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Néolithique

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CNRS EDITIONS

La révolution néolithique dans le monde
Sous la direction de Jean-Paul Demoule

La révolution néolithique dans le monde

Sous la direction de Jean-Paul Demoule

La révolution néolithique dans le monde

CNRS ÉDITIONS
15, rue Malebranche - 75005 Paris

Les textes rassemblés dans cet ouvrage sont issus du colloque « La révolution néolithique dans le monde. Aux origines de l’emprise humaine sur le vivant » organisé par l’Institut national de recherches archéologiques préventives et la Cité des sciences et de l’industrie, du 2 au 4 octobre 2008. Que soient ici remerciés, pour la Cité des sciences et de l’industrie, François d’Aubert, alors président, et Guillaume Boudy, alors directeur général, Rolland Schaer, Bénédicte de Baritault et Chantal Hatchiguian ; pour l’Inrap, Nicole Pot, directrice générale de 2004 à 2009, Paul Salmona, Sylvie Nesta et toute l’équipe de la direction du développement culturel et de la communication ; Armelle Clorennec pour la coordination éditoriale, Anna Tadini, Anne Chapoutot, Sandra Lumbroso pour leur travail éditorial, Patrice Ghirardi pour la traduction et Simon Robert, de CNRS Editions, pour le suivi éditorial.

© CNRS ÉDITIONS, Paris, 2009 ISBN : 978-2-271-06914-6

Préface
La première mondialisation
Malgré son importance, la révolution néolithique n’appartient pas à notre « roman national ». Jules Michelet ne lui consacre pas une ligne dans son Histoire de France, entreprise après les journées de juillet 1830, qui s’ouvre avec les Celtes et les Ibères. Encore balbutiante, la science archéologique n’a pas fourni au grand historien républicain les « archives du sol » qui lui auraient permis de déceler, au Néolithique déjà, les prémisses d’une césure encore pertinente entre une France du Nord – « rubanée » – colonisée progressivement par le Danube et le Rhin, et une France « cardiale » au Sud, abordée par les colons néolithiques à partir de rivages de la Méditerranée. Le Néolithique est pourtant un moment fondateur : il va définir les premiers traits de la France rurale, dont certaines caractéristiques se maintiendront dans le paysage jusqu’aux grands remembrements de l’après-guerre. Mais la fresque de Michelet, conforme au savoir de son temps, laissera une empreinte rémanente dans l’historiographie nationale, qui ne débute encore le plus souvent qu’avec la conquête romaine ou la fin de l’Empire. Et nombre d’histoires modernes font encore l’impasse sur cette première France agricole inventée par les fermiers du Néolithique1. De fait, la révolution néolithique ne peut s’appréhender sans l’archéologie : l’archéologie aérienne puis l’archéologie préventive, dans les dernières décennies, ont livré un très grand nombre de données. Ainsi, tout récemment, les diagnostics du canal Seine-Nord Europe, à Marquion, ont mis au jour cinq fermes du Néolithique. Il en va ainsi sur les très nombreux chantiers archéologiques menés sur de grands linéaires ou sur de grandes surfaces, que permet désormais l’archéologie préventive. L’étude de ces bâtiments de terre, de paille et de bois, dont ne subsistent que les trous de poteau et les fossés comblés n’ajoutera pas seulement quelques pages à l’histoire érudite de ce canton du Pas-de-Calais. Elle vient enrichir la connaissance de l’un des plus vastes mouvements démographiques, écono1. Voir la récente Histoire de France – Un regard neuf sur le passé, en treize tomes, publiée par les éditions Belin, sous la direction de Joël Cornette, qui débute encore avec le baptême de Clovis !

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miques, technologiques et culturels qu’ait connu l’Humanité, au cours duquel les hommes vont progressivement sur tous les continents – sous des formes dont la diversité, l’inventivité technologique et la simultanéité géographique surprend –, s’assurer la maîtrise du vivant animal et végétal. La néolithisation ne s’appréhende qu’à une vaste échelle : elle oblige à pousser les recherches sur le Néolithique européen jusqu’aux monts du Zagros, aux confins de l’Irak et de l’Iran ; elle exige de comparer des phénomènes concomitants en Europe, en Asie, en Océanie et en Amérique ; elle contraint à penser dans des cadres qui dépassent les frontières nationales. L’étude de ce vaste phénomène résonne aussi avec les questions les plus actuelles. La néolithisation est la première étape de l’anthropisation systématique de nos écosystèmes : à ce titre, la réflexion actuelle sur le devenir de l’Homme dans la nature, et sur les ressources qu’elle peut – ou ne peut pas – lui apporter, devrait aussi trouver son fondement dans son étude. C’est un mouvement de migrations planétaires qui peut apparaître comme la « répétition » des mouvements démographiques que connaîtra notre planète si le climat change radicalement dans les décennies à venir. C’est, enfin, un moment déterminant dans l’histoire du vivant : les hommes du Néolithique, volontairement ou involontairement, en ont été les premiers manipulateurs, transformant le redoutable aurochs en généreuse vache laitière et le frêle théosinte en vigoureux maïs. C’est dans la profondeur de leurs expériences, débutant près de 10 000 ans avant notre ère, que l’on doit inscrire la recherche sur les organismes génétiquement modifiés et que l’on peut éclairer la décision politique sur leur usage, pour ne prendre que cet exemple brûlant. On le voit, les éphémères tracés fluorescents, dus aux archéologues de l’Inrap pour marquer le contour des fermes rubanées sur le fertile sol de lœss de la plaine betteravière de Marquion, ne nous disent pas seulement : « Ici vécurent les premiers fermiers du Pas-de-Calais ». Et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage que réunir des chercheurs de tous les continents pour dresser un état de la connaissance sur de la révolution néolithique dans le monde. Jean-Paul Jacob Président de l’Inrap

Introduction
Jean-Paul Demoule*

La révolution néolithique dans le monde
L’archéologie n’est pas seulement une discipline d’érudition, pas plus qu’elle n’est seulement une activité de rêve ou de passion. Elle est aussi le lieu de nos interrogations les plus actuelles et elle permet, ainsi que l’indiquait le titre d’un colloque précédemment organisé par l’Inrap au Centre Pompidou, de réfléchir sur « l’avenir du passé » [Demoule et Stiegler 2008]. La crise mondiale que connaissent entre autres aussi bien notre environnement – qui n’est plus naturel depuis longtemps – que notre système financier est une occasion supplémentaire de regarder et de chercher à comprendre la longue trajectoire de l’humanité, avec ses logiques et ses choix successifs. En 1964, le grand préhistorien français André Leroi-Gourhan écrivait à propos de l’actuel Homo sapiens, c’est-à-dire vous et moi : « Son économie reste celle d’un mammifère hautement prédateur même après le passage à l’agriculture et à l’élevage. À partir de ce point, l’organisme collectif devient prépondérant de manière de plus en plus impérative et l’homme devient l’instrument d’une ascension techno-économique à laquelle il prête ses idées et ses bras. De la sorte, la société humaine devient la principale consommatrice d’hommes, sous toutes les formes, par la violence ou le travail. L’homme y gagne d’assurer progressivement une prise de possession du monde naturel qui doit, si l’on projette dans le futur les termes techno-économiques de l’actuel, se terminer par une victoire
* Université Paris I-Sorbonne

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Introduction

totale, la dernière poche de pétrole vidée pour cuire la dernière poignée d’herbe mangée avec le dernier rat » [Leroi-Gourhan 1964, p. 260]. En 1964, en plein milieu des Trente Glorieuses, alors que Jean Rostand prédisait pour bientôt la fabrication d’un surhomme biologique, que l’espace et la Lune étaient en train d’être conquis et que les maladies devaient être définitivement éradiquées, la phrase de Leroi-Gourhan sonnait comme un paradoxe, sinon une boutade. Elle est devenue une banalité. Le créateur du concept de « révolution néolithique », l’archéologue marxiste australien Gordon Childe, avait considéré dans les années 1930 que l’invention de l’agriculture et de l’élevage avait fait passer l’humanité d’une économie de prédation (food gathering) – comme il y a des animaux prédateurs – à une économie de production (food producing). Nous savons aujourd’hui que cette « production » n’est en fait qu’une « prédation » sur une très grande échelle, dont les conséquences à long terme ne sont ni connues ni, encore moins, maîtrisées.

UNE RÉVOLUTION MONDIALE
Que l’humanité vive de l’agriculture et de l’élevage est à la fois une évidence et une énigme. Évidence, parce que nous ne pouvons concevoir d’autre mode de vie et que 99 % de l’alimentation humaine en provient. Mais aussi énigme originelle, si l’on regarde à nouveau l’histoire. Car seul un petit nombre de groupes humains ont choisi, sur la planète, de domestiquer les animaux et les plantes. D’autres, à environnement naturel comparable, n’ont pas fait ce choix – et nous verrons ici l’exemple paradoxal du Japon, où des chasseurs-cueilleurs sédentaires, qui construisaient des maisons imposantes et fabriquaient une poterie de haute qualité, ont maintenu à l’identique leur mode de vie pendant plus de dix millénaires, alors que l’agriculture avait déjà largement gagné le continent asiatique. À cette énigme, il n’y a pas de réponse simple. C’est pourquoi ce volume se propose de balayer l’ensemble, ou du moins une grande partie, des problématiques liées à la révolution néolithique avec le concours de chercheurs de pointe, de rang international et de différents pays, y compris lorsqu’ils exposent des points de vue différents, voire opposés. Et, comme nous

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nous trouvons en France, nous présentons aussi, pour chacune des grandes thématiques retenues, avec les contributions de Françoise Bostyn, Lamys Hachem, Anne Augereau, Stéphane Hinguant et Christine Boujot, l’état le plus actuel des connaissances archéologiques dans notre pays – connaissances issues désormais pour l’essentiel de l’archéologie préventive, préalable aux grands travaux d’aménagement. Car, si l’humanité érode fortement son environnement naturel, elle détruit dans le même temps, de manière liée et irrémédiable, son patrimoine archéologique. L’agriculture mécanisée est d’ailleurs l’une des causes majeures, même si elle est moins visible, de la lente et continuelle érosion des sites archéologiques. Tous les continents n’ont pas eu la même histoire. Mais il est au moins une coïncidence troublante, l’apparition presque simultanée, en plusieurs points du monde et sans lien les uns avec les autres, de l’agriculture et de l’élevage, entre 10 000 et 5 000 ans avant notre ère – alors même que l’homme anatomiquement moderne existait sans doute depuis au moins 100 000 ans. Mais c’était aussi la première fois, depuis son émergence, qu’il bénéficiait des conditions climatiques favorables de l’actuelle période interglaciaire, commencée il y a environ 12 000 ans. En parcourant les différentes régions du monde, du Proche-Orient à l’Amérique, de la Chine à l’Afrique, de l’Europe au Japon et, en Europe, de la Grèce à la France, nous verrons à la fois les ressemblances et les différences dans les contributions de Augustin Holl, Laurent Nespoulous, Olivier Aurenche, Li Liu et Karen Stothert. Ressemblances, car là où une plante aux propriétés alimentaires importantes s’est imposée, telle que le riz, le blé, le millet, le maïs ou le sorgho, sa domestication s’est rapidement traduite par un boom démographique remarquable et par la colonisation ou l’absorption, de proche en proche, de tous les groupes de chasseurs-cueilleurs environnants. Différences, car toutes ces plantes ne se traitent pas de la même manière, et André-Georges Haudricourt avait comparé en son temps [1962] le traitement brutal et direct du blé ou du mouton en Occident au traitement plus souple et indirect des tubercules et du buffle en Asie – avec les deux visions du monde opposées des uns et des autres, le dualisme occidental d’une part et les conceptions asiatiques plus monistes, où l’homme est davantage immergé dans le cosmos. Différences aussi, car les animaux domestiques ont joué un rôle majeur en Occident, mineur dans les Amériques. Et toutes les domestications, nous le verrons, ne se ressemblent pas. Entre la vache normande d’un côté et le

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Introduction

tigre du Bengale à l’autre extrémité, il y a bien des intermédiaires et des nuances entre le domestique et le sauvage. Que l’on pense par exemple à l’abeille, ou encore au chat dit domestique. De fait, il n’y a plus vraiment d’animaux sauvages, les derniers étant regroupés, soignés et contrôlés dans des réserves dites naturelles, ou tout le moins surveillés, recensés, au besoin réintroduits, voire munis de balises. Il y a peu d’espèces consommables par l’homme qui ne soient pas élevées, même sommairement – thons dans des cages en haute mer, élans, bisons, sangliers ou alligators dans des fermes, entre autres. Quant aux domestications anciennes, nous verrons leur variété, pas toujours alimentaire, comme, dans les Amériques, la gomme à mâcher, le tabac, les psychotropes, le coton, les plantes médicinales. Le plus ancien animal domestique connu fut le chien, à partir du loup, par des groupes de chasseurs-cueilleurs en plusieurs points du monde, et plus par association d’intérêts entre hommes et loups que pour des finalités alimentaires. Finalement, la notion de domestication ne cesse de s’élargir, de se transformer, quitte à s’éloigner de son sens traditionnel et à poser de nouvelles questions, comme nous le montrent en particulier Jean-Pierre Digard, Jean-Denis Vigne, Marcel Mazoyer ou François Sigaut.

POURQUOI ?
L’apparition du Néolithique dans les différentes régions du monde résulte d’une alchimie encore imparfaitement comprise. L’environnement en est certes une condition nécessaire, et les relations entre l’homme et son environnement n’ont jamais été aussi actuelles, comme le rappelle ici Jean-François Berger. Mais il revient à l’archéologie de faire la part des facteurs culturels et idéologiques, de ce que l’on appelle faute de mieux des « choix », pistes auxquelles, là encore à la suite d’André Leroi-Gourhan, la recherche française, avec ce que l’on nomme la « technologie culturelle », à l’interaction de l’anthropologie sociale et de l’archéologie, a apporté des contributions notables. Il faut certes un environnement favorable et des espèces domesticables (toutes ne le sont pas) ; mais un environnement trop favorable n’incite pas nécessairement à inventer l’agriculture et l’élevage, activités qui, si elles assurent une plus

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grande sécurité alimentaire, sont aussi très consommatrices en temps et en énergie. L’une des conséquences les plus essentielles de la révolution néolithique est la poussée démographique qu’elle engendre chez les populations qui l’ont adoptée. Les populations d’agriculteurs sont, nous enseigne l’ethnologie, au moins trois fois plus fécondes. Ce sont ces conséquences que montrent les contributions de Peter Bellwood, Jean-Pierre Bocquet-Appel, Alicia Sanchez-Mazas et André Langaney, avec les apports nouveaux et encore en progression de la génétique et de la démographie. La diffusion de l’agriculture est souvent mise en relation avec celle des langues – une diffusion qui aurait pris parfois, selon certains chercheurs et dans sa version la plus extrême, la forme du célèbre arbre de toutes les langues du monde et de tous les gènes du monde. C’est pourquoi nous avons demandé aussi à Sylvain Auroux d’apporter une mise en garde quant aux limites de certaines de ces théories, même très médiatisées. Cette diffusion, par colonisation ou acculturation, de l’agriculture pose évidemment la question des relations entre les agriculteurs néolithiques et les chasseurs-cueilleurs indigènes – ceux que l’on appelle les Mésolithiques en Europe. Chaque génération scientifique s’efforce souvent d’affirmer le contraire de celle qui l’a précédée. Il est ainsi de mode, de nos jours, au moins en Europe occidentale, d’exagérer le rôle historique des chasseurs-cueilleurs dans l’émergence du Néolithique, sans doute au nom, initiative louable, d’une vision non colonisatrice de l’histoire. Grégor Marchand et Catherine Perlès nous donnent leur point de vue, nuancé, sur cette question, au moins pour l’Europe. Que l’idéologie ait joué un rôle fondamental dans l’émergence de la révolution néolithique, nul ne le nie. C’était d’ailleurs la thèse du regretté Jacques Cauvin, que cette révolution économique ait été précédée, sinon provoquée, par ce qu’il a appelé une « révolution des symboles ». Il est vrai que l’hypothèse était dans l’air du temps. Après les modèles économiques et environnementaux des années 1960-1970, l’arrivée du post-modernisme dans les sciences humaines et sociales des années 1980 a mis l’accent sur ces facteurs idéologiques, d’une manière parfois intéressante, souvent excessive, pour ces raisons de pouvoir scientifique générationnel que nous évoquions plus haut – et jusqu’à aboutir à un relativisme susceptible d’exclure de fait la raison même de la démarche scientifique. L’Europe continentale y a mieux résisté que le monde anglo-saxon, et il semble que nous arrivions maintenant à des conceptions plus équilibrées.

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Introduction

DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
Cette question des interactions entre société et idéologie est abordée ici notamment par Anick Coudart, Maurice Godelier et moi-même. L’émergence du Néolithique s’est en effet accompagnée d’une intense activité de productions représentatives, dont l’archéologie retrouve le foisonnement d’images nouvelles. Si Çatal Höyük et ses fresques sont connus depuis les années 1960, Harald Hauptmann nous présente ici les célèbres sanctuaires turcs de Göbekli, Nevali Çorı et Urfa, avec leurs stèles en pierre et leurs statues monumentales, qui appartiennent aux découvertes les plus spectaculaires, et les plus inattendues, de l’archéologie de ces dernières décennies. Dans la sphère de l’idéologie, le Néolithique pose une autre question fondamentale, avec l’apparition des premières inégalités sociales, parfaitement datables par l’archéologie. L’émergence de ces inégalités, qui n’ont fait que s’accroître depuis lors, constitue une seconde révolution à l’intérieur du Néolithique. S’agit-il d’une fatalité liée au système économique, ou bien à la nature humaine elle-même par une sorte de « loi naturelle », et quel est précisément le rôle des manipulations idéologiques dans cette apparition ? Les modèles classiques de la surproduction s’accompagnent désormais d’un regard plus attentif aux nouveaux systèmes de représentation liés à ces inégalités croissantes. Le mégalithisme en est par exemple, en Europe mais aussi ailleurs, l’une des manifestations les plus spectaculaires. Il a fallu, de la part des dominants, des capacités de persuasion afin de faire élever ces monuments gigantesques (sans parler, plus tard, des pyramides d’Égypte ou des Mayas, ou encore de nos cathédrales), pour lesquelles la force brute n’aurait pas été durablement efficace. C’est leur aptitude à manipuler l’imaginaire des dominés, certainement avec une entière bonne foi, qui a sans doute permis d’asseoir le pouvoir émergent des dominants. Mais la mise en place de ces conditions d’apparition n’épuise pas toute la question de l’inégalité. La « servitude volontaire » des dominés face aux dominants, mise en exergue dès le XVIe siècle par Étienne de La Boétie, en reste l’une des énigmes. De fait, de manière plus ou moins rapide, tous les foyers de néolithisation ont débouché sur des systèmes inégalitaires, et finalement des sociétés urbaines et étatisées. Dix millénaires après les premières sociétés néolithiques avérées, qu’en est-il aujourd’hui ? Nous proposons, pour finir, quelques pistes. Roland

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Schaer rappelle que, dans les mythologies de nos sociétés occidentales, l’invention de l’agriculture et de l’élevage n’est pas vraiment pensée et vécue comme une conquête civilisatrice et libératrice, mais plutôt comme la conséquence d’une faute. Si l’agriculture a permis à ses détenteurs d’éliminer définitivement de la planète les chasseurs-cueilleurs, ce fut au prix de plusieurs lourdes conséquences : d’une part, une démographie galopante que nous sommes désormais incapables de contrôler ; d’autre part, un allongement considérable de la journée de travail (bien supérieure, en moyenne, chez les agriculteurs à ce qu’elle était chez les chasseurscueilleurs) ; et enfin, de par les concentrations humaines qui en sont résultées, un développement de la violence et des inégalités, entre sociétés humaines mais aussi, et au moins autant, à l’intérieur de chaque société humaine.

L’ARCHÉOLOGIE, SCIENCE D’AVENIR
Fallait-il donc inventer l’agriculture ? C’est le titre, certes un peu provocateur, que nous avions failli donner à ce volume et au colloque qui l’a précédé. Nous ne l’avons pas fait, non seulement pour ne pas mécontenter nos amis exploitants agricoles et leurs puissantes organisations, mais surtout parce que la question n’a aucun sens, qu’elle est purement rhétorique. De fait, l’agriculture existe et nous nourrit. Mais elle le fait mal, quantitativement (puisqu’une grande partie de l’humanité reste sous-alimentée) et qualitativement, comme nous en avons, avec le fameux concept de « malbouffe », progressivement pris conscience. Cela est-il une fatalité, de même que l’on nous enseignait jusqu’à la crise financière de l’année 2008 que le libéralisme économique était l’horizon indépassable de l’histoire humaine voire, a-t-on dit au moment de la chute du mur de Berlin, la fin de l’histoire tout court ? Si la connaissance du passé est indispensable à la construction du futur, le Néolithique a introduit les premières manipulations génétiques, y compris, d’une certaine manière, sur l’homme lui-même, en modifiant considérablement son mode de vie. Il a aussi, comme le montre la contribution de Dominique Lestel, singulièrement modifié nos relations aux animaux, et il continue de le faire. On peut en définitive s’interroger sur le

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Introduction

futur, avec l’abolition des frontières au sein du vivant, et entre le vivant et l’artificiel, pour se demander, là encore, s’il y a une fatalité dans ces évolutions des sciences et des techniques, ou si les sociétés humaines peuvent reprendre leur destin en main ; s’il y a, pour le dire autrement, une « servitude volontaire » de l’humanité devant les techniques et les systèmes sociaux qui les accompagnent. Les techniques, dans tous les cas, ne sauraient être indépendantes des systèmes sociaux qui les produisent. La réponse à toutes ces questions ne viendra pas seulement des scientifiques, mais de la société tout entière, à condition cependant que les scientifiques aient pris, jusqu’au bout, leurs responsabilité – c’est ce que nous rappelle Jean Guilaine dans la conclusion générale de ce volume. C’est donc à des débats graves, et qui nous concernent tous, que l’archéologie, et les sciences qui collaborent avec elle, nous introduisent ici. Nous y sommes souvent loin du plaisir de la découverte archéologique, loin de la tombe de Toutankhamon ou d’Indiana Jones – mais Freud, on le sait, portait le plus grand intérêt à l’archéologie, comme l’a rappelé une récente exposition du musée Rodin. Il y a longtemps eu une certaine surdité des élites françaises envers l’archéologie, du moins envers celle qui se pratiquait ailleurs qu’à Rome, en Grèce ou en Orient. La construction d’une archéologie préventive en France s’est effectuée non sans mal – et, aujourd’hui encore, elle ne reste pas à l’abri de menaces. C’est à l’ensemble des citoyens de comprendre maintenant les enjeux de cette science et d’en tirer toutes les leçons, pour le présent et pour l’avenir.

Références bibliographiques DEMOULE J.-P. et STIEGLER B. dir. (2008), L’Avenir du passé : modernité de l’archéologie [actes du colloque du Centre Georges-Pompidou, novembre 2006], Paris, La Découverte. LEROI-GOURHAN A. (1964), Le Geste et la parole, I : Techniques et langage, Paris, Albin Michel. HAUDRICOURT A.-G. (1962), « Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui », L’Homme, 2-1, p. 40-50.

PREMIÈRE PARTIE

Émergence du Néolithique

Le contre-exemple Jômon au Japon
Laurent Nespoulous* Évoquer, en s’appuyant sur la préhistoire de l’archipel japonais, l’idée d’un contre-exemple au principe des néolithisations du monde, et ce au sein d’un ensemble de contributions ayant ces dernières pour objet principal, peut apparaître comme sensiblement provocateur. Il convient donc de préciser d’emblée notre propos. Le terme Jômon désigne, en japonais, le fait de décorer la poterie au moyen d’impressions de cordelettes avant la cuisson (fig. 1). D’après la chronologie actuelle, la période marquée par cette poterie s’inscrit dans un intervalle courant de la fin du Tardiglaciaire, il y a près de 12 000 ans, jusqu’au milieu du I millénaire avant notre ère. Il s’agit donc d’une civilisation connaissant la poterie bien avant l’agriculture et également, semblerait-il, peu avant la sédentarisation.
er

Phases du Jômon Jômon initial (sôsôki 草創期) Jômon archaïque (sôki 早期) Jômon ancien (zenki 前期) Jômon moyen (chûki 中期) Jômon récent (kôki 後期) Jômon final (banki 晩期)

Datation Du XIe à la fin du IXe millénaire De la fin du VIIIe à la fin du Ve millénaire IVe millénaire IIIe millénaire IIe millénaire Première moitié du Ier millénaire

Tableau 1 : Chronologie de la période Jômon.

* Institut national des langues et civilisations orientales, Paris

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Émergence du Néolithique

Figure 1 : Typochronologie régionale de la poterie Jômon

Le contre-exemple Jômon au Japon

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[d’après Teshigawara 2003, p. 12-13].

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Émergence du Néolithique

Nous empruntons l’idée d’un contre-exemple aux sociétés néolithiques à Jean-Paul Demoule, qui définissait, dans une contribution de 2004 [Demoule 2004], la culture Jômon comme une civilisation post-glaciaire, produisant de la poterie et présentant certaines des caractéristiques économiques propres aux économies mésolithiques « aquatiques », c’est-à-dire vivant et tirant en grande partie leur subsistance des ressources maritimes. L’archipel japonais présente notamment une concentration tout à fait remarquable d’amas coquilliers déposés sur des milliers d’années. Cette activité aquatique marque la sédentarisation des groupes dans l’archipel, et l’on trouve à une date aussi haute que les plus anciens amas coquilliers du Jômon archaïque les traces des premières habitations de la préhistoire japonaise. Cet habitat connaît ses plus fortes concentrations dans des sites comme celui de San.nai Maruyama, 3 000 ans avant notre ère, dans le nord-est de l’archipel, avec des regroupements de bâtiments pouvant atteindre les six cents unités [MNHJ 2001]. Jean-Paul Demoule insistait déjà sur le fait que les sociétés du Jômon avaient longtemps existé sans évoluer vers un modèle de production de subsistance, du fait qu’elles avaient été « laissées », en quelque sorte, à ellesmêmes, en dehors des grands centres de néolithisation de l’Asie de l’Est. C’est de ce point de vue, en effet, que Jômon constitue déjà un contre-exemple : poterie, sédentarité, habitat relativement complexe, mais pas d’agriculture. À l’échelle de l’Asie de l’Est, l’archipel japonais n’a connu l’agriculture que relativement tard, sous la variante d’un système de production centré sur la riziculture irriguée. Sur le continent, la riziculture aurait commencé, en aval du Yangzi (Yang Tsé), vers 6000 avant notre ère, pour atteindre les berges sud du Huanghe (fleuve Jaune), vers -3000. Les premières cultures céréalières, orge et millet, se sont développées le long et au nord du fleuve Jaune entre -6000 et -2000 [Nakamura 2005]. Ce fut ensuite au tour de la péninsule Coréenne, autour de 1000 avant notre ère, ainsi que des territoires du Nord, dont la chronologie n’est pas encore tout à fait certaine. Au Japon, il faut attendre au moins la fin du VIe siècle avant notre ère, dans le nord de Kyûshû, pour voir se développer la culture Yayoi, qui marque le point de départ du phénomène agraire dans l’archipel. Ce n’est qu’au IIIe siècle avant notre ère qu’il devient possible de considérer que l’archipel, dans sa globalité, a connu ces nouvelles modalités économiques, à l’exclusion de Hokkaidô, tout au nord-est, et de l’archipel des Ryûkyû (Okinawa), tout au sud-ouest.

Le contre-exemple Jômon au Japon

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JÔMON
Jômon vient se placer dans un champ économique fondamentalement différent des processus à l’œuvre sur le continent. Vue sous l’angle de son évolution, la période Jômon représente un intervalle de temps très vaste : près de 10 000 ans. Ce qui, bien sûr, a laissé à ces sociétés le temps d’évoluer et de donner naissance à des expressions régionales marquées. Du premier Jômon jusqu’au début du Jômon récent, l’est de l’archipel, qui est la région la plus densément concernée par cette culture Jômon, montre ainsi les signes d’une activité toujours plus concentrée. Le premier moment de cette évolution concerne la formation de l’outillage Jômon. C’est en effet à cette époque que l’on passe d’un armement de piques et de sagaies à un armement composé majoritairement d’arcs et de flèches (fig. 2). Cette évolution se fait conjointement à celle du milieu (adaptation à une nouvelle faune), lequel évolue peu à peu d’une végétation tardiglaciaire vers la grande forêt qui se met en place avec le réchauffement climatique de l’Holocène. Pour aucun moment des millénaires qui constituent le Jômon, nous nous ne disposons d’outils attestant une quelconque activité agraire : pas de bêche, de houe ni d’araire, pas non plus de couteau à moissonner. Très tôt, en revanche, au Jômon archaïque, on voit apparaître la poterie (nombreux pots de cuisson) et un outillage de meules servant à concasser les glands et les marrons qui abondent dans le nouveau couvert forestier de l’archipel. Un riche outillage pour la pêche achève de témoigner de l’adaptation des sociétés humaines à leur milieu [Teshigawara 1998 ; id. 2003]. Les phases archaïque et ancienne du Jômon sont celles où s’installent et se généralisent ces assemblages technologiques. La phase ancienne et la première moitié de la phase moyenne du Jômon correspondent à un pic climatique particulièrement favorable : l’« Optimum climatique de l’Holocène », une période où les températures étaient, en moyenne, de 4 degrés plus élevées qu’actuellement, autorisant une prédation systématique sur un milieu particulièrement riche. Avec la fin de la phase ancienne, c’est un « autre Jômon » qui se met en place dans certains endroits du centre, de l’est et du nord-est de l’archipel. Les bonnes conditions environnementales de ces régions, ainsi que la séden-

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Émergence du Néolithique

pointes

arc

Figure 2 : Évolution de l’outillage, de la fin du Paléolithique jusqu’à la période Jômon [d’après Teshigawara 1998, p. 26 et 33].

Le contre-exemple Jômon au Japon

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tarité affirmée de nombreuses communautés du Jômon, semblent avoir eu des conséquences importantes sur le plan démographique, donnant naissance à de grands sites d’habitats groupés comme celui de San.nai Maruyama, au nord-est de Honshû, et laissant percevoir une organisation « villageoise » de la vie quotidienne de ces sociétés sans agriculture. C’est à cette époque que se développe l’ensilage du fruit des collectes forestières : glands, noix et marrons (fig. 3).

Figure 3 : Type de bâtiment le plus imposant de San.nai Maruyama : cette « long house » présente les traces d’une activité domestique faite en commun ainsi que d’un plancher surélevé sur lequel étaient stocké des vivres tirés de la collecte (glands, châtaignes, etc.).

Mais Jômon doit également être considéré du point de vue de ses variations, et certainement pas selon un axe linéaire d’évolution. Afin de le restituer le plus fidèlement possible, il convient de l’envisager sous l’angle des variations géographiques d’une part, car l’archipel, sur ses plus de 2 000 kilomètres de longueur du sud-ouest au nord-est, dessine une grande variété d’espaces, et sous l’angle des variations climatiques d’autre part, lesquelles viennent renforcer les écarts de la géographie dans bien des régions et ont pour conséquence que l’Est est foncièrement « plus riche » que l’Ouest, avec sa forêt de lauriers dominante (fig. 4). Les variations du climat ont eu un impact déterminant puisque entre le début de l’Holocène et son pic climatique, survenu il y a six mille ans,

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Figure 4 : L’évolution du climat dans les îles principales de l’archipel japonais, de la glaciation du Würm jusqu’à nos jours [d’après Fujio 2002, p. 70].

le réchauffement a entraîné une avancée des mers sur les terres de 60 kilomètres, avec une hausse maximale du niveau de la mer de 6 mètres dans la « mer » d’Ariake, à Kyûshû. C’est dans ce contexte que se sont développés les grands amas coquilliers de l’archipel [Fukusawa et al. 1999 ; Fujio 2002]. Après une période de relative stabilité des côtes, c’est ensuite une régression, liée cette fois au refroidissement climatique, qui vient marquer le milieu du Jômon moyen, entre la seconde moitié du IVe millénaire et la première moitié du IIIe millénaire. En huit cents ans, les eaux se retirent de 30 kilomètres, provoquant une forte déstabilisation des groupes qui s’étaient fixés durant la période précédente. Dans la région de Tôkyô, les mers régressent de 1 mètre, jusqu’à une hauteur de 1 mètre au-dessus de leur niveau actuel. Le cas de la baie de Tôkyô est à cet égard exemplaire, puisque c’est là que se concentrent la majorité des amas coquilliers de l’archipel. La

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« fuite » de la côte (plus de 30 mètres par an en moyenne dans les endroits les plus éloignés de la baie) fait disparaître de nombreux sites d’habitat. Il faut attendre le retour d’une relative stabilité, et la constitution d’un couvert forestier sur les nouvelles terres, pour voir se réinstaurer une relative prospérité. L’économie semble alors se tourner vers la forêt, et l’on voit apparaître, au Jômon récent, des sites de traitement de masse des marrons, lesquels sont trempés avant d’être transformés pour la consommation. Mais jamais Jômon ne retrouvera la densité d’occupation du sol qui a été la sienne entre la fin de la phase ancienne et le milieu de la phase moyenne. Durant le IIe millénaire et jusqu’au début de notre ère environ, le climat continue, quoique plus lentement, à se refroidir, et l’activité humaine à régresser. Jusqu’au milieu du Ier millénaire avant notre ère, on observe une chute massive du nombre de sites d’habitat. À ce stade, on peut légitimement se demander si les sociétés du Jômon n’ont pas évolué vers une nouvelle forme de nomadisme. Quoi qu’il en soit, le Ier millénaire est marqué par une nette raréfaction des traces attribuables à l’activité du Jômon.

UNE ÉCONOMIE DE SUBSISTANCE D’UNE NATURE PARTICULIÈRE
Dans le tableau un peu simpliste que nous venons de dresser, ce qui restitue au « cas Jômon » son intérêt et sa relative complexité tient à la nature de son économie de subsistance. Le fait de se fixer dans une niche écologique déterminée a eu pour effet de rendre les groupes humains toujours plus aptes à tirer profit de leur environnement, et ce parfois même au-delà des capacités de ce dernier. L’outillage des groupes du Jômon, ainsi que leur habitat dans l’est de l’archipel entre le Jômon moyen et récent, montrent qu’ils ont été capables de mettre au point des logiques de prédation systématiques, ce qui impliquait une conception collective et concentrée du travail. En outre – mais cela découle sans doute de cette implication de l’homme dans son milieu –, on perçoit l’existence de pratiques sélectives qui ont eu pour effet de favoriser l’épanouissement de certaines plantes importantes à l’économie des sociétés du Jômon. L’exemple le plus probant en est sans

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doute la constitution d’une « forêt » de châtaigniers autour des sites les plus densément peuplés de l’est de l’archipel. Enfin, il est dorénavant établi qu’au moins à partir de la fin du Jômon ancien, certaines plantes domestiquées ayant pour origine le continent étaient connues et cultivées dans l’archipel. Dans ce contexte, il devient légitime de se demander si le Jômon est bien le si fameux contre-exemple à la néolithisation que nous entendions présenter. Loin d’être muettes, l’archéologie et les analyses paléobotaniques laissent clairement voir que l’archipel est resté en contact régulier avec le continent et semble avoir réagi à l’apparition d’espèces végétales domestiques ; elles fournissent des preuves indiscutables de la présence d’espèces domestiques consommées, et donc probablement cultivées, dans l’archipel à partir du Jômon ancien, mais surtout moyen et récent. Il faut également remarquer que ce sont souvent les mêmes sites et les mêmes régions qui reviennent, durant les phases anciennes et récentes, dans l’Est, et durant les phases récente et finale, dans l’Ouest : Tsurune pour le Jômon moyen dans le département de Gifu (Perilla, Vigna radiata, orge), San.nai Maruyama dans le département d’Aomori et des sites qui lui sont proches comme Tomi no sawa, Kosan.nai ou encore Kazahari (Vigna radiata, « salsifis », chanvre, panic, Perilla, calebasse), Tsushima Okadai dans le département d’Okayama (Vigna angularis, riz, calebasse, melon), Shika dans le département de Fukuoka (Vigna angularis, orge, Echinochloa esculenta, calebasse), Usujiri à Hokkaidô (Echinochloa esculenta, Setaria italica Beauvois), Torihama à Tottori (Vigna radiata, Perilla, colza, calebasse), Shinpukuji dans le département de Saitama (Vigna radiata, sarrasin, calebasse, melon). Si le riz est la dernière espèce à être entrée dans l’éventail des « connaissances botaniques » des groupes Jômon, d’autres plantes avant lui sont beaucoup mieux documentées. Il s’agit par exemple des Fabacées (Vigna radiata et V. angularis) qui, dans les prélèvements positifs en plantes domestiquées, sont de loin les deux occurrences les plus répandues depuis la phase ancienne ; de l’orge, connue dès la phase moyenne du Jômon ; du millet (Echinochloa esculenta), bien documenté dans les régions les plus au nord dès la phase ancienne ; ainsi que de la calebasse qui, cas exceptionnel, semble même avoir été connue dès le Jômon archaïque. Il a beau y avoir une certaine variété dans la répartition des découvertes

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à l’échelle de l’archipel, ces résultats n’en demeurent pas moins encore très discrets en comparaison du nombre de sites connus – plusieurs milliers – pour les seules phases du Jômon ancien, moyen et récent. Ces plantes sont indiscutablement domestiquées, mais elles ne représentent qu’une très faible part de ce que livrent les analyses paléobotaniques. Comparativement, la présence massive des noix, châtaignes, marrons et glands occupe une place bien plus centrale dans le cadre de l’économie alimentaire jômon. En réalité, seule la répartition des espèces cultivées et le « comportement » discernable dans cette dernière, phase après phase, permettent de proposer une lecture [Nespoulous 2007]. Si nous essayons de dégager des tendances dans l’évolution de la répartition de ces espèces, il s’avère que des céréales comme les différentes variétés de millet apparaissent surtout dans le Nord, peut-être du fait de l’existence d’une route, encore mal connue, de diffusion par le nord depuis le continent. Le riz s’observe avant tout dans l’Ouest, et les plantes les plus retrouvées sont, de loin, les Fabacées et la Perilla. Toutes ces données, prises ensemble, auraient largement de quoi laisser entendre qu’à partir du Jômon ancien au moins, les groupes de l’archipel, chacun avec ses spécificités, ont obéi à un processus de néolithisation, de transition progressive, vers un mode d’économie de production. Toutefois, une analyse plus approfondie prenant en compte les modifications de leur répartition d’une phase à l’autre du Jômon permet d’entrevoir une réalité bien plus nuancée que celle que laisserait supposer une vision d’ensemble. Tout d’abord, il convient d’indiquer que la grande majorité des sites qui présentent ce genre de données étaient en activité durant les phases ancienne, moyenne ainsi que récente du Jômon. Par conséquent, l’apparition d’espèces cultivées durant une phase donnée (présence qui n’est d’ailleurs pas documentée en continu durant toute une phase), puis leur disparition à la phase suivante, souvent sans qu’elles soient remplacées, montrent sans équivoque qu’elles n’étaient pas indispensables à l’économie de subsistance du Jômon. Il y a comme une instabilité dans la « production » qui entoure ces espèces. Par ailleurs, les espèces qui auraient certainement pu le mieux contribuer à la subsistance des groupes du Jômon, comme l’orge, le sarrasin, le millet et le riz, si elles sont attestées, demeurent dans des proportions bien moins significatives que celles des Fabacées et de la Perilla, présentes dans le centre du Japon, lesquelles devaient pourtant connaître un net retrait à la fin du Jômon moyen.

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L’apparition d’espèces domestiques vers la fin du Jômon ancien peut tout à fait laisser envisager l’installation progressive d’une économie de production centrée sur elles, avec des sociétés qui auraient à cette occasion procédé à un recentrage « agricole » progressif de leur mode de subsistance. Néanmoins, la situation, telle qu’elle se présente à San.nai Maruyama, où l’on ne dispose pas pour le Jômon moyen, par exemple, d’échantillons similaires à ceux de sa phase ancienne, laisse penser le contraire. De la même manière, au Jômon moyen, la forte densité de sites présentant Fabacées et Perilla a pu être interprétée comme résultant de la mise en place d’une économie alternative (on peut toutefois douter du caractère indispensable d’une plante « condimentaire » comme la Perilla…) mais, là encore, la phase récente nous fait comprendre qu’il n’en fut rien. Les deux conséquences à tirer nous semblent donc être les suivantes : ou bien il y eut de véritables tentatives (plus ou moins conscientes) visant à s’orienter progressivement vers une économie fondée sur une production de la subsistance, donc vers l’agriculture, lesquelles échouèrent toutes pour des raisons qui nous échappent ; ou bien, plus vraisemblablement, si nous considérons la relative richesse et la prospérité des sociétés Jômon des phases ancienne et récente, un tel processus ne fut jamais réellement mis en œuvre, malgré la connaissance de techniques qui en auraient permis l’application par les sociétés concernées. Il n’est donc pas envisageable, à notre sens, de relever dans cet ensemble de données un processus qui serait celui d’une néolithisation. Certains groupes du Jômon, dans leurs « villages », cultivaient, de manière très secondaire mais attestée, un « jardin ».

LA VÉRITABLE PART D’ORIGINALITÉ
Ce n’est pas que la « trinité » néolithique « sédentarisation, poterie, agriculture » soit ici malmenée qui pose véritablement un problème de lecture. D’autres cas de par le monde ont montré la variabilité de cet assemblage. Les éléments qui font de la longue période Jômon un cas intellectuellement redoutable sont tout autres.

Le contre-exemple Jômon au Japon

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D’une part, il y a l’« économie forestière » très organisée dont font preuve certains groupes de l’est de l’archipel lorsqu’ils parviennent à favoriser, par leur intervention sur le milieu, les espèces qui les intéressent. C’est le cas de la formation de la forêt de châtaigniers, ou de l’organisation qu’implique le traitement (trempage, etc.) en masse des marrons. D’autre part, en plus d’avoir la technologie suffisante, ainsi que la « discipline sociale » qui aurait rendu possible le passage à une agriculture relativement classique, les raisons de changer d’économie n’ont vraiment pas manqué non plus. Il y eut en effet la régression de la mer aux IVe et IIIe millénaires, puis la lente dégradation climatique du IIe millénaire, dont on sait qu’elles eurent l’une comme l’autre des effets sur les sociétés. Les analyses effectuées depuis les années 1990 montrent également que les groupes du Jômon, à la suite du pic de l’Holocène, ont pu exploiter leurs niches écologiques au-delà de leur capacité de régénération. Dans la baie de Tôkyô, par exemple, la nature des mollusques consommés retrouvés dans les amas coquilliers montre que ce sont des individus de plus en plus petits, donc de plus en plus jeunes, qui ont été ramassés. Il y a également le cas, sur la mer du Japon cette fois (site de Mawaki), de cette anse de la péninsule de Noto qui servait à piéger les dauphins. Après avoir concerné des centaines de cétacés à la fin du Jômon ancien, les prises se sont brutalement interrompues au Jômon moyen, alors que l’activité humaine demeurait présente… On a donc l’impression qu’il y a eu une très forte poussée démographique tant que le climat s’est montré favorable, mais que cette poussée s’est muée en pression démographique sur le milieu dès lors que les conditions naturelles ont commencé à se dégrader. Le passage à une économie de production aurait pu remédier à ces difficultés. Si remède il y a eu, de la part des sociétés de l’archipel, il est notamment à rechercher dans la dispersion qui semble avoir frappé le Jômon dans son dernier millier d’années. S’il fallait donc résumer à grands traits l’économie du Jômon, on pourrait dire qu’elle reposait sur le milieu donné, alors qu’une économie de production plus « néolithique » aurait sans doute impliqué une anthropisation beaucoup plus poussée, consistant en de grands abattages. Choix sans doute difficile à faire lorsque, durant des millénaires, une identité s’est construite autour d’un mode de vie en coévolution avec le milieu. En un sens, les humains qui constituent ce vaste ensemble qu’est le Jômon sont passés par une phase de « réinitialisation », avant que de

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Émergence du Néolithique

nouveaux modes de vie et une nouvelle économie venus du continent puissent faire à leur tour leur chemin dans l’archipel, avec la culture Yayoi et la riziculture. La question qui se pose dépasse donc le strict domaine économique : Jômon n’était-il pas, finalement, une société contre le Néolithique ? Contre la néolithisation ?
Références bibliographiques DEMOULE J.-P. (2004), « Aux marges de l’Eurasie : le Japon préhistorique et le paradoxe Jômon », in GUILAINE J. (dir.), Aux marges des grands foyers du Néolithique, périphéries débitrices ou créatrices ?, Paris, Errance, p. 175-202. MUSÉE NATIONAL D’HISTOIRE JAPONAISE KOKURITSU REKISHI MINZOKU HAKUBUTSU-KAN (MNHJ) (2001), Jômon bunka no tobira o hiraku San.nai Maruyama-iseki kara Jômon rettô e の を く、 から へ [Portes ouvertes sur la culture Jômon : du site de San.nai Maruyama vers un archipel de la culture Jômon], Tôkyô. NAKAMURA S. (2005), « Le Riz, le jade et la ville : évolution des sociétés néolithiques du Yangzi », « Le Néolithique : naissance des sociétés complexes », Annales (Histoire, sciences sociales), 60e année, 5, p. 1009-1034. TESHIGAWARA A. (1998), Jômon bunka [La Culture Jômon], Shin Nihon Shinsho , Tôkyô. TESHIGAWARA A. (2003), Jômon no sugao の [Le Vrai Visage du Jômon], Hakuchô-sha , Tôkyô. FUKUSAWA H. (1999) et al., « Kako 10000 nenkan no rikuikikankyô nohensen to shizen saigai-shi » 10000 の の と [Histoire de 10 000 ans de changements climatiques et de catastrophes naturelles], Kokuritsu rekishi minzoku hakubutsukan kenkyû hôkoku [Bulletin du Muséum national d’histoire japonaise], 81, 525 p. FUJIO S. (2002), Jômonjidai ronsô [Débats sur la période Jômon], Kôdansha sensho mechie メチエ, Tôkyô. NESPOULOUS L. (2007), Une histoire de la protohistoire japonaise, de la genèse de l’agriculture à la formation des sociétés archaïques complexes, du Ve millénaire avant notre ère au VIIe siècle de notre ère [thèse de doctorat sous la direction de Macé F. et Demoule J.-P., Institut national des langues et civilisations orientales], Paris.

La néolithisation du Proche-Orient
Olivier Aurenche* Jusqu’au milieu du XXe siècle, le Levant sud était considéré dans le Proche-Orient comme le berceau des cultures néolithiques. Après la mise en évidence du Natoufien par D. Garrod puis par R. Neuville, ce furent les fouilles de Jéricho, dans la vallée du Jourdain, par J. Garstang de 1930 à 1936, puis par K. Kenyon entre 1951 et 1958, qui permirent de préciser les principales étapes du processus de néolithisation avec ses deux grandes phases, le Pre-Pottery Neolithic phase A, communément appelé « PPNA », et le Pre-Pottery Neolithic phase B, ou « PPNB » [Kenyon 1957]. Cette terminologie est toujours en vigueur. La nouveauté venait de la découverte d’une culture inconnue jusqu’alors, développant une architecture spectaculaire (une « tour » et un « rempart ») et possédant une industrie lithique dans laquelle plusieurs outils « nouveaux » (les pointes de flèche) jouaient le rôle de fossiles directeurs. Cette culture ne connaissait pas la céramique (d’où l’appellation « pre-Pottery »), tenue jusqu’alors comme le principal attribut du Néolithique. Les preuves d’une domestication des plantes et des animaux, au moins dans la première phase, n’étaient pas acquises. Au moment même où se déroulaient les fouilles de Jéricho, R. Braidwood tentait de découvrir, à l’autre extrémité du Croissant fertile, dans les contreforts du Zagros (Zagros Hilly Flanks), un autre foyer de néolithisation [Braidwood et Howe 1960]. Si, du point de vue méthodologique, ce projet a fait date, avec l’accent nouveau – au moins dans le Proche-Orient – mis sur les rapports de l’homme avec son environnement (la faune et la flore), ses résultats furent décevants : ce n’était pas non plus dans le Zagros qu’était
* Maison de l’Orient et de la Méditerrannée, Lyon

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Émergence du Néolithique

né le Néolithique. Mais alors, si ni la branche occidentale (Western Wing) ni la branche orientale (Eastern Wing) du Croissant fertile [Kozlowski et Aurenche 2005] n’avaient vu naître le Néolithique, où se trouvait son berceau (fig. 1) ? La réponse allait venir des fouilles entreprises à Çayönü à partir de 1964 par H. Çambel et R. et L. Braidwood. Ces découvertes attiraient l’attention sur une terra incognita, les contreforts, non plus du Zagros, mais du Taurus, et la haute vallée du Tigre. Dans le même temps, et indépendamment, dans la moyenne vallée de l’Euphrate, en Syrie, se déroulaient les fouilles de sauvetage de Mureybet (M. van Loon en 1964-1965, puis J. Cauvin de 1971 à 1974) et de Sheikh Hassan (J. Cauvin en 1976). Par la suite, du côté turc comme du côté syrien, la construction d’autres barrages

Figure 1 : Carte des sites mentionnés dans le texte.

La néolithisation du Proche-Orient

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sur l’Euphrate allait accélérer les découvertes : ce furent successivement, en Turquie, les travaux de Cafer Höyük (J. Cauvin et O. Aurenche de 1979 à 1986), Gritille (M. Voigt de 1981 à 1984) et Nevali Çorı (H. Hauptmann de 1985 à 1991) ; puis, en Syrie, les fouilles de Jerf el Ahmar (D. Stordeur de 1989 à 1993) et celles, toujours en cours depuis 1991, de Dja’de (E. Coqueugniot) et Halula (M. Molist) et, depuis 2000, de Tell Abr (T. Yartah). Sur le Tigre, où l’ampleur des barrages était moindre, ce furent les fouilles de Nemrik en Iraq (S. K. Kozlowski de 1985 à 1989) et de Hallan Çemi en Turquie (M. Rosenberg de 1991 à 1994). En dehors des vallées, dans la haute Djezireh stricto sensu, tant du côté iraqien que du côté turc, on doit mentionner encore respectivement la fouille de Maghzalia (N. Bader de 1977 à 1980) et les travaux de sauvetage conduits à Qermez Dere (T. Watkins de 1986 à 1990) ainsi que, plus récemment, les spectaculaires découvertes effectuées sur le site de Göbekli, toujours en cours de fouille (K. Schmidt depuis 1995). S’y ajoute maintenant, en territoire syrien, à l’ouest de l’Euphrate, le site de Qaramel (R. Mazurowski depuis 1999). On découvrait ainsi progressivement l’existence d’une nouvelle « province culturelle » à cheval sur trois pays actuels, la Turquie, l’Iraq et la Syrie, et précisément située dans la zone de contact entre les deux branches du Croissant fertile, la province levantine (ou Western Wing) et la province mésopotamienne (ou Eastern Wing). Nous avons proposé de donner le nom de « Triangle d’or » à cette région qui couvre les hautes et moyennes vallées du Tigre et de l’Euphrate ainsi que la Djezireh septentrionale [Aurenche et Kozlowski 1999 ; Kozlowski et Aurenche 2005]. Mais ce constat ne suffit pas à expliquer pourquoi les chasseurscueilleurs de cette région ont, entre 9000 et 8000 avant notre ère, entamé un processus conduisant à la maîtrise de l’agriculture et de l’élevage. Il fallait, selon la formule de R. Braidwood, que ces cultures fussent « prêtes ». On va voir que, pour ne retenir ici que les restes de leur culture matérielle et ce qu’ils peuvent nous apprendre de leurs capacités techniques, intellectuelles et artistiques, elles l’étaient.

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Émergence du Néolithique

UN POINT DE TERMINOLOGIE
Sans entrer dans le vaste débat de la définition du Néolithique, on s’en tiendra aux points suivants : pour éviter tout malentendu, on réservera le qualificatif de « néolithiques » aux sociétés qui cultivent des plantes et élèvent des animaux dont la morphologie est considérée comme domestiques par les archéobotanistes ou les archéozoologues. On qualifiera de « proto-néolithiques » les sociétés qui n’offrent encore aucun de ces deux critères ou seulement l’un d’entre eux. Ce terme de « proto-néolithique », préféré à celui, plus vague, de « pré-néolithique », est destiné à montrer que le processus qui a abouti à la domestication s’est déroulé au sein même de ces sociétés sans rupture apparente ni apport extérieur. Il s’agit donc bien d’un phénomène de néolithisation primaire. Dans le Proche-Orient, les premières sociétés néolithiques stricto sensu apparaissent entre 8300 et 8000 avant notre ère et appartiennent, selon le jargon en vigueur, à l’étape connue sous le nom de « PPNB moyen ». Tout ce qui précède – on se limitera par convention aux cultures qui ont existé entre 12000 et 8300 avant notre ère – sera donc qualifié de « proto-néolithique » (tableau 1).

Tableau 1. La succession des cultures et leurs principales inventions dans le Proche-Orient néolitique.

La néolithisation du Proche-Orient

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UN POINT DE CHRONOLOGIE…
ET DE CLIMATOLOGIE

La multiplication des datations radiométriques permet désormais d’établir un cadre chronologique assez précis qui couvre la fin du Pléistocène supérieur et le début de l’Holocène [Aurenche et al. 2001]. L’histoire commence en réalité avec la fin de la dernière période glaciaire et la première de deux des phases de réchauffement qui la jalonnent [Sanlaville 1996]. Elles correspondent à deux cultures appelées conventionnellement « kébarien » et « kébarien géométrique » (15600-12500 avant notre ère), que nous avons laissées de côté pour ne pas allonger l’exposé. Mais c’est dans ces deux cultures que s’enracine directement la première des cultures proto-néolithiques traitées ici, le Natoufien (12500-10200 avant notre ère), qui se développe durant la seconde amélioration climatique (Alleröd) et se termine assez brutalement avec le dernier épisode froid et sec (Dryas III ou récent) qui achève le Pléistocène (fig. 2). Commence alors la phase d’amélioration climatique de l’Holocène, au cours de laquelle se mettent en place les dernières cultures proto-néolithiques (PPNA et PPNB ancien, 10200-8300 avant notre ère), puis, avec l’Optimum holocène, les premières cultures proprement néolithiques (PPNB moyen et récent, 8300-6900 avant notre ère). Sans être farouchement déterministe, et sans vouloir minimiser le rôle de l’homme dans la prise en compte de son propre destin, force est d’admettre que ces conditions climatiques, si elles ne sont pas la cause

Figure 2 : Chronologie comparée des phases climatiques et de l’évolution des cultures [d’après Sanlaville 1996, fig. 5].

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Émergence du Néolithique

unique des changements survenus, ont néanmoins permis, sinon facilité, leur mise en place. Le fait est que c’est dans ce contexte climatique précis, et non pas plus tôt ou plus tard, qu’est né le Néolithique. Cette « coïncidence » ne doit rien au hasard.

PROTO-NÉOLITHIQUE 1
(12500-10200 AVANT NOTRE ÈRE)

Le premier changement significatif par rapport aux sociétés de chasseurscueilleurs antérieures est marqué par le processus de sédentarisation, c’està-dire l’implantation principale du groupe humain en un même lieu. Cela n’exclut pas pour autant des déplacements saisonniers de tout ou partie de ce même groupe. On parle alors, traditionnellement, de « camp de base », par opposition à des « haltes de chasse » ou « de cueillette ». Les critères de sédentarisation sont de plusieurs ordres : un investissement important en matière d’habitat, en plein air ou sur des terrasses de grottes, sous forme de maisons circulaires semi-enterrées à la couverture portée par une charpente massive en bois ; la présence, à l’intérieur ou à proximité de cet habitat, de nombreuses sépultures, individuelles ou collectives ; la présence sur place d’un abondant « mobilier lourd », composé de meules et de mortiers en pierre que leur taille et leur poids rendent difficilement transportables ; l’existence de fosses qui peuvent avoir joué un rôle dans le stockage ; enfin, la présence d’animaux commensaux de l’homme tels que les souris. Ces maisons sont regroupées en « hameaux » de trois à dix maisons sur une superficie de quelques centaines de mètres carrés. Les meilleurs exemples de cette culture appelée « natoufienne » se rencontrent essentiellement sur plusieurs sites du Levant sud (Mallaha, Ouadi Hammeh, Hayonim, El Wad), mais Abu Hureyra, sur l’Euphrate, et Hallan Çemi, dans le bassin du Tigre, offrent à la fin de la période une situation analogue, soit dans le même contexte (Abu Hureyra), soit dans un contexte culturel différent, le trialétien (Hallan Çemi). On ne note pas de changement en matière d’industries lithiques qui dérivent directement des cultures antérieures : kébarien et kébarien géométrique pour le Natoufien, trialétien pour la région du Tigre. Elles se caractérisent par l’usage dominant

La néolithisation du Proche-Orient

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d’outils composites formés de microlithes de formes géométriques (triangles, segments de cercle). L’économie est toujours fondée sur la cueillette et la chasse. Le choix des espèces dépend de l’environnement : glands et céréales sauvages dans le Levant, où se développent des forêts claires de chênes, légumineuses à Hallan Çemi. Une tentative, toujours discutée, de mise en culture du seigle aurait eu lieu sur l’Euphrate à Abu Hureyra. La chasse dépend aussi de l’environnement. Dans le Levant, l’animal dominant est la gazelle, à un point tel que certains archéozoologues s’interrogent sur la réalité d’une tentative de contrôle des troupeaux sauvages qui aurait pu conduire à une forme de domestication, mais sans conséquence perceptible sur la morphologie des animaux. Si l’hypothèse se vérifiait, il faudrait parler, dans un cas comme dans l’autre, de domestication « avortée », car ce n’est que deux millénaires plus tard que le processus, attesté par des changements morphologiques patents et irréversibles, aboutit réellement, mais sur d’autres espèces. Au Natoufien, le seul animal considéré comme domestique est le chien, mais les preuves sont plus de l’ordre de la symbolique (on les retrouve inhumés avec des humains) que de l’anatomie. Le chien, comme individu, ne joue pas de rôle économique, sinon peut-être comme auxiliaire dans la chasse.

PROTO-NÉOLITHIQUE 2
(10200-8300 AVANT NOTRE ÈRE)

Cette seconde phase, d’environ deux millénaires également, s’enracine directement dans la première. La continuité stratigraphique est rarement observée car la plupart des sites de la période précédente ont été abandonnés : effet possible de la brusque péjoration climatique du Dryas récent, dont les effets sont pourtant considérés dans le Proche-Orient comme atténués par rapport à l’Europe continentale ? Seul le site de Mureybet, sur le Moyen Euphrate, atteste cette continuité qui se marque essentiellement, au début de la période, dans les principes de construction où se poursuit la tradition de la maison circulaire semi-enterrée. Mais, au cours de cette phase, les changements l’emportent nettement

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sur la continuité. L’espace intérieur des maisons se divise et se structure : banquettes, murets, silos. La taille des villages augmente considérablement pour atteindre parfois 3 hectares. Certains (Jéricho) s’entourent d’un mur d’enceinte qui joue autant un rôle de soutènement que de défense, car ces villages (comme déjà au Natoufien) sont construits sur des pentes dominant des points d’eau (sources, rivières). L’espace collectif s’organise lui aussi d’une manière nouvelle et spectaculaire avec la construction, au centre ou en périphérie du village, d’un bâtiment auquel on donne, faute de mieux, le nom de « communautaire », car il semble jouer, mutatis mutandis, le rôle des kiva dans les villages pueblo d’Amérique centrale, c’est-à-dire d’un bâtiment circulaire, enterré, auquel on accède par le toit et qui est réservé à certaines cérémonies ou certains rites dont la nature, au Proto-Néolithique, nous échappe. On en connaît désormais plusieurs exemples : la fameuse « tour » de Jéricho, bien que construite et non enterrée, en fait probablement partie [Aurenche 2006a ; id. 2006b], mais le village de Mureybet en fournit aussi au moins un exemplaire, tandis que Jerf el Ahmar en a révélé successivement trois, correspondant chacun à un état du village [Stordeur et al. 2000]. Dans le bâtiment le plus récent, la banquette périphérique était ornée de dalles en pierre sculptées et de stèles zoomorphes (vautours). À la fin de la période, leur développement est spectaculaire : à Dja’de, les piliers intérieurs sont peints sur toute leur hauteur de motifs géométriques polychromes [E. Coqueugniot, communication personnelle], tandis qu’à Göbekli les piliers intérieurs sont constitués de stèles monolithes décorées de reliefs animaliers. Moins spectaculaires, mais tout aussi importants, sont les changements dans la forme de l’habitat. Progressivement, les maisons « sortent de terre », c’est-à-dire s’élèvent au-dessus du sol – débuts de la véritable construction au sens étymologique du terme –, et adoptent un plan rectangulaire, formule plus souple lorsqu’il s’agit d’ajouter des pièces les unes aux autres. Jerf el Ahmar constitue, à ce jour, le meilleur « laboratoire » de cette évolution, mais cette nouvelle formule deviendra rapidement la référence dans les périodes suivantes. D’autres villages (Mureybet, Nemrik, Çayönü) témoignent du même parcours. D’autres domaines font aussi l’objet d’innovations radicales. L’industrie lithique abandonne le microlithisme et, pour les pointes de flèche, des éléments monolithes remplacent progressivement les outils composites. Le

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travail du bois, considérable pour faire face aux besoins de l’architecture, s’effectue à l’aide de lourdes herminettes en silex, mais de plus en plus à l’aide de haches polies – technique nouvelle et « révolutionnaire ». Plus délicates et longues à fabriquer, elles possèdent une efficacité et une durée de vie infiniment plus importantes. Un autre outil fait son apparition : des disques polis, épais, percés en leur centre, sont parfois interprétés comme des lests de bâtons à fouir, utilisés pour le travail de la terre. Dans le domaine de l’art, ou de la symbolique, on a déjà évoqué le décor des bâtiments communautaires, mais il faut y ajouter les figurines animales ou humaines, essentiellement féminines, dont le nombre et la facture diffèrent de ceux des rares exemplaires natoufiens. On citera, dans le même ordre d’idées, toujours en provenance de Jerf el Ahmar, des plaquettes de pierre gravées de motifs animaliers (serpents, rapaces, scorpions, félins) ou de signes plus difficiles à interpréter, auxquelles il faut ajouter l’attention particulière portée aux bucranes d’aurochs, retrouvés par exemple en quatre exemplaires dans une même « maison » [Stordeur et al. 1997]. L’économie semble se diversifier. La cueillette constitue toujours la ressource essentielle et les espèces récoltées sont les mêmes qu’à la période précédente. Mais, pour les archéobotanistes, plusieurs indices plaident en faveur d’un changement de comportement, en particulier face aux céréales ou aux légumineuses. Le cortège de plantes adventices que l’on trouve mêlées aux graines de céréales de morphologie encore sauvage invite à penser qu’un travail de la terre pour préparer le sol a accompagné des tentatives de mise en culture. On parle alors de « proto-agriculture ». L’idée de semer pour récolter serait donc à mettre au crédit de ces populations proto-néolithiques, sans que leurs tentatives aient encore abouti à une transformation morphologique des espèces ainsi traitées. Alors qu’il y a peu on pensait que ces transformations étaient rapides (de l’ordre de quelques générations de plantes annuelles), on considère aujourd’hui que ce processus a été extrêmement long, sans compter les nombreux échecs possibles [Willcox 2007 ; Zohary 2007]. Car il ne suffit pas de planter pour créer de nouvelles variétés. Dans le cas des céréales, il a fallu repérer et semer les graines des épis « aberrants » (environ 10 %), dont les épillets (à rachis « solide ») restent solidaires à maturité, ce qui facilite la moisson, au lieu de se disperser quand ils sont mûrs (90 % des épillets sont à rachis « fragile »), pour permettre la reproduction « naturelle » de la plante. Ce sont ces individus aberrants qui sont à l’origine des variétés domes-

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tiques, et ce sont eux qu’il a fallu sélectionner et replanter systématiquement. Tout le problème est de savoir si cette sélection, qui a fini par aboutir, a été consciente et volontaire, ou le fruit du seul hasard. Planter ne conduit pas à devenir nécessairement agriculteur, et c’est probablement ce qu’ont vécu ces générations de proto-néolithiques restés foncièrement chasseurscueilleurs. Leur comportement face aux animaux ne semble pas avoir non plus fondamentalement différé de celui de la période précédente. La chasse a continué à fournir l’essentiel des ressources, à partir sensiblement des mêmes espèces, avec peut-être les mêmes tentatives de contrôle, sans plus de succès apparent, de troupeaux sauvages d’espèces grégaires environnantes, gazelles, mais aussi moutons et chèvres. Toutefois, on sait qu’une espèce peut, soit résister à toute tentative de domestication (gazelle, daim de Mésopotamie), soit retourner à l’état sauvage après une première domestication (marronnage pour la chèvre à Chypre) [voir Vigne, ce volume]. On parle alors de proto-domestication, étape probablement aussi jalonnée d’échecs. Quoi qu’il en soit, aucune preuve de domestication achevée n’est à ce jour connue avant 8500-8300 avant notre ère.

NÉOLITHIQUE 1
(8300-6900 AVANT NOTRE ÈRE)

Ce n’est donc pas avant la seconde moitié du IXe millénaire (soit le PPNB moyen) qu’apparaissent les premières traces de céréales morphologiquement domestiques. Elles sont attestées, pour le blé en grain, sur des sites comme Çayönü, Çafer, Nevali Çorı, dans les hautes vallées du Tigre et de l’Euphrate, c’est-à-dire à proximité de la zone (le Karaca dag) où les botanistes situent l’habitat naturel de la variété sauvage d’où cette première céréale domestique est génétiquement issue. La variété domestique aurait ensuite gagné le Moyen Euphrate (Halula), puis le reste du Proche-Orient. L’histoire est moins claire pour le blé amidonnier ou l’orge, pour lesquels plusieurs foyers de domestication (indépendants ?) sont possibles. Il en va de même, semble-t-il, pour les légumineuses. L’association céréales/ légumineuses dès le Néolithique est intéressante car ces deux familles constituent encore, dans l’agriculture traditionnelle, la base de l’assolement, c’est-

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à-dire de la pratique qui consiste à les planter alternativement d’une (ou deux ou trois) année sur l’autre afin de ne pas épuiser les sols. Mais tous les botanistes admettent que l’agriculture ne « chasse » pas immédiatement la cueillette et représente souvent, jusqu’à la fin du PPNB, encore moins de 50 % des ressources alimentaires. S’il a fallu plus de temps qu’on ne l’imaginait autrefois pour transformer une plante sauvage en variété domestique, avec cette longue phase de la « proto-agriculture » où des échecs répétés ne sont pas à exclure, il n’a pas fallu moins de temps pour que la cueillette cède définitivement le pas devant la véritable agriculture. Il en va de même pour la relation avec l’animal, les espèces morphologiquement domestiques n’apparaissant pas avant le PPNB moyen [voir Vigne, ce volume]. Le processus a pu être le suivant : après des tentatives probables, mais infructueuses, avec la gazelle, une phase de « proto-domestication » s’est exercée sur d’autres espèces grégaires plus dociles, mouton et chèvre d’abord, puis bœuf et cochon. La zone où les variétés domestiques apparaissent pour la première fois est la même que pour les céréales : piémont sud du Taurus pour le mouton, la chèvre et le cochon, bassin du Moyen Euphrate pour le bœuf [Peters et al. 1999]. Ce constat n’exclut pas pour autant d’autres foyers indépendants, notamment pour la chèvre, comme le Zagros ou le Levant sud. On ne manquera pas de noter, dans ce processus de domestication des plantes et des animaux, l’aspect complémentaire des espèces choisies. Dans les céréales ou les légumineuses, l’homme ne consomme que les graines, alors que tout le reste (paille, balle, tiges, feuilles), qui contient de la cellulose non-assimilable par l’estomac humain, convient en revanche parfaitement au régime des premières espèces animales domestiques (mouton, chèvre, bœuf), que leur capacité à ruminer rend aptes à digérer cette cellulose. La rançon de la domestication des animaux étant que l’homme devait les nourrir, les surplus végétaux dégagés par l’agriculture se trouvaient donc tout indiqués pour remplir cette fonction, sans compter leur rôle dans la confection probable de litières. Inversement, le fumier produit par ces mêmes animaux servait à fertiliser les champs afin de sécuriser et améliorer les récoltes. C’est sur ce schéma qu’a vécu l’agriculture traditionnelle en Europe et dans le Proche-Orient jusqu’à la révolution industrielle et à l’apparition des engrais chimiques. Dans cette phase, les innovations techniques sont moins spectaculaires qu’entre les deux périodes précédentes, sauf dans le domaine artistique.

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L’habitat, définitivement rectangulaire, reste de plan simple (deux ou trois pièces en enfilade), avec cependant une technique de construction nouvelle qui consiste parfois à surélever le sol d’habitation au-dessus d’un sous-sol aménagé qui sert aussi de réserve (Çayönü, Çafer, Nevali Çorı, Beidha). Les bâtiments communautaires sont toujours présents en bordure des villages (Nevali Çorı). Pour le cas particulier de Göbekli, qui n’a livré qu’une série de bâtiments communautaires successifs sans « maison » associée, on renvoie à la contribution de H. Hauptmann [ce volume]. On notera aussi une augmentation spectaculaire (plus de 10 hectares) de la superficie de certains villages. L’industrie lithique reste macrolithique et laminaire, avec une technique de débitage bipolaire, apparue à la période précédente et qui se répand dans l’ensemble du Levant. L’innovation majeure est d’ordre symbolique et artistique : pour la première fois, l’homme se représente grandeur nature, parfois même plus grand que nature, et non plus seulement sous forme de petites figurines ou statuettes. Deux foyers sont particulièrement actifs : le Levant nord (Göbekli, Nevali Çorı), avec de la sculpture sur pierre comprenant des piliers de plus de 2 mètres de haut portant des représentations humaines schématiques en relief, des statues masculines en ronde bosse dont la partie inférieure montre qu’elles étaient destinées à être « plantées » en position verticale, des « totems » associant rapaces et torses féminins [voir Hauptmann, ce volume]. Le Levant sud (Ain Ghazzal) pratique le modelage en chaux sur une âme en roseaux pour créer des statues masculines ou féminines d’environ 1 mètre de haut qui, contrairement à celles du Levant nord, n’ont pas été retrouvées en place mais, une fois sorties d’usage, soigneusement enterrées dans des fosses [Rollefson 1983 ; Rollefson et al. 1992]. Ces statues sont de plusieurs types, soit représentées en pied de manière « réaliste », soit réduites à une tête, parfois double, surmontant un buste schématique. Modelées en chaux, elles sont rehaussées de peintures et étaient probablement « habillées » en matériaux périssables. À cette série de représentations, il convient d’ajouter une pratique nouvelle, limitée au Levant sud, qui consiste à remodeler, toujours en chaux, la face de crânes humains une fois décharnés, produisant un rendu proche de celui des statues. Retrouvés enfouis, associés ou non à des sépultures, ils ont pu jouer le même rôle d’« exposition » que les statues, avant d’être réinhumés après usage. Dans certains cas (Ain Ghazzal), le remodelage de la face se transforme en masques en chaux ou même en pierre (Nahal Hemar), qui semblent amovibles et donc réutilisables.

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Sans entrer dans le débat, qui dépasserait le cadre de cet article, sur la signification symbolique, religieuse ou sociale de ces phénomènes, il convient de noter la correspondance entre la volonté de l’homme de se représenter tel qu’en lui-même et sa capacité à domestiquer, au terme d’un long processus, plantes et animaux. C’est de cette nouvelle « coïncidence », non fortuite, entre les aspects symboliques de la néolithisation et ses aspects économiques et matériels qu’est née la théorie de J. Cauvin [Cauvin 1997] selon laquelle les seconds n’étaient que la conséquence des premiers. Il s’opposait ainsi aux tenants de l’hypothèse déterministe, encore majoritaires, pour qui la naissance de l’agriculture et de l’élevage se présentait comme une réponse à des changements « extérieurs » dus à des causes essentiellement climatiques ou à une pression démographique accrue. L’agriculture et l’élevage auraient été inventés sous l’empire de la nécessité parce qu’il y avait plus de bouches à nourrir. Pour ces derniers, la néolithisation serait un phénomène d’abord subi (sinon subit !), puis finalement surmonté, alors que, pour J. Cauvin, elle serait au contraire provoquée par une prise de conscience nouvelle, mentale et psychique, de l’homme et de son rôle dans la nature. Sans vouloir trancher absolument entre les deux hypothèses, force est de constater que, comme on l’a vu supra, le début de l’Holocène et son amélioration climatique constituent sinon une condition suffisante, du moins une condition nécessaire à l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, car aucun signe de néolithisation n’est apparu dans le monde avant cette date. Si l’homme est parvenu à « domestiquer » la nature, c’est bien évidemment parce qu’il en a eu la capacité sinon la volonté, mais aussi parce que les conditions extérieures ont rendu, à un moment donné, cette domestication possible. Il s’agit donc moins, comme on l’a dit parfois, d’une réponse à une contrainte extérieure, que d’une multiplication de tentatives réussies, après plusieurs échecs probables, grâce à des circonstances devenues favorables.

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CONCLUSION
Au terme de cette rapide présentation du contexte environnemental, matériel et culturel dans lequel agriculture et élevage sont apparus, on peut souligner plusieurs points. D’abord, l’allongement de la durée du processus (près de quatre millénaires) qui a conduit des premières tentatives de domestication à son aboutissement. Il ne faut pas voir cette évolution comme linéaire, mais bien plutôt comme marquée par des phases d’accélération suivies d’échecs et de longues phases de stagnation. On doit donc relativiser la notion de « révolution néolithique » même si, au regard du paléolithicien qui compte désormais en millions d’années, cette période peut paraître courte, alors qu’elle apparaîtra démesurée aux yeux de l’historien qui compte en siècles ! Tout est question de point de vue… Tout ne s’est pas déroulé non plus en même temps au même endroit. Si le centre moteur du Natoufien est bien le Levant sud, c’est dans le Levant nord, à la jonction des deux « branches » principales du Croissant fertile, dans une zone de contact entre plusieurs courants culturels anciens d’origine paléolithique – tradition levantine venue du sud, tradition caucasienne venue du nord, tradition zagrosienne ou mésopotamienne venue de l’est –, que le véritable et le premier Néolithique a pris naissance, dans les vallées des deux principaux fleuves qui traversent le Proche-Orient et sur les piémonts du Taurus où ils prennent leur source. C’est dans cette zone que se retrouvent les manifestations les plus abouties de la culture matérielle, les représentations de nature symbolique les plus spectaculaires, ainsi que les observations convergentes des archéobotanistes et des archéozoologues, sans oublier les analyses génétiques végétales. Mais le débat reste ouvert sur la question du polycentrisme, c’est-à-dire la domestication indépendante et simultanée en plusieurs endroits d’une ou de plusieurs espèces végétales ou animales. Convergence ou diffusion d’un centre à une périphérie, la précision chronologique actuelle ne permet pas de trancher. Une certitude cependant : le Levant nord, à toutes les périodes, n’a jamais été un monde clos, mais a été en permanence parcouru du nord au sud et de l’est à l’ouest, comme le montrent les « routes de l’obsidienne », qui attestent, depuis l’origine, le transport de cette matière première utilisée dans la confection de certains outils depuis ses gîtes naturels, les pentes des volcans du Taurus, jusque

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dans les sites les plus éloignés. Plusieurs circuits ont été mis en évidence, selon la localisation géographique de chaque gîte que les analyses physicochimiques permettent de déterminer avec précision [Châtaigner 1998]. Il n’est pas impensable d’imaginer le long de ces circuits, non seulement des échanges de blocs d’obsidienne, de sacs de blé ou de troupeaux de moutons, mais aussi, et surtout, des échanges d’idées ou d’expériences. On peut donc considérer la naissance du Néolithique comme issue d’un grand brassage de cultures qui a duré au moins quatre millénaires avant de gagner le continent voisin le plus proche, l’Europe.
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L’apparition de l’agriculture en Afrique
Augustin F. C. Holl*

UN CONTINENT À CHEVAL SUR L’ÉQUATEUR
L’Afrique est un continent massif littéralement à cheval sur l’équateur. Cette situation a d’importantes implications climatiques et biogéographiques. La majeure partie du continent est soumise au régime des moussons avec pluies d’été. Les franges méditerranéennes situées au nord du tropique du Cancer et au sud du tropique du Capricorne sont alimentées par des régimes de pluies d’hiver. Les populations de chasseurs-cueilleurs peuplant le continent pendant le Pléistocène final ont dû faire face à de sérieuses difficultés climatiques. Dans l’hémisphère nord, de vastes portions du continent s’étaient vidées de leurs populations pendant le Dernier Maximum glaciaire, vers 20000-18000 à 12000-10000 avant notre ère. Celles-ci se sont concentrées dans des aires refuges, le long de la vallée du Nil (Jebel Sahaba, Waddi Kubbaniya), sur la côte méditerranéenne (Ibéromaurusien), la côte atlantique (site Autoroute de Bingerville, Côte d’Ivoire) et le haut plateau du sud-ouest du Cameroun (Fiye-Nkwi, Mbi Crater, Shum Laka). Pendant cette période, l’inhumation des morts était devenue une pratique courante, comme l’indiquent le cimetière de Jebel Sahaba (Nubie), les inhumations en abris sous roche ou grottes de Fiye Nkwi, Mbi Crater et Shum Laka, et les nombreux cimetières ibéromaurusiens du Maghreb [Balout 1955]. Un mouvement de recolonisation s’est amorcé avec le retour de l’humidité et l’installation de la phase humide de l’Holocène ancien. Cette nouvelle dynamique devait donner lieu à d’intéressantes innovations.
* Institut supérieur des Arts et Cultures, université de Dakar

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LES CHASSEURS-CUEILLEURS DE LA FIN DU PLÉISTOCÈNE ET DE L’HOLOCÈNE ANCIEN
À la fin du Pléistocène et lors de l’Holocène ancien, les communautés de chasseurs-cueilleurs, en Afrique aussi bien septentrionale qu’australe, adoptent des formes de prédation plus intensives. Elles inventent l’arc et la flèche et pratiquent la chasse sélective d’un nombre restreint d’espèces animales, le mouflon à manchette (Ammotragus lervia) en Afrique du Nord et Sahara et l’éland de Derby (Taurotragus derbianus) en Afrique australe. Les Capsiens, quant à eux, pratiquent l’exploitation intensive des ressources aquatiques dans les chotts de l’arrière-pays saharien du Maghreb. C’est dans cette ambiance générale de transformations que des innovations se produisent dans différentes parties du continent. Ces innovations portent sur l’invention de la poterie, la culture du sorgho sauvage, l’« élevage en captivité » de mouflons à manchette et la domestication des bovins.

L’utilisation de la poterie
L’utilisation de la poterie se généralise entre 8000 et 6000 avant notre ère dans l’hémisphère nord du continent. Ces poteries se retrouvent au Sahara oriental (Nabta Playa), sur la falaise du Bandiagara dans le sud-est du Mali (Oujoungou), au Tibesti dans le nord du Tchad, dans le Tadrart Acacus dans le sud-ouest de la Libye, au Tassili-n-Ajjer et au Hoggar dans le Sud-Est algérien, et dans l’Aïr au Niger. Les récipients des sites du Sahara oriental, à Nabta Playa et Bir Kiseiba, sont de petits bols en calotte qui ont dû être utilisés dans les contextes de consommation de nourriture et de boisson. Ceux du Sahara central, provenant de Tagalagal, Amekni, Site Launay, etc., présentent une plus grande diversité de formes et de dimensions. Ils comprennent des grands pots hémisphériques à base arrondie, des pots globulaires à lèvre inverse, et des bols semi-hémisphériques de plus petites dimensions. Les récipients de grandes dimensions ont dû servir pour le stockage des liquides et des denrées alimentaires telles que les graminées sauvages, qui étaient collectées régulièrement. Les pots de dimensions intermédiaires ont dû être utilisés pour la cuisson des aliments, et les bols pour la consommation de nourriture et autres substances.

