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La Belle Vie – Jean ANOUILH – L3 Pratique du théâtre page 2

ARDÈLE. Et si tout était de ta faute?

L'AUTEUR ; ricane sombrement. Ah! Ah!

Jean ANOUILH ARDÈLE. Qu'est-ce que tu fais?

L'AUTEUR. Je ricane.

EPISODE DE LA VIE D’UN AUTEUR ARDÈLE. Quelle horreur! Je te trompe et tu ricanes. Tu n'es même pas capable de souffrir. Je t'ai
donné ma jeunesse et tu fouilles dans mes tiroirs.

L'AUTEUR. Cette lettre était par terre. Dans les cabinets.


Editions La Table Ronde
ARDÈLE. Tu fouilles dans les cabinets! Dans deux heures je serai partie. Je retourne chez ma mère.

L'AUTEUR. Elle est morte. En 1922.

ARDÈLE. Essaie, essaie de me rendre encore plus triste en me rappelant que ma pauvre maman est
morte et que je n'ai plus rien au monde. Elle a laissé une maison, tout de même, 122, rue des Retaillons
Un décor aussi peu réaliste que possible, on doit distinguer tout de même le bureau de l'auteur au à Saint-Malo. Une maison où habite ma sœur illettrée. Je vais chez elle.
centre, trois portes, le vestibule côté jardin, avec une amorce d'escalier et la porte d'entrée.
L'AUTEUR. C'est parfait.
C'est le matin, en scène dans le bureau, l'auteur et Ardèle en robes de chambre. Ils sont l'un en face de
l'autre très montés; ils crient tapant à tour de rôle sur le bureau. ARDÈLE. Naturellement, tu triomphes. Tu vas pouvoir enfin me tromper. Il y a douze ans que tu
attendais ce jour, et tu t'es arrangé pour que ce soit moi qui aie l'air d'avoir tort.

L'AUTEUR, hurle soudain. Mais enfin, sacrebleu, de qui était cette lettre?
L'AUTEUR, tapant sur la table. Parfaitement!
ARDÈLE, d'un mépris de marbre. Qu'est-ce que cela peut bien faire? Ma soeur ne sait pas écrire. (A
ARDÈLE, même jeu. Parfaitement! ce moment on sonne. Ils écoutent. Dans l'antichambre la bonne qui est jeune et gentille, mais en
larmes, va ouvrir.)
L'AUTEUR, même jeu. Parfaitement!
MADAME BESSARABO. Je viens voir le maître. J'ai rendez-vous. Mme Bessarabo. Ce monsieur est
ARDÈLE, même jeu. Parfaitement!
le photographe.
L'AUTEUR, soudain de glace. C'est bien, la pièce est finie. Nous n'avons plus rien à nous dire.
L'AUTEUR. C'est une journaliste roumaine. Voilà huit jours que je la renvoie. Nous remettrons la
ARDÈLE, non moins digne. Je l'espère (elle va sortir). suite de cette conversation à plus tard. Et, je ne suis même pas rasé!

L'AUTEUR. Un mot encore. Cette lettre n'était pas de ta sœur. ARDÈLE. ricane en sortant. Voilà douze ans que tu n'es pas rasé.

ARDÈLE. Dire que tu fouilles mes tiroirs! J'ai honte. L'AUTEUR se passe la main sur le visage.Tu exagères, cela se verrait. Je suis propre tout de même?

L'AUTEUR. Ta sœur t'aime, c'est entendu, mais pas au point de t'appeler mon amour. ARDÈLE, en sortant. Non! Elle claque la porte, un tableau tombe, l'auteur le ramasse. La bonne
toujours pleurant introduit Mme Bessarabo et le photographe encombré de ses ustensiles.
ARDÈLE. Ce n'est pas assez de moi. Salis ma sœur!
MADAME BESSARABO. Je suis confuse, Maître, de l'extrême faveur. Monsieur est le photographe.
L'AUTEUR. Je ne salis pas ta sœur. Je constate. Ta sœur n'a pas une culture écrasante mais, enfin, elle
met l'orthographe. Elle n'aurait pas systématiquement oublié les « e » muets à la fin des participes L'AUTEUR. Asseyez-vous, Madame, et excusez-moi si je vous reçois dans cette tenue. Je travaillais.
passés.
MADAME BESSARABO. Oh! comme c'est troublant, maître! J'ai peut-être interrompu une scène.
ARDÈLE. Tu vois à quels détails tu t'attaches! L'AUTEUR. Exactement. Il se reprend. Enfin, je veux dire, non. C'est sans importance, cette scène
L'AUTEUR. Cette lettre était d'un homme. n'était pas de moi.

ARDÈLE. Tu es ignoble. Veux-tu me permettre de te poser une question? MADAME BESSARABO, Confuse. Oh! pardon, je suis indiscrète. Mais je repars, je repars, maître,
tout de suite (elle s'installe). Vous permettez que je fume? Je fume comme un sapeur-pompier. C'est
L'AUTEUR. Pose. ainsi que vous dites en France?
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L'AUTEUR. Comme un sapeur. Les pompiers ne fument pas. Enfin, pas dans le service. Ils sont là LA BONNE, toujours tragique. Qu'est-ce que vous avez, vous?
précisément pour empêcher les autres de fumer.
LA BONNE. Oh! Monsieur, c'est affreux ce qui se passe.
MADAME BESSARABO. Comme c'est un détail curieux! Tout en France est extraordinaire! Nous
autres Roumains, nous sommes subjugués. Maître, je viens vous parler de votre dernière pièce. Vous L'AUTEUR. Madame?
savez que La Marguerite a eu un immense succès à Bucarest. On l'a jouée trois fois. Et c'est beaucoup
LA BONNE. Oh! non, pas Madame! (Elle sort en pleurant de plus belle.)
chez nous.
L'AUTEUR se retourne indécis vers Mme Bessarabo. Mystère.
L'AUTEUR.Vraiment?
MADAME BESSARABO. Elle est charmante. Tout à fait la servante de Molière.
MADAME BESSARABO. Nous avons un public tellement restreint. Mais tellement enthousiaste
aussi! Nous sommes traditionnellement attachés à tout ce qui vient de France. L'impression a été L'AUTEUR minaude. Vous exagérez, vraiment, vous exagérez! C'est un compliment exagéré.
considérable, la presse unanime; on a failli donner une quatrième représentation! L'opinion générale a
été cependant que c'était un peu dur. Nous autres, Roumains, nous sommes de grands idéalistes. Nous MADAME BESSARABO. Je le dis comme je le pense, maître. J'ai une telle admiration pour tout ce
croyons énormément au sentiment. Et c'est ce qui vous explique ma présence. La Roumanie voudrait que vous faites et pour Molière aussi, d'ailleurs...
savoir ce que vous pensez vraiment de l'amour. Étant donné les liens qui unissent nos deux cultures,
vous ne pouvez pas lui refuser cela? (On sonne dehors.) Je vous écoute, maître, et je vous jure que, L'AUTEUR. Merci. Nous disions donc…
moi, je vous serai fidèle.
MADAME BESSARABO. Non, mon numéro de téléphone. Mais, parlons plutôt de La Marguerite. La
L'AUTEUR, soupçonneux. Pourquoi me dites-vous cela? dame a refait son numéro de téléphone dans l'avant-scène.

MADAME BESSARABO Parce qu'il y a des journalistes qui trahissent, moi, je ne trahis jamais. L'AUTEUR. Donc, je vous disais que le titre contient une fine allusion, La Marguerite... Je t'aime un
peu, beaucoup...Sonnerie.
L'AUTEUR. Eh bien, madame, à vrai dire, je suis un peu embarrassé... Que vous dire de La
Marguerite et de l'amour? Voilà, je pense que vous avez tout de suite saisi la fine allusion du titre. La LA DAME. Allô! Léon?
Marguerite, je t'aime un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout.
L'AUTEUR. Madame, c'est encore une erreur. Vous faites bien Jasmin 12-12?
L'avant-scène-jardin s'éclaire, une dame fait un numéro de téléphone sur son appareil, presque
LA DAME. Mais évidemment, Monsieur, puisque je vous dis que c'est le numéro de mon premier
aussitôt le téléphone sonne dans le bureau.
mari. Pouvez-vous m'expliquer ce que vous faites sur la ligne?
L'AUTEUR. Je vous demande pardon. Allô!
L'AUTEUR. Comment, ce que je fais sur la ligne? Mais, j'attends qu'on m'y appelle, Madame, sur
LA DAME. C'est toi, Léon? cette ligne, c'est la mienne! (il raccroche). C'est insensé. Je t'aime un peu, beaucoup, passionnément,
pas du tout.
L'AUTEUR. Pardon, madame, qui demandez-vous?
On frappe, c'est Ardèle.
LA DAME. Enfin, Léon, c'est toi! Pourquoi déguises-tu ta voix?
ARDÈLE. Alors, c'est ainsi, tu commences?
L'AUTEUR. Mais non, Madame, ce n'est pas moi. Quel numéro demandez-vous?
L'AUTEUR. Mais, qu'est-ce que j'ai fait?
LA DAME. Jasmin 12-12.
ARDÈLE. Ne fais pas l'innocent, tu le sais mieux que moi!
L'AUTEUR. Je suis bien Jasmin 12-12, Madame, mais je regrette infiniment, je ne suis pas Léon.
Elle sort, claquant la porte. Un tableau tombe, l'auteur le ramasse.
LA DAME. Mais enfin, Monsieur, jasmin 12-12, c'est le numéro de mon premier mari!
L'AUTEUR. Je m’excuse. Nous parlions de la marguerite et de l’amour.
L'AUTEUR. Je regrette, Madame, c'est une erreur. (Il raccroche, l'avant-scène s'éteint.) Une dame qui
se trompait. C'est très curieux, mon numéro a dû être donné plusieurs fois. MADAME BESSARABO. Oui, tout le reste est accessoire ! Maître, vous avez été si dur dans La
Marguerite. Avouez que vous avez menti, avouez que vous croyez tout de même à l'amour!
MADAME BESSARABO. Figurez-vous qu'en Roumanie, il m'est arrivé exactement la même chose!
Vous n'ignorez pas sans doute que, là-bas, ce n'est pas comme en France, nous avons des numéros très L'AUTEUR commence. Eh bien, Madame, à vrai dire... l'amour, comme la marguerite, a des feuilles,
longs... Le mien était 7-83-1-126-214. ou plus exactement des pétales... Un homme a composé un numéro dans l'avant scène-cour. Sonnerie.
L'auteur décroche et crie:
LA BONNE surgit. Monsieur! Monsieur!
L'AUTEUR. Non, Madame, je ne suis pas Léon!
L'AUTEUR. Qu'est-ce que c'est, je suis occupé!
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L'AMI. Qu’est-ce qui te prend mon coco. Je le sais que tu n’es pas Léon. C’est Gustave à l’appareil. MADAME BESSARABO. Mais oui, maître, la fine allusion.
Comment vas-tu, mon Coco ?
L'AUTEUR. Ah! oui. La Marguerite. Donc, l'amour, comme la marguerite, a des pétales...
L’AUTEUR. Ah ! c’est toi ? très bien, je vais très bien. (A Mme Bessarabo). Une minute, excusez-
moi. Et toi ? MADAME BESSARABO, qui note fiévreusement. Comme c'est troublant, j'ai l'impression qu'on ne
l'avait jamais dit.
L'AMI. Justement, moi ça ne va pas, mon coco. Tu sais que j'avais une idée de scénario extraordinaire.
Je te l'avais racontée, je crois? LA BONNE frappe au bureau. C'est votre mère, Monsieur.

L'AUTEUR. Oui, oui. Je me souviens très bien. (A Mme Bessarabo.) Excusez-moi, un confrère. L'AUTEUR. Dites-lui que je suis occupé, qu'elle veuille bien repasser.

L'AMI. La femme aux boas. Tu sais c'est l'histoire de cette femme follement belle qui rencontre un LA MÈRE Crie. C'est très urgent, mon petit. Il faut que je te parle tout de suite!
homme dans un train et qui tombe amoureuse de lui...
L'AUTEUR. Vous permettez? Je suis à vous. Il passe dans l'antichambre. Qu'est-ce que c'est?
L'AUTEUR. Je me souviens, je me souviens, très original...
LA MÈRE. Tu ne m'embrasses pas? Quand tu étais petit, tu m'embrassais toujours.
L'AMI. Paul Zède me l'avait acheté. Il devait le faire tourner au printemps par Bourbanski. Ils avaient
L'AUTEUR. Si, si. Je t'embrasse. Qu'est-ce qu'il y a? Je suis occupé.
pressenti Liliane Trésor. Elle avait accepté. Maintenant, elle refuse.
LA MÈRE. Le chéri! Pour moi, tu sais, tu as toujours quatre ans. C'est au sujet de l'appartement. On
L'AUTEUR, poli. Au diable, pourquoi cela? (A Mme Bessarabo.) Pardon.
m'en propose un. C'est un échange. Il faut que je donne une réponse ce matin même.
L'AMI. Elle ne veut pas mourir à la fin.
L'AUTEUR. Attends-moi un instant. J'ai là quelqu'un qui vient de Roumanie et qui repart à l'instant
L'AUTEUR. C'est son droit. Dis-moi, mon vieux, tu m'excuses. J'ai là quelqu'un. même.

L'AMI rugit. LA MÈRE. Ardèle est là?

Comment c'est son droit? Et mon droit, à moi, qu'est-ce que tu en fais? Et si je veux la tuer, moi, moi, L'AUTEUR. Oui, mais je t'en prie, laisse-la où elle est. Cela va assez mal ce matin, pas de scènes entre
qui peut m'en empêcher? C'est tout de même moi l'auteur! Enfin, cela ne tient pas debout! D'abord, on vous s'il te plaît.
n'a jamais vu une comédienne refuser de mourir. Elles en redemandent, d'habitude, des agonies. Et
LA MÈRE. Tu oses dire cela à ta mère. Est-ce jamais moi qui ai commencé? Crois-tu que cela ne soit
puis, mon coco, si tu te souviens de l'histoire, tu comprendras qu'elle ne peut pas ne pas mourir. Enfin!
pas déjà assez pénible de voir son fils unique marié à une créature qui vous déteste?
Voilà une femme qui trompe son mari avec deux hommes; elle tombe amoureuse d'un troisième dans
un train, et c'est un ancien bagnard qui a été agent double pendant la guerre et qui se drogue; c'était ça L'AUTEUR. Si, c'est assez pénible. Aussi ne reste pas debout. Assieds-toi, lis le journal. Je reviens.
la trouvaille! Ils peuvent nous raconter tout ce qu'ils veulent avec leur happy end les producteurs, la
vie est là, la vie est là, mon vieux. Et, est-ce qu'elle est drôle la vie, je te le demande? LA MÈRE le retient. Il faudrait tout de même que tu me donnes une réponse pour cet appartement. Tu
sais que j'ai perdu mon procès. Vingt-cinq mille francs d'avocat et je peux être jetée à la rue d'un
L'AUTEUR. Non, elle n'est pas drôle, mais écoute-moi, mon vieux, j'ai quelqu'un là dans mon bureau, moment à l'autre. Si, au moins, tu avais une autre femme, et que je puisse habiter chez toi!
une journaliste venue spécialement de Roumanie pour m'interviewer sur le téléphone.
L'AUTEUR la fait asseoir, calme mais ferme et lui met un journal dans les mains. Lis le journal! Il
L'AMI. Comment? rentre dans le bureau.
L'AUTEUR. Enfin, non, sur l'amour, mais il y a aussi une fuite d'eau, je t'expliquerai. Rappelle-moi, L'AUTEUR. Donc, l'amour a des pétales. Excusez-moi, je vais être bref, je suis débordé. Vous m'avez
veux-tu? posé une question précise, je vous réponds : je crois à l'amour.
L'AMI. C'est bien, je te rappelle dans dix minutes. Il raccroche. L'avant-scène s'éteint. A ce moment MADAME BESSARABO pousse un cri, soulagée. Ah! enfin! maître, je vais la câbler tout de suite,
on sonne. La bonne ouvre, c'est une vieille dame empanachée. cela va être un grand soulagement pour la Roumanie tout entière!
LA MÈRE. Mon fils est là? L'AUTEUR. Oui, je crois à l'amour. je crois à l'amour, parce que seul l'amour peut nous sortir de
l’affreuse solitude.
LA BONNE. Oui, Madame.
MADAME BESSARABO, qui écrit fiévreusement. Comme c'est beau! comme c'est bien dit! Parce
L'AUTEUR. Excusez-moi, qu'est-ce que je disais?
que vous le croyez, Maître, comme le croit en ce moment toute l'intelligentsia roumaine, que l'homme
MADAME BESSARABO. Que l’amour avait des pétales est désespérément seul?

L'AUTEUR, qui a perdu le fil. Des pétales? L'AUTEUR, péremptoire. L'homme est seul, Madame; livré à lui-même avec sa liberté dérisoire, et
personne pour l'appeler dans ce désert!
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A ce moment l'ami a fait le numéro. Sonnerie. commode Empire?

L'AUTEUR décroche. Je vous demande pardon. Allô! L'AUTEUR. Je ne veux pas le savoir! C'est trop tard. Il rentre dans le bureau. Je suis à vous, Madame,
donc, La Marguerite... A ce moment, la dame qui a composé son numéro sonne, il décroche.
L'AMI. Allô! je peux te parler, maintenant, mon coco? Tu sais ce qui m'arrive? Un coup de fil de
Liliane Trésor. Elle accepte de mourir, à condition que ce soit poitrinaire; c'est une idée qui lui est LA DAME. Allô! Léon?
venue parce qu'elle est un peu enrhumée. Mais maintenant c'est Paul Zède qui refuse sous prétexte que
ce serait déprimant. Il préférerait pour la Bretagne et le Canada qu'elle se convertisse et qu'elle entre au L'AUTEUR hurle. Non.
couvent. Il dit que cela se vendrait mieux.
Il raccroche. On sonne dehors. La Surette ouvre, c'est un homme grave, en noir, qui salue la mère et
L'AUTEUR. Écoute, je n'ai pas fini avec la personne qui est dans mon bureau. Est-ce que tu peux me La Surette et s'assoit pour attendre, voyant qu'on attend déjà. Pendant ce temps l'auteur a demandé à
rappeler un peu plus tard? Mme Bessarabo. Qu'est-ce que je disais?

L'AMI. C'est bon, je te rappelle. (Il raccroche.) MADAME BESSARABO. L'homme est seul, maître, l'homme est désespérément seul.

Pendant qu'ils parlaient, on a sonné. C'est la Surette, un clochard jeune encore. La porte du fond s'ouvre, c'est Ardèle, habillée cette fois avec un chapeau extraordinaire.

LA SURETTE. Il est là? ARDÈLE, tragique sur le seuil. Et les chats?

LA BONNE, qui a été ouvrir, reniflant. Encore vous? Mais Monsieur vous a déjà donné il y a huit L'AUTEUR. Tu vois que je suis occupé.
jours.
ARDÈLE. Qui s'occupera des chats maintenant que je pars?
LA SURETTE. On va me couper le gaz.
L'AUTEUR. Léonie est là.
LA BONNE, à la porte du bureau. C'est M. La Surette, Monsieur, il dit qu'on va lui couper le gaz.
ARDÈLE. La bonne! Tu confieras les chats à la bonne? C'est bien cela que tu viens de dire? J'ai bien
L'AUTEUR se lève furieux et passe dans l'antichambre. Non, mon vieux, non! C'est entendu, nous entendu?
avons été au régiment ensemble. C'est entendu, tu m'as évité le conseil de guerre, le jour où j'avais
L'AUTEUR. Oui.
égaré mon fusil, mais tout de même... Je t'ai donné deux mille francs, il y a huit jours!
ARDÈLE. Monstre. Clothaire est malade.
LA SURETTE. C'était pour les pommes de terre.
L'AUTEUR. Qu'est-ce qu'il a?
L'AUTEUR. Et tu as mangé deux mille francs de pommes de terre en huit jours?
ARDÈLE. Il miaule.
LA SURETTE. On me coupe le gaz, je ne peux plus les faire cuire.
L'AUTEUR. Tous les chats miaulent. C'est naturel.
L'AUTEUR, il est perdu. Et tu as combien de retard de gaz?
ARDÈLE. Insensible! brute! Il miaule rauque. Il se doute de quelque chose.
LA SURETTE. Neuf mois. Ils disent que si je verse la moitié, ils ne me couperont pas. C'est une
occasion à enlever, tu comprends? L'AUTEUR. Parle-lui. Change-lui les idées. Tu vois bien que je suis occupé. Ouvre-lui une boîte de
sardines.
L'AUTEUR. Le chiffre?
ARDÈLE. Brute! Brute insensible. Cette bête a plus de cœur que toi. Il les refusera tes sardines. Il est
LA SURETTE a un geste. Oh! tu sais, les chiffres! Voilà le papier. Tu vois que je ne te mens pas. Plus
triste, lui, parce qu'il sait que je vais partir.
les frais naturellement. Ils ajoutent toujours les frais.
L'homme en noir, las d'attendre, est venu frapper à la porte du bureau.
L'AUTEUR. Zut! Zut! Zut! Attends là! Tout à l'heure.
LE CONTROLEUR. Monsieur, excusez-moi. je vois que plusieurs personnes vous attendent et j'ai un
Il va retourner au bureau, la mère émerge de son journal et l'agrippe.
entretien urgent à avoir avec vous.
LA MÈRE. Dis donc, mon petit, tu sais sur quoi je tombe sur ce journal? Un autre appartement. Huit
L'AUTEUR. A quel sujet, Monsieur?
pièces au Trocadéro : une reprise de meubles. Seulement, ils ne disent pas le chiffre. Qu'est-ce que cela
veut dire qu'ils ne disent pas le chiffre? LE CONTRÔLEUR. Je suis le contrôleur des services de relogement. Une dénonciation a été déposée
contre vous pour occupation insuffisante des locaux, et vous êtes sous le coup d'un ordre de réquisition
L’AUTEUR, sortant. Cela veut dire un million. Tu m'en parleras tout à l'heure.
pour vos locaux excédentaires.
LA MÈRE. Un million pour des meubles? Quand je me suis mariée, tu sais combien valait une
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L'AUTEUR. Une réquisition? Mais j'occupe entièrement cette maison, Monsieur. Qui veut-on mettre LE CONTRÔLEUR avise l'escalier. Et au premier? Qu'est-ce qu'il y a au premier?
chez moi?
L’AUTEUR. Trois chambres, toutes occupées.
LE CONTRÔLEUR. Un gendarme, Monsieur, père de huit enfants. Le brigadier Lapomme, prioritaire.
LE CONTRÔLEUR. ll y a un second étage?
L'AUTEUR. Monsieur, je proteste, les locaux sont légalement occupés.
LA BONNE. Deux grandes chambres inoccupées du second, la salle de ping-pong, le jardin d'hiver,
LE CONTRÔLEUR. C'est ce que je suis venu constater. (Il avise Mme Bessarabo.) Madame est de la les deux bibliothèques, et la grande pièce où vous avez mis vos collections de soldats de plomb!
famille? Avez-vous les cartes d'alimentation?
LE CONTRÔLEUR, qui se frotte les mains. Il monte brandissant son carnet. Excellent! je vais voir
L'AUTEUR. Madame est une journaliste roumaine. tout ça!

LE CONTRÔLEUR, qui note. Occupation du local par des ressortissants étrangers. Avez-vous un L'AUTEUR, légèrement découragé. Nous sommes foutus.
permis de séjour en règle, Madame?
LA SURETTE. Fais un effort, enfin! Quand je t'ai prêté mon fusil, pour t'éviter le conseil de guerre, je
MADAME BESSARABO. Monsieur, je suis la princesse Bessarabo et je suis descendue à l'hôtel Ritz. ne t'ai pas fait attendre si longtemps, moi! Pour le gaz, qu'est-ce que tu décides?

LE CONTRÔLEUR, qui note toujours. Bien. Occupation illégale d'un second local dans Paris. L'AUTEUR, qui ne sait plus ce qu'il dit. Va à la cuisine, prends le mien!

L'AUTEUR. Mais, n'embrouillez pas les choses, Monsieur! Madame n'a absolument rien à voir ici. LA MÈRE l'accroche au passage. Alors, mon petit, qu'est-ce que tu décides pour l'appartement? Les
Voulez-vous avoir l'obligeance de passer un instant à côté, Madame... (Au photographe.) Vous aussi et douze pièces avenue Lamartine ou les huit, place du Trocadéro. Au besoin je pourrais m'en contenter,
emportez votre ferraille. tu sais, je suis vieille, je ne reçois plus beaucoup.

LE CONTRÔLEUR. De la famille également? ARDÈLE l'a attrapé de l'autre côté. C'est entendu, tu me laisses partir. Mais cela ne se passera pas
aussi facilement que tu l'espères. J'exige, maintenant, tu m'entends, j'exige de connaître le nom de cette
L'AUTEUR. Non, vous voyez bien, c'est un photographe. femme.
LE CONTRÔLEUR. Ça n'empêche pas. Moi, j'ai bien un oncle peintre. L'AUTEUR. Quelle femme?
Pendant que l'auteur pousse les autres dans le salon voisin, Ardèle a été au contrôleur, ravie. ARDÈLE. Ta maîtresse.
ARDÈLE. Vous pouvez l'envoyer le gendarme avec ses huit enfants, et qu'il en fasse un autre dans L'AUTEUR. Comment, ma maîtresse?
neuf mois s'il veut, il y aura de la place ici, parce que moi, vous entendez, Monsieur, je m'en vais!
ARDÈLE. Parfaitement. Tu crois que je suis dupe de cette lettre? Apprends que je ne le suis pas. Je me
LE CONTRÔLEUR, qui note. Vous libérez une partie du local? Noté. doutais que cette lettre cachait quelque chose.
ARDÈLE. Parfaitement! L'AUTEUR. Ah! toi aussi tu t'en doutais? C'est admirable! Hé bien que cachait-elle cette lettre, je te le
demande?
L'AUTEUR les sépare. Ardèle! Monsieur le Contrôleur! je vous en prie, restons calmes.
ARDÈLE. Justement! Non. C'est moi qui te le demande! Tu découvres que je te trompe. Pourquoi dé-
La mère entre, brandissant le journal.
couvres-tu aujourd'hui que je te trompe si ce n'est parce que, toi, tu me trompes!
LA MÈRE. Un appartement! Encore un appartement! Mon petit cette fois tu vas pouvoir combler ta
L'AUTEUR la prend par le bras. Écoute, Ardèle, je suis calme. Je suis très calme et quoi qu'il arrive,
vieille maman. Douze pièces avenue Lamartine, juste à côté de la très chère Mle. Pinocle, et pour rien,
je resterai calme.
pour deux millions. Et tu veux que je te dise? Si je gagne mon procès en appel, je garde également
mon petit appartement d'Asnières. ARDÈLE. Tu me brutalises! Tu me trompes et tu me brutalises. Vous le voyez, vous, votre cher fils,
vous le voyez le doux chérubin?
LE CONTRÔLEUR, qui note. Douze pièces avenue Lamartine et vous dites que vous avez également
un petit appartement à Asnières? Combien de pièces? LA MÈRE glapit. Mon fils, avant de vous connaître, a toujours été un modèle de douceur! Il n'a jamais
manqué à sa mère!
LA MÈRE, mutine. Quatre, mais pas si bête, je n'en ai déclaré que deux!
LA SURETTE passe la tête. Alors, qu'est-ce que tu décides pour le gaz? Tu ne vas tout de même pas
L'AUTEUR hurle. Maman, je t'ordonne de te taire! et vous, arrêtez-vous de noter tout ce qu'on vous
me laisser devant mes deux cent cinquante kilos de pommes de terre crues?
dit. C'est une manie. Enfin, sacrebleu, c'est de cette maison qu'il s'agit, pas d'une autre. Vous allez voir
que l'occupation des locaux est parfaitement régulière. Au rez-de-chaussée j'ai mon bureau, le bureau L’AUTEUR se dégage des deux femmes et hurle.
de ma secrétaire, un salon, la salle à manger. Ici, c'est le vestibule.
Restons calmes! Restons extrêmement calmes! A ce moment la dame fait son numéro.
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LA DAME. Allô! c'est toi, Léon? LA DAME. Mais tout de suite, Madame, si c'est possible. Vous pensez bien que je brûle d'envie...

L’AUTEUR, suave.Oui, je suis Léon. Je veux bien aussi être Léon. Pourquoi ne serais-je pas Léon? LA MÈRE. Mais c'est moi qui brûle, Madame, je vous en prie... Quelle adresse?

LA DAME. Alors, pourquoi déguises-tu ta voix? LA DAME. 118, boulevard Ravachol. Mme Fripon-Minet.

L'AUTEUR, lugubre. Je déguise ma voix pour te faire rire. LA MÈRE. Je vole, Madame, je vole. A tout de suite! (Elle raccroche.) Merci, chéri! C'est
merveilleux! je vous embrasse. Quatre pièces boulevard Ravachol! C'est un quartier ravissant! Et sans
LA DAME. Ne sois pas cruel, Léon. Je sais que tu en aimes une autre. Mais je te téléphone parce qu'il reprise! Il ne s'agit que de s'entendre, les gens sont beaucoup moins intéressés qu'on le croit! Au
m'arrive quelque chose de terrible. Je ne vais pas pouvoir rester ici, il faut que je trouve un revoir, au revoir, ne me raccompagnez pas, les tourtereaux!...
appartement.
Elle vole vers la porte, rajeunie de cinquante ans. Comme elle ouvre, sur le seuil, se dresse Gontran,
L'AUTEUR, très calme. C'est très bien, dans ce cas, je vais vous passer quelqu'un, un instant. Maman. sombre. C'est un géant.
Une dame qui téléphone pour un appartement.
GONTRAN. Jacques est là?
LA MÈRE se précipite. Un appartement? un appartement? Le chéri. Vous voyez que c'est un bon fils!
Allô? Allô? Madame? Allô? Allô? Vous dites que vous téléphonez pour un appartement? LA MÈRE. Oui, mon petit Gontran. Entrez, entrez, je vous adore! Elle disparaît.

L'AUTEUR. Et de deux. L'AUTEUR, avec Ardèle dans le bureau. Écoute-moi bien, maintenant. Je sais qu'on peut avoir un
moment d'erreur.
Il va à La Surette.
ARDÈLE. Alors, tu avoues?
Toi, va à la cuisine. Mange tout ce qu'il y a dans le réfrigérateur, bois toutes les bouteilles que tu
trouveras. L'AUTEUR. Mais non, sacrebleu! avouer quoi?

LA SURETTE. Et la bonne? ARDÈLE C'est bien, lâche-moi. Ta mauvaise foi m'écœure. C'est décidé, je pars.

L'AUTEUR. Console-la. Et de trois! (A Ardèle.) Toi, écoute-moi bien. Regarde-moi bien dans les GONTRAN entre. Ah! vous êtes là tous les deux!
yeux.
L'AUTEUR, d'assez mauvaise humeur. Oui, nous sommes là. Tu le vois. Qu'est-ce qu'il y a?
ARDÈLE. Ah! non, ne commence pas! tu es trop lâche. Tu sais bien que lorsque tu me regardes en
face je te dis tout. GONTRAN. J'avoue que je ne m'attendais pas à cet accueil de toi, un jour pareil.

LA MÈRE, au téléphone. Alors, vraiment, Madame, un appartement? ARDÈLE. Qu'est-ce que vous avez, mon petit Gontran? Vous êtes tout pâle.

LA DAME. Oui, Madame, un appartement. GONTRAN tombe assis. C'est fini. Tu as un revolver?

LA MÈRE. Et de combien de pièces, Madame, cet appartement? L'AUTEUR ; Foutre non! Je serais capable de m'en servir. Pourquoi un revolver?

LA DAME. Oh! de trois ou quatre pièces, Madame... GONTRAN. Pour rien. J'aurais préféré un revolver, voilà tout. Enfin, je m'arrangerai.

LA MÈRE. Mais cela sera parfait, Madame. ARDÈLE. Mais enfin, qu'est-ce qu'il y a?

LA DAME. Vraiment, Madame, cela sera parfait? Vous ne savez pas quelle joie... GONTRAN. Vous savez que j'ai quitté Lucienne.

LA MÈRE. Mais, toute la joie est pour moi, Madame... Je ne voudrais pas être indiscrète, mais pour la L'AUTEUR, gêné comme si c'était lui. Oui, je ne te l'avais pas dit. Il a quitté Lucienne.
reprise?
ARDÈLE. Comment, il a quitté Lucienne? Et tu ne me le disais pas? Tu avais peur que cela me fasse
LA DAME. C'est un peu gênant... Mais, pour vous dire vrai... j'aimerais mieux pas de reprise... penser à quelque chose? Allons, avoue-le que tu allais me quitter aussi?

LA MÈRE. Mais, moi aussi, Madame, j'aimerais mieux qu'il n'y ait pas de reprise. L'AUTEUR. Restons calmes. Il y a plus de trois mois qu'il a quitté Lucienne.

LA DAME. Alors, sans reprise, Madame, vraiment vous acceptez? GONTRAN. J'aime Léa!

LA MÈRE. Mais oui, Madame, sans reprise, bien sûr... On s'entend tellement mieux entre gens du ARDÈLE. Cette perche?
monde! Quand puis-je passer vous voir, Madame?
GONTRAN. Fais taire ta femme!
La Belle Vie – Jean ANOUILH – L3 Pratique du théâtre page 13 La Belle Vie – Jean ANOUILH – L3 Pratique du théâtre page 14

ARDÈLE. Ce pruneau? Ce pruneau qui n'a même pas de cheveux? savoir à l'instant le numéro de mon correspondant. C'est difficile? Appelez la surveillante. C'est pour le
quai d'Orsay, 2e Bureau. Sécurité du Territoire. Il y va de votre place et de l'avenir du pays. Cela peut
GONTRAN. Je t'ordonne, tu m'entends, de faire taire ta femme! me coûter cher si ce n'est pas vrai? Faites ce que je vous dis, Mademoiselle, vous prendrez vos
renseignements après. Allô? Allô? Allô? Merci, Mademoiselle, vous êtes une bonne Française, je vous
L'AUTEUR. Il a raison, tais-toi. Rien ne te permet...
signalerai au ministre, vous aurez certainement de l'avancement. Elle a composé un numéro, la dame
ARDÈLE. De dire que c'est un pruneau? décroche dans l'avant-scène.

GONTRAN. Un pruneau? Léa, un pruneau? Elle est blonde, d'ailleurs, maintenant. LA DAME. Allô!

L'AUTEUR. Toi aussi, tais-toi! Taisons-nous tous, ne disons plus rien, jamais. Correspondons par ARDÈLE. Allô! Ici, je suis jasmin 12-12.
signes.
LA DAME. Alors, c'est vous la nouvelle femme de Léon?
GONTRAN, en larmes. Et d'abord, qui vous parle de Léa? Il ne s'agit pas de Léa!
ARDÈLE. Comment, il se fait appeler Léon, maintenant? Quel lâche!
ARDÈLE. J'aime mieux cela, que je ne la connaisse pas au moins cette grue!
LA DAME. J'avoue que je ne suis pas fâchée de vous entendre, Madame! C'est vous qui m'avez
GONTRAN. Il s'agit de Lucienne! C'est cela qui est affreux. envoyé cette folle qui voulait me voler mon appartement?

ARDÈLE. Qu'est-ce qu'elle a fait? Elle s'est tuée? Je suis sûre qu'elle s'est tuée. Téléphonons-lui tout ARDÈLE. Votre appartement? Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse votre appartement! Vous
de suite. essayez bien de me voler mon mari, vous!

L'AUTEUR. Reste calme. Si elle s'est tuée, c'est inutile. LA DAME. Apprenez, Madame, que c'est vous qui me l'avez volé! Léon m'adore!

GONTRAN. Elle ne répond plus au téléphone. Elle ne répond plus à mes lettres. (Il tombe en larmes ARDÈLE. Vous, avec la tête que vous avez? Je la vois d'ici au bout du fil!
dans les bras de l'auteur.) Elle me trompe mon vieux, elle me trompe depuis que je l'ai quittée!
LA DAME. Et la vôtre, vous croyez que je ne la vois pas! Sachez que je vous le reprendrai, si vous ne
Il éclate en gros sanglots d'enfant dans les bras de l'auteur qui soutient comme il peut son corps me le rendez pas.
gigantesque. Tandis qu'Ardèle parcourt la pièce en riant hystériquement et en cassant tous les vases
ARDÈLE Moi?
au passage.
LA DAME Vous!
GONTRAN, écroulé dans les bras de l'auteur. Me faire ça à moi! Me faire ça à moi! Me faire ça à
moi! ARDÈLE Vous?
L'AUTEUR crie comme un fou. Soyons calmes, soyons très calmes. Soyons de plus en plus calmes. LA DAME Moi!
Pendant ce temps, l'ami décroche dans l'avant-scène. Sonnerie. L'auteur se traîne jusqu'au téléphone
chargé du corps de Gontran affalé. Elles vont continuer pendant la suite de la scène des « vous » « moi » « moi » « vous »
incompréhensibles. L'auteur revient de la cuisine traînant La Surette brutalement.
L'AUTEUR. Allô!
L'AUTEUR. Pique-assiette! Écornifleur! Sale mufle! Je t'apprendrai, moi, à tripoter ma bonne!
L'AMI, calme lui. C'est toi, mon coco? Ton numéro n'était pas libre. Tu sais que j'ai une excellente
idée pour la fin de mon scénario. LA SURETTE. Je t'ai bien prêté mon fusil, moi, le jour de la revue! Ce n'est pas parce que tu as réussi
dans la vie que tu dois garder tout pour toi. D'abord, tu m'avais dit de la consoler.
L'AUTEUR, qui ne sait plus ce qu'il dit. Plus tard, mon chéri, plus tard. Reste calme surtout, reste bien
calme! L'AUTEUR. Pas comme ça!

L'AMI. Comment, ton chéri? Mais qu'est-ce qu'il te prend? Allô, allô, allô! Cochon! (il raccroche). LA SURETTE. Et puis, après tout, ce n'est que ta bonne!

ARDÈLE fonce sur l'auteur. Cette fois, tu es pris, sur le fait. A qui téléphonais-tu? Je te somme de me L'AUTEUR. Eh bien, non, justement, saligaud! (Il se retourne vers la bonne.) Et puis, vous, arrêtez-
dire à qui tu téléphonais, grand lâche. A ton chéri, n'est-ce pas? Nie-le. Tu viens de le dire. Tiens! vous de pleurer. C'est agaçant depuis ce matin!
Tiens!Elle le gifle, il lâche Gontran évanoui qui s'écroule.
LA BONNE. Mais Monsieur ne sait pas. C'est affreux.
L'AUTEUR, penché sur lui. Il est évanoui. Il faut appeler un docteur. Il a peut-être pris du poison? Je
vais chercher de la teinture d'iode. Il file vers la cuisine. Ardèle enjambe calmement le corps de L'AUTEUR. Qu'est-ce qui peut être encore affreux? Dites le-moi. Je suis comme Œdipe, moi,
Gontran et va à l'appareil. maintenant. Je veux tout savoir.

ARDÈLE. Allô, Mademoiselle. Ici, Jasmin 12-12. On vient de m'appeler. J'ai absolument besoin de LA BONNE. Je suis enceinte!
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L'AUTEUR s'assoit tranquille. De toutes façons, il faut rester calmes. cendie, tu te rends compte de l'effet?

MADAME BESSARABO surgit. Maître, Maître, je ne peux plus attendre. L'intelligentsia roumaine L'AUTEUR, un peu inquiet car il a vu Ardèle entrer un pistolet à la main. Parfaitement!
est anxieuse de savoir ce que vous pensez de l'amour...
Ardèle commence à tirer. Il évite les balles et l'inondation en même temps, essayant de sauver aussi le
L'AUTEUR se dresse et va à elle. Foutez le camp, vous! Foutez-moi le camp en Roumanie tout de corps de Gontran.
suite!
L'AUTEUR. Je me rends parfaitement compte! (Il évite une balle.) Ça sera très drôle!
MADAME BESSARABO. Il est devenu fou, c'est admirable! Elle crie au photographe. Tant pis,
photographiez-le comme ça. Cela va faire un titre sensationnel! L'AMI, peiné. J'ai l'impression que tu es distrait, mon coco. Il ne faut pas être égoïste, tu comprends,
dans la vie. Tu es là, dans ton bureau, bien tranquille. Tu ne te doutes pas combien c'est angoissant de
L'AUTEUR. Madame, je ne sais pas comment cela se passe en Roumanie, mais je vous avertis que si trouver une fin.
vous me faites photographier dans cette tenue, je tue votre photographe!
Pendant ce temps la dame fait nerveusement le numéro de téléphone dans l'autre avant-scène. La
MADAME BESSARABO. Ça ne fait rien, on le remplacera! Allez-y, vous, allez-y! dernière balle tirée, Ardèle pousse un cri.

LE CONTRÔLEUR surgit. Vous êtes là, monsieur. J'ai fait ma visite, vous êtes bon! Vous êtes ARDÈLE. Mon chéri! Tu n'es pas blessé au moins?
archibon. Douze pièces de trop. Vous l'aurez votre gendarme et vous en aurez peut-être deux.
L'AUTEUR. Non, mon amour, tout va très bien.
ARDÈLE, qui a raccroché depuis un moment et qui écoutait, s'avance calme. Qu'est-ce que j'ai
entendu? Qu'est-ce que j'ai entendu pendant que je téléphonais? Eh bien, moi, j'en ai un revolver. Elle ARDÈLE. Oh! que j'ai eu peur.
sort en claquant la porte, le tableau tombe, l'auteur le ramasse.
Elle se précipite dans ses bras et s'écroule évanouie.
L'AUTEUR. Restons calmes. Restons calmes jusqu'au bout. Parfaitement, monsieur, un gentleman n'a
L'AUTEUR hurle nerveusement dans le téléphone. Tout va très bien! Tu entends? Tout va très bien!
pas de nerfs.
L'AMI, furieux. Tu veux que je te le dise? tu es impossible! Tu dis n'importe quoi pour me rassurer. Tu
LE CONTRÔLEUR. Ah! c'est comme cela que vous le prenez, mon gaillard? De l'ironie par-dessus le
ne m'écoutes même pas. Enfin, sois franc pour une fois, avoue carrément que tu ne la trouves pas
marché? Eh bien, vous en aurez trois des gendarmes. Un bri-gadier et deux hommes. Tous pères! dont
bonne ma fin!
un prix Cognac! Et, quand leurs enfants seront grands ils vous en feront d'autres et ils habiteront tous
ici jusqu'à ce que les enfants de leurs enfants se marient et vous en refassent! L'AUTEUR, qui tient Ardèle et essaie de relever Gontran. Écoute, mon coco, je vais te dire. Moi, je
suis de l'avis de Paul Zède. J'ai beau avoir écrit La Marguerite, les histoires, j'aime tout de même
L'AUTEUR. Je suis calme. Le yogi. Se souvenir du yogi.
mieux que cela finisse bien.
LE CONTRÔLEUR. Souvenez-vous de ce que vous voudrez! En tout cas, moi vous n'êtes pas près de
L'AMI, haineux soudain. Vaudevilliste va! Pauvre petit vaudevilliste sans ambition! Il coulera de l'eau
m'oublier. Je vous colle des Auvergnats en plus, tous centenaires!
sous les ponts avant que je te retéléphone!
L'AUTEUR, qui a atteint un certain degré de concentration, psalmodie. Je suis calme. Je suis calme.
Il raccroche rageur sur cette parole
Je suis de plus en plus calme.
La dame qui avait composé pour la dixième fois le numéro, pousse un cri de triomphe.
MADAME BESSARABO. Admirable! Il est admirable! Il a l'air d'un vrai fou! Génie, va! Immense
génie! Encore un cliché, mon ami. LA DAME
C'est à ce moment que l'ami décroche Allô! Léon?
L’AUTEUR. Allô! Elle le criera jusqu'au rideau tandis que
L'AMI. Allô! mon coco, est-ce que je te dérange? L'AUTEUR s'avance chargé d'Ardèle et de Gontran, Il s'adresse. au public.
L'AUTEUR, qui essaie de ranimer Gontran en le giflant. Pas du tout. On fait ce qu'on peut, Messieurs, Mesdames... Et puis il y a tant de penseurs de nos jours au théâtre
que, s'il vous a seulement fait rire, je suis sûr que vous excuserez les fautes de l'auteur.
L'AMI. Ah! tu consens à m'écouter tout de même! Figure-toi que j'ai une trouvaille extraordinaire pour
la fin, mon coco, le feu. Parfaitement, le feu! Tout se termine par un incendie.

L'AUTEUR, C'est une excellente idée! FIN DE L'IMPROMPTU


L'AMI. A ce moment on entend des coups de feu. Est-ce que tu me suis? Des coups de feu pendant l'in-