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Intervention de Daniel Dufourt,


Professeur à l¶Institut d¶Etudes
Politiques de Lyon.
28 avril 2010
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_ La vieillesse n¶est pas un état, elle est un statut défini par les
discours et les politiques qui la prennent pour cible.
_ Ainsi l¶ anxiété des milieux dirigeants s¶est cristallisée dans
l¶entre-deux guerres autour du concept de vieillissement de la
population, mis au point par Alfred Sauvy en 1928.
_ Ses études aboutirent au début des années 30 à la conclusion
que la France était le pays qui présentait la plus forte proportion
de personnes âgées à la fin du 19ème siècle, au début du
20ème et jusque dans les années 60. D¶où dès cette période,
l¶insistance sur un déclin inéluctable.
_ En 1950, la moitié des hommes qui avaient 25 ans en 1905 tant
en France qu¶en Grande Bretagne ont réussi à atteindre l¶âge
de 70 ans. C¶est l¶avènement de la société du 3ème âge.
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_ L'historien anglais Peter Laslett a été le premier à


mesurer et à comprendre l'allongement de la vie
adulte, apparu à partir de 1970 dans 20 nations
"avancées" (15 pays d'Europe occidentale, États-Unis,
Canada, Australie, Nouvelle-Zélande et Japon) dans
lesquelles la majorité des sujets vivent jusqu'à un âge
élevé.
_ La chose est aussi importante historiquement que
l'avaient été l'industrialisation ou l'urbanisation au 19e
siècle, mais très mal comprise.
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_ En 1990, 7 sur 10 des hommes nés en 1920 et


vivants à 25 ans, en 1945, sont encore en vie à 70
ans, et 8 femmes sur 10.
_ D'année en année, la proportion des survivants
s'accroît nettement. La situation, sans précédent, est
venue sans qu'on l'ait prévue ±aucune des
nombreuses prophéties sociales du 19e siècle n'a
porté sur ce thème, et elle est définitive : plus jamais
les sociétés occidentales ou japonaise ne seront
"jeunes".
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_ Le troisième âge serait devenu celui de « l¶individu accompli,


(«) le moment de la pleine indépendance, déconnectée de
toute responsabilité sociale, autrement que librement choisie »
tandis que l¶état adulte ne serait plus « qu¶une catégorie d¶âge,
sans relief ni privilège social particulier ». Ce dernier état en
effet « a ceci de dramatique qu¶il est limitatif («) marqué par
les contraintes d¶engagements sentimentaux durables et par
les obligations d¶une spécialisation professionnelle («) fait de
renoncements à d¶autres partenaires qui auraient pu mieux
vous convenir et à d¶autres domaines d¶activités pour lesquels
on se sentait des affinités ».
_ Gauchet M., 2004, «   %


   
», °e
Débat n° 132, Paris, Gallimard.
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A ± Conséquences de l¶allongement considérable de


la durée de la vie.
Les gens de 15 ans avaient vers 1850, 30 ans à vivre encore,
(d¶où les 3 âges de la vie) et vers 1990, 60 ans.
_ Il y avait un million de retraités ou personnes vivant des retraites
à la veille de la Grande Guerre, avant donc l¶avènement d¶une
société salariale; en 1982 près de 10 millions, plus de 16 millions
aujourd'hui.
En 2010 les sujets agés de 60 ans ont 22,2 ans à vivre pour les
hommes et 27 ans pour les femmes, soit presque autant que les
jeunes agés de 15 ans en 1850.
 & 

A la recherche de l¶identité des sujets âgés.

B - L¶identité personnelle entre autoperception de soi et


regard des autres
1)L¶autoperception de soi
_ L¶identité personnelle renvoie à des caractéristiques
individuelles qui permettent a chacun de se différencier d¶autrui.
_ Hier: le vénérable patriarche (V.Hugo), aujourd¶hui les vies
recommencées de ceux qui avancent en âge (to grow old). Cf. le
roman « Un homme » de Philip Roth.
2) Une perception sociale catégorielle