L’apparition de l’agriculture en Afrique

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Du sorgho sauvage cultivé
L’exploitation des graminées sauvages et autres ressources végétales est marquée par une intensification certaine pendant les premiers millénaires de l’Holocène ancien, comme l’indiquent les données de Nabta Playa au Sahara oriental [Biehl et al. 1999 ; Wasylikowa et Dahlberg 1999], Uan Afuda et Ti-n-Torha au Sahara central [Barich 1992 ; id. 1998]. Les graminées panicoïdes (Panicum sp., Pennisetum sp., Setaria sp.) sont les plus représentées dans les sites du Sahara central. Les échantillons de macrorestes prélevés du site E-75-6 (Nabta Playa) indiquent la présence de cent vingt-sept taxa, dont une importante composante de plantes « utiles » [Wasylikowa et Dahlberg 1999, p. 29-31]. Parmi ces plantes, il y a un imposant groupe de graminées sauvages comportant Brachiaria sp., Digitaria sp., Echinochloa colona, Panicum turgidum, Paniceae type A, Paniceae type B, Paniceae indet., Sorghum bicolor ssp. arundinaceum, et Urochloa sp. Les restes de sorgho provenant de cent quatre-vingt-sept échantillons se retrouvent dans toutes les habitations et fosses-silos fouillées. Cette plante était collectée dans les mêmes quantités que les autres plantes alimentaires, sauf dans trois habitations qui comportaient une moindre diversité d’espèces mais une plus grosse quantité de sorgho [ibid., p. 22-23]. Ces restes sont morphologiquement sauvages et fréquemment récoltés dans le bassin de Nabta Playa. Il se pourrait aussi qu’une partie de ce sorgho ait été cultivée en utilisant la technique de culture de décrue. Les sédiments humides exposés par la baisse des eaux sont ensemencés et les jeunes pousses sont transplantées plus tard. Dans l’ensemble, les données du site E-75-6 de Nabta Playa indiquent une focalisation sur le sorgho dont les restes ont été retrouvés dans toutes les habitations. La durée de cette « expérience » est incertaine, mais le sorgho cultivé à Nabta Playa est demeuré morphologiquement sauvage.

Des mouflons à manchette apprivoisés ?
Des couches de crottes de mouflons à manchette ont été mises au jour dans la grotte de Uan Afuda, sur le flanc est du Tadrart Acacus, dans le Sud-Ouest libyen. Ces données, collectées dans les couches 1 et 2 de la fouille I à l’entrée et dans la portion sommitale de la stratigraphie de la

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fouille à l’intérieur de la grotte, datent d’environ 8500-8300 et 8000 avant notre ère [Di Lernia 2001]. La forte accumulation et l’induration des dépôts montrent qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène accidentel. Des données complémentaires – micromorphologiques, palynologiques, analyses de macrorestes – permettent de reconstruire une partie des événements qui se sont produits à Uan Afuda entre 8500 et 8000 avant notre ère. Les chasseurs-cueilleurs qui ont habité la grotte de Uan Afuda à la fin du Pléistocène et au début de l’Holocène ancien étaient essentiellement des chasseurs de mouflons à manchette et des collecteurs de graminées et fruits sauvages. Les Uan Afudiens ont pu capturer de jeunes mouflons qui ne pouvaient pas se sauver et les ramener dans leurs habitations. Les données collectées indiquent l’apport de fourrage et une protection accordée aux animaux. Il est fortement improbable que les animaux capturés aient été enfermés dans la grotte en continu. On peut imaginer l’utilisation de cordes qui permettaient de les laisser brouter pendant la journée alors que la grotte servait de refuge nocturne pour humains et animaux. Les mouflons à manchette ont été élevés en captivité ; il est cependant difficile de savoir s’ils ont pu se reproduire en captivité ou être apprivoisés. Le nombre éventuel d’animaux captifs présents à un moment ou à un autre dans la grotte n’est pas connu. Un petit nombre d’individus ne serait pas suffisant pour pallier un manque de viande. En revanche, si la sélection des individus captifs portait sur les femelles, celles-ci auraient pu à terme fournir du lait et garantir la survie du groupe de chasseurs-cueilleurs au cours des périodes de disette. Dans l’ensemble, la fin du Pléistocène et le début de l’Holocène ancien se caractérisent par trois tendances convergentes : une tendance à la territorialisation, marquée par l’occupation répétitive des mêmes lieux ; une tendance à l’intensification de l’exploitation de certaines ressources animales et végétales, comme l’indiquent la chasse au mouflon à manchette dans l’Acacus et la collecte et/ou la culture du sorgho sauvage à Nabta Playa ; et enfin, une tendance à l’élargissement de la culture matérielle, avec l’invention-adoption de la poterie. Ces tendances, rythmées par les changements climatiques, vont s’amplifier au cours de l’Holocène, avec cependant d’importantes variations d’une région à l’autre. Des contrastes intéressants apparaissent en ce qui concerne l’exploitation des graminées sauvages ; l’exploitation intensive du sorgho sauvage semble confinée à la vallée du Nil et au Sahara oriental, respectivement à Waddi Kubbaniya et Nabta Playa.

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Les mils sauvages et autres panicoïdes sont prédominants dans les sites du Sahara central, à Ti-n-Torha, Uan Tabu et Uan Afuda dans le Tadrart Acacus, Sud-Est libyen.

PRODUIRE UNE PARTIE DE SA NOURRITURE

L’émergence des économies de production est un temps fort de l’évolution économique et sociale de l’humanité. Les conséquences de ces transformations ont certainement été révolutionnaires, mais cela à très long terme. Il est probable que, dans leurs phases initiales, ces changements historiques ne se sont pas effectués sous la forme d’un « grand bond en avant ». En fait, certaines données montrent que les premières collectivités vivant en partie des produits agricoles dans le Croissant fertile ont souffert de sérieuses carences alimentaires [Cohen et Armelagos 1984]. La stature moyenne chute considérablement par rapport à celle des populations du Paléolithique supérieur et du Mésolithique [Angel 1984, p. 62]. Les situations varient considérablement mais, dans l’ensemble, les premières populations néolithiques présentent des « bilans de santé » initiaux négatifs qui ne s’amélioreront que beaucoup plus tard [Angel 1984 ; Goodman et al. 1984]. Vue sous cet angle, l’adoption de l’agriculture et de l’élevage pose plus de problèmes qu’elle n’en résout dans sa phase initiale. Quels sont les facteurs qui ont contraint les humains à suivre cette voie ? Les réponses varient, mais s’articulent généralement autour de trois variables : les changements climatiques, la pression démographique et la dynamique des échanges. Selon les lieux et les périodes, ces principales variables s’étaient combinées pour produire des situations particulières que nous examinerons dans la suite de ce texte. La fin du Pléistocène et l’Holocène ancien sont marqués par d’importants changements climatiques à l’échelle planétaire. L’impact varie selon les circonstances locales mais, dans l’ensemble, le continent connaît une forte augmentation des précipitations, rechargeant les nappes phréatiques et réactivant les réseaux hydrographiques. L’Holocène ancien est l’âge d’or des petits et grands lacs sahariens. L’excédent d’eau du mégalac Tchad s’écoule dans le Bahr el Ghazzal, le Wadi Howar, et se déverse dans le Nil. Les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique final et du Mésolithique

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se répandent dans toutes les aires biogéographiques du continent. L’ancien modèle du développement des économies de production africaines faisait dériver toutes les innovations du Proche-Orient [Clark et Brandt 1984].

L’ÉMERGENCE DES COLLECTEURS-ÉLEVEURS
La fin du Dernier Maximum glaciaire se caractérise par un réchauffement général du climat, aboutissant à l’installation d’une importante phase humide dans la plupart des régions de l’hémisphère nord du continent. Les populations qui s’étaient concentrées dans les zones refuges de la vallée du Nil, les côtes méditerranéennes, les hautes terres du sud-ouest du Cameroun, la côte atlantique en Côte d’Ivoire, et les massifs centraux sahariens, se répandent à nouveau dans des territoires plus accueillants. L’Holocène ancien connaît néanmoins d’importantes fluctuations climatiques, avec de brèves mais sévères pulsations arides, comme c’est le cas en 9800-9600 et 92009100 avant notre ère [Wendorf et Schild 1998]. La phase pionnière de l’adoption-domestication des bovins s’est déroulée dans une aire s’étendant du plateau du Tadrart Acacus, dans le sud-ouest de la Libye, à l’ouest, au Sahara oriental et à la vallée du Nil à l’est [Holl 1998a ; Wendorf et Schild 1998 ; Marshall et Hildebrand 2002 ; Holl 2004]. Cette phase est datée de 10000 à 8000 avant notre ère. Les ossements de grands bovidés déterminés comme Bos taurus ont été collectés à Nabta Playa, Bir Kiseiba et Ti-n-Torha. Au cours de la phase El Adam du Néolithique ancien (108009800 cal BP), les sites contiennent quelques ossements et des dents de Bos, de nombreux ossements de gazelle et de lièvre, plus ceux de tortue, chacal, petits rongeurs et oiseaux, indiquant un environnement relativement pauvre, comparable à la frange nord du Sahel. Ces chasseurs-éleveurs venaient probablement de la vallée du Nil et s’aventuraient dans le désert pour profiter des pâturages alimentés par les pluies d’été. « Ils utilisaient leur bovins comme ressource renouvelable » [Wendorf et Schild 1998, p. 101], exploitant le lait et ses dérivés en lieu et place de la viande. Le site E-75-6 de la phase El Nabta, daté de 9100 à 8900 avant notre ère, marque un changement important dans l’occupation Holocène ancien de la Playa. Il comprend les restes d’au moins quinze habitations circulaires, chacune flanquée d’un

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silo en forme de cloche, et le tout organisé en deux ou trois lignes parallèles, avec trois puits de 2,50 m de profondeur. Le site E-75-6 était occupé en saison sèche, période au cours de laquelle la collecte intensive du sorgho s’ajoutait à l’élevage de quelques bovins et à la chasse des gazelles et des lièvres.

L’EXPANSION DU COMPLEXE AGRICOLE OUEST-ASIATIQUE
Le complexe agricole ouest-asiatique, à base de blé, orge, avoine, chèvre, mouton, bovins, porc et lin, se diffuse dans un premier temps dans le delta du Nil, la dépression du Fayoum, et vers le sud dans la vallée du Nil. Il atteint les hautes terres d’Éthiopie à une date inconnue, probablement à partir de la péninsule Arabique, et se superpose à une agriculture à base de plantes locales telles que l’ensete, le teff et le noog. Les sites du Néolithique ancien du Fayoum datent des environs de 5200 avant notre ère. Quatorze sites d’habitat ont été répertoriés sur 60 kilomètres le long des rives nord et nord-est du lac. Les récoltes de blé, orge, avoine étaient conservées dans des greniers souterrains situés à bonne distance du lac ; cent soixante de ces structures ont été fouillées. Merinde, daté d’environ 5000-4900 avant notre ère et occupé pendant près de six cents ans, est le site néolithique ancien le mieux connu du Delta. La tradition d’économie mixte néolithique s’était poursuivie dans le cadre d’agglomérations villageoises aux structures de plus en plus élaborées, comme El-Omari (vers 4500 avant notre ère) et Ma’adi (vers 3500 avant notre ère). Des sites du Néolithique cardial ont été mis au jour dans la région de Tanger au nord du Maroc, à El-Khril, Achakar, Gar Cahal et Cal That el Gar. Il s’agit essentiellement d’abris sous roche et de grottes présentant des occupations intermittentes, probablement saisonnières.

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Émergence du Néolithique

LE COMPLEXE AGRICOLE DES OASIS
Le complexe agricole des oasis est une variante relativement tardive du complexe ouest-asiatique. C’est une forme intensive de jardinage qui nécessite des circonstances hydrauliques particulières, garantissant un accès permanent à l’eau à des fins d’irrigation et d’arrosage. L’archéologie du complexe agricole des oasis est assez mal connue. Cependant, grâce aux recherches de Van der Veen [1992 ; id. 1999] dans le Fezzan en Libye méridionale, on dispose d’indications intéressantes. La localité de Zinchecra faisait partie du royaume des Garamantes, qui s’est développé dans le Sud libyen au cours du Ier millénaire avant notre ère. Blé, orge, dattes, raisin et figues étaient cultivés dans l’oasis de Zinchecra au cours du Ier millénaire avant notre ère, autour de 700-600 avant notre ère. La production de dattes est devenue plus tard une spécialisation de certaines oasis de l’Afrique au nord du tropique du Cancer, spécialisation qui a alimenté et soutenu le commerce transsaharien.

LES COMPLEXES CÉRÉALICOLES SUBSAHARIENS
Les céréalicultures de l’Afrique subsaharienne se composent essentiellement de quatre espèces de graminées cultivées en monoculture et/ou en rotation. Elles ont toutes des variétés sauvages, dont les cartes de distribution ont été publiées par Harlan et al. [1976]. Ces cartes montrent des aires de distribution plus ou moins vastes en ce qui concerne les sorghos, mils, riz et fonios, présentant ainsi un caractère non centrique, selon l’expression de Harlan [1976]. Le sorgho a été exploité intensivement depuis le Pléistocène final, mais les variétés domestiques apparaissent tard dans la portion nord-est du continent, autour de 1000 avant notre ère (fig. 1). Les séquences d’ADN extraites des sorghos préhistoriques ne présentent aucune différence avec celles des sorghos modernes, faisant penser à une domestication relativement récente [Rowley-Conwy et al. 1999]. En Afrique de l’Ouest, les vestiges de sorgho les plus fiables ont été mis au jour à Daima, dans la

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plaine tchadienne, et datent de 800 après J.-C. Le sorgho se cultive sous la pluie et/ou en utilisant la technique de culture de décrue. La culture du sorgho semble s’être répandue du nord-est de l’Afrique au reste du continent. Avant l’arrivée du maïs au XVIe siècle, c’était la céréale la plus répandue en Afrique orientale et australe. Les restes de mil domestique ont été mis au jour dans plusieurs sites ouest-africains. Ils font généralement partie du cortège de macrorestes comportant d’autres panicoïdes tels que Brachiaria deflexa, Panicum glaucum, P. turgidum, etc., du riz sauvage, des fruits et des légumineuses (fig. 2). P. Munson [1976] présente un scénario pour la domestication du mil chandelle, Pennisetum glaucum, dans la région du Dhar Tichitt dans le Sud-Ouest saharien. La présence des restes de mil sauvage dans les échantillons analysés est un argument en faveur de la domestication locale, qui est située, selon les auteurs, entre 2000 et 1500 avant notre ère [Munson 1976 ; Holl 1985 ; id. 1986 ; Amblard et Pernes 1989 ; Klee et Zach 1999 ; Neumann 1999]. Le mil est également cultivé dans l’aire de la culture Kintampo, dans l’actuel Ghana, au cours de la même période. De 1500 à 1000 avant notre ère, le mil est présent dans la presque totalité de la zone soudano-sahélienne, à Gajiganna, Kursakata, Megge dans la plaine

Figure 1 : Schéma de l’évolution du sorgho : l’aire de domestication initiale est indiquée par la mention « Early bicolor ». La variété Guinea est ouest-africaine, la variété Kafir sud-africaine. Races de sorgho sauvage en Afrique : cercle ouvert : Sorghum arundinaceum ; cercle plein : S. verticiloflorum ; hémisphère nord ouvert : S. aethiopicum ; hémisphère sud ouvert : S. virgatum. Les tirets indiquent les limites approximatives de la forêt équatoriale humide [d’après Harlan 1976].

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Figure 2 : Distribution des mils ouest-africains et aire de répartition du mil chandelle sauvage [d’après Harlan 1976].

tchadienne, dans l’aire de la culture de Nok, à Oursi et Ti-n-Akasof au Burkina Faso. De la fin du Ier millénaire avant notre ère et au Ier millénaire après J.-C., la culture du mil – Pennisetum glaucum et Eleusine coracana – est adoptée dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, de la zone sahélienne à l’Afrique australe, y compris la frange nord de la forêt équatoriale. Le riz africain, Oryza glaberrima, est domestiqué dans la portion occidentale de l’Afrique de l’Ouest (fig. 3). L’exploitation du riz sauvage est attestée dans une poignée de sites, à Gajiganna et Kursakata, dans la plaine tchadienne, et Jenne-Jeno dans le delta intérieur du Niger [Murray 2004]. Les restes de riz domestique ont été mis au jour dans les niveaux datés de 300-200 avant notre ère à Jenne-Jeno et 800-700 avant notre ère à Dia, dans la plaine d’inondation du delta intérieur du Niger. La vallée de la Gambie, autre aire potentielle de domestication du riz africain, n’a fait l’objet à ce jour d’aucune recherche archéologique systématique. Le fonio, Digitaria iburua, se retrouve dans des aires circonscrites. C’est au cœur d’une de ces aires que se trouve la boucle du Mouhoun, au Burkina Faso, où le site de Kerebe-Sira-Tomo 4 a révélé une importante concentration de fonio et de haricot (Vigna unguiculata), brûlée à la suite d’un incendie. Ce niveau d’occupation date de 1100-1200 après J.-C.

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Figure 3 : Distribution générale du riz sauvage (Oriza barthii) et aires de domestication du riz africain (O. glaberrima) et des ignames (Dioscorea cayenensis, D. rotundata) [d’après Harlan 1976].

En résumé, la céréaliculture subsaharienne comporte de multiples variantes à base de mil, sorgho, riz et fonio. Les méthodes de culture étaient certainement diverses et comportaient probablement la pratique du brûlis avec longue jachère d’une part et l’utilisation des techniques de décrue d’autre part, avec de nombreuses solutions intermédiaires. Dans tous les cas, cependant, la production des céréales n’est qu’une partie du complexe alimentaire. Celui-ci comprend également les sources de protéines et lipides d’origine animale et végétale. La chasse, la pêche et l’élevage fournissent les ressources animales. Le palmier à huile (Elaeis guineensis), le karité (Butyrospermum parkii), le Canarium schweinfurthii et le haricot à œil noir (Vigna unguiculata) fournissent les protéines et matières grasses végétales. Les restes de noix de palme se retrouvent fréquemment dans les sites archéologiques, dans les sites de la culture kintampo au Ghana [Marshall et Hildebrand 2002 ; D’Andrea et al. 2006], dans la zone de la culture obobogo dans le sud du Cameroun, et dans l’aire des mégalithes de Centrafrique [Zangato 1999]. Le karité, arbre protégé, se retrouve dans la zone des savanes, où il donne lieu à de véritables savanesparcs. La production et la consommation de l’huile de karité font partie intégrante du patrimoine culturel des peuples mandé du Sud-Est. Le baobab (Adansonia digitata), qui fournit ses jeunes feuilles, ses fruits et son écorce utilisée pour la fabrication de cordes, est également une espèce protégée.

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Le haricot à œil noir se retrouve dans une vaste zone allant du Sénégal au Cameroun [D’Andrea et al. 2007]. Cette légumineuse apparaît aujourd’hui comme un élément essentiel du complexe alimentaire, comme c’est le cas pour le couple maïs-haricot en Méso-Amérique, et le trio blé-orge-lentille au Proche-Orient. Les restes de haricot les plus anciens proviennent du Ghana central (site B6B, Horizon 4), datés de 1830-1595 cal BC [ibid., p. 686]. Il y en a d’autres dans la zone d’Oujoungou au Mali, dans la boucle du Mouhoun au Burkina Faso, et dans l’aire de la culture de Nok au Nigeria [Breunig 2007 ; Huysecom 2007]. La zonede domestication du haricot à œil noir – Niebe au Sénégal – est très probablement ouestafricaine. Dans l’ensemble, les systèmes céréalicoles subsahariens se sont répandus vers les zones humides équatoriales, se combinant ou se superposant aux formes horticulturales équatoriales.

L’HORTICULTURE ÉQUATORIALE
L’horticulture équatoriale est essentiellement à base d’ignames et de plantes oléagineuses telles que le palmier à huile, et Canarium schweinfurthii. L’aire de la culture kintampo au Ghana est un cas intéressant de combinaison céréales-tubercules. Les « stone rasps » ou « terracotta Cigars » du site de Birimu ont révélé la présence de phytolithes d’ignames. Les processus ayant abouti à la domestication des ignames africaines, Dioscorea cayenensis, D. rotundata, demeurent obscurs. La ceinture de l’igname, qui s’étend du Togo/Bénin à l’ouest jusqu’en république Centrafricaine à l’est, est vraisemblablement une de ces zones probables de domestication. La diversité des ignames sauvages est maximale dans l’écotone forêt-savane, le long des galeries forestières [Hamon et al. 1995]. En dépit de l’absence de témoins directs, l’implantation des communautés de bâtisseurs de mégalithes dans ces régions laisse supposer une exploitation intensive des ignames sauvages. En outre, les civilisations urbaines du sud du Nigeria, Oyo, Ife, et Bénin, ainsi que les communautés rurales de la forêt, à Obobogo, le long du fleuve Congo, à Igbo-Ukwu, dans la forêt gabonaise et de la Guinée équatoriale, ont très vraisemblablement exploité la vaste gamme des ignames et tubercules sauvages que leur offrait le milieu.

L’apparition de l’agriculture en Afrique

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LE COMPLEXE MALAYO-POLYNÉSIEN
Les systèmes céréalicoles est-africains et horticulturaux de l’intérieur du continent se sont enrichis par vagues successives de nouvelles plantes en provenance de l’aire malayo-polynésienne, c’est-à-dire essentiellement bananes douces, plantains, taro, colocases, etc. Selon le scénario admis jusqu’ici, ces plantes auraient été introduites en Afrique de l’Est au début de notre ère, dans le contexte du peuplement de Madagascar par des locuteurs de langues austronésiennes (fig. 4). Des découvertes récentes ont fragilisé ce scénario, qui avait l’avantage de la simplicité. Les recherches sur les aires de domestication des bananes du Pacifique révèlent une situation plus complexe, avec la possibilité de multiples origines et de plusieurs phases de dispersion [Kennedy 2008]. La découverte de phytolithes de bananes datant de 500 avant notre ère dans le sud du Cameroun, à plusieurs milliers de kilomètres de la côte de l’Afrique orientale, sur le flanc ouest de la forêt équatoriale humide, suggère une date d’arrivée bien plus ancienne. Une autre découverte beaucoup plus récente [Lejju et al. 2006] relance le débat sur de toutes nouvelles bases ; une carotte sédimentaire prélevée dans le site de Munsa, en Ouganda, a révélé la présence de phytolithes de bananes (Musa sp.) dans un niveau daté de 3500 avant notre ère. Si ces données se confirment, il faudra entièrement repenser la

Figure 4 : Ancien schéma de la diffusion des bananes (Musa sp.) et du manioc (Manihot esculenta) [d’après Barrau 1976 ; Hermandiquer et al. 1975 ; Lombard 1976].

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question de la genèse de l’agriculture en Afrique équatoriale humide. Cependant, quelle que soit la période d’arrivée des plantes du complexe malayo-polynésien, l’expansion de la culture des bananes, plantains, taro, et autres colocases a eu un impact remarquable dans la zone des Grands Lacs. Ce véritable jardinage a produit un paysage agraire original, supportant des densités de populations rurales parmi les plus élevées en Afrique subsaharienne.

CONCLUSION
Des vagues migratoires successives ont transféré de nouvelles plantes sur le continent africain. L’expansion arabo-musulmane introduit laitue, choux, navet, oignon, tomate, canne à sucre, etc. La canne à sucre a été à l’origine de l’esclavage des plantations développé par les Portugais dans les îles Canaries aux XVe-XVIe siècles après J.-C. Les plantes américaines ont fait le voyage vers l’est. Le maïs (Zea maize) a supplanté le sorgho dans plusieurs régions d’Afrique, particulièrement en Afrique orientale et australe. Le manioc (Manihot esculenta) a supplanté les ignames. Le cacaoyer est devenu une « plante industrielle » au Ghana, au Cameroun et en Côte d’Ivoire. De nombreux autres arbres fruitiers, avocatier, papayer, etc., font aujourd’hui partie des paysages africains. En simplifiant quelque peu, on peut dire que les agricultures africaines se sont constituées en vagues successives, les complexes les plus anciens absorbant les plus récents et produisant chaque fois de nouvelles synthèses. La combinaison des plantes d’origine ouest-asiatique et éthiopienne constitue l’une de ces remarquables synthèses. La facilité de culture, l’aisance des manipulations et les taux de rendement ont engendré des dynamiques propres à chacun des complexes examinés dans ce texte. Selon les circonstances, certaines plantes ont été sélectionnées (mil, sorgho, riz, igname, banane, plantain, maïs, manioc, etc.) et d’autres abandonnées (mil, sorgho, riz, fonio, igname, etc.).

L’apparition de l’agriculture en Afrique Références bibliographiques

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L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine
Li Liu*

QU’EST-CE QUE LE NÉOLITHIQUE ?
Il y a plus de soixante-dix ans, pour la première fois, V. G. Childe [1935] proposa le concept de « révolution néolithique » pour décrire l’apparition dans l’histoire de l’humanité d’un nouveau mode de subsistance fondé sur la production alimentaire, la sédentarité, les outils de pierre polie et la poterie. Aujourd’hui, les archéologues ont accumulé une quantité impressionnante de données qui incitent à penser que ces traits majeurs de la culture néolithique se sont développés indépendamment les uns des autres, plutôt que par l’apparition simultanée d’un ensemble d’innovations. Tel qu’il a été observé dans différentes parties du monde, le processus de néolithisation a suivi un chemin très variable à travers le temps et l’espace ; il n’a obéi à aucun schéma séquentiel commun et universellement applicable ; il serait donc hasardeux de déterminer le développement néolithique à l’aide d’une check-list. De ce point de vue, la Chine ne fait pas exception. C’est en 1921 que le géologue suédois J. G. Andersson [1923] identifia le premier site néolithique de Chine, proche du village de Yangshao, au Mianxian, dans la province du Henan. Le site donna son nom à la culture de Yangshao (7000-5000 cal BP), qui se caractérise par sa poterie et ses outils de pierre polie. Jusque dans les années 1970, la culture de Yangshao était considérée comme le complexe néolithique le plus ancien de tous ;
* La Trobe University, Melbourne

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c’était avant la découverte, dans la vallée du fleuve Jaune, d’assemblages plus anciens de poteries et d’outils de pierre polie que l’on désigne souvent sous l’appellation de « cultures pré-Yangshao » (8500-7000 cal BP) [Shi 1992]. Privés d’une définition rigoureuse du concept de « néolithique », la plupart des archéologues chinois tenaient la poterie, les outils de pierre polie et la domestication des plantes et des animaux pour des caractéristiques clés de la culture néolithique. Cependant, ces dernières années, plusieurs découvertes nouvelles ont remis en question cette vision traditionnelle de la culture néolithique : à Miaoyan, au Guanxi, et à Yuchanyan, dans le Hunan, sont apparus des types très anciens de poterie dont la datation remonte à 19000-18000 cal BP [Wu et Zhao 2003]. Une solution largement adoptée par nombre d’archéologues consiste à considérer la première apparition de la poterie comme un marqueur permettant de définir le début de la période néolithique. Or ces vestiges céramiques étaient notamment associés à une technologie propre au Paléolithique tardif et ils ne manifestaient aucun changement notable dans la stratégie de subsistance. Apparemment, ce nouvel usage du terme « néolithique » est source de confusion ; il conviendrait donc de redéfinir le concept et d’énoncer les critères permettant de déterminer les cultures néolithiques dans les données archéologiques. Dans le contexte archéologique du Proche-Orient, de l’Europe et de l’Afrique, l’épithète « néolithique » est aujourd’hui plus volontiers réservé à des implications économiques et à la production alimentaire qu’à des innovations technologiques précises [par exemple : Thomas 1999 ; KaregaMunene 2003 ; Simmons 2007, p. 4-6]. Suivant cette approche, mon étude définit le Néolithique comme une révolution économique durant laquelle les populations ont appris à exploiter les ressources alimentaires d’une manière différente de celle des communautés de chasseurs-cueilleurs, grâce en partie à la domestication des plantes et des animaux. Ce nouveau mode économique est également associé à toute une série de progrès technologiques en matière d’outillage, de modes d’habitat et d’organisation sociale, qui se sont manifestés par la sédentarité ainsi que par l’utilisation d’un outillage lithique et de récipients céramiques. Dans ce chapitre, je décrirai le développement des principales caractéristiques du Néolithique et j’évoquerai le processus de néolithisation en Chine.

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LA TRANSITION VERS LE NÉOLITHIQUE
Les caractéristiques majeures de la culture néolithique, parmi lesquelles figurent la poterie, les outils de pierre polie, la sédentarité et la domestication animale, sont apparues en Chine de façon indépendante les unes des autres au cours de plusieurs millénaires. Des céramiques, des outils de pierre taillée et des meules datant du Pléistocène final témoignent des premiers développements.

Les innovations au Pléistocène final (20000-11000 cal BP)
La poterie. Les premières céramiques chinoises ont été découvertes à la fois en Chine du Nord et du Sud. Les tessons sont tous poreux, épais et cuits à basse température. En Chine méridionale, les tessons, datant tous du Pléistocène final, ont été découverts dans plusieurs grottes. Parmi ces découvertes, citons celles de Yuchanyan, au Daoxian, dans le Hunan, celles de Zengpiyan et de Miaoyan, à Guilin, dans le Guangxi, et celles de Xianrendong, à Wannian, dans le Jiangxi (fig. 1). La datation au radiocarbone des résidus organiques associés à la poterie a donné 16100-14500 cal BC (BA95057b, à Yuchanyan) et 17100-15400 cal BC (BA94137b, à Miaoyan) [Wu et Zhao 2003]. Il s’agit là des poteries les plus anciennes du monde. Le vase reconstitué de Yuchanyan est un pot à fond pointu mesurant 29 centimètres de hauteur et 31 centimètres de diamètre à l’ouverture (fig. 1, A) [Yuan 2002]. Dans la mesure où, sur ce site, les tessons étaient associés au riz, de nombreux archéologues en ont conclu que la cuisson du riz sauvage était à l’origine de la poterie [Lu 1999]. À Zengpiyan, les tessons correspondaient à la phase d’occupation la plus ancienne (12000-11000 cal BP), et le vase reconstitué est une marmite à fond arrondi (fig. 1, B). Les escargots (Cipangopaludina) abondaient dans les restes de faune. La meilleure façon d’extraire la chair des coquillage étant de les faire bouillir, on en a conclu que ces récipients servaient probablement à faire bouillir, entre autres, des coquillages [Institute of Archaeology 2003]. Les sites de Yuchanyan et de Zengpiyan correspondaient sans doute à des camps saisonniers, mais la durée d’occupation résidentielle doit avoir été relativement longue, comme le nécessitait le procédé de fabrication de la poterie à ses débuts.

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En Chine du Nord, les plus anciennes poteries, datant de 13080 ± 120 avant notre ère, ou 14304-12731 cal BC [Yasuda 2002, p. 139], ont été découvertes sur le site de Hutouliang, à Yangyuan, dans la province de Hebei (fig. 1). Les vases reconstitués sont des récipients à fond plat. La palynologie indique une grande majorité d’herbacées et d’arbustes (78-98 %), indices d’une végétation de steppe et d’un climat froid et aride. L’outillage lithique consiste en microlithes, outils sur éclats et outils pour travaux lourds ; les occupants du site de Hutouliang étaient apparemment des groupes itinérants de chasseurs-cueilleurs [Lu 1999, p. 34 ; Guo et Li 2002]. En Chine, comme dans de nombreuses autres parties du monde, il apparaît clairement que la poterie a fait sa première apparition dans un contexte associé à des groupes de chasseurs-cueilleurs non-sédentaires [voir Rice 1999, p. 28-29]. Outils de pierre polie et meules. Le site de Longwangchan (20000-15000 avant notre ère), au Yichuan, dans la province de Shaanxi, a livré l’outil de pierre polie le plus ancien de Chine : une sorte de pointe de schiste au bord aiguisé (fig. 1, C). Le site se niche au pied d’une colline de la rive occidentale du fleuve Jaune. L’assemblage lithique consiste en de nombreux microlithes, en plusieurs sortes d’outils sur éclats et en déchets de taille. Le site contenait aussi une petite meule, très usagée. Il est difficile de préciser les fonctions de l’outil en schiste et de la meule, mais la petite taille de cette dernière laisse penser qu’elle était facile à transporter (fig. 1, D). Longwangchan semble associé à dix-neuf autres sites paléolithiques dispersés le long d’un petit cours d’eau, le Huiluogou [Institute of Archaeology et Shaanxi Institute of Archaeology 2007]. Cet ensemble de sites semble avoir formé un système d’habitats abritant des groupes itinérants de chasseurs-cueilleurs ; Longwangchan devait être un camp saisonnier spécialisé dans la fabrication d’outils lithiques. Deux autres groupes de sites contenaient eux aussi des meules. Il s’agit de Xiachuan, au Qinshui (23900-16400 avant notre ère) [Wang et al. 1978], et de Shizitan, au Jixian (20000-10000 avant notre ère) [National Bureau of Cultural Relics 2004], tous deux situés dans la partie méridionale de la province de Shanxi (fig. 1). L’outillage lithique sur les deux sites consistait en microlithes et en outils sur éclats, indices d’une tradition paléolithique. À en juger par les traces d’usure, certaines meules de Xiachan ont servi à

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Figure 1 : Carte des sites du Pléistocène final en Chine : 1. Hutouliang ; 2. Xiachuan ; 3. Shizitan ; 4. Longwangchan ; 5. Yuchanyan ; 6. Zengpiyan et Miaoyan ; 7. Xianrendong. Matériel : A. poterie, Yuchanyan [Yuan 2002] ; B. poterie, Zengpiyan [Institute of Archaeology 2003] ; C. outil en pierre polie, Longwangchan [Institute of Archaeology and Shaanxi Institute of Archaeology 2007] ; D. petite meule, Shizitan [National Bureau of Cultural Relics 2004].

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broyer des herbes [Lu 1993, p. 31], mais on n’a procédé à aucune analyse des résidus sur ces outils. Pour résumer, l’apparition de poteries au sein de communautés de chasseurs-cueilleurs, l’apparition d’outils de pierre polie et celle de meules se sont effectuées de façon quasi indépendante, comme autant d’innovations dans les assemblages de la fin du Paléolithique. Les groupes itinérants de chasseurs-cueilleurs du Pléistocène exploitaient une gamme étendue de ressources animales et végétales. Ces populations ont peut-être occupé les sites qui leur servaient de camps de base, y compris les grottes, sur de longues durées, en tout cas assez longtemps pour pouvoir produire de la poterie. L’apparition de ces nouvelles techniques ne semble pas avoir eu d’impact significatif sur le mode de subsistance et d’habitat de la culture paléolithique. Cependant, ces innovations suggèrent une tendance à privilégier une alimentation centrée sur la consommation de plantes et de coquillages, une stratégie de subsistance devenue dominante au début de l’Holocène.

Les développements au début de l’Holocène (11000-9000 cal BP)
On n’a découvert qu’une poignée de sites datant des débuts de l’Holocène : Donghulin et Zhunnian, à Beijing ; Nanzhuangtou, à Xushui, dans la province de Hebei ; et Shangshan, à Pujiang, dans le Zhejiang (fig. 2). Ces sites ont livré un matériel réunissant de la poterie, un outillage lithique de petite dimension (dont des haches et des doloires), des lames et des meules. Parmi ces sites, Donghulin et Shangshan peuvent servir d’exemples du développement qui a eu lieu en Chine du Nord et du Sud. Donghulin (11000-9000 cal BP) [Zhou et You 1972 ; Archaeology Department et al. 2006] est situé sur la terrasse d’une rivière coulant dans un bassin montagneux. La palynologie du site révèle qu’au début de la période holocène (vers 10000-8200 avant notre ère) la couverture végétale comprenait un fort pourcentage (jusqu’à 55 %) de conifères et de feuillus dans lequel prédominaient le pin (Pinus), le chêne (Quercus) et le noyer (Juglans). Le pourcentage de poacées a augmenté pendant la seconde partie de l’occupation. D’une manière générale, le site de Donghulin se trouvait dans une région bénéficiant d’une couverture végétale mixte forestière et

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steppique ; la moyenne annuelle des températures était de 2 à 3 °C plus élevée qu’aujourd’hui [Hao et al. 2002]. Cet environnement naturel a fourni aux hommes de nouveaux types de plantes comestibles, en particulier des noix. Le site couvre une surface d’environ 3 000 m2 ; il surplombe de 25 mètres la rivière Qingshui actuelle, mais le cours d’eau était alors beaucoup plus haut et très proche du site. Les fouilles ont mis au jour des sépultures, des foyers, des trous de poteaux, des fosses à cendres, et quantité de vestiges dont des artefacts de pierre, d’os et de coquillage, ainsi que des restes végétaux et animaux. Aucune maison n’a été identifiée. L’outillage lithique comprend principalement des pierres taillées, dont des microlithes, des meules (dalles et broyeurs), des haches et des doloires de pierre polie. L’analyse de résidus d’amidon prélevés sur une meule et un broyeur indique qu’ils ont surtout servi à écraser des glands (Quercus sp.), lesquels abondaient dans la région au début de la période holocène, comme le démontre la palynologie [L. Liu et al., en préparation-b]. La céramique inclut des récipients à fond plat, des jarres et des bols. Elle est poreuse, de couleur brune, faite d’un mélange de sable et cuite à basse température (fig. 2, E). Les restes animaux consistent principalement en ossements de cervidés et coques de mollusques d’eau douce [Zhou et You 1972 ; Archaeology Department et al. 2006]. Donghulin était probablement un camp saisonnier, utilisé surtout en automne pour la pêche aux coquillages et aux crustacés, la chasse au cerf et la collecte de plantes comestibles dont des noix. Les caractéristiques du site et les artefacts découverts plaident pour une longue occupation. Ce type de stratégie de subsistance, associé à une réduction de la mobilité, correspond bien au principe des « stratégies de collecte » (collector strategies) tel que l’a défini L. Binford [1980] ; il a été adopté par les chasseurs-cueilleurs de l’Holocène dans de nombreuses régions du monde, comme par exemple durant la période Jômon, au Japon [Crawford 1998 ; Habu 2004]. Récemment découvert, le site de Shangshan (vers 11400-8600 cal BP), dans la région du Yangzi Jiang inférieur (fig. 2), est à ce jour le seul site de plein air du début de l’Holocène en Chine méridionale. D’après la palynologie de la région, les conditions climatiques étaient alors chaudes et humides. Vers 10300-9000 cal BP, on constate une augmentation significative des arbres à feuilles persistantes et d’autres à feuilles caduques comme le chêne (Quercus, Cyclobalanopsis et Lithocarpus), le hêtre (Castanopsis) et le noisetier (Corylus) [Yi et al. 2003]. Apparemment, les occupants de

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Figure 2 : Carte des sites du début de l’Holocène en Chine : 1. Donghulin ; 2. Zhuannian ; 3. Nanzhuangtou ; 4. Shangshan. Matériel archéologique trouvé à Donghulin : A. tombe ; B. foyer ; C. microlames insérées dans un manche en os ; D. meule ; E. tesson de poterie ; F. outil en pierre polie [Archaeology Department et al. 2006].

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Shangshan bénéficiaient d’un environnement subtropical et d’abondantes ressources en plantes comestibles. Le site de Shangshan, qui couvre 2 hectares, se trouve dans la plaine alluviale située en amont du fleuve Puyang, dans un bassin d’une dizaine de kilomètres de long entouré de collines. Sur une fouille de 1 800 m2, les archéologues ont découvert des trous de poteaux, des fosses de stockage et des habitations. Certaines fosses, assez profondes (plus de 70 centimètres), de forme régulière, devaient servir à entreposer des vivres ; d’autres, de moindre profondeur (environ 30 centimètres), contenaient des poteries intactes. Ces dernières étaient plus répandues durant la phase la plus ancienne de peuplement que lors des occupations plus récentes. Elles servaient peutêtre de cachettes, ce qui permet d’envisager une utilisation saisonnière du site par des populations nomades. Un groupe de trous de poteaux a été découvert dans la couche supérieure, appartenant sans doute à une maison sur pilotis [Jiang et Liu 2006 ; Zhejiang Institute of Archaeology 2007]. Avec le temps, la dimension des fosses de stockage augmente et leurs formes gagnent en régularité [Jiang et Leping 2008, communication personnelle]. Ces phénomènes témoignent d’une sédentarité plus importante au fil de l’occupation de Shangshan. L’outillage lithique inclut principalement des lames, puis des meules (plus de cinq cents), quelques petites haches et des doloires de pierre polie. La forme dominante de la poterie est celle de jattes à fond plat (fig. 3, B). La plupart des récipients de la phase la plus ancienne sont modelés dans un mélange d’argile et de fibres ; lors des phases ultérieures, on note un plus grand nombre de céramiques faites à partir d’un mélange de sable ; certains récipients ont un pied annelé et perforé, ce qui les rend impropres au transport. La pâte des céramiques et l’argile brûlée contenaient du son calciné de riz et des feuilles. Ces restes représentent la trace d’exploitation du riz la plus ancienne pour le bassin inférieur du Yangzi Jiang. L’analyse des traces d’amidon prélevées sur plusieurs meules indique qu’elles servaient surtout à écraser des glands (Quercus sp.), entre autres plantes (dont des châtaignes d’eau et des tubéreuses) [L. Liu et al., en préparation-c]. D’après les traces de riz des poteries, le rachis des panicules inclut à la fois l’espèce domestique et l’espèce sauvage, ce qui témoigne d’une ébauche de maîtrise de la riziculture [Zheng et Jiang 2007] (fig. 3, C), bien que l’examen d’un plus grand nombre de spécimens soit nécessaire pour définir le niveau de domesticité du riz de Shangshan. Le site de Shangshan est proche d’une ancienne

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Figure 3 : Artefacts découverts à Shangshan : A. meule ; B. jatte en céramique [Jiang and Liu, 2006] ; C. fragments de poterie calcinée avec des restes de riz [L.Liu et al. 2007] ; 1-2 rachis sauvages, 3-4 rachis cultivés.

rivière qui devait fournir du poisson et des crustacés. Les zones humides devaient être l’habitat idéal du riz sauvage et d’autres plantes aquatiques, tandis que les zones sèches et les collines avoisinantes devaient fournir des tubéreuses, toutes sortes de graminées et des plantes nucifères. Si le riz faisait sans doute partie du régime des occupants, sa faible productivité ne

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lui permettait pas d’occuper une place prépondérante par rapport à d’autres plantes comestibles, comme l’a laissé entendre l’étude expérimentale de Lu [2006]. La présence d’un nombre important de meules et de récipients céramiques est sans doute liée à la préparation, à la cuisson et au stockage de diverses plantes comestibles (dont le riz et les glands) d’une longue durée de conservation. Ces plantes devaient fournir, entre autres, une abondance de féculents, encourageant un mode de vie sédentaire. Pour résumer, les chasseurs-cueilleurs du début de la période holocène s’étaient lancés dans l’exploration intensive de plantes comestibles, comprenant surtout des noix et des céréales (riz sauvage et millet). Leurs sites servaient apparemment d’habitats saisonniers, mais leur degré de sédentarité a augmenté avec le temps. Ce processus est particulièrement évident sur le site de Shangshan. Les habitants devaient recourir à des stratégies de collecte afin d’optimiser leurs capacités d’approvisionnement. Cependant, en raison de l’absence d’étude sur les schémas régionaux de « peuplementsubsistance », nous ne savons que peu de chose sur la manière dont ils organisaient leur mobilité logistique.

PREMIERS DÉVELOPPEMENTS NÉOLITHIQUES DURANT L’HOLOCÈNE MOYEN (9000-7000 CAL BP)
Les données archéologiques de l’Holocène moyen en Chine témoignent du développement de particularités clés qui caractériseront définitivement la culture néolithique, à savoir la sédentarité et la domestication des plantes et des animaux. Ces collections des débuts du Néolithique résultent de découvertes effectuées dans une vaste région. Il s’agit de la culture Xinglongwa, dans la vallée du Liao ; des cultures Cishan-Beifudi, Houli, Peiligang et Baijia-Dadiwan, dans la région du fleuve Jaune ; et des cultures Xiaohuangshan-Kuahuqiao et Pengtoushan-Lower Zaoshi, dans la région du Yangzi Jiang. En Chine du Sud, plusieurs sites de grottes ont été découverts dans la région nord du Guangxi, ainsi que des amas de coquillages comme à Dingshishan, dans la région de la rivière des Perles (Zhu Jiang). Ces sites de Chine méridionale étaient occupés par des chasseurs-cueilleurs ; on n’y a retrouvé aucune trace d’activité agricole (fig. 4).

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Certaines de ces zones d’habitat des débuts du Néolithique étaient entourées de fossés à l’intérieur desquels les maisons étaient disposées de façon ordonnée (par exemple à Xinglongwa et Xinglonggou, dans la région de la rivière Liao). Ces sites couvraient une superficie supérieure à ceux de la période antérieure, le plus grand mesurant 30 hectares (Tanghu, province de Henan, culture Peiligang) [Henan Cultural Relics Management Bureau et Zengzhou Archaeological Institute 2008]. Dans les zones résidentielles,

Figure 4 : Carte de répartition des cultures du Néolithique ancien en Chine : A. Xinglongwa ; B. Cishan-Beifudi ; C. Houli ; D. Peiligang ; E. Baijia-Dadiwan ; F. Pengtoushan-Lower Zaoshi ; G. Chengbeixi ; H. Xiaohuangshan-Kuahuqiao ; I. sites en grotte du nord du Guangxi ; J. amas coquilliers du Dingshishan. Localisation des sites : 1. Xinglongwa, Xinglonggou ; 2. Beifudi ; 3. Cishan ; 4. Tanghu ; 5. Jiahu ; 6. Dadiwan ; 7. Kuahuqiao.

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les structures de stockage étaient communes ; les zones funéraires étaient souvent proches des maisons, dont le sous-sol recelait parfois des sépultures (fig. 5A-B), comme par exemple sur le site de Xinglongwa [Institute of Archaeology 1997]. On y fabriquait une grande variété de récipients céramiques, dont certains avaient de longs pieds, incompatibles avec un mode de vie nomade (fig. 5C). Les activités rituelles devenaient elles aussi de plus en plus complexes. Par exemple, les sites de la culture Xinglongwa de Mongolie intérieure ont livré des figurines féminines en argile et des masques faits de coquillages, de pierre et de crânes humains (fig. 5E-H) [L. Liu 2007]. À Jiahu, dans le Henan, certaines tombes contenaient les flûtes les plus anciennes faites dans un cubitus de grue du Japon ; on note aussi la présence de carapaces de tortue contenant des galets qui servaient peut-être de crécelles, ou bien d’instruments de divination [Henan Institute of Cultural Relics 1999] (fig. 5I). Pour autant, rien ne témoigne d’une quelconque stratification sociale institutionnalisée durant cette période [L. Liu 2004]. Le riz domestique a été identifié à Jiahu, dans le Henan (culture de Peiligang), et à Kuahuqiaro, dans le Zhejiang [L. Liu et al. 2007]. Du millet commun et du millet chinois domestiqués ont été découverts à Xinglonggou, en Mongolie intérieure (culture de Xinglongwa) [Zhao 2004], et à Dadiwan, dans le Gansu (culture de Dadiwan) [C. Liu 2006]. Le porc et le chien figuraient parmi les restes d’animaux domestiques. Les premiers cochons domestiqués ont été découverts à Jiahu et à Kuahuqiao. De nombreux indices ont permis de les identifier : entre autres, une troisième molaire de petite taille (inférieure à 40 millimètres), des mandibules à l’alignement déformé, une courbe d’abattage portant à 50 % le nombre d’animaux tués entre l’âge de un et deux ans, la haute fréquence d’hypoplasie de l’émail dentaire (LEH) observée sur les couronnes des dents de cochon, la proximité dans la chaîne alimentaire entre humains et suidés dans les aires de peuplement d’après l’analyse des isotopes stables des ossements humains et animaux [Yuan et Flad 2002 ; Luo 2007]. Les premiers chiens domestiqués ont été découverts à Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics 1999], à Kuahuqiao, dans le Zhejiang [Zhejiang Institute of Archaeology et Xiaoshan Museum 2004], à Cishan, dans le Hebei [Zhou 1981], et à Dadiwan, dans le Gansu [Qi et al. 2006]. Une rangée de molaires plus courtes (à Kuahuqiao) et des squelettes complets de chiens inhumés dans des cimetières ou à proximité des maisons (Jiahu et Cishan) apportent des preuves de cette domestication.

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Il convient de préciser que de nombreux animaux dont on datait la domestication des débuts du Néolithique chinois ont été en réalité introduits dans le pays à une époque plus tardive. Ces animaux incluent les ovi-caprins (chèvre, mouton), les bovins, le buffle (Bubalus bubalis) et le cheval [Flad et al. 2007 ; Yang et al. 2008]. Malgré la présence, au début du Néolithique, du riz, du millet, du porc et du chien domestiques, l’agriculture ne jouait pas durant cette phase un rôle prépondérant dans les stratégies de subsistance. Les activités de chasse et de cueillette restaient primordiales. En faveur de cette affirmation, citons la découverte de quantité de meules sur de nombreux sites du début du Néolithique (fig. 5J) [L. Liu 2008] ; les traces d’usure et l’analyse des résidus prélevés sur certains outils à Shandong [Wang 2008] et à Henan [L. Liu et al., en préparation-a] démontrent que le gland restait l’élément essentiel de la préparation culinaire. Si de nombreuses unités de peuplement semblent correspondre à des villages permanents abritant une population sédentaire, certains sites plus réduits peuvent avoir été des lieux d’occupation saisonnière pour la collecte de types particuliers de denrées alimentaires. Beifudi, dans le Hebei, en offre un exemple [Duan 2007] (fig. 4) ; il s’agit d’un petit site d’habitat proche d’une région montagneuse. Les seuls restes organiques découverts sont les glands et les noix ; quelques récipients céramiques et outils de pierre semblent avoir été enfouis dans une zone de traitement des aliments. Un type de marmite, la céramique yu, souvent associée à des supports indépendants, y était apparemment fabriquée de façon à pouvoir être transportée (fig. 5D). Ce site a pu être utilisé pour la collecte de noix, ce qui expliquerait pourquoi il n’était occupé que de façon saisonnière. En général, la plupart des sites d’habitat datant de la période 9000-7000 cal BP présentent les caractéristiques d’une culture néolithique telle que nous l’avons définie. Cependant, ces populations des débuts du Néolithique dépendaient encore lourdement de la nature sauvage pour leur alimentation, notamment de la collecte de noix, qui allait en s’intensifiant. Ce phénomène soulève d’autres questions : ces populations des débuts du Néolithique géraient-elles le cycle de production, ce qui indiquerait une ébauche d’arboriculture, ou se contentaient-elles d’exploiter les ressources naturelles à l’état sauvage ? Comme le démontrent de nombreuses publications dédiées à l’ethnographie et à l’archéologie, la maîtrise de l’arboriculture a été à l’origine d’une intensification du rapport plante-nourriture dans de

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Figure 5 : Habitat, tombes et matériel du Néolithique ancien : A. site d’habitat, Xinglongwa [Institute of Archaeology 1997] ; B. tombes, Jiahu ; C. poterie tripode, Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics 1999] ; D. marmite avec support, Beifudi [Duan 2007] ; E-G. figurine féminine et masques (pierre et crâne humain), Xinglonggou [Liu 2007] ; H. masque, Beifudi [Duan 2007] ; I. carapace de tortue contenant des galets, Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics 1999] ; J. meule, Teishenggou, Peiligang culture [L. Liu].

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nombreuses parties du monde [Nishida 1983 ; Shipek 1989 ; Harrison 1996 ; Denham 2004]. Une recherche plus poussée dans ce domaine permettrait de mieux appréhender les débuts du Néolithique en Chine.

DÉVELOPPEMENT ET EXPANSION AU NÉOLITHIQUE MOYEN (7000-5000 CAL BP)
La période du Néolithique moyen se caractérise par le développement extensif de villages de fermiers sédentaires à travers la contrée. On note une densité accrue de peuplement, comme en témoigne le nombre croissant de sites, dont le plus large couvre une superficie de 100 hectares [L. Liu 2006]. Les populations colonisent les régions périphériques du Nord, de l’Ouest et du Sud, atteignant Taiwan (culture de Dapenkeng) vers 4000 avant notre ère (fig. 6) [Jiao 2007]. Si l’on a découvert un grand nombre d’outils agricoles, les meules (dalles et galets) ont graduellement disparu, surtout dans les zones alluviales. Ces outils semblent avoir été utilisés plus longtemps dans les régions montagneuses, ce qui incite à penser que l’économie du gland a conservé sa place traditionnelle dans la stratégie de subsistance [L. Liu 2008]. Les preuves abondent d’une complexité sociale accrue, dont témoigne en particulier la construction d’espaces rituels et de tombes d’élite au sein de la culture de Hongshan, dans la région de la rivière Liao [Barnes et Guo 1996]. Ces constructions attestent l’existence d’activités rituelles institutionnalisées et d’une hiérarchie sociale dans le mode d’inhumation. Dans la région du fleuve Jaune, la culture Yangshao démontre elle aussi l’émergence d’une société complexe, comme le prouvent la construction d’habitats fortifiés et d’une architecture publique ainsi que la manufacture et la circulation de produits d’exception tels que le jade [L. Liu 2004].

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Figure 6 : Répartition des cultures du Néolithique moyen en Chine : 1. Zhaobaogou-Hongshan ; 2. Beixin-Dawenkou ; 3. Yangshao ; 4. Daxi ; 5. Hemudu ; 6. Majiabang-Songze ; 7. LingjiatanBeiyinyangying-Xuejiagang ; 8. Dingsishan IV ; 9. Keqiutou ; 10. Xiantouling ; 11. Dapenkeng.

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CONCLUSION
En Chine, entre l’apparition de la poterie (vers 19000 cal BP) et l’émergence des cultures néolithiques (9000-7000 cal BP), il s’est déroulé environ dix millénaires. L’évolution significative des systèmes de « subsistancepeuplement » ne s’est produite qu’à partir des débuts de l’Holocène. De façon très similaire à ce qui s’est passé dans d’autres parties du monde, la révolution néolithique en Chine a eu lieu dans des zones abondant en faune et en flore riches et diversifiées. Si la domestication des plantes et des animaux a débuté vers 9000-8000 cal BP, la chasse et la cueillette, combinées à une modeste production vivrière, sont demeurées la stratégie essentielle de subsistance pendant les millénaires qui ont précédé le développement de l’agriculture intensive.
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Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique
Karen E. Stothert* Les données archéologiques d’Amérique nous permettent de mieux comprendre la façon dont les peuples ont amélioré la gestion des ressources alimentaires et le rendement des récoltes au point de produire des surplus et de faciliter ainsi l’adoption d’un nouveau mode de vie. Les chercheurs américains ont prouvé l’extrême variabilité des trajectoires de l’agriculture dans une myriade d’environnements très divers, et ses conséquences sur les populations aborigènes de l’Amérique. Cet article sera consacré à un cas de transition du stade de la chasse-cueillette à celui de l’agriculture en Amérique du Sud. Les deux continents, Amérique du Nord et Amérique du Sud, totalisent près de la superficie de l’Asie et représentent 28,5 % de la surface terrestre. Pendant quinze mille ans, en Amérique, de multiples transformations, allant de la chasse-cueillette à l’agriculture, se sont déroulées de façon asynchrone dans des environnements radicalement différents couvrant 70 degrés de latitude. Les Amérindiens se sont adaptés aux plantes locales et ont cultivé des espèces différentes de celles de l’Ancien Monde. Ils ont domestiqué et transformé céréales, légumes, semences, racines, tubéreuses, cactus, noix, fruits, légumineuses, épices, arômes, extraits, colorants, gommes à mâcher, remèdes, psychotropes, coton et gourdes. Chaque espèce cultivée ou améliorée possède sa propre histoire de domestication et de diffusion. Ces histoires sont à présent répertoriées à l’aide de méthodes novatrices. Les Amérindiens ont innové en matière de production de nourriture. Ils ont expérimenté nombre de stratégies dans les domaines de l’agriculture et
* Center for Archaeological Research, University of Texas, San Antonio

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de l’élevage. Les archéologues modélisent l’émergence de la production de nourriture sur la base de théories évolutionnistes, comme l’« écologie comportementale » (Human Behavioral Ecology, ou HBE) et la « stratégie optimale de recherche de nourriture » (Optimal Foraging Theory, ou OFT) [Piperno et Pearsall 1998 ; Kennett et Winterhalder 2006 ; Zeder et al. 2006]. Ces méthodes consistent à étudier les êtres humains sous l’angle de leur aptitude à faire un choix rationnel entre divers systèmes de subsistance sur une petite échelle et à sélectionner le site le plus approprié à leurs recherches sur les orientations diététiques et les innovations technologiques. Rétrospectivement, il semblerait que certains Amérindiens aient progressivement opté pour des activités de subsistance offrant un meilleur rendement énergétique, en dépit du caractère épisodique d’un processus soumis à divers aléas sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, alors qu’ils documentent la façon dont s’est opérée la domestication sur de vastes régions (non centralisées), les chercheurs sont surpris de constater les conséquences variables et la synchronisation du développement du mutualisme entre êtres humains et espèces végétales et animales. Par domestication, on entend le processus par lequel les hommes, intentionnellement ou non, ont modifié par la sélection le profil génétique de certaines espèces de plantes ou d’animaux. Le choix d’espèces plus productives a permis la croissance de systèmes économiques plus efficaces et économes en énergie, tout en multipliant la capacité des êtres humains à modifier l’écologie. Le développement de relations de mutualité avec les plantes et les animaux a engendré un changement biologique et comportemental des êtres humains eux-mêmes. La dépendance par rapport à la production de nourriture a nécessité l’invention de nouveaux systèmes socioculturels et, pour finir, une aptitude à altérer les paysages. L’agriculture se définit comme un système de production de nourriture dans lequel les plantes et les animaux domestiques, qui dépendent des êtres humains pour leur reproduction, leur fournissent en retour les denrées essentielles. Néanmoins, certains chercheurs limitent l’emploi du terme « agriculture » aux systèmes hautement performants qui alimentent les sociétés dirigées par des élites sociopolitiques spécialisées [Rosenswig 2006, p. 331-334].

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LES PREMIERS AMÉRICAINS
Venus d’Asie, les immigrants qui sont devenus les Amérindiens étaient des chasseurs-cueilleurs polyvalents qui ont soit traversé à pied le détroit de Béring, soit franchi par voie maritime l’océan Pacifique ; dans les deux cas, ils dépendaient de toute une panoplie de stratégies performantes pour exploiter les ressources de la faune et de la flore terrestres, aquatiques et maritimes. À la fin du Pléistocène, les Amérindiens pratiquaient une chasse et une cueillette généralisées bien adaptées aux nouvelles fluctuations environnementales de l’époque ; au début de l’Holocène (10000 BP), certains groupes vivant en milieu tropical ont ajouté l’agriculture à leurs stratégies de subsistance.

Une mutation culturelle dans la forêt tropicale sèche
La lente transition vers la production de nourriture s’est développée dans le Néotropique au fur et à mesure que les habitats secs du Pléistocène (fig. 1) se sont transformés par à-coups, de façon à donner l’environnement du type holocène que nous connaissons à présent. Aujourd’hui, au Mexique, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, les ancêtres sauvages d’un grand nombre d’espèces domestiquées peuplent encore les zones de forêts sèches à feuilles caduques ; l’archéologie de ces régions a documenté les premiers cas de domestication et de culture de plantes (fig. 2) [Piperno et Pearsall 1998 ; Piperno 2006a ; id. 2006b ; pour Panama, voir également Ranere et Lopez 2007 ; pour la région de Soconusco et du sud-ouest du Mexique, Voorhies 2004 ; Kennett et al. 2006 ; Rosenswig 2006 ; et, pour le nord du Pérou, Dillehay et al. 2003 ; id. 2007]. La recherche en Équateur nous servira à illustrer les méthodes et certains des résultats actuels.

La culture précéramique de Santa Elena
La description de l’adaptation culturelle des populations Las Vegas se fonde sur le résultat des fouilles de trente-deux sites précéramiques qui ont été occupés entre 10840 et 6600 BP dans la péninsule de Santa Elena, au sud-ouest de l’Équateur [Stothert 1985 ; id. 1988 ; Stothert et al. 2003].

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Figure 1 : Reconstitution de la végétation des basses terres tropicales en Amérique centrale (a) et en Amérique du Sud (b) entre 20000 et 10500 cal BP [Piperno 2006a ; Figure : 7.4 ; Piperno et Pearsall 1998] : 1. forêt tropicale ; 2. forêt sèche ; 3. buissons épineux, savane ; 4. sec, avec peu d’arbres ; 5. forêt ouverte et persistante ; 6. désert à cactus.

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Figure 2 : Répartition moderne des types de végétation et sites archéologiques ayant fourni des indices de domestication de plantes avant 5000 BP (a) au Mexique et en Amérique centrale avec des indications d’une forêt sèche saisonnière (3) et la région de Rio Balsas. (b) Amérique du Sud où l’on trouve une forêt plus sèche et des zones de savane (3, 4, 5). Les zones D1, D2 et D3 sont quelques unes des zones où les plantes ont été domestiquées entre 11000 et 5000 BP [Piperno 2006a ; Figure : 7. 4].

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Les Las Vegas ont développé une panoplie complète de méthodes durables de chasse et de cueillette dans un riche écotone littoral. Leur habitat semi-sédentaire était favorisé par la juxtaposition de ressources prévisibles, terrestres, estuariennes ou maritimes. Nous ignorons à quel point les ressources littorales se sont modifiées au début de l’Holocène, mais les restes de plantes et d’animaux prélevés en zone terrestre nous indiquent que l’environnement des anciens Las Vegas n’a que peu varié, dominé qu’il était par la forêt tropicale sèche entrecoupée de zones de savanes et arrosée par de petites rivières saisonnières. On trouve dans les eaux actuelles de Santa Elena les mêmes espèces de poissons que celles que pêchaient les Vegas ; au début de l’Holocène, la zone côtière s’est modifiée de façon épisodique avec des zones humides, des mangroves marécageuses et des plages que les variations de niveau de l’océan ne cessaient de grignoter. Les sites Vegas connus incluent de petits camps installés en bordure du littoral ou à proximité des poches alluviales, où la population cultivait des plantes à l’aide de techniques horticoles non documentées. De profondes fosses dépotoirs, des sépultures et les vestiges d’un seul habitat de petite dimension ont été découverts dans deux camps de base Vegas : les sites 80 et 67. Le site 80, qui se trouve aujourd’hui à environ 3 kilomètres de la plage, se caractérise par un épais tas de déchets, hautement compressé, résultat de quatre mille ans d’accumulation, dans un excellent état de conservation chrono-stratigraphique. Les restes fauniques nous ont permis de reconstituer la phase Vegas la plus ancienne, ainsi qu’une phase plus tardive caractérisée par une intensification de la pêche en mer, une diminution du nombre de proies terrestres et une transition vers la consommation de mollusques de la mangrove. L’étude des microfossiles du site 80 témoigne du développement progressif de l’utilisation des plantes entre le début et la fin de la période Vegas [Piperno et Pearsall 1998 ; Piperno et al. 2000 ; Stothert et al. 2003 ; Piperno 2006a]. Bien que les plantes sauvages de la forêt tropicale sèche et des savanes de Santa Elena aient offert aux Vegas une grande variété de ressources alimentaires, les premiers agriculteurs cultivaient aussi des gourdes (Lagenaria siceraria), dont on retrouve les phytolithes dès 9000 BP et sur les niveaux postérieurs. Des phytolithes de graines de Calathea allouia, une plante appelée lerén que l’on cultive encore pour sa racine dans le nord de l’Amérique du Sud, apparaît également dans un contexte datant de

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9000 BP puis, plus communément, dans les niveaux ultérieurs. Des galets taillés et de petites meules de pierre servaient peut-être à écraser ces racines comestibles. Alors que les sols du territoire des Vegas sont riches en phytolithes de cellules épidermiques de l’herbe, des microfossiles du maïs (Zea mays) n’apparaissent que dans les échantillons du Vegas tardif : des traces d’une variété primitive de maïs figurent dans les derniers dépôts du site 80, mais pas en tant que nourriture de base. Originaires de l’ouest du Mexique, les semences de maïs étaient répandues il y a 7 000 ans dans les populations précéramiques d’Amérique centrale et du nord-ouest de l’Amérique du Sud. La culture et le stockage du maïs et d’autres céréales devaient être privilégiés à Santa Elena en raison de la longue durée de la saison sèche. On pense que les Vegas tardifs cultivaient aussi des haricots, du coton, des arachides et des racines tropicales comestibles, car on les trouve dans les contextes contemporains précéramiques des régions voisines. D’après la dimension des phytolithes de Cucurbita, on peut différencier les courges sauvages des domestiques ; en outre, les microfossiles archéologiques permettent de mesurer la dimension des fruits et des semences des courges anciennes [Piperno et al. 2000 ; Piperno et Stothert 2003]. Les phytolithes de Cucurbita, qui abondent dans le dépôt du site 80, indiquent que, jusqu’en 10000 BP, le lieu ne contenait que des courges sauvages ; dès 9080 BP, en revanche, les graines et les fruits des courges étaient plus gros que ceux des espèces sauvages connues ; les fruits devaient mesurer jusqu’à 12 centimètres. Ces phytolithes sont très proches de ceux, à demi sauvages, de C. ecuadorensis et de C. moschata qui, dit-on, ont été domestiqués dans les basses terres du nord-ouest de l’Amérique du Sud. Cela indique l’émergence indépendante de la domestication et de la production de plantes comestibles dans les basses terres d’Amérique du Sud en même temps, sinon plus tôt, que partout ailleurs en Amérique. Un spécimen de microfossile daté de 7170 BP contenait à la fois des phytolithes de maïs et un assemblage de phytolithes de courge dont la dimension moyenne est supérieure à celle de la C. moschata moderne : les fruits devaient mesurer environ 16 centimètres. Au début de la période holocène, différentes espèces de courges aux graines riches en huiles et en protéines ont résulté de processus parallèles de domestication dans les basses terres d’Amérique du Sud et du Mexique. L’examen de traces d’amidon préservées sur d’anciens outils lithiques

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et sur des dents humaines a fourni des preuves additionnelles de l’utilisation de racines et de maïs par les populations du Las Vegas tardif [Stothert et al. 2003]. Les méthodes fermières des Vegas répondaient aux défis permanents posés par les fluctuations environnementales du début de l’Holocène à Santa Elena, parmi lesquels les changements climatiques et biogéographiques brutaux, qui affectaient les coûts relatifs d’exploitation des ressources. Le maintien de stratégies diverses fondées sur une alimentation largement diversifiée devait se révéler efficace non seulement d’un point de vue énergétique, mais aussi pour la prévention des risques. L’agriculture permettait une adaptation constante aux sécheresses saisonnières des tropiques. L’exploitation des ressources maritimes et estuariennes a sans doute favorisé un peuplement stable, tandis que le jardinage multipliait la quantité de légumes, permettant aux populations de résider en permanence le long du littoral. Bien que les Vegas aient consommé de la viande de cerf et d’autres grands animaux, leurs artefacts lithiques se résument à de simples éclats retaillés, adaptés seulement au travail du bois ; l’archéologie n’a découvert aucune pointe d’arme de jet ni d’équipement pour la chasse ou la pêche. Le site 80 est caractérisé par de simples outils à meuler, dont des galets taillés qui servaient à la préparation culinaire des légumes. Découverte dans une tombe, une unique hache de pierre polie plaide pour un échange commercial, mais ne suffit pas à attester l’agriculture sur brûlis. La prédominance d’os de poissons dans les contextes du Vegas tardif témoigne d’une intensification de la pêche maritime ; on faisait probablement pousser du coton (qui a été domestiqué autour du golfe de Guayaquil vers 7000 BP) pour tisser des étoffes et des filets de pêche. On ne connaît pas la dimension d’origine de l’habitat du site 80 ; aujourd’hui, il ceinture une colline basse et renferme une profonde fosse dépotoir ; nous y avons découvert l’un des premiers grands cimetières d’Amérique : les restes de deux cents individus en bonne santé ont été mis au jour dans des tombes datant de 8250 à 6600 BP. Les vestiges funéraires des Vegas témoignent de l’énergie qu’ils mettaient à la collecte et à la réinhumation des ossements, accompagnées du type de rituel qui a contribué à la formation des élites dans les cultures ultérieures. Les Vegas semblent avoir créé des réserves saisonnières de nourriture en vue de l’organisation d’activités sociales dans des centres cérémoniels

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de plus en plus fréquentés, comme celui du site 80, où s’est développé un rituel dédié au culte des ancêtres. Un schéma identique a été identifié dans la vallée de Zaña, au nord du Pérou [Rossen 1991]. Les Vegas avalisent l’idée selon laquelle, en intensifiant l’horticulture et la pêche et en investissant le surplus dans des festivités et des échanges de présents, les populations établissaient de solides relations sociales tout en minimisant les risques de pénurie. L’exemple des Vegas enrichit notre corpus de données sur les débuts de l’agriculture et de la domestication en Amérique ; loin de ne concerner que quelques centres, elle a eu lieu sur un vaste territoire, dans des contextes environnementaux très divers tout au long de la période de l’Holocène ancien. Les Vegas étaient relativement sédentaires et cultivaient à la fois des racines/tubéreuses et des plantes à graines : leur agriculture répondait à une stratégie efficace sur le plan énergétique et reposait sur une sélection permanente tout au long des millénaires dans des zones de forêts tropicales sèches. Les Vegas étaient bien nourris ; ils ne se contentaient pas de nourritures cultivées et saisissaient toutes les possibilités de produire des surplus, qu’ils investissaient dans des activités sociales. Bien que certaines plantes aient pu être produites localement, l’introduction de gourdes, de lerén et de maïs sur le littoral de l’Équateur prouve fortement l’interconnexion des peuples anciens qui agissaient localement mais maintenaient un échange constant de plantes et de savoir-faire.

LES CONSÉQUENCES DE LA PRODUCTION
DE NOURRITURE

Pendant des millénaires, la production de nourriture sur une petite échelle a fait partie de l’existence des Vegas, mais jamais au détriment d’autres stratégies de subsistance. Leur mode de vie a peut-être donné naissance à la culture Valdivia, dont l’archéologie a recueilli les traces après un hiatus de mille cinq cents ans [Stothert 1985, p. 632-635]. La trajectoire de la culture Valdivia (5500-3500 BP) se caractérise par l’addition progressive de variétés cultivées et par l’adoption de nouveaux modes de pensée et de comportement. Dans la région de Santa Elena, durant les phases 1 et 2, les

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Valdivia vivaient le long du littoral et à l’intérieur des terres, à proximité à la fois des forêts et des zones alluviales. Les populations Valdivia occupaient de petits habitats éparpillés associés à des tertres à usage cérémoniel et communautaire ; elles vivaient de la pêche, de la chasse, de la collecte de plantes sauvages comestibles, mais elles cultivaient également des racines/tubéreuses, des fruits, des palmiers, des haricots, du maïs et du coton [Pearsall 2003, tableau 2]. L’inventaire de leur culture matérielle comporte des pierres à meuler, des mortiers, des bols – dont certains ont été brisés rituellement –, des amulettes de pierre, les plus anciennes figurines en céramique anthropomorphes d’Amérique (fig. 3), des marmites, des jarres et des bols décorés, associés à des agapes cérémonielles [Damp 1982 ; Stahl 1985 ; Damp 1988]. Très bien étudié, le site de Real Alto a été baptisé la « première ville » d’Amérique, bien que d’autres peuplements similaires aient émaillé la région sud-ouest de l’Équateur. Au moment de la phase 3 Valdivia de Real Alto, un nombre important d’individus occupait des maisons plus vastes que celles de leurs ancêtres ; les archéologues ont identifié une véritable place centrale et des structures à la fois résidentielles et cérémonielles auxquelles étaient associées des tombes. Un climat favorable, ainsi que « la densité, la périodicité, la facilité de récolte et la régularité des ressources

Figure 3 : Une représentation humaine en céramique, d’une hauteur de 31 cm, trouvée dans le contexte cérémoniel des phases 2-3 à Valdivia [López Reyes 1996].

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de subsistance » ont permis le maintien de villages permanents [Clark et al. 2009]. La culture matérielle du Valdivia moyen incluait des haches de pierre polie, des hameçons en os dans les villages proches de l’océan, des outils denticulés, des mèches de forets pour travailler les coquillages et le bois, et des céramiques peintes en grand nombre. Les résidents de Real Alto préparaient quotidiennement une grande variété de racines/tubéreuses, ainsi que du maïs, à l’aide de broyeurs en pierre. L’inventaire des plantes comestibles dont on a retrouvé la trace inclut le manioc domestiqué, l’arrow-root, l’achira, le lerén, le coton, le maïs, les haricots, la courge, les gourdes, et d’autres fruits et racines comestibles [Pearsall 2003 ; Chandler-Ezell et al. 2006]. Les populations de Real Alto pratiquaient une forme d’agriculture en milieu forestier tropical « à base de racines tubéreuses, de fruits, de graines et d’un usage constant d’une grande variété de plantes et d’herbes, tantôt sauvages tantôt cultivées, et d’animaux » [Pearsall 2003, p. 235-236] ; le matériel de stockage était rudimentaire ; ils jouissaient d’un sol alluvial idéal pour le jardinage et bénéficiaient des ressources de la mer, de la mangrove ou du littoral. Le mauvais état de la dentition des populations de Real Alto plaide pour une diète composée surtout de féculents mais, d’après les données isotopes, le maïs n’en était pas l’élément essentiel. Les sites du Valdivia ancien et moyen sont groupés sur une portion limitée du littoral sud-ouest de l’Équateur mais, à partir de 4000 BP, les habitats du Valdivia tardif étaient répartis sur une vaste région couvrant des zones mieux arrosées. Lors de cette période du Valdivia tardif, l’explosion démographique et l’expansion des populations fermières sur de nouvelles terres offrant un meilleur potentiel agricole font partie des déductions scientifiques [Zeidler 1994 ; Staller 2001 ; Raymond 2003]. Les communautés jouissaient d’un riche complément de récoltes d’espèces domestiques (le maïs n’était toujours pas la plante de référence) ; la production agricole souligne l’apogée de la culture Valdivia, avec son architecture cérémonielle, sa hiérarchie sociale, ses tombes d’élite et ses superbes ornements faits de pierres semi-précieuses, de coquillages et de céramiques [Zeidler et al. 1998 ; Stothert 2003 ; id. 2007]. Les chefs des Valdiviens tardifs inventèrent une nouvelle manière d’exprimer leur autorité et leur relation avec les ancêtres, selon un schéma que l’on retrouve dans les centres de pouvoir préhistoriques en Équateur.

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Émergence du Néolithique

VALDIVIA ET CARAL
On peut comparer et opposer les développements de la culture Valdivia en Équateur entre 2500 et 1500 BP et les événements survenus à la même époque dans la région du Norte Chico, au Pérou, où le site de Caral (vallée du Supe) a attiré l’attention de la communauté scientifique en tant que « pristine state », ou foyer de civilisation (un millier d’années avant le début de la formation de la Méso-Amérique). Pour la première fois dans l’histoire des Andes, un vaste système socioculturel s’est trouvé intégré à la fois sur le plan culturel, politique et économique [Shady 2003, p. 146]. Caral a été l’une des nombreuses zones de peuplement dotées d’une architecture de pierre monumentale et d’une place publique centrale mesurant plus du double de l’entière superficie de Real Alto. Valdivia et Caral représentent deux voies très différentes vers la complexité, rendues l’une et l’autre possibles grâce à l’agriculture. Les deux populations disposaient d’une panoplie identique de plantes cultivées, mais elles les exploitaient dans des cadres radicalement différents au sein d’organisations totalement dissemblables. La population de Valdivia habitait une mosaïque d’environnements variés, offrant, outre l’accès aux forêts tropicales et aux ressources aquatiques, un bon potentiel pour les activités agricoles, contribuant ainsi à une relative autosuffisance. Ses dirigeants utilisaient les excédents alimentaires pour mettre en scène des rituels visant à créer des groupes sociaux inclusifs, complexes mais hétérarchiques, dans des contextes commensaux reposant sur l’utilisation de figurines céramiques et de poteries décorées de dessins d’inspiration religieuse, afin de renforcer symboliquement les alliances et les relations avec le pouvoir spirituel dont ils dépendaient. L’investissement lourd dans la céramique correspondait à l’émergence d’un système de subsistance très productif et d’une stratégie sociale où le pouvoir et les inégalités sociales jouaient un rôle de plus en plus important. Ce schéma a persisté à travers toute la préhistoire du littoral de l’Équateur [Stothert 2008]. Par contraste, la poterie céramique était absente de Caral (elle devait faire son apparition tardive au Pérou un millier d’années après l’Équateur). La population de Caral-Supe était bien adaptée à la sécheresse extrême du désert, qu’irriguaient les crues saisonnières de la rivière locale ; elle disposait d’abondantes ressources maritimes en provenance du littoral, situé

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à une distance relative de l’autre côté d’une courte étendue désertique. Dans la vallée du Supe, l’irrigation résolvait le problème de l’agriculture, tandis que des stratégies sociales et politiques originales facilitaient l’exploitation commerciale des produits de la mer, dont le transport assurait l’alimentation du plus gros de la population résidant dans la plaine agricole. Ses dirigeants investissaient l’excédent de la production dans la construction de vastes travaux publics, parmi lesquels des ouvrages monumentaux en pierre ; ce faisant, ils bâtissaient une société plus hiérarchisée, dirigée par une autorité centrale. Toute l’histoire des Andes centrales repose sur ce schéma persistant.

