Vous êtes sur la page 1sur 32

.

f 1
littéraire 1 mnr.<) 966

Un texte iné it de . Le dernier

livre de Soljénitzine. L'It ·e intr vab e par Jea •


ranQOlS

Reve. et le Dé g • rou t

par RoI d Barthe . Marx à la conq ête du mar • sme.

•aget j ge la p · osophie. • Cayro

la ort et la fo ie. Villi rs surfait, par A.-M. Schmidt.

et e chan 0 ier. Ion co

Le dossie

pa Jan-Louis Bory. L'étr nge un • ver de a tronome •

socialisme, le Marché com ,

Henri : Art d'Occ·dent. L'ésotérisme

k de. B~' liophilie, livres de olubs et fo .......c.ts de Doche


SOMMAIRE

La Quinzaine littéraire

François Erval, Maurice Nadeau 3 LE LIVRE J .-M.-G. Le Clézio par Maurice N adeau
DE LA QUINZAINE Le Déluge
4 UN TEXTE INÉDIT Samuel Beckett :
Conseiller, Joseph Breithach Assez
Directeur artistique Pierre Bernard
Administrateur, Jacques Lory 8 ROMANS FRANÇAIS Fernand Comhet : par Marie-Claude de Brunhoff
Schrumm Schrumm
Gisèle Prassinos :
Rédaction, administration: Le Grand Repas
7 Jean Cayrol par Josane Duranteau
13 rue de Nesle, Paris 6. Midi-Minuit
Téléphone 033.51.97. par Dieter Zimmer
8 LETTRE
D'ALLEMAGNE
Imprimerie : 9 VOYAGES Luigi Barzini : par Jean·François Revel
Les Italiens
Coty. S.A. 10 ROMANS ÉTRANGERS Alexandre Soljénitzine par Piotr RawLcz
n rue Ferdinand-Gamhon La Maison de Matriona
Paris 11 HISTOIRE George D. Painter : par Roland Barthes
LITTÉRAIRE Marcel Proust
Publicité: 12 Villiers de l'Isle-Adam par Albert-Marie Schmidt
13 Tzvetan Todorov : par François Wahl
La Publicité littéraire : Les formalistes russes
71 rue des Saints-Pères, Paris 6. 14 POÉSIE Jacques Prévert par lUaurice Saillet
Téléphone: 548.78.21. Fatras
18 PHOTOGRAPHIE Yvan Christ : par Jean A. Keim
Publicité générale: au journal.
L'âge d'or de la photographie
17 ART Henri Focillon : par lean-Louis Ferrier
Abonnements : Art d'occident
18 BIBLIOPHILIE Le rare n'est pas toujours le heau par Lucien Galimand
Un an : 42 F, vingt-trois numéros. Vieux papiers par Pascal Pia
Six mois: 24 F, douze numéros.
19 PHILOSOPHIE Jean Piaget : par Jean T. Desanti
Etudiants: six mois 20 F.
Etranger: Sagesse et illusion de la
Un an: 50 F. Six mois 30 F. philosophie
20 Louis Althusser, J. Rencière, par François Chatelet
Règlement par mandat, P. Macherey, E. Balibar,
chèque hancaire, chèque postal. R. - Estelet :
C.C.P. Paris 15.551.53. Lire Le Capital
22 HISTOIRE François Furet, Denis Richet par Marc Ferro
La Révolution : des Etats
Crédits photographiques : Généraux au 9 Thermidor
24 RELIGION Nûr Ali, Shâh Elâhî par Alexandre Bennigsen
p. 6. Photo F. Rohoth.
L'ésotérisme kurde
p. 9. Photos Klein, éd. du Seuil.
p. 13. Photo Viollet. 25 ÉCONOMIE Claude Bruclain : par Bernard Cazes
p. 16. Doc. Archives photogr. POLITIQUE Le socialisme et l'Europe
p. 17, 20, 21. Photos Viollet. 28 POLICIERS Kingsley Amis : par Jean·Louis Bory
p. 23. Doc. Cluh des Lihraires. Le dossier James Bond
p. 27, 27. Artistes Associés. 28 SCIENCES Jacques-Merleau Ponty par Raphaël Pividal
p. 29. Photos Norhert Perreau. Cosmologie du xxe siècle
p. 29. Photo Nohert Perreau.
PARIS Ionesco à la Comédie par Geneviève Sarde
Copyright La Quinzaine littéraire Française
Paris, 1966. 30 TOUS LES LIVRES

••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••

MARCEL PROUST
PAR GEORGE D. PAINTER
(( la grande biographie proustienne est enfin née. ))
JEAN-FRANÇOIS REVEL, « L'Express H.

mercure' de france
LE LIVRE DE LA QUINZAINE

La fin du Itlonde?
J.-M. Le Clézio ne parvient pas à s'expliquer avec mique et qui a soudain figé hom- d'Indiens, le verre qui, au café,
Le Déluge elle. Pourtant, elle se trouve à cô- mes et choses dans l'apparence se brise, la mer qui monte à l'as·
Gallimard éd. 15 F té de lui dans un lit, nue et en- qu'ils avaient au moment .de la saut de la digue, la tempête qui
dormie, et il la contemple lon- catastrophe, faisant d'eux de souffle, tandis que nous parëou-
guement, détaillant· jusqu'à sa- simples assemblages de poussière. rent de long en large l'agitation
« L'homme qui marche » est tiété le grain de sa peau et les Au regard du narrateur, l'effrite- vibrionnaire des rueS, la circula-
un thème familier à J.-M.-G. Le menues imperfections de son ment depuis longtemps commencé tion démentielle des automobiles.
Clézio. Porte ce titre une des nou- corps. Puis le voici en conversa- se poursuit, dans l'ignorance des Comme le narrateur, nous sommes
velles de son admirable recueil tion avec un aveugle, marchand vivants qui ne savent pas non à la fois écartelés, dispersés aux
La Fièvre, que je préfère, je le de journaux, avec une femme plus qu'en naissant ils entraient quatre coins de l'horizon et nous
dis tout de suite, à ce quelque rousse dont il tire l'horoscope et déjà dans la mort. En se laissant tenons en même temps l'univers
peu monstrueux Déluge. Déjà, avec laquelle il vit durant quel- consumer par le soleil qui s'est dans notre poing. Le Clézio a na-
dans le Procès-Verbal, son héros ques jours, avant de reprendre le foré un chemin jusqu'aux viscè- turellement retrouvé le yin et
était atteint de déambulation, large. Un grand chien jaune yang chinois ou ce qu'on dit être
cette maladie moderne dont Mol- meurt, agité de soubresauts, dans le secret de participation du zen.
loy offre le parfait exemple. un caniveau, au milieu d'un cer- A côté de ce don, il y a des
Moderne et fort ancienne si cle de curieux. François Besson, trucs, efficaces certes, mais pla-
l'on songe à tous les Tristans, à revient dans sa chambre pour y qués à la façon de ces papiers
tous les Jasons qui vont. chercher brûler des papiers et se débarras- collés qu'aimaient les peintres de
ailleurs, loin de chez eux, un im- ser définitivement de son passé. 1920 ou de ces objets hétéroclites
probable salut et qui reviennent Il repart avec un sac de camping, dont le Pop'Art fait ses tableaux-
après s'être plus ou moins co- connaît la faim, la soif, la solitu- sculptures: récits extraits tout
gnés aux limites de la condition de, entre dans une église et s'y chauds de «bandes dessinées»
humaine. L'homme est ainsi fait confesse, s'accroupit au pied d'un ou de romans.photos, mélodrames
qù'il ne peut se contenter de son immeuble et, par humiliation, écrits par un enfant de six ans,
sort et le supporter. II lui faut tend la main aux passants, s'em- conversations dérisoires saisies au
marcher sans trêve ni repos vers bauche dans un chantier de ter- vol, décalcomanies sans retouche
les horizons que son imagination rassement, tue, dans la nuit, sous d'une réalité à ras de terre. Ces
lui découvre, dans l'espoir, non l'arche d'un pont, un rôdeur dont morceaux d'un réel tout cru
de les trouver plus habitables, le manège invisible l'effrayait, s'agrègent parfois mal au courant
mais de se donner à lui-même prend un car qui le mène loin d'une parole qui, pour être sim-
une raison de vivre, d'exister. A dans la campagne. Il rejoint en- ple, se tient à une certaine hau-
la différence de ses aînés, toute· fin le bord de mer où il s'affale, teur et qui, souvent épique, ;~
fois, le « quêteur » contemporain sur le dos, près d'un dépotoir, et voudrait apocalyptique.
sait de science certaine qu'il fixant le soleil dans une coulée
poursuit un leurre et s'enivre de larmes, il se laisse aveugler C'est pourquoi je préfère, non
d'un mirage. par lui. par vain souci de perfection for-
Voilà la trame des événements, melle, les nouvelles de la Fièvre,
tels qu'ils se laissent saisir par le plus restreintes dans leur objet
Les suites d'un suicide lecteur, et revécus dans leur chro- et circonscrites dans leur propos,
nologie, alors que la chronologie plus «littéraires» aussi si l'on
est pas mal bousculée et peut- res qu'il réduit en fumée, Fran- veut. Car, on s'en doute, le Délu-
Dans Le Déluge, on n'est même être même mise cul par-dessus çois Besson ne fait que raccour- ge c'est également des mots qui
pas assuré que François Besson tête. C'est ainsi que le suicide cir la durée du processus. II aura tombent en cataracte et sous les-
cherche quoi que ce soit. Simple- d'Anna ne nous est révélé qu'à peut-être été le seul vivant dans quels, surtout au début, il faut
ment, il ne peut rester dans sa la fin de l'ouvrage, quand Besson un monde de fantômes. ployer le dos avant de prendre
chambre dont les quatre murs fait revivre au magnétophone le Il ne faut voir là, pensons-nous, pied quelque part. On dirait que
l'emprisonnent et où il est trop signal par lequel l'agonisante nulle allégorie, nul symbole. La la vision a du mal à s'organiser
longtemps demeuré en tête-à-tête l'avertira qu'elle est morte : la force de Le Clézio, sa maîtrise, et que voulant conjuguer les ef-
avec lui-même, affronté à une chute du verre qu'elle tenait à la son pouvoir de conviction, éton- fets destructeurs de l'eau et du
peine dont on ne nous dit rien main· et qui se brise sur le par- nants chez un auteur si jeune, feu, l'auteur se trouve pris entre
mais dont on deVine qu'elle pou- quet. sont tels qu'il nous oblige à pren- deux éléments contradictoires. Se
rait constituer un des motifs de dre ce qu'il dit pour argent croit-on installé dans cette vision
sa fuite la perte définitive comptant. II nous installe dans qu'on tombe dans de successifs
d'un amour dont on n'est pas sûr La mort dans la vie sa vision et nous contraint à voir trous d'air: ces fameux rappels
qu'il ait été jamais formulé. II par ses yeux. Il nous mène par à la réalité la plus quotidienne.
aimait peut-être Anna qui s'est la main dans son dédale sans que Et comment croire tout à fait à
empoisonnée pour des raisons En fait, le narrateur, qui parle nous éprouvions même le senti- la mort d'un monde que l'auteur
imprécises, quoique fortes, et qui indifféremment à la première ou ment du fantastique. Le dépayse- a rendu si vivant?
lui a légué, sous forme de bande à la troisième personne, se tient ment viendrait plutôt de l'atten-
enregistrée, le journal de son hors du temps et même, si l'on tion soutenue qu'il nous force à
agonie. Singulier cadeau, et bien ose dire, «au-dessus» du temps, porter au banal, au commun, au Une belle œuvre
de. notre époque! II écoute ses embrassant d'un regard qu'il faut quotidien.
dernières paroles, dont il peut à bien appeler «second» et sa pro- Il possède en effet un pouvoir
volonté - ô raffinement de la pre histoire - infime - et l'his- rare, le don poétique d'abolir les II n'empêche que le Déluge est
technique! - varier le timbre toire du monde depuis ses origi- frontières, toutes les frontières, une belle et grande œuvre devant
et le débit, réentendre indéfini· nes jusqu'au delà de sa fin. S'il celles qui séparent l'homme des laquelle on n'a pas le droit de
ment, afin de cultiver en lui un se meut, en apparence, dans un choses, celles des choses entre faire la fine bouche, surtout si
désespoir qui vient de plus loin décor solide, précis jusque dans elles, celles de l'homme divisé, l'on songe à maints romanciers
et qui le jette, hagard, dans les ses moindres détails, habité, s'il compartimenté, recroquevillé dans nouveaux englués dans la recher-
rues ~e cette grande ville de la y joue son rôle d'acteur vagabond le· sentiment vague d'exister. che du «rien ». Le Clézio a
Côte que nous connaissions déjà pt contemplatif, il sait, et nous L'épisode du caillou, dans le Pro- quelque chose à dire et il ne S~
par Le Procès-Verbal et les nou- savons avec lui, que la moindre cès-verbal, celui de l'arbre avec laisse pas effrayer par les
velles de La Fièvre. chiquenaude, le moindre coup de lequel le narrateur se confond, « grands sujets ». Son audace, son
II y déambule, sans but ni rai- vent, un éternuement risquent de . sont ici multipliés, amplifiés, et, talent, . l'ampleur de sa vision
son, et il ne lui advient, au re- faire s'écrouler ce décor vide, à la vérité se succèdent jusqu'à réduisent à leur juste mesure les
gard de nos· sens rassis, que des rongé de l'intérieur, qui menace animer, de l'intérieur, un monde remarques tatillonnes qu'on vient
aventûres mineures. II s'assied à tout moment de tomber en cen· vibrant jusque dans ses atomes. de formuler et que des livres
dans un café et casse un verre, dres. Le «déluge» a eu lieu et Grâce à ce double regard, nous comme le sien supportent allégre-
émigre dans un autre et joue aux tout à la fois se poursuit. Déluge sommes le marchand de journaux ment.
« flippers », rencontre Josette d'eau ou déluge de feu sous une aveugle, la femme rousse, l'en-
avec qui il avait rendez-vous et forme qu'on peut imaginer ato- fant qui se raconte des histoires Maurice Nadeau

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 3


UN TEXTE INÉDIT

DE~SSeZ
SAMUEL BECKETT

Tout ce qui précède oublier. place daus la sienne. Quelquefois Quand le temps aurait fait son humain se décomposait en dewc
Je ne peux pas beaucoup à la elles se lâchaient. L'étreinte mol· œuvre. segments égaux. Ceci grâce a.u
fois. Ça laisse à la plume le temps lissait et elles, tombaient chacune Si l'on, me posait la question fléchissement des genoux quirac-
de noter. Je ne la vois pas mais de son côté. De longues minutes dans les formes voulues je dirais courcissait le seèQnd. Par une
je l'entends là-bas derrière. C'est souvent avant 'qu'elles se repren- que oui en effet c'est la fin de rampe de cinquante pour. cent sa
dire le silence. Quand elle s'ar- nent. Avant que la sienne repren- cette promenade qui fut ma vie. tête frôlait .le sol. Je ne sais pas
rête je continue. QuelquefQis elle ne la mienne. C'étaient des gants Disons ,les quelque onze mille à quoi il devait ce goût. A l'amour
refuse. Quand elle refuse je con- de fil assez collants. Loin d'amor- derniers kilomè'trcs. A oompter de la' terre et des mille. parfums
tinue. Trop: de silence je ne ·peux tir les formes' ils les accusaient du jour où' pour la première fois et teintes des fleurs. Ou plus, bê·
pas. Ou c'est ma voix trop faible en' les s·implifiant. Le mien était il me toucha un mot de son infir,· tement à des impératifs d'ordre
par moments. Celle qui sort de. naturelleJllent trop lâche pendant mité en disant qu'à son avis elle anatomique. Il n'a jamais soulevé
moi. Voilà pour l'art et la ma. des années. Mais je ne tardai pas avait atteint son. sommet. L'ave- la question. Le sommet atteint
nière. .. . à .le remplir.· Il me trouvait des ni~ lui donna raison. Celui tout hélas il fallait redescendre.
Je faisais tout ce qu'il .désirait.. niains de Verseau; C'est une mai- au moins dont nous allions faire Pour pouvoir de temps à' autre
Je 'le désirais aU88i. Pour lui.' . son du ciel.· , du passé ensemble. jouir dUf:liel il se servait d'une
'Chaque foÎ8qu'il. désirait' Une Tout me vient de lui. Je ne le , Je, vois les fleurs à mes pieds petite glace Tonde. L'ayallt .voilé.e
chose· moi aus!li. Pour lui. Il .redirai pail chaque fois à propos et' ce sont les autres que je vois. de son souffle et ensuite' frottée
n'avait qu'à dire quelle chose. de telle' et telle connaissance. Celles que nous' foulions en ca· contre son mollet il y cherchait
-Quand il ne désiraitrien moi non ·L'art de combiner ou combina- dence. 'Ce sont d'ailleurs les mê· les constellations. JeJ'aU s'écriait-
plus. Si bien que je ne vivais pas toire n'e~t pas ma faute. C'est une mes. il en parlant de la Lyre ou. d~
s~~ désirs. S'il avajt· désiré une tuile· du ciel. Pour' le 'reste je Contrairement à ce que je Cygne. Et souvent il ajoutait que
chose pour moi je l'aurais désirée dirais non coupable. m'étais longtemps plu à imaginer le ciel n'avait rien.
'aussi. Le. bonheur par exemple. Notre rencontre. Tout en étant il n'était pas aveugle. Seulement Nous n'étions pàs à la monta-
Ou la gloire. Je n'avais que les . très voûté déjà il me faisait l'ef- paresseux. Un jour il s'arrêta et gne cependant. Je devinais par
désirs qu'il manifestait. Mais il '. fet d'un géant. Il finit par avoir en cherchant ses mots me décrivit instants à l'horizon une mer dont
. 'devait les manifester tous. Tous . le tronc à, l'h6rizontale. Pour sa Vue. Il conclut, en disant qu'à le niveau me paraissait supérieur
ses désirs et besoins. Quand il se baiancer cetteano~alie il. écar- son avis elle ne baisserait plus. au nôtre. Serait·ce le fond de
taisait, il devait être comme .moi. tait les jambes et ployait les ge- Je ne sais pas jusqu'à quel point quelque vaste lac é.vaporé ou vidé
Quand il me 'disait' de .lui lécher noux. Ses' pieds de plus en plus il ne se faisait pas illusion. Je par le bas? Je ne me suis pas
le pénis je me jetais dessus. J'en plats se tournaient vers l'exté- ne me suis pas posé la question. posé .la question,
tirais de la satisfaction. Nous de- rieur. Son horizon se hornait au Quand je m'inclinais pour rece· Toutes ces n9tions sont de lui.
vions avoir les mêmes satisfac- sol qti'il foulait. Minuscule tapis voir la communication j'entre. Je ne fais que les comhiner, à ma
tions. Les mêmes besoins et les mouvant de turf et de fleurs écra- voyais qui louchait vers moi un façon. DQnné quatre ou cinq vies
mêmes satisfactions. sées. Il me donnait la main à la œil rose et bleu apparemment im· comme celle-là j'aurais pu lais·
Un jour il me dit de le laisser. manière d'un grand singe fatigué pressionné. ser une trace•.
C'est le verbe qu'il employa. Il en levant le coude au maximum. Il lui arrivait de s'arrêter sans N'empêche que survenaient
ne devait plus en avoir pour long- Je n'avais qu'à me redresser pour rien dire. Soit que finalement. il assez souvent ces sortes de ..pains·
temps. Je ne sais pas si en disant le dépasser de trois têtes et de- n'e-at rien à dire. Soit que tout de sucre hauts d'une centaine' de
cela il voulait que je le quitte ou mie. Un jour il s'arrêta et m'ex- en ayant quelque chose à dire il mètres. Je levais à regret les yeux
seulement que je m'éloigne un pliqua en cherchant ses mots que y renonçât finalement. Je m'in· et repérais le plus proche sou-
instant. Je ne me suis pas posé la l'anatomie est un tout. clinais comme d'habitude pour vent à l'horizon. Ou au lieu' de
question. Je ne me' suis jamais Au début quand il parlait qu'il n'ait pas à se répéter et nous nous éloigner de celui d'où nous
posé que ses questions à lui. Quoi c'était tout en allant. Il me sem- restions ainsi. Pliés en deux les venions de descendre nous· l'ësca-
qu'il en soit je filai sans me re- ble. Ensuite tantôt allant et tantôt têtes se touchant. Muets la main ladions de nouveau.
tourner. Hors de portée de sa arrêté. Enfin arrêté uniquement. dans la main. Pendant que tout Je parle de notre dernière dé-
voix j'étais hors de sa vie. C'est Avec ça toujours plus bas. Pour autour de nous les minutes s'ajou. cennie comprise entre les deux'
peut·être ce qu'il désirait. On lui éviter d'avoir à dire la même . taient aux minutes. Tôt ou tard événement8 que j'ai dits. Elle re·
voit des questions sans se les po· chose deux fois à la file je devais son pied s'arrachait aux fleurs et couvre les précédentes qui ont dû
ser. Il ne devait plus en avoir m'incliner profondément. Il s'ar- nous repartions.. Quitte à nous lui ressembler comme des sœurs.
pour longtemps. Moi en revan- rêtait et attendait que je prenne arrêter de nouveau au bout de. C'est à ces années englouties qu'il
che j'en avais encore pour long- la pose. Dès que du coin de l'œil quelques pas. Pour qu'il dise en· es.t raisonnable d'imputer ma for-
temps. J'étais d'une tout autre il entrevoyait ma tête à côté de la fin ce qu'il avait sur le cœur ou mation. Car je ne me souviens
génération. Ça n'a pas duré. Main- sienne il lâchait ses murmures. de nouveau y renonce. d'avoir rien appris pendant celles
tenant que je pénètre dans la Neuf fois sur dix ils ne me concer- D'autres cas 'principaux se pré- dont j'ai souvenir. C'est avec ce
nuit j'ai comme des lueurs dans naient pas. Mais il voulait que sentent à l'esprit. Communica· raisonnement que je me calme
le crâne. Terre iugrate mais pas tout soit entendu et jusqu'aux tion continue immédiate avec re- quand, je tombe en arrêt devant
totalement. Donné trois ou quatre éjaculations et bribes de patenâ- départ immédiat. Même chose mon savoir.
vies j'aurais pu arriver à quelque tres qu'il lançait au sol fleuri. avec redépart retardé. Communi- J'ai situé ma,disgrâce tout près'
chose.' , I l s'arrêta donc et attendit que cation continue retardée avec re- d'un sommet. Eh bien non ce fut
Je devais avoir dans les six ans' ma' tête arrive avant de me dire départ immédiat. Même .chose sur le plat dans un grand calme.
quand il me prit par la main. Je de le laisser. Je dégageai preste- avec redépart retardé. Communi. En me retournant je l'aurais TU
sortais de l'enfance à peine. Mais ment ma main et filai sans me cation discontinue immédiate avec là même où je l'avais laissé. Un
je ne tardai pas à en sortir tout retourner. Deux pas et il me per- redépart immédiat. Même chose rien .m'aurait fait comprendre ma
à fait. C'était la main gauche. dait à jamais. Nous nous étions avec redépart retardé. Communi· méprise si méprise il y eut. Dans
Etre à droite le mettait au sup- scindés si c'est cela qu'il désirait. cation discontinue retardée avec les années qui suivirent je n'ex~
pliee. Nous avancions donc de Il causait rarement géodésie. redépart immédiat. Même chose cluaÎ8 pas la possibilité de le re·
front la main dans la main. Une Mais nous avons dû parcourir avec redépart retardé. tronver. Là même où je l'avais
paire de gants nous suffisait. Les plusieurs fois l'équivalent de C'est donc alors que j'aurai laissé sinon ailleurs. Ou de l'èn·
mains libres ou extérieures pen- l'équateur terrestre. A raison vécu ou jamais. Dix ans au bas tendre m'appeler. Tout en me di-
daient nues. II n'aimait pas sen- d'environ cinq kilomètres par mot. Depuis le jour où ayant pro- . sant qu'il n'en avait plus pour
tir contre sa peau une peau étran- jour et nuit en moyenne. Nous mené longuement sur ses ruines longtemps. Mais je n'y comptais
gère. Les muqueuses ce n'est pas nous réfugions dans l'arithméti- sacrées le dos de la main gauche pas trop, Car je ne levais guère
pareil. Il lui arrivait néanmoins que. Que de calculs mentaux ef· il lança son pronostic. Jusqu~à les yeux des fleurs. Et lui n'avait
de se déganter. Il me fallait alors fectués de concert pliés en deux! celui de ma disgrâce supposée. plus de voix. Et comme si cela
en faire autant. Nous parcourions Nous élevions ainsi à la troisième Je revois l'endroit à un pas de la ne suffisait pas j'allais me répé-
ainsi une centaine de mètres les puissance des nombres ternaires cime. Deux pas droit devant moi tant qu'il n'en avait plus pour
extrémités se touchant nues. Ra· entiers. Parfois sous une pluie et déjà je dévalaÎ8 l'autre ver· longtemps. De sorte que je ne
rement davantage. Ça lui suffisait. diluvienne. Tant bien que mal sant. Si je m'étais retourné je ne tardai pas à ne plus y compter
Si l'on me posait la question je se gravant au fur et à mesure l'aurais pas vu. du tout.
dirais que les mains dépareillées dans sa mémoire les cubes s'accu· Il aimait grimper et moi aussi Je ne sais plus le temps qu'il
sont peu faites pour l'intimité. roulaient. En vue de l'opération par conséquent. Il réclamait les fait. Mais du temps de ma vie il
La mienne ne trouva jamais sa inverse à un stade ultérieur. pentes les plus raides. Son corps était d'une douceur éternelle.
".' . iL)
JE
.....
&.< .'" . ;...
.~'
. ~

Comme si la terre s'était endor-


mie au point vernal. Je parle de
notre hémisphère à nous. De •
• S&C
.
"It\\OW'
.' . _
S :
.
-:"
'.
1 "{

~J
~.

:.' ,
......

.•
.
_,

i
..
'. .
~~}._...
;E. ".
."
'. :..
-iI'i.:~"
t
.a-'"
·i;
.

~:11' V'E····B····r
~"'I

.
lourdes pluies perpendiculaires et :~

••
brèves nous cueillaient à l'impro-
viste. Sans assombrissement sen-
sible du ciel. Je n'aurais pas re·
marqué l'absence de vent s'il n'en
avait pas parlé. Du vent qui
n'était plus., Des tempêtes qui
l'avaient laissé debout. Il faut dire
qu'il n'y avait rien à emporter.
••





P.
.' ~

-
-,. .'
. . '.
.~"
.
.'
.
."
.~"., ~ ~~:'
·-r
,.
- .
..... '.
...•'i, ~
.'?,s;"
'>.'...
.

.~ "
'.

Les Heurs elles-mêmes étaient •


sans tige et plaquées au sol à là, •
manière des nénuphars. Plus •

question qu'elles brilleJ.lt à la bou-
tonnière.
••
Nous .ne comptions pas les •
jours. Si j'arrive à dix ans c'est •
grâce. à notre podomètre. Par- •
C01US final divisé par parcours
•• •
journalier moyen. Tant de jours. •
Diviser. Tel chiffre la veille du
jour du sacrum. Tel autre la


veille de ma disgrâce. Moyenne •
journalière toujours à jour. Sous- •

traire. Diviser. •

La nuit. Longue comme le jour •
dims cet équinoxe sans fin. Elle •
tombe et nous continuons. Nous ••
repartons avant l'aube.

Pose au repos. Pliés en trois •

emboîtés l'un dans l'autre. Deu·
xième équerre aux genoux. Moi
à l'intérieur. Comme un seul
..

homme nous changions de Hanc
••
quand il en manifestait le désir.

