, laquelle n'était autre que sa nièce par le fait de sa
première union avec, la fille d'El-Guidoum. Il aurait eu ainsi pour
épouses les deux cousines germaines. Oum Hani, à qui la Providence
offrait une nouvelle proie pour sa haine inassouvie contre les parents
de son mari, affecta d'accueillir avec empressement la demande du
souverain de Tougourt et l'invita à venir se présenter avec les cadeaux
de noce. Le point de rendez-vous était dans le Sahara, à l'endroit
appelé Nezla-ben-Rezig. La fête fut splendide ; chaque cavalier
rivalisait d'ardeur dans des courses frénétiques, au bruit des
tambourins, des cris des femmes et des détonations de la poudre. Dans
la soirée, quand le malheureux Soliman soulevant tout joyeux la
portière de la tente sous laquelle il ne croyait trouver que sa fiancée, il
se vit en présence de sa belle-mère et de quatre hommes qui se
précipitant sur lui le bâillonnèrent aussitôt. Oum Hani lui porta un
premier coup de poignard qui lui ouvrit la poitrine, en lui disant :
Pour le sang de mon frère chéri " puis elle laissa achever la besogne
par ses sicaires. Le corps de Soliman, chargé sur un chameau, fut
aussitôt après transporté et remis aux marabouts de Sidi Khelil qui le
déposèrent dans leur mosquée jusqu'au moment où on vint le prendre
pour l'inhumer dans le tombeau de famille devant Tougourt.
Si l'auteur de l'opuscule avait connu les événements qui précèdent, il
n'aurait point raconté que les Oulad Moulât s'insurgèrent contre
Mohammed, fils et successeur de Soliman .Puis qu'il trouva la mort en
tentant de les réduire par la force, malgré la bravoure de son nègre, le
géant Messaoud, personnage légendaire par son courage, que les tolba
du pays comparent au héros Antar du roman chevaleresque arabe. Ce
nègre, si dévoué a son maître, lui sauva en effet la vie dans le combat
qui eut lieu, une première fois en fendant en deux, d'un terrible coup
de sabre, un cavalier qui le couchait en joue et l'autre fois en abattant
le bras à un piéton saharien qui avait saisi l'étrier du prince pour le
désarçonner. Sous les palmiers de Tougourt on entend quelquefois
fredonner le refrain d'un chant commémoratif de cet événement qui
finit par ces mots :
? le plus bel ornement des cavaliers, ? Messaoud, ? l'homme au sabre
tranchant ! "
Après le meurtre de Soliman, Oum Hani, qui avait hérité de son mari
du titre de Cheikh-el-Arab, emmena ses nomades vers Tougourt pour
la livrer au pillage. Les Rahman, les Selmia, les Bou-Azid la
suivaient.
Conseillé par Ben Nacer, son khalifa, Mohamed ben Selman qui
venait à peine de rendre les derniers devoirs au cadavre de son père se
mit à la tête de ses Oulad Moulât toujours fidèles et qui, comme lui,
criaient vengeance. Il se porta imprudemment au devant de l'ennemi
qui s'avançait, au lieu de l'attendre derrière les murailles de la ville ou
les clôtures des jardins, ce qui aurait égalisé les chances de succès.
C'est en rase campagne, sur le plateau de Meggarin, - à l'endroit même
où les Français devaient, un siècle environ plus tard, abattre le dernier
des Sultans Ben-Djellàb, à Meggarin, fatal à cette famille - qu'eut lieu
la rencontre. Ce fut comme un débordement de rivière ; le prince de
Tougourt enveloppé lui et les siens par un flot de nomades fantassins
ou cavaliers, perdit la vie dans la mêlée ; on ajoute même que son
cadavre dépouillé, défiguré, meurtri, ne put être reconnu lorsque Oum
Hani voulut contempler encore cette nouvelle victime sacrifiée aux
mânes de son frère.
Oum-Hani, maîtresse de Tougourt, disposa du pouvoir en faveur d'une
branche cadette des Ben-Djellab qui vivait retirée à Temacin et
investit Mohammed-el-Akahal, l'ainé de cette famille. Ce personnage
ne s'était fait remarqué jusque-là que par ses aventures galantes ; aussi
l'autorité ne fut-elle autre, à ses veux, que le droit de satisfaire toutes
ses passions. Abandonnant l'administration du pays à une djemaâ
composée de jeunes gens à mœurs aussi dissolues que les siennes, le
palais du petit sultan saharien ne fut plus qu'un lieu de débauches et
d'orgies; c'était, parmi les sujets, à qui mettrait le plus de zèle à
procurer des femmes ou des liqueurs à cette réunion de viveurs.
Un fait important pour les annales des habitants de Tougourt se
rattache à cette époque, c'est la conversion des juifs désignés
aujourd'hui sous le nom de Mehadjerin qui peuplent tout un quartier
de la ville.
Le sultan Mohammed-el-Akahal, à qui les lubriques filles du Soudan,
ou les joyeuses Naïliennes peuplant son harem, ne suffisaient pas, jeta
son dévolu sur les belles juives qu'il avait sous la main en les faisant
enlever à leurs familles. La communauté Israélite poussa de hauts cris,
mais elle dut se résigner devant la volonté inébranlable du maître, qui,
pour détruire le prétexte soulevé de différence de religion, décréta
pour tous la conversion immédiate ou la mort. Aujourd'hui qu'un
siècle a passé sur cet événement, la légende a apporté son contingent
dans cette affaire. Il y a deux versions actuellement sur la manière
dont la conversion a été imposée aux juifs de Tougourt ( J'ai pris ces
renseignements dans le pays même, et M. le grand rabbin Cahen les a
également recueillis et publiés dans le Xe volume de la Société
archéologique de Constantine dans une lettre qu'il m'écrivait à ce sujet
).
La première rapporte qu'en effet Ben-Djellab tomba amoureux d'une
jeune fille juive ; il voulut en faire une de ses femmes, mais à
condition qu'elle se convertirait à la religion musulmane. Il aurait bien
pu, dans son omnipotence, en faire une esclave ; mais il préféra
obtenir l'amour de cette jeune fille de son plein gré et ne voulut pas en
cette occasion délicate faire acte de tyrannie. Il y réussit la jeune fille
consentit à se convertir et à l'épouser. Mais elle ne voulut pas avoir à
rougir devant sa famille et ses coreligionnaires et elle mit pour
condition à son consentement que tous les siens embrasseraient avec
elle la religion musulmane. Ben-Djellab, informé de l'unique obstacle
qui existait à l'accomplissement de son mariage, l'aplanit de suite. Il fit
appeler les principaux, juifs chez lui et leur intima l'ordre de se
convertir dans trois jours ou de quitter le pays.
D'après la seconde version, on célébrait chaque année l'anniversaire de
l'élévation du sultan de Tougourt par une fête publique. Les juifs, tout
en n'ayant pas trop à se féliciter de leur position, y prenaient
cependant une part assez active, et, chaque année, ils faisaient au
prince de riches présents. C'étaient surtout des bijoux ; car les juifs de
Tougourt, comme aujourd'hui presque tous ceux de la Kabylie et des
tribus, étaient bijoutiers. Or, cette année, ils fabriquèrent un régime de
dattes dont les branches étaient en argent et les fruits en or. Le
vendredi, lorsque le prince sortit de la mosquée, ils lui présentèrent ce
régime comme don gracieux. Celui-ci, charmé, émerveillé même du
travail, résolut de leur témoigner sa satisfaction. Rentré chez lui, et
entouré des principaux personnages du pays, il demanda comment il
pourrait récompenser les juifs. On proposa diverses choses, qui
quelques libertés, qui quelques allégements d'impôts. Mais ces
propositions étaient faites à regret et reçues avec déplaisir. Tout à
coup, l'un d'eux dit au prince : " Puisque tu veux les récompenser
d'une manière extraordinaire, accorde-leur la permission de se
convertir et l'honneur de les recevoir parmi les vrais croyants. Cet
avis, aussitôt émis, plut à tout le monde et Ben-Djellab l'adopta. Il fit
appeler le principal d'entre eux, il lui exprima toute sa satisfaction du
présent et la manière dont il entendait les en récompenser.
A cette proposition de Ben-Djellab, le doyen des juifs demeura terrifié
et ne put proférer aucune parole. Cependant, revenant à lui-même et
surmontant sa frayeur, il dit au prince qu'avant de lui donner aucune
réponse, il voulait communiquer la proposition à ses coreligionnaires.
Ben-Djellab fut étonné de la froideur avec laquelle le juif l'avait
accueillie ; il le laissa néanmoins partir. Mais ce qui le surprit bien
plus, ce fut la réponse qu'il reçut le lendemain. Une deputation de juifs
vint se jeter à ses pieds et l'implorer de ne pas donner suite à ce qu'il
voulait bien appeler une récompense ; ils étaient juifs et ils ne
souhaitaient qu'une chose, c'était de rester juifs.
Ben-Djellab, qui croyait leur accorder une grâce extraordinaire, devint
furieux à ce refus et se trouva blessé dans sa dignité de chef et de
musulman. Il leur ordonna de suite de choisir, dans les vingt-quatre
heures, devenir musulmans ou quitter le pays sans espoir de retour.
Grande fut la consternation des juifs. Bon nombre d'entre eux,
espérant trouver dans la fuite un abri contre cette persécution,
s'éloignèrent dans la nuit de Tougourt. Mais Ben-Djellab envoya à
leur poursuite et presque tous les fuyards furent repris et décapités.
Cependant, la majeure partie des juifs, prévoyant ce qui arriverait, et
ne trouvant aucune autre issue à leur situation que la conversion, se
soumirent à l'ordre du prince et embrassèrent, extérieurement du
moins, la religion musulmane. On prétend qu'ils n'en continuèrent pas
moins chez eux à suivre les règles mosaïques. Aujourd'hui encore, le
nom, que les descendants de ces convertis portent, rappelle les faits de
cette seconde version. On les appelle Mehadjerin, les bien
récompensés. Les Mehadjerin ont continué à habiter leur ancien
quartier; ils ne font d'alliance qu'entre eux, ce qui a conservé leur type
de race au milieu du croisement de blancs et de nègres qui constitue le
fond de la population Tougourtine.
Mohammed-el-Akahal se maintint au pouvoir pendant plusieurs
années, il serait mieux de dire fit durer ses orgies tant que l'héroïne
Oum-Hani conserva elle-même son autorité absolue sur les nomades
sahariens et le protégea. Mais la guerre ayant recommencé entre elle et
les partisans de la famille de son mari, elle éprouva des revers qui lui
désaffectionnèrent les tribus de la région de Tougourt. Avec la
versatilité, qui est le fond du caractère arabe, ces tribus, travaillées par
les Oulad-Moulat, supportant avec peine la conduite odieuse du chef
imposé, résolurent de renverser celui qu'elles avaient élevé de leurs
mains. La ville fut investie sans la moindre opposition de la part des
habitants. Mohammed-el-Akahal, toujours en joyeuse compagnie,
ignorait les moindres détails de ce qui se passait autour de lui. Sa mort
fut aussi ignoble que sa vie. Le palais, envahi par les conjurés, on le
surprit cuvant son vin dans les bras de la juive favorite, nommée
Zemima, aussi ivre que lui. Ils n'eurent pas de réveil ; le poignard les
frappa tous deux à la fois et leurs têtes, plantées sur la principale porte
de la ville, restèrent longtemps exposées aux regards et aux insultes de
la populace.
Le jeune Ahmed, fils de l'infortuné Mohammed-ben-Soliman, tué par
Oum-Hani au combat de Meggarin, avait été emporté secrètement
dans le Souf après le désastre. Il n'avait encore qu'une vingtaine
d'années quand on le ramena pompeusement à Tougourt pour y
reprendre la place de ses ancêtres. Mais avec lui rentraient aussi ses
deux frères cadets Ferhat et Brahim, presque de son âge, et qui allaient
être une cause de discordes. En effet, le calme à peine rétabli dans la
contrée, le nouveau sultan Ahmed songea à faire confirmer son
élévation, pour la
rendre plus stable, par le gouvernement Turc. On lui avait persuadé
qu'en se présentant en personne il serait comblé d'honneurs et de
cadeaux, perspective bien séduisante pour sa jeune imagination. Mais
le long trajet à parcourir pour se rendre à Alger ou à Constantine
l'arrêtait. A cette époque, Kelian Hosseïn, l'un des beys les plus
capables qui aient gouverné Constantine, parcourait avec une colonne
de troupes le sud de sa province. Informé des intentions du prince
Tougourtin, il lui donna rendez-vous a Biskra et c'est là que celui-ci
fut reçu et fêté. Il avait emmené une caravane considérable d'esclaves
nègres pour faire acte de vasselage ; il en rapporta des armes et des
caftans brodés, insignes de son autorité reconnue. Tel fut le résultat
matériel de ce voyage.
Mais, pendant son absence qui ne dura pas moins de deux mois,
Ferhat, son frère, qui avait goûté du pouvoir en l'exerçant
provisoirement, aurait bien voulu le conserver. Des amis complaisants
et confidents de ses pensées se chargèrent d'aller au devant de ses
désirs. Le malheureux Ahmed ne tardait pas a laisser la place libre, -
par la mort de Dieu - dit-on en parlant de sa fin, sans tenir compte des
atroces coliques qui accompagnèrent son agonie. Les juifs qui
apportaient jadis de Tunis des vins et des liqueurs afin de satisfaire les
goûts d'ivrognerie d'EI-Akahal avaient aussi, au fond de leurs
boutiques, des poisons subtils pour les amateurs, et cette denrée va
désormais être fréquemment consommée à Tougourt, à reflet d'éviter,
de temps en temps, le scandale du sang versé. Mais Ferhat qui avait
innové ce système de bascule ne tardait pas à en subir lui-même les
conséquences. Depuis quelques mois seulement il jouissait du trône
acquis par un crime, que la peine du talion le frappait et qu'il expirait
lui aussi en se tordant, à la suite d'une de ces intrigues de harem, ne
dépassant pas les murs de la kasba. On raconte qu'une jeune esclave
nègre, aimée de Ahmed et devenue à sa mort la propriété de son
successeur, se vengea ainsi du meurtrier.
Cheïkh Brahim, le survivant des trois frères n'avait guère plus de 15
ans lorsque les circonstances qui précèdent le mirent en relief. Ses
goûts prononcés pour l'étude et la vie monacale, lui
avaient fait adopter pour résidence la zaouïa de Sidi-Yahïa, dans
laquelle il vivait ignoré, sans prévoir le sort qui lui était réservé.
Soumis à ses maîtres, il se laissa acclamer et guider par eux. De sages
réformes avaient fait accueillir son avènement avec reconnaissance, et
pendant de longues années l'Oued Rir jouit d'une prospérité restée
légendaire et qui aurait duré encore davantage, si l'élu des marabouts
n'avait abandonné les affaires terrestres pour celles du ciel.
Constamment plongé, lui et son entourage, dans le mysticisme, il crut
indispensable de purifier son âme par le pèlerinage au tombeau du
Prophète. Il laissa ses deux fils sous la garde de quelques-uns des
hommes pieux et dévoués composant son Conseil ; mais il commit la
faute, en voulant donner plus de pompe a sa caravane de pèlerins,
d'emmener avec lui ceux d'entre eux qui, l'aidant à gouverner, eussent
été les plus fermes appuis de ses enfants.
Les deux jeunes gens : Abd-el-Kader et Ahmed, sons la tutelle d'un
marabout, géraient le pays depuis deux mois a peine que leur père était
parti, quand ils se virent obligés, tout à coup, de prendre la fuite pour
sauver leur vie.
Khaled, le fils de l'ivrogne Mohammed El-Akahal, caché à Temacin,
avait exploité en secret l'excès de dévotion, d'ordre, de rigidité de
mœurs du nouveau Sultan et de ses ministres. Plus de guerres, plus
de razzias, de pillages et de profits par conséquent pour les nomades
avides et remuants. Khaled avait épousé une fille des Oulad Moulât,
les soutiens du pouvoir. Il plaisantait adroitement ses beaux-frères en
affectant de ne les appeler que les Tolba - les Clercs - ; leur disant que
le temps des fiers cavaliers, des hardis coups de main, de la vie de
plaisir, était finie sous le règne des marabouts et que du caractère du
marabout à celui de la femme il n'y a qu'un pas.....Vendez vos
éperons dont vous ne vous servez plus; achetez des chapelets !....
Toutes ces insinuations remuaient les entrailles des nomades et leur
faisaient regretter le temps passé, mais ils restaient hésitants.
Le départ du Sultan Brahim et l'autorité abandonnée aux mains de
deux enfants, réveillent avec une nouvelle ardeur les ambitions du
prétendant. Il démontre à ses amis que le moment
est favorable pour tenter un coup d'état, et pour cela il fait adroitement
répandre le bruit que le Sultan-Pèlerin est mort de la peste du côté de
Tripoli.
C'est ainsi que Khaled usurpa le pouvoir, sans coup férir. Il avait
promis à ses partisans de satisfaire leurs appétits, il tint parole, et
pendant plusieurs semaines les nomades firent bombance et se
gaudirent aux dépens des habitants de Tougourt et des sédentaires des
autres oasis. Mais l'Arabe a comme son dromadaire une capacité
d'estomac fort élastique : il n'est jamais repu. Khaled s'en aperçut un
peu tard. Il entendait murmurer autour de lui qu'il ne donnait pas ce
que l'on attendait de sa générosité. Son raisonnement fut bien simple :
" Je n'ai plus rien ici pour contenter mes gens, allons prendre chez les
voisins ! Un corps d'armée, ou plutôt des bandes de pillards, en tête
desquels marche le Sultan Khaled, se dirige sur Temacin. Les
habitants de cette ville, comptant être épargnés par l'usurpateur auquel
ils avaient jadis donné asile, vont au devant de lui avec des diffas
monstrueuses pour son monde, des sommes d'argent considérables
pour lui, comme don de joyeux avènement et de vasselage. Rien n'y
fait, la ville est mise a sac ; pendant quinze jours il faut qu'elle rassasie
tous ces mangeurs. Quand les sauterelles ont dévoré un champ elles
passent au suivant pour le ravager à son tour. Ainsi procéda Khaled
jusqu'à Ouargla. Mais devant cette ville il rencontra une résistance à
laquelle il ne s'attendait guère. Repoussé, mis en déroute, il y perdit
même tous ses bagages, produit des vols commis le long de la route.
On lira dans la notice sur Ouargla, le poème très curieux composé par
les vainqueurs sur cet épisode des guerres sahariennes.
La légende a ici sa place : elle raconte que dans la bagarre et la
confusion de la fuite, on vit tout à coup apparaître, sur les hauteurs du
village de Ba-Mendil, un superbe cavalier monté sur un cheval blanc
comme neige. S'élançant au galop, il pointa droit vers l'usurpateur
Khaled et, de son chapelet, seule arme qu'il eut en main, il le frappa
sur la tête en disant :
Que la malédiction de Dieu soit sur toi, ? rebelle !
Khaled tomba foudroyé et son corps resta la proie des corbeaux. la
croyance populaire affirme que ce cavalier mystérieux n'était autre
que le Sullan légitime Brahim qui, par une coïncidence étrange,
mourait ce jour-la même au temple de la Mecque. On cite à l'appui des
témoins de cette apparition surnaturelle et vengeresse, ayant bien
reconnu les traits de leur ancien prince. Mais il est probable que la
peur de l'ennemi qui les poursuivait avait rendu à ces témoins la vue
trouble. En mieux regardant, ils auraient sans doute reconnu l'un des
marabouts favoris du Sultan légitime, qui s'attachant aux pas de
l'usurpateur n'attendait qu'une occasion pour le frapper, non avec un
chapelet mais avec une bonne lame. Nous allons voir que cela ne dut
pas se passer autrement malgré la légende.
Quoi qu'il en soit, quand on parle dans l'Oued Rir' du Sultan Khaled,
on accompagne toujours son nom de la formule consacrée : Dieu le
maudisse !
Les deux fils du Sultan Brahim que l'on avait enlevés pour les
soustraire à la vengeance de Khaled avaient été conduits secrètement
au village de Guemar, dans le Souf, par les amis de leur père. Au
premier moment d'effervescence, les marabouts avaient jugé prudent
de laisser marcher le flot de la révolution sans opposer la moindre
résistance. Mais dès que les fautes de l'usurpateur leur firent sentir le
moment favorable pour réagir à leur tour, ils se mirent à l'oeuvre. Bien
n'est dangereux comme la haine des hommes travaillant en silence, et
les confréries religieuses musulmanes ont depuis des siècles le
privilège de ces conspirations ourdies dans l'ombre. N'aurait-il pas
succombé au milieu d'un désastre que Khaled, contre lequel l'arrêt de
mort avait été prononcé par les marabouts, serait tombé même dans un
triomphe, sous les coups de ces imitateurs de la secte des
hachaïchins, les assassins de la Perse. Voilà l'explication du cavalier
fantastique au chapelet, sur le compte duquel l'imagination fantaisiste
a forgé une légende utile à exploiter.

C'était en 1137 de l'hégire (1724) que cela se passait, disent les


chroniques du pays. Abd-el-Kader, le fils aîné de l'ex-Sultan Brahim,
était aussitôt ramené du Souf, dont toute la population, la tribu
guerrière des Troud en téte, lui faisait escorte, avec les nomades de
son oncle, le cheikh El-Arab Douadi : Les portes
de la kasba, dit la notice, s'ouvrirent devant son cortège. Une réunion
solennelle de la Djemaa lui donna l'investiture et
prêta entre ses mains le serment d'obéissance. C'est a ce prince
qu'on attribue la restauration de la porte principale de la kasba haute
de vingt coudées, doublée en fer artistement travaillée et ornée de
dessins formés avec des clous à téte large et ronde. Nos grands-pères
qui vécurent de son temps, racontent que ce prince était d'une taille si
élevée, qu'on le nommait Bou-Kameteïn, celui qui est grand comme
deux hommes ; il était d'un caractère méfiant. Tous les soirs il se
faisait remettre les clés de la ville et celles de la kasba et les gardait
près de son lit. Son règne, qui dura sept ans, n'offre d'intérêt que par
l'absence de troubles intérieurs. Il laissa cinq enfants males, dont les
plus connus sont le cheikh Omar et le cheikh Mohammed qu'il avait
eus de Saadia, fille du cheïk El-Arab Ali bou Okkaz.

