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INTRODUCTION

« L’équivalent de la maladie pour le corps est le fragment pour le texte » Pascal Quignard, Petits
Traités II, T.VII, XLVème traité.

I. Quelle voix à l’œuvre dans le fragment  ?

1- Une voix à distance ? La description à l’œuvre dans le fragment.

L’objectivité apparente. Enonciateur qui semble en retrait, voir absent ( bulles – maintenant –
comme ça – ça fait du bien – c’est reposant – on dirait un reliquaire – au ralenti – vrr- la lumière
baisse – nuit.) tournures impersonnelles (ça – c’est – on dirait) ou la brièveté du fragment se limitant
à une onomatopée ou un mot. Le fragment semble alors descriptif, rendre compte de quelque chose
d’extérieur : « bulles » texte 1 (décor aquatique) ou un son (« vrrr » texte 5.). Sa brièveté concentre
l’objectivité de la description, en ne disant que ce qu’il y a voir, ou à entendre, ce sont des procès
sans verbe, ce qui supprime toute subjectivité déictique et modale. le temps employé dans les
fragments est le présent, presque atemporel, qui renvoie à une sorte d’énonciation désincarnée.
Cette dimension de la description se note particulièrement dans les deux derniers fragments du texte
6,

2- Le fragment comme concentration de la subjectivité et du flux de pensées propres au


monologue intérieur ? (statut de l’énonciation, plan de discours)

La subjectivité. Les points d’interrogation nous signifient fortement que nous sommes, dans les
fragments comme ailleurs, voire plus qu’ailleurs, dans l’expression d’une subjectivité. Cette
subjectivité s’affirme d’abord dans le recours, certes rare, du je ( je nage, je nage, je suis un corbeau).
Néanmoins, il faut noter que les échos entre les textes, et les répétitions de fragments d’un texte à
l’autre se cristallise dans cette phrase monoverbale qui dit l’action simultanée à l’énonciation. Mais
la simplicité de cette phrase monoverbale, ainsi que sa dimension affirmative, qui semble
uniquement informative, n’est pas la plus grande expression de la présence de la subjectivité dans
les fragments.

Celle-ci se manifeste essentiellement dans les interrogations rhétoriques du texte 3 qui sont
comme des commentaires sur le monde extérieur (cf. l’image est un objet extérieur nouveau qui se
présente au narrateur ce que révèle la première interrogation, qui précède l’image et de ce fait
l’introduit. On voit ici que c’est la subjectivité du narrateur qui nous dévoile les objets du monde
extérieur par son regard, et non pas le monde extérieur qui s’impose brutalement à son regard et
qu’il commente ensuite. En effet, l’image extérieure est encadrée, elle est intégrée à la page par les
fragments. L’interrogation prépare l’arrivée de l’image et réduit la brutalité de son insertion.

On peut constater ce même rapport aux objets extérieurs par le texte 6, où le premier paragraphe
développe une description d’un lieu extérieuret où le fragment se pose comme commentaire de ce
lieu : le lieu est « gras » (…) « congre pourri » et le fragment : « mal au cœur éternel » est un
commentaire au sens où il rend compte de l’état du narrateur face à ce lieu.

II. D’un fragment à l’autre 

1- « pensées en pièces détachées » incohérence apparente mais système uni autour de la


formee monologique, d’une syntaxe et d’un lexique relevant de l’oralité.
2-
Sur le plan lexical, comme sur le plan énonciatif, on note la difficulté de produire une morphologie
commune aux fragments. On a pu le voir, ils peuvent à la fois être pleinement descriptifs, de
manière brutale de part leur brièveté, ou au contraire rendre compte de l’état d’âme du narrateur,
notamment par par des interrogations rhétoriques ou des commentaires. L’unité de cet ensemble
que forme les fragments peut probablement se cristalliser dans une citation de Retour : « pensées en
pièces détachées ». Cette idée souligne l’idée de morcelement mais également l’idée d’un système
décomposé, qui peut donc sembler au premier abord incohérent, mais qui garde néanmoins sa
dimension de système, ou plus exactement de réseau. Cette unité des fragments est compréhensible
donc par la forme du monologue. Le jeu du lexique et de la syntaxe crée ici une certaine unité autour
du monologue, notamment par le recours à une langue orale. Les fragments sont un système
articulé autour du plan de discours (présence de déictiques tels que je ou maintenant). Les fragments
sont avant tout des phrases simples, on note dans les extraits présentés 7 phrases nominales (bulles -
légende ? images mortes ? Une diane ? au ralenti – mal au cœur éternel – nuit) et 2 phrases
adverbiales, et 9 phrases verbales. les fragments signifient l’oralité par leur brièveté, avec des
expressions familières, telles que « comme ça » ou « c’est quoi ? », ainsi que le recours à
l’onomatopée (vrr). Au niveau de la syntaxe, on peut noter aussi des tournures incorrectes propres à
l’oralité notamment dans l’interrogation, telle que «  et ça, c’est quoi ? » au lieu de « qu’est-ce que
c’est que ça ? ». De même, l’usage récurrent du pronom démonstratif indéterminé « ça », qui est
familier, rende également compte de cette oralité.