Je le sens la nuit contre moi de •
tout son long tordu. Plus que de •
dormir il s'agissait de s'étendre. •
Car nous marchions dans un de- •
mi-sommeil. De la main supé- •

rieure il me tenait et touchait là •
où il voulait. Jusqu'à un certain •
point. L'autre se retenait à mes •
cheveux. Il parlait tout bas aes •
choses qui pour lui n'étaient plus •
et ponr moi n'avaient pu être. Le •
• Collection Les Indes Noires"
vent dans les tiges aériennes. • Il
L'ombre et l'abri des forêts. •
Il n'était pas bavard. Cent mots •
par jour et nuit èn moyenne. • ROSNY AINI:
Echelonnés. Guère plus d'un mil· •
• L'Etonnant Voyage de Hareton Ironcastle
lion au total. Beaucoup de re- •
dites. D'éjaculations. De quoi ef- •
Heurer la matière à peine. Que • RIDER HAGGARD - 5he
sais-je du destin de l'homme? Je •
ne me suis pas posé la' question. •

Je suis davantage au courant des
• ANDRE HARDELLET - Le seuil du Jardin
radis. Eux il les avait aimés. Si
j'en voyais un je le nommerais
••
sans hésitation. •
Nous vivions de Heurs. Voilà • .Collection Llbertés "
pour la sustentation. Il s'arrêtait • Il

et sans avoir à se baisser attra· •



pait une poignée de corolles. Puis
repartait en mâchonnant. Elles
••
exerçaient dans l'ensemble une •
action calmante. Nous étions dans •
l'ensemble calmes. De plus en •

plus. Tout l'était. Cette notion de •
calme me vient de lui. Sans lui •
je ne l'aurais pas eue. Je m'en •
vais maintenant tout effacer sauf •
les Heurs. Plus de pluies. Plus •

de mamelons. Rien que nous deux

nous traînant dans les Heurs. • Catalogue franco sur demande
Assez mes vieux seins sentent ses •• JEAN-JACQUES PAUVERT ~ EDITEUR
vieilles mains:
• 8, ,rue de Nesle _. (Paris Vie'

Samuel Beckett

La Quinzaine littéraire, 15 maTS 1966
ROMANS FRANÇAIS

La Dlort
Fernand Combet tiquement son libre-arbitre, il doit heureux, ainsi protégé par l'auto- Jean Cayrol
SchrummSchrumm se plier aux lois du plan établi rité, la douceur de sa mère qui ré- Midi Minuit.
Jean-Jacques Pauvert éd. 21 F par le Saint Directeur. Mais ce Dé- git tout ce remue-ménage comme Le Seuil éd. 15 F
miurge, existe-t-il? Est·ce un si sa vie en dépendait. Mais il faut
homme, une idée? Est·il vrai parfois sortir de ce lieu douillet
SchrummSchrumm n ' est pas qu'on lui inflige quotidiennement pour aller « Dehors ». Il arrive que l'hôtel pour voya·
« un copain » qui s'est inscrit des visions atroces jouées par une « Dehors » les cauchemars les geurs devienne seul habitable. Au
pour une croisière du Club Médi· vieille comédienne de Grand Gui· plus épouvantables terrorisent le moins provisoirement. Il arrive
terranée, loin de là, et pourtant gnol? Réalité et théâtre s'imbri· narrateur : une femme - qu'il que le provisoire puisse lui·même,
M. SchrummSchrumm, excursion- quent à merveille dans ce conte avait pris d'abord pour un fau- seul, être accepté. Au moins tout
niste de première classe qui n'est sadique. Si les images sont sou· teuil de style - s'approche mé- de suite. C'est que l'état d'Urgen.
plus donc un néophyte, se trouve chamment de lui en tendant une ce est proclamé. Toutes les son-
soudain précipité dans une aven· coupe où nagent des triangles d'as- nettes d'alarme de l'être l'annon-
ture on ne peut plus inattendue : pect meurtrier... une autre fois, la cent à la fois. Il faut fuit, et se
des garçons fardés et un chef de femme de l'épicier, une toute pe· retirer, - et chercher le lieu le
convoi qui joue de la lanière de tite poupée, lui serv.ant, du gros plus neutre, pour y emporter tou-
cuir, le font, monter de ,force dans sel, s'enlise dans les cristaux qui tes les muettes clameurs de la, pa-
un car pour !'excursion dominica~ la rongent jusqu'à ce, que le gar- nique, et attendre.
le aux Sables mouvants. Schrumm çon l'y enfonce totalement..: Mais C'est ce que fait Martine, dans
Schrumm proteste, c'était là chose envoyé comIlle messager chez, une l'hôtel de, Madame. Rotenburg. ,
prévue et on l'attache avec des antiquaire invisible, il se heurte, à On peut se demander, à lire ,Je
menottes à son- lIiège. En compa~ des, potiches rangées comme une dernier roman de Jean Cayrol,~i
gnie des autres voyageurs ilarri- armée de soldats menaçants. La l'auteur, à sa manière, ne cherche
ve à Malentfmdu, le point' de dé· <Jureté, la rugosité i~placable de pas pour, son propre compte
part central de l'excursion, un ces aventures liquéfient ce jeune « l'euphorie de l'étranger »', Car
lieu clos de barbelés et de murail· homme comme Salvador Dali ra~ il tourne le dos à ses propres tra-
les où l'on ne pénètre qu'après m~llit ses montres. ditions, comme à une ville trop
une invitation et en récitant la Voilà les deux atmosphères, les familière; il s'éloigne de sesthè·
prièré numéro 1 : deux pays qui bouleversent diver- mes préférés; peut·être il renOn-
sement le narrateur; mais dans la cerait, s'il pouvait, tout à fait à
A u Directeur de ,rExcursion, mer· FernimdCo1nbet Grande :Maison 'un drame se son stvle : il évite tous les cane.
tci joue' : un personnage, f~ntôme fours prêts à 'lui rappeler d,es sou·
Pour rObsc·urité chassée, qui n~a <Je, forme visible que lors- venirs qu'il connaît trop. Avec Mi·
Pour la tempête apaisée; veut d'un ,baroque outrancier qu'il boit quelques gouttes d'eau, di Minuit, Jean Cayrol tente de Se
Pour ce mur extraordinairement Fernand Combet fait preuve au oncle auréolé d'une mort mysté- tenir à distance. Il braque ses pro~
[haut, merci. contraire d'u'ne grande rigueur de rieuse, ami croyait-on, nouvelle jécteurs 'sur l'histoire de Martine,
Pour la folie domptée, style et cela lui permet les élu- cause de bonheur même, va bous· et veut se faire oublier.
Pour le désespoir calmé, , , 'cubtations ' les - plusoséès, il les culer le calme établi. Gisèle Pras- Martine a enlevé soil fils, pour
POlir les sables incroyablement a toutes cerclées de fer. Ce n'est sinos a su broder une triste et cette fugue au' bord de la mer.
[ beaux, merci. pas un roman agréable à lire mai;; hellè histoire d'amour. Rien n;est Patrick lui ressemble un peu,
&on humour noir est fascinant car affirmé, tout est esquissé en trans. - par une certaine façon de tenir
'De confortables appartcments et ,tout est constl'llit, pensé" pesé. parence et pourtant la tragédie est la tête. Mais il va ressembler de
des repas substantiels sont annon- Malgré soi on est entraîné vers ces là. Il est étonnant de voir com· plus en plus à Gilbert, le Mari:
cés mais en 'fait Malentendu est fameux Sables Mouvants. ment avec des images évanescen· il a envie d'un microscope et
uneprisoD. atroce... Le lecteur' tes un poète est capable de pein. d'une règle ,à calculer. Il est soi·
croit avoir compris : voici un dre des sentiments, de les retrou- gneux, opaque, il juge. Martine,
Kafka' des' Loisirs, une satire me- ver dans un passé brumeux. Il suf-
fit que Gisèle Prassinos effleure
seule avec lui, est regardée conti·
nuellement. Et s'en plaint.
laphysique 'des lieux de vacances'
Il 0 P u 1 a ir e s, Malentendu c'est un amour du bout de ses doigts, Les maris brasseurs d'affaires
Saint·Raphaël le 15 août t.. Eh Gisèle Prassinos pour que tout tremble et se trans- fuient d'abstraction en abstrac-
bien, non, ce roman est beaucoup Le grand repas. forme. Ce qu'elle ne dit pas est tion : rush sur les ventes, circuit
plus ,complexe; les symboles se Grasset éd. 12 F plus important que les réactions des investissemeTits, volume des
;; u c c è den 1. SchrummSchrumm étranges qu'elle souligne. Elle uti- transactions, secteurs privilégiés,
avoue ne rien y comprendre mais lise l'insolite comme des parures exercice écoulé, aVeC comme co-
il veut partir pour les Sables mou- La frontière entre le Surréalis- et de même elle fait tourner les rollaires et sur le plan psychologi-
vants et èela lui donne le courage me et la Poésie a toujours été dif- mots jusqu'à trouver le:ur facette que, phénomène inflationniste, re·
de supporter les pires humilia· ficile à tracer et Gisèle Prassinos la plus irisée. Le Grand Repas doutable fléchissement, les gran-
tions et des tests psychologiques s'amuse à sauter tantôt d'un côté est certainement le meilleur ro- des vedettes internationales du, pé-
aussi variés que pénibles. Il passe tantôt de l'autre. Le GrarUl Re- trole, bourse sensibilisée... A se
par ,un sombre dédale, mortel pas se passe donc à la fois «De- tenir si loin de soi, on réussit à
pour les non·initiés ; il entend des dans » et « Dehors ». ne pas changer, - sans âge dès
trains où l'on jette des hommes « Dedans » c'est la grande mai- trente ans, intouchable. L'envi-
enchaînés et ce ne sont que des son où le narrateur, un jeune 'ronnement immédiat doit être en
hruitages ; il doit visiter la pisso- homme sensible et enfantin, habi- ordre, dans un ordre absolu': ba·
tière originelle, monument ancien 'te ,avec sà mère. Vieille maison de gages parfaits, dîners parfaits, ser·
et vénérable ; puis on le poursuit famille avec des couloirs, de beaux vice parfait, épouse parfaite. Tout
revolver en main dans le jardin meubles, une lingerie où l'odeur ce qui dérange est détestable. Ai-
secret du Prince Directeur. Ces des fers à repasser trop chauds mer dérange à tout instant.
tests sont-ils de véritables tests? rappelle le caramel, et une, gran- Martine est le désordre même.
SchrummSchr~inm' cac h é dans de cÙisine où se prépare le Grand Elle accroche à chaque minute vé-
un placard assiste à uhe orgie à la 'Repas, réception 'saisonnière, tra- cue. Elle voit les couleurs, elle
Gilles de Rais et plus tard il est ditionqui n'a plus de Sens main- écoute les voix plus que les paro-
, témoin d'une exécution où bour~ tenant que le faste' est terni et la les, - elle s'attarde, elle traîne
r.eaux, accusé ei spectateurs sem- famille presque éteinte. Mais Gisèle Prassinos avec une attention un peu hagar.
blent des personnages ,sortis d'une ',quelle joie,' quelle agitation pour de : sa fuite à elle l'entraîne au
toile d'Ensor. Les réactions de les préparatifs de cette fête ; pen· fond du présent. Elle sent, elle
SèhrumkI Schrum~ sont analysées dant des jours eedes nuits, on' as- man de Gisèle Prassinos; la pe- touche, - elle déplore que les
et jugées par lesèspionsqui in~ tique, on sort la' plus belle argen· tite fille si, douée, admirée par les repas ne durent pas plus long-
festtmt Malentendu, par le coltme1 terie et surtout, la mère confec- Surréalistes, est maintenant un vé· temps : elle est si près des cno·
Louise·:Qonne, par leSous-Direc- tionne des 'pâtês, des plats de ritable poète du roman. ses quand elle peut les manger!
teur, par ,le Grand, Inquisiteur... coutg~s, des ,puddings dignes de La fugue de Martine et de son
TOJit ex;cursionniste perd 8utoma- la table d'Un roi. Le narrateur est Marie-Claude de Brunholl fils est rythmée par les rencontres
,
et la folie
avec des nourritures : Le hall ses de tous les jours, qui sonnent
ees
collection d'essais au format de poche
dirigée par françois erval
était désert. Martine découvrit comme dans une catllédrale, et
dans une coupe des tranches de provoquent la stupeur. « Ce n'est HUIT TEXTES INEDITS IMPORTANTS
cake, elle en prit une, sans se pas un temps de saison... Com-
presser, mais sa' main tremblait. ment savoir ? Tout le monde sait.
.ïMl Démocratie et totalitarisme
Ne pas se hâter surtout, ouvrir dé- Tout le monde le dit « Vous L'homme et l'animal
licatement le papier en suivant la n'avez pas l'air dans votre assiet-
collure, mordre le pourtour un te ». Tout le monde est dans son
peu brûlé du cake, faire rouler assiette, et dit n'importe quoi, Wagner et l'esprit romantique
.sous la langue les fruits confits... des mots interchangeables, usés,
Les conditions de l'esprit scientifique
Il y a les agapes projetées, et les qui ne sont à personne, qui ne
vraies, et presque toujours la pré- veulent rien dire, - q'ui font l'ac- L'anarchisme
sence de la faim, qui est une cu- cord de tous. Martine essaie de
Le plan ou l'anti-hasard
riosité. bonne foi ce langage, - auprès
La curiosité de Martine ne sait de son fils, excellent interlocuteur Les grandes doctrines de l'histoire
où se poser. Pour son mari, tout puisqu'il n'écoute pas : « Tu ne
ce qui n'est pas l'essentiel n'a au- manges pas, tu avales »... « Ne HUIT GRANDES REIMPRESSIONS
cune importance : et l'essentiel, man~e pas aussi vite, tu vas te fai-
c'est la continuité dc son dessein re mal... ». ~iIM. Spinoza
ambitieux. Mais Martine n'aime Mais ce bon sens vainement 'em- .....1 Précis de décomposition
un peu l'argent que pour le dé- prunté tomhe d'elle comme une
• iiliIj*iilitMI Pour une sociologie du roman
pen'ser en fille pàuvre, - à ache- cape. Il faudrait trop de contor- •
terce qui lui fait envi~, à aider
ses amis. Si elle aime' un peu l'ar-
siolls pour le retenir. Elle se re-
trouve avec naturel dans la stu-
•• Le journal du séducteur
Histoire de France
gent, c'est en liasses, pour le di- peur passionnée de son attente •
lapider. peuplée de visions. Plusieurs d'en- • L'île de Pâques
Les diamants de son trenté-qua- •
tre elles déguisent ou frôlent le
• !Wi~.M11 La' commune
trième anniversaire (un hijou car- Secret, le Rcmords, la Chose en- • Discours sur l'origine et les fondements
-ré qui ne se démodera pas, selon fouir, - l'Inavoué. Cc rapt vécu, • de l'inégalité
Gilbert) sont allés à l'égout. ou hien imaginé? •
Pas très raisonnable, ee geste; POlir une conscience un peu dé- • VOLUMES A 3 F ET 4 F 95
Pas ralsonnahle, MartinI'. En cher- . lieate, il n'y a pas grande diffé- ••
<,hant· hien dans sa parenté, je
IWII~(' qu'on la découHirait peut-
'"l'II;'e entre le poids du mal eom-
mi~ et celui du 'mal urt peu trop
•• GALLIMARD
plI'l' petite-nièce de l'Edmée du vin'ment évoqué, ne serait·ce •

._------------------
Choix des Elues, illventée par 'Iu'un jour. Ce scra "à la police de
J l'ail Giraudoux. ~avoir si Martinc cst oui ou non •
Toutes deux ~llllt accusées de la eoupable devant lcs homnies. Sa

1I11~lIIe étrange di~traction.·Le mê-
Ille' danger les'alti,"e : regarder ll's
culpabiIlté profonde vit ailleurs.
Aux dernières' lignes du livre,

• LOUIS CHAIGNE
..hoses si fixeml'Ilt qu'elles voil'Ilt il y a un revolver. Ce n'est pas ce •
• •
au travers. Et 'lue! regard déeon-
('('rtant, pour I"ohscrvateur! Et
'Iuelle vision impn"'\"lIC, pour d,a-
qu'il y a de plus fort. Il y a vio-
knces hil'II pires que celle-Iii. Et
l'ires aussi que la folie.
••

reCOnnaISSanCe

à la lumière
(:une, - à la l'lus lIIenue des oc- Car entrer solennellement en
l'a~ions ... démence, c'est déposer le sceptre, •
Cet intéressallt vl'rtige les PCII- l't la couronne, et le Secret. C'est •

l'he sur des abîmcs' répertoriés en
p~yeh6pathologie. Le chemin de
ni:te est prodigieux : la chute
renoncer à l'extrême et périlleu-
~e vigilance du chemin de crête.
C'est devenir aux yeux de tous le

• portraits et sOl/venirs

dall~ lc délire risque la banalité. personnage du malach;, dont tout • préface d'André Maurois
...je ruse avec la vérité, je l'l'ut être accepté. C'est aussi ren- •
n'a11lMiore pas ma situation, à dre à chacun la sécurité compro- •• " son goût du profond lui a permiS, sans défaut, ,de discerner
·
quoi' bon se croire, malheureuse mise : ce regard irritant, ce te- très vite, partout
devant un étranger, il pourrait gard inquiétant, qui mettait en • oÙ il était, les valeurs véritables ..
me juger par méprise, de toutes .
question l'absurde quotidien, sous ALBERT DELAUNA y (NOUVELLES LITTÉRAIRES)

manières, c'est la fin qui sera
vraie, quand je serai en danger
devant n'importe qui.
la lampe de la dinique, devient
objet; ses contestations, devenues
dérisoires, ne sont plus l'appel
:

-mame----
Lecteurs, nous sentons que ce troublant d'une conscience, mais •

danger J.lous concerne: l'angoisse,
on le sait, se plaît surtout aux zo-
nes frontalières. Que l'héroïne,
les symptômes rassurants du mal
d'un seuI.
Chaque fois qu'un fou est re-
._-------------------------
• le livre que vous attendiez..,

éblouie, tombe, comme neige, dans connu pour tel,. effectivement la •
~
l'indicible de la folie, - et tout société s'en porte mieux : ainsi
le roman basculer~ sans doute du donc le délire de Martine délivre •
côté des jugements sans ambiguï- tout le monde. Et le lecteur, qui •

té, là. où les uns sont sains' et les n'y tenait pas. •
autres malades. La mort et la folie peuvent tout •
Nous y perdrons alors, et c'est conclure, bien sûr, à coups de •
tant pis, notre malaise. Nous ces- cymbales et de revolvers. Mais la •
serons de nous demander où fi- petite phrase mélodique incompa. ••
nit la rêverie, où commence l'halo rable du personnage et du roman

lucination, - et qui est aliéné : n'en est pas résolue. •
le mari mécanique, fou de peur En dépit des accords violents •
au moindre imprévu, ou cette éga- du mouvement final où rien n'est •
rée, qui ne reconnaît pas son che- ménagé, une fois le livre refermé, •
min, oublie l'heure, perd ses vali- c'est elle que nous garderons en •
ses, absorbée à ue rien faire. L'au- •
mémoire, difficile, interrogative, •
teur aura répondu à nos quès- et, malgré l'auteur, toujours ina- •
tions. Le devait-il ? chevée. •
Les gens parlent, avec des phra- Josan,! Duranteau •
La Quinzaine littéraire. 15 mars 1966 7
LETTRE D'ALLEMAGNE

Un chansonnier
et un oratorio
L'affaire Peter Weiss et l'af- sicien Oppenheimer, n'a pas tenté posé à un feu nourri de la part mes (La Harpe en fil de fer, al-
faire WoH Bierman sont les deux la gageure de reconstituer en des journaux fédéraux. Interdic- lusion à sa guitare, aux barbelés
événements littéraires qui ont le décors réels, sur une scène de tion lui est faite d'écrire en alle- qui séparent les deux Allemagnes
plus occupé l'Allemagne ces der- théâtre, le camp d'Auschwitz ou mand, toute représentation de et au Tambout de Grass) -a: été ti-
nières smnaines. Le premier est la salle d'audience de Francfort. flnstruction est dénoncée comme ré à des milliers d'exemplaires
un auteur dramatique, le second, Bien que son théâtre soit plus « entreprise de mauvais goût », et on a lancé, avec le même
un chansonnier. Mais l'agitation éloigné du montage, de la bande lavage de cerveau et propagande succès, un disque de ses chan-
soulevée est plus politique que lit- d'actualités que celui de n'importe subversive. Sont particulièrement sons. A Berlin-Est, par contre,
téraire. lequel des auteurs évoqués plus remarquées les attaques de l'édi- tout projet de ce genre a été étouf-
Pour comprendre ce qui s'est haut, il serre, plus que tout autre, torialiste de Die W elt, lequel af- fé dans l'œuf et l'effervescence de
passé, il ne faut pas perdre de la vérité essentielle. firme que si Weiss a refusé de la jeunesse a si bien inquiété les
vue qu'en Allemagne l'antago- jeter un voile sur la part prise dirigeants qu'elle a donné lieu à
nisme entre capitalisme et commu- I.e succès de flnstruction a été par certains industriels dans une campagne de presse, entière-
nisme ne se joue pas en vase cros i m men s e. Dix-sept théâtres, à l'aménagement d'Auschwitz, c'est ment dirigée contre les dernières
mais qu'il oppose deux structures l'Ouest comme à l'Est, ont présen- par esprit de parti. Pour Die chansons de Biermann, et dont le
sociales délimitées par une des té la pièce le même jour ; toutes Welt, il y a là propagande et style, allant de l'injure simple à
frontières les plus meurtrières du les chaînes de radio l'ont retrans- sabotage d'autant plus perfide de l'accusation de perversion sexuel-
monde moderne et' qui ne se re- mise; la télévision s'y intéresse;
connaissent l'une l'autre que pour des metteurs en scène de tous les
se conspuer. pays cherchent à en acquérir les
Weiss et Biermann, chacun à sa droits.
manière, ont refusé de jouer la Le débat est ouvert. Les criti-
carte de la guerre froide. ques contestent la validité de cet-
Peter Weiss, lauréat du Prix te tentative désespérée en vue
Lessing, âgé de 50 ans et résidant « d'assujettir le passé ». Ils accu-
à Stockholm est l'auteur de Marat sent les théâtres et la radio de ne
qui lui a acquis une audience s'y être prêtés que pour se dé-
mondiale. Dans sa dernière pièce, douaner à bon compte. Et qp.e
fInstrltction (sous-titre : Oratorio dire du thème de la pièce! Le
en onze cha~ts) il s'attaque au mot d'Adorno: Après Auschwitz,
problème d'Auschwitz en s'inspi- on ne peut plus écrire de poèmes,
rant très étroitement des comptes repris par Enzensberger dans la
rendus du proci:s de Francfort. Modification: Toute œuvre d'art
Mais si les interrogatoires de ceux désormais doit pouvoir être con-
qui eurent à répondre des crimes frontée à Auschwitz, domine tou-
commis à Auschwitz lui ont four- jours la littérature - allemande
ni la matière première de sa d'après-guerre. Et voilà Ausch-
pièce, il a su leur donner un style witz devenu le sujet d'une œuvre
et une ordonnance tels que le lec- littéraire, quand ce serait par le
teur ou le spectateur qui, à tra- truchement d'un procès! Ausch-
vers eux, découvre graduellement, witz réduit aux proportions d'un
de l'arrivée des trains' de mar- divertissement pour esthètes! Le
Le Kurfürstendanlm, à Berlin.Ouest. L'ex-Staline Allee, à Berlin·Est.
chandises jusqu'aux fours créma- théâtre ne va-t-il pas trop loin?
toires, le fonctionnement de l'usi- Les critiques, cependant, sont vite
'ne à meurtres qui a nom Ausch- dépassés par 1 e s événements.
witz, est mené, quelles que soient Weiss, en effet, au cours de multi- la démocratie occidentale que le (le bruit court que les difficul-
ses défenses, jusqu'au bout de ples interviews et commentaires, Weiss s'est servi pour ce faire tés de Biermann viènnent eil gran·
l'horreur. déclare qu'il ne lui est plus possi- d'un thème tabou. de partie d'un mot malheureux
Weiss ne prétend pas expliquer ble de « rester en tiers » dans la Quant à la presse de l'Allema- qu'il aurait fait sur la fille d'un
Auschwitz; il se propose simple- discussion qui oppose capitalistes gne Populaire, elle voit dans la haut dignitaire, laquelle, d'après
ment de regarder en face des faits et communistes, comme il s'était pièce la haine et findignation que lui conserverait sa chemise nleue
monstrueux et de contraindre son encore contenté de le faire dans doivent susciter ces corrupteurs avec les insignes du parti jusque
spectateur à le suivre. Tout ce qui sa précédente pièce en se gardant de la nation qui, en Allemagne dans la chambre à coucher -et nul
peut avoir un caractère anecdoti- de résoudre le conflit entre l'indi- Occidentale, occupent à nouveau n'ignore la pudibonderie des di·
que est délibérément banni. Rien vidualiste Sade et le révolution- tous les hauts emplois après avoir rigeants dela R.D.A.), en passant
ne permet au spectateur de se naire Marat. Le moment est ve- réussi à esquiver des condamna- par toute la chaîne des slogans
laisser distraire. Weiss utilise nu pour lui de prendre parti et tions graves au cours du procès chers aux « apparatchicks », rap-
exclusivement des documents au- il choisi le socialisme. d'Auschwitz. Pas un mot, et pour pelle les périodes les plus noires
thentiques. Le seul commentaire cause, sur l'état d'esprit qui avait du stalinisme. Le tout aboutissant
qu'il s'autorise est cette réflexion, Les fonctionnaires de la Répu- rendu Auschwitz possible. Levée à une motion du Comité Central
qu'il met dans la bonche d'un des blique Démocratique Allemande de boucliers à l'Ouest; triomphe par laquelle il est décidé de pren·
témoins, à un endroit particuliè- qui ne sont guère habitués à voir à l'Est ; mais cela ne revient-il pas dre des mesures énergiques pour
rement significatif de la pièce: affluer des émigrants à leurs fron- au même? ramener à la raison « tous ces élé-
«Laissons là les attitudes subli- tières, croient avoir trouvé en Pe- ments indisciplinés et ve~les »,
mes. L'univers concentrationnaire ter Weiss un allié inespéré. Si, jus- WoH Biermann, lui, est âgé de motion approuvée, par esprit de
échapper à notre entendement? que là, les œuvres de Weiss trente ans et vit à Berlin-Est. Com- pénitence, par l'Association des
L'ordre qui régnait ici ne nous avaient reçu' un' accueil mitigé, muniste notoire, son père fut as- Ecrivains.
était-il pas familier dès l'origine? l'homme est fêté dans tout le pays. sassiné par les nazis. Biermann,
,A nous d'en supporter la conclu- Une lecture publique de rInstruc- qui a quitté Hambourg dep'uis des Dans l'une des chansons incri.
sion logique, c'est-à-dire l'exploi- tion, qui a toutes les apparences années pour s'établir en R.D.A., minées, il était question de Fredi
tation de l'homme 'par l'homme d'une affaire d'Etat, a lieu à est un homme qui dit oui à son Roshmeisl, le draineur de Büc-
menée jusqu'à une dimension la Chambre des Députés. pays mais sa façon de le dire dé- kow, qui fut rossé, arrêté et con-
qu'on n'avait jamais connne jus- plaît excessivement aux vieux bu- damné à trois mois de prison
que-là ». C'est ce passage de fIns- A l'Ouest, au contraire, on ne reaucrates. La' liberté d'action pour avoir serré de près sa fiancée
truction qui a attiré les fondres voit plus en Weiss qu'un renégat. qu'on lui ~ccorde est représenta- au bal. Biermann, y applaudissait
de tous les adversaires occidentaux Bien qu'il n'ait jamais caché qu'il tive des fluctuations du climat cul- d'ailleurs aux transformations qui
de Weiss. a ses propres idées sur le socialis- turel de la R.D.A. s'étaient dernièrement amorcées
Il y a actuellement en Allema- me, en matière de liberté d'opi- dans ce domaine : Il était pour le
gne une véritable école de théâ- nion et d'expression tout particu- Ses chansons, qui se réclament socialisme - il était pour le nou-
tre vérité. Weiss; cependant, à lièrement, idées qui, d'évidence, de François Villon, remportent un veau régime - mais le régime de
la différence d'un Heinar Kip- ne coïncident pas avec celles des immense succès auprès de la jeu- Bückow, il n'en voulait plus. Dans
phard' retraçant le procès du phy- dirigeants de la R.D.A., il est ex- nesse. Son premier recueil de poè- une autre chanson, Biermann, in-