CONCLUSION
En Amérique, les découvertes archéologiques démontrent que de multiples systèmes d’agriculture se sont développés sur une vaste échelle, et non pas uniquement dans quelques centres d’innovations isolés. Peu d’animaux ont été domestiqués dans le Nouveau Monde, mais leur histoire est également diverse et curieuse [pour le pastoralisme des camélidés, voir Lavallée 2000]. Le cas des Vegas/Valdivia reflète un processus de longue haleine, dû à l’initiative de populations vivant sur une zone littorale tropicale sèche, lesquelles, devinant l’avantage énergétique à court terme qu’elles pouvaient tirer de l’agriculture, ont ajouté la production de nourriture à leurs stratégies de subsistance. Leur choix a engendré des innovations sociales et idéologiques qui, sur le long terme, ont radicalement transformé les peuples, les plantes, les animaux, et jusqu’à la terre elle-même.
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Quelques aspects de la néolithisation de la France
Françoise Bostyn* Il est acquis, depuis de nombreuses années, que la néolithisation de la France résulte d’un processus de diffusion d’innovations et de changements profonds intervenus au Proche-Orient entre 9000 et 7000 avant notre ère, comprenant la domestication des plantes, celle des animaux, l’apparition de la céramique et la sédentarisation. Ce nouveau mode de vie s’est propagé à travers l’Europe par deux voies bien distinctes, le courant méditerranéen et le courant danubien, selon un modèle arythmique proposé par J. Guilaine [2003], un modèle caractérisé par une alternance de phases d’accélération et de phases d’arrêt nécessaires à une adaptation, par exemple à un nouveau milieu naturel. Néanmoins, les modalités de la mise en place de ce nouveau mode de vie et sa progression sur l’ensemble du territoire français restent encore largement sujettes à discussion. En effet, l’étendue et la diversité écologique de la France font que les processus de néolithisation ne peuvent être ni monolithiques ni homogènes. On se trouve par ailleurs en situation de finistère et les façades maritimes vont constituer, dans une phase ultime de progression vers l’ouest, un obstacle infranchissable entraînant un arrêt de la progression, voire un reflux des populations. De fait, conséquence des deux voies de néolithisation, c’est un des rares espaces sur lesquels des populations déjà néolithisées vont entrer en contact les unes avec les autres et donc potentiellement s’influencer mutuellement. Autre facteur, non spécifique celui-là, mais tout aussi important dans les processus de néolithisation, la France n’est pas un territoire vierge et les populations mésolithiques préexistantes vont inéluctablement entrer en contact avec les popu* Institut national de recherches archéologiques préventives

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Émergence du Néolithique

lations néolithiques nouvellement arrivées, aboutissant également à des interactions, voire à des métissages. La place et le rôle des composantes autochtones dans les processus de néolithisation sont de fait toujours au centre des débats, lesquels opposent souvent les partisans d’une évolution par simples échanges culturels – les populations mésolithiques pouvant alors devenir le principal vecteur de diffusion de ce nouveau mode de vie – et ceux qui défendent l’idée d’un vrai processus de colonisation. Dans les dernières années, grâce au développement de l’archéologie préventive, dont la pratique des décapages extensifs permet d’étudier des sites dans leur intégralité et de proposer des approches régionales (comme celles adoptées en Moselle ou dans la basse vallée de la Marne), les données se sont multipliées. Du coup, nos connaissances sur les processus d’évolution chronoculturelle se sont affinées, cependant que de nouveaux questionnements se faisaient jour, soit sur des régions mal documentées, soit sur certains aspects de la culture matérielle ou de l’économie de subsistance. Cet article n’a certes pas pour ambition d’exposer dans le détail, région par région, matériau par matériau, l’état de la connaissance sur le premier Néolithique, ce qui ne peut faire l’objet que d’un travail collectif sous-tendu par une réflexion de grande ampleur. Nous reviendrons simplement sur les hypothèses actuelles concernant la néolithisation, tout en nous attardant sur certains aspects qui font encore largement débat au sein de la communauté scientifique.

L’IMPRESSA OU LES PREMIERS IMPACTS NÉOLITHIQUES EN MÉDITERRANÉE
(5800-5600 AVANT NOTRE ÈRE)

Pendant longtemps, le Cardial a été considéré comme le vecteur unique de l’introduction de l’économie de production sur les rivages méditerranéens. Cependant, les recherches récentes ont montré qu’il existait une phase de colonisation antérieure au Cardial. À ce jour, cette phase est essentiellement représentée sur trois gisements – l’abri Pendimoun à Castellar [Binder et al. 1993] et les sites de Portiragnes « Peiro Signado » et « Pont-de-RoqueHaute » [Guilaine et al. 2007] – tandis que d’autres indices ponctuels se

Quelques aspects de la néolithisation de la France

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répartissent irrégulièrement sur la façade littorale [ibid., p. 310]. Les données, qui sont aujourd’hui encore limitées, nous donnent l’image de groupes pionniers qui se seraient déplacés le long des côtes, vraisemblablement par voie maritime. Les études effectuées sur les différents gisements sont révélatrices d’influences d’origine italique impressa en ce qui concerne les productions céramiques, mais également les modes d’exploitation des ressources animales. À l’heure actuelle, il est difficile de discuter dans le détail des types d’implantation et des systèmes économiques. Il est cependant acquis que ces populations sont les premières à introduire de manière durable la poterie (au sens propre et au sens figuré puisqu’un vase de Pont-de-RoqueHaute semble avoir été importé et non fabriqué avec des argiles locales), l’élevage, déjà parfaitement maîtrisé pour ce qui concerne les brebis, ainsi que l’agriculture. Les réseaux de circulation de matières premières ont fonctionné dès le début, ainsi qu’en témoigne la présence sur les sites de Portiragnes d’obsidienne provenant de Lipari. Toutefois, la variété des styles céramiques (fig. 1) et les différences technologiques observées sont révélatrices d’une certaine hétérogénéité culturelle qui pose d’emblée la question du caractère polymorphe de cette phase ancienne du Néolithique méditerranéen [Manen et al. 2006]. Cependant, si l’on se réfère plus particulièrement aux travaux effectués sur le site de Pont-de-Roque-Haute à Portiragnes [Guilaine et al. 2007], il semble que la grande majorité des traits culturels soient exogènes, ce qui indique clairement qu’il y a eu déplacement de groupes humains.

Figure 1 : Céramique de Peiro Signado [d’après Manen et al. 2006].

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Émergence du Néolithique

CARDIAL-ÉPICARDIAL (5500-4800 AVANT NOTRE ÈRE) :
LE PLEIN DÉVELOPPEMENT DU

NÉOLITHIQUE ANCIEN MÉRIDIONAL

De fait, le Cardial n’occupe plus la place de premier Néolithique en Méditerranée, mais se voit relégué en position secondaire. Néanmoins, du fait de son caractère expansionniste – il déborde la stricte bande côtière pour atteindre l’intérieur des terres, remonte le long de l’axe du Rhône où il prend le nom de Néolithique ancien rhodanien, pénètre à l’occasion les milieux montagnards [Beeching 1999] et occupe des îles comme la Corse –, c’est bien cette culture qui reste dans la plupart des régions le vecteur du nouveau système économique. Si différentes hypothèses ont été évoquées et continuent d’être débattues pour expliquer la formation du Cardial, lesquelles font intervenir à tour de rôle l’apport de nouvelles populations externes – les composantes autochtones adoptant un nouvel ordre économique introduit antérieurement – ou une expansion démographique importante des premiers colons favorisée par une meilleure stabilité alimentaire, on observe toutefois un certain nombre de traits culturels communs qui permettent de parler de culture. Les motifs d’impression au cardium restent ainsi les décors identitaires du Cardial, même si ceux-ci tendent à perdre de leur importance au fil du temps. Les décors plastiques de cordons simples ceinturant les vases, parfois recouverts d’impressions, constituent l’autre thématique décorative. En se déplaçant des grottes vers les sites de plein air, la recherche a permis dans les dernières années de mettre en évidence une diversification fonctionnelle des milieux fréquentés, certains d’entre eux pouvant être liés à des activités pastorales ou cynégétiques. Il n’en reste pas moins que la structuration de l’habitat de plein air reste très difficile à interpréter à partir des quelques documents livrés par les fouilles, celles par exemple de Espeluche-Lalo, des Petites-Bâties à Lamotte-du-Rhône ou de Courthezon (Vaucluse), même si les structures semblent présenter un plan ovalaire où le torchis et la terre jouent un rôle important [Beeching, Sénépart 2009]. La fréquentation de nouveaux milieux entraîne également le développement de nouveaux réseaux de circulation de matières premières (silex bédoulien,

Quelques aspects de la néolithisation de la France

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jadéite du mont Viso, etc.). L’économie de subsistance repose essentiellement sur la culture du blé et de l’orge, alors que les ovi-caprinés dominent largement le cheptel, qui comporte cependant aussi vaches et porcs. Chasse, pêche et collecte ne sont pas pour autant absentes du régime alimentaire des populations cardiales. Progressivement, le Cardial va évoluer pour laisser place à l’Épicardial, caractérisé par des styles céramiques conjuguant cannelures et impressions disposées en bandes ou en guirlandes. Une fois de plus, la question de la genèse de l’Épicardial, de son autonomie par rapport au Cardial et de ses variations régionales reste en discussion, mais on constate que lui aussi est doté d’une force expansionniste, si bien qu’il dépasse largement les frontières atteintes par les populations précédentes. En raison du faible nombre de sépultures connues à ce jour, il est difficile de discuter longuement des pratiques funéraires de ce Néolithique ancien. Les tombes sont individuelles, retrouvées essentiellement dans des grottes où les défunts ont été enterrés dans des fosses peu profondes, la plupart du temps sans mobilier d’accompagnement, mais marquées par de petits cairns. Pour autant, cela ne permet pas de connaître le traitement réservé à la majorité de la population, d’autant que les traces évidentes de violence observées sur plusieurs squelettes (coups, mains liées, etc.) laissent penser que ces sépultures ont un statut particulier.

LES PREMIERS COLONS RUBANÉS DANS LE NORD DE LA FRANCE (5300-4950 AVANT NOTRE ÈRE)
À partir de 5500 avant notre ère, l’Europe tempérée est colonisée depuis une zone nucléaire située dans le nord des Balkans, par les populations appelées « danubiennes » (en référence à la région d’origine) ou « rubanées » (bandkeramik, en référence aux décors céramiques en ruban). La progression de l’est vers l’ouest permet aux populations de franchir le Rhin autour de 5200 avant notre ère, d’atteindre le Bassin parisien vers 5100 avant notre ère, en particulier la vallée de l’Aisne [Dubouloz 2003], mais également très vite les côtes de la Manche. En effet, la fouille récente du

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Émergence du Néolithique

site de Colombelles (Calvados), qui a révélé des chapelets de fosses de forme allongée orientées globalement est-ouest (fig. 2), contenant du mobilier archéologique le rattachant à la fin du Rubané récent du Bassin parisien, a fourni une série de datations 14C plaçant l’occupation autour de

Figure 2 : Plan du site de Colombelles, dans le Calvados. Si les plans des maisons sont mal conservés, l’agencement des fosses en alignements nord-ouest/sud-est parallèles est caractéristique de l’organisation des villages rubanés (C. Billard, SRA Basse-Normandie).

Quelques aspects de la néolithisation de la France

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5100-5000 avant notre ère [Billard et al. 2004]. Même si ce site reste encore bien isolé géographiquement par rapport aux grandes vallées alluviales du centre du Bassin parisien que sont la Marne, la Seine amont ou l’Aisne, il confirme l’important dynamisme de cette culture, lié à un probable accroissement démographique, qui va en un peu plus de cinq cents ans traverser des milliers de kilomètres. L’architecture domestique, avec ses grandes maisons rectangulaires dont l’espace intérieur est divisé par des rangées de trois poteaux (ou tierce) et dont les deux grands côtés sont flanqués de fosses ayant servi de dépotoir, constitue l’un des traits identitaires de cette culture, dont la progression peut ainsi être aisément suivie à travers l’Europe [Coudart 1998]. La présence de grandes nécropoles à proximité immédiate des villages est attestée en Alsace, par exemple à Ensisheim (Haut-Rhin) ; dans le Bassin parisien, au contraire, les découvertes de sépultures, qui à l’évidence sont loin de représenter la totalité de la population, se font au sein de l’habitat. L’économie est largement tournée vers l’élevage du bœuf, auquel s’adjoignent le mouton et le porc. La chasse – sangliers et cerfs – n’est cependant pas abandonnée, ainsi que l’a montré l’étude de la faune du site de Cuiry-lès-Chaudardes [Hachem 1997]. Élevage et chasse semblent d’ailleurs complémentaires dans la construction identitaire rubanée. À ce titre, le dépôt volontaire de restes osseux d’animaux sauvages ou chassés en contexte funéraire ou d’habitat renforce la dimension symbolique de l’animal dans la société [Bedault et Hachem 2008]. L’agriculture rubanée repose sur l’exploitation de deux céréales principales (amidonnier et engrain), deux légumineuses (pois et lentille) et une plante pouvant fournir fibres et graines oléagineuses, le lin. Du point de vue de l’industrie lithique, l’herminette traditionnelle, toujours attestée en Alsace, semble perdre de son importance dans le Bassin parisien, alors que se mettent en place des réseaux de circulation différents, intégrant les matières premières nouvellement rencontrées. Quelques types d’outils comme le burin, dont les analyses fonctionnelles attestent de nouvelles activités, font aussi leur apparition [Allard et Bostyn 2006]. Ainsi donc, si la tradition rubanée semble encore bien ancrée dans la première phase de néolithisation du Bassin parisien, on note déjà plusieurs caractères différents qui vont connaître leur plein développement dans la dernière phase d’expansion.

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Émergence du Néolithique

LA PHASE ULTIME DE DIFFUSION DE LA CULTURE DANUBIENNE : LE BLICQUY – VILLENEUVE-SAINT-GERMAIN (4950-4700 AVANT NOTRE ÈRE)
Au début du Ve millénaire, la dynamique expansionniste se poursuit dans la moitié nord de la France, puisque c’est durant ces quelques siècles que le Nord-Ouest mais également la Bretagne et la Loire sont atteints. Des indices d’occupation de la culture Villeneuve-Saint-Germain (VSG) ont même été répertoriés sur l’île de Guernesey. On assiste également à une grande diversification des milieux occupés puisque, si ce sont les fonds des vallées principales qui sont habités lors de la phase initiale, le peuplement néolithique s’étend bientôt aux vallées secondaires, mais également aux plateaux, comme en témoignent le site de Rungis [Bostyn 2002] ou celui d’Ocquerre [Praud 2009]. La fréquentation de ces nouveaux espaces entraîne la découverte et l’exploitation de nouveaux matériaux, comme les schistes, qui sont utilisés pour la fabrication des bracelets, ou le silex tertiaire bartonien du Bassin parisien, qui est débité pour produire des grandes lames. Cette production requiert des tailleurs spécialistes et fait l’objet d’une large diffusion au sein du groupe. Bracelets et lames constituent des marqueurs culturels indéniables. On observe d’importantes évolutions dans le décor des céramiques, tout comme la disparition progressive des décors au peigne au profit des décors digités et plastiques, indiquant plus globalement un processus de régionalisation observable sur l’ensemble de l’Europe du Nord. Comme pour le Rubané récent du Bassin parisien, l’économie de subsistance est largement fondée sur l’élevage du bœuf, du mouton et du porc, mais ce dernier supplante progressivement les ovins pour devenir la seconde ressource en viande élevée. La découverte du vase zoomorphe d’Aubevoie, dans l’Eure, représentant un bovidé est d’ailleurs venue rappeler de manière un peu exceptionnelle la persistance de certains principes idéologiques rubanés dans la société VSG (fig. 3). L’agriculture continue de se fonder sur l’amidonnier et l’engrain, mais on voit se développer l’orge nue et le blé tendre. Par ailleurs, la lentille semble disparaître. L’introduction de céréales à grains nus constitue un changement important pouvant avoir eu des conséquences sur les habitudes alimentaires des populations dans

Quelques aspects de la néolithisation de la France

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Figure 3 : Vase zoomorphe d'Aubevoie (Eure) daté de 4800 av. notre ère et mesurant environ 30 cm (cliché H. Paitier, Inrap).

la mesure où ce sont là des céréales panifiables. L’abandon de la molette débordante caractéristique du rubané au profit de la molette étroite dans le VSG pourrait faire écho à ces changements dans la céréaliculture [Hamon 2006]. Du point de vue de l’industrie lithique, quelques outils, comme le tranchet (fig. 4), utilisé pour le travail de matières minérales (binage de la terre, par exemple), font leur apparition à la fin de la période, et c’est aussi à ce moment-là que les premières haches polies arrivent dans les assemblages. Les maisons sont toujours construites sur le même modèle architectural, ainsi que l’a montré la fouille du village de Poses, qui comprenait dix maisons [Bostyn 2003], même si les plans sont plus nettement trapézoïdaux. Ceux-ci sont cependant souvent difficiles à lire, les poteaux semblant moins ancrés dans le sol, ce qui trahit peut-être des techniques de construction différentes. Dans le domaine funéraire, la césure avec le monde rubané oriental est confirmée par l’absence de nécropole Villeneuve-Saint-Germain connue à ce jour, les sépultures étant particulièrement peu nombreuses

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Émergence du Néolithique

Figure 4 : Tranchet du site Villeneuve-Saint-Germain d’Ocquerre « La Rocluche » (Seine-et-Marne) (dessin E. Boitard, Inrap).

sur cette vaste aire culturelle. Les seules sépultures connues sont celles retrouvées au sein même de l’habitat, à proximité immédiate des maisons, ce qui leur confère un statut exceptionnel et n’est en aucun cas représentatif ni de la population ni de la norme funéraire. Ainsi, cette culture, dont plusieurs caractères laissent transparaître l’origine danubienne, est en pleine évolution dans certains domaines techniques et culturels, ce qui vient renforcer le phénomène de régionalisation.

LA QUESTION DE LA NÉOLITHISATION
DE LA FAÇADE ATLANTIQUE

Sur les rives de l’Atlantique, entre Pyrénées et Vendée, un premier Néolithique, auquel on suppose une origine méditerranéenne à cause de sa céramique décorée à la coquille par impressions pivotantes, laquelle trouve ses meilleurs éléments de comparaison dans le Cardial, se développe à partir de la fin du VIe millénaire. Cependant, force est de constater que les données actuelles concernant cette première néolithisation restent sporadiques et issues de contextes dont l’homogénéité est largement sujette à discussion. Qu’il s’agisse de sites de bord de mer, comme La-Lède-du-Gurp, Grayanet-L’Hôpital ou La Tranche-sur-Mer, de sites en position résiduelle sous un

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tumulus, comme à Bougon, ou encore de sites en dragage de rivière, les associations et les contextes obligent à la prudence [Marchand et Tresset 2004]. Ainsi les plus anciennes datations obtenues à La Tranche-sur-Mer, qui se situent entre 5400 et 5200 avant notre ère, sur charbons collectés sur une plage, doivent-elles être interprétées avec circonspection. D’ailleurs, la majorité des datations obtenues placent le Néolithique ancien centreatlantique au début du Ve millénaire, en contemporanéité large avec l’Épicardial. Le seul site fouillé récemment, celui des Ouchettes, est daté autour de 4700 avant notre ère et témoigne donc aussi d’une phase déjà avancée de l’Épicardial [Laporte et al. 2002]. Les rapprochements avec cette culture sont fondés sur les ressemblances observées dans les thématiques décoratives des poteries (cannelures, incisions, impressions au poinçon, etc.). Ces ressemblances ont permis de tisser des liens avec le Languedoc occidental, cela après un réexamen des données existant pour le Néolithique ancien du Portugal et du nord de l’Espagne, et d’abandonner l’hypothèse d’une néolithisation de la façade atlantique française à partir de ces régions [Marchand et Tresset 2004]. Il n’en reste pas moins que seule la découverte, dans de bonnes conditions stratigraphiques et contextuelles, de gisements archéologiques sera à même d’apporter des éléments de réflexion nouveaux sur les modalités de la néolithisation de cette région, sur la place des populations mésolithiques dans ce processus et sur son calage chronologique précis.

LA PLACE DES POPULATIONS AUTOCHTONES DANS LA NÉOLITHISATION ET LES RAPPORTS NORD-SUD
Depuis de nombreuses années, l’influence du monde méditerranéen sur le monde danubien n’est plus guère contestée, celle-ci se traduisant soit par des influences stylistiques dans la décoration de la céramique (décor en « T », technique de l’impression pivotante), soit par l’importation directe d’objets comme les Colombella rustica, des anneaux en calcaire, des céramiques, soit par l’adoption de certaines plantes comme le pavot [Lichardus-Itten 1986]. Le décalage chronologique de quelques centaines d’années qui sépare la néolithisation du littoral méditerranéen, renforcée

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par la présence reconnue de l’Impressa, de l’arrivée des premiers colons rubanés sur les rives du Rhin permet d’envisager ce sens d’influence Sud-Nord (même si la multiplication de découvertes de vases à décor rubané, en milieu épicardial en particulier, montre que les échanges Nord-Sud existaient également). Cependant, l’espace important séparant les deux entités culturelles a suscité des interrogations quant aux modalités de circulation de ces objets. En parallèle, la découverte en contexte rubané (dès les phases anciennes) de céramiques aux thématiques décoratives étrangères au monde danubien (appelées Limbourg et Hoguette) a longtemps soulevé bon nombre de questions. L’hypothèse selon laquelle ces céramiques à la technologie mal assurée (au moins pour la céramique du Limbourg) auraient été fabriquées par les populations mésolithiques entrées en contact avec les populations néolithiques a très vite été suggérée, et la comparaison des décors a orienté les regards vers le monde méditerranéen [voir Manen et Mazurié de Keroualin 2003, où tout l’historique de la recherche est détaillé]. Après l’hypothèse selon laquelle il n’y aurait eu que de simples contacts – une hypothèse déduite de ce qui était le seul dénominateur commun des populations mésolithiques et néolithiques, à savoir l’industrie lithique et plus particulièrement les armatures de flèches, porteuses d’une forte symbolique culturelle –, les derniers scénarios proposés ont propulsé les populations mésolithiques au rang de premier diffuseur de ce nouvel ordre économique. Ainsi, les Mésolithiques auraient adopté très tôt la céramique au contact des Néolithiques méditerranéens, après quoi, grâce à la mobilité que leur conférait leur statut de chasseurs-cueilleurs, cette technologie se serait diffusée vers le nord de la France et l’Allemagne. Les Néolithiques rubanés seraient alors entrés en contact avec des populations mésolithiques céramisées, qui se seraient néanmoins maintenues durant toute la phase de développement du Rubané et auraient même largement contribué au développement des groupes post-rubanés. Récemment, par ailleurs, un bilan a été effectué sur les premières traces d’anthropisation [Richard 2004]. S’appuyant sur la présence de pollens de céréales dans les diagrammes palynologiques autour de 5800 cal BC, donc bien avant l’arrivée des premières populations néolithiques, certains auteurs ont postulé l’existence d’une proto-agriculture mésolithique, renforçant par là-même le rôle des populations mésolithiques dans le processus de néolithisation. Mais cette hypothèse a été récemment critiquée [Behre 2007],

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à la fois dans ses aspects palynologiques (du fait qu’il est impossible de différencier les pollens de céréales de ceux des graminées sauvages) et en en appelant à l’impartialité de l’information (le même type de phénomène existant aussi plus anciennement). On pourra ajouter qu’aucun site mésolithique n’a livré à ce jour de trace évidente d’une proto-agriculture. Pour revenir sur les scénarios évoqués précédemment, s’ils ont l’avantage de nuancer le propos et d’insister sur la complexité des processus de néolithisation, il n’en reste pas moins vrai que de nombreuses zones d’ombre subsistent. Nous n’énumérerons ici que quelques points qui pourraient selon nous orienter les recherches futures. 1. Si l’on admet l’origine méditerranéenne de la céramique de la Hoguette, comment expliquer l’absence de sites mésolithiques ayant livré cette céramique dans le sud de la France, là où l’on devrait logiquement en trouver la plus forte concentration ? Surtout, comment expliquer le manque de jalons entre Nord et Sud bien mis en évidence sur les cartes de répartition [Manen et Mazurié de Keroualin 2003] ? 2. Si l’on admet le scénario selon lequel des populations mésolithiques céramisées auraient précédé l’arrivée des populations rubanées, on s’interroge sur l’absence de sites mésolithiques fiables. En effet, on ne peut que noter le caractère discutable des associations entre Mésolithique et Hoguette ou Limbourg sur les sites évoqués dans les démonstrations. 3. Puisque la majeure partie des contextes de découverte de céramique de la Hoguette et du Limbourg sont les sites d’habitat rubanés, comment interpréter la présence de populations mésolithiques au sein des villages rubanés ? Et quelle peut être l’articulation entre des modes de vie si différents ? 4. Mais comment prouver qu’il s’agit bien de populations mésolithiques ? Auraient-elles réussi à conserver leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs tout en étant intégrées au sein des villages néolithiques ? Et le problème se situe bien là : une fois retirés les éléments céramiques, que reste-t-il de ces populations mésolithiques ? Quelles sont les données économiques qui nous permettent de parler de populations mésolithiques ? 5. Comment expliquer, enfin, la profondeur chronologique du phénomène Hoguette/Limbourg ? Des populations mésolithiques auraient-elles réussi à maintenir leur intégrité socio-économique au sein d’un système totalement différent, tout en faisant évoluer le seul caractère qui ne leur soit pas propre, la céramique ?

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Émergence du néolithique

Bref, il est encore extrêmement difficile de proposer des scénarios historiques fiables à propos des processus de néolithisation de la France dès lors que l’on privilégie un aspect de la culture matérielle. Il convient d’insister une nouvelle fois sur la nécessité de mener les réflexions sur des corpus fiables et indiscutables, autrement dit sur la nécessité de découvrir de nouveaux sites archéologiques livrant non seulement des éléments de la culture matérielle, mais aussi et surtout des données économiques fondamentales pour ces périodes charnières entre une économie de subsistance et une économie de production.
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DEUXIÈME PARTIE

Technique et environnement

Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien et la néolithisation du bassin méditerranéen
Jean-François Berger*

INTRODUCTION
On pensait encore il y a peu de temps que la surface de la Terre n’avait pas connu de grands changements climatiques à l’Holocène, période correspondant au réchauffement postglaciaire des dix derniers millénaires. Les analyses en géosciences menées sur différents environnements terrestres ont permis de démontrer que, même si ces changements sont modestes et de faible amplitude, les variations observées dans la cyclogenèse ont fortement influencé les rythmes, l’intensité et la position des moussons et des vents d’ouest (westerlies), qui déterminent le régime pluviométrique de l’Eurasie et des tropiques. Ces évolutions du climat ont modifié de façon durable la composition et la structure des écosystèmes parcourus et exploités par les sociétés humaines. Ce sont donc leurs conditions de vie qui ont été durablement modifiées, de façon cyclique, à l’Holocène. Les résultats récemment acquis sur ces variations des conditions de milieu des premiers agriculteurs posent de nombreuses questions sur l’origine du processus de
* UMR 6130, CNRS-UNS, Nice-Sophia Antipolis

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Technique et environnement

domestication, sur le rythme de sa diffusion et sur les difficultés d’adaptation rencontrées dans les nouveaux environnements géographiques, bioclimatiques, « colonisés » par les premiers agriculteurs ou par des populations indigènes adoptant cette nouvelle économie.

L’OBJET DU DÉBAT : LES HYPOTHÈSES SUR LE CLIMAT ET LE PROCESSUS DE NÉOLITHISATION
L’hypothèse de l’existence de stress climato-environnementaux à l’origine de la néolithisation, émise précocement par le préhistorien australien G. Childe, a été remise au goût du jour récemment grâce aux avancées importantes effectuées dans le domaine du climat [Bar Yosef 2002 ; Gupta 2004 ; Weninger et al. 2006 ; Berger et Guilaine 2009]. Longtemps minoré par les sciences humaines et sociales, le climat se voit aujourd’hui accorder, par un courant de pensée initié outre-Atlantique, un rôle important dans les processus de néolithisation de l’Europe méditerranéenne. Les hypothèses privilégiant le rôle du climat dans l’émergence de la néolithisation demeurent toujours nuancées. Pour des auteurs issus des sciences de l’environnement comme Gupta [2004], Richerson et al. [2001] et Joussaume [1999], la rapide domestication des plantes et des animaux aurait été favorisée dans les milieux tropicaux par un optimum climatique correspondant à une longue et importante période humide (8000-5000 avant notre ère) et en Eurasie par une phase plus chaude, avec des températures estivales supérieures d’environ 2 °C à celles observées de nos jours en Europe occidentale [Joussaume 1999]. Selon eux, la longue période du Pléistocène final n’aurait pas du tout été favorable à l’agriculture, du fait de son aridité, de sa pauvreté en gaz carbonique atmosphérique et d’un climat extrêmement variable à des échelles de temps très courtes [Richerson et al. 2001]. Le climat humide de la ceinture tropicale qui s’est mis en place à partir de la fin du Dryas récent (10500 avant notre ère) s’est trouvé associé à une intensification du mécanisme de mousson qui a permis à l’air marin chargé d’humidité de pénétrer vers l’intérieur des continents, favorisant ainsi le développement végétal ainsi que l’apparition de rivières quasi permanentes et de grands lacs [Joussaume 1999]. Ces conditions auraient à leur tour favorisé l’appa-

Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien

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rition de cultivateurs sédentaires au Proche-Orient, puis l’extension rapide de l’agriculture vers le Moyen-Orient, l’Asie centrale, l’Afrique et les régions tempérées de l’Europe centrale et occidentale, alors associées au plein développement des chênaies mixtes et à la fermeture du milieu. Ces schémas proposés durant les décennies 1980-1990 sont aujourd’hui rediscutés, car on sait désormais que la diminution de l’intensité des changements climatiques qui a suivi le dernier stade froid du Tardiglaciaire n’a pas pour autant signifié une longue stabilité des conditions climatiques. Les dernières recherches sur les paléoclimats ont démontré la récurrence de changements climatiques rapides (c’est-à-dire en l’espace d’une génération) du même type à l’échelle planétaire, tous les mille à mille cinq cents ans [Bond et al. 2001 ; Mayewski et al. 2004]. Pour d’autres auteurs, c’est au contraire dans le but de répondre au stress climatique durable du Dryas récent que les dernières sociétés de chasseurscueilleurs du Proche-Orient ou de la Chine ont expérimenté l’agriculture [Cohen 1998 ; Bar Yosef 2002]. Cependant, des traces de tentatives de domestication semblent attestées antérieurement au Proche-Orient comme en Chine [Lu et al. 2002 ; Kislev et al. 2006]. Dans la plupart des régions, le plein développement agricole ne devait pas être effectif avant 8500 avant notre ère [Pringle 1998]. L’objectif n’est plus aujourd’hui de mettre en évidence l’existence d’événements climatiques, mais d’appréhender leur impact réel sur les environnements terrestres et sur les premières véritables agricultures (celles du Proche-Orient et de l’Europe, entre autres). Après avoir fait un point sur les connaissances actuelles du climat circum-méditerranéen à l’Holocène ancien, nous proposons quelques hypothèses explicatives permettant d’ouvrir le débat et d’orienter les futures recherches sur la coévolution de la société et du milieu néolithiques.

LE CLIMAT DU BASSIN MÉDITERRANÉEN ET LES PRINCIPAUX MARQUEURS DES CLIMATS ANCIENS
Les dernières études paléoclimatiques ont permis de connaître les mécanismes responsables des évolutions climatiques et de détailler les principaux

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changements climatiques postglaciaires (fig. 1b). Elles décrivent un système complexe intégrant les dynamiques de l’atmosphère et des océans, régulées cycliquement par le soleil, l’activité volcanique, la trajectoire orbitale de la terre et l’inclinaison de son axe de rotation, et plus récemment par une combinaison avec les divers forçages anthropiques. Dans ce système global, la zone méditerranéenne est caractérisée par des interactions entre les systèmes climatiques nord-atlantique et tropical (marqué par la mousson) de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (fig. 1a). Cependant, les données paléoclimatiques les plus précises, pouvant être comparées aux évolutions chronoculturelles, sont le plus souvent obtenues dans des environnements très éloignés des habitats humains (glaces des pôles, fond des océans, etc.), à quelques exceptions près (lacs, spéléothèmes des grottes). Les oscillations paléoclimatiques synchrones observées sur trois des principales archives climatiques actuelles, localisées entre le Groenland et l’est de la péninsule Arabique, suggèrent un couplage étroit entre les zones méditerranéenne et atlantique nord tout au long de la déglaciation (fig. 1a, b). Depuis quelques années, les études géochimiques menées sur les carottes glaciaires du Groenland (GRIP, puis GISP 2) permettent d’approcher les variations du climat régional avec une précision temporelle quasi-annuelle. Un premier événement froid et sec est identifié vers 6250 avant notre ère (connu mondialement sous l’appellation « 8200 cal BP event »). Deux autres creux importants dans la courbe associés à des valeurs du ∂18O apparaissent dans la seconde partie du VIe millénaire : le premier centré sur 5500 avant notre ère, le second sur 5200 avant notre ère (fig. 2). Ils sont encadrés par deux des principaux maxima de la courbe de paléotempératures holocènes, vers 5700 et 4900 avant notre ère. La circulation thermohaline atlantique est responsable du climat tempéré de l’Europe, grâce au courant chaud nord-atlantique appelé Gulf Stream qui transporte la chaleur de l’équateur vers le pôle Nord et à un courant froid qui renvoie vers le sud les eaux froides et denses qui circulent en profondeur au large de Terre-Neuve et du Groenland [Broecker 1997]. Des changements de sa vitesse, provoqués par le détachement de grands icebergs dans l’Atlantique nord depuis la calotte polaire, se répercutent directement au niveau des mouvements des masses atmosphériques et du climat en Europe. La circulation océanique et l’intensité du Gulf Stream se réduisent selon des cycles d’environ mille cinq cents ans dans le Pléistocène (fig. 1a). Les travaux de Bond et al. [2001] ont identifié des cycles identiques à

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l’Holocène. Autour de 6200 avant notre ère, la rupture du barrage qui maintenait jusqu’alors les eaux de fonte du grand glacier nord-américain dans le plus vaste lac d’eau douce du monde (Agassiz) [Broecker 1997] a fortement réduit la température de l’Atlantique et la vitesse du Gulf Stream, durant une période estimée à deux cents ans (fig. 1b). Un second épisode se place entre 5600 et 5300 avant notre ère (fig. 1b). La courbe des variations du carbone 14 résiduel dans l’atmosphère montre également des oscillations brutales et de grande amplitude au début

a

b

Figure 1 : Localisation géographique a et présentation b de trois archives paléoclimatiques distinctes entre les régions polaires et tropicales de l’hémisphère Nord encadrant le bassin méditerranéen. Entre 8000 et 5000 avant notre ère se succèdent de façon synchrone trois événements climatiques abrupts qui témoignent d’interactions entre les systèmes climatique nord-atlantique et tropicaux.

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de l’Holocène, jusqu’à 6000 avant notre ère [Stuiver et Braziunas 1993] (fig. 2). Les variations sont plus progressives et de moindre amplitude par la suite. D’après les analyses spectrales effectuées, elles apparaissent de plus modulées par une quasi-périodicité d’environ deux cents et deux mille trois cents ans, que l’on peut rapporter à des variations de l’activité solaire. Deux pics principaux de faible activité solaire sont identifiés au VIe millénaire avant notre ère (vers 5450-5350 et 5250-5100 avant notre ère) (fig. 2), ce qui confirmerait l’origine en partie solaire de cette longue période climatiquement plus fraîche [Berger 2005]. L’inflexion de la courbe du radiocarbone résiduel est en revanche peu développée vers 6200 avant notre ère, lors de la première péjoration climatique mondiale (fig. 2). L’activité solaire semble alors culminer à un maximum, ce qui minimise fortement le rôle de notre soleil dans le déclenchement de cette période froide et accrédite pour cet événement la thèse d’une origine interne à la terre, liée au phénomène glacio-marin.

Les archives terrestres
Les fleuves, les lacs et les marais représentent les archives sédimentaires terrestres les plus exploitées aujourd’hui pour identifier les plus petites oscillations du climat et du milieu en domaine terrestre. Les sources documentaires les plus précises et les plus fournies pour l’Holocène ancien (VIIe et VIe millénaires avant notre ère) proviennent du nord-ouest du Bassin méditerranéen et de l’Europe centrale. Dans d’autres régions méditerranéennes, notamment celles concernées par le début de la néolithisation, ces données sont souvent lacunaires ou datées avec peu de précision [Berger 2005 ; Berger et Guilaine 2009]. La reconstitution des variations du niveau des lacs constitue aujourd’hui l’une des approches privilégiées de reconstitution du climat en Europe. Les études sédimentologiques menées dans les lacs à partir du début des années 1980 ont permis de travailler sur leurs bilans hydriques, dépendant principalement de la pluviométrie et de la température, et d’établir une courbe représentant les fluctuations du niveau des lacs du Jura et des Alpes occidentales depuis 14 000 ans [Magny 2004]. La chronologie établie place précisément les transgressions lacustres des VIIe et VIe millénaires correspondant à des périodes plus fraîches et humides vers 6350-6100 (Le Locle)

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et 5600-5300 avant notre ère (Cerin) (fig. 2). Ces hauts niveaux lacustres semblent identifiés dans le nord du bassin méditerranéen jusqu’en Toscane, au lac d’Accesa (Italie) et au lac de Mezzano [Magny et al. 2006]. Aux moyennes latitudes tempérées, la comparaison de l’histoire des fluctuations lacustres et de celle des glaciers alpins conforte leur origine climatique à l’Holocène [Magny 2004] (fig. 2). Beaucoup plus à l’est, l’étude des sédiments du lac Van (Turquie) révèle également deux épisodes de hautes eaux, associés à une augmentation du détritisme minéral autour de 6400-6200 et 5450-4600 avant notre ère [Lemcke et Sturm 1997]. Cependant, au sud du 40 °N, les enregistrements lacustres du Sud Levant

Figure 2 : Confrontation des données lacustres des Alpes occidentales et du Jura, des données fluviales et paléopédologiques de la moyenne vallée du Rhône, des données glaciaires des Alpes suisses et de la courbe du carbone 14 résiduelle dans l’atmosphère, reflétant l’activité solaire. L’origine des deux changements climatiques abrupts discutés apparaît différente.

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enregistrent un phénomène inverse. Une chute significative du niveau du lac Kinneret (Israël) [Hazan et al. 2005] et de la mer Morte [Migowski et al. 2006] est associée à une érosion autour de 6000 avant notre ère. Un hiatus sédimentaire apparaît aussi entre 6400 et 5750 avant notre ère. Ce phénomène s’observe jusque dans l’ouest du Bassin méditerranéen au sud de l’Espagne, où Carrion [2002] identifie une longue phase de bas niveau du lac Siles entre 6800 et 5900 avant notre ère. À l’échelle de la zone tropicale nord qui embrasse l’Afrique du Nord, le sud du Proche-Orient et le Moyen-Orient, une phase d’aridification marquée est enregistrée au même moment, principalement dans les domaines lacustres du « Sahara vert » [Gasse 2000]. Le domaine fluvial enregistre également, au cours de la même période, des variations interprétables en termes de changements climatiques. Les axes fluviaux ont été des secteurs privilégiés par la première vague de néolithisation de l’Europe [Sherratt 1980 ; Van Andel et Runnels 1995], mais ce premier signal est susceptible d’être sous-représenté car ce sont aussi des milieux très sensibles aux fluctuations climatiques. Les données régionales actuellement les plus précises sur les archives fluviales proviennent d’études géoarchéologiques menées dans les fonds de vallées préalpines ou dans les remplissages de rias côtières du nord-ouest de la Méditerranée. La moyenne vallée du Rhône, de Lyon à Avignon, ainsi que sa bordure préalpine ont fourni un nombre considérable de séquences sédimentaires fluviales correspondant aux premiers millénaires de l’Holocène, qui ont permis de reconsidérer l’histoire du climat au Néolithique [Berger 2005 ; Berger et al. 2008] (fig. 2). Les cycles hydrologiques et pédologiques identifiés sur la séquence fluviale la mieux documentée de la vallée du Rhône (Lalo) montrent des tendances évolutives très proches des variations de la teneur isotopique de l’oxygène 18 (paléotempérature) de la carotte glaciaire GISP 2 (Groenland) (fig. 3). Cette concordance sur plus de deux millénaires indique que les milieux fluviaux nord-méditerranéens enregistrent et restituent, par leur style fluvial et leurs processus pédosédimentaires, les fluctuations du climat issues de l’Atlantique nord. Deux synthèses récentes ont démontré la généralisation et la synchronie de ces phénomènes paléohydrologiques à l’échelle du nord-ouest de la Méditerranée [Berger 2005 ; Berger et Guilaine 2009]. À l’échelle de l’Europe, des synthèses récentes effectuées à partir de traitements statistiques de corpus très importants de dates radiocarbone

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7000 6000 5000
y style en tresse

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6500

5500
style en y tresse

av. J.-C.
Evolution des charges solides et liquide
débits liquides débits solides

Cône de la Citelle (Berger et al. 2002)
01/g9 f9 e9 d9 c9 b71 a71 d61 c61 b/a61 b51 a51 c41 b41 a41 d31 a9/c8 1a6 2a6 1b6 1b6 2b6 a31 a21 b11 a11 d5 e5 a7 b8 a8 c7 b7 b9 01 c5 c8

34

Isotope de la carotte glaciaire re GISP 2 O (% VSMOW) (Alley et al. 1997) Cône de la Citelle (Berger et al. 2002)

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36 Paléosols (dyn. de la pédogenèse)

7000

6500

6000

5500

5000

av. J.-C.

Figure 3 : Confrontation des évolutions paléohydrologique et paléopédologique de la rivière Citelle (Drôme, France) au cours des VIIe et VIe millénaires avant notre ère et de la courbe des paléotempératures de la carotte GISP 2 au Groenland.

documentant les principales phases d’accrétion fluviatile ont permis de construire des modèles d’évolution des cours d’eau régionaux depuis l’Europe du Nord et l’Angleterre [Macklin et al. 2005], la Pologne (bassin de la Vistule) [Starkel et al. 2006], l’Allemagne (bassin du Rhin) [Hoffman et al. 2008] jusqu’en Europe du Sud avec la France méridionale (haut bassin du Rhône) [Berger et al. 2008], l’Espagne [Thorndycraft et Benito 2006] et le Maghreb en Afrique du Nord [Zielhofer et Faust 2008]. Ces référentiels macrorégionaux permettent de corréler des paléodynamiques fluviales entre le 53 °N et le 35 °N, soit selon un transect Nord-Sud de plus de 3000 kilomètres. On y retrouve les mêmes tendances évolutives entre 8000 et 4500 avant notre ère. Le schéma chronoclimatique s’en trouve ainsi renforcé.

Synthèse sur le climat et le fonctionnement des écosystèmes aux VIIe et VIe millénaires
Les variations environnementales présentées modifient singulièrement la conception traditionnelle de l’Optimum climatique postglaciaire, situé à la période atlantique. Il apparaît aujourd’hui caractérisé par une forte variabilité climatique. Un climat plus humide et frais s’installe alors aux latitudes moyennes situées au nord de la mer Méditerranée, apparentée à un « petit âge de glace » autour de 6200, puis de 5350 avant notre ère (fig. 2).

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Technique et environnement

Figure 4 : A) Proposition de zonage climatique sur l’Eurasie et l’Afrique du Nord pour l’événement à 8200 cal BP (6250 avant notre ère). Une large tripartition du climat est identifiée, avec deux zones de transition autour des 52 ° et 53 °N [modifié d’après Magny et al. 2003 et Berger et Guilaine 2009]. B) Proposition de zonage climatique sur l’Eurasie et l’Afrique du Nord pour l’événement à 7300 cal BP. La zone à climat frais et humide apparaît plus large et plus méridionale [d’après Berger 2005]. Des similarités avec des modes de fonctionnement atmosphérique actuels, comme l’oscillation nord-atlantique (NAO) en mode positif, peuvent être notées.

Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien

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Ces deux changements climatiques sont induits par (1) le dernier stade de la déglaciation dans l’aire nord-atlantique (« lac Agassiz ») et (2) des variations de l’activité solaire, plus ou moins modulées par le système océanique, qui génèrent une forte activité cyclonique consécutive au déplacement vers le sud du jet atlantique et d’un très fort gradient thermique entre les hautes et les basses latitudes. La succession d’épisodes hyperarides qui caractérise alors le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et la péninsule Arabique est due à la diminution de la migration de la zone de convergence intertropicale vers le nord (ITCZ) en été, comme l’ont démontré les synthèses récentes de Rohling et Pälke [2005] et Fleitmann et al. [2003]. L’événement survenu à 8200 cal BP correspond à un refroidissement du climat et à une influence plus forte des westerlies, bien enregistrée dans une bande est-ouest localisée entre les 42e et 50e parallèles en Europe occidentale et centrale, et entre les 40e et 47e parallèles en Europe de l’Est et au nord du Levant, tandis que les zones situées au nord et au sud de cette bande indiquent alors une phase plus sèche [Magny et al. 2003 ; Berger et Guilaine 2009] (fig. 4a). La tripartition climatique zonale de l’Europe observée en ces deux occasions correspond bien au fonctionnement actuel de l’oscillation nord-atlantique (NAO) en mode négatif. Dans cette configuration climatique, les contraintes environnementales subies par les premiers colons néolithiques et les derniers chasseurs-cueilleurs y apparaissent opposées de part et d’autre des limites climatiques identifiées (aridité ou trop d’humidité). La configuration des zonations climatiques est un peu différente lors du second épisode, survenu vers 5350 avant notre ère. La zone sous emprise fraîche et humide nord-atlantique s’élargit alors de 5 °C vers le sud, soit jusqu’au sud de la péninsule Ibérique dans les bassins fluviaux de l’Atlas, de l’Italie et de la Syrie (fig. 4b). La zone aride est alors repoussée au sud du 37 °N.

LES RÉPONSES SOCIÉTALES AUX FORÇAGES CLIMATIQUES
Le défi qui se présente aujourd’hui à l’archéologie environnementale et aux préhistoriens est de comprendre comment se sont adaptées les sociétés menacées par un changement de leur environnement et des biotopes

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Technique et environnement

associés. Il existe malheureusement trop peu de données paléoéconomiques fiables et représentatives des derniers chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale. Récemment, nous avons cherché à comprendre, avec Jean Guilaine, si les modifications climatiques et, de façon plus large, les conditions environnementales n’ont pas été des facteurs plus ou moins décisifs des principaux changements culturels identifiés lors de la diffusion des premières communautés néolithiques du Proche-Orient vers l’Europe, et à estimer dans quelle mesure la pression du milieu, positive ou négative, a pu accompagner cette transformation socioéconomique majeure [Berger et Guilaine 2009]. Cette période de deux mille ans environ correspond à la fin du PPNB, au Néolithiquecéramique et au début du Chalcolithique au Proche-Orient, et à la diffusion des premières communautés néolithiques à céramique monochrome puis à l’expansion des groupes impressa/cardial du sud-est de l’Europe jusqu’à la péninsule Ibérique. Les études actuelles démontrent que la productivité des récoltes céréalières varie selon plusieurs facteurs, dont le climat et les conditions édaphiques. La durée de la saison végétative diminue lors des rafraîchissements climatiques qui frappent l’Europe, comme cela a été démontré pour le petit âge glaciaire au cours des derniers siècles. Les longues sécheresses qui caractérisent la fin du printemps et la période estivale en domaine méditerranéen sont également très dommageables aux récoltes céréalières, car elles provoquent l’échaudage des grains. Ces différents paramètres ont dû se combiner au cours des périodes de dégradation climatique de l’Holocène ancien et exercer une forte contrainte sur les agricultures naissantes du Néolithique européen, aboutissant à des crises dans les rendements céréaliers et poussant les premiers agriculteurs à trouver des solutions alternatives plus ou moins temporaires (chasse-cueillette, pastoralisme extensif…). Weninger et al. [2006] ont émis l’hypothèse que l’événement climatique abrupt de 6250 avant notre ère avait déclenché la migration des agropasteurs de l’Anatolie centrale vers la Grèce du Nord (fig. 5). Le cumul des dates radiocarbone des principaux tells de Grèce du Nord montre un large pic de probabilité compris entre 6500 et 6000 avant notre ère, trop large pour discuter d’un possible lien avec le changement climatique abrupt de 8200 cal BP (fig. 5). Les deux sites grecs concentrant les séries de dates les plus fiables, Nea Nikomadeia et Sidari (dates sur graines et en spectrométrie de masse par accélérateur (SMA) sur bois avec de faibles écarts types), situent l’arrivée des premiers Néolithiques en Europe entre 6450 et 6250

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avant notre ère (fig. 5). Si l’on considère, comme semblent le prouver les données géochimiques de la carotte polaire GISP 2, qu’il y a eu un début de crise climato-environnementale autour de 6300-6250 avant notre ère, l’arrivée des premiers Néolithiques pourrait parfaitement la précéder (fig. 5). Mais le début de ce changement climatique abrupt est encore en discussion, et pourrait s’amorcer dès 6450 avant notre ère pour Rohling et Pälke [2005]. Les données chronostratigraphiques en cours d’étude sur le site de Sidari (Corfou) témoignent d’ailleurs bien d’une implantation néolithique à céramique monochrome antérieure aux dérèglements

Figure 5 : Les hypothèses plausibles de la relation entre événement climatique à 8200 cal BP et la néolithisation de la péninsule Hellénique [modifié d’après Weninger et al. 2006].

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Technique

et environnement

hydrologiques assimilés à l’événement climatique de 8200 cal BP. Donc, en l’état actuel des connaissances, même si les dates radiocarbone et quelques données stratigraphiques du Néolithique ancien grec semblent montrer une légère antériorité de la colonisation par rapport à l’événement, aucun élément ne permet aujourd’hui de trancher la question. Cependant, plusieurs points méritent d’être signalés, et devront être discutés dans l’avenir : – peu de sites grecs apparaissent bien datés par les méthodes de la chronologie absolue ; – seuls les principaux tells grecs ont été pris en compte dans l’étude de Weninger ; – beaucoup d’imprécisions stratigraphiques et de mélanges de couches sont observés à la transition Méso-Néolithique dans les vieilles fouilles du domaine gréco-balkanique (« contextes peu sûrs »), et la reprise de fouilles anciennes permet parfois de corriger les erreurs d’interprétation initiales (cf. Sidari à Corfou) [Berger, en préparation] ; – l’indigence des études géoarchéologiques de séquences Néolithique ancien n’a pas permis de réfléchir à l’impact des processus post-dépositionnels sur les archives archéologiques (phénomène particulièrement important dans la seconde moitié du VIIe millénaire) ; – des positions idéologiques compliquent encore les interprétations (notamment celles concernant le développement local du Néolithique) ; – des « effets vieux bois » sont très possibles sur les dates radiocarbone obtenues sur charbons ligneux, qui représentent l’essentiel des échantillons en Méditerranée orientale ; la systématisation des dates sur céréales ou sur ossements d’animaux domestiques (Nea Nikomedeia) représente un gage de fiabilité chronostratigraphique permettant d’éviter cet écueil (« short life ») (fig. 6) ; – on observe encore une absence de données paléoenvironnementales précises établissant l’impact de l’événement à « 8200 BP » en Grèce (à l’exception de Sidari), ce qui ne permet pas de discuter de l’antériopostérité des deux phénomènes au niveau régional. À une échelle géographique encore plus large, la synthèse des données culturelles témoigne de perturbations synchrones des processus de peuplement de l’Eurasie et du Proche-Orient (fig. 6). On l’observe dans la seconde moitié du VIIe millénaire avant notre ère (entre 6500 et 6000 avant notre ère), puis dans la seconde moitié du VIe millénaire (entre 5500 et 5250 avant notre ère). Même si la généralisation d’un tel processus demeure

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Figure 6 : Les relations possibles entre les « crises climatiques » discutées dans cet article (8200 et 7300 events) et l’évolution chronoculturelle de l’Eurasie et du Proche-Orient [complété d’après Berger et Guilaine 2009].

encore hypothétique, ce sont précisément les rapprochements entre des situations se répétant sur un large espace géographique qui pourraient légitimer notre proposition : les facteurs climatiques ont pu peser sur la diffusion des premières civilisations néolithiques méditer ranéennes et occidentales au cours de l’Holocène. En effet, les périodes 6400-6000 et 5500-5200 avant notre ère montrent à la fois des changements culturels ou des hiatus d’occupation importants aussi bien en grottes et abris qu’en plein air, des changements économiques sur les gisements les mieux documentés et des changements environnementaux enregistrés à l’échelle du continent eurasiatique (fig. 6). Les exemples ethnographiques démontrent qu’il existe une gamme complète de stratégies (mobilité et sédentarité, stockage spécialisé, complémentarité des biotopes) pour faire face à la variabilité des conditions naturelles [Kelly 1983]. Quelques exemples archéologiques témoignent de changements survenus autour de 6200 avant notre ère. Ainsi, l’étude de deux sites capsiens stratifiés du bassin de Télidjène (Algérie) a montré que les changements environnementaux associés à l’événement de 8200 cal BP pouvaient également être corrélés avec ceux des modes de subsistance et de la technologie lithique entre le Capsien typique et le Capsien supérieur [Jackes et Lubell 2008]. Pour Bar Yosef [2002] et Migowsky et al. [2006], l’apparition brutale de conditions hostiles au maintien d’une exploitation agricole satisfaisante est vraisemblablement à l’origine de la modification profonde des systèmes de peuplement à la transition PPNB-Néolithique céramique (Yarmoukien)

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et d’une intensification du pastoralisme. Un « recyclage » s’est alors produit, qui a abouti notamment à la disparition des grands villages au profit d’une dispersion en hameaux et d’un recours à la mobilité. Pour P. GonzálezSameriz et al. [2008], la période 6300-6200 avant notre ère a vu une réorganisation spatiale des communautés du Mésolithique final. Les hommes ont alors abandonné l’ensemble de la zone du bas Aragon pour se regrouper dans des zones plus humides des montagnes méridionales du Maestrago et dans une moindre mesure dans le haut bassin de l’Ebre. Cette désertion des sites de la basse vallée de l’Ebre, qui a immédiatement suivi l’événement à 8200 cal BP, est appelée « Silencio arqueologico ». Les données sont nettement moins mises en perspective pour l’événement survenu à 5350 avant notre ère, car il est encore peu documenté. Les résultats d’analyses paléoéconomiques régionales comme celles menées sur les faunes provençales peuvent être interprétés comme une adaptation des sociétés. Ils démontrent qu’il y a eu une part prépondérante de la chasse au cours de la première moitié du Néolithique ancien, soit entre 5600 et 5400 avant notre ère environ [Vigne 2007]. Le Néolithique cardial n’a d’ailleurs jamais été perçu comme très agricole, par contraste avec ce que l’on connaît de l’Impressa italien dans la période précédente ou de la période épicardiale qui lui succède [J. Guilaine, communication personnelle]. En Europe centrale et sud-orientale, cet horizon chronologique correspond à la transition Néolithique ancien/moyen de la chronologie européenne (fig. 7). Le Néolithique moyen apparaît comme un vaste complexe culturel à céramique noire et grise polie qui remplace partout, et semble-t-il de manière synchrone, le Néolithique ancien à céramique peinte. D’un point de vue historicoculturel, ce moment marque une rupture technique et artistique avec la période précédente, à l’intérieur d’une zone qui s’étend du nord de la Macédoine yougoslave et de la Bulgarie jusqu’à la Hongrie et la Roumanie, avec d’ailleurs des éléments de comparaison en Thrace et en Macédoine orientale grecque [Lichardus et Lichardus-Itten 1985, p. 253]. On discute toujours pour savoir s’il est l’œuvre d’une seconde vague colonisatrice d’agriculteurs anatoliens intégrés dans le substrat préexistant. Ne s’agit-il que de phénomènes liés à des processus d’expansion socio-économiques, de stagnation en limite du front néolithique pionnier ? Ou peut-on y voir aussi les effets de contraintes externes aux sociétés, de nature climatique et/ou environnementale ? En Europe occidentale, ce même horizon correspond à un arrêt dans

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l’avancée du Néolithique rubané entre l’Europe centrale (Bohême) et l’Europe occidentale, au niveau de la région de Mayence (vallée du Neckar) autour de 5450-5400 avant notre ère. La colonisation reprend rapidement en direction du Limbourg (sud de la Hollande) et de la Rhénanie moyenne (Cologne, Aix-la-Chapelle) à partir de 5300 avant notre ère, au moment du développement de la deuxième étape de la céramique linéaire (style Ackovy en Slovaquie et Flamborn en Allemagne), qui correspond aussi au tout début du Néolithique moyen de la chronologie européenne [Lichardus et Lichardus-Itten 1985]. Mais, dans cette sphère géographique, la question des céramiques de La Hoguette [Jeunesse 1995] et du Limbourg [Modderman 1981] pose de nombreuses questions (fig. 7). Elles se répartissent du sud de la Hollande à la Franche-Comté, et du Bassin parisien à la vallée du Neckar. Leur statut (style céramique ? culture ou horizon de contact entre Rubané et Cardial ? acculturation périphérique de groupes mésolithiques ?) et même leur existence véritable sont vivement discutés depuis une vingtaine d’années dans la sphère des néolithiciens [Demoule 1989]. À notre connaissance, aucune hypothèse climatique ou environnementale n’a été envisagée ou discutée comme l’un des éléments pouvant expliquer leur genèse et leur diffusion. Jeunesse [1995] et Manen [1997] évoquent des contacts avec l’Épicardial méridional ou une production mésolithique par des groupes qui auraient subi un processus de « céramisation ». Cependant, la faiblesse de la documentation archéologique, le manque de contexte stratigraphique clair et de données paléoéconomiques sur ces deux « cultures » ou « faciès culturels » handicapent sérieusement les tentatives d’explication sur leur origine et leur développement [Berger 2005]. Faut-il attribuer aux mêmes causes les perturbations qui, à la même époque, affectent de nombreuses stratigraphies archéologiques observées de la Grèce à la péninsule Ibérique ? Un hiatus, plus ou moins développé, affecte entre 6500 et 6000 avant notre ère les dépôts situés dans les cavités : absence de tout sédiment anthropique, troncatures, accumulations détritiques (grottes du Cyclope, de Theopetra, de Konispol, de l’Uzzo, de Fontbregoua, de l’Abeurador, de la Margineda, etc.) [Biagi et Spataro 2000 ; Berger et Guilaine 2009]. Ce hiatus rend souvent délicate l’analyse des relations entre Mésolithique terminal et Néolithique ancien. D’ailleurs, l’absence ou l’extrême rareté, en bien des régions, du Mésolithique terminal (Italie du Sud, Sicile, Corse, Sardaigne, Catalogne, Andalousie) pose le

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Technique et environnement

Figure 7 : L’hypothèse du développement des « cultures » de La Hoguette et du Limbourg en Europe nord-occidentale entre les deux fronts de colonisation (Cardial-Rubané) au moment d’une rupture culturelle importante du Néolithique européen (transition entre période ancienne et moyenne) coïncidant avec l’événement à 7300 cal BP [d’après Berger 2005].

problème de la reconnaissance des substrats proto-néolithiques [Guilaine 1996]. Deux principales hypothèses sont à discuter sans a priori : soit (1) une contrainte environnementale prépondérante sur les productions vivrières des premiers Néolithiques ou des derniers Mésolithiques, conduisant à des famines et donc à des retraits démographiques, soit (2) une contrainte taphonomique majeure par érosion et/ou masquage sédimentaire des gisements archéologiques conduisant à une méconnaissance de cette phase initiale par les préhistoriens. Dans les faits, les deux phénomènes semblent devoir être observés. Ils seraient donc cumulatifs et compliqueraient singulièrement notre perception de la colonisation néolithique de l’Europe et de l’évolution des derniers chasseurs-cueilleurs [Berger et Guilaine 2009]. Les hiatus et/ou changements culturels observés autour de 6200 et 5300 avant notre ère peuvent être en partie imputés à ces deux phénomènes. Il faut cependant relativiser la raréfaction des sites observée, car elle est en partie induite par les phénomènes géomorphologiques qui détruisent ou recouvrent les sites néolithiques sous parfois plusieurs mètres d’alluvions. Il reste donc à évaluer précisément l’ampleur des modifications qui affectent le nombre initial de sites néolithiques avant de conclure trop rapidement à un retrait culturel [Berger 2005 ; Mlekuz et al. 2008]. Or, les témoins

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de processus taphonomique d’ablation ou de remaniements de couches archéologiques sont encore rares dans la littérature, car jusqu’à présent peu de stratigraphies de référence en grottes et abris ont été observées dans cette perspective. Il est donc encore difficile d’établir le rôle exact joué par ces phénomènes dans la distorsion observée au cours de la néolithisation de l’Europe, mais des études tentent aujourd’hui de l’appréhender du Levant espagnol au Karst slovène.

CONCLUSIONS
Le développement de l’archéologie environnementale et l’évolution rapide des données précises sur le climat de l’Holocène, stimulée par le changement climatique actuel, nous permettent aujourd’hui d’envisager la néolithisation de l’Europe dans une perspective socioenvironnementale. Selon nous, les sociétés sont fortement tributaires de changements climatiques de grande ampleur ayant profondément affecté le fonctionnement géomorphologique et écologique du bassin méditerranéen à l’Europe centrale entre 6500 et 5000 avant notre ère. Dans la longue durée, les potentialités écologiques ou agrologiques de ces premiers agriculteurs ont beaucoup varié entre le début et la fin du Néolithique ancien. Ils ont dû s’adapter à des fluctuations séculaires d’abondance hydrologique ou au contraire d’assèchement des terres alluviales et palustres. Leurs terroirs se sont en quelque sorte agrandis ou rétractés au gré des variations paléohydrologiques, au même titre que ceux des villages implantés en périphérie des lacs subalpins. Les changements climatiques abrupts de 6250 et 5350 avant notre ère ont de toute évidence un fort impact taphonomique sur les occupations de fonds de vallées et du domaine karstique, comme nous le démontrent principalement les études géoarchéologiques menées dans le nord-ouest de la Méditerranée. Ces processus expliquent la difficulté pour les préhistoriens à documenter la période de transition entre le Mésolithique et le Néolithique. Les catastrophes climatiques sont avant tout des désastres sociaux et politiques... En fait, quel que soit le système économique, l’impact de changements environnementaux dépend de la structure et de la capacité d’adaptation (voire d’anticipation) des systèmes socioenvironnementaux

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[Halstead et O’Shea 2004 ; Redman 2005]. Les nouveaux questionnements nous imposent aujourd’hui de comprendre comment les sociétés ont bâti des stratégies d’adaptation pour répondre aux changements climatiques successifs et à la forte variabilité de leur environnement. Les réponses à ces questions reposent avant tout sur une approche archéologique des ruptures culturelles constatées au cours du Mésolithique final ou du Néolithique ancien à différentes échelles spatio-temporelles (changements dans la culture matérielle, innovations technologiques, modifications économiques et notamment des habitudes alimentaires, état de santé des populations, retrait ou expansion démographique, réorganisations dans l’espace géographique, modifications taphonomiques…). Elles permettront d’expliquer les adaptations ou les bifurcations techniques, sitologiques et socioéconomiques qui ont permis à ces sociétés de survivre.
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Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien

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Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde : interactions entre société et biodiversité
Jean-Denis Vigne*

INTRODUCTION
La domestication des plantes et des animaux signe le passage d’une subsistance principalement dépendante de la prédation à une économie de production. Elle est un fait majeur de la néolithisation et, de façon plus générale, de l’histoire de l’humanité et de la biosphère. De nombreuses données archéologiques, bioarchéologiques et génétiques concernant les débuts de l’élevage en Europe et au Proche-Orient s’accumulent à un rythme élevé depuis une quinzaine d’années [voir par exemple Harris 1996 ; Vigne et al. 2005 ; Zeder et al. 2006 ; Tresset et Vigne 2007]. Elles amènent à réviser en profondeur les scénarios, les interprétations et même les concepts élaborés entre les années 1950 et 1980. Pour autant, les synthèses récentes offrent des points de vue variés, parfois divergents [Davis 2005 ; Redding, in Vigne et al. 2005 ; Dobney et Larson 2006 ; Zeder et al. 2006]. Cet état de fait résulte autant de la diversité des situations de domestication, révélée par l’accroissement des données, que du manque de recul de la communauté scientifique face à un corpus encore imparfaitement publié ou critiqué.
* CNRS (UMR 7209, Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques et environnements) / Muséum national d’histoire naturelle, Paris

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Dans le cadre restreint de ces quelques pages, nous nous limiterons à un bref état des connaissances concernant les lieux, dates et conditions de la domestication néolithique des ongulés au Proche-Orient et en Europe, avant de nous risquer à aborder la question des causes de la naissance de l’élevage. Quelques éclairages concernant les processus écologiques et anthropologiques alimenteront, enfin, une discussion de la notion de « révolution néolithique ».

OÙ, QUAND, COMMENT : UN BREF ÉTAT DE LA QUESTION
L’inventaire des lieux supposés de première domestication des principales espèces d’oiseaux et de mammifères (tableau 1) dans le monde frappe par leur dispersion géographique entre l’Asie du Sud-Est et la Chine (poulet, porc, buffle), l’Asie centrale (chameau, cheval), la région indo-pakistanaise (zébu), le Proche-Orient (chat, dromadaire, porc, bœuf, chèvre, mouton, âne), l’Europe (porc, lapin), l’Afrique (chat ?, âne ?, bovins ?), l’Amérique du Nord (dindon) et du Sud (canard de Barbarie, cobaye, lama, alpaca). Une telle répartition ne peut s’expliquer que par l’émergence d’événements multiples et souvent indépendants les uns des autres. Les dates présumées de ces premières domestications s’échelonnent tout au long de l’Holocène, depuis le IXe millénaire avant notre ère (chat, porc, bœuf, chèvre, moutons au Proche-Orient) jusqu’aux temps historiques (lapin en Europe), et à nos jours, notamment avec la domestication des poissons [Vigne 2004]. Elles ont dont été l’œuvre de sociétés humaines très différentes, sédentaires ou nomades, déjà agricultrices ou non. Beaucoup d’entre elles ont accompagné ou provoqué le passage total ou partiel au mode de vie et à l’économie alimentaire néolithique. La domestication du chien mérite une mention particulière. Dans plusieurs régions d’Eurasie, les indices tardiglaciaires [Sablin et Khlopachev 2002 ; Vigne 2005-2006], voire aurignaciens d’après Germonpré et al. [2009], se sont en effet récemment multipliés. Il semble désormais acquis que de nombreuses communautés de chasseurs-cueilleurs avaient domestiqué les loups (Canis lupus) longtemps avant la néolithisation, sans que cela entraîne de profondes modifications de leur économie de subsistance. On peut en conclure d’une part que toutes les domestications ne sont pas

Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde

Tableau 1. Ancêtres sauvages, dates, conditions et lieux présumés des premières domestications de quelques espèces de mammifères domestiques.

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liées à la néolithisation, d’autre part que l’appropriation et l’élevage des animaux étaient connus et maîtrisés bien avant le Néolithique. Comme c’est le cas dans d’autres domaines techniques [Jeunesse 2008], les mutations socioéconomiques de la néolithisation se sont nourries de savoirs préexistants, dont elles ont organisé et amplifié la mise en œuvre.

L’EXEMPLE DU PROCHE-ORIENT
Le Proche-Orient est le plus ancien foyer de domestication connu à ce jour. Il est aussi le mieux documenté par l’archéologie, qui propose désormais pour cette région une série de scénarios de plus en plus assurés et précis. Ils sont à même sinon d’éclairer, du moins de revisiter les raisons mêmes de la néolithisation. Dans cette région, la transition s’est déroulée entre 12000 et 7000 avant notre ère, selon quatre étapes principales : sédentarisation (premiers villages), apparition de l’agriculture aux alentours du Xe millénaire, puis apparition de l’élevage entre le milieu du IXe et le VIIIe millénaire, avant l’invention de la poterie au VIIe millénaire [Cauvin 1997 ; Guilaine 2000]. Ce sont donc des villageois agriculteurs-chasseurs qui ont inventé l’élevage des ongulés dans cette région, il y a environ 11 000 ans. Ils appartenaient au complexe culturel du Néolithique précéramique A (PPNA). Le bâti, l’organisation des villages et la présence de lieux de rassemblement intervillageois, révélés par exemple à Jerf el Ahmar [Stordeur et al. 2000] et à Göbekli [Schmidt 2003], témoignent du haut niveau de technicité, de spiritualité et d’organisation sociale de ces chasseurs PPNA. Les gravures et hauts-reliefs qui ornent certaines de ces constructions rendent compte de l’importance de la symbolique animale [Helmer et al. 2004 ; Peters et Schmidt 2004], forme d’appropriation mentale des animaux considérée par S. J. M. Davis [1987] comme une prémisse de la domestication. La plupart des spécialistes s’accordent aujourd’hui sur l’existence de foyers primaires de domestication du mouton, de la chèvre, du bœuf et probablement du porc sur les versants sud du Taurus oriental, en Anatolie du Sud-Est, aux alentours de 8500 avant notre ère [Vigne et al. 2005 ; Zeder 2008]. Ils ont probablement cristallisé ici et là au sein d’une vaste zone

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comprise entre le centre du plateau iranien et l’Anatolie centrale où, selon les derniers résultats de la génétique des populations [Naderi et al. 2008] et de l’archéozoologie [Redding, in Vigne et al. 2005], des sociétés de chasseurs pratiquaient, dès avant le IXe millénaire avant notre ère, un contrôle (« conduite ») des ongulés domestiques, notamment la chèvre et peut-être les suinés. Il n’est pas impossible que la décroissance de l’âge d’abattage des gazelles au Levant, interprétée par Davis [2005] comme la conséquence d’une surchasse, résulte en fait d’un tel contrôle « prédomesticatoire » des populations sauvages, comme suggéré anciennement par Legge [1972]. Quoi qu’il en soit, très rapidement, l’élevage de ces ongulés s’est répandu vers le sud (fig. 1), jusqu’au Levant central [Helmer et Gourichon 2008] et même au-delà des mers, jusqu’à Chypre, où ses plus anciennes manifestations datent de 8400-8300 avant notre ère [Vigne 2008]. Dès cette époque, l’adaptation de l’élevage à des climats et à des environnements très différents de ceux où vivaient les ancêtres sauvages des ongulés domestiques suggère d’importants progrès des techniques d’élevage. Au début du VIIIe millénaire, de façon probablement indépendante, les chasseurs-cueilleurs du Zagros centro-septentrional ont domestiqué les chèvres locales [Zeder, in Vigne et al. 2005]. Dans le même temps, l’élevage continuait de s’étendre vers l’ouest, en Anatolie centrale [Vigne et Buitenhuis 1999] et surtout vers le sud, jusqu’en Palestine et aux confins du Sinaï [Horwitz et al. 1999]. Au milieu du VIIIe millénaire, les bovins et ovins domestiqués en Anatolie faisaient leur apparition sur les lieux mêmes où la chèvre du Zagros avait été domestiquée quelques siècles plus tôt [Zeder, in Vigne et al. 2005]. À la fin de ce même millénaire, la diffusion se poursuivait vers l’ouest jusqu’au Bosphore et à la mer Égée [Tresset et Vigne 2007] et, vers l’est, sur le plateau iranien [Mashkour et al. 2007]. C’est de cette vaste région proche- et moyen-orientale qu’est originaire une partie au moins des domestications de l’Afrique, de l’Asie du Sud, de l’Asie centrale et de l’Europe (fig. 1), où les premiers animaux domestiques issus du Proche-Orient sont attestés aux environs de 6800 avant notre ère [Guilaine 2003a]. Le processus de domestication proche-oriental s’étend donc sur au moins un millénaire et demi, autour du complexe culturel du Néolithique précéramique B (PPNB). Très schématiquement, on distingue six phases : – contrôle (ou « conduite ») de populations sauvages, détectable à travers la génétique des populations sauvages actuelles de chèvres [Naderi et al.

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2008] et suggéré par certains indices archéozoologiques [Reding, in Vigne et al. 2005] ; – premières appropriations d’animaux, n’entraînant que de faibles modifications morphologiques, notamment une réduction du dimorphisme sexuel et une légère décroissance de la taille [Vigne et al. 2005], non voulues par les éleveurs [Zohary et al. 1998 ; Arbuckle, in Vigne et al. 2005] ; – premières acclimatations hors de l’aire de répartition initiale des ancêtres sauvages, sans doute génératrices, par force, de notables améliorations techniques [Vigne 2006 ; id. 2008] ; – extension de cette aire de répartition à des zones beaucoup plus éloignées, tel le Levant sud ; – généralisation des premiers croisements et sélections volontaires d’ongulés, entraînant les profondes modifications morphologiques observées à la fin du PPNB moyen et au PPNB récent ; comme nous le détaillerons

Figure 1 : Résumé de l’état des connaissances concernant la naissance et la diffusion de l’élevage des ongulés au Proche- et au Moyen-Orient.

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plus loin, c’est à peu près à cette époque que l’élevage devient prépondérant sur la chasse dans l’approvisionnement carné ; beaucoup de sociétés villageoises méritent alors le qualificatif d’agro-pastorales ; – colonisation des confins désertiques grâce à l’invention du nomadisme pastoral, attestée à El Kowm au début du VIIe millénaire [Stordeur 2000]. Cette succession d’événements macro-régionaux se décline cependant selon des rythmes et des scénarios locaux si divers qu’il convient de la considérer comme une hypothèse de travail en perpétuel remaniement plutôt que comme une chronologie bien établie. Il est en revanche assuré que la naissance de l’élevage des ongulés au Proche- et au Moyen-Orient résulte d’une histoire très longue et complexe, dont l’issue et l’importance historiques ont sans aucun doute échappé à la conscience individuelle de ses acteurs.

CAUSES POSSIBLES DE LA DOMESTICATION DES ONGULÉS AU PROCHE-ORIENT
Il est trivial mais pas inutile de rappeler que seul un très petit nombre d’espèces a été domestiqué de façon durable, à l’issue de tentatives qui se sont soldées par un échec pour celles d’entre elles qui ne présentaient pas de « prédisposition biologique ni d’utilité technique ou sociale suffisante » [Clutton-Brock 1981]. En outre, il est évident que le bœuf, le mouton ou la chèvre ne pouvaient pas être domestiqués en dehors de l’aire d’origine de leur ancêtre sauvage, respectivement l’aurochs, le mouflon oriental ou la chèvre aegagre. La nature de la biodiversité locale conditionne donc les domestications initiales. Depuis les années 1960, de nombreux modèles ont attribué une place importante aux modifications climatiques dans l’émergence de la domestication néolithique des plantes et des animaux, notamment le dernier refroidissement tardiglaciaire (Dryas récent). Il aurait contraint les groupes humains à trouver de nouveaux modes d’approvisionnement, à inventer l’économie de production [Braidwood 1960 ; Childe 1963 ; Binford 1968 ; Flannery 1969]. Aujourd’hui, les données issues de l’analyse des fluctuations fines de l’isotope 18 de l’oxygène emprisonné dans les calottes polaires offrent une idée beaucoup plus précise de ces variations climatiques et de

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leur complexité. Dans le détail, elles pourraient expliquer certaines ruptures locales dans le processus de néolithisation et dans la diffusion de l’élevage et de l’agriculture [Berger et Guilaine 2008]. Considérée dans toute son ampleur chronologique, depuis la sédentarisation et l’économie du large spectre natoufiennes jusqu’au plein élevage du PPNB récent, la transition néolithique proche-orientale recouvre cependant un éventail de situations climatiques si large que l’hypothèse d’un strict déterminisme climatique n’est aujourd’hui plus défendable [Cauvin 1997 ; Cauvin et al. 1998]. Il reste cependant que les fluctuations de la fin du Pléistocène et du début de l’Holocène, notamment l’amélioration climatique des Xe et IXe millénaires, ont sans doute influé sur le processus. Doit-on dès lors invoquer une croissance démographique ayant nécessité une augmentation des disponibilités alimentaires ? Guerrero et al. [2008] estiment qu’au Proche-Orient, comme en Europe et en Amérique du Nord [Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Naji 2006], l’accroissement démographique résulterait plutôt de la sédentarisation tardiglaciaire et ne se serait engagé de façon massive qu’avec les débuts de l’agriculture, donc près d’un millénaire avant la naissance de l’élevage. La « transition » démographique aurait donc précédé le changement techno-économique, et pourrait en être le déclencheur [Davis 2005]. Par un effet « boule de neige », démographie et économie de production auraient mutuellement alimenté leurs progrès [Bellwood 2005]. Bien que fragilisée par le mode d’estimation de la croissance démographique reposant sur l’analyse de sépultures à la représentativité mal assurée [Chambon 2005], cette théorie a le mérite de mettre l’accent sur le facteur démographique, dont l’importance est fortement soulignée par l’accroissement considérable de la taille des villages au fil du Néolithique précéramique [Cauvin 1997; Aurenche et Kozlowski 1999 ; Goring-Morris et Belfer-Cohen 2008]. Pour aller plus loin, il convient d’analyser aussi le rythme et la nature du changement alimentaire [Vigne 2008]. Sur la façade atlantique de l’Europe, où le Néolithique a été importé à partir des zones plus orientales, le passage d’un approvisionnement dominé par la pêche et la collecte de coquillages à une alimentation principalement issue des produits de l’élevage est marquée par une brutale décroissance du taux de l’isotope 13 du carbone dans le collagène des ossements humains. Entre le Mésolithique et le Néolithique de Bretagne, d’Irlande ou d’Écosse, ce changement alimentaire s’est produit en moins de deux siècles [Schulting et al. 2004]. On ne dispose

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malheureusement pas de données semblables pour le Proche-Orient, où la matière organique des ossements humains est souvent mal conservée [voir cependant Lösch et al. 2006]. Force est alors de se fier aux données ostéoarchéologiques : sur une série de vingt-cinq sites organisés par ordre chronologique entre les PPNB ancien et récent, on observe certes une décroissance de l’importance de la consommation de viande issue de la chasse au profit de celle produite par l’élevage des ongulés [Vigne et Helmer 2007]. Mais on remarque aussi que cette dernière ne devient majoritaire dans l’alimentation des villageois qu’à partir de la fin du PPNB moyen. Contrairement à ce que l’on observe sur la façade atlantique, le changement alimentaire est ici très lent. Durant plus de dix siècles, ces sociétés villageoises ont possédé des animaux domestiques tout en continuant de se procurer la majorité des viandes et graisses animales par la chasse. Cette situation incite à réviser l’idée couramment admise selon laquelle les domestications néolithiques visaient à accroître les disponibilités en viande, et à rechercher (ou à réhabiliter) d’autres motivations. Tournons notre regard vers les profits d’origine animale que la chasse ne peut pas procurer : prestige social de la possession d’une bête à haute valeur symbolique, force motrice ou de portage, lait et ses dérivés. De récents travaux portant sur les résidus organiques conservés dans les céramiques du début du Néolithique ont montré que l’exploitation laitière avait débuté dès le VIIe millénaire en Anatolie [Evershed et al. 2008]. Les données archéozoologiques qui traduisent les modes de gestion par les profils d’abattage des animaux d’élevage permettent de remonter plus loin encore, au début du VIIIe millénaire, soit au PPNB moyen [Vigne et Helmer 2007]. Dès lors, rien n’interdit de penser que chèvres et moutons, mais aussi bovins, ont pu être utilisés sur une petite échelle pour la production laitière dès les origines, ce qui renforcerait les présomptions de F. Poplin [1980] et P. Gouin [2002]. La recherche du lait et de ses dérivés doit donc être rangée au rang des possibles motivations de l’élevage des ongulés. Dès lors, la question n’est plus seulement celle de l’accroissement des disponibilités alimentaires, mais aussi celles de la nature du changement alimentaire et du rythme selon lequel il s’est accompli au Proche-Orient. Si les laitages ont fait leur apparition dans l’alimentation villageoise dès le PPNB ancien, ils ont pu constituer un complément à la chasse en graisses et en protéines animales. Dès le PPNB ancien et plus encore au PPNB moyen, l’apparition de l’élevage, certes encore minoritaire par rapport à la

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chasse (ou à la « conduite » d’animaux sauvages) dans l’alimentation carnée, a pu stabiliser l’approvisionnement protéique saisonnier et apporter, avec le porc, animal caractérisé par un hyperdéveloppement adipeux [Vigne 1998], et le lait, un supplément lipidique, lui aussi saisonnier, susceptible de pallier les éventuelles carences de la production céréalière [Vigne 2008]. Il faudrait donc comprendre cette succession d’événements comme une diversification de l’alimentation, un lissage des carences saisonnières et un accroissement global des disponibilités. Un tel scénario s’accorderait bien avec le modèle de l’effet « boule de neige » entre changement alimentaire et croissance démographique [Bellwood 2005 ; Vigne 2008]. Notons toutefois que cela ne résout ni la question de l’origine du changement alimentaire ni celle des causes de la croissance démographique.