D’autre part, on note également un thème qui réunit au moins 4 textes (1 -2 – 3 et 5)


- Isotopie de la détente entre les textes :
Je nage – ça fait du bien – au ralenti – c’est reposant.

3- D’un texte à l’autre, d’un fragment à l’autre : jeux d’échos et de résonances. Relation du
fragment et du rythme sonore.
* texte 2 ( je nage, je nage) – « comme ça »
Répétition exacte de la phrase «  Je nage ». Ici on voit une seule répétition, mais dans les œuvres on
note des phrases simples monoverbales comme celle-ci qui se répète dans toute l’œuvre dans les
fragments, et parfois d’une œuvre à l’autre, comme c’est le cas ici, du type : je nage – il neige - ou
encore de mots tels que « pause ». Cela crée ainsi un réseau sonore, rythmique, qui transforme le
fragment en refrain. Bref, le fragment ponctue la page rythmique, il provoque une respiration du
lecteur au sein de la lecture. Régulier, il marque une certaine cadence du texte : long-bref- long-bref.
Au niveau du rythme, au note la domination de deux ou quatre temps : et ça – c’est quoi (2 -2) (Je
nage 2 ) – Comme ça 2 – au ralenti 4 – c’est reposant 4 – legende 2 - la lumière baisse 4. Ça fait du
bien 4. Un rythme commun, court.

4- Les fragments sur la page : cadence visuelle, aération – le fragment comme surface du texte.

Dans l’Organisation textuelle de la page,on note que le blanc topographique permet la mise en
exergue du fragment.
On peut noter la différence de valeur de ce blanc topographique d’un texte à l’autre. Celui-ci est plus
ou moins espacé, comme on peut le noter dans la différence d’isolation du fragment entre Un mage
en été, ou ce blanc a été réduit, et les extraits tirés de Fairy Queen et de Retour. Néanmoins, on note
la permanence de l’isolation du fragment par rapport au reste du texte par l’emploi récurrent de
l’alinéa et du retour à la ligne dans Un mage. Ainsi on voit que le texte 3 est uniquement composé
de fragments (3), tandis que le texte 2 en compte 4.

Cette isolation permet ainsi de voir le fragment comme une surface du texte. Le fragment donne une
autre dimension à la lecture de l’œuvre, il rompt la continuité, il décompose le texte, il le met en
morceaux, et crée ainsi une lecture plurielle, qui peut être superficielle.
III. Du fragment au texte

1- Le fragment comme écart du texte (rupture / valorisation / répétition) – décalage = ironie

LA RUPTURE
Sur la page, le fragment fait état d’une interruption par l’insertion d’un élément bref. Il a une
fonction de rupture. On note cette rupture particulièrement dans les textes 1, 2, 5 et 6. Cette rupture
se note dans l’opposition entre la brièveté du fragment qui contraste avec la densité et la longueur
des paragraphes. L’opposition est renforcée par l’usage récurrent de la parataxe et de l’asyndète qui
accentue le rythme de la phrase et donnent un sentiment d’accélération effrénée du rythme par la
succession de propositions de plus en plus courtes, celui-ci contrastant avec l’arrêt net que provoque
le fragment. Ainsi, dans le texte 1 « viens dans l’eau douce, dolce vita, vita nova, c’est moi, coda,
allez, encore une autre : je compose, je me compose, je me décompose, pause, elle est pour toi. »
qui précède le  « je nage » usage de l’anadiplose (« eau douce, dolce vita, vita nova (…) et
décompose, pause ») ainsi que de l’homéotéleute (je compose – je me compose - je me décompose -
pause) crée un rythme dynamique, en accéléré. Dans ce texte, la rupture est forte entre le fragment
et le paragraphe, car il procède par une répétition du début du paragraphe qui semble annuler son
contenu. (même fonctionnement pour le texte 4 ou une Diane reprend « une déesse de Jardin et
semble annuler le contenu du paragraphe, ou le considérer comme une digression).