8
VOYAGES

COllllllent est lIlort


Raphaël
sultant li nos camarades soldats Luigi Barzini vulgarisation historique, si pros-
qui, au péril de leur vie, font leur Les Italiens. père en France. Le vulgarisateur
devoir de patriotes et de socia- Traduit par Claudine Hermann historique imite l'historien sé-
listes aux frontières, mettait en Collection L'Air du Temps rieux, et donc trompe le public.
scène le fantôme de Villon, jouant Gallimard éd. 22 F Le journaliste du passé ne pré-
de la harpe, la nuit, sur les fils tend ni apporter du neuf ni
barbelés. être complet : son art est dans la
On reproche à Biermann qui Le gros livre de M. Luigi Bar· mise en œuvre du récit. et cet art
ose dire tout haut ce que tout le zini, Italien pourvu d'une forma· découle d'Un des genres princi-
monde pense, d'attaquer dans tion anglo-américaine, écrivant paux du journalisme anglais et
le dos les for.ces humanistes de tantôt en anglais, tantôt en ita- américain - genre qui est tou-
r Allemagne de rOuest. Et voici lien, est un chef-d'œuvre de jour- jours resté en France extrême-
le point où l'affaire Weiss et l'af- nalisme, ce qui d'ailleurs était sou- ment rabougri, malgré quelques
faire Biermann se rejoignent. haitable étant donné la collection tentatives - le profile.
Weiss se déclare solidaire de Bier- dans laquelle il paraît, et que di·
mann, sa conception du socialis- rige, comme chacun sait, M. Pier- M. Barzini excelle ici dans les
me ne lui permettant pas d'en ex· re Lazareff. Mais chacun sait éga. profiles d'Italiens ou d'étrangers
clure la liherté d'opinion. lement que le talent journalisti- venus en Italie, depuis le condot-
Les fonctiounaires du parti au- que peut s'exercer de deux ma- tière anglais John Hawkwood,
ront-ils le dernier mot? Rien ne nières : soit en apportant des in· dont le nom italianisé, Giovanni
permet de prévoir qu'ils pourront formations inédites et des obser- Acuto, est mêlé à tant de guerres
aller à l'encontre du mouvement vations nouvelles, soit en arran· entre cités médiévales, jusqu'à
de solidarité des jeunes artistes geant agréablement des informa- Winckelmann et Addington Ay.
de la R.D.A., qui ont refùsé en tions et des idées déjà connues, monds. Ses pages sur Cola di Rien·
bloc de hurler avec les loups, et ~aies ou fàusses mais générale- zo, le « restaurateur » de la Répn.
des écrivains de la République ment acceptées, de telle manière blique. romaine au XVIe, sur Ca-
Soleil et ombre italiens.
Fédérale dont nul, apparemment, que le lecteur ait l'impression, gliostro, sur Guichardin, Machia-
ne s'est senti attaqué par Bier· justifiée ou non, d'avoir épuisé un vel ou enfin sur Mussolini sont de
mann. sujet, d'en avoir fait le tour, «le neur » est inspiré par tout sauf la très' bonne lecture supérieure
l'avoir' pénétré de l'intérieur, et par l'amour. M. Barzini nous fait de plage - expression toute pla.
Le bruit court que Biermann a .. cela sans avoir jamais ressenti la d'ailleurs savoir qu'il est hostile tonique d'ailleurs, puisqu'il y' a
été convoqué dernièrement devant m.oindr.e fatigue ni éprouvé la au divorce et qu'il se réjouit de désormais beaucoup plus de livres
une commission de ces « éléphants moi.ndre contrariété. ne l'avoir jamais vu adopté dans à lire..sur. Ja plage que de plages
de hureau » sur lesquels il a fait .Contrariant, certes, M. Barzini son pays, attitude légèrement sur- librés, où' de places libres sur les
une chanson : Ceux qui jadis ne ne l'est pas. Ecrivant pour les mil- prenante puisque sa biographie plages occupées. Le journaliste du
tre1J1blaient pas devant les mi- liers ,de touristes qui vienIlJlnt. nous apprend .qu'il est député du passé. n'est pa.s exempt d'erreurs,
trailleuses - _Crèvent devant ma chaque année en Italie, et notam~ parti libéral. Cela ne l'empêche cela .va de soi. C'est ainsi que M.
i
guitare - Dès que ouvre ma gran- men~ pour ceux venus d'Amérique' pas, il est vrai, de mettre à l'actif Barzini (p. 220) fait mourir Ra·
de gueule, c'est la panique - Dès (son livre est un best·seller aux de Mussolini la paix avec l'Eglise, phaël d'excès sexuels alors qu'il
que j'arrive avec mes chansons, Etats.Unis), M. Barzini leur con· alors qu'à mon humble sens le ressort clairement des témoigna.
r éléphant de bureau sue, de la firme l'image des Italiens qu'ils concordat a été .une {'.atastrophe ges contemporains qu'il trépassa
trompe. Il lui a été notifié qu'il se font sans doute déjà : l'Italien pour l'Italie moderne. d'une br.oncho-pneumonie. Musso·
aurait à s'abstenir désormais de est un être essentiellement amou· lini également, d'après notre au-
toute attaque contre le régime. reux, la prostituée italienne 'ne Quoique les hypothèses de ca- teur, était « prématurément usé »
Biermann aurait répondu que fait pas du' tout l'amour pour de ractériologie collective de l'auteur, par sa vie sexuelle. Cette idée du
cela ne le concernàit pas car il l'argent, elle transcende son com- y compris les défauts qu'il prête « sexe qui tue » se trouve déjà
n'avait jamais cherché à attaquer merce avec une di.stinction et un aux Italiens car il a soin d'équili- dans le Court traité de Spinoza.
le socialisme. raffinement uniques, la vie italien- brer (un implacable réalisme, la Le philosophe affirme catégori.
A l'Ouest, on continue à éditer, ne est un perpétuel spectacle, un dissimulation - qui n'exclut pas quement que l'amour physique
à lire, ~ jouer Weiss. A l'Est, Bier- théâtre permanent, une extériori· la spontanéité la plus totale, tout fait mourir jeune ; mais sa chas-
mann est inteJ;"dit polU' une pério- sation vitalisante pour le specta- dépend de la page à laquelle on teté ne lui servit de rien, puisqu'il
de indéterminée. Et des deux cô- teut" nordique avachi, mais en ouvre le livre) relèvent largement mourut lui-même à 42 ans. Selon
tés, une fois de plus, les héros de même temps les Italiens' sont· très de la, convention, on lit pourtant la théorie Spinoza-Barzini, l'hu-
la guerre froide ont fait leurs pe· secrets, impénétrables. La force ces Italiens en .raison d'un indis- manité serait devenue de plus en
tites· affaires,Ja main dans' la main de l'amour italien est démontrée cutable talent de journaliste du plus vertueuse, pnisque l'allonge.
.:- et la vérité, une fois de plus, par la fréquence du crime passion- passé. Le journalisme du passé ment de la vie humaine en notre
a fait les frais de .l'opération. nel - encore .qu'il soit. non moins est un genre typiquement anglo- siècle est un fait notoire.

...•...•................. ...... ...................... .................•.........


Dieter\Zimmer démontr.é que le « crime d'hon- saxon, qui n'a rien à voir avec la Jean-François Revel

'

a vez- VOUS lu le nouveau


le
Mne
36
à pleurer de rire! (Elle)
son meilleur livre (Jean-Jacques Gautier) dessous
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES / HACHETTE / CHEZ TOUS LES LIBRAIRES

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 9


.ROMANS ÉTRANGERS





La souffrance


• des huntbles

• Alexandre Soljénitsyne d'un Ehrenbourg de ces dernières attitudes et les paroles d'nn pero
• La maison de Matriona. décennies qui, en témoignant sur sonnage pour lui totalement iIi·

•• Julliard éd. 12 F son pays et son époque, se con·
tente pour des raisons extra-litté·
compréhensible? Car certains
ponts, certains chaînons entre les
• l'aires de vérités partielles. générations successives qui cons-
: De cette distorsion qui parais. Un exemple de eet « understa- tituent normalement la continui·
• sait irréversible des rapports en· tement » ? Soljénitsyne n'a aucun té, la mémoire historique d'un
• tre les mots et la réalité qu'ils hesoin (artistique) d'employer le peuple, ont été volontairement an-
• sont censés cerner partout ail· mot « épnration stalinienne » nihilés par la terreur stalinienne.
• leurs, de cette déformation quasi. lorsque deux personnages, un gar- La puissance de l'évocation con·
• universelle de la sémantique, im· çon ayant à peine dépassé la ving- tenue dans ce récit apparemment
• posée par Staline à tout un peu· taine et un acteur vieillissant se simple, réaliste, libre de toute
•• pIe, par quels moyens les écri· rencontrent au début de la guerre grandiloquence, par endroits mê-
• vains allaient·ils en guérir la lan· russo-allemande, à la gare perdne me humoristique, fait frémir com-
• gue et la littérature russes? De de Krétchétovka. L'acteur dit me le pire des cauchemars.
• quelle façon allaient·ils reconsti· « 1937 » et le lecteur comprend Dans le premier récit, La Mai·
• tuer un langage « normal », resti. tout de suite que, pour la généra. son de Matriona, qni donne son
• tuer aux mots leur signification tion alors adulte, cette année se titre au recneil français, Soljénit-
•• usuelle afin de traduire dans l'art confond avec le massacre et la dé· syne trace à l'aide de traits minus-
• une expérience historique cauche- portation de millions d'innocents, cules le portrait d'une vieille pay-
• mardesque? Renoqer avec les avec le silence et la terreur mol'· sanne russe, veuve, mère de six
• grands yi"ionnaires~ surréalistes tels imposés à tout un peuple. enfants morts en bas âge, vivant
• avant la lcttl'e, du siècle dernier, Pour le très jeune officier qui, en dans la misère, éliminée comme
: Gogol et DOHtoïevski, puiser dans 1937, n'était qu'un étudiant vi· « inutile » du kolkhose, simple,
• les ressourœs du haroque et de vant parmi ses camarades, cette proche de la terre, infiniment gé-
• l'expressionniHlllc, Cette voie choi· année n'est que celle de la guerre néreuse, aidant avec un désintéres-
• sie par un Tl'l"tz-Siniavski ou par d'Espagne, vue dans sa perspecti. sement total les autres, plus ri·
• un Arjak-Danicl n'est apparem- ve comme nne aventure romanti· ches et plus malins qu'elle. Cette
• ment pas la "oic unique. L'exem· que, exaltante et lointaine. paysanne, logeuse du narrateur
• pIe de rautcur d'Une Journée qni habite sa cabane après nn
•• d'Ivan Dl'IlÎssovitch est là pour long séjour dans des camps loin-
• prouver qu'un retour à d'au· Deux générations tains, meurt dans un accident cau·
• tres SOlll"Ces, au grand réalisme du sé par la cupidité et l'égoïsme de
• XIX'> sii·c1e, à celui de Tolstoï ses proches.
• ou de Leskov peut à l'étape ac· Mais la charge dramatique de La description saisissante de la
: tuelle de révolution russe mener ce récit intitulé « L'inconnu de misère kolkhozienne, des ahus
•• ••••••• •••••••• • à des (l'uvres également importan-
• tantes, ('.~alement chargécs de vé·
Krétchétovka » est aillenrs : cette
différence du langage eutre les
d'une bnreaucratie stupide, des
« combines » auxquelles se li-
• rité. deux générations, perçue tout au vrent des gens afin de survivre,
• Les qualités d'écrivain d'Alexan· long de leur dialogue, mène à une l'opposition entre le « pays réel»
• dre Soljénitsyne, cet ex·officier de injustice et à un malheur. Le jeu- et le « pays légal », qui se dégage

• l'Année Rouge pendant la derniè· ne officier, honnête, hon et idéa· de ce récit à· travers mille détails
• re guerre, ex.déporté d'un camp liste, fait arrêter comme « es· de la vie quotidienne, tout cela
• Foviétique, professeur anonyme pion » le vieil acteur qni s'était me paraît relativement secondaire
• (lans un lycée de province, qui enfui, sans papiers d'identité, de face à ce portrait de la vieille pay·
les grands problèmes • d'un jour à l'autre, à travers son l'encerclement allemand. L'offi· sanne. Elle n'est pas sans avoir
moraux • récit «concentrationnaire» s'était cier est de bonne foi. Comment d'ancêtres illustres dans les lettres

• imposé à la Russie et au monde un Soviétique, un vrai, pourrait- russes, tel le personnage de Kara-
VI JANKÉLÉVITCH • comme maître incontestahle de la
• langue, comme observateur infini-
il, en effet, ignorer que la ville
de Tsaritsyne porte depuis helle
taiev dans Guerre et Paix, ou ce·
lui du paysan Ivan Denissovitch

·1~auvaise
conscience 15,00 F
• ment attentif, comme témoin par-
• mi les plus lucides de l'époque,
: ces qualités ne faiblissent pas
• (Ians les trois récits puhliés en
lurette le nom glorieux de Stalin·
grad ? Oui, le jeune officier for-
mé entièrement dans le temps sta·
linien, l'idéaliste qui cherche dé·
Choukhov - héros du récit «con·
centrationnaire» de Soljénitsyne.

Et l'attitude, non seulement al"


• Francc tout récemment sous le ti· sespérément à adapter le langage tistique, mais également philoso.
• tre La Maison de Matriona~ ahstrait de la propagande (pour phique et « humaine » de Soljé.
• A l'encontre d'un Tertz-Siniav- lui le seul réel) à une réalité qui nitsyne apparaît, à mon sens, en-
collection bilingue • ski, Soljénitsyne évite des images s'écroule et s'éparpille, ce jeune tièrement dans ce portrait. Il n'a
: ~randioses et fantastiques, utilise homme pouvait et devait même pas de sympathie pour des per-
HEBBEL • peu les métaphores, ne donne pas soupçonner son aîné dont le sys-
tème de références était à l'oppo.
f;Qnnages « importants » couron·
nés de succès, pour les rassasiés
• dans le symbole ou dans l'allégo·

1 Agnes
. Bernauer 7,50 F
• rie. Econome à l'extrême de ses
• moyens, il dissèque le comporte.
• ment de ses personnages avec pré-
: cision, reconstitue leurs dialogues
sé du sien. Mais le lecteur, lui,
entend la vérité ultime, évidente,
contenne àans le dernier cri de
l'acteur : « Vous m'arrêtez... Ce
et les habiles, pour ceux qui cher.
chent à occuper plus de place qu'il
ne convient sur le théâtre hondé
de la vie. Son amour et sa pitié
SHAKESPEARE • dans leur simplicité apparente et
• l'on pourrait le prendre à premiè-
qne vous faites est irréparahle ! ».
Je me sonviens encore de mil-
vont vers les humbles, les simples
et les faibles qui, en dernière ins-
Richard 1113,50 F • l'e vue pour un photographe, pour lions d'affiches qui, dans ces an- tance, détiennent plus de force
• un reporter honnête, n'était la di· nées précédant la guerre, cla- authentique et de vérité que les
mesure : mension du langage, n'était la maient dans les villes et les villa· « forts », tributaires de valeurs
pour • (~omposition consciente et même ges soviétiques : Chaqu.e ennemi fallacieuses.
• raffinée de la narration, n'était sera écrasé su.r son propre terri· Cet homme mûri par la souf·
mesure 9,90 F • "urtout la pitié qui pour être dis· toire, sans qu'il parvienne à violer france, ce maître·écrivain hyper.
• (~rète et avare de paroles, reste nos frontières sacrées. Je me sou- lucide et conscient de ses moyens
viens de notre stupéfaction tota· artistiques, rejoint par cette atti.
FARQUHAR • pourtant toute présente dans le
• lexte et octrOIe . a'}'œuvre un 1y- le, de notre désespoir face à tude ses grands .prédécesseurs de
l'avance foudroyante de l'ennemi. la littérature russe. N'a-t-elle pas
ia ruse

l
• l'isme souvent digne d'un Tchek-
• !Jov. Soljénitsyne est passé maître Un garçon cO~lditionné entière· su, comme aucune autre, se pen-
des • de l' « unclerstatement » mais cet ment par la propagande officielle, cher avec tendresse vers l'abîme
~ galants 15,00 F • « understatePlent » qui tient tout ce hon lieutenant 7otov, où pou· vertigineux de la souffrance des
: pntier dans le langage na rien vait·il chercher les raisons de ce humhles?
• tIe commun avec les « onlissions » démenti sanglant, sinon dans les Piotr Rawicz
HISTOIRE LITTÉRAIRE •





Les vies parallèles •




George D. Painter mais seulement homologie. Nous tien est un monde platonicien •
Marcel Proust. avons là deux esquisses qui scm- (beaucoup plus que bergsonien), •
1871·1903 : les années blent bien reliées selon un certain il est peuplé d'essences, et ce sont •

de jeunesse rapport d'allusion, mais ce rap· ces essences qui sont dispenoées

Mercure de France éd. 28,80 F port reste mat : il est ou trop clair dans l'œuvre et la vie de Proust: •
ou trop profond. Alors, d'où vient l'essenc(' (Charlus, Balbec, Alber- •
l'énigme de ces deux vies paraI. tine, la «petite phrase») se frag- •
Rien, à première vue, ne pré· lèles? Encore une fois, pourquoi mente sans s'altérer, ses parcelles •
dispose la vie de Proust au pres· pouvons·nous lire la vie de Proust indiminuées vont se loger dans •
tige des grandes biographies. Ce avec l'espèce d'avidité que nous des apparences dont il importe •
n'est pas une vie adolescente (Rim. mettons à «dévorer» une his- peu finalement qu'elles soient fic- •
• 1

baud), aventureuse (Byron), tita· toire ? tives ou réelles. •


nesque (Balzac) ou tragique (Van •
Gogh) ; c'est la vie d'un fils de •
famille mondain, oisif, riche (et L'usage des biographies Proust dans notre vie •

l'on sait combien nous sommes •
méfi~nts, aujourd'hui, envers l'al" •
gent de l'écrivain), dont le dé· La vérité, c'est que, très para- Nous comprenons alors com- •
cor, mi.haussmanien, mi·normand, doxalement, la vie de Proust nous bien il est vain de chercher les •
est celui d'une histoire bourgeoise, oblige à critiquer l'usage qu.e nous « clefs» de la Recherche. Le •
faisons ordinairement d~s biogra- •
ironisée ordinairement sous le monde ne· fournit pas les clefs du

nom de «belle époque », matière phies. D'habitude, nous considé- livre, c'est le livre qui ouvre le •
. à films plus que substance litté· rons que la vie d'un écrivain doit monde. Certes la vie de Proust lui- •
raire. Et pourtant il se produit nous renseigner sur son œuvre; même offre un champ privilégié à •
ceci : la vie de Proust est passion.
nante, comme le prouvent le suc·
nous voulons retrouver une sorte
,le causalité entre les aventures
la dispersion des essences, mais ce
champ n'est pas le seul possihle. ••

Cf>S du livre de Painter et le plai. vécues et les épisodes narrés, com- Chacune de nos vies particulières

sir très vif, singulier même, quc IIlC si lcs unes produisaient les a11 peut s'offrir à recevoir les essen- •
••
nous y prcnons. Pourquoi ? tl"CS ; nous croyons que le travail ces proustiennes; d'où ee senti-
du hiographe authentifie l'œuvre, nlent constant de retrouver le
qui nous paraît plus «vraie» si monde de Proust dans notre vie •
L'jnigme d'une vie l'on nous montre qu'elle a été vé- (tout comme Swann retrouvait la •

cue, tant nous avons le préjugé te· Charité de Giotto ou le doge Lo- •
nace que l'art est au fond illusion redan de Rizzo dans la servante •
Sans doutc rœuH"c dc Proust a et qu'il faut, chaque fois qu'il est aux asperges ou dans son cocher •
•• ••••••••••••••••
déjà quelquc rapport immédiat possible, le lester d'un peu de Rémi). Qui ne rencontre encore
avec le genre hiogral'hiquc, puis· réalité, d'un peu de contingence. aujourd'hui, en 1966, autour de
que cette œuvrc uniquc, ccttc Or la vie de Proust nous oblige à lui, M. de Norpois discourant sur • VOICI l'un des livres

somme, est le récit d'unc vic qui renverser ce préjugé; ce n'est pas la littérature ou Octave·dans-Ies- • importants, tion pas de
va de l'enfance à l'écriture, en .la vie de Proust que nous retrou- choux, jeune homme inculte mais • la saison ou de l'année
sorte que Marcel et son narrateur vons dans son œuvre, c'est son <'ompétent en bars, sports et vête- • mais de l'époque.
sont un peu comme ces héros dc (l'uvre que nous retrouvons dans ments? La vérité de Proust ne •
l'antiquité, que Plutarque a cou· la vie de ProU:it. Lire l'ouvrage vicnt pas d'une copie géniale de • KLEBER HAEDENS
• (Candide)
plés dans ses Vies Parallèles. Mais de Painter (qui a pour qualité son la « réalité », mais d'une réflexion

ici un premier paradoxe surgit, extrême transparence), ce n'est philosophique sur les essences et •
somme toute décevant: prises pas découvrir l'origine de la Re- sur l'art. Aussi, en dépit du para· •
dans leur extension ~e! non dans •
..
cherche, c'est lire un douhle du doxe, lorsque le lecteur lit la vie
leur suhstance), les vies paraI. roman, comme si Proust avait de Proust non point comme anté- •
lèles de Proust et de son narra· écrit deux fois la même œuvre: rieure mais comme ultérieure à •
teur ne se rejoignent qu'en des
points très rares; ce que l'un et
l'autre ont en commun, c'est une
dans son livre et dans sa vie. Nous
ne nous disons pas (c'est du moins
lc sentiment que j'ai eu) : Mon-
son œuvre, c'est.lui qui a raison et
non le critique qui essaierait d'ex-
pliquer l'œuvre de Proust par sa
..._.......


-
de

.. C,G.JUNG
série fort élémentaire d;événe. tcsquiou est décidément bien le vie.
iIlents ou plutôt d'articulations: modèle de Charlus, mais tout au •
une longue période mondaine, un contraire : il y a du Charlus dans •
deuil violent (mère ou grand- Montesquiou, il y a du Balbec Ni auteur ni personnage •
mi're), une retraite subie (dans dans Cabourg, il y a de l'Alher- •
une maison de santé), une séces- tine dans Agostinelli. • BUCHET/CHASTEL
sion volontaire (dans la chambre •
de liège) , destinée à élaborer On peut énoncer autrement ce • JOHN HOWARD LAWSON
l'œuvre. Ces points communs ont paradoxe biographique: les vies •

la même position dans la durée de
l'œuvre et de la vie, mais il faut
Un monde platonicien de Marcel et du narrateur consti-
tuent deux plans offerts à la dis-


LE
C/NEh\~
reconnaître qu'ils n'ont pas du persion des mêmes essences ; mais •
tout le même rôle : la mort de sa Autrement dit (du moins avec ce qui n'est plus parallèle entre •
mère a opéré dans la vie de Proust Proust), ce n'est pas la vie qui in- eux, parce qu'unique, confondu, •

un partage décisif: celle de la forme l'œuvre, c'est l'œuvre qui identique, c'est l'écriture: c'est là

grand-mère ne change rien à irradie, explose dans la vie et dis- où les parallèles se rejoignent. •
ART
l'existence du narrateur, dont tout
le chagrin est délégué à sa mère
(substitution d;ailleurs énigmati.
que sur laquelle il faudrait s'inter-
perse en elle les mille fragments
qui semblent lui préexister. Doa·
san, Lorrain, Montesquiou, Wilde
ne composent pas Charlus, c'est
Lorsque Marcel s'enferme dans sa
chambre de liège, c'est pour
écrire ;. lorsque le narrateur dit
adieu au monde (lors de la mati-



• DU S\~t\t eme
• , ,. f' I I\' • '1 . 1
xx >

·
, .... - t 1 1 J., .••
• /;L. t ~~;, -,.. \'~ ":J -,
1 •
roger) ; et d'autre part, la retraite Charlus qui essaime et germe dans née Guermantes), c'est pour enfin ,~ '~~ 1.
subie de Proust est très courte ces quelques figures réelles, au commencer son livre. Autrement
.. .... ..,. !'l~C ~ ~. ~ '1ft;-
•• JH,
&

9:~> i " . (f.~'


(quelques semaines dans une cli- nombre d'ailleurs variable, que dit, c'est seulement alors que les
nique à Boulogne), celle du nar· chaque biographie augmente ma· deux vies parallèles marient indis- '13 (.
rateur (dans le Temps Retrouvé) licieusement. Or cette lecture pa- solublement leurs durées: l'écri- •
• Le panorama le plus complet et
est fort longue, puisqu'il découvre radoxale est conforme à ce que ture du narrateur est à la lettre
• le plus moderne, le seul qui soit
ensuite un monde étrangement nous entrevoyons de la philoso- l'écriture de Marcel: il n'y a ni •
affublé du masque de la vieillesse. phie de Proust (notamment depuis auteur, ni personnage, il n'y a plus • indispensable aux vrais amateurs
En somme, entre la vie vécue et le livre de G. Deleuze sur Proust qu'une écriture. •
la vie écrite, il n'y a pas analogie, et les Signes) : le monde prous- Roland Barthes • BUCHET/CHASTEL
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 11
• HISTOIRE LITTÉRAIRE





Villiers écrivain




fantastique?

• Albert-Marie Schmidt devait tion directe par les prodigieuses Seul Axel offre les charmes d'un
• collaborer régulièrement à La inventions de son imagination style soutenu.
• Quinzaine littéraire. Il nous are· créatrice. Il excelle à donner aux A. W. Raitt me reproche d'avoir
• mis cette étude quelques jours concepts qu'il emprunte l'aspect axé une modeste étude que j'ai
• avant d'être tué accidentellement. d'une expérience personnelle, en jadis consacrée à Villiers presque

• Nous avons perdu un ami dont le interprétant de façon poétique- exclusivement sur le côté satiri-
• souvenir nous accompagnera. ment tendancieuse les phénomè- que de son œuvre. Mais lui-même,
• nes qu'il perçoit et les événements comme Monnier Joseph Pru-
• auxquels il assiste. d'homme et Jarry Ubu, n'aimait-"
• A.-W. Raitt Il dit, entre autres, de son il pas à revêtir Tribulat Bonho.
• Villiers de rIsIe-Adam chien, nommé Satin : met, son golem et son masque de

• et le mouve";"'ent symboliste. C'est un chien hasardeux, un prédilection? Entre 1867 et 1887,
• José Corti éd. 36 F saturnien. On ne saura jamais ce le trésor des histoires qui le con-
• qu'il cache de démoniaque. cernent s'est enrichi continuelle-
• Villiers de l'Isle-Adam Satin, voyant un de ses congénè- ment. Et pourtant, à la différen-
• Le prétendant. res mourir avec douceur... empres- ce de Monnier et de Jarry, il ne
• Drame en cinq actes et en prose sé et guilleret s'approche du ma,.. hausse pas, malgré qu'il en ait, ce
•• texte établi et présenté par lade et lui renifle effrontément
dans r oreille. A partir de ce mo-
personnage d'une sombre joviali-
• P.-G. Castex et A.-W. Raitt té à la dignité d'un type littéraire.
• J os~ Corti éd. 15 F ment, le moribond, jusqu'alors ré- Bien que Tribulat Bonhomet ex-
• signé et paisible, s'agita en contor- prime à merveille l'essence du
• Villiers de l'Isle-Ada,m sions frénétiques et trépassa com- bourgeois, intendant méticuleux,
•• "Contes fantastiques."- me un mauvais larron. Villiers en féroce, borné, des jardins de la"
• Collection l'Age d'Or déduit que Satin lui a soufflé le terre, il a moins d'existence que
• Flammarion éd. 9,75 F doute et qu'il sert d'habitacle à Prud'homme ou Ubu.
• l'âme de Baudelaire. J'estime, en revanche, avec A.
• W. Raitt, que Villiers a doté de
•• Avec une patience et une opi- prestiges nouveaux le type, em-
• niâtreté de fourmi, hutinant" dans Une répugnance maladive prunté à Baudelaire, de la fem-
• les lieux les plus étranges, écu- me belle et mystérieuse, inacces-
• mant les bibliothèques, dépouiJ- sible à toute vie proprement hu-
• lant les collections privées, met- C'est ainsi qu'au cours de longs maine et à tout sentiment humain,
• tant à la question maints témoins monologues qui ont pour théâtre ayant choisi de se consacrer à une

• compétents, A.-W. Raitt, cet ox- soit quelque taverne de la rive virginité inviolable. Mais cet~e

~ . •



fordien distingué, a réuni tous les
"éléments mentaux et les notions
esthétiques ou philosophiques qui
pourraient permettre d'expliquer,
droite, soit l'appartement de :Mal-
larmé, il fabrique des entités my-
thologiques dont ses compères
s'emparent a vi d e men t. Je me
statue de glace qui représente
r esprit humain ayant conquis la
connaissance et la vérité suprêmes,
recélant en puissance Hérodiade
• voire d'élucider, les divers mystè- trompe : des golems plutôt. Mais et La Jeune Parque, est parcourue

DIBli •



res de l'œuvre et de la personne
de Villiers de l'Isle-Adam. Les re-
marques, dont il émaille ou con-
clut ses immenses recherches, sont,
ceux-ci, comme l'on sait, n'ont
d'activité que celle que leur per-
met certaine marque verbale gra·
vée sur leur front. Ils dépendent
parfois, me semble-t-il, par d'ar-
dentes ondes passionnelles. Elle se
change alors en ce que je nom-
merais une preuse.

DIDis •



sinon négatives, du moins désabu-
sées.
Certes, Villiers obtient une au-
donc entièrement de la parole
orale de Villiers. Lorsque ce der·
nier se tait, ils s'étiolent et dégé-
Apparentée à ces nymphes de
Diane Cruelle, dévoratrices de mâ-
les, qui terrorisaient les poètes

rUICI •





dience exceptionnelle auprès des
écrivains symbolistes. Causeur
plein de faconde qui, pareil à Os-
car Wilde, corrige sans cesse et
adapte l'expression de ses idées,
nèrent.