PROCESSUS ÉCOLOGIQUES ET ANTHROPOLOGIQUES
La principale conséquence de la néolithisation est l’apparition d’une série d’écosystèmes nouveaux dont les termes extrêmes sont les écosystèmes anthropisés, apparemment naturels mais pourtant gérés par l’homme, et les écosystèmes anthropiques, composés de toutes pièces par ce dernier. Les écosystèmes anthropiques se déclinent d’ailleurs selon un gradient d’intensité de l’anthropisation, depuis les agrosystèmes jusqu’aux systèmes domestiques en passant par les pseudo-écosystèmes villageois et, plus tard, urbains (fig. 2A). Comment les communautés animales réagissent-elles vis-à-vis de cette nouvelle situation anthropogène ? Dans un environnement donné, chaque population animale se comporte différemment en fonction des traits de vie et de l’étendue de la niche écologique potentielle de l’espèce à laquelle elle appartient. Ainsi, l’anthropisation se solde par une redistribution des espèces dans ces nouveaux compartiments de l’espace écologique (fig. 2B). Elle engendre une nouvelle structuration écologique des taxons en cortèges anthropophobes, qui restent à l’écart, anthropophiles, qui mettent à profit les écosystèmes anthropisés, et commensaux, qui s’invitent au cœur des écosystèmes anthropiques, jusque dans la maison des hommes. Ces derniers peuvent d’ailleurs être strictement dépendants des constructions humaines,

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incapables de survivre durant plusieurs générations hors de ces dernières, comme c’est le cas des souris et des rats en Europe tempérée et septentrionale, ou bien commensaux facultatifs [Pascal et al. 2006]. Dans ce cadre modélisé, la domestication peut être conçue comme un déplacement écologique de certaines espèces de l’écosystème naturel vers les écosystèmes anthropisés, après leur transfert depuis les régions souvent éloignées où elles ont été domestiquées (fig. 2C). Ce déplacement écologique induit par l’homme peut s’étendre jusqu’aux écosystèmes anthropiques les plus extrêmes, dans le cas des animaux de compagnie. Mais ce déplacement est partiellement réversible, comme en témoigne le phénomène de marronnage, beaucoup plus courant qu’on ne le pense [Digard 1990 ; Pascal et al. 2006]. Les espèces potentiellement domesticables sont anthropophiles ou commensales. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. En effet, contrairement à celui des taxons non domestiqués, leur déplacement vers la sphère domestique est conditionné par l’intérêt ou le profit économique, social ou idéel qu’y trouve la société humaine. La domestication résulte donc d’une interaction complexe entre la biodiversité et les sociétés humaines, conditionnée par la volonté de ces dernières d’utiliser certains éléments constitutifs de la première. Ces deux composantes étant changeantes dans le temps, on peut s’attendre à ce que le processus de mise en interaction ait été soumis à de fortes fluctuations temporelles, voire à une forte instabilité. C’est en effet ce qu’on commence à percevoir des premiers élevages néolithiques, notamment à partir des récents travaux que nous avons menés à Chypre [Vigne et al. 2003]. Comme nous l’avons vu, la chèvre aegagre a été domestiquée en Anatolie sud-orientale, puis transportée et acclimatée en Damascène et sur l’île dès la fin du PPNB ancien. Les chèvres ont donc été introduites à Chypre sous une forme sinon pleinement domestiquée, du moins suffisamment maîtrisée pour supporter la traversée par mer. Dans la stratigraphie du site chypriote de Shillourokambos [Guilaine 2003b], on observe une grande stabilité de la taille des mâles et des femelles durant les huit cents ans que couvrent les phases anciennes et moyennes. Les proportions des sexes et différents autres indices montrent clairement qu’à ces époques les chèvres n’étaient pas élevées mais exploitées par la chasse. Cela incite à penser que les bêtes domestiques introduites sur l’île sont très vite retournées à l’état sauvage, constituant des populations marronnes. À partir du milieu du VIIIe millénaire, contemporain du début du PPNB récent du Levant, on

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Figure 2 : Représentation schématique des effets de l’anthropisation des écosystèmes sur les communautés animales (exemple des grands mammifères d’Europe occidentale) : A, apparition de nouveaux écosystèmes anthropisés et anthropiques ; B, redistribution des taxons dans l’espace écologique ainsi remodelé, en fonction de leurs capacités écologiques (niches) respectives, et apparition d’une nouvelle structuration écologique des peuplements en cortèges anthropophobes, anthropophiles ou commensaux ; C, proposition d’interprétation de la domestication comme une composante de l’anthropisation des écosystèmes.

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relève une forte dominance des femelles parmi les bêtes tuées à l’âge adulte. Cet indice de domestication est confirmé par l’apparition, quelques siècles plus tard, d’une décroissance de taille et d’une réduction du dimorphisme sexuel. Il apparaît donc qu’après avoir été exploitées par la chasse, les chèvres marronnes ont fait l’objet d’une domestication sur place, qui a débouché sur l’élevage [Vigne, sous presse]. Ce scénario confirme le caractère changeant de la relation domesticatoire durant ces phases initiales. Il laisse à penser que, dans l’esprit des premiers Néolithiques comme dans celui de nombreuses cultures [Descola 2005], l’opposition que notre esprit moderne occidental tient pour fondamentale entre domestication et chasse n’existait pas, et que cette absence conceptuelle s’est prolongée durant plusieurs millénaires. Ce scénario montre aussi à quel point la domestication néolithique résulte d’un choix de société plus que de contraintes naturelles. La même conclusion s’impose lorsqu’on examine comment le « package » néolithique a été réinterprété par les premières sociétés européennes néolithisées. En effet, la régionalisation des systèmes techniques d’exploitation des ressources animales au Néolithique initial de Méditerranée nordoccidentale fait apparaître des compartiments dont les limites coïncident mieux avec celles définies par la culture matérielle qu’avec les frontières naturelles [Vigne 2007]. Les récentes données paléogénétiques réunies pour l’Europe montrent par ailleurs que, si les premiers porcs domestiques étaient bien issus de souches proche-orientales, les sociétés villageoises européennes les ont rapidement remplacés par des lignées issues de la domestication locale du sanglier européen [Larson et al. 2007 b]. D’autres données paléogénétiques ont montré qu’au contraire les Néolithiques européens n’ont pas ou très peu domestiqué les aurochs locaux, les lignées de bovins domestiques ayant été introduites à partir du Proche-Orient [Edwards et al. 2007]. Le contraste entre les scénarios observés pour le porc et le bœuf invite à chercher une explication anthropologique plutôt que naturaliste. L’image de l’aurochs dans les mentalités mésolithiques et néolithiques européennes, fortement liée aux valeurs masculines et cynégétiques, a-t-elle interdit la pénétration de cette espèce dans l’univers domestique, alors que les bovins importés, déjà transformés de longue date par la domestication, y trouvaient une place naturelle [Vigne et Helmer 1999] ?

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CONCLUSION : QUELLE RÉVOLUTION NÉOLITHIQUE ?
La profonde intrication des facteurs culturels et naturels mise en lumière par ces différentes approches des domestications néolithiques impose de resituer la néolithisation au cœur de l’anthroposystème, système d’ordre supérieur qui transcende et réunit les systèmes culturels, les écosystèmes et les interactions qui les lient dans le temps et l’espace, tout en respectant leurs spécificités fonctionnelles [Muxart et al. 2003 ; Pascal et al. 2006]. Limiter la néolithisation aux approches culturelles serait tout aussi inopérant que de se restreindre à n’en aborder que les aspects biologiques. En archéologie, n’intégrer les données bioarchéologiques qu’en complément de la lecture des témoins de la culture matérielle, comme on le fait encore trop souvent, revient à nier l’évidence : les comportements des sociétés vis-àvis de l’environnement et de la biodiversité, en particulier les domestications, sont des manifestations des comportements des sociétés tout aussi riches en informations d’ordre culturel que les « chaînes opératoires » de débitage, le bâti ou la céramique. Réciproquement, réduire le rôle des sociétés humaines à leurs mécanismes démographiques, à leurs adaptations alimentaires ou à leurs réponses aux conditions environnementales serait tout aussi inepte que de vouloir appliquer aux écosystèmes les règles de fonctionnement des sociétés. Seule la prise en considération pleine et entière des lois régissant les sociétés, de celles, bien différentes, qui gouvernent les écosystèmes et la biosphère, et des interdépendances qui, par essence, lient ces deux sous-systèmes, permettra de comprendre les raisons et les conséquences de la domestication. Le cadre conceptuel de l’anthroposystème rend bien compte de la diversité des situations de domestication et de néolithisation que rencontre l’archéologie et qu’elle a trop souvent cherché à fédérer au sein d’un même et unique modèle. Définir la domestication comme une relation à bénéfice réciproque (mutualiste) entre un groupe humain et une sous-population animale, le premier contrôlant au moins en partie la reproduction du second, est certes nécessaire pour le dialogue académique. S’en tenir à cette norme est cependant de nature à occulter la réalité de la néolithisation, essentiellement faite de diversité. Mettant en lumière l’équilibre sans cesse dynamique entre la diversité et l’instabilité des systèmes naturels et la complexité et l’imprévisibilité des systèmes culturels, le concept d’anthroposystème

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ruine tout espoir d’une modélisation simple de la néolithisation. Il incite au contraire à multiplier les approches analytiques et fonctionnelles, aux échelles de temps et d’espace les plus fines qu’autorise l’archéologie. Ainsi, la naissance de la domestication ne saurait trouver d’explication unique : de même qu’elle n’a pas résulté d’un seul facteur, comme nous l’avons indiqué plus haut, elle ne saurait avoir la même cause dans toutes les régions, à toutes les époques, et dans toutes les cultures. De même, la « révolution néolithique » ne doit plus être considérée seulement comme une étape, certes majeure, de l’histoire de l’humanité, mais bien plus comme un bouleversement de l’anthroposystème, en nature et en intensité. En nature, elle instaure un nouvel ordre dans lequel l’évolution de la biosphère n’est plus seulement dépendante des facteurs climatiques et des lois biologiques et écologiques régissant ses composantes, mais un nouvel ordre, dans lequel elle résulte aussi, à des degrés divers, des comportements techno-économiques et sociaux des sociétés humaines [Testart 1982 ; id. 1998], eux-mêmes en partie gouvernés par des représentations mentales culturelles ou religieuses, propres à l’espèce humaine ; au sein même de certaines sociétés, la néolithisation est sans doute aussi marquée par une profonde modification de la conception du monde qui autorise désormais les hommes à s’approprier les plantes et les animaux, et à attribuer une essence divine au monde et à l’univers, comme l’a proposé J. Cauvin [1997]. En intensité, la néolithisation signe à la fois un accroissement démographique sans précédent et, en conséquence de ce dernier et de l’apparition de nouveaux comportements humains, une anthropisation sur une grande échelle des communautés végétales et animales, et de la biosphère. Les chasseurs-cueilleurs ont certes pesé sur leur environnement, sans doute parfois plus fortement que toute autre espèce de grand mammifère. L’extinction des faunes insulaires de l’océan Indien ou Pacifique en donne une illustration marquante. Par son emprise géographique croissante, par de véritables manipulations des espèces faisant de l’homme un facteur d’évolution biogéographique, voire biologique [Planhol 2004], l’appropriation néolithique des plantes et des animaux confère cependant une tout autre ampleur à l’anthropisation néolithique. À l’échelle de l’histoire quaternaire de l’humanité et de la biosphère, ce fut une évolution irréversible. En ce sens, on pourrait parler de « révolution néolithique ». Il conviendrait toutefois de relativiser cette expression, d’une part en rappelant qu’il s’agit

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d’un processus lent, complexe voire récurrent, étendu sur plusieurs millénaires, dont l’orientation a sans aucun doute échappé à la conscience individuelle, contrairement à ce que le sens commun entend par « révolution ». Pour estimer la justesse de cette appellation, il faut aussi évaluer les effets de la néolithisation par rapport à d’autres « révolutions » de l’histoire de l’humanité et de la biosphère. Pour un territoire comme celui de la France, l’accroissement néolithique des invasions ou extinctions anthropogènes de vertébrés est certes notable, mais il paraît bien faible comparé à celui provoqué par l’industrialisation : il est cent fois plus petit que celui qu’on enregistre pour le XIXe siècle et mille fois moindre que celui de la seconde moitié du XXe siècle de notre ère [Pascal et al. 2005-2006 ; id. 2006]. À l’échelle de l’histoire de l’humanité et de celle de la biosphère, la néolithisation peut sans doute être considérée comme une révolution. L’abus de cette appellation risque néanmoins d’estomper la durée, la diversité et la complexité constitutives de ce phénomène à l’échelle des sociétés et des hommes. Ce sont elles, pourtant, qui nous en apprennent le plus sur le passé et l’avenir de nos sociétés.
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Les voies de la domestication animale, entre tendances, hasard et nécessité
Jean-Pierre Digard* On ne saurait mieux introduire cette communication d’un ethnologue devant un aréopage d’archéologues qu’en rappelant ces lignes d’André Leroi-Gourhan écrites il y a quelque soixante ans : « En ethnologie comme dans la plupart des sciences, le progrès des idées vient du dehors, chaque fois qu’un courant issu de disciplines étrangères taille une brèche sur l’horizon scientifique. C’est pourquoi il nous semble que doive être reprise de l’extérieur, de la zoologie pure, mais vue par l’ethnologue, cette question de la domestication des animaux qu’on donne, avec l’agriculture, comme le critère d’entrée des sociétés humaines dans leur morphologie actuelle et qui, de ce fait, est un des points les plus importants de l’étude des hommes » [Leroi-Gourhan 1949, p. 388]. Telle est donc la tâche à laquelle je souhaite contribuer ici, en essayant d’enrichir le « catalogue d’hypothèses » que Leroi-Gourhan exhortait les ethnologues à constituer pour les préhistoriens.

LES CHAMPS CLASSIQUES DE L’ÉTUDE DE LA DOMESTICATION ANIMALE ET LEURS LIMITES
Loin de prétendre faire table rase des connaissances accumulées sur la domestication animale par archéologues et zoologues, je voudrais au
* Directeur de recherche émérite, CNRS, UMR 7528

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contraire prendre les acquis de ces deux disciplines pour point de départ d’une réflexion ethnologique sur un sujet qui implique l’homme au moins autant que les animaux.

L’archéologie
Par définition, l’archéologie a affaire aux premières domestications, qu’elle envisage en tant que processus situés dans l’espace et dans le temps, dont elle s’attache à préciser le contexte, les procédés et les premiers effets, tant sur les animaux que sur les sociétés humaines. Malgré l’étendue et la solidité de ses apports, l’archéologie laisse à peu près inexploré le domaine des domestications – et des dédomestications – ultérieures, tendant à faire oublier que la domestication n’est pas circonscrite dans le temps, mais qu’elle doit au contraire s’inscrire dans la durée, faute de quoi des animaux réputés domestiqués peuvent retourner à la vie sauvage (marronnage).

La zoologie
Pour les zoologues, la domestication désigne le résultat sur l’animal des processus étudiés par l’archéologie – autrement dit : l’état des espèces animales que leur première domestication, considérée comme acquise, a fait passer sous le contrôle de l’homme. Selon ce point de vue classique, sont admis comme animaux domestiques « vrais » ceux appartenant à des espèces qui se reproduisent en captivité et qui se distinguent des espèces sauvages souches par des caractères génotypiques et phénotypiques résultant d’une sélection prolongée et délibérée de la part de l’homme. La liste de ces animaux comprend un nombre d’espèces qui varie, selon les auteurs [Bourlière 1974], de vingt-quatre à trente-six selon que s’y trouvent inclus ou non, par exemple, le renne, l’éléphant d’Asie, le serin, la carpe, l’abeille, le bombyx du mûrier, etc. Ces hésitations des zoologues sont compréhensibles. Si un animal domestique est « celui qui, élevé de génération en génération sous la surveillance de l’homme, a évolué de façon à constituer une espèce [ou une variété] différente de la forme sauvage primitive dont il est issu » [Thévenin

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1960], alors le renne, l’éléphant d’Asie et le chameau de Bactriane, qui subsistent plus ou moins à l’état sauvage, sous des formes très peu différentes des formes domestiques, ne devraient pas être comptés au nombre des espèces domestiques. En revanche, l’acception zoologique classique fait l’impasse sur plusieurs phénomènes que l’on aurait tort de considérer comme marginaux ou insignifiants : – dédomestications : hyène tachetée ou addax en Égypte ancienne, biche chez les Romains, genette en Europe médiévale, élan en Suède ; – semi-domestications : renne, éléphant d’Asie ; – surdomestications : bombyx du mûrier ; – proto-domestications : porcs de Nouvelle-Guinée ; – néo-domestications (XIXe et XXe siècles) : buffle et éléphant d’Afrique, élan (Alces alces) en ex-URSS, éland du Cap (Taurotragus oryx), bœuf musqué en Alaska et au Canada, autruche, etc. Bref, depuis le milieu du XIXe siècle [Geoffroy Saint-Hilaire 1861], la recherche naturaliste sur les animaux domestiques et la domestication n’a guère progressé, du moins pour la perspective qui est ici la nôtre, comme si la zoologie avait préféré s’en remettre à l’archéologie pour le passé des animaux domestiques, et à la zootechnie pour leur avenir.

LES INTERROGATIONS ET LES APPORTS DE L’ETHNOLOGIE
Les réserves qui viennent d’être exprimées ne signifient pas que les apports de l’archéologie et de la zoologie doivent être tenus pour négligeables ou erronés, mais simplement qu’ils ne répondent pas entièrement aux interrogations de l’ethnologie.

La notion d’« action domesticatoire »
Les animaux ne concernent l’ethnologie que dans la mesure où l’homme, son objet, s’intéresse à eux et où ils lui apparaissent, en retour, comme des révélateurs de l’homme. Corollairement, l’ethnologie s’intéresse moins à ce qui est arrivé aux animaux qu’à ce que les hommes ont eu l’idée de leur

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faire, moins à ce que les hommes sont parvenus à réaliser qu’à ce qu’ils ont investi – en action et en pensée, individuelles et collectives, en organisation sociale et en culture, et éventuellement en affects – dans la domestication. C’est pourquoi je propose d’entendre, par domestication, l’action que les hommes exercent sur les animaux qu’ils détiennent, ne serait-ce qu’en les élevant [Digard 1990].

La frontière sauvage/domestique
1. L’action domesticatoire s’exerce toujours, d’abord, sur des animaux concrets, non sur des espèces. C’est pourquoi le nombre d’espèces entièrement domestiquées est relativement faible. En toute rigueur, on ne devrait donc pas parler, comme on le fait toujours, d’espèces domestiques et d’autres qui ne le sont pas. Ce que l’on doit dire, en revanche, c’est qu’il y a des animaux – appartenant à plus de deux cents espèces – sur lesquels l’homme a exercé, à un moment ou à un autre, d’une manière ou d’une autre, avec des résultats divers, une action de domestication. La frontière sauvage/domestique ne passe donc pas là où on la fait passer d’habitude, entre des espèces, mais à l’intérieur d’espèces qui présentent par conséquent des sujets sauvages et des sujets domestiques, dans des proportions variables selon les lieux et les époques (cf. les cas, exemplaires, du renne, du lapin, du porc, de l’autruche, etc.). 2. L’action domesticatoire doit nécessairement s’exercer de manière continue, être chaque jour renouvelée et entretenue, faute de quoi des animaux peuvent se dédomestiquer et retourner à l’état sauvage. Qu’ils soient discrets et proches, comme dans le cas des chats harets, ou d’ampleur exceptionnelle, à échelle continentale, comme dans l’Amérique moderne (chevaux/mustangs, porcs…) ou l’Australie contemporaine (lapins, chevaux/brumbies, dromadaires…), les phénomènes de marronnage montrent qu’aucune espèce animale ne peut jamais être considérée comme totalement et définitivement domestiquée. À l’inverse, les domestications ou redomestications contemporaines indiquent, elles, qu’aucun animal sauvage ne peut jamais être considéré comme entièrement à l’abri de toute tentative de domestication. 3. De nombreux animaux, qui représentent des cas limites, se trouvent en perpétuelle situation d’équilibre instable entre état sauvage et état

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domestique, soit parce qu’ils se laissent moins aisément domestiquer que d’autres (éléphants, abeilles…), soit parce qu’ils sont délibérément maintenus par l’homme dans un état proche de la sauvagerie (chiens de guerre ou de combat, guépards et oiseaux de proie affaités pour la chasse, taureaux de corrida). L’action domesticatoire n’est donc pas univoque ; elle peut même s’exercer dans le sens d’un ensauvagement dosé et contrôlé pour conserver intacts certains éthogrammes spécifiques utiles à l’homme. La frontière sauvage/domestique n’est donc pas une frontière imperméable, intangible, fixée une fois pour toutes ; elle n’est pas la même pour tous les animaux dans tous les contextes culturels. Son tracé et ses déplacements dépendent en dernière instance de l’action de l’homme.

La notion de « système domesticatoire »
1. Pour bien comprendre l’action domesticatoire, il faut considérer cette notion dans son acception la plus large, c’est-à-dire en ne négligeant aucun des aspects, idéels aussi bien que matériels, de la domestication telle qu’elle se trouve effectivement réalisée dans le cadre de systèmes sociaux et culturels concrets. Tout système domesticatoire est d’abord un système technique – ce qui n’exclut pas l’irrationnel (pourquoi coupe-t-on la queue du braque et de l’épagneul mais pas celle du pointer ou du setter ?). Un système domesticatoire n’est cependant pas un système technique comme les autres. Le fait, essentiel, que l’action technique s’exerce ici sur des animaux, c’est-à-dire sur des êtres vivants, doués d’autonomie, de sensibilité, voire d’intelligence, ne va pas sans entraîner certaines conséquences : l’homme ne s’implique pas de la même manière ni avec la même intensité émotionnelle dans la domestication des animaux que, par exemple, dans la culture des plantes ; l’élevage, plus qu’aucune autre activité, révèle une étroite imbrication des faits techniques, sociaux et idéologiques (les animaux pensés par les éleveurs sont souvent fort éloignés des animaux biologiques réels). C’est l’ensemble de tous ces éléments qui, en interagissant les uns sur les autres, forme le « système domesticatoire ». 2. À chaque situation concrète, dans un milieu, une culture et à un moment donnés, correspond un système domesticatoire particulier. Corollairement, on peut observer, dans le temps et dans l’espace, une grande

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variété de systèmes domesticatoires. Certaines variations s’expliquent aisément en termes de contraintes écologiques ou techniques : il est évident, par exemple, qu’on ne peut pas élever des rennes en Arabie, ni des dromadaires en Laponie, de même qu’on ne peut pas utiliser des rennes comme des dromadaires. D’autres variations, en revanche, ne relèvent ni de la cohérence interne des systèmes techniques, ni même des données du milieu naturel ou des caractères biologiques des espèces élevées ; seuls des facteurs sociaux et culturels, produits d’une histoire, expliquent qu’un même animal, le dromadaire, ne soit pas monté de la même manière par les Maures, les Touaregs, les Bédouins de Syrie et ceux d’Arabie du Sud, ou que le renne ne soit pas domestiqué en Amérique du Nord (caribou) mais le soit en Eurasie, et que, même là, il soit produit et utilisé de diverses manières, depuis le « proélevage » des Tchouktchis et des Lapons de Norvège jusqu’aux rennes traits et montés avec selle et étriers chez les Yakoutes ou les Toungouzes de Sibérie (la même diversité s’observe avec les porcs de Nouvelle-Guinée, battus chez les Awa, cajolés chez les Kouma, ou encore avec les éléphants d’Asie). Ces variations historiques et géographiques soulignent, s’il en était besoin, le caractère éminemment culturel des faits de domestication.

« Moyens élémentaires d’action » sur l’animal et « chaînes opératoires » de la domestication
De même qu’il a domestiqué ou tenté de domestiquer tous les animaux qui pouvaient l’être, et tiré ou essayé de tirer d’eux tout ce qu’ils étaient susceptibles de lui apporter, on peut dire que l’homme a tout essayé pour parvenir à ses fins, ne reculant devant aucune expérience, aussi coûteuse ou insolite soit-elle (cf. les expériences de Réaumur sur les araignées ou les attelages de zèbres de lord Rothschild). Mais, en tant qu’ils s’exercent sur des êtres vivants, les « moyens élémentaires d’action » sur l’animal et les « chaînes opératoires » de la domestication [Leroi-Gourhan 1943 ; id. 1945 ; id. 1964-1965, passim] présentent, par rapport aux autres ensembles techniques, une forte originalité. 1. L’action de l’homme est d’abord dictée par les exigences fondamentales qui doivent être satisfaites pour que les animaux qu’il convoite ou détient survivent à la fois en tant qu’individus et en tant qu’espèces [Barrau

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1978]. Ces exigences sont au nombre de trois : a) la protection contre les agressions de toute nature (intempéries, prédateurs, etc.) ; b) l’alimentation ; c) la reproduction. C’est « au degré d’intervention des hommes à chacun de ces trois niveaux critiques de la vie et de la survie […] animales, dans chacune de ces trois exigences vitales, que l’on pourra apprécier le degré de domestication. On pourrait ainsi considérer que le stade le plus avancé de cette domestication serait atteint quand aucune de ces trois exigences vitales ne pourrait être satisfaite sans l’assistance humaine, sans l’entremise du travail humain » [ibid.]. Selon ces critères, le plus domestique des animaux est incontestablement un papillon : le bombyx du mûrier. 2. Ces moyens d’action sur l’animal sont, pour la plupart, des techniques sans objets, relativement pauvres en outils (cf. la culture matérielle des pasteurs nomades), ce dépouillement étant compensé par la richesse des savoirs fondés sur une observation très fine du comportement animal et des ressources du milieu naturel ; en effet, c’est le plus souvent en détournant au profit de l’homme les comportements spécifiques des animaux (grégarisme, empreinte, etc.) que s’exerce l’action domesticatoire. 3. Ce sont des techniques polyvalentes : le bâton et le chien qui éloignent les prédateurs (action directe négative) [Haudricourt 1962] servent aussi à diriger le troupeau (action directe positive), l’alimentation des animaux contribue à leur familiarisation, voire à leur dressage (action indirecte positive), la reproduction contrôlée permet de les modifier… Il suffit donc que l’homme détienne et élève des animaux pour exercer sur eux une action domesticatoire. La polyvalence des techniques domesticatoires est à la base de la satisfaction d’une quatrième exigence (pour l’homme) de familiarisation, d’apprivoisement ou de dressage, sans lesquels il ne saurait y avoir d’élevage ni a fortiori d’utilisation d’animaux vivants. L’arsenal des procédés de dressage et le considérable supplément d’action qu’il représente de la part de l’homme consistent pour l’essentiel à jouer en même temps et en permanence sur les trois claviers des techniques de protection/contention, d’alimentation et de reproduction des animaux. 4. Les effets sur l’animal des techniques domesticatoires sont rarement immédiatement visibles ; ce sont des résultats différés (souvent à plusieurs générations) et progressifs.

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Finalité et nature de l’action domesticatoire
L’homme n’a pas d’abord domestiqué des animaux pour en tirer des services ou des produits matériels, pour la simple raison que ceux-ci, à l’exception de la viande et des autres produits tirés de l’animal mort, ne préexistent pas à la domestication, mais résultent de ses effets à long terme ; les hommes du Néolithique ne pouvaient pas prévoir que le mouflon deviendrait un mouton fournisseur de laine, ni l’aurochs femelle une vache capable de donner plus de lait que n’en réclame son veau, ni, a fortiori, que le cheval serait appelé à jouer le rôle militaire et économique qu’on lui connaît. Les toutes premières domestications ont donc probablement été guidées par deux tendances liées à l’hominisation [Changeux 2008, p.169170] : a) la curiosité intellectuelle gratuite, le besoin de relever des défis, de venir à bout de ce qui échappe, indépendamment de toute nécessité au sens strict ; b) la compulsion quasi mégalomaniaque à dominer la nature et les êtres, à se les approprier, à agir sur eux, à les transformer. Certaines utilisations d’animaux domestiques posent des problèmes particuliers d’un grand intérêt heuristique. Ce sont celles dont la logique n’est pas d’abord économique : utilisations symboliques ou religieuses (en vue de sacrifices), ludiques ou sportives (spectacles d’animaux, courses), pour l’ornement ou la compagnie (oiseaux de cage ou de volière, animaux « familiers » ou « de compagnie »). On trouve donc, de part et d’autre de la grande masse des animaux domestiques dont l’homme tire des services ou des produits (« animaux de rente »), des animaux qu’il joue à domestiquer, les uns sur un mode dramatique (tauromachie), les autres sur le mode de la comédie sentimentale, en les surdomestiquant (animaux de compagnie). Que l’homme consomme des animaux domestiques, c’est indéniable ; qu’il consomme aussi et surtout de la domestication, c’est-à-dire du pouvoir de l’homme sur l’animal, voilà qui est tout aussi certain. Le décalage entre le stupéfiant zèle domesticateur de l’homme et les bénéfices souvent dérisoires qu’il en tire ne s’explique pas autrement que par la recherche de la domestication pour elle-même et pour l’image qu’elle renvoie d’un pouvoir sur la vie et les êtres. Même quand elle sert aussi à autre chose, l’action domesticatoire contient sa propre fin.

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Domestication et société
S’interroger sur les rapports entre domestication animale et société revient à chercher quels « choix » en matière de domestication (préférence pour telles espèces, telles utilisations, telles techniques d’élevage) sont compatibles ou incompatibles – et pourquoi ? – avec quels « choix » de société. C’est ainsi que plusieurs auteurs ont pu voir dans la domestication l’archétype d’autres sortes de subordination [Haudricourt 1962 ; Thomas 1983]. Si l’on compare la place des animaux dans différents types de société, on constate, par exemple, que dans les sociétés pastorales nomades – à « structures élémentaires » (fondées sur la parenté) et plus ou moins « égalitaires » –, il y a parallélisme entre troupeau et groupe domestique, alors que dans les sociétés agricoles villageoises – à « structures complexes », fondées, moins sur la filiation (ici indifférenciée) et sur l’alliance, que sur la résidence –, le trait le plus saillant est la hiérarchisation des animaux domestiques en plusieurs catégories faisant l’objet d’un traitement inégal (origine de la différence de traitement entre les animaux de compagnie et les animaux de rente dans les sociétés occidentales modernes) [Digard 1999]. D’autres sociétés encore (Indiens d’Amazonie, Aborigènes d’Australie, Pygmées, etc.) ont peu, voire pas du tout pratiqué la domestication, se contentant d’apprivoiser parfois des animaux isolés prélevés sur le milieu naturel [Erikson 1987]. Il s’agit principalement de chasseurs pour qui les animaux appartiennent à l’univers de la chasse, à l’exception du chien [Descola 1993, p. 99-101] et parfois aussi du porc. Plutôt que de coupure entre des sociétés apprivoisatrices et des sociétés domesticatrices, c’est donc plutôt de cloisonnement, interne à certaines sociétés, entre un univers domestique féminin et un univers cynégétique masculin qu’il convient de parler. C’est sans doute à un tel clivage que tient la raison pour laquelle, par exemple, les Indiens des Plaines, qui avaient pourtant l’expérience de la domestication du chien puis de celle du cheval (animaux entre lesquels ils établissaient d’ailleurs de nombreuses analogies), n’eurent pas l’idée d’entreprendre aussi celle du bison ou du caribou.

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RETOUR AUX PREMIÈRES DOMESTICATIONS
Ce vaste tour d’horizon ne nous a éloigné qu’en apparence des premières domestications, car les interrogations que celles-ci suscitent chez les archéologues ne diffèrent guère, en réalité, des questions qui viennent d’être abordées.

La domestication, état ou processus ?
On sait que la domestication peut être envisagée, selon un point de vue biologique, comme un état de l’animal ou, selon un point de vue anthropologique, comme un processus [Digard 1990, passim ; Vigne et al. 1999]. L’erreur serait de considérer qu’il s’agit là d’une alternative. L’archéologie se doit de prendre en compte les deux points de vue car il y a, théoriquement, entre la domestication-processus et la domestication-état, une relation de cause à effet : l’état résulte du processus. Mais la réalité est plus complexe. Dans la plupart des cas, le résultat est différé : l’action de l’homme n’entraîne de transformations phénotypiques chez l’animal que bien plus tard, après de nombreuses générations, voire plusieurs siècles. Dans certains cas, le processus domesticatoire transforme peu l’animal : jusqu’à l’époque contemporaine, plusieurs espèces ont été représentées en même temps par des populations sauvages et par des populations domestiquées, parfois depuis fort longtemps (renne, porc, lapin…). Vigne, Buitenhuis et Davis ont donc raison d’affirmer que « l’argument principal d’une morphologie non transformée » n’autorise nullement à conclure à l’absence d’action domesticatoire et à la présence de chasse d’animaux purement sauvages. Ils ont encore raison d’envisager la possibilité de « populations prédomestiques » ou encore de « populations biologiquement sauvages sous contrôle anthropique intensif », objets d’une appropriation et qui conservent leur forme sauvage pendant plusieurs siècles malgré l’action de domestication dont elles sont l’objet. Pour progresser dans cette direction, il conviendrait de se préoccuper de la mise en évidence, non plus seulement d’animaux domestiqués, mais aussi d’actions domesticatoires. La tâche est ardue pour deux raisons principales : 1) du fait de la « matière » très particulière sur laquelle ils s’appliquent,

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les « moyens élémentaires d’action » sur l’animal et leur caractère de « techniques sans objets » laissent peu de traces au sol à l’exception, parfois, de structures de contention du type enclos [Digard 1975 ; id. 1978] ; 2) entre la chasse sélective, la gestion de populations sauvages, le protoélevage (au sens de « liaison de l’éleveur à un animal conservé dans son biotope et son comportement naturels ») [Leroi-Gourhan 1964, p. 307] et l’exploitation pastorale de troupeaux domestiques, il y a continuité technique ; les moyens d’action respectifs de ces divers systèmes techniques se distinguent, non par des différences de nature – il s’agit toujours d’interventions sur la composition (par sexes, par âges) de populations animales constituées ou non en troupeaux –, mais par des différences de degré dans l’intensité et le rythme des interventions, celles-ci se traduisant par une dépendance croissante des animaux vis-à-vis de l’homme pour la satisfaction de leurs besoins vitaux. Il paraît donc douteux qu’il soit possible, comme le font certains archéologues, d’identifier une « incipient or proto-domestication » entendue au sens de modalité technique particulière, limitée à une étape du processus domesticatoire [Horwitz et al. 1999]. Au contraire, la domestication, en tant qu’action que l’homme exerce sur des animaux ne serait-ce qu’en les élevant, est une. Elle ne se limite ni aux premières domestications – elle est nécessairement continue, faute de quoi les animaux peuvent se dédomestiquer –, ni à ses formes les plus achevées.

La domestication, résultat de phénomènes conscients, intentionnels, ou d’événements fortuits ?
Contre l’explication « déterministe » de la néolithisation, j’ai soutenu l’idée que les premières domestications avaient été dictées, moins par des considérations utilitaires, que par une curiosité intellectuelle désintéressée et par une compulsion de domination et de transformation de la nature [Digard 1990], idée que Jacques Cauvin a explicitement reprise et confirmée [Cauvin 1994, p. 170-171]. Ce point de vue ne signifie nullement que les hommes du Néolithique auraient été sous l’emprise d’obscures pulsions, incapables, pour satisfaire cette curiosité et cette compulsion inconscientes, de concevoir et de mettre en œuvre intentionnellement des techniques et des stratégies adaptées à des fins qu’ils avaient imaginées bien avant de parvenir à les réaliser, suivant

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des procédures mentales identiques à celles des chercheurs ou des ingénieurs modernes. Sans tomber dans la caricature du « génie » préhistorique isolé [dénoncée par Beaune 2008, p. 60-61], je suis convaincu de l’existence de Bouvard et Pécuchet du Néolithique, qui auraient, à l’instar des héros de Flaubert, tenté des « alliances anormales » entre bouc et brebis, canard et poule, chien et truie… avant de réussir, par exemple, celle de l’âne et de la jument (quand on sait combien est délicate, encore aujourd’hui, la production de mulets, on peut imaginer ce que durent avoir de cocasse les premières expériences). Comme leurs homologues modernes, les inventeurs de la préhistoire durent connaître la « sérendipité », c’est-à-dire la découverte de choses que l’on ne cherche pas… puisqu’on ne les connaît pas [Merton 1957, p. 43-48] – sérendipité que la polyvalence des techniques domesticatoires devait du reste favoriser. L’élaboration des processus domesticatoires comporte donc aussi une part d’aléatoire ou de hasard. La notion de « sélection inconsciente » [Tchernov et Horwitz 1991 ; Zohary et al. 1998] en offre une excellente illustration : en maintenant captifs des animaux prélevés dans la nature, les premiers éleveurs les ont isolés génétiquement de leurs congénères demeurés à l’état sauvage ; les modifications qui se sont ainsi produites chez les animaux détenus ont été fortuites, en tout cas inattendues ou inintentionnelles. La question « intention ou accident ? » [Uerpmann 1996] est donc une fausse alternative, qui nous détourne de l’essentiel. Que la domestication ait comporté une part de hasard n’enlève rien à son caractère d’œuvre humaine. L’important est que l’homme ait su identifier la part du hasard et son résultat, pour les reproduire à son gré. Il en va de la domestication comme de toute découverte scientifique ou technique – souvenons-nous de cette cinglante réplique du grand physicien Édouard Brézin au ministre Claude Allègre : ce n’est pas en cherchant à perfectionner la bougie que l’on a découvert l’électricité ! Encore la sérendipité…

La domestication, produit ou moteur de transformations sociales et culturelles ?
À ce qui précède, on pourrait ajouter : les hommes ont découvert la domestication (comme, plus tard, l’électricité) parce qu’ils (leur société, leur culture) étaient prêts à comprendre et à recevoir ces innovations. La lenteur même des processus de la domestication, leur caractère saccadé et

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géographiquement non rectiligne, témoignent qu’ils n’ont pas échappé aux lois de l’évolution technique mises en évidence par André Leroi-Gourhan : 1) l’évolution technique est le résultat de « tendances techniques » potentielles qui se matérialisent, par invention ou par emprunt, en « faits techniques » indissolublement liés au milieu dans lequel ils apparaissent (par exemple : la tendance pousse l’homme à monter sur le dos du cheval, à intercaler entre lui et sa monture un tapis, à épaissir, rembourrer et rigidifier celui-ci par un arçon qui le transformera en selle, à munir celle-ci d’étriers, etc.) ; 2) pour qu’une invention se produise ou qu’un emprunt se fixe, il faut un « milieu favorable » (les étriers ne sauraient être inventés ou empruntés si le préalable de l’arçon rigide, indispensable pour les suspendre, n’est pas déjà connu et assimilé ; de même, les étriers précédent forcément la monte en suspension) ; 3) le milieu favorable tient, non seulement au milieu technique, mais au milieu social tout entier ; en tant que faits sociaux, les techniques sont inséparables des autres faits sociaux (les techniques équestres et les fondements de la cavalerie légère sont d’abord apparus chez des « peuples cavaliers », à l’origine nomades, tandis que les cavaleries lourdes, coûteuses en équipements, se sont surtout développées dans des « sociétés à écuyers », où l’entretien et l’utilisation des chevaux était à la fois le domaine réservé et le signe distinctif d’une élite…) [Digard 2004]. Pour les premières domestications et la naissance du Proche-Orient, Jacques Cauvin [1994] a ajouté une hypothèse « psycho-culturelle », bien connue des archéologues (je ne m’y attarderai donc pas autant qu’elle le mériterait), qui confirme et précise les directions qui viennent d’être évoquées. Rejetant l’interprétation déterministe, Cauvin montre que l’invention de l’agriculture a nécessité une phase de maturation culturelle préalable sous la forme d’une « révolution des symboles » qui aurait eu lieu au Natoufien. Cette révolution est plus qu’idéologique, elle est « psychique » [ibid., p. 98] : « si on n’y était pas contraint [par le climat ou la démographie], il fallait “vouloir” changer. Une telle volonté n’a pu venir que de cette zone du psychisme collectif d’où émergent nos insatisfactions et où s’élaborent les transformations de la culture, qui n’ont pas forcément des raisons économiques pour fondement » [ibid., p. 91-92]. Cette révolution du Xe millénaire a introduit une « déchirure nouvelle au sein de l’imaginaire humain » [ibid.] entre un « haut » et un « bas », entre un ordre divin et celui de l’humanité quotidienne, décalage qui est à la source de l’insatisfaction

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des Khiamiens envers leur mode de vie traditionnel, de leur désir de changement, de progrès, et qui les a fait « déboucher directement sur une nouvelle pratique de l’environnement, c’est-à-dire à la fois sur la vie concrète et sur son renouvellement » [ibid., p. 165]. Si la domestication a nécessité des changements culturels préalables, elle a aussi engendré de nouvelles transformations sociales et culturelles. Par exemple, les ethnologues spécialistes des sociétés pastorales sont nombreux à avoir montré que la diversification du cheptel entraîne une division du travail plus poussée, elle-même germe de différenciations sociales (les possesseurs de chevaux ou de dromadaires, animaux utilisables pour la guerre, dominent généralement les détenteurs de bovins ou d’ovicapridés) [Digard 1990, p. 190-196 et 223-227]. Mais il y a plus : l’histoire des relations de l’homme et des animaux domestiques montre un acharnement constant de la part de l’homme à pousser sa maîtrise des animaux bien au-delà de ce qui serait nécessaire et suffisant pour la simple satisfaction de ses besoins matériels. Il ne lui suffit pas de dominer les animaux ; il lui faut en outre manifester qu’il les domine. Le zèle domesticateur de l’homme doit autant à ses affects qu’à ses attentes matérielles. On mesure ainsi, dans toutes ses dimensions y compris cognitives, le rôle joué par les animaux domestiques dans l’histoire humaine. Loin de se limiter à nourrir l’homme, à le vêtir, à lui fournir de l’énergie et des distractions, les animaux domestiques ont hissé leur maître sur son piédestal d’être supérieur. Corollairement, en domestiquant des animaux, l’homme s’est construit lui-même, a élaboré sa culture, s’est civilisé. Si la domestication a eu besoin de culture pour se produire, elle a aussi produit de la culture et de l’organisation sociale. En tout cas, il est inutile de se demander aujourd’hui s’il faut regretter la domestication. C’est fait, et la machine à remonter le temps n’existe pas. Le projet consistant à « libérer » les animaux [Singer 1975] n’est qu’une lubie d’essayistes en panne de paradigme et ne fait qu’illustrer la misère d’une certaine philosophie aveugle ou indifférente au propre de l’Homme.
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Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc.
François Sigaut* Étant de ceux qui ne croient pas à la « révolution néolithique », ma participation à cette publication n’allait pas de soi, aussi je remercie les directeurs de l’ouvrage de me permettre d’y exposer mon point de vue. Mes objections tiennent en six points, que je résume aussi brièvement que possible : 1. Le mot « révolution » n’a pas de sens précis. Ou, si on veut, il en a plusieurs : un sens premier en astronomie (cf. le De Revolutionibus de Copernic, 1543) et des sens dérivés ou métaphoriques, notamment en politique (la Glorious Revolution de 1688 en Angleterre, la Révolution française de 1789, etc.). Parler de révolution néolithique, c’est pousser la métaphore encore plus loin, jusqu’à un degré où on ne sait plus ce que « révolution » veut vraiment dire. Il ne reste qu’une image, destinée à suggérer que certain épisode de la préhistoire aurait été particulièrement important, mais qui dispense de justifier cette opinion par des faits concrets. Le procédé est rhétorique, pas scientifique. Il conduit à deux dérives opposées. La première tient au fait qu’à partir du moment où l’image fonctionne, chacun voudra l’utiliser à son profit. D’où une multiplication des révolutions. Si on en faisait le compte, on en trouverait probablement une par millénaire dans la préhistoire récente, et une tous les deux ou trois siècles dans les temps historiques. Dévalué par cette inflation, le mot « révolution » finit par ne plus vouloir dire grand-chose (et c’est peut-être aussi bien !). Plus dangereuse est la seconde dérive, qui consiste au contraire à réifier,
* Centre d'histoire des techniques et de l'environnement (Conservatoire national des arts et métiers / École des hautes études en sciences sociales, Paris)

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à durcir la signification du terme. Au point d’en arriver à l’idée qu’entre deux révolutions, il ne se passe rien, que l’histoire reste immobile. L’idée est tellement saugrenue qu’elle paraît incroyable. Et pourtant… « plusieurs millénaires de stagnation s’intercalent, comme un palier, entre la révolution néolithique et la science contemporaine », écrit très sérieusement C. LéviStrauss dans La Pensée sauvage [1962, p. 24]. Propos repris presque à l’identique par A. Leroi-Gourhan dans Le Geste et la parole [1964, I, p. 255]. 2. Le mot « néolithique » a lui aussi plusieurs sens. Ce fut longtemps l’âge de la pierre polie. Aujourd’hui, il semble bien qu’il désigne surtout l’apparition de l’agriculture, à laquelle on associe d’autres changements comme la sédentarisation. Soit. Mais pourquoi ne pas appeler un chat un chat ? Pourquoi continuer à confondre sous le terme de « néolithique » des choses aussi différentes que le polissage des outils de pierre (de certains outils du moins) et une « agriculture » dont on sait d’ailleurs si peu de chose ? 3. Car, je me permets d’y insister, nous ne savons presque rien des agricultures préhistoriques. Les seules traces que nous en ayons sont des vestiges végétaux (des graines carbonisées le plus souvent) que, pour des raisons morphologiques, on considère comme ayant été « cultivés ». Mais comment l’étaient-ils ? Quelles techniques, quels outils étaient employés ? Nous n’avons même pas, pour répondre à ces questions, la ressource de la comparaison avec les sociétés sans métal de l’Amérique et de l’Océanie, parce qu’à de rares exceptions près leurs agricultures n’ont pas été décrites avec un détail suffisant. Et le pire est peut-être que nous n’avons pas conscience de cette ignorance, parce que le mot « agriculture » est d’un usage si courant qu’on en arrive à oublier qu’à lui seul il ne veut rien dire de précis. Le risque est grand alors d’y mettre implicitement ce qu’on veut, c’est-à-dire ce qu’on « sait » des agricultures qu’on connaît (ou qu’on croit connaître). C’est le péché classique d’anachronisme. J’ajoute que la distinction elle aussi classique entre horticulture et agriculture est un anachronisme ; elle n’a pas le caractère fondamental qu’on lui prête trop souvent et que donc ne résout pas grand-chose. 4. Un exemple particulièrement démonstratif de ce péché d’anachronisme est l’assimilation qui est abusivement faite entre agriculture et alimentation. L’expression « agro-alimentaire » est entrée dans l’usage depuis plusieurs décennies, et cela pour une raison bien précise : presque toutes les productions non alimentaires des agricultures européennes (plantes textiles et tinctoriales,

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oléagineux industriels, etc.) ont disparu au XXe siècle, devant la concurrence des pays tropicaux, des produits miniers (le pétrole…) et des industries chimiques. Mais il n’est que de remonter au XIXe siècle pour constater que les agricultures produisent pour tous les besoins humains – notamment le vêtement –, et pas seulement pour l’alimentation. Ne considérer que l’alimentaire, comme l’ont fait les auteurs qui ont érigé en révolution la transition entre food gathering et food production, c’est transposer à la préhistoire une conception de l’agro-alimentaire qui ne vaut que pour notre époque. 5. Ce raisonnement a encore un autre défaut, qui consiste à opposer terme à terme les sociétés agricoles aux sociétés dites de chasseurscueilleurs, comme si ces dernières présentaient une quelconque unité. Il n’en est naturellement rien. La notion de chasse-cueillette (qu’y fait-on de la pêche ?) est encore plus hétérogène que celle d’agriculture. La seule chose que les sociétés de chasse-cueillette aient en commun, c’est l’absence d’agriculture (selon l’idée que nous nous en faisons aujourd’hui) ; or l’absence de quelque chose n’est pas un critère suffisant. Longtemps, les zoologistes se sont bornés à opposer les Vertébrés et les Invertébrés. Vers la fin du XVIIIe siècle, ils se sont rendu compte que l’absence de vertèbres ne permettait pas de définir un ensemble homogène, et qu’il existait divers groupes d’Invertébrés, différant les uns des autres au moins autant que des Vertébrés. Il faut espérer que les anthropologues et les préhistoriens arriveront bientôt, eux aussi, à se rendre compte que l’absence d’agriculture n’est pas un critère suffisant pour classer les sociétés humaines. 6. Le modèle (oserai-je dire le mythe ?) de la révolution néolithique est généralement attribué à G. Childe. Je le crois plus ancien. Dans Les Origines humaines et l’évolution de l’intelligence, un livre paru en 1928, É. Le Roy en parle déjà comme d’une notion communément admise [Le Roy 1928]. Et, sans pouvoir l’affirmer, je crois me souvenir qu’il en est question chez E. Hahn aux alentours de 19001. D’où sort ce modèle et à quoi est dû son succès ? Il me semble que la question mériterait une recherche sérieuse. Ce que je voudrais souligner ici, c’est qu’il fonctionne depuis au moins une cinquantaine d’années comme une véritable orthodoxie, au nom de laquelle les autres hypothèses ont été rejetées comme hérétiques, quel que fût leur intérêt.
1. Hahn a publié de nombreux ouvrages, dont deux au moins traitent de l’origine de l’agriculture : Demeter und Baubo, Versuch einer Theorie der Entstehung unseres Ackerbaues, Lübeck, 1896, et Die Entstehung der Pflugkultur, Heidelberg, 1909. Je n’ai pas retrouvé les notes que j’ai prises autrefois sur ces ouvrages.

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Je sais que les critiques ne convainquent jamais grand-monde, surtout quand elles ne sont pas accompagnées de propositions positives. C’est pourquoi je n’insisterai pas davantage sur les points 1 à 5 ; chacun jugera comme il l’entend. Ce que j’entreprends maintenant, c’est de présenter quelques-unes de ces hypothèses qui ont été rejetées sans véritable examen. Elles ne sont pas nécessairement « vraies », mais l’exposé permettra, je l’espère, de prendre conscience de ce qu’on a perdu en les ignorant.

« NEOLITHIC DIFFUSION RATES »
« Neolithic Diffusion Rates » est le titre d’un article de M. S. Edmonson paru en 1961 [Edmonson 1961]. Edmonson a probablement été le premier auteur non japonais à prendre en compte l’exception japonaise, c’est-à-dire le fait que la céramique apparaît au Japon plusieurs millénaires avant d’apparaître au Proche-Orient, dans des sociétés qui, jusqu’au Ier millénaire avant notre ère, resteront sans agriculture (Jômon). Mais, évidemment, cette exception n’en est pas une ou, pour le dire autrement, il n’existe que des exceptions : le Proche-Orient en est une autre, qui n’a pas plus de titres que le Japon à être érigée en cas général. Il n’y a pas de raison non plus de considérer a priori comme liées entre elles des innovations dont on voit bien qu’elles peuvent survenir de façon indépendante. Quoi qu’il en soit, l’exemple japonais (avec plusieurs autres semblables) conduit Edmonson à concevoir le modèle suivant. Supposons, nous dit-il, un espace habité homogène et d’étendue indéterminée. Les innovations s’y produisent indépendamment les unes des autres, au hasard, et elles se diffusent ensuite chacune dans toutes les directions et à une vitesse à peu près constante. Ce processus engendre des rencontres entre innovations d’origine différente. Il est alors facile de voir que le lieu où le plus grand nombre d’innovations se rencontrent le plus tôt est le centre géométrique de l’espace considéré. « Plutôt que de naître en Iraq et de se diffuser de là vers l’extérieur, il semble bien que le Néolithique ait convergé vers ce pays », conclut Edmonson. Je ne milite pas pour qu’on reprenne ce modèle tel quel. Ne serait-ce que parce que le corpus de données sur lequel il était basé s’est immensément

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accru depuis 1961. De plus, il s’agit d’un modèle abstrait, qui vise surtout à aider la réflexion : dans la réalité, les espaces habités ne sont pas homogènes, les innovations n’y circulent pas de façon uniforme, etc. Mais justement, le fait d’avoir explicité ces divers facteurs est important, parce qu’il oblige à en tenir compte. Le modèle d’Edmonson est une sorte d’hypothèse nulle, un outil d’analyse permettant de mieux mesurer les situations réelles. Enfin, et peut-être surtout, Edmonson nous montre combien il est indispensable d’examiner les innovations une par une, chacune pour ce qu’elle est, de tenter d’en comprendre les circonstances, les causes, etc., avant de les intégrer dans des constructions théoriques d’autant plus fragiles qu’elles sont plus ambitieuses (c’est le b-a ba de l’histoire des techniques !). Il est vrai que cela implique des détours nombreux et fastidieux. Mais c’est à ce prix qu’on arrivera à réduire la part d’imaginaire dans les théories en cours.

« AGRICULTURAL ORIGINS AND DISPERSALS »
L’article d’Edmonson ne semble pas avoir eu le moindre écho. Je ne sais plus par quel hasard heureux il est venu à ma connaissance, mais je ne me rappelle pas l’avoir trouvé cité dans aucune bibliographie. Il n’en est pas allé tout à fait ainsi pour Agricultural Origins and Dispersals. Cet ouvrage, publié par C. O. Sauer en 1952 [Sauer 1952], était même une référence classique dans le milieu des ethnobotanistes qui gravitaient autour du Muséum dans les années 1970 (J. Barrau, L. Bernot, A.-G. Haudricourt, etc.). Et les préhistoriens américains l’ont discuté avant de le rejeter : un extrait en a été publié dans Prehistoric Agriculture [édité par S. Struever, 1971, p. 407-414], immédiatement suivi d’une réfutation plutôt assassine par P. C. Mangelsdorf [ibid., p. 415-422]. Mais, depuis ces années-là, plus rien. J’ai l’impression que les idées de Sauer sont tombées dans un oubli aussi opaque que celles d’Edmonson. Le fait que Sauer ait placé l’origine de l’agriculture de l’Ancien Monde en Asie du Sud-Est a certainement beaucoup contribué à ce rejet. Et il est vrai que cette proposition n’est guère défendable. Mais, d’une part, les propositions de Sauer concernant le Nouveau Monde le sont bien davantage,

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et il semble d’ailleurs qu’on soit en train d’y revenir. D’autre part et surtout, l’essentiel n’est pas là. À mon sens, l’essentiel est dans la façon qu’a Sauer de mobiliser ses expériences de terrain (il était géographe) pour comprendre comment les choses ont pu (ou pas) se passer. Par exemple, Childe avait supposé que l’agriculture et l’élevage étaient le résultat d’un vaste épisode de dessèchement climatique. Les plantes, les animaux et les hommes auraient été contraints par la sécheresse à se rassembler autour d’oasis de plus en plus rares, ce qui aurait fourni aux uns l’occasion de « domestiquer » les autres, en même temps que de se sédentariser. À cette hypothèse, Sauer objecte que la misère et la disette ne sont pas une incitation à inventer. L’agriculture, c’est compliqué, et tant qu’on n’a pas appris tout ce qu’il faut faire dans un environnement déterminé pour obtenir des résultats réguliers, ce n’est pas un recours possible en cas de pénurie. D’autant moins qu’il existe toujours d’autres ressources plus accessibles, comme par exemple les plantes dites de famine, dont la liste est partout fort longue. Pour Sauer, au contraire, c’est l’existence de sites où les ressources sont relativement abondantes et régulières qui a permis à certaines populations de se sédentariser et de se mettre à cultiver certaines plantes ; cela pour subvenir non à des besoins alimentaires (trop risqué), mais à des besoins « industriels ». Les sites en question sont à rechercher en certains points au bord des fleuves, des lacs ou de la mer, là où poissons, gibiers d’eau, etc., se trouvent en abondance une grande partie de l’année et peuvent être stockés pour le restant. Les premières plantes cultivées l’auraient alors été pour produire, par exemple, des poisons de pêche (plantes toxiques), des lignes puis des filets (plantes à fibres), etc. Sauer donne même une importance un peu surprenante (pour nous) aux plantes tinctoriales utilisées pour les peintures corporelles, qui selon lui ont précédé le vêtement dans les régions tropicales. Ce qui le conduit en outre à postuler que les premières espèces à être domestiquées auraient été des plantes à tubercules (taros, ignames, manioc…), et non des plantes à graines. Le manioc et plusieurs espèces d’ignames sont toxiques à l’état sauvage. Ici encore, il ne s’agit pas de reprendre telles quelles des idées qui n’ont pas toutes la même valeur. Il s’agit seulement de s’en servir pour critiquer des schémas trop convenus. L’agriculture a-t-elle été la condition de la sédentarité ? Peut-être, mais il y a d’aussi bonnes raisons de faire l’hypothèse inverse. L’agriculture a-t-elle commencé pour répondre à des besoins d’ordre

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alimentaire ? Peut-être encore, mais il y a bien des objections possibles. Et pourquoi parle-t-on toujours de chasse et de cueillette, comme si la pêche n’existait pas ou n’avait pas son importance propre ? Il me semble que si les idées de Sauer ont été si mal reçues par les préhistoriens, c’est en grande partie parce qu’elles leur posaient des questions auxquelles ils ne pouvaient pas répondre. Les sites littoraux ou riverains dont Sauer postule l’existence ont été pour la plupart, soit détruits, soit rendus inaccessibles par l’alluvionnement ou la montée du niveau des eaux. Les plantes « industrielles » ne laissent pas de traces, ou très difficiles à identifier, etc. On est dans le non-vérifiable, c’est à peu près à cela que se résument les critiques de Mangelsdorf. Le problème est réel. Mais c’est toujours la même vieille question : l’absence de preuves est-elle une preuve d’absence ? Disons qu’il ne faut pas conclure trop vite…

UN EXEMPLE AMÉRICAIN
Pour illustrer ce qui précède, quelques exemples concrets sont nécessaires. Je les ai pris en Amérique. Le premier est tiré des Comparative Studies of North American Indians, publiées en 1957 par Driver et Massey2 [Driver et Massey 1957, XLVII, p. 165-456]. Il s’agit de deux cartes qui représentent, l’une la part respective des femmes et des hommes dans les tâches de l’agriculture (les auteurs parlent, à tort à mon sens, d’« horticulture ») (fig. 1), l’autre la part des peaux et fourrures (d’animaux chassés) et celle des textiles (dont le coton, cultivé) dans la confection des vêtements, couvertures, etc. (fig. 2). Or les deux cartes montrent une corrélation d’une netteté extraordinaire. D’un côté (au Nord-Est), on a des agricultures féminines ; les vêtements, couvertures, etc., sont faits de peaux et de fourrures, les textiles végétaux sont peu employés et il n’y a pas de coton. De l’autre (au Sud-Ouest), les agricultures sont masculines et les vêtements faits principalement de coton tissé. À ma connaissance, ces cartes n’ont jamais été commentées (pas même par leurs auteurs), alors que les enseignements qu’elles comportent me semblent primordiaux.
2. Un copieux résumé en a été publié dans Driver 1969.

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Figure 1 : Carte montrant la part respective des femmes et des hommes dans les tâches de l’agriculture sur le continent américain [d’après Driver et Massey 1957, XLVII, p. 165-456].

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Figure 2 : Carte de la répartition de l’utilisation des peaux et fourrures (d’animaux chassés) et celle des textiles (dont le coton cultivé) dans la confection des vêtements, couvertures, etc. [d’après Driver et Massey 1957, XLVII, p. 165-456].

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Le premier, c’est que les populations de la partie est de l’Amérique du Nord ne sont à proprement parler ni des chasseurs-cueilleurs, ni des agriculteurs. Pour être précis, il faudrait les appeler chasseurs-agriculteurs (ou, mieux encore, chasseurs-agricultrices) : une partie de leur alimentation (végétale) vient de l’agriculture mais tout le reste, dont la partie animale de leur alimentation et leurs vêtements (au sens large, y compris couvertures, toiles de tente, etc.), vient de la cueillette, de la chasse ou de la pêche. Cela confirme pleinement notre objection no 5 : des catégories comme celles de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs sont insuffisantes pour rendre compte de la réalité. Le second enseignement, c’est que, dans le cas américain, le grand partage n’apparaît pas avec l’agriculture en tant que telle, mais avec l’agriculture masculine, laquelle est en rapport avec le fait que les femmes sont occupées au filage et au tissage (et à d’autres activités domestiques comme la céramique). Si on tient absolument à parler de « révolution », c’est là qu’il faudrait la placer. Les hommes aux champs (et à la guerre, etc.), les femmes au foyer, occupées à moudre ou à piler les grains, à faire la cuisine, à filer et à tisser, etc. : tel est le modèle social de toutes les civilisations qui s’échelonnent sans solution de continuité du Sud-Ouest des États-Unis (Pueblos) aux Andes péruviennes. Un modèle qu’on retrouve dans toutes les civilisations classiques de l’Ancien Monde, de la Chine au détroit de Gibraltar. Il est plus que probable que c’est ce modèle classique qu’avaient en tête les inventeurs de la « révolution néolithique », qui étaient tous familiers des lettres anciennes (Homère, la Bible, etc.). Et cela d’autant plus qu’à leur époque le modèle en question était encore celui de bon nombre de sociétés paysannes en Europe. Pourtant, l’existence d’agricultures féminines, en Amérique et ailleurs (en Afrique notamment), avait frappé les voyageurs européens depuis bien longtemps, et il est vraisemblable que les anciennes théories sur le matriarcat primitif sont nées de cet étonnement. Malheureusement, au terme d’une histoire qui ne m’est pas connue, ces théories ont été non seulement rejetées mais oubliées. Il est vrai que, prises à la lettre, elles étaient indéfendables. Mais, en les rejetant, on a aussi frappé d’une espèce d’interdit les problèmes qu’elles essayaient de résoudre, ce qui se justifie beaucoup moins. En Amérique, il n’y a pas d’explication par le changement technique à cette opposition entre agricultures masculines et féminines. On sait très peu de chose sur les techniques agricoles précolombiennes. Mais, en l’absence

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du fer et des animaux de trait, on ne voit pas quelles innovations auraient pu conduire les hommes à remplacer les femmes dans les champs. La seule explication imaginable se trouve dans la nature et l’importance des activités à répartir entre les membres du groupe social. C’est le développement des activités ménagères, disons (textile et céramique surtout), qui, en fixant les femmes au foyer, aurait amené les hommes à les remplacer dans les champs. Ce qui ne veut pas dire que l’évolution se soit produite dans un seul sens. L’agriculture n’a pas été toujours et partout féminine d’abord, pour se masculiniser ensuite. Ce n’est qu’une éventualité parmi d’autres.

MARITIMES CONTRE CLOVISTES
Il y a une vingtaine d’années, l’archéologie américaine était encore dominée par la théorie que j’appellerai cloviste, du nom d’un des sites les plus célèbres d’Amérique du Nord (Clovis). D’après cette théorie, devenue un véritable dogme, l’Amérique aurait été peuplée par voie de terre, à une époque relativement récente (vers 11000 avant J.-C.). Les premiers colons, étant des chasseurs de gros gibier, avaient dû contourner les Rocheuses par le nord et l’est. Pour qu’ils aient pu franchir à pied sec le détroit de Béring, il fallait supposer une très forte glaciation. Mais, pour qu’ils aient pu passer ensuite à l’est des Rocheuses, il fallait supposer qu’un couloir y était resté libre de glaces. On peut avoir du mal à suivre… Alors que l’autre idée, celle d’un peuplement de l’Amérique par la voie littorale, est d’une simplicité qui confine à l’évidence. C’est d’ailleurs la plus ancienne : dans l’Archéologie du Pacifique Nord [1946], Leroi-Gourhan dit l’avoir trouvée dans l’Histoire et description du Kamtchatka de S. P. Kracheninnikow (1770). Et, vers 1900, c’est l’hypothèse que défend O. T. Mason [1894, p. 253-256]. Quand et pourquoi les clovistes ont-ils réussi à imposer leur dogme ? Et comment a-t-il été possible de refuser complètement la possibilité d’une voie littorale, qui non seulement ne présente pas d’obstacles importants à la circulation des hommes, mais qui leur offre presque partout, du Japon à la Terre de Feu, des ressources halieutiques de premier ordre ? Aujourd’hui, la situation semble renversée. Les maritimes ont pris le

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dessus, les clovistes sont sur la défensive. Mais, paradoxalement, ce retournement n’est pas dû à de nouvelles découvertes en Amérique du Nord, il est dû plutôt aux résultats des fouilles d’un certain nombre de sites péruviens et chiliens, qui ne laissent guère place au doute : il y a eu des hommes en Amérique du Sud un ou plusieurs millénaires avant les plus anciennes traces qu’on en ait trouvées en Amérique du Nord. Ce qui ne signifie évidemment pas que l’homme serait arrivé en Amérique du Sud sans passer par le Nord. Cela signifie seulement qu’il est passé le long des côtes, et que les traces qu’il a pu y laisser ont disparu, noyées par la remontée des océans qui a été de plus d’une centaine de mètres. Dans certains des plus anciens sites littoraux du Pérou et du Chili, on a trouvé en grande quantité des restes de poisson… et pratiquement rien d’autre (de comestible, s’entend). Plus tard apparaissent des plantes cultivées, mais ce ne sont pas des plantes alimentaires. Ce sont des gourdes, du coton et quelques fruits ; le maïs, le manioc, la pomme de terre, etc., sont absents. Or les gourdes fournissent des flotteurs, et le coton sert à faire des lignes et des filets… Ce qui suggère immédiatement que, dans ces sites sud-américains, il y aurait eu une série de « révolutions » successives. La première fondée, non sur une agriculture (alimentaire), mais sur une pêche intensive. Celleci aurait entraîné une deuxième révolution, avec le développement d’une agriculture non alimentaire, destinée à produire les matériaux (textiles notamment) destinés à la fabrication des engins de pêche. Une troisième révolution aurait suivi, avec l’application des nouvelles techniques textiles au vêtement. Et une quatrième, avec l’agriculture alimentaire… Cela fait beaucoup de révolutions, m’objectera-t-on. Sans doute, et c’est pour faire sentir l’impropriété du terme que je viens de l’employer. Cela fait, je le retire tout de suite : il ne s’agit pas de révolutions, mais d’étapes, de stades ou même de simples jalons dont le seul usage est de nous aider à nous représenter un processus qui a évidemment été graduel. Et qui n’a pas été le même partout. Il est évident, par exemple, qu’au large des côtes péruviennes l’exceptionnelle richesse en poissons due au courant de Humboldt a joué un rôle déterminant. Mais, encore une fois, cette exception n’est pas exceptionnelle, en ce sens que le Japon, le Proche-Orient, toutes les régions du monde sont aussi des exceptions à un titre ou à un autre. Il n’y a pas de modèle général. Ou, plus exactement, il n’y en aura que quand on prendra également en compte toutes ces exceptions qui ne sont que les divers aspects de la réalité.

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Je n’ai parlé jusqu’ici que d’un chapitre de la controverse qui oppose les préhistoriens américanistes. Il y en a un autre qui concerne l’émergence des premières « civilisations », identifiables par les constructions monumentales qu’elles ont laissées. Les dates en jeu sont évidemment beaucoup plus récentes. Elles sont cependant du même ordre que celles qu’on observe dans l’Ancien Monde, puisque les premiers ensembles monumentaux du littoral péruvien sont maintenant datés de près de 3000 avant J.-C. Et l’enjeu est semblable : il s’agit de savoir si ces premières civilisations étaient « terrestres », c’est-à-dire si elles sont apparues à l’intérieur des terres sur la base d’économies agricoles, ou si elles étaient « maritimes », c’est-à-dire fondées sur des ressources tirées principalement de la pêche. Cette seconde théorie est désignée par le sigle MFAC (Maritime Foundation of Andean Civilization). Proposée dès les années 1960, la MFAC a longtemps mené une vie semi-clandestine. Depuis une dizaine d’années, elle a pris un poids incontestable. Elle est aujourd’hui en passe de l’emporter, si ce n’est déjà fait.

QUELQUES REMARQUES FINALES
Il va de soi que je suis très loin d’avoir épuisé le sujet. En Amérique toujours, les basses terres situées au nord des Andes, dans la région qui recouvre l’ouest de la Colombie et l’est du Venezuela, font l’objet d’un intérêt croissant, et il est possible qu’on doive y situer un autre foyer de développement de l’agriculture [Piperno et Pearsall 1998]. Trente ans après sa mort, les idées de Sauer connaissent une nouvelle jeunesse – en Amérique du moins, car dans l’Ancien Monde les choses semblent évoluer moins vite. La question des textiles en est un assez bon exemple. Le lin est presque aussi présent que les céréales dans les sites les plus anciens, mais c’est une donnée dont, apparemment, on n’a jamais fait grand cas. Cela tient évidemment à ce que, pour presque tout le monde, agriculture égale alimentation. Et c’est un préjugé du même genre (agriculture égale céréales) qui conduit à négliger les données relatives aux glands, aux châtaignes, aux faînes, etc., c’est-à-dire à un ensemble de produits végétaux pour lesquels nous n’avons pas de nom générique, mais qui semblent

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avoir eu dans certaines situations (au Japon, mais aussi en Europe) une importance tout à fait comparable à celle des céréales. Peut-on imaginer que les sociétés qui étaient dans ces situations n’aient pas protégé, n’aient pas aménagé d’une façon ou d’une autre les espaces boisés d’où elles tiraient l’essentiel de leur subsistance ? Ce serait bien peu vraisemblable. Mais, alors, pourquoi ne pas parler d’agriculture à leur propos ? Parce que ce n’est pas l’usage ? L’usage de qui ? Et est-ce une raison suffisante pour considérer que, puisqu’il ne s’agissait pas d’agriculture, ce ne pouvait être que de la cueillette ? Il faut sortir de toutes ces apories, dont beaucoup tiennent seulement à des conventions fallacieuses sur l’emploi des mots. Mais entre aussi en jeu, me semble-t-il, un usage insuffisamment contrôlé de l’analogie. L’analogie est un procédé universel, et il est peu de raisonnements qui n’en fassent usage. Mais, en archéologie, l’analogie est particulièrement indispensable, et donc particulièrement dangereuse. C’est par analogie, pour citer cet exemple, qu’on désigne comme « faucilles » des outils (ou des fragments d’outils) dont on ne connaît pas vraiment l’usage, mais qui se trouvent ressembler aux faucilles des paysans de naguère. Peut-on en déduire que les « faucilles » préhistoriques ont nécessairement servi à récolter des céréales ? Même lorsque l’observation au microscope des traces d’usure montre que l’outil a servi à couper des tiges de graminées, l’analogie peut n’être pas valide. Il y a des cas où la seule fonction des « faucilles » est de couper en masse les tiges de certaines graminées pour récolter, non les grains mais la paille, destinée à la couverture des toits ou à la fabrication d’objets mobiliers (nattes, etc.). La solution n’est certainement pas de renoncer à l’analogie, ce serait complètement irréaliste. La seule solution raisonnable, me semble-t-il, c’est d’enrichir au maximum le corpus d’analogies dont nous pouvons disposer, de façon à nous libérer des analogies qui nous contraignent parce que nous n’en connaissons pas d’autres. Il y a plusieurs voies qui vont dans cette direction. Deux d’entre elles, l’expérimentation et l’ethnographie, sont pratiquées depuis longtemps par les archéologues et je n’aurai pas l’outrecuidance d’y ajouter ici un commentaire. La voie que j’ai essayé de suivre est celle de l’histoire. L’archéologie, comme les autres sciences humaines, s’est dotée d’une histoire institutionnelle, pour ne pas dire officielle, qui reprend les grands moments et les auteurs classiques de la discipline. Or, à côté de cette histoire-là, il y en a une autre qui est, pour le dire vite, celle

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des idées saugrenues, hétérodoxes, incompatibles avec ce qu’on « savait » à telle ou telle époque, et qui ont donc été abandonnées et oubliées… C’est de cette seconde histoire que sortent des exemples comme ceux d’Edmonson, de Sauer ou de Hahn, et je suis persuadé qu’il en reste beaucoup d’autres à (re-)découvrir. Encore une fois, il ne s’agit pas de réhabiliter des génies méconnus ni de revenir à des idées dont certaines sont naturellement dépassées. Il s’agit de nous réapproprier des expériences qui sont devenues impossibles. Par certains côtés, ces anciens auteurs peuvent nous paraître bien naïfs. Mais, par d’autres, c’est nous qui sommes naïfs, parce que nous devons faire beaucoup plus d’efforts qu’eux pour imaginer le monde tel qu’il était il y a quelques millénaires.

Bibliographie critique sur le peuplement des Amériques
La bibliographie du sujet, on s’en doute, est immense, et je n’ai pas la prétention d’en donner un aperçu un tant soit peu complet. Je me suis limité aux articles que j’ai eu l’occasion de lire au moment de leur parution, qui donnent un premier aperçu de la façon dont les controverses ont évolué. J’ai ajouté les titres des ouvrages qui m’ont paru les plus souvent cités. Dans les deux cas, j’ai suivi l’ordre chronologique.
Articles GRUHN R. (1987), « On the settlement of the Americas: South American evidence for an expanded time frame », Current Anthropology, 28, 3, p. 363-364. DILLEHAY T. D. (1988), « Early cultural evidence from Monte Verde in Chile », Nature, 332, p. 150-152. [Présentation du sujet par W. BRAY, « The Paleoindian debate », ibid., p. 107.] GRUHN R. (1988), « Linguistic evidence in support of the coastal route of earliest entry into the New World », Man, 23, 1, p. 77-100. MORELL V. (1990), « Confusion in earliest America », Science, 248, p. 439-441. [Compterendu d’un colloque tenu à Boulder, Colorado ; l’article est sous-titré : « An emerging consensus that the Americas were inhabited earlier than has been thought has undone a neat synthesis of linguistic, dental, and archaeological evidence ».] QUILTER J. et al. (1991), « Subsistence economy of El Paraiso, an early Peruvian site », Science, 251, p. 277-283. GIBBONS A. (1996), « The peopling of the Americas », Science, 274, p. 31-33. [Avec un sous-titre assez semblable à celui de Morell 1990.] MANN C. C. (2005), « Oldest civilization in the Americas revealed », Science, 307, p. 34-35. HAAS J. et CREAMER W. (2006), « Crucible of Andean civilization – The Peruvian coast from 3000 to 1800 BC », Current Anthropology, 47, 5, p. 745-772.

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PRINGLE H. (2007), « Follow that kelp », New Scientist, 11 août, p. 40-43. [Kelp = varech. L’auteur examine les zones côtières où, du Japon à la Californie et de la Colombie à la Terre de Feu, la richesse en algues et en ressources halieutiques qui en sont dérivées a créé un continuum d’écosystèmes littoraux particulièrement favorables à l’occupation humaine.] VILLENEUVE F. (2008), « La saga des premiers colons d’Amérique », La Recherche, 419 (mai), p. 18. BALTER M. (2008), « Ancient Algae Suggest Sea Route for First Americans », Science, 320 (9 mai), p. 729. DILLEHAY T. D. et al., « Monte Verde: Seaweed, Food, Medicine, and the Peopling of South America », ibid., p. 784-786. THOMAS M. et al., « DNA from Pre-Clovis Human Coprolithes in Oregon, NA », ibid., p. 786-789. Ouvrages LANNING E. P. (1967), Peru Before the Incas, Englewood Cliffs, N. J., Prentice-Hall. FLADMARK K. R. (1975), A Paleoecological Model for Northwest Coast Prehistory, Ottawa, National Museums of Canada. MOSELEY M. J. (1975), The Maritime Foundation of Andean Civilization, Menlo Park (Ca.), Cummings Publishing Company. DILLEHAY T. D. (1989), Monte Verde, A Late Pleistocene Settlement in Chile, Washington, Smithsonian Institution Press [rééd., 1997]. SHADY SOLIS R. (2003), La Ciudad sagrada de Caral-Supe, Lima, Instituto Nacional de Cultura, Proyecto Especial Arqueologico Caral-Supe.

Références bibliographiques DRIVER H. E. (1969), Indians of North America, Chicago, The University of Chicago Press. DRIVER H. E. et MASSEY W. C. (1957), Comparative Studies of North American Indians, Philadelphie, American Philosophical Society. EDMONSON M. S. (1961), « Neolithic Diffusion Rates », Current Anthropology, 2, p. 71-102. KRACHENINNIKOW E. (1770), Histoire et description du Kamtchatka, Amsterdam, M.-M. Rey, 2 vol. [L’édition originale, en russe, est de 1755.] LE ROY É. (1928), Les Origines humaines et l’évolution de l’intelligence, Paris, Boisin. LEROI-GOURHAN A. (1946), Archéologie du Pacifique nord, Paris, Institut d’ethnologie. LEROI-GOURHAN A. (1964), Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel. LÉVI-STRAUSS C. (1962), La Pensée sauvage, Paris, Plon. MASON O. T. (1894), « Migration and food-quest: A study in the peopling of America », Feestbundel […] aan Dr. P. J. Vert, Leyde, E. J. Brill. PIPERNO D. R. et PEARSALL D. M. (1998), The Origins of Agriculture in the Lowland Neotropics, San Diego, Academic Press. SAUER C. O. (1952), Agricultural Origins an Dispersals, New York, American Geographical Society.

Élevage, chasse et société au Néolithique français : exemples dans le Danubien du nord de la France
Lamys Hachem* Le lien entre faune et société au sein du Néolithique français est un vaste sujet. Il existe en effet de grandes différences, pour ce qui est du nombre des sites, de la nature des collections archéologiques et des problématiques, entre les plaines du Nord et la zone méditerranéenne, entre la côte atlantique et le secteur oriental de la France. Après réflexion, il m’a paru difficile, pour la cohérence du propos, de réunir ces contrastes sous le seul angle d’une unité territoriale actuelle, car une telle unité n’avait pas de sens culturel à l’époque néolithique. C’est pourquoi ce sujet sera abordé d’une manière différente, en mettant l’accent sur l’entité culturelle danubienne, laquelle correspond au mouvement de colonisation de l’Europe tempérée [Demoule 2007]. On connaît environ deux cents sites du Néolithique danubien ayant livré des restes de faune, mais je traiterai plus précisément des animaux associés aux premiers paysans à avoir colonisé le Bassin parisien au début du Ve millénaire, les Rubanés (5100-4900 avant notre ère), ainsi qu’à ceux qui leur ont succédé, les Villeneuve-Saint-Germain (4950-4650 avant notre ère). Les habitats rubanés sont exclusivement situés à l’est de la Seine, alors que ceux du Villeneuve-Saint-Germain (ou VSG) présentent une extension géographique beaucoup plus vaste, qui s’étend vers l’ouest de la France.
* Institut national de recherches archéologiques préventives, UMR 7041 (Archéologies et sciences de l'Antiquité, Protohistoire européenne)

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Une centaine de plans de maisons du Néolithique ancien ont été mis au jour, en grande partie dans le cadre de fouilles d’archéologie préventive, mais pas seulement ; des sites importants pour leurs apports à la connaissance scientifique (comme Jablines, Cuiry-lès-Chaudardes ou Aubevoye) ayant été fouillés d’une manière plus exhaustive, dans le cadre de fouilles programmées. Il est donc possible de procéder à une étude à l’échelle de la maison néolithique – un objet identitaire d’une importance essentielle dans la culture danubienne [Coudart 1998]. Les maisons néolithiques, en bois et torchis, présentaient sur leurs flancs des fosses dans lesquelles ont été jetés les déchets domestiques des habitants, dont les reliefs des repas. Ces restes sont une aubaine pour les archéologues, car ils permettent de restituer non seulement le régime alimentaire de la population rubanée, mais aussi les techniques d’élevage et de chasse utilisées à l’époque. Le nombre d’ossements animaux retrouvés atteint plus de deux cent mille, une abondance qui s’explique par le bon état de conservation des os dans le sol. Ainsi, 80 % des données fauniques connues en Europe pour cette période se trouvent concentrées dans le nord de la France, car, plus à l’est, le sédiment lœssique a fait fondre la plupart des ossements. L’analyse archéozoologique a été effectuée dans le cadre de deux « actions collectives de recherche » (ACR), l’une conduite dans la vallée de l’Aisne [Ilett, Hachem, Coudart et al. 2003-2006], l’autre dans la vallée de la Marne [Lanchon et al. 2005-2007]. Ces ACR, qui ont permis de faire travailler ensemble plusieurs institutions impliquées dans l’archéologie du territoire, ont fortement contribué à faire aboutir des programmes de recherche inscrits dans la longue durée, en l’occurrence trente années de terrain. De plus, un travail de thèse mené par L. Bedault devrait finaliser les recherches sur la faune spécifiquement VSG. D’autres études ont également été menées, qui proposent des comparaisons solides. Certaines dans le Bassin parisien, avec une fenêtre ouverte sur la confluence Seine-Yonne [Tresset 1996], une autre sur la Champagne et sur l’Oise [Arbogast 1994]. D’autres séries ont également été étudiées en Alsace [Arbogast et Jeunesse 1996].