_ Deux études sont, à ce propos, remarquables. La première


permet de dégager trois sous-catégories de personnes âgées :
la grand-mère (vieux jeu, traditionnelle et bonne), le vieil
homme d¶Etat (autoritaire, conservateur, digne), le citoyen âgé
(isolé, inquiet, faible).
_ La seconde étude propose d¶augmenter encore davantage le
nombre de sous-catégories possibles: huit sous-types négatifs
(abattu, légèrement handicapé, vulnérable, très handicapé ,
mégère, bourru, reclus, voisin bruyant, mendiant) et quatre
sous-types positifs (conservateur, patriarche libéral, grand-
parent parfait, sage).
_ Brewer MB, Lui L. The primacy of age and sex in the structure
of person categories. Soc Cogn 1989 ; 7 : 262-74.
1ère Partie B
3) L¶identité personnelle malmenée par le regard des autres

_ Une étude parue dans la revue américaine The Gerontologist indique


que ³80 % des personnes interrogées de plus de 60 ans se plaignent
d¶un environnement humain estimant qu¶elles ont une mémoire et un
état physique défaillants liés à leur âge ; 58 % souffrent des moqueries
que l¶on réserve aux µvieux¶ ; 31 % considèrent que leurs opinions sont
ignorées ou peu prises au sérieux en raison de leur âge´. Par ailleurs,
l¶American Psychological Association mentionne l¶étude faite par
Becca Levy, enseignante à l¶université Yale, portant sur 660
personnes âgées, qui a déterminé que les sujets ayant une bonne
opinion d¶eux-mêmes vivaient 7,5 années de plus que ceux qui ne
bénéficiaient pas de reconnaissance positive.
_ Les ³stéréotypes concernant l¶âge sont déjà intégrés chez les enfants
² bien avant que la pensée soit structurée´, alerte Becca Levy,
ajoutant que ³même avant 4 ans l¶enfant va répéter les stéréotypes sur
la vieillesse, lesquels perdureront en s¶amplifiant au long de sa vie´.
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_ La vieillesse c¶est avant tout un mot, une étiquette, c¶est-à-dire


une construction sociale qui se décline différemment selon les
contextes physiologiques et sociaux des trajectoires de
vieillissement.
_ En France, comme dans l¶ensemble des pays occidentaux, les
mécanismes redistributifs de l¶État-Providence et les politiques
publiques ont été au coeur de la définition de la vieillesse : «
les systèmes de retraite ont transformé les ³vieillards³ en
³retraités³ ; les interventions publiques ont joué un rôle moteur
dans la partition de la vieillesse en deux âges, le ³troisième
âge³ et les ³personnes âgées dépendantes³ » (Caradec, 2001).
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_ « « Elle admet qu¶ils n¶ont ni les mêmes besoins ni les mêmes


droits que les autres membres de la collectivité puisqu¶elle leur
refuse le minimum que ceux-ci jugent nécessaire : elle les
condamne délibérément à la misère, aux taudis, aux infirmités,
à la solitude, au désespoir. Pour apaiser sa conscience, ses
idéologues ont forgé des mythes, d¶ailleurs contradictoires, qui
incitent l¶adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable
mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut
ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote ou extravague.
Qu¶on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en
tout cas on l¶en exile. Mais plutôt que de déguiser la réalité, on
estime encore préférable de radicalement l¶ignorer : la
vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit. »
" 

B ± la construction sociale du groupe des personnes
agées

_ 

 


La Révolution française avait introduit l¶idée d¶une dette sociale
vis-à-vis des vieillards qui ne peuvent plus se livrer à un travail
leur permettant de subvenir à leurs besoins.
Il fallut attendre 1905 pour que le principe de la dette sociale entre
en application et fasse l¶objet d¶une loi. Cette loi imprima
durablement sa marque dans la façon d¶aborder la vieillesse
puisqu¶elle resta en vigueur jusqu¶en 1953. Elle était destinée à
une population sans ressource de 70 ans et plus. Aucun critère
d¶invalidité n¶était exigé. Cette assistance était d¶essence
communale et distribuée à domicile. L¶allocataire de
l¶assistance obligatoire, dans le cas où il était incapable de se
maintenir dans son propre foyer, devait être accueilli par
l¶hospice.
L¶émergence de la figure du retraité

La loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes


rend obligatoire les adhésions au système de retraite
pour les plus démunis. Cette loi, tardive par rapport aux
pays voisins, a rencontré une grande hostilité de la part
du petit patronat, de la classe ouvrière et même de
toute la population, qui ne souhaitait pas être
prisonnière d¶un système de salariat. Entre 1910 et la
fin des années 40 se produit une véritable révolution
démocratique : les Français acceptent et revendiquent
le statut de retraité.
Les retraites civiles et militaires