Comment les récupérer, les uti-


liser? Quels que soient leurs ef·
forts, les écrivains symbolistes n'y
français du XVIe siècle, elle est la
meneuse de tous les jeux du mon-
de. Le Prétendant, rétractation de
Morgane, dont P.-G. Castex et A.
W. Raitt nous procurent enfin le
• il se plaît à enseigner ceux qui parviennent guère. Quant à Vil- texte demeuré inédit, accompagné
• l'écoutent, à leur indiquer leur liers, il éprouve, jusqu'à la fin de de précieux éclaircissements, se
• vocation particulière. Maeterlinck ses jours, Ulle répugnance mala- réduit au conflit qui oppose deux
• ne craint pas d'écrire : dive à coucher par écrit ce qu'il Armide, ivres d'impérialisme
• a dit avec magnificence. Il déses- Morgane et Lady Hamilton. Si Vil-
• Ma vie a deux versants: avant, père les éditeurs et les directeurs liers s'abstient de donner à la con-
• après Villiers. D'un côté, l'om- juration napolitaine, dont il re-
• de revues.
• bre; de l'autre, la lumière. Quand Villiers se décide à ligo- trace les péripéties, des causes ex-
• ter des lignes d'un texte les figu- ternes admissibles, c'est qu'elle
• On en fait un autre Pic de la rines significatives qu'il anime de trouve sa justification profonde
préface de • Mirandole, capable de disserter de ses saillies et de ses épigrammes, dans la soif érotique de pouvoir
Georges Altschuler

• omni re scibili. On croit qu'il dé· il n'arrive jamais à se tenir pour qui ravage et ravit ces deux pro-
• tient tous les secrets spirituels satisfait de ses soins : tagonistes féminins." Quoiqu'elles
le • propres à apporter à la littérature semblent se disputer la possession
texte • irançaise les prémices d'un renou- Il promettait sa copie, note A. d'un homme, elles n'ignorent pas
• veau. Mallarmé, abusé, durant W. Raitt, l'ajournait, la retirait, la gratuité de ce qui les emporte.
intégral : quelques années, le juge plus apte changeait cr avis, renvoyait en re· Elles s'accomplissent dans une
des • que lui-même à composer le livre tard, bouleversait le tout sur révolte assumée et dans une rébel-
trois • absolu dont il rêve. On estime que, épreuves. lion qu'on dompte. Elles ne s'y
émissions • selll en France, au prix d'un la- perdent point. Et rien n'exténue
d'Burope No 1 • beur acharné, facilité par une in- Hésitations compréhensibles leur noir optimisme.
qui : tuition quasi-divine, il a parfaite. au risque de m'attirer l'inimitié Si -on leur compare leurs coin-
"ont marqué • ment entendu le wagnérisme, l'hé. des villierolâtres, je ne craindrai parses masculins, ceux-ci parais-
la • gélianisme, l'occultisme. pas d'avouer que son écriture ne sent obsédés par une conscience
• En fait, comme le démontre dé- me semble presque jamais au tatillonne. Ils s'évertuent à exami-
campagne • licatement A. W. Raitt, il n'a de point. Elle manque d'unité fonda- ner -leur situation : leurs inspira-
présidentielle" • ces doctrines qu'une connaissance mentale. Un rien lui fait perdre le trices, se plaçant superbement au
"DITIO.S
E GO·l1limB : assez hâtive, puisée dans des ma- ton requis. Les propos qu'elle centre de tout, négligent de consi--
111 r- -l" 111 & • nuels de vulgarisation ou des ou- comprend sont tantôt lâchés et dérer_ les plus simples références.
I g • vrages de seconde main. Mais il quasi-vulgaires, tantôt exagéré. Pessimistes, ils tendent à une né-
L- ...:'==-c.J:.' ---..J. supplée à ce manque" d'informa- ment retenus, pincés, prétentieux. gativité dionysiaque. Le plus sub·

12
Les forlD.alistes russes
til d'entre eux, Montecelli, avoue: Théorie de la littérature soient modifiés. » (Eikhenbaum) où des éléments formels seuls in-
Je suis un ennuyé et c'est par textes des formalistes russes En réalité, il y a dans une dis- terviennent. Chez le poète appa-
curiosité que je me passionne... réunis, présentés et traduits cipline comme celle-ci plus qu'il raît d'abord rimage indéfinie d'un
bref, j'y vois nettement... et je suis par Tzvetan Todorov, n'y semble : se plier à l'observa- complexe lyrique doué de struc-
d'une sincérité... sinistre. préface de Roman Jakobson. tion du fait littéraire, c'est refu- ture phonique et rythmique et
Disciple de Joseph de Maistre, Collection Tel Quel ser de le confondre avec d'autres c'est par la suite que cette structu-
partisan d'un état autocrate et for- Le Seuil éd. 19,50 F faits, ceux qui relèvent de la bio- re transrationnelle s'articule en
tement hiérarchisé, il se persuade graphie de l'auteur, de l'ethnolo- mots signifiants. (Brik) En termes
que les hommes ne font pas l'his- gie, de l'histoire. L'objet d'une modernes, on pourrait écrire que
toire. Il s'abandonne pourtant au Le « structuralisme » qui est en étude qui se prétend une étude de la langue poétique se décroche de
courant de celle-ci et prend des train d'envahir l'ensemble de l'an- r art doit être constitué par les la langue quotidienne pour n'en
initiatives qui lui paraissent à la thropologie, est parti de la lin- traits caractéristiques qui distin- conserver - dans leur vérité -
fois plaisantes et inefficaces : guistique; et à l'intérieur même guent r art des autres domaines que les valeurs morphologiques.
Les principes, qui furent notre de la linguistique, il a une triple d'activité intellectuelle, lesquels
élément, ne sont pris au sérieux origine : l'école formaliste russe, ne sont pour cette étude qu'un ma-
désormais ni par les rois, ni par le cercle linguistique de Prague, tériau ou un outil. (Tynianov) Les motivations
les gentilshommes, ni par les peu- et bien entendu les successeurs de D'où la célèbre formule de Jakob.
ples. Nous sommes emportés dans Saussure. Trois groupes, notons·le son : ce qu'il faut retenir dans
un mouvement qu'il est aussi im- en passant, où quelqu'un se re- la littérature, c'est la « littérali- La « métrique », par quoi on
possible d'entraver que de con- trouve toujours : Jakobson. té » (literaturnost'). définit d'ordinaire le vers, ne
duire et nous servirons son élan Or, si nous connaissions par les donne qu'une approximation très
même en essayant de réagir con- traductions de Troubetzkoy et de pauvre de l'unité dynamique pro-
tre lui. Jakobson la phonologie de Pra- Art et image pre au parler poétique. Au fil des
gue, en revanche le mouvement années, les formalistes ont été
russe, le plus ancien, celui où nous amenés à étudier, sur des poèmes
pressentions comme la préhistoi- Le pas « formaliste » suit direc· russes classiques ou modernes, le
re de tout le mouvement « forma· tement de là. La critique symbo- rôle formateur des sons (non la
liste » contemporain, nous était liste, qui dominait en Russie au valeur émotive du son isolé mais
jusqu'ici pratiquement inaborda- début de ce siècle, tenait pour ac- ]a façon dont en s'enchaînant les
ble. C'est dire l'importance des quis que l'art est une pensée par sons déterminent la construction
traductions que publie T. Todo· images, et que connaître un au- du vers) et surtout le rôle du
rov : nous allons apprendre un teur, c'est inventorier les images rythme comme iplpulsion motri·
peu de ce passé proche dont nous dont il use. Chklovski et ses amis ce, principe d'organisation caché
avons directement hérité et qui n'auront pas de mal à démontrer qui semble bien dominer tous les
Assez mal construit, mais plein étrangement nous restait fort clos. que l'image reste extérieure à autres, fondement constructif àu
de suspensions d'intérêt qui en l'œuvre, que d'ailleurs les images vers déterminant tous ses élé.
accroissent le pathétique foncier, sont ce qu'il y a de moins propre ments, acoustiques et non acous-
Le Prétendant ne comporte aucune La littéralité à un auteur - on retrouve les tiques. (Eikhenbaum) Par la sui-
de ces spéculations de philosophie mêmes images à travers toute une te, ils devaient étudier la part qui
occulte dont Villiers éblouissait époque; ce qui au contraire est revient dans l'organisation du
les membres de son cercle étroit. L'école dite par la suite « for· caractéristique, ce sont les procé- poème à la syntaxe et à la séman-
Aux yeux des amateurs communs maliste » est née autour de 1915 dés: les règles d'organisation nou· tique - une sémantique spéciale,
d'aujourd'hui, il reste pourtant à Moscou et à Petrograd dans les velles auxquelles se trouve soumis qui joue surtout sur les sens
l'un des maîtres du genre fantas- milieux proches (qui s'y fût atten· le discours quand on passe du dis- « marginaux » du mot : entre la
tique. Au vrai, l'a-t-il souvent cul· du ?) du futurisme, et elle a dis- cours quotidien au discours litté- langue poétique et la langue vul-
tivé? paru vers 1928 sous la pression du raire, et du discours d'un auteur gaire, l'écart tendait ainsi à s'atté-
Les écrivains fantastiques di- stalinisme. Ce qui frappe d'abord, à celui d'un autre. Il convient en nuer, mais il restait bien entendu
gnes de ce nom décrivent, avec des c'est combien ces jeunes critiques somme d'élargir l'idée de style, de que le poème est une hiérarchie
précautions souveraines, l'intru- étaient russes, et combien leur fa- la dilater jusqu'à lui faire recou- de procédés s'intégrant les uns
sion dans la familière réalité quo· çon d'être russes reste parente de vrir l'idée de littérature tout en- aux autres, en sorte que Tynianov
tidienne d'un je-ne-sais-quoi qui celle qu'on trouvait au temps de tière. peut écrire : « Le « matériau »
demeure innommé. Or Villiers, Gogol ou de Dostoïevski : c'est A en juger par les textes qu'a ne déborde pas les limites de la
lorsqu'il rapporte quelque anec- le même sens du groupe et de la rassemblé.. T. Todorov, cette étu- forme, le matériau est également
dote étrange, suggère presque tou- polémique, le même goût pour des de des procédés a, au cours des formel; et c'est une erreur que
jours une explication plausible théories ambitieusement synthéti- douze années qu'a vécu l'écoJe de le confondre avec des éléments
des faits qu'il vient de révéler. ques, la même difficulté à les ex· formaliste, été développée essen- extérieurs à la construction ».
Dans l'anthologie, judicieusement poser de façon abstraite et conti- tiellement sur trois points : la L'analyse des « procédés de
compilée qu'a publiée récemment nue, le même penchant pour la langue poétique, la structure du composition » - nous dirions plu-
Henri Parisot, seul L'Intersigne digression (où se trouve d'ordinai- récit, l'histoire de la littérature. tôt : des structures de récit - est
est purement fantastique. Les au- re l'essentiel), enfin le même hUM particulièrement frappante parce
tres textes que renferme ce reM mour paradoxal. Constatation qu'elle révèle la présence de pro-
cueil peignent surtout des états frappante en ce qu'elle montre Les futuristes cédés bien repérables, et datables,
d'angoisse ou des expériences psy- que la rupture entre deux Rus- là précisément où on s'attendait
chiques dangereusement prolon- sies, ce n'est pas la révolution mais le moins à en trouver : dans la
gées jusqu'à un abominable ter- bien la période stalinienne qui l'a Le futurisme (moins celui de « matière » (le « sujet » du con-
me. Ils sont insolites plutôt que marquée. Maïakovski que celui de ses amis) te. En montrant, par exemple, que
fantastiques. Mais venons aux textes. maltraitait, comme tout mouve- le récit « par paliers » de l'épo-
Précurseur et initiateur du Sym- D'abord, les « formalistes » ment d'avant-garde, le « sens » pée (où des scènes plus ou moins
bolisme, Villiers de l'Isle-Adam n'ont jamais prétendu détenir une des mots et prétendait ne choisir semblables se répètent) n'est pas
ne fournirait plus à notre temps doctrine, ni même élaborer une un terme que pour le pur plaisir le fait d'un accident mais une
que des motifs de curiosité et d'ad- méthode définitive pour l'étude « transrationnel » de le pronon- structure parfaitement établie,
miration érudites, si, dans L'Eve de la littérature. Leur règle, sans cer. Le premier coup de maître avec ses lois propres; en mon-
future, il n'avait traité, de façoJ!, cesse répétée, est de se laisser gui- des formalistes fut de prendre au trant que si le personnage y pa·
magistrale, les thèmes principaux der par leur objet. « Nous n'avons sérieux ce jeu provocant et d'y raît inconsistant, c'est que la pero
que varient aujourd'hui les au- pas de principes dogmatiques tels voir la clef de toute poésie : ne manence de son caractère impor.
teurs de fictions scientifiques, les qu'ils risqueraient de nous entra- se laisser guider, les soucis de la te moins que la succession de ses
assortissant d'un rappel des op. ver et de nous interdire l'accès communication pratique é tan t aventures - on retourne les ter·
tions fondamentales d'un huma- aux faits. Nous ne pouvons pas ga- écartés, que par « une fonction mes traditionnels et on établit que
nisme hégélien qui risque, hélas ! rantir nos schémas si l'on essaye verbale autonome ». Ce qui ne la forme compte plus que ce
maintenant d'être tenu pour déri- de les appliquer à des faits que veut rien dire de moins que ceci : qu'elle informe. Mieux encore: en
soire. nous ne connaissons pas : les faits à côté de la langue quotidienne, découvrant la parenté de certains
Albert-Marie Schmidt peuvent exiger que les principes il en existe une autre, poétique, et

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 13


• POÉSIE




• ~ Les formalistes russes
ARTHUR KOESTLER •

Le cri d'archimède •

RAYMOND ARON


• types de compositions avec des poème à une psychologie beau- Jacques Prévert
• procédés stylistiques (ainsi des dé· coup moins sûre où l'articulation Fatras
Essai sur les libertés •

JACQUES ELLUL
• veloppements par «amplifica.
• tion » ou « conversion » dont
• parle Propp) , on est près de suggé.
(à leurs yeux seule valable) se
distingue de l'audition. C'est ainsi
encore que dans .les textes où Brik
avec cinquante-sept images
composées par l'auteur.
Collection Le point du Jour
définit le rythme comme une sorte N.R.F. éd. 29 F.
Exegèse des nouveaux • rer que la structure du récit est
• comme un élargissement des figu. de principe dynamique sous.ja-
lieux communs Selon Littré, un fatras - «fa-

VANCE PACKARD
: res du style. Et quand enfin on
• peut poser que le récit n'est rien
• d'autre que sa façon de s'organi-
.cent à tout le poème, une espèce
d'unité substantielle intérieure et
fluide, une qualité du mouvement
trâ; l's se lie : un fa-trâ·z insi-
pide» - est un «amas confus
• ser (ainsi, c'est la loi même du qu'il ne faut pas confondre avec de choses» et, par extension, un
Une société sans défense ses traces, il est difficile de ne pas « amas de choses fastidieuses, pa-
• roman qui veut que sa fin soit
• lente et diluée, tandis que la nou- reconnaître une influence berg- roles ou écrits ».
• velle s'achève d'un coup et sur sonienne qui ne peut qu'ôter de
: un temps fort - Eikhenhaum), on sa rigueur à l'analyse. Au lieu de On se demande bien pourquoi
• n'a même plus d'opposition entre rester une figure objectivement Jacques Prévert, qui a comme on
, HUBERTBROCHIER • une forme et· une matière : les assignable dans le texte, le pro- sait le génie des titres, a choisi
--Le miracle économique' • «motivations» de l'action s'intè- cédé passe ici sous le texte, dans ce mot quelque peu péjoratif.
l'expérience subjective de l'au- Serait-ce une perche tendue au
.... japonais· . • grent à la construction.
• teur ou du lecteur : c'est perdre lecteur de tout poil, du mauvais

, : N,lORTON H:'HALPERIN

• Malraux et Lacan
presque tout le profit scientifique
d'une lecture formaliste.
au meilleur, pour qu'il opine fé-
rocement (oui... z-insipide!) ou
La'chine et la bombe • se récrie tumultueusement (ah

• Dans le même ordre d'idées, mais non... z-épatant!) - ou
des classiques: • Pendant les dernières années du on est bien obligé de tenir pour n'est-ce pas plutôt une manière
• groupe, celles qui suivirent la ré· dérisoire la fin que les formalistes d'hommage aux lointaines Fatra-
Louis Armand • volution, les formalistes apparais- ont parfois cru devoir chercher sies de Philippe de Beaumanoir,
et Michel Drancourt, • sent soucieux d:interpréter l'his- aux procédés de l'art: la singula- que Georges Bataille remit na·
PL,AIDOYER POUR L'AVENIR • guère en circulation ?
• toire de la littérature. Leur point risation. Tandis que les lois com-
Alfred Sauvy • de départ est le concept de sé- munes de la perception sont l'ha-
LA MONTEE DES JEUNES • rie : il existe une série littéraire bitude et l'automatisme, pour ren·
• à l'intérieur de laquelle se pour· dre la sensation de la vie, pour Quelle que soit...
Jacques Chastenet • suit une évolution spécifique, à sentir les objets, pour éprouver
L'ANGLE TERRE • côté de (et en liaison avec) les que la pierre est de pierre, il
D.'A lJ JOU RD' HUI • r
autres séries des mœurs, ·de l'éco- existe ce que on appelle r art...
• Quelle que soit la clé de l'énig-
• nomie, etc. Derrière la succession procédé de singularisation des me, il convient sans attendre de
"L'HEURE H" • factuelle des écoles, on découvre objets et procédé qui consiste à féliciter vivement René Bertelé,
• alors (comme le fera plus tard Mal- obscurcir la forme, à augmenter qui conçut ce beau livre «où
• raux, comme le faisait déjà Wolf- la difficulté et la durée de la per- s'égaille (dit avec une feinte négli-
Maurice Chavardes
• flin) un enchaînement dialectique ception. (Chklovski). Où l'on voit gence l'éditeur de Prévert) un

LE 6 FEVRIER 1934 • des styles : La rwuvelle forme une fois encore ce .qu'on perd, te- choix de reproductions de ses col-
• n'apparaît pas pour exprimer un nant de l'objectif, à vouloir en lages parmi les textes qu'il a

Jean Marc de Foville



contenu nouveau, mais pour rem· sortir.
placer l'ancienne forme qui a déjà
écrits dans ces dernières années ».
Au vrai, tout est en bon ordre
perdu son caractère ,esthétique. dans Fatras.
L'ENTRÉE DES •
• (Chklovski). Plus subtilement, les 2. Par delà ces incertitudes, il a
ALLEMANDS A PARIS • formaliste,s font remarquer que la manqué aux formalistes de recon-
• permanence d'un procédé peut naître le rôle .JP. pilote et mieux : Un double « accrochage»
des classiques: • cacher un changement, plus im- de modèle constituant qui revient
• portant, de fonction: ainsi, dans de droit à la linguistique dans
H.R. Trevor-Roper • différents systèmes d'écriture, l'ar- toute étude structurale du dis- Et plutôt qu'un album dont on
LES DERNIERS JOURS •
• chaïsme introduit le style noble, cours. A maintes reprises, les for- tourne plus ou moins distraite-
. DE HITLER • ou le style abstrait, ou la paro- malistes ont «brûlé », reconnais- ment les feuillets, c'est une expo·
John Toland • die... Nous sommes encore une sant dans des procédés littéraires sition qu'il importe de visiter à
BANZAI • fois renvoyés à l'organisation hié- . l'agrandissement de certains traits pas comptés, tant le double «ac-
• rarchique de formes intégrées. morphologiques de la langue ou crochage» des textes et des ima-
de'Pearl HiJrbourg à Midway • ges (rappelons en passant que
• de certaines figures de style. Mais
• ... Il serait naïf de prétendre il leur a manqué pour aller plus Bertelé prit une large part à la
• juger ces résultats avec cinquante loin une analyse rigoureuse de la mise en place de la grande ré·
•• ans de retard. Ce serait reprocher langue comme système de signes trospective Henri Michaux du
aux formalistes de n'avoir pu lire où s'articulent entre eux respecti· Musée d'Art Moderne) a été mû-
LA MOSCOVIE DU XVIe • les derniers Jakobson, Levi- vement signifiants et signifiés, rement réfléchi et méticuleuse-

SIECLE vue pa.r un ambassa- • Strauss, Barthes ou cette· jeune etc; . et l'idée d'une sémiologie ment .agencé en vue de faire appa-
deuroccidental, HERBERSTEIN • critique que marque l'influence comme linguistique généralisée. Il raître leurs concordances - ou
• de Lacan. Quelques remarques est tout à fait saisissant que le leurs discordances, qui ne sont

L'AMERIQUE ESPAGNOLE


sont pourtant nécessaires : seul texte des formalistes où nous
trouvions une parfaite lucidité de
pas d'une moindre saveur.

EN 1800 vue par un savant • la méthode - un programme de



aUemand, HUMBOLDT • 1. Les principes des formalistes travail publié par Jakobson et Ty- A l'orée

L'EMPIRE DU ,GRAND TURC


••
sont, plus peut-être qu'il n'y pa- nianov en 1928, au moment même
raît d'abord, marqués par la pen- où l'école était contrainte de dis-
sée de leur temps. Si on croit paraître, et qui constitue en som- A l'orée de Fatras, c'est-à-dire
vu par un sujet de Louis XIV, discerner une référence heureuse me son dernier acte - est aussi sur le premier plat de la cou-
TflEVENOT •
• • à la Phénoménologie de Husserl celui où pour la première fois pa· verture, nous sommes accueillis
• dans la préoccupation de laisser raît le nom et la leçon de Saus- par un beau grand cerf qui s'est
LEJAPON DUXVmeSIECLE • parler l'objet seul à étudier, il sure. L'expérience vaut pour nous réfugié, en rupture de harde, dans
vu par un botaniste suéaOis, • faut convenir qu'ailleurs les for· comme une contre-épreuve; la le désert de Retz. La plume d'oie
THUNB(RG • malistes ont cru bien inutilement linguistique fournit (au sens le en main et l'écritoire sur les ge-
• devoir chercher une .base psycho- plus fort de ce mot) le seul mo· noux, cet élégantissime calligra-
• logique aux procédés de l'art. dèle pour une étude formelle du
• phie à n'en pas douter ses mé-
•• C'est ainsi qu'ils rapportent le discours.
rôle bien établi des sons dans le François Wahl
moires. Prévert nous dira bien-
tôt dans les siens - titre provi-

14
•.--~~--~~



Le livre de Prévert •




dédie à l'abbé Viénot une suave ••
illustration du mariage chrétien, •
tout à fait dans le vent de la •
Sainte Utérinité et de l'Imma· •
culée Contraception. Enfin (faute •

de place, nous en passons beau· •
coup, et des meilleures), il nous •
montre, dans Minette et «les •
roues fulgurantes », que Mademoi- •
selle Prévert a de qui tenir - :
mains jointes, elle récite avec •
ferveur son Pater noster - et ne •
redoute point les cataclysmes •
lorsqu'ils sont beaux. •

•••
Je vous salis, ma rue

•• "lIiIIIIII~1lI
Arrêtons là notre inventaire, •
qui peut induire à penser que, .1I't~~..-
dans ce livre d'images, le poète •

....
proprement et improprement dit

ne s'est rien foulé. Je vous salis, •
ma rue, La belle vie ou le mono- •
logue de la chèvre de Monsieur •
"Pablo, qui volent déjà de bouche •
en bouche, nous assurent heureu- ••
sement que la bonne parole n'est

pas près de tarir, et les choses •
étant ce qu'elles sont, que le •

presbytère n'a rien perdu de son
charme, ni le jardin de son éclat. ~~........



Merveilleux petits •

assassins •

Un collage inédit de Jacques Prévert.

Mais entre ces paroles à la cano •

tonade, qui portent en tous lieux

soire «Mémoires d'Outre-Ta- comme on sait, avec exemples à la vérité de Prévert, il y a aussi, •
ble » comment ils firent l'appui, les règles de l'art des qu'on y prenne garde, les mots •
connaissance, du temps où les Equivoques. Celles de Prévert à la fois très simples et très mys- •
porteurs de chandelier vaguaient vont de la contrepéterie (<< Ah térieux des propos qu'il se tient •
encore librement sur les chemins mes salauds, c'est Salomé! ») aux à lui-même - tel ce Rêve, daté •
• _'.::JI","
de la Fête à Neuilly ou de la amphibologies à deux ententes ou «Il décembre 1960, 4 heures du
Grande Jatte. entend-trois (<< Dans chaque égli- matin» (voir pages 111·112 de :r.~~;nm.,,,,~
se, il y a toujours quelque chose Fatras), qui s'enfonce en nous •
qui cloche»), et de plus perfec. comme une écharde, de sorte que •
Fenêtre d'Isis tionnées encore, qui ont autant nous ne saurons bientôt plus si •

d'entrées que le métro Châtelet. nous ne l'avons pas nous-même

rêvé - ou encore ceux qu'il •
Fenêtre d'lzis: grâce à six cueille sur des lèvres aimées : •
feuilles et une plume, c'est un ~utres bigarrures •
masque qui nous épie du tréfonds J'aurai vécu de très beaux jours •
des âges. Suit l'inscription: avec deux merveilleux petits •

Autres bigarrures: sur le thème assassins. •
Faites entrer le chien couvert «les règles de la guerre », Pré- •
de boue, vert constitue, en toute objectivité Ces paroles sont de Janine, •
Tant pis pour ceux qui n'ai· et équanimité, une anthologie de dont le beau portrait, page 276, •
ment ni les chiens ni la boue. galimatias prélevés dans la bonne pourrait s'appeler «Janine à l'es· •

presse progressiste, régres- carpolette » - bien qu'il n'y ait

car (nous résumons) les chiens siste ou stagnante - ainsi que pas d'escarpolette. Ce qui en tient

et la boue sont propres, et ceux dans les meilleurs auteurs, de
qui ne «savent» pas les chiens Maurice Barrès à Pierre Teilhard
lieu, c'est la lettre d'amour, la
première que lui adresse Jacques,

• . .Ioi...........
et la boue ne sont pas propres. de Chardin. Les perles de ce der- et qui est le dernier texte de •
Cette évidence - on n'ose dire nier sont, pour le moins, de vingt- Fatras. Oui, cette prose rythmée •. . .+'l..'N'.... ~ ......
ce poème, car il n'y a rien là qui quatre carats. par le souvenir, ce large balance-

chante ou qui charme - nous ar· Côté collages, notre bigarreur ment entre le passé et l'avenir, •
rive elle aussi du tréfonds des s'en donne à cœur joie: il anima- est l'une des «fêtes secrètes» que •
âges: c'est la vérité de parole à lise sans vergogne les créatures Prévert se donne privément, afin •
l'état pur. que Dieu fit à son image (entre de desserrer l'étreinte du présent. •
autres, les saintes femmes portrai- Cachées «dans la forêt de la mé· •
moire », ces fêtes ont, littérale- •
turées par Philippe de Champai-

Bigarrures gne) et réciproquement, avec un ment, un pouvoir magique, et - •
sens exquis de l'habit qui fait le telle est notre religion .- c'est •
moine, il humanise toutes sortes vers elles que nous nous tour· •
Puis viennent des Graffiti qui d'animaux. Entre temps, il pré. nons pour conjurer le mauvais •
évoquent les Bigarrures du sei· 'sente l'ambassadeur de Sodome temps. •

gneur des Accords - lequel fixa, au diable qui s'est fait ermite, et Maurice Saillet •
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 lS
PHOTOGRAPHIE

Yvan Christ yeux la voie publique comme


L'âge d'or de la' photographie. l'existence quotidienne.
8 planches en couleurs Le volume abondamment illus-
160 reproductions en noir tré, que l'auteur a consacré aux
Vincent, Fréal et Cie éd. photographes français, est une
Paris 15 F joie pour les yeux. Le choix des
clichés reproduits a été réalisé
Yvan Christ a inventé, pour avec soin et présenté dans une
préciser le cadre de ses recher- mise en page sûre; à côté de quel-
ches, un nouveau mot, Photo- ques pièces classiques, comme Nadar: Cléo de Mérode.
logie, qui désigne une «science la Seine aux Tuileries de Da-
nouvelle, non moins fourmillante guerre, l'Offenbach de Nadar,
d'inconnues que l'archéologie ». le Baudelaire de Carjat ou la
Sous le couvert de ce néologisme Fleuriste d'Atget, Yvan Christ a
barbare devraient paraître des sorti des collections publiques et
ouvrages rebutants. Or le livre privées, en particulier de la sien·
que nous offre l'auteur est un ne qui est très riche, des images
petit chef-d'œuvre de goût et redevenues neuves après de lon-
d'esprit. gues décades. Il ne s'est pas con- plet de la photograp'hie française tions techniqjUes et artistiques.
A part quelques spécialistes et tenté de présenter seulement des de origines au début du XX· siè- Il n'a pas oublié de rappeler
de rares collectionneurs, l'hom- clichés d'auteurs connus; il a ré- cle, où Yvan Christ fait avec l'opinion des contemporains,
me cultivé de 1966 ignore tout vélé un grand nombre d'anony- juste raison une place aux vues qu'ils aient énoncé de grosses ba-
des anciens photographes, qu'ils mes, dont l'importance dans l'his- stéréoscopiques, aux publications lourdises ou qu'ils aient prophé-
soient français, comme ceux dont toire de la photographie a été illustrées et aux premières cartes tisé de façon éclatante.
nous entretient Yvan Christ, ou souvent sous-estimée, parce qu'il postales. Les grandes hIstoires de la pho-
étrangers. Il oublie trop facile- était impossible de mettre un nom Ce qui est à noter, parce que tographie, par leur prix élevé et
ment que pour connaître la se- sur l'épreuve. Tout choix dans rare dans les publications de ce parfois leur forme ennuyeuse,
conde moitié du XIX· siècle, il une immense moisson est tou- genre : le livre n'est pas fait seu- sont réservées aux spécialistes.
faut évoquer à côté des grands jours personnel, et discutable. lement pour être regardé, il mé- L'Age d'or de la Photographie qui
peintres les grands photographes, Mais les œuvres retenues pOla rite aussi d'être lu. Le texte, très les satisfera par la nouvelle docu-
dont les influences réciproques illustrer l'Age d'or de la Photo- court, est d'une forte densité; l'au- mentation qu'elle leur apporte,
ne sont pas encore éclaircies; il graphie constituent sur les diffé- teur est arrivé à faire tenir sous est également un livre pour le
faut regarder aussi les photogra- rents plans, paysages, portraits, une forme réduite et claire les grand public.
phies qui font' revivre devant nos monuments, un panorama com· grands mouvements, les révolu- Jean A. Keim