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LES TENDANCES STRUCTURELLES
Le mode de colonisation des premiers paysans s’est traduit par la fondation de hameaux qui, en se développant, ont donné naissance à des villages plus ou moins étendus et pérennes. Ces hameaux sont constitués de maisons relativement proches les unes des autres et l’on dénombre au minimum deux et au maximum six bâtiments fonctionnant en même temps, cette configuration étant dénommée « phase d’habitat ». L’implantation des installations rubanées obéit à un schéma assez strict, à savoir le fond d’une vallée, près d’un cours d’eau, sur une terrasse non inondable dotée de sols fertiles [Plateaux 1990]. Les sites VSG se rencontrent dans le même type d’environnement, mais les secteurs occupés font l’objet d’une diversification et d’un élargissement en faveur des vallons adjacents et des plateaux, cela grâce à l’exploitation des ressources du milieu environnant. Au Rubané comme au VSG, la rivière est un élément structurant du paysage et tisse un lien entre les différents villages, lesquels n’ont pas tous la même importance [Dubouloz 2007 ; Lanchon, communication personnelle]. Tout au long du Néolithique ancien, les animaux domestiques sont prédominants dans la consommation de viande, dans une proportion évaluée au minimum à 80 %. Parmi ceux-ci, l’espèce la plus représentée est le bœuf, suivi des moutons et des chèvres, et enfin des porcs. Les courbes d’abattage, qui permettent de connaître l’âge de l’animal au moment de sa mort, montrent que l’élevage des bovins et des porcs est orienté vers la production bouchère [Bedault et Hachem 2008]. Des analyses menées sur le 13C contenu dans les dents de bovins à Cuiry-lès-Chaudardes semblent confirmer que les vaches n’ont pas été exploitées pour leur lait [Balasse 1999], mais une analyse doit être menée sur une plus grande échelle pour voir ce qu’il en est dans d’autres sites. Pour les moutons et les chèvres, les courbes d’abattage laissent envisager une exploitation plus diversifiée que celle des bovins, probablement pour leur lait ou leur toison. Des analyses isotopiques sont en cours pour approfondir cette question. Cela paraît plausible, car de récentes recherches mettent en évidence l’exploitation laitière des caprinés au début du Néolithique au Proche-Orient et en Europe méditerranéenne [Vigne et Helmer 2007]. Quand un certain seuil démographique est atteint et incite les Néolithiques à fonder un nouveau village, ceux-ci, au lieu d’enclencher un

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processus de domestication locale des animaux sauvages, ce qui serait probablement trop long et trop complexe, emmènent avec eux une partie de leur troupeau. En effet, comme l’a montré une étude métrique menée sur les ossements de bovins [Hachem 2001], les bovins domestiques se distinguent bien des aurochs, ce qui ne serait pas le cas si l’on avait affaire à des individus hybrides issus d’une union des deux (l’aurochs étant la souche sauvage du bovin domestique, ils peuvent parfaitement se croiser). Une étude effectuée sur l’ADN ancien des bovinés dans les vallées de l’Aisne, de la Vesle et de la Marne confirme ces observations métriques et montre, de plus, que les bovins domestiques ont une souche sauvage issue du Proche-Orient [Auxiette et Hachem 2007 ; Giegl et Pruvost 2007]. Ces animaux ont donc été domestiqués très anciennement et ont suivi le processus de colonisation. L’analyse métrique des porcs et des sangliers distingue clairement la forme domestique de la forme sauvage, ce qui laisse probablement exclure la domestication locale des porcs [Hachem 1995 ; id. 2001]. Quant aux moutons et aux chèvres, il est admis qu’ils ont une origine proche-orientale. Les troupeaux sont de grande taille : pour un hameau de quatre à six maisons, on évalue le cheptel entre cinquante et soixante-dix bêtes. Le développement du bétail dans des conditions environnementales favorables est un élément susceptible de contribuer à la pérennité d’un site. En effet, une étude de l’environnement local autour des sites rubanés tend à montrer un lien entre l’accès direct au terroir agricole (sans obstacles tels que les rivières et les zones palustres) et la durée d’occupation d’un village [Dubouloz 2007]. Plus la disponibilité des surfaces étendues favorables à la culture et probablement à l’élevage est grande, plus le site perdure. Pour le VSG, le système d’organisation de l’habitat est différent, et la relation entre implantation du site et environnement local est plus complexe [Lanchon et al. 2005-2007]. La chasse, à l’époque considérée, est loin d’être négligeable. On peut y distinguer trois catégories : le grand gibier commun, le gibier rare et le petit gibier. La première catégorie est la plus importante : il s’agit du cerf, du sanglier, de l’aurochs et du chevreuil. Tous sont mangés, cependant que les bois de cervidés servent à faire des outils. Les animaux rares, le loup, l’ours et le cheval, sont présents dans les restes, mais de manière ténue, car ils ne sont pas consommés. La plupart des os retrouvés sont des dents ou des phalanges, ce qui laisse penser qu’il s’agit d’objets ayant une fonction parti-

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culière. Enfin, le petit gibier à fourrure se compose d’une variété de petits carnivores, mais les plus fréquents sont le castor et le blaireau. La présence des autres espèces, comme le lièvre, le renard, la fouine et l’écureuil, est un peu plus sporadique. Le castor et le blaireau sont consommés et leur fourrure est appréciée.

ÉLEVER, CHASSER, MANGER :
LES RÈGLES ET LEURS VARIANTES

Les rejets de chaque maison montrent un même éventail d’espèces, avec au minimum les trois animaux domestiques et les quatre grands animaux sauvages. Mais les proportions de ces espèces varient selon au moins trois facteurs : la chronologie, la taille de la maison et l’emplacement de la maison dans le village. Intéressons-nous d’abord à la chronologie. Au Rubané comme au VSG, le bovin est l’élément dominant dans la composition de la faune (fig. 1), tandis que les deux autres espèces domestiques varient. Au Rubané, les caprinés sont en deuxième position et l’on remarque leur forte augmentation à la fin de la séquence chronologique, avec près de 30 % de hausse. Cette hausse perdure jusqu’au VSG ancien. Un changement a lieu à partir de l’étape moyenne du VSG [Bedault 2005 ; Bedault et Hachem 2008 ; Bedault, à paraître]. En effet, c’est le porc qui devient la seconde ressource carnée et cette tendance perdurera jusqu’à l’époque gauloise, à La Tène ancienne [Auxiette et Hachem 2007]. La chasse évolue autant que l’élevage, mais pas forcément au même rythme. Si l’on prend les quatre animaux sauvages communs, on s’aperçoit que le sanglier est plus fréquent en début et en milieu de séquence qu’à la fin (fig. 2). À partir de l’étape finale du Rubané récent, sa proportion décline et c’est le cerf qui devient le gibier privilégié, avec le chevreuil. Il le reste tout au long du VSG. Certains critères d’âge et de sexe régissent la chasse des animaux sauvages. Ainsi, les Néolithiques s’intéressent prioritairement aux animaux adultes et aux femelles. Même si les très jeunes sangliers et les aurochs sont probablement un peu sous-estimés, ce résultat indique un choix inverse de celui

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Figure 1 : Élevage : évolution des tendances alimentaires par étape chronologique au Néolithique ancien dans le Bassin parisien [Bedault et Hachem 2008, fig. 8, p. 231] (RRBP = Rubané récent du Bassin parisien ; VSG = Villeneuve-Saint-Germain). On note une augmentation des caprinés à la fin du Rubané et du porc à l’étape moyenne du VSG. Nombre de restes : RMC 1 348 ; RRBP anc./moy. 18 376 ; RRBP réc./final 8 594 ; VSG ancien 3 878 ; VSG moyen 5 594 ; VSG récent 1 153.

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Figure 2 : Chasse : évolution des tendances alimentaires par étape chronologique au Néolithique ancien dans le Bassin parisien [Bedault et Hachem 2008, fig. 9, p. 232] (RRBP = Rubané récent du Bassin parisien ; VSG = Villeneuve-Saint-Germain). Le cerf devient le gibier prédominant à l’étape finale du Rubané récent. Nombre de restes : RMC 65 ; RRBP anc./moy. 3 707 ; RRBP réc./final 716 ; VSG ancien 290 ; VSG moyen 496 ; VSG récent 133.

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fait pour les animaux domestiques, lesquels sont abattus jeunes. Cette configuration perdure tout au long de la séquence chronologique. Prenons maintenant le deuxième facteur influençant les proportions d’espèces consommées dans une maison : la taille de l’habitation. Cette variation est nettement perceptible si l’on examine un hameau en début ou en milieu de séquence chronologique (fig. 3). Dans un hameau de cinq maisons datant de la même époque, la maison la plus grande, comportant au minimum trois pièces à l’arrière, sera orientée de manière très prononcée vers la consommation soit du bœuf, soit du mouton. Les animaux sauvages retrouvés dans les rejets seront plus volontiers l’aurochs, le cerf et le chevreuil. À l’opposé, la maison ne comportant qu’une seule pièce à l’arrière sera plus que les autres orientée vers la chasse, du grand et du petit gibier, en priorité du sanglier, cependant que l’animal domestique privilégié dans la consommation sera le porc. Quant aux autres maisons, pour la plupart de petite taille, elles présentent un profil moyen, avec une consommation tournée principalement vers l’élevage, mais sans excès, et avec les espèces sauvages habituelles. À l’étape finale du Rubané récent, on observe plusieurs changements : les maisons s’allongent (pour accueillir une population en expansion démographique) et l’élevage prend de l’importance, en particulier celui des caprinés. Les maisons de petite taille se font rares, mais certaines d’entre elles se distinguent encore des grandes par la présence soutenue d’animaux sauvages, cerf et chevreuil en priorité ; le sanglier devient rare. La configuration des hameaux VSG est à ce jour difficile à caractériser, car aucun site n’a été fouillé sur la totalité d’une emprise et l’étude des faunes des habitations n’est pas terminée. Cependant, des éléments préliminaires peuvent être fournis, comme le fait que certaines maisons se distinguent des autres par une proportion plus importante de caprinés, d’autres de porcs, et que par ailleurs les petites maisons disparaissent, ce qui reflète très probablement un changement de structuration de la société. Enfin, le troisième facteur qui influence les proportions respectives des espèces est l’emplacement de la maison dans le village. Cuiry-lèsChaudardes, en Picardie, offre une bonne base à la réflexion, car c’est un site qui a été intégralement fouillé et qui présente la séquence d’occupation la plus complète, avec trente-deux maisons et cinq phases d’habitat [Ilett et Hachem 2001]. Le phasage chronologique effectué par Michaël Ilett d’après le décor céramique a permis de répartir les maisons sur l’échelle du temps. Le schéma de développement du village est le suivant : le hameau fondateur

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Figure 3 : Composition d’un hameau type de cinq maisons du Rubané récent du Bassin parisien, étapes ancienne et moyenne : une grande maison avec un surplus de consommation de bovins ou de caprinés, une petite maison avec un surplus de chasse au grand et petit gibier, en particulier du sanglier, plusieurs maisons petites et moyennes sans surplus particulier.

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s’installe en implantant un noyau plus important de maisons à l’est de l’emprise et une maison à l’ouest. Puis la seconde phase d’habitat a pour effet d’inverser la situation initiale en développant le gros du hameau à l’ouest, mais en gardant des maisons à l’est. Durant les cinq phases d’habitat, soit plus d’une centaine d’années, les maisons se répartissent sur une surface de 6 hectares en maintenant deux pôles d’occupation. L’analyse archéozoologique a montré que, tout au long de l’occupation du village, les maisons datant de la même époque se répartissaient dans trois quartiers [Hachem 1997], l’un à l’est, où l’on consomme plus de bovins, l’autre au sud-ouest, où l’on consomme plus de moutons, et le troisième au nord-ouest, où l’on consomme plus de gibier, en particulier du sanglier (fig. 4). Il est actuellement impossible de tester ce modèle sur un autre village rubané ou VSG, car la documentation ne le permet pas. En effet, aucun autre

Figure 4 : Synthèse de l’analyse spatiale de la faune dans l’espace villageois de Cuiry-lès-Chaudardes « Les Fontinettes », exemple de la phase d’habitat 2 et 3, Rubané récent étape classique [d’après Hachem 1997]. Bien que la base de l’alimentation soit la même pour tous, les maisons se sont réparties durant plus d’une centaine d’années dans trois quartiers au sein desquels certains animaux étaient consommés de manière plus importante.

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site de longue durée n’a pu être entièrement fouillé, et les données sont toujours partielles. Cependant, en analysant les plans d’une dizaine d’habitats et en les projetant à la même échelle et selon la même orientation qu’à Cuiry-lès-Chaudardes, des similitudes apparaissent dans la conception des villages. L’examen de deux sites vient en appui de cette hypothèse. Le premier, Menneville, dans l’Aisne, est un site de longue durée ceint par une enceinte [Farrugia et al. 1996 ; Hachem et al. 1998]. La projection du plan de l’enceinte et de la surface fouillée, couplée à la datation fine des maisons, donne lieu à plusieurs constatations (fig. 5) : la surface d’occupation d’un village est relativement bien cadrée spatialement ; l’extension du village se fait vers l’ouest de l’emprise ; enfin, il semble exister dans le village deux pôles d’occupation simultanés. Un autre site qui présente une grande surface d’extension, Bucy-le-Long « La Fosse Tounise, La Héronière » [Constantin et al. 1995], montre une concentration de maisons de petite taille au même endroit qu’à Cuiry-lèsChaudardes (fig. 6). La faune de ces trois maisons doit être étudiée, mais il y a fort à parier que leurs rejets sont constitués en grande partie de produits

Figure 5 : Superposition des plans schématiques de Cuiry-lès-Chaudardes (en gris clair) et de Menneville « La Bourguignotte » (en gris foncé). Le tracé de l’enceinte dans la zone non fouillée a été repéré par prospection géophysique. Le modèle de développement des villages de longue durée paraît se faire d’est en ouest en maintenant deux pôles d’occupation.

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Technique et environnement

de la chasse. Si cela s’avérait exact, le modèle d’organisation des villages rubanés dans le Bassin parisien serait en grande partie validé. On le voit, les analyses ne sont pas terminées et le modèle de développement de l’habitat qui englobera les aspects chronologiques, architecturaux et spatiaux est en train de se construire.

L’ANIMAL PENSÉ DANS LA SOCIÉTÉ
Un autre lien entre faune et société est celui de l’investissement idéologique et symbolique. Les bovins et les aurochs font l’objet d’une attention particulière, dont témoignent le dépôt ou le rejet de bucranes ou de chevilles osseuses dans l’habitat, dans des fosses isolées ou dans des fosses de maisons mais, dans

Figure 6 : Superposition des plans schématiques de Cuiry-lès-Chaudardes (en gris clair) et de Bucyle-Long « La Fosse Tounise, La Héronière » (en gris foncé). Le schéma d’implantation des habitations de Bucy-le-Long paraît similaire à celui de Cuiry-lès-Chaudardes et les maisons au nordouest de l’emprise sont également de petite taille.

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ce cas, un peu en retrait des autres matériaux. Un vase exceptionnel (voir Bostyn dans cet ouvrage) retrouvé sur le site VSG d’Aubevoye [Riche 2004] représente d’ailleurs un boviné, sans que l’on puisse déterminer s’il s’agit d’un bovin domestique ou d’un aurochs. Ces deux animaux sont toujours étroitement associés, ce qui n’est pas sans rappeler le culte proche-oriental du taureau cher à Jacques Cauvin [1994]. D’autres indices d’une telle attention portée aux animaux se retrouvent dans les tombes de village. Ainsi, à Berry-au-Bac, des objets particuliers, sans utilité fonctionnelle, ont été façonnés sur des ossements de bovins et de chevreuil dans une tombe de femme, et une statuette anthropomorphe sur des os de caprinés dans une tombe d’enfant [Allard et al. 1997]. On notera que ces tombes sont datées de la fin de la séquence rubanée, celle où les caprinés et les chevreuils sont présents en très forte proportion. À Bucy-le-Long « La Fosselle », cette fois, une femme était ornée d’une parure en craches de cerf, probablement cousue sur un capuchon (fig. 7). Pour la confection de cette parure, il a fallu prélever des dents sur quarante et un cerfs ou biches [Hachem et al. 1998]. Cet ornement était visiblement précieux ; l’analyse des traces d’usure à la surface et à l’endroit de la perforation indique qu’il a été porté, mais de plusieurs manières différentes. Il est donc possible que les craches aient été transmises sur plusieurs générations [Bonnardin, communication personnelle]. Toujours dans le domaine funéraire, on a trouvé dans l’enceinte de Menneville des enfants inhumés avec des bucranes et des chevilles osseuses de bovins. Des ossements d’animaux domestiques y étaient aussi associés, d’une part les restes d’un repas particulier composé exclusivement de viande de bovin, d’autre part des morceaux de caprinés déposés auprès des défunts. En conclusion, je proposerai plusieurs pistes pour caractériser la société néolithique danubienne du nord de la France au regard des animaux qu’elle côtoie, exploite ou vénère. Le hameau est une unité fondamentale qui structure la communauté. Les habitants y occupent une place relativement égalitaire face à la consommation, puisque chaque maison a à sa disposition un même éventail d’espèces. Sont-ils égalitaires face à la propriété du cheptel ? Il n’est pas possible de répondre à cette question. La présence de surplus de bovins, de mouton ou de chasse en fonction de la taille de la maison et de son emplacement dans le village laisse envisager des différences de fonction ou de statut entre ces habitations. Ces différences ne sont pas nécessairement

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hiérarchiques. Comme le souligne A. Coudart [ce volume], « tout semble aller dans le sens d’un équilibre et d’une équivalence structurale des unités socioéconomiques élémentaires », sans qu’il faille prendre l’égalité sociale au sens étroit du terme. Au vu des données archéozoologiques issues de l’habitat et du domaine funéraire, il paraît possible d’envisager qu’une part de l’organisation de la société repose sur une segmentation des individus en trois pôles, ou éventuellement trois clans, éleveurs de bovins, éleveurs de moutons, et chasseurs. Je terminerai ces réflexions avec un dernier élément, relevant sans doute plus d’un sentiment intuitif que de la valeur statistique, qui est la perception

Figure 7 : Bucy-le-Long « La Fosselle », tombe no 70, femme avec parure de craches de cerf. Une étude de S. Bonnardin a démontré que les craches étaient brodées sur un capuchon (dessin S. Bonnardin, clichés Y. Guichard, CNRS, Protohistoire européenne).

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d’un lien entre certains animaux et le sexe des individus. De nouvelles fouilles sur le site de Menneville, dont la partie occidentale est encore intacte – mais menacée à terme de destruction –, permettraient de confronter cette impression à la réalité des faits, en mettant au jour à la fois des maisons, des sépultures et la faune qui leur est associée. Mais, en attendant cette opportunité, sur la base des données présentées ici et de celles fournies par la nécropole de Trébur, en Allemagne, où des quartiers de viande ont été déposés dans les tombes [Spatz et Driesch 2001], il me semble percevoir que les moutons et les cervidés ont un lien avec les femmes, alors que les porcs et les sangliers (significatifs d’une chasse intensive) sont liés aux hommes. Je lance donc un appel aux ethnologues, pour qu’ils éclairent ce type de données sous le jour de l’anthropologie sociale.
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La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale des petites sociétés sédentaires
Anick Coudart* La maison néolithique est ici prétexte à traiter des aspects sociaux et mentaux des petites sociétés sédentaires dont les premiers agriculteurs européens furent emblématiques, et tout particulièrement le grand ensemble néolithique qualifié de « rubané » – d’après le décor en ruban de ses poteries – ou encore de « danubien » d’après sa région d’origine, puisque c’est à partir du cours moyen du Danube que les populations rassemblées sous ces adjectifs colonisèrent, de la seconde moitié du VIe à la première moitié du Ve millénaire avant notre ère, l’Europe centrale et occidentale [Lichardus et al. 1985, p. 271-305 et 338-355 ; Bogaard 2004, chap. 1 et 3]. Mais, avant d’aborder la maison et la société néolithiques rubanées, je souhaiterais rappeler plusieurs réalités concernant le rôle que joue l’habitation au cœur de toute société.

* CNRS (UMR 7041, Protohistoire européenne) et Arizona State University (School of Human Evolution and Social Change)

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Technique et environnement

LES FONCTIONS DE LA MAISON
Il est évident que la maison et l’organisation de l’espace domestique sont des productions matérielles. Mais, pour physiques qu’elles soient, elles n’en sont pas pour autant des réponses directes aux contraintes écologiques de leur environnement. De fait, ces facteurs apparaissent souvent, pour reprendre les termes d’A. Rapoport [1972 ; id. 2003], « plus limitants que déterminants ». Certes, la maison est faite pour dominer un milieu physique, mais elle sert surtout à mettre en œuvre les règles et les référents de la société. Elle est, en effet et avant tout, érigée et utilisée selon des normes sociales et idéelles qui fondent le système de représentations de la collectivité qui la fabrique et l’utilise. L’habitation fait ainsi fonctionner des constructeurs (réels ou symboliques) et des utilisateurs en tant que groupe social et culturel (famille restreinte ou élargie, parentèle, lignage, clan, alliés, cercle d’amis, voisinage, corporation professionnelle, etc.). L’espace domestique et la maison, vécus et traversés au quotidien, structurent et reproduisent matériellement et mentalement, tant au niveau individuel de la maisonnée qu’au niveau global de la société, la vision partagée que cette société a du monde : les composantes de la maison séparent et articulent les domaines privé et public, les mondes féminin et masculin, le soi et l’autre, l’aire de repos et le lieu de réception, la famille restreinte et la famille élargie, le pur et l’impur, la préparation de la nourriture et sa consommation, le fermé et l’ouvert, le sec et l’humide, le haut et le bas, etc. [voir à cet égard Bourdieu 1970]. Au demeurant, c’est bien parce qu’elles sont matériellement fondées dans l’espace que les maisonnées, les familles, les lignages, etc., ont une durée. Cela parce que la maison ancrée dans un territoire donne à voir un groupe social qui, au fil du temps et des générations, s’y voit et s’y reconnaît. Par ailleurs, lorsqu’elles sont associées à une partition du monde (une sequentia), les relations topologiques et géométriques, qui servent à cartographier mentalement et à se représenter l’espace vécu, sont conceptuellement immuables (je fais ici référence aux travaux des cognitivistes, des éthologistes, des technologues et des spécialistes de l’architecture traditionnelle) ; et ce, alors même que les représentations spatiales se prêtent à de multiples remaniements lorsqu’elles sont « pures », à savoir affranchies

La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale

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des contraintes temporelles qui leur donnent un sens ou qui prévalent dans l’action sur la matière. Cette spatialisation est l’un des fondements de la durabilité des « cultures » humaines. Ainsi, et pour faire bref, on admettra qu’une société peut difficilement changer sa manière d’habiter sans remettre en cause les fondements de son identité et de son existence. En effet, et à l’inverse de ce qui peut se passer pour les objets mobiliers, les techniques architecturales et la chaîne opératoire de la maison ne sont normalement ni copiées ni échangées entre sociétés différentes. Mais, parce que la maison est à la fois un tout (une entité sociale et culturelle) et une unité distincte (celle des individus et de la maisonnée qui l’habitent), elle porte et produit également du sens « individuel ». L’architecture domestique peut donc se prêter à de multiples variations alors même que la partition conceptuelle de l’espace – tel qu’il se vit – n’en est pas pour autant modifiable. Reste aussi que la maison, objet composite par excellence, est fabriquée à partir d’une multitude de cartographies techniques. Il y a donc là une hétérogénéité qui rend la maison potentiellement réceptive aux autres cultures et aux contingences de l’histoire. Mais, là encore… sans en bousculer les « structurations » spatiales.

LE NÉOLITHIQUE DANUBIEN RUBANÉ
En dépit des variations régionales que l’on peut observer sur les objets mobiliers du Néolithique danubien rubané, l’homogénéité des vestiges architecturaux révèle, dans les aires centrale et occidentale du continent européen, une étonnante et exceptionnelle unité culturelle. Cette exceptionnalité rubanée est autant due à son homogénéité architecturale qu’à l’amplitude de son territoire (plus de 1 500 kilomètres d’est en ouest, entre la Vistule et le Bassin parisien) et qu’à sa durée (de la seconde moitié du VIe à la première moitié du Ve millénaire avant notre ère). Éleveurs de bovidés, de caprinés et de porcs, cultivateurs de céréales pratiquant également la chasse et la collecte, les Rubanés furent les premières populations sédentaires à avoir occupé l’Europe tempérée… Une grande et une longue civilisation : la première et, peut-être, la dernière « identité » pleinement européenne.

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LA MAISON RUBANÉE
Plus de deux mille plans d’habitations néolithiques rubanées ont été mis au jour sur le territoire européen. Les caractéristiques en sont donc bien connues, d’autant qu’elles se conforment à un « modèle1 » universellement partagé par ses constructeurs et utilisateurs. Il s’agit d’une maison longue et quadrangulaire (fig. 1 et 2) : son plan au sol (fig. 3.4) est rectangulaire ou forme un trapèze isocèle dont le plus grand des petits côtés correspond à la façade de l’habitation (un troisième type combine les deux premiers : rectangulaire à l’avant et trapéziforme2 à l’arrière) ; la façade est dirigée vers la zone d’émergence de la culture rubanée : les régions du moyen Danube [Mattheusser 1991] ; de petites maquettes de terre cuite, plus tardives, donnent une idée de la superstructure, avec un toit à double pente. La longueur, extrêmement variable, se situe entre 10 et 45 mètres ; comparativement, les écarts de largeur sont plus limités : entre 5 et 7 mètres pour la grande majorité (avec quelques extrêmes allant jusqu’à 3,60 m et 8 mètres) ; une limitation interprétée comme une absence de liaison transversale, du type « ferme ». Les trous de poteaux de l’ossature sont alignés trois par trois en rangs (ou tierces) successifs, transversalement à l’axe longitudinal de la maison ; ils forment, conjointement, trois rangées longitudinales parallèles (fig. 2), dont tout nous porte à croire qu’elles furent le support de liaisons architectoniques longitudinales, telles qu’on peut encore les observer dans les maisons longues d’Indonésie ou les maisons rectangulaires des HautesTerres de Nouvelle-Guinée. Les travées (espacement entre deux tierces de poteaux) rythment généralement l’espace intérieur selon un mode particulier, typique de l’architecture rubanée (que je résumerai ici par la séquence « 1x – 2x – 3x » ; voir fig. 2.1.e) ; cette configuration n’a rien à voir avec une contrainte
1. La notion de « modèle » est ici entendue comme une représentation mentale d’un ensemble de traits et de composants qui forment un « système » architectural cohérent ; il ne s’agit donc pas du « modèle » au sens où l’entendent habituellement les architectes. 2. Le terme « trapéziforme » me semble ici plus approprié, pour désigner cette forme de plan, que celui de « trapézoïdal » (terme géologique qui désigne un volume dont tous les côtés forment un trapèze), généralement utilisé par les archéologues.

La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale

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physique, mais semble plutôt répondre à la représentation idéelle que les Rubanés avaient de leurs habitations. Le nombre des tierces est, par exemple, bien supérieur aux exigences physiques ; en effet, plus la maison est courte, plus le nombre de travées, relativement à la longueur de la construction, est élevé ; en conséquence, plus la maison est courte, plus la portée des travées est réduite ; inversement, plus la maison est longue, plus les portées entre deux tierces sont longues. La longueur des travées n’était donc pas imposée par les techniques utilisées. Il semblerait plutôt qu’un nombre minimum de tierces était « idéellement » nécessaire pour que la construction fût conforme à ce à quoi elle se devait de ressembler : une maison rubanée. Par ailleurs, les vestiges de maisons sont flanqués de fosses (interprétées comme des fosses de construction : là où l’on fabriquait le torchis des murs) ; on y retrouve du matériel détritique qui, en l’absence de paléosol, permet non seulement de reconstituer les activités et l’alimentation des habitants, mais aussi de positionner chronologiquement la maison et de la rattacher à l’un des groupes de la culture néolithique rubanée. Les marqueurs de l’appartenance à l’entité culturelle rubanée sont

Figure 1 : Reconstruction d’une maison néolithique rubanée, Cuiry-lès-Chaudardes, Bassin parisien, France (© Coudart, CNRS).

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particulièrement explicites au niveau des ouvrages (corridors transversaux) qui matérialisent le passage entre les parties avant et centrale, et entre les parties médiane et arrière de la maison : on les retrouve dans plus de 94 % des cas, et ce pour toutes les périodes. Cette partition – parties avant, médiane, arrière – est également l’une des caractéristiques de la maison rubanée (fig. 2.1). Il est intéressant de constater qu’en dépit de la normalisation des composants plusieurs options ont existé pour un certain nombre d’entre eux : l’aménagement extérieur (formes et répartition des fosses de construction, tranchée de drainage), par exemple ; la forme du plan au sol (fig. 3.4), l’implantation des parois extérieures, etc. ; mais surtout la forme de chacune

Figure 2 : 1) La tripartition de la maison rubanée (96 % des cas) ; a) maison 32 à Miskovice, Bohême, République tchèque ; b) maison 245 à Cuiry-lès-Chaudardes, Bassin parisien, France ; c) maison 57 à Elsloo, Limbourg, Pays-Bas ; d) schématisation de la tripartition ; e) organisation spatiale la plus fréquente (81 % des cas observés) de la partie centrale de la maison. 2) maison bipartite (4,5 % des observations) ; a) maison 425 à Cuiry-lès-Chaudardes, Bassin parisien, France ; b) schématisation de la bipartition.

La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale

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des trois divisions de l’habitation (respectivement, six, sept et six configurations ont été utilisées [fig. 3.1, 3.2 et 3.3]) ; ces options n’étaient pas illimitées ni aléatoires, mais « culturellement » bien définies : on les retrouve pour toutes les périodes et dans toutes les régions. Notre questionnement à l’égard de l’habitation rubanée est triple : – pourquoi, dans certains villages3, toutes les options d’aménagement ont-elles été utilisées, alors que, dans d’autres, seules deux ou trois ont été retenues ? – dans quelle proportion ces aménagements ont-ils été utilisés lorsque le village a perduré dans le temps ? – pourquoi un ou deux types ont-ils parfois dominé tous les autres ?

LA PARTIE FRONTALE OU L’AFFICHAGE
DE CERTAINES FONCTIONS DE LA MAISONNÉE

L’ethnologie nous a appris que la partie frontale de la maison (qui peut inclure l’espace externe directement en contact avec l’habitation) n’est jamais un lieu anodin. Transition entre les mondes extérieur et intérieur, on y affiche la fonction, le statut et l’identité de la maisonnée. Lorsqu’il est possible d’établir une chronologie relative entre les maisons d’un même village, on s’aperçoit que le « corridor » (deux tierces de poteaux rapprochées [fig. 3.1.e]) et l’« antichambre » (espace sans tierces [fig. 3.1.d]) sont les types de partie frontale les plus fréquents. Cependant, et parce que les poteaux des parties frontales « à plate-forme » (fig. 3.1.a et 3.1.b) doublaient ceux qui soutenaient le toit, les maisons à plate-forme sont archéologiquement plus faciles à repérer et, en conséquence, ont été plus fréquemment identifiées (ce qui, bien évidemment, contribue à fausser le sens des décomptes statistiques effectués par les archéologues). On constate que la partie avant de la maison affiche, dans chaque village,

3. Le terme de « village » est ici utilisé indépendamment du sens qu’ont pu lui attribuer les historiens médiévistes et encore moins dans le sens des urbanistes actuels ; il désigne simplement un regroupement d’habitations (contemporaines ou non les unes des autres) dans un même lieu.

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un taux de variation4 relativement élevé et ce, dans les mêmes proportions d’une région et d’une période à l’autre. Un peu comme si l’utilisation de plusieurs types de partie frontale avait toujours été nécessaire. À cette diversité qualitative correspond une diversité quantitative : à chaque type d’aménagement correspond en effet une classe particulière de longueurs. Aux différentes surfaces devaient donc correspondre des fonctions ou des activités différentes, partagées par plusieurs maisonnées puisque chaque aménagement semble avoir existé en plusieurs exemplaires dans un même village (à l’exception de la plate-forme de stockage). En effet, cette installation (plate-forme de stockage) ne semble avoir existé qu’en un ou deux exemplaires par phase d’habitation dans un village – ici encore, lorsqu’il est possible d’établir une chronologie relative entre habitations. Il n’est alors pas illogique de concevoir que les maisonnées qui ont possédé cet aménagement aient eu la responsabilité du stockage (voire de la redistribution) des céréales ; sachant que les plates-formes sont archéologiquement associées à une plus grande quantité de balle et de paille de blé [Bakels 1978], alors que les proportions de grains et de meules ne semblent pas, relativement au nombre évalué d’occupants, avoir été différentes d’une maison à l’autre [voir Hamon 2006, pour ce qui concerne l’utilisation du matériel de mouture]. En d’autres termes, si le stockage et la gestion des céréales étaient l’affaire d’une ou de deux maisonnées particulières, le grain aurait été, quant à lui, consommé par tout le village – une consommation relativement « égalitaire », donc. Au demeurant, l’emplacement de ce « grenier » dans la partie frontale, et donc à la vue de tous, conduisait probablement la maisonnée qui en avait pris la charge à rendre des comptes à l’ensemble de la communauté.

4. L’indice de variation V d’une composante architecturale est ici calculé pour chaque phase chronologique du « village ». Trois éléments sont pris en compte : a (le nombre de types présents dans le site pour la composante concernée), b (le pourcentage de maisons avec le type le plus utilisé dans le site) et c (le pourcentage de maisons avec les autres types). Le calcul consiste à additionner a et c, sachant que c est égal à 100 – b. Le calcul est donc effectué en suivant la procédure suivante : a + (100 – b) ; afin de ne pas minimiser le petit nombre de types compris entre trois (pour la forme du plan, par exemple) et neuf (pour la partie arrière, par exemple) au regard d’un pourcentage, il convient de réduire le chiffre de (100 – b) à son dixième. Pour chaque composante architecturale de la maison, l’indice de variation V est donc calculé comme suit : V = a + [(100 – b) / 10].

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Figure 3 : 1) Les différentes options d’aménagement de la partie frontale de la maison rubanée : a) et b) correspondent à des plates-formes de stockage ; c) correspond à l’absence de partie avant. 2) Les différentes options d’aménagement de la partie centrale. 3) Les différentes options d’aménagement de la partie arrière. 4) Les trois formes de plan au sol de la maison rubanée : a) plan rectangulaire ; b) un rectangle (parties avant et centrale) est combiné à un trapèze (partie arrière) ; c) plan trapéziforme.

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LA PARTIE CENTRALE : LE LIEU DES ACTIVITÉS DOMESTIQUES ET L’AIRE DE RÉCEPTION
Généralement séparée du monde extérieur (par un corridor [fig. 3.2]), mais pouvant également être en contact direct avec lui (absence de partie avant [fig. 2.2. et 3.1.f]), la partie centrale de la maison rubanée semble avoir été le lieu des activités courantes tout en étant accessible aux visiteurs. On constate que c’est dans cette partie médiane que l’aménagement a été le plus variable (avec parfois certaines particularités, comme l’alignement d’une tierce de poteaux en « J inversé » – au lieu d’être rectilinéaire – ou une implantation de quatre poteaux dessinant au sol un « Y » [fig. 3.2.c et 3.2.d]) ; un peu comme si afficher une spécificité et des différences avait eu – dans ce lieu – une signification : « afficher » un message à l’égard des visiteurs, en quelque sorte. Par ailleurs, les types d’aménagement de la partie centrale ne semblent pas avoir été liés à la surface occupée, celle-ci pouvant varier de 9 à 27 m2 pour un même type d’aménagement (contrairement aux parties frontale et arrière). Cependant, la partie centrale a été partout la même lorsque le village a été de courte durée ou s’est trouvé en position isolée. Notons également que le taux de variation des aménagements de la partie centrale est faible dans les marges du territoire danubien, mais élevé dans les réseaux denses de sites et en Europe centrale au moment de la plus grande expansion de la culture rubanée. Tout semble s’être passé comme si l’existence d’un réseau d’échanges bien développé (des biens, des personnes et des compétences) et une bonne connaissance du milieu (pour les zones les plus anciennement colonisées) avaient été compatibles avec l’expression de différences entre maisonnées ; et, inversement, comme si l’isolement et une exploration inachevée avaient conduit les membres d’une communauté à renforcer leurs ressemblances mutuelles. C’est un phénomène que l’on retrouve dans l’architecture des anciennes cités coloniales de la Grèce antique, dont la population « marginalisée » était fortement dominée par l’idéel grec et l’idéal « démocratique », et voulait se penser au maximum comme telle.

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LA PARTIE ARRIÈRE : LE LIEU DE LA PLUS GRANDE INTIMITÉ
La partie arrière de la maison rubanée se situe à l’extrémité du bâtiment, après un second couloir de séparation [fig. 3.3]. Elle apparaît donc comme la zone la plus retranchée et la moins accessible aux visiteurs. La banalité de l’aménagement (une suite régulière de travées) semble, en effet, ne délivrer aucun message à l’intention d’un visiteur potentiel. Le nombre de travées est d’ailleurs directement lié à la surface occupée, comme si l’aménagement avait été plus « quantitatif » (relié au nombre des occupants) que qualitatif. Il s’agissait sans doute de la zone la plus privée ; y exprimer une spécificité n’était pas nécessaire puisque seuls les intimes y avaient accès. Ajoutons que, plus l’occupation du village a été longue, plus le nombre de travées de la partie arrière variait d’une maison à l’autre, comme si, avec la durée, la taille des unités domestiques s’était diversifiée.

LA STRUCTURE SOCIALE DES GROUPES RUBANÉS
Quant à leur structure sociale, force est de constater que les populations rubanées évoluaient dans une « situation à risques » ; non que les menaces auraient été permanentes, mais l’addition de plusieurs déséquilibres risquait d’entraîner un basculement vis-à-vis duquel les solutions de routine auraient été inopérantes et les pratiques traditionnelles inadaptées. En quoi pouvaient consister ces risques ? En premier lieu, les Rubanés furent les premiers agriculteurs à avoir colonisé cette partie de l’Europe : celle-ci était alors recouverte d’une forêt primaire dont la productivité alimentaire était saisonnière ; la canopée y était dense et contribuait ainsi à restreindre le couvert végétal des étages inférieurs, alimentairement productifs et accessibles aux humains ; la concurrence des insectes et des autres mammifères y était également importante. Le territoire était, par ailleurs, peu exploité, voire mal exploré – sinon par de petits groupes de chasseurs-collecteurs mésolithiques, installés dans

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des niches écologiques très différentes. Cette limitation du potentiel des alliances sociales (qui ont cependant existé, comme le montrent certains outils de pierre) n’a pas dû contribuer à résoudre les difficultés que les colons rubanés n’ont pas manqué de rencontrer. Ensuite, les moyens de production étaient restreints et le sol s’épuisait très rapidement, du moins dans les régions à forte pluviosité et sans socle calcaire [Langhor 1990] ; l’absence d’araire favorisait le développement des adventices au détriment des plantes cultivées ; l’absence d’amendement (à l’exception du brûlis) accentuait l’irrégularité des rendements, de toute façon imprévisibles et pouvant fréquemment tomber en dessous du minimum nécessaire5. Ajoutons que le faible pourcentage de porcs domestiques est révélateur d’une productivité alimentaire limitée, puisque les deux alimentations – celle des porcs et celle des êtres humains – sont concurrentes. Enfin, les unités résidentielles étaient réduites, composées en moyenne de cinq à huit maisonnées contemporaines les unes des autres, ce qui limitait drastiquement le potentiel de vitalité.

DE L’INTÉRÊT DE LA STRUCTURE ÉGALITAIRE
Dans le type de situation « à risques » évoqué ci-dessus, ce sont les différentes qualités de perception, d’appréciation et de créativité des individus (ou de regroupements d’individus : famille restreinte ou élargie, lignage, clan, etc.) qui garantissent à la société son potentiel d’adaptation et, au-delà, sa réussite. Disposer de la totalité du potentiel des connaissances et des capacités du groupe peut en effet permettre de s’adapter et de trouver rapidement les solutions nécessaires aux problèmes entraînés par les contingences de l’histoire et du climat. Il est évident qu’une structuration sociale égalitaire, en faisant jouer le potentiel d’adaptation de chacun, a constitué, pour les Néolithiques rubanés, une garantie de réussite bien meilleure que ne l’auraient fait celles qui auraient été issues d’une répartition hiérarchique des savoirs et des qualités.
5. Cette irrégularité des rendements et l’existence d’une productivité susceptible de tomber plusieurs années de suite sous le seuil du minimum nécessaire ont perduré au moins jusqu’au XIXe siècle [voir Tits-Dieuaide 1978].

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L’ÉGALITÉ SOCIALE DES RUBANÉS
Il semble que chacune des unités domestiques d’un village rubané ait détenu peu ou prou l’ensemble des connaissances techniques dont celui-ci disposait. L’uniformité – certes relative, mais extraordinaire – de l’architecture, l’homogénéité – tout aussi relative – des rejets et l’équilibre de la consommation carnée [Hachem 1995 ; id. 2000 ; Bedault et Hachem 2008] soulignent la rareté des biens de prestige et surtout l’absence de production de richesse : quelques éléments de parure, quelques fragments d’herminette [Bakels 1987, p. 80 ; Bonnardin 2004 ; Allard 2005]. Tout semble aller dans le sens d’un équilibre et d’une équivalence « structurale » des unités socioéconomiques élémentaires6 ; en d’autres termes, une égalité d’expression… Une égalité pour ce qui est de la prise de décision et de la production ; une structuration où aucune règle sociale n’est – a priori – incompatible avec l’accès de ces unités à l’ensemble des ressources et des sources d’information. Mais attention, il ne s’agit pas ici d’une égalité au sens étroit du terme, comme si tous les individus avaient accompli les mêmes tâches, bénéficié du même statut et assumé les mêmes responsabilités (impliquant une identité de rôle et de traitement que l’on n’observe archéologiquement pas). J. Dubouloz [communication personnelle] a pu évaluer – pour le site le mieux préservé et l’un des plus étudiés, Cuiry-lès-Chaudardes – la population d’un village en se fondant sur la longueur des maisons et le nombre d’unités de la partie arrière. Ce qui permet d’avancer un chiffre – lequel a certes varié dans le temps – de quatre-vingts à deux cent cinquante personnes par ensemble de maisonnées contemporaines les unes des autres ; un chiffre bien suffisant pour l’exécution des tâches agricoles, mais qui aurait constitué un véritable handicap s’il s’était agi d’une égalité au sens étroit évoqué ci-dessus. En effet, pour tout événement nécessitant une décision consensuelle, l’augmentation du nombre des sources d’information multiplie de façon exponentielle le nombre des communications nécessaires à la prise de décision. S’il ne faut, par exemple, qu’une quinzaine d’échanges pour que six « émetteurs » partagent leurs informations, il en faut soixante-six lorsque
6. Il s’agit ici de mettre en jeu des segments de la société, et non pas des individus.

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Technique et environnement

le nombre des émetteurs monte à douze (en d’autres termes, s’il est multiplié par deux). Cette exponentiation augmente donc le potentiel des désaccords et le temps nécessaire à toute prise de décision collective. L’égalité serait alors une source de blocage, et pourrait même avoir des conséquences catastrophiques en période de crise. En revanche, si l’on admet que le principe d’équivalence fonctionne à un niveau plus englobant (celui des maisonnées, des lignages ou des clans, par exemple), alors le nombre de leurs regroupements (de cinq à huit par unité résidentielle) offrait aux Rubanés une limite convenable aux communications décisives et aux conflits. Une structure égalitaire donc, qui conciliait le nombre d’acteurs nécessaires aux activités agricoles, tout en limitant le nombre de conflits potentiels. Pour être opérant, le principe égalitaire a donc besoin d’être horizontalement « hiérarchisé » (si j’ose dire et pour reprendre l’expression de Johnson [1982]) : chaque unité (composée de plusieurs individus, voire de plusieurs familles nucléaires ou de plusieurs lignages) participe de manière égalitaire au maintien et à la reproduction de la société, tout en respectant l’entité que celle-ci constitue. Les activités des sociétés égalitaires sont donc diversifiées. Chez les Rubanés, certains géraient le stockage des céréales et la fabrication des meules semble avoir été l’œuvre de spécialistes sans que leur utilisation fût réservée [Hamon 2006]. Les rôles, le statut, les droits et les obligations n’étaient pas forcément les mêmes pour chaque individu ou chaque maisonnée (certaines consommaient plus de gibier ou d’animaux domestiqués que d’autres, sans s’opposer à leur consommation par tous)… De véritables distinctions donc, selon le sexe, la classe d’âge, etc., et surtout, durant l’exercice de certaines spécialités ou responsabilités (décision du début des semences ou des moissons, par exemple, comme dans les sociétés égalitaires des Hopi du « Southwest » des États-Unis). On pourrait voir, derrière ces activités temporaires et séquentielles, les « grands hommes » chers à M. Godelier [1982 ; id. 1991] ou les « leaders » chers à P. Lemonnier [1991]. Quoi qu’il en soit, le pouvoir politique de l’individu est, dans ce cadre, exercé pour le bien de tous et sous le contrôle de tous. Un pouvoir délégué, en quelque sorte, car c’est la collectivité qui utilise le spécialiste, le « grand homme » ou le leader ; c’est elle qui bénéficie de ses talents, et non le grand homme ou le spécialiste qui exploite la collectivité pour son propre intérêt. La reconnaissance du rôle de celui-ci peut conduire le groupe à le traiter différemment, pour un temps, du reste de la communauté. Une attitude qui

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pourrait expliquer l’existence de maisons rubanées spécifiques ; il s’agit de constructions soit très longues (entre 35 et 43 mètres), avec ou sans fosse de construction ; soit d’une longueur plus commune (entre 21 et 35 mètres), mais avec des parois implantées dans des tranchées de fondation et avec ou sans fosse de construction ; pour le reste, elles sont parfaitement conformes au modèle commun. Au vu du matériel détritique mis au jour, ces distinctions ne semblent pas avoir été associées à un pouvoir politique durable. L’égalité est donc à la fois une production sociale, une convention analytique et un concept anthropologique qui n’excluent aucunement les variations individuelles et les différences de statut dont toute société « égalitaire » a besoin pour se reproduire et durer. L’observation des habitations rubanées nous montre que la structure égalitaire de la société rubanée n’excluait pas les variations et les différenciations ; elle les avait au contraire intégrées. Cependant, ce sont ces différenciations qui ont constitué le germe des véritables inégalités sociales et des spécialisations à venir.

POURQUOI ET COMMENT LE PRINCIPE ÉGALITAIRE A-T-IL SUBSISTÉ AUSSI LONGTEMPS DANS L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ ?
Ce n’est pas parce que les sociétés humaines ont primitivement et durablement fonctionné selon un principe d’équilibre et d’équivalence que la préséance du principe d’égalité sur la stratification sociale est dans la nature des choses : l’égalité n’a rien de « naturel ». C’est une règle sociale, et ce n’est que socialement qu’elle a pu et qu’elle peut être mise en œuvre. Si les sociétés égalitaires marquent le long début de l’histoire de l’humanité moderne, c’est que, dans les conditions de production et démographiques qui étaient celles des premières sociétés humaines, seule une structuration égalitaire a permis aux groupements humains d’avoir suffisamment de succès et de durée pour pouvoir laisser des traces archéologiquement repérables ; une question de « sélection », en quelque sorte. Les différences individuelles étant inhérentes à l’humanité et le destin des sociétés étant de devenir et non pas de se maintenir, notre questionnement

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Technique et environnement

principal devrait donc être le pourquoi et le comment du maintien durable et récurrent du principe égalitaire plutôt que le pourquoi de la hiérarchisation et le comment de l’apparition des inégalités sociales. Pour le Néolithique, deux questions essentielles se posent : 1. Au moyen de quelles règles sociales, représentations collectives et normes culturelles, les différenciations ont-elles été si durablement contenues et contraintes au bénéfice du principe d’équivalence ou principe égalitaire ? 2. Au moyen de quelles dynamiques les systèmes sociaux égalitaires ont-ils néanmoins donné à leurs composantes élémentaires et aux individus une liberté d’agir suffisante pour que l’adaptabilité, intrinsèque à la diversité des êtres humains, ait permis aux sociétés de devenir et non pas seulement de se maintenir (à savoir de disparaître) ?

LA MAISON NÉOLITHIQUE RUBANÉE
DANS LA REPRODUCTION ET LA TRANSFORMATION DE LA STRUCTURE ÉGALITAIRE

La construction, forcément collective, de la longue maison rubanée était, avec son extrême standardisation, une occasion privilégiée de réaffirmer, par et pour chaque participant, l’identité collective et la structuration de la société rubanée. En construisant, des siècles durant, leurs habitations dans le strict respect des normes rubanées (voire une quasi-ritualisation), les maisonnées, probablement aidées de leur « parentèle » et de leurs alliés, ont réaffirmé leur appartenance à leur collectivité, tout en reproduisant le principe égalitaire de celle-ci. Réciproquement, les règles et les normes ré-imposaient le principe égalitaire aux constructeurs et aux maisonnées, tout en les « ré-immergeant » dans la structure égalitaire. Il est probable que d’autres occasions, d’autres événements ou d’autres « rituels » de reproduction identitaire et sociale, malheureusement invisibles aux archéologues, ont existé. Mais comment apprécier, au regard de cette normalisation pluriséculaire, le processus qui a fini par transformer l’identité et la structure sociale égalitaire des Néolithiques rubanés ?

La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale

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Si la construction quasi ritualisée et l’usage quotidien de la maison ont été des instruments essentiels de la reproduction au plus identique de la société rubanée, les variations évoquées plus haut et contenues dans le système architectural offraient, quant à elles, la possibilité d’agir sur ce système à partir du système lui-même. Ces dynamiques de reproduction et de transformation devraient analytiquement apparaître dans les rapports qu’ont entretenus l’uniformité de certains composants et les différents degrés de variation des autres éléments de la maison. Faire apparaître ces rapports suppose de « déconstruire » archéologiquement la maison en autant de parts qu’il est possible d’en observer, et de les classer en fonction du nombre de leurs options d’aménagement (en d’autres termes, leur degré de variation). Les composantes architecturales des maisons rubanées s’ordonnent selon trois catégories de variation, auxquelles s’ajoute un ensemble d’éléments plus individuels ou, du moins, ne paraissant pas avoir été liés aux normes collectives. 1. La première catégorie (uniformité) est constituée de sept éléments pour lesquels une seule option est possible : le plan est toujours quadrangulaire, la maison toujours longue et orientée vers les régions du moyen Danube, les poteaux intérieurs sont toujours regroupés en tierces, etc. 2. La deuxième catégorie (faible variation) est constituée de sept composantes qui ne sont pas uniformes mais qui tendent à l’être, avec deux ou trois variantes, dont l’une domine souvent très largement les autres : la forme du plan (fig. 3.4), par exemple (strictement rectangulaire, légèrement trapéziforme, rectangulaire jusqu’au couloir de séparation avant-arrière puis légèrement trapéziforme), ou la partition de l’espace intérieur (tripartition, bipartition) (fig. 2), etc. 3. La troisième catégorie (variation forte) comprend six traits architecturaux dont les formes sont relativement diversifiées mais strictement définies : entre cinq et sept options (comme l’aménagement des parties avant, centrale et arrière [fig. 3.1, 3.2 et 3.3] et le rythme des travées intérieures). 4. Enfin, un quatrième ensemble réunit un petit nombre d’éléments hors normes culturelles : le nombre de poteaux, la longueur de la maison et la relation entre forme et longueur de la partie centrale de la maison. Afin de saisir au mieux la séquence chronologique des transformations de la maison danubienne rubanée, il convient d’ajouter à nos observations les habitations des groupes danubiens qui ont prolongé la tradition rubanée tout en faisant émerger des ensembles régionaux relativement bien indivi-

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dualisés ; cela afin de regarder les composantes architecturales qui s’y retrouvent, celles qui ne s’y retrouvent pas ou s’y retrouvent sous une forme différente. L’hypothèse étant que, plus un élément a eu d’options (en d’autres termes, plus il a pu varier d’une maison à l’autre), plus tôt et plus rapidement cet élément a été transformé, voire a disparu de la tradition architecturale rubanée. À l’opposé, moins un élément possédait d’options, plus il a été durable. On s’aperçoit que les premières composantes rubanées à avoir changé relèvent de la troisième catégorie, la plus variable donc ; et ce, dès les phases moyennes du Rubané pour certains types de partie frontale, avant les phases finales du Rubané pour les fosses de construction et les tranchées de drainage, et au début du post-Rubané pour les travées intérieures. La transformation des composantes appartenant à la deuxième catégorie de variation fut plus tardive et n’est apparue qu’avec l’émergence des groupes post-rubanés (nouvelles formes de plan, nouveaux types et nouvelles fonctions architectoniques des murs, nouvel appareillage des séparations internes). Quant aux traits architecturaux les plus uniformes de la maison rubanée, ils ont été maintenus jusqu’à la fin de la civilisation danubienne (groupes postrubanés inclus, donc), les fonctions les plus matérielles de la maison mises à part (comme le système de liaisons et la fonction physique des murs). Jusqu’à la fin, les maisons danubiennes post-rubanées seront – à l’image de la maison originelle – quadrangulaires, longues et orientées vers l’aire géographique du moyen Danube, et plusieurs tierces de poteaux marqueront l’espace intérieur. On constate également que, pour un même laps de temps, les changements qui ont affecté les composantes architecturales les plus variables (troisième catégorie de variation) ont été plus nombreux, et donc de plus courte durée que ceux des composantes de la deuxième catégorie de variation. Il est possible de généraliser cette approche à d’autres traditions architecturales (voir plus bas) et d’étendre l’hypothèse à toute tradition architecturale : plus une maison traditionnelle possède d’éléments uniformes (avec une seule option) et/ou d’éléments très peu variables (avec deux ou trois options, par exemple), plus cette tradition est conceptuellement durable ; au contraire, plus la maison contient d’éléments très variables (à raison de six ou sept options par élément), plus la maison est conceptuellement transformable et peut idéologiquement intégrer des éléments issus d’autres traditions.

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Nous pouvons facilement traduire la relation qu’ont entretenue nos différentes catégories de variation (sans oublier les éléments hors normes culturelles) par une courbe de quatre points, chacun représentant une catégorie de variation différente (fig. 4). Une « structuration » abstraite apparaît, qui traduit graphiquement ce que fut la maison traditionnelle rubanée ; cette abstraction nous autorise à comparer plusieurs traditions entre elles. Au regard de ce que nous avons pu établir quant à la chronologie des transformations architecturales, nous pouvons dire que plus la partie gauche de la courbe (qui correspond aux éléments uniformes et peu variables) est élevée relativement à sa partie droite (éléments fortement variables et composantes individuelles), plus la manière dont l’habitation est conçue est durable. Enfin, si nous nous replaçons dans le cadre des « fonctions » sociales et idéelles de la maison évoquées au début de cet article (à savoir que la maison sert à mettre en œuvre les règles et les référents de la société), nous pouvons affirmer que, plus une tradition architecturale possède d’attributs « très variables », plus la culture qui lui est attachée peut aisément se trans-

Figure 4 : La relation arithmétique entre les différentes catégories de variation des composants traditionnels, les éléments contingents et les différences idiosyncrasiques de la maison néolithique rubanée est ici traduite par une courbe : on obtient ainsi une représentation « structurale » de la maison ; cette abstraction permet de comparer conceptuellement plusieurs traditions architecturales entre elles (ici, l’habitation baruya de Papouasie-Nouvelle-Guinée et celle des Indiens hopi du Southwest des ÉtatsUnis d’Amérique) ; plus la gauche de la courbe est élevée au regard de ses parties centrale et droite, plus les formes architecturales et les traditions culturelles des habitants sont potentiellement durables.

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former. Inversement, plus une tradition architecturale possède d’attributs « uniformes », plus les principes et les règles qui sous-tendent la réalité de la société sont potentiellement durables. Cela a été corroboré par plusieurs études ethnographiques conduites en Nouvelle-Guinée et par des observations effectuées pour les habitations hopi et navajo du « Southwest » des États-Unis [Rapoport 1969]. Force est de reconnaître qu’il est difficile d’imposer de l’extérieur (dans le cas d’une colonisation ou de l’actuelle mondialisation, par exemple) une nouvelle manière d’habiter sans risquer de déstabiliser l’habitus, les principes et les règles d’un groupe.

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La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale

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TROISIÈME PARTIE

Démographie, migrations, langues

La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde
Peter Bellwood*

L’EXPANSION DÉMOGRAPHIQUE DES PREMIÈRES
POPULATIONS AGRICOLES À TRAVERS LE MONDE

Dans mon ouvrage First Farmers [Bellwood 2005], j’avançais un certain nombre d’hypothèses sur la manière dont les premières sociétés productrices de nourriture se sont répandues ; je me fondais sur les données et les observations de l’archéologie, de la linguistique comparée, de l’anthropologie génétique et biologique, de l’ethnographie, de l’histoire et des sciences de l’environnement. Mes propositions les plus importantes, concernant en particulier la diffusion des populations d’agriculteurs, étaient les suivantes : 1. La densité accrue de population entraînée par la dépendance croissante envers la production de nourriture a provoqué une dispersion, car les premiers fermiers se sont mis à dépendre de plus en plus de l’agriculture et de l’élevage. Dans un monde dominé par la chasse et la cueillette, donc encore épargné par les maux dus à une densité excessive de population, ce phénomène d’expansion a été tout ce qu’il y a de plus naturel. L’adaptation de plantes et d’animaux de plus en plus « domestiqués » à un nouvel environnement façonné par les êtres humains a du même coup facilité les possibilités de mouvements de ces mêmes êtres humains. 2. En histoire ou en ethnographie, rares sont les cas de mutations réussies où d’anciens chasseurs-cueilleurs se sont transformés en producteurs de
* Australian National University, Canberra

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nourriture sans perdre leur indépendance culturelle ou linguistique ; c’est d’autant plus vrai dans les régions dominées jusqu’à récemment par une gestion non agricole des ressources, comme par exemple l’ouest des ÉtatsUnis et l’Australie. On peut en déduire que les chasseurs-cueilleurs du début de l’Holocène n’ont adopté l’agriculture que sous la poussée de circonstances favorables d’ordre social, démographique et environnemental. 3. Les langues sont davantage associées à leurs propriétaires biologiques que ne le sont les objets liés à l’économie ou à la culture matérielle. De fait, les récoltes, les animaux et les biens matériels peuvent être échangés ou transportés lors de flux migratoires, tandis qu’une langue complète (contrairement au bagage lexical individuel) franchira moins aisément de longues distances en tant que dialecte de toute une population, par un processus d’emprunt ou de transfert. Les familles linguistiques qui sauvegardent des séquences bien ordonnées de relations généalogiques entre des sousgroupes reflètent par conséquent de façon très directe l’expansion des populations humaines. En outre, les diffusions initiales de familles linguistiques d’agriculteurs ont été le fait de locuteurs appartenant à des sociétés relativement réduites, et ne sont pas dues à des conquêtes culturelles impérialistes. Toutes les grandes familles linguistiques dotées de termes agricoles dont on peut reconstituer les niveaux les plus anciens avaient atteint leurs frontières respectives bien avant l’existence des empires conquérants et de leurs systèmes d’écriture. 4. Les terres d’origine des familles linguistiques issues des populations rurales, définies par les linguistes grâce aux critères des sous-groupes, tendent à se rassembler autour de zones que les archéologues et les paléobotanistes ont identifiées comme des terres agricoles (fig. 1). Le Moyen-Orient, la Chine, l’Afrique occidentale, les Hautes Terres de Nouvelle-Guinée, la Méso-Amérique, toutes ces régions présentent des exemples probants de ce phénomène, ce qui renforce l’hypothèse selon laquelle les langues et la production de nourriture se sont répandues ensemble pour une grande part. 5. Dans le domaine de la biologie humaine, les histoires de lignées déterminées par l’analyse de la région non recombinante du chromosome Y ou de l’ADN mitochondrial seront peut-être un jour l’histoire de véritables êtres humains, mais nous avons encore du chemin à faire, surtout si l’on tient compte du calibrage incertain de l’horloge moléculaire. Cependant, les progrès remarquables accomplis dans la comparaison des populations mondiales sur l’ensemble du génome ouvrent de nouvelles perspectives

La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde

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Figure 1 : Foyers supposés des principales familles linguistiques de l’Ancien monde, à partir de l’interprétation des sources littéraires. Le Levant, avec l’Anatolie, l’Afrique de l’Ouest, l’Asie du Centre-Est (« Chine ») et les hauts plateaux de Nouvelle-Guinée sont tous des foyers d’origine de production alimentaire [voir Bellwood 2005 pour plus de détails].

fascinantes [par exemple, Li et al. 2008], même si des réponses claires à des questions précises de l’histoire des populations appartiennent encore au futur. Une autre source majeure de renseignements potentiels se trouve dans l’ADN ancien, quand il a été préservé (ce qui est rarement le cas sous les climats chauds) dans les ossements des premiers agriculteurs et de leurs animaux, à la fois dans leurs terres d’origine supposées et dans les régions d’immigration. Mais ces recherches sont encore embryonnaires. Mon modèle opérationnel pour la dispersion des premiers agriculteurs est celui d’une « diffusion démique » qui implique une « vague d’avance » de producteurs de nourriture ayant incorporé les gènes des populations de chasseurs-cueilleurs, comme l’ont proposé pour l’Europe Ammerman et Cavalli-Sforza [1979]. C’est le mécanisme logique d’une diffusion de population à la suite d’une croissance démographique dans les zones frontières, joint à un phénomène de fission et d’intermariage avec d’autres communautés. On n’est pas en présence d’un mécanisme de substitution de population. L’hypothèse d’une dispersion des premiers agriculteurs formulée dans First Farmers ne nécessite pas l’extermination des chasseurs-

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Démographie, migrations, langues

cueilleurs par les premiers agriculteurs ; au contraire, avant d’avoir atteint le stade d’une densité démographique élevée engendrant une compétition en matière de ressources, les agriculteurs accueillaient volontiers de nouveaux membres issus de communautés de chasseurs-cueilleurs. En Europe, en Asie du Sud et en Chine, il a fallu plus de trois mille ans pour que la dispersion des agriculteurs arrive à son terme : les configurations génétiques d’origine n’ont pas pu rester intactes sur une aussi longue période. La validité du modèle de diffusion démique est renforcée par les analyses des restes des premières populations productrices de nourriture ; celles-ci indiquent un net accroissement de la natalité due à l’adoption régionale de l’agriculture et de l’élevage mais, avant cela, une plus forte mortalité en raison de la promiscuité liée au mode de vie sédentaire [Bocquet-Appel et Bar-Yosef 2008]. Pour survivre, une population plus dense se voit contrainte soit de se lancer dans la quête de nouvelles terres, soit d’intensifier sa production ; la première option devait être privilégiée chaque fois que la densité démographique des peuplades voisines de chasseurs-cueilleurs était moindre. La validité historique d’un tel modèle nous est aussi démontrée par une poignée de populations tribales, ethnohistoriques et claniques, de dimension réduite, qui sont parvenues à éviter les périls majeurs de l’ère coloniale. Les Iban de Sarawak formaient un groupe de ce type ; ces cultivateurs de riz pratiquaient la culture sur brûlis, ce qui nécessitait de longues périodes de jachère ; ils se sont établis par petits groupes le long des rives jusqu’à l’imposition d’un gouvernement colonial ; ils couvraient un territoire s’étendant sur 850 kilomètres, de l’ouest de Kalimantan à la baie de Brunei, en passant par le Sarawak [Freeman 1970]. Une démographie galopante encourageait ces mouvements, qui se sont poursuivis pendant près d’un siècle, jusqu’en 1941, quand les autorités britanniques y ont mis un point final. Dans une certaine mesure, l’expansion des Iban s’est autorenforcée. Les Iban étaient un groupe ethnique à la langue et à l’identité clairement définies ; ils se sont lancés dans une expansion territoriale plutôt agressive grâce à leurs qualités martiales de chasseurs de têtes, à leur productivité agricole et à leur capacité à bâtir des maisons longues dans des zones qui, auparavant, n’abritaient que de faibles populations, en général de chasseurs-cueilleurs. D’après Freeman [1970, p. 76], « La motivation principale qui se cachait derrière la remarquable migration des Iban reposait sur le désir d’exploiter de nouvelles parcelles de forêt primaire et sur la tendance, chez ces commu-

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nautés, sitôt engrangées des moissons abondantes, à abandonner leur terre pour coloniser de nouveaux territoires ». En effet, pour être digne du statut viril de raja berani, il fallait posséder les qualités que nous avons citées [voir Bellwood 1996 au sujet de l’expansion des idéologies founder-focused en Asie du Sud-Est et en Océanie]. Un afflux constant de captifs de guerre, qui finissaient par être assimilés à l’intérieur de la société des Iban, aggravait l’essor démographique. De façon très classique, l’expansion des Iban, comme celle des Yanomani de l’Orénoque supérieur décrits par Chagnon [1992], représente un cas évident de diffusion démique de producteurs de nourriture dans des terrains occupés soit par des chasseurs-cueilleurs soit par d’autres producteurs moins agressifs. Cependant, des situations comme celle des Iban indiquent également que l’évolution dans la durée des populations biologiques, des langues et des cultures ne s’est pas faite à l’unisson pour la simple raison qu’une population peut en absorber une autre génétiquement tout en conservant sa propre identité linguistique et culturelle. Les populations locutrices de langues austronésiennes et indo-européennes en offrent un exemple très clair si l’on tient compte à la fois du niveau élevé de diversité biologique et d’unité linguistique de ces deux groupes. La recherche historique exige la capacité de pouvoir utiliser de façon positive des sources de données en provenance de disciplines indépendantes – non pas en faveur d’un raisonnement en boucle, mais pour comparer et combiner des fils épars de déduction historique afin de parvenir à la meilleure explication [Foegelin 2007].

Conclusion au plus large niveau
De nombreux éléments de la perspective évoquée plus haut n’ont rien de nouveau. J’admets avoir été stimulé par de nombreux pairs et précurseurs, même si l’espace manque ici pour tous les nommer [voir la liste de références dans Bellwood 2005]. Je n’en crois pas moins que C. Renfrew [1992] et moi-même, travaillant de prime abord indépendamment, avons été les premiers à appliquer l’hypothèse de l’expansion des premiers agriculteurs à un tableau mondial dans une perspective pluridisciplinaire, en accordant le plus souvent possible une signification égale aux points de vue de l’archéologie, de la linguistique et de la biologie.

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Famille linguistique

Evénements et dates correspondant aux données archéologiques

Indo-européen

Région probable d’origine (d’après les comparaisons linguistiques) Anatolie orientale ou centrale

Dravidien

Bas Indus, Gujarat ou centre de la Péninsule indienne

Afro-asiatique

Levant

Nilo-Saharien

Anatolie occidentale vers la Thrace (et la mer Noire?) 7000/6500 BC Vers les Balkans 6300 av. notre ère Nord de la Méditerranée 6200 av. notre ère France (Rubané) 5400-5000 av. notre ère Danemark et Grande Bretagne 4000 av. notre ère Expansion néolithique et chalcolithique via l’Iran jusqu’au Xinjiang et l’Inde (tokharien et indo-iranien) entre 6000 et 3500 av. notre ère Contemporain de l’indo-iranien au sud-ouest de l’Asie du Sud et déclenché par les mêmes conditions, mais après 3500 av. notre ère, du Gujarat au Karnakata. Exclu du bassin du Gange par la présence plus ancienne de l’indo-européen et du Munda (austro-asiatique). Expansion PPNB au Levant à partir de 8000 BC, mais vers l’Afrique du Nord (caprins, Néolithique égyptien) après 7000 BC. (Aucun mouvement culturel entre l’Afrique et le Levant n’est attesté au début de l’Holocène.) Diffusion de la poterie et du contrôle du bétail vers 8500 av. notre ère ?

Bantou (sous-groupe Niger-Congo)

Sahara/Sahel, pendant la période humide du début de l’Holocène Cameroun

Sino-Tibétain

Nord de la Chine centrale (bassin du Huang He)

Hmong-Mien

Moyen cours du Yangzi

“Altaique”

Taï

Mandchourie, Mongolie intérieure, steppes orientales Guangxi, Guangdong, Vietnam du Nord

Austronésien

Taiwan

Austro-Asiatique

Trans Néo-Guinéen Uto-Aztèque

Assam-Yunnan ? Bassin du Gange ? Chine du Sud ? Plateaux orientaux de Nouvelle-Guinée Vallée de Mexico, centre du Mexique

Otomanguéen, Maya, Mixe-Zoque

Le Bantou oriental se diffuse avec l’agriculture (et plus tard avec le fer) entre 1000 av. notre ère et 500 de notre ère. Culture du millet établie vers 6000 av. notre ère dans le basin du Huang He, mais la diffusion de l’agriculture n’est pas attestée au Tibet avant 3000 av. notre ère. Prédomestication et culture du riz vers 6000 av. notre ère, mais la diffusion du Hmong-Mien est plus récente vu sa répartition. Probable contemporanéité avec les progrès du Huang He (culture du millet vers 6000 av. notre ère), Mais dispersion principalement avec le pastoralisme, principalement pour les locuteurs en turc. Origine avec l’établissement de l’agriculture en Chine du Sud avant le 2e millénaire avant notre ère, mais le gros de l’expansion (surtout en Thaïlande) est plus récente, vu la situation du foyer d’origine Le Néolithique se stabilise à Taiwan entre 3500 et 2200 av. notre ère, puis se propage (malayo-polynésien) en deux étapes rapides : 1- l’archipel des Batanes vers Samoa au 2e millénaire avant notre ère ; 2- la Polynésie orientale vers 800-1200 de notre ère. Diffusion de sociétés pratiquant l’agriculture sur les terres du Sud-Est et le bassin du Gange vers 3000 av. notre ère. Diffusion d’une agriculture systématique avec drainage des marais avant le 3e millénaire av. notre ère. Domestication du maïs vers 4000 av. notre ère mais diffusion vers le nord au 2e millénaire av. notre ère. L’agriculture a été abandonnée dans le Grand Bassin et adoptée par les groupes non locuteurs uto-aztèques sur les hauts plateaux Mogollon. L’agriculture est bien établie à partir de 2000 av. notre ère mais certaines formes agricoles précoces sont attestées dès 4000 av. notre ère. Diffusion de l’agriculture en Amazonie non attestée avant 2000 av. notre ère. Agriculture de plantes autochtones depuis le 3e millénaire mais prédominance du maïs après 500-1000 de notre ère.

Arawak Sioux, Iroquois, Algonquin

Amérique centrale (toutes circonscrites par la présence des autres, ainsi que par celle des UtoAztèques au nord). Nord-ouest de l’Amazonie? Forêts de l’Est (Ohio, Missouri et bassin moyen du Mississippi ?)

Démographie, migrations, langues

Tableau 1. Probables régions d’origine et corrélations avec les données archéologiques pour les principales familles linguistiques associées à la diffusion de la production alimentaire (modifié d’après les données présentées dans Bellwood 2005).

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Les résultats de l’application de cette hypothèse au monde entier, à tout le moins sous les latitudes productrices de nourriture dans les temps anciens, sont présentés dans le tableau I et la figure 1. Ce dernier indique comment les terres d’origine des familles linguistiques coïncidaient avec les terres d’origine de production de nourriture dans l’Ancien Monde : Asie du SudOuest, Chine centrale, Afrique du Nord sub-saharienne et Nouvelle-Guinée, les Dravidiens du nord-ouest de l’Asie du Sud ayant un potentiel additionnel pour une terre d’origine en corrélation avec l’agriculture [Fuller 2007]. Il est impossible d’étudier en détail la totalité des situations, mais le lecteur notera que je situe les familles linguistiques en tant qu’éléments majeurs d’organisation dans la colonne de gauche du tableau. La raison en est que la plupart des familles linguistiques sont clairement et indubitablement des entités taxonomiques, avec des relations internes de sous-groupes qui peuvent être exprimées de façon généalogique, une progression « transgénérationnelle » continue et des populations afférentes de locuteurs. On ne peut pas structurer le passé humain de façon aussi claire sur la base des cultures archéologiques et des lignées ADN haploïdes.

DEUX CAS D’ÉTUDE
J’ai choisi de présenter les Austronésiens et les Indo-Européens orientaux (Tokhariens, Indo-Iraniens et Indo-Aryens), car on peut affirmer pour chacun d’entre eux qu’ils ont représenté les premières populations productrices de nourriture dans la plupart – pas dans la totalité – de leurs zones ultimes de répartition. Ces sujets sont à l’origine de débats plutôt vifs dont le principal effet a été d’obscurcir ce qui apparaît comme une réponse assez simple quand on l’aborde sous l’angle d’une perspective comparative et multidisciplinaire. Persuadés qu’ils sont de l’infinie complexité du passé, les archéologues tendent à rejeter ce qu’ils considèrent comme des réponses simplistes, outre le fait qu’il existe une tendance philosophique à insister davantage sur le local au détriment du régional en matière de perspective. J’éprouve personnellement une sympathie limitée pour ce type d’approche chauviniste et non comparative ; je préfère en effet tirer des conclusions à partir du point de vue comparatif de la forêt dans son ensemble, sans pour autant négliger l’examen de chaque arbre en particulier.

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Démographie, migrations, langues

La dispersion des Austronésiens de Taïwan dans l’Océanie centrale (2200-1000 avant notre ère)
Jusqu’en 1500 de notre ère, les populations de langue austronésienne formaient le groupe ethnolinguistique le plus éparpillé au monde (fig. 2). Cependant, malgré l’évidence de leurs origines linguistiques communes, leurs origines biologiques sont plus diverses [Cox 2008 ; Friedlaender et al. 2008 ; Hunley et al. 2008]. Tous les Austronésiens ne partagent pas une origine génétique commune et les préhistoires de certaines régions du Pacifique occidental ont connu des instances localisées de mutation linguistique [Bellwood et al., à paraître-a]. Il est néanmoins permis d’affirmer qu’à partir de 2000 avant notre ère, les émigrants austronésiens d’origine ont diffusé une économie productrice de nourriture à travers les îles d’Asie du Sud-Est et d’Océanie, à l’exception des Hautes Terres équatoriales de Nouvelle-Guinée, où la production de nourriture fondée sur les tubéreuses et les fruits avait des origines indépendantes et antérieures. Fondée sur l’identification des innovations exclusivement partagées pour reconstruire une phylogénie des principaux sous-groupes austronésiens, la recherche moderne en linguistique comparée désigne clairement Taïwan comme région proto-austronésienne, avec un arrière-plan pré-austronésien situé en Chine méridionale. Comme le faisait remarquer Malcolm Ross [ibid.], « De toutes les disciplines représentées [...], la linguistique est probablement la plus proche de l’unanimité quant aux origines austronésiennes. Toutes les langues austronésiennes parlées en dehors de Taïwan appartiennent à un sous-groupe unique que Blust [1977] qualifie de malayo-polynésien, tandis que les treize langues austronésiennes encore parlées à Taïwan (Blust 1999 en propose neuf de par leur phonologie) appartiennent à plusieurs sous-groupes primaires. La conclusion logique est que le proto-austronésien fut parlé à Taïwan, qu’il éclata initialement en plusieurs dialectes, lesquels ont fini par se diversifier en langues séparées. Des locuteurs d’un de ces dialectes, le proto-malayo-polynésien, quittèrent Taïwan et s’installèrent initialement à Lanyu (l’île des Orchidées), ou dans l’archipel des Batanes, ou sur la zone côtière au nord de Luzon. Les utilisateurs des langues qui descendent du proto-malayo-polynésien ont ensuite peuplé les immenses étendues des régions parlant les langues austronésiennes à l’extérieur de Taïwan ». Récemment, des programmes de recherches archéologiques ont été menés au sud de Taïwan, dans l’archipel des Batanes et sur le littoral nord

La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde

Figure 2 : Distribution de la famille linguistique austronésienne, appuyée sur les données archéologiques et les flux de colonisation néolithique. Les populations pré-austronésiennes existaient jusqu’aux îles Salomon.

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de Luzon [Hung 2005 ; Bellwood et Dizon 2008 ; Hung 2008]. Quatre facteurs permettent de considérer comme une quasi-certitude l’hypothèse suivante : vers 2000 avant notre ère, partie de Taïwan en direction du sud, une culture matérielle du Néolithique émigra au nord des Philippines : 1. L’existence de parallèles évidents de la culture matérielle, entre 2200 et 1500 avant notre ère, reliant le sud de Taïwan au nord des Philippines, supportés par les mouvements d’artefacts comme l’ardoise taïwanaise et la néphrite, laquelle provient avec certitude de Taïwan [Hung et al. 2007] ; les changements synchronisés de décoration de la céramique, reliant le sud-est de Taïwan à l’archipel des Batanes et à Luzon, allant d’une prédominance de colombins, puis d’engobe rouge, pour finir avec de la poterie décorée (fig. 3). 2. À Taïwan, certains artefacts témoignent d’une continuité ininterrompue depuis au moins 3000 avant notre ère, comme des poteries à colombins et à engobe rouge, des fusaïoles, des battoirs à linge en pierre, des pointes perforées en schiste, des plombs à lester les filets, des doloires et des ornements en néphrite taïwanaise. Ajoutons à la liste la plus ancienne datation au carbone 14 de riz et de millet d’Asie du Sud-Est [Tsang 2005]. 3. L’absence d’une culture matérielle du même type avant ce laps de temps dans les régions voisines comme l’Indonésie et le Vietnam. 4. L’absence d’une population antérieure dans l’archipel des Batanes. Ce qui implique un mouvement de population en vue de l’établissement

Figure 3 : Les liens entre les assemblages néolithiques à Taïwan et au nord des Philippines (dessin Hsiao-chun Hung).