_ En 1924, la réforme des pensions des fonctionnaires inaugure


un système novateur. Les pensions sont indexées sur les
salaires et le mode par répartition est instauré. Le groupe des
pensionnés de l¶Etat est devenu une sorte de modèle auquel se
sont référés un certain nombre d¶autres groupes de retraités
appartenant aux chemins de fer, à la santé, aux collectivités
locales, etc. Entre les deux guerres, les pensionnés de l¶Etat se
structurent et forment un véritable groupe social avec ses
journaux, ses meetings et ses relais au Parlement. Ils offrent
une image de personnes âgées qui ne sont pas passives et qui
au contraire interfèrent dans la vie politique.

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_ Le rapport Laroque de 1962 sur le vieillissement


| ur le plan économique, le vieillissement démographique exerce
une influence certaine sur les structures professionnelles, dans les
secteurs où les travailleurs vieillissants sont employés en proportion
relativement importante : la perte de productivité ».
Quel est le critère d¶appartenance des retraités ? Le retraité est celui
qui touche une retraite.
Quel est le critère d¶appartenance des personnes âgées ?
L¶entrée en incapacité se situe en moyenne à 85 ans. Sur 12 millions
de 60 ans et plus, en 1999, seuls 5 % sont victimes d¶incapacités sévères.
Il s¶agit des personnes qui ont soit une incapacité complète à sortir de leur
lit ou de leur fauteuil, soit une incapacité complète pour la toilette et
l¶habillement.
En conclusion, la catégorie des retraités serait donc constituée des 90
% de personnes qui se portent bien, tandis que la catégorie des
personnes âgées correspondrait aux 10 % de personnes qui vont mal.
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C - Les représentations sociales associées au vieillissement :
solitude, dépendance et qualité de vie.

_ « L'objet de la sociologie de la vieillesse ne consiste pas à


définir qui est vieux et qui ne l'est pas, ou à dire à partir de quel
âge les agents des différentes classes sociales le deviennent,
mais à décrire le processus à travers lequel les individus sont
socialement désignés comme tels. » Jean Foucart «  




 
_ Les images de la vieillesse sont fortement
déterminées par les institutions.
_ Le droit social, civil ou pénal, participe de la
«chronologisation» des âges de la vie, à travers une
série de réglementations instituant des barrières et
des seuils d¶âge.
_ La protection sociale, en faisant des soins aux
personnes âgées une responsabilité collective, a
contribué à une transformation en profondeur du
rapport entre la famille et l¶État et du rapport entre
générations,
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_ Ceux qui privilégient la continuité entre hier et


aujourd¶hui ne se sentent pas vieux, à la différence
de ceux qui mettent en avant les ruptures.
Ces récits sur soi de la continuité ou de la discontinuité
constituent une interprétation du vieillissement qui
n¶est pas le simple reflet de la situation et
notamment des difficultés physiques rencontrées.
Ils sont bien sûr à mettre en relation avec d¶autres
paramètres, notamment les interactions avec autrui.
_ La solitude est une expérience subjective perçue comme
négative, pénible. Elle est l¶expression de la perception dµune «
déficience du réseau de relations sociales ». C¶est pourquoi on
peut ressentir ce sentiment de solitude dans une foule. On peut
choisir de s¶isoler, mais on ne choisit pas la solitude car elle est
une souffrance.
_ Près de quatre personnes sur dix (37%) fréquentent très
souvent ou souvent un lieu de rassemblement ouvert à tous.
Mais plus d'un tiers ne le font jamais ou presque. A la question
«Quelles sont les deux principales raisons qui font que des
personnes de votre âge souffrent de solitude ? », 49,6%
mentionnaient l¶isolement par rapport à la famille, 45,6% la
perte d¶un être cher, 30,7% la maladie, 25,7% le manque
d¶activité, 21,5% le manque d¶amis et 17,2% le manque
d¶argent.
 % (
    

_ Les grilles d¶évaluation de la dépendance servent de base à


l¶attribution d¶allocations individuelles. Mais ces outils ont
également des finalités autres qu¶administratives : ils permettent
en effet l¶établissement de statistiques officielles à partir de quoi
les acteurs engagés dans le problème reconnaissent aujourd¶hui
la catégorie« personnes âgées dépendantes »
_.Plus fondamentalement, la contradiction sous-jacente entre
«dépendance » et « perte d¶autonomie » a trait, en France, à
l¶existence de deux traditions opposées depuis les années 60 :
d¶un côté, les services de maintien à domicile (censés symboliser
le maintien de l¶autonomie des personnes âgées), de l¶autre, les
services d¶hébergement en institution (associés, dans les
représentations sociales, à des formes archaïques de prise en
charge ou à un public de personnes âgées sans ressources).
3ème Partie - %%  



   


 

A - Se prémunir contre le grand âge dont l¶échéance est toujours


repoussée.
_On voit alors apparaître une double image de la vieillesse qui
oppose la retraite active à la vieillesse dépendante avec, d¶un
côté, l¶autonomie et la liberté et, de l¶autre, le besoin d¶intervention
extérieure et d¶aide.
_En fait, ce n¶est pas tant d¶âge qu¶il s¶agit ici, mais bien plutôt de
dépendance. En effet, c¶est l¶apparition de la dépendance qui
marque l¶entrée dans la vieillesse. Et c¶est finalement la perte
d¶autonomie qui devient le signe véritable du vieillissement. Mais
quelle est la logique d¶une telle élaboration ? On peut avancer une
hypothèse : l¶émergence de la notion de dépendance permettrait
de justifier les pratiques d¶hébergement en institution et finalement
de ségrégation des anciens.
3ème Partie
B ± La construction sociale d¶un problème
intergénérationnel

Ce ne sont pas les années qui séparent les


générations mais leurs représentations mutuelles :
agîsme et jeunisme sont des constructions culturelles
liées à l¶ allongement des différentes périodes de la vie.
levenus 
2  
   33 

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_ Qui cache notamment que:


- la retraite moyenne des femmes est inférieure à 1000 euros par
mois,
- moins de 10% des retraités ont une retraite supérieure à 2000
euros; plus d¶un quart des femmes retraitées perçoit moins de
700 euros par mois...
_Bref, rappelons ce que constate l¶INSEE :« le revenu disponible
moyen des retraités est inférieur de presque 20 % à celui des
actifs »
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L¶INSEE nous apprend aussi que "44% du patrimoine total est
détenu par 10 % de ménages français" et qu¶il y a, dans ces 10%,
des ménages - aisés, très aisés - des ménages de toutes les
générations.
 & 

C ± Après l¶exclusion de la vie, l¶exclusion par la mort

_ « On doit au courant dit de la « political economy » d¶avoir


montré que si les politiques d¶aide et de soins à domicile
permettent à leurs bénéficiaires d¶accéder à une vaste gamme de
services et de biens, elles peuvent contribuer à l¶exclusion des
vieillards en faisant de la vieillesse un temps de « dépendance
structurelle ». Par ce terme, ces auteurs désignent le fait que ces
dispositifs et leurs agents identifient souvent les vieillards à leurs
manques, les traitent avant tout comme des bénéficiaires de
services et de soins dont l¶étendue et la nature sont décidées par
d¶autres, et ainsi leur dénient leur capacité, même minimale, à
être, à faire et à choisir ».
_ Source: De l¶exclusion dans les dernières étapes du parcours de
vie. Un survol par Jean-François BICKEL et Stefano CAVALLI,
Gérontologie et Société - n° 102 - septembre 2002

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_ La fin de vie est souvent présentée comme une attente pénible,


douloureuse, absurde, qu¶il convient donc, par souci de dignité
et d¶humanité, d¶abréger.
_ Rarement, on la présente comme un temps fort de la vie d¶un
être humain, nourri de paroles et de gestes qui font sens, un
moment qui a besoin de son temps.
_ Rarement on la présente comme un processus lié à l¶acte de se
déprendre, de se séparer, de « dire au revoir » aux siens, un
processus qui a sa part de mystère, et que l¶on peut
accompagner.
_ £Mission « Fin de vie et accompagnement » Rapport remis par
Madame Marie de Hennezel, à Monsieur Jean-François Mattéi,
Ministre de la Santé, de la Famille et des Personnes Handicapées,
2003
456£O45

_ ü rand Âge, vous mentiez, route de braises


et non de cendres« °a face ardente et l'âme
haute, à quelle outrance courons-nous là («)
°e temps que l'an mesure n'est pas mesure
de nos jours («) rand Âge nous voici sur
nos routes sans bornes lendez-vous pris, et
de longtemps, avec cette heure de grand
sensü.
£7&(Chroniques, 1960)