•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••
Au service d'une culture Les livres d'art de tous pays. LA HUNE

LA HU NE ouverte sur le présent


offre 20.000 volumes:
littérature générale, philosophie,
histoire, poésie, théâtre, cinéma,
Spécialisation: l'art d 'aujourd 'hui,
arts primitifs, architecture,
arts graphiques et art design.
170 boulevard Saint-Germain
Paris 6. Téléphone 548.35.85

.Librairie-Galerie toutes les revues de poésie L'Ecole de Paris en estampes. Ouvert sans interruption de
entre le café de Flore' et de littérature, 10 heures à 24 heures.
et le café des Deux Magots une sélection d'ouvrages en langue LA HU N E informe les hommes
à Saint-Germain des Prés anglaise et de paperbacks. de culturA du monde entier 1mportation, exportation.
ART

L'Europe entre dans l'histoire


Henri Focillon Expressions d'un véritable art de architectural achevé, il allait pou- un jeu presque purement décora-
Art d'Occident. penser, à Cluny, à Moissac, à Tour- voir s'épanouir en toute liberté. tif. Tandis que le vitrail introduit
Le livre de poche, Hachette éd. nus, surgissent autant d'ensembles D'origine anglo-normande et partout ses fresques translucides,
2 volumes : 12 F aux surfaces vives qui se pénè- présente déjà dans certains édifi- la puissance monumentale fait
trent, se modulent, se définissent ces romans, l'ogive constituera, place au raffinement de la for-
mutuellement. avec l'arc-boutant, à Chartres, à me qui nous ramène à ce que la
Henri Focillon ne compte pas L'art roman, toutefois, devait Notre-Dame de Paris, à Saint-De- nature offre de familier, expri!lle
seulement parmi les plus presti-, s'attacher à faire « parler» l'égli- nis, à Laon, la structure primor- la piét.é et la dévotion, renonce à
gieux historiens de l'art que la se et les pages que Focillon consa- diale de son développement. A la se mouvoir dans le drame et le
France ait produits, mais les qua- cre à la sculpture décorant les fois nervure et élément portant mystère pour reproduire l'image
lités de son style, sa clarté, son chapiteaux et les tympans comp- d'une rigidité extrême, c'est elle d'un homme déifié.
lyrisme, en font un écrivaiu à tent parmi les meilleures de l'ou- qui a permis de substituer à la L'aboutissement, c'est l'art de la
l'égal d'Elie Faure ou de Malraux. vrage. L'iconographie romane, voûte d'arête compacte et massi- Sainte-Chapelle, étonnante châsse
Son livre,' Art d'Occident, publié montre-t-il, est de caractère épi- ve, la voûte articulée; elle possè- de pierre et de verre, les roses co-
en 1938 et repris aujourd'hui en de une valeur constructive, struc- lossales de Saint-Denis et de No·
deux volumes dans le Livre de Po- turale et optique. L'arc-boutant, tre-Dame qui brillent, à l'extrémi-
che, est cousacré à l'étude du mo- en outre, conçu pour répondre té de leurs croisillons, comme des
yén.âge roman et gothique. Il aux poussées, a fourni le moyen roues de feu.
constitue, à la fois, l'abrégé et la de défier la pesanteur et d'aug- Il existe une mobilité presque
synthèse de ses travaux. menter la hauteur des parois dres- organique des styles; on ne peut
La méthode de Focillon et son sées vers le ciel ainsi que l'ouver- les saisir dans leurs formulations
but sont précisés d'emblée. Ce que ture des percées. Son réseau serré successives qu'en pénétrant leur
l'auteur a voulu écrire, c'est moins d'obliques et de verticales enve- genèse et en suivant leurs dépla-
une initiation à l'art du moyen- loppe les cathédrales d'un volume cements dans les différents lieux.
âge ou un manuel d'archéologie secondaire; il en situe la nef au C'est cette genèse et ce sont ces
qu'une histoire des relations qui centre d'une sorte de cage gigan- déplacements que Focillon retra-
s'établissent, dans chaque lieu tesque. ce ici, dans ses descriptions.
et dans chaque siècle, entre les Alors que l'église romane, con- La documentation, la savante
faits, les idées et les formes. En clut Focillon, est un agencement minutie et l'acuité visuelle de l'au-
outre, entre l'architecture domi· de volumes, nous nous trouvons teur, enfin, sa connaissance pré-
nant l'époque et les autres arts, désormais en présence de l'église- cise des techniques font d'Art
tels que la sculpture et la peintu· ossature, spéculant sur le vide. d'Occident un ouvrage d'un in-
re, il existe des concordances pro· Combinaison de forces actives, la térêt exceptionnel. Peut-être le
fondes qui, du programme d'un Basilique des Saintes-Maries de la mer. solidité en est assurée par le jeu lecteur d'aujourd'hui regrettera-t-
édifice à son plan et à sa décora· des parties, par la coupe de l'ap- il que les rapports de l'art médié-
tion, couvrent un certain nombre que; cortège de créatures divines pareil, par la rigueur logique. val avec son infrastructure histo-
de fonctions. ou monstrueuses, de visions sur· Aussi on comprendra que la rique, la liturgie, l'activité du
Il s'agira, par conséquent, de naturelles, de métamorphoses sculpture, au sein de cette arcIii· moyen-âge, ne soient trop souvent
dégager les règles d'une pensée étroitement imbriquées, elle expri- tecture nouvelle, ne puisse plus qu'esquissés sinon simplement af-
monumentale dans laquelle se ma· me un vaste songe collectif. Sou- remplir le même rôle que par le firmés. Tel qu'il vient d'être réédi-
nifeste une des plus hautes expres- mis aux règles strictes de l'archi- passé. A Reims, à AnIiens, les sta- té, cependant, muni de toutes ses
sions de l'intelligence humaine. teeture, les êtres qui la compo- t.ues·colonnes, se détachant du mur notes, suivi d'un glossaire et ac-
On en fixera la naissance et on sent sont obligés de s'incurver, de
en suivra le développement. On en se 'distendre, de changer l~urs pro·
montrera l'accord avec la concep- portions pour entrer dans l'ordon-
tion que l'homme médiéval a de nance de la pierre. Souvent, ils
lui·même et d€f l'univers. s'inscrivent dans des figures géo-
Il faut se défaire tout d'abord métriques, comme il arrive au por-
du préjugé. que le moyen·âge re- 'tail de Vézelay où apparaissent
présente une période de transi- des hommes-cercles, des hommes-
tion. Au, contraire, depuis le vaste rectangles, des hommes-losanges.
empire rustique de Charlemagne Il en résulte ce que l'auteur ap-
jusqu'aux premières décennies de pelle une dialectique de l'image.
la Renaissance, se crée le génie de Celle·ci, forçant le sculpteur à ac-
l'Occident. Dès le XIe siècle, dans centuer la mimique, à créer le
les -différents terroirs, au moment mouvement, lui permet de placer
où grandit soudain une société toute une dramaturgie sous les
urbaine et marchande à l'intérieur yeux des fidèles. Et, aux jours de
du vieil or,drc féodal, apparaissent célébration, c'est le faste poly-
des constructions nouvelles, fon- chrome des tapisseries et des bro-
dées sur la loi des nombres, (pIi, deries qui viendra se déployer
par leurs eomplexité et leurs di- dans l'espace délimité par les voû-
mensions, deviendront hientôt tes en berceau.
d'immenses ('ncyclopédies de piero La naissance de l'art gothique,
re. Edifié sur les débris dc l'Anti- J'autre part, est liée à l'essor de
quité, les vestil!('s des CUltUl'CS bar- la ville; il culmine dans les ca-
bal'Cs, les apports div(,l"s de thédrales dont les plus importan-
l'Oricnt, le J1lOyen-âge marque tcs s'élèvent au cœnr des grandes
l'entrée de l'Europe dans l'histoi- cités. Aussi, le gothique ne succè·
re des formes {'n même temps que de-t·il pas à l'architecture roma-
son accès à la civilisation. ne, tHais passe presque sans tran-
L'él!lise roman~, en particulier, sition d'une forme archaïque à Détail du portail sud de la cathédrale de Chartres.
est la conjonction d'une poétiquc une forme jeune et puissante qui
et d'une technique; l'architecte ne tarde pas à s'imposer là où le
y remplit aussi bien le rôle de géo- 'style roman, demeuré proche des et formant des ensembles scenI' compagné d'une importante illus-
mètre que celui de plasticien. La solutions anciennes, ne s'est que ques, cessent d'évoquer une fonc- tration en noir et blanc, il possè-
combinaison des masses, l'agence- peu transformé. Cela explique tion portante; les figures des de cette concision et cette riches-
ment des volumes, la solution ap- qu'il ait trouvé dans la région pa- t,ympaus deviennent des statUettes se des introductions que seuls les
portée aux problèmes d'équilibre, risienne une terre d'élection dans rédp.ites à dessein a'fin de ne pas très, grands spécialistes parvenus à
lé Jeu de la lumière traitée com- laquelle, en dehors du fait qu'il en épouser la courbure de maniè- l'âge de la maturité peuvent don-
me ur.' YIlatière font de chaque évoluait en milieu urbai.l, n'ayant re trop intime; les chapiteaux ner.
monument un système complet. pas à éYÎncer d'abord un système autrefois historiés sont réduits à lean-Louis Ferrier

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 17


BIBLIOPHILIE

Le rare n'est pas On pourrait établir, à notre âge


de la statistique, que l'édition di-
te de luxe est surtout florissante
illustrations de Henry Somm; 4.900 F
« L'Abbé Tigrane» de Ferdinand Fabre,
avec tous les dessins de J.-P. Laurens.
De minces ouvrages, sans le moindre in-

toujours le beau dans les périodes économiques


incertaines.
térêt littéraire, illustrés par des gra-
veurs démodés comme de Neuville,
Lynch, Leloir, Avril, ont atteint de 50
à 250 F.
Lucien Galimand
Mais le lout était habillé de reliures en
Dans une préface an palmarès néral de la Bibliothèque Natio- parfait état, certai",es sous étui, des maî·
de 1961 du Comité permanent nale, qui récemment s'en félici· 1. Une étonnante collection de près de tres artisan. Champs, Marius Michel,
des expositions du livre, Jean tait en ces termes : Une bonne 500 «livres bibelots », notamment de Stroohauts, spécialistes des plats mosaï·
image, une photographie valent fépoque 1900 a été dispersée, les 15 et qués, des doublures de maroquin rouge.
Guéhenno écrivait: 16 février, à rHôtel Drouot, sur présen. Ces pièces, rendues uniques par l'ano·
Il faut que les livres soient, souvent mieux qu'un commen- tation d'un savant catalogue descriptif malie d'un surcroît d'illustrations, origi-
par leur seul aspect, de grandes taire. L'art de l'écrivain apparaît de MM. Lefèvre et Guérin. Me Ader a nales ou en plusieurs états de tirage,
tentations. presque encombrant! adjugé 6.900 F «La vie des Boule· trouveront place de choix auprès d'un
Pour ce qui reste du « Livre vards» de Montorgncil, illustré de 200 vase de Gallé, sous une vitrine de Ma-
Ses tendances didactiques, pé. dessins de Pierre Vida; 5.000 F «Les jorelle, dans ces ensembles «d'art noue
dagogiques l'avaient poussé à in- de Luxe », dont une diffusion cousettes» de Louis Morin, avec 32 des· veau» 1900 que recommande au snobis-
sister, avant de recourir à cette restreinte demeure la caractéris- sins originaux de rauteur ajoutés aux me une savante campagne publicitaire.
formule, sur l'opportunité de pré- tique simpliste essentielle, les
senter des textes dont la qualité mutations sociales ont permis
essentielle fut d'offrir «ce qu'on
a besoin de savoir ».
Cette analyse des conditions de
une conversion, une démocratisa-
tion du mécénat qui, depuis le
XVIIIe siècle, a engagé ou cou-
Vieux papiers'
sucèès du livre contemporain, si vert les éditions les plùs répu-
elle explique un engouement tées. Elles le sont parfois .abusi- Baudelaire a qualifié d'immo- peur qu'un historien plus ou
croissant pour le beau livre de vement, comme certaines réalisa- ral le commerce des autographes, moins bien intentionné ne vienne
documentation, dénonce, implici- tions des « Fermiers Généraux» mais comme il tenait le commer· un jour déchiffrer à la loupe ce
tement, les risques, voire déjà les qui font encore l'orgueil et l'ap- ce, en général, pour infâme et sa· qui se cachait sous leurs ratures.
déboires que subit l'édition à pât de catalogues de libraires tanique, ce qu'il dit du trafic des Le hasard a voulu qu'au mo-
prétention bibliophilique. ignorants, par exemple, du tira- papiers privés ne témoigne pas ment où nous nous attachions à
Les mérites techniques de ge réel des « Contes de la Fon· d'une sévérité particulière. Au de- réunir en vue d'une édition nou·
maints ouvrages excèdent leur va· taine » de 1762. meurant, si ce trafic lui paraissait velle tous les poèmes de Jules La-
leur intellectuelle. Le texte n'est Aujourd'hui, dans la contribu- contraire aux bons principes, Bau- forgue, un ensemble de pièces de
que le prétexte à une démonstra- tion financière, les « Fermiers delaire comprenait néanmoins fort jeunesse que le poète, vers 1881,
tion commerciale' d'ingéniosité, Généraux » sont remplacés par hien la curiosité des collection- envisageait de publier sous le ti-
de virtuosité dans la typographie, les souscripteurs, racolés par neurs, et quand ceux-ci étaient de tre Le Sanglot de la Terre, fût dis-
l'illustration. Ce travers, cette publicité et visites flatteuses de ses amis, comme Malassis et As- crètement dispersé entre trois ou
err~ur ne sont pas seulement dé- courtiers. Certains, que leur si· selineau, il s'ingéniait même à quatre mains. Grâce il l'ohligean-
plorables dans l'édition pléthori- tuation autorise à ne pas regar- leur être agréable en leur offrant ce des acquéreurs, nous avons eu
que - génératrice de soldes qui der à la dépense, se disputent de les plus précieuses pièces de son communication de ces textes, qui
diffèrent les faillites - des livres rares « exemplaires de tête » propre courrier. justifieraient, s'il était uécessaire,
d'·art. Ils marquent aussi ce qu'on dont le papier et les dimensions S'il en a eu connaissance, il se l'existence du marché des autogra-
appelle l'édition de luxe. incrongrus méconnaissent que sera moins indigné que diverti des phes.
Aujourd'hui on choisit et plus les qualités et les formats sont roueries d'un astucieux jeune Le Laforgue qui s'exprime dans
souvent suscite un texte pour jus· ancestralement liés à la matière homme qui, entre 1850 et 1860, ces feuillets tenus cachés ..depuis
tifier les planches d'un peintre de t'III ployée et aux filigranes par adressait aux célébrités de l'épo- le déhut du siècle n'est pas encore
renom. Cette primauté de l'illus- }t'squels les anciens fabricants que des lettres où il se présentait le Laforgue des Complaintes, mais
tration est un des périh, des vices mal'quaient leurs papiers. L'or- soit comme un désespéré au bord on sent qu'il s'apprête à le deve-
de la bibliophilie moderne et, par I!llcil du souscripteur s'enfle si la du suicide, soit comme une pé- nir. Cela est même très sensible
bibliophilie, ilue faut pas dési- prétendue novation de la typo- cheresse désireuse de rentrer dans dans un hrouillon de poème: La
gner seulement l'amour du livre graphie n'est qu'un salmigondis le chemin de la vertu, et sollici- Petite Infanticide, où Laforgue
rendu rare soit par la restriction des caractères de la classifica- tait conseils, suggestions ou encou- prête la parole à quelque jeune
volontaire. de son tirage, soit par tion de Thibaudeau. ragements. Ces mystifications ne provinciale que l'amour a pous-
la ,disparition accidentelle ou or- A côté de cette minorité foi- furent découvertes que quelques sée à Paris et qui vient d'y accou-
ganisée de nombreux exemplaires sonnent, pour l'amortissement années plus tard, lorsque les cor- cher, seule, dans un taudis, sous
de son édition originale, mais cet multiple du coût de l'ouvrage, respondants de ce Protée eurent les toits :
attachement populaire émouvant la surprise de voir figurer sur les
à la qualité de fabrication et de
les ordinaires victimes, sociale-
catalogues des marchands les ré-
o maisons d'Ossian, ô vent de
ment plus modestes, des démar- [province,
présentation du livre, serait-il à cheurs : jeunes gens s'installant ponses qu'ils avaient faites aux
Je mourrais encor pour peu que
grande diffusion comme ceux de dans leur profession libérale, émouvants appels d'un faux W cr·
[ t' y tinsses
certaines collections de poche qui fonctionnaires, tous alléchés, au- ther ou d'une Manon supposée.
Mais ce serait de la dé~ence .
sont des réussites artistiques dues tant que pour leur poste de télé- George Sand, Rachel, Sainte-Beu-
Oh ! je suis blasée
à l'évolution des procédés de vision, par les commodités de la ve, Vigny, Henri Heine, Proudhon,
Sur toute rosée
composition, d'illustration, de bro- vente à tempérament. Montale:pibert et bien d'autres
Le toit est crevé, l'averse qui passe
chage, de reliure. Cette tendance à confondre le personnages d'importance furent
En évier public change ma pail-
La recherche quasi-scientifique beau avec l'apparence quantita. ainsi abusés par ce farceur dont
[lasse,
et la prospection publicitaire des l'identité n'a jamais été parfaite-
clientèles étendues présentent un
tive de la rareté ou l'anomalie
n'est pas propre à notre temps. ment établie, car il n'est pas sûr
nest temps que ça cesse.
Les gens d'en bas
danger. L'éditeur donne l'impres. Pierre Dauze, collectionneur et que le nom de Ludovic' Picard,
Et les voisins se plaignent
sion d'œuvrer moins selon ses chroniqueur écouté du marché qu'on lui donne d'ordinaire, n'ait
Que le plafond déteigne
conceptions personnelles que sui· des livres il y a quelque 70 ans, pas été un de ses nombreux pseu-
vant celles décelées, par les mé· la déplorait déjà en condamnant donymes.
Oh! mère, qu'il me tarde
thodes de sondage, dans la masse le goût des bibliophiles d'alors Mais pour piquante qu'elle soit
D'avoir là ma mansarde.
recherchée des clients. On a perçu pour le « livre·bibelot » acquis quelquefois, la correspondance est
qu'e~ notre période de bouscu· pour «étonner le voisin ». 1 Il loin de constituer l'élément prin- Le commerce des autographes
lade, le loisir de la réflexion man- prophétisait leur déconvenue cipal du marché des autographes. serait-il immoral, comme l'a pré~
quait. A l'analyse, au commen· Nos amateurs s'apercevront de la Les manuscrits littéraires retien- tendu Baudelaire, il faut recon-
taire, .on a donc, par alignement faute commise alors qu'il faudra nent' davantage encore l'attention naître que c'est un commerce
sur la' tendance actuelle des es· réaliser ces prétendues richesses des amateurs. Il est vrai que l'exa- plein de charme quand il s'exerce
prits encore avides, substitué et ils maudiront les libraires qui men en est souvent des plus ins· sur des pièces comme celle dont
l'image. Cette adaptation apparaît les leur ont procurées au lieu de tructifs, - d'où le soin quepren. nous venons de citer quelques
heureuse à certains, tel M. Etien· s'en prendre à eux-mêmes, à leur nent certains auteurs d'anéantir vers. L'immoralité a parfois du
ne Dennery, administrateur gé. snobisme inintelligent. eux-mêmes leurs brouillons, de bon. Pascal Pia

18
PHILOSOPHIE
--- PIERRE ROUANET
L'enfer des ----. MIIDIS-
rBAICI
philosophes ---
Jean Piaget philosophie et science désignaient -
_ AUPOUVOIB
Sagesse et illusion de la philo.
sophie.
Presses Universitaires de France
12 F
une seule et même activité. Par·
courir par degrés la totalité offer·
te à l'expérience, énoncer à cha·
que niveau les lois spécifiques, les
-
-
:
_
n®®41-n®®®
Un document capital pour la connaissance
unifier en une synthèse théorique, _ et la compréhension dune époque
dégager, au sommet, l'ultime fon· - Jacques Fauvet· (Le Monde)
}'ai lu avec plaisir et amertu· demellt garant de l'unité du tout -
'Un livre excellent, sérieux, chaleureux. mformé
me le dernier ouvrage de M. Jean et de la relation des parties ': tel
Piaget. Le plaisir naissait de la était le projet (voir par exemple
rencontre. A voir exprimées, par les « Principes de la Philosophie ~
un savant dont on admir,e les traM de Descartes). Le philosophe était
-
-
_
_
_
Roger Gi,'on . (Le Figaro)

ROBERT LAFFONT
vaux, des idées que, soi·même, on un savant. Son domaine était le -
tenait pour vraies, on éprouve réel tel qu'il se montre : il lui -
quelques satisfactions d'amour· fallait le comprendre en sa di·
propre.. Mais, hélas, le plaisir se versité, et il y avait autant de
gâte. Voici bientôt dix ans qu'exer. « philosophie» dans l'énoncé des
-
_
_
-

çant le métier de « fabricant de lois du mouvement que dans la _


philosophes », je produis chaque démonstration de l'existence de -
année une demi·douzaine d'agré. DieU:. - On peut enfin *
gés de philosophie. A lire M. Pia· Cet heureux temps n'est plus. -
se documenter gratuitement sur
get, je suis pris du sentiment de Les sciences se sont diversifiées et
mon indignité. Si la « philoso. séparées. Chacune exige un ap· -
-
_
phie » ri'a pas d'objet propre, si prentissage spécifique. Bien plus.
elle ne donne rien à connaître, s'il A l'intérieur de chaque science ap·
n'existe pas de méthode spécifi· paraissent des disciplines distinc·
_
-
- la première IDcvclu_édil dl·
que qui lui convienne, alors je me tes, mettant en œuvre des techni·
trouve plus qu'inutile : perni. ques propres dont la maîtrise exi·
ge une longue éducation. La Phi·
-
-
_
_

SEIBlllE
cieux.
Pourtant, ayant lu le livre, je losophie comme synthèse des -
l'ai déposé tranquillement sur ma sciences ne peut être qu'une chi· -
table et n'ai pas couru me pendre. mère à l'époque où, par la force -
des choses et les exigences de la :
division du travail, il n'existe pro· _
bablement plus de savant qui puis.
se présenter la synthèse de sa pro· -
_ par le Dr Havelock ELLIS
pre science. -
Or, le philosophe a survécu hors -
de son paradis. Comme dit la :
chanson : « Avant la fin du jour _
on en connut les suites ». Et M. _
• DIX VOLUMES QUI METTENT effet comme une série organisée d'études
Piaget a raison de les souligner. - sur la Pudeur, l'Auto-érotisme, l'Inversion
L'objet étant confisqué. Mais la - FIN AVINGT SIECLES D'HYPOCRI- sexuelle, le Symbolisme érotique, l'Edu·
SIE ET QUI DISENT TOUT SUR cation sexuelle, l'Abstinence, la Prostitu-
prétention demeurait. Il fallait
s'efforcer de connaître alors que
plus rien n'était donné à connaî.
tre. Il fallait donc forger l'objet
--
_
_
_
L'AMOUR.
Havelock ELLIS, le grand médecin anglais,
a consacré sa vie à J'étude de tous les
tion, les Maladies vénériennes, le Mariage,
la Science de la procréation, les Dévia·
tions sexuelles, l'Ondlnlsme, les Rêves
érotiques, les Caractères sexuels secon·
aspects et de toutes les manifestations
dalres et tertiaires, etc. Rién n'y est laissé
à connaître ou, du moins, s'effor· - de la sexualité.
dans l'ombre, une franchise souveraine
cer de trouver sa pâture dans les - Son œuvre révolutionnaire, dont J'immen-
sité et l'audace stupéfient, était depuis met en pleine lumière, à l'usage des
résidus de l'activité effective de la - adultes, tout ce qui fait la trame de
connaissance. Chercher - dans le ••
la dernière guerre devenue introuvable:
la voici aujourd'hui remise à jour par l'existence commune.
meilleur des cas - s'il n'existait _ une équipe d'éminents savants, profes-
seurs de Faculté et médecins, travaillant
pas, dans le tissu des sciences, _ sous la direction du Pro Hesnard.
quelque trou, quelque déchirure - Plus de 4 000 pages en 10 volu·
Jean Piaget mes. 8 professeurs et medeclns,
oÙ le philosophe pourrait s'en· - • DES FAITS, DES CHIFFRES, sous la direction du Pro Hesnard •
gouffrer pour aborder son domai. : DES CONCLUSIONS. Une introduction generale • 20
Davantage : entêté et sournois, je ne réservé et retrouver, en fraude, _ Havelock ELLIS, ce solitaire qui n'a prefaces. avant-propos ou aver-
me promets bien de continuer le paradis perdu. Ou bien, parfois, _ cessé de préparer le bonheur des géné- tissements originaux. GOa noIes
mon métier. Il semble donc qu'il on se portait aux frontières, ré· - rations futures, a lutté sans relâche pour
dl' 1 Editeur. 1 GSO notes de lau·
y ait dans le dire de M. Piaget gion indécise où l'on se retran· réunir, classer, comparer le plus grand
- nombre de faits possible concernant la teur • Des centaines d analyses
quelque chose qui ne me concerne chait pour scruter l'horizon. Et, - vie sexuelle sous toutes les latitudes et detaillees de cas personnels.
pas tout à fait et qui ne concerne cependant, les sciences allaient : dans toutes les civilisations. Le premier,
pas non plus entièrement les jeu. leur train. En quelques chapitres _ il eut recours aux statistiques. Dans un
langage clair, sans terminologie inutile, il
nes gens qui travaillent avec moi : savoureux et cruels M. Piaget _ a formulé des conclusions qui répondent Pour recevoir une documentation illustrée
sur 'une certaine «philosophie », montre qu'il ne reste rien de ce - avec sagesse et précision à toutes les sur cette magistrale encyclopédie, adres-
ils n'ont pas d'illusions. Bien peu capital réservé que le philosophe - questions posées. sez le bon ci-joint accompagné d'un
parmi eux se proposent de recom- prenait tant de soin à thésauri· timbre pour participation aux frais d'envoi
mencer l'aventure de Bergson, et ser : « conscience », « projet »,
Husserl ne les passionne qu'à leur signification », autant d' « objets»
corps défendant : ils l'analysent, qui ont été soumis à une élabora·
-
-
_
_
_
• L'INDISPENSABLE COMPLE-
MENT DE L'ŒUVRE GENIALE DE
FREUD.
(car nous avons jugé préférable d'effec-
tuer celui-ci sous pli fermé). mals hAtez·
vous: le tirage des œuvres de Havelock
ELLIS est strictement limité.
ils le comprennent, ils le criti· tion positive, dans une activité - Tout le monde a lu Freud. Dans l'enceinte

1~----------------,
quent. Quan~ à le pratiquer, la scientifique concrète, dont les ré· même du Concile, des théologiens ont
question est, pour la plupart, dé· sultats, objectivement établis, peu·
-
:
admis que la psychanalyse avait renouvelé BON pour une documentilion grltulte 1
la vision que nous avons de l'hom'me 1 à renvoyer (Ou à recopier) lisiblemenl au 1
pourvue de sens. vent être vérifiés par quiconque _ profond, Cela est vrai. Il importe cepen- 1Cercle du Livre Précieux, 6, rue du Mail, 1
Dois.je me consoler? Me dire' veut et peut s'en donner la peine. _ dant de souligner le besoin que nous ~ Paris 2'. Veuillez m'envoyer. • en. eucun 1
avons d'une description systématique de 're/. nI en"e"ement de me perr, une
qu'une autre philosophie est en Quant aux interventions «régula. _ la totalité des phénomènes sexuels. 1documenla/ion sur la Première Encyc/o· 1
train ·de naître - et d'autres phi. trices » du philosophe des fron- - L'œuvre de Havelock ELLIS se révèle 1pédie de Sexologie. 1
IOsOphes? C'est le grand mérite tières dans le domaine des scien· - donc comme le complément des ouvrages 'Nom 1
du' livre de M. Piaget de' poser ces, M. Piaget rappelle une mésa- - géniaux du Viennois; elle se présente en 1 1
clairement une telle. question. . venture 'célèbre survenue à Berg-
·Il Y eut jadis un' paradis des son qui avait pensé (un temp!')
-
_
_
Les mesures d'interdiction frappant les quatre
lfo
premiers volumes de celte coll"ction ont é'té
abrogées par un arrété paru au J.O. /e 1" Août
1 Profession

1L Adresse
Il.
.I
-1
1

·philosophes. C'était le temps où


. ~ - dernier.