La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde

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d’une colonie, et non l’adoption d’une culture matérielle néolithique par une population indigène de chasseurs-cueilleurs (comme ce qui est probablement arrivé jusqu’à un certain point dans les grottes de Pennablanca à Luzon [voir Mijares 2006]). Pour l’instant, la génétique démontre [Chambers, in Bellwood et al., à paraître-a] une hypothèse « out-of-Taïwan » pour expliquer les mouvements des premiers Austronésiens, bien que de récents développements en génétique autosomale [Friedlaender et al. 2007] fassent pencher la balance en faveur de la Chine méridionale et de Taïwan. Les hypothèses contraires, qui se fondent sur l’ADN mitochondrial et qui plaident en faveur d’autres régions des archipels d’Asie du Sud-Est, dépendent des calculs incertains de l’horloge moléculaire, dont les marges d’erreurs sont notables et contestées [par exemple, Hill et al. 2007]. En conclusion, pour ce qui concerne les Austronésiens, on peut se concentrer sur Taïwan et les Philippines à la fin du IIIe millénaire avant notre ère pour identifier le début d’une migration, à la fois par terre et par mer, de locuteurs des langues austronésiennes, détenteurs d’une variété « néolithique » de culture matérielle et de production de nourriture. Ces deux mouvements d’expansion ont probablement dû représenter deux aspects d’un même « événement », concernant en dernier ressort une unique population ethnolinguistique et génétique, capable néanmoins d’adaptations et d’interactions constantes. Leur migration les a fait transiter par les zones équatoriales de l’hémisphère nord, puis par celles de l’hémisphère sud, ce qui leur a fait traverser des régions présentant des différences majeures du point de vue de l’environnement et des ressources, et rencontrer des populations préexistantes aux cultures et aux langues propres et anciennes, en particulier dans l’Océanie occidentale. Cette transition équatoriale explique sans doute l’abandon de la culture de céréales (riz et millet) en Indonésie en faveur d’une économie fondée sur les fruits et les tubéreuses, caractéristique des îles du Pacifique. Pourquoi les Austronésiens se sont-ils dispersés ? Dans la partie occidentale de Taïwan, les données archéologiques indiquent, à partir de 2500 avant notre ère, une augmentation importante du nombre de sites archéologiques [Hung 2008] ; par conséquent, l’inflation démographique et le besoin de nouvelles terres cultivables viennent naturellement à l’esprit, d’autant que la partie sud-est de Taïwan est une région semi-aride au maigre

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Démographie, migrations, langues

potentiel agricole. Mais, comme le démontrent à la fois l’archéologie et la linguistique comparée [Pawley 1999], les déplacements des premiers Austronésiens pour occuper de nouvelles îles furent très rapides. Par exemple, en moins d’un millénaire, des colons se sont dispersés sur une distance de 8 000 kilomètres, à partir de l’archipel des Batanes jusqu’à Samoa. Cela doit refléter une dépendance envers les ressources maritimes, mais aussi envers l’agriculture dans les basses terres, ces dernières s’étant considérablement rétrécies du fait de la disparition des sols les plus fertiles des plaines côtières alluviales après que l’océan eut atteint son niveau maximum à l’Holocène moyen [Bellwood et al., à paraître-b]. Cela a dû réduire la quantité de bonnes terres agricoles et alluviales le long du littoral, créant dans le même temps de profonds estuaires et des côtes encaissées, avec un arrière-pays rocailleux, au moins jusqu’à ce que l’alluvionnement des sols ait restitué sa fertilité aux basses terres. La technologie maritime a joué aussi un rôle dans le mouvement de dispersion des Austronésiens, avec les premières traces de canoës et de pagaies découvertes dans la région et qui provenaient du littoral de la Chine centrale au début de l’Holocène.

La diffusion des populations productrices de nourriture d’Asie occidentale dans le nord de l’Inde avant 3500 avant notre ère
L’Asie du Sud offre un exemple très intéressant en matière de diffusion de production de nourriture. À partir de 3500-3000 avant notre ère, le bassin du Gange fut occupé par des agriculteurs vivant dans des villages et utilisant le cuivre ; venus de l’ouest, ils se sont installés parmi des chasseurscueilleurs et se sont mélangés dans la partie orientale du bassin avec des producteurs de riz qui les y avaient précédés depuis moins d’un millénaire. Des sociétés pastorales et agricoles firent également leur première apparition en Inde méridionale à la même époque. Dans First Farmers [Bellwood 2005 ; id. 2006 ; id., sous presse], je propose une explication à ce phénomène, concentrée principalement sur les diffusions d’agriculteurs. On peut à présent faire d’intéressantes observations en développant un argument avancé de façon fort convaincante par Renfrew [1987, voir son chapitre 8, « Hypothèse A »] au sujet de la colonisation linguistique du Pakistan et du nord de l’Inde par les IndoEuropéens du Néolithique. Renfrew [1999] l’a ensuite écarté en faveur de

La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde

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son « Hypothèse B », qui reprend un modèle plus largement admis d’une migration indo-européenne plus tardive qui se serait dirigée vers l’est à travers les steppes du nord de la mer Noire et de la mer Caspienne, avant d’obliquer vers le sud à travers les déserts et les oasis de l’Asie centrale, jusqu’en Iran et au Pakistan aux environs de 1500 avant notre ère (fig. 4). La première hypothèse de Renfrew, celle d’une migration linguistique, à la fois néolithique et indo-européenne, originaire d’Anatolie et qui aurait transité par l’Arménie et l’Iran jusqu’au Pakistan, en passant par le sud des mers Noire et Caspienne, était à mon avis correcte. L’un des documents historiques souvent cités à l’appui d’une invasion indo-européenne par le nord-ouest est la compilation d’hymnes et d’incantations sacrés connue sous le nom de Rigveda ; cette tradition orale date du milieu ou de la fin du IIe millénaire avant notre ère ; elle fut couchée par écrit vers la fin du Ier millénaire. Des passages du Rigveda décrivent des batailles et des assauts lancés contre des cités de la région du Pendjab ; un grand nombre de gens faisant autorité considéraient jadis cette compilation

Figure 4 : Répartition des langues indo-européennes et dravidiennes avant la colonisation (sauf pour l’anatolien et le tocharien éteints). Limites des sous-groupes d’après Ruhlen 1987. Les hypothèses A et B de Colin Renfrew concernant les mouvements des populations de langue indo-iranienne y sont figurées. L’hypothèse A (la route du sud) ayant la préférence de l’auteur.

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Démographie, migrations, langues

comme un récit des conquêtes menées par des groupes de pasteurs nomades, des envahisseurs indo-européens, contre une civilisation harappéenne (vallée de l’Indus) parlant des langues dravidiennes et déjà en déclin. La découverte d’apparentes traces de massacres à Mohenjo-Daro semblait en conforter l’idée ; mais les datations récentes au carbone 14 indiquent que la phase de maturité de la civilisation de l’Indus s’est éteinte vers 1900 avant notre ère, bien avant les événements décrits dans le Rigveda. En fait, la plupart des savants modernes considèrent le Rigveda comme un compte rendu d’événements survenus dans un Pendjab où l’on parlait déjà une langue indoaryenne. Malgré cela, un grand nombre de linguistes et d’archéologues, attachés à une datation plus tardive de la dispersion linguistique indo-iranienne à partir d’une terre d’origine située à l’est de l’Europe et dans les steppes asiatiques, persistent à affirmer que les langues indo-aryennes ne peuvent pas avoir fait leur incursion dans le sous-continent longtemps avant la période du Rigveda. Cette opinion a été exprimée récemment par Witzel [2003], qui plaide en faveur du Kazakhstan comme terre d’origine, et par Anthony [2007] et Parpola [2008], qui sont favorables à une origine plus occidentale, en Ukraine. Cependant, personne à ce jour n’a été capable de prouver une intrusion significative dans l’archéologie du Pendjab ou des plaines du Gange entre 1500 et 1000 avant notre ère, alors que le Rigveda lui-même démontre de façon indiscutable la présence de locuteurs indo-aryens en Haryana (bassin supérieur du Gange/Yamuna) à cette même époque. Frustrés, certains chercheurs affirment que la totalité des langues indo-européennes sont originaires d’Asie du Sud [voir Witzel 2001 pour une destruction dévastatrice de cette thèse], ou que les langues indo-européennes se sont introduites toutes seules, sans locuteurs, en cheminant, pour des raisons non spécifiées, le long de failles linguistiques. En guise de réponse à toutes ces hypothèses, j’ai proposé en 2005 d’antidater ces événements de deux millénaires, suivant en cela un certain nombre de propositions en faveur d’une origine beaucoup plus ancienne des langues indo-européennes en Anatolie aux environs de 7000 avant notre ère [Renfrew 1987 ; id. 1999 ; Gray et Atkinson 2003] ; cette datation s’accorde également avec la continuité de plus en plus évidente de l’archéologie de l’Inde septentrionale depuis l’aube des cultures harappéennes (vers 3500-3000 avant notre ère pour le Nord-Ouest) jusqu’au début de la période historique représentée par la poterie grise peinte et la poterie à engobe noire,

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et les civilisations urbaines du bassin supérieur du Gange au Ier millénaire avant notre ère. Cela repousse l’arrivée des Indo-Aryens au Chalcolithique (puisque les populations de l’époque utilisaient le cuivre), ce qui ouvre la perspective théorique d’une colonisation agricole de cette région, laquelle, auparavant, supportait des populations de chasseurs-cueilleurs, avec un outillage lithique de type mésolithique et exploitant des plantes et des animaux sauvages. Depuis la publication de First Farmers, l’archéologie du Gange supérieur a accompli de rapides progrès, en particulier pour ce qui concerne les phases harappéennes des débuts et de la période de maturité en Haryana, au Rajasthan et au Gujarat. On sait à présent que de nombreux sites contiennent le même type de poterie rouge décorée de motifs simples, en noir ou en blanc, qui caractérisent l’harappéen ancien de la vallée de l’Indus, où la phase Hakra remonte à environ 3700 avant notre ère [Kenoyer 2006]. En Haryana, entre l’ancien Ghaggar, affluent tari de l’Indus, et la Yamuna, on a repéré les vestiges d’au moins trois cent cinquante sites harappéens [Shinde et al. 2008]. Pour nombre d’entre eux, dont Girawad et Farmana, les premiers niveaux stratigraphiques datent de l’harappéen ancien et contiennent des artefacts en or et en cuivre, ainsi que de la poterie décorée et incisée correspondant à la poterie de la phase Hakra du Cholistan. En outre, les cultures post-harappéennes du Gange supérieur et moyen, surtout les complexes de poterie à engobe ocre, noir ou rouge, ont clairement des antécédents dans l’harappéen ancien ou dans celui de la période de maturité [Chakrabarti et al. 2004-2005]. En fait, les sites liés à la phase Hakra du début de l’harappéen couvrent un territoire qui s’étend presque jusqu’à l’est de Delhi ; on peut les identifier comme les fondations du plus gros de l’archéologie agricole du Gange supérieur et moyen à partir de 3000 avant notre ère. Les implications en sont un peuplement agricole bidirectionnel du bassin du Gange, avec le blé, l’orge et les caprins venant du Moyen-Orient via l’Iran et la région de l’Indus, et le riz en provenance d’Asie orientale, à moins qu’il ne soit résulté d’une domestication locale de l’indica (on sait à présent que la culture du japonica prédomestiqué en Chine centrale précède de plus de quatre mille ans toute trace parallèle en Inde). L’Asie du Sud fut elle-même témoin d’un certain nombre de domestications internes de bétail à bosse, de millets et de légumes, mais ils n’infirment en rien la signification des imports externes. D’ailleurs, Hoque [2005] nous livre quelques infor-

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mations stimulantes issues de prospections archéologiques : le Gange moyen possède quinze sites néolithiques répertoriés pour cent trente-quatre sites chalcolithiques, tandis que le bassin inférieur, au contraire, possède quatrevingt-dix-neuf habitats néolithiques pour seulement soixante-dix-sept occupations chalcolithiques. J’y décèle un mouvement graduel en direction de l’aval, entre 3500 et 2000 avant notre ère, de populations chalcolithiques occidentales d’inspiration Indus/Harappa précoce, qui se sont mêlées à des populations orientales de culture néolithique, originaires soit du delta du Gange soit d’Asie du Sud-Est, et qui devaient probablement cultiver le riz. Les cinq millénaires de continuité culturelle à partir de la phase Hakra jusqu’à la période historique ancienne du Gange supérieur et moyen font de ces populations des locuteurs de langues indo-européennes (indoaryennes ?), du moins en Haryana et, par association, dans la région de l’Indus, compte tenu de la position théorique prise dans cette présentation reposant sur le fait qu’une diffusion des langues majeures est associée aux mouvements de leurs locuteurs. Des populations parlant les langues indo-iraniennes devaient vivre en Iran à la même époque, même s’il n’existe aucune preuve philologique de leur présence en Iran et en Syrie (Mitanni) avant 2000 avant notre ère et si la plupart sont bien postérieures. On peut en tirer l’observation suivante : la documentation historique et philologique peut n’avoir aucun lien avec l’origine ethnolinguistique. Le débat sur les origines des langues indo-iraniennes/indo-aryennes à l’intérieur de la famille linguistique indo-européenne soulève la question épineuse des origines de l’ensemble des langues indo-européennes. En tenant compte des études généalogiques modernes, y compris celles de sousgroupes aujourd’hui disparus comme les Anatoliens et les Tokhariens, la région linguistique d’origine doit pouvoir se situer quelque part en Anatolie, comme l’a suggéré Renfrew [1987], avec l’appui plus récent des études statistiques et généalogiques des sous-groupes menées par Warnow [1997], Ringe et al. [2002], Gray et Atkinson [2003]. Je ne suis pas convaincu que les sous-groupes de la famille IE témoignent d’une origine dans les steppes pontiques du nord de la mer Noire ; je considère ces arguments fondés sur la paléontologie linguistique – en particulier sur le vocabulaire autour du cheval, du char et de la roue [Anthony 2007 ; Parpola 2008] – comme tangentiels par rapport à la véritable question des origines ; en effet, ils ne tiennent pas compte de la possibilité d’emprunts antérieurs au lieu d’une parenté absolue dès les premières phases de la différenciation au sein de la

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famille linguistique. Le plus gros de ce vocabulaire est d’ailleurs absent de la langue hittite, même si je ne trouve rien à redire au point de vue de Parpola, qui pense que les véhicules à roues et le vocabulaire qui leur est associé sont des innovations que nous devons aux communautés locutrices de langues indo-européennes. Pour ce qui concerne les langues tokhariennes et indo-iraniennes, de nombreux chercheurs penchent en faveur d’une terre d’origine dans les steppes d’Asie centrale, ainsi que pour la totalité des langues IE ; ils se fondent sur des emprunts aux anciennes langues ouraliennes et sur leurs isoglosses avec les langues baltes et slaves [par exemple, Parpola 1994 ; Witzel 2003 ; Anthony 2007 ; Kuzmina 2007]. Mais Parpola [1994 ; id. 2008] et Lane [1970] ont noté que les plus anciennes innovations identifiées, partagées respectivement par les Indo-Iraniens et les Tokhariens, le sont également par leurs voisins grecs et arméniens qui vivaient au sud de la mer Noire et à proximité de la région anatolienne. On remarque une totale absence de preuves en faveur de sous-groupes généalogiques originaires des steppes ; les emprunts aux anciennes langues ouraliennes, même si on les fait remonter au proto-indo-iranien (suggestion de Witzel 2003), peuvent être le reflet d’excursions indo-iraniennes venues du sud, du même type que celles qui seront plus tard à l’origine de la présence des Scythes (présumés IE) au nord de la mer Noire, d’après le témoignage des auteurs classiques. Notons un détail intéressant : Hérodote [IV, 11] fait dériver les Scythes de la région située au sud de la rivière Araxe qui sépare l’Arménie, l’Iran et la Turquie. Qui plus est, on ne peut identifier les emprunts aux langues ouraliennes comme étant exclusivement proto-indo-iraniens que dans la mesure où l’on peut démontrer que ces innovations sont absolument uniques à ce sous-groupe. L’idée d’une origine steppique des langues indo-iranienne et tokharienne pousse certains linguistes et archéologues à affirmer que les cultures Yamnaya, Sintashta et Andronovo, entre autres, appartenaient aux locuteurs ancestraux de ces deux sous-groupes linguistiques [Witzel 2003 ; Anthony 2007 ; Kuzmina 2007]. Pourtant, toutes ces cultures, en particulier les plus tardives et les plus orientales d’entre elles, avec leurs types de poterie percée ou incisée et leurs économies pastorales et équestres [Kohl 2007], me paraissent assez étrangères à la poterie décorée et aux complexes de toute évidence agricoles allant du Néolithique à l’âge du Bronze, et couvrant la région partant du Turkménistan méridional à la partie septentrionale de

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l’Asie du Sud, en passant par l’Iran. Hiebert [1994] et Lamberg-Karlovsky [2002, p. 74] en font eux aussi la remarque. Les preuves archéologiques manquent pour justifier un mouvement de ce type en direction du sud et antérieur à la culture Andronovo du IIe millénaire avant notre ère, laquelle est, selon moi, bien trop récente et très différente, comme l’ont fait remarquer Hiebert et Lamberg-Karlovsky, des complexes archéologiques de la même époque, qu’ils soient iraniens ou bactro-margien, situés plus au sud. Dans l’hypothèse d’une terre d’origine des Indo-Européens en Anatolie vers 7000 avant notre ère plutôt que dans les steppes pontiques en 3500 avant notre ère, on rallonge la chronologie de l’histoire des Indo-Européens en Iran et en Asie du Sud ; on n’a plus à se préoccuper de la date rigvédique du IIe millénaire avant notre ère pour l’arrivée des Indo-Aryens. Les deux langues tokhariennes ne sont apparentées que de très loin à l’indo-iranien ; compte tenu de leur situation au Xinjiang, on peut en déduire que leur langue ancestrale serait jadis venue de l’ouest et serait à présent intégrée dans le flot des langues indo-iraniennes et turques. Les langues nouristani de l’Himalaya sont considérées par certains linguistes comme parentes du sous-groupe indo-iranien [Cardona et Jain 2003], et le statut de langue centum du bargani (à l’instar du tokharien), à l’intérieur du nouristani, n’est pas sans intérêt [Witzel 2003] ; cependant, en l’absence d’argument supplémentaire, rien de ce qui précède n’explique le tokharien. J’en conclus, par conséquent, que certains types de langues IE, pas nécessairement indoiraniennes au sens strict du terme, devaient remonter assez loin dans le Chalcolithique, voire dans le Néolithique iranien et pakistanais. J’apporte donc ici mon ferme soutien à l’« Hypothèse A » de Renfrew [1987], ce qui signifie que les langues ancestrales à la fois du tokharien et de l’indo-iranien ont probablement dû se diffuser vers l’est, par bonds chronologiques plutôt que dans un mouvement d’ensemble, à partir de l’Anatolie néolithique, via l’Arménie, par le nord de l’Iran, puis par le sud du Turkménistan et de l’Afghanistan, avant d’entrer au Pakistan vers au moins 4000 avant notre ère. Je ne vois pas pourquoi les populations à l’origine des occupations néolithiques initiales de cette région, comme à Jeitun et à Mehgarh I, n’auraient pas parlé des langues indo-européennes ; dans First Farmers, j’hésitais à l’affirmer, tout comme Renfrew du reste en 1987. Des recherches sérieuses doivent être menées sur la relation entre la culture matérielle de l’Asie du Sud au début de la période harappéenne et les cultures de la même époque ou plus anciennes situées plus à l’ouest. La céramique

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décorée Namazga I d’Altyn Depe, au Turkménistan [Masson 1988], est particulièrement intéressante au regard des parallèles possibles avec l’Harappa ancien dans la mesure où elle date des environs de 4000 avant notre ère et a pu appartenir à une tradition remontant à Jeitun en 6000 avant notre ère [Kohl 2007, p. 218]. Hiebert [1994] privilégie la thèse d’une continuité entre le complexe archéologique bactro-margien et celui, antérieur, de Namazga III, au Turkménistan, aux environs de 3500 av. J.-C. Le point de vue présenté ici incite à penser que les Indo-Iraniens historiques sont attestés dans les sources classiques et dans la toponymie des steppes pontiques (Scythes, Sarmates) en tant que peuples émigrant en direction du nord peut-être longtemps après le début de la dispersion indoiranienne initiale. Les premiers mouvements vers l’est des Indo-Iraniens et des Tokhariens ont donc transité par le sud de la mer Noire et de la mer Caspienne ; on peut plaider, à présent, avec l’appui à la fois de l’archéologie et de la linguistique, en faveur d’une dérivation de la région générale de l’Anatolie. Si l’on se tourne vers la génétique pour vérifier la validité de cette interprétation, nous découvrons que, comme c’est le cas avec les Austronésiens et les Uto-Aztèques, nous sommes en présence d’un cas qui vient renforcer une thèse au détriment d’une autre sans pour autant annuler complètement cette dernière. Dans le cas de l’Asie du Sud, les récentes recherches en ADN mitochondrial et Y plaident en faveur d’une ancestrie commune des populations situées au nord-ouest de l’Asie du Sud et des populations situées au Moyen-Orient et en Europe [Cordeaux et al. 2004a ; id. 2004b ; Quintana-Murci et al. 2004]. Ce tableau a été puissamment illustré par de nouvelles analyses génétiques de 650 000 SNP [Li et al. 2008], qui indiquent une grande proximité entre les populations d’Asie centrale et méridionale, celles du Moyen-Orient et celles de l’Europe, comparées aux autres populations testées. À l’intérieur de l’Asie du Sud, cependant, cette analyse ne concernait que les populations des régions du nord-ouest, surtout du Pakistan, dont les Brahui qui parlent une langue dravidienne. Certains généticiens contestent toute relation entre les populations indiennes et celles de l’Asie centrale ou de l’Europe. Sengupta et al. [2006] ont noté un apport plutôt insignifiant du chromosome Y d’Asie centrale en Asie du Sud ; cette observation lui sert à minimiser l’impact de la migration indo-européenne. Mais cela s’accorde parfaitement avec ma perspective dans la mesure où les Asiatiques qui peuplent aujourd’hui les steppes centrales ne parlent pas les langues indo-européennes et ne les ont proba-

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blement jamais utilisées. Une autre suggestion anti-migration avancée par Sahoo et al. [2006], qui voudrait que les lignées du chromosome Y sudasiatique, excepté pour le J2 moyen-oriental, soient toutes prénéolithiques, se fonde probablement sur la notion d’une présence indo-européenne depuis seulement 1500 avant notre ère, d’après les assomptions de l’horloge moléculaire et les analyses des populations qui ne parlent pas l’IE dans le reste de l’Asie. En l’absence de recherches sur l’ADN ancien, le tableau génétique actuel des régions septentrionales d’Asie du Sud est ambigu ; en tout cas, il ne semble pas exclure un degré substantiel d’ancestrie partagée avec des populations situées en Asie occidentale. Peut-être faut-il préciser que, après tout, cette perspective sur la diffusion au Néolithique/Chalcolithique des langues indo-iraniennes à l’est du Croissant fertile n’est pas forcément conflictuelle avec l’ensemble des opinions qui l’ont précédée. Witzel [2003], par exemple, nous parle de strates d’emprunts de langues non IE par l’indo-iranien à travers le temps. Je ne doute pas que ces emprunts aient existé, ni que certains Indo-Iraniens aient pu maintenir leur présence antérieure à l’intérieur ou à proximité des steppes asiatiques, voire que les comparaisons entre les vocabulaires de l’iranien ancien et de l’indo-aryen ancien permettent des reconstitutions ou des mots désignant les chevaux, les chars et les roues à rayons. Tout ce que j’entends affirmer est que les compositeurs de l’Avesta et du Rigveda n’étaient pas les premiers locuteurs IE à l’est du Croissant fertile, et que ceux qui l’étaient (ancêtres des Tokhariens peut-être) sont entrés dans la région via l’Iran plutôt qu’en provenance d’une aire géographique située entre la Volga et l’Ienisseï. L’Avesta et le Rigveda ont été composés à une époque de vaste expansion culturelle et démographique ; les langues associées à ces deux épopées ont donc naturellement bénéficié de considérables enrichissements linguistiques aux dépens de celles qui les ont précédées, qu’elles aient été IE ou non IE.

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CONCLUSIONS : COMMENT ET POURQUOI L’AGRICULTURE S’EST-ELLE RÉPANDUE ?
Telles que je les ai interprétées, l’archéologie et la linguistique comparée qui sous-tendent ces cas d’étude témoignent du fait que l’agriculture s’est répandue essentiellement en raison de la croissance démographique et de la dispersion des populations fermières, lesquelles ont incorporé des groupes indigènes de chasseurs-cueilleurs dans les sens culturel et linguistique du terme. La preuve génétique est plus ambiguë, mais elle n’écarte pas cette explication, surtout quand elle s’exprime au moyen du mécanisme classique de la diffusion démique (qui n’exige aucun remplacement de population). D’après moi, un déplacement d’agriculteurs mus par la poussée démographique a été l’événement déclencheur dans tous les cas ; ils transportaient avec eux leurs langues et les espèces qu’ils avaient domestiquées. L’adoption de l’agriculture par les chasseurs-cueilleurs, voire aussi de la langue des fermiers, ne s’est effectuée que graduellement dans les terrains marginaux et difficiles où l’agriculture pouvait difficilement s’implanter, en particulier ceux où le profil démographique des paysans et des chasseurs penchait en faveur de ces derniers, comme cela a pu être le cas en Europe occidentale et septentrionale. L’adoption de techniques de production de nourriture a dû être facilitée dans les cas où les chasseurs-cueilleurs menaient une existence quasi sédentaire. Reste une question importante : le mouvement des plantes et des animaux domestiqués. Dans la plupart des cas, je présume qu’ils se sont déplacés avec leurs « propriétaires », suivant ainsi la diffusion de la population ; bien entendu, il y eut aussi d’innombrables occasions de mouvements sous forme de cadeaux ou de denrées d’échange, surtout dans les périodes plus tardives de l’histoire. Ce qui me frappe le plus est la longueur de temps qu’il a fallu à la production de nourriture pour se répandre dans les cas de modifications environnementales. La diffusion de la vallée de l’Indus au bassin du Gange a nécessité un mouvement d’adaptation d’un climat ponctué par des pluies hivernales à un climat de pluies estivales dues à la mousson, ce qui a nécessité un laps de temps de trois à quatre mille ans. Une durée aussi longue a accompagné la diffusion de l’agriculture du bassin tempéré du Yangzi Jiang au climat tropical de l’Asie du Sud-Est, et de l’Anatolie méditerranéenne aux températures extrêmes du nord-ouest de l’Europe. Cela

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laisse penser que l’adoption de l’agriculture par des chasseurscueilleurs indépendants, uniquement par le moyen de contacts frontaliers avec d’autres groupes, et dans des situations où aucun agriculteur n’était déjà présent, a dû jouer un rôle assez marginal dans la préhistoire. Gardons cependant en mémoire que ce sont d’anciens chasseurs-cueilleurs qui, de façon indépendante et dans plusieurs régions du monde, ont développé pour la première fois un mode de vie fondé sur la production de nourriture.
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Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolithique en Europe ?
Catherine Perlès* L’origine du Néolithique en Europe a fait l’objet de nombreux débats entre les tenants d’une colonisation par des groupes proche-orientaux (le modèle de diffusion démique) et les tenants d’une néolithisation autochtone (le modèle de la diffusion culturelle). Toutefois, la réalité d’une diffusion démique s’est vue substantiellement étayée dans la dernière décennie. Les données proprement archéologiques ont été réévaluées, conduisant à considérer que de simples « contacts » ou « échanges » ne peuvent à eux seuls rendre compte de l’ampleur des transferts techniques [Demoule 1993 ; Sidéra 1998 ; Perlès 2001 ; Özdoğan 2005 ; Schwarzberg 2006]. En parallèle, les données génétiques ont confirmé l’origine proche-orientale de la majeure partie des espèces domestiques, animales et végétales [Lev-Yadun et al. 2000 ; Gopher et al. 2001 ; Vigne 2004 ; id. 2007], tandis que les données de génétique des populations humaines confirmaient la présence en Europe de lignées proche-orientales, tant dans l’ADN mitochondrial que sur le chromosome Y [Richards et al. 2002 ; Semino et al. 2000]. Tout cela pose donc la néolithisation de l’Europe comme un processus complexe, qui implique à la fois une diffusion démique1 et la diffusion d’idées, de techniques et d’espèces étrangères au sein des populations autochtones [Dennell 1992 ; Zvelebil 2001].
* Université Paris X-Nanterre, CNRS, UMR 7055 1. Même si cette diffusion démique ne fait pas encore l’objet d’un consensus. Voir par exemple Kotsakis 2001 ; Budja 2003 ; Kyparissi-Aspostolika et Kotzamani 2005 ; Sampson 2005 ; Kyparissi-Apostolika 2006.

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Curieusement, l’origine de ces colons semble poser moins de problèmes que n’en a posé leur existence même. Si de rares spécialistes évoquent des origines multiples [par exemple Bar-Yosef 2002 ; Özdoğan 2005 ; LichardusItten et al. 2006], la grande majorité des archéologues, linguistes et généticiens postulent que le Néolithique a été introduit en Europe par une voie unique, depuis l’Anatolie vers la Grèce, puis de la Grèce vers la Bulgarie en longeant les vallées de la Struma et du Vardar [par exemple Semino et al. 2000 ; Bellwood 2005 ; Dolukhanov et al. 2005]. Comme l’a récemment exprimé C. Renfrew, « Il est clair qu’en Europe l’ensemble du complexe néolithique levantin [the Neolithic farming package] a été transmis d’Anatolie en Grèce puis de Grèce vers les Balkans et la Méditerranée occidentale à partir de 7000 BC environ » [Renfrew 2005, p. 403]. Mais cette proposition n’est guère argumentée. Comme le reconnaissent Van Andel et Runnels [1995], souvent cités à l’appui de cette thèse, elle ne repose, outre un indéniable « air de famille », que sur la proximité géographique entre l’Anatolie et la Grèce (fig. 1), puis sur le décalage chronologique de l’apparition du Néolithique, plus ancienne en Grèce qu’en Bulgarie. Mais la logique géographique n’est pas forcément réalité historique, et un

Figure 1 : Carte des principales régions mentionnées dans le texte.

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réexamen des données archéologiques conduit en réalité, comme je vais tenter de le montrer, à un modèle bien différent. J’argumenterai en effet : 1. que le Néolithique de la Grèce ne peut dériver directement et exclusivement du Néolithique d’Anatolie occidentale ; 2. que le Néolithique de Bulgarie ne peut dériver directement et exclusivement du Néolithique ancien de Grèce ; 3. que l’on peut reconnaître deux voies distinctes de pénétration en Europe, l’une, continentale, depuis l’Anatolie vers la Bulgarie et les Balkans, l’autre, maritime, vers la Grèce ; 4. que, si l’origine de la voie continentale paraît assez bien établie, l’origine de la voie maritime apparaît au contraire difficile à cerner et que cette difficulté même doit conduire à repenser les fondements de nos modèles de colonisation.

FONDS COMMUN ET TRAITS DÉRIVÉS
Dans la quête des origines, la démarche classique consiste à dresser des listes de traits similaires entre le Proche-Orient et l’Europe du Sud-Est considérés dans leur ensemble, sans se préoccuper outre mesure de la chronologie fine ou de la géographie culturelle [voir par exemple Perlès 2001]. Les listes ainsi constituées amalgament en conséquence des caractères anciens et des caractères plus récents, des traits culturels très largement répandus et des traits culturels caractéristiques d’une région précise. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’il soit impossible de suivre avec précision une dynamique de diffusion dans le temps et l’espace. C’est pourquoi, sans pour autant adhérer à une vision strictement biologique de la culture, je considère maintenant nécessaire de suivre l’une des règles de l’analyse cladistique, et plus précisément de distinguer entre caractères ancestraux et caractères dérivés, c’est-à-dire entre les caractères présents dès l’origine de la néolithisation et ceux qui ne sont apparus que plus tardivement, dans une aire géographique ou culturelle précise. Il importe également, dans la mesure du possible, de distinguer les homologies qui reposent sur des techniques, des façons de faire identiques, de celles qui ne reposent que sur de simples aspects formels, faciles à imiter [Sidéra 1998 ; Rouillard et al. 2007].

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DE NOMBREUX TRAITS ANCESTRAUX
Dans cette optique, on constate rapidement que la plupart des parallèles qui ont pu être établis entre le Proche-Orient et l’Europe du Sud-Est renvoient en fait à des « traits ancestraux » qui remontent au PPNA levantin (Néolithique précéramique A) ou au début du PPNB (Néolithique précéramique B), parfois même au Natoufien, et qui ont par la suite diffusé, avec le Néolithique, sur des régions beaucoup plus vastes. La liste en est longue et inclut des aspects économiques tels que les plantes et les animaux domestiques, des aspects architecturaux tels que les plans rectangulaires, les sols enduits, les briques crues, des aspects techniques tels que les éléments de faucilles sur lames, les lames de hache et herminettes polies, les techniques de vannerie, les fusaïoles, les balles de fronde, les vases en pierre, etc. On peut y ajouter des éléments considérés comme relevant plus de la sphère des activités symboliques, tels les figurines humaines et animales, les sceaux ou la parure géométrique. Tous ces éléments se sont répandus sur l’ensemble du ProcheOrient, Anatolie comprise, à la fin du PPNA et au début du PPNB, à partir du Levant, du Moyen Euphrate et du Sud-Est anatolien [J. Cauvin 1997 ; Bar-Yosef 2002 ; Verhoeren 2004]. Ils constituent un fonds de civilisation commun sur les plans économique, technique et symbolique, qui, du fait de son ubiquité, ne peut apporter d’informations précises sur les origines géographiques et les voies de pénétration du Néolithique en Europe.

DES TRAITS DÉRIVÉS TYPIQUEMENT ANATOLIENS
Inversement, ces traits ancestraux se sont greffés, en Anatolie du SudEst, sur une autre tradition régionale, liée au Zagros [M. C. Cauvin 1988 ; Stordeur et Abbès 2002]. Le PPNB d’Anatolie du Sud-Est (ou « PPNB du Taurus » [J. Cauvin 1997]) a donc vu le développement d’une série de traits culturels et économiques idiosyncratiques, qui ont ensuite diffusé vers l’Anatolie centrale et occidentale, en se mêlant à un fonds de traditions autochtones [Nandris 1971 ; Stordeur 1988 ; Maréchal 1995]. Ils comprennent, par exemple, les « boucles de ceinture » en os, les

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cuillers en os (fig. 2), les « bone flensers » [Stordeur 1988] ou « herminettes frustes » [Sidéra, en préparation], les manches de faucille rainurés, les gaines en bois de cervidé (fig. 3), les grattoirs circulaires, les perles tubulaires en os d’oiseau. Au début du Néolithique céramique, on pourra ajouter à cette liste les « tables d’offrande » ou « vases polypodes » [Schwarzberg 2006], les céramiques anthropomorphes et, peut-être de façon plus importante encore, un usage de la poterie qui fait une large place aux vaisselles de cuisson et de stockage. Ces éléments participent d’un ensemble que D. Stordeur [1988] a qualifié de « typiquement anatolien », même s’ils peuvent se retrouver dans les régions adjacentes telles que le Moyen Euphrate et le Zagros. Si l’on intègre l’axe chronologique, plusieurs d’entre eux peuvent être suivis depuis le PPNB du Zagros, du Moyen Euphrate ou du Sud-Est anatolien, vers le PPNB récent puis le Néolithique céramique ancien d’Anatolie centrale et occidentale, mais je ne détaillerai pas ce point ici. Pratiquement tous ces éléments « typiquement anatoliens » se retrouvent en Bulgarie quand le Néolithique y pénètre, à la fin du VIIe millénaire. Les

Figure 2 : Cuillers en os du Néolithique anatolien [d’après Özdoğan et BaŞgelen 1999].

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Figure 3 : Gaines et manches en bois de cervidés [d’après Mellaart 1970].

cuillers en os, les manches de faucille rainurés, les gaines en bois de cervidé, les « herminettes frustes », les vases anthropomorphes, les perles tubulaires en os d’oiseau, les vases polypodes, etc., sont tous représentés dans le Néolithique ancien de Bulgarie2 [Demoule 1993 ; Thissen 2000 ; LichardusItten et al. 2002 ; Chapman 2003 ; Boyadzhiev 2006]. Dans l’industrie lithique, deux types présents en Anatolie occidentale peuvent être mentionnés : les grattoirs circulaires et les éléments de faucille à retouche bilatérale semi-abrupte à abrupte [Gatsov 2001]. Inversement, ces éléments sont absents ou très rares dans le Sud Levant et absents de Grèce, de la Thessalie au Péloponnèse. La Macédoine doit en effet être considérée indépendamment car son Néolithique ancien, légèrement plus tardif que celui du reste de la Grèce, me paraît relever très nettement d’une sphère culturelle proche de celle du sud-est de la Bulgarie et de la République de Macédoine [Lichardus-Itten et al. 2006]. Or, si la diffusion du Néolithique en Europe avait suivi la voie généralement admise, d’Anatolie du Nord-Ouest en Grèce puis de Grèce en Bulgarie, pourquoi ces éléments, par ailleurs fort disparates3, disparaîtraient-ils
2. La publication récente du site de Yabalkovo en donne un très bon exemple, même s’il est vrai que Yabalkovo, localisé sur la Maritsa en Thrace bulgare, est relativement proche de l’Anatolie [Leshtakov et al. 2007]. 3. Cela étant, plusieurs éléments absents du Néolithique ancien vont se retrouver en Macédoine et en Thessalie à la fin du Néolithique ancien et surtout au Néolithique moyen, .

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dans la Grèce du Néolithique ancien, pour réapparaître en Bulgarie ? Aucune raison technique ou fonctionnelle ne peut expliquer leur absence en Grèce, et moins encore leur soudaine réapparition en Bulgarie, avec des techniques de fabrication souvent identiques à celles connues en Anatolie. De fait, l’ensemble de ces éléments « typiquement anatoliens » définit clairement un axe de diffusion du Néolithique qui, de l’Anatolie centrale puis nord-occidentale, atteint directement la Thrace et la Bulgarie à la fin du VIIe millénaire. Inversement, en dépit de quelques traits distinctifs communs, telle la présence de labrets en pierre ou de figurines assises jambes repliées [Hansen 2006], leur absence en Grèce interdit de considérer que le Néolithique ancien y soit directement issu du Néolithique anatolien, même si des contacts sporadiques ne sont pas à exclure4. Bien qu’ils partagent des traits ancestraux communs, que l’on retrouve en fait un peu partout (et auxquels s’ajouteront un peu plus tard des emprunts issus de contacts ultérieurs), l’analyse des traits dérivés montre que le Néolithique ancien de Grèce5 et celui de Bulgarie n’ont pas les mêmes origines, et que le second ne dérive pas du premier.

DEUX VOIES DE COLONISATION
Si la Grèce n’a pas été colonisée par la Thrace et la Macédoine orientale6, il faut en déduire que les premières colonisations se sont effectuées, à l’instar de la Crète, par voie maritime et, d’après les dates radiocarbones, à une époque antérieure à celle de la Bulgarie. Nous aurions donc affaire à deux voies de colonisation, distinctes par leurs modalités, leur parcours et leurs dates. Cette hypothèse peut être étayée par d’autres types d’analyses. L’étude, sur une vaste échelle géographique, des graines de plantes cultivées, de rudérales et de mauvaises herbes associées aux cultures, témoigne de différences régionales claires [Colledge et al. 2004]. Par une analyse des correspondances effecquand les contacts avec la Bulgarie auront été établis à travers la Macédoine. C’est le cas, notamment, des vases polypodes et des vases anthropomorphes. 4. A. Reingruber [2005] parvient à la même conclusion, mais en déduit qu’il s’agit d’une néolithisation autochtone. 5. Encore une fois, en faisant exception de la Macédoine occidentale. 6. Ce qui est corroboré par l’absence de sites du Néolithique ancien en Macédoine orientale et centrale, même en tenant compte des effets possibles de l’alluvionnement.

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tuées sur quarante assemblages, les auteurs ont pu distinguer des « signatures végétales » distinctes qui opposaient le Levant sud, Chypre, la Crète et la Grèce d’une part, le Levant nord et l’Anatolie d’autre part. Ils concluent à une diffusion directe du Néolithique depuis le Levant sud vers la Grèce et depuis l’Anatolie vers les Balkans. À une échelle plus large, Cymbron et ses collègues concluent également, à la suite d’analyses génétiques effectuées sur les bovins européens, que les formes domestiques se seraient répandues en Europe par deux voies, l’une le long des côtes méditerranéennes, l’autre par les Balkans et l’Europe centrale [Cymbron et al. 2004]. En théorie, les nombreuses données récemment publiées sur la génétique des populations devraient également pouvoir être sollicitées. Elles sont toutefois, dans le cas qui nous occupe, plus délicates à utiliser en raison des mouvements de population très importants qui se sont produits à l’époque historique entre la Grèce, l’Albanie, l’Italie et la Turquie. Aussi, même si des résultats récents tendent à conforter notre hypothèse, une certaine réserve me paraît nécessaire [Semino et al. 2004 ; King et al. 2008].

L’ORIGINE DU NÉOLITHIQUE DE GRÈCE
Si la Grèce fut initialement colonisée par voie maritime, quelle fut l’origine de cette expansion ? C’est là que le problème se complique. La rigueur de l’analyse veut que, pour rechercher l’origine culturelle du Néolithique ancien de la Grèce, nous puissions y identifier des « traits dérivés » qui, à l’instar de ceux que nous avons repérés en Bulgarie, renverraient à une région d’origine précise. Or, ceux-ci sont finalement rares en Grèce. Ce qui frappe, à la réflexion, c’est l’importance de ce que j’ai qualifié de « traits ancestraux » et la rareté, à l’inverse, de « caractères dérivés ». Certains, typiquement européens, comme les armatures tranchantes et les incinérations, relèvent manifestement de l’interaction avec des communautés locales. Les autres sont peu nombreux. On peut citer l’usage de la pression dans le débitage de l’obsidienne, le débitage par pression au levier sur lames de silex [Perlès 2004], la production quasi exclusive de céramiques fines, surtout monochromes, et le style de certaines figurines, bien caractéristique. Bien qu’aucun site du Néolithique ancien n’y ait été connu jusqu’à il y a peu, l’une des régions d’origine le plus fréquemment invoquées pour une

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colonisation maritime de la Grèce, sans véritable argument autre que la proximité, est la côte égéenne de l’Anatolie. Toutefois, les fouilles récentes de plusieurs sites dans la région d’Izmir, tels que Ege Gübre [Sağlamtimur 2007], Ulucak [Çilingiroğlu et Çilingiroğlu 2007] ou Yeşilova [Derin 2007], permettent maintenant des comparaisons plus étayées. Mais le parallèle est peu convaincant, même si l’on trouve à Ulucak l’un des traits caractéristiques que nous recherchons, le débitage par pression (I. Caneva et D. Binder, communication orale, décembre 2008). La céramique, en revanche, diffère nettement de celle de Grèce. On note en particulier la fréquence des anses tubulaires, inconnues en Grèce, les décors plastiques, la céramique dite à barbotine, recouverte d’impressions profondes dans une pâte humide, et les poteries à engobe rouge foncé [Godon 2008]. Les haches polies sont d’un gabarit inconnu dans le Néolithique ancien de Grèce, et les cuillers en os et outils en bois de cervidé rattachent cette région à l’Anatolie du Nord-Ouest. En outre, les datations disponibles pour les niveaux les plus anciens ne remontent guère au-delà de 6500 cal BC, soit quelques siècles après les plus anciennes dates connues pour la Grèce ou la Crète7. L’ensemble de ces éléments montre donc qu’un enracinement direct et immédiat du Néolithique de Grèce sur la côte ouest-anatolienne n’est pas crédible, même si des contacts sont avérés, notamment par la présence d’obsidiennes miliennes. Si l’on poursuit le long de la côte vers le sud et l’est, les données sont inexistantes jusqu’en Cilicie avec le célèbre gisement de Mersin-Yumuktepe [Garstang 1953 ; Caneva et Sevin 2004]. On retrouve là aussi le débitage par pression sur obsidienne [Zambello 2004], sous des formes apparemment proches de ce que l’on connaît en Grèce. Toutefois, il ne s’agit pas de productions locales (I. Caneva, communication orale, décembre 2008). Il sera intéressant de voir si l’on y trouve également du débitage par pression au levier, débitage qui n’est actuellement documenté en position stratigraphique qu’à Çayönü (PPNB récent) [Binder 2007]. Ce qui est clair, en revanche, c’est que la céramique de Yumuktepe, dominée par la « Dark Faced Burnished Ware » décorée d’incisions et d’impressions, nous éloigne radicalement de la Grèce. Si le parallèle entre la Cilicie et la Grèce est valable, il reste en tout cas limité au domaine lithique et renvoie à des lieux de production autres que Yumuktepe lui-même.
7. Où l’on dispose de plusieurs dates s’inscrivant entre 7000 et 6700 cal BC [Perlès 2001 et dates inédites]. Ces dates sont fréquemment contestées mais forment une série parfaitement cohérente que, personnellement, je retiens.

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Pour retrouver d’autres parallèles, il faut atteindre le Sud Levant et rentrer quelque peu dans l’intérieur des terres. Il s’agit là sans doute de la région la plus éloignée de la Grèce, mais elle mérite d’être sérieusement considérée puisque l’absence ou la rareté des caractères « typiquement anatoliens », partagées par ces deux régions, pourrait témoigner de traditions ancestrales communes qui ignoreraient ces éléments. Il est d’ailleurs significatif que, lorsque certains de ces caractères se retrouvent au Sud Levant, G. Le Dosseur les qualifie d’« importations nordiques » [communication personnelle, juin 2008]. Et, de fait, on ne peut manquer d’être frappé par des analogies étonnantes entre les figurines féminines de Thessalie et celles du Yarmoukien de Yarmouk ou Sha’ar Hagolan [Stekelis 1972 ; Garfinkel 2004]. C’est notamment le cas des figurines caractérisées par des yeux « en grains de café » (ou, selon une appellation sans doute plus exacte de Garfinkel, « en forme de cauries »), avec des yeux rapportés protubérants et une tête très allongée (fig. 4 et 5). Leur parenté avec certaines figurines thessaliennes est telle que S. Hansen [2005, p. 203] a qualifié ces dernières d’« importations conceptuelles » du ProcheOrient. Inversement, elles sont rarissimes en Anatolie [Y. Garfinkel, communication personnelle, novembre 2008]. De façon intéressante, ces figurines aux yeux en cauries sont associées, en Thessalie comme en Israël, à des figurines aux yeux incisés, également étonnamment proches (fig. 6), ainsi qu’à des galets gravés anthropomorphes, assez schématiques, qui se répondent d’une région à l’autre (fig. 7). Il me paraît pratiquement impossible que l’homologie de ces figurines puisse être expliquée sans qu’il y ait eu des contacts entre le Yarmoukien du Sud Levant et la Grèce. Non que ces figurines ne puissent être facilement imitées, mais parce que, dans leur diversité même, elles renvoient à un système de pensée cohérent et structuré qui apparaît commun aux deux régions. Mais ces parallèles sont strictement limités à la sphère des figurines et rien, dans le reste du matériel yarmoukien, ne vient étayer un lien de filiation entre le Yarmoukien et le Néolithique ancien de Grèce. Les industries lithiques et la poterie, par exemple, n’ont aucun rapport, ni du point de vue fonctionnel ni du point de vue stylistique. Quant à l’hypothèse d’une origine commune plus ancienne, elle n’est pas étayée par les parallèles avec le PPNB ou le PPNC du Levant. Seules, là encore, les figurines (figurines en « pions », notamment) peuvent suggérer des relations possibles. Il me semble donc que des contacts sont indéniables, mais que l’on ne peut voir dans cette culture (ou dans celles plus anciennes) un foyer d’origine, unique, pour le Néolithique de la Grèce.

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Figure 4 : Figurine de Magoula Stergiana (Thessalie, Grèce) à gauche et de Sha’ar Hagolan (Israël) à droite [d’après Gallis et Orphanidis 1996 et Garfinkel 2004].

Figure 5 : Têtes de figurines de Thessalie (Grèce), à gauche et à droite, et de Sha’ar Hagolan (Israël), au centre [d’après Gallis et Orphanidis 1996 et Garfinkel 2004].

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Figure 6 : Têtes de figurines de Sha’ar Hagolan (Israël), à gauche, et de Thessalie (Grèce), au centre et à droite [d’après Garfinkel 2004 et Gallis et Orphanidis 1996].

Figure 7 : Galets gravés du Yarmoukien (Israël) et du Néolithique ancien de Sesklo (Thessalie), en bas à droite [d’après Stekelis 1972 et Theocharis 1976 (1977)].

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REPRENDRE LES MODÈLES
En l’état actuel de ces investigations, aucune aire d’origine ne peut donc être précisément circonscrite pour le Néolithique de la Grèce continentale. Ce constat peut conduire à deux conclusions. La première est que nous manquons actuellement de données pour résoudre le problème. C’est plus que probable, si l’on considère en particulier l’importante zone côtière vide de sites du Néolithique ancien entre Smyrne et Mersin. La seconde conclusion est que le modèle qui sous-tend notre démarche est vraisemblablement erroné. Nous sommes influencés, plus ou moins consciemment, par le modèle de l’expansion danubienne, qui permet d’identifier la progression régulière de groupes reproduisant de façon stricte leurs normes culturelles d’origine. Mais il s’agit là, à proprement parler, d’un phénomène d’expansion plus que de colonisation et, comme le soulignaient C. Broodbank, Th. Strasser ou C. Renfrew entre autres, les colonisations maritimes peuvent répondre à une logique très différente [Broodbank et Strasser 1991 ; Broodbank 2000 ; Renfrew 2003]. En premier lieu, elles sont plus rapides et à bien des égards plus aisées que les déplacements par voie terrestre. Elles sont aussi moins contraintes sur le plan des directions, et l’on peut aisément atteindre la Grèce, en quelques semaines, depuis n’importe quel point de Méditerranée orientale. La navigation étant bien attestée à l’époque [Broodbank 2006], rien ne permet de tenir pour acquis, a priori, que ces groupes aient eu une origine unique. Si les parallèles entre la Grèce et le Proche-Orient suggèrent des origines, voire des moments différents de colonisation, il est certainement raisonnable de considérer que cela renvoie à une réalité historique, plutôt que de rechercher un mythique foyer d’origine unique. La colonisation de Chypre est un bon exemple de contacts répétés, sur des centaines voire plusieurs milliers d’années, à partir de foyers d’origines multiples [Vigne et al. 2003 ; Horwitz et al. 2004 ; Peltenburg 2004 ; Vigne 2005 ; McCartney 2007]. La fondation des villages à céramique impressa de Portiragnes (Hérault), d’origine différente, en est un autre [Guilaine et al. 2007]. En outre, ce phénomène n’est pas propre aux colonisations par voie maritime directe. Il a été récemment repéré par M. Lichardus-Itten et ses collaborateurs, qui suggèrent, à propos de Kovačevo et des sites proches, des origines différentes pour le Néolithique de Thrace et de Bulgarie sud-occidentale [Lichardus-Itten et al. 2006, p. 87-88].

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En second lieu, on peut également s’attendre à ce que la motivation des individus qui s’engageaient dans ces colonisations maritimes, avec les risques que cela comportait, ait été différente de celles qui sous-tendaient l’expansion des groupes par voie terrestre. Il faut donc envisager que seuls quelques membres des communautés d’origine aient souhaité participer à de telles expéditions. En conséquence, la composition des groupes de colons, pour ce qui est de l’équilibre des sexes, des classes d’âge et des compétences techniques représentées, pouvait être beaucoup plus déséquilibrée, conduisant notamment à la perte de savoir-faire techniques et de compétences. Cela est manifeste à Knossos, en Crète, si l’on admet, là encore, les dates anciennes (tout début du VIIe millénaire). Les études que j’ai pu mener sur le matériel avec J.-P. Demoule ont confirmé une série de particularités, tant dans les industries lithiques et osseuses que dans la céramique, pour lesquelles nous n’avons pas trouvé de parallèles de la même époque. Il semble que l’on soit ici en présence de productions développées en Crète par des groupes qui, faute d’inclure les artisans afférents, ont dû réinventer leurs propres savoirfaire et leur propre style. Inversement, là où ces colons rencontraient des populations locales, le caractère déséquilibré de la composition des groupes pouvait inciter à une interaction forte avec celles-ci et à l’adoption de pratiques locales. C’est sans doute ce qui explique que, dans des domaines aussi chargés symboliquement que la chasse ou les rituels funéraires, le Néolithique ancien de Grèce soit caractérisé par des pratiques inconnues au Proche-Orient, mais bien attestée localement au Mésolithique [Perlès 2005]. Il faut enfin envisager la possibilité selon laquelle, dans certains cas, ceux qui partaient s’établir au loin non seulement n’aient pas pu, mais encore pas voulu reproduire les modèles d’origine de la société qu’ils quittaient. Dans ces conditions, le « brouillage » des origines, plus ou moins complet, devient un acte conscient. Nous sommes, avec cette dernière éventualité, au plus loin du « modèle danubien » auquel je faisais allusion plus haut. En tout état de cause, c’est vers un modèle de colonisations multiples, d’origines diverses, avec une forte mixité des traits culturels et tout autant d’innovations, qu’il nous faut sans doute nous tourner. Si l’on conjugue en effet la multiplicité potentielle des foyers d’origine, la création de nouvelles pratiques et l’adoption de traditions locales, il devient manifestement vain de rechercher des homologies d’ensemble entre les implantations nouvellement créées et les régions

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d’origine. Ces dernières ne pourront au mieux être repérées que par quelques traits particuliers… précisément ceux dont nous avons appris à nous méfier parce qu’ils sont isolés et présentent des risques de convergence ! Mais c’est là que peut entrer en jeu, de façon déterminante, la différence entre les homologies techniques, notamment celles qui portent sur des techniques complexes8 ou difficilement repérables par simple observation de l’objet fini9, et les homologies formelles, facilement imitables. C’est sur cette base, me semble-t-il, qu’il nous faut continuer à rechercher l’origine du Néolithique en Europe, phénomène aussi complexe que l’a été sa diffusion ultérieure, et qui ne saurait être réduit à un – ou même deux – cheminements uniques et linéaires.

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La Révolution néolithique dans le monde

Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale : les échanges comme condition de la néolithisation ?
Grégor Marchand* La néolithisation en tant que changement technique et social est une dynamique intruse en Europe occidentale, avec des modes de progression multiples. Quel que soit le vecteur de diffusion envisagé pour les techniques agraires et pastorales – déplacement de groupes, échanges de techniques ou imprégnation des nouvelles idées lors de contacts épisodiques –, la question du rôle du substrat autochtone doit être posée, car l’Europe occidentale n’est à l’évidence pas un continent vide d’êtres humains au VIe millénaire avant notre ère. Les recherches actuelles tendent à prendre davantage en compte ces communautés du Mésolithique. Outre la question de l’héritage des chasseurs-cueilleurs, c’est leur implication passive ou active dans le processus de néolithisation qui est désormais interrogée, en particulier à travers les échanges et les transferts techniques dont les traces ont pu être préservées.

* CNRS, UMR 6566

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Démographie, migrations, langues

DE NOUS À EUX : LA DIFFICULTÉ À PENSER LES CONTACTS
ENTRE SOCIÉTÉS MÉSOLITHIQUES ET NÉOLITHIQUES

Il ne faut pas minorer la difficulté à penser aujourd’hui le passage du Mésolithique au Néolithique, c’est-à-dire celui du monde des chasseurscueilleurs à celui des agriculteurs-éleveurs. Cette question historique brûlante – puisqu’elle fonde la civilisation agraire dont nous sommes directement issus – a engendré de nombreuses écoles de pensée et d’âpres débats scientifiques. Le premier obstacle à une saine appréhension de la naissance du Néolithique réside dans la puissance des images mentales engendrées par notre culture. S’il considère la fin de ce processus et la disparition des peuples du Mésolithique, l’Européen actuel peut être tenté plus ou moins consciemment d’y calquer le souvenir des colonisations menées par ses proches ancêtres sur notre planète, depuis le XVIe siècle. L’extermination des peuples dits autochtones par les germes et les armes des Européens a pourtant fait intervenir des décalages technologiques ou démographiques autrement plus importants à l’époque moderne qu’à la préhistoire. Mais comment échapper, sans un long travail sur soi, aux centaines de westerns – certains culpabilisants, d’autres triomphants – ingurgités depuis la plus tendre enfance ? Autre biais redoutable, la survalorisation du substrat mésolithique a également pu servir des visées régionalistes ou nationalistes. D’une manière plus subtile, certains chercheurs seront tentés par la recherche de scénarios alternatifs à une « invasion » néolithique qui évoquerait trop l’histoire récente de leur pays (au Portugal ou en Irlande). Le second obstacle prend racine à l’aube des recherches sur la préhistoire, dès le XIXe siècle. Il semble que les archéologues aient fondamentalement besoin d’époques de « sauvagerie » ou de « barbarie » contrastant avec des époques d’expansion et d’apogée, soit dans un processus conçu comme linéaire, soit à la faveur de mouvements cycliques. Le Mésolithique occupe une position idéale pour être à la fois l’époque de la décadence des sociétés paléolithiques et celle de la sauvagerie antérieure au Néolithique ; d’ailleurs, n’a-t-il pas été créé pour ça ? Dans nombre d’écrits scientifiques actuels, les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique apparaissent comme des êtres hors du temps soumis exclusivement aux caprices de l’environnement ; l’histoire semble alors commencer au premier coup d’araire qui a défoncé

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le sol, faisant jaillir les lumières du Néolithique et, partant, de la civilisation. Le troisième obstacle à la compréhension des rapports entre groupes du Mésolithique et groupes du Néolithique réside dans la disproportion des moyens accordés à la collecte des données archéologiques. En France, la recherche sur le Mésolithique a longtemps été l’affaire des chercheurs amateurs, les professionnels se consacrant d’abord au Paléolithique puis, à partir des années 1970, au Néolithique. Il en est résulté une disproportion de moyens, mais aussi une audience limitée pour les découvertes concernant le Mésolithique. D’ordinaire, ces vestiges lithiques sont découverts à la surface des champs, marquant la présence d’un habitat ; ces derniers font ensuite parfois l’objet de sondages manuels sur quelques dizaines de mètres carrés. En comparaison, ce sont déjà plusieurs milliers d’hectares qui ont été décapés par des moyens mécaniques dans le nord de la France, pour identifier ces désormais célèbres maisons danubiennes et recueillir des millions d’objets archéologiques. Le quatrième obstacle est celui de la lisibilité des faits archéologiques. Il est certain que les derniers chasseurs-cueilleurs avaient une culture matérielle moins visible et ont laissé des vestiges discrets : pas de grands bâtiments sur poteaux, pas de longs fossés, pas d’objets prestigieux à exhiber dans les vitrines des musées. En corollaire, les effets du développement de l’archéologie préventive sur la connaissance du Mésolithique restent ténus en France, malgré quelques beaux contre-exemples. Un sol d’habitat mésolithique, dont les vestiges sont dispersés dans un sol actuel, avec de faibles recouvrements sédimentaires et soumis aux nombreuses bioturbations, supporte mal le décapage à la pelleteuse et la fouille d’urgence. Dans une intervention préventive, où les moyens et le temps restent limités, les concepts d’homogénéité ou d’hétérogénéité des contextes archéologiques sont fondamentaux pour procéder à des choix de fouille ; or la complexité des sites mésolithiques imposerait davantage de nuances. Que ce soit des images mentales anesthésiantes, l’organisation de la recherche ou les conditions taphonomiques, tout semble s’opposer à une comparaison saine des deux civilisations mises en présence. L’enquête archéologique devra donc en permanence corriger ces distorsions, en tenant compte notamment des représentations mentales actuelles ou des structures académiques qui conditionnent les discours.

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Démographie, migrations, langues

LA NÉOLITHISATION DE L’EUROPE OCCIDENTALE :
UN PROCESSUS NON LINÉAIRE

Des écueils dans la vague
Le modèle d’expansion linéaire du Néolithique proposé au début des années 1970 par A. J. Ammerman et L. Cavalli-Sforza [1984] proposait une extension progressive d’un front pionnier en Europe, à partir du ProcheOrient. Cette analyse se fondait sur l’observation des datations de plus en plus récentes pour le premier Néolithique à mesure que l’on s’éloigne vers l’ouest, couplée à une analyse génétique, le tout enveloppé dans un modèle de développement démographique. La régularité du mouvement a, depuis, été remise en question, avec notamment l’identification de « barrières » à l’ouest de la Grèce et au sud des Carpates, marquant la stagnation durable de l’expansion [Guilaine 2001]. En proposant une autre lecture des dates par le radiocarbone, M. Rasse met plutôt en évidence un blocage majeur de cette progression en Europe, sur un axe passant du nord du Portugal aux plaines du Dniestr [Rasse 2008]. Cette « Grande Barrière » se situerait au milieu du VIe millénaire avant notre ère. Notant avec l’auteur qu’aucun déterminisme topographique ne peut en rendre compte, il reste à en comprendre les causes (fig. 1). Une économie agricole est un système impliquant des variables environnementales, climatiques, techniques, culturelles et démographiques. La néolithisation est aussi une histoire, contingente, qui se raconte sur les territoires quotidiens arpentés par les femmes et les hommes. Fondé sur un accroissement des naissances peut-être lié à la sédentarité [Bocquet-Appel 2008], le dynamisme démographique néolithique est indéniable. Cependant, la néolithisation n’est pas réductible à un principe de vases communicants, les territoires remplis se déversant dans les espaces vides. Les exemples historiques de colonisation sont suffisamment nombreux pour nous dissuader d’une telle lecture univoque. La recherche actuelle montre plutôt la diversité des scénarios suivant les aires géographiques, que ce soit l’expansion d’un groupe humain à la recherche de nouvelles terres à défricher pour supporter une forte croissance démographique (modèle proposé pour la sphère rubanée en Europe médiane), les échanges de proche en proche des nouveautés techniques, la fusion de communautés néolithiques d’origines diverses avant une nouvelle extension ou encore l’intégration progressive d’autochtones au sein des villages d’agriculteurs.

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Enclaves et zones de contact
En Europe de l’Ouest, les ralentissements du processus de néolithisation ont été nombreux. Aux Pays-Bas et dans le nord de la Belgique, les populations mésolithiques du Swifterbant (4900-3600 avant notre ère) [Crombé et Vanmonfort 2007 ; Niekus 2008] ont développé une économie adaptée aux ressources fluvio-marines, en adoptant notamment la céramique. Le processus a été le même au Danemark, où les populations de l’Ertebölle ont fait pièce à l’expansion néolithique pendant plusieurs siècles (54003900 avant notre ère) [Stafford 1999]. À une plus large échelle, le passage de la Manche va demander près de mille ans : les premiers indices de contact interviendraient à la fin du Ve millénaire, alors que le Néolithique ancien occupe déjà le continent en face depuis des siècles. Cela ne peut s’expliquer par des limites techniques, puisque la navigation était déjà acquise à cette époque. En France atlantique, les principales dates par le radiocarbone du Néolithique ancien (NACA) placent la néolithisation après 5000 avant notre ère, en franc décalage avec celles du bassin méditerranéen, alors que les traits stylistiques de ce Néolithique atlantique signalent pourtant une filiation manifeste. Seules les datations du Grouin-du-Cou à La Tranchesur-Mer (Vendée) sont antérieures de quelques siècles, mais leurs contextes de prélèvement sont contestés. Ce retard de la néolithisation est-il dû à la péjoration climatique de 5400-5200 avant notre ère, mentionnée par J. F. Berger [2005], qui aurait retardé l’adaptation des cultigènes à l’humidité atlantique ? La cause n’est probablement pas unique, mais montre plutôt les limites provisoires de la dynamique des systèmes agro-pastoraux. Les découvertes par centaines d’habitats du Mésolithique dans l’ouest de la France plaident pour l’hypothèse d’une occupation importante, susceptible d’avoir été une alternative à l’économie agro-pastorale. En Bretagne, ce retard de la néolithisation est difficile à chiffrer, mais il semble bien que deux économies mésolithiques découplées coexistent, l’une sur le littoral [Schulting et al. 2004], l’autre dans l’intérieur de la péninsule [Marchand 2007], illustrant encore toute la complexité économique des mondes mésolithiques. L’adoption de la céramique par les derniers hommes et femmes du Mésolithique est parfois suspectée de manière indirecte, car des styles céramiques dits du Limbourg et de La Hoguette apparaissent au cœur des sites du Néolithique ancien danubien et post-danubien, dans la partie occidentale

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de ce vaste mouvement (fig. 1). On aurait là, selon certains chercheurs, l’inclusion de populations mésolithiques porteuses de leurs propres récipients de terre et de leur propre style, au sein même des villages d’agriculteurs. Ces styles seraient issus de la sphère néolithique méditerranéenne, par le couloir rhodanien [Manen et Mazurié de Keroualin 2003]. Le principal obstacle à cette hypothèse reste l’absence de ces céramiques en contexte proprement mésolithique avec des contextes stratigraphiques fiables. N’estce pas en partie dû aux très faibles surfaces fouillées pour le Mésolithique ? Il reste en effet difficile de comprendre la diffusion de ces styles originaux sans un recours aux peuples mésolithiques [Jeunesse 2000], mais la nature réelle de leur implication est absolument inconnue. La péninsule Ibérique offre d’autres exemples de ralentissement du front de néolithisation et de longues cohabitations entre peuples. Alors que l’est et le sud de l’Espagne sont néolithisés dans la première moitié du VIe millénaire, le Nord-Ouest semble attendre le début du millénaire suivant. Dans une autre dynamique perceptible un peu en retrait du littoral oriental de l’Espagne (pays valencien), la coexistence des populations mésolithiques et néolithiques a donné naissance à une culture originale, fusionnant les apports. Quel que soit le mode de progression de cette économie agro-pastorale, un groupe d’agriculteurs qui investit un nouveau terroir n’arrive pas dans un espace vide mais dans une zone occupée, pensée par d’autres hommes, polarisée par les habitats et zébrée de voies de communication. Comment ces structures économiques, sociales et culturelles des chasseurs-cueilleurs ont-elles influé sur celles du Néolithique ? Avant d’évoquer la manière dont ces interactions trouvent une expression dans le domaine archéologique, peut-être est-il souhaitable de s’attarder sur la nature des économies mésolithiques et sur les structures des sociétés, pour déterminer les conditions de ces stabilisations.

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Figure 1 : Carte de l’Europe occidentale avec les principales enclaves mésolithiques et les zones de blocage de la néolithisation, dont la « Grande Barrière » [Rasse 2008] et la Manche. Les aires de diffusion des styles céramiques de La Hoguette et du Limbourg sont également mentionnées, avec les zones de concentration principales (DAO G. Marchand, CNRS).

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LE FONCTIONNEMENT DES GROUPES AUTOCHTONES
Une mosaïque culturelle, des groupes en réseaux, des lignes de force structurant l’espace
La façon dont les hommes du Mésolithique ont occupé l’espace peut être estimée par la répartition des styles de l’outillage, par l’aire d’approvisionnement en matières premières ou par la comparaison des activités exercées sur les habitats, éléments qui livrent tous de sérieux indices concernant la mobilité. Ces moyens d’évaluation ne donnent pas accès aux mêmes gammes d’informations sur les sociétés. Dans le premier cas, les travaux de typologie comparée effectués au cours du XXe siècle ont pâti de certaines simplifications, qui ont pu amener certains chercheurs à confondre une ethnie et une entité stylistique, voire à superposer un unique type de pointe de flèche au territoire d’un groupe. La cartographie des différents types d’objets trouvés dans une région donne pourtant une image très complexe, qui empêche de dessiner des entités culturelles monolithiques fermées sur elles-mêmes, tandis que les apports de l’ethnologie savent montrer toute la richesse sémiotique de ces flèches, dont les formes varient suivant les gibiers chassés, le rang des chasseurs, leurs affiliations, etc. Ainsi, la carte de répartition des armatures de flèche dans l’ouest de la France à la fin du Mésolithique (5500-5000 avant notre ère) donne une image que l’on aurait préférée plus simple, difficilement réductible à un assemblage de cultures régionales (fig. 2). Le cas de la Bretagne mis à part, les autres régions montrent plusieurs types de flèches, dont les aires de répartition ne sont pas superposables. Il n’y a pas à cette période de sites centraux purs, qui enverraient des influences culturelles en périphérie ; ce n’est tout simplement pas la structure sociale ou politique des populations de chasseurs-cueilleurs. Il faut plutôt considérer ce genre de représentation cartographique comme la résultante d’une compression temporelle d’événements historiques et de structures sociales : différentes formes d’affiliation identitaires, échanges, guerres, déplacement de peuples ou modes stylistiques. Il existe pourtant des territoires au sein desquels les hommes se déplacent, que l’on peut suivre notamment par la circulation des matériaux : dans l’ouest de la France, à la fin du Mésolithique, les roches sont diffusées sur des échelles de l’ordre de 50 kilomètres, souvent moins. Il s’agit d’espaces usuels bien moins étendus

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que l’aire de répartition de marqueurs stylistiques et certainement plus proches du quotidien des individus. Les territoires mésolithiques, qu’ils soient stylistiques ou économiques, sont fragmentés. Les hommes se déplacent ; les groupes se segmentent au gré de la variation des ressources naturelles ou des événements, ils échangent, ils s’opposent. Comment croire que la néolithisation va se répandre sans anicroches sur cet espace ? Au contraire, chaque espace a dû être négocié. L’essentiel reste à écrire sur l’éventuelle récupération des lignes de force ou des lignes de fracture des mondes mésolithiques par les hommes du Néolithique. C’est probablement le recul des études stylistiques en Europe qui empêche d’avancer sur le sujet ; il conviendra un jour d’analyser ces

Figure 2 : Principales aires de répartition des armatures de la fin du Mésolithique dans l’ouest de la France. 1 : triangles scalènes ; 2 : trapèzes de Téviec ; 3 : trapèzes symétriques ; 4 : trapèzes du Payré et triangles scalènes à retouches inverses rasantes ; 5 : pointes de Sonchamp ; 6 : trapèzes rectangles ; 7 : trapèzes du Martinet ; 8 : flèches de Montclus ; 9 : armatures du Châtelet ; 10 : armatures à éperon. (DAO G. Marchand, CNRS).

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variations infimes des normes et des styles des objets archéologiques, puis d’en cartographier certains, pour saisir ce qu’ils peuvent dissimuler d’informations concernant les échanges, les blocages et les filiations. Les travaux récents sur les domaines technologiques ou économiques permettent en revanche de comprendre ce qui a pu assurer la subsistance des communautés de chasseurs-cueilleurs et donc former une alternative aux économies agro-pastorales.

Les modes de vie au Mésolithique
Les dépôts réguliers de coquilles dans les habitats ou en périphérie immédiate ont donné naissance à des amas de détritus, qui sont souvent considérés comme très représentatifs du Mésolithique de l’Europe atlantique et baltique1. Ces habitats installés en bord de mer ou en fond d’estuaire semblent avoir une forte importance sociale, avec de lourdes structures d’aménagements et des nécropoles (fig. 3). L’hypothèse de la sédentarité ou de la semi-sédentarité des populations est régulièrement évoquée. Cette stabilisation s’appuierait aussi sur un réseau de stations logistiques dévolues à l’exploitation de ressources naturelles proches. Ces économies de « chasseurs-cueilleurs marins » [Yesner 1980] semblent bénéficier d’une certaine opulence grâce à une prédation dite « à large spectre » ; d’ailleurs, les principales enclaves mentionnées plus haut dans cet article se sont développées autour de zones littorales ou estuariennes. Mais il ne faudrait pas trop vite évacuer les populations mésolithiques continentales, dont les habitats sont très nombreux dans toutes les régions, quoique souvent très dégradés par l’érosion et donc négligés par les recherches actuelles. Certes, les exemples ethnographiques tendent à montrer que la sédentarité se marie mal avec des économies de chasse prépondérante aux mammifères terrestres [Binford 2001, p. 222]. Par ailleurs, les forêts denses de la période
1. Les éventuelles économies de pêche du Paléolithique supérieur ont été submergées par la transgression marine de l’Holocène. Autour de la mer Baltique, lorsque le rebond isostatique des terres a permis la préservation des lignes de rivage du Mésolithique ancien, on constate l’importance de la prédation marine [Zvelebil 2008]. Sur les côtes européennes à de plus basses latitudes, la destruction des anciennes côtes nous prive de toute information. De ce fait, il est impossible d’affirmer que les économies de pêche se sont développées seulement à la fin du Mésolithique. En revanche, il semble acquis par les analyses isotopiques de leurs ossements que les hommes ont tourné le dos aux nourritures marines lorsque s’est propagée l’agriculture [Schulting 2005].

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atlantique ne sont pas idéales pour la cueillette, même si la biomasse globale y est très élevée, car les grandes futaies diminuent l’importance de la végétation basse. Pour cette raison, les herbivores qui consomment ces feuilles seraient moins abondants que dans des milieux moins boisés. Cependant, incendies naturels, tempêtes et chutes d’arbres sont autant d’événements naturels susceptibles d’ouvrir de tels milieux, qui ne sont jamais uniformes. S’appuyant sur ces ressources dispersées dans la mosaïque forestière, les hommes et les femmes du Mésolithique étaient présents loin des côtes, avec une assez forte mobilité jalonnée à la fois par des sites de vaste superficie (sites d’agrégation ou camps de base [fig. 4]) et des haltes de chasse (par exemple en abri-sous-roche [fig. 5]). L’un des enjeux des recherches à venir est alors de mieux saisir la nature des économies mésolithiques établies loin des espaces littoraux et leur lien avec ces derniers. Il sera probablement plus difficile de comprendre ce qui a pu déstabiliser toutes ces sociétés.

Figure 3 : Sur l’île de Hoëdic (Morbihan), les fouilles effectuées de 1931 à 1934 par M. et S.-J. Péquart ont permis de mettre au jour une nécropole de la fin du Mésolithique, incorporée à un vaste habitat. Des datations par le radiocarbone montrent un étagement des inhumations de 6100 à 4300 avant notre ère, ce qui ouvre l’hypothèse d’un réduit insulaire occupé par les ultimes chasseurs-pêcheurscollecteurs. Sur ces sites de Bretagne, les périodes de capture des animaux terrestres et marins permettent de poser l’hypothèse d’une occupation permanente ou semi-permanente (cliché Muséum d’histoire naturelle / Association Melvan).

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Figure 4 : L’Essart à Poitiers (Vienne) est un de ces nombreux habitats de bord de rivière connus à la fin du Mésolithique. Il est notamment marqué par sa grande surface, les milliers d’outils de silex qui y furent abandonnés et le grand nombre de foyers empierrés. L’interprétation de tels sites est hélas soumise aux multiples causes d’érosion qui empêchent de bien distinguer leur fonctionnement. S’agit-il de camps de base, de camps d’agrégation périodiques pour les communautés mésolithiques ou bien d’une succession de petites stations de pêche ? (cliché G. Marchand, CNRS).

Figure 5 : Dans l’abri-sous-roche de Pont-Glas, à Plounéour-Ménez (Finistère), quelques individus sont passés épisodiquement au cours de la seconde partie du Mésolithique. Ils ont abandonné des pointes de flèche usagées, quelques outils tranchants et de bien maigres restes de taille. La grande diversité des roches impliquées dans la fabrication de cet outillage témoigne d’une forte mobilité des groupes à l’intérieur du continent, au contraire du littoral, où les communautés semblent bien plus stables (cliché G. Marchand, CNRS).

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LES ÉCHANGES DANS LES ZONES DE CONTACT
Lorsqu’une communauté mésolithique semble être la cause d’un retard de la néolithisation, trois éléments apparaissent comme fondamentaux à contrôler : l’homogénéité des ensembles sédimentaires invoqués, la cohérence des chaînes opératoires (c’est-à-dire l’association des différents éléments entre eux) et la maîtrise des dates par le radiocarbone. Les transferts techniques entre groupes peuvent alors être prudemment supposés. À une large échelle, ces transferts affectent d’abord les armes, comme on peut le constater dans l’ouest de la France. Les flèches de Montclus (fig. 2, n° 8) sont ainsi présentes en proportions largement dominantes dans le Néolithique ancien cardial en France méditerranéenne. Mais elles sont désormais aussi connues de manière plus marginale dans le Mésolithique final de la façade atlantique de la France, en Aquitaine et en Poitou-Charentes, sans antécédent dans les techniques antérieures. Plus au nord encore, ce modèle d’armature s’est développé dans le Mésolithique final en Pays-de-la-Loire, mais cette fois transformé selon les normes techniques propres au Mésolithique (fig. 2, n° 9). Le concept de flèche tranchante aménagée par des retouches rasantes pour en faciliter l’insertion dans le fût de la flèche semble donc subir des métamorphoses en passant d’un groupe à l’autre, dans une dynamique que les recherches actuelles approchent à peine [Marchand 2007]. La situation est encore plus complexe dans le sud du Portugal ; elle est exemplaire de la richesse de cet axe de recherche. Que ce soit dans la vallée de Muge ou dans celle du Sado, les communautés mésolithiques ont laissé des traces d’une économie prédatrice, fondée autant sur les produits fluviomarins que sur l’alimentation terrestre. Cette économie apparemment stable explique peut-être en partie une coexistence avec des communautés d’agriculteurs-éleveurs proches, que l’on chiffre à cinq cents ou six cents années, soit entre 5500 et 4900 avant notre ère, avec toutes les incertitudes liées aux datations par le radiocarbone et à des contextes stratigraphiques imprécis car souvent fouillés anciennement. Ce Néolithique ancien serait arrivé par progression saltatoire le long des côtes méditerranéennes, mais peut-être aussi par l’intérieur des terres. Lors de ce cheminement entre l’est et l’ouest de la péninsule Ibérique, il y a eu un changement notable des caractères techniques de l’industrie lithique, mais aussi de la céramique. Il est également frappant de constater l’adoption concomitante d’un nouveau

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type d’armature, le segment, dans les groupes mésolithiques et néolithiques, alors que le reste de la production reste bien distinct de part et d’autre. Le modèle proposé pour rendre compte de cette transformation importante des techniques à la fin du VIe millénaire dans le sud de l’Espagne et du Portugal fait d’abord intervenir des influx de groupes africains par-delà le détroit de Gibraltar, puis des échanges entre groupes mésolithiques et néolithiques autour des enclaves du Portugal et d’Espagne [Manen et al. 2007]. Plus au nord, dans l’Ertebölle du Danemark ou le Swifterbant des PaysBas, les échanges concernent également la technologie céramique ou les haches polies. La stabilisation semble plus longue qu’en Europe du Sud ; ses effets sont dès lors plus visibles. Cette porosité partielle entre systèmes techniques mésolithiques et néolithiques – dans des directions parfois mal comprises – n’est pas l’apanage des enclaves littorales périphériques. On constate ainsi que les armatures asymétriques danubiennes, si caractéristiques du Néolithique ancien à l’ouest du Rhin, ont des origines évidentes parmi les pointes de Sonchamp mésolithiques du Bassin parisien, avec un changement de module lié à l’usage probable d’arcs plus puissants au Néolithique. Il semblerait que la manière de chasser ou de guerroyer des hommes du Mésolithique ait pu influencer les peuples d’agriculteurs, à moins qu’il ne s’agisse de l’intégration d’autochtones dans les villages d’agriculteurs ? Cette dernière hypothèse, appuyée également par des observations effectuées sur les techniques mises en œuvre pour les outillages osseux [Sidéra 2000], illustrerait la diversité des interactions entre les peuples lors de la néolithisation. La coexistence de groupes de chasseurs-cueilleurs et d’agriculteurs fut aussi l’affaire d’espaces arpentés au quotidien ; c’est même la plus pertinente échelle des changements décrits sous le terme de « néolithisation ». Mais, à mesure que l’on réduit l’échelle d’observation pour se rapprocher des territoires vécus par les individus de la préhistoire, les problèmes deviennent plus complexes, car la probabilité de saisir deux événements de cette période à la fois contemporains et voisins est très faible, voire nulle. Érosion, destructions humaines et fouilles partielles conjuguent leurs effets pour ne nous laisser entrevoir que quelques phases de ces processus si complexes. C’est pourtant cet objectif – toujours très lointain – que les archéologues poursuivent, aidés en cela par l’affinement des méthodes de fouille et de datation.