Quatriéme partie de la note historique de Touggourt

jeudi 27 mai 2010, 20:25

Quatriéme partie de la note historique de Touggourt


Trop jeunes encore pour succéder à leur père, qui succomba en l'année
1144 (I731), il fut convenu dans un conseil de famille que leur oncle
Ahmed ben Brahim exercerait le pouvoir jusqu'à la majorité de l'ainé
de ces enfants, et il le garda en effet pendant une dizaine d'années.
Mais le moment fatal de l'échéance arriva, les enfants étaient devenus
des hommes et revendiquèrent leurs droits. Ahmed, de son côté, s'était
fait des partisans tant auprès des Beys de Constantine que parmi les
tribus et notamment les Oulad Moulât; il ne voulut plus abdiquer.
Ferhat ben bou Okkaz, oncle maternel et tuteur des jeunes gens, arriva
alors devant Tougourt avec tous ses nomades et imposa par la force ce
qui n'avait pu être obtenu de bonne volonté. Ahmed, le Sultan
dépossédé, dut prendre la fuite et céder la place a son neveu Omar ben
Abd-el-Kader. Il se retira au Souf, dans la ville d'El-Oued, où se
rassemblèrent autour de lui les tribus qui lui étaient restées fidèles,
telles que les Oulad Moulât, les Selmia et les Troud. Il y avait donc à
ce moment deux Sultans de Tougourt : l'un dans sa capitale et l'autre
tenant la campagne dans le Souf.
La chronique tunisienne d'EI-Hadj Hamouda va nous fournir des
détails assez curieux sur la lutte entre les deux prétendants au trône
tougourtin. A l'époque où nous sommes arrivés, une révolution avait
éclaté en Tunisie et le prince Mohammed Bey s'était enfui vers le
Djerid, sous la protection de son allié Bou-Aziz, le Seigneur des
Hanencha. J'ai déjà raconté cet épisode dans ma notice sur les Harrar.
Du Djerid, les fugitifs passèrent dans le Zab, traînant à leur suite tous
leurs partisans parmi lesquels on comptait surtout les Chabbia. Ahmed
ben Djellab le Sultan dépossédé, quitta aussitôt le Souf et alla trouver
le chef des Hanencha Bou-Aziz qu'il intéressa à sa cause, en lui
promettant, s'il voulait l'aider à reconquérir Tougourt par la force des
armes, de lui donner 50,000 réaux, 300 chamelles, 400 couvertures de
laine et 600 charges de dattes. La proposition fut acceptée.
Les alliés s'avançaient dans le Sahara et pénétraient déjà sur le
territoire de l'Oued Rir", quand le Sultan Omar, averti à temps, pensa
qu'il n'avait d'autre moyen d'affermir sa puissance que de recourir lui
aussi a la protection du chef des Hanencha. Il n'y avait pas de temps à
perdre : attendre c'était faire tourner l'expédition au profit du prince
Tougourtin dépossédé. Il envoya son oncle Ferhat au devant de Bou-
Aziz, avec la mission de lui offrir une somme plus considérable que
celle qui lui avait été promise par Ahmed, s'il consentait à exterminer
les Oulad Moulat. Dans la politique musulmane, les plus grosses
sommes commandent la sympathie : ainsi l'on vit les armes préparées
pour la vengeance de l'un passer du côté de son ennemi.
Le cheikh Ferhat, pour augmenter ses forces, fit en même temps
prévenir le prince tunisien fugitif, inséparable compagnon de Bou-
Aziz, qu'il avait reçu à son sujet une dépèche du Pacha d'Alger dont
l'intention était de le voir arriver à sa cour et de lui fournir ensuite les
moyens de renverser ceux qui l'avaient dépossédé de ses ?tals. Il
terminait en lui promettant de lui communiquer la dépêche elle-même
afin qu'il pût se convaincre des bonnes intentions du Pacha à son
égard. Puis, en post-scriptum, il le priait de prêter le concours de ses
alliés les Hamama et les Dreïd au cheikh Bou-Aziz pour l'aider à
massacrer les Oulad Moulât.
Le prince Tunisien consentit à cette combinaison. On lui annonça
qu'un conciliabule devait avoir lieu au delà de Tougourt pour régler le
plan de campagne et il dut s'y rendre avec Bou-Aziz. On se dirigea
d'abord vers El-Faïd, puis on marcha dans une direction opposée à
Tougourt, comme si l'on voulait s'en éloigner ; mais on ne tarda pas à
s'en rapprocher par un autre coté. Ferhat les rejoignit; on s'entendit,
après quoi chacun s'en retourna de son coté et Bou-Aziz prit dès lors
ses dispositions pour attaquer les Oulad Moulat dès le lendemain
matin.
Mais les cavaliers du Moulat avaient découvert dans le sable les
empreintes des pieds de chevaux. Ils suivirent ces traces qui les
amenèrent près de Tougourt, à l'endroit où s'était tenue la conférence
avec Ferhat et ils reconnurent également par les pistes la direction que
chacun avait prise eu se séparant. Il n'en fallait pas davantage a l'esprit
clairvoyant des Oulad Moulât, habitués aux intrigues sahariennes,
pour comprendre ce qui se tramait contre eux. Comme il adviendrait
chez nous d'une dépêche ennemie interceptée, ils étaient suffisamment
renseignés sur les intentions de leurs adversaires. Ils s'en retournèrent
donc au galop auprès de leurs frères, leur annoncer que Ferhat avait
gagné Bou Aziz pour l'aider à les écraser, et cette nuit-là même les
Oulad Moulât décampaient et s'enfonçaient vers le Souf. Ahmed ben
Djellab, avec les partisans qui lui restaient, s'éloigna avec eux. De
sorte que, le lendemain, les agresseurs qui comptaient les surprendre
ne trouvèrent plus que la trace du campement qu'ils occupaient la
veille. Ils n'osèrent pas les poursuivre à travers les affreuses dunes qui
séparent Tougourt du Souf, région des plus dangereuses, où une
troupe risque d'être engloutie dans les sables ou de périr de soif.
Bou-Aziz, malgré ce résultat négatif, n'en réclama pas moins à Ferhat
la récompense qu'il lui avait promise. Votre ennemi est en fuite, lui
disait-il, il faut donc me donner ce qui est convenu., Ferhat s'y refusa
énergiquement, répondant qu'il avait été question de récompense, en
effet, mais a condition que les Oulad Moulât seraient détruits; qu'il
était donc dégagé de ses promesses dés le moment que l'ennemi fuyant
n'avait même pas été attaqué. Bou-Aziz insista, discuta longuement
avec cette chaleur de l'Arabe qui revendique quelque chose-, il ne put
qu'obtenir pour ses gens l'autorisation d'entrer dans Tougourt pour y
commercer avec les habitants. Mais Ferhat, méfiant et qui craignait
une surprise et la déchéance de son neveu le sultan Omar, n'accorda
cette faveur qu'après que Bou-Aziz lui eut remis en otage deux des
principaux cavaliers de sa troupe, comme garantie de ses intentions
pacifiques. Bou-Aziz eut ensuite avec Ferhat une entrevue a laquelle
assista le prince tunisien Mohammed-Bey. Celui-ci pria Ferhat de lui
communiquer la dépêche écrite a son sujet par le Pacha d'Alger.
Ferhat résista ; c'était montrer qu'il avait menti pour mieux l'attacher a
sa cause ; mais il finit par céder et donna cette lettre ; elle était conçue
en ces termes :
Nous avons appris que Mohammed-Bey vient de pénétrer dans le
Zab ; lâchez de le tuer ou de vous saisir de sa personne. Si vous
exécutez ce que nous désirons, nous vous accorderons tout ce qui vous
sera agréable. Si cependant vous ne parveniez pas à accomplir nos
instructions, faites en sorte de l'expulser du Zab.
Le prince et Bou-Aziz quittèrent Tougourt immédiatement et leur
mouvement fut le signal de départ de tous les contingents auxiliaires
rassemblés autour de la ville. Ils marchaient en groupes séparés. Les
Oulad Moulât, profitant de cette faute, trouvèrent l'occasion de punir
Bou-Aziz traître a la foi jurée. Lui barrant la route, ils lui firent
éprouver des pertes considérables. Si, au lieu de se venger, ils avaient,
à ce moment, entamé de nouvelles ouvertures pour s'attacher ces
auxiliaires, il est probable qu'ils auraient réussi, ayant affaire à des
mécontents trompés dans leurs espérances. Ahmed ben Djellab, cette
fois, soutenu fidèlement, aurait repris avec eux le chemin de Tougourt
et en aurait peut-être chassé son compétiteur. Mais c'était écrit, et les
choses se passèrent ainsi.
Ahmed, n'ayant plus l'espoir d'une revanche, malgré les Troud et
autres Souafa restés dévoués à sa cause, mourut de chagrin à Guemar,
où il s'était retiré. Il laissait quatre fils. Les deux aînés ayant été
empoisonnés par une main inconnue, leur mère s'enfuit à R'dames
avec les deux survivants pour les préserver du même danger.
Le manuscrit arabe qui m'a été communiqué à Tougourt ne contient
plus que deux lignes sur le règne d'Omar : Il gouverna longtemps et
tua ses deux frères qui avaient conspiré contre lui. Heureusement que
les documents sur la dynastie djellabienne recueillis par M. de
Chevarrier à une source plus abondante, nous mettent à même de
compléter cette lacune .
Maître du pouvoir qu'il avait fait légitimer par les troupes coalisées, le
cheikh Omar crut avoir reconquis le repos pour longtemps. Il régna en
effet dix-sept ans. sans avoir de démêlés avec les puissances
étrangères, ni de factions dans l'intérieur de ses états. Mais l'année
1170 (1756) fut signalée par une révolte. Ses deux frères Ali-abbâs et
Ahmed prirent les armes contre lui et s'avancèrent jusqu'à Sidi Khaled.
Omar voulut conserver par la ruse une autorité qu'il avait acquise par
la force.Il envoya son khalifa au camp des deux princes et leur fit
promettre l'aman s'ils rentraient dans l'ordre. La paix ayant été
acceptée.
Ali-Bâs et Ahmed vinrent sans défiance a la rencontre du cheikh Omar
et s'arrêtèrent a un endroit qu'on appelle Chouchet es-Salatin, près de
l'oasis d'El-Ksour. Mais au moment où, descendus de cheval, ils
s'approchaient du sultan pour lui baiser la main en signe de
soumission, les nègres de la garde se jetèrent sur eux et les égorgèrent
traîtreusement sons les yeux de leur frère. On voit encore leurs
tombeaux dans la mosquée de Sidi Messaoad à l'ancienne Meggarin.
Ce fut le dernier acte du cheikh Omar avant sa mort, qui arriva la
même année.
Il est probable que ces détails précis ont été donnés à M. de Chevarrier
par les marabouts de Sidi Messaoud, gardiens des tombeaux des
malheureux prétendants.
Mohammed ben Djellab succéda à Omar son père. C'était du temps où
Ahmed bey El-Colli gouvernait Constantine, époque importante pour
les annales du Sahara. Une nouvelle famille, en effet, celle des Ben-
Gana, va surgir et de la un antagonisme acharné et des luttes
sanglantes qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Ce sujet plein
d'intérêt fera plus loin l'objet d'une étude spéciale, mais ici déjà, pour
l'intelligence des événements de Tougourt, il est indispensable d'en
dire quelques mots. Ahmed Bey étant simple janissaire de la garnison
de Collo, d'où lui vint le surnom d'El-Colli, avait fait la connaissance
des Ben-Gana, modestes artisans, habitant alors aux environs de Mila,
petite ville au pied de la Kabylie, et les relations étant devenues
intimes entre eux, il épousa une fille de cette famille.
Parvenu plus tard à la dignité de Bey, gouverneur de la province de
Constantine, il s'intéressa à l'avenir des parents de sa femme et maria
la sSur de celle-ci, nommée Mbarka à l'un des
cheïkn El-Arab du Beït-Bou-Okaz. Telle est l'explication de l'arrivée
de la famille tellienne des Ben-Gana dans le Sahara, où nous la
verrons bientôt s'efforcer d'y prendre pied et y tenir un rang important.
..
Cela exposé, revenons au sultan tougourtin Mohammed. En 1760,
nous dit la notice que nous copions; il institua son fils Amran
gouverneur intérimaire de la principauté de l'Oued Rir' et il partit pour
La Mecque, selon l'usage de ses ancêtres. Neuf mois après, des
troubles survenus dans le pays du Souf menacèrent la liberté du
commerce et la tranquillité publique. Le cheikh Amran laissa son
khalife dans la kasba de Tougourt avec une forte garnison et pénétra à
marches forcées sur le territoire du Souf. Arrivé à ?l-Oued, qui en est
la capitale, il tomba malade. Les progrès du mal furent si rapides qu'il
n'eut pas le temps de prendre des dispositions en faveur de son fils
unique, Tahar. On était dans la saison des fièvres, si dangereuses
même pour les indigènes. Tahar ne survécut que quelques jours après
son père. Il mourut au Souf, laissant un fils en bas age nommé
Ibrahim.
Tandis que l'armée expéditionnaire, privée de ses chefs, commençait à
se démoraliser, les guerriers du Souf, enhardis par la circonstance,
harcelaient le camp nuit et jour. Sur ces entrefaites, le sultan
Mohammed revint de La Mecque. La fortune de Tougourt était
revenue avec lui. C'était peu pour ce prince de rétablir la paix dans le
désert ; il consacra les cinq dernières années de son règne à améliorer
le sort de ses sujets, d'un côté en affermissant la justice, d'un autre en
allégeant les impôts, Afin de prévenir les crimes de violence et de
meurtre qui se renouvelaient d'une façon déplorable, il substitua la
peine de mort a la dia ou amende, prix du sang au profit de la victime
ou de sa famille. " J'ai même entendu dire, à un vieillard qui tenait le
fait de son père, que le cheïkh Mohammed, avant de livrer le
condamné au bourreau, les faisait agenouiller devant lui et leur traçait
une incision sous la gorge avec son yatagan. "
Sultan Mohammed mourut le premier jour de l'année 1179 (1765).
Omar, son fils, lui succéda, mais il ne jouit pas longtemps du pouvoir,
car il succomba cinq mois après - de maladie, disent ceux qui ignorent
l'intrigue, - mais en réalité, lui aussi périt du poison. Les tribus
nomades soumises a l'autorité du cheikh El-Arab étaient nombreuses.
Entre elles existaient de temps immémorial des rivalités occasionnant
fréquemment des collisions, et le chef de cette multitude remuante
appelé a régler les discussions, s'il donnait satisfaction aux uns,
mécontentait inévitablement les autres en appliquant la justice. Or, les
tribus des Rahman et des Selmia, puissantes par leurs richesses et le
nombre de leurs guerriers, étaient à l'égard de leur congénères d'une
arrogance extrême provoquant souvent des troubles qu'il allait
réprimer. L'obéissance au chef traditionnel était pour elles un lourd
fardeau , elles firent bande a part, formant ce qui s'appellerait le parti
des frondeurs. J'insiste sur cette situation parce que nous verrons
bientôt les conséquences de la scission qui divisa les tribus arabes en
deux grands sofs ou lignes hostiles l'une à l'autre.
Les Rahman et les Selmia, possesseurs de palmiers dans les oasis an
nord de l'Oued Djedi, ayant donné de nouvelles causes de
mécontentement au moment de la récolte des dattes, le Cheîkh-el-
Arab résolut de les châtier et appela a son aide le souverain tongourtin
qui, avec ses forces, vint le rejoindre a Sidi Khaled. bourgade des
Oulad Djellal. Mais, à la veille d'en venir au, mains avec les rebelles,
Omar ben Djellab, pris de vomissements, expirait en quelques heures.
Sa présence gênait et, en s'en débarrassant, on désorganisait les
combinaisons de l'attaque. Les deux tribus en révolte avaient de bons
amis dans le camp oppose ; nous allons voir se renouveler de pareils
faits et la plupart des intrigues se dénouer par le sabre, le poison et la
corruption.
Le prince Omar ben Djellab laissait trois fils : Ahmed, Abd-el-Kader
et Ferhat. Ce fut Ahmed, l'ainé, qui monta sur le trône saharien en
1180 de l'hégire 1766;. De cette époque jusqu'en 1788, que Salah-Bey,
gouverneur de Constantine, alla assiéger Tougourt, rien de saillant qui
mérite d'être signalé ne se produisit dans la principauté de l'Oued Rir'.
Afin de suivre la filiation de ces souverains du désert, nous donnerons
néanmoins les noms de ceux qui occupèrent le pouvoir durant cette
période :

Sultan Ahmed ben Omar partit pout la Mecque, où il mourut. Il laissa


quatre fils, parmi lesquels nous ne citerons que Mohammed, qui
reparaîtra plus tard sur la scène.
Abd-el-Kadcr, deuxième (fils du sultan Omar, succède à son frère
Ahmed en 1778 ; il meurt sans postérité.
Son frère, Ferhat, hérite du pouvoir en 1782.
Pour se rendre compte des événements qui vont maintenant se
produire dans le Sahara, nous devons, encore une fois, anticiper sur la
curieuse histoire des Douaouda; tout cela s'enchevêtre, et il faut bien
suivre les fils des intrigues pour ne pas s'égarer dans ce dédale que
certains intéressés voudraient rendre plus obscur encore. Nous avons
dit plus haut que le Bey de Coustantine, Ahmed El-Colli, avant maria
sa belle-sSur, Mbarka, fille des Ben-Ganâ, au cheikh El-Arab. Mbarka
avait un frère plus jeune qu'elle, venant souvent la visiter dans le
Sahara et passant des saisons entières auprès d'elle. L'existence des
Arabes nomades qui, comparables a la marée, ont tous les ans un flux
et reflux du Sud au Nord, lui avait plu - Quoi de plus séduisant, en
effet, que la vie de la tente, en plein air, dans ces espaces sans limites
où le ciel se confond avec l'horizon ? C'est patriarcal ; nous-mêmes,
Européens, y éprouvons une certaine sensation et devons comprendre
aisément les attractions captant le jeune Gana dans ce milieu où, pour
les seigneurs féodaux, le temps se passe à cheval, soit à la chasse, soit
à la recherche d'aventures. A la fois beau-frère du Bey régnant et du
cheikh El-Arab, il jouissait d'une certaine considération parmi les
nomades, et, pendant un pèlerinage à la Mecque qu'il accomplit en
compagnie de plusieurs de leurs notables, il sut si bien les gagner, par
son affabilité et ses largesses, qu'il s'en fait des partisans dévoués. Le
gouvernement turc avait eu souvent à se plaindre des allures
indépendantes et parfois même de l'insolence des chefs féodaux du
Sahara. Mais comment châtier des gens insaisissables et faisant le vide
en s'éloignant vers les régions arides, chaque fois qu'ils se sentaient
menacés. Partout ailleurs, le système politique " diviser pour être
maîtres " avait parfaitement réussi ; les circonstances s'offraient
avantageuses pour le mettre
en pratique dans ces régions. C'est ce que venait proposer El-Hadj ben
Gana à son retour de la Mecque: il avait admirablement prépare les
voies pour atteindre ce résultat. Le Bey, son beau-frère, l'investit du
titre de cheikh El-Arab pour l'opposer à la famille des Douaouda,
héréditaire de ce titre séculaire, et, dès lors, commença la rivalité et
l'antagonisme. Les Douaouda et les nomades restés fidèles à leur
cause se mettaient aussitôt en révolte ouverte et continuaient a être les
maîtres du Sahara, où n'aurait point osé se montrer le nouveau
parvenu. Soutenu par la garnison turque de Biskra et ses quelques
partisans, celui-ci ne dépassait.guère l'oasis de Sidi-Okba et c'est lui,
en effet, que le chérif Sidi El-Haoussin El-Ourtilani raconte, dans ses
impressions de voyage, l'avoir trouvé en 1762. El-Hadj ben Gana,
accompagnant, peu après, son beau-frère le Bey El-Colli, dans son
expédition contre les Kabyles des Flissa, fut tué, ainsi que bien
d'autres personnages marquants.
Mohammed ben El-Hadj ben Ganà succéda à son père, mais son
influence ne s'étendit guère au delà de la zone primitive. Enfin, en
1771, apparaît sur la scène Salah-Bey, le gouverneur Le plus
remarquable qu'ait eu la province de Constantine. Actif, guerrier et
administrateur, il ne pouvait laisser continuer l'anarchie qui régnait
dans le Sahara. Salah-Bey devait sa fortune au Bey El-Colli, sous les
ordres duquel il avait fait a peu près toute sa carrière. Il s'intéressa
donc a celui qui était le neveu, par les femmes, de son ancien
protecteur. El Hadj ben Gana avait été tué a ses côtés en combattant
chez les Flissa, nouveau motif pour soutenir le fils de son malheureux
compagnon d'armes. En même temps, ne fallait-il pas mettre à la
raison les Douaouda toujours en révolte et, comme nous l'avons dit,
insaisissables ? Mais il y avait l'Oued-Rir' et surtout Tougourt, centre
d'action des rebelles; c'est là qu'il convenait de les frapper.
Ferhat, alors sultan de Tougourt, était gendre du cheikh El-Arab
Douadi et naturellement son allié. Il y avait longues années que, lui
aussi, répudiant la domination turque, ne payait plus d'impôts.
La petite principauté de l'Oued-Rir', nous dit l'historien
des Beys, grâce à sa position, avait pu, jusqu'alors, braver impunément
les menaces des Beys de Constantine, trop faibles ou trop prudents
pour aller si loin imposer leur volonté par la force des armes. Mais ce
que nul de ses prédécesseurs n'avait osé tenter, Salah-Bey résolut de
l'entreprendre et de le mener à bonne fin. Toutefois, avant de
s'aventurer dans une expédition aussi lointaine, où le succès à
atteindre pouvait si facilement se changer en un revers désastreux, il
voulut user de tous les moyens de conciliation que lui conseillait la
prudence. Le moment lui parut propice. On était au commencement de
l'année 1788 et la gloire toute récente dont il venait de se couvrir dans
ses rapports diplomatiques avec la cour de Tunis devait lui faire
espérer un résultat non moins satisfaisant auprès de son vassal le chef
de Tougourt. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les négociations entamées
avec Ferhat ne purent aboutir à une entente commune. Se souvenant
que Tougourt avait défié tous les Beys de Constantine, celui-ci crut
pouvoir braver également les menaces de Salah. il refusa de consentir
à ce qu'on lui demandait. Il ne restait plus, dès lors, au Bey, qu'un
moyen de faire prévaloir son autorité ainsi méconnue : c'était d'aller en
personne dicter ses ordres dans Tougourt même. L'expédition fut
résolue. Toutefois, le secret en est tenu caché jusqu'à la fin d'octobre
de cette même année 1788. Le désert pouvant, dans cette saison, être
parcouru aisément par l'armée turque, on entra ouvertement en
campagne. Salah-Bey vint prendre lui-même le commandement des
troupes à l'Oued-Djedi et s'avança avec quelques pièces d'artillerie
jusqu'aux environs de Sidi-Khelil, malgré une neige épaisse qui faillit
l'engloutir lui et son armée. Pour ne pas épuiser ses forces le long de la
route, le Bey se contenta de châtier une seule oasis et marqua la place
du châtiment par un monceau de ruines. Le dix-huitième jour, il planta
ses tentes en vue de la capitale de l'Oued-Rir', que protégeait un fossé
profond et rempli d'eau. Les canonniers établirent leurs artilleries sur
des esplanades construites en troncs de palmiers et ouvrirent le feu
contre la porte dite Bab-el-Khadra, celle de Sidi Abd-es-Selam et le
quartier El-Tellis, où est située la Kasba Pendant ce temps, une partie
des soldats abattaient à coups de haches les arbres qui constituent la
richesse du pays. Le siège dura plusieurs semaines. Salah-Bey avait
juré de ne pas lever le camp avant d'avoir détruit Tougourt de fond en
comble. La poudre et les munitions ne lui manquaient pas ; sa volonté
était une volonté de fer. Il fallut donc que le cheikh Ferhat comprit la
situation. Un drapeau blanc, signe de soumission, fut hissé au haut de
la mosquée appelée Djama-el-Malekia. A cette vue, le Bey fit cesser le
feu et attendit les propositions de l'ennemi. Il fut convenu que l'Oued-
Rir paierait les frais de la guerre et verserait entre les mains des Turcs
un impôt de trois cent mille réaux; plus un tribut en chevaux et en
esclaves nègres.

Tel fut, ajoute, en terminant, M. Cherbonneau, à qui nous avons


emprunté une partie de cette relation, le résultat d'une révolte
qu'avaient amenée la faiblesse, la pusillanimité des prédécesseurs de
Salah Bey (1).
Le vieux minaret de Tougourt porte les traces des boulets de Salah
Bey; c'est avec orgueil que les Tougourtins les montrent comme
preuve de leur résistance et aussi ne manquent-ils jamais d'ajouter:
Nous avons repoussé le Bey et ses gens du Tell, croyez-nous, bien
qu'on vous ait dit le contraire. Ben Berika, s'il était encore de ce
monde, serait le meilleur témoin !.
Or, voici leur récit explicatif que confirment du reste les souvenirs
conservés dans la famille noble des Douaouda. Salah Bey avait
entrepris son expédition durant un hiver tellement rigoureux qu'il est
resté légendaire dans le Sahara sous le nom de Am-et-Teldj (l'année
de la neige), tant elle s'y montre rarement.
Pendant vingt-deux jours seulement - et non six mois comme on l'a
écrit ailleurs - que dura le siège de Tougourt, l'armée du Bey eu à
souffrir de pluies continuelles, mêlées de neige, et d'un froid
exceptionnel par l'abaissement de la température dans les sables.
Quatre petits canons en cuivre apportés à dos de chameau et mis en
batterie, avaient ouvert le feu sur la ville ou plutôt sur lu mosquée,
monument le plus en évidence. Voilà en quoi consista l'attaque. Sur la
lisière de l'oasis, quelques palmiers étaient abattus plutôt pour se
procurer du bois et se chauffer que
comme moyen d'intimidation en usage et, chaque fois que les
bûcherons s'avançaient la hache à la main, une vive fusillade, partant
de toutes les murailles crénelées des jardins, les repoussait
vigoureusement. C'est que les Tougourtins n'étaient pas seuls à se
défendre : leurs amis les Souafa, les habitants des autres oasis de
l'Oued Rir', même des gens de Ouargla étaient accourus a leur aide. En
rase campagne, la résistance était la même , il fallait aller y chercher
des fourrages pour les chevaux et les animaux de transport du corps
d'armée ; chacune des sorties donnait lieu à des escarmouches ; les
nombreux cavaliers des Douaouda fondaient au galop sur tout ce qui
se montrait. Pendant ce temps, je le répète, la température inclémente
semblait elle-même favoriser la resistance. Le découragement,
conséquence d'échecs et de souffrances multiples, s'était déjà
manifesté par des désertions. Salah Bey renonçant dès lors a soumettre
Tougourt par la force dut songer à battre en retraite. Il n'eut même pas
la satisfaction d'amener les ennemis à composition, puisqu'a hauteur
de Meggarin, dans le mouvement de recul, son monde embourbé dans
des marais et harcelé de toutes parts, courut un instant de graves
dangers. Il y abandonna néanmoins une portion de son artillerie, et
deux de ses canons, trois même ajoutent ceux qui amplifient la
victoire, restèrent en trophée aux mains des rebelles. Ces pièces
étaient en cuivre, avons-nous dit. On les livra à un juif de Tunis, du
nom de Ben Berika, qui les fondit pour en faire des bracelets aux
femmes des vainqueurs, ainsi qu'une petite monnaie, ou sortes de
jetons, appelée dans l'Oued Rir' Sekka ben Berika. On voit que nous
sommes loin de la version première et surtout de celle donnée par le
général Daumas qui attribue a Salah Bey la gloire d'avoir enlevé
d'assaut la capitale saharienne. Le Bey, dit-il, avait été entraîné dans
cette expédition par un membre mécontent de la famille des Ben
Djellab, cheikh Ahmed, cousin du Sultan régnant, cheikh Amer, qu'il
voulait déposséder. Les bases du marché passé avec cheikh Ahmed et
le Bey Salah sont assez singulières : à chaque
étape de Constantine à Tougourt, le Bey ; devait compter mille
boudjous à cheikh Ahmed qui, en échange, devait, une fois au
pouvoir, lui payer une redevance d'un million. Le Bey Salah, guidé par
le traître, se mit en marche à là tète d'une armée appuyée de quelques
pièces de canon. A son approche, tous les habitants de l'Oued Rir' se
retirèrent a Tougourt. Salah resta six mois devant la place; car, bien
que ses habitants soient plutôt commerçants que guerriers, ils se
battent avec beaucoup de courage s'ils sont retranchés derrière des
murailles. Malgré cette résistance opiniâtre, l'artillerie ayant fait
brèche à l'enceinte de la ville, tous les palmiers environnants ayant été
coupés et la famine menaçant les assiégés, Le Bey Salah enleva enfin
la place dans un assaut décisif. Les énormes contributions dont il la
frappa et celles qu'il leva sur tous les villages de l'Oued Rir' le
dédommagèrent largement et des frais de la guerre et des boudjous
qu'il avait religieusement comptés à
cheikh Ahmed qui, devenu sultan ,paya la redevance convenue.
Inutile d'insister sur la vraisemblance des faits aussi bien que
de faire ressortir la confusion des noms et des dates, erreurs permises à
l'époque où s'écrivait ce premier livre sur le mystérieux Sahara où
nous ne pénétrions que dix ans plus tard. Nous verrons par la suite que
cette contrée resta insoumise malgré la campagne turque et que les
beys ne réussirent à y avoir un semblant d'influence qu'à l'aide de la
politique dissolvante de division et de corruption. Atteint dans son
amour-propre de guerrier et de diplomate, Salah-Bey n'était pas
homme à renoncer à la partie. Aussi le voyons nous aller trois fois
encore dans le Sud, je ne dirai point dans le Sahara, puisqu'il ne
dépassa point la banlieue de Biskra, de crainte de subir un nouvel
échec. Nous trouvons du reste la confirmation du long état de révolte
dans lequel se maintint toute cette région, dans la correspondance de
notre ancienne compagnie royale française de La Calle. Ainsi, déjà, au
mois de mai 1786, le directeur Bourguignon écrivait aux chefs de la
compagnie à Marseille : Le bey Salah ne va pas a Alger cette année
saluer le Pacha, comme d'habitude, a cause du soulèvement de
plusieurs tribus du désert. En mars 1791,le consul Astoin Sielve
annonçait que Salah-Bey était encore allé faire le siège d'une ville de
nègres dans le Sahara, sous prétexte qu'ils refusaient de payer la
garante .