La Quinzaine littéraire; .15 •.mârs 1966 19


L'enfer Le jeune Marx
pouvoir réfuter la théOrie de la Louis Althusser, Jacques Ren· avions perdu l'habitude, la ques- cessus ,rexposition du Capital et
relativité' dans un ouvrage (<< Du- cière, Pierre Macherey, Etienne tion des possibilités et du statut rend compte, avec rigueur, de la
rée et simultanéité ~) aujourd'hui Balibar, Roger Estelet d'une théorie scientifique de la « méthode matérialiste» de Marx:
retiré de la circulation. culture. Il nous rappelle - heu- la rigueur scientifique tient dom
La conclusion devrait être que Lire le Capital reusement· -.ce que n'eal.pal' le r élimination de tout ce qui per-
la philosophie est une survivance marxisme, un humanisme éperdu mettrait de confondre le réel e'
inutile. Telle n'est pas celle de Collection Théories, n O II et III et' éclectique, toujours prêt à re- le penser : construire un exposé
l'auteur. Pour lui, la philosophie François Maspéro éd. cueillir un '« message ». pourvu scientifique, cela ne consiste pas
mérite de vivre... pourvu qu'elle T.l : 18,80 F T.2 : 21,60 F qu'il aille dans le «sens d~ l'his· à trouver entre eux une combi.
ne se propose pas de connaître. toire ~ (quelle «histoire» et quel naison, ou à déduire fun à partir
Paradoxalement, ce plaidoyer sens ?) Il fauttoüie la spontanéité de l'autre, autrement dit à les mé·
pour la raison scientifique et pour Le succès historique prodigie~ naïve des héritiers de Hee:el Dour langer. Faire une science de la
son autonomie s'achève sur une du marxisme a un revers: l'am· réalité économique, cela veut dire
note pre s que existentialiste. vre théorique de Marx est cons· construire un exposé par concepts;
L'homme ne vit pas seulement de tamment et systématiquement né· une théorie, c'est un agencement
savoir. Il lui faut se décider, choi· gligée. Le fait est là : depuis 1883, de concepts en propositions, et de
sir:ses valeurs. La philosophie est date de la mort de Marx, plus propositions en suites de proposi-
peut-êtré',Ja sagesse qui, pour cha- sûrement encore, depuis 1895, tions, sous une forme démonstra·
cun, organise ces choix en hiérar· date de la mort de Engels, on fait tive... il s'agit de trouver des in,..
chisant ces valeurs. dire au «marxisme originaire» truments pour penser les rapports
Si, ayant lu M. Piaget, je n'ai n'impc>rte quoi; oIl. prend çà et de la rationalité du concept et de
pas décidé de me pendre c'est là des citations, on confQnd Marx la réalité du réel. (T.I. pp. 220-
que, dans son écrit, quelque chose et ceux qui, ultérieurement, au 221) .
JiJ.e' laisse perplexe. Il ine semble," gré des circonstances et des luttes Etienne Balibar élargit encore la
lorsqu'il parle de philosophie, politiques, l'ont interprété; on perspective: s'interrogeant sur
qu'il est question d'une très vieil- mêle dans une rhétorique de mau· les concepts fondamentaux du ma·
le dame tout à fait moribonde et vais aloi, au sein même des textes térialisme historique, il tente -
que l'on soutient comme on peut de Marx, ceux qui ont une inten· non sans ambigiiité - de résoudre
à force de drogues et de surali· tion explicitement scientifique et deux questions décisives : celle du
mentation. Qu'on décide donc de ceux qui ressortissent à la polé· statut de l'historicité dans l'œuvre
la conduire au tombeau, ce sera mique occasionnelle, ceux qui de Marx et celle de la place qu'oc.
une fort bonne chose et nous n'en correspondent à sa période de cupe 1'« agent historique»; son
parlerons plus. Mais peut·être un formation et ceux qui témoignent approche - difficile et irritante
autre « personnage philosophie d'une théorie qui a solidement souvent - est si pénétrante qu'on
Marx
que » est·il en train de naître, et assuré ses fondements. se demande si le problème de la
qui n'est pas simplement le phi. A la vérité, les contingences du possibilité de l'histoire comme
lo~ophe des « valeurs » ? N'est-il combat politique, les escroqueries croire que la question du sens de science - après tant d'errements
pas possible au philosophe (mê- intellectuelles que celles-ci permi. l'histoire - et le refus de cette techniciens ou lyriques - n'est
me traditionnel) de se « recy- rent ne sont point seules respon· question - ont le moindre com· pas posé, enfin, en des termes
cler » en s'installant bravement sables. Marx est un auteur confus .mencement de· signüication. Il annonçant une solution sérieuse.
., dans le contenu d'une science et diffus, un écrivain dont la ri· nous rappelle aussi et surtout qu'à Roger Establet préSente un plan
pour la pratiquer lui-même? Sa gueur est «à éclipse », un sa.vant l'origine théorique de l'entreprise du Capital: ce plan remet en
longue fréquentation des maîtres inquiet, si soucieux de se faire de Marx, il y a une exigence cri- question toutes les idées reçues,
du passé (dont le développement bien comprendre, qu'il en remet tique qui s'est libérée peu à peu celles des économistes comme
mental ne s'était pas nécessaire· et embrouille souvent son lecteur, des hypothèques qui pesaient sur celles des politiques; il signale
ment arrêté à 13 ans je l'espère) un militant qui ne sait pas tOUe elle et qui a produit finalement des articulations que le texte mas-
lui permettrait de prendre une jours bien faire le départ entre des concepts si rigoureux et si que et qui lui assurent une vérifé
conscience critique de cette scien· l'essentiel et l'accessoire. féconds que nous sommes à peine qui, d'ordre logique ou démons·
ce dans ses modalités et sa cons· C'est à partir de cette double en mesure, aujourd'hui, d'en me· tratif, n'emprunte rien aux facili·
titution. confusion - confusion, pour ainsi surer l'efficacité scientifique. tés de la philosophie de l'histoire.
dire, involontaire du penseur Ces deux volumes sont des ou· N'aurait-il pas mieux valu com·
Marx, aux prises avèc des tâches vrages savants: le lecteur serait mencer par ce plan destiné à faci·
multiples, confusions idéologiques déçu qui en attendrait une de ces liter cette lecture nouvelle? La
Critiques forcées introduites, par la suite, dans le visions tlavalières, si courantes mise au point de L. Althusser est
camp du marxisme, par «les actuellement, permettllnt de juger, révélatrice : Il peut sembler para".
marxistes » - que doit être à coup sûr, «ce qu'il y a de vi- doxal de rejeter à la fin du, se·
N'y a-t·il pas là un « objet » comprise l'entreprise de Louis vant et ce qu'il y a de mort chez cond volume consacré au Capital,
pour le philosophe ? Le même ob- Althusser. Déjà, Pour Marx, re· Marx» ; le texte - d'une extrême une suite de remarques qui pore
jet que celui du savant, bien en- cueil d'articles, paru, il y a trois densité - se présente comme une tent sur le plan de fœuvre de
tendu, mais envisagé et déployé mois, dans la même collection et introduction ou une invite à la Marx. Nous nous y sommes réso·
différèmment? Les analyses de chez le même éditeur, définissait lecture du Capital; à une autre lus pour deux raisons: ,rabord
M. Piaget n'excluent pas une telle cette perspective d'ensemble: lecture, qui ne soit point simpli- parce que le plan du Capital ne
perspective. Je crois même quant mettre en évidence, alors que fiante, qui, loin de passer sur les peut devenir lui-même objet de
à moi qu'un tel phisophe com· souffle sur le marxisme, de toutes difficultés et les obscurités de réflexion que sous la condition
mence d'existe~. Ce qui me décide parts, le vent des interprétations 1'« expression » de Marx, les ,rêtre conçu comme findice des
à co~tinuerd'exercer mon métier. dél,irantes, la nature et la mé· exalte et les souligne, afin de problèmes identifiés par la lec-
J'ajoute que certaines des cciti· thode de la science des sociétés mieux faire apparaître la portée ture critique de f ouvrage; en·
. ques me paraissent forcées. Sar· dont, en 1857, la Contribution à d'une révolution de la pratique suite parce qu'une «bonne lec-
tre par exemple n'est pas seule· la Critique de f Economie Politi- théorique jusqu'ici théoriquement ture» du plan, résumant cette
ment l'auteur de « l'esquisse d'une que établit les principes ei que incomprise et, cependant, utilisée lecture critique, est la meilleure
théorie des émotions ~. Ignorer réalise, dix ans plus tard, le livre en d'autres domaines et concer- introduction qui soit, en rapport
l'évolution de la: pensée' depuis premier du Capital. nant d'autres objets - par Freud, direct avec le texte de Marx.
« l'Imaginaire» jusqu'à la « Cri- En fait, Lire le Capital signale en particulier - d'ùne manière (T.I. p. 91).
tique de la raison dialectique » une rupture définitive: cet ou- combien fructueuse. En fait, cette légitimation de
est iinpossible sans ·parti-pris. vrage collectif, qui a ses hauts et· Jacques Rencière prend pour l'organisation de cet ouvrage col·
Il reste que le point ae vue de ses bas, ses profondeurs et ses thème de son analyse le concept lectif - réellement collectif -
M. Piaget ne peut laisser le «. phi. coquetteries, ses inventions et ses de critique, tel qu'il est pris dans a une signification théorique aé·
losophe » indifférent. En raison concessions à la stylistique de la les' Manuscrits de 1844 et tel qu'il cisive : les chercheurs groupés au·
même des travaux qui le nOluris- modernité française, ne constitue est interprèté, par Marx, .dans tour de 1.. Althusser. - il ne
sent il . devrait le' porter à entre- pas seulement un renouvellement cette «critique de l'économie po· s'agit pas seulement des rédac·
prendre son examen de conscience. décisif de la pensée marxiste : il litique ~ qu'est le Capital: Pierre teurs nommément cités, mais aussi
Jean T. Dèsanti pose, avec une rigueur dont nous Macherey s'interroge sur le pro- de ceux qui ont participé aux tra·

20
-


LES GRANDES
truDES L1TTtRAIRES :

, • : DANIEL ROPS
a la recherche du- DlarXISDle • "Ces Chrétiens,


• nos frères".
- • .. C'est le couronnement d'une œuvre
• dont on mesure aujourd'hui l'ampleur
• puisqu'elle embrasse Ioule l'histoire de
vaux, dont J.-A. Miller, à qui il a phie de 'l'histoire et les prétendues Smith, il s'aperçoit, dans un pre-
• l'humanité depuis les temps bibliques".
fait souvent référence - ont une évidences du donné empirique. mier temps, que celui-ci « commet • Marcel LOBET - Le Soir
perspective commune dont les La constitution du fait une bévue », qu'il ne voit pas ce • • .. Les historiens n'écrivaient pas
deux textes de L. Althusser, du comme fait scientifique - sup- qu'il y a à voir. Mais, ensuite, • aussi
Capital à La Philosophie de Marx, pose l'élaboration du concept, et nous qui lisons cette critique, • procurera
bien, il y a peu de lustres. L'a{t
l'objet du Capital, définissent l'ob- celle-ci a pour condition la mise nous comprenons que le procédé • lantesdefoiuneet d'une
durée à ces pages brû-
jectif théorique et la portée polé- en œuvre d'une théorie générale de Marx, sur quoi il fondera sa • et qui sont acte et création".
exigeante rigueur,

mique. de la société, de la «culture », méthode, consiste moins à [aire • Louis CHAIGNE
Quant à la portée polémique, comme on se plaît à dire aujour- apparaître ce qui n'est pas vu - •
pour ne pas dÏJ:e politique, les d'hui. Cette théorie, Marx la à dénoncer une insuffisance scien- •
textes consacrés à l'interprétation construit en prenant pour thème tifique - qu'à révéler la signi- • PHILIPPE ERLANGER
humaniste du marxisme dans Pour la nature et le dynamisme de fication des trous, des blancs du •
Marx sont suffisamment clairs: le l'économie bourgeoise. Il produit texte d'Adam Smith, à déceler la • " Louis XIV".
«mar.xisme officiel» ne se tirera les concepts qui permettent de portée de ce décalage entre ce qui

• Prix du Cercle de l'Union 1966
pas plus d'affaire en invoquant rendre intelligible cette formation est vu et ce qui est non vu (par •
les traverses malheureuses de la historique et sociale, cette pro- Adam Smith), alors qu'en vérité,
-- • .. Un livre qui esl ulle belle leçon
humaine et polilique".
« philosophie de l'histoire» qu'en
excipiant des excès psychologi-
duction réelle, qu'est cette société
existante. Rendre intelligible? La
tout le monde peut voir ce qui
est en question. Le Capital, tout
-- Michel DEON - Nouvelles Littéraires

-•
ques fâcheux du «culte de la per- pratique théorique de Marx mon- entier, sera construit selon ce prin- • De toutes les biographies que nous
sonnalité ». Mais il y a plus, et tre qu'ici deux séries de condi- cipe d'explication ou d'explicita- a données cet auteur, on peut tenir celle-
plus profond, dans les chapitres
de L. Althusser de Lire le Capi-
tions doivent être remplies, que
L. Althusser analyse et à propos
tion des idéologies, c'est-à-dire de
ces ensembles intellectuels qui -• ci pour un chef-d'œuvre en son genre".
Roger GIRON - France-Soir
tal: une autre dimension est in-
troduite, qui remet en question -
dans le droit fil d'une rationalité
desquelles, tant il est pris' par sa
tâche de démystification, il ne
donne, au niveau des solutions,
mentent, dans la mesure où ils
en disent trop pour ce qu'ils tai-
sent.
--• LES GRANDES
truDES CONTEMPORAINES:
• JACQUES FAUVET·
dont trop d'occasions nous sont que des indications souvent énig- On n'en finirait pas de signaler •
données de douter - les perspec-
tives de cette science de l'homme,
matiques.
Il s'agit, en premier lieu, que le
les chemins nouveaux
concernent Marx, mais aussi la
qui
--• "Histoire du parti
de cette anthropologie dont cha-
cun rêve pourvu qu'il ait quelque
système conceptuel produit ait
une valeur de connaissance, qu'il
recherche scientifique dans son
ensemble - que dessine Lire le • communiste français".
contact avec la psychologie, la so- permette à celui qui connaît de Capital. Après un tel livre, il est - • .. Souhaitons que Jacques Fauvet
• puisse un jour écrire un troisième tome,
ciologie, l'ethnologie, l'histoire ou « s'approprier intellectuellement» clair qu'un certain nombre de - aussi riche et aussi agréable à lire que
la géographie... ce qu'il y a à connaître. Nous niaiseries, couramment diffusées à • ces" Vingt cinq ans de drames".
Cela, que L. Althusser récuse savons bien que les «critères de propos de Marx, passeront moins • Denis RICHET - Nouvel Observateur
définitivement, comme sottise ou vérité» jusqu'ici définis, ceux de bien, qu'il sera moins facile d'assi- •• . . . C'esl lin livre IIniqlle en son genre,
• que 10l/s ceux qui s'intéressent, par
• plaisir ou par mélier, à l'histoire de
• la France conlemporaine se devront
• d'avoir lu".
• Pierre NORA - Monde Diplomatique


• ANDRÉ FONTAINE
-•• " Histoire
• de lade Révolution
la Guerre Froide".
• Guerre Froide. d'Octobre à la

•• Vient de paraître.
• LES GRANDES truDES
• HISTORIOUES:

•• JEAN DESCOLA

t Trotsky Lénine
-
• "Histoire Littéraire

• de l'Espagne".
•_ Vient de paraître.

comme escroquerie, c'est l'empi- la philosophie classique - évi- miler Marx et le marxisme empi.
-
•• HORS COLLECTION

risme, c'est la croyance à la signi- dence, cohérence - comme ceux riste et historisant, de confondre - ALFRED SAUVY
fication du fait comme tel, c'est, du pragmatisme (et, en particulier Le Capital et Plekhanov qui, •
à la fois, l'interprétation de Marx le fameux succès pratique invo- adouci et nuancé, est resté, au • "Histoire économique
comme sociologue (ou psychoso- qué souvent par le marxisme sans fond, le modèle du marxisme or- •
ciologue) et comme philosophe de
l'histoire. Marx est théoricien : il
concept) ne sont pas longtemps
recevables. Nous savons que la
thodoxe. Il reste que, devant cet
ensemble de textes novateurs, on
-


de la France".
• "La Démystification d'Alfred Sauvy
ne devrait laisser al/cun de nous in-
est le premier - en ce domaine preuve de validité d'une théorie se demande si l'on n'est pas de- • différent". .
des sciences humaines - à défi- ne peut être que théorique. Marx vant un exercice de style. • Roger GIRON - France-Soir
nir, en connaissance de cause (et
d'effet), son objet et sa méthode,
comme Galilée et Descartes le fu-
ne cesse de le répéter lorsqu'il
insiste sur la différence entre le
processus d'exposition et le pro-
cessus réel. Mais .précisément à
Soyons malveillants! Ces deux
volumes sont si profonds et si
riches .qu'on peut en venir à cette
extrémité. Trop souvent, le lecteur
-




JEAN-FRANÇOIS
rent dans les sciences de la na-
ture, comme Darwin l'a été dans partir de quoi le processus d'expo- a le sentiment, pour ne pas dire _ STEINER
les sciences biologiques. Le maté- sition s'élabore-t-il ? l'idée, qu'on cherche à lui rendre • " Treblinka".
rialisme théorique - c'est-à-dire
la pratique théorique du matéria-
lisme (y compris ses conséquences
C'est la seconde question, l'indi-
cation de Lire le Capital est déci-
sive : ce que Marx, explicitement,
le marxisme supportable et intel-
ligent. Il a l'impression qu'on veut
le réconcilier avec un penseur qui,
'.



Préface de Simone de Beauvoir
Vient de paraître.
prend. pour objet de réflexion, finalement et à plus ample infor-

.
socio-politiques) commence •
lorsque sont répudiés simultané- c'est sa lecture de l'économie po- mation, a écrit des choses impur- •
ment les prestiges de la philoso- litique anglaise. En lisant Adam ~

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 21


• HISTOIR'E



.'•• • Marx




• tantes. Et cela tient probablement François Furet, Denis Richet
• au fait que la perspective d'en- La révolution :
• semble de ces textes n'est pas clai· Des Etats Généraux
,COLLECTION ••

rement signalée, qu'il y a trop de
« non dit », et qui nous regarde
au 9 Thermidor.
Collection Réalités-Hachette

AIUJHIVES •


directement. Le projet est, bien
sûr, d'aider à lire autrement Le
Capital; mais il y a autre chose
81,20 F

• et plus importante, semble-t-il : Rompant délibérément avec la



JULLIARD •


lire Le Capital en fonction des
progrès épistémologiques accom·
plis dans les dernières décennies,
tradition jacobine, François Furet
qui brise le cours inauguré par
Mathiez, poursuivi par Georges
• ceux que définissent Gaston Ba· et Denis Richet présentent une
collection dirigée •

chelard et Georges Canguilhem, et
aussi ceux qu'imposent la redé-
histoire de la révolution française
Lefebvre et Albert Soboul; ils
par pierre nora •• couverte de la linguistique saus- n'empruntent pas pour autant le
sillon ouvert par Jacques Bain-
• surienne et les travaux révolution-
• naires de Claude Levi·Strauss, de ville ou Pierre Gaxotte ; leur pro·
• Jacques Lacan, de Michel Fou- pos est différent, chercher jusqu'à
•• cault. quel point la révolution a répon·
L'usage des notions de « ruptu. du à l'idéal des Lumières, se de-
• rc épistémologique », de « causa· mander à quels motifs a répondu
• lité de la structure », de méta~
• son mouvement. Projet original,
• phore et de métonymie, le ton de s'il en est, et mené avec maîtl'ise,

r-..----------------------------,.• l'ensemble, quelques références en


bas de page manifestent constam·
même si les conclusions suscitent
la polémique ou si l'on peut for-
ouvrages parus • ment cette orientation. On ne peut muler quelques critiques de dé·
• que l'approuver, et cela d'autant tail.
• plus que les démonstrations de Li.
1789, LES FRANÇAIS ONT LA PAROLE

"L'ŒIL DE MOSCOU" A PARIS • 'ré le Capital démontrent la jus. Loin de rejeter l'immense héri-
LES DEUX SCANDALES DE PANAMA • tesse historique et la légitimité tage légué par leurs prédéces-
AUSCHWITZ' • théorique. Il y a cependant un seurs, François Furet et Denis Ri·
AZINCOURT • contentieux qui demeure et au- chet l'intègrent à leur démonstra-
SATAN FRANC-MAÇON • quel il n'est jamais fait qu'allu- tion : ainsi cette présentation de

LE CONGRÈS DE TOURS, 1920
• sion, La relation du marxisme - la France de Louis XVI emprunte
RAVACHOL ET LES ANARCHISTES • celui de Marx - à Freud n'est pas très fidèlement à l'œuvre d'Ernest
LES .PROCÈS DE MOSCOU • claire ; pas clair non plus son rap· Labrousse : Le cycle révolution-
"OAS PARLE" • port aux recherches de la linguis- naire s'inscrit dans un cycle éco-
PROCÈS DES COMMUNARDS • tique, aux textes - trop rares - nomique. Non que le second suffi.
L'ANTI-NAPOLÉON • de Jacques Lacan, aux travaux de se à expliquer le premier. Mais il
CAYENNE, .DÉPORTÉS ET BAGNARDS •• l'école etlmolo~ique française. porte à leur paroxysme les ten·
CLEMENCEAU BRISEUR DE GRÈVES • Nous nc réelamons, certes, pas une ,~wns sociales et politiques qui
LA DÉCOUVERTE DE L'AFRIQUE • de ('cs synthèses 1synthétiques ou lnonlp1It de toute révolution du
"DREYFUSARDS 1" • exclusives) dont sont donnés, au- .~ii·cl(·" Surtout il introduit un
LES SOCIÉTÉS SECRÈTES EN CHINE • jourd'hui, trop d'exemplcs mal- (1()(1t"(,(1lt venu dans le grand débat

JEAN BART ET LA GUERRE DE COURSE • heureux. Nous souhaitons simple- ('nlre le. Roi, les privili!I!Ù's pt les

• ment que' cette remise à jour bourJ{eoisies urbaines : c' pst. tout
• scientifique éclatall.te s'opère avçe simplement le peuple. Du coup, ni
• moins de ruse idéologique, que le Roi ni les nobles ne' peuvent

--l.•


l'exigence démonstrative ne soit rien contre la grande alliance du

.•
L.. pas le prétexte d'ellipses excessi- Tiers-Etat que nouent les événe·
ves et que ne s'institue pas - en ments et qui va emporter r Ancien
,,..---'--------------------------------, ce domaine aussi - u~e stratégie Régime. Même interprétation, très
vient de paraÎtre si enveloppée qu'elle n'est plus in- classique, des origines immédiates
• telligible que de quelques compli- de ]a révolution; la crise finan-
• ces, cière, d'où tout est parti, la ré·
ALBERT SOBOUL • sistance des privilégiés, en cette
LE PROCÈS •
• L'université et les
période de réaction nobiliaire, la
DE LOUIS XVI • crise de l'été 1789. Peut-être éût-
• on pu marquer d'un caillou blanc
Le dossier complet • forces politiques la politique de Calonne, plus au-
d'un procès. unique. • dacieuse qu'on ne le dit souvent .;
La minùte de vérité • mais il importe peu - jusqu'ici,
des Conventionnels régicides. •• Personne ne menace vraiment rien à signaler, sinon la haute te·
• l'équipe qui a élaboré Lire le Ca- nue de l'information.
• pital. Elle se croit menacée, par
• l'Université, par ce qu'on appelle Mais voilà déjà la tonalité de
• les« forces politiques », par les l'ouvrage et son orientation qui se

• écoles qui ont légitimement ou manifestent : « l'unité » de la ré·
• non, du renom. Elle joue de cette volution est mise en question avec
• menace pour se masquer, pour vigueur: il n'y eut pas une révo-
• freiner l'élan théorique remarqua· lution de 1789 ni même des révolu·
• ble qui la porte. Il ne faudrait tions successives ; il Y a télescopa-
• pas que cette science du « caraco ge de trois révolutions autonomes
•• tère» puisse être comprise com· et simultanées qui bouscule le ca·
• me une faiblesse théorique. lendrier du réformisme éclairé :
• Gaston Bachelard - engagé celle de rassemblée, celle de Pa-
• pratiquement lui aussi - n'hési· ris et des villes, celle des campa-
• tait jamais à déclarer ses amitiés gnes. La première seule est celle
: et ses haines. Marx non plus. de la claire conscience politique

JULLIARD •
• F,.ançois Chatelet
et de la société de demain; les
deux autres mêlent le passé et

22
._---

:COLLECTION U
La Révolution déjacobinisée... •

• "LETTRES FRANÇAISES"
• série dirigée par ROBERT MAUZI
• professeur à la Faculté des Lettres et
• Sciences Humaines de Lyon
T:avenir, les nostalgies et les futu- pulaire? N'ont-ils pas été con- l'impossible persuasion à la pos- •
rismes. Mobilisées plus par la traints et forcés par les Sans-Cu- sible coercition. Ainsi, à l'arrière- •
conjoncture que par la philoso- lottes à instaurer- une terreur po- plan de la mentalité populaire re- •
phie, elles empruntent autant au • PIERRE VOLTZ
litique que les Montagnards ont surgissent les deux passions qui

vieux millénarisme des pauvres transformé en dictature devant ont toujours brûlé les émotions •
qu'aux idées du siècle. Surtout
elles révèlent une dimension nou-
l'aggravation du péril intérieur et
extérieur?
populaires, celle de T:égalité et
celle de la punition : la guillotine
•• LA
velle de la crise que traverse T:an- donne l'illusion de satisfaire T:une •
cien régime, et comme l'envers du Cette dictature fut contrôl~e par et T:autre. • COMÉDIE

système, fimpatience et la violen- la Convention tout entière parce •
ce populaire. que la bourgeoisie ne renonçait Cet ouvrage d'une parfaite cohé- •
pas à sa conquête essentielle qui rence participe d'une conception • MICHEL LIOURE
Dès lors, quand on dit qu'avec était le parlementarisme; les de l'évolution historique que l'on •
la chute du Roi - qui est égale- Sans-Culottes en ont été les vic- pourrait qualifier de « réformis- •
ment la fin d'une expérience - times autant que les aristocrates. te » : selon nos auteurs la révo- •
• LE
commence une seconde révolution, Robespierre également, qui pour- lution a « dérapé » le 10 août •
le sens que Richet et Furet don- tant avait réussi pendant plus d'un 1792, empruntant une voie qui • DRAME
nent à cette appréciation n'est an à défendre la politique de son n'était plus celle qu'avait prévue •
plus le même que celui de Lefeb- gouvernement. Avec lui, ce qui les révolutionnaires ; plus exacte- •
vre : il ne s'agit pas seulement triomphe, montrent Richet et Fu- . ment, la pensée politique du •
• JACQUES MOREL
d'une nouvelle révolution politi- l'et, ce n'est pas la démocratie di- XVIII" siècle, plus une réflexion

que, mais vraiment d'une transfor- recte dont rêve la Sans-Culotte- sur les fins que sur les moyens... •
mation radicale de la situation
. révolutionnaire. La révolution dé-
rie, mais une forme de parlemen- a défini une stratégie réformiste,
tarisme ; ce qui naît avec Robes- non une taotique révolutionnaire ;

• LA
le contraire de la Russie à la veil- •
le de 1917, en quelque sorte... •• TRAGÉDIE
Elle imagine mieux les résultats •
que les modalités : les premiers •
seuls sont nécessaires; c'est l' au~' • JEAN EHRARD
tre sens du mot « révolution ». •
• 1'/

• GUY PALMADE
Ainsi, ayant exposé la sene

« d'accidents» qui a fait échouer • L'HISTOIRE
la révolution libérale enfantée par
le XVIIIe siècle, ils montrent
••
qu'en fin de compte, elle n'a abou- •
ti que bien des décennies plus •
tard, au XIX· siècle. Interpréta- •

ROGER FAYOLLE
tion opposée à celle de l'historio- • LA
graphie réactionnaire, qui consi- •
dère comme « fatale» à partir des •
journées d'octobre 1789 le glisse- • CRITIQUE
ment continu vers la désintégra- •

tion sociale et la destruction de •
l'Etat ; opposée également à l'his- • HENRI LEMAITRE
toriographie héritée de Mathiez, •
qui voit dans la suite des événe- ••
ments un irrésistible mouvement
des masses et qui tend à considé- •• LA
rer une révolution seule et uni-
que. •• POÉSIE
Démonstration rigoureuse, me- • DEPUIS
••
mocratique - celle du 10 août - pierre et avec la Convention mon- née avec talent - et qui ne sou-
a fermé temporairement à la bour- tagnarde, c'est la technique du
geoisie française le grand chemin maniement des Chambres.
lève que des objections de métho-
de ; ainsi présentée, elle ne man-

• BAUDELAIRE
qui devait la conduire au libéra-- que pas de convaincre. Mais ne •
••
lisme paisible du XIX· siècle... La S'appuyant sur les analyses d'Al- peut-on également considérer qu'il
guerre lui a fait emprunter une
déviation... Avec les Feuillants,
bert Soboul - et en désaccord
avec les thèses de Daniel Gué-
y avait un idéal de 1789, dont cha-
cun avait sa propre représenta- • *
les élites formées par le siècle ont rin - , François Furet et Denis tion, et qu'il a fallu l'échec d'une • HENRI DREYFUS-
disparu de la scène politique. Res- Richet montrent qu'il est illusoire • LE FOYER
expérience pour trouver d'autres •
tent en place désormais des hom- de chercher des anticipations dans méthodes; les objectifs restent à •
mes qui doivent tout aux circons- l'idéal des Sans-Culottes : Ce qui peu 'près identiques, mais de plus • TRAITÉ DE
tances et qu'une situation excep- anime leur rêve, c'est T:idéal d'une en plus irréels à mesure qu'on les •
tionnelle va hisser à des responsa- société où la propriété serait gé- poursuit avec plus de violence: •
bilités que leur formation et leur néralisée mais limitée aux besoins plutôt q}le trois révolutions, n'au- •

PHIWSOPHIE
carrière ,ne les avaient pas prépa-- personnels, c'est le refus de la rait-on pas à faire à des objectifs
• GÉNÉRALE
rés à assumer. Il s'agit des Giron- concentration capitaliste. Idéal et variés! à la ville, à la campa- •
dins et des Montagnards, dont le refus également -réactionnaires qui gne, etc. - qu'on s'efforce d'at- •
règne constitue déjà une dévia- renouent avec les vieilles « uto- teindre selon des méthodes elle.. •
tion par rapport au projet révolu- pies » fon:dées sur un âge d'or aussi différentes, mais avec une •
tionnaire, tel qu'il fut formulé par passé. continuité qui assure à la révolu- • YVES LE HIR
les Constituants. •
tion son unité?..

L'Histoire a différencié les amis Se tournant ensuite contre cer-
• ANALYSES
de' Brissot de ceux de Robespier- taines conclusions d'Albert So- On peut demander également à • STYLISTIQUES
re; mais, notent les auteurs, les boul, ils ne voient pas dans la Denis Richet et à François Furet •
contemporains les considéraient Sans-Culotterie le « groupe poli. pourquoi ils accordent une place •
comme un bloc et ils différaient tiquement le plus avancé de la r,é- privilégiée à la pensée libérale du •
seulement sur le plan des menta-
lités et des psychologies. N'ont-ils
pas, les uns et les autres, subi,
chacun leur tour, la pression po-
volution ». Au contraire, ces mé-
thodes leur rappellent irrésistible-
ment celles des Ligueurs, deux siè-
cles auparavant; avec transfert de
XVIIIe siècle (puisque ç'est par rap-
port à elle que, selo!:, eux, la révo-
lution «dévie») alors .qu'ils dis-
~
:ARMAND COLIN
: .
La Quinzaine li. 3raire, 15 mars 1966 23
RELIGION

• La révolution L'ésotérisDle kurde


tinguent eux-mêmes plusieurs Nûr Ali, Shâh Elâhi ralement de petites gens, noma- Le second point essentiel de la
révolutions ?... Chicanes qui tra- L'Esotérisme Kurde. des, paysans artisans. C'est dans doctrine des « Gens de la Vérité»
duisent seulement l'intérêt pris à Introduction, notes, ce milieu fruste que s'est conservé est la croyance à la métempsycho-
un ouvrage aussi vif, aussi riche, -commentaires un des plus extraordinaires et des se - également étrangère à l'Is-
aussi novateur. Car ce livre n'ap- par Mohammed Mokri plus complexes ensembles de cro- lam orthodoxe. Les âmes porteu-
porte pas seulement une interpré- Collection Spiritualités Vivantes yances et de mythes dont les sym- ses d'une parcelle divine - idée
tation inédite et comme sympho- Albin Michel éd. 18 F boles tirés de la vie quotidienne manichéenne, doivent parcourir
nique de l'histoire de la révolu- des pasteurs et des paysans kur- un cycle de réincarnations purifi-
tion; il innove également sur le des sont susceptibles, comme dans catrices, gravir une échelle de
plan de la méthode. Depuis la haute antiquité, le toutes les religions ésotériques, connaissances mystiques, avant
Kurdistan a été un pays de mar- d'être déchiffrés suivant le degré d'atteindre le degré ultime qui est
ches entre les grands Empires : de spiritualité de chacun. celui de l'union avec Dieu. Dans
L'histoire y est présentée à trois Rome ou Byzance, Perse ache- les prescriptions relatives à cette
niveaux différents: celui de la manide et sassanide ou Califat Pour les profanes que nous som- ascension vers la Connaissance, on
réflexion historienne, de l'analyse abbasside ; plus tard les Empires mes, la lecture de l'ouvrage du Dr retrouve tout le symbolisme de la
des structures, de la description ottoman, russe et iranien. Au- Mohammed Mokri est une expé- mystique soufie classique, mais
des faits ou du récit. Peut-être jourd'hui encore ce haut pays, rience excitante. Tout comme l'ini- aussi quelques réminiscences des
est-ce seulement sur ce dernier pourtant si proche des grands cen- tié Ahl-é-Haq, elle nous incite à antiques religions des mystères.
plan que nous avons été déçus : tres de la civilisation industrielle découvrir derrière l'apparence pu-
les auteurs ont-ils craint de don- que sont Bakou, Batoum ou Mos- rement musulmane et le langage La vie actuelle de la secte des
ner à leur ouvrage l'apparence soul, mais aux pieds duquel les presque rustique des « Gens de la Ahl-é-Haq nous est un peu mieux
d'un livre facile s'ils ajoutaient vagues de l'histoire semblent s'être Vérité », les échos lointains et af- connue. C'est une vie essentielle-
les longs développements du récit arrêtées, reste un véritable con- faiblis, mais parfaitement vi- ment communautaire dont la plu-
aux nombreuses illustrations qui servatoire de races, de langues et vants des doctrines spirituelles part des rites rappelle ceux des
enjolivent leur ouvrage? Ont-ils de religions disparues partout ail- des gnostiques néoplatoniciens, du Confréries soufies : par exemple
considéré qu'ils devaient éviter les leurs. Manichéisme et du Mazdéisme les agapes avec séances extatiques
tentations de la petite histoire? iranien. (dhikr) , tandis que d'autres ont
Mais le récit détaillé du 9 Ther- Les rares visiteurs qui ont eu Le dogme central de la religion une origine non-islamique, tel le
midor est-il vraiment de la petite le privilège de le parcourir, y dé" de Ahl-é-Haq est la croyance aux jeûne de trois jours (analogue à ce-
histoire? Et les massacres du couvrent une société de clans kur- Théophanies divines, incarnations lui des Yezidis). Certains encore
Champ de Mars ne méritaient-ils des et lures dont la structure so- cycliques de la Divinité - idée remontent à une époque très an-
pas un développement particu- ciale n'a guère varié depuis le étrangère à l'Islam, où l'on retrou- cienne et proviennent vraisembla-
lier? Il en est de même pour le haut Moyen Age. C'est là qu'ont ve à la fois la doctrine brahma- blement des anciennes sociétés ini-
procès du Roi, et d'autres événe- trouvé refuge les derniers descen- nique des Avatars et l'écoulement tiatiques, par exemple l'usage des
ments encore. Scrupule ou pudeur, dants des Assyriens qui parlent des énergies divines, à travers les unions spirituelles entre hommes
Denis Richet et François Furet encore le vieux dialecte araméen éons du gnosticisme alexandrin. et femmes, qui reçoivent le nom
\ ont répugné à nous décrire les et que survivent les derniers fidè- de « frère » et « sœur ».
journées populaires, à nous faire les de l'Eglise Nestorienne, celle Dans la prééternité, dans le si-
partager l'émotion des épisodes qui aux temps de l'Empire Mon- lence, qui précédait toute créa- Le caractère ésotérique, le petit
dramatiques de la révolution; sup- gol dominait toute la Haute Asie. tion, la Divinité était _enfermée nombre de textes authentiques,
posent-ils connus tous les faits C'est là encore qu'on trouve dans dans une Perle - mythe qui rap- les difficultés linguistiques pour
qu'ils rapportent? les croyances des Yezidis (accusés pelle à la fois l'œuf primordial y accéder (la plupart sont rédigés
par leurs adversaires musulmans des Orphiques et dont la mandor- en dialecte kurde gouranî) , la
Une autre objection: les né- et chrétiens d'adorer le Diable) la, la gloire en forme d'amende complexité même de leurs croyan-
cessités de la mise en page, exi- les dernières traces de la religion qui entoure le Christ sur les icônes ces, font que la religion et la vie
gence de l'édition, peut-on penser, manichéenne. byzantines, est le dernier écho. La même des Ahl-é-Haq reste enco-
et voilà la révolution mise en mière fois dans la personne de re très mal connues. Il faut· donc
miettes; les images font perdre Parmi les « Gholat » une place mière fois dans la personne de remercier et féliciter le Dr Mo-
le fil du texte. Ainsi la présenta- à part revient à la secte des Ahl- Khawandigar - le Démiurge - hammed Mokri de poursuivre avec
tion nuit à un exposé d'une qua- é-Haq, « Gens de la Vérité » ou autre idée gnostique et manichéen- constance, autorité et intelligence
lité rare. Qu'il revienne à nous « Hommes de Dieu », auxquels le ne, puis à travers des cycles, ac- l'exploration de ce domaine pas-
enveloppé différemment, avec ce Dr Mohammed Mokri a déjà con- compagnée dans ses divers ava- sionnant. Grâce à lui un monde
qu'il faut d'animation pourrevi- sacré une série d'études et dont tars par sept anges, qui sont les attachant et riche devient accessi-
vre complètement l'épopée révo- le dernier ouvrage vient de paraî- Sept Immortels du panthéon maz- ble aux recherches des historiens
lutionnaire, et l'on aura un des tre chez Albin Michel. déen, auxquels s'opposent, les sept des religions, des folkloristes et
ouvrages les plus pénétrants qui démons des ténèbres, eux aussi des sociologues.
On pense que le nombre d'adep-
aient été écrits depuis longtemps. empruntés aux vieux mythes dua-
tes Ahl-é-Haq atteint près d'un de-

.. -
Marc Ferro mi-million d'âmes. Ce sont géné- listes du Monde iranien. Alexandre Bennigsen
.
DOMINIQUE AUBIER DANIEL BOULANGER

Don Quichotte Le chemin


prophète d'Israël des caracoles
"L-cssai de Madame Dominique Aubier constitue NOUVELLES
une tentative tout à fait originale
de pénétration dans le mystére du Quichotte. " ROBERT .. Une dizaine de ces nouvelles mérite
de devenir des classiques au même titre ROBERT
François Sonkin (Express) LAFFONT LAFFONT
que des pages de Maupassant ou de Tchekov..."
... Un livre tout à fait exceptionnel." 41 nouvelles - 41 cadeaux
(Combat) A. Ka/da (Express)

24
*CONOMIE POLITIQUE

SocialisDle et Marché co:nunun·


. Claude Bruclain activités économiques là où il se ment, tout en donnant à réfléchir. ment une «planification active »,
Le Sociali&me et r Europe. révèle plus opératoire que la so· Deux questions pourtant se posent, celle qui «accepte les faits, mais
Collection Jean Moulin lution opposée (que l'on peut ap- à propos des deux parties du ti· non les fatalités» (P. Massé). Les
Le Seuil éd. 8,50 F peler avec Gerhard, Colm la solu· tre. auteurs ont le réalisme, et le cou·
tion du budget, ou de l'économie Première question : est·ce bien rage, d'affirmer que l'imperfec.
administrée; celle·ci fait appel à du socialisme que l'on nous par· tion des hommes conduit à con-
Le socialisme est paralysé par un principe d'autorité, et suppose le? Si l'on enlève les «branches sidérer le marché comme l'un des
trop de branches mortes qu'il un financement par des prélève. mortes », ce qui reste - et ce prix à payer pour une économie
doit élaguer s'il veut retrouver ments obligatoires) ;' définir en qu'ajoute C.B. - méritent·i1s l'ap. plus efficiente, mais ils ne s'inté·
son dynamisme d'antan. même temps les domaines d'où le pellation de «socialisme» ? Cette ressent pas à une autre consé-
Son nouveau ressort, il le trou· marché doit être exclu, et ceux où question vient déjà à l'esprit lors· quence possible de cette même
v~ra par le développement de la il doit y avoir coexistence entre que C.B. parle du passé, car il a imperfection, à savoir le rôle qui
personnalité humaine dans le activités à but lucratif et non lu· un peu trop tendance à qualifier échoit du même coup à l'Etat pour
travail et dans le loisir. cratif (domaine culturel par ex.). de socialistes les hommes (Jules définir et appliquer une politi.
Pour s'insérer historiquement, Ferry) ou les mouvements (syndi. que de croissance. On a plaisir à
il a besoin du cadre européen, 2. Abolir le mythe de la pro· cats américains) simplement par· voir que le Plan doit fournir
qui de son côté n'acquerra quel. priété publique des moyens de ce qu'ils ont obéi à des valeurs ou «l'expression chiffrée des grands
que originalité que par le socia· production, c'est·à·dire cesser de des principes tenus par les auteurs choix de civilisation », mais n'est·
Iisme. croire aux vertus économiques ou pour socialistes. Lorsqu'il est ques· ce pas trop ou trop peu ? Trop,
Telles sont les trois proposi. antialiénantes de la collectivisa· tion de l'avenir, même impréci· parce qu'après tout, un plan ne
tions autour desquelles s'organi. tion. Pour atténuer sans doute le sion, et sous deux formes. Tout se dure que cinq ans, ce qui est bien
se la réflexion des auteurs' de caractère éminemment sacrilège passe comme si dans 'ce livre, le court pour qu'une option aussi
Le Socialisme et r Europe. De ce de cette proposition, C.B. rend au socialisme, et lui seul, avait voca· importante se dessine nettement.
livre, c;m peut donc dire qu'il modèle yougoslave un hommagc tion pour redresser «ce, qui ne va Trop peu, parce qu'il importe que
appartient à un genre mainte· vibrant, tout en le déclarant d'une pas» dans nos sociétés industriel· l'on trouve dans le plan l'identifie
nant classique, celui du révision· efficacité économique contestable les, que ce soit la législation llur cation des «incidents de par·
nisme, mais qu'il s'attache à le (luxe de pays riche, en somme...). l'avortement, l'incluture de masse cours» et des obstacles dits struc-
renouveler sur bien des points. Après la critique vient la recons· ou l'orientation de la recherche turels à la réalisation des objec-
Les jeunes auteurs qui signent truction. C'est le but du chapitre scientifique. A ce compte, il y a tifs, civilisés ou non, qui auront
Claude Bruclain (allusion proba. II, «Les principes du socialisme», beaucoup de socialistes aux Etats· été approuvés par le corps poli.
ble à la ville natale du prince de qui se subdivise en deux sections: Unis. En second lieu, l'absence ou tique. Or les quelques mesures
Ligne) se situent dans la lignée les objectifs, et les mesures que l'insuffisance de socialisme consti· pratiques dont il est fait mention
de Bernstein, mais la marche des suppose leur réalisation. tue·t·elle l'unique source de tous portent plus sur la répartition des
idées leur p~rmet d'user d'un ma· nos maux, grands .ou petits? Ne revenus ou ·l'allocation des res·
tériel intellectuel différent 'à bien serait·i1 pas finalement plus fée sources à des fins non .directement
des éga'rd's, tant au point de vue L'Europe politique cond de recourir à une analvse productives que sur les problèmes
de la èonception de l'histoire qu'à qui s'efforcerait de distinguer d~ns de croissance, de productivité ou
celui de l'analyse économique. les vices de fonctionnement dCR d'équilibre, alors que c'est là que
Sur le premier point, C.B. sem· Avec la troisième partie, «l'Eu· sociétés occidentales ce qui relève les risques de divergence avec
ble (voir p. 90, où figure l'inévita· rope, chance du socialisme », nous du système de propriété et du «nos partenaires» sont les plus
ble citation de Teilhard de Char· quittons les problèmes d,e civililla· .mode de régulation (le marché), grands. Sur le financement de l'in·
din) reprendre à son compte la tion pour les dures réalités de la et ce qui est peut.être imputable vestissement, les auteurs indiquent
vision de certains savants ou philo. mise en place du traité de Rome. à la logique de la société techni· simplement que l'autofinancement
sophes de l'histoire selon laquel. La thèse, solidement argumentée, cienne ? 1 est anti-socialiste, et qu'il est plus
le l'évolution dc l'humanité va - tient en trois points : 1. le « socia· équitable de recourir aux impôts
ou devrait - la conduire vers un Iisme dans un seul pays» est ~m­ A cela on peut répondre qu'il indirects, qui pourtant sont déjà
stade supérieur où l'homme se dé· praticable à notre époque ; 2. le s'est constitué autour du mot de plus importants en France que
pouillera de, son esprit millénaire Marché commun ne peut par lui· socialisme une telle «image de dans les autres pays du 'Marché
d'amour de soi ct d'agressivité, et même pallier l'amputation des marque» qu'il serait dommage de commun.
deviendra parfaitement altruiste. pouvoirs nationaux et constitue laisser inemployées ses vertus mo·
De l'analyse économique décou· donc un obstacle à une politique bilisatrices.
le la partie critique du livre inti· socialiste. 3. une Europe politique Craintes françaises
tulé «Les branches mortes du et un socialisme rénové sont corn·
socialisme », qui préconise unc plémentaires et non antagoniques. L'art de régler
double révision : C'est un livre bref (125 pages Je sais bien que le débat sur
effectives imprimées assez gros), les passioDs la planification' européenne est
1. Réhabiliter le marché corn· et de nos jours, c'est un grand faussé par les erreurs d'interpr~.
avantage que de se lire rapide.

.......' ....•
me mécanisme d'intégration des tation commises sur le degré réel
Ma seconde question s'appuie d'interventionnisme de la planifie
sur une phrase apparemment ano· cation française ou de 1'« écono·
•••••••••••••••••••••••••• dine qui figure p. 125 : «ce qui mie sociale de marché» en Alle·
nous sépare de nos partenaires
• (européens), ce sont essentielle·
magne de l'Ouest. Il se peut 'aussi
• que certaines appréhensions fran·
• ment ces branches mortes aux· çaises devant les politiques corn·
• quelles nous restons accrochés ». munautaires en préparation ne
REGINE PERNOUD • Je ne pense pas que ce soit exact. soient pas justifiées. Mais socia·
• Il ne s'agit pas ici de savoir si la listes ou non, nous avons intérêt
• gauche française a du socialisme

Aliénor d'Aquitaine
à réfléchir sur ce que nous som·
• une conception plus correcte que
• celles des socialistes pro-européens
mes en droit d'att.endre d'uQe mi·
• se en commun des marchés et de!!
Dame scandaleuse ou reine incomparable? • d'autres pays, mais de se pronon· politiques économiques, et de plaie
• cer sur' le style de planification à der pour, un alignement vers le
• moyen terme qui convient à un haut - quitte à discuter sérieuse·

<1
espace européen- intégré. Car c'ellt ment de ,ce que .« haut ~ et « }>as ~
• aussi cela qui est en jeu : si la
• politiqué est «l'art de régler les
peuvent bien- vouloir dire en ee
• passions des hommes et" de les
domaine.
• Bernard Cazes
• diriger vers le bien de la société ~
• (d'Holbach), ce «bien ~ ne se dé·
• finit pas seulement en termes éthi·
• ques comme C.B. semble le soute-
1. Les «'contraintes productivistes» sont
• nir. Or on ne nous dit nulle part
sûrement c indignes» d'une civilisation
du" progrès technique» (p. 631, mais
• en sont-elles. si aisément détachables?
• comment se traduirait ,pratique.

