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« Les Dames galantes »

au fil  des mots 011

 Que dirons-nous1 d’aucuns qui espousent des putains et courtisanes qui ont esté trés-
fameuses2, comme l’on fait assez coustumierement3 en France, mais surtout en Espagne et
en Italie, lesquels4 se persuadent de5 gaigner les œuvres de misericorde6, por librar un’ anima
christiana del infierno7, comme ils disent, et la mettre en la sainte voye 8.
1  « Que dire... ? »
2 « célèbres »
3 « très couramment »
4 « qui » (a pour antécédent d’aucuns « certains (hommes) »)
5 « s’imaginent »
6 ce que Brantôme appelle ailleurs (cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 009,
note 52 pp. 20 et 21) les œuvres de charité. [Le salut (σωτηρία, saluatio) par les œuvres (τὰ
ἔργα, opera) — les autres voies étant la foi et la grâce ; sotériologie.]
7 « en délivrant une âme chrétienne de l’enfer »
Castillan : por liberar un alma cristiana del infierno.
Italien : liberando un’ anima cristiana dall’ inferno.
Brantôme écrit en espalien ou en itagnol.
Les éditeurs ont été unanimes à rendre por librar par « pour délivrer » (c’est un calque),
au mépris du sens.
S’il fallait en croire Brantôme, « le François… se plaist grandement avec sa dame françoise, ou avec l’Ita-
lienne ou Espagnole, car coustumierement la pluspart des François aujourd’huy, au moins ceux qui ont un
peu veu, sçavent parler ou entendent ce langage [comprennent cette langue ; laquelle ?] » ; l’écrivain
lui-même montre qu’en ce qui concerne la portée de cette assertion, il en faut en rabattre. De
même, à notre époque, "tout le monde connaît l’anglais" : on voit ce qu’il convient d’en penser.
8 « et en la mettant sur la voie du salut » (uia saluationis) — la mettre est dans le prolon-
gement de la construction por librar

 Certainement, j’ay veu aucuns tenir cette opinion et maxime que, s’ilz les espousoyent
pour ce saint et bon sujet, qu’ilz ne doivent tenir rang de cocus : car ce qui se fait pour
l’honneur de Dieu ne doit estre converty9 en opprobre ; moyennant10 aussi que leurs fem-
mes, estant remises en la bonne voye, ne s’en ostent et retournent à l’autre, comme j’en
ay veu aucunes en ces deux païs, qui ne se rendoyent plus pecheresses aprés estre ma-
riées, d’autres qui ne s’en pouvoyent corriger, mais retournoyent broncher 11 dans la pre-
miere fosse.

9 « tourné »
10 « à condition, pourvu »
11 broncher, c’est « faire un faux-pas », au propre ou au figuré (écart de conduite)
23 « [Faustine] m’accueillit » (le relatif a pour antécédent la trouvé)
24 « chaleureusement »
25 « m’expliquant quelle chance elle avait eu de se marier ‖ quel bon mariage elle avait
fait »
26 « écartant/repoussant, dans le discours qu’elle me tenait/à mon intention » ; le 3e
me diffère des deux précédents
27 « débauches »
28 « moi qui me consumais de désir pour elle »
29 « qu’au moment de conclure son mariage » (même expression employée au para-
graphe suivant)
30 « exigé et obtenu de son mari de garder sa liberté totale »
31 « pourvu, à condition que ce soit en échange » (d’une grande somme)
32 « afin que tous deux pussent vivre sur un grand pied, dans le faste »
33  être cocu en herbe, avoir tout ce qu’il faut pour le devenir ‖ être cocu en gerbe,
l’être après le mariage

 J’ay oüy parler d’une dame de parmy le monde34 qui, en mariage faisant, voulut et
arresta35 que son mary la laissast à la cour pour faire l’amour, se reservant l’usage de sa
forest de mort-bois ou bois-mort36, comme luy plairoit37 ; aussi, en recompense38, elle luy
donnoit tous les mois mille francs39 pour ses menus plaisirs40, et ne se soucia41 d’autre
chose qu’à se donner du bon temps.

34 construction qui combine de par le monde [← de part le monde] et parmy le monde


35 « décida et exigea »
36 Brantôme noie un peu le poisson (si l’on ose dire) et s’amuse en laissant le lecteur face
à deux désignations qui ne sont pas interchangeables.
Dict. de l’Académie, 1re éd., 1694 :
Bois mort, C’est celuy qui est seché sur pied, & n’a plus de seve. Il faut couper le bois mort
de cet arbre, afin que ce qui est encore vif en profite mieux.
Mort bois, C’est du bois de peu de valeur, comme le marsaux, les ronces, l’espine, le
genest, &c. à la difference du bois vif.
● Si la dame se réserve l’usage de son mort-bois, peut-être est-ce parce que son parte-
naire de mari en a fait peu de cas et le lui a manifesté.
● Si la dame se réserve l’usage de son bois-mort, c’est qu’il s’agit de « branches qui ne
reçoivent plus de sève » (Acad.) et qu’elle entend y remédier.
Auguste Scheler, Glossaire érotique (1861), publié sous le pseudonyme de Louis de Landes,
se contente de « Forêt de mort-bois : Employé dans un sens obscène pour désigner la nature de
la femme » et cite sous une forme tronquée la phrase de notre auteur : vision pauvre et
triste.
L. Lalanne a eu peur de mettre les points sur les i :
On comptait neuf espèces de mort-bois, désignées ainsi dans les anciennes ordonnances : saulx, mar-
saux, épines, puines (cornouiller), seur (sureau), genêt, genièvre et ronce. — Il y a peut-être dans
la phrase de Brantôme une mauvaise pointe qui se laisse deviner.
Mérimée et Lacour en font une lecture qui se veut salace, mais dont le sel m’échappe :
Si on lit Mord, Boit, on aura, je pense, le mot de ce mauvais calembour.
É. Vaucheret cite Lalanne, puis :
Mais la phrase ne fait-elle pas songer, par une ironique équivoque, aux « bois » du cerf ?

37 « à sa guise » (avec effacement du pronom personnel sujet)


38  « en contrepartie »
39 il s’agit de francs blancs, frappés sous Henri III, de 1575 à 1586 :

droit : Henri III par la grâce de Dieu roi de France et de Pologne, 1577
revers : Béni soit le nom du Seigneur
Source des clichés et d’une partie de la documentation : BnF
40 « comme argent de poche » (on a d’abord dit argent de la poche)
41 le texte d’É. Vaucheret est le seul qui porte « et ne se souciast » ; d’où deux cas de
figure :
● ne se soucia → le sujet du verbe est la dame qui se réserve l’usage de sa forêt ;
● ne se souciast → le sujet du verbe est le mari de cette dame : lesté de francs blancs,
qu’il ne se soucie d’autre chose que de se donner du bon temps !
Quoi qu’il en soit, on remarquera la double construction : se soucier de et à.

 Par ainsi, telles femmes qui ont esté libres, volontiers, ne se peuvent garder qu’elles
ne rompent42 les serrures estroites43 de leurs portes, quelque contrainte qu’il y ait, mes-
mes44 où l’or sonne45 et reluit : tesmoin46 cette47 belle fille du roy Acrise48, qui, toute
resserrée49 et renfermée dans sa grosse tour, se laissa à un doux aller50 de ces belles gout-
tes d’or de Jupiter.
On dit, Toucher une piece d’or, pour dire,
La sonder, pour voir si elle est bonne.
42 « ne peuvent s’empêcher de briser » Cette pistole est douteuse, elle a esté tou-
43 « fermées à double tour » chée deux ou trois fois.
44 « surtout » Acad. 1re éd., 1694.
45 la pièce de monnaie tinte et rend un son juste quand elle est de bon aloi
46 « à preuve »
47 emploi emphatique du déictique, sur le modèle du latin, cf. Properce, Élégies, IV, 9,
37-38 :
Audistisne aliquem, tergo qui sustulit orbem ?
Ille ego sum : Alciden terra recepta uocat.

« Avez-vous entendu parler de l’homme qui sur son dos porta le globe ? [pour soulager Atlas]
Celui dont on parle ainsi/tant, c’est moi : le monde que j’ai porté m’appelle Alcide. »
[Alcide, Ἀλκείδης, parce que petit-fils d’Alcée, Ἀλκαῖος (lui-même fils de Persée),
les deux noms étant formés sur ἀλκή, alkè, « la force ». Alcide est le 1er nom d’Héraclès.]
48 Acrisios (Ἀκρίσιος), mythique roi d’Argos, qui, étant arrière-petit-fils de Danaos (Δα-
ναός, père des cinquante Danaïdes, Δαναίδες), appela sa fille Danaé (Δανάη) ; ayant appris
par un devin qu’il mourrait de la main de l’enfant que sa fille mettrait au monde, il fit
construire une salle souterraine en bronze et y enferma Danaé. Selon une version de la
légende, ce rempart n’empêcha pas la jeune fille d’être séduite par son oncle paternel ; ὡς
δὲ ἔνιοί φασι, explique Apollodore, Ζεὺς μεταμορφωθεὶς εἰς χρυσὸν καὶ διὰ τῆς ὀροφῆς εἰς
τοὺς Δανάης εἰσρυεὶς κόλπους συνῆλθεν « mais selon d’autres, Zeus, sous la forme d’une
pluie d’or, se serait infiltré à travers le plafond et répandu dans le sein de Danaé, s’unis-
sant à elle. »
Le fils né de cette union, Persée, tua Acrisios, sans savoir que c’était son grand-père.
La périphrase (cette belle fille du roy Acrise comme « la fille de Minos et de Pasiphaé »
pour dire Phèdre) tourne ici au procédé, substituant l’allusion à la désignation.
49 « claquemurée »
50 « s’abandonna à un doux flux » ; cet infinitif substantivé est une réussite poétique

 « Ha ! que mal aisement se peut garder51, disoit un gallant homme, une femme qui est belle,
ambitieuse, avare52, convoiteuse d’estre brave53, bien habillée, bien diaprée54 et bien en point55,
qu’elle ne donne non du nez, mais du cul en terre56, quoyqu’elle porte son cas armé57, comme l’on
dit, et que son mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espée pour le defendre. »

51 « qu’il est difficile d’empêcher une femme… ! » ‖ construction : se peut garder est un
impersonnel, avec effacement du pronom personnel sujet + une femme, complément d’ob-
jet direct + qu’elle ne donne… « qu’il est difficile de veiller à ce qu’une femme… ne donne pas »
52  « âpre au gain »
53 « qui désire avidement être en beauté » (convoiter est apparenté à cupide, cŭpĕre « dé-
sirer ») — brave1 « belle » et brave2 « courageux » → antanaclase, ce qui constitue une
pointe (concetti), trait de préciosité comparable à celui d’Alceste, irrité par la réaction de
Philinte au sonnet d’Oronte (« La chute en est jolie, amoureuse, admirable ») et s’écriant :
La peste de ta chute, empoisonneur, au diable !
En eusses-tu fait une à te casser le nez !
54 « pompeusement parée », comme Jézabel : chargée d’ornements
55 « bien équipée, à son avantage »
56 donner du nez à terre (ou en terre, ou encore par terre ; cf. donner de la tête contre un
mur), c’est « tomber » :
« Au moyen de quoy les nerfz de la iambe qu’il auoit entamee luy faillirent, dont il ſentit telle douleur, que
(ne ſe pouuant tenir arçonné) il donna du nez à terre » (Amadis de Gaule, 1575, Nicolas de Herberay des
Essarts) ;
« Comme j’ay passé auprès de luy, plus malicieux [méchant] qu’un vieux singe, il m’a tendu sa grand jambe
d’allouette, et m’a fait donner du nez en terre » (La Comédie de Proverbes, 1633, Adrien de Monluc).
Rien n’empêcherait que donner du cul en terre soit synonyme — c’est le cas en castillan : El
que se sienta entre dos sillas, dà con el culo en tierra « Qui s’assied entre deux sièges, donne
du cul par terre ». Mais, même si le sens propre n’est pas exclus, l’usage a décidé d’y voir
une « chute » intentionnelle, comme le montre cette illustration chez Larivey (Le Fidelle,
1611, III, I, d’après Il Fedele, de Luigi Pasqualigo, 1579) :
Blaisine
…Dy-moy un peu, que disois-tu d’amour ?
Narcisse
Je disoy que, s’il est vrai ce que dit la chanson : Celuy-là n’est pas homme qui n’est point amoureux, que
je veux estre amoureux pour devenir homme.
Blaisine
Te voilà si grand et si gros, et tu n’es encore amoureux ! Par ma foy, tu meriterois estre bien chastié à la
barbe d’entre nous autres femmes ; nous n’avions pas encore douze ans, que nous donnions du cul en terre,
nous laissans chëoir à la renverse.
Il s’agit donc, ainsi que l’écrit Pierre Jannet, de « céder à un amoureux ».
57 le cas peut désigner le sexe de l’être humain, féminin ou masculin ; pour con armé,
cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 176 p. 36.

De fausses attributions de Scheler à Brantôme

L’ouvrage d’Auguste Scheler, Glossaire érotique (1861), servant encore souvent de réfé-
rence, il arrive que celui qui exploite le filon recopie sans procéder à la moindre vérifica-
tion, diffusant ainsi les erreurs de l’original.
De la sorte, on retrouve chez Delvau (Dict. érotique moderne, 1864) et autres, et chez leurs
lecteurs qui en tirent leur documentation telle quelle, des formules dont la paternité est
le plus souvent attribuée à Brantôme, alors qu’on serait bien en peine d’en retrouver
l’énoncé dans ses écrits. Le cas n’est pas rare.

Voici, à titre d’exemple, un montage d’une page de Scheler (pp. 59-60).


CAS. — Employé dans un sens obscène pour désigner :
Voici maintenant la Question XXXVI de Tabarin [Antoine Girard, v. 1584-1626].

tu autem = coquille = nature « sexe de la femme »


le ciron est un insecte quasi-microscopique, que Blaise Pascal a en quelque sorte rendu célèbre
marets = marais
en Suède : parce que « suer » était associé aux maladies vénériennes et à leur traitement
 J’en ay tant cogneu de ces braves et vaillants58 qui ont passé par là59, dont certes estoit
grand dommage de voir ces honnestes et vaillants hommes en venir là60, et qu’aprés tant
de belles victoires gaignées par eux, tant de remarquables conquestes sur leurs ennemis,
et beaux combats demeslez61 par leur valeur, qu’il faille62 que, parmy les belles fleurs et
fueilles63 de leurs chappeaux triomphans64 qu’ils portent sur la teste, l’on y trouve des
cornes entremeslées, qui les deshonnorent du tout65 ; lesquels neantmoins s’amusent plus66
à leurs belles ambitions par leurs beaux combats, honnorables charges, vaillances67 et
exploicts, qu’à surveiller leurs femmes et esclairer68 leur antre obscur69. Et par ainsi arri-
vent, sans y penser, à la cité et conqueste de Cornuaille70, dont c’est grand dommage pour-
tant ; comme j’en ay bien cogneu un brave et vaillant, lequel un jour se plaisant à racon-
ter ses vaillances et conquestes, il y eut un fort honneste gentilhomme et grand, son allié71
et familier72, qui dit à un autre : « Il nous raconte icy ses conquestes, dont je m’en estonne, car le
cas de sa femme est plus grand que toutes celles qu’il a jamais fait 73 ny fera oncques. »
voir note 57
58 (adjectifs substantivés, avec écho au singulier 9 lignes plus bas)
59 (ont pris place parmi les maris trompés)
60 « et, à coup sûr, il était pénible de voir ces hommes distingués et vaillants en arri-
ver à cette situation » : la fresque, l’état des lieux, appartiennent au passé
61 « remportés »
62 (dépend de estoit grand dommage)
63 du neutre singulier fŏlĭum provient le masculin foil (passé de l’anglo-normand à l’an-
glais), fueil ; du pluriel fŏlĭa (pris pour un féminin ou un collectif) le féminin foille, fueille.
Nicot et Cotgrave n’enregistrent encore que fueille.
64 « la guirlande [de fleurs] ou couronne [de laurier], symbole du triomphe [chez les Ro-
mains] »
65 « du tout au tout, complètement »
66 « consacrent plus de temps »
67 « actes de vaillance » (abstrait au pluriel → concret, latinisme)
68 Littré, 6o : « surveiller, épier, observer » [d’où « éclaireur »]
Ilz avoient craint que Caton ne fust eleu preteur, de peur qu’il ne les esclairast de trop près, ou qu’il n’em-
peschast leurs desseings, AMYOT, Cat. d’Utiq. 55.
Et parce que le roy de Navarre, alors prisonnier, estoit esclairé de trop près, il fut arresté [décidé] qu’Aubi-
gné se tiendroit auprès de Fervacques, D’AUB. Vie, XXVIII.
69 un antre est une cavité (« naturelle », précisent les lexicographes, et ici « corpo-
relle ») ; antre obscur est un cliché qui remonte à l’Odyssée, ἄντρον/σπέος ἠεροειδές, et
l’usage gaudriolesque qui en est fait ici évoque une plaisanterie de potache
70 (la forme Cornuaille est, par exemple, la seule usuelle dans le Roman de Tristan en
prose) Nous avons déjà croisé (« Les Dames galantes » au fil des mots 004) les facéties
de l’Arioste sur le cimier de Cournouailles et le voyage à Corneto.
● Dans le Fidelle, de Larivey, Meduse explique à Beatrice que certains maris jaloux font
venir à leurs femmes « mille humeurs en la teste… et, par leurs reprehensions, les advertissent de ce
à quoy elles ne penseront jamais, et par ainsi leur enseignent le chemin pour les envoyer à Cornou-
aille. »
● Dans la Comedie de Chansons (1640), III, 1, Silvie — le jeune fille à marier — chante :

71 (appartenant à sa famille par alliance)


72 (qui faisait partie de ses intimes)
73 (nous dirions : faites)

 J’en ay bien cogneu plusieurs autres, lesquels, quelque belle grace, majesté et appa-
rence qu’ils pussent monstrer, si avoyent-ilz pourtant cette encolure74 de cocu qui les effa-
çoit du tout75 : car telle encolure et encloüeure76 ne se peut cacher et feindre77 ; quelque bon-
ne mine et bon geste qu’on vueille faire, elle se connoit78 et s’apperçoit à clair. Et, quant à
moy, je n’en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-là qui n’en eust ses marques, gestes,
postures et encolures et encloüeures, fors79 seulement un que j’ay cogneu, que le plus clair-
voyant n’y eust sceu rien voir ny mordre80 sans connoistre sa femme81, tant il avoit bonne
garde, belle façon et apparence honnorable et grave.

74 « apparence générale d’une personne, dehors, allure, mine » [look, sens que le mot
n’a pas en anglais] — Cotgrave : ‘alſo, the countenance, geſture, or behauior of a man’
75 « (allure) qui réduisait à néant grace, majesté et prestance »
76 (« enclouure », fait de blesser un cheval avec un clou en le ferrant ; au figuré : « diffi-
culté qui arrête, empêchement, embarras, gêne, obstacle, le hic »)

To nayle, to driue in a nayle ; to fasten with a nayle.

To cloy a peece of Ordnance ; to driue a nayle, or


yron pinne, into the touch-hole [lumière] thereof.

To pricke a horses foot in the shooing.

A pricke in a horses foot.


There is somwhat amisse, or some notable flaw in
the matter.
Hee mistrusted, that all was not well, that there
was some mischieuous plot in working.
(Cotgrave)
Ici, c’est un inconvénient, une situation embarrassante, c’est là que le bât blesse.
« De l’argent, dites-vous ? ah ! c’est donc l’enclouure ? » L’Étourdi, II, 4
77 « ne peut être ni cachée ni simulée »
78 « elle se remarque »
79  « en dehors de, sauf, à part, hormis, excepté »
80  « n’aurait été capable de déceler quoi que ce fût ni d’y trouver à redire »
81 « à moins de connaître sa femme »

 Je prierois volontiers les dames qui ont de ces marys si parfaits, ne leur fissent82 de
tels tours et affronts ; mais elles me pourront dire aussi : « Et où sont-ilz ces parfaits83, comme
vous dites qu’estoit celuy-là que vous nous venez d’alleguer ? »

82 Maurice Rat et É. Vaucheret suppléent « [qu’elles] ne leur fissent », émendation qui


ne s’impose pas.
Le 17 janvier 1583, les troupes du duc d’Alençon évacuent Bruges sous la menace et sans leurs chefs
(retenus à l’hôtel de ville) ; le 5 février, de Termonde, le duc écrit aux échevins de Bruges :
Jay entendu [appris] quil y a quelques uns des miens que vous retenez prisonniers, je vous prie ne leur faire
point mauvais traitement, esperant que toutes choses se raccommoderont.
Annales de la Société d’émulation pour l’étude de l’histoire et des antiquités de la Flandre,
t. II, 2e série (1844), p. 101.
83 (nouvel adjectif substantivé) — É. Vaucheret :
On peut voir dans cette phrase une réminiscence de L’Heptaméron de la reine de Navarre (nouvelle
XIX) où, après une référence de Simontault à saint Jean pour souligner la nécessité d’aimer son
prochain afin de parvenir à l’amour du Dieu invisible, Ennasuite demande : « Mais […] quis est ille
et laudabimus eum, ainsy parfaict que vous le dictes ? »

(τίς ἐστιν ; καὶ μακαριοῦμεν αὐτόν· ‖ petite malice d’Ennasuite, qui remplace le déictique de pro-
ximité de la traduction latine, hic, par le déictique d’éloignement, ille : l’oiseau rare, donc)

 Certes, Mesdames, vous avez raison, car tous ne peuvent estre des Scipions et des
Cæsars ; et ne s’en trouve plus84. Je suis d’avis doncques que vous ensuiviez en cela vos fantai-
sies85 : car, puisque nous parlons des Cæsars, les plus gallants y ont bien passé86, et les plus
vertueux et parfaits, comme j’ay dit, et comme nous lisons de cet accomply empereur
Trajan, les perfections duquel ne purent engarder87 sa femme Plotine88 qu’elle ne s’aban-
donnast du tout au bon plaisir d’Adrian, qui fut empereur aprés ; de laquelle il tira de
grandes commoditez89, proffits et grandeurs, tellement qu’elle fut cause de son avance-
ment : aussi n’en fut-il ingrat estant parvenu à sa grandeur, car il l’ayma et honnora
tousjours si bien qu’elle estant morte, il en demena si grand dueil et en conceut une telle
tristesse qu’enfin il en perdit le boire et le manger, et fut contraint de sejourner en la
Gaule Narbonnoise, où il sceut90 ces tristes nouvelles, trois ou quatre mois, pendant les-
quels ecrivit au senat de colloquer91 Plotine au nombre des deesses92, et commanda qu’en
ses obseques on luy offrist des sacrifices trés-riches et trés-sumptueux ; et cependant il
employa le temps à faire bastir et edifier à son honneur et memoire93 un trés-beau tem-
ple prés Nemuse94, ditte maintenant Nismes, orné de trés-beaux et riches marbres et por-
fires95 avec autres joyaux.

84 cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 005, note 122 p. 15 : il ne s’en trouve
plus, la mère en est morte, le moule en est cassé.
85 « votre humeur, votre caprice »
86 (ont été des maris trompés)
87 « éviter »
88 Pompeia Plotina Claudia Phœbe Piso [morte en 121/122], épouse de Trajan ; le couple
adopta Hadrien, qui succéda à Trajan. La basilique élevée à Nîmes en l’honneur de Plo-
tine a été détruite au début du Ve siècle. — Les remarques de Brantôme ne reposent sur rien.
89 « de grands avantages »
90 « apprit » — l’emploi du pluriel dans ces tristes nouvelles (pour parler de la mort de
Plotine) est un latinisme
91 « placer, mettre », emprunt direct au latin collŏcāre (qui a abouti à « coucher »)
92 être élevé au rang des dieux se dit, à strictement parler, « apothéose », ăpŏthĕōsis,
emprunt d’ἀποθέωσις ; voir les débats qui entourent l’Apocoloquintose ou la métamorphose
de Claude en… κολοκύνθη :
Des appellations nombreuses et fort diverses par lesquelles il est désigné dans nos manuscrits — Diui
Claudii apotheosis per satiram, Ludus de morte Claudii, Satira de Claudio Cæsare, De morte Claudii Cæsaris
iudicio pœnaque post mortem, Ludi de obitu Claudii... — on peut conclure que ce texte, sinon clandestin, du
moins à diffusion restreinte, ne portait pas plus de titre que de nom d’auteur. Sa désignation tradi-
tionnelle chez les modernes, qui ne figure dans aucun manuscrit, provient d’un passage de Dion
Cassius (LX, 35, 3) : συνέθηκε μὲν γὰρ καὶ ὁ Σενέκας σύγγραμμα, ἀποκολοκύντωσιν αὐτὸ ὥσπερ
τινὰ ἀθανάτισιν ὀνομάσας. Ce curieux composé, qui est évidemment un hapax, a fait couler beau-
coup d’encre. S’il désigne effectivement une transformation en cucurbitacée, s’agit-il d’une gourde
symbolisant la charge de petit fonctionnaire dans laquelle Caligula décide de confiner son successeur
(Heller), d’une gourde (nous dirions aussi cornichon) symbolisant la bêtise de Claude (Szilágyi), ou
d’une calebasse évoquant le culte de Cybèle qu’il avait été le premier à favoriser (Deroy)? (Il ne s’agit
en tout cas pas de la citrouille, inconnue de l’antiquité.) Mais il n’est même pas sûr que le mot com-
porte la moindre allusion aux coloquintes et autres courges : Verdière, par exemple, propose de cou-
per ἀπο-κολο-κύντ-ωσις et comprend « cessation d’une impudence (cf. κύντερος) intestinale (κῶλον) »,
hypothèse qui a au moins le mérite de faire directement écho au texte et à la manière dont il décrit les
derniers instants de Claude.
Michel Dubuisson, à l’adresse http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Apo/apoco1.html
93 « en son honneur et à sa mémoire »
94 Nemausus, divinité gauloise qui est également à l’origine de Nemours ; on rap-
proche nemeton « sanctuaire ».
95 « porphyres »