L’IRONIE
Texte 5 et 6. Incohérence, choc lexical entre le fragment et le paragraphe.
Elle procède d’une polyphonie énonciative, et du décalage entre le point de vue énoncé par le
paragraphe et celui du fragment.
Syntaxe + lexique d’une description faisant état de la vitesse texte 5, qu’on note notamment dans le
syntagme nominal répétitif blé blé blé ligne 17, ou la parataxe asyndétique est poussée à son comble
pour rendre compte d’une succession rapide et répétitive, en étant inscrit en même temps dans un
long paragraphe où la parataxe asyndétique domine. Or, à ce paragraphe de 18 lignes succède une
phrase nominale de deux mots qui contrastent fortement avec l’ensemble précédent : « au ralenti ».
L’idée de vitesse est stoppée, malmenée, il y a un fort décalage entre les deux ensembles qui dit
l’ironie.
De même cet écart peut-il se noter dans le texte 6 :
Lexique trivial du paragraphe 1 : on est dans un lieu sordide, avec des adjectifs et des adverbes
péjoratifs (jamais lavé – lactance – congre pourri). A ce trivial et ce sordide, dont l’excès est souligné
par l’accumulation de groupes nominaux (5 en 4 lignes) s’ensuit un fragment dont le lexique est
tourné vers l’émotion, un lyrisme élégiaque : mal – cœur – éternel. L’opposition du jamais trivial et
de l’éternel lyrique rend compte du choc entre les deux tonalités du texte et donne à voir à nouveau
l’ironie créée par le décalage entre ces deux tonalités, qui place finalement le narrateur dans une
position d’entre-deux, entre le trivial et le lyrisme élégiaque.

2- La dimension poétique : le fragment comme anamorphose, « poème fantôme »

« plus tard les poèmes se sont mis à exister sous forme d’anamorphoses, à la manière de
fantôme ». (entretien pour un Documentaire du Centre Pompidou, par M. Stoufflet et B. Martin).
Qu’est-ce qu’une anamorphose ? (Définition anamorphose : Une anamorphose est une déformation
réversible d'une image. L'anamorphose est une particularité étonnante de la perspective.
« La perspective est généralement considérée, dans l’histoire de l’art, comme quelque chose de
réaliste restituant la 3e dimension. » écrit Jurgis Baltrusaitis, historien de l’art lituanien, dans son
livre Anamorphoses, Flammarion. Le fragment ici, focalise ou non le texte, joue des répétitions,
donne une autre dimension, une autre perspective de la prose, une dimension poétique, en filigrane.
Le jeu du poétique dans le fragment chez Cadiot,
- Dans la concentration poétique présente dans une phrase brève, telle que « je suis un
corbeau dans l’angle », texte 6. Il n’y a pas de cohérence thématique entre le corbeau et
l’angle, à part peut être visuellement l’idée de hauteur. Néanmoins, cette association paraît
discordante, ce qui produit un effet poétique, qui ouvre le sens.

3- Statut de l’image comme fragment.


Pas une illustration. Un fragment visuel. Même usage que le fragment, s’est à dire rompre une
continuité possible. On le voit, l’apparition de l’image est une rupture, elle pose question. Pas
d’image comme illustration. L’image vaut pour elle-même, pas de définition, ni de description de
celle-ci. Elle est totalement intégrée au corps du texte, et même, dans une lecture orale, elle serait
un manque. // dans la mise en scène d’Un mage en été de Ludovic lagarde, il paraît normal d’avoir
recours à la projection pour restituer visuellement ce qui est absent oralement mais néanmoins
présent dans le texte. Pas de véritable lien entre le fragment et l’image, celle-ci n’est pas interprétée,
elle est seulement commentée par le narrateur de manière hypotéthique, avec l’usage du
contionnel : on dirait un reliquaire. Le mot Légende ? qui termine cet extrait a valeur de zoom à
grande échelle sur le textequi se situe à droite des lunettes. C'est-à-dire que le texte parcourt une
partie de l’image, il l’utilise.

Conclusion

Pour conclure, il est important de noter que le fragment de l’œuvre de Cadiot procède du paradoxe.
Il concentre à la fois la brièveté, la simplicité et l’oralité, la subjectivité du narrateur mais également
la densité de la poésie, à la manière du haïku. A la différence de l’art poétic, suite interminable de
fragments non poétiques, Cadiot introduit dans sa prose ce qu’on pourrait appeler des éclats
poétiques, en anamorphose, qui donne ainsi une véritable autre dimension au texte, en lui conférant
une surface poétique et une profondeur prosaïque.

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