La Quinzaine littéraire, 15 marI 1966 2S



~~~~--""'\ GUY PELAERT • POLICIERS

ERIC .....~ll!IIIIIIIles aventurés


dejodelle





lDSFElD ••
(luxueux album
de bandes dessinées
pour grandes personnes) ''.. Kingsley Amis
Le dossier James Bond.


'•. Plon éd. 13,90 F

éditeur •
• Certaines époques peuvent se
• réclamer de Don Quichotte ou de
• Jean Valjean, de Hamlet ou de
catalogue général sur demande • Sherlock-Holmes, de Don Juan ou
diffusion Le Terrain Vague 120 pages 4 couleurs •
couverture cartonnée • du Capitaine Nemo. La nôtre?
23-25 rue du Cherche-Midi
60 F • Ce sera de James Bond. On a les
Paris 6e • héros qu'on mérite. Les chiffres
• parlent et Dieu sait si notre épo-
• que les écoute : des millions
E.T.A. HOFFMANN EON EKIS • d'exemplaires à travers le monde.

sœur monica de l'homme, • En Angleterre, seule, ou à peu
• près seule, l'Odyssée se risque à
• concurrencer les aventures de
(le seul roman érotique
attribué au grand de -la femme et •• Bond. De là à faire de Fleming
notre Homère, et de 007 un
romantique allemand)
de la violence •• combiné d'Ulysse (pour l'astuce),
• d'Hector (pour la noblesse),
dans leur •

d'Achille (pour la bravoure) et de
Priam (pour l'activité sexuelle), il
comportement • n'y a qu'un pas.

amoureux •

• Ce pas, Kingsley Amis ne se
• contente pas de le franchir, il le
• saute. Ce sportif.ès.lettres, citoyen
• du Royaume-Uni, appartient au
• milieu universitaire. On sait que

un volume relié illustrations de Félix Labisse • toute la fantaisie du monde
30 F 15 F • contemporain s'est réfugiée chez
• les universitaires anglais. Deir ton-
• nes de fiches assaisonnées d'hu-
JEHAN SYLVIUS GERARD KLEIN •• mour. Voyez Painter, Kingsley
Amis est le Painter de Fleming.

la papesse un chant • Mais alors qu'il faudrait sauver
• Proust de Painter, Amis sauve
de pierre • Fleming du pire enfer qui puisse
du diable •
• exister en Angleterre: l'irrespec-
tabilité. La critique anglaise acca-
(nouvelles de science-fiction) •
• ble James Bond des accusations
• capitales que sont pour ses compa-
• triotes le snobisme, le sadisme,
• l'alcoolisme et la muflerie envers
• les dames. Dans les veines d'Amis,
• l'encre n'a fait qu'un- tour. Son

• livre est un cri d'amour en forme
• de lcttre ouverte à la critique. an-
• glaise, laquelle lettre - tant la
• conviction d'Amis entend se mon-
• trer persuasive - est devenue
• dossier d'avocat. Pour son clierit

un volume illustré couverture de Gourmelin • et ami 007, Amis plaide non cou-
9F 9F • pable.

:=:::==============~ ~==================================~ •
JACQUES STERNBERG • Messieurs les Jurés, James Bond
VERNON SULLIVAN •• est un excellent citoyen britanni-

~
toi ma nuit eton tuera •

que. Son Angleterre se situe au
centre droit ; la royauté, an~lllise
~ tous les • (peut-on même poser la question?)
• est la chose la plus importante du
affreux • monde; où qu'il se trouve, dès
. . •
• qu'il aperçoit le portrait de son
traduction de Boris Vian • souverain (ou souveraine, cela dé-
• pend des dates), 007 fond, rêve
• de courts de tennis (sur gazon) et
• des pigeons de Trafalgar Square.
• Patriotisme au-dessus de tout
• soup~,()n -
• la preuve? Tous les
..•• salauds sont des étrangers, Améri-
cains, Bulgares, Nègres-Chinois,
Corses, Allemands, Italiens, You.

,.
~oslaves, Coréens, Russes, Sici-
• liens, Turcs. Goldfinger a un pas-
couverture de Gebé •
couverture de Félix Labisse
10 F 9F
• seport allemand et c'est un Balte
émigré. Comme tout bon citoyen
L- ---J 1.-. ......
britannique, Bond est raisonna-

26
_.I1I111~n
Le héros qu'on ntérite LES MATADIIS
.. C'est un gai savoir que Bou~ard
nous enseigne, mals il est' fait d'
toute la mélancolie, de toute la
crapulerie du monde". François
BOTT (L'EXPRESS). .. Un grand
blement misogyne: d'une femme écrivain... Des personnages si bien
au volant, il se méfie; de deux dessinés qu'Ils en deviennent inou-
bliables ". Vvan AUDOUARD (LE
dans une même voiture, il s'écar- CANARD ENCHAIN~).
te; quatre dont une conduisant,
c'est la mort assurée. Les femmes •
sont faites pour la récréation, le
repos du guerrier; quand on tra-
vaille, elles se fourrent dans vos
Jeln-Pierre Chlbrol
jambes (Bond dixit), elles em- LES REBELLES
brouillent tout; Enée, Samson, roman
Hercule, tous les 007 de l'Anti· 7' tirage . 38.500 ex.
quité mythologique ou biblique
.. On dictera des pages des RE-
vous le diront, vous l'ont dit. En· BELLES, à l'école, comme on dicte
fin, last but non lcast, dernier bre- du Jules Renard ". Gilbert SIGAUX
vet de citoyenneté britannique: (L'EXPRESS)... Il Y a encore très
on ne peut accuser James Bond peu de livres qui approchent le
peuple avec ce frisson, ce souci,
d'intellectualisme. Bibliothèque celle affection ou celle impatience,
spartiate : un livre sur le golf, un ce talent du cœur ". André STJL
sur les cartes, les discours de Ken- (L'HUMANIT~).
nedy et quelques romans poli. êtc., etc., pour ~e rien dire. des . chaussures-qui-tuent, briquet, hé-
ciers; aucuIle ambition littéraire; pertes en vies humaines, difficiles licoptère, cigarette. lance - fusée •
aucune culture artistique; tout le
monde en Angleterre sait que
à chiffrer avec précision mais de
l'ordre approximatif de cinq cents,
nous entraînent dans un univers
où nous reconnaissons le nôtre -
Mlrcel Briol
culture signifie corruption et que provoquées par la bataille de Fort- celui d'une technicité galopante de rAcadémie française
ce sont aujourd'hui les gangsters Knox et par la chute de la bombe - mais qui appartient encore à la
qui aiment Verlaine et Vivaldi. atomique de Drax parmi les ba- science-fiction. Et nous résistons l'IlL. l'ESPRIT
Bref, le bon citoyen du modèle teaux de la mer du Nord.' d'autant moins à cet entraînement
courant. Le frère du Major . que Fleming recourt à une préci. ET
Thompson. Bond boit, mais sans sion dans le détail technique qui
excès; fume trop, conduit vite, Cette mesure en toutes choses, sèche le soufije'- surtout chez LA MAIN DU PEINTRE
mais comme tout le monde; tue cette médiocrité? respectabilité '! ceux qui, comme moi, établissent
mais pas plus que hien des gens. favorisent le fameux processus difficilement la différence entre •
d'identification. Bond est incassa-
hIe ; il a la permission de tuer en
une Beretta et une vache nor·
mande. Quand on vous affirme Jlcqles Mldille
toute impunité; en treize volu- que, avec sa coque en alliage d'alu·
mes, il n'échoue que deux fois minium et de magnésium, ses DANTE
dans ses tentatives de séduction; deux diesels Daimler-Benz à qua-
il promène la désinvolture légère- tre temps suralimentés par un Il
ment cruelle, l'amertume élégan-
te, la solitude secrètement blessée
double turbo-compresseur Brown·
Boveri, le Disco V olante pouvait Il '1IIil.
(un chagrin d'amour quelque déplacer ses 100 tonnes à environ
part) du héros typiquement an-
glais et superlativement séduisant
50 nœuds, avec, à cette vitesse, un
rayon d'action de 400 miles et
dl nlllPtllité
Prix
qu'est le héros byronien. On a qu'il avait coûté 200.000 livres, Francis Chevassu 1966
envie d'être James Bond. Et on que pouvez-vous dire sinon amen?
peut l'être. Question d'entraîne- Credo quia absurdum. La littéra- •
mcnt, sans doute. S'exercerait-on
comme il faut au pistolet ou au
ture a longtemps vécu sur le mer·
veilleux païen, puis sur le mer- P_ili PI SlIlPt
judo que l'on deviendrait Bond. veilleux chrétien; il y a eu le
D'ailleurs, il n'est pas espion (mot
à résonance déplaisante) ni con-
merveilleux .breton, avec Mélu·
sine et forêts de légende. Voici
CHEMINS CRlllOUES
tre-espion, mais agent secret,
donc conduit, en même temps
le merveilleux technique. Le conte fA_1li11 Slrtrl
qu'au plaisir du jeu clandestin, à
de fées moderne. Fleming notre
Perrault? A ce métier, James •
la nécessité d'un certain anony- Bond se métamorphose en Petit
mat, à l'utilité de dehors anodins Poucet d'Eton déjà chaussé des AldOlS HoIlI
qui pourraient bien être les vô-
tres, non? Pareille prudence de
Fleming dans la désignation des
bottes de l'Ogre et qui, prince in·
fatigable, réveille toutes les bellcs
au bois qui dorment.
LITTERATURE SCIENCE n
adversaires de Bond, c'est-à-dire
des .salauds, qui ont glissé du

Smersh au Spectre, de l'UR.S.S. à Ce Petit Poucet là, nous le rc·
Il abat, étrangle, poignarde, ense·
velit dans le guano, défencstrc
d'un avion trente·huit scélérats et
la société secrète, donc à une dé-
politisation qui ne gêne plus au·
cune conviction possible.
connaissons. C'est Tintin. Un Tin·
tin adulte. Remplacent Milou des
nanas fracassantes d'une manipu·
Anne Ruré
demi (un requin partageant avec lation aussi délicate qu'un moteur

DESCENTE
lui la responsabilité du trente· électrique (gare à la poignée de
neuvième). En. treize volumes, ce Fleming travaille dans l'excep- châtaignes !), et s'ajoute, aux in-
n'est pas énorme. Kingsley Amis tionnel mesuré, voilà son secret. nombrables gadgets «incarnant»
nous fait remarquer que c'est Ce qui lui permet d'apprivoiser le notre civilisation, le sexe considéré
même modeste si l'on tient compte fantastique, de domestiquer le lui aussi comme .un gadget, sem·
des soixante-dix autres individus merveilleux. Car James Bond, ce blable à ce revolver à silencieux
qui, sans son intervention, sont
abattus, brûlés vifs dans des voi-
tures accidentées, dévorés par des
piranas, empoisonnés, poussés sur
une piste de bobsleigh (sans bobs-
Major Thompson qui nous pousse
à rêver d'Achille (mais rien à
craindre du côté du talon), agit
dans un monde que le progrès
technique rend fabuleux. C'est au
que James Bond est toujours prêt
à braquer sur le monde.

La malice de Kingsley Amis en·


EN ENFER roman
leigh), ensevelis sous une avalan· niveau des objets qu'intervient la traîne la conviction. James Bond
che, déchiquetés par un chasse- féérie fascinante. Ils témoignent coupable? Il y a tant de CIrcons-
neigè, étouffés par un poisson, tous d'un chic fou ou d'un perfec- tances atténuantes...
précipités dans un fleuve à la tionnement sans limite. Voitures,
suite du dynamitage d'un train, boissons, montres, armes, valises, lean-Louis Bory

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 27


•• SCIENCES PARIS


• •



Etrange unIVerS


• Plus encore que 1'0déon-Théâ-
• Jacques Merleau-Poll.) re plus d'usage. Les efforts pour
• Cosmologie du xx· siècle transposer des théories qui ren- tre de France, la Comédie Fran-
• Gallimard éd. 30 F dent compte de systèmes fermés çaise consacre. A moins qu'elle
• sont tentants mais discutables. n'embaume ?... Serrée dans les
• On en vient même à douter de bandelettes de la tradition, l'am-
• La réflexion sur les cosmogonies vre inscrite désormais au réper-
• la possibilité d'appliquer, dans
• actuelles présente un caractère cette science, des modèles mathé- toire national pourra-t-elle res-
• original parce que la cosmologie matiques. Etrangement les cos- pirer librement, bouger libre-
• est, dans son essence, philosophi- mogonies modernes se passent de ment, vivre? Questions oiseuses
• que et même métaphysique. Cela formules mathématiques. quand il s'agit de Montherlant qui

i1\!1llaœ~ • ne veut pas dire que le philosophe Ainsi, au moment où d-es fusées se plaît dans l'air raréfié des ci-

\Yœm~œ • se meuve de plain-pied dans les partent pour la lune, la cosmolo- mes. Mais Ionesco ?
dans • modernes théories cosmogoniques, gie cesse d'être une science pro- Il pénètre dans l'auguste Mai-
LE- LIVRE • mais il y retrouve ses problèmes prement expérimentale. Du moins son, cependant, flanqué de ses

DE POCHE


et sa solitude de penseur rejeté. est-ce l'impression qu'on ressent deux meilleurs, de ses deux plus
La cosmologie présente des traits en lisant Jacques Merleau-Ponty. inventifs interprètes, les moins
Il Y a cent ans, le grand éditeur • particuliers qui la rapprochent Quels sont les problèmes? Le suspects d'ac~démisme: le déco-
HETZEL. battait tous les records •
de l'édition avec: LES VOYAGES • de disciplines moins apparem- déplacement des raies du spectre rateur Jacques Noël, le metteur
EXTRAORDINAIRES DE JULES • ment scientifiques : de la philoso- de toutes les galaxies vers le rou- en scène Jean-Marie Serreau.
• phie, par exemple. ge (red-shift) ne semble s'expli- Tous deux ont profité joyeuse-
VERNE,illustrés par les meilleurs
artistes de l'époque. • Par l'extension et par la spéci- quer que par une fuite générale ment des ressources offertes par
• ficité de son domaine (aucun au- des astres qui, tous, s'éloignent du notre première scène nationale:
LE LIVRE DE POCHE rend hom- • système solaire et qui s'écartent
mage au grand visionnaire du
• tre domaine ne peut lui être com- ils nous donnent un spectacle ad-
XIX' siècle en reprenant inté- • paré, puisque, par définition, le tous les uns des autres. S'agit-il mirable. D'où vient que l'on en
gralement la célèbre édition de • sien est unique : c'est l'univers), d'une ~imple métaphore? Peut-on sort avec un malaise, avec le sen-
HETZEL avec la totalité des gra- • la cosmologie semble être la pro- concilier cette fuite avec un mou- timent que la pièce nous a été
vures reproduites dans leur for- • pre négation de la science classi- vement inverse de concentration? refusée - ou s'est refusée -
mat original. • que. La science, ici, en dehors de Ou bien faut-il prendre au sérieux qu'elle se promenait ailleurs,
1================= ·•• toute critique extérieure, se nie
elle-même, ou du moins subit une
la métaphore et voir le monde
sous l'espèce d'une dispersion sans
quelque part, h~rs de notre at-
teinte?
• bien étrange métamorphose. limite et sans raison ?
• -L'observation y a· peu de pla- Les vieux problèmes de l'origi- Ionesco, dans la Soif et la
• ce : les gigantesques télescopes (le ne et de la fin du monde sont à Faim, ne s'est pas soucié de sui-
• Hale, par exemple) donnent des nouveau posés. Mais à cette vre le fil d'une histoire :- il nous
• plonge successivement dans trois
• renseignements qui sont bien dé- échelle, les termes de commence·
mondes différents, que seul relie
• risoires si on les compare à l'ob- ment et d'achèvement n'ont plus
• jet étudié. L'œil aidé d'un miroir de sens. A la limite du temps, le entre eux le sillon continu d'une
• observe des galaxies distantes de temps n'est plus du temps, et l'es- expérience intérieure, celle de
• milliards d'années-lumière, les pace dans un univers sans limites Jean son héros. Premier épisode :
• messages reçus sont bien vieux et n'est plus de l'espace. Devant ces la fuite hors des sécurités trop
• connues, des affections monoto-
• surtout, bien superficiels; nOU8 difficultés, les théories sont nom-
nes, des mornes culpabilités. J ac-
• apprenons que la galaxie a une breuses qui s'efforcent d'apporter
• forme spirale. Les radio-télesco- des solutions : univers en expan- ques Noël a construit autour du
• pes perçoivent des informations sion qu'une concentration équiva- couple qui se défait une sorte de
• émises par des mondes invisibles lente maintient en équilibre; uni· caverne humide qu'illumine seul
• et dont on ne sait rien. Les im- -vers cyclique qui oscille entre des le tulle clair du berceau: les fan-
P-;;;;;;;;;;;;;;;;=;;;;;;;;;;~- : menses installations techniques de phases d'expansion et de concen- tasmes naissent des murs crevas-
s~s, la peluche moisit sur les meu-
Vingt mille lieues • l'astronomie n'aboutissent qu'à tration (et qui donc n'a ni début
triple 6 F •
l'œil et à l'oreille qui malgré la ni fin, bien que chacune de ses bles qui s'enlisent dans la vase,
sous les me(s
Le tour du monde en ao jours •• multiplication de leurs moyens
n'ont pas changé de nature.
phases soit limitée) ; univers qui
tend vers une dispersion totale
et l'on guette malgré soi les cham-
pignons d'Amédée proliférant à
doubre 4 F
• l'ombre d'un cadavre. Dialogue
Les tribulations d'un chinois • La mesure est, elle aussi, dans bien qu'il n'aie jamais vécu un
hésitant, brouillé, un pas en
en Chine double 4 F
• ce domaine, bien paradoxale. Il moment particulier de départ.
Les 500 millions de la Begum • est diffiéile d'admettre pour l'uni- Toutes ces théories cherchent à avant - deux pas en arrière:
simple 3 F • vers un système fixe de coordon- expliquer le red-shift, elles es- Jean tourne dans ses nostalgies et
Michel Strogoff triple - 6 F • nées spatio-temporelles de type sayent de penser à l'aide des con- Marie-Madeleine, porteuse d'une
De la Terre à la Lune • cartésien. Chaque élément de cepts de la physique ou de la ther- incommunicable sagesse, demeure
double 4 F • fermée à l'inquiétude vagabonde
Cinq semaines en ballon • l'univers a son propre temps, et mo-dynamique des phénomènes
double 4 F • son propre espace ; il est impos- qui semblent échapper à toute dé- de l'époux-enfant. L'apparition
Voyage au centre de la Terre • sible de mesurer la simultanéité finition. Car penser l'univers n'est- de l'extravagant fant9me de la
double 4 F • de deux instants appartenant à des ce pas poser qu'en dehors de lui il tante Adélaïde - l'image même,
Le château des Carpathes . • systèmes différents. Chaque systè- y a autre chose et que par là il grotesque et folle, de quelque
simple 3 F • me est en relation avec un obser- n'est pas universel, qu'il n'est culpabilité ensevelie - hâtera

=----:
Robur le conquérant chez Jean la décision de fuir. Un
simple 3 F • vateur imaginaire qui subirait les
lois internes de son mond.e. Ce-
qu'une partie de quelque chose
d'encore plus vaste? beau jardin lumineux, apparu à
pendant l'astronome est situé sur Etrange univers fait d'astres en Marie - Madeleine émerveillée,
la terre, il est obligé mécanique- état de perpétuelle explosion nu- après le départ de Jean, sur tout
• ment d'utiliser une métrique pto- cléaire, où l'énergie se dépense en le fond de la scène, figure concrè-
• léméenne, c'est-à-dire de faire du irradiations perdues à tout jamais. tement cette sagesse assurée dans
• l'amour, à laquelle Jéan aspire et
• système solaire le centre illusoire Explosions de soleils à l'infini qui
• de mondes étrangers au sien. La tendent vers une entropie totale. qu'il finira par reconnaître sans
• mesure n'a, de ce fait, aucune réa- Etrange science aussi que la pouvoir l'atteindre. Claude Win-
• lité. Le mètre, la minute, se mo- cosmologie. Quelques savants, seu- ter prête à Marie-Madeleine sa
• difient en même temps que l'objet lement, s'en occupent (des Anglais blondeur, sa grâce réfléchie, sa
• qu'ils mesurent. surtout), et leurs théories sont peu parole mesurée.
• Les lois elles-inêmes ne sont connues, pourtant elle offre des Deuxième épisode: le rendez-

• plus fixes. Telle loi bien établie modèles qui pourraient bien nous vous. Une terrasse aux contours
• dans un milieu restreint peut aider à penser, peut-être même nets, entre ciel et terre, sous une
• n'avoir plus aucun sens à l'échel- au-delà des sciences de la nature, clarté vide. C'est un peu la «Cité
• le de l'univers. Les lois valables je veux dire, dans les sciences de radieuse» de Tueur sans gages,
• pour les gaz, les principes de con- l'homme. irréelle, éblouissante et déserte.

• servation ou d'équilibre l1'ont guè- Raphaël Pividal Jean, après bien des pérégrina-

28



Ionesco à la COlD.édie •

• CAHIERS LIBRES

Française •

Danilo Dolci
Ênquêtes sur

tions, doit y retrouver la jeune gogique» qu'ils offrent à leur Tout le malheur des hommes •• un· monde nouveau
femme qu'il aime.. Mais. elle ne hôte. Deux clowns, enfermés dans vient d'une seule chose, qui est •
vient pas et son image même s'es- des cages rondes, figurent l'un de ne savoir pas demeurer en re- • E. Che Guevara
tompe, se dilue dans le souvenir, l'athée, l'autre le croyant. Après pos, dans une chambre. La phrase : Le socialisme
se réduit au seul besoin torturant un double lavage de cerveau, re· pourrait servir d'épigraphe à la •
de sa présence peut-être illusoire. niant leur âme pour \lne platée SQij et la Faim. Pascal, garant de • et l'homme à Cu'ba
Un long monologue, tâtonnant, de ,soupe, l'athée se déclare Ionesco Lu Jamais peut-être ce •
des mots et des mots, trop de croyant, le croyant athée. Les théâtre n'est apparu plus claire- • 'Luis Ramirez
mots, comme s'il fallait les essayer, voici «démystifiés» : aucun dog: ment comme une aventure spiri- • Franco
les gaspiller tous 'avant de trouver matisme ne résiste, ils sont tous tu~lle, .une quête de soi à travers :
les bons, ou comme on remue le interchangeables, on fait ,ce qu'on le réseau embrouillé de;; doutes, • Vo Nguyen Giap ... et autrès
brouillard à deux bras en quête veut d'un homme. C.Q.F.D. Un des angoisses, des obsessions. •
d'une forme qui ne parte pas, en bon' moment de théâtre de Ayant aperçu que le tragique • • Récits
fumée. Mais hélas, depuis le dé- théâtre dans le théâtre - où est comique, Ionesco, en 1950, • de la Résistance
donnait avec la Cantatrice chauve _ vietnamienne
sa première, toute burlesque, tra-, •
gédie, la laissant exploser, allè- • Vo Nguyen Giap
gre, méchante à force de santé •
- comme Dbu - et toute nour- • Guerre du peuple,
rie déjà de ses angoisses, de ses • •
armée du peuple
cauchemars, enracinée dans cet •
univers intérieur dont il a entre- •
pris depuis quinze ans de cerner •
les contours, d'inventorier les tré- :
TEXTES A L'APPUI
sors. Sous les apparences de Jac- •
Paul Nizan
ques, de Choubert, d'Amédée, de •
Bérenger, il n'a cessé de se por- • Les matérialistes
ter sur la scène pour mieux se • de l'antiquité
voir, questionneur et questionné •
tout ensemble, faisant par le tru· • •
chement du public l'expérience •
de sa propre réalité. Nous l'avons • VOIX
vu, adolescent naïf, passer avec •
M.-Taos Amrouche
horreur et stupeur dans le camp •
des adultes, nous l'avons vu par- • •
Le grain magique
courir ses rêves, étouffer dans la • (florilège kabyle)
pesanteur, se ranimer pour s'en- •
voler, ébloui, léger, vers n'im- •
porte quel vert paradis lumineux, •
nous l'avons vu lutter comique- •
THEORIE
ment et vainement contre l'éro- • Louis Althusser
sion de l'habitude, contre le ca- • •
davre de l'amour, contre la mort, • Pour Marx
s'évader, léviter, se perdre, re- •
tomber, recommencer, hésitant, • Louis Althusser... et autres
invincible, chaplinesque, nous: Lire le Capital 1 et Il
Eugène Ionesco l'avons vu aux prises avec des •
dogmatismes, des maladies col- •
lectivés, crier son dégoût tout en • ECONOMIE 'ET SOCIALISME.
pleurant secrètement de n'être pas •
comme tout le monde. Le Jean • C. Bettelheim, J. Charrière,
qu'il nous donne aujourd'hui, cet • • H. Marchisio
affamé, cet assoiffé, nous est fa- •
milier. Ses racines plongent dans • La construction
but ue la plece, Robert Hirsch, excelle Jean-Paul Roussillon (que
qui incarne Jean, n'a cessé de n'est-il à la place de Hirsch!) et le terreau des rêves. La même • du socialisme
forcer, de fausser le personnage. que rythment les chœurs contra- sourde culpabilité l'enchaîne dans • en Chine
la «maison de l'habitude », le •
Confiant dans son métier, dans
ses moyens plastiques et vocaux,
dictoires des moines rouges ei des
moines noirs. Nul doute que Jean même espoir ivre l'entraîne. • Lê Châu
découpant le texte à la scie à mé- ne renierait lui aussi n'importe vex:s un problématique ailleurs, •
taux, intrépide, vi,revoltant, mi- quelle conviction apprise, tant sa la chape des dogmatismes l'écrase • Le Vietnam
mant, surexpressif, il substitue à faim est grande d'un absolu in- absurdement comme toujours, à • so'cialiste
la fantaisie inquiète du person- trouvable, d'une vérité illumi- l'instant où la réponse est là, à •
nage, à ses «blancs », à ses bou- nante où s'arrêter enfin. L'image portée de la main, reconnue et • • Osendé Afana
tades, à ses hésitations brouillon- onirique de sa femme et de sa inatteignable. •
nes, à son désarroi balbutiant la fille, apparue dans la clarté ir- Oui, par instants, fugitivement, • L'économie
pesante mécanique du tragédien. réelle du Jardin perdu, le fait à la Comédie Française, Ionesco· de l'ouest-africain
parvenir à la dernière étape de fut là, naïf, imprévisible, cocasse, : 1 - - - - - - - - - - - - - - 1
Le troisième épisode, .les mes- sa quête: là est, était - là et énigmatique... Mais, de la para- •
ses noires de la Bonne Auberge, nulle part ailleurs - la vérité doxale banalité pascalienne, les •
SI VOUS VOULEZ
nous introduit dans une sorte de nourrissante, la source apaisante comédiens français n'ont retenu • RECEVOIR GRATUITEMENT.
monastère - caserne - prison: trois où s'abreuveJ:" Mais Jean, avant que les poncifs, s'étant soigneuse- • NOTRE CATALOGUE
lieux que le décor de Noël par- de les rejoindre, doit payer sa ment lavés au préalable de tout :
vient à suggérer simultanément. dette aux faux moines. Le compte soupçon de mystère (ce mystère • M
Jean, harassé, perdu, plus affamé des heures de travail qu'on lui ~ensible dans les décors, dans la • Adresse ., , .. , .
et assoiffé que jamais (mais que réclame forme très vite une folle lumière, dans l'orchestration sub- •
de gesticulations inutiles pour accumulation de chiffres qui tile de la mise en scène), appli- •
nous signifier cette naïve dé- s'inscrivent partout sur les murs quant à la grisaille titubante • désire recevoir le catalogue F. Masp'ero
tresse !) Y est accueilli par quel- tandis que J eau, sur un rythme d'une sourde recherche le pesant :
ques faux moines onctueux et de plus en plus saccadé et rapide, corset d'un irrémédiable métier. • FRANÇOIS MASPERO
blafards, étranges meneurs de
jeu d'un divertissement «péda-
se met à une tâche qui n'aura
sensément pas de fin... Geneviève Sarde
•• 1. place Paul Painlevé Paris 5-

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 29


"Dlïê révolution
: FORMATS DE POCHE





technique •






INÉDITS

Poésie
Pascal
Les Provinciales.
Livre de Poche

au service •






Bob Kaufman
Solitude
Première traduction en français
d'un poète noir beatnik.
Inédits 10/18
D'Alembert
Discours préliminaire de
f Encyclopédie.
Médiations.

Essais

de la réforme •



••

Essais

Henri Lefebvre
Le langage et la société.
Ou en est la linguistique
Proudhon
Qu'est.ce que la propriété ?,
G.F.

Chateaubriand
De Bonaparte aux Bourbons.
• depuis Saussure ?

de •






Idées

Economie Politique

Jean Boissonat
La politique des revenus
Libertés

Michelet
Les Jésuites.
Libertés

l'enseignement • Une mise au point Freud


• sur un problème Cinq leçons sur la psychanalyse.
• dont tout le monde parle. Payot
• Société

• G. Mosca
• Histoire Histoire des doctrines politiques.
• Payot
• Gilbert Badia
• Les Spartakistes. Littérature
• De la capitulation allemande

• en 1918 jusqu'à l'assassinat de Albert Camus
• Rosa Luxembourg. Caligula
• Archives Livre de Poche

• Joel Carmichaël Eschyle
• Histoire de la révolution russe. Tragédies.
• 1917 : de février à novembre
• Livre de Poche
• Idées
• Bussy.Rabutin
• Religions Histoire amoureuse des Gaules.
• 10/18
• J ean Varenne

• Zarathoustra et la tradition Dostoïevski
• mazdéenne. Le rêve d'un homme ridicule
• Microcosme 10/18

• Sciences Michel Leiris
• L'âge d'homme.

• Paolo Tufini Le Livre de Poche
• La planète terre. Leiris pour la première fois
• 2 vol. Marabout en livre de poche.

•• Monographies Art

• Marcel Marnat Heinrich Wolfflin
1 200 C.E.S. à construire en 5 ans 1 •
D.·H. Lawrence. Principes fondamentaux
• Classiques du xxe siècle de fhistoire de fart.
Seule, l'industrialisation du Bâtiment peut y parvenir. • Idées·Art
Dans le domaine scolaire, G.E.E.P.-C.I.C., • René Micha
le plus ancien et le plus important des Constructeurs • Poésie
(4 000 classes édifiées en 6 ans, pour 150 000 éléves ; • Nathalie Sarraute.
Classiques du xxe siècle
2500 classes pour la seule année 1966), •
reste à la pointe de ce combat. • Une nouvelle collection
• J ..J. Brochier en format de poche est publiée
Grâce au dynamisme de son Service" Recherches "', • Le marquis de Sade. aux éditions Gallimard.
à la puissance des moyens mis en œuvre, G.E.E.P.-C.I.C., • Classiques du xxe siècle EUe est consacrée à la poésie.
ne cesse d'améliorer la qualité et le confort • Premières parutions
de ses réalisations et de justifier •
la confiance grandissante qui lui est faite.
..



Art
Extrême·Orient.
Payot
Stéphane Mallarmé
Poésies. .
Préface de J .·P. Sartre

• RÉEDITIONS Federico Garcia Lorca

• Poésies 1921·1927.
• Préface de Jean Cassou

GEEP-CIC • 22, rue St-Martin Paris 4"



Philosophie

Platon
La République.
Paul Eluard
Capitàle de la douleur.
Préface de A. Pieyre
Tél. 272.25.10 - 887.61.57 • G.F. de Mandiargues.
LIVRES DE Dans ,notre prochain numéro des critiques de • A PARTIR DU
Dominique Aury. André Bay, Maurice Faure,
: PROCHAIN NU)iÉ'RO
CL·UBS Bernard Gheerbrant, Dominique Fernandez.
Max-Pol Fouchet, Henri Hell, Francis Jeanson, : NOS LECTEU'RS
Georges Piroué, Marc Saporta. : TROUVERONT DA~S


• La Quinzaine
Au Club Français du Livre LES SUCCÈS DE FÉVRIER • littéraire


• UNE
Charles Dickens 1 Henri Troyat La Faim des lionceaux Flammarion • BIBLIOGRAPHIE
Les papiers posthumes 2 Graham Greene Les Comédiens Laffont •
• COMPLÈTE
du Pickwick-Club 3 Jean Giono Les deux Cavaliers Gallimard •
de forage • D ES LIVRES REÇUS
Traduit par Paul Dottrn, sous la 4 George Painter Marcel Proust Mercure de France •
5 Marguerite Duras Le Vice-consul Gallimard • DANS
direction de Léon Lemonnier. 912'
6 Albertine Sarrazin L'Astragale Pauvert •
pages papier hihle, 41 gravures
7 Julien Green Terre Lointaine Bernard Grasset • LA QUINZAINE
reproduites d'après l'édition an- •
glaise de Chapman et Hall, impri. 8 Georges Elgozy Paradoxe Denoël •
meurs à Londres. Relié cuir vert, des Technocrates •
30-F. 9 Francis Mazière Fantastique Ile LafIont •
de Pâques •
:• ~"'iiiiiïiiiiI;:1
10 Clément Rosset Lettre sur les Gallimard
Dostoïevsky Chimpanzés
L'Idiot


Traduit par c.-G. Arout, préface LE «POINT» CRITIQUE •
de Stefan Zweig, postface de Gil· •
hert Sigaux. 880 pages papier hi- •

••
hIe, relié cuir vert, 30 F.
La Quinzaine littéraire est~me qu'il est nécessaire de faire figurer, en
regard de la liste des best sellers, une liste des ouvrages qui ont retenu • GEORGES PEREC
Parmi les dernières puhlications fattention de la critique. Cette liste est établie selon les mêmes critères • Prix Renaudot 1965
de ce Club signalons d'objectivité que celle des succès du mois, d'après les hebdomadaires • Quel petit vélo à
et quotidiens les plus importants, publiés aussi bien à Paris qu'en •
Les Lettres de Diderot à Sophie province. Nos lecteurs pourront ainsi confronter le tableau des livres : guidon chromé au
Volland qu'on lit à celui des livres... dont on parle. • fond de la cour?
édition établie et présentée par • FRANÇOIS SONKIN
Yves Florenne. 1 George D. Painter Marcel Proust Mercure de France •
2 Graham Greene Les Comédiens LafIont • ·Admirable
Cette édition diffère de l'édition Une Nuit •
3 Bernard Privat Gallimard •
André Babelon (Gallimard 1938, sans sommeil • EAN-JACQUES LEBEL
2 vol.) èn ce qu'elle est intégrale 4 Julien Green Terre lointaine Grasset •
et conforme au manuscrit auto- 5 Marguerite Duras Le Vice-consul Gallimard • Le happening
graphe. Elle est précédée d'une 6 J. de B.-Busset La Nature Gallimard •
introduction d'Yves Florenne : est un talisman • MALCOLM LOWRY

«Sophie et le philosophe ». Elle 7 Paul Léautaud Journal littéraire Mercure. de France • Ultramarine
comprend une chronologie de la 8 Milovan Djilas L'Exécution Calmann-Lévy •
vie de Diderot, des fac-similés dé 9 D. Aubier Don Quichotte Robert LafIont • traduit de l'anglais
lettres des deux correspondants. prophète d'Israël •
10 A. Boudard Les Matadors Plon •• ENDRE FEJES
• Le cimetière de
Au Club des Libraires de France •
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE • rouille
• traduit du hongrois
Baudelaire •
VOUS CONSEILLE • LEONARDO SCIASCIA
•• Le conseil d'Egypte
Les fleurs du mal,
texte de 1861,
Les épaves, Sylves, •
avec les images qui ont inspiré le Romans et nouveUes • traduit de l'italien
poète. Milovan Djilas L'Exécùtion Calmann-Lévy •

Drieu La Rochelle Mémoires Gallimard
• Les Lettres Nouvelles
Edition étahlie par Jean Pommier, de Dirk Raspe • Collection et Dossiers
professeur au collège de France, Endre Fejes Le Cimetière Denoël • dirigés par Maurice Nadeau
et Claude Pichois, professeur à de rouille •
Leonardo Sciascia Le Conseil d'Egypte Denoël •
l'Université de Bâle. Illustrée de

50 images dont 6 en couleurs. Re- A. Soljénitzine La Maison Julliard
.r====------------.
liure pleine toile écrue ornée de
Abraham Tertz
de Matriona
Lioubimov Julliard
I~I
. ' Vo", 'co""",,
libraire habitueloh" 'O,"
les livres
fers à dorer originaux, 400 pages • __~ dont parle la QUINZAINE
39 F. Poésie • -~. L1TTI:RAIRE. A défaut la
H.M. Enzensberger Poésies Gallimard • LlBRlIRIB PILOTI
Paul Gauguin M.A. Asturias Claireveillée •
Noa Noa
Gallimard

de Printemps • vous les enverra, franco
Essais • pour toute commande de
Préface et étude de Jean Loize. • plus de 30 F accompagnée
Edition originale du texte authen- Colette Audry Sttrtre Seghers • de son montant (chèque,
tique de Gauguin établi sur son G. Condominas L'exotique Plon • chèque postal ou mandat).
premier manuscrit, illustré de 6 est quotidien • Pour les commandes de
• moins de 30 F., ajouter
toiles et aquarelles de l'artiste Ludovic Janvier Pour Samuel Beckett Ed. de Minuit • au prix des livres 2 F pour
pour Noe Noa, en couleurs, et de George Painter Proust Mercure de France • frais d'envoi. '
47 peintures, bois, dessins, photo-
Correspondance •

graphies et documents en noir;
chronologie, bibliographie et in- Thomas Mann Lettres Gallimard • LlBRlIBlB PILOTI

dex. Reliure pleine toile de jute Oscar Wilde Correspondance Gallimard • 22. rue de Grenelle
ornée d'une reproduction en cou-
Art • PARIS (7-)
leurs et de fers à dorer originaux, • LIT. 63-79
200 p. 43 F. Henri Focillon Art d'Occident Livre de poche • C.C.P. Paris 1390531

La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 31


par Jean Paris

c
301

80uc0Uf«.
Il 320 p. 2 f

par Michel Seuphor

Co; • P, rres Viv


1 01 288 p_. 34 U 19.60f

,....... ...
"'~