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UN NOUVEL ESPACE DE RECHERCHE
La compréhension des contacts entre communautés de chasseurscueilleurs et d’agriculteurs est un sujet de recherche difficile à aborder car il se satisfait souvent de fausses évidences, comme la découverte d’une hache polie ou d’un tesson de céramique dans une couche archéologique mésolithique perturbée. Il implique en fait une analyse fine des contextes sédimentaires, mais aussi une définition préalable de ce que l’on peut attendre de l’image archéologique de ces confrontations entre des civilisations très différentes, après huit mille ans de dégradation de la matière. Outre la difficulté à penser de manière objective les rapports entre ces civilisations, la différence des moyens employés pour extraire les informations du sol est tellement flagrante qu’il faut en permanence en corriger les effets. Les peuples mésolithiques ont parfois entravé l’avancée du Néolithique, qu’elle se produise par le déplacement de peuples ou par la diffusion des nouvelles techniques. Leurs économies représentaient donc une alternative viable, pendant un temps, avant d’être systématiquement balayée. Si l’on considère les interactions techniques désormais connues en domaine continental, rien ne permet plus de penser que les contacts ont été limités à des zones périphériques, même si les enclaves littorales furent plus durables et donc plus visibles par l’archéologue. En retardant l’expansion de l’économie néolithique, ces communautés mésolithiques ont entraîné le développement d’échanges. C’est le domaine du « tuer » (chasse ou guerre) qui montre les exemples les plus probants d’interactions, dans des dynamiques extrêmement complexes. Il est frappant de constater que les armatures définies au creux de ces zones de contact furent celles utilisées au cours du millénaire suivant, dans les cultures du Néolithique moyen. Il faudrait néanmoins un effort de documentation particulier pour chercher les traces organiques, plus infimes, qui témoigneraient elles aussi de probables interactions. Les échanges entre groupes voisins sont déjà une manière de connaître les ressources d’un territoire. Ils participent donc du processus d’adaptation de l’économie agricole à de nouveaux écosystèmes. La néolithisation est fondamentalement arythmique, à toutes les échelles ; c’est un mouvement saccadé, nourri par chaque soubresaut et par chaque retard. Même si l’apport technique mésolithique est marginal dans les nouvelles synthèses techniques des peuples agricoles, le rôle passif des communautés mésoli-

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thiques apparaît donc comme fondamental. Avec l’évolution interne propre aux sociétés néolithiques, c’est la seule manière d’expliquer pourquoi il y a tant de cultures matérielles du Néolithique ancien entre Istanbul et Dublin.
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La transition démographique agricole au Néolithique
Jean-Pierre Bocquet-Appel* L’émergence de l’agriculture coïncide dans les séquences archéologiques mondiales avec une augmentation considérable des vestiges, augmentation qui est depuis longtemps interprétée comme l’indication d’une croissance démographique [Banning 1998 ; Kuijt 2000]. Une première grande question soulevée par la « révolution néolithique » est la suivante : comment expliquer cette croissance démographique ? A-t-elle été graduelle ou bien rapide ? A-t-elle été la même dans les centres d’invention de l’agriculture et dans leurs périphéries géographiques d’expansion ? Est-elle due à une baisse de la mortalité, à une hausse de la fécondité, voire aux deux ? Qu’est-ce qui, dans le nouveau système économique agricole, a eu un impact in fine sur la biologie humaine, déterminant un accroissement sensible de la population ? Après la croissance démographique, la seconde grande question concerne la relation entre la pression démographique et l’évolution culturelle. Si l’on retient la seule chronologie courte des 180 à 200 milliers d’années des hommes anatomiquement modernes, ceux-ci ont été chasseurs-collecteurs durant 95 % de cette durée, contre seulement 5 % où ils furent (et sont toujours) producteurs. Autant dire que le passage de sociétés de collecteurs à celles de producteurs constitue la rupture qualitative la plus importante de l’histoire. L’enjeu de cette rupture était le nombre de bouches qu’il était possible de nourrir au kilomètre carré, c’est-à-dire le poids de la population. La question est alors : la pression démographique a-t-elle précédé le changement culturel représenté par le système de production agricole ou lui a-t-elle succédé ? La démographie a-t-elle été la cause ou l’effet de ce changement culturel directionnel dans l’évolution humaine ? Cette question
* École pratique des hautes études, CNRS, Paris

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de la relation entre démographie et changement culturel est discutée d’une façon récurrente en archéologie depuis une quarantaine d’années [voir, notamment : Boserup 1965 ; Binford 1968 ; Service 1968 ; Cowgill 1975 ; Cohen 1977 ; Rosenberg 1990 ; Henry 1991 ; Rosenberg 1998 ; pour un résumé, voir Graber 1997]. Mais la difficulté de rassembler des données archéologiques quasi expérimentales a laissé la question sans réponse consensuelle. Les données archéologiques sont relativement imprécises lorsqu’il s’agit d’exprimer le changement démographique. Les données paléoanthropologiques des nécropoles fournissent une information démographique bien meilleure, malgré des limitations occasionnellement imposées par les pratiques funéraires passées, ainsi que par les processus taphonomiques [Gordon et Buikstra 1981 ; Guy et al. 1997]. Elles sont, le plus souvent, le résultat direct de processus démographiques. C’est à partir des nécropoles que la signature d’un changement démographique majeur peut être observée au cours du passage d’une économie de collecte à une économie agricole au Levant, en Europe et en Afrique du Nord, en Amérique du Nord et en Chine [Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Paz de Miguel Ibáñez 2002 ; Bocquet-Appel et Naji 2006 ; Guerrero et al. 2008 ; Kohler et Glaude 2008 ; Kohler et al. 2008 ; Alpoim Guedes et al.]. Ce changement majeur, auquel on doit imputer la croissance sans précédent de la population, a été tout d’abord appelé « Transition démographique néolithique » [Bocquet-Appel 2002]. Mais le terme de « Transition démographique agricole » (TDA) est préférable, car il n’est pas lié à une période archéologique particulière. En outre, à partir de données archéologiques, un processus en deux étapes a été identifié dans la TDA [Bandy 2005 ; id. 2008], avec une première étape où la densité des vestiges augmente, suivie d’une seconde où elle diminue, processus visible aussi dans les données d’enclos [Bocquet-Appel et Dubouloz 2004]. Ce taux d’accroissement des vestiges archéologiques, qui va diminuant quand leur densité s’accroît, pourrait être interprété comme la signature d’un processus démographique dans lequel des freins se manifestent quand l’accroissement de la population tend asymptotiquement vers la capacité porteuse de son système de production, typique d’un processus malthusien. Cet article fait une synthèse de travaux récents sur la TDA. La première partie rappelle le dispositif archéométrique qui a permis d’obtenir la signature de la TDA dans les nécropoles, ainsi que sa signification démographique.

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Elle présente ensuite un patron global modélisé de la TDA, intégrant natalité et mortalité. À partir de l’exemple archéologiquement bien documenté du Levant, cette partie montre la différence d’intensité de la TDA, au centre d’invention du système agricole et à l’une de ses périphéries d’expansion, à l’échelle continentale. Derrière l’accroissement de la population survenu lors de la révolution néolithique se trouvent des causes bioculturelles. La seconde partie présente la cause probable principale de l’explosion démographique : une variation de la balance énergétique maternelle liée au nouveau mode de vie agricole. Enfin, la dernière partie éclaire la relation causale entre pression démographique et changement culturel, grâce à une relecture de la signature de la TDA durant la transition économique entre les deux systèmes. Ce faisant, les deux grands modèles démographiques de populations humaines, celui de Malthus [1798] et celui de Boserup [1965], sont soumis à l’épreuve de l’archéologie, c’est-à-dire à l’épreuve de la (très) longue durée. Quel est de ces deux modèles celui qui colle le mieux aux données ?

LA SIGNATURE DE LA TDA DANS LES NÉCROPOLES
Pas plus qu’un filigrane, la signature de la TDA dans les nécropoles n’est pas directement visible par l’archéologue. Pour la mettre en évidence, il faut utiliser un dispositif archéométrique, ce qui peut sembler rébarbatif, mais est absolument indispensable si l’on veut pouvoir saisir, au-delà des données d’une nécropole locale, sa participation à un phénomène général. Le dispositif archéométrique comporte trois étapes, qui seront rappelées ici et qui sont discutées ailleurs [Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Naji 2006] : 1) l’utilisation d’un indicateur démographique non conventionnel à grande échelle ; 2) l’utilisation d’un cadre chronologique spécifique à la TDA centré sur son timing ; 3) l’utilisation d’une technique statistique reliant l’indicateur démographique au timing de la TDA. L’indicateur paléodémographique. Cet indicateur est la fréquence dans une nécropole des squelettes d’immatures âgés de 5 à 19,9 ans, relativement à ceux âgés de 5 ans et plus, soit : d5-19/d5+ = 15p5, qui se lit, pour respecter la notation démographique : la proportion des individus âgés de 5 ans

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à 5 ans + 15 années, c’est-à-dire jusqu’à leur vingtième anniversaire. Contrairement à ce que suggère l’intuition, cet indicateur exprime principalement les paramètres d’entrée dans une population vivante (taux de natalité, d’accroissement et de fécondité), lesquels gouvernent la forme de la pyramide des âges et non pas la mortalité [Sattenspiel et Harpending 1983 ; Johansson et Horowitz 1986]. Quand la valeur de 15p5 est faible, la pyramide des âges tend vers la forme en tour des populations âgées à faible natalité ; quand la valeur de 15p5 est élevée, la forme de la pyramide des âges tend vers l’angle obtus des populations jeunes, à forte natalité. L’indicateur démographique non conventionnel prend une valeur qui est proportionnelle au nombre des jeunes de la pyramide des âges de la population vivante (moyenne) correspondante. La chronologie relative. Comme la transition de collecteurs à agriculteurs s’est produite à différents moments et en différents lieux, la distribution spatio-temporelle de l’indicateur 15p5 des nécropoles obscurcit l’unicité du phénomène représentant la TDA. Bien que la chronologie absolue (historique) soit essentielle pour chacune des régions du monde, elle masque des régularités statistiques temporellement distantes, qui demandent néanmoins à pouvoir être comparées si l’on veut pouvoir détecter un processus populationnel global. La signature de la TDA ne peut pas, en général, être obtenue à partir de la seule nécropole d’un site, du fait de sa durée d’utilisation trop courte relativement à la durée de la TDA ou de raisons de précision chronologique des subdivisions des échantillons de squelettes qu’il faudrait constituer. On doit utiliser plusieurs nécropoles, en général même quelques dizaines. Celles-ci représentent, via l’indicateur 15p5, différentes images spatio-temporellement dispersées de la TDA. Si l’on veut pouvoir reconstituer une séquence moyenne de la TDA, ces différentes images doivent être rassemblées et ordonnées. Elles sont ordonnées, non pas en chronologie absolue, mais relativement au film de la TDA, c’est-à-dire en chronologie relative. Les valeurs de l’indicateur paléodémographique 15p5 ne sont pas positionnées sur l’axe de la chronologie (historique) absolue, mais sur un axe temporel représentant l’âge moyen de la nécropole en unité d’écart à l’introduction du système agricole, écart appelé dt. En éliminant, pour des raisons méthodologiques, la chronologie absolue remplacée par la chronologie relative dt, on peut alors suivre le déroulement du processus démographique unique de la TDA, vu à travers l’ordonnancement des morceaux dispersés de son signal dans les nécropoles de différentes régions

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à différents moments [pour plus de détails et une discussion approfondie, voir : Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Naji 2006]. La procédure d’ajustement Loess. Finalement, la mise en évidence de la signature de la TDA passe par la construction d’une courbe. Cette courbe représente la variation de l’indicateur paléodémographique 15p5, exprimant le changement de la forme de la pyramide des âges, avec la chronologie relative dt, exprimant le tempo de la TDA. Pour extraire du brouillard du nuage des données la signature de la TDA, une procédure particulière d’ajustement du nuage de points est utilisée, appelée Loess [Simonoff 1996]. La courbe produite par la procédure Loess s’apparente à une moyenne mobile. C’est la forme particulière de cette courbe qui permet d’identifier la signature de la TDA. La procédure d’ajustement Loess est disponible dans de nombreux logiciels statistiques de routine (Sas, Systat).

LE PATRON GLOBAL DE LA TDA
La figure 1 représente la signature de la TDA, obtenue à partir de cent trente-trois nécropoles de plus de cinquante squelettes (5 ans +) provenant de l’hémisphère nord (Amérique, Eurasie et Afrique du Nord), à l’exclusion des sites levantins, qui ont été collectés ultérieurement. Étant donné le nombre relativement élevé des nécropoles de cet échantillon, ainsi que leur distribution géographique transcontinentale, la courbe représentée en figure 1 peut être considérée comme la signature typique de la TDA. Cette signature s’exprime par une augmentation relativement abrupte de la proportion des individus immatures 15p5, à partir de l’introduction du système agricole (à dt = 0). On peut caractériser l’intensité de la TDA par deux paramètres : a) son tempo, c’est-à-dire le temps pris par l’indicateur 15p5, en unité de temps dt, pour passer du point bas au point haut du changement démographique durant la transition – le point haut étant déterminé par la valeur rencontrée sur le premier plateau de la courbe (fig. 1, trait a) ; b) l’amplitude du changement démographique (fig. 1, trait b), qui est la différence entre les valeurs 15p5 en haut de la pente et en bas, soit 0,28-0,22 (fig. 1, trait b), auxquelles correspondent les taux de natalité, estimés respectivement à 53 ± (3) et

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43,5 ± (3) pour mille. Sur la figure 1, on voit que 15p5 atteint un plateau vers dt = 1 000 ans, durée qui représente son tempo. Ce changement exprime une ouverture progressive de la pyramide des âges de la population vivante et l’augmentation correspondante des valeurs des paramètres d’entrée (taux de natalité, d’accroissement, de fécondité). L’aspect troublant dans le signal de la TDA est l’impact invisible de la mortalité. Cet impact est masqué pour la surdétermination, bien connue, de l’effet du taux de natalité sur la mortalité dans la forme des distributions de décédés [Sattenspiel et Harpending 1983 ; Johansson et Horowitz 1986 ; McCaa 2001], qu’enregistre aussi l’indicateur 15p5. Pour réintégrer la mortalité, on doit faire appel à des données indirectes et aux théories. À moins d’assumer un accroissement démographique exponentiel sur une durée relativement longue de quelques centaines d’années, produisant éventuellement un nombre cosmique d’individus, il faut faire l’hypothèse que l’augmentation du taux de natalité a rapidement suivi l’augmentation du taux de mortalité – deux ou trois générations ? –, produisant le taux d’accroissement histo-

Figure 1 : Variation de l’indicateur paléodémographique 15p5 (en ordonnée) avec la chronologie relative dt (en abscisse) à l’introduction du système agricole, représentée par la procédure d’ajustement Loess (ligne continue) (cent trente-trois nécropoles de plus de cinquante squelettes [d5 +] de l’hémisphère nord : Amérique, Afrique du Nord et Europe, à l’exclusion du Levant). La ligne horizontale hachurée (15p5 = 0.173) représente l’espérance de 15p5 pour un taux d’accroissement zéro, donné par les estimateurs : régression inverse de r = f (15P5). Ce profil représente la signature typique de la Transition démographique agricole.

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rique typique des populations agricoles (un à deux pour mille l’an). Avec ce taux d’accroissement, la population double en trois cent cinquante ans. Le déclin de la santé durant la transition à l’agriculture, détecté en Amérique du Nord [Cohen et Armelagos 1984 ; Bocquet-Appel et al. 2008, fig. 4], est une indication en faveur de cette hypothèse d’augmentation concomitante des deux taux. Un retour rapide de la mortalité trouve aussi un support dans le modèle démographique malthusien [pour des références, voir BocquetAppel 2008] dont la signature, comme indiqué précédemment, est détectable dans les sites archéologiques [Bandy 2005 ; id. 2008]. Il faut enfin indiquer que, comparativement au scénario de la transition démographique contemporaine, qui s’est traduite en premier lieu par une chute de la mortalité, suivie d’une chute de la fécondité, le scénario de la TDA est une image en miroir de la précédente, avec tout d’abord une augmentation de la natalité, suivie d’une augmentation de la mortalité. Ce patron global de la TDA est représenté en figure 2.

Figure 2 : Modèle de la Transition démographique agricole. Dans ce modèle, une transition de la fécondité vers des valeurs hautes (en noir), tirée par la sédentarisation, apparaît dès l’introduction du nouveau système économique agricole, à dt = 0. Mais, rapidement, une transition de la mortalité suit aussi vers des valeurs hautes (en gris), tirée par l’augmentation de la densité de la population villageoise, la contamination (eau potable, latrines), ainsi qu’à un changement du patron d’allaitement, qui devient plus court, associés à des zoonoses.

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LA TDA : D’UN CENTRE D’INVENTION DU SYSTÈME AGRICOLE VERS SES PÉRIPHÉRIES
La TDA s’est-elle produite partout avec la même intensité, en particulier dans les centres d’invention de l’agriculture comparativement aux périphéries ? On peut comparer sa signature dans la zone d’invention levantine avec celle de sa zone d’expansion ouest-européenne et nord-africaine. Dans la courbe levantine (fig. 3), en allant du Mésolithique vers le Néolithique, elle montre tout d’abord une valeur élevée de l’indicateur démographique 15p5 durant une période qui correspond, en chronologie absolue, au système chasseur-collecteur natoufien (avec 15p5 = 0,30 vers dt = 2 600 ans). Puis la courbe décroît continûment jusqu’à traverser la valeur plancher d’une population démographiquement stationnaire (ligne hachurée horizontale) si l’on interprète cette courbe en termes de taux d’accroissement. Ensuite,

Figure 3 : Variation de l’indicateur paléodémographique 15p5 (en ordonnée) avec la chronologie relative dt (en abscisse) à l’introduction du système agricole, représentée par la procédure d’ajustement Loess (ligne continue) (seize nécropoles levantines). La ligne horizontale hachurée (15p5 = 0.173) représente l’espérance de 15p5 pour un taux d’accroissement zéro, donné par les estimateurs : régression inverse de r = f (15p5). [Source : Guerrero et al. 2008.]

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la courbe rebondit et monte continûment. Elle traverse à nouveau la valeur stationnaire à dt = 0, laquelle correspond au commencement de l’horizon culturel PPNA en chronologie absolue. À dt = 2 600 ans – limite des données disponibles –, le plateau attendu de 15p5 n’est toujours pas atteint. Mais, étant donné le niveau déjà atteint, on peut penser que le plateau ne doit pas être loin, autour de dt = 3 000 ans. La TDA au Levant correspond à une augmentation relativement lente mais continue du taux de natalité et, au-delà, de la fécondité. Au cours de ces deux mille six cents ans, le nombre moyen d’enfants estimé par femme ayant terminé leur vie féconde (appelé « descendance finale » en démographie) [Bocquet-Appel et Naji 2006, fig. 6, p. 356] s’élève de 4,5 à 10 enfants, soit un accroissement de 2,1 enfants supplémentaires par millénaire. La courbe européenne et nord-africaine (fig. 4), comparée à la levantine, est relativement plate durant le Mésolithique. Elle traverse elle aussi une sorte de dépression pré-néolithique, comme durant le Natoufien final, puis la courbe s’élève très rapidement avec l’introduction du système agricole (dt = 0, 15p5 = 0,17) et atteint un maximum vers dt = 400, avec 15p5 = 0,27. Durant ces quatre cents ans, le nombre moyen d’enfants estimé,

Figure 4 : Variation de l’indicateur paléodémographique 15p5 (en ordonnée) avec la chronologie relative dt (en abscisse) à l’introduction du système agricole, représentée par la procédure d’ajustement Loess (ligne continue) (trente-six nécropoles de plus de cinquante squelettes [d5 +]). La ligne horizontale hachurée (15p5 = 0.173) représente l’espérance de 15p5 pour un taux d’accroissement zéro, donné par les estimateurs : régression inverse de r = f (15p5). [Source Bocquet-Appel 2002.]

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par femme, passe de 5 à 7. Ensuite, la courbe présente un aspect erratique peut-être dû à un manque de données dans la zone dt = 1 000-2 000. Il y a trois différences notables entre la signature au centre levantin et à sa périphérie d’expansion : 1) un niveau général de la fécondité de l’ordre de 30 % plus élevé au Mésolithique et au Néolithique au centre ; 2) avec une amplitude de la TDA sensiblement plus importante (15p5 = 0,17-0,400) vs sa périphérie ouest (15p5 = 18-0,28) ; 3) en ce même centre, un tempo de sept à huit fois plus long (dt = 3 000 ans ? vs 400 ans). Dans la zone périphérique d’expansion, le tempo court de la TDA évoque son apparition par invasion-colonisation, c’est-à-dire par diffusion, plutôt que par le développement d’une maturation indigène comme au Levant, laquelle a demandé beaucoup plus de temps.

LES CAUSES DE L’EXPLOSION DE LA FÉCONDITÉ
DURANT LA TDA

En fait, ce qui est dénommé ici la TDA est l’impact sur la fécondité naturelle d’un changement relativement abrupt de la balance énergétique maternelle, effet qui se manifeste principalement durant les passages d’une économie de collecteurs nomades à une économie d’agriculteurs, quelle que soit la période, préhistorique ou historique. Il faut rappeler que, pour une durée fixe de la reproduction maternelle d’environ trentecinq ans, le niveau de la fécondité d’une population peut être exprimé par la durée de l’intervalle entre les naissances. Durant la vie féconde d’une mère, quand la durée de l’intervalle entre les naissances s’élève, le nombre de naissances diminue. La durée de l’intervalle entre les naissances est inversement proportionnelle à la fécondité. La durée de l’intervalle entre les naissances est fonction de la balance énergétique. Durant l’aménorrhée post-partum, la balance énergétique est déterminée par la dépense (la production de lait maternel et l’activité physique) et le gain énergétique (l’alimentation de la mère). Un gain continu durant quelques semaines de la balance énergétique est le signal qui détermine le retour du cycle reproductif, et donc le niveau de la fécondité [Valeggia et Ellison 2004]. Dans le contexte du passage d’une économie de collecteurs nomades à une économie d’agriculteurs, on voit :

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1) une augmentation du gain énergétique, avec le remplacement graduel d’une alimentation calorique pauvre (principalement venaison) par une alimentation calorique riche (blé, lentilles, pois, maïs) ; 2) une diminution de la dépense énergétique, en particulier de l’activité physique qu’impliquaient la mobilité des chasseurs-collecteurs et le stress maternel du transport des enfants [Bleek 1928 ; Lee 1972 ; id. 1979 ; Blurton Jones 1986 ; id. 1987 ; id. 1989 ; id. 1994]. Il faut s’attendre à une diminution de la durée de l’aménorrhée postpartum ; inversement, à son augmentation quand diminue la prise calorique et qu’augmente la dépense énergétique. Ce modèle de fécondité, déterminé par la balance énergétique relative, est représenté en figure 5. L’impact de la balance énergétique relative a été la cause de la TDA non seulement dans les zones de transitions originelles entre collecteurs et producteurs des périodes (pré)-historiques anciennes, mais aussi, d’une manière répétitive, tout au long de l’histoire jusqu’à nos jours, lors des absorptions de populations aux frontières d’expansion de ce qui forme actuellement l’économie monde. Un autre effet d’une variation de la balance énergétique maternelle sur la fécondité est celui qui s’est produit margina-

Figure 5 : Modèle de fécondité énergétique, exprimé par le nombre moyen d’enfants nés d’une femme au cours de sa vie féconde (aussi appelé « descendance finale » en démographie). Sur une durée féconde de trente-cinq ans, le nombre moyen d’enfants est inversement proportionnel à la durée de l’intervalle entre les naissances. La diagonale représente le nombre moyen d’enfants déterminé par : i) la durée nécessaire à un retour positif du bilan énergétique après l’accouchement (axe horizontal), produite par la consommation d’aliments allant de caloriquement pauvres (à gauche) à riches (à droite) ; ii) la dépense énergétique (axe vertical) représentée par l’effort physique, impliquant principalement la mobilité, allant de nomade à sédentaire.

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lement au cours d’épisodes de sédentarisation de populations demeurées collectrices de ressources aquatiques durant l’Holocène, tels que l’Ertebölle au sud de la Scandinavie [Rowley-Conwy 1984 ; id. 1998], sur la côte américaine nord-ouest [Ames et Maschner 1999] et le Calusa du sud de la Floride [Widner 1988]. Avec les ressources aquatiques, il n’y a pas de changement qualitatif de gain énergétique, comparativement à ce qui se passe chez les chasseurs-collecteurs. Mais, en devenant des mères sédentaires (ou semi-sédentaires), c’est-à-dire en diminuant leur dépense énergétique relative, ces mères ont agi sur leur balance énergétique, ce qui a influé sur leur fécondité, dans le sens d’une augmentation. Telle a été, selon moi, la cause de la croissance démographique des collecteurs sédentaires des amas de coquilles, relativement aux collecteurs nomades, croissance détectable dans les densités élevées des vestiges archéologiques correspondants, qui sont souvent de grandes nécropoles en même temps que des amas coquilliers.

LES CAUSES DE L’AUGMENTATION DE LA MORTALITÉ
Avec le mode de vie sédentaire villageois s’élèvent la densité de la population locale ainsi que les taux de mortalité hérités des chasseurscollecteurs, particulièrement pour les enfants de moins de 5 ans. Les causes de l’augmentation de la mortalité de la petite enfance sont à rechercher dans l’approvisionnement en eau potable, l’absence de latrines et la contamination par les fèces, ainsi que dans la diminution de l’allaitement maternel et l’abaissement de l’âge au sevrage, concomitants à l’augmentation de la fécondité. La sensibilité des humains à de nouvelles maladies infectieuses est le résultat de facteurs complexes tels que des modifications des contacts avec les animaux, des adaptations de pathogènes, le statut nutritionnel et la densité de la population hôte. La proportion élevée d’enfants dans les sépultures néolithiques peut être due à l’émergence de zoonoses virulentes nouvellement acquises. Cependant, il est intéressant de constater que la variation de la proportion des squelettes âgés de 0-4 ans dans les nécropoles en chronologie relative dt mime la proportion des 5-19 ans, malgré l’impact taphonomique [Bocquet-Appel 2008, fig. 8]. Le rôle des maladies infectieuses dans l’homéostasie de la croissance d’une population agricole est encore hypothétique. Par inférence épidémiologique à partir des aires

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préindustrielles ou médicalement sous-développées, on devrait inclure parmi les principaux germes candidats associés à la domestication animale la rougeole, la variole, les Rotavirus et les Coronavirus responsables des diarrhées (l’un des principaux tueurs des enfants de moins de 5 ans). Des recherches en anthropologie moléculaire devraient fournir des informations sur ce champ prometteur [Mira et al. 2006]. Durant la TDA, la population pourrait avoir perdu quelques années d’espérance de vie. Finalement, la mortalité cesse de s’élever quand la densité régionale et la concentration de la population se stabilisent.

LA TDA, LA PRESSION DÉMOGRAPHIQUE
ET LE CHANGEMENT CULTUREL

Avant de répondre à la seconde grande question posée dans l’introduction, à savoir si la population a été la cause ou bien l’effet du basculement culturel de collecteurs à producteurs, un retour à la signification de la variable dt est nécessaire. De prime abord, elle représente la chronologie relative. En fait, la variable dt a une autre signification, plus fondamentale, que celle d’une simple chronologie. Quand le nouveau système de production néolithique est introduit dans la population, la valeur de dt vaut zéro. On voit donc que dt est une unité de temps relativement au changement économique. Au-delà, donc, de la compréhension de dt en termes de chronologie relative, dt mesure plus véritablement le tempo du changement économique. Un graphe tel que celui de la figure 1 représente en fait le changement démographique (la variation de 15p5) et le changement économique (relativement à la position dt = 0) dans un cadre chronologique commun. C’est la position relative des deux changements, l’un par rapport à l’autre, qui permet de fournir une réponse empirique à la question récurrente des causes du changement culturel dans le contexte du passage à l’agriculture. Puisque dt = 0 indique l’introduction du changement économique alors, selon que la signature du changement démographique précède (dt < 0) l’introduction du changement économique représenté sur l’axe horizontal ou lui succède (dt > 0), on peut dire que la croissance de la population est la cause ou bien l’effet de ce changement. En observant la figure 1, on constate que la

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réaction démographique ne précède pas le changement économique ni ne lui succède, mais coïncide strictement avec lui. Cela incite à conclure que la population a été à la fois, simultanément, la cause et l’effet de ce changement culturel. La cause, car en exerçant une pression sur la capacité porteuse du système de production des chasseurs-collecteurs, la population a aussi accru les probabilités d’un changement de système ; et la conséquence, car, dès l’introduction du nouveau système économique, la croissance de la population a tendu vers la nouvelle capacité porteuse du système agricole, comme l’atteste l’explosion de la fécondité. Cela est en conformité avec les prédictions du modèle démographique Malthus-Boserup [Wood 1998], associant les déterminants de chacun des deux modèles démographiques – avec Malthus l’introduction d’innovations afin de transgresser la capacité porteuse d’un système limitant la densité de la population, et avec Boserup l’augmentation des probabilités d’introduction d’innovations lorsque la densité de la population s’accroît.

CONCLUSION
La TDA apparaît maintenant comme étant un processus global caractéristique de la plupart, sinon même de toutes les premières séquences agricoles, archéologiquement ou historiquement connues. La croissance sans précédent de la population qu’elle a produite est due à une augmentation de la fécondité féminine individuelle, elle-même causée par un gain rapide de la balance énergétique maternelle relativement aux chasseurs-collecteurs mobiles. Ce gain a été engendré par le nouveau mode de vie du système agricole, à la fois sédentaire et, nutritionnellement, à haute densité calorique. Si l’on sent bien que, parmi les grandes causes des basculements civilisationnels, la démographie a certainement joué un rôle, les résultats des séries chronologiques historiques sont ambigus. Avec des données archéologiques couvrant plusieurs millénaires, concentrées sur le basculement culturel le plus important de l’histoire, on constate que la réponse démographique de la population n’a pas plus précédé le changement économique, c’est-à-dire culturel, qu’elle ne lui a succédé, mais qu’elle en a été concomitante.

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Les relations entre génétique, linguistique et archéologie : héritages du Néolithique ?
Alicia Sanchez-Mazas* Si le Néolithique est perçu, par la plupart des préhistoriens, comme l’une des plus grandes révolutions culturelles de l’histoire de l’humanité, on peut se demander ce que l’étude de l’évolution biologique – et, plus particulièrement, génétique – des populations humaines peut apporter comme éclairages à la connaissance de cette période cruciale. Pour comprendre l’intérêt d’une approche génétique dans ce contexte, il suffit de se rappeler que les variations d’effectifs des populations peuvent avoir un impact considérable sur leur constitution génétique: les expansions démographiques sont source de grande variabilité moléculaire, au contraire des « goulets d’étranglement » qui appauvrissent les répertoires génétiques existants. L’analyse de la diversité génétique des humains d’aujourd’hui permet donc, en principe, d’évaluer l’ampleur des expansions ou des contractions de populations ayant eu lieu par le passé et, en l’occurrence, des croissances démographiques caractérisant la période néolithique. Elle peut aussi conduire à retracer dans l’espace (et parfois dans le temps) des épisodes d’expansion géographique correspondant à des événements culturels précis, comme la diffusion de l’agriculture ou celle de grandes familles de langues. Nous en donnerons quelques preuves pour trois régions continentales distinctes : l’Europe, l’Afrique sub-saharienne et l’Asie orientale.

* Laboratoire d'anthropologie, génétique et peuplements (AGP), Université de Genève, Suisse

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Démographie, migrations, langues

L’EUROPE
L’un des exemples les plus connus d’étude interdisciplinaire comparant les résultats de la génétique et ceux de l’archéologie est celle portant sur le peuplement néolithique de l’Europe. À l’occasion d’un travail resté célèbre, le généticien des populations L. L. Cavalli-Sforza et l’archéologue A. J. Ammerman avaient démontré une corrélation frappante entre les variations de fréquences de gènes à travers l’Europe et les dates d’occupation de ce continent par les premiers agriculteurs venus d’Anatolie [Ammerman et Cavalli-Sforza 1984], ce qui a été interprété, par eux et par d’autres [Sokal et al. 1991], comme le résultat d’une diffusion démique (migrations des agriculteurs) – de quoi conclure que les Européens actuels sont les descendants directs des paysans du Néolithique, et qu’il ne leur reste qu’un maigre héritage biologique de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs les plus lointains. Cette hypothèse a été étayée par des travaux génétiques plus récents [Chikhi et al. 1998 ; id. 2002 ; Dupanloup et al. 2004], utilisant non plus des systèmes génétiques « classiques » (groupes sanguins et protéines), mais des gènes analysés directement au niveau de l’ADN (ADN mitochondrial, microsatellites, etc.). Ces études ont également appliqué de nouvelles méthodes d’analyse consistant à simuler sur ordinateur l’évolution génétique des populations selon divers scénarios de peuplement et à évaluer leur plus ou moins grande vraisemblance. Les résultats, bien que discutés (voir plus loin), ont été concluants. Nos propres travaux génétiques ont également révélé un autre fait significatif: il existe une discontinuité génétique, pour les gènes HLA (système gouvernant les rejets de greffes tissulaires, et très informatif pour la génétique des populations), entre les Balkans et l’Italie d’une part, et la France et la péninsule Ibérique d’autre part [Buhler et Sanchez-Mazas 2006 ; Buhler et al. 2006]. Ce changement abrupt de fréquences géniques au milieu de l’Europe suggère un mode de peuplement particulier, au cours duquel les Alpes ont pu constituer une barrière géographique suffisamment importante pour limiter les migrations humaines et aboutir à une différenciation génétique marquée des populations de part et d’autre de cette chaîne montagneuse. Fait intéressant, l’archéologie émet l’hypothèse que la progression des premiers agriculteurs européens s’est faite selon un processus arythmique, entrecoupé de longues pauses au cours desquelles se sont opérés des remodelages culturels [voir Guilaine dans ce

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volume], ce qui pourrait éventuellement avoir un lien avec la discontinuité génétique observée. Il pourrait d’ailleurs être utile, pour savoir si la structure génétique des populations européennes s’explique par les migrations néolithiques, de tester la vraisemblance des différentes voies de migration – continentale, de l’Anatolie vers la Bulgarie, ou maritime, vers la Grèce et la Crète – empruntées par les premières populations néolithiques, puisque, selon Catherine Perlès [dans ce volume], cette question n’est pas encore tranchée du point de vue de l’archéologie. La comparaison des résultats génétiques fondés sur les analyses de fréquences géniques avec les données de l’archéologie préhistorique ou les simulations informatiques de processus évolutifs laisse donc penser que le Néolithique a pu jouer un rôle clé dans le façonnement du paysage génétique européen actuel et représenter un phénomène démographique majeur. Néanmoins, des résultats récents issus des analyses des polymorphismes de l’ADN ont quelque peu brouillé les pistes. Au cours des vingt dernières années, des reconstructions de phylogénies moléculaires, véritables arbres généalogiques de séquences d’ADN observées chez différents individus pour une partie de leur génome (comme l’ADN mitochondrial et le chromosome Y), ont peu à peu pris le dessus sur les analyses classiques de distances génétiques entre populations. L’étude des populations s’est ainsi vue détrôner par celle des lignages moléculaires au cours du temps, et certains résultats se sont révélés contradictoires par rapport aux précédents. Pour reprendre l’exemple de l’Europe, le généticien Richards et ses collaborateurs ont montré que l’âge de tous les lignages d’ADN mitochondrial observés dans ce continent était très supérieur à dix mille ans, ce qui leur a fait dire que les ancêtres des Européens actuels étaient essentiellement des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique [Richards et al. 2000] ; le contraire de ce qu’avait prétendu Cavalli-Sforza ! Selon cette thèse, le Néolithique n’aurait eu qu’un faible impact au niveau génétique et aurait donc été propagé par diffusion culturelle (de proche en proche sans déplacements de populations) plutôt que démique. Seul un lignage moléculaire, dont la fréquence atteint aujourd’hui 20 % en Europe (le lignage J), montre un âge inférieur à dix mille ans, ce qui, d’après les auteurs de ces études, indiquerait une contribution néolithique de 20 % seulement au pool génétique européen. Mais ce dernier raisonnement ne tient pas [Barbujani et Chikhi 2006]. Il reflète en fait une confusion courante dans l’interprétation des recons-

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tructions phylogénétiques fondées sur les analyses des données de l’ADN : celle consistant à faire correspondre des âges moléculaires avec des âges de populations, alors qu’ils n’ont aucune raison de coïncider. Dans le cas de l’Europe, les agriculteurs nous ont sans doute transmis le lignage J, apparu lors de leur expansion ; mais ils nous ont aussi transmis d’autres lignages beaucoup plus anciens, qui étaient déjà présents dans leur patrimoine génétique ! De « vieux gènes » existent toujours dans des populations nouvellement fondées ou récemment arrivées dans un territoire donné. Il faut donc éviter d’interpréter trop rapidement les phylogénies moléculaires.

L’AFRIQUE SUB-SAHARIENNE
Le cas de l’Afrique sub-saharienne est un autre exemple (et, en réalité, peut-être le plus significatif) montrant à quel point on peut se trouver confronté à d’apparentes contradictions entre diverses sources d’information génétique. Tout d’abord, rappelons que l’histoire du peuplement de ce continent a fait l’objet de plusieurs études comparatives entre les différenciations génétiques et les différenciations linguistiques des populations [Excoffier et al. 1987 ; id. 1991 ; Poloni et al. 1997 ; Sanchez-Mazas et Poloni 2008], et que les résultats obtenus pour plusieurs systèmes génétiques indépendants convergent: pour les groupes sanguins Rhésus, le système GM des immunoglobulines, et certains marqueurs du chromosome Y, la structure génétique des populations africaines s’est révélée correspondre de très près à leur structure linguistique. Autrement dit, les populations parlant des langues apparentées au sein de chacun des quatre grands phylums linguistiques africains – afro-asiatique, niger-congo, nilo-saharien et khoisan – sont très semblables sur le plan génétique, y compris lorsque de grandes distances géographiques les séparent. En revanche, des populations géographiquement proches mais parlant des langues de phylums distincts sont souvent génétiquement très différenciées. Gènes et langues partagent donc une histoire commune dans ce continent. On peut en conclure que les différenciations génétiques des populations africaines, telles que les révèle l’analyse des fréquences des gènes, sont, au moins en grande partie, l’aboutissement d’une histoire relativement

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récente par rapport à l’émergence de notre espèce. En effet, les datations avancées par les linguistes pour les diffusions géographiques des principales familles de langues ne dépassent généralement pas quinze à vingt mille ans [Ruhlen 1987], alors que l’espèce humaine est âgée de cent à deux cent mille ans, d’après les résultats de la paléontologie [McDougall et al. 2005]. De plus, ces diffusions sont souvent rattachées à des migrations néolithiques, même si de telles associations ne sont pas toujours faciles à établir [Diamond et Bellwood 2003 ; Bellwood 2005]. L’exemple le plus connu est celui des locuteurs bantous, dont l’expansion vers le sud à partir d’une région proche du golfe de Guinée remonterait à moins de cinq mille ans et aurait propagé l’agriculture et la sidérurgie, comme en témoignent les fortes corrélations observées entre la linguistique et l’archéologie [Holden 2002]. Du point de vue génétique, les Bantous sont très semblables aux populations ouest-africaines, ce qui s’explique très bien si l’on tient compte de l’origine récente du phylum niger-congo (estimée à environ huit mille ans avant le présent), auquel leurs langues sont affiliées ; ils se distinguent en revanche des populations khoisanes qu’ils côtoient en Afrique méridionale et qui ont, pour la plupart (plus particulièrement les San), conservé un mode de vie de chasseurs-cueilleurs malgré l’arrivée des Bantous. Autre fait intéressant: si, au niveau africain, la diversité génétique exprimée par le chromosome Y, transmis seulement par les hommes, est très corrélée à la diversité linguistique des populations (comme pour les autres gènes que nous avons mentionnés), ce n’est pas le cas pour l’ADN mitochondrial, transmis seulement par les femmes [Wood et al. 2005]. Ce résultat a priori contradictoire peut se justifier si l’on admet que des hommes bantous ont épousé des femmes non bantoues (soit khoisanes) lors de leurs migrations vers le sud du continent, et que les enfants de ces unions ont adopté la langue paternelle dans un système patrilocal [Poloni et al. 1997]. L’étude des polymorphismes de l’ADN peut donc apporter des informations compatibles avec les scénarios de peuplement proposés sur la base des gènes « classiques », pour autant que les approches utilisées pour les analyser soient similaires. Mais l’étude génétique de l’Afrique nous amène aussi à une autre question cruciale: si les peuplements récents (de la période néolithique et/ou d’époques plus tardives) ont eu un impact si important sur la constitution génétique des populations, la génétique peut-elle se prononcer sur les peuplements paléolithiques beaucoup plus anciens de ce continent, que la découverte de fossiles d’Homo sapiens a largement documentés ? Comme pour

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Démographie, migrations, langues

l’Europe, des études phylogénétiques ont établi des âges pour les principaux embranchements des molécules d’ADN mitochondrial et du chromosome Y observés en Afrique. Or, certains lignages, observés essentiellement chez des Pygmées ou des Khoisans, se sont révélés très anciens du fait de leur grande divergence moléculaire [Ingman et al. 2000 ; Underhill et al. 2000]. Mais cela ne veut pas dire que l’espèce humaine descende directement des Pygmées ou des Khoisans d’Afrique méridionale ! En réalité, ces populations ont la particularité de ne pas avoir connu d’expansion démographique par le passé, ce qui a conduit à réduire leur diversité et à particulariser leurs profils génétiques [Excoffier et Schneider 1999] ; au contraire, la plupart des autres populations auraient subi des événements de croissance démographique conduisant à une multiplication de leurs variants génétiques à diverses périodes de la préhistoire, au détriment de gènes hérités directement du Paléolithique. Ainsi, la variabilité génétique remarquable que l’on observe dans certaines populations africaines peut être le résultat non seulement d’une histoire ancienne (car la diversité génétique peut s’accumuler avec le temps), mais aussi d’une ou de plusieurs expansions démographiques significatives, plus ou moins récentes. Un cas extrême, bien sûr, est celui des populations d’Afrique de l’Est (notamment d’Éthiopie), dans lesquelles la diversité génétique est supérieure à n’importe quelle population de la planète ; cela suppose au moins un boom démographique vieux de plus de cent mille ans [Excoffier et Schneider 1999], en rapport peut-être avec l’émergence de notre espèce. Mais, pour d’autres populations, comme les ancêtres des Bantous, l’événement le plus important du point de vue démographique aurait été le passage à une nouvelle économie de production accompagnant la conquête de nouveaux territoires et la diffusion des langues, en accord avec les scénarios proposés par la linguistique et l’archéologie.

L’ASIE ORIENTALE
Notre troisième exemple est celui de l’Asie orientale. Les résultats génétiques relatifs à ce continent sont en réalité difficiles à interpréter en relation avec un héritage néolithique ou paléolithique, car l’analyse de corrélations

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entre la génétique, la linguistique et la géographie ne permet pas de tirer des conclusions claires. En effet, la structure génétique des populations d’Asie orientale est fortement corrélée à leur structure linguistique selon huit familles principales : l’altaïque, le japonais, le coréen, le sino-tibétain, le tai-kadai, l’austro-asiatique, le hmong-mien et l’austronésien. Mais, du fait que les populations se différencient génétiquement selon un axe nordsud et que les familles de langues se distribuent, elles aussi, selon cet axe, la corrélation observée entre génétique et linguistique n’est peut-être due qu’aux corrélations respectives de la génétique et de la linguistique avec la géographie [Poloni et al. 2005 ; Sanchez-Mazas et al. 2005]. Contrairement au cas de l’Afrique, il n’est donc pas possible d’affirmer, sur cette base, que la structure génétique actuelle des populations orientales résulte de l’histoire des expansions de familles de langues. Mais, là encore, la confrontation des résultats obtenus pour différents systèmes génétiques s’avère riche d’informations. Pour des marqueurs du chromosome Y, les Han du nord (parlant mandarin) et les Han du sud (parlant cantonais et d’autres dialectes) sont très proches génétiquement les uns des autres, alors que les locuteurs tai-kadai, hmong-mien et austroasiatiques s’en distinguent très bien tout en étant génétiquement proches entre eux. Pour l’ADN mitochondrial, en revanche, les Han du nord se distinguent beaucoup plus, sur le plan génétique, des Han du sud qui, eux, ressemblent génétiquement aux locuteurs des trois autres familles de langues [Wen et al. 2004]. Les auteurs de ces études ont expliqué ces résultats par une histoire démographique particulière des hommes et des femmes lors des deux derniers millénaires: la diffusion démique des Han du nord vers le sud (documentée historiquement) se serait accompagnée d’une assimilation génétique des femmes des groupes non Han locaux. Mais d’autres explications sont possibles. Par exemple, on sait que les Han du nord ont subi des épisodes répétés de domination mandchoue ou mongole, ce qui a aussi pu se traduire par une assimilation génétique des Han du nord, en l’occurrence des femmes, par les Altaïques, expliquant leurs différences génétiques par rapport aux Han du sud au niveau de leur ADN mitochondrial. La linguistique nous apporte ici un éclairage supplémentaire: en effet, elle a pu montrer que le chinois du nord est fortement « altaïcisé » [Hashimoto 1986]. Une assimilation culturelle se serait donc produite simultanément à une assimilation génétique. Les relations entre génétique et linguistique sont également révélatrices

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dans le cas de Taïwan. Cette île, située au large de la côte chinoise, est principalement peuplée de Chinois (98 % de la population), mais aussi d’une douzaine de populations « aborigènes » parlant des langues appartenant au phylum austronésien, qui occupe une très vaste région géographique englobant, outre Taïwan, les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, la Mélanésie insulaire, l’ensemble des îles du Pacifique et, vers l’ouest, Madagascar. Des arguments linguistiques, mais aussi archéologiques, soutiennent l’hypothèse selon laquelle Taïwan est le foyer de l’expansion austronésienne qui aurait diffusé, en même temps que les langues de cet important phylum, l’agriculture du riz et du millet, dont des grains domestiques fossilisés se retrouvent à l’état de traces sur cette île [Tsang 2005]. L’hypothèse « out-of-Taiwan » est aussi défendue par la génétique [Trejaut et al. 2005], même si ce débat suscite encore des polémiques quant à la part éventuelle de contribution mélanésienne (et pas seulement austronésienne) au pool génétique polynésien [Kayser et al. 2006]. Mais l’histoire du peuplement de Taïwan même est aussi discutée avec beaucoup d’intérêt, car elle soulève la question des relations phylogénétiques de l’austronésien avec les autres familles de langues asiatiques. Selon L. Sagart, l’austronésien serait apparenté aux langues sino-tibétaines, incluant le chinois, dans un macrophylum STAN (sino-tibétain-austronésien) auquel le linguiste a également rattaché le tai-kadai [Sagart 2005a ; id. 2005b]. Sagart suppose ainsi que l’île a été atteinte par une population proto-austronésienne sur sa côte nordouest depuis la Chine, puis que les populations auraient migré vers le sud le long de la côte ouest et auraient ensuite continué leur progression, cette fois en direction du nord, le long de la côte est. Depuis la côte est, un groupe – ancestral aux populations austronésiennes malayo-polynésiennes – aurait quitté Taïwan pour migrer vers les Philippines, première étape du long parcours des Austronésiens vers le Pacifique. Un autre groupe issu de Taïwan (toujours de la côte est) aurait rejoint le continent et aurait été à l’origine des premières populations parlant des langues tai-kadai. L’étude génétique des aborigènes de Taïwan révèle une diversité considérable entre ces populations, plus élevée que pour l’Asie orientale dans son ensemble. Pour le système GM des immunoglobulines, nous avons en fait pu mettre en évidence une perte de diversité génétique depuis la région ouest / nord-ouest vers la région sud / sud-est, ce que nous avons attribué à une différenciation des populations par dérive génétique selon cet axe [Sanchez-Mazas et al. 2008]. Ce résultat s’accorde donc relativement bien

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au scénario proposé par Sagart [Sagart 2008]. Le système HLA, quant à lui, montre que les populations de la côte ouest sont les plus proches, génétiquement, des populations chinoises du continent, alors que les populations du Sud (Paiwan) et de la côte est (Amis) en sont très éloignées [SanchezMazas et al. 2005]. Encore une fois, un peuplement depuis la Chine et une différenciation des Taïwanais vers le sud / sud-est sont tout à fait compatibles avec les résultats génétiques. Même si la dérive génétique semble avoir joué un grand rôle dans l’évolution génétique des populations aborigènes de Taïwan, du fait qu’elles présentent des profils génétiques internes très peu diversifiés (ce qui se justifie si elles sont restées longtemps isolées et avec des effectifs réduits), leur structure génétique actuelle peut très bien s’expliquer par un scénario de peuplement néolithique diffusant les langues austronésiennes. Si l’on considère les données de l’archéologie, ce peuplement aurait débuté il y a 5500 ans environ (d’après les datations des céréales domestiques sur cette île). Par ailleurs, les ancêtres des Malayo-Polynésiens et des Tai-Kadai n’auraient pas quitté l’île avant 4000 à 4500 ans avant le présent, premières dates auxquelles on retrouve hors de Taïwan des traces culturelles rattachées à leurs migrations [Bellwood et Dizon 2008].

CONCLUSION
Comme on peut le constater à travers les exemples décrits plus hauts, la génétique est une source d’informations essentielle sur l’histoire démographique des populations au cours de la préhistoire, qu’il s’agisse de leurs effectifs ou de leurs intermigrations (flux génique entre populations). En outre, les corrélations observées avec l’archéologie et la linguistique – lesquelles ne sont néanmoins pas systématiques ou sont parfois difficiles à démontrer – soulignent l’importance des périodes les plus récentes de l’histoire de notre espèce, en particulier du Néolithique, sur l’évolution de notre patrimoine génétique, et confirment que cette période a connu des croissances démographiques, des expansions géographiques et/ou des contacts entre populations de grande envergure. Si le Paléolithique nous a sans doute aussi laissé un héritage biologique, il est en revanche difficile d’en estimer la contribution réelle, et il faut rester prudent pour ce qui est des interpré-

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tations. En particulier, les phylogénies moléculaires racontent l’histoire des lignages, qui ne saurait refléter directement celle des populations. Notre espèce a une généalogie complexe, mais unique ; chaque lignage a sa propre généalogie, ce qui complique énormément les interprétations. L’attitude la plus raisonnable consiste, selon nous, à essayer d’intégrer l’ensemble des informations fournies par les différentes approches dans un scénario commun, sans oublier les limites de chaque méthode. Parmi celles-ci, l’étude des relations entre génétique, linguistique et archéologie contribue toujours de manière significative à ce type de recherche.
Remerciements Nous remercions le Fonds national suisse de la recherche scientifique pour le soutien qu’il a apporté à nos travaux (FNS # 3100A0-112651 et 31003A-127465).
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Les limites des reconstructions linguistiques
Sylvain Auroux* En décidant à partir de 1975 [Harnad et al. 1976] de rouvrir le débat sur l’origine des langues, les chercheurs ont fait preuve d’une grande désinvolture envers l’histoire de la discipline, notamment envers le fameux interdit de l’article 2 des premiers statuts de la Société de linguistique de Paris, qui refusait de prendre en compte quelque mémoire que ce fût sur le sujet. À leurs yeux, en effet, les conditions scientifiques auraient profondément changé et les nouvelles méthodes rendraient caduque la décision d’un groupe d’intellectuels parisiens. L’attitude de la Société de linguistique n’était pourtant pas isolée ; elle entérinait le fondement même de la grammaire comparée indo-européenne et intervenait tardivement après de vives discussions qui la conduisirent à rejeter toute une famille de programmes philologiques destinés à reconstruire la « langue mère de l’humanité » à partir d’une comparaison multilatérale des langues du monde. Il s’agissait notamment du programme de Court de Gébelin1, qui s’intéressait aux familles de mots et s’autorisait tous les rapprochements possibles en changeant arbitrairement les sons ou les significations d’un même mot [sur l’histoire de ces discussions, on se reportera à Auroux 2007 ; voir également Auroux et Boès 1981]. Dans sa préface à la première grande grammaire comparée des langues indo-européennes, le célèbre Franz Bopp faisait déjà un sort à la question : « Il n’y a que le mystère des racines ou, en d’autres termes, la cause pour laquelle telle conception primitive est marquée par tel son et non par tel autre, que nous nous abstenons de pénétrer » [Bopp 1866, p. 12].
* CNRS, UMR 7597, Laboratoire d’histoire des théories linguistiques, Université Paris VII 1. Les dix volumes du Monde primitif ont paru, « chez l’auteur », à partir de 1772. 2. La traduction française intervient l’année même de la fondation de la Société de linguistique et elle est le fait de son premier secrétaire général.

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Toutefois, malgré l’influence de la linguistique européenne allemande sur Boas ou Bloomfield3, l’histoire originale des recherches linguistiques menées aux États-Unis appartient à une autre tradition : la grande question est la classification des langues amérindiennes pour lesquelles – contrairement aux langues indo-européennes – nous ne disposons pas de documentation historique. Jusqu’au début de la seconde moitié du XXe siècle, qui verra la diffusion de la grammaire générative, les chaires de linguistique seront souvent abritées dans des départements d’anthropologie. Les linguistes de la tradition américaine ont tenté d’apporter une contribution proprement linguistique à la préhistoire du langage. On doit à Swadesh [1951 ; id. 1959] la méthode mathématique connue sous le nom de « glottochronologie4 ». Cette méthode5 naît et se développe autant sous l’effet des limitations de la linguistique historique concernant les langues sans écriture que des progrès considérables accomplis dans la connaissance empirique de la diversité des langues du monde et des difficultés à les regrouper par familles (Amériques, Afrique, Asie). On retrouve, systématisée et appuyée sur un nombre sans précédent de données, la démarche lexicostatistique de Dumont d’Urville (1834) et de Broca (1863)6.
3. Boas était un juif allemand émigré aux États-Unis en 1887 ; son élève Sapir est également né en Allemagne, mais il a émigré à l’âge de cinq ans. Bloomfield est allé étudier en Allemagne auprès des néogrammairiens et a travaillé sur l’apophonie. Le plus célèbre des linguistes américains, Whitney, était un sanskritiste très orthodoxe. Notons enfin que la première application cohérente de la notion de loi phonétique à une famille amérindienne (en l’occurrence, la famille caribe) est due à l’explorateur allemand K. von den Steinen dès 1892. 4. La glottochronologie s’efforce de dater la séparation des idiomes à l’aide d’une formule mathématique : t = log C/2 log r, où t a pour valeur le temps (en millénaires), C indique le pourcentage de termes apparentés subsistant dans les langues considérées, r est une constante qui a pour valeur le pourcentage de termes apparentés demeurant dans des langues de même origine après un millénaire de séparation. La vitesse d’évolution des langues devient une constante ce qui, à première vue, contredit la contingence de l’histoire, sauf à supposer qu’il s’agisse d’une moyenne globale (dans ce cas, on peut se demander quel sens linguistique elle pourrait avoir). 5. Dans l’ouvrage publié l’année de sa mort (1967), Swadesh reconstruit un schéma d’apparition du langage à partir de la lente évolution des cris instinctifs, qui sont à peu près les mêmes pour toute l’humanité. Cette base biologique induit un monogénétisme « revisité » : « Dans les premiers temps, le développement du langage fut le résultat de l’accouplement parfait de la monogénèse de la conduite générale et de la polygénèse des petites inventions. Peut-être est-ce un million d’années plus tard que se sont formalisés les parlers régionaux, encore en partie mutuellement intelligibles, mais avec des traits à présent différenciés ? » [Swadesh 1986, p. 45]. 6. Il ne semble pas que Swadesh ait eu connaissance des travaux antérieurs allant dans cette direction. Il faut attendre Hymes [1973] pour faire le rapprochement. On peut supposer que c’est la considération des vocabulaires comme moyen d’apparentement qui, en l’absence de toute autre documentation, le conduit, comme ses prédécesseurs, à rechercher une solution par « calcul ».

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Les hypothèses qu’ils formulent sont très fortes : – existence d’un vocabulaire de base universel (environ deux cents mots) plus résistant que le reste aux emprunts7 ; – fiabilité des données et de la reconnaissance des ressemblances ; – constance historique du taux d’usure et universalité de ce taux, sur toutes les familles linguistiques notamment. En dépit de multiples exposés de la méthode8 et du fait que, dans bien des cas (langues amérindiennes ou africaines), on ne dispose guère d’autre moyen pour proposer des datations, chacun de ces points a fait l’objet de violentes contestations. Le choix du vocabulaire et son exploitation ont été critiqués ; la fiabilité a été prise en défaut ; « on a montré statistiquement qu’en l’absence d’autres critères, la technique d’apparentement par le vocabulaire ne donnait pas de meilleurs résultats que des rapprochements aléatoires » [Ringe 1992]. Compte tenu de la lenteur de la séparation éventuelle, la datation que l’on donne, forcément ponctuelle, est celle de quelque chose – la « séparation de deux langues » ou la « naissance » de chacune d’elles – qui n’existe pas. L’idée d’un taux constant gomme complètement les aléas de l’histoire. Enfin, dans tous les cas où l’on disposait d’autres méthodes de datation, notamment parce qu’il s’agissait de langues écrites pour lesquelles il existait une documentation historique (langues indo-européennes, langues romanes, langues slaves, etc.), les datations données par la glottochronologie ne sont pas validées, ce qui ressemble fort à une réfutation empirique. Même si l’idée de relier la similarité entre langues et leur proximité généalogique paraît relativement évidente9, au mieux la fiabilité des méthodes proposées n’est pas satisfaisante, sans qu’il soit possible de l’améliorer [Fox 1995, p. 290], au pire elles relèvent d’un fantasme pseudo-scientifique totalement étranger à la nature du langage humain. Largement discréditée dès les années 1970, la glottochronologie a pourtant connu des raffinements ultérieurs [Trask 1996]. Nichols en a
7. Ce vocabulaire est conçu comme l’équivalent du carbone 14 pour la datation des objets matériels. 8. Voir les textes repris dans Hymes [1964], notamment Gudschinsky [1956]. 9. On pourrait admettre que, sous une formulation aussi générale que celle que l’on vient de donner, il s’agisse du principe de base de la grammaire comparée : « C’est la persistance de formes anciennes à l’intérieur du système nouveau qui a rendu possible la grammaire comparée » [Meillet 1937, p. 450]. Toutefois, l’application en est inversée : la grammaire comparée constate les apparentements et s’efforce de les expliquer (changements phonétiques), la glottochronologie, à l’inverse, s’intéresse à l’érosion et doit ajouter quantité d’hypothèses auxiliaires (ce sont elles qui sont indésirables) pour en tirer des conclusions.

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proposé une variante significative, qui admet dès le départ que la vitesse du taux de remplacement et de ses variations n’est pas une question linguistique, mais dépend de « facteurs géographiques et économiques » [Nichols 1998, p. 136]. Elle admet également que la piste du vocabulaire ne permet guère d’aller au-delà de la période historique10. C’est pourquoi elle propose une méthode de calcul fondée sur le nombre de langues que l’on reconnaît descendre d’un ancêtre commun11. On parvient ainsi à 132 000 ans pour « l’âge linguistique du monde » dans l’hypothèse monogénétique [ibid., p. 139] et à 100 000 dans une hypothèse polygénétique comportant dix familles primitives [ibid., p. 165]. En admettant que la méthode puisse donner des ordres de grandeur, elle est largement arbitraire. Si une migration que nous ne connaissons pas a rajouté des langues apparentées, cela rallonge la période ; dans le cas contraire de la disparition de langues inconnues, elle s’en trouve raccourcie. Ces deux facteurs permettent d’expliquer les nombreux cas où les données archéologiques ne concordent pas avec le calcul qui, dès lors, devient d’autant plus infalsifiable (on ne peut lui trouver de contre-exemple) que l’on a retiré de son domaine le cas bien documenté des langues indo-européennes. Greenberg n’a jamais proposé une méthode de datation ; il s’est concentré sur l’utilisation des vocabulaires pour améliorer les classifications linguistiques (méthode dite « multilatérale »). En 1987, il propose de réduire les langues amérindiennes à trois familles : eskimo-aléoute, na-dene, amerind. Les critiques [Campbell 1988] ont été largement les mêmes que pour la glottochronologie12 [Métoz 2005, p. 245-381] ; elles portent d’autant plus qu’il n’a pas donné le matériel qui a servi de base aux regroupements et que
10. La perte de 20 % du vocabulaire par millénaire implique que l’on ne puisse remonter à plus de 6 000 ans [Nichols 1998, p. 128]. 11. On prend les grandes familles connues et on compte le nombre de branchements initiaux, en excluant l’indo-européen, qui est trop « particulier » par rapport à ce qui se passe ailleurs (sic !) ; on évalue le nombre moyen de branchements sur un ensemble de familles (Nichols a pris celles de l’hémisphère nord, mieux documenté), ce qui donne un taux moyen de dispersion (en l’occurrence 1,5) sur la période historique de 6 000 ans. Dès lors, lorsqu’on se trouve en présence d’un nombre n de branchements, il suffit de diviser n par 1,5, et ainsi de suite sur chacun des résultats jusqu’à ce que l’on trouve un nombre inférieur à 2, puis demultiplier le nombre d’étapes par 6 000 pour avoir la datation de l’ancêtre commun [ibid., p. 136]. 12. Greenberg s’est également attaqué aux langues africaines et indo-pacifiques. Dans ce dernier cas, les résultats sont aussi controversés que pour le domaine amérindien. On a justement noté que, dans le cas des langues africaines, sa classification est admise et concorde avec celle des autres chercheurs. On ne peut pourtant en faire un argument pour la validité universelle de la méthode : ce qu’il faut, c’est comprendre pourquoi celle-ci « marcherait » dans le cas des langues africaines.

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ses carnets de notes sont inexploitables, donnant l’impression qu’il a tenté de justifier une hypothèse a priori. Son élève M. Ruhlen a porté la méthode de comparaison multilatérale à son paroxysme en défendant à toutes forces le monogénétisme. Pour comprendre l’enjeu de la méthodologie proposée par Ruhlen (« l’étymologie globale »), il faut revenir aux origines de la grammaire comparée et aux principes fondateurs du comparatisme ; ce sont eux que refuse l’étymologie globale : elle choisit le mot plutôt que les correspondances phonétiques ; les changements ne sont pas orientés (refus des lois phonétiques) ; la comparaison n’est limitée par aucun principe ; enfin, on accorde un sens aux rapprochements singuliers, ce qui est contraire autant aux méthodes de la statistique qu’à celles de la linguistique (la langue n’est pas considérée comme un système). Rulhen soutient que les correspondances phonétiques ne viennent qu’après l’apparentement sur la base du vocabulaire de base [Rulhen 1994a, p. 20513] et que ce ne sont pas elles qui prouvent l’apparentement. Il se gausse de correspondances contre-intuitives, comme le fameux *dw>erk14 [ibid., p. 39], qui n’auraient jamais joué aucun rôle dans la classification des langues indo-européennes, et invoque les « changements sporadiques » des néogrammairiens, qui n’obéissent pas à la régularité des correspondances et donnent donc des raisons de préférer le mot15. La première affirmation peut se soutenir, au moins partiellement, sur les bases de nos connaissances de l’histoire du comparatisme. La seconde est extrêmement discutable. D’abord, les correspondances phonétiques ont l’immense avantage de nous débarrasser des acrobaties sémantiques autorisées par les reconstructions à la Court de Gébelin. Elles réduisent d’autant les effets du hasard ou des emprunts qui peuvent perturber nos apparentements sur la

13. « […] sound laws are discovered once one has identified a language family by means of the method of comparison of basic vocabulary. » 14. Il s’agit de ce que l’on nomme la « loi de Meillet » pour l’arménien (par exemple, *dwoo en proto-indo-européen donne erko, « deux », en arménien). Voir Lamberterie 1988, qui retrace l’histoire de cette loi et de sa réception, tout en donnant une argumentation solide en sa faveur. 15. Ruhlen [2007, p. 379 sq.] donne des éclaircissements sur la façon dont il a procédé. Il a d’abord choisi trente-six « sens fondamentaux, connus pour être très stables à travers les âges » ; ensuite, pour chaque aire géographique, il a choisi douze langues qu’il ne connaissait pas ; il est ensuite allé à la bibliothèque de Stanford et a cherché dans les dictionnaires de ces langues ; il a regroupé tout cela dans une matrice de douze langues et trente-six sens, pour ne retenir en fin de compte que « les douze mots donnant le témoignage le plus clair de la classification correcte ».

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seule base du vocabulaire. Elles ont, enfin, une puissance de généralisation incomparable, au point de permettre l’anticipation dans la classification des faits inconnus16. Dans ces conditions, le travail de Ruhlen fait souvent appel à des faits d’apparentement isolés sur les langues du monde (« global cognates ») : la racine TIK (« doigt », « un »), ou encore MALIQ’A (« gosier »), que l’on retrouverait en Afrique du Nord, Eurasie, Amériques du Nord et du Sud [Ruhlen 1994b], etc. ; il s’appuie également sur des discussions anecdotiques et non probantes17. Bien qu’il s’agisse d’un livre de vulgarisation18, contrairement à Greenberg [1987], Ruhlen [1994a] fournit un matériel linguistique. Il s’agit d’une trentaine de mots (les vingt-sept « racines mondiales ») pris dans une douzaine de familles linguistiques représentant les quelque cinq mille langues qui existent aujourd’hui. Les transformations phonétiques autorisées sont nombreuses et les variations sémantiques excèdent la dizaine (la moyenne serait de vingt-quatre, selon Métoz [2005, p. 405]). Ainsi, la racine TIK (« doigt », « un ») se retrouve sous différentes formes phonétiques avec les « significations » suivantes : ongle, premier, cinq, pied, main, index, plusieurs, seulement, paume, patte, dix, désigner, dire, montrer, chose, orteil ! On peut légitimement se demander quels concepts de « mot », « signification », « racine » ou « langue » il y a derrière tout ce fatras !
16. Lorsque Saussure, en 1879, décrit le système vocalique proto-indo-européen, il ne pouvait savoir que Kurylowicz, en 1927, retrouverait dans un phonème du hittite, langue que l’on venait de déchiffrer, l’un des éléments qu’il avait reconstruits [voir dans le volume III de Auroux 1989-2000 la section intitulée « Des coefficients sonantiques à la théorie des laryngales », rédigée par M.-J. Reichler-Béguelin ; sur la théorie des laryngales, voir Lindeman 1987]. Bloomfield postule l’existence d’une consonne occlusive abstraite dans sa reconstruction du proto-algonquin [Language, I, 1925, p. 130-156], dont il confirme par la suite l’existence à partir d’un dialecte algonquin encore peu étudié [Language, IV, 1928, p. 99-100]. 17. Au XVIIIe siècle, De Brosses, comme Monboddo, avait utilisé le couple papa/maman que l’on retrouve dans différentes langues pour justifier le monogénétisme à base organique (utilisation de bilabiales étayées sur le suçotement et de valeurs vocaliques proches de la voyelle générique a). L’origine de l’argument a disparu, mais il est toujours présent chez les linguistes (par exemple Jakobson). Ruhlen tire parti de ce que le mot KAKA (« oncle »), auquel on n’a jamais donné d’origine organique, se retrouverait dans plusieurs langues pour soutenir que les deux autres termes de parenté sont des preuves en faveur d’une origine commune. Outre la discussion possible sur KAKA, on ne voit pas en quoi est exclue l’origine organique ! 18. Avec son argumentation propre consistant à recourir à un public de non-spécialistes pour s’opposer à la communauté des linguistes, qui, conservatrice, brimerait une innovation révolutionnaire. Sur tous ces aspects rhétoriques qui entourent le renouveau de la question de l’origine, voir Nicolaï [2000] et Métoz [2005].

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La réception chez les linguistes a été assez dure19. Les chercheurs de l’Institut de la communication parlée (Grenoble) ont monté un programme de simulation statistique de la méthode utilisée. Les résultats sont écrasants et définitifs : dès que l’on utilise plus de deux changements sémantiques, la probabilité que les rapprochements soient dus au hasard avoisine 1 [Bessière et al. 2003]. Nous retrouvons la critique, classique au début du XIXe siècle, que les chercheurs opposaient au programme de recherche de la « langue mère ». La façon dont Ruhlen utilise la phonétique ne le met pas en meilleure posture : inversion des correspondances de la loi de Grimm [Métoz 2005, p. 417], autrement dit utilisation réversible des correspondances, étroitesse du matériel phonétique (moins de trois mille formes différentes, K et ses équivalents représentent 80 % de toutes les consonnes dans les référents principaux), tout conduit à rejoindre le rapprochement aléatoire. On est retourné aux vieux démons d’avant Bopp et Grimm. Ruhlen ne semble pas bien comprendre le problème. Dans le texte qu’il a rédigé pour la réédition en livre de poche de la traduction française de son ouvrage [Ruhlen 2007], il se pose la question de savoir combien de preuves il faut, combien de mots issus de la même racine, pour prouver que deux langues sont apparentées. La réponse minimale est « 1 » ; il cite W. Jones, qui a brillamment admis les parentés sur la comparaison de quelques mots20 ; il se gausse de l’indo-européaniste Watkins, qui exige les correspondances régulières et la reconstruction des racines sur toute la langue pour atteindre la confirmation. Il ne comprend pas qu’une forme considérée en dehors du contexte d’une langue n’a rigoureusement aucune valeur, qu’elle peut être n’importe quoi : l’« intuition » peut rapprocher le français feu et l’allemand Feuer, seule l’analyse du contexte peut mener au résultat bien connu montrant que les deux mots ne proviennent pas d’une racine commune. On comprend pourquoi Salmons, dès 1992, qualifiait l’« étymologie
19. Dans les années 1990, les linguistes se livrent via Internet et un forum de discussion (« Linguist List ») à une critique des méthodes utilisées par les protagonistes du retour à l’origine des langues. 20. Le mythe d’un Jones découvreur du sanskrit et fondateur de la linguistique indo-européenne est largement refusé par les historiens des sciences du langage : le contact avec le sanskrit (et son rapprochement intuitif avec le grec) remonte au XVIe siècle, et l’on a fait remarquer que les méthodes de Jones s’apparentaient à celles de Court en comparant tout et n’importe quoi [Metcalf 1984].

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globale » de « linguistique pré-copernicienne21 » ; il s’agit d’un véritable retour, en deçà de la révolution comparatiste, aux méthodes contestées du XVIIIe siècle22. Avec Ruhlen, la « comparaison multilatérale » aboutit à un véritable fiasco. En conclusion, je ferai trois remarques. L’interdit de la Société de linguistique n’est pas le fait d’une poignée d’intellectuels parisiens tributaires d’un état de la science aujourd’hui dépassé. Il s’agit du fondement même de la grammaire comparée indoeuropéenne, dont le linguiste ne saurait pas plus se passer que le mathématicien ne saurait refuser la théorie des nombres réels qui interdit la quadrature du cercle. Ce fondement est admis par tous. Il signifie simplement que les méthodes de la grammaire comparée sont incompatibles avec une recherche sur l’origine des langues. Il s’agit d’un résultat définitif. Cela n’exclut nullement d’autres approches (biologiques, psychologiques ou par modélisations abstraites), auxquelles ont participé de nombreux linguistes (dont Bréal, le secrétaire de la Société de linguistique). On peut se demander pourquoi les recherches sur l’origine des langues rencontrent aujourd’hui un tel succès, quelle que soit l’évidence des défauts du (des) modèle(s) proposé(s). Il faut, de toute évidence, évoquer l’ignorance abyssale de l’histoire de la discipline, qui interdit pratiquement tout véritable cumul sur le long terme. Mais cela n’explique pas que l’on prenne au sérieux des constructions intellectuellement aussi faibles que celles de Ruhlen. Nicolaï [2000] a avancé l’idée que le développement et la réception de telles conceptions passaient non par le champ habituel de la science professionnelle, mais par celui, extérieur, de la vulgarisation. Dès lors, on rencontre la permanence des obstacles épistémologiques que le développement scientifique a dû surmonter, par exemple le mythe de la
21. La révolution copernicienne a consisté à faire tourner la Terre autour du Soleil. Kant a utilisé la métaphore pour désigner le renversement théorique provoqué par sa conception de l’origine de la connaissance. Depuis, les épistémologues utilisent volontiers l’expression « pré-copernicien » pour désigner un système scientifique obsolète. . 22. Ses démêlés avec les indo-européanistes sont rapportés comme « histoire d’une hystérie » [Ruhlen 1994a, p. 76 sq.]. Il prend volontiers Meillet comme tête de turc [ibid., p. 7879] et se réfère à des sottises éculées sur le rôle de Jones comme « découvreur » du sanskrit et de la linguistique comparée. Le seul argument intéressant est utilisé de façon purement rhétorique, sans véritable argumentation ni évaluation de l’effet potentiel sur l’argumentation scientifique : le refus d’aller au-delà de l’indo-européen tient à l’européano-centrisme et à la crainte de voir d’autres populations jouer un rôle prépondérant dans l’histoire de l’humanité (Ruhlen s’appuie sur une citation de Sweet 1900).

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« langue mère23 ». L’état d’esprit de la « nouvelle synthèse », qui préside au renouveau des recherches sur l’origine, n’arrange guère les choses, puisqu’il conduit à l’intervention de non-spécialistes dans la sélection des hypothèses. Le préfacier de la première édition française de Ruhlen [1997], André Langaney, n’est pas un linguiste mais un généticien. Certes, il reconnaît d’emblée ne pas être qualifié pour juger24, mais cela ne l’empêche pas de soutenir l’hypothèse avec tout le poids symbolique de la reconnaissance dont il bénéficie dans sa spécialité25. Telle est bien l’idéologie du « sens commun » : on reconnaît son incompétence, mais on ne peut s’empêcher de donner son avis. Il y a sans doute des façons plus scientifiques de collaborer. Ma dernière remarque concernera la communauté des linguistes. Certes, elle a clairement rejeté Ruhlen. Mais ceux d’entre les linguistes qui participent aux recherches sur l’origine entérinent ce rejet avec une discrétion26 à mon sens coupable. Sur les questions d’origine, on publie beaucoup de choses d’une grande médiocrité. La « bulle inflationniste » qui favorise le flot de crédits peut très bien éclater, parce qu’elle repose sur un excès
23. La « langue mère » serait un système de communication : i) analogue à ce que nous appelons intuitivement une langue (le « français », l’« anglais », etc.) ; ii) unique pour toute l’humanité à un moment donné de son histoire ; iii) antérieur à tout autre système de communication susceptible d’être classé sous le même concept de langue. 24. « Le généticien que je suis n’a pas de compétence linguistique qui l’autorise à affirmer que les arguments linguistiques convaincants, mais parfois ténus, de Ruhlen sont corrects » [Langaney 1997]. 25. « Selon des travaux récents sur les séquences d’ADN de populations appartenant aux familles linguistiques les plus différentes, nos ancêtres humains modernes chasseurs-cueilleurs ont même frisé l’extinction, passant par un minimum démographique de quelques dizaines de milliers d’individus à une période située entre trente mille et soixante mille ans avant nous. Si tel est le cas, Merritt Ruhlen a raison ! Car ce goulet d’étranglement démographique à l’origine des six milliards d’humains actuels n’a pas pu laisser se transmettre deux dizaines, au moins, de grandes familles de langues indépendantes. L’extinction des langues dans les petites populations préhistoriques rend la coalescence de toutes les langues actuelles vers une seule langue ancestrale probable, même si d’autres langues préhistoriques, apparentées ou non, ont pu exister sans laisser de traces identifiées de nos jours. Que Ruhlen ait raison sur le fond ne prouve pas qu’il l’ait démontré par les voies de la linguistique. Je vous laisse donc en juger par vous-mêmes, curieux de savoir s’il vous convaincra comme il m’a convaincu » [ibid.]. 26. Dans un ouvrage de vulgarisation, L. Sagart, que je tiens pour l’un des meilleurs spécialistes de l’évolution des langues, critique vivement la faiblesse des hypothèses de Greenberg et Ruhlen (ses arguments rejoignent une partie des nôtres), mais conclut : « Je ne pense pas qu’il faille rejeter en bloc et a priori tous ces travaux, mais attendre qu’ils soient proposés avec plus de rigueur » [Picq et al. 2008, p. 82].

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Démographie, migrations, langues

d’ambiguïtés. Il me paraît fondamental que les linguistes, adossés à de solides connaissances historiques et épistémologiques, fassent clairement le point de ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire, de ce qui est acquis (y compris en matière de limitation) et de ce qui ne l’est pas.
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Les limites des reconstructions linguistiques

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QUATRIÈME PARTIE

Idéologies et pouvoir

Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques
Marcel Mazoyer* D’après les travaux des spécialistes, les plus anciennes formes de culture et d’élevage ayant laissé assez de traces connues pour que nous puissions nous en faire quelque idée aujourd’hui apparaissent comme concentrées dans des aires peu nombreuses, peu étendues et très éloignées les unes des autres. Distinctes, donc, ces formes diffèrent tant par les conditions écologiques et les contextes techniques et culturels évolutifs existant dans ces premières aires de néolithisation (que nous appellerons « foyers d’origine » de l’agriculture néolithique) que par la gamme assez restreinte de plantes cultivées et d’animaux élevés ou domestiqués à cette occasion. Dans ces foyers d’origine, les acteurs de la néolithisation auraient été de petites sociétés de chasseurs-cueilleurs, exploitant la fertilité utile d’écosystèmes sauvages peu ou pas modifiés et qui, en quelques générations, se seraient transformées d’elles-mêmes en sociétés de cultivateurs-éleveurs exploitant la fertilité utile d’écosystèmes cultivés, dérivés des précédents, modifiés et entretenus par leurs soins. En dehors de ces foyers, les formes d’agriculture répandues dans les aires secondaires de néolithisation beaucoup plus vastes, que nous appellerons « aires d’extension » de l’agriculture néolithique, sont généralement plus récentes, et ce d’autant plus que l’on s’éloigne de ces foyers : les formes développées dans un rayon de quelques centaines de kilomètres autour d’un foyer présentent tant de traits communs avec les formes développées quelques
* Professeur émérite à AgroParisTech. Professeur à la chaire Francqui internationale des Universités francophones belges

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Idéologies et pouvoir

siècles auparavant dans ce même foyer que l’on s’accorde à les considérer comme dérivées des premières. En revanche, les formes développées quelques milliers d’années plus tard, à 1 000, 2 000, 3 000 kilomètres de là, dans des conditions écologiques très différentes et dans des contextes techniques et culturels beaucoup plus récents, sont de plus en plus nombreuses et dissemblables. Dans ces aires d’extension, les acteurs de la néolithisation auraient été des segments de population agricole détachés des populations agricoles préexistantes dans leurs régions d’origine et apportant leurs matériels, espèces domestiques, savoirs et savoir-faire, qu’ils auraient sans cesse adaptés et enrichis pour coloniser de nouveaux territoires : sans les partager avec quiconque dans les territoires vides ou vidés de leurs populations ; en les partageant parfois avec les populations de chasseurs-cueilleurs autochtones préexistantes, progressivement acculturées ; ou en les combinant, le cas échéant, avec les apports des populations autochtones en voie de néolithisation. Certes, les traces connues des premières formes d’agriculture néolithique sont généralement trop discontinues pour que l’on puisse les décrire en détail, mais elles sont néanmoins suffisantes pour que l’on puisse relever et illustrer à grands traits leurs principales différences. C’est ce que nous essaierons de faire ici dans un premier temps. Sans doute les traces connues des formes d’agriculture néolithique développées dans les aires d’extension sont-elles aussi trop discrètes pour que l’on puisse retracer pas à pas leur long et large processus d’extension, de différenciation et de diversification ; mais elles paraissent cependant suffisantes pour permettre de caractériser à grands traits les principaux types d’agriculture auxquels elles appartiennent. C’est ce que nous essaierons de faire dans un deuxième temps. Enfin, j’essaierai d’indiquer pourquoi le spécialiste d’agriculture comparée et de développement agricole que je suis, qui ne saurait rien du Néolithique sans les travaux des spécialistes, peut néanmoins avoir quelque chose à dire sur ce sujet.

Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques

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DIVERSITÉ DES AGRICULTURES NÉOLITHIQUES
DÉVELOPPÉES DANS LES FOYERS

Le premier planisphère (fig. 1) permet de mesurer l’éloignement spatial et temporel des six foyers d’origine de l’agriculture néolithique aujourd’hui reconnus : Sud-Ouest asiatique (Proche-Orient, vers 10000 avant le présent) ; Sud-Est asiatique (Nouvelle-Guinée, vers 10000 avant le présent) ; Centre Amérique (Sud Mexique, vers 9000 avant le présent) ; Nord-Est asiatique (moyen fleuve Jaune, vers 8500 avant le présent) ; Amérique du Sud (Andes péruviennes, vers 7000 avant le présent) ; Amérique du Nord (entre Mississippi et Appalaches, vers 4000 avant le présent) [Harlan 1987]. Le second planisphère (fig. 2) nous donne une idée approximative des conditions écologiques très dissemblables qui existaient dans ces différents foyers au début de la transition néolithique : forêts claires et savanes arborées du Proche-Orient et du Sud Mexique ; forêt équatoriale dense et toujours verte de Nouvelle-Guinée ; forêts feuillues tempérées et prairies continentales du moyen fleuve Jaune et du Mississippi ; formations arbustives et pelouses d’altitude des Andes. De plus, si l’on ne connaît pas toutes les plantes et tous les animaux qui furent cultivées ou élevés passagèrement dans chacun de ces foyers, on connaît assez bien la gamme restreinte des plantes et des animaux qui y furent primitivement domestiqués : engrain, blé amidonnier, orge, pois, lentille, lin, chèvre, mouton, porc, bœuf au Proche-Orient ; taro, porc en Nouvelle-Guinée ; maïs, haricot, coton à fibre courte, courge, dindon, canard de Barbarie au Sud Mexique ; millet, chou, ramie, poule, porc, bœuf sur le moyen fleuve Jaune, riz plus au sud et soja plus à l’est ; pomme de terre, oca, quinoa, lupin, cochon d’Inde, lama, alpaca dans les Andes ; petite orge, tournesol, renouée, courge dans la région du Mississippi. Les espèces domestiquées dans chaque foyer d’origine, qui sont à la fois issues des espèces sauvages présentes dans l’écosystème local préexistant et capables de croître et de fructifier dans l’écosystème cultivé, modifié par les activités de culture et d’élevage, sont donc doublement adaptées aux particularités écologiques de ce foyer. D’un autre côté, ces espèces sont aussi dépendantes de la panoplie des matériels de culture (outils de préparation et d’entretien des terres cultivées ou pâturées, outils de récolte et matériels de stockage et de transformation des produits végétaux) ainsi que,

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Idéologies et pouvoir

Figure 1 : « Foyers d’origine» et « aires d’extension » des agricultures néolithiques [source : Mazoyer, Roudart 2002].

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Figure 2 : Carte schématique des formations végétales existantes, 10000 ans avant notre ère [source : Mazoyer, Roudart 2002].

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le cas échéant, des matériels d’élevage (matériels de contention, d’abattage et de débitage des animaux ; enclos, abris…). Les caractéristiques écologiques, la gamme des espèces domestiquées et la panoplie des matériels utilisés dans chaque foyer forment donc un tout indissociable. Malheureusement, certains matériels périssables ont laissé peu de traces ; l’usage des matériels connus n’est pas toujours clairement reconstitué ; les cartes à grande échelle des terroirs constitutifs de chaque foyer (cartes géo-morpho-hydro-pédo-bio-climatiques) ne sont pas toujours établies ; quant aux modes de défrichement, aux modes d’entretien et de renouvellement de la fertilité des différents terroirs, aux modes de conduite des cultures (associations, successions, rotations) et des élevages (pâturage proche, pâturage éloigné et transhumance) et à leurs performances, on ne peut que les conjecturer à la lumière des pratiques ultérieures, mieux connues. Il reste donc trop de lacunes pour que l’on puisse, de manière systématique, décrire et comparer entre elles les agricultures développées dans les foyers d’origine. En revanche, la comparaison, même sommaire, des formes développées aux antipodes l’une de l’autre, en Nouvelle-Guinée d’une part et au Proche-Orient d’autre part, suffit à illustrer l’étendue possible de leurs différences. Quoi de commun en effet entre, d’un côté, la culture du taro pratiquée dans des jardins enclos, pour les protéger des sangliers et des porcs domestiques, aménagés en plates-bandes défrichées et drainées dans les bas-fonds humides au cœur de la forêt équatoriale dense et toujours verte de Nouvelle-Guinée [Barrau 1965] et, d’un autre côté, les cultures d’engrain, de blé amidonnier, d’orge, de lentille, de pois, de lin, probablement installées sur des parcelles attenantes aux habitations, des parcelles boisées défrichées par abattis-brûlis, des parcelles herbeuses défrichées au bâton fouisseur, ou des alluvions abandonnées par la décrue des torrents du lieu, ainsi que les élevages de moutons, de chèvres, de porcs et de bovins développés à la même époque dans les « savanes à chênes et à pistachiers » du ProcheOrient [Cauvin 1994].

Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques

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DIFFÉRENCIATION ET DIVERSIFICATION DES AGRICULTURES NÉOLITHIQUES DANS LES AIRES D’EXTENSION
Adaptées de proche en proche aux nouvelles conditions écologiques rencontrées au cours de leur progression, et enrichies des nouveautés techniques et culturelles acquises petit à petit, les nouvelles formes d’agriculture développées dans les aires d’extension varient imperceptiblement d’une localité à la voisine et d’une génération à la suivante. Des générations plus tard, cependant, ces nouvelles formes développées dans des régions très éloignées peuvent au contraire présenter des différences manifestes très importantes. Première différence : de nouvelles espèces domestiquées viennent enrichir la gamme des espèces domestiquées dans les premières aires de domestication que sont les foyers d’origine. La figure 3 montre que beaucoup de ces nouvelles espèces domestiques sont issues de trois grandes « aires secondaires de domestication », qui sont situées dans trois régions tropicales disposant d’une grande variété d’espèces sauvages : Amérique du Sud (coton à fibre longue, tomate, poivron, patate douce, ananas, papaye…), Asie du Sud (fève, igname, bananier, canne à sucre, rave, citrus…) et Afrique (sorgho, mil, riz africain, pois bambara, igname…) [Harlan 1987]. D’autres espèces toutefois, comme le seigle domestiqué au nord de l’Europe, l’avoine en Éthiopie, le topinambour à l’est de l’Amérique du Nord, le cheval en Asie centrale, le dromadaire en Arabie, le chameau en Bactriane, le yack dans l’Himalaya, le renne en Sibérie…, ont des origines beaucoup plus dispersées [Gautier 1990]. Mais il ne suffit pas de connaître les espèces cultivées ou élevées : la culture du sorgho irrigué ressemble plus à la culture du maïs irrigué qu’à celle du sorgho pluvial. Ce qui caractérise une agriculture et qui la différencie d’une autre, c’est la nature du milieu cultivé (forêt, savane, oasis, vallée inondable…), les types de matériels utilisés, le mode de défrichement et de contention de la végétation sauvage, le mode de renouvellement de la fertilité des terroirs exploités, les aménagements des terres et des eaux, les modes de conduite des cultures et des élevages… C’est-à-dire, en somme, les caractéristiques de structure et de fonctionnement du mode d’exploitation agricole d’un milieu défini : ce que nous appelons « système agraire » [Mazoyer et Roudart 2002, p. 64-71].

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Idéologies et pouvoir

Figure 3 : « Foyers d’origine » et « aires secondaires de domestication » [source : Mazoyer, Roudart 2002].

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Hors des foyers d’origine, les agriculteurs néolithiques ont principalement investi deux grands types de formations végétales à peu près vierges : d’une part, des formations herbeuses éventuellement parsemées d’arbres ou d’arbustes, d’emblée ouvertes aux élevages d’herbivores ; d’autre part, des formations boisées défrichables par abattis-brûlis.

Les systèmes d’élevage pastoral des milieux herbeux
L’outillage néolithique ne permettant guère de défricher des formations herbeuses denses, les agriculteurs néolithiques de l’Ancien Monde qui disposaient d’herbivores domestiques, ou qui purent en domestiquer de nouveaux, ont assez vite et assez largement développé diverses formes d’élevage pastoral : chèvres et moutons des maquis et garrigues méditerranéens et proche-orientaux ; bœufs et zébus des savanes tropicales d’Asie et d’Afrique ; dromadaires et chameaux des déserts du Sahara, d’Arabie et d’Asie centrale ; bœufs, chevaux et moutons des prairies et des steppes continentales d’Eurasie ; lamas et alpacas des hautes pelouses andines ; rennes de la toundra sibérienne… En revanche, faute d’herbivores domestiques appropriés, les agriculteurs néolithiques du Nouveau Monde durent laisser de côté les grandes prairies continentales des deux Amériques. Mais, si le défrichement au bâton fouisseur d’un tapis herbacé dense n’était pas aisé, il n’était pas impossible et il fut pratiqué dans certains cas extrêmes : par exemple, les agriculteurs des pelouses andines et des îles Salomon se mettaient à plusieurs pour soulever au bâton fouisseur et briser d’énormes mottes de terre engazonnée [Daumas 1962].

Les systèmes de culture sur abattis-brûlis des milieux boisés
Dans les zones boisées, les cultivateurs, armés de haches et d’herminettes de pierre polie, de bâtons fouisseurs et de couteaux à récolter, pouvaient chaque année éclaircir par abattis suivi de brûlis une parcelle boisée dont le sol, riche en cendres et en humus forestier, pouvait donner une ou deux récoltes, suffisantes pour subvenir à leurs besoins. Ils abandonnaient ensuite cette parcelle à la friche boisée durant un laps de temps suffisant (dix à cinquante ans) pour qu’elle soit de nouveau défrichable et cultivable de la même manière.

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Naturellement, la grande « famille » des systèmes de culture sur abattisbrûlis des milieux boisés comporte autant de « genres » différents que de types de forêts mises en culture (forêts méditerranéennes, forêts à feuilles caduques en hiver des régions tempérées froides, forêts mixtes de feuillus et de conifères, forêts tropicales à feuilles caduques en saison sèche, forêts équatoriales denses et toujours vertes). Chacun de ces « genres » comporte à son tour autant d’« espèces » d’agriculture que de types de terrain, accidentés ou non, et de types de sol, fins ou grossiers, acides ou neutres. Chacune de ces « espèces » comporte enfin autant de formes singulières que de localités et de densités de population. En effet, quand la population d’une localité augmente, la fréquence et l’intensité des défrichements par abattis-brûlis d’un milieu boisé s’accroissent et un processus de déboisement s’amorce, qui finit par rendre impossible la perpétuation de ce système de culture. Ce phénomène, qui a touché progressivement la plupart des milieux boisés cultivés à l’époque néolithique, et qui fut sans doute le premier grand bouleversement écologique de l’histoire, a engendré des conditions écologiques inédites, très différentes selon les régions. Mais quelles que fussent ces conditions, les agriculteurs néolithiques ont dû faire face à un double problème difficile à résoudre : renouveler la fertilité de terres cultivées ne comportant plus ni friche boisée à brûler ni humus forestier ; défricher des terres déboisées envahies de mauvaises herbes. D’où une crise agro-écologique, parfois aiguë, qui a conduit certaines de ces populations sinistrées à migrer vers des terres cultivables encore accessibles : soit en abandonnant leurs propres terres à un retour en force de la forêt, comme cela s’est produit à plusieurs reprises dans certaines îles de Méditerranée orientale [Guilaine 1994] ; soit en les cédant aux pasteurs en mal de pâturages venus des régions d’élevage voisines, comme cela a pu se produire en Europe centrale et orientale, et en Afrique soudanienne et sahélienne. Mais, faute de terres boisées cultivables à leur portée, cette crise a aussi conduit d’autres populations sinistrées à développer de nouveaux outils et de nouvelles pratiques, qui ont peu à peu engendré des agricultures « post-forestières » très différentes.

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Les systèmes de cultures irriguées et de cultures de décrue des régions arides
C’est ainsi que, il y a environ 7 000 ans, les régions sahariennes et arabopersiques, déjà déboisées, étaient en voie d’aridification. Dans quelques zones privilégiées cependant, approvisionnées en eau par des nappes souterraines ou des fleuves d’origine lointaine, les cultivateurs néolithiques commencèrent de pratiquer des cultures irriguées en utilisant l’eau puisée dans les nappes ou dérivées des eaux courantes, ainsi que des cultures de décrue en utilisant l’eau accumulée dans le sol lors de la crue du fleuve. De là sont nés les premiers systèmes d’agriculture hydraulique des vallées inondables des régions arides, qui sont à l’origine des grandes civilisations hydro-agricoles développées plusieurs siècles plus tard dans la vallée de l’Indus, en Mésopotamie et dans la vallée du Nil [Mazoyer et Roudart 2002, p. 191-198].

Les systèmes d’hydroriziculture des régions de mousson chaude
C’est ainsi encore que, mille ou deux mille ans plus tard, vers 5000 ans avant le présent, les agriculteurs néolithiques des régions de mousson chaude d’Asie initiaient de leur côté les premiers systèmes hydrorizicoles, qui furent à l’origine des grandes civilisations hydrauliques d’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est. Cultivant depuis longtemps le riz pluvial sur abattis-brûlis en terrain boisé, et le riz flottant (dont la tige spiralée se plie et se déplie selon le niveau de l’eau) dans des zones marécageuses submergées plusieurs mois par an, ces agriculteurs commencèrent à cultiver, les pieds dans l’eau, des riz non flottants, peu tolérants aux variations du niveau de l’eau, en aménageant de petites cuvettes (ou casiers) rizicoles, à fond aplani, entourées de diguettes : les eaux de la saison des pluies remplissant à suffisance ces casiers, et leur excès éventuel étant évacué en ouvrant vers l’aval des brèches dans les diguettes. Capables de produire 200 à 300 tonnes de riz paddy et de subvenir aux besoins d’une centaine de personnes par kilomètre carré de casiers aménagés, soit trois ou quatre fois plus que les systèmes de culture sur abattis-brûlis, ces premiers systèmes d’hydroriziculture ont certainement contribué à l’importante augmentation de population qui eut lieu dans plusieurs régions d’Asie à la fin du Néolithique [ibid., p. 179-183].

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Idéologies et pouvoir

Les systèmes de culture de savane, avec ou sans élevage
Dans certaines régions tropicales peu arrosées (Sahel par exemple), le déboisement a conduit, dès la fin du Néolithique, à la formation de savanes et de steppes arbustives, dans lesquelles les agriculteurs ont pu développer, sur les terres les plus légères (vallées alluviales et dunes fossiles) défrichables au bâton fouisseur ou à la petite houe en bois, après brûlage de l’herbe résiduelle en fin de saison sèche, divers systèmes de culture qui préfigurent les systèmes de culture de savane à la houe métallique, avec ou sans élevage, qui furent mises en place ultérieurement dans les régions sahéliennes, soudaniennes et des Grands Lacs africains, et de la cuvette congolaise [ibid., p. 174-179].

Les systèmes de culture étagés des montagnes tropicales
Dernière illustration de cette diversification grandissante des agricultures néolithiques, les systèmes agraires initiés longtemps avant la formation des premières cités-États et de l’Empire inca, de la côte pacifique désertique au versant amazonien en passant par les hautes vallées et les hauts versants andins : systèmes de culture de maïs, haricot, coton dans les oasis côtières ; systèmes de culture de maïs, haricot, lupin, quinoa de l’altiplano ; systèmes de culture de pomme de terre, lupin, quinoa de l’étage suni ; systèmes d’élevage pastoral de lamas et d’alpacas de la puna ; et systèmes de culture sur abattis-brûlis de maïs, manioc, coca sur le versant amazonien [ibid., p. 249-254].

CONCLUSION
Trop discrètes, trop lacunaires, les traces connues des très diverses formes d’agriculture néolithiques ne permettent ni de caractériser précisément chacune d’elles en termes de système agraire ni d’en retracer la généalogie. Pourtant, ces traces nous paraissent suffisantes pour que nous puissions les

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classer utilement : systèmes de culture sur abattis-brûlis des milieux boisés, systèmes d’élevage pastoral des milieux herbeux, systèmes de culture irriguée ou de décrue des vallées inondables des régions arides, systèmes hydrorizicoles des régions de mousson, systèmes de culture avec ou sans élevage des milieux déboisés. Telles sont quelques-unes des grandes « familles » de systèmes agraires développés par les agriculteurs néolithiques dans les différentes régions du monde, chacune de ces familles comportant encore plusieurs « genres » et « espèces ». Mais, pour proposer un tel classement, il faut connaître la structure, le fonctionnement, les limites et les performances de ces différentes familles, genres ou espèces. Toutes choses qui ont été établies par ailleurs, par l’étude comparée des formes d’agriculture anciennes, plus récentes et mieux connues, et par l’étude comparée des formes d’agriculture contemporaines. Moyennant quoi, il nous semble possible, en partant de faits vérifiables et en utilisant un vocabulaire partagé, de produire des hypothèses de travail intelligibles, critiquables et amendables, susceptibles de servir tous ceux qui, de près ou de loin, s’occupent des agricultures néolithiques.
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Les sanctuaires mégalithiques de Haute-Mésopotamie
Harald Hauptmann* Le processus de « formation néolithique », qui eut lieu au Proche-Orient entre 12000 et 7000 ans avant notre ère, est marqué par la transition graduelle du stade de chasseur-cueilleur à celui de producteur de nourriture, durant les périodes du Natoufien puis du Néolithique précéramique A et B (en anglais : Pre-Pottery Neolithic A et B, abrégé en PPNA et PPNB) ; il fut particulièrement manifeste dans trois zones distinctes d’interaction culturelle : le Levant méridional, la Haute-Mésopotamie, avec une extension dans le piémont méridional des monts Taurus et Zagros, et l’Anatolie centrale. La mission de recherche qui débuta, en 1962, au sud-est de la Turquie, sous l’égide du Joint Istanbul-Chicago Universities Project dirigé par Halet Çambel et Robert J. Braidwood [Çambel et Braidwood 1980], révéla que les premiers occupants d’habitats permanents avaient acquis la maîtrise de l’agriculture et de la domestication animale au cours des Xe et IXe millénaires, le long des contreforts montagneux du Croissant fertile [Braidwood et Howe 1960]. Ici, dans les collines terrassées des monts Taurus et Zagros, ainsi que dans les vallées de l’Euphrate moyen, du Tigre supérieur, du Balih et dans les oasis de Damas – régions arrosées par des précipitations suffisantes et couvertes par conséquent de bois de chênes, de pistachiers et d’amandiers, parfois même de pâturages –, les premiers occupants bénéficiaient de conditions de vie bien plus propices que dans l’aridité des basses terres. Ce « continent néolithique », comme on l’appelle, contient un large éventail d’environnements divers : déserts, steppes semi-arides, oasis fertiles, plaines alluviales, zones montagneuses ou maritimes. Un rôle essentiel au cours de cette période préhistorique (PPNA) fut clairement dévolu à cette région à
* Académie des sciences, Heidelberg

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laquelle O. Aurenche a donné le nom de « Triangle d’or* » [Aurenche et Kozlowski 1999]. Sur les huit premières espèces de plantes domestiquées, l’épeautre sauvage, le pois chiche et la vesce amère poussent dans les monts Karacadağ, une chaîne d’anciens volcans, qui séparent les régions d’Urfa et de Diyarbakır. Jusqu’à ce jour, les preuves manquent pour affirmer que le blé et l’orge cultivés sont originaires de cette région, dans la mesure où les premiers pas en matière d’agriculture dans le Levant remontent au Natoufien et au Sultanien (PPNA). En Haute-Mésopotamie, entre 8500 et 8000 avant notre ère [Peters et al. 2005], même si la chasse contribuait encore pour beaucoup à la subsistance, le développement graduel de l’agriculture et de l’élevage de moutons, de chèvres et de porcs, puis, plus tard, de bovins, permit aux hommes de s’établir en nombre sur des sites permanents ; il en résulta un changement fondamental sur le plan social et politique, qu’accompagne l’introduction de technologies complexes, comme le travail de la pierre et du bois, la maîtrise du feu, voire la métallurgie. La survie dans ce monde nouveau ne repose plus alors seulement sur la solidarité entre les membres de la tribu ou du clan. Une approche plus individuelle des problèmes prend le relais, à l’intérieur de petits groupes familiaux, au sein de la communauté au sens large. À partir de la fin du PPNA, on passe d’un modèle de société égalitaire à un modèle différencié au sein duquel émergent différentes positions et fonctions sociales. Outre la « révolution des ressources alimentaires », un changement d’attitude mentale et de conscience sociale se fait aussi sentir dans les nouveaux rituels et les nouvelles croyances. Résultant de cette évolution psychologique, ce nouveau concept coïncide avec l’érection de bâtiments publics monumentaux et l’émergence d’une transformation graduelle de l’iconographie. À partir semble-t-il de la moitié du IXe millénaire avant notre ère (PPNB), l’adoption du mode de vie néolithique par des communautés villageoises de plus en plus nombreuses entraîne une prédominance de représentations humaines par rapport à l’imagerie ancienne, qui privilégiait les animaux sauvages. Au Néolithique ancien, au Sultanien du Levant et au Mureybétien de la région syrienne du Moyen Euphrate, lesquels couvrent un espace temporel allant de 10500 à 8800 avant notre ère, seules quelques rares structures correspondent avec certitude à des pratiques rituelles ou communautaires [Aurenche 2006 ; id. 2007]. Des villages primitifs de la phase dite à « bâti* Les termes suivis d’un astérisque sont en français dans le texte (NdT).

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ments circulaires », comme ceux de Jerf el-Ahmar, Tell ‘Abr 3 et Mureybet, dans le Moyen Euphrate syrien, de Nemrik 9 et Qermez Dere (fig. 1d), à l’est de Jazira [Watkins 1990 ; Kozlowski 2002], contiennent des structures construites dans ce but. Elles partagent généralement la même zone que les huttes domestiques, mais elles diffèrent de ces dernières par leurs dimensions, ainsi que par le dallage élaboré de leurs sols et par les techniques spéciales de construction utilisées pour les murs, les gradins et les piliers. Hallan Çemi, situé au bord de la Batman Çayı, un affluent du Tigre, était un petit village permanent de 0,7 ha, occupé par une société de chasseurscueilleurs [Rosenberg 1999]. L’espace de vie communautaire sur les trois niveaux (10200 à 9200 avant notre ère) consiste en des structures circulaires à demi enterrées, de 5 à 6 mètres de diamètre, réparties autour d’une aire centrale ouverte. Deux bâtiments ronds se distinguent des autres ; ils devaient remplir une fonction publique quelconque ; D. Stordeur les qualifie d’ailleurs de « bâtiments communautaires* » [Stordeur 2006]. À l’intérieur d’une structure circulaire, un bucrane d’aurochs reposait sur le sol dallé ; à l’origine, il devait être suspendu sur le mur nord qui fait face à l’entrée. À l’instar de la maison 47 de Mureybet, dans le « bâtiment aux bucranes* » de Jerf el-Ahmar, dans les structures communautaires de Tell Qaramel et Tell ‘Abr 3 [Stordeur 2003 ; Yartah 2004], et dans la maison aux crânes de Çayönü, ce bucrane devait avoir une signification rituelle. La preuve la plus convaincante de l’existence de lieux de réunion et de culte, qui partagent avec les structures déjà citées un certain nombre de points communs quant à leur agencement architectural et à leur mobilier, a été clairement révélée à Jerf el-Ahmar [Stordeur et Abbès 2002 ; Stordeur 2003 ; id. 2006]. Les quatre structures suivantes, à usage non domestique, EA7, EA30, EA53 et EA100 – appartenant à des phases différentes (9500-8700 avant notre ère) –, sont situées en périphérie de l’aire principale d’habitat. La construction elliptique à demi enterrée EA30, qui mesure 7,30 m sur 6,80 m d’espace intérieur, est divisée en six cellules (fig. 1a). Outre son architecture singulière, le squelette sans crâne découvert dans la partie centrale laisse penser à une mise en scène rituelle. La construction ronde EA30, mesurant 7 mètres de diamètre, est encore plus surprenante avec ses trente poutres de bois encastrées dans le mur de parement et sa banquette intérieure contre laquelle sont dressées de lourdes dalles de pierre (fig. 1b). Six piliers de bois enduits de terre sont plantés à intervalles réguliers dans la banquette, formant ainsi un hexagone. Les dalles de pierre sont décorées de frises horizontales et

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régulières de triangles en champlevé. Le bâtiment EA100 révèle un agencement identique, avec une banquette ornementée de dalles de pierre décorées de frises en forme de triangles, mais aussi gravées de motifs anthropomorphes sans tête. L’une des gravures est encadrée par deux stèles dont la partie supérieure est ornée d’une sculpture représentant une tête de rapace. Les équivalents en plus vastes de la structure EA53 existent à Tell ‘Abr 3, sous la forme de deux maisons rondes mesurant entre 10 et 12 mètres de diamètre (fig. 1c). La bordure de la banquette aux dalles de pierre est elle aussi décorée

Figure 1 : Jerf el-Ahmar, bâtiments communautaires. a. EA 30 (Mureybétien) ; b. EA 53 (transition PPNA/PPNB) (d’après D. Stordeur) ; c. Tell ‘Abr 3, bâtiment communautaire B2 (d’après T. Yartah) ; d. Qermez Dere, bâtiment RAD, isométrie (d’après T. Watkins 1992).

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de frises, de motifs géométriques et de représentations animales comme des panthères, une gazelle, un oiseau et un bucrane. De façon plus convaincante que les autres bâtiments spéciaux, les édifices du type EA53 annoncent clairement les sanctuaires ultérieurs des Taurus méridionaux. Il faut souligner l’importance de la présence de motifs artistiques comme des pilons sculptés dont les extrémités supérieures représentent des têtes d’oiseau à Abu Hureyra, Çayönü, Göbekli Tepe, Hallan Çemi, Jerf el-Ahmar, Mureybet et Nemrik. Des bêtes de proie combinées à des représentations de serpents sur des galets gravés et des pointes de flèche font partie des représentations symboliques les plus significatives de cette période [Cauvin 1997, p. 70, ill. 19 ; Aurenche et Kozlowski 1999, p. 44, pl. 6-7, 6-8]. Situé à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Şanlıurfa, capitale de la province, Göbekli Tepe, contrairement aux sites célèbres du « Triangle d’or », représente un type différent d’habitat ; implanté au sommet d’une colline qui domine du haut de ses 800 mètres la plaine de Urfa-Harran au nord [Schmidt 1998 ; id. 2006], cette aire d’habitat de 300 mètres de diamètre couvre une superficie de 9 hectares et comprend un tell d’une épaisseur allant jusqu’à 15 mètres, formé d’une accumulation de vestiges divisée en deux phases principales d’occupation néolithique (fig. 2). Au niveau inférieur III, datant du PPNA tardif, entre 9600 et 8800 avant notre ère, ont été dégagées sept structures mégalithiques séparées (A-F) de dimensions surprenantes : l’une d’elles, la structure A, est ovoïde, les autres, circulaires, la plus petite mesurant 9 mètres de diamètre, les plus grandes, entre 20 et 30 mètres. Les sols sont pavés selon la technique caractéristique du terrazzo, comme l’attestent les enclos B ou F. Les éléments les plus remarquables de ces bâtiments consistent en une série de piliers monumentaux de pierre calcaire, en forme de T, la plupart mesurant 3 mètres en hauteur. Au centre de l’enclos se dressaient deux piliers égaux plus hauts encore que ceux qui sont encastrés dans les murs ; des piédestaux circulaires forment la base de ces monolithes. Il y a six piliers dans la structure A en partie dégagée, et neuf dans l’enclos B (fig. 3). L’enclos C, avec ses deux cercles de dix-huit piliers, est le plus riche en monolithes. Contrairement à celui des bâtiments voisins, le sol de cette structure a été découpé dans le soubassement rocheux avant d’être abrasé. Les deux piliers centraux sont encastrés dans leurs socles taillés dans la roche, comme dans l’enclos E situé au sud-ouest de l’espace central d’occupation. L’enclos D contient treize piliers, et l’enclos F, dégagé lors des dernières fouilles, situé à l’ouest

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Figure 2 : Göbekli Tepe (état de la recherche en 2007). Vue schématique des phases de construction du Néolithique ancien (phase ancienne III, phase récente II) (d’après K. Schmidt).

du complexe central, en contient huit orientés différemment. Les deux piliers du milieu atteignent la hauteur vertigineuse de 5 mètres, dépassant comme dans les autres bâtiments les piliers plus petits encastrés dans le mur d’enceinte. D’après les analyses géomagnétiques, plus de quinze autres bâtiments ronds attendent d’être dégagés, contenant en tout quelque deux cents piliers mégalithiques [ibid., p. 226].

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Figure 3 : Göbekli Tepe. Vue de l’enclos circulaire B daté de la phase III. On distingue les piliers en forme de T inclus dans le mur et les deux piliers centraux (cliché Euphrates archive, Berlin-Heidelberg).

Sur un total de quarante-sept piliers monolithiques, plus de la moitié sont richement ornés de reliefs complexes ; ils dépeignent avec un naturalisme explicite et une ingénieuse diversité le monde animal qui peuplait la partie méridionale des monts Taurus durant cette période [ibid., p. 191198] : renards, ours, taureaux, ânes sauvages, moutons, mais également lions ou léopards, tous de sexe mâle ; la gazelle, qui représentait pourtant le gibier favori, est moins fréquemment représentée. Outre les mammifères, l’imagerie représente également des grues, des cigognes, des canards, des ibis, des varans, des serpents, voire des insectes comme des scorpions ou des araignées. Deux motifs reviennent fréquemment dans l’iconographie néolithique du Levant et de la Haute-Mésopotamie, sans doute en raison de leur portée symbolique : le serpent et le vautour [Cauvin 1997, p. 70]. Dans le chamanisme, le serpent et le rapace symbolisent le passage entre différentes régions cosmiques. Le serpent est l’animal le plus souvent représenté dans l’imagerie de Göbekli Tepe ; on le trouve parfois seul, ou en ordre dispersé, mais aussi, comme c’est le cas sur le pilier 1 de la structure A, formant comme une sorte de tapisserie composée de dix-sept reptiles entremêlés [Schmidt 2006, ill. 45]. Les figures animales et les symboles géométriques de certains reliefs particulièrement remarquables illustrent

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des scènes narratives qui évoquent non seulement le quotidien du chasseurcueilleur, mais aussi ses conceptions mythologiques. Des animaux comme le taureau, le renard et la grue, ou le serpent, le taureau et le renard, ou le renard, le sanglier et trois oiseaux, placés verticalement, décorent les fûts des piliers. Des compositions plus élaborées ornent les piliers qui ont été sculptés du chapiteau au fût. Le pilier 12 de l’enclos C porte un bas-relief représentant cinq oiseaux aquatiques, des canards sans doute, pris dans les rets d’un filet ou volant par-dessus des rochers [ibid., ill. 59]. Une autre scène, sur le pilier 33 de l’enclos D, dépeint des grues combattant des groupes de serpents. Le pilier 43 du même enclos, sous un ensemble de motifs géométriques et de pictogrammes, reproduit une scène avec différents animaux comme des ibis et des grues, et un serpent dominé par un vautour en vol (fig. 4). Mais le tableau le plus saisissant se trouve dans la partie basse, avec la figure dominante d’un scorpion en compagnie d’un renard, d’un serpent et d’un autre oiseau, auxquels s’ajoute l’image surprenante

Figure 4 : Göbekli Tepe. Enclos D, détail du pilier 43. Bas-relief représentant un vautour, d’autres oiseaux, un scorpion et, en bas à droite, une figure humaine ithyphallique, sans tête.

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d’un être humain ithyphallique sans tête [Schmidt 2007, p. 93]. Cette sinistre représentation d’un rapace en train d’attaquer un cadavre sans tête rappelle la célèbre peinture murale du sanctuaire aux vautours de Çatal Höyük VII [Mellaart 1967, p. 166-167]. On a interprété ces scènes comme une indication que les populations du Néolithique tardif de Cappadoce exposaient leurs morts aux vautours pour les décharner. Mais les représentations et les coutumes de sépultures secondaires de squelettes sur d’autres sites témoignent plutôt de rituels funéraires dans lesquels le vautour devait jouer le rôle de médiateur entre le monde des vivants et le royaume de l’au-delà [Lichter 2007, p. 256-257]. Les pictogrammes sont une caractéristique singulière de cette imagerie en relief. Outre des symboles que l’on retrouve à Tell ‘Abr, Jerf el-Ahmar, et dans des périodes plus tardives d’Anatolie, comme la tête de taureau (bucrane) isolée, des signes fréquemment rajoutés à la décoration des monolithes représentent un H combiné avec un cercle et un croissant [Schmidt 2006, p. 226, ill. 80-81]. Ces symboles présumés astronomiques peuvent aussi correspondre non pas à des hiéroglyphes mais à des emblèmes héraldiques ; cependant, leur interprétation finale fait encore l’objet de débats. Les piliers centraux de l’enclos D sont des monolithes sculptés de motifs clairement anthropomorphes, comme on en trouve dans l’enclos F, peutêtre plus tardif, typique également des édifices cultuels de Nevali Çorı qui datent du PPNB [Hauptmann 1993, ill. 16 ; id. 1999, p. 74-75 ; Schmidt 2006, p. 165]. Pour reproduire la silhouette d’une figure anthropomorphe, le chapiteau du pilier fait office de tête, et le reste, de bras et de mains. Leur importance considérable comme élément caractéristique d’une architecture rituelle vient en support de l’idée que les « êtres-piliers » peuvent être interprétés comme des totems de sociétés chamaniques, mais aussi comme des ancêtres, des démons, des esprits surnaturels ou des gardiens. La pratique consistant à encastrer des stèles ornées d’un vautour stylisé est attestée dans le bâtiment communautaire EA100 de Jerf el-Ahmar, dans lequel on peut voir comme une sorte de prototype datant du PPNA ancien des « êtrespiliers » plus tardifs [Stordeur 2003, p. 28]. On trouve une série de sculptures assez grossières représentant des bêtes de proie dans une attitude agressive, comme un lion, un léopard ou un sanglier la gueule ouverte, qui rappellent leur équivalent en relief [Hauptmann 1999 ; Schmidt 2006, p. 158 ; Hauptmann et Schmidt 2007]. Des prédateurs menaçants ornent également le haut des piliers ou les extrémités du seuil en forme de U. Les têtes humaines ou les masques sculptés

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de taille variée rappellent les masques PPNB qui servaient peut-être à des pratiques funéraires [Cauvin 1997, p. 158-159 ; Bar-Yosef 2003]. Les chasseurs-cueilleurs de la communauté de Göbekli Tepe fondaient leur subsistance sur la collecte de céréales, de fruits et de légumes sauvages, et sur la chasse à la gazelle (43 %), au bétail sauvage (20 %), à l’onagre (10 %) et au sanglier (8 %). À ce stade des recherches, on n’a relevé aucun indice d’activité agricole [Peters et Schmidt 2004 ; Peters et al. 2005]. Cependant, parmi les restes botaniques, des graines de céréales sauvages natives du Karacadağ voisin ont été identifiées. Cette chaîne de montagnes formée d’anciens volcans, culminant à une hauteur de 1 919 mètres, située dans le piémont des Taurus, sépare les plaines d’Urfa et de Diyarbakır. Ce n’est certainement pas l’effet d’une simple coïncidence si tous les importants sites néolithiques acéramiques, comme Çayönü et Körtik Tepe [Özkaya et Coşkun 2008], à l’est, et Göbekli Tepe, Karahan, Nevali Çorı et Sefer Tepe, à l’ouest, sont regroupés autour de cette crête. Cette relation apparente entre ces sites unis par un fondement économique identique va de pair avec des pratiques rituelles uniformes, comme l’atteste l’érection de bâtiments semblables dotés de piliers mégalithiques [Hauptmann 2007, p. 149-150]. Göbekli Tepe, avec son vaste complexe architectural sans le moindre bâtiment résidentiel, représente un type encore inconnu de grand site datant de la phase tardive du PPNA. Les affleurements de silex y étaient exploités pour fabriquer des outils qui étaient distribués à travers les territoires voisins. Le site servait à l’évidence de point de ralliement à une importante communauté de chasseurs-cueilleurs qui devaient contrôler le gibier de la région. On y produisait des objets destinés au culte et on y entreposait les vivres d’une société soudée par une organisation élargie. Ce genre de centre servait de lieu d’échanges non seulement de produits, mais aussi d’idées. Des groupes venus de sites voisins s’y retrouvaient à des dates précises pour y accomplir des rites collectifs. L’établissement d’un centre de culte de cette importance exigeait de la part de cette communauté, qui avait cessé d’être égalitaire, non seulement une impressionnante efficacité, mais aussi une organisation centralisée. Un statut social privilégié y était accordé au système religieux et à une caste d’individus particuliers, capables d’accomplir les rituels associés aux naissances, aux diverses initiations et aux décès. Ces derniers jouissaient d’un pouvoir de contrôle sur la vie quotidienne et sur l’économie, dominant ainsi la communauté. Ces lieux qui faisaient office de centres de culte pour une communauté plus large, comme à Göbekli

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Tepe, devaient être un phénomène courant à cette époque ; ils devaient jouer un rôle identique à celui des grottes franco-cantabriques du Paléolithique supérieur. L’émergence d’un nouveau mode de vie néolithique, fondé sur l’agriculture et l’élevage au cours du PPNB, au IXe millénaire avant notre ère, est également associée au développement d’un nouveau type de maison. Les communautés de plus en plus nombreuses nécessitaient une organisation plus développée, que reflétait la construction de solides bâtiments rectangulaires destinés à un usage permanent, abritant des enclos, divisés selon leurs fonctions : espace de vie, préparation de la nourriture, stockage des vivres. La notion de foyer, ou domus, est représentée par ce type de maison répondant à un schéma tripartite qui semble avoir servi de prototype aux impressionnantes « maisons longues » de la culture de la Céramique linéaire d’Europe centrale. Çayönü Tepesi, dans la province de Diyarbakır, est situé au bord d’un affluent du Tigre supérieur qui arrose la plaine fertile d’Ergani, au sud du piémont oriental des Taurus. Le tell couvre une surface de 30 000 m2 (350 mètres par 150) ; il représente un site clé de cette partie du ProcheOrient au Néolithique ancien [Özdoğan1999]. Il n’existe nulle part ailleurs en Haute-Mésopotamie de site comparable, où le développement du Néolithique ancien, dans toute sa complexité, peut être observé sans interruption depuis 10300 à 7000 avant notre ère. D’une épaisseur de 6 mètres, la stratigraphie comprend sept étapes évolutives du Néolithique primitif, la sous-phase la plus ancienne étant représentée par des huttes rondes en clayonnage enduit de torchis datant du PPNA. La période la plus remarquable de ces populations qui vivaient encore de la cueillette et de la chasse (PPNB ancien) se distingue par l’apparition, dans la sous-phase 2, de bâtiments rectangulaires en « grill plan » (« plan en grille »). La sous-phase 3 avec ses « basal pits » (« fosses basales ») est suivie de la sous-phase 4 avec ses « channelled buildings » (« bâtiments à canaux ») montés en dur. Cette étape se caractérise également par un schéma de peuplement radicalement nouveau. La sous-phase 5 reflète une évolution vers les « cobbled paved buildings » (« bâtiments pavés ») ; elle est suivie de la sous-phase 6 avec ses « cell plan buildings » (« bâtiments à plan cellulaire ») du PPNB moyen et tardif. La sous-phase 7, qualifiée de période de déclin du « mode de vie PPN », est celle des « large rooms » (« grandes salles ») du PPNC. L’étape suivante, du Néolithique tardif, voit l’apparition de la poterie.

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Le site nous apporte également la preuve tangible du développement de « bâtiments uniques ou spéciaux » au nord du Croissant fertile [Schirmer 1983 ; id. 1990 ; Özdoğan 1998]. Il subsiste malheureusement des divergences quant à l’attribution stratigraphique des trois édifices monumentaux [Bıçakcı 2001, p. 12-14, ill. 48] : le bâtiment dallé, le bâtiment aux crânes et le bâtiment au sol en terrazzo. Mais la tradition d’édifices de culte est clairement perpétuée à partir de sa première apparition évidente de 8700 avant notre ère, dans la sous-phase 4, avec les « channelled buildings », jusqu’à la sousphase 6, avec les « cell plan buildings ». Ils ne partagent pas le même espace que les unités domestiques de la partie orientale du site. Ils présentent également des caractéristiques particulières communes, comme la construction à demi souterraine, avec des murs montés exclusivement en pierres, renforcés généralement par des contreforts internes, outre des banquettes de pierre, des estrades, des monolithes dressés, l’utilisation d’un mortier de chaux, les sols dallés de pierres polies, la qualité des revêtements de sol atteignant son apogée avec des terrazzo particulièrement soignés. Le « flagstone building » rectangulaire (fig. 5, 1), dont la position stratigraphique a été située quelque part entre les sous-phases 2 et 6, correspond davantage aux « channelled buildings » de la sous-phase 4 [Schirmer 1983, p. 472-475 ; id. 1990, p. 378 ; Bıçakcı 1998, p. 141 ; id. 2001, p. 14]. On retrouve la même phase à Nevali Çorı avec un bâtiment de culte équivalent mais plus spectaculaire. La structure de Çayönü doit son nom à son sol soigneusement dallé de pierres. L’érosion a détruit la partie sud, mais l’entrée devait faire face à la vallée. Le mur nord, monté en pierres sèches, possède deux contreforts dans l’alignement desquels se dressent deux monolithes. Un troisième se dresse dans la partie orientale en face d’une banquette. Le « skull building » (fig. 5, 2), ou bâtiment aux crânes, se dresse à quelques mètres au nord-est du « flagstone building », dont l’extrémité sud fut aussi détruite par l’érosion [Schirmer 1983, p. 469-472 ; id. 1990, p. 378382 ; Bıçakcı 1998, p. 142]. La structure la plus ancienne de la première phase obéit à un plan en ovale (BM-1) ; elle fut remplacée plus tard par un autre édifice qui porte les marques d’au moins trois phases d’altérations. Pendant toute la durée de la sous-phase 5 des « cobbled paved buildings », la nouvelle structure rectangulaire (BM-2) fut utilisée. Elle se divise en deux sections principales, quatre chambres (plus tard trois) communicantes au nord, et une grande cour intérieure au sol pavé au sud. Les murs intérieurs sont soutenus par des contreforts ; des pierres levées monumentales s’y trouvaient

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Figure 5 : Çayönü Tepesi. 1. Reconstitution isométrique du Flagstone Building ; 2. Le Skull Building, (a) phase ancienne BM 1 de plan ovale, (b, c) phase plus récente BM 2, de plan rectangulaire, avec ses celliers et son état le plus altéré (en bas) ; 3. Reconstitution isométrique du bâtiment à terrazzo (d’après W. Schirmer 1990).

également, non décorées. Près du mur ouest se dresse un autel rectangulaire en pierre à chaux. Le bâtiment aux crânes doit son nom aux quarante-neuf crânes calcinés qui étaient auparavant alignés sur des étagères en bois. De grandes dalles de pierre dans les petites chambres recouvrent un série de celliers utilisés comme cryptes pour des sépultures secondaires formées de

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piles de crânes et d’os longs. Les cryptes furent aussi utilisés comme sépultures primaires, le bâtiment aux crânes faisant ainsi office de « maison des morts ». À la suite de son incendie intentionnel et de son enfouissement sous un amas de galets, un nouvel édifice cultuel, le « terrazzo building » (fig.5, 3), fut érigé au début de la phase « cell plan » (sp. 6). Son plan rectangulaire rappelle celui du « flagstone building » (« bâtiment dallé ») antérieur [Schirmer 1983, p. 464-469 ; Bıçakcı 1998, p. 143]. La superstructure consiste en un mur de pierre sur lequel fut monté un mur de brique crue, une technique caractéristique de la phase « cell plan ». Le sol consiste en deux couches de terrazzo posées par-dessus une couche de pierres bien tassées. La couche supérieure du terrazzo est composée de petits morceaux de pierre calcaire rosâtre mêlés à un mortier fait d’un mélange de chaux vive et de chaux éteinte. L’utilisation de cette « haute technologie » est caractéristique des édifices de culte identiques de Nevali Çorı ou de Yeni Mahalle, à Urfa, mais l’insertion à Çayönü de deux lignes blanches parallèles formées de petits bouts de pierre à chaux est insolite. Dans le coin nord-ouest, une cuvette de forme arrondie fut insérée ; un fragment de bassine avec un visage humain en relief est le seul objet sculpté de ces trois bâtiments, ce qui étaye l’idée consistant à attribuer à ces structures une dimension sacrée [Özdoğan 1999, ill. 43]. Le « terrazzo building » communique clairement avec la cour intérieure (plaza), qui est un espace ouvert contenant dix monolithes dressés, alignés sur deux rangs, formant ainsi une aire sacrée. Situé dans la vallée voisine du Moyen Euphrate dans la province d’Urfa, le site de Nevali Çorı est un bon exemple de communauté agro-pastorale totalement développée au cours de la phase moyenne du PPNB [Hauptmann 1999]. Quatre phases de « channelled buildings » et une dernière phase avec une maison en « cell plan » couvrent une période de temps comprise entre 8600 et 8000 ans avant notre ère. Cette période correspond aux sous-phases des derniers édifices en « grill plan » et des premiers en « cell plan » de Çayönü et Göbekli Tepe II. À l’ouest de l’esplanade, on a dégagé une structure qui, en raison de sa technique élaborée de construction et de son plan en carré aux angles arrondis – qui rappellent les bâtiments communautaires ronds du PPNA –, diffère clairement des maisons domestiques [Hauptmann 1993 ; id. 1999b ; Hauptmann et Schmidt 1999]. Le successeur du premier « cult building » (« bâtiment cultuel ») (II) était bien préservé. Son plan rectangulaire présente

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des dimensions impressionnantes, couvrant une surface de 188 m2 (13,90 m par 13,50). Les murs d’enceinte sont bâtis en pierres sèches recouvertes, à l’intérieur, d’un enduit. Une banquette de pierre court le long de trois des murs ; treize piliers monolithiques en forme de T sont encastrés dans la banquette, deux d’entre eux étant positionnés au centre. Une niche, destinée peut-être à abriter une statue liturgique, a été aménagée dans la partie sud-est. À l’instar du « terrazzo building » de Çayönü, le sol est couvert d’un terrazzo parfaitement nivelé fait de petits morceaux de pierre à chaux mélangés à du mortier. Lors d’une phase ultérieure, un podium en pierre avec des stèles en forme de Γ fut dressé dans le coin nord-est de l’édifice. Sous le podium avait été creusée une dépression circulaire avec un drain d’écoulement, comme dans le bâtiment à la banquette de Çayönü, ce qui semble correspondre à une activité rituelle impliquant l’utilisation d’un liquide. Un phénomène significatif, constaté également dans les temples mésopotamiens ultérieurs, est l’enfouissement intentionnel d’objets rituels ou votifs après leur abandon, leur destruction ou leur remplacement. À Çayönü, certaines pierres levées du premier bâtiment aux crânes étaient encastrées dans les murs de la structure suivante ; à Nevali Çorı, également, une série complète de sculptures de l’ancien bâtiment de culte était enfouie dans la banquette nord de l’édifice suivant. Le successeur de cet édifice de pierre, le « cult building III », fut bâti à l’intérieur du précédent, ce qui témoigne d’une continuité cultuelle. La surface intérieure du nouvel édifice s’en trouva diminuée (178 m2). Le style de construction demeure inchangé, avec son sol en terrazzo, sa banquette et ses piliers de pierre. Dix piliers sont encastrés dans la banquette, deux piliers ont été rajoutés sur le seuil. Mais la petite niche destinée à la statue du culte se trouve à présent dans le mur du fond en face de l’entrée. Deux marches mènent au sol intérieur en terrazzo. À l’intérieur, à l’origine, deux piliers se dressaient, d’une hauteur de 3 mètres, représentant une forme humanoïde stylisée. Sur les bords les plus larges, on voit deux bras dont les mains se joignent sur le bord étroit en dessous d’une ligne en creux. Le site néolithique ancien de Kilisik, dans la province d’Adiyaman, comporte une sculpture similaire aux piliers anthropomorphes en forme de T de Nevali Çorı [Hauptmann 2000]. La pratique de l’enfouissement d’un objet votif, comme par exemple ici une sculpture d’oiseau à tête humaine, revient fréquemment lors de la dernière phase du « cult building ».

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La démonstration la plus éclatante de la fonction sacrée de ces monuments est donnée par des sculptures grandeur nature en pierre calcaire. Contrairement à l’imagerie très riche de Göbekli Tepe, les sculptures de Nevali Çorı sont d’une iconographie plus rudimentaire, comprenant des représentations thériomorphes et anthropomorphes [Hauptmann et Schmidt 2007]. Une sculpture de vautour trouve un parallèle en miniature à Göbekli Tepe. Certaines représentations sont exceptionnelles, comme celles d’une créature hybride avec un corps d’oiseau et une tête humaine, ou d’un torse humain avec une tête d’oiseau. Une figure composite montre deux formes féminines accroupies dos à dos et surmontées d’un grand oiseau [Hauptmann 1999, ill. 11, 12, 14, 15]. Il s’agit apparemment du sommet d’une colonne sculptée rappelant un totem. Dans l’imaginaire de cette phase, ces figures symboliques anticipent les motifs de l’art mural plus tardif de Çatal Höyük. L’oiseau, qui rappelle ici l’oiseau-ba de l’ancienne Égypte, symbolise peutêtre l’âme de l’être humain représenté. À moins qu’il ne représente le médium spirituel doté d’un pouvoir magique de médiation entre la réalité quotidienne et la transcendance. L’un des chefs-d’œuvre artistiques de Nevali Çorı, sculpté dans un pilier totémique, représente une tête de femme entre les serres d’un rapace [ibid., ill. 13]. La chevelure féminine, très soignée, semble être enserrée dans un filet. Ces motifs, combinant les formes humaine et aviaire, représentent sans doute des visions d’un monde surnaturel peuplé d’esprits humains et animaux. À Nevali Çorı, les preuves abondent d’un culte des crânes et de la vénération des ancêtres, des pratiques communes à l’époque, comme le démontrent également les sites de Jerf el-Ahmar et Tell ‘Abr 3 [Lichter 2007]. D’autres pratiques funéraires, comme une mise au tombeau secondaire à l’intérieur d’une crypte, se pratiquaient aussi à Çayönü. Cependant, le dépôt de crânes isolés au visage remodelé, comme à Jéricho, Tell Asmar, ou de statues spectaculaires, comme à Ain Ghazal, reflète sans doute le caractère très répandu du culte des ancêtres. On a découvert plus de soixante-dix moulures de crânes sur les sites PPNB de Jordanie et dans l’oasis de Damas, ainsi que sur les sites PPN d’Anatolie centrale, comme Köşk Höyük. Outre l’imagerie sculptée, on a trouvé un bol en pierre calcaire décoré d’un relief représentant une scène avec deux silhouettes humaines aux visages apparemment masqués, entourant une tortue de l’Euphrate, symbole de fertilité. L’une des silhouettes humaines est celle d’une femme enceinte [Hauptmann 1999, ill. 16 : Garfinkel 2003, p. 111-114]. Les silhouettes

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présentées de face, les bras levés, exécutent ce qui ressemble à une danse rituelle. Au contraire, une gravure dynamique montrant des personnages humains stylisés en train de courir en bondissant reflète sans doute une activité humaine plus essentielle : la chasse [Hauptmann 1999, ill. 17]. Les grandes figures de sexe masculin devaient à l’origine avoir été prévues pour être installées dans les niches des « cult buildings ». Derrière la nuque d’une tête plus large que nature, aux oreilles protubérantes et au visage endommagé, on voit comme un serpent qui remonte – formant comme une sorte de touffe de cheveux [ibid., ill. 19]. Cette partie d’une sculpture était encastrée dans le mur derrière la niche du dernier bâtiment de culte ; cette sorte de sépulture secondaire témoigne de son importance ancienne et sacrée. Cette tête au crâne rasé avec un serpent ondulant comme une natte de cheveux devait faire partie d’une statue d’homme qui devait

Figure 6 : Stèle anthropomorphe de Yeni Mahalle à Urfa. Hauteur : 1,93 cm (dessin S. Hauptmann-Hamza et E. Ochsenfeld).

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figurer dans la niche de l’édifice cultuel antérieur. L’existence de ces stèles anthropomorphes représentant des figures ithyphalliques est démontrée grâce à une extraordinaire sculpture grandeur nature en pierre calcaire découverte à Urfa (fig. 6) [Hauptmann 2003] et à un autre protomé ithyphallique trouvé à Göbekli Tepe [Hauptmann 1999, ill. 33]. Ce genre de culte, tel que les reflètent ces sculptures, ne désigne aucun concept religieux particulier. Il est impossible d’interpréter les figures masculines comme une représentation d’une divinité masculine dominante du panthéon néolithique. D’un autre côté, on constate qu’à l’époque l’image de la déesse mère était aussi absente. Durant la phase II de Göbekli Tepe, il y avait un site d’habitat plus petit que l’on peut dater du PPNB moyen [Schmidt 2006, p. 228-242]. Le plan architectural possède des caractéristiques complexes ; on y trouve des pièces aux sols en terrazzo et des unités composées d’une chambre centrale abritant des piliers monumentaux et des banquettes dans le style de Nevali Çorı, réservées par conséquent à un usage rituel (fig. 7). Les piliers sont décorés de reliefs élaborés de lions et de léopards prêts à bondir.

Figure 7 : Göbekli Tepe, phase II (PPNB moyen). Bâtiment rituel aux piliers aux lions et léopards (cliché Euphrates archive, Berlin-Heidelberg).

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Un bas-relief représentant un prédateur orne un pilier en forme de T ; l’image rappelle celle de la déesse dispensatrice de vie des « sanctuaires » de la fin du Néolithique VI.A/B.10 de Çatal Höyük [Mellaart 1967, p. 124126]. James Mellaart souligne la prédominance d’une « déesse mère », dont le compagnon est symbolisé par un taureau (fig. 8). À Nevali Çorı, ce motif féminin est associé au vautour. À Göbekli Tepe, on eut la surprise de découvrir une image spectaculaire sculptée dans une dalle de pierre de cette pièce aux piliers et ne faisant donc pas partie de sa décoration originelle [Hauptmann 1999, ill. 35]. Cette femme nue est représentée en position accroupie, les jambes écartées, exposant son sexe. On retrouve le même motif artistique reflétant l’importance pour cette société d’assurer sa transmission dans un relief de Nevali Çorı [Hauptmann et Schmidt 2007, p. 73]. L’image est aussi très répandue dans l’art du Néolithique final. Outre les figures ithyphalliques, cette gravure laisse à penser que cette pièce devait être consacrée à des rites de fertilité.

Figure 8 : Çatal Höyük (7400-6000 av. notre ère). Le “sanctuaire” VI.A.10 qui est plus vraisemblablement une maison particulière (d’après J. Mellaart 1967).

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L’apogée culturel du PPNB, marqué par l’apparition de grands sites montrant tous les aspects d’une société socialement stratifiée, de relations commerciales étendues, de prouesses technologiques surprenantes et de nouveaux concepts religieux, a pris fin au cours du VIIIe millénaire. Différentes raisons permettant d’expliquer l’effondrement du monde florissant du Néolithique ancien au PPNC, à la fois dans le Levant et en Haute Mésopotamie, ont été prises en considération, comme les variations climatiques, l’épuisement des ressources naturelles, la surpopulation et les conflits sociaux. De nombreux sites furent désertés ou perdirent leur prospérité antérieure. En raison de ce déclin, dans d’autres régions du Proche-Orient, de nouvelles communautés agricoles et de nouvelles zones d’interaction s’établirent. Ce fut le début d’un nouveau développement culturel marqué par l’usage courant de la poterie dans la vie quotidienne. À partir de la fin du VIIIe millénaire, cette période est caractérisée par la diffusion d’un nouveau style de vie néolithique dont l’influence s’est répandue, par la mer Égée, le long du littoral méditerranéen jusqu’en Europe occidentale, et par les Balkans, jusqu’en Europe centrale. Dans le schéma d’occupation particulier de l’Anatolie centrale, comme dans le site de Aşıklı Höyük, on ne trouve aucune structure particulière réservée au culte (après 8500 ans avant notre ère). Sans le sol en terrazzo du bâtiment central, il eût été difficile de distinguer cet édifice des autres maisons domestiques [Esin et Harmankaya 1999]. Mais d’autres sites du Néolithique ancien, comme Pisidia et ceux de la région littorale de la mer Égée comme Hacilar, Bademağaci et Uluçak, ont eux aussi bénéficié de cette technologie avancée [Duru 2008]. Comme l’a suggéré I. Hodder pour Çatal Höyük (7400-6000 ans avant notre ère), l’ensemble des unités architecturales désignées à tort comme des « sanctuaires » n’étaient en fait que des maisons particulières [Hodder 1996, p. 6]. Certains espaces spécialement décorés de ces demeures étaient consacrés aux esprits des défunts. Le monde symbolique de l’Anatolie centrale néolithique, représenté par le culte du taureau, du léopard, du bélier, et celui des ancêtres, relie l’Anatolie à l’imagerie rituelle du Sud-Est européen néolithique. Les figurines masculines et féminines des cultes de la fertilité d’Anatolie centrale et du sud-est de l’Europe représentent peut-être la diffusion d’un nouveau style de vie influencé par la « révolution néolithique ». J. Guilaine a interprété ce processus comme une adaptation graduelle mais « arythmique » d’innovations économiques et industrielles distinctives, incluant des aspects du monde symbolique du Proche-Orient, qui ont altéré l’ancien système de

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valeurs des sociétés de chasseurs-cueilleurs du Mésolithique [Guilaine 2008]. Dans les Balkans et autour de la mer Égée, sur la base de sa construction, aucune structure ne peut être interprétée comme un sanctuaire [Lichter 1993, p. 70-71]. Dans les édifices identiques, comme ceux du site beaucoup plus tardif de Parţa, à Banat (VIe millénaire avant notre ère), ou ceux de Kormadin, en Serbie, datant du complexe de Vinča C, ou ceux de Madžari, près de Skopje, en Macédoine, l’espace réservé au rituel faisait partie intégrante de l’espace de la vie quotidienne, comme le démontre le contexte domestique avec ses fours et ses fosses de stockage, associés à des figurines féminine en argile et à des vases anthropomorphes. À Parţa, l’édifice fut interprété comme un sanctuaire en raison de son grand autel orné de têtes de taureau sculptées et de nombreux autres ornements cultuels [Lazarovici et Lazarovici 2006, p. 300-336]. Néanmoins, dans la reconstitution, la frontière entre les faits et la fiction est plutôt floue ; par son plan et par sa construction, le prétendu sanctuaire apparaît tout aussi fragile que les autres maisons en clayonnage enduit de torchis de ce site d’habitat. En résumé, les caractéristiques nouvelles comme le « culte du crâne », l’utilisation de l’ocre, les sépultures secondaires, ainsi qu’un certain nombre de symboles que l’on retrouve à l’identique dans deux régions du Néolithique, l’Anatolie centrale et la Haute-Mésopotamie, représentent peut-être des éléments symboliques communs dérivés d’une antériorité commune prénéolithique. Cela indique que certains rituels étaient pratiqués dans les deux régions. Cependant, en Anatolie centrale, les pratiques cultuelles semblent être restées plus ou moins confinées à l’intérieur de l’espace rituel domestique, tandis qu’en Haute Mésopotamie les procédures liées aux sanctuaires mégalithiques isolés anticipaient le culte dans le temple plus tardif de la Mésopotamie sumérienne.
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Les pierres couchées de Belz ou la découverte d’un ensemble mégalithique
Stéphan Hinguant* et Christine Boujot** Des blocs de gneiss couchés, éparpillés sans organisation apparente, ont été exhumés en 2005 lors d’une opération de diagnostic archéologique effectuée en préalable à la réalisation d’un projet de lotissement à Belz, dans le Morbihan. À première vue, rien de spectaculaire. En Bretagne, on en rencontre un peu partout dans les landes, dans les champs, de ces pierres tout droit sorties de leur carrière ou détachées d’un affleurement rocheux. Toutefois, il est rare de les observer aussi profondément enterrées sous une épaisseur de 50 à 80 centimètres de sédiments, et parfois associées à des fosses empierrées. De même, leur situation sur le versant d’un petit vallon, entre des affleurements rocheux et à proximité des restes d’un alignement détruit, laissait penser que ces vestiges n’étaient peut-être pas aussi ordinaires qu’on aurait pu le croire. De fait, l’opération de fouille préventive réalisée de mars à juin 2006 à Kerdruellan a permis d’identifier ces pierres comme composantes d’un ouvrage mégalithique et de proposer quelques clés de compréhension de l’histoire de ce dernier, depuis son érection jusqu’à son enfouissement [Hinguant et Boujot 2008]. En raison de son caractère exceptionnel, cet ensemble mégalithique a été classé parmi les monuments historiques en mars 2008.

* Institut national de recherches archéologiques préventives, UMR 6566, Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire (CReAAH) ** Direction régionale des affaires culturelles de Bretagne-Service régional de l'archéologie et UMR 6566, CReAAH

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À première vue, l’ensemble présente si peu de cohérence que le premier objectif de la fouille a été de vérifier si les pierres dégagées pouvaient correspondre à des phénomènes de démantèlement naturel d’un chaos rocheux ou à des vestiges d’une architecture mégalithique (fig. 1) qu’il convenait alors d’identifier. S’agissait-il d’un alignement de menhirs ou d’un autre type de monument ? d’un édifice isolé ou de plusieurs édifices ? Autant de questions qui ont déterminé les choix méthodologiques mis en oeuvre pour caractériser le site, apprécier la contemporanéité des blocs et des fosses et les possibilités de datation relative et absolue des vestiges, appréhender les processus de mise en place des sédiments, établir ou non le lien de ces blocs avec une petite file de seize menhirs découverte dans la parcelle adjacente, après un incendie survenu dans la lande en 2003. Pour répondre à ces interrogations, l’intégralité de la surface prescrite pour la fouille (2 385 m2) a été ouverte au moyen d’un décapage mécanique qui a découvert un ensemble de soixante monolithes de bonnes dimensions (entre 0,60 m et 1,80 m) mêlés à de petites pierres éparpillées sur presque toute la surface dégagée. Parfois entiers, souvent fragmentés, chacun d’eux a fait l’objet d’un examen descriptif permettant d’enregistrer ses critères morphologiques et toutes les traces qui y sont imprimées. Autant d’indications sur l’histoire de chaque bloc, de chaque pièce, susceptibles d’aider à les réintégrer dans l’organisation du monument. Parallèlement, la recherche systématique des fosses d’implantation des pierres laissait espérer que l’on pourrait restituer une partie de l’organisation initiale de l’ouvrage. Bien que les blocs soient couchés, le site présente un état de conservation exceptionnel lié à son enfouissement. En effet, scellés sous une importante épaisseur de sédiments, les monolithes, de même que les niveaux de sol et les événements qui ont jalonné leur histoire, ont été « fossilisés », préservés. De telles conditions d’observation, rarement réunies sur ce type de monuments, font du site mégalithique de Kerdruellan un ensemble d’un intérêt exceptionnel, porteur d’informations nouvelles qui viennent enrichir les connaissances acquises jusqu’à présent.

Les pierres couchées de Belz

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DES RUINES VISIBLES DANS LE PAYSAGE
Blocs erratiques mais également pierres dressées, renversées, brisées, effondrées en chaos ou encore assemblées en ouvrages cyclopéens, parsèment de nombreuses régions d’Europe occidentale, où leur apparition remonte vraisemblablement au Ve millénaire avant notre ère. En Bretagne, ces vestiges de pierre, le plus souvent encore visibles en surface sous des formes parfois colossales et monumentales, sont si fortement inscrits dans le paysage qu’ils tiennent une place importante dans l’éclosion et dans le développement d’une tradition des recherches préhistoriques bretonnes, essentiellement tournée vers l’archéologie des mégalithes. Cette dernière semble toutefois avoir bénéficié essentiellement aux constructions mégalithiques de type « dolmens », alors que les pierres verticales ont suscité peu de travaux, sauf peut-être celles organisées en alignements. Il est vrai que l’identification de pierres dressées comme productions techniques, voire symboliques, de sociétés passées n’est pas toujours aisée. En effet, ces pierres ont pu être dressées à n’importe quelle période depuis le Mésolithique jusqu’à nos jours en passant par le Néolithique, l’âge du Bronze, l’âge du Fer et le Moyen Âge. De plus, communément accessibles, elles font l’objet d’une telle diversité de pratiques et de représentations que le sujet est finalement particulièrement difficile à aborder. Cependant, ces dernières années ont vu un nouvel élan de la recherche consacrée à ces manifestations du mégalithisme, un élan illustré par plusieurs opérations archéologiques : – fouilles des alignements du Moulin sur la Grée de Cojoux à Saint-Just (Ille-et-Vilaine), par C.-T. Le Roux, J. Briard, Y. Lecerf et M. Gautier [Le Roux et al. 1989] ; – fouilles des alignements des Pierres Droites à Monteneuf (Morbihan), par Y. Lecerf, [Lecerf 1999] ; – relevés et sondages sur les alignements de Coët er Bleï à Erdeven (Morbihan), par C. Boujot et S. Cassen [Cassen et al. 2001] ; – relevés et sondages sur les alignements de Kerbougnec à Saint-Pierre-etQuiberon, du Vieux-Moulin à Plouharnel et de Kerdual à Carnac (Morbihan), par S. Cassen et J. Vaquero-Lastres [Cassen et Vaquero-Lastres 2003] ; – relevés descriptifs de milliers de menhirs dans le cadre de la constitution d’une base documentaire associée à un système d’information géographique

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sur les alignements de Carnac [Boujot et Mens 2000 ; Boujot et Lorho 2005]. Les résultats de ces travaux jettent les bases de nouvelles approches fondées sur des analyses spatiales. Tous tendent à découvrir des systèmes de relations géographiques et temporelles complexes entre les différentes formes d’aménagements mégalithiques : – entre alignements et tombes mégalithiques (alignement du GrandMenhir à Locmariaquer) [Cassen, à paraître] ; – entre tertres funéraires, alignements et stèles gravées [Cassen et al. 2001] ; – entre pierres dressées et environnement naturel [Sellier 1991 ; id. 1995]. De plus, les acquis obtenus par les recherches menées aussi bien en Bretagne qu’en Corse, au Portugal et ailleurs, permettent également de dégager quelques informations nouvelles concernant les liens entre la position d’un site et les caractéristiques du paysage qui l’entoure [Le Roux 1999 ; Defaix 2006 ; Bradley 2007 ; Calado 2007 ; D’Anna et Pinet 2007 ; Boujot et al. 2009].

KERDRUELLAN : UN SITE DÉMANTELÉ ET DISSIMULÉ
À Kerdruellan, à l’issue du décapage mécanique, la zone s’avère couverte d’une grande quantité de vestiges très divers, lesquels apparaissent dans le plus grand désordre : réseau de fossés, fondations d’un mur, fosses, semis de petites pierres et, surtout, une soixantaine de blocs importants évoquant des menhirs renversés (fig. 1). Plusieurs d’entre eux semblent simplement abattus et gisent à proximité de leur fosse d’implantation (fig. 2), alors que d’autres, qui ont été déplacés, montrent de nombreuses traces de débitage. Cet ensemble est associé à du mobilier archéologique comprenant des fragments de céramique et des silex taillés qui témoignent d’une fréquentation du site non seulement pendant le Néolithique, mais également durant la période médiévale. L’étude du comblement de ce pied de versant révèle six couches principales, pour une puissance stratigraphique oscillant entre 0,60 et 1 mètre. Les dépôts, plus ou moins épais, s’agencent horizontalement, avec des limites très nettes dans les horizons supérieurs, plus diffuses pour les couches

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Figure 1 : Belz-Kerdruellan : plan général du site (DAO S. Jean, Inrap).

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inférieures. La caractéristique commune à toutes ces couches réside dans la fraction sableuse dominante, reflet de leur origine gneissique locale. La position du site en zone humide, et notamment en partie basse du versant, explique par ailleurs la forte hydromorphie affectant les horizons inférieurs. Toutes les couches sont anthropisées (défrichement, mise en culture, niveau de circulation) et l’étude a confirmé l’accrétion de terre dans la partie supérieure du sol, attribuable à des apports destinés à rehausser le terrain au XIXe siècle et expliquant l’enfouissement et l’oubli du site mégalithique. Avant cette période, l’activité des carriers a été relativement forte et l’on s’aperçoit à plusieurs reprises qu’un certain nombre de blocs ont probablement été déplacés. Cependant, il apparaît que les monolithes les plus imposants ont été débités sur place et que d’autres n’ont subi aucune dégradation. C’est à cette phase chronologique médiévale qu’est attribué le niveau de circulation sur lequel a été collecté l’essentiel du corpus mobilier. Alors que les tessons céramiques (environ cinq cents) se distribuent entre le Néolithique final, le Campaniforme, l’âge du Bronze final et/ou le premier âge du Fer, et les périodes antiques et médiévales (XIIe-XVIe siècle), le corpus lithique, s’élevant à environ deux cents objets, présente une plus grande homogénéité et semble provenir d’une seule occupation. L’assemblage est composé de galets de silex côtier, vraisemblablement issus du littoral proche, qui ont été traités par un débitage sur enclume. Le débitage plus ou moins opportuniste, le faible taux de produits allongés et d’outils élaborés, la présence

Figure 2 : Bloc couché B12 (cliché H. Paitier, Inrap).

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d’une pointe de flèche à pédoncule et ailerons, sont autant d’indices évoquant une série du Néolithique final, voire du Campaniforme. Toutefois, le Néolithique moyen n’est pas exclu, des contextes contemporains de cette période montrant localement des assemblages similaires.

Les mégalithes
À ce jour, ce sont soixante blocs de pierre qui ont été dégagés, éparpillés dans le plus grand désordre. Si l’on y ajoute les seize éléments qui composaient la file détruite après l’incendie de 2003, le gisement porte un minimum de soixante-seize monolithes qui, pour autant, ne correspondent pas tous obligatoirement à des éléments ou des fragments de pierres dressées. Au début de l’enquête, seules les seize pierres qui composaient le dispositif mégalithique détruit ont pu être réellement reconnues comme vestiges d’un monument. Aussi une attention particulière a-t-elle été portée au pourtour de chacun des blocs, lequel a fait l’objet d’un décapage manuel approfondi, afin de permettre les observations nécessaires à l’identification de fosses de calage ayant maintenu les pierres en position dressée. De fait, le dégagement de plusieurs structures de ce type, disposées à l’extrémité de certains des blocs, a confirmé qu’ils avaient été érigés en station debout. À ces premiers éléments s’ajoute la présence de pièces brisées, mais conservées en connexion avec leur base encore fichée en terre, ce qui porte à vingt-cinq le nombre de pierres correspondant aux restes d’un ouvrage de pierres dressées, peut-être abattues. Pour aborder cette question de la chute des monolithes, une requête spatiale concernant la face sur laquelle gisent les blocs a été effectuée. Elle amène à constater que la majorité des blocs gisaient face d’arrachement contre terre, ce qui rejoint un constat similaire effectué autrefois par J. Miln, lequel observe que tous les menhirs tombés dans les alignements de Kermario et du Ménec à Carnac le sont au nord ou au sud, chutés naturellement suivant leur forme aplatie, tandis que ceux de même forme mais couchés dans un autre sens ont été renversés et déplacés par les agriculteurs et les carriers modernes [Miln 1881]. À Kerdruellan cependant, cet argument est nuancé par le fait que seule la moitié des blocs reposant sur la face d’arrachement peut être considérée comme exempte de toute manipulation ultérieure. L’orientation de la chute de la majorité des blocs complets dans le sens de la pente, selon un axe nord-est/sud-ouest, pourrait corroborer cette idée d’une chute naturelle, si cette hypothèse n’était contredite par

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deux exemples de blocs tombés en direction inverse, vers le sommet du versant. Bien sûr, le constat selon lequel l’axe des pierres suit une orientation préférentielle ne préjuge pas du caractère naturel ou anthropique de la ou des causes de cette chute, mais pose la question de la cohérence et de l’unicité du processus.

Une approche descriptive des pierres
Au premier coup d’œil jeté sur ces blocs, nous avons enregistré une grande variété de formes, des formes que nous avons pu organiser en quelques grandes catégories morphologiques. Celles-ci se réfèrent à des approches descriptives récentes établies à partir des observations menées sur des ouvrages de pierres dressées comme ceux de Carnac, Erdeven [Boujot et Mens 2000 ; Boujot et Lorho 2005] ou encore Renaghju et I Stantari, sur le plateau de Cauria (Corse-du-Sud) [D’Anna et al. 2004, p. 40-43], le principe et la terminologie étant ici toutefois réajustés en fonction des caractéristiques des pierres de Belz (dalle, écaille, bloc trapu…). Une fois le bloc identifié par sa localisation, sa position et un certain nombre de caractéristiques morphologiques générales, nous avons procédé à un examen descriptif détaillé de chacune de ses parties (base, sommet, fût, faces) : toutes les traces y ont été localisées, qu’elles soient naturelles, accidentelles ou dues au travail de mise en forme. Mais, étant donné la grande disparité des états de conservation, l’exercice s’en est parfois trouvé singulièrement limité. En effet, de nombreux phénomènes d’altération ont endommagé les états de surface (déchaussement de cristaux, détachement d’écailles, usures allant jusqu’au polissage, surfaces lacérées de traces de labours, surfaces « voilées »), sans qu’il soit toujours possible de distinguer une surface originale travaillée ou brute d’une surface altérée. Cependant, les effets de plusieurs processus d’altération ont pu être observés et reconnus : écailles de desquamation, pierres arénisées, traces d’enlèvement intentionnel ou de débitage, traces de météorisation post-mégalithique, traces de labours ou encore traces de mise en forme (épannelage, martelage, plages polies).

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UNE AMBIGUÏTÉ LEVÉE
L’intervention archéologique ayant permis de lever toute ambiguïté et d’établir clairement l’implantation d’un ouvrage de pierres dressées dans le lieu considéré, l’objectif préalable, qui était d’identifier les monolithes comme blocs erratiques ou dressés de main d’homme, a été atteint. Avec son ensemble de pierres couchées, déplacées, brisées, débitées en morceaux, la première image du site trahit plutôt un plan de destruction délibérée. Mais destruction de quoi ? et par qui ? De cette architecture et de son histoire, nous tenons les premiers éléments : des emplacements de menhirs (ou stèles) marqués par des traces de calage, mais trop espacés les uns des autres pour former une suite cohérente, une première ligne. S’agit-il d’un ensemble homogène constitué d’un ou de plusieurs édifices ? de divers assemblages de pierres dressées sans aucun lien entre eux ? Ou s’agit-il d’un même ensemble modifié au fil du temps au gré des phases de construction, d’agrandissement, de réfection et de destruction, sachant que ces constructions perdurent souvent sur deux millénaires ? Les éléments dont nous disposons ne permettent pas, à ce stade, de répondre à ces questions. Ils confirment simplement la présence d’un édifice mégalithique démantelé. L’existence de quelques blocs brisés mais conservés en connexion avec leur base encore fichée en terre témoigne bel et bien d’un dispositif de pierres dressées puis renversées. Pour autant, les fosses peu profondes contenant des calages de petites pierres sont autant de jalons pour espérer restituer une partie de l’organisation initiale de l’ouvrage. Dans cette perspective, un axe général orienté nord-est/sud-ouest semble se dessiner. Plusieurs éléments diagnostiques convergent en tout cas vers cette première piste : – l’examen des anciens cadastres de 1811 et de 1861, qui révèlent ce qu’était le parcellaire avant tout remembrement, montre de nettes anomalies dans les limites de parcelles, certaines d’entre elles étant orientées selon un axe nord-est/sud-ouest alors que la trame générale, orthogonale, est d’orientation nord-sud (fig. 3) ; – la file de blocs dressés détruite après l’incendie de 2003 est agencée selon la même orientation nord-est/sud-ouest, constituant à ce titre une limite parcellaire tout aussi singulière ;

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– la cartographie des blocs dégagés sur l’emprise de fouille, établie par classes de dimensions, révèle une ligne très nette, également orientée nordest/sud-ouest, constituée par les blocs les plus grands ; – quelques blocs épars, dont ceux conservés le long du petit cours d’eau, ainsi qu’une probable fosse de calage (non fouillée) située à proximité, jalonnent le versant ouest du vallon, toujours selon cet axe nord-est/sudouest. Ce faisceau d’indices, sans préjuger de l’aspect initial de l’ouvrage considéré, permet toutefois de supposer l’existence d’une ou de plusieurs files de menhirs s’étirant sur les deux versants.

Figure 3 : Plan parcellaire de 1861 (DAO S. Jean, Inrap).

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UNE CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS
Si les processus de destruction du monument ne sont pas établis avec précision, les traces d’érosion post-mégalithique, rares et peu marquées, laissent penser que cette destruction est intervenue relativement rapidement après l’érection et le fonctionnement de l’édifice. Les observations n’ont pas permis de lever les incertitudes, mais elles autorisent toutefois quelques suppositions prudentes, notamment sur le début de la ruine du monument qui, si l’on en juge par la position stratigraphique des blocs, pourrait avoir eu lieu bien avant la fin du Néolithique. La date d’édification du monument, ou d’une partie de celui-ci, est attribuable à l’extrême fin du VIe millénaire ou au début du Ve, soit aux tout débuts du Néolithique, selon la chronologie établie à partir de charbons de bois issus de différents calages. Quant à la chute des menhirs, elle semble antérieure à la fin du Néolithique. Un niveau de circulation, à la surface duquel un corpus céramique et lithique attribuable à la fin du Néolithique a été mis au jour, scelle effectivement pour partie les blocs déjà couchés du monument. Alors qu’ils affleuraient encore au début de la période moderne, certains blocs ont ensuite fait l’objet d’une exploitation, source providentielle de matériaux de construction. Des fosses-carrières permettaient d’atteindre la base des monolithes et de débiter la roche. Puis le site a connu une nouvelle phase d’enfouissement, au cours de laquelle les blocs subsistants ont été progressivement recouverts. Bientôt, le besoin de terres destinées à l’agriculture a fait considérer la parcelle comme une surface exploitable. À peine recouverts, les monolithes ont subi des coups d’araire, