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fragmente, disperse, insiste sur l'accident et l'angle, n'em- ploie guère la courbe que par humour et dérision, évite tou- jours la profondeur et le beau volume gonflé et caressant d'un Matisse par exemple. Mais l'humeur change et j'en reviens à ces dames. Qui ne voit en effet que ces ruptures de style sont très souvent liées à un épi- sode sentimental de la vie du peintre et à la personnalité intrinsèque d'un de ses mo- dèles-épouses ? Il y a une période Olga : famille, séré- nité (pas pour longtemps 1), confort, eurythmie, luxe, calme et « Lac des cygnes » (Olga était danseuse). Une période Dora Maar : Europe cen- trale, « Totem et Tabou », psy- chopathologie de la vie quo- tidienne. Une période Fran- çoise. Une période Jacqueline (celle d'aujourd'hui). Et lors- qu'en 1932, l'artiste s'éprend d'une belle jeune femme pla- cide dont le charme est pour lui, semble-t-il, plus végétatif qu'intellectuel, Picasso qui est en général rythmiquement si capricieux (« arabe », disait Guillaume Apollinaire), s'aban- donne pour une fois au plai- sir des belles courbes volup- tueuses et tendres qui évo- quent le repos, le sommeil, le simple plaisir d'exister (« le Rêve », « le Miroir ») et ses scupltures, jusque-là si déchi- quetées et filiformes, devien- nent de beaux fruits de bronze, lourds, étrangement dilatés et pulpeux. Il y a aussi bien sûr les amis et les événements poli- tiques, ou littéraires. Tout le

monde sait quel parti magni- fique Picasso a tiré du sur- réalisme, auquel se rattachent la série des Minotaures et tout le symbolisme érotique de sa peinture autour de 1930. On a même pu dire que, sans le surréalisme, un tableau comme « Guernica » n'aurait pas été peint sous la forme que nous lui connaissons.

Mais il me semble qu'il y a aussi dans l'ceuvre de Picasso une période Max Jacob, une période communiste et qu'aucun peintre n'a su comme lui exprimer en pro- fondeur la couleur et les hu- meurs d'un siècle, avec ses nuages, ses éclaircies et ses tempêtes. Toute l'euphorie des années 20 se retrouve

Pourquoi je suis communiste par Picasso

M on adhésion au parti communiste est la suite logique de toute ma vie, de toute mon oeuvre. Car, je suis fier

de le dire, je n'ai jamais considéré la peinture comme un art de simple agrément, de distraction ; j'ai voulu, par le dessin et la couleur, puisque c'étaient là mes armes, pénétrer

toujours plus avant dans la connaissance des hommes et du monde afin que cette connaissance nous libère tous chaque jour davantage ; j'ai essayé de dire, à ma façon, ce que je considérais comme le plus vrai, le plus juste, le meilleur, et c'était naturellement toujours le plus beau, les plus grands artistes le savent bien.

« Oui, j'ai conscience d'avoir toujours lutté par ma 'pein-

ture en véritable révolutionnaire. Mais j'ai compris mainte- nant que cela même ne suffit pas; ces années d'oppression terrible m'ont démontré que je devais non seulement combattre

par mon art, mais de tout moi-même

« Et alors je suis allé vers le parti communiste sans la

moindre hésitation, car au fond j'étais avec lui depuis tou- jours. Aragon, Eluard, Cassou, Fougeron, tous mes amis le savent bien; si je n'avais pas encore adhéré officiellement, c'était par e innocence » en quelque sorte, parce que je croyais que mon oeuvre, mon adhésion de cœur étaient suffisantes, mais c'était déjà mon parti. N'est-ce pas lui qui travaille-le plus à connaître et à construire le monde, à rendre les hommes d'aujourd'hui et de demain plus lucides, plus libres, plus heu- reux? N'est-ce pas les communistes qui ont été les plus cou- rageux aussi bien en France qu'en U.R.S.S. ou dans mon Espagne ? Comment aurais-je pu hésiter ? La peur de m'en- gager ? Mais je ne me suis jamais senti aussi libre au contraire, plus complet ! Et puis, j'avais tellement hâte de retrouver une patrie : j'ai toujours été un exilé, maintenant je ne le suis plus ; en attendant que l'Espagne puisse enfin m'accueillir, le parti communiste français m'a ouvert les bras, j'y ai trouvé tous ceux que j'estime le plus, les plus grands savants, les plus grands poètes et tous ces visages d'insurgés parisiens si beaux, que j'ai vus pendant les journées d'août. Je suis de nouveau parmi mes frères, »

(« L'Humanité », 29-30 octobre 1944.)

dans la série des danseuses et des maternités, le visage déchiré par l'angoisse de Dora Maar dit la guerre qui

vient et je ne crois pas qu'il

y ait, avec la « Salle à man-

ger » orange de Bonnard, de

plus poignant symbole de

l'Europe nocturne et faméli- que de l'Occupation que la

« Nature morte au crâne de

taureau » de l'ancienne col-

lection Lefèvre. Picasso est la vie même, sa vie, et un peu la nôtre. Si abominable que puisse vous

paraître telle ou telle défor- mation, dites-vous bien qu'elle part toujours de la nature et contient toujours une part de vérité, même si cette vérité n'est pas tellement agréable. Vous trouvez ces femmes trop grosses ou trop membra- neuses ? Allez donc vous promener sur une plage. Et, bien sûr, ce n'est pas seule- ment pour cette vérité-là que nous aimons Picasso. Il y a aussi l'extraordinaire imagi- nation de l'artiste, sa mytho- logie personnelle, qui est une mythologie de la danse et du cauchemar, de la solitude et du délire dionysiaque. Un remarquable talent narratif, qui organise à merveille des scènes et des rencontres sans jamais tomber dans l'anec- dote. Voyez les dessins du

« Romancero du Picador »,

les familles de saltimban-

ques, ou cette merveilleuse lithographie de 1954, la

« Danse avec les banderil-

las ». Que font ces person- nages ? Pourquoi ce gros

homme nu, ce singe, cette affreuse vieillarde ? Un tel mystère est celui des grands conteurs romantiques. Il y a enfin la peinture.

« Matisse ne s'intéresse qu'à

la peinture, Picasso qu'a lui- même. Cette formule de Uhde que j'ai citée doit être un peu corrigée car si Pi- casso ne s'est en effet jamais intéressé, sauf au m'ornent du cubisme, à la peinture en soi, il s'est beaucoup intéressé à la peinture des autres. Max Jacob disait que Picasso et ses amis étaient décidés à faire « beaucoup de pasti- ches volontaires pour être sûr de n'en pas faire d'in- volontaires -». Qui en effet Picasso n'a-t-il pas utilisé ? L'Afrique et la Crète, la pré- histoire et le XXe siècle, tout y est passé. Et les variations célèbres sur « les Ménines » ou les « Femmes d'Alger » montrent qu'à cet égard les plus grands ne l'intimident

nullement. Le plus révolution- naire des peintres du XXe siè- de est celui aussi qui est resté le plus prcohe de la tradition, l'a interprétée de la façon la plus vivante et la

plus intelligemment infidèle.

Le Nouvel Observateur Page 33