Cinquiéme partie de la note historique de Touggourt

samedi 29 mai 2010, 09:46


Cinquiéme partie de la note historique de Touggourt

On voit donc que, malgré tous ses efforts, Salah-Bey n'avait rien
obtenu par les armes, puisque la révolte durait toujours. Il employa
alors l'autre système, l'arme de l'intrigue, à laquelle tout autre Bey,
moins énergique, se serait contenté d'avoir recours. Il y avait à cette
époque, dans l'entourage du gouverneur de la province, un haut
dignitaire portant le titre de Bach-Siar, fonctions correspondant a ce
que nous appellerions le grand courrier de cabinet. C'était lui qui, dans
les circonstances délicates, recevait mission de son maître d'aller
auprès du Pâcha d'Alger ou deTunis traiter des affaires confidentielles.
Il se nommait El-Hadj Messaoud ben Zekri, issu de la famille des
Ben-Zekri ou Zegrin qui, après avoir joué un role important à
Grenade, s'était réfugié à Constantine lors de l'expulsion des Maures
d'Espagne. De race princière, les Ben-Zekri s'étaient liés d'amitié ou
même par des alliances encore plus étroites avec certaines familles
nobles de leur nouvelle patrie. Les Douaouda du Sahara étaient ainsi
devenus leurs parents. Bien que dans le camp de Salah-Bey, Ben-
Zekri avait donc des relations intimes avec les chefs en révolte.
Fatigué de cet état permanent de luttes et de combats, il proposait au
Bey de s'interposer pour amener une paix honorable autant pour les
uns que pour les autres. Après maintes démarches conciliatrices du
Nord au Sud, un arrangement était convenu. C'est une de ces
conventions, type de ruse et de duplicité, comme les Turcs s'en
servirent souvent en Algérie pour désorganiser les résistances du
peuple indigène ; la voici dans tous ses détails : Mohammed El-
Debbah ben Bou Okkaz, le cheïkh-el-Arab révolté, viendrait à Biskra
faire acte de soumission et recevrait la confirmation de son titre et le
caftan d'investiture des mains de Salah-Bey; il resterait le chef
reconnu de tous les Arabes nomades. Mais Mohammed ben El-Hadj
Ben-Gana, jusque-là cheïkh-el-Arab in partibus, conserverait le
commandement de Biskra et de quelques-unes des oasis et des tribus
des Ziban. C'était déjà un premier antagonisme créé entre les deux
dignitaires, mais qui ne suffisait point aux combinaisons de la
politique turque. Salah-Bey conservait une haine implacable contre
Ferhat ben Djellab, le sultan de Tougourt, qui avait osé lui résister et
fait éprouver une défaite à ses armes, victorieuses en tant d'autres
circonstances. La gloire qu'avait acquit Salah Bey; en contribuant
puissamment au désastre de l'armée espagnole d'O'Reilly devant
Alger, était ternie par cet échec. Il fallait a tout prix s'en venger en
renversant Ferhat et faire disparaître la dynastie des Ben-Djellab ;
c'était la condition capitale qu'il imposait dans son traité de paix. Les
Douaouda étaient parents des Ben-Djellab, donc Debbah hésitait à
consentir à leur ruine, mais la diplomatie de son ami Ben-Zekri
l'emporta, et, par une convention secrète, il était décidé que
satisfaction com-plète serait accordée au Bey selon ses désirs. Mais
une nouvelle complication allait surgir, - elle n'embarrassait
certainement point les Turcs qui l'avaient préparée et résolue d'avance
afin d'atteindre leur but politique. Par qui remplacer les Ben-Djellab
après leur chute? Avec intention on avait négligé d'en parler jusque-là
pour amener Debbah, de concessions en concessions, à tout accepter.
Debbah proposa son frère Saïd. Ce plan ne pouvait convenir au Bey
qui, au lieu d'augmenter la puissance des Donaouda, ne visait au
contraire qu'à la désagréger et enchevêtrer autant que possible les
influences, de telle sorte qu'il fut loisible de les opposer, à l'occasion,
les unes aux autres. Par quelles promisses Debbah se laissa-t-il
séduire? On l'ignore; mais il convient de rappeler que l'arabe, quand
on fait adroitement miroiter à ses yeux argent et gloriole personnelle,
est comme grisé par l'ambition ; il oublie tout, son propre intérêt
même. Vivant au jour le jour, sans prévoir l'avenir, il est aveuglé par
la jouissance du présent. C'est ce qui arriva à Debbah, entrant en plein
dans le complot préjudiciable à sa famille et à ses alliés. Il fut décidé
qu'un Ben-Gana prendrait le commandement de Tougourt aussitôt la
chute des princes héréditaires et que le cheïkh-el-Arab Debbah
l'aiderait à se maintenir dans cette position toute nouvelle.
La notice rapporte que Ferhat ben Djellab ne jouit pas longtemps du
repos, après les événements qui précèdent. Ses sujets l'accusèrent
d'avoir épuisé le pays par une lutte insensée contre l'autorité de
Constantine. Les gens du Souf levèrent l'étendard de la révolte ; Ferhat
lança contre eux sa cavalerie, mais il mourut a El-Oued, après un
règne de dix ans.
Tout cela est exact, mais a besoin d'ètre complété. Le renversement du
Sultan Ferhat, avons-nous vu, était une affaire résolue dans les hautes
régions gouvernementales, Le destituer ouvertement n'était pas
possible; restait le poison, moyen plus efficace de s'en débarrasser.
Pour cela, fallait-il encore l'attirer hors de chez lui, où la surveillance
de ceux qui l'approchaient était trop rigide.
On y réussit en fomentant une révolte dans le Souf, et, dès qu'a la tête
de ses gens, il arrivait dans cette contrée pour y rétablir l'ordre, une
main inconnue lui tendait le breuvage qui devait résoudre la question
pendante. Ferhat avait épousé la fille d'EI-Guidoum ben Bou-Okkaz,
de laquelle il eut deux enfants : El-Khazen et Tala, dont il sera bientôt
question.
Mais à peine le souverain légitime venait-il de s'éteindre que les
populations de l'Oued-Rir' lui donnaient pour successeur, Ibrahim, son
cousin. Afin de ne pas nous égarer dans la généalogie de cette famille,
où les mêmes noms reparaissent souvent, rappelons que le Sultan
Ahmed ben Omar, mort pendant son pèlerinage à la Mecque, avait
laissé quatre fils en bas âge : Mohammed, Ibrahim, Abd-er-Rahman et
Ali. C'est Ibrahim, le cadet de ces enfants, qui venait donc d'être
acclamé en remplacement de l'infortuné Ferhat, son oncle. La
combinaison préparée avec tant de labeur entre Salah Bey et le cheikh
El-Arab Debbah avait ainsi avorté, et cela, on n'a pas besoin de le dire,
ne faisait point l'affaire des Ben-Gana, perdant l'occasion de se saisir
d'un commandement qu'ils convoitaient.
Dans l'histoire du Sahara, tout est ruse et intrigue, et c'est au plus
adroit dans l'art d'employer ces deux armes que restait l'avantage.
Debbah, avons-nous exposé, aurait voulu Tougourt pour son frère
Said. Ne l'ayant pas obtenu, il prévenait celui-ci du tort qu'on lui
portait, afin qu'il manSuvrait en sens contraire. Said évincé, il fallait
absolument que le prétendant du parti rival fut écarté également.
Comment y parvenir ? Il n'avait qu'à faire proclamer spontanément par
les populations elles-mêmes un autre membre de la famille Ben-
Djellab ; c'est ce qu'il réussit à mener a bout.
Salah Bey et les Ben-Gana, joués, dans cette affaire, par les
Douaouda, avaient trop d'amour-propre pour s'avouer battus; aussi
allaient-ils préparer de nouvelles armes contre leurs adversaires. Dans
le choix du Sultan Ibrahim, une faute venait d'étre commise. N'étant
que le cadet de la famille, celui-ci usurpait donc ce qui revenait de
droit à son frère aine Mohammed. Je retrouve, dans une notice que les
Ben-Gana m'ont écrite sur cet incident, des détails très précis. Voici ce
qu'elle dit : les Ben-Djellab étaient, à ce moment, quatre frères vivant
ensemble dans la ville de Tougourt, mais un seul d'entre, eux exerçait
le pouvoir, ce qui suscitait la rivalité des autres. Mohammed ben El
Hadj ben Gana entra secrètement en relations avec eux, à l'insu l'un de
l'autre, et quand il eut obtenu ce premier résultat ; Cette fois-ci, s'écria-
t-il, les jeunes princes étant divisés par l'ambition, je compte bien
réussir à me saisir de Tougourt et y placer un membre de ma famille.
Par d'adroites insinuations. il décida chacun des frères Ben-Djellab a
s'éloigner dans une di-rection différente, avec promesse de l'aider à
s'emparer du pouvoir. L'un se retirait a Temacin, l'autre au Souf, et le
troisième à Khanga Sidi-Nadji. Chacun aussi groupait ses partisans
autour de lui, et on se rend compte aisément de la perturbation que ces
quatre partis, travaillant a se nuire réciproquement, devaient amener
dans la contrée. Le Sultan Ibrahim, jeune et sans expérience, se sentait
menacé de toutes parts. Accueillant les conseils de quiconque lui
témoignait la moindre sympathie, on lui persuada qu'en s'adressant
aux Ben-Gana, favoris du Bey, il serait soutenu contre ses rivaux. Une
députation est, en effet, envoyée par le Sultan tougourtin à Biskra,
auprès de Mohammed ben El Hadj, qui guette avec impatience ce
résultat final, qu'il a préparé : " Vous pouvez compter sur mon appui,
lui répond Ben-Gana, pour vous délivrer de vos compétiteurs.
Rassemblez vos forces ,et venez avec me rejoindre à Zeribet-el-Oued (
Zeribet-el-Oued, oasis et village situés à 20 Lieues au sud-est de
Biskra, sur les bords de l'Oued-el-Arab.) pour ne point éveiller
l'attention. De là, nous irons d'abord nous emparer de celui de vos
frères qui vous fait opposition dans le Souf. . Puis ensuite, nous
pourchasserons les autres successivement. " Ibrahim, confiant, se rend
au lieu indiqué au jour et à l'heure fixés. Mais, en dehors de lui; que se
passait-il ? Chacun de ses frères, celui de Temacin, de même que ceux
de Khanga et du Souf, recevait personnellement la visite d'un
émissaire secret portant verbalement la communication confidentielle
suivante, avec mission de ramener avec lui l'intéressé : le moment est
venu ; votre frère Ibrahim sera tel jour à mon camp de Zeribet- el-
Oued. Venez m'y trouver au même moment, et, pendant que je
m'emparerai de sa personne, je vous proclamerai à sa place souverain
de Tougourt, au nom du Bey de Constantine. Qu'y a-t-il de plus
curieux à remarquer dans cette affaire? Est-ce la manière habile de
mener l'intrigue sans éveiller le moindre soupçon, ou la naïveté, le peu
de prévoyance de ceux contre lesquels elle était dirigée ? Mais le
résultat est là, indiscutable, historique : les quatre frères Ben-Djellab,
rêvant chacun le pouvoir incontesté, et exact au rendez-vous, se
faisaient prendre dans cette sorte de souricière. Aucune précaution
n'avait été négligée pour les bien garder aussitôt capturés, et leur
stupéfaction dut être grande en se retrouvant en présence, quelques
jours plus tard, à Constantine, où les Ben-Gana les avaient envoyés
séparément et sous bonne escorte, a la disposition du Bey.
Cette escorte, entourant chaque captif des plus grands honneurs, soi-
disant pour aller recevoir des mains du Bey le caftan d'investiture de la
souveraineté de l'Oued-Rir, avait pour consigne de loger une balle
dans la tête du premier d'entre eux qui, s'éveillant à la réalité, tenterait
de rebrousser chemin. A Constantine, ils étaient internes dans la ville
et gardés a vue.
Au Sahara, on ne s'endormait pas pendant ce temps. Les Oulad-
Moulat, entourage traditionnel des Sultans tougourtins, avaient
accompagné leur Sultan Ibrahim au camp de Zeribet. Après le départ
de celui-ci et de ses frères pour Constantine, on réussit a les
convaincre que les héritiers légitimes étant au nombre de quatre,
prétendant chacun jouir de droits analogues, leur différend ne pouvait
avoir d'autre arbitre que le Bey lui-même, qui, certainement, réglerait
cette affaire à la satisfaction de tous. Le rôle des Rouar'a devait être
d'attendre patiemment la décision souveraine. Mais, en prévision
d'intrigues de quelque agitateur inconnu, il était décidé d'un commun
accord que Ibrahim, frère de Bel Hadj ben Gana, irait camper auprès
de Tougourt avec un corps de cavaliers, pour contribuer à assurer la
tranquillité du pays.
Nous devons ici, encore une fois, rectifier les renseignements donnés
par l'auteur de la notice, qui, à côté du vrai exactement rapporté, s'en
écarté de temps en temps. Le Sultan Ben-Djellab emmené en exil à
Constantine se nommait Ibrahim ; le Ben-Gana envoyé a Tougourt
s'appelait aussi Ibrahim, et la similitude de ces deux prénoms a causé
une erreur.
En 1702, dit la notice, le cheikh Ibrahim ben Djellab, qui avait pris les
rênes du gouvernement, était un prince débonnaire qui n'eut pas la
force de se maintenir plus d'une année sur le trône . Une conspiration
de la Djemaa ayant éclaté contre lui pendant une nuit, il fut obligé,
pour échapper à la mort, de se sauver par la porte de la Kasba, en
escaladant le fossé avec une dizaine de cavaliers dévoués. On
n'entendit plus parler de lui. L'élu de la Djemaa fut le cheikh Ibrahim
ben El Hadj ben Gana. Sa dévotion, poussée jusqu'au fanatisme, lui fit
exercer quelques persécutions contre les ouvriers juifs que l'on
appelle Medjaria. Vers la fin de l'année 1794, c'est-à-dire après deux
mois environ de règne, il conduisit à la Mecque la caravane des
pèlerins.
Ce qui précède est entièrement controuvé par les informations de
l'auteur de la notice, ou, pour être plus précis, les rôles sont
intervertis . Les dates, même sont inexactes, car tout ce qui précède
s'accomplit dans un espace de temps assez restreint, c'est-à-dire du
printemps 1790 à l'été 1791, pendant les quatorze mois environ, et non
les années, que les Ben-Gana séjournèrent à Tougourt. Nous avons vu,
d'après les Ben-Gana eux-mêmes, comment, le Sultan Ibrahim ben
Djellab prit, non pas la fuite, mais fut capturé et interné à Constantine.
Nous avons puisé a d'autres sources plus authentiques la suite de ces
événements dramatiques, qu'il est fort intéressant de connaître, pour
bien se rendre compte des intrigues passionnées du Sahara, où, à peu
d'années d'intervalle, les mêmes faits se reproduisent jusqu'à nos jours,
avec une similitude frappante. C'est Ibrahim ben Gana qui se sauva, en
effet, de la Kasba de Tougourt, où il aurait voulu s'implanter.
Compromis dans cette affaire, où il mécontenta la population, il dut
s'éloigner, non pas pour aller en pèlerinage aux lieux saints, mais vers
Biskra. Les notes de sa famille disent que la mort de son frère ainé,
Mohammed bel Hadj, nécessita son rappel dans le Nord, et tout se
borne là. Il fut remplacé, dans le commandement du goum stationnant
devant Tougourt, par son neveu, Ali bel-Guidoum, qui jugea prudent
de rester campé hors de la ville et la Kasba, au lieu de s'y établir.
Celui-ci dit encore la notice, avait été fait dépositaire du
commandement, mais il oublia la foi jurée et força la Djemâa,
ou assemblée des notables, à le reconnaître comme Sultan de l'Oued-
Rir'. Un vendredi, sur l'heure de midi, lorsqu'il se rendait à la mosquée
principale, avec son escorte d'honneur, musique en tête, un marabout
des Selmia sc précipita au devant de son cheval, et, l'ayant arrêté, osa
adresser au (soi-disant) Sultan des reproches sévères sur sa conduite :
Fils de l'impiété et de la trahison, lui cria-t-il, tu goûteras bientôt
l'amertume de ton forfait. L'épée du commandement, que tu as
usurpée, se retournera contre ta poitrine. Souviens-toi que notre
Seigneur Mahomet a dit : la porte de l'injustice est la porte de la mort .
A ces mots, Ali bel Guidoum ben Gana poussa son cheval contre le
marabout et l'écrasa. Quelques mois s'étaient à peine écoulés, que le
cheikh Ibrahim, Sultan légitime de Tougourt, reparut dans ses états. Il
n'eut pas à lutter longtemps contre un usurpateur qui n'avait eu que le
courage de profiter de son absence. Dédaignant une vengeance facile,
il le laissa fuir, et n'eut plus d'autre pensée que de relever et d'affermir
l'autorité. Son règne dura douze années .
Si nous avons cru utile de relever plus haut quelques erreurs de la
notice, nous devons ajouter que le récit de l'épisode que l'on vient de
lire est conforme a ce qui nous a été raconté, et que nous avons pu
contrôler dans le pays. L'affaire du marabout de Selmia, de même que
la fuite de l'usurpateur devant le retour inespéré de Ben-Djellab, sont
exacts. Dans le manuscrit des Ben-Gana que j'ai sous les yeux, il n'en
est pas fait mention, naturellement, mais l'épilogue de leur première
équipée de Tougourt était un sujet délicat et scabreux; aussi se sont-ils
bornés à le clore par cette phrase textuelle : Les Ben-Gana jugèrent à
propos de faire rendre la liberté aux Ben-Djellab internés à
Constantine, et de les laisser revenir à Tougourt.
La tradition locale conserve encore des souvenirs exacts sur ces
événements, mais nous avons puisé des renseignements encore plus
précis auprès des marabouts de Temacin, possédant dans leur zaouïa
des notes et des papiers contemporains. Les Douaouda ont également
leurs chroniques, et, en contrôlant tous ces documents, on parvient
sans peine à rétablir la vérité historique.
Salah Bey avait fini par se convaincre que les Ben-Gana, étrangers au
Sahara, n'y exerçaient d'autre influence que celle donnée par l'appui
des Turcs; aussi avait-il fini par les abandonner a leurs propres
moyens d'action. Déjà Ibrahim ben Gana avait dû s'éloigner de
Tougourt. Son neveu, Ali bel Guidoum, qui lui avait succédé, ne tenait
guère mieux en place. La mort du marabout des Selmia, rapportée plus
haut, l'avait fait prendre en grippe par la population. L'été de l'année
1791 marqua sa chute.

Les uns disent que les quelques janissaires turcs et les cavaliers du
Tell composant ses forces, se sentant atteints par le Tehem ou fièvres
endémiques du pays, s'éloignaient par groupes, sans qu'il fût possible
de les en empêcher. C'était comme des désertions frénétiques inspirées
par la crainte de la terrible maladie. D'autres assurent que Salah Bey,
en homme intelligent qu'il était, réparait son erreur politique première
en rendant ses faveurs aux Douaouda, Ceux-ci sortaient déjà de leur
somnolence momentanée, symptôme d'une prochaine campagne
réparatrice. Les courriers se succédaient de Tougourt à Constantine,
exposant la situation compromise et réclamant avec instance de
nouvelles forces pour combler les vides laissés par les désertions qui,
soit par la peur des fièvres, soit par celle des Douaouda, ne cessaient
de se multiplier.
Las de pareils embarras et de telles obsessions, Salah Bey y coupa
court en prenant une grande décision. Les quatre jeunes princes Ben-
Djellab étaient toujours gardés à vue dans la ville de Constantine.
Ibrahim, celui qui, le dernier, avait exercé le pouvoir, est mandé au
palais de Dar-el-Bey : Je te rends la liberté et en même temps la
souveraineté de l'Oued-Rir', lui dit Salah. Retourne immédiatement
dans ton pays et fait y régner la paix en mon nom. Voilà comment les
Ben-Djellab rentrèrent en possession de leurs états ; mais la paix, sur
laquelle on comptait, ne tarda pas à être troublée de nouveau.
A la suite d'événements dont le récit aura ailleurs sa place, Salah Bey
avait été destitué et même étrangle à Constantine en 1792. Hossein
Bey lui succédait, et, avec lui, une politique nouvelle était inaugurée,
c'est-à-dire la tendance de renverser, pour des raisons de vieilles
rancunes tout ce qui, de près ou de loin, avait eu des attaches avec son
prédécesseur. Le Khalifa du nouveau gouverneur de la province était
Mohammed-Cherif. Pour bien saisir l'origine de certaines sympathies
ou de certaines haines héréditaires, il est utile de rappeler que ce
Mohammed-Cherif était le fils de l'ancien Bey Ahmed El-Colli, le
beau-frère des Ben-Gana, et lui-même avait épouse également une
Bent-Gana, du nom de Reguïa, laquelle, on le sait, donna le jour au
dernier Bey de Constantine, que la France renversa en 1837.
Le Khalifa, partageant les sentiments des parents de sa mére et de sa
femme, était hostile a tous ceux qui les avaient entravés sous le règne
précédent. Ceux-ci ne pouvaient consolés de la période Tougourt,
que, malgré leurs espérances, ils n'avaient pu posséder que d'une
manière éphémère; mais des circonstances pouvaient les y ramener
aussi. Après le rétablissement, par Salah, du Sultan Ibrahim ben
Djellab, les trois autres frères de celui-ci n'étaient-ils pas restés en
qualité d'otages à Constantine? On pouvait les utiliser avec avantage,
en exploitant la jalousie et l'ambition comprimées dans leurs cSurs,
pour fomenter du nouvelles révolutions sahariennes et pécher en eau
trouble. Donc, on les lâcha en leur promenant secours et appui pour
renverser leur rival Ibrahim.
Cependant, les Rouar'a, épuisés par les derniers événements, avaient
accueilli le retour de leur chef légitime avec reconnaissance. Ibrahim,
mûri par l'expérience, mettait tous ses efforts a rendre le bien-être à
son peuple ; aussi trouvait-il des gens fidèles à sa cause, quand ses
frères, surtout Mohammed, l'ainé et le plus énergique, revenus
inopinément dans le pays, tentèrent de le renverser dans une première
lutte qui ne dura pas moins de huit mois. Les Oulad-Moulat s'étaient
prononcée en faveur d'Ibrahim et le soutenaient avec énergie : les
prétendants durent alors rentrer dans l'ombre. Il y avait environ douze
ans que, maître sans conteste, grâce à l'appui de son beau-père le
cheikh
El-Arab Debbah ( Debbah avait une fille du nom de Fathma, qui avait
été mariée d'abord au Bey de Constantine Mustapha. A la mort de
celui-ci, la veuve fut épousée par Ibrahim ben Djellab.
), le prince tougourtin vivait tranquillement, quand, vers 1804, là
guerre éclata de nouveau. C'était encore le prétendant Mohammed,
frustré dans son droit d'aînesse, qui s'agitait encore, et cette fois avec
plus de succès, entraînant a sa suite des populations impatientes et
comme fatiguées d'une ère de calme trop prolongée. Ibrahim fit appel
à son beau-père. Debbah et Said accouraient à son aide avec leurs
nomades, qu'ils campaient autour de Tougourt, l'enserrant, pour la
protéger, comme une bague enserre un doigt ; telle est l'expression
locale. Mais la saison des mortelles fièvres endémiques de l'Oued-Rir',
dont nous avons parlé plus haut, approchait. Déjà les marais d'eaux
stagnantes des environs et celles du fossé baignant les pieds du mur
d'enceinte de la ville commençaient à se couvrir de cette infinité
d'animalcules rougeâtres qui, semblables à la rouille, envahissent le
fer et répandent une odeur pestilentielle tuant l'homme de race
blanche. Les nomades, la plupart propriétaires, ou pour mieux dire
usufruitiers des palmiers de ces oasis, savent par expérience qu'il faut
s'en écarter pendant cette période insalubre. Aussi se hâtaient-ils de
déguerpir, par préservation personnelle, eux qui n'étaient là que pour
préserver le Sultan tougourtin d'un coup de main de son antagoniste;
que les grands de ces bourgades de sédentaires se battent et se
débrouillent entre eux, se disaient-ils. Quant a nous, nomades, nous
serons toujours, à notre volonté, les maîtres de ces ilots de palmiers.
Allons, en attendant, pour notre compte, respirer l'air plus pur des
espaces du Sahara, au milieu des pâturages de nos troupeaux. Et ils
partaient, en effet, le cheikh El-Arab Debbah à leur tête, car, tout chef
des nomades qu'il était, il fallait qu'il se pliât aux exigences et aux
coutumes traditionnelles de son peuple mobile, avançant et reculant
selon la marée, c'est-à-dire suivant les besoins du moment.
Ibrahim, abandonné par son beau-père Debbah, que les Arabes
nomades entraînent dans leur émigration périodique,
est de nouveau exposé aux coups de son adversaire Mohammed. Une
ressource lui reste cependant ce sont lesTroud, tribu guerrière du Souf,
toujours dévouée à ses ancêtres. Il implore leur appui en promettant de
riches récompenses.
Nous voici maintenant à une époque relativement récente et
importante en ce qu'une figure chevaleresque, qui restera à tout jamais
légendaire dans les chroniques du Sahara, apparaît sur la scène. C'est
celle de Ferhat, fils de Saïd, et par conséquent, neveu du cheikh El-
Arab Debbah. Ferhat avait passé son enfance, tantôt parmi les
nomades, tantôt dans les oasis du Souf, au milieu des Troud alliés de
sa famille. Et avait été, en quelque sorte, élevé avec El-Khazen et
Tata, les orphelins de l'ex-Sultan de Tougourt, dont il a été question et
qui mourut empoisonné, vers 1790, pendant son expédition au Souf.
Les Troud avaient adopté les orphelins. Ferhat ben Said était le
compagnon de jeux et de chasse de Khazen. Quant à Tata, qu'il aimait
comme une sSur, elle avait été mariée, par raison d'alliance politique,
au seigneur Harar des Hanencha Atman ; mais dés que la mort de
celui-ci rendit Tata libre de sa destinée, Ferhat se hâta de l'épouser.
Nous aurons l'occasion de revenir là-dessus, mais ici cette digression a
pour but de faire ressortir les liens d'affection existant entre ces amis
d'enfance.
Donc,-à l'appel du Sultan tougourtîn Ibrahim, les Troud accoururent
camper autour de sa capitale, à la place occupée naguère par les
nomades. Ferhat et Khazen étaient parmi ces nouveaux auxiliaires,
nous pourrions dire incognito. Ils venaient sonder le terrain comme
deux jeunes gens faisant leurs premières armes, et guidés par des rêves
d'avenir.
La notice rapporte ceci : El-Khazen pénétra les armes à la main dans
les états de Tougourt et se montra devant la capital avec des goums
nombreux. Comme il n'en voulait point à la personne d'Ibrahim et que
son ambition n'avait pour objet que le trône qui avait appartenu à son
père, il fit offrir au Sultan la vie sauve et une escorte s'il consentait à
abdiquer. Pour toute réponse Ibrahim se sauva à Sidi-Khaled.
C'est bien cela à peu près, mais les détails intimes font défaut.
Ce n'est qu'en séjournant dans le pays, en causant longuement avec les
gens bien informés, comme je l'ai fait, que l'on obtient des révélations
de couleur locale qui enrichissent le tableau de ces mSurs sahariennes,
- El-Khazen ne se montra pas à la tête de goums comme il est dit dans
la notice, mais au contraire, on ignorait sa présence et celle de son ami
Ferhat au milieu des contingents Troud. Le Sultan Ibrahim était bien
aise d'avoir ces auxiliaires campés devant sa ville pour lui servir au
besoin de bouclier; il leur faisait distribuer abondamment de ses
magasins des charges de dattes et d'orge pour se nourrir eux, leurs
chevaux et leurs chameaux de selle et de bât, mais soupçonneux et
méfiant par instinct, il tenait à les laisser extra-muros, une surprise
étant à craindre même avec les plus dévoués ; mais il avait devant lui
deux jeunes gens fougueux et entreprenants comme on l'est à vingt
ans, qui s'étaient créé des intelligences dans la place. Chaque jour
quelques Troud entraient dans la ville sous prétexte d'y faire des
emplettes. Si on avait pris la précaution de les compter, on aurait pu
constater que tous ne sortaient pas au moment de la fermeture des
portes et qu'il en restait de cachés dans des maisons amies. Dès que
leur nombre parut suffisant pour le coup demain projeté, El-Khazen se
faisait coudre dans une gherara, sorte de grand sac en laine dont se
serrent les chameliers et placé dans cet état sur un chameau docile, soit
disant chargé de marchandises, on l'introduisait en ville chez un affidé.
, Cette précaution était nécessaire, le jeune prétendant étant trop
connu. A un signal donné, El-Khazen et ses partisans se partagent en
deux groupes. L'un s'empare de toutes les issues de la Kasba où habite
le Sultan pendant que l'autre va ouvrir les portes de la ville et y fait
entrer les Troud à la tête desquels marche Ferhat ben Saïd. Voilà de
quelle manière romanesque les jeunes conspirateurs se rendaient
maîtres de la place.
C'était peu pour El-Khazen d'être en possession de l'autorité, il voulut
faire bénir son entrée. Dans ce but, il offrit à la mosquée de Tougourt
des livres saints et entre autres un magnifique exemplaire du Bokkari
qui avait été payé 200 réaux à Tunis. En outre il créa des avantages
pour les talebs et les marabouts auxquels il supposait quelque
influence dans le pays. Mais il était
dans la destinée de l'Oued-Rïr, de ne pas jouir d'un gouvernement
stable.
La proie revenait au plus hardi. Il y avait si peu d'union entre les oasis
de la principauté, que rien n'était plus aisé que de s'y former un parti.
Mohamed, l'aine des fils du Cheikh Ahmed ben Djellal, encouragé par
ses frères et par quelques grandes familles, d'autant plus dévouées a sa
cause que depuis la mort de son père, elles avaient été dépouillées de
leurs privilèges, entraîna la redoutable tribu des Oulad-Moulat. Ici
encore se passa un incident offrant des péripéties curieuses à
connaître. Le jeune El-Khazen avait a lutter contre les intrigues de ses
quatre cousins aussi ambitieux et dangereux l'un que l'autre; plus ruse
que ses frères, Mohammed l'ainé, trouvant sans doute que l'hostilité
ouverte risquait de le faire échouer, affecta sournoisement d'accepter
avec résignation le fait accompli et de se tenir calme. Ses paroles
n'étaient que des louanges a l'adresse du nouveau souverain et des
protestations d'affection, pendant que ses frères au contraire
travaillaient séparément à se créer un parti. Inspirer la confiance par
son attitude, tandis qu'on sous main il aiguillonnait les passions de ses
rivaux afin de les rendre suspects, telle était la manoeuvre de
Mohammed. Dès qu'il sentit les inquiétudes provenant de ce côté,
suffisamment inculquées dans l'esprit d'El-Khazen, il lui écrivait une
lettre a peu près conçue en ces termes : " Vous êtes jeune et entouré
d'ennemis qui complotent votre perte. Un conseiller dévoué vous est
indispensable; vous savez quels sont mes sentiments pour vous et
quelle a été ma conduite respectueuse depuis que vous êtes monté sur
le trône de nos pères. D'ambition personnelle je n'en ai plus, j'abdique
tous mes droits. Donc prenez-moi pour Khalifa. Nous sommes déjà
unis par la même origine, resserrons encore davantage ces liens en me
donnant votre mère - Lalla Mira en mariage. Ce sera entre nous un
gage de fidélité réciproque.
El-Khazen séduit par ces ouvertures affectueuses, gagne le cSur de sa
mère, convaincue elle aussi des avantages offerts par cette
combinaison. On réunit les Troud toujours campés aux portes de la
ville pour la leur communiquer. Les Troud la repoussent et s'y
opposent énergiquement ; leur clairvoyance a deviné une trahison.
Mira et Khazen persistent. - Alors les Troud mécontents du peu de cas
que l'on fait de leurs observations décampent et s'éloignent vers le
Souf, laissant la ville complètement dégarnie de défenseurs,
Le lendemain, Mohammed escorté des Oulad-Moulat faisait son
entrée à Tougourt ; - les trop imprudente Khazen et Mira pensaient
n'avoir en perspective que les fêtes à l'occasion du mariage; le rêve fut
de courte durée; à peine arrivé à la Kasba, Mohammed ordonnait
d'étrangler la mère et le fils et le crieur public annonçait son
avènement au trône.
Si l'on relit la curieuse lettre transcrite à la première page de cette
étude, on remarquera que c'est à partir seulement du Sultan
Mohammed dont nous allons nous occuper maintenant, que Selman
commençait complaisamment la série des tueries en famille des
princes tougourtins. Pour le passé, c'est-à-dire ce que nous avons
raconté jusqu'ici, il n'en tenait plus compte. Nos aïeux, dans les temps
anciens n'ont pas procédé autrement se borna t-il a dire pour se
justifier de ses propres crimes.

Sixième partie de la note historique de Touggourt

dimanche 30 mai 2010, 21:15

Bien qu'il se fut débarrassé de Khazen, Sultan Mohammed avait


encore en ses frères d'autres compétiteurs avec lesquels il fallait lutter.
Cheikh Ibrahim lui tenait tête dans l'oasis de Temacin ; cheikh Abd-
er-Rahman et Ali avaient rallié leurs partisans dans le Souf. Marchant
tous ensemble contre la capitale de l'Oued-R'ir, ils la tinrent bloquée
pendant huit mois
Et les hostilités ne cessèrent qu'à la suite d'une trêve conclue par
l'intervention de Sidi El-Hadj Ali, marabout de l'ordre religieux des
Tidjini donc nous aurons bientôt beaucoup à parler.
Mais Mohammed était une de ces natures fourbes et sanguinaires qui
ne reculent devant rien, pas même le fratricide pour assouvir une
ambition. Il attira en effet ses deux frères Ibrahim et Abd-er-Rahman
dans un guet-a-pens et les faisait assassiner sous ses yeux pour être
bien sûr qu'ils ne se lèveraient plus contre lui. A tous ces cri nus,
excitant l'indignation publique, un vengeur redoutable allait se
déclarer. C'était le jeune Ferhat ben Said, l'ami d'enfance de l'infortuné
El-Khazen et de sa sœur Tata, Ferhat venait d'épouser Tata et cette
union resserrait encore davantage les liens existant déjà entre lui et
lesTroud du Souf que nous avons vus si dévoués à la cause de Khazen.
Donc les Troud résolurent le renversement du Sultan Mohammed et
de mettre à sa place Ferhat ben Said à qui ils offraient avec l'appui de
leurs fusils, des sommes d'argent considérables à sacrifier dans
l'intrigue.
Laissons ici la parole à l'auteur de la notice : en 1821, dit-il, un jeune
seigneur de la puissante famille des Bou-Okkaz, nommé Ferhat ben
Saïd, se présenta sans escorte au palais d'Ahmed El-mamelouk à
Constantine. Il annonçait au Bey que l'amitié des tribus de L'Oued-
Souf lui permettait de faire valoir ses prétentions au gouvernement de
Tougourt; que cependant il n'oserait rien entreprendre sans avoir
obtenu son alliance, qu'il venait lui offrir 50,000 bacetas pour un coup
de main. A cette époque, le Khalifa du Sahara était Abd Allah Khodja,
de la famille des Ben Zekri, et les Arabes nomades avaient pour
cheikh, Debbah, l'oncle paternel de Ferhat ben Saïd. Le Bey écrivit à
ces deux chefs qui achevaient à Lichana la perception de l'impôt, de
partir sans délai avec Ferhat, Déjà ils avaient traversé l'Oued-Djedi.
Mais la nouvelle de cette expédition les avait devancés, soit par
hasard, soit par trahison, Mohammed ben Djellab fut averti à temps.
En conséquence il adressa aux deux chefs des émissaires fidèles qui
déposèrent entre leurs mains des cadeaux considérables en argent, afin
de les déterminer à faire échouer les projets du prétendant. En effet,
les prétextes ne manquèrent pas: on trouva que la saison avait été mal
choisie, que les soldats avaient besoin de repos après un séjour de
deux mois sous les palmiers; que l'eau saumâtre du Sahara et les
provisions avariées par la chaleur n'avaient pas laissé que de les
affaiblir ; qu'enfin si l'on voulait être sûr du succès, il fallait renvoyer
l'expédition à l'année suivante. Il n'est pas prouvé que Ferhat ait connu
l'intrigue.
Toutefois il leva ses tentes la rage dans le cœur, et quitta son oncle,
pour se retirer de nouveau dans le Souf chez ses amis les Troud. Un
mois après l'armée Turque était de retour a Constantine.
Ferhat ben Saïd commença à comprendre que la partie n'était point
perdue, s'il trouvait le Bey dans les mêmes sentiments. Alors il
s'approcha de lui avec confiance et pour lui rappeler ses promesse
d'une manière délicate, entra dans le medjelès, salle de réception du
palais, revêtu du burnous d'investiture qu'il avait reçu de sa main
l'année précédente. Ahmed El-Mamelouk lui dit avec un geste
bienveillant: " Ma parole fait ta force, Dieu m'a entendu. " Quand la
saison parut favorable, le Bey fit déployer son étendard et se mit à la
tête des troupes. Il laissa à Lichana et à Tolga son Khalifa avec
l'arrière-garde, traversa le désert, ayant à ses côtés Ferhat et le cheïk
El-Arâb Debbah et pénétra sans coup férir dans les oasis de Tougourt.
Mohammed ben Djellab avait bien songé à laisser l'armée ennemie
s'épuiser par des luttes partielles devant chaque forêt de palmiers, mais
il aima mieux la décourager par l'absence des obstacles pendant une
marche de plusieurs semaines et L'attendre avec ses sujets dévoués
derrière les murs crénelés de sa capitale. Un édit du prince enjoignait
sous peine de mort à tous les habitants des oasis, depuis Mraïer jusqu'à
Meggarin, de quitter leurs foyers et de se réfugier à Tougourt. Quelque
habile que fut cette tactique, elle n'empêcha pas le Bey de Constantine
d'arriver à Meggarin où il campa. Ses troupes n'avaient point souffert.
Le lendemain Ahmed El-Mamelouk, précédé de ses chaouchs et de sa
musique militaire, poussa une reconnaissance sous les murs de
Tougourt. Près de lui s'étaient groupés les principaux officiers turcs,
ainsi que les chefs des goums arabes. Au moment où l'escorte passait
en vue de la Kasba, un coup de feu partit de la ville et une balle siffla
en mourant dans le sable à quelques pas du Bey. On apprit plus tard
que celui qui avait déchargé son Chichana (fusil cannelé à l'Intérieur)
sur le bey, était Amer, fils de Mohammed ben Djellab.
Ahmed Mamelouk continua l'examen des lieux avec cette dignité qui
caractérise les Turcs. Mais une fois rentré au camp, il ordonna la
dévastation des jardins et offrit a ses soldats un rial baceta pour
chaque palmier abattu. Le travail commença. Malgré l'insuffisance des
instruments, il y avait plus de deux cents arbres couchés sur le sable
au moment de l'asr (4 heures après midi). Ce que voyant, les Talebs
sortirent des zaouias en chantant la ilaha ila allah (il n'y a de Dieu que
Dieu). Ben Djari, l'intendant de Mohammed ben Djellab marchait en
tête de la procession. C'était un homme qui brillait autant par son
éloquence que par son esprit. Il avait fait ses études à Tunis. Sachant
bien que les Turcs étaient en général peu sensibles aux prières des
gens de mosquée et qu'ils n'auraient que tout juste assez de
compassion pour ne pas leur faire trancher la tète, il venait lui-même
comme parlementaire. Le Bey trouva son raisonnement péremptoire.
" Ferhat ben Said t'a offert 50,000 bacetas; si tu remmènes ton armée,
nous t'en payerons 100,000. " C'est ainsi que Tougourt fut sauvé et
que Mohammed ben Djellab recouvra la paix.
Ici encore, nous devons compléter le récit de cet épisode par d'autres
renseignements recueillis dans le pays, auprès des vieillards. D'après
eux, cette campagne du bey Mamelouk eu lieu en 1818, et non en
1821, et nous verrons par la suite que cette erreur de date s'explique.
ils ajoutent que son résultat négatif, au point de vue du renversement
du Sultan Mohammed, est dû aux intrigues de Kamira, femme du
cheikh El-Arab Debbah, qui nourrissait contre Ferhat ben Saïd une
antipathie manifeste. Debbah, avons-nous vu, avait pour frère Saïd.
Or, le premier avait eu de Kamira des enfants d'une physionomie très
commune, que rien, ni l'intelligence ni la valeur ne faisaient
distinguer. C'étaient, disent les Arabes, de bons cavaliers de milieu de
goum, mais non des cavaliers de tête. Les enfants de Said, au
contraire. Ferhat notamment, étaient superbes; ils brillaient entre tous
par leur valeur et la tournure de leur esprit. Aussi les nomades,
caractérisant fort souvent les hommes et les choses par des mots
expressifs, disaient encore à leur sujet :
" Le cheikh Debbah, chameau étalon, a eu pour enfants des chamelles
; tandis que Said, doux comme une chamelle, a engendré des
chameaux étalons.
Ces comparaisons figurées prises sur le fait, dans le milieu même qui
constitue la vie journalière du saharien, avaient profondément froissé
l'amour-propre de Kamira, comme femme et comme mère. Elle
espérait un jugement moins sévère pour ses enfant-, les enfants du
cheikh El-Arab Debbah qui, lui, jouissait a tous les points de vue d'une
légitime considération. La jalousie de la mère outragée s'était
transformée en haine contre Ferhat ben Said .Avec cette passion, cet
acharnement de tous les instants que certaines femmes apportent dans
l'expansion de leurs sentiments, quels qu'ils soient, elle avait fini par
désaffectionner le neveu auprès de son oncle.
Si Ferhat devenait sultan de Tougourt, son prestige, déjà grand parmi
les nomades, allait grandir encore. Ce serait lui certainement que les
populations acclameraient un jour pour succéder a Debbah, dont le
grand âge faisait prévoir la fin prochaine. Cette dignité du Cheïkh El-
Arab, Kamira la voulait pour héritage a ses enfants. Dans ce but, elle
ne négligeait rien afin de nuire à leur futur rival.
Les nomades en incursion emmènent tout avec eux, femmes et
enfants, comme dans une émigration. Les armées européennes ont le
drapeau pour point de ralliement ; le nomade a la famille autour de
laquelle il tient pied à la dernière extrémité et se fait tuer. Kamira
suivait donc son mari pendant l'expédition contre Tougourt, et d'étape
en étape elle préparait par ses intrigues le résultat de la campagne,
c'est-à-dire un échec pour Ferhat .
Les émissaires entre elle et le sultan Mohammed se succédaient ; ses
démarches actives amenèrent enfin l'arrangement pécuniaire dont il est
parlé plus haut. Mais Farhat, au caractère bouillant, déçu pour la
deuxième fois dans ses espérances, n'ignorait pas d'où partaient les
coups qui le frappaient. Après une violente altercation avec son oncle
Debbah, il s'éloignait du camp devant Tougourt avec les Troud et un
certain nombre de nomades, ses partisans, et se retirait au Souf sans
avoir pris congé du Bey. Les Les effets de son mécontentement ne
devaient pas tarder à se manifester. A peine l'armée turque était-elle
rentrée à Constantine que Ferhat, sortant du Souf, tombait sur les
Oulad el-Bahar, fraction des Selmia tenant pour Debbah, et leur
enlevait 400 chameaux. En même temps, il coupait tous les chemins
entre Tougourt et le Tell, déclarant ainsi à la fois la guerre au Bey, à
son oncle, le cheïkh El-Arab, et au sultan tougourtin.
Nous voici maintenant à la campagne du Sud de 1821, qu'il ne faut pas
confondre avec les précédentes. Ferhat ben Said était toujours en
révolte dans le Souf. Les habitants de cette région, nous dit l'historien
des Beys, comptant sur leur éloignement et sur les sables mouvants
qui entourent leurs oasis, n'avaient jamais reconnu que d'une manière
tout à fait nominale l'autorité des Beys, Ni les difficultés de cette
expédition, ni la résistance désespérée des ennemis ne purent arrêter
Ahmed Bey Mamelouk. Il entra en vainqueur à El-Oued, capitale du
Souf, et la ville fut livrée au pillage. Le butin était immense : or,
argent, teber ou poudre d'or, étoffes du Djérid, de Tougourt, des
Ziban, tout devint la proie des soldats ; les malheureux habitants se
virent en quelques heures dépouillés de toutes leurs richesses. Leurs
chameaux servirent à porter les charges innombrables de dattes qui
furent retirées des magasins.
A son retour, le Bey repasse par Tougourt. Sultan Mohammed,
craignant pour sa ville le même sort que celui que venait d'éprouver le
Souf, paya non-seulement l'impôt auquel il était tenu, mais encore y
joignit des présents considérables, qui consistaient en étoffes du pays,
en poudre d'or, en plumes d'autruche et en argent monnayé à l'effigie
du bey de Tunis. En outre, les soldats emmenaient à leur suite des
autruches, des gazelles, des cerfs, jusqu'à de jeunes paons. On
remarquait encore deux dromadaires de la race dite mahari. Sur leur
dos, on plaça deux selles appropriées à ce genre de montures et
recouvertes de drap rouge et de velours. Le Bey monta sur l'un d'eux,
tandis que l'autre était conduit devant lui, mêlé aux chevaux de ses
écuries, parés de leurs plus riches harnachements.
Lorsque cet immense cortège arriva en vue de Constantine, les
habitants, prévenus par la renommée des brillants succès que venait de
remporter le Bey, sortirent en foule de leurs murs pour lui adresser
leurs félicitations et jouir d'un si nouveau spectacle. Les troupes furent
reçues au milieu des acclamations les plus bruyantes. Les rues,
devenues trop étroites pour livrer passage à toute cette multitude,
formaient comme une haie vivante jusqu'à la porte du palais du Bey.
Pour éviter l'encombrement, les chameaux et les mulets chargés du
butin avaient été laissés hors de la ville, campés sur les bords de l'oued
Rhumel. Le lendemain, on introduisit les mulets portant l'or, l'argent,
les tapis et les autres étoffes Toutes ces richesses furent déposées au
palais. Les deux jours suivants furent employés à décharger dans les
magasins publics les tellis remplis de dattes, dont une partie fut
distribuée (!), Tels étaient les résultats matériels de cette campagne
dans le Sud, mais la tranquillité n'était point rétablie pour cela Ferhat
ben Said, voyant la lutte impossible contre les forces qui venaient
l'accabler, avait fait le vide devant elles, les laissant piller à leur gré.
Avec ses Troud, il s'était éloigné dans la direction des steppes qui
séparent le Souf de R'damès, où il était impossible à une armée d'aller
le poursuivre. Mais, aussitôt le départ du Bey, il s'était hâté de venir
reprendre le métier de batteur de dunes, ne laissant ni trêve ni repos
aux sujets de son ennemi, le Sultan Mohammed. Celui-ci ne vécut, du
reste, pas longtemps après ces derniers événements. Sa mort eut lieu
en 1822 laissait quatre enfants: Amer, Ahmed, Ibrahim et Ali. C'est
Amer, l'aîné, le même qui avait fait feu de son fusil sur le Bey, lors de
sa première campagne, qui prit le pouvoir en main.
Toutes les calamités qui avaient affligé l'Oued Rir' sous divers règnes
précédents allaient reparaître Le Sultan Amer était ivrogne, sensuel et
rapace. Avec de tels vices, il fallait s'attendre à beaucoup d'iniquités
de sa part. Tout d'abord, ses jeunes frères lui portant ombrage, il les
séquestra dans la Kasba, défendant sévèrement qu'ils eussent aucune
relation avec l'extérieur. Ahmed, le cadet, seul en âge de comprendre
la pénible situation qui lui était faite, réussit a prendre la fuite. Par de
nombreuses protestations d'amitié, Amer parvint cependant à le
rassurer et a le décider à revenir auprès de lui ; mais, parjure à sa
parole, il ne tardait pas à le faire assassiner, ainsi que son cousin
Mahmoud. La ville de Temacîn, qui naguère avait donné asile à ces
deux jeunes gens, s'étant indignée trop ouvertement de leur mise à
mort, s'attira en cette circonstance le courroux du sultan tougourtin.
Mais Temacin avait de nombreux amis dans le Souf et avant de
commencer la lutte, Amer jugea prudent de gagner l'alliance de Ferhat
ben Saïd. Ferhat était alors Cheikh El-Arab ; il avait succédé à son
oncle Debbah, la neutralité de ce chef entraînait celle des Troud. Sans
inquiétudes, de ce côté, Amer marche alors contre Temacin. Un
terrible combat s y engagea devant la ville. De part et d'autre on subit
des pertes considérables et on finit par se séparer, chaque parti
s'attribuant la victoire. Temacin avait résisté grâce à l'appui que lui
avaient prêté les gens du Souf, du village de Guemar. Amer se tourna
contre ceux-ci qu'il alla attaquer dans leur pays même; mais il était
écrit qu'il ne serait pas plus heureux devant Guemar qu'il ne l'avait été
devant Temacin. Rentré à Tougourt, fort désappointé, une tumeur,
probablement un anthrax, se déclara dans ses deux épaules et il ne
tarda pas à mourir. Son régne avait duré une dizaine d'années environ.
Ibrahim succéda à son frère Amer vers l'année 1830. Relégué jusque-
là dans une zaouia où il ne pouvait porter ombrage, il avait fini par
prendre les mœurs des marabouts au milieu desquels il vivait. Tout
son temps était absorbé par la lecture du livre sacré et les pratiques
religieuses. La notice mentionne par erreur que c'est sous le règne de
ce prince qui fut bâtir la grande mosquée de Tougourt, appelée
Djamaa el-Kabir. L'inscription que nous avons mentionnée
précédemment rappelle, en effet, la réparation d'une chaire par le
cheikh Ibrahim, en l'an 1834, mais non la construction du temple lui-
même, qui remonte a une époque antérieure. Sur une plaque de marbre
qui décore le fronton de la porte de la grande mosquée existe une
inscription commémorative qui nous fixe a cet égard. Elle est ainsi
conçue :
" Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. Que Dieu accorde ses
grâces à Mahomet! Cette mosquée cathédrale a été achevée, avec
l'aide et la puissance de Dieu, par l'émir trés fortuné, très généreux et
très orthodoxe Ibrahim, fils de feu le cheïkh Ahmed ben Mohamed
ben Djellab, en l'an 1220 (1805 de J-C) "
" C'est par un sentiment de piété et uniquement dans le but d'être
agréable a Dieu, très généreux, qu'il a accompli cette œuvre. Notre
confiance doit être placée en Dieu ! "
On voit par cette inscription que la grande mosquée, commencée à une
époque antérieure pour remplacer celle effondrée par les boulets de
Salah Bey et dont il ne restait d'autre vestige que le minaret, fut
achevée en 1805. Elle n'est donc pas l'œuvre de Ibrahim de 1830 et
encore moins celle d Ibrahim ben Gana, comme l'a annoncé un
écrivain mal renseigné. La similitude de noms et certains dires
prétentieux non contrôlés, ont amené une confusion complète.
Nous avons exposé que le sultan Ibrahim ben Ahmed, après avoir été
pris par trahison, puis interné a Constantine par ordre de Salah Bey,
avait ensuite été replacé a la tôle de ses états par ce même Bey. Le
gouvernement du prince tougourtin fut prospère durant plusieurs
années et c'est alors, c'est-à-dire en 1805, que la grande mosquée put
être achevée. Les colonnes, les marbres, les faïences vernies et les
boiseries découpées avaient été apportées de Tunis par caravanes.
Après cette digression, reprenons notre récit.
Nous sommes en 1831, depuis un an, le drapeau de la France flotte sur
la Kasba d'Alger. Sultan Ibrahim régnait paisiblement depuis cette
époque, quand un désir pieux le poussa vers le tombeau du Prophète.
Laissant le pouvoir a son jeune frère Ali, il partait pour la ville sainte
avec une vingtaine de serviteurs, allait à Tunis où il s'embarquait sur
un navire faisant voile pour Alexandrie.
Ali, que les chroniques locales ont surnommé El-Kébir, le grand, pour
le distinguer d'un autre Ali que nous verrons plus loin, s'est trouvé
mêlé à une série de faits qui font époque dans le pays, ne serait -ce que
par les ouvertures qu'il adressa l'un des premiers à la France, lui
offrant son alliance et ses services pour la conquête de la province de
Constantine.
Cela parait étrange de la part d'un prince saharien si éloigné du petit
lambeau de terre d'Afrique que nous occupions a ce moment et qui ne
nous connaissait nullement. Quelques explications sont donc
indispensables.
Nous avons dit plus haut qu'à la mort du Cheikh El-Arab Debbah, son
neveu, Ferhat ben Said, l'avait remplacé, reprenant sans partage
l'autorité suprême que tous ses ancêtres avaient exercée de père en fils
dans le Sahara.
Ali, souverain intérimaire de Tougourt pendant l'absence de son frère
Ibrahim, parti pour La Mecque, était devenu l'ami de Ferhat ben Saïd.
Celui-ci commandait a tous les nomades depuis plusieurs années et
sous une succession de Beys, lorsque en 1826, à la tête de la province
de Constantine, arrivait El-Hadj Ahmed, Ce nouveau Bey était le
petit-fils d'Ahmed Bey El-Colli, dont nous avons déjà parlé ; sa mère
et son aïeule étaient filles de la famille des Ben Gana. Cette simple
indication devrait suffire pour percevoir ce qui va advenir sous le
nouveau règne, c'est-à-dire que tous les efforts gouvernementaux vont
tendre encore une fois à renverser la famille féodale des Bou Okkaz
pour lui substituer celle des Ben Gana.
Mohammed bel Hadj ben Gana était en effet immédiatement nommé
Cheïkh El-Arab. Nous aurons plus loin, dans l'historique des
Douaouda, à parler de la lutte qui éclata alors entre les créatures du
Bey et les familles féodales du pays- Pour le sujet qui nous occupe,
nous nous bornerons à rappeler que le régent tougourtin, Ali, était
avec sa petite armée auprès de Ferhat ben Saïd lorsque El-Hadj
Ahmed Bey surprit leur camp à Badès en 1832 et, grâce à son
artillerie, leur fit subir des pertes considérables. Après ce désastre,
ruineux pour leur parti, les champions de la résistance, ne se sentant
plus assez forts pour faire face à l'ennemi commun, songèrent à
réclamer l'appui des Français et à contracter une alliance dont le but
était de renverser Ahmed Bey et d'élever a sa place au beylik de
Constantine le prince de Tougourt Ali, qui reconnaîtrait la suzeraineté
de la France et lui payerait tribut.
L'envoyé de Tougourt, qui n'était autre que le fils du prince, arriva a
Alger au mois de janvier 1833, par la voie de Tunis. Quand il se
présenta au Consul de France dans cette résidence, il était dans un état
presque complet de dénuement, qu'il expliqua en disant qu'il avait été
dépouillé par les tribus au-dessus de Kairouan. Du reste il était porteur
de lettres de créance qui parurent en règle. Le Consul de France
l'envoya en conséquence au général duc de Rovigo, commandant alors
notre armée d'occupation d'Afrique, par le premier bâtiment partant
pour Alger. Les offres que le jeune ambassadeur fit au nom de son
père étaient tellement avantageuses qu'elles parurent exagérées. On y
répondit néanmoins de manière a donner suite à la négociation, bien
que nous ne fussions pas alors en mesure d'étendre notre influence
dans des contrées si lointaines.
Le fils du prince de Tougourt partit très satisfait de la réception qui lui
avait ètè faite et regagnait Tougourt par la voie de Tunis. Peu de mois
après, il reparaissait à Alger en compagnie d'un émissaire d'un âge
mûr qui devait nous demander une réponse catégorique. Nous avons
été assez heureux pour retrouver la lettre de créance qu'ils apportaient
de leur maître; en voici la traduction :
" Au Gouverneur d'Alger, de la part de Ali ben Djellab,
La lettre que vous avez remise a mon fils m'est parvenue. Le jeune
homme se loue beaucoup de la manière dont vous l'avez reçu. Vous
lui avez dit que lorsque vous seriez disposé , à vous rendre à
Constantine vous m'en feriez part. J'attends la confirmation de cette
promesse avec impatience. Cependant, comme je vois que vos
préparatifs ne sont pas encore faits, je vous renvoie encore mon fils
avec mon premier fondé de pouvoirs pour vous engager a vous mettre
promptement en route.
El-Hadj Ahmed Bey a su que mon fils était allé auprès de vous et il a
mis des troupes sur pied sous le commandement de son cheïkh El-
Arab Ben Gana, pour venir m'attaquer. C'est parce que je suis entré en
rapport avec vous et que mon fils vous a vu que le Bey veut se venger
de moi. Je vais attendre le retour de mon fondé de pouvoirs et de mon
fils avant d'aller moi-même attaquer Ben Gana. Mais pour temporiser
jusqu'à cette époque, je serai forcer de lui donner de l'argent et des
bestiaux.
Je vous prie d'écouter bien attentivement ce que vous diront mon fils
et mon fondé de pouvoirs, Si El-Hadj Mohammed; comme ce dernier
est plus âgé, faites bien attention à ses paroles. Vous serez libre, après
l'avoir entendu, de n'accepter les propositions qu'il vous fera qu'à
condition que je vous enverrai comme otages dix des familles les plus
notables et les trois enfants de mon frère. J' en prends l'engagement.
Je désire que vous autorisiez mon frère aîné a rester a Bône avec sa
famille et ses biens. Là nous recruterons de nouveaux partisans pour
augmenter nos forces. Ensuite, nous aidant mutuellement et avec l'aide
de Dieu, la ville de Constantine tombera en notre pouvoir et vous sera
soumise.
Vous êtes certainement l'ami de mon frère aîné, qui est allé à La
Mecque, et le mien également. A son retour, je vous prie de ne pas
oublier ce que je demande plus haut pour lui, de le garder a Bône. Je
vous envoie des dattes, choisies parmi les meilleures, afin que nous
avons mangés; ensemble du même fruit et qu'il n'existe jamais de
haine entre nous.
Tout ce que mon fils m'a rapport au sujet du Roi de France - et de son
royaume m'a bien intéressé. Je vous prie d'envoyer El-Hadj
Mohammed et mon fils auprès du Roi de France, afin qu'ils voient les
merveilles de ce royaume. Mais cela ne doit se faire que lorsque vous
aurez accepté leurs propositions. .
Tout ce que vous dira El-Hadj Mohammed mérite de votre part la
plus grande confiance. "
Pas plus que la première fois il ne fut possible de satisfaire
l'impatience du prince tougourtin, qui voulait nous voir marcher
immédiatement sur Constantine contre le Bey son ennemi.
Les émissaires étaient comblés de cadeaux, mais, renonçant au voyage
en France sollicité d'abord, ils s'en retournaient chez eux désappointés.
Pendant le voyage de cette sorte d'ambassade, de graves événements
se produisaient à Tougourt. Sultan Ibrahim, de retour de La Mecque
après une absence de dix-huit mois, reprenait le pouvoir laissé à son
frère Ali. Celui-ci, ayant exercé l'autorité suprême, et étant entré
comme nous venions de le voir en relations avec nous, ne pouvait se
résoudre a vivre en simple particulier. On a sans doute remarqué que,
prévoyant le retour prochain de son frère et par conséquent sa propre
déchéance, il insistait dans la lettre qui précède pour que nous le
retenions à Bône, ce qui lui aurait conservé le pouvoir. Mais Ibrahim,
en débarquant à Tunis du navire qui l'amenait d'Alexandrie, avait
immédiatement repris la route de ses états. A peine était-il rentré chez
lui et au milieu des fêtes pour célébrer son retour, qu'Ali, son frère, à
la téte de quelques serviteurs dévoués, allait à la Kasba le poignarder
de sa main et faisait mettre à mort ceux qui tentaient de le défendre.
Ce crime fut le signal d'une nouvelle révolution. Tous les partisans de
l'ancien régime se reliraient à Temacin et alors commença une guerre
acharnée entre les habitants de cette ville et ceux de Tougourt ayant
pris parti pour le meurtrier, Malgré l'intervention pacifique du
marabout Si Ali El-Tidjani, la lutte fut sanglante, d'autant plus que les
habitants du Souf prêtaient leur appui a Temacin. Mais elle eut une
fin, grâce à la providence, disent les uns, grâce à une main inconnue,
affirment les autres, ce qui paraît plus probable et de tradition. Sultan
Ali El-Kébir succombait brusquement à d'atroces coliques en revenant
d'une expédition contre le Souf où il avait tout mis a feu et a sang.
La notice rapporte que pendant le règne du Cheikh Ali un Italien vint
à Tougourt pour y fabriquer des canons. Il fondit beaucoup de cuivre
sans résultat et Ali lui fit trancher la téte. La fille de cet Italien devint
la femme du porteur de parasol du souverain saharien.
Abd-er-Rahman ben Amer succéda à son oncle Ali vers les derniers
mois de l'année 1833. Ou le surnommait Bou-Lifa parce que sa mère,
craignant de le perdre comme elle avait déjà perdu un de ses fils,
imagina, sur l'avis d'un marabout, de l'envelopper d'un corps végétal
féticulaire qui enveloppe lui-même les palmiers à la naissance des
branches. Ce réseau filamenteux est appelé Lifa par les Arabes.
A la mort d'Ali, Lalla Aïchouche, veuve du sultan Amer, s'était
emparée du pouvoir au nom de son fils Abd-er Rahman encore en bas
âge et fait périr par le fer ou le poison tous ceux qui lui portaient
ombrage. En sa qualité de régente, elle avait contracté alliance avec le
cheikh El-Arab Ferhat et repris avec lui les pourparlers avec les
Français à l'effet de renverser le Bey de Constantine El-Hadj Ahmed.
A cette époque, nous étions déjà maîtres de Bougie et de Bône. Le
général d'Uzer, commandant cette dernière ville, avait, par sa politique
habile et la force des armes, étendu au loin notre influence. Poussant
des reconnaissances jusqu'aux localités où se sont élevés depuis nos
centres européens de Guelma et de Philippeville, il avait même
proposé de profiter de l'animadversion dont le bey Ahmed était l'objet
de la part de ses sujets, pour aller occuper Constantine, dont on lui
promettait la conquête sans coup férir, tant les esprits étaient disposés
en notre faveur. Donc, lorsque le nouvel émissaire du prince de
Tougourt arriva à Alger, vers les premiers jours de l'année 1834, il fut
bien accueilli par le général Voirol. Abd-er-Rahman disait dans sa
lettre qu'il commandait à cent cinquante villes ou villages dans le
Sahara, qu'il pouvait mettre sur pied vingt mille combattants et
promettait de faire cause commune avec nous si nous voulions prendre
Constantine, dont nous le créerions Bey en remplacement d'Ahmed.
Il s'engageait a payer cent mille piastres par journée de marche des
troupes du littoral à Constantine et à envoyer à Bône, comme garantie
de sa parole, sa famille et la moitié de l'argent promis.
Ces propositions prises à Alger très au sérieux, le gouvernement
donna des instructions au Général Voirol pour les préliminaires du
traité à intervenir avec le prince de Tougourt.
Abd-er-Rahman devait faire reconnaître l'autorité du roi des Français
dans cette partie de la Régence. Il s'engagerait à n'avoir de rapports
commerciaux que par Alger, Bône ou Bougie, a quel titre et pour
quelque motif que ce fût. Il se rendait garant non seulement de la
soumission de toutes les tribus dépendantes du beylick de Constantine,
mais encore de celles à portée, sur lesquelles son influence pourrait
s'étendre, en les soumettant aux marnes conditions; de concourir avec
les Français à la dé-pense générale contre toute espèce d'ennemis, et a
cet effet il donnerait des gages. Enfin il souscrirait à d'autres clauses
que l'on croirait utiles d'imposer et Qui seraient arrêtées en commun
accord entre les parties contractantes.
Moyennant ces conditions, on lui donnait l'assurance que l'expédition
sur Constantine serait susceptible d'être entreprise soit en y faisant
concourir les troupes françaises, soit en mettant à sa disposition le
matériel suffisant pour lui assurer les moyens de la faire réussir par ses
propres troupes.
Le duc de Dalmatie appelé à donner son opinion sur cette négociation
écrivait en outre au général Voirol :" Soit qu'Abder- Rahman agisse
isolément, soit que la France intervienne, il serait important de savoir
quel nombre de troupes, infanterie et cavalerie, il pourrait lui-même
mettre en campagne, en y comprenant ses alliés; combien de temps il
peut les retenir et enfin quels seraient ses moyens pour assurer leur
subsistance pendant la durée des opérations. Vous comprendrez que la
connaissance de tous les moyens dont ce chef peut disposer, ainsi que
les engagements qui lui sont proposés, sont un préalable
indispensable, comme aussi de savoir à quelle distance la ville de
Tougourt ce trouve d'Alger et de Constantine. "
Nous connaissions peu le pays algérien à cette époque, ce dernier
passage le démontre suffisamment. Mais nous connaissions encore
moins les hommes qui l'habitaient et surtout leurs mœurs. Nous
exagérions l'importance et les ressources de certains chefs au point de
consentir à imiter avec eux de puissance à puissance, comme nous
l'aurions fait avec une nationalité européenne et civilisée possédant
une organisation régulière. Nos traités avec Oulad Ou Rabah, modeste
Cheïkh kabyle que nous bombardions du nom pompeux de Prince de
la vallée de Bougie et à qui nous avons même failli livrer alors
gratuitement la suzeraineté de cette importante ville maritime après
tant d'efforts et de sang versé pour nous en emparer ; celui conclu avec
Abd-El-Kader, jeune ambitieux dont nous ratifions ainsi nous-mêmes
le titre d'émir des vrais Croyants qu'il s'était donné, étaient autant
d'erreurs inévitables à cette époque et dont nous devions subir les
conséquences fâcheuses. Aux ouvertures plus avantageuses du Prince
Tougourtin auquel s'étaient associés la plupart des chefs féodaux de la
province de Constantine, on répondit par une faute d'un autre genre en
exigeant trop de garanties, L'occupation restreinte était alors a l'ordre
du jour et le général Voiral, paralysé par l'impuissance à laquelle ses
instructions le condamnaient, se vit forcé d'employer des faux fuyants
avec des gens qui avaient hâte de conclure et qui s'en retournèrent
pour la troisième fois chez eux, finissant par douter de la puissance de
la France, ou du moins de sa volonté de s'établir en Afrique .

Septiéme Partie de la note historique de Touggourt

dimanche 30 mai 2010, 21:15

Ce n'est qu'en 1837, nous étant rendus maîtres de Constantine, que le


Sultan de Tougourt entra de nouveau en correspondance avec nous.
Enfin, après que le duc d'Aumale eût pris possession de Biskra en
1844, Abd-er-Rahman ben Djellab, spontanément et sans y être
sollicité, déposait a nos pieds une puissance qu'il était libre de garder
longtemps encore indépendante. Reconnaissant la suzeraineté de la
France, il nous payait tribut comme il en payait aux Beys de
Constantine pour pouvoir venir acheter des grains sur nos marchés .
Les relations devenaient tellement cordiales que le mystérieux pays de
l'Oued-Rir ne tardait pas à être ouvert a nos explorateurs. M. de
Chavarrier, touriste distingué, et M- Marius Gairin, négociant
intelligent. visitaient ces régions vers le mois de janvier 1847. M Prax.
chargé d'une mission par les Ministères de la guerre et du commerce,
s'y rendait aussi à la fin de la même année ; Enfin au mois de mars
suivant, M. Dubocq, ingénieur des mines, et M. le lieutenant
Dubosquet, chef du bureau arabe de Biskra, recevaient le meilleur
accueil du petit Sultan de Tougourt. On ne lira pas sans intérêt
quelques extraits des notes rapportées par nos hardis voyageurs et
surtout le tableau qui nous est fait de cette cour saharienne étudiée sur
nature.
A la mort du cheïkh Ali empoisonné assure-t-on par Aîchouche ,
celle-ci s'empara du pouvoir au nom de son fils Abd-er-Rahman. alors
âgé de huit ans. Avec le titre de khalifa elle prit la direction des
affaires qu'elle conduisait avec une grande habileté. Femme de
beaucoup d'énergie, elle était fort redoutée. Elle montait à cheval,
portait des pistolets a sa ceinture et fumait même le tekrouri ou
chanvre haché. Lalla Aichouche était de la famille des Ben-Gana. Elle
avait été fort jolie dans sa jeunesse, mais quand nos voyageurs la
saluèrent, en 1847, elle était affligée d'un énorme embonpoint. Sa
figure avait conservé une certaine fraîcheur, mais elle n'avait plus de
dents. Malgré son age voisin de la vieillesse, elle menait alors une vie
très déréglée, elle entretenait même ostensiblement un amant nommé
Si Bou Beker, ce qui était un sujet fréquent de discusions entre elle et
son fils Sultan Abd-er-Rahman, mais celui-ci finissait toujours par
céder et l'on voyait, après quelques jours de bouderie, reparaître Si
Bou Beker a la Kasba, prêtant familièrement l'appui de son épaule a
son jeune maître Lalla Aïchouche avait d'abord gouverné elle-même le
pays, mais son fils ayant grandi prit les rênes du gouvernement et
continua à l'admettre au conseil dans les circonstances importantes.
Abd-er-Rahman, écrivait M. Dubosquet, est aujourd'hui âgé d'environ
vingt-deux ans; c'est un cavalier remarquable et un guerrier intrépide.
Il nous a paru rallier sous les dehors d'une vanité puérile une assez
grande finesse d'esprit. Il parle peu dans les questions sérieuses et
écoute avec attention, se contentant de répondre le plus souvent par
des banalités .Il ramène admirablement la conversation sur le point qui
l'intéresse et cherche dans les paroles de son interlocuteur la réponse a
une question qu'il ne fait jamais directement.
Cette réserve se conçoit facilement quand on considère les
nombreuses révolutions qui ont tour a tour renversé ses
prédécesseurs. Remarquant aussi qu'il a sous les yeux le jeune
Seliman, fils du Sultan Ali. son cousin, dont son père en mourant a
laissé un parti puissant a Tougourt et qui, fort jeune encore, est déjà un
excellent cavalier et montre les prémices d'un caractère entreprenant.
La plus grande prudence est aussi commandée à Ben-Djellab, vis-à-vis
de ses serviteurs qui malgré leur dévouement à sa personne ne se
laisseraient pas facilement enlever les bénéfices du pouvoir qu'ils
exercent au nom de leur maître. Malgré ces préoccupations,
auxquelles s'ajoutent des difficultés assez graves avec les Arabes
nomades, Sultan Abd-er-Rahman se livre à une boisson déréglée des
liqueurs alcooliques qui le plonge souvent dans un état complet
d'ivresse. A ce sujet, on lui avait donné des mœurs françaises une
singulière idée, car il manifestait un grand étonnement en apprenant
que chez nous l'ivrognerie ne se rencontrait que dans les classes
inférieures de la société et était un motif d'exclusion de divers emplois
du Gouvernement. Ce vice de boisson n'était pas le seul auquel il se
livrât et malgré la beauté de ses quatre femmes légitimes, il usait de
son autorité, pour s'arroger les droits les plus révoltants de l'ancienne
féodalité, auxquels les pacifiques Rouar'a ne pouvaient se soustraire.
Lorsque le Sultan de Tougourt sortait à cheval pour aller se promener
hors de la ville, on le voyait, suivi de ses cavaliers du makhzen. Un
esclave portait son fusil. Quand il partait en expédition guerrière il
était précédé de sa musique et de ses étendards. Dans tous les cas,
avant de rentrer en ville, on faisait la fantasia. Le Sultan lui-même
lançait son cheval et tirait des coups de fusil. Les deux côtés de l'arène
étaient couverte de nombreux, spectateurs. Les filles de joie dont les
cabanes s'élevaient auprès du lieu de la fantasia s'alignaient et
poussaient des cris de contentement.
Suivant l'exemple de sa mère et traditionnel, du reste, dans la famille,
le Sultan Abd-er-Rahman songeait plus à l'accroissement de ses
richesses qu'au bonheur de ses Rouar'a et à l'organisation du pays.
Son entourage se composait ainsi qu'il suit :
Ben Yahïa, ouzir ou ministre commandant en l'absence du cheikh et
assistant à toutes ses délibérations;
Mehdi, trésorier, n'entrant pas au conseil, mais s'enivrant
habituellement avec son maître;
Mohammed bel Aid, nègre affranchi, majordome;
Saad, esclave, khaznadji des grains ;
Ahmed El-Arbi, khaznadji des dattes ;
El-Hadj Mehdi, nègre affranchi Agha du goum ;
El-Hadj Mohammed, chargé des registres, secrétaire ;
El-Hadj Amar, chargé des amendes et des gratifications, membre du
conseil, compagnon de bouteille du Sultan ;
El-Hadj Brahim Oukil Diaf, introducteur des ambassadeurs ;
Ben Fetita, porte parasol, salue le peuple au nom du Sultan au moment
où celui-ci rentre en ville après une promenade ou une course
quelconque. Il était marié a une jeune fille italienne d'une grande
beauté qu'il avait élevée à la mort de son père, venu à Tougourt,
comme nous l'avons dit plus haut pour y fondre des canons et qui
n'ayant pu réussi, eut la tête tranchée par ordre du cheikh Ali.
Comme on le voit, les principaux emplois étaient occupés par des
esclaves on des affranchis qui, achetés par le père ou les oncles d'Abd-
er-Rahman et après avoir partagé les jeux de son enfance, avaient été
élevés par lui aux premières dignités. C'était aussi parmi eux qu'il
choisissait ses mokaddems auxquels il donnait le commandement des
principales oasis de son territoire.
Indépendamment du conseil dont nous avons fait connaître : les
principaux membres, une djemaa nombreuse choisie parmi les
notables habitants de Tougourt discutait les affaires ayant une grande
importance pour le pays. Pour les faits habituels, tels que l'audition de
plaignants, la répression de délits, le cheikh ne réglait pas lui-même,
mais par l'intermédiaire de ses nègres. La perception des impôts
présentait une grande irrégularité ; elle dépendait généralement des
besoins du moment.
Tous les villages de l'Oued-Rir étaient très soumis aux Ben- . Djellab,
si ce n'est Temacin qui à peu près tous les ans faisait des difficultés
pour payer l'impôt, et qui nécessitait quelque acte de rigueur de la part
du Sultan. Nous avons déjà signalé, du reste, la rivalité entre les deux
villes et quelques-unes de leurs luttes.
Pendant que M. Prax était à Tougourt la guerre éclata de nouveau
entre elles, et notre voyageur, témoin de l'épisode, nous en faisait le
curieux récit que voici :
Le 2 décembre 1847 on apprit à Tougourt que les cavaliers Said-
Oulad-Amor, de Temacin, avaient enlevé soixante chameaux aux
Bou-Azid qui retournaient au Zab avec un chargement de dattes de
Tougourt. Le cheikh Abd-er-Rahman sortit aussitôt avec sa déira et se
mit a la poursuite des voleurs. Cette troupe ne rentra en ville que le
jour suivant sans avoir pu reconnaître, les traces de l'ennemi. La ville
d'EI-Oued, chef-lieu du Souf, alliée naturelle de Temacin proposa sa
médiation Des députés vinrent a cet effet à Tougourt avec quatre
esclaves qu'ils offraient en cadeau au cheïkh. Ils demandaient la paix,
pour Temacin et se transportaient dans cette ville afin de rétablir la
bonne harmonie entre les deux citées rivales.
Sultan Abd-er-Rahman était assez disposé a la conciliation, mais sa
mère y était contraire par haine et jalousie contre une rivale, Lalla
Chouikha, remplissant auprès de son fils, le jeune cheikh de Tcmaciu,
un rôle de tutrice analogue au sien.
Abd-er-Rahman, voulant indemniser par quelques largesses les
chameliers Bou-Azid razziés et étouffer leurs plaintes, demanda les
clés de son trésor. Lalla Aïchouche s'emporta et lui répondit en plein
conseil: " C'est à Temacin qu'il faut aller chercher les clés! " La guerre
était décidée .
Sultan Abd-er-Rahman réunit tous ses cavaliers et envoya son
secrétaire auprès du commandant supérieur de Biskra pour réclamer
l'appui des nomades et des fantassins des Bou-Azid et des Oulad-
Djellab. Son ministre allait, de son cote, dans le Souf faire appel à ses
contingents. La ville d' El-Oued, chef-lieu du Souf, se trouva dans une
position difficile. Pour conserver la paix avec Tougourt. elle devait
abandonner Temacin, son alliée. Mohammed bel Hadj, ancien khalifa
du Zab. au temps d'Abd-Kader, qui vivait alors retiré a El-Oued,
consulter par le cheïkh de cette villet répondit à ce dernier : " Restez
tranquilles et préférez vos biens à l'alliance de Temacin. Si vous
bougez, les Français viendront aboyer après vous ! "
Ainsi, Temancin, abandonnée de ses alliés, réduite a ses propres
forces, eut à lutter contre Tougourt, appuyée par les Arabes du Zab et
les gens du Souf accourus à l'appel de Ben-Djellab. L'armée du Sultan
Tougourtin était composée ainsi qu'il suit:
Oasis de Tougourt et dépendances : 3,900 fantassins et 150 cavaliers ;
Oasis du Souf: 650 fantassins; Arabes du Zab : 1,600 fantassins et 580
cavaliers ; Total : 6,150 fantassins et 730 cavaliers.
Le 12 février 1848, le cheikh de Tougourt sortit de la Kasba avec ses
cavaliers, sa musique et ses deux étendards. L'armée le
suivit, et il, ne resta en ville que les vieillards, les femmes et les
enfants. Les derviches, dit M. Prax, qui accompagnaient l'expédition
nous promirent la victoire ; les femmes, sur les terrasses, firent
entendre leurs cris d'allégresse. On s'arrêta a une lieue de Tougourt
pour attendre les Arabes du Zab, qui voulaient être payés avant de
combattre. Depuis leur arrivée, les Arabes de-mandaient de l'argent
avec la ténacité naturelle aux fils d'ismaél et avec d'autant plus de
persistance que leur concours était indispensable. Le Sultan de
Tougourt promit de donner tout ce qu'on voulait, mais après la
soumission de Temacin. Les Arabes demandaient 40 piastres de Tunis
par fantassin et 80 par cavalier. A ce compte, il leur fallait une somme
totale de 80,000 piastres. Le cheikh fit des cadeaux aux chefs et le
lendemain les Arabes rallièrent.
La route de Tougourt à Temacin coupe une grande sabkha de terres
arides et salines envahies en partie par les sables.
Nous arrivâmes en vue des dattiers de cette oasis. L'ennemi attendait
dans la position qu'il avait choisir ; les cavaliers a l'extrémité d'une
plaine protégée par les feux des fantassins; ceux-ci retranchés dans la
forêt des palmiers. On s'observa longtemps en poussant des cris
sauvages. Quelques cavaliers se détachèrent des groupes
commencèrent le combat, Des fantassins du Souf, n'obéissant qu'a leur
ardeur belliqueuse, se portèrent en avant dans les jardins et bientôt
l'ennemi fut repoussé. Il se massait devant nous, tandis, que notre
monde se dispersait. Nous fûmes repousses à notre tour et battîmes en
retraite.
L'armée, de Temacin comptait 2,250 fantassins et 120 cavaliers. Elle
perdît 7 hommes tués dans le combat, 13 prisonniers qui furent
décapités, 14 chevaux enlevés.
Tougourt eut 2 hommes tués, 7 blessés, 2 chevaux tues. Dans les
jardins, je vis un prisonnier blessé, dépouillé de ses vêtements, étendu
aux pieds d'un cavalier, Un fantassin allait faire feu sur ce prisonnier,
lorsque j'arrivai pour détourner son fusil. Un autre individu tirait son
sabre pour lui couper la tète, le prisonnier s'écria : Allah ! Allah !
demanda la main du cavalier. Celui-ci se baissa, le releva et le garda
sous sa protection.
Nous allâmes camper a un quart de lieue des jardins de Temacin, peu
satisfaits de la journée. Cependant l'ennemi se considéra comme
vaincu. Un de ses cavaliers partit pour El-Oued. afin de demander
l'appui de cette ville Sur le poitrail de son cheval, il avait suspendu un
lambeau de sac couvert de suie et portait ainsi le deuil de la défaite de
Temacin jusqu'au Souf.
Le 14, l'ennemi ne défendit que les abords de la ville. On poussa des
hourras, on tira des coups de fusil de part et d'autre. Tandis qu'on se
battait, une partie de nos hommes ravageaient les jardins et
détruisaient grand nombre de dattiers .
Le Sultan de Tougourt portait un riche burnous de velours, montait un
superbe cheval du Maroc et avait auprès du lui Ben Fetita, son porteur
de parasol. Passant devant moi, il me fit un gracieux salut; je lui offris
du cœur de palmier que je tenais dans mon haïk.
Nous partîmes chargé de butin produit du dattier : bois à brûler,
djerid, djemmar, rejetons furent enlevés et portés au camp. Avec le
djerid, on forma des haies et des cabanes, et nous nous trouvâmes
ainsi comme dans une oasis au milieu des sables, tandis que les
Arabes restaient sous la tente comme au Sahara.
Les femmes arabes nous donnaient un spectacle curieux. Placées en
rond, elles marchaient et criaient toutes ensemble, répétant les paroles
qui suivent quatre ou cinq fois et s'égratignant la figure jusqu'au sang:
" C'était un seigneur, c'était mon frère !
C'était un cheïkh, c'était un bey ;
II était vaillant, .c'était un bon cavalier ;
Combien il a ramené de chameaux pris dans les razias!
Il était la terreur de l'ennemi ! "
Telle était l'oraison funèbre d'un cavalier qui venait de mourir à la
suite d'une blessure. Ces femmes cessèrent de crier et de tourner pour
s'asseoir et pousser des sanglots. Elles recommencèrent quelques
instants après la même cérémonie. Dans une guerre de ce genre,
chaque jour amenait de nouvelles scènes.
C'était un mélange de religion, d'indiscipline, d'héroïsme, de barbarie,
de bravoure et d'amour du pillage, qui faisait souvenir des guerres
tumultueuses et des bandes mercenaires du moyen âge.
On ne peut entendre leurs chants, qui ne sont pas autre chose que des
chants d'amour, sans se reporter aux époques brillantes où la
civilisation des Maures jeta un si vif éclat et communiqua à la
Chrétienté cette galanterie qui adoucit les habitudes guerrières et
amena la chevalerie.
Le 15, les cavaliers parcouraient la plaine, les fantassins faisaient feu
sur l'ennemi masqué par les jardins; on poursuivait la destruction des
dattiers.
Placé sur un point élevé, le cheikh à cheval observait les mouvements
à l'aide d'une longue-vue. Sur cette éminence, on avait planté la tente
du cheïkh ; auprès de lui étaient les deux étendards, sur lesquels on
lisait le texte suivant tracé en gros caractères :
" Au nom de Dieu clément et miséricordieux, que Dieu répande ses
grâces sur notre seigneur Mohammed.
Lorsque je pense au chemin du salut, mes yeux versent des larmes de
sang " ( Passage du poème religieux intitulé El-Borda. Ce drapeau, en
soie verte brodée en or, a été pris par nos troupes en 1854, quand le
colonel Desvaux s'empara de Tougourt. Il figure aujourd'hui dans les
trophées de la division de Constantine.)
Les femmes arabes arrivèrent. L'une d'elles, s'adressant à un cavalier
qui se reposait, lui dit : Que fais-tu la? Va rejoindre tes compagnons! .
Le cavalier obéit.
Tandis qu'on tirait de part et d'autre des coups de fusil, ces femmes,
étendant les bras et imposant les mains, criaient :
Dieu, fais triompher nos hommes !
Fais que l'ennemi soit vaincu.
Les femmes arabes suivent les hommes dans les combats; elles portent
l'eau, préparent, la nourriture, soignent les blessés, encouragent le
monde. On les voit quelquefois sur les champs de bataille avec du
henné détrempé dans les mains, prêtes à rougir les vêtements de ceux
qui restent en arrière, afin de les signaler à toute la tribu. A leur vue,
les traînards se sauvent et courent au combat. Souvent, elles relèvent
leurs jupes, montrant leurs nudités à l'ennemi, soit en signe de mépris,
soit pour lui jeter un sort.
A 9 heures du soir, nous entendîmes les cris plaintifs des chameaux;
les Arabes chargeaient et partaient. Le cheikh leur promit de l'argent
pour le lendemain. Les coups frappés sur les piquets de tentes
annoncèrent que les Arabes restaient. Le lendemain, le cheikh fit
compléter a chaque Arabe fantassin 15 piastres de Tunis et 30 aux
cavaliers. Ils furent satisfaits pour le moment et promirent de marcher
contre l'ennemi.
Le cheïkh partit avec sa diera pour Tougourt. Le soir, il envoya
frapper aux portes des principaux habitants de la ville pour prélever
une contribution plus ou moins considérable, suivant la fortune des
individus Elle s'éleva, pour les plus riches, à mille piastres. Déjà, le 4
février, une pareille contribution avait été prélevée sur les habitants de
Tougourt.
Sous un régime aussi arbitraire, les Tougourtins avaient soin de cacher
leurs richesses ; ils enfonçaient leur argent au lieu de le faire valoir;
hommes et femmes sortaient vêtus modestement; ce n'était que dans
l'intérieur du harem que les femmes portaient des étoffes de soie .
La guerre se prolongea jusqu'au 21 février. A cette date. Temacin
envoya ses marabouts au camp pour faire savoir au Sultan de
Tougourt qu'on voulait se soumettre. Il demanda une contribution de
guerre de cent mille piastres. Temacin donna deux chevaux de
soumission et neuf otages, et obtint un délai d'un mois pour verser la
somme qui lui était demandée. Cette ville comptait dans les rangs de
son armée 100 blessés; elle avait perdu 25 hommes et 6,000 dattiers.
Le 24, le cheikh Abder-Rahman fit son entrée à Tougourt; tous les
combattants se portèrent sur une grande plaine, auprès de la porte
Bab-el-Khadra, et les cavaliers commencèrent la fantasia ,lançant
leurs chevaux au grand galop et faisant parler la poudre, suivant
l'expression arabe. Les portes de Tougourt, qui étaient restées fermées
pendant tout le temps de l'expédition, s'ouvrirent. Le Sultan entra en
ville et se dirigea vers la Kasba avec son escorte, saluée par les
femmes qui, placées sur les terrasses, agitaient les pans de leur haik et
poussaient les cris aigus appelés Ezgharit que font entendre les
femmes dans tous les pays musulmans, lorsqu'elles veulent exprimer
leur joie.
Les gens du Souf qui prirent les armes pour Tougourt à l'appel du
cheikh, avaient été nourris aux frais des habitants de la ville. Matin et
soir. on leur servait le kouskouss; mais en présence de l'ennemi et
pendant douze jours, ils n'avaient eu, à leur grand mécontentement,
que des distributions de dattes. Après l'expédition, le Sultan les
congédia en leur faisant savoir qu'il leur coupait les vivres. Il y eut
alors sur la place publique de Tougourt , une explosion d'injures et de
menaces :
" Nous nous sommes battus pour lui. " disaient les Souafa, " nous lui
avons donné notre argent et nous n'avons pas eu seulement " un je
vous remercie! Par Dieu, ce Sultan qui n'a que des dattes , pour notre
ventre, ne vaut pas un Mzabi , pas même un Juif ; il faut traiter
directement avec la France et n'avoir rien de commun avec Tougourt .
"
D'une autre part , les Arabes du Zab demandaient un supplément de
solde .Le cheikh Ali, oncle et prédécesseur du cheikh Abd-er-
Rahman, qui les avait conduits dans les guerres du Souf, leur avait
donné dans ce temps la 36 piastres par fantassin, 60 piastres par
cavalier. Le cheïkh Abd er-Rahman, en faisant compter au camps la
moitié du cette somme, avait promis de la compléter après la
soumission de Temacin. La paix, conclue, le cheikh oubliait sa
promesse.
Campés hors la ville, les Arabes, plus mécontents que les Souafa,
prennent les armes. Les habitants de Tougourt font entendre le cri de
guerre, les cavaliers du makhzen partent au galop. On tire des coups
de fusil. La guerre civile est aux portes de Tougourt. Le cheïkh sort de
la Kasba a cheval; il veut se porter au milieu de la mêlée, le sabre à la
main. Il est retenu par ses serviteurs. Un homme de la ville est blessé,
un Arabe est tué. Les gens du Souf, étrangers à cette lutte, se mettent
entre les deux partis et font cesser le feu. Les Arabes partent, non sans
maudire mille fois Ben-Djellab. D'un autre côté. les fantassins de
Tougourt étaient loin d'être satisfaits des procédés du cheikh. Après
avoir nourri les contingents du Souf, ils avaient payé des contributions
extraordinaires en espèces pour couvrir les frais de la guerre. Ils
s'étaient résignés en murmurant tout bas.
Les gens d'El-Oued-Souf, avons-nous vu, étaient restés neutres dans le
conflit avec Temacin, bien que leurs allies fussent attaqués. Mais Ben-
Djellab, emporté par son désir de vengeance, ayant fait couper les
palmiers qu'ils possédaient à Temacin. ce nouveau grief fit prendre les
armes aux Souafa d'EI Oued. A l'instigation de Ben Ahmed bel Hadj.
l'ancien partisan d'Abd El-Kader, toujours réfugié chez eux, ils
achetèrent des chevaux dans le Djerid et firent des préparatifs pour
tomber sur les villages des Oulad Saoud protégés du Sultan
tougourtin. Peu de temps après, ils poussaient une pointe dans l'Oued-
Rir et enlevaient aux Oulad-.Moulat la majeure partie de leurs
chameaux, gardés seulement par quelques bergers.
De son coté, Abd-er-Rahman ben Djellab ne restait pas inactif; maître
de Temacin, il voulait soumettre El-Oued, mais l'appui des nomades
lui paraissait insuffisant pour cette entreprise; il se rendit lui-même à
Biskra dans le but de solliciter l'intervention d'une colonne française.
On était au lendemain des événements de Paris de 1848, et on sait
comment ils réagirent sur l'Algérie par des insurrections indigènes
dans le nord et dans le sud de la colonie, - nous ne rappellerons que
Zaatcha. La situation inquiète de tout le pays ne permettait pas
d'entreprendre une opération dans le Souf, malgré les avantages qui
en résulteraient. D'autre part, il nous importait beaucoup que ce pays
ne fût pas sous la domination de Tougourt. Une fois El-Oued entre les
mains de Ben Djellab, nous avions à craindre son indépendance et ses
vues ambitieuses, son importance dans le Sud devenait considérable.
Le commandant supérieur de Biskra, M. Gaillard de Saint-Germain,
reçut parfaitement le cheikh Abd-er-Rahman. Malgré des témoignages
de considération qui flattent ordinairement la vanité naturelle aux
chefs indigènes, celui-ci repartit mécontent pour Tougourt, parce qu'il
emportait la conviction qu'il ne lui fallait pas s'attendre à l'appui des
armes françaises pour étendre son autorité.
L'année suivante, M. de Saint-Germain parvenait à réconcilier le
cheïkh de Tougourt et les gens d'EI-Oued. Il conduisit lui même a
Alger, pour être présentés au Gouverneur général, les principaux des
villages du Souf et les chargés d'affaires des cheikhs de Tougourt et de
Temacin. Tenant compte des penchants politiques, il fut décidé que les
cheikhs de Tougourt continueraient d'administrer l'Oued-R'ir et les
villages du Souf, mais que Temacin dépendrait directement du
commandant supérieur de Biskra.

Huitième Partie de la note historique de Touggourt

dimanche 6 juin 2010, 22:22


Biskra a toujours été la ville des intrigues, et aussitôt que la mesure
qui préside été décidée, on se hâtait d'annoncer que le cheikh Abd er-
Rahman était tombé en disgrâce. De toutes parts, la déconsidération
s'attachait à lui. Les Français, disait-on, l'abandonne ! il n'a plus
d'autorité et il ne saurait trouver en eux un appui. Tous ses ennemis
lèvent la tête et ils vont dans Temacin, devenue indépendante , grossir
le groupe des mécontents, fomenter des troubles, exciter contre Ben-
Djellab le fanatisme, flatter les espérances de ceux qui peuvent
prétendre a sa succession. Froissé de toutes ces intrigues résultant de
la nouvelle réorganisation du pays, mécontent que nous ne lui ayons
pas abandonné Temacin, Abd-er-Rahman, à la tête des fantassins de
l'Ouud-R'ir et d'une partis du goum des Oulad-Moulat , allait attaquer
la petite oasis de Blidet-Amar, qui suivait toujours la ligne politique
de Temacin. Apres avoir facilement forcé les habitants à se renfermer
dans les murs du village, Ben-Djellab fait commencer la coupe des
palmiers. Il en avait déjà abattu un bon nombre, lorsqu'il apprend
l'approche de plus de 2,000 fantassins du Souf qui arrivent au secours
de Blidet-Amar. Ben-Djellab bat précipitamment en retraite sur
Tougourt; les Souafa le poursuivent en échangeant une fusillade
insignifiante.
A partir de l'époque où nous sommes arrivés, la tâche du chroniqueur
devient facile -, elle ne consiste plus, en effet, qu'à reproduire des
extraits des documents officiels relatant les incidents de chaque jour
observés attentivement par nos officiers.
Le cheikh Abd-er-Rahman, dit le capitaine Seroka, avait succédé tout
jeune encore dans le gouvernement héréditaire de l'Oued-Rir', au
cheïkh Ali. Le cheikh Ali avait laisse un enfant plus jeune encore
nommé Selman. Abdl-er-Rahman voyait grandir son cousin avec une
défiance toute naturelle. C'était ce nom de Selman que prononçaient
tous les mécontents.
Au mois de juin 1850. un nègre avait surpris le cheikh Abdl-er-
Rahman dans sa galerie de repos et lui avait tire un coup de tromblon
à bout portant. Il avait eu l'épaule traversée. Au bruit de la détonation
la garde du cheikh était accourue et l'assassin massacré avec un
empressement qui fit croire à Ben -Djellab qu'on avait voulu prévenir
des aveux compromettants. Ben-Djellab, se disait-on, se laissait dire
que les partisans de Selman avaient pu seuls armer le bras de
l'assassin. Aussi, depuis ce jour Selman était-il l'objet d'une méfiance
sombre. Abd-er-Rahman finît même par le tenir en charte privée, sous
la surveillance de serviteurs dévoués et capables de tout. Selman
comprit alors que sa vie dépendait de caprices et d'emportement que
les habitudes d'ivresse de son cousin ne renouvelaient que trop
souvent . Selman parvint à s' échapper et se réfugiât a Temacin au
mois de mars. Cette fuite ne causa pourtant aucun désordre dans
l'Oued-Rir ; loin de se poser en prétendant, Selman écrit qu'il s'est
évadé pour sauver sa tête. Abdl-er-Rahman mit tout en oeuvre pour
empêcher les Français d'accueillir favorablement les démarches de
Selman. Au mois de mai un nouvel incident faillit troubler la paix de
l'Oued-Rir'. Malgré les ordres réintégrés qu'il avait reçus, le cheikh
Abdl-er-Rahman continuait d'ouvrir le marché de Tougourt aux
insurgés des L'Arbà et des Harazlia. Ayant appris qu'une grande
caravane de ces insoumis était campée sous les murs de Tougourt, le
commandant supérieur de Biskra donna l'ordre au cheikh El-Embarek
des Oulad-Moulat de réclamer le concours des Ben-Djellab et
d'enlever cette Gafla. El-Embarek part la nuit de Meggarin avec une
quarantaine de cavaliers, tombe à la pointe du jour sur les insoumis. Il
les aurait enlevés complètement si les portes de Tougourt ne s'étaient
ouvertes pour leur donner asile et si des murailles mêmes de la
Kasba, des coups de fusil n'avaient forcé les Oulad-Moulat à la
retraite. Ben-Djellab ordonnait en outre à tous les villages de 1'Oued-
Rir' de faire main-basse sur le cheikh El-Embarek et ses cavaliers. Il
fait saisir les magasins des Oulad-Moulat et commence à faire couper
leurs palmiers. Mais comprenant bientôt combien peut lui devenir
funeste la voie où il s'engage, il fait amende honorable, envoie son
impôt a Biskra et promet d'indemniser les Oulad-Moulat . Dans un
moment où le général de St-Arnaud, commandant de la province
faisant sa rude campagne dans les montagnes du Gigelli, à une époque
de l'année où régne dans l'Oued-Rir' la fièvre connue sons le nom
Oukhem ou de Tehem, on ne pouvait y envoyer des troupes, quand on
en aurait eu de disponibles. Ce n'est pas dans de pareille circonstances
qu'on pouvait traiter le cheikh Abdl-er-Rahma avec une sévérité qu'il
ne méritait que trop .On dut se montrer satisfait de ses excuses et de
ses explications.
II va maintenant apparaître sur la scène deux personnalités qui
pendant longues années tiendront tout le pays en mouvement. Le
chérir Mohammed ben Abd-Allah d'abord, puis Nacer ben Chôhra,
ancien agha des Larbaâ. Leur rôle a été trop important pour que nous
ne leur consacrions pas quelques lignes destinées à les faire connaître.
Les débuts de la carrière politique de Mohammed ben Abd-Allah ont
été déjà racontés, avec tous les détails désirables, par le colonel
Walsin Esterhazy et le capitaine Trumelet et nous renvoyons le lecteur
désireux de s'instruire aux intéressants ouvrages de ces deux officiers
(Notice historique sur le Maghzen d'Oran, par le colonel Walsin
Esterhazy, 1849, et, les Français dans le désert, par le capitaine
Trumelet, 1803).
Nous devons sommairement rappeler ici que Mohammed ben Abd-
Allah, dit El Tlemçani, était un pauvre derviche des Oulad-Sidi-
Cheïkh de la province d'Oran, qui s'était fait remarquer par les
pratiques d'une dévotion exagérée. Tous les vendredis, depuis
plusieurs années, dit Walsin, il allait en pèlerinage, pieds nus, au
tombeau de Sidi Bou Medin, près de Tlemcen, et là, il passait des
nuits en prière. C'était en 1842, Mouley Cheikh Ali voulait renverser
son rival Bou Hamédi, le kalifa de l'Emir Abd-el-Kader à Tlemcen;
Mouley Ali, homme adroit et astucieux, comprenait bien que sa
position ne lui donnait ni l'autorité, ni la force nécessaire pour se poser
en compétiteur d'un lieutenant d'Abd-el-Kader; il choisit pour jouer ce
rôle, cet homme revêtu du prestige religieux, mais qui par sa valeur
personnelle ne pouvait, ni porter ombrage a son ambition, ni faire
obstacle à son ardent désir du pouvoir. Mohammed ben Abd-Allah se
laissa faire; l'autorité française favorisa l'élévation de ce nouveau
prétendant, qui ne pouvait s'accomplir qu'aux dépens d'Abd-el-Kadcr.
Au mois de janvier 1842, le gouverneur général Bugeaud prenait
possession de Tlemcen et y établissait Mohammed ben Abd-Allah
avec le titre de khalifa. Aveuglé par ses premiers succès qu'il ne devait
qu'à la coopération des troupes françaises et du makhzcn, il ose sortir
de Tlemcen réduit à ses propres forces ; Abd-el-Kader profile de sa
faute et marche sur lui. Les gens de Mohammed ben Abd-Allah
prennent la fuite sans combattre et lui même va sa cacher au petit
village d'Aïn-el-Hout. Mohammed ben Abd-Allah reconnu incapable
de lutter contre Abd-el-Kader fut négligé ; cet abandon, ce mépris,
aliénèrent le cœur de cet ambitieux ; il partit pour la Mecque en
1846. Hé bien, c'est ce meme Mohammed ben Abd-Allah, ce
marabout qui avait été impuissant à nous servir, qui maintenant venait
se retourner contre nous, retrouvait toutes les forces du fanatisme et
allait tenir en haleine, pendant quelques années, le sud des trois
provinces de l'Algérie.
A la Mecque Mohammed ben Abd-Allah fit la rencontre d'un autre
Algérien, tout aussi mal disposé que lui contre la France. C'etait Si
Mohammed ben Ali Senoussi, de la famille des Oulad-Sidi-Abd-
Allah, marabouts des Medjaher, près Mostaganem. Senoussi, nous
nous bornerons a le désigner par ce nom, mérite aussi que nous le
fassions connaître. Tant lui que les affiliés a l'ordre religieux qu'il a
fondé, ont pris une part active a la plupart des insurrections survenues
en Algérie depuis un quart de siècle et malgré maints échecs, il est a
présumer que leur dernier mot n'est pas dit : l'espoir de reconquérir
l'Algerie en en chassant las chrétiens, leur reste toujours.
Senoussi avait étudié a Mostaganem, à Mazouna, à Fez dans ces
Zaouïas où le fanatisme ardent est entretenu tel que le feu des
Vestales. Peu d'années après notre conquête il quittait le Maroc, se
dirigeant vers l'Orient par l'Algérie - l'Algérie,sa patrie, hélas, souillée
par l'infidéle. - Chemin faisant il s'anoncait comme un de ces
zélateurs, de ces mainteneurs des moeurs et de la foi, qui font les
missionnaires des populations musulmanes. Ces apôtres volontaires
n'ont jamais manqué dans l'Islamisme. Leur role consiste, suivant
l'expression consacrée, a ordonner la pratique du bien et à interdire ce
qui est illicite. Or, pour Senoussi rien n'était plus illicite que de vivre
au contact du chrétien et de subir sa domination. Outre la satisfaction
de mener ses contemporains dans la voie de la perfection, il avait par
surcroît celle de se créer a lui-même une fort belle aisance et une vie
agréable. Senoussi passa quelque temps au Dejebel-Amour , ou il
affirma sa mission par des miracles - mais il ne tardait pas à devenir
suspect et la crainte d'être arrêté et livré aux chrétiens le fit s'éloigner
vers Bousaada puis à Aïn-Madhi où il entrait dans une caravane qui le
conduisait a Ouargla et de là à Tunis. Voyageant sans cesse par terre,
il passe à Kaïroun, a Gabès, à Tripoli, initiant le long du chemin ceux
qu'il convertit a ses idées et qui seront plus tard pour lui de solides
appuis.
A la Mecque, où il arrive enfin, il se met de nouveau à professer et son
exaltation pour amener des réformes est telle que le grand chérïf du
temple sacre, fatigué de ses intrigues, l'expulse du Hedjadz. L'ex-
khalifa Mohammed ben Abd-Allah, devenu son ami, tant par la
communauté d'origine que par le même .sentiment de rancunes, partit
avec lui de la Mecque et c'est en Egypte qu'ils se réfugièrent
ensemble. Au Caire Senoussi éleva encore la voix pour faire adopter
ses réformes, mais le chef religieùx de la ville lança contre lui une
sorte d'anathème, sous forme de proclamation, le dénonçant au peuple
musulman comme un suppôt de Satan, portant le trouble dans le culte
de l'Islam. Non content de cela on essaya d'empoisonner Senoussi
pour s'en débarrasser et ce n'est que par miracle, disent ses adhérents,
que le marabout survécut, bien qu'il ne restât plus sur son corps que la
peau et les os. C'est à la suite de cette terrible épreuve que Senoussi
confondit dans sa haine les Turcs aussi bien que les Chrétiens et
depuis il avait constamment a la bouche les paroles d'un vieux santon
de Mostaganem, Si Lakhdar ben Makhelouf , qui a dit jadis:
" Les Turcs et les Chrétiens, je les classe tous dans la meme
catégorie, je les taillerai en pièces tous en même temps. "
Mohammed ben Abd-Allah soigna son ami Senoussi avec un
dévouement qui contribua à sa guérison et aussitôt qu'il fut en état de
se mettre en route il le conduisait a Syoua, puis à El-Beïda dans le
Djebel-El-Akhedar, au sud-est de la Tripolitaine où le marabout
fondait sa première zaouïa qui allait devenir le refuge de tous les
émigrés algériens fanatiques et ennemis par conséquent de notre
domination. Les événements de février 1818 ne tardèrent pas à leur
fournir l'occasion de manifester leur haine, non plus par des
imprécations, mais par des actes énergiques. Quelques troupes avaient
été rappelées d'Algérie; on disait la France en révolution,
désorganisée, à la veille d'avoir a soutenir une grosse guerre
européenne. Pour les indigènes c'était le prélude d'une débâcle
générale, l'heure de la délivrance allait sonner. Combien d'individus en
haillons, propagateurs de fausses nouvelles, qui circulaient alors dans
les tribus, portant comme un mot d'ordre pour soulever les populations
contre nous. N'est-ce pas de la Mecque qu'a certaines époques est parti
le signal des plus terribles insurrections, tant dans les lndes contre les
Anglais, que contre nous en Algérie. Mais en entre la Mec-que et
l'Algérie existe le nid de fanatiques Senoussiens, toujours prés à
s'armer pour la guerre sainte contre les Chrétiens. C'est de la que prit
d'abord sou essor le chérif Serour qui alla lancer l'affaire de Zaâtcha
et les insurrections kabyles dans la province de Constantine. Mais ce
prudent personnage, après avoir réussi a parcourir le pays incognito,
se disant simple quêteur des lieux saints, eut la précaution de
s'éloigner du théâtre des événements qu'il avait préparés. Il retournait
à Tripoli, suivant de loin les péripéties du siège de Zaâtcha et faisant
dire des prières dans les mosquées pour le succès de la révolte qu'il se
vantait publiquement d'avoir fomentée contre nous. Quand on entre
dans les détails, on découvre des particularités qui expliquent bien des
choses jusque la mystérieuses. Tripoli avait alors pour gouverneur
Izzet Pacha, turc aussi astucieux que fanatique, dont l'entourage
nourrissait contre nous une haine à outrance. Son defterdar, c'est-à dire
l'intendant général des finances était Ahmmed Effendi, le fils de
Hamdan, l'ancien amin seka d'Alger, qui après avoir fait semblant de
nous servir au début de la con-quête, nous trahit et finit par se retirer à
Constantinople avec sa famille.Donc ,fanatisme d'une part et inimitié
héréditaire de l'autre, chez ces deux hauts fonctionnaires Ottomans,
tels étaient les sentiments de la petite cour Tripolitaine, à notre égard,
se manifestant par une hostilité ouverte. On n'a pas oublié, en effet,
que l'escadre de l'amiral de Lassusse dut se présenter devant Tripoli et
menacer de la canonner si d'éclatantes satisfactions n'étaient pas
accordées à M. Pelissier de Reynand, notre consul général, réclamant
la liberté de deux français que le Pacha détenait dans les cachots de
son château.
L'affaire de Zaâtcha avait eu l'issue que nous connaissons. Malgré la
ruine de cette oasis et la mort de l'agitateur Bou Zian,chef de la
résistance, l'ardeur était loin de se refroidir parmi les énergumènes. Le
marabout Senoussi mettait, en effet, en campagne un nouveau
champion : son ami le chérif Mohmmed ben Abd-Allah lui-même,
ayant mission d'aller soulever le Sud Algérien. L'ex-kalifa descendit à
Tripoli chez le Deflerdar, on pourrait presque dire chez Izzet-Pacha. Il
n'avait pas encore révélé ses projets, aussi ne fit -on guère attention a
cet étranger de passage. Mais on se rend compte du sujet des
conciliabules entre lui et ses hôtes.
Mohammed ben Abd-Allah partit de Tripoli pour Ghadames et se
montrait dans le Souf au mois de février 1851. Les nombreuses lettres
de recommandation qu'il apportait dans sa Djebira devaient, le faire
bien accueillir de tous les gens de religion. Dès le début il fit appel aux
Souafa d'El-Oued et les pressa de s'unir à lui pour marcher contre
Tougourt et détrôner Abd-er-Rahman leur ennemi. Mais les Souafa
résistèrent aux suggestions de l'aventurier. Voyant bien qu'il perdait
son temps de ce côte, le chérif poussait dans la direction de Ouargla
où plus heureux, il ne soulevait pas encore des tribus entières, mais
parvenait a recruter une bande de vauriens expulsés de leur pays et ne
demandant qu'à vivre de rapines. C'est encore dans les rapports
officiels de l'époque, fournis par le capitaine Sèroka, que nous allons
trouver le récit des premières prouesses du chérif Mohammed ben
Abd-Allah. Avec les aventuriers qu'il a pu réunir, il enlève sur l'Oued-
Retem 800 chameaux aux Oulad-Monlat. Ce premier succès augmente
sa bande. La fraction des Oulad-Moulat, du cheïkh Oumbarek, qui
avait passé, l'été dans les environs de Biskra, après avoir fait ses
provisions de blé et d'orge, retournait vers l'Oued-Rir. Le 21 août elle
était campée au puits de Still, à vingt lieues de Biskra. A quatre heures
du soir les Oulad-Moulat sont assaillis par un goum de cent cavaliers
qu'appuient 300 fantassins montés sur des chameaux. Ils se
défendirent avec le courage qui distingué les cavaliers de ces
tribus.Onze furent tués, quinze blessés. Le cheikh Oumbarek parvint a
se sauver tenant son jeune fils d'une main sur le devant de sa selle et
son fusil de l'autre, Son cheval avait reçu 13 blessures. Mohammed
ben Abd-Allah avait épié les Oulad-Moulet ; des espions surveillaient
même à Sidi-Okba leurs achats de grains et s'informaient de l'époque
de leur départ. Il était parti de Ouargla conduit par Ali ben Chtioui,
guide renommé qui avait fait partie de la Nouba de Biskra, d'où il
avait déserte pendant le siège de Zaatcha. Pour mieux dissimuler sa
marche et éviter les balleurs d'estrade placés aux environs des puits du
Sahara, il faisait porter a chaque chameau sept ou huit peaux de bouc
pleines d'eau, évitant ainsi les chemins connus. Il s'était blotti avec
tout son inonde dans les ondulations où sont situés les puits de ?l-
Baâdj, après avoir surpris les coureurs dont le cheikh Oumbarek s'était
fait précéder. Le coup fait à Stil, il s'était réfugie , le jour même à
Zerig; le lendemain matin il était à Dzioua, le soir il couchait à El-Alia
où il avait entraîné dans son parti les Oulad-Sidi-Seliman, moitié de la
grande tribu maraboutine des Oulad-Saïah, et il regagnait Ouargla.
Après ces exploits le chérif commença à tourner ses regards vers
l'Oued-Rir. Selman ayant vu mettre en prison les deux serviteurs qu'il
avait envoyés à Biskra pour plaider sa cause, ne pouvait rester à
Temacin où le cheikh lui faisait comprendre qu'il ne pouvait lui
donner trop longtemps un asile compromettant ; il se jeta alors dans
les bras de Mohammed ben Abd-Allah et se posa dès lors en
prétendant à la souveraineté de Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah
écrit partout qu'il va marcher sur Tougourt, l'enlever et entraînant a sa
lutte toutes les populations de l'Oued-Rir et du Souf, aller attaquer les
Français jusque dans Biskra même. Biskra, dit-il, ne pourra être
secouru parce que le Bey de Tunis, irrité contre les Français, marche
lui-même à la tète d'une nombreuse armée renforcée des secours du
Sultan .
Instruits des projets du chérif on dut prendre quelques précautions.
Tougourt ne pouvait être pris de vive force, mais une révolution, une
trahison pouvaient ouvrir les portes. Dès le 11 septembre, Ben Djellab
avait reçu à Tougourt un renfort de 120 cavaliers; l80 autres
cavaliers,dont 50 spahis,étaient postés a Sâda. Les kaïds des Oulad-
Saoula et du Zab-Chergui avaient 200 chevaux prêts à s'y rendre au
premier signal. Un goum des Ouled-Zekri observait l'Oued-Itel. Le
Commandant supérieur de Biskra pressait le retour des nomades et
surtout des Selmia et des Rahman qui, propriétaires dans l'Oued-Rir,
offraient toute garantie pour le défendre.
Le chérit de son côté employa tout le mois de septembre à recruter du
monde. Il écrivit aux gens d'El-Oued,de Temacin, aux Saïd-Amor
nomades de Temacin ,faisant appel à leur vieille haine contre
Tougourt.- Enfin il se met en marche dans les premiers jours d'octobre
a la tète de mille et quelques cavaliers et neuf cents fantassins, presque
tous Chaâmba, Mekhadma. La petite oasis de Blidat-Amar est obligée
de lui apporter la diffa. De là il va se campera Mrassel, à l'est de
Temacin. Malgré les conseils de Si Mohammed el Aid-, chef de la
Zaouïa des Tidjania, qui prêchait la neutralité, les gens de Temacin
vont saluer le chérif.
Dans la nuit du 4 au 5, le cheikh de Tougourt qui avait reçu 400
cavaliers des nomades, arrivés à marches forcées des environs de
Constantine, se met en mouvement avec toutes ses forces, c'est-à-dire
plus de 600 chevaux et 1,500 fantassins. Contournant l'oasis de
Temacin par le Nord-Est,il lance sa nombreuse cavalerie sur le camp
du chérif et le rejette en désordre dans les palmiers. Les gens de
Temacin, à la vue de Ben Djellab, leur ennemi mortel, ne se
contiennent plus-, ils prennent part à l'action et font à l'abri de leurs
palmiers une fusillade qui force les goums victorieux à la retraite.
Néanmoins ce combat était un grand succès pour Ben Djellab. On
voulait, on espérait le bloquer dans les murs de Tougourt...; il venait
de prendre l'offensive. Grâce à ses goums, quatre à cinq fois
supérieurs à ceux de l'ennemi, il pouvait tenir la plaine. Ce premier
engagement ne lui avait couté que 5 tués et 5 blessés. Au chérif il
comptait 30 morts et 8 blessés.
Après avoir célébré l'Aïd-el-Kébir le 6 et 7, Ben Djellab se reporte
contre l'ennemi, à l'abri des palmiers de Temacin. Cette fois le chérif
se tient sur la défensive. Nos goums se lancèrent avec assez d'entrain,
mais les fantassins dont c'était surtout l'affaire de combattre dans les
jardins ne leur prêtent qu'un mal appui. Ils battirent en retraite aux
premiers des leurs qui tombèrent.
Ben Djellab retourna a Tougourt, mais ce succès n'aveugla pas le
chérif ; il sait que des renforts arrivent continuellement à Tougourt,
que de Biskra on y dirige des convois d'orge, ce qui annonce que cette
cavalerie nombreuse doit y rester longtemps.

Le zèle des gens de Temacin commence à tiédir, les gens d'El-Oued


s'obstinent à garder la neutralité. Mohamed ben Abd-Allah reprend le
chemin de Ouargla.
Tougourt se remettait a peine de ces divers événements quand vers le
milieu du mois de janvier 1852, Abd-er-Rahman ben Djellab tomba
très gravement malade. La blessure sérieuse qu'il avait reçu quelques
années avant s'était réouverte; les débauches, les abus auxquels il se
livrait avait ruiné sa jeunesse, tout faisait présager sa fin prochaine.
Abd-er-Rahman ben Djellab ne laissait que des enfants en bas âge ;
l'aîné, Abd-el-Kader, n'avait que sept à huit ans. Il y avait donc a
craindre ou que l'Oucd-Rir restai sous la domination spoliatrice et
vénale de la deira des Ould-Moulat régnant au nom du jeune Abd-el-
Kader, ou que Selman. Fort de ses droits ne vint se jeter dans
Tougourt et y amener avec lui le chérif d'Ouargla, chez lequel il avait
trouvé un asile.
Abd-er-Rahman sentant sa fin prochaine écrivit au général de Salles,
commandant a Constantine, lui rappelant le dévouement dont il avait
donné des preuves nombreuses a la France et terminait en demandant
avec instance un titre de souverain de Tougourt en faveur de son fils
ainé Abd-el-Kader, malgré son jeune âge.
Le général envoya immédiatement par courrier extraordinaire un
diplôme provisoire pour Abd-el-Kader, où il spécifiait que le jeune
enfant serait placé sous la garde de la mère de Ben Djellab. Si Ahmed
bel Hadj ben Gana, kaïd des nomades Gharaba devait exercer le
pouvoir jusqu'à nouvel ordre au nom de Abd-el-Kader. Par cette sage
mesure le général pensait rassurer les partisans du cheikh défunt, leur
ôter toute arrière pensée à l'égard de Si Ahmed bel Hadj qu'ils auraient
pu considérer comme venant s'assurer de l'autorité a l'exclusion de la
famille des Ben-Djellab régnante depuis des siècles et rallier ses partis
sans pour résister aux tentatives qui pourraient être faites par Selman
et le chérif d'Ouargla contre l'oasis de Tougourt et l'Oued-Rir. Dans
cet état de choses et en prévision de la mort d'Abd-er-Rahman Ben
Djellab, Si Ahmed bel Hadj reçut l'ordre de se rendre sur l'Oued-Itel,
d'y concentrer toutes ses forces, d'avoir des affidés échelonnés, de
façon à pouvoir, aussitôt la mort du cheikh, gagner rapidement
Tougourt et s'y installer comme protecteur du jeune Abd-el-Kader.
Si Ahmed bel Hadj, chef de la famille des Ben-Gana, après le cheikh
El Arab Bou Aziz, par son âge, sa réputation de prudence, surtout par
l'influence de ses propres tribus, les Selmia et les Rahman,
propriétaires dans l'Oued-Rir', convenait parfaitement à ce rôle; mais
ce rôle exigeait de l'activité et de la hardiesse, il fallait proclamer bien
haut que ce n'était pas pour lui qu'il agissait; tout cela manqua à Si
Ahmed bel Hadj, et il trompa nos espérances.
Dés qu'il apprend la mort d'Abd-er-Rahman (le 25 janvier) au lieu de
brusquer son entrée dans Tougourt, il tâtonne, il écrit aux notables du
pays pour sonder leurs dispositions, trahit ses projets personnels,
donne le temps à la déira de s'emparer du pouvoir; aussi quand il se
présente, on lui ferme la porte au nez. Aussitôt la déira et les notables
de Tougourt nous écrivent et se plaignent de Si Ahmed bel Hadj au
devant duquel ils étaient allés et qu'ils avaient bien accueilli, ignorant
ses intentions et croyant qu'il venait faire ses compliments de
condoléances. Mais Tougourt a toujours été le rêve des Ben-Gana,
disaient-ils. Si Ahmed avait intrigué avec quelques-uns de ses
partisans dans la place et il voulait y entrer et s'en faire proclamer le
chef au détriment du jeune héritier légitime.
Les Français, ajoutaient-ils, ont adopté la tutelle des enfants du cheikh
défunt; nous demandons le diplôme et le cachet pour le jeune Abd-el-
Kader. Sa grand'mère Lalla Aïchouch et la Djemaa sont la pour guider
son jeune âge. Tougourt restera comme avant la fidèle amie du
gouvernement d'Alger. Abdel-Kader sera instruit a faire mieux encore
que son père si cela est possible.
Ahmed bel Hadj trouvant les portes fermées fit tirer quelques coups de
fusil contre les remparts; cette provocation amena un engagement qui
le fit repousser ainsi que ses goums et après cet échec honteux il s'en
retourna camper à Tamerna.
L'Oued-Rir' dans les mains de cette domesticité rapace ne nous offrait
aucune sécurité pour l'avenir ; le champ y restait libre, à toutes les
intrigues, à toutes les haines locales... Selman pouvait venir y
compliquer tout de ses prétentions appuyé du chérif d'Ouargla... Mais
il n'y avait alors pas d'autre alternative; accepter la régence de Lalla
Aîchouch et de la Djemâa ou aller avec nos bataillons implanter un
Ben-Gana dans Tougourt. La politique tracée pour le Sud, par le
gouvernement, ne laissait aucune doute dans le choix. Un tédiéir
(brevet d'investiture) et un cachet furent envoyés au jeune Abd-el-
Kadir par le général commandant la province de Constantine.
Le tédiéir et le burnous d'honneur arrivèrent à Tougourt dans les
premiers jours de février; ils y furent reçus avec enthousiasme par la
population qui était réellement attachée à la dynastie des Ben-Djellab.
Selman, auquel comme le plus âgé revenait le cheïkhiat suivant les
traditions de la famille, n'étant pas là, Tougourt se ralliait autour du
jeune Abd-el-Kader et repoussait l'intronisation de la race étrangère
des Ben-Gana ; si a ce sentiment des masses on ajoutait l'intérêt de la
déira à gouverner sous le nom d'un enfant, on s'expliquera l'unanimité
qui semblait régner dans l'Oued-Rir ; mais elle devait être de peu de
durée.
En effet, dés le commencement du mois de mars, Selman quittait le
chérif et accourait d'Ouargla a Temacin où il était reçu à bras ouverts.
Les gens de Temacin étaient les ennemis de la déira de Tougourt;
c'était cette déira qui avait entretenu dans l'esprit du cheikh Abd-er-
Rahman, l'ambition, vieille dans sa famille, de dominer Temacin.
Temacin avait à cœur la soumission qu'elle avait été contrainte de
faire au cheikh Abd er-Rahman en 1848. Le premier acte de la déira
avait été d'interdire à l'Oued-Rir' tout commerce avec Temacin. Celle-
ci, donc, devait accueillir avec empressement le compétiteur du fils de
son ancien adversaire, l'ennemi juré des nègres affranchis, des
serviteurs qui dominaient alors à Tougourt.