 Voilà donc comment, en matiere d’amours et de ses contentemens, il ne faut aviser à


rien96 : aussi Cupidon leur dieu est aveugle97, comme il paroist en aucunes lesquelles ont
des marys des plus beaux, des plus honnestes et des plus accomplis qu’on sçauroit voir,
et neanmoins se mettent à en aymer d’autres si laids et si salles qu’il n’est possible de plus98.
96 « il ne faut décider de rien » (il n’y a pas de règle)
97 interprétation médiévale et ultérieure de la mythologie dite « gréco-romaine » —
Il peut être intéressant de consulter sur ce sujet un écrit de Francis Bacon (dont la publi-
cation est posthume), De Principiis atque originibus secundum fabulas Cupidinis et Cæli : sive
Parmenidis et Telesii, et præcipue Democriti philosophia tractata in fabula de Cupidine.
“On Principles and origins according to the fables of Cupid and Cælum…”
Trad. française de François Riaux [1810-1883], parue en 1843.

Bernardino Telesio
[1509-1588]
Quæ de Cupidine sive Amore ab antiquis memo- The stories told by the ancients concerning Cupid, or
rata sunt, in eandem personam convenire non Love, cannot all apply to the same person ; and in-
possunt ; quinetiam ab ipsis ponuntur Cupidi- deed they themselves make mention of two Cupids,
nes duo, et longo sane intervallo discrepantes ; very widely differing from one another ; one being
cum unus ex iis deorum antiquissimus, alter said to be the oldest, the other the youngest of the
natu minimus fuisse diceretur. Atque de anti- gods. It is of the elder that I am now going to speak.
quo illo nobis in præsentia sermo est. Narrant They say then that this Love was the most ancient of
itaque Amorem illum omnium deorum fuisse all the gods, and therefore of all things else, except
antiquissimum, atque adeo omnium rerum, ex- Chaos, which they held to be coeval with him. He is
cepto Chao, quod ei coævo perhibetur. Atque without any parent of his own ; but himself united
Amor iste prorsus sine parente introducitur. with Chaos begat the gods and all things. By some
Ipse autem cum Chao mistus, et deos et res uni- however it is reported that he came of an egg that
versas progenuit. A nonnullis tamen ovo pro- was laid by Nox. Various attributes are assigned to
gnatus incubante Nocte traditus est. Ejus vero him : as that he is always an infant, blind, naked,
attributa ponuntur diversa, ut sit infans perpe- winged, and an archer. But his principal and pecu-
tuus, cæcus, nudus, alatus, sagittarius. Vis autem liar power is exercised in uniting bodies ; the keys
ejus præcipua et propria ad corpora unienda likewise of the air, earth, and sea were entrusted to
him. Another younger Cupid, the son of Venus, is
valet : etiam claves ætheris, maris, et terræ ei
also spoken of, to whom the attributes of the elder
deferebantur. Fingitur quoque et celebratur alter
are transferred, and many added of his own.
Cupido minor, Veneris filius, in quem attributa
antiquioris transferuntur, et propria multa adji-
ciuntur.

En grec, de nos jours, Ο έρωτας είναι τυφλός « l’amour est aveugle » est clairement iden-
tifié comme un proverbe français.
98 « qu’il est impossible de l’être plus » ‖ italianisme : che più non si può essere ; cf. Geru-
salemme liberata, XVI, 42 :
Allor ristette il cavaliero, ed ella Sur quoi le cavalier [Rinaldo] s’arrêta, et elle [Armide]
sovragiunse anelante e lagrimosa : le rejoignit, à bout de souffle et en larmes ;
dolente sí che nulla piú, ma bella dans une souffrance extrême, mais d’une beauté
altrettanto però quanto dogliosa. que seule sa douleur égalait.

On a rapproché Ovide, Métamorphoses, VII, 730-731 : « Tristis erat (sed nulla tamen formosior illa /
esse potest tristi) » Procris était triste, mais jamais la tristesse ne parut avec tant de charmes (trad.
Villenave, 1806)
« se trouve un amant »
 J’en ay veu force desquelles on faisoit une question99 : Qui100 est la dame la plus putain,
ou celle qui a un fort beau et honneste mary et fait un amy laid, maussade101, et fort dis-
semblable à son mary, ou celle qui a un laid et fascheux102 mary et fait un bel amy bien
avenant, et ne laisse pourtant à103 bien aymer et caresser104 son mary, comme si c’estoit
la beauté des hommes105, ainsi que j’ay veu faire à beaucoup de femmes ?

99 « à propos desquelles se posait la question »


100 « Laquelle » ‖ putain « dépravée, perverse, vicieuse »
101 « (personne) désagréable à voir, déplaisante, sale » ‖ c’est l’antonyme de sade « agré-
able » (← săpĭdus) : « que les choses qu’an a an bades / ne sont si dolces ne si sades / come celes
que l’an conpere » Car les choses que l’on cueille en passant n’ont pas la douceur ni la
saveur de celles dont on paie le prix (Perceval, trad. Charles Méla ; en bades « pour rien,
gratuitement ») ; cf. le sadinet chez Villon (= Veneris deliciosa domus, Mathieu de Vendôme)
102 « difficile à supporter »
103  « sans cesser pourtant de »
104  « cajoler »
105 cf. la crème des hommes (Montaigne : Leur instruction est de la cresme de la philoso-
phie), l’enfance de l’art ; donc, « le plus beau des hommes »
« l’opinion publique »
 Certainement, la commune voix veut que106 celle qui a un beau mary et le laisse pour
aymer un amy laid est bien une grande putain, ny plus ni moins qu’une personne est
bien gourmande107 qui laisse une bonne viande108 pour en manger une meschante109. Aussi,
cette femme quittant une beauté pour aymer une laideur, il y a bien l’apparence qu’elle
le fait pour la seule paillardise, d’autant qu’il n’y a rien plus paillard ny plus propre110
pour satisfaire à la paillardise qu’un homme laid, sentant mieux111 son112 bouc puant, ord113
et lascif que son homme. Et volontiers114 les beaux et honnestes hommes sont un peu
plus delicats et moins habilles à115 rassasier une luxure excessive et effrenée qu’un grand
et gros ribaut116 barbu, ruraud117 et satyre.

106 « de l’avis général »


107 « avide, insatiable »
108 « aliment, nourriture »
109 « de mauvaise qualité » (pour « viande » on disait chair, cf. chaircuitier)
110 « qui convienne mieux, qui soit plus adéquat/idoine »
111 « plus, davantage »
112 sentir son bouc, cf. Littré 12o : « Avoir les qualités, l’air, l’apparence de, indiquer, déno-
ter. »
♦ Cela sentiroit trop sa fin de comédie, CORN., Gal. du Pal. V, 8 ♦ Je ne hais point la vie et j’en aime
l’usage, Mais sans attachement qui sente l’esclavage, CORN., Poly. V, 2 ♦ Elles [les lettres patentes de l’Aca-
démie française] sont conçues en termes fort purs et fort élégants, qui, sans s’écarter des clauses et
des façons de parler ordinaires de la chancellerie, sentent néanmoins la politesse de l’Académie et
de la cour, PELLISSON, Hist. Acad. I ♦ Je me dispenserai seulement de suivre toujours et pas à pas
l’ordre des dates, qui sentiroit un peu trop le journal, et m’obligeroit à revenir trop souvent sur les
mêmes choses, PELLISSON, ib. ♦ Un vieux renard, mais des plus fins, Sentant son renard d’une lieue,
LA FONT., Fabl. V, 5 ♦ Quatre siéges boiteux [chez une devineresse], un manche de balai, Tout sentoit
son sabbat et sa métamorphose, LA FONT., ib. VII, 15 ♦ Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur ;
Cérès sent sa divinité de province, et n’a nullement l’air de cour, LA FONT., Psyché, II, p. 214 ♦ Cela
sent son vieillard, qui, pour en faire accroire, Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire, MOL.,
Éc. des mar. I, 1 ♦ Vous êtes orfévre, monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de
se défaire de sa marchandise, MOL., Am. méd. I, 1 ♦ La ballade, à mon goût, est une chose fade ; Ce
n’en est plus la mode, elle sent son vieux temps, MOL., Femm. sav. III, 5 ♦ Je trouve que le château de
Grignan est parfaitement beau, il sent bien les anciens Adhémars, SÉV., 60 ♦ J’espère que ceux qui
sont à Paris vous auront mandé des nouvelles ; je n’en sais aucune, comme vous voyez ; ma lettre
sent la solitude de notre forêt, SÉV., 28 août 1676 ♦ Persuadé que rien ne sentoit plus le grand seigneur,
BOURSAULT, Lett. nouv. t. II, p. 293, dans POUGENS ♦ Les Locriens, venus de la Grèce, sentent encore
leur origine, et sont plus humains que les autres, FÉN., Tél. X ♦ Voici qui sent bien le roman,
HAMILT., Gramm. 3 ♦ Ils [les Anglais] ont un penchant pour ce qui sent le gladiateur, HAMILT., ib. 9
♦ Pollion, d’un goût raffiné et difficile, prétendoit découvrir, dans le style de Tite-Live, de la patavi-
nité, c’est-à-dire apparemment quelques termes ou quelques tours qui sentoient la province, ROLLIN,
Hist. anc. liv. XXV, II, 2 ♦ Barbezieux, avec tous ses grands airs, sentoit plus l’intendant que le général
d’armée, SAINT-SIMON, 23, 5 ♦ Ramener tout à l’amour de Dieu sent peut-être moins l’amour de Dieu
que la haine que tout janséniste a pour son prochain moliniste, VOLT., Rem. Pens. Pasc. 20 ♦ De tous
ceux qui ont un peu vécu avec M. le cardinal de Polignac, il n’y a personne qui ne lui ait entendu
dire que Newton était péripatéticien, et que ses rayons calorifiques et surtout son attraction sen-
taient beaucoup l’athéisme, VOLT., Dict. phil. Newton, 2 ♦ Il [le roi de Prusse] vous a envoyé sans doute
le petit ouvrage qu’il a composé en dernier lieu dans le goût de Marc-Aurèle, pendant qu’il avait la
goutte ; cela sent encore plus son Frédéric que son Marc-Aurèle, VOLT., Lett. d'Alembert, 27 avr. 1770
♦ Qui est-ce qui dit mon père, à la cour ? Monsieur, appelez-moi monsieur ! vous sentez l’homme du
commun !, BEAUMARCH., Mère coupable, I, 12.
113  « d’une saleté repoussante » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 004,
note 124 p. 15.
114 « fréquemment »
115 « capables de »
116  « libertin, débauché »
117 « rustre » Autre occurrence peut-être chez notre auteur, à propos de Louis de Béran-
ger ou Bérenger [v. 1545-1575], seigneur Du Guast, déjà mentionné : « A le voir, ont l’eust
prist pour un homme fort ruraud [var. rustaud] ; mais, estant en guerre [= quand il était à la
guerre], il sçavoit aussy bien commander, conseiller et executer que pas un de ses compaignons
que j’ay dict cy-dessus, et estoit un trés-homme de bien et d’honneur. »
(voir note 104)

 D’autres disent que la femme qui ayme un bel amy et un laid mary, et les caresse tous
deux, est bien autant putain, pour ce qu’elle118 ne veut rien perdre de son ordinaire et
pension119.

118 « pour ce [= cette raison] qu’elle », donc « parce qu’elle »


119 ordinaire « ensemble des mets constituant l’alimentation quotidienne » (TLFi)
Littré : Ce qu’on a coutume de servir pour un repas.
♦ Un sien ami, voyant ces somptueux repas, Lui dit : et d’où vient donc un si bon ordinaire ?, LA
FONT., Fabl. VII, 14 ♦ Un dogue de qui l’ordinaire Était un pain entier, LA FONT., ib. VIII, 18 ♦ Deux
perroquets, l’un père et l’autre fils, Du rôt d’un roi faisaient leur ordinaire, LA FONT., ib. X, 12 ♦ Le
régime que vos Grignans vous font observer, est fait exprès pour mon ordinaire, SÉV., 373 ♦ Voilà un
bon ordinaire bourgeois, DANCOURT, Vert galant, sc. 15 ♦ Il [Morin] se débarrassa du carrosse, et se
retira à Saint-Victor sans aucun domestique, ayant cependant augmenté son ordinaire d’un peu de
riz cuit à l’eau, FONTEN., Morin. ♦ J’ai toujours eu partout un très gros ordinaire pour un nombre
d’amis et de connaissances familières qui y venaient sans prier, SAINT-SIMON, 392, 60 ♦ Je ne suis pas
difficile à servir, je ne fais point d’ordinaire ; je mange en ville, LESAGE, Gil Bl. III, 1.
pension « nourriture (d’une personne) » (TLFi).
Littré, à l’entrée correspondante, ne mentionne pas cette acception, fait d’autant plus
curieux que, dans la partie historique de l’article, le premier exemple pour le XVI e siècle
est tiré d’un passage des Essais (II, XII : Apologie de Raimond Sebond) où Montaigne illustre
à merveille ce sens du mot, comme on pourra s’en assurer au moyen du cliché que voici :
le cornac
panser

la viande pour son repas

(La source est Plutarque, Moralia, Lesquels sont les plus adroits, des animaux terrestres ou des animaux
marins, Πότερα τῶν ζῴων φρονιμώτερα τὰ χερσαῖα ἢ τὰ ἔνυδρα :
Ἐν δὲ Συρίᾳ πρότερον Ἅγνων στορεῖ, τρεφομένου κατ’ οἰκίαν ἐλέφαντος, τὸν ἐπιστάτην λαμϐά-
νοντα κριθῶν μέτρον ὑφαιρεῖν καὶ χρεωκοπεῖν μέρος ἥμισυ καθ’ ἡμέραν· ἐπεὶ δὲ τοῦ δεσπότου
παρόντος ποτὲ καὶ θεωμένου πᾶν τὸ μέτρον κατήρασεν, ἐμϐλέψαντα καὶ διαγαγόντα τὴν προϐοσ-
κίδα τῶν κριθῶν ἀποδιαστῆσαι καὶ διαχωρίσαι τὸ μέρος, ὡς ἐνῆν λογιώτατα κατειπόντα τοῦ ἐπι-
στάτου τὴν ἀδικίαν· ἄλλον δέ, ταῖς κριθαῖς λίθους καὶ γῆν εἰς τὸ μέτρον τοῦ ἐπιστάτου καταμιγνύ-
οντος, ἑψομένων κρεῶν δραξάμενον τῆς τέφρας ἐμϐαλεῖν εἰς τὴν χύτραν.)

De fait, l’emploi combiné d’ordinaire et de pension dans ce passage des Dames est métapho-
rique, car l’appétit dont il s’agit est sexuel (Brantôme va filer la métaphore dans le para-
graphe suivant) : la femme visée veut gagner sur les deux tableaux.
(voir note 44)

 Telles femmes ressemblent à ceux qui vont par païs120, et mesmes en France, qui,
estans arrivez le soir à la souppée121 du logis122, n’oublient jamais de demander à l’hoste
la mesure du mallier123, et faut qu’il l’aye124, quand il seroit saoul125 à plein jusques à la
gorge.

120 « qui vont par monts et par vaux », donc « ressemblent aux voyageurs »
121 « à l’heure du dîner » cf. Heptameron : « Ung jour entre les autres, elle trouva au partyr
du logis ung cordelier à cheval, et elle, estant sur sa haquenée, l’entretint par le chemyn depuis la
disnée jusques à la souppée [= de l’heure du déjeuner à celle du dîner, soit 7 à 8 heures d’affi-
lée] »
122 le logis est une auberge, l’hoste est l’aubergiste (table d’hoste attesté depuis 1627)
123 il s’agit de la mesure d’orge ou d’avoine destinée à la nourriture d’une bête de somme,
le mallier (cheval qui porte une ou deux malles ; cf. N’i ot sommier à coffres ne dras troussés
en male, dans Li Romans de Berte Aus Grans Pies), ce qui prolonge et enrichit la métaphore
d’ordinaire et de pension.
Mérimée et Lacour : « Le cheval qui porte la malle, étant le plus chargé, est le plus fort et
doit avoir plus de nourriture que les autres. »
Brantôme me semble avoir, à dessein, évité le mot juste, « picotin » (d’abord mesure de capa-
cité, cf. dans le Miracle de Berthe, 1373, Je vueil cy prendre un piquotin Non pas d’avoine, mais de
vin) suremployé au sens de « ration d’amour » et dont Marot fournit une illustration :

Comme on voit, le texte a été mis en musique par Clodin/Claudin de Sermisy et publié en 1529 par Pierre
Attaingnant.
124  ait (dont c’est la variante fréquente ) ‖ effacement du pronom personnel sujet,
devant faut
125 « quand bien même le cheval serait déjà repu, rassasié (saoul) »

 Ces femmes de mesme veulent tousjours avoir à leur couchée126, quoy qui soit127, la
mesure de leur mallier (comme j’en ay cogneu une qui avoit un mary trés-bon embour-
reur de bas128) ; encores la veulent-elles croistre et redoubler en quelque façon que ce
soit, voulant que l’amy soit pour le jour qui esclaire sa beauté, et d’autant plus en fait
venir l’envie à la dame, et s’en donne plus de plaisir et contentement par l’ayde de la
belle lueur du jour ; et monsieur le mary laid est pour la nuict : car, comme on dit que
tous chats sont gris de nuict129, et pourveu que cette dame rassasie ses appetits, elle ne
songe point si son homme de mary130 est laid ou beau. Car, comme je tiens de plusieurs,
quand on est en ces extases de plaisirs, l’homme ny la femme ne songent point à autre
sujet ny imagination, sinon à celuy qu’ils traitent pour l’heure presente ; encore que je
tienne de bon lieu que plusieurs dames ont fait à croire à leurs amys que, quand elles
estoyent là131 avec leurs marys, elles addonnoyent132 leurs pensées à leurs amys, et ne
songeoyent à leurs marys afin d’y prendre plus de plaisir ; et à des marys ay-je oüy dire
ainsi, qu’estans avec leurs femmes songeoient à leurs maistresses pour cette mesme
occasion133 ; mais ce sont abus134.
126 comme souppée, disnée, levée, tournée, relevée, rentrée… ; « lorsqu’elles se couchent, au
moment de leur coucher » (É. Vaucheret : « lieu où l’on couche en voyage » ; ne me paraît
pas convenir ici, parce que trop restrictif, les femmes en question n’exigeant pas la mesu-
re de leur mallier seulement quand elles voyagent)
127 (dans son édition, Jean Alexandre C. Buchon indique tantôt la leçon quoy qu’il soit,
tantôt la leçon quoy qui soit, cette dernière notant la prononciation de l’autre) « de toute
façon, dans tous les cas »
Dans son Lexique, L. Lalanne glose par « quoique ce soit » avec à l’appui l’exemple sui-
vant : Il (H. de Guise) me dist en ryant : « si faut-il que nous nous facions un peu blesser, au
moins quoy qui soit, pour nous faire estimer ». — Le sens « si peu que ce soit » me semble s’im-
poser.
128 L. Lalanne : « ardent en amour » ; M. Rat : « prompt au déduit »
Embourrer signifie « garnir de bourre », d’où « remplir » et il y a jeu de mot sur bât (selle
des bêtes de somme) et bas (sexe de la femme). Auguste Vitu (Le jargon du XVe siècle, 1884)
cite deux exemples anciens :
Femme pour embourrer son bas
Perdra plainement la grant messe (Coquillart)
Et mesmement tant de pisseuses
Qui se font rembourrer leur bas (Jodelle) [l’édition de Vitu donne « leurs bas »]
(La farce grivoise Les femmes qui font rembourrer leur bas porte le no36 dans le recueil de
Gustave Cohen. Méritent aussi une mention la phrase de Carpalim « Au diable de biterne :
par Dieu, j’en embourreray quelqu’une » et les prouesses de Panurge qui se vante d’avoir
embourré 417 femmes en 9 jours.)
129 le proverbe est rarement cité dans son intégralité : « De nuict tous chats sont gris,
et tous trous sont trous. »
130  schéma [Dét N1 de N2]
131 « en plein coït »
132 « appliquaient »
133 « pour ce même motif »
134 « des tromperies, des impostures »

 Les philosophes naturels135 m’ont dit qu’il n’y a que le seul objet present qui les domine
alors, et nullement l’absent, et en alleguoyent force raisons ; mais je ne suis assez bon philo-
sophe ny sçavant pour les deduire136, et aussi qu’il y en a d’aucunes salles137. Je veux obser-
ver la verecondie138, comme on dit ; mais, pour parler de ces elections139 d’amours laides, j’en
ay veu force140 en ma vie, dont je m’en suis estonné cent fois.

135 (renvoie à la dichotomie ancienne : philosophie naturelle ~ philosophie morale)


136  « exposer »
137 « et aussi parce que certaines sont répugnantes »
138 « retenue, réserve, discrétion, pudeur, bienséance », emprunt direct au latin uĕrē-
cundĭa (étymon de « vergogne », de l’italien vergogna, du castillan vergüenza, du portugais
vergonha « honte »), tiré de uĕrērī « éprouver une crainte respectueuse pour », dont un
intensif a donné « révérer »
139 « choix »

« quand on leur demande d’où vient en notre âme le critère de choix entre deux choses indifférentes »

« J’étais plus en faveur parce que mon oncle disait tous les jours que je serais une espèce de
Racine, de Vaulabelle, et Morel me considérait à peu près comme un fils adoptif, comme un enfant
d’élection de mon oncle. » (Proust)
Nous dirions « cette prédilection, ce penchant, ce goût pour les amours laides »
140  « en grand nombre »
effacement du pronom personnel sujet

 Retournant141 une fois d’un voyage de quelque province estrangere142, que ne nomme-
ray point de peur qu’on143 connoisse le sujet duquel144 je veux parler, et discourant145 avec
une grande dame de par le monde, parlant146 d’une autre grand dame et princesse que j’avois
veuë là, elle me demanda comment elle faisoit l’amour147. Je luy nommay le personnage
lequel elle tenoit pour son favory148, qui n’estoit ny beau ny de bonne grace, et de fort
basse qualité149. Elle me fit reponse : « Vrayëment elle se fait fort grand tort, et à l’amour un
trés-mauvais tour, puisqu’elle est si belle et si honneste comme on la tient150. »

141 « rentrant »
142 « effectué dans quelque royaume étranger » — É. Vaucheret relaie l’opinion de
Lalanne et Bouchot, selon lesquels il serait ici question du voyage de Brantôme en Écosse,
et Catherine de Médicis aurait questionné le mémorialiste au sujet des amours de Marie
Stuart avec David Rizzio [Davide Riccio]. Mérimée me semble avoir tranché : c’est non.
143 l’emploi par Brantôme du ne explétif dans cette construction n’est pas constant ;
j’ai relevé :
 « de peur que par ce debat s’engendrassent de chascun costé des haynes et des envies qui peussent venir
à quelque mutinerie »
« car le bon homme [Monluc] en portoit tousjours un [un touret de nez], comm’ une damoyselle, quand il
estoit aux champs [à l’air libre], de peur du froid et du vent qu’il ne l’endommageast d’avantage. »
« J’ay oüy dire à un grand homme de justice, voire des plus grands de la France, que je ne nommeray point
de peur qu’on ne le maudisse, qui disoit… »
« ce soldat le tenoit tousjours prés de luy en la chambre, de peur qu’il ne luy eschappast. »
« mais il eust voulu se tenir soubs la protection de l’empereur, de peur que luy, s’irritant s’il eust faict autre-
ment, ne luy eust faict la guerre, et avec le temps depossédé. »
 « je leur remonstray et priay de les en oster, de peur de ne despiter le prince et aigrir les choses qui com-
mançoient à s’addoucir. » (ne explétif précédant un infinitif)
« de peur qu’en son absence n’arrivast quelque grabouil, sedition mutinerie »
 « de peur qu’en reiterant il fust scandalisé d’advantage. »
« de peur que le duc d’Arscot ne donnast encor une allarme et secourust le chasteau. »
« de peur que, par cas fortuit, un coup de canon tombant sur vous, ou quelque harquebuzade, l’universelle sau-
vetté de la fortune publique ne tombe en danger irreparable… »
« de peur qu’ils ne s’acoustument à choses plus cruelles et inhumaines. »
« le corps fut porté en une chambre joignante celle de ses serviteurs, bien fermée, de peur qu’ils n’y entras-
sent pour luy faire aucun pie et bon office »
« de peur qu’un autre n’y vienne pondre »
« de peur qu’il n’en advienne inconvenient par le feu »
« de peur qu’ils ne se laissent aller aux douces sommations »
« de peur qu’il ne les frappe »
« de peur qu’elle ne s’esgarast »
« Or, tels personnages sont grandement redebvables à leurs parrains, qui ont leur ainsy tenu le menton de
peur qu’ils ne se noyassent dans la mer d’eternelle oubliance. »
« de peur qu’il ne fist quelque faute »
« et de peur aussy qu’on ne m’impute que je suis trop grand faiseur de digressions »
« de peur que le mary ne les menace de leur faute »
 « de peur que la reyne sa mere le sceust »
« de peur de ne rien perdre »
« de peur que, la voyant au visage, le haut ne refroidist »
144 « de peur qu’on ne reconnaisse la personne dont »
145 « conversant »
146 « comme je lui parlais »
147 « comment était sa vie sentimentale »
148 « qu’elle considérait comme son préféré/favori » — emprunt à l’italien favorito
149 on songe d’abord à « Noblesse distinguée. Un ancien gentilhomme d’une maison
illustrée se nomme un homme de qualité » (Littré), auquel cas de fort basse qualité frise l’oxy-
more ; il faut donc en venir à « condition sociale » et en conclure que la princesse déro-
ge, comme le déplore l’interlocutrice de Brantôme
150 « et si distinguée qu’on le prétend »

 Cette dame avoit raison de me tenir ces propos, puisqu’elle n’y contrarioit point151, et ne
les dissimuloit par effet152 ; car elle avoit un honneste amy et bien favory d’elle. Et, quand
tout est bien dit153, une dame ne se fera jamais de reproche quand elle voudra aymer et faire
election d’un bel objet154, ny de tort au mary non plus, quand ce ne seroit autre raison que
pour l’amour de leur lignée ; d’autant qu’il y a des marys qui sont si laids, si fats, si sots, si
badauts155, de si mauvaise grace, si poltrons, si coyons156 et de si peu de valeur, que, leurs
femmes venans à avoir des enfans d’eux et les ressemblants 157, autant vaudroit n’en avoir
point du tout ; ainsi que j’ay cogneu plusieurs dames, lesquelles ayant eu des enfants de tels
marys, ilz sont esté tous tels que leurs peres ; mais, en ayant emprunté158 aucuns de leurs
amys, ont surpassé leurs peres, freres et sœurs, en toutes choses.

151 « puisqu’elle n’entrait pas en contradiction avec eux » (elle s’y conformait)
152 « et sa pratique ne les démentait pas » (elle les appliquait)
153 [cela rappelle étrangement ‘when all is said and done’] « en fin de compte »
154 cliché usé jusqu’à la corde à l’époque classique (Corneille, Molière, Regnard), bel objet
est d’abord un trait de préciosité (Ronsard), dont voici un exemple chez Amadis Jamyn :
Si tost qu’un bel obiect m’est à l’œil presenté
C’est une servitude où mon ame se range :
Ie n’ay qu’une maistresse et son nom est beauté.
Bel objet s’applique ici à un homme, ce qui n’est pas très fréquent.
155 (adj.) « qui reste, bouche bée, à regarder », d’où « sot, niais » ;
d’où le subst. : « Le badaud est celui qui baye aux corneilles, qui s’arrête à toute chose,
comme s’il n’avait jamais rien vu » (Littré)
Le mot est emprunté à l’ancien occitan, où il est dérivé du verbe badar, issu d’un latin popu-
laire *bătāre, qui a abouti en ancien français à baër, d’où proviennent « bayer » et « béer »
(béant ; bouche bée)
Les deux premières attestations de l’adjectif se trouvent chez Rabelais, où le sens de « sot »
apparaît bien :
« Et lors que Pantagruel et Panurge arriverent à la salle, tous ces grymaulx, artiens, et intrans, commence-
rent à frapper des mains, comme est leur badaude coustume. »

« Le peuple de Paris est tant sot, tant badaud et tant inepte de nature, qu’un basteleur, un porteur de roga-
tons [reliques], un mulet avecques ses cymbales, un vielleux on milieu d’un carrefour, assemblera plus de
gens que ne feroit un bon prescheur evangelicque. »
156 coion, coyon « homme mou, sans énergie » ; de l’italien coglione :
Uno scolare afinato ne le capestrarie più che nei libri, astuto, sagace, vivo, soiatore e cattivo superlativo
grado, se ne va a Vinegia, e statoci sopiattoni tanti dì che gli bastarono a informarsi de le più ladre e più
ricche puttane che vi sieno, chiama in secreto un coglione che lo alloggiava in casa, al quale aveva dato ad
intendere come egli era nipote di un cardinale, e venuto ivi in mascara per darsi piacere un mese e per
comprar gioie e drappi a suo modo. Pietro Aretino
Un écolier, plus expert en galanteries qu’en livres, madré, rusé, adroit, vif, malicieux et vaurien
au superlatif degré, s’en vient à Venise ; il y reste caché quelques jours, assez de temps pour s’in-
former au juste des courtisanes les plus voleuses et les plus riches qu’il y eût dans la ville, et
demande à parler au benêt qui le logeait chez lui ; il lui avait donné à entendre que, neveu d’un
cardinal, il était venu sous un déguisement à Venise pour prendre du plaisir un bon mois et en
même temps acheter des bijoux et des étoffes à sa fantaisie. (trad. Guillaume Apollinaire)
Coion est d’abord attesté (4 occurrences, qui s’appliquent toujours à un personnage italien,
Panthaleone [sic]) dans une comédie de Jacques Grévin [1538-1570], Les Esbahis (1560).
157 « et qui ressemblent à leur père » ; cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 002,
note 66 p. 10.
158 (comme si la mère était en quelque sorte dépositaire d’un prêt de son amant et se
l’appropriait [d’où, dans la phrase suivante, enfants… derobbés, avec jeu de mots : enfants
procréés sous robbe « en cachette » et comme volés] ; cf. un nom d’emprunt)

 Aucuns aussi des philosophes qui ont traité de ce sujet ont tenu159 tousjours que les enfants
ainsi empruntez ou derobbés, ou faits à cachettes et à l’improviste, sont bien plus gallants160
et tiennent bien plus de la façon gentille161 dont on use à les faire prestement et habille-
ment162 que non pas ceux qui163 se font dans un lict lourdement, fadement164, pesamment, à
loisir, et quasi à demy endormis, ne songeans165 qu’à ce plaisir en forme brutalle166.
159 « ont toujours estimé/considéré »
160 « raffinés »
161 « plaisante, agréable »
162 habilement « avec beaucoup de savoir-faire… »
163 « que ceux qui »
164 « bêtement »
165 « quand les géniteurs sont presque à moitié endormis et ne songent »
166 « qu’à ce plaisir animal/bestial/sauvage » (cf. une bête brute)

 Aussi ay-je oüy dire à ceux qui ont charge des haras des rois et grands seigneurs,
qu’ilz ont veu souvent sortir de meilleurs chevaux derobbez par leurs meres, que d’au-
tres faits par la curiosité167 des maistres du haras et estallons donnez et appostez168 : ainsi
est-il des personnes169.

167 « le soin »
168 « fournis et prévus à cet effet »
169 « ainsi en est-il des personnes, il en est de même des personnes »

 Combien en ay-je veu de dames avoir produit170 des plus beaux et honnestes et braves
enfants, que, si leurs peres putatifs les eussent faits, ils fussent esté vrays veaux et vrayes
bestes ! « qui »

170  (complétive à l’infinitif : latinisme) « Combien ai-je vu de dames ayant produit »

 Voylà pourquoy les femmes sont bien advisées de s’ayder et accommoder171 de beaux
et bons estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussi en ay-je bien veu qui avoyent de
beaux marys, qui s’aydoyent de quelques amys laids et villains estallons, qui procreoyent
d’hydeuses et mauvaises lignées.

171 É. Vaucheret : « d’user et se servir »

 Voilà une des signalées172 commoditez et incommoditez173 du cocuage.

172  « insignes, remarquables »


173 « avantages et inconvénients »
 J’ay cogneu une dame de par le monde qui avoit un mary fort laid et fort imperti-
nent174 ; mais, de quatre filles et deux enfants175 qu’elle eut, il n’y eut que deux qui vallus-
sent176, estans venus et faits de son amy ; et les autres, venus de son chalant177 de mary
(je diroys volontiers chat-huant178, car il avoit la mine), furent fort maussades.
(voir note 101)

174 impertinent « (d’une pers.) qui agit mal à propos, de manière déplacée, absurde » (TLFi)
175 « fils/garçons » ; ce sens est corroboré par une remarque de Brantôme, dans un de ses
Opuscules : « car, à un enfant ou fille, il est seant de dire et faire tout ; mais, quand on vient sur
l’aage [en grandissant], et ne faut pas faire tousjours de l’enfant. »
176 « qui eussent de la valeur, qui ne fussent pas des vauriens » cf. rien qui vaille :
Or sus, biaux seigneurs ! sanz attendre,
Je vueil mon frere aler vëoir,
Et savoir se riens pourvëoir
Li puis qui vaille.
(Un Miracle de Nostre-Dame, de l’empereris de Romme)

Je vous assure qu’à force de ne trouver que des riens qui vaille en son chemin, on devient rien qui vaille
soi-même, BUSSY-RABUTIN, Lett. t. II, p. 97, dans POUGENS. [cité par Littré]
177  schéma [Dét N1 de N2]
chaland « client », mais (selon Huguet) le mot était souvent pris dans un sens péjoratif
— comme, du reste « client » l’est à l’occasion de nos jours — « vaurien, coquin », voir ce que
Dindenault dit à Panurge : « Vrayëment vous estes un gentil chalant », avec renforcement par
l’ironique gentil ; Coquillart parlait déjà des chalants d’une dame pour désigner ses « coquins »,
ses amants.
Mérimée et Lacour :
Chalant. On lit dans le Dict. de Trévoux, au mot chaland, qu’on donne ce nom à « des personnes qui vont
dans de certains lieux pour s’y divertir d’une manière qui sent un peu le libertinage ». C’est peut-être dans ce
sens que Branthôme a employé le mot, quoiqu’il s’agisse plutôt d’un mari soucieux et sombre.
[Trévoux doit vouloir dire clients de prostituées ou de bordels.]
178 le calembour est plus réussi pour qui prononce /ʃawã/ ; était-ce le cas ?

 Les dames en cela y doivent estre bien advisées et habiles, car coustumierement les
enfants ressemblent à leurs peres, et touchent179 fort à leur honneur quand ils ne leur
ressemblent, ainsi que j’ay veu par experience beaucoup de dames avoir cette curiosité180
de faire dire et accroire à tout le monde que leurs enfants ressemblent du tout181 à leur
pere, et non à elles, encor qu’ilz n’en tiennent rien : car c’est le plus grand plaisir qu’on
leur sçauroit182 faire, d’autant qu’il y a apparence qu’elles ne l’ont emprunté d’autruy183,
encores qu’il soit le contraire184.

179 « portent atteinte, nuisent »


180 « souci, préoccupation »
181 « en tout point »
182 « puisse »
183 « car on a l’impression que leur enfant ne doit rien à un autre que leur mari »
184 « même si le contraire est vrai »

 Je me suis trouvé une fois en une grande compagnie de cour où l’on advisoit185 le pour-
trait de deux filles186 d’une trés-grande reine. Chacun se mit à dire son advis à qui elles res-
sembloyent, de sorte que tous et toutes dirent qu’elles tenoyent du tout de la mere ; mais
moy, qui estois trés-humble serviteur de la mere, je pris l’affirmative187, et dis qu’elles
tenoyent du tout du pere, et que, si l’on eust cogneu et veu le pere comme moy, l’on me
condescendroit188. Sur quoy la sœur de cette mere m’en remercia et m’en sceut trés-bon
gré, et bien fort, d’autant qu’il y avoit aucunes personnes qui le disoyent à dessein, pour ce
qu’on la soupçonnoit de faire l’amour, et qu’il y avoit quelque poussiere dans sa fleute189
(comme l’on dit) ; et par ainsi190 mon opinion sur cette ressemblance du pere rabilla191
tout. Dont sur ce point192, qui aymera quelque dame, et qu’on verra enfans de son sang et
de ses os193, qu’il die194 tousjours qu’ils tiennent du pere du tout, bien que non195.

185 « examinait »
186 Il s’agirait de deux infantes d’Espagne, Isabel Clara Eugenia et Catalina Micaela,
filles de Philippe II et de sa troisième épouse, Isabelle de Valois (fille d’Henri II et de Cathe-
rine de Médicis) ; leur tante maternelle serait Marguerite [la reine Margot], femme d’Hen-
ri III de Navarre.
187 « je me prononçai, je me déclarai, je pris parti »
188 « on se rangerait à mon avis, on me donnerait raison »
189 fleu(s)te « flûte » ; bourriers « déchets, débris, rebuts, rognures ». Chez Ronsard, les
bourriers sont les brins ou fétus de paille qui se séparent du blé battu avec le fléau ou vanné
sur l’aire ; dans les Stances de Mathurin Regnier, le mot fait image (strophe 13, paraphrase
de Job : ἢ ὡς φύλλον κινούμενον ὑπὸ ἀνέμου εὐλαϐηθήσῃ ἢ ὡς χόρτον φερόμενον ὑπὸ
πνεύματος, contra folium, quod uento rapitur, ostendis potentiam tuam, et stipulam siccam per-
sequeris) :
Le soleil fléchit devant Toy,
De Toi les astres prennent loy,
Tout fait joug dessous Ta parole :
Et cependant, Tu vas dardant
Dessus moy Ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’un bourrier qui vole.
Oudin (cité par La Curne de Sainte-Palaye) donne « avoir bourriers en la fluste : estre soup-
çonné coupable de quelque faute » et Cotgrave « Il y a des bourriers en ſa fluſte. All is not well
with him ; ſomewhat’s amiſſe in the matter. »
Mérimée et Lacour : « Quelque chose à dire sur son compte. »
Donc : « elle n’était pas à l’abri de tout reproche »
190  « de la sorte »
191 « raccommoda, répara, arrangea » ‖ habiller et rhabiller doivent leur h à habit (fausse
étymologie), alors que le sens de départ est « préparer une bille de bois » (portion de tronc
d’arbre débitée à la scie et non équarrie)
192 « D’où la règle de conduite à adopter dans cette situation : »
193 « si un homme aime une femme (mariée) et qu’il ait des enfants d’elle »
194 die est la forme héréditaire, dise une forme analogique ; cf. Villon Quoy qu’on dïe d’Ita-
lïennes. Dans les Essais, Montaigne emploie 23 fois die pour une seule fois dise et chez
Molière les deux formes sont en concurrence (voir le quoi qu’on die dans le Sonnet à la
princesse Uranie sur sa fièvre, de Trissotin) ; Vaugelas admet l’une et l’autre, l’Académie
seulement dise.
195 « bien que ce soit faux, même s’il n’en est rien »

 Il est vray qu’en disant qu’ils ont de la mere un peu il n’y aura pas de mal, ainsi que dit
un gentilhomme de la cour, mon grand amy, parlant en compagnie de deux gentilshom-
mes freres196 assez favoris du roy197, auquel on demandoit à qui ilz ressembloyent, au pere
ou à la mere, il respondit que celui qui estoit froid ressembloit au pere, et l’autre, qui
estoit chaud, ressembloit à la mere ; par ce brocard198 le donnant bon à la mere199, qui
estoit chaudasse200, et de fait ces deux enfans participoyent de ces deux humeurs201, froide
et chaude.

196 il s’agirait, selon É. Vaucheret, de deux des sept fils de Guillaume II de Joyeuse et de
Marie de Batarnay : Antoine-Scipion et Henri. (Joyeuse est situé en Ardèche.)
197 Henri III, dont les favoris se voient affublés de l’étiquette « mignons ».
198  « plaisanterie malveillante, raillerie mordante »
199 « prenant pour cible, visant la mère »
200 L. Lalanne : « de complexion amoureuse »
201 il s’agit des fluides (χυμοί « sucs » ; cf. cacochyme, ecchymose…) du corps, selon les
conceptions de la médecine grecque d’origine pythagoricienne, diffusées par Hippocrate
et systématisées par Galien.

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