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Parce que vous êtes de plus en plus nombreux à me demander : Et

après ?
by Olfa Riahi on Wednesday, January 12, 2011 at 7:43pm

J'ai 28 ans et jusqu'à il y a 4 semaines, j'y croyais dur comme fer que le
système tunisien fonctionnait. J'y croyais dur comme fer que Ben Ali était
peut-être la meilleure chose qui soit arrivée à la Tunisie. Et quand des amis
me traitaient d'imbécile, me traitaient d'aveugle, me traitaient d'égoïste, je
leur disais : « Bon, d'accord, vos arguments sont solides MAIS APRES ? Qu'est
ce qu'il y aura après ? ».

Quelque part, ma situation confortable m'empêchait d'admettre la réalité,


cette réalité qui fait mal, qui fait peur. J'étais dans le déni.

On me disait :
 Les familles proches du pouvoir pillent le pays
Je répondais :
 Peut-être mais ils ne m'ont jamais rien pris à moi !

On me disait :
 Le système en place est une dictature.
Je répondais :
 Les Tunisiens ne sont pas encore prêts pour une démocratie

On me disait :
 Des gens meurent de faim
Je répondais :
 Je les aide du mieux que je peux

On me disait :
 Les jeunes diplômés n'ont pas de travail
Je répondais :
 C'est parce qu'ils sont cons et qu'ils n'ont pas les compétences
requises.

On me disait :

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 Le système est corrompu et si tu ne connais personne tu n'arrives à
rien
Je disais :
 Je n'ai jamais donné de pots de vin et j'ai réussi sans connaître
personne

On me disait :
 La Tunisie est un état policier
Je répondais :
 Et tant mieux ! Je me sens en sécurité quand je marche seule dans la
rue la nuit

On m'en disait tellement et je trouvais toujours un argument pour contrer,


contourner. Il y a quatre semaines j'y croyais encore !
Puis, un jour, un jeune homme que je ne connais pas, un jeune homme qui
vit dans une région de la Tunisie que je n'ai jamais visitée, un jeune homme
qui se nommait Mohamed Bouazizi s'est immolé.
Et depuis je n'y crois plus !
J'ai pensé : Quel désespoir peut mener un jeune homme à commettre un tel
acte ? Quelle indignation ? Quelle souffrance ? Et mon égoïsme, ma crainte
de l'inconnu, mon aveuglement ont soudainement disparu !

Aujourd'hui, j'ai honte ! Honte de m'être trompée à ce point, honte d'avoir


cru à la propagande et aux promesses d'un système injuste, inéquitable,
corrompu, tortionnaire, pilleur, assassin et menteur.

Aujourd'hui, je vois des familles perdre un, deux et trois des leurs et qu'on
traite de terroristes.
Aujourd'hui, je vois des hauts responsables affirmer devant la planète entière
que les manifestations pacifiques sont autorisées et je descends dans la rue
et les flics me provoquent, me crient dessus et tabassent mes amis sous mes
yeux.
Aujourd'hui, je vois des crânes explosés, des enfants tués par balles, des
mères chanter la mort de leurs enfants, des artistes tabassés.
Aujourd'hui, j'écoute des coups de feu.

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Aujourd'hui, je vois aux infos sur la chaîne nationale une mise en scène
débile d'une soi-disant caméra de surveillance qui filme en HD et en
couleurs...
Aujourd'hui, je vois des ministres sautés pour être remplacés par des
ministres qui racontent encore les mêmes mensonges.
Aujourd'hui, je vois des gouvernements étrangers confirmer la propagande
de l'indignation.
Aujourd'hui, je vois des tunisiens terrorisés qui n'arrivent plus à dormir.
Aujourd'hui, je n'arrive plus à avoir une seule conversation téléphonique où
je n'entends pas ma voix résonner.

Alors je crie mon indignation et tous me demandent : Et après ?


Ironie.
Ironie.

Je pense que la question à poser est plutôt : Pourquoi ?


Et voilà pourquoi :
Parce que même si les familles proches au pouvoir ne m'ont encore rien pris,
ils en ont pris au peuple tunisien, à mon peuple et donc à moi !
Parce que la liberté n'est pas un don mais un droit acquis et que personne
n'a le droit de la ôter à un peuple en avançant que le peuple n'est pas prêt.
La liberté est un droit acquis et quand on nous en prive, on l'arrache.
Parce que s'exprimer et dire qu'on est contre un système n'est pas un délit
et qu'il n'y a aucune raison d'avoir peur en disant ce que l'on pense même
quand ça fâche.
Parce que tirer à balles réelles sur des civils est un crime et que je ne le
pardonnerai jamais
Parce qu'un système qui pousse des flics à tirer sur leurs concitoyens est un
système meurtrier et que j'ai de la peine pour tous ces flics parce que j'en ai
connus des flics et qu'ils ne sont pas tous pourris, que ce sont des êtres
humains et qu'ils ont des familles... J'ai de la peine pour eux et je sais qu'ils
ont de la peine pour nous...
Parce que si le niveau des étudiants se dégrade, ce n'est pas de leur faute,
ce n'est pas parce qu'ils sont cons mais parce que le système éducatif est
pourri.

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Parce que Emploi, Dignité et Liberté sont des droits acquis et que je ne veux
plus y renoncer.
Parce que je n'ai plus peur. Et pourquoi je n'ai plus peur ? Parce que je me
dis aujourd'hui, qu'il n'y a pas pire que de perdre sa dignité ! Il n'y a pas de
demi-mesure ! Il n'y a pas d'alternative.

Et après ?
Contrairement à ce que la propagande rabâche, ce mouvement n'a rien à
voir avec quelconque parti politique, ce mouvement n'a pas été commandité
par des forces invisibles étrangères, ce mouvement est un soulèvement
populaire et le peuple tunisien ne permettra à personne de le récupérer.

Alors le voici le après : Que le peuple CHOISISSE ses meneurs, et que le


peuple ait le droit de les virer si ces meneurs ne font pas l'affaire ! C'est le
principe même d'une démocratie ! Que le peuple puisse crier dans la rue et à
la télé et à la radio chaque fois que ces meneurs dérailleront sans pour
autant risquer un couvre-feu ! Que le peuple puisse revendiquer ses droits
sans être assassiné !

Comment parvenir à cet après ?


Je l'ignore encore aujourd'hui mais je sais que nous ne reculerons plus, parce
que notre dignité en vaut la peine !
Le "après" est à portée de main, il est juste là... Il attend juste le moment
opportun... J'y crois mais contrairement à il y a 4 semaines, je ne le vois pas
comme un conte de fée... Je sais que ça sera dur, je sais que ça sera long, je
sais que ça ne sera pas tous les jours rose ! Ca ressemblera à la VIE ! avec
ses hauts et ses bas... Ca sera la VIE !

Nous le méritons et nous en sommes capables !

Dignes jusqu'au bout !