Neuvième Partie de la note historique de Touggourt

vendredi 11 juin 2010, 10:45

Il était certain que l'arrivée de Selman allait précipiter quelque crise


dans l'Oued-Rir'; malheureusement nous ne pouvions qu'être les
spectateurs des événements, nous n'avions non seulement pas les
moyens de les maintenir, mais même de leur
Imprimer une direction quelconque. Les Oulad-Moulat ,les Selmia, les
Rahman, sur lesquels nous avions cru d'abord pouvoir compter,
n'avaient que trop laissé voir qu'ils étaient peu disposés a seconder
l'implantation de l'autorité française dans l'Oued-Rir et c'est parce
qu'ils pensaient qu'une fois forts dans l'Oued-Rir nous les astreindrions
à payer l'impôt de leurs palmiers qui en avaient toujours été
exempts...; c'étaient la tiédeur de ces nomades tout aussi bien que
l'ambition personnelle en même temps que sa propre faiblesse qui
avait fait échouer Si Ahmed bel Hadj, n'exécutant pas à la lettre nos
instructions.
Pour sortir de ce rôle passif, on voulut essayer d'agir directement sur
Selman et l'empêcher de se ligner plus longtemps avec le chérif. Un
agent sûr lui fut envoyé à Temacin; il lui fit entrevoir que s'il venait a
Biskra , il obtiendrait le pardon de ses failles et que peut-être c'était
pour lui le moyen le plus sur d'arriver au but de son ambition ; que les
Français ne voyaient pas avec grand plaisir un enfant cheikh de
Tougourt. A Biskra, Selman ferait mieux apprécier l'intelligence, le
courage que tout le monde lui prêtait, etc... Selman répondit qu'il ne
mettrait jamais les pieds à Biskra, et
montra une résolution inébranlable .
Notre agent prit alors à partie chacun des gens influents de Temacin; il
leur représenta dans quelle position critique pouvait se mettre leur
pays en se faisant le champion de Selman. Ce qui était arrivé en 1848
pouvait se renouveler; on pouvait jeter sur eux tous les goums du Sud
pour les bloquer, tous les fantassins de l'Oued-Rir' pour couper leurs
palmiers. Mais ces conseils ne furent pas mieux accueillis. La haine de
Tougourt, le souvenir d'injures récentes, les succès de Mohammed ben
Abd-Allah exaltaient toutes les têtes.
Pendant que nous employions nos derniers expédients pour rétablir le
calme, Selman de son côté n'avait pas perdu de temps. Il fait appel aux
Oulad-Saoud, Souafa de Kouinin, Tarzout et Zegoum, les anciens
partisans de son père le cheikh Ali; il gagne une moitié des Oulad-
Moulat, il intéresse la masse à ses malheurs, a sa jeunesse; il rallie
tous les ennemis de la déira, et ils en avaient beaucoup; puis, quand
tout est préparé, le jeudi 25 mars, il se met en route avec 300
fantassins des Oulad-Saoud , arrive non loin de Tougourt. Aussitôt la
nuit close, cinquante des plus déterminés prennent les devants, se
glissent dans le fossé jusqu'à une maison de Medjaria donnant sur le
rempart. Les maîtres de la maison sont d'intelligence; une brèche est
pratiquée dans le mur, les Oulad-Saoud sont introduits, ils courent
aussitôt à la kasba ; la porte leur en est ouverte par une quinzaine
d'Oulad-Moulat qui ; étaient arrivés la veille sous le prétexte de venir
rendre hommage au jeune Abd-el-Kader. La déira surprise veut
résister, mais la trahison qu'elle voit partout la paralyse. Quelques
coups de fusil sont tirés; trois Oulad-Saoud sont tués, mais la kasba est
bientôt entre les mains des partisans de Selman.
Au premier bruit Bon Chemal, le cheikh du grand village de Nezla,
Bou Chemal un des membres les plus influents de la Djemaa, un des
serviteurs les plus dévoués d'Abd-er-Rahman ben Djellad, réunit les
fantassins de Nezla, un millier environ et marche contre Selman et les
Oulad-Saoud qui approchent de Tougourt. Mais déjà les gens de
Tabesbest, village ennemi de Nezla, ont été grossir la troupe de
Selman..,;l'on sait bientôt que la kasba est au pouvoir de ses partisans.
Au lieu de se battre on fraternise et c'est suivi de tout le monde que
Selman affectant de conserver les vêtements pauvres et usés de l'exil,
fait son entrée triomphale dans Tougourt.
On ne peut trop signaler l'habileté, l'adresse de ce jeune homme. Tant
qu'il ne se sent pas bien installé, son premier soin est de rassurer la
population. Il défend toutes représailles, il se fait amener les enfants
d'Abd-er-Rahman, les embrasse, il promet hautement de leur servir de
père; enfin, il inspire une telle confiance que dès le matin même de ce
coup d'Etat, les boutiques s'ouvrirent et le marché se tenait comme
d'habitude.
A notre égard son thème n'est pas moins adroit; il nous écrit qu'il ne
s'est enfui de Tougourt que pour sauver sa tête compromise par les
calomnies de quelques serviteurs du cheikh Abd-er-Rahman ; ne
voulant pas rester a Temacin de crainte d'attirer quelque malheur sur
cette ville, il ne lui restait pas d'autre asile que chez le chérif
d'Ouargla. " Mon cousin est mort, ajoutait-il, d'après les usages en
pratique de temps immémorial dans la famille des Ben-Djellab, c'est
moi qui doit lui succéder. Les populations m'ont appelé, je suis
accouru, mais pour bien séparer ma cause de celle du chérif ennemi
des
Français, j'ai refusé les forces nombreuses que Mohammed ben Abd
Allah mettait à ma disposition et je suis venu seul, fort de mes droits.
Que pouvions-nous faire, sinon ce que notre politique dans le Sud
avait fait jusques-là ? Subir les faits accomplis en cherchant à en tirer
le meilleur parti possible. Il fallait subir Selman comme on avait subi
le jeune Abd-el-Kader. Il fut répondu à la députation de Selman que
les Français prenaient peu de part aux divisions intestines qui de tout
temps avaient déchiré la famille des Ben-Djellab; que nous ne
voulions qu'une chose, c'est que le cheikh de Tougourt ne fit pas de
l'Oued-Rir' l'asile et le marché des mécontents et des insoumis; que
Selman n'avait encore rien fait pour mériter notre confiance, qu'il ne
dépendait que de lui de la gagner; nous le jugerions à l'œuvre; qu'il
fermât le marché de Tougourt à nos ennemis. Bien des avances furent
faites pour nous attacher Selman, mais dans nos relations avec lui, le
point de départ était malheureusement trop fâcheux.
L'entrée de Selman à Tougourt fut un coup de fortune pour le chérif.
Tous les marchés lui étaient fermés, la misère était dans son camp.
Mais Nacer ben Chohra vient annoncer que Selman est à Tougourt,
que toutes les ressources du ce grand marché sont ouvertes. Dès ce
moment, il y a échange continuel de courriers entre Selman et le chérif
; les Saïd-Oulad-Amor, nomades de Temacine, embrassent son parti ;
les gens du Souf, toujours à l'affût des occasions de gagner de l'argent,
envoient à son camp des caravanes chargées de grains, d'armes et de
munitions qu'ils tirent de la régence de Tunis. Des espions du chérif
sont saisis jusques dans Biskra ; ce sont les Atatcha qui viennent
jusques sur nos marchés acheter des chevaux pour son compte.
Malgré l'arrivée des caravanes du Souf, les insoumis trouvaient la plus
grande peine à vivre. Le noeud de la question était donc à Tougourt.
Selman nous tiendrait-il ses promesses, fermerait-il son marché à leurs
convois ? On redouble d'efforts pour gagner Selman. Avances,
promesses, tout fut prodigué. Mais Selman, par les traditions et la
politique de Tougourt et par sa propre situation vis-à-vis de nous était
forcé de jouer un double rôle. Voyant nos hésitations à le reconnaître,
il ménageait le chérif. Il comprenait bien que nous le subissions à
Tougourt ; il savait tout le déplaisir que nous avait causé le
renversement d'un ordre de choses établi par nous ; il le croyait même
bien plus grand qu'il ne l'était en réalité; il devait donc se préparer des
alliés dans la prévision d'une descente de nous dans l'Oued-Rir'.
Tout annonçait qu'on approchait d'une crise. Des correspondances
s'échangeaient avec le chérif et quelques individus des Oulad-Djellab
et de Sidi-Khaled. On faisait courir le bruit de l'arrivée prochaine du
deuxième fils de Bou Zian. C'était le seul dont la mort n'avait pas été
matériellement constatée. Après la prise de Zaatcha, le fanatisme
n'avait pas manqué d'exploiter cette sorte d'incertitude, mais ce
mensonge était tombé de lui-même.
Les gens du chérif envoyaient vendre sur le marché de Tougourt 300
chameaux, fruit de leurs razzias et avec le prix achetaient du blé, des
dattes, de la poudre, du plomb et des armes.
Un mois après plus de 500 chameaux revenaient se charger de
provisions. Non-seulement Selman ouvrait ses marchés a nos ennemis,
mais encore il allait en fantasia au devant d'un certain personnage qui
se posait en lieutenant du chérif Mohammed ben Abd-Allah et qui
n'était autre qu'un émissaire du grand marabout Senoussi, envoyé de la
Tripolitaine pour examiner l'état des affaires. Cet émissaire annonçait
qu'il allait au Souf recruter des partisans pour la guerre sainte.
Selman avait envoyé à Biskra un miad portant le tribut annuel de
Tougourt, un cheval et un mahari de Gada. Tout fut retourné à Selman
excepté le tribut que nous considérions comme venant de l'Oued-Rir'
et non de lui. Dès lors nous nous attachions a séparer la cause de
Selman de celle des populations du pays. Pendant que Selman nous
envoyait des agents nous assurer de sa fidélité, nos coureurs
surprenaient un de ses émissaires envoyé au chérif et porteur d'une
lettre de lui pour le cheikh de Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah
engageait son ami Selman à se réjouir de ses succès; il le priait de lui
envoyer des drapeaux pour guider ses troupes dans la guerre sainte.
Il n'y eut plus de ménagements à garder. L'Oued-Rir' et le Souf étant
en quelque sorte la base d'opérations des insoumis, puisqu'ils ne
tiraient toutes leurs ressources que de ces deux régions. On les mit en
état de blocus et toutes relations arec elles furent défendues à nos
tribus.
Au mois de mars 1853 une colonne composée d'environ 500 chevaux,
chasseurs d'Afrique et spahis, 500 hommes d'infanterie et 2 obusiers,
sous les ordres du colonel Desvaux, était réunie à Biskra. Cette
colonne devait faire une grande reconnaissance dans le Sud.
Pendant que nos troupes se promenaient ainsi, la question de Tougourt
se compliquait plus que jamais. Aussitôt qu'il avait appris le départ de
la colonne de Biskra, Selman ne douta plus qu'elle ne fût dirigée sur
Tougourt. Avant de se disposer a faire les faces aux ennemis
étrangers, il songea à corriger et a terrifier les ennemis intérieurs. Il
tenait en prison le cheikh Oumbarek des Oulad-Moulat , coupable à
ses yeux de trop de sympathie pour les Français et il le fit mourir.
Croyant les Oulad-Moulat effrayés il leur ordonne de venir camper
devant Tougourt; ils se retirent au contraire dans les Zibans. Selman
ordonne aux Nezla et aux Tebesbest, qui sont en quelque sorte les
faubourgs de Tougourt, de porter toutes leurs richesses dans la ville et
de venir s'y enfermer. Il y a quelques hésitations. Selman, soit que ces
villages renferment beaucoup de partisans des enfants de l'ancien
souverain, le cheikh Abd-er-Rahman .soit que ses cruautés, ses
exactions lui aient fait bien des ennemis dans la ville, il croit voir dans
l'hésitation qu'on met a accomplir ses ordres un commencement de
révolte.
Pour anéantir d'un seul coup toutes ces espérances, pour briser les
seuls drapeaux qu'on puisse lever contre lui, le 18 mars il a la barbarie
de menacer les quatre enfants du cheikh Abd-er-Rahman.
On les étrangla et un cinquième enfant posthume était arraché du sein
de sa nourrice et enfermé dans une chambre où il mourait de faim.
Leur grand'mère Lalla Aichouch périssait elle aussi d'une manière
tragique, mise dans une sorte d'armoire percée dans la muraille .on en
murait la porte et elle succombait faute d'air et de nourriture. Les
Madjeria étaient les exécuteurs de ces atrocités.
Après le meurtre des enfants du cheïkh Abd-er-Rahmam, Selman
appelait à lui les Souafa, convoquait tous les contingents des villages
de l'Oued-Rir, augmentait les défenses de Tougourt et se disposait à
soutenir un siège. Il écrivait aussi au chérif Mohammed ben Abd-
Allah, lui demandant son assistance pour faire, disait-il, la guerre
sainte. Le chérif se mit en marche en toute hate avec 200 cavaliers et
800 fantassins. Arrivé à El-Hadjira il apprit que la colonne française
avait rebroussé chemin de Dzioua. Tougourt n'ayant dès lors plus
besoin de son secours, il retourna à Ouargla.
Délivré de tout souci du coté des français, Selman se rend au Souf. Il
cherche à arrêter à Kouinin plusieurs partisans de l'ancien cheikh Abd-
er-Rahman, mais ceux-ci se lancèrent à travers les dunes de sable
jusqu'à Guemar, en tiraillant avec ses serviteurs. Selinan rentre à
Tougourt sans avoir obtenu grand profit de son expédition. L'été se
passa sans incidents remarquables. La mésintelligence qui éclata entre
Mohamed ben Abd-Allah et Si Naïmi, le frère de Sidi Hamza, des
Oulad-Sidi-Cheïkh, paralysa les insoumis.
Cependant Selman continuait à nous adresser des lettres, affectant de
rester en bonne relation avec nous; mais ces lettres étaient toutes
dictées par l'esprit du mensonge et de fourberie dont il nous donnait
des preuves si fréquentes. Durant ce temps, il demandait au chérif
d'être prêt à venir lui porter secours, si les Français attaquaient
Tougourt. Le chérif conseillait a Selman de ne pas s'enfermer dans sa
ville que les Français finiraient toujours par prendre. Le plan qu'il
préférait consistais réunir leurs forces et à harceler les Français dans
leur marche sur Tougourt; si les Français les repoussaient, ils devaient
se retirer dans Ouargla, d'où ils pourraient toujours troubler aisément
l'établissement que nous tenterions de faire dans l'Oued-Rir'. Selman
adopta ce projet, fit transporter le trésor de la Kasba à Ouargla et
vendit les approvisionnements de dattes que l'on gardait
habituellement en cas d'événement. Les caravanes du chérif et des
insurgés de l'ouest de l'Algérie, allaient librement aux marchés de
Tougourt et d'El-Oued.
Selman envoya même une députation au Bey de Tunis pour lui
demander son appui. Cet émissaire était Bou Chemal dont nous avons
déjà eu l'occasion de parler. Mais celui-ci s'occupa plutôt de ses
propres intérêts que de ceux de son maître qu'il souhaitait voir
renverser pour se mettre à sa place. Il y avait longtemps que le trône
de Tougourt l'empêchait de dormir et longtemps encore il devait en
être ainsi comme nous le verrons. Cheïkh du faubourg de Nezla, Bou
Chemal ne manquait pas d'une certaine influence. A la mort du sultan
Abd-er-Rahman, il s'était hâter d'aller à Biskra, saluer le colonel
Boudville et le capitaine Serokâ, leur exposant les vœux soi-disant
formés par le Prince avant de mourir et il demandait que la tutelle de
ses enfants lui fût confiée à l'exclusion de tout autre. Bou Chômal
accueilli par nos officiers avec la plus grande bienveillance, était
envoyé a Constantine où le général commandant la province, le
recevait de même et lui remettait en le congédiant un pli cacheté à
l'adresse des habitants de Tougourt. Persuadé que cet écrit lui
conférait la tutelle des enfants d'Abd-er-Rahman et par conséquent le
gouvernement provisoire de Tougourt, il s'était fait précéder par des
courriers porteurs de la nouvelle. En effet les habitants à son approche
de la ville, sortirent en masse au-devant de lui et il ne craignit pas de
se proclamer leur chef, comme maitre du Palais en quelques sorte,
investi par le Gouvernement français. A son arrivée à Tougourt on
onvrit en assemblée le pli du général de Constantine et au grand
désappointement de Bou Chemal on en lira une proclamation, invitant
les habitants de Tougourt à ne pas s'écarter des règles du devoir et à
n'obéir à personne autre qu'au fils de leur Prince défunt. Cette lecture
porta un rude coup au crédit de Bou Chemal, se disant investi de la
régence et ses assertions ne furent plus écoutées. Nous ne reviendrons
pas sur ce que nous avons déjà dit, quant a la tutelle de Lalla
Aïchouch et de ce qui s'en suivit. Bou Chemal était une de ces natures
remuantes qui ne peuvent vivre sans intrigues et jouent un rôle avec le
maître quel qu'il soit et le trahissant à la première occasion pour se
mettre à sa place. Après avoir fait de l'opposition à Selman il affectait
de se rattacher a sa cause et c'est lui qui s'offrit pour partir en
députation, demander l'appui du Bey de Tunis et lui offrir le
protectorat officiel de la principauté de Tougourt.
Bou Chemal avec les six notables qui l'accompagnaient, passa quelque
temps a Tunis, sollicitant en faveur de son maître, mais en même
temps il travaillait pour son propre compte ; quelques années
auparavant notre historiographe algérien, M. Berbrugger, dans une
course à travers le Sahara, avait fait à Tougourt la connaisance de Bou
Chemal qui lui avait donné l'hospitalité avec un empressement
quelque peu intéressé. Bou Chemal s'était figuré que le Gouvernement
français lui enverrait une décoration. Tout ce que fit M. Berbrugger fut
de dédier a Bou Chemal la brochure de ses impressions de voyage.
Donc étant en ambassade à la Cour du Bey de Tunis, Bou Chemal
écrivit à Alger à son ancien hôte le priant de faire des démarches et
des propositions pour amener la conquête de Tougourt par la France;
naturellement il offrait de gouverner pour nous la ville Saharienne,
aussitôt la chute de l'usurpateur Selman. Cette intrigue n'eut aucun
succès; on n'obtint pas non plus a Tunis les renforts, les canons que
l'on n'y demandait, et la députation s'en retourna à Tougourt avec une
demi douzaine de fusils seulement, donnés en cadeau au moment du
départ.
Au mois de juillet Selman faisait auprès de nous une nouvelle
tentative pour rentrer soi-disant, en grâce afin de couvrir une nouvelle
faute. Au moment où il protestait encore de sa fidélité, le chérif
d'Ouargla arrivait à Tougourt. Mohammed ben Abd-Allah fit son
entrée dans cette ville avec une trentaine de cavaliers précédés de
musique bruyante et une caravane de chameaux. Prévenu de son
approche Selman lui avait fait dresser des tentes près de l'Aïn-Flita,
groupe de palmiers au sud-est de Sidi-Bou-Djenan. Il alla ensuite à sa
rencontre à la tête d'une cinquantaine de chevaux composant son
goum. Ils mirent l'un est l'autre pied à terre, s'embrassèrent, puis
ensemble entrèrent à Tougourt. Peu de jours après Selman faisait
exécuter des travaux pour mettre Tougourt en état de défense. La porte
dite Bab-Abd-er-Rahman était murée .les communications avec
l'extérieur n'avaient plus lieu que par le Bab-el-Khodra, où étaient
placés des agents chargés de surveiller l'entrée des étrangers.
L'enceinte de la ville était réparée et refaite entièrement sur certains
points reconnus trop faibles. Tels étaient les préparatifs contre les
Français, disait-on sans mystère, pour leur faire perdre du temps à un
siège, pendant qu'on les harcèlerait en rase campagne.
Le chérif Mohammed ben Abd-Allah, s'appuyant sur Tougourt,
devenu pour le moment son centre d'action, opéra quelques razzias
heureuses sur nos tribus, en avant de Géryville et de Laghouat.
L'échec moral plutôt que matériel que nous venions d'éprouver par
suite de ses coups de main très hardis réclamait une revanche
éclatante. Le gouverneur de l'Algérie donna l'ordre à tous nos
commandants d'avant-postes de faire harceler sans cesse les tribus
dissidentes par les tribus soumises afin que celles-ci ne fussent pas
elles-mêmes surprises et attaquées par lés premières. Les généraux
commandant les trois divisions faisaient attaquer simultanément le
chérif et tous les dissidents depuis la frontière de l'Est jusqu'à celle de
l'Ouest par des pointes profondes poussées par nos goums soutenus en
arrière par les petites colonnes mobiles de Géryville, Laghouat,
Boussada et Biskra. Ces irruptions de nos goums dans ces espaces où
les objectifs sont aussi mobiles que les intérêts matériels des tribus qui
les habitent, ne pouvaient naturellement avoir de but bien défini. On
laissa donc à chaque chef indigène le soin de frapper où son instinct de
guerre le conduirait, connaissant assez par expérience la prudence
habituelle de chacun d'eux, pour ne pas craindre d'entreprises trop
compromettantes. On avait confiance que ces coups frappés
inopinément des différents points de notre ligne du Sud, produiraient
une grande perturbation chez nos ennemis qui, fuyant un danger, se
précipiteraient dans l'autre.
Des préparatifs furent faits sur toute la ligne dans les derniers jours du
mois d'octobre 1853. Notre khalifa Si Hamza ould Bou-Beker, à la
tète de 1,000 cavaliers et 1,200 fantassins de ses ksour et si Chérif Bel
Arche avec ses contingents des Oulad-Nayls et des Larbâa se tinrent
prêts à marcher, le premier de Géryville, dans la direction de Metlili,
et le second de Laghouat, sur Berryan ; les goums de Bousâda et de
Biskra se rassemblèrent en avant de ces postes, pour se porter
également dans le Sud. Des goums de réserve furent appelés des tribus
limitrophes du Tell pour protéger les populations du Sud, dont les
guerriers allaient être lancés en avant et, dans le but de couvrir le flanc
droit de cette grande offensive, trois camps de cavaliers arabes, tirés
des subdivisions de Mascara, Sidi-bel-Abbès et Tlemcen, commandés
par des officiers français, furent établis pour battre de ce coté le sud-
ouest de la province et surveiller les dissidents de la frontière
marocaine.
L'un de ces goums, celui de El-Aguer, eut l'honneur de préluder par
une action vigoureuse aux opérations de la campagne. Son chef, le
capitaine Lacrételle, attaqua le 26 octobre à Brazia, sur le Chot El-
Gharbi, les Rézaïna insurgés, mêlés aux Maïas du Maroc et. les
vainquit dans un combat acharné, dans lequel ils perdirent 150 morts,
250 fusils et deux drapeaux.
Dès les premiers jours de novembre nos corps indigènes, soutenus en
arrière par nos petites colonnes mobiles, s'ébranlèrent à la fois. Dans
cette marche en bataille, le commandant supérieur de Laghouat, au
centre de la ligne, n'attendit pas dans son impatiente ardeur les
mouvements des ailes et se porta trop rapidement jusqu'à Berryan et
Guerara, avant que celles-ci eussent eu le temps de marcher à sa
hauteur. Il fallut rappeler en arrière les goums de Laghouat qui,
parvenus le 16 novembre à Guerara, alors que le khalifa Sidi Hamza,
retenu par les pluies torrentielles sur l'Oued-Seggeur, n'avait pas
encore atteint le pays de Metlili, et se trouvait là dans une situation
isolée et comme un point de mire pour tous nos ennemis. Toutefois
cette pointe prématurée du commandant du Barrail, ne laissa pas que
de produire dans le Sud une impression considérable, en donnant à nos
ennemis la mesure des marches hardies que nos soldats ne craignaient
plus de faire dans les régions sahariennes.
Cette manoeuvre produisit notamment un grand effet sur les villes de
l'Oued-Mzab, qui renouvelèrent leurs protestations de soumission et se
mirent en relations plus intimes avec le commandant supérieur de
Laghouat.
Cependant le khalifa Si Hamza avait pu franchir ,le 9 novembre, les
eaux de l'Oued-Seggeur et continuer sa marche sur Metlili. Les
habitants de cette oasis et les Chamba-Berazga qui se meuvent autour
d'elle, quoiqu'ils fussent ses serviteurs religieux, n'étaient pas tous
disposés à le recevoir, mais à son approche tous les partis se mirent
d'accord pour faire acte de soumission à ce serviteur de la France.
Le 18 novembre, le khalifa s'établit sous les murs de Metlili, à une
journée de marche des grandes villes de l'Oued-Mzab qui lui
montrèrent, comme au commandant du Barrail, d'excellentes
dispositions.
Pendant que les événements que nous avons rapportés, pour indiquer
la marche générale des opérations, s'accomplissaient dans le sud-
ouest, les contingents indigènes de Bousâda et de Biskra, placés
d'abord en observation à Sâada et à Aïn-Rich, dès les premiers jours
de novembre, ne restaient point inactifs. Le 20 novembre 500 chevaux
d'élite conduits par le kaïd Si Ahmed bel Hadj ben Ganâ, furent lancés
sur les villages au sud de Dzioua. Sur leurs traces et sous leur
protection, marchaient des groupes de Selmia, de Rahman et d'Oulad-
Moulat, accourant à leurs palmiers de l'Oued-Rir', pour en faire la
récolte. Enfin, pour prévenir toute entreprise du côté de l'Oued-Souf,
un autre goum, sous les ordres du kaïd Ben Chenouf, alla battre le
pays entre El-Oued-Souf et Tougourt.
Le 24 novembre Si Ahmed bel Hadj, campé à Dzioua, y apprend la
réception pacifique de la colonne de Laghouat à Guerara et profite de
l'ébranlement qu'elle a produit pour se jeter sur les villages où les
Oulad-Saci révoltés ont abrité leurs richesses; il y pénètre le 29 après
une longue marche de nuit, s'empare des villages de Taïbel et El-Alia
et des approvisionnements de blé, d'orge, de dattes, de tentes,
d'étoffes, d'armes, ainsi que des chameaux qui y étaient renfermés.
La seconde et la plus remarquable période de cette brillante campagne
va s'ouvrir maintenant. Si Hamza venait d'entrer sans coup férir à
Metllili, mais la soumission de cette bourgade et des Chamba-Berazga
qui l'environnent, ne pouvait être que très éphémère, tant que le chérif
Mohammed ben Abd-Allah resterait établi à Ouargla, car ces
populations nouvellement soumises, abandonnées à elles-mêmes,
n'étaient pas capables de lutter avec le chérif et de maintenir leur
indépendance à son égard.
Le marabout Si Hamza qui ne s'était annoncé jusque la que sous
l'égide, pour ainsi dire, de son influence religieuse sur les gens de cette
contrée, irait-il combattre jusqu'à Ouargla pour le compte de la France,
celui qui tenait encore contre elle le drapeau religieux des
Musulmans?

Dixième Partie de la note historique de Touggourt

mardi 15 juin 2010, 23:01

La circonstance était délicate et l'on comprend que ce chef réfléchit


longtemps et sérieusement avant de s'engager dans cette audacieuse
expédition à plus de 60 lieues au delà de Metlili. C'est ce qui explique
qu'il resta près de vingt jours campé sous les murs de cette ville. Au
reste on ne saurait trop louer la prudence et la circonspection de sa
conduite en présence des difficultés immenses qu'il avait à vaincre.
Que l'on songe en effet à ce qu'il fallait de hardiesse à notre khalifat,
en ne parlant ici que des périls matériels de l'entreprise, pour franchir
avec une troupe indigène, sans organisation et sans consistance, les
solitudes qui les séparaient de son adversaire et se trouver ensuite face
à face avec lui au milieu d'un système d'oasis où l'eau manque à qui
n'est pas maitre des villes, et où les villes entourées presque toujours
d'un fossé plein d'eau et cachées au milieu de jardins inextricables,
pourraient résister même aux efforts d'une colonne française munie
d'un équipage de siège . Ajoutons qu'une telle témérité ne pouvait être
permise qu'à un chef indigène tenant comme Sidi Hamza, d'une main
l'épée du guerrier et de l'autre le chapelet du marabout.
Si Hamza passa donc 18 ou 20 jours devant Metlili, envoyant
adroitement sonder les dispositions de ses adversaires et réveiller chez
eux. le respect et l'affection pour le nom de ses ancêtres les Oulad-
Sidi-Cheïkh ; il fit surtout parler à ses frères Si Naïmi et Si Zoubir qui
étaient au nombre des partisans du chérit. Enfin, à force de patience et
d'adresse, il parvint à débrouiller l'écheveau de la résistance qu'il avait
devant lui. Quelques paroles amies lui arrivèrent d'abord de Ouargla,
apportées par un homme de la tribu du Mekhadma qui s'était sauvé au
péril de ses jours. Peu après, Si Zoubir, son plus jeune frère, vint lui
faire de la part de quelques hommes influents des Châmba-bou-
Rouba, Mekhadma et Said-Atba, des protestations de dévouement.
Enfin , le cheïkh Taïeb ben Babia, chef de Negouça, lui ayant fait
savoir qu'il était tout à lui et aux Français et qu'il lui livrerait les portes
de la ville, Si Hamza n'hésita plus à se porter en avant.
Dès que le Gouverneur général appris cette résolution, il prescrivit au
commandant du Barail de se porter avec sa colonne a hauteur de
Guerara, et, au commandant Niqueux, de la colonne de Geryville.de
marcher sur Metlili pour appuyer le mouvement du khalifa.
Ce fut le 5 décembre que Si Hamza partit de Metlili avec sa petite
armée indigène, se dirigeant sur l'oasis de Negouça. Lorsque après
plusieurs journées de marches pénibles au travers des steppes
rocailleuses du désert, il parvint a 4 lieux de Negouça, les envoyés du
cheïkh Ben Babia, resté fidèle à sa parole, se portèrent à sa rencontre
et le lendemain il fit son entrée dans la ville où il établit ses
approvisionnements et ses impediments , sous la garde d'une partie de
ses fantassins; puis avec la partie la plus mobile et la mieux disposée
au combat, il marcha rapide-ment sur le douar des partisans du chérif.
Cependant celui-ci qui n'ignorait plus qu'il y avait chez les Chambâ-
bou-Rouba, les Mekhadma et les Saïd-Atba, des éléments de défection
et qu'un ennemi redoutable s'apprêtait à le combattre, avait parcouru
ses ksour et ses douars pour stimuler le zèle des siens et était parvenu
a réunir sous ses drapeaux, à Ouargla, près de 4,000 hommes,
fantassins et cavaliers. Cette masse s'avançait sur Negouca, le jour
même où Si Hamza en sortait pour attaquer les dissidents. Mohamed
ben Abd-Allah, arrivé sous les murs de la ville, se disposait à l'enlever
de vive force, lorsque la nouvelle de la marche de Si Hamza se
répandit avec rapidité parmi les siens et les jeta dans une grande
confusion. Quelques coups de fusil tirés sur eux de Negouça, mirent le
comble au désordre et en un instant la débandade fut générale.
Les gens d'Ouargla et autres ksour des environs, coururent à la défense
de leurs villes; les Makhadma, Saïd-Atba, Chamba-bou-Rouba,
s'élancèrent vers leurs douars et il ne resta plus auprès du chérif que
les gens des Larbaâ et Oulad-Nayl, avec lesquels il se mit en toute
hate a suivre les traces de Si Hamza. Celui-ci avait fait grande
diligence et dès le point du jour il s'emparait de quelques troupeaux,
puis continuant sa marche le jour et la nuit suivante, il se trouva en
présence du chérif et de ses partisans, qui avaient doublé de vitesse
pour venir protéger leurs richesses si fort compromises. Au point du
jour Si Hamza aperçut l'ennemi posté sur des dunes formées par les
sables, dans les si-nuosités desquelles il avait disposé ses cavaliers et
ses fantassins. Notre khalifa sans s'en laisser imposer par ces énormes
masses de sable qui cédaient sous le poids des hommes et des
chevaux, s'élança à la tête des siens contre ces véritables remparts
naturels et suivi par les fantassins de nos ksour, par ceux de Stitten, en
particulier, et par quelques cavaliers intrépides. La mêlée devint
générale ; Si Hamza animant les siens par son exemple, combattait au
premier rang; bientôt son cheval est tué et il est blessé lui-même à la
main. Saisi peu d'instants après corps à corps par El Hadj Taïeb, des
Beni-Méida, l'un des partisans du chérif, le plus renommé par son
courage, il ne peut se débarrasser de cet adversaire qu'en lui cassant la
tête d'un coup de pistolet. Mais les gens du chérit tenaient bon et les
assaillants harassés de fatigue s'étaient retirés en arrière pour
reprendre haleine. Le choc avait été rude et meurtrier et les deux partis
avaient éprouvé des pertes sensibles. Ben Nacer ben Chohra, le bras
droit du chérif, gisait sur le sable grièvement blessé.
Cependant Si Hamza se préparait a recommencer la lutte et courant de
l'un de ses contingents a l'autre, choisissait les plus braves pour en
faire une tète de colonne d'attaque, quand il vit s'avancer vers lui huit
hommes à pied conduisant un cheval de soumission en criant : Au
nom de Dieu, nous vous demanons l'aman ; nous vous demandons à
venir sous votre drapeau
et sous celui de la France !.
Le khalifa suspendit ses préparatifs de combat, fit dire aux insurgés de
s'arrêter et rassemblant ses kaïds les consulta sur ce qu'il était
convenable de faire. " Donnez leur l'aman, lui dirent-ils, les Français
eux-mêmes s'ils étaient ici n'hésiteraient pas à l'accorder, mais nous
savons qu'ils sont miséricordieux et qu'ils pardonnent avec joie à leurs
ennemis vaincus. Si Hamza se rendit à leurs désirs.
Quant au chérif il n'était plus là. Suivi de quelques cavaliers et d'un
chameau portant presque à l'état de cadavre son lieutenant Nacer ben
Chôhra, grièvement blessé,il s'éloignait sur Tougourt auprès de son
ami Selman ben Djellab. Mais comme nous l'avons déjà dit le chérif
avait trop peur d'etre pris en se tenant enfermé dans une ville. Après
quelques jours de repos, il se remettait en marche et allait vivre en rase
campagne entre Tougourt et le Souf, nourri, approvisionné par les
soins de Selman.
Nacer ben Chohra, lui, resta a Tougourt, dans l'impossibilité où il était
de suivre son maître. Le moment est venu de dire quelques mots sur ce
personnage que nous reverrons encore souvent en scène.
Les Ben-Chôhra ont pour ancétre un certain Ali, habile fauconnier,
originaire des Chorfa du Maroc, qui vint vers la fin du XVI° siècle
s'établir avec quelques tentes chez les Mamra, l'une des quatre
fractions des Larbàa, alors installés dans le Zab, près de Biskra.
Guandouz, fils d'Ali, se signala dans les luttes que les Larbaa
soutinrent pour s'implanter définitivement sur le territoire qu'ils
occupent encore aujourd'hui au sud de Laghouat et il acquit une
grande renommée.
Les Larbâa formaient une sorte de petite république oligarchique,
dirigée par les principales familles de chaque fraction.
Guandouz reçut du gouvernement turc un cachet et des présents
comme chef de cette tribu, avec pouvoir de nommer les cheikhs sous
ses ordres. Son fils Chaouï lui succéda dans cette position
prépondérante, mais la discorde se mit parmi ses enfants et dans cette
famille, comme dans le plus grand nombre des familles indigènes
nobles ; deux partis se formèrent, des luttes sanglantes eurent lieu et se
renouvelèrent fréquemment chez les Larbàa.
Ben Chohra resté maître après plusieurs combats et la mort de son
compétiteur El-Bey, était le chef de la tribu au moment de la conquête
française. Lorsque notre action s'étendit vers le Sud il fut nommé kaïd
des Larbaa. Ennemi de Ben Salem, qui était le chef de la famille la
plus puissante de Laghouat, il lutta sans cesse contre lui et fut tué à El-
Fedj, laissant un fils nommé Nacer.
Nacer ben Chôhra hérita de toute l'influence de ses ancêtres. Cachant
ses ressentiments contre Ben Salem, il accepta la position d'agha des
Larbaa, sous ses ordres, lorsqu'en 1846 celui-ci fut investi khalifa du
Sud. Mais toute entente était impossible entre ces deux hommes et
leur mésintelligence qui avait plusieurs fois troublé la tranquilité du
pays, détermina l'autorité a examiner lequel des deux il convenait de
destituer.
Inquiet d'un ordre qui le mandait à cet effet a Médéah, Nacer prit le
parti de s'enfuir, emmenant avec lui ses partisans et raziant les tentes
de ses adversaires sur son passage. Il rejoignit alors (1851) le chérif
Mohammed ben Abd-Allah dans les environs de Ouargla et se montra
l'un des plus énergiques défenseurs de Laghouat, attaqué par nous en
1852.
Depuis cette époque, malgré la soumission des Larbaa, il ne cessa, en
compagnie du chérif Mohammed ben Abd-Allah, de nous faire une
guerre continuelle. Nous le reverrons souvent dans le cours de ce
récit . Nacer ben Chohra représente la branche aînée des descendants
d'Ali fils de Guandouz dont le souvenir a été conserve par un chant
populaire bien connu dans le Sud. On le dit compose par le marabout
El-Hadj Aissa, de Laghouat, en l'honneur du fauconnier Ali, l'ancêtre
de la famille; en voici la traduction ;
Dés qu'apparait l'aurore, mon premier soin est de seller ma monture
pour aller roder dans le désert,
Légèrement Vêtu, j'ai Sur mes deux épaules mes faucons, mes
compagnons.
Je saute sur ma gracieuse jument qui au seul bruit d'un éternuement
s'emporte avec la vitesse du vent.
A peine ai-je commence à galopper qu'une outarde se présente à mes
yeux, sortant d'un massif de thym.
Quelle joie pour moi de voir cette belle proie ! et je lâche aussitôt mon
faucon favori.
Il s'élève dans les airs, redescend plus vite qu'une balle, enlève sa
proie et revient à son maître.
Les faucons que j'aime le plus ce sont- ceux qu'on appelle bourni.
Leurs maîtres s'attachent tellement à eux qu'avant de leur rendre la
liberté ils leur font au bec une marque avec un fer tranchant, afin de
pouvoir les reconnaître l'année suivante.
Ceux-là, un seul mot de leur maître suffit pour les rappeler et quand
vous les lancez sur des outardes, ils ne sont pas longs à vous en rendre
maîtres.
J'aime ces nobles,qualités de faucon; j'aime en faisant galopper ma
cavale, à leur chanter des chants mélancoliques.
La veille du jour de chasse, Je ne les laisse pas dormir, leur colère
retombera sur le gibier.
Heureux d'avoir des faucons, j'ai encore le bonheur d'être dans
l'aisance,
Ma tente en brillants poils de chameau est gardée par des esclaves qui
ne connaissent que leur maître.
Et il y a dedans des belles dont la vue est éblouissante comme
celle de charbons ardents placés sur un blanc tapis de neige.
On ne peut nier que la chasse ne soit un exercice louable, car tous
l'aiment : saints, prophètes ou simples humains.
C'est ainsi ma belle cavale, que parcourant ensemble les déserts, nous
passons tantôt dans les sentiers difficiles, tantôt dans de belles plaines,
à l'aspect pittoresque, poursuivant la trace des outardes et n'ayant pour
compagnons de route que nos chers faucons.
C'est à EI-Hamadjin (entre Laghouat et le Mzab) qu'il nous faut passer
l'hiver.
Quel bonheur de faire veiller là nos faucons, au milieu de gens
honorables et de nous montrer à nos rivaux, nous promenant dans de
riches vailles.
Mon Dieu! fait moi savoir ce que je suis, car je ne crois pas qu'il y ait
sur la terre un cavalier aussi redoutable que moi !
Allons donc visiter ce désirable lieu de Sahouana (prés de Laghouat).
Promenons-y nos faucons avec leurs poitrines semées d'étoiles
brillantes comme celle du Firmament.
Apres avoir quitté cet endroit fertile nous arriverons à un terrain ' aride
et l'ayant traversé nous trouverons un sol couvert de verdure.
Nos faucons lancent une chrétienne (nom donné à l'outarde), ivre,
endormie, avec un collier au cou, ne se doutant pas de la surprise qui
l'attend.
Mon cher faucon s'élance dans les airs, redescend comme une flèche
et tombe sur la pauvre chrétienne.
Je lui arrache les beaux habits et lui fait goûter l'amertume de la mort.
La victime désespérée se déchire les joues jusqu'au sang et se noircit
la figure en signe de deuil.
Le chérif après avoir vu ses lieutenants les plus dévoués et les plus
intrépides tomber à ses côtés, avait donc fui, délaissé de presque tous
ses partisans, abandonnant à notre discrétion et nous laissant le soin de
recueillir sous notre protection toutes les villes et les tribus
sahariennes qui avaient armé contre nous.
Ces résultats que nous avions obtenus par l'offensive simultanée de
nos goums, sur un théâtre d'action presque indéfini et sous l'appui
moral de quelques centaines de bayonnettes, avait dépassé nos
espérances.
Après la capitulation des dissidents, réglée sur le champ de bataille. Si
Hamza reprit la route de Negouça et fut salué, chemin faisant, par les
acclamations des tribus venant en foule lui présenter le cheval de
soumission. Sa marche devint un véritable triomphe jusqu'à l'oasis de
Ouargla, où on le força de s'arrêter, à Rouissat, dans la kasba que le
chérif s'était fait construire, pour que sa victoire fut bien constatée aux
yeux de tous.
Afin de mettre à profil le trouble et la confusion qui régnaient dans les
tribus, afin de ne pas donner au chérif le temps de se remettre des
échecs qu'il venait d'essuyer, il fut décidé que le colonel Durrieu,
commandant la subdivision de Mascara, rejoindrait le khalifa Si
Hamza, pour consacrer par l'apparition du drapeau de la France sur le
théatre des événements, la conquête que ce chef venait d'accomplir et
ensuite préparer l'organisation de ce pays. Le colonel Desvaux,
commandant la subdivision de Batna, agissait de son coté vers
Tougourt et le Souf pour empêcher le chérif de reconstituer un centre
quelconque de résistance; mais l'Oued-Rir' restait toujours là sous la
possession de Selman, souffrant du blocus de l'interdiction de tout
commerce, mais incapable de se soustraire au joug qui pesait sur lui.
Le Souf continuait sa politique tortueuse à notre égard, protégeant le
chérif en sous main, tout en envoyant des Miad protester de sa fidélité
à Biskra. La tranquillité ne pouvait donc être de courte durée.
En effet, après avoir passé quelque temps dans l'ombre, sur la frontière
tunisienne, le chérif s'étant refait une bande d'une centaine de
cavaliers, se rapprochait du Souf où il attendait l'été. Tous nos
nomades partant à cette saison pour le Tell et laissant le Sahara désert,
il espérait opérer quelque coup de main sur les Oulad-Naïl.
Voici quelles étaient les dispositions prises en vue de parer a ces
éventualités. Un goum d'une centaine de chevaux à Zeribet-El-Oued,
protégeait le Zab. Cent chevaux au bordj de Saada couvraient l'Oued-
Rir' ; enfin, cent chevaux au bordj de Doussen offraient un point
d'appui aux Oulad-Zekri, dont les troupeaux paissaient encore dans les
ravins qui forment les sources de l'Oued ltel. Les Oulad-Moulat,
espérant obtenir l'autorisation d'enlever leurs dattes, étaient encore au
mois d'avril à Bou-fegoussa, a l'est de l'oasis de Sidi-Khelil.
Vers le commencement du mois, ils enlevèrent quelques troupeaux
aux Oulad-Sahia. Ceux-ci et les Rebaïa se réunirent en grand nombre
pout tomber à leur tour sur les Oulad-Moulat qui étaient sur leurs
gardes; les insoumis survinrent inopinément; ils étaient donc attaqués
par ceux qu'ils voulaient surpendre.
Le combat fut vif. Les Oulad-Sahia laissèrent sur le terrain une
quinzaine de morts et perdirent une soixantaine de chameaux montés
par leurs Fantassins.
Tous les nomades étaient concentrés dans le Zab, se disposant à
prendre la route du Tell ; il ne restait plus que quelques caravanes des
Selmia et des Rahman qui étaient encore à Meraier, occupés à enlever
leurs dattes, lorsque le commandant supérieur de Biskra apprit que le
chérif s'étail mis en route pour tomber sur ces caravanes. Il fit partir
immédiatement tous les goums des nomades pour Meraïer, mais déjà
le chérif avait traversé l'Oued-Rir'. Le chérif, en effet, était parti avec
cent cavaliers et quatre cents fantassins montés sur des chameaux,
sans que rien trahit sa marche ; il franchit plus de cent lieues et tomba
sur l'Oued-Djedi à cinq lieues de l'oasis de Sidi-Khaled. Le chérif
enlève plus de 2,000 moutons et près de 200 chameaux, 45 tentes. Le
fils du cheikh des Oulad-Harkat, le jeune Taïeb ben Harzallah, rallie
son monde, file le long de l'Oued-Djedi, jusqu'au Bordj-de-Doussen.
Avec le kaid Si Ahmed ben Bouzid, ils en partent au nombre de cent
cavaliers et cent cinquante fantassins. Pendant que les Oulad-Harkat
sont sur la piste du chérif, le commandant supérieur donne ordre au
brigadier de spahis El Arbi Mamelouk de se porter avec 150 chevaux
droit vers l'Oued-Rir' sur la ligne de retraite du chérif. Au lieutenant
Amar, il était prescrit de se diriger de Zeribet-el-Oued sur les puits du
Souf. Ainsi, si le chérif échappe aux Oulad-Harkat, il peut encore être
atteint par le brigadier El Arbi; s'il évite celui-ci, reste encore
la chance que le lieutenant Amar le rencontre. Mais, dès le 1° mai au
soir, Si Ahmed ben Bouzid aperçoit aux environs d'El-Fouhar les feux
de bivouac du chérif. Taïeb ben Harzallah veut attaquer de suite pour
se donner toutes les chances de la surprise. Mais le kaïd ben Bouzid
remet l'attaque au lendemain. Le 2 mai, au matin, Taïeb et ses Oulad-
Harkat, animés par l'espoir de reprendre leurs troupeaux, se jettent
intrépidement sur l'ennemi. Les gens du chérif sont mis dans le plus
grand désordre; lui-même couché en joue par deux cavaliers n'échappe
que grâce au dévouement d'un de ses nègres. Cependant Si Ahmed
ben Bouzid au lieu d'achever le succès, se tient à l'écart avec son
goum. Les ennemis reviennent de leur première surprise, voient le
petit nombre des assaillants et recommencent la lutte en gens
désespérés. Taïeb et ses gens sont ramenés et Ben Bouzid prend la
fuite avec ses soixante-dix cavaliers, sans brûler une amorce. Les
Oulad-Harkat laissèrent sur le terrain 32 hommes tués, beaucoup de
blessés et 147 fusils. Quant au chérif, il continua sa re-traite sur
Dzioua et entra en triomphe à Tougourt. Cette fois encore, comme
après le combat de Metlili, comme après la prise de Laghouat, il se
relevait par un de ces coups hardis qui aurait pu lui coûter cher, sans la
lâcheté du kaïd Si Ahmed ben Bouzid. Mohamed ben Abdallah
ramena son monde auprès de Taïbet, où il était dans une excellente
position pour continuer ses intrigues sur l'Oued-Rir et sur le Souf, et
en même tcmps a portée de tenter encore quelque entreprise contre nos
gens. Excité par le chérif a faire la guerre sainte, Selman se rend à El-
Oued, à la tête de quatre-vingt cavaliers; les villages du Souf
procurent leurs contingents. Guemar seule ferma ses portes à Selman.
Selman, de retour à Tougourt, fait tous les préparatifs d'une
expédition; il annonce qu'il va se mettre en mouvement avec tout
l'Oued-Rir', Souf et le chérif qui déjà campe entre Tougourt
etTemacin. Il dit qu'aprés avoir chatié Meraier de ses bonnes
dispositions pour les Français, ils se jetteront sur le Zab. Mais tout
cela n'était que pure forfanterie. Le Souf n'envoya que quelques jeunes
gens sans importance; Temacin ne bougea pas, grâce aux bons
conseils du marabout Tidjani Si Mohamed El Aïd. Réduit à ses seules
forces, Selman renonce à ses projets et se venge par de nouveaux
meurtres, de nouvelles confiscations, qui frappent les gens soupçonnés
avoir des sympathies pour nous. Enfin, ce qui prouvait combien
Selman se sentait peu solidement assis, c'est qu'il ne comptait plus,
pour nous combattre, que sur le fanatisme des populations sur
lesquelles sa naissance lui donnait jadis tant de prestige. Selman,
abdiquant le rôle de cheikh, de sultan de Tougourt, se déclarait le
khalifa du chérif. Mettant à profit les bonnes dispositions des gens de
Guemar, le colonel Desvaux envoya le sous-lieutenant Rose, avec un
goum, faire la reconnaissance de la route d'El-Faïd au Souf. M. Rose
fut bien accueilli a Guemar et sa mission s'accomplit sans accident. Au
mois d'août, voulant punir la tribu des Lakhedar des nombreux vols
qu'elle avait commis et de plusieurs attaques a main armée, le
commandant supérieur de Biskra se rendait, avec un escadron de
chasseurs, au milieu de leur campement, près de Sidi-Okba. Comme
on refuse de lui livrer les coupables, il inflige une amende et emmène
les troupeaux comme garantie. Les Lakhedar essayent de les reprendre
par les armes; on leur lue dix hommes.
Telles furent nos démonstrations pendant cette courte période ; mais,
afin d'isoler de plus en plus Selman, l'interdiction de commerce fut
levée pour tous les villages du Souf, excepté celui d'EI-Oued, dont les
manifestations hostiles ne pouvaient être pardonnées. Dans les autres,
au contraire, nous avions de nombreux partisans; il fallait leur donner
l'ascendant. Les gens d'EI-Oued virent là un indice certain que nous
prenions nos dispositions pour l'hiver prochain. Ils voulurent
détourner le coup qui les menaçait; ils envoyèrent un miad à Biskra.
On leur imposa 50,000 francs d'amende, mais le parti hostile l'emporta
encore sur celui de la paix, et ces démarches n'aboutirent pas.
Le 2 novembre, le brigadier El Arbi Mamelouk se portait, avec 250
chevaux de goum, jusqu'auprès d'El-Ouïbet, et enlevait plus de 5,000
moutons et 100 chameaux aux rebelles. Il ramenait sa proie, lorsqu'il
fut assailli par la cavalerie ennemie. Notre goum charge d'abord, puis,
apprenant que le chérif est la, une panique subite s'empare de nos
cavaliers, qui fuient de tous cotés sans qu'il soit possible de les rallier.
Afin de s'échapper
plus facilement dans les dunes, beaucoup mettent pied à terre et
abandonnent leurs chevaux. Dans cette échauffourée, nous eûmes
plusieurs morts, et les insoumis emmenèrent encore triomphalement à
Tougourt plusieurs chevaux, plusieurs prisonniers, dont un cheikh des
Sahari et un cheïkh des Oulad-.Moulat. Ce fut un incident fâcheux,
surtout au moment où l'insoumission des Oum-el-Lakhoua avait
amené un renfort important au chérif.
La première nécessité à remplir était de faciliter aux Selmia-Rahman
et Oulad-Moulat de faire la récolte de leurs dattes dans l'Oued-Rir'. Il
était à craindre que pour sauver leurs dattes, ces tribus ne prétassent
l'oreille aux menées de Selman pour les attirer dans son parti. Il fut
décidé qu'une colonne légère, composée de 800 chevaux de goum,
1,300 fantassins des R'amra, Amer, Oulad-Djelal, Sidi-Khaled, Oulad-
Zekri, appuyés par deux esca-drons de spahis et une compagnie de
tirailleurs indigènes, se porterait dans l'Oued-Rir,tatant le terrain,
n'avançant qu'à coup sûr, faisant appel à nos partisans et qu'elle irait
prendre position à Meggarin, à quelques heures de Tougourt. Faisant
face à Selman et au chérif dans cette position, on protégeait la récolle
de nos nomades. Le commandant Marinier, chef du bureau arabe de
Batna, commandait cette colonne légère. Le colonel Desvaux avec 500
bayonnettes du 68 eme de ligne, 3 escadrons de chasseurs et deux
obusiers devait se placer a Mraïer, servant de base d'opérations à la
colonne légère et lui prêtant une sorte d'appui moral.
Voici quelle était la situation des choses en ce moment; - c'est toujours
le colonel Seroka qui parle: -Le chérif était a El-Oued, cherchant à
décider cette capitale du Souf à se lever en masse pour aller au secours
de Tougourt. Selman forçait les habitants de la banlieue de Tougourt a
rentrer toutes leurs dattes dans la ville afin d'avoir un gage de leur
fidélité. La masse des populations était secrètement pour nous, mais
elle n'osait se prononcer tant que nous ne marcherions pas de façon à
opérer le renversement de Selman.
En même temps que la formation de la colonne mobile de Biskra, le
Gouverneur général avait prescrit le mouvement des deux autres
colonnes partant de Laghouat et de Bousâda, sous la protection
desquelles une offensive générale des goums allait étre dirigée dans le
Sud. '
C'est à ce moment que Selman, prévenu par ses espions de nos
préparatifs de campagne, écrivait au Gouverneur général la lettre que
l'on a lue en tête de ce travail, espérant que ses protestations
mensongères allaient détourner l'orage qui le menaçait tres
sérieusement cette fois.
C'était le 18 novembre, auprès du bordj de Taïr-Rassou, que le rendez-
vous avait été donné a tous les contingents de Biskra. Le commandant
Marmier se mettait en mouvement le 21,avec la petite armée
,emmenant un mois de vivre pour tout son monde, sur un millier de
chamaux .Il campait le 22 à Mraïer, le 24 a la hauteur d'Ourlana, le 25
à Sidi-Rached .Partout, sur son passage, les gens des oasis s'étaient
présentés protestant de leur désir d'avoir la paix avec les Français. Le
mouvement de cette colonne avait été si rapide, on s'attendait si peu a
une pareille offensive que ses éclaireurs enlevèrent à Sidi-Yahïa les
trois serviteurs de Selman occupés à faire payer une amende. L'un
d'eux, Talhaï, kaid de Tamerma, était un de ces coquins avec lequel
Selman dominait l'Oued-Rir' par la terreur. Ainsi donc, jusque là
personne n'avait bougé. Les négociations entamées depuis longtemps
avec l'Oued-Rir' portaient leurs fruits. Du reste le colonel Desvaux
adressait aux populations une proclamation où il leur disait que la
guerre n'était dirigée que contre Selman, cheïk de Tougourt, l'assassin
des enfants d'Abd-er-Rahman, son prédécesseur, et non contre les
populations écrasées par la tyrannie. Que le Souf restât sourd aux
sollicitations du chérif, que les grands villages de la banlieue,
travaillés par les émissaires des exilés qui suivaient la colonne,
montrassent assez d'énergie pour s'enfermer chez eux, il était probable
que Selman réduit aux seuls combattants de la ville et de la deïra,
n'oserait attendre et prendrait la fuite.
En arrivant à Ghamra, petite oasis a 4 lieues au nord de Tougourt, on
trouve le village abandonné; il n'y restait plus que les femmes, les
enfants et les vieillards. Toute la population virile s'était rendu en
arme à Tougourt. Les gens de Ghàmra ne pouvaient donner pour
excuse la pression de Selman, car c'était la nuit précédente même,
pendant que la colonne campait à Sidi-rached, à quelques pas d'eux,
qu'ils avaient abandonné leur pays. Ils ne pouvaient ignorer avec quel
respect de là propriété, quelle discipline et quel bon ordre, la petite
armée indigene avait traversé toutes les oasis depuis Mraïer. Il fallut
donc infliger un châtiment à Ghamra. Le châtiment pouvait donner de
l'ascendant aux partisans qu'on avait dans Nezla, Tabesbest,
Zaouïa.qui avaient fait dire Cent fois qu'ils n'attendaient que la
présence d'une colonne française pour se prononcer. Après qu'on eut
fait sortir ce qui restait de la population, le village fut livré au pillage.
Dans l'après-midi la colonne arriva devant Meggarin. Celle-ci fit mine
de vouloir résister, mais quand on eut pris les dispositions pour
l'enlever de vive force, la population jetant ses fusils vint en masse
demander merci.
A Meggarin le commandant Marmier apprit que le cherif était-a la
veille d'entrainer les contingents du Souf. Tout donnait a croire qu'en
se portant sur Taïbet-el-Gueblia, oasis sur la route de Tougourt à El-
Oued, on parviendrait à en imposer au Souf, à y retenir les
contingents, à faire échouer ainsi les manœuvres du chérif. Le
mouvement sur Taïbet avait en outre l'avantage d'inspirer à Selman,
qui devait déjà connaître la marche du colonel Desvaux, la crainte de
se voir coupé son unique ligne de retraite, mission des goums, pendant
que la colonne française marchait directement sur Tougourt.
En conséquence le colonel Marinier donna l'ordre au kaïd Si
Mohammed bel Hadj de s'établir avec 400 cavaliers et autant de
fantassins à Tala, en avant de Ghamra, afin de garder les
communications avec Mraïer et isoler Tougourt et l'Oued-Rir',
pendant la pointe qu'il allait faire dans l'Est. Le 27, dans l'après-midi,
le commandant Marinier se met en route pour Taibet avec le reste de
ses forces. Si El Gharbi, beau-frère du marabout Si Mohammed el
Aid, le chef spirituel Tidjani des Oulad-Saïah, propriétaire de Taibet,
précédait la colonne dans le village. Pendant la nuit un émissaire de Si
El Gharbi arrive au bivouac et annonce que la veille le chérif a fait son
entrée a Taïbet, non seulement avec tout son monde, mais avec de
nombreuses bandes recrutées dans les villages du Souf. Le
commandant Marinier ne pouvait plus songer a marcher sur Taïbet,
qui est un grand village de 400 maisons, ou magasins, bâti au milieu
de dunes de sable impraticables pour les manœuvres de cavalerie.
D'ailleurs le but principal de retenir les gens du Souf chez eux était
manqué, il ne restait plus qu'à se replier sur Meggarin, où Si Ahmed
bel Hadj fut rallié le 28 dans l'après-midi.
A la même heure le chérif faisait son entrée dans Tougourt avec plus
de 2,000 fantassins et 400 cavaliers.
La colonne légère était campée sur le plateau qui domine Meggarin ; à
droite elle s'appuyait sur l'oasis, à gauche dans la plaine de Taïbet. Le
village de Meggarin était à une demi lieue en avant à droite.
Le 29, au matin, grâce à l'oasis de Tougourt qui leur permettait de
dérober entièrement leur mouvement, Selman et le chérif se disposent
a aller attaquer le camp de Meggarin. Le mouvement de retraite de
l'avant-veille leur avait inspiré une grande confiance. Les nombreux
troupeaux de chameaux qui paissaient à leur vue, ces mulets, des
bagages, c'était une proie qui alléchait ardemment leurs bandes. Le
vice de la position de la co-lonne, obligée de s'appuyer à une oasis
sourdement hostile, pour être maîtresse de l'eau, ne leur avait pas
échappé, aussi croyaient-ils marcher a une victoire assurée, beaucoup
de non combattants suivaient pour prendre part au pillage.
Pendant que Selman et le chérif, à la tête de leurs cavaleries réunies,
devaient se déployer dans la plaine, pour attirer l'attention vers l'est,
les nombreux saga cheminant dans les replis de terrain devaient se
glisser derrière la large bande de palmiers de Meggarin, se jeter dans
le village, l'occuper fortement, marcher et tourner le camp. Ce plan
combiné faillit réussir.
A la première nouvelle de l'apparition de l'ennemi, le commandant
Marmier donna l'ordre à ses fantassins de défendre le camp et de
border l'oasis et il forme ses escadrons. Cependant le goum de Si
Ahmed bel Hadj ben Gana avait été lancé pour déblayer le terrain. Ben
Gana est ramené. Les balles des cavaliers ennemis viennent presque
déjà dans le camp. Au même moment les saga surgissent en poussant
des cris féroces de tous les recoins et se précipitent vers le village dont
les habitants ont déjà ouvert le feu sur nous. Ce fit le moment critique
de la journée. Le village était la clef du champ de bataille. Le peloton
de spahis du lieutenant Amar, le premier formé, est lancé pour
contenir les goums qui débordent déjà sur la gauche. Le capitaine
Vindrios, avec ses tirailleurs, arrête net les fantassins dont les cadavres
couvrent déjà les bords du fossé de Meggarin. Le lieutenant Amar a
chargé avec un admirable élan. Mais les cavaliers du chérif, un
moment refoulés reportent leur drapeau en avant. Alors arrive
l'escadron du capitaine Courtivron, tous les goums des Oulad-Derradj
et des Sahari. Le capitaine de Courtivron se précipite bien massé au
milieu des ennemis ; le goum ne tient pas, les fantassins fusillés de
flanc par les tirailleurs, tournés par la cavalerie ne songent plus qu'à
fuir. Alors ce n'est plus un combat, c'est une poursuite. Avec le plus
grand à propos le capitaine Vindrios se jette en avant suivi d'une
section de ses tirailleurs; tandis qu'avec l'autre le lieutenant Jouanneau
escalade le village intrépidement. Les saga de Ghamra, quelques
Oulad-Djelal suivent les tirailleurs dans Meggarin et en chassent les
habitants auxquels s'étaient joints déjà des fantassins du dehors. Dès
ce moment le succès n'était plus douteux. Selman et le chérif fuyaient
à toute vitesse, abandonnant leurs fantassins qui, débordés, enveloppés
dans la plaine, cherchaient à se sauver dans toutes les directions. Le
lientenant Rabolle, détaché de l'escadron, poussa la pour-suite jusqu'au
delà de la Sebkha. Cependant le commandant Marinier est averti qu'un
grand nombre de fantassins avec leur drapeau et leur musique s'étaient
réfugiés dans un jardin de Meggarin et se muniraient disposés à y
vendre leur vie. Tout faisait croire qu'il y avait là un personnage
important. On sut depuis que c'était le mokaddem de Nezla, un des
plus chauds partisans de Selman et qui y fut tué. Le commandant fit
arriver les tirailleurs au pas de course et mettre pied à terre au
capitaine Clavel avec une partie de son escadron. Entraînés hardiment
par leurs chefs, spahis et tirailleurs se précipitèrent franchissent les
murailles, sous le feu désespéré de ces fantassins qui se sentaient
perdus ; quelques-uns à peine échappèrent, tous les autres restèrent
morts sur le terrain. Ce fut le dernier épisode de la journée. Il était
alors près de 2 heures de l'après-midi; ce combat avait commencé à 9
heures. Un incident peut donner une idée de ce que la déroute de
l'ennemi eut d'affreux. La multitude des fuyards se pressait avec une
telle confusion sur le pont de Bab-El-Khodra, unique issue pour entrer
dans Tougourt, que treize hommes étouffés dans la presse tombèrent
morts dans le fossé.
Prés de 1,000 fusils, 100 sabres, cinq drapeaux, tels étaient les
trophées de ce brillant combat dont le capitaine Seroka, chef du
bureau arabe de Biskra et l'un des principaux acteurs de ce fait de
guerre, nous a laissé le récit mouvementé qu'on vient de lire.
Les pertes de l'ennemi étaient énormes; abandonnés par les goums, les
malheureux saga de Selman et du chérif fuyant dans cette plaine
inondée par nos cavaliers avaient jonché leur fuite de cadavres. On
évalua les blessés et les tués à près de 500. Quant a nous, nous ne
comptions que 11 morts et 46 blessés. Le commandant Marinier garda
la position si bravement conquise et attendit les résultats du combat de
Meggarin. Le 30, au matin, il fit faire une grande patrouille par 200
chevaux tout le long du flanc oriental de l'oasis de Tougourt ; il
voulait juger de la confiance que pouvait conserver l'ennemi. Notre
goum ne rencontra rien; pas un éclaireur n'osa sortir des palmiers; les
exilés qui accompagnaient la colonne redoublèrent l'activité de leur
correspondance avec Tougourt, Nezla, Tabesbest, Zaouïa.
Dès le 30,au matin, les gens de Zaouïa commencèrent à arriver au
camp par dix, vingt et trente. Dans la journée du 1 décembre, Selman
fit sortir tout son monde pour en passer la revue et chercher à réveiller
l'enthousiasme. Il reçut de tous un accueil glacial et après la revue les
contingents de la banlieue, au lieu de rentrer à Tougourt, se
dispersèrent dans l'oasis. Déjà le chérif avait été abandonné par les
contingents de Taïbet et d'une grande partie de ceux du Souf. Alors
Selman envoie dire au chérif, qui s'obstinait a camper au dehors de la
ville, qu'il fallait prendre un parti décisif, c'est-à-dire renvoyer ses
goums qui devenaient inutiles et embarassants, car on ne pouvait plus
songer à tenir la campagne et entrer à Tougourt avec tous ses
fantassins. Le chérif répondit qu'a Laghouat il avait fait le serment
solennel de ne plus s'enfermer dans une ville attaquée par les Français,
Dés lors l'idée de fuite commença a entrer dans l'esprit de l'un et de
l'autre, le bruit de là marche de différentes colonnes du Sud qui
semblaient converger sur Tougourt, l'arrivée des goums de Bousâda
qu'il prenait pour une avant-garde, la nouvelle de l'approche du
commandant du Barail, déjà a El Hadjira ; la certitude de la présence
des troupes du colonel Desvaux à Mraïer, tout dut leur faire croire que
cette année les Français ne se borneraient pas à de simples
démonstration.;, mais que Tougourt allait être sérieusement attaqué.
S'ils tardaient trop a fuir, ils pouvaient se trouver cernés. Vers une
heure du matin, le 2 décembre, Selman et le chérif abandonnaient
Tougourt dans la plus grande précipitation, Selman confiant ses
femmes et ses enfants à la zaouïa de Temacin. Cette fuite se fit avec
une telle panique que quelques cavaliers seulement des Oulad-Sidi-
Amar pillèrent une partie des bagages.
Dans la matinée le commandant Marinier s'étant fait précéder des
lieutenants Rose et d'Yanvillc, avec un peloton de spahis , faisait
tranquillement son entrée dans Tougourt.( C'est le lieutenant Constant
d'Yanville qui quelques jours après se rendait à Paris, pour présenter
au Gouvernement les drapeaux enlevés à l'ennemi au combat de
Meggarin.)
Aussitôt les dispositions les plus sévères étaient prises pour éviter tout
désordre, pour rassurer les populations.
Dés le lendemain un grand nombre d'habitants qui s'étaient réfugiés à
Temacin rentraient dans leurs maisons. Le 5 décembre 1854, le
colonel Desvaux arrivait à Tougourt avec sa colonne et prenait
possession de l'ancienne capitale de Ben-Djellab, au nom de la France.
Au palais de la Division de Constantine, dans la salle dite des
trophées, rappelant les souvenirs des campagnes accomplies par nos
troupes dans la province, on voit une belle panoplie d'armes, de
tambours en cuivre et de timbales, ayant appartenu a la musique de
Selman. Cinq drapeaux pris également au combat de Meggarin
surmontent le tout et sur une plaque explicative on lit la légende
suivante :
TOUGOURT
Entrée dans cette ville, le 5 décembre 1854, de la colonne commandée
par le colonel DESVAUX, du 3° Spahis, commandant la subdivision
de Batna.
Combat de Meggarin, 29 novembre 1854.
?tat-major
MARMIER, chef d'escadron au 3e Spahis.
SEROKA, capitaine chef du bureau arabe de Biskra.
ROSE, Sous-lieutenant adjoint au bureau arabe.
3° Régiment de Spahis
DE COURTIVRON, capitaine commandant.
CLAVEL, capitaine.
De Bonnemain, capitaine.
Amar ben Abd-Allah, sous-lieutenant.
CHEGU, maréchal-des logis.
GARNAULT, brigadier.
Ahmed El-Fergani, spahis.
KHALED BEN DIF, spahis, a pria un drapeau.
3e Tirailleurs indigène!
VINDRIOS, capitaine commandant.
JOUANNEAU, sous-lieutenant.
FARGUE, sergent-major,
MOHAMED BEN AMRAOUI, a pris deux drapeaux.
Taïeb bed Ali, sergent.
Colonne de Bousada
PEIN, chef de bataillon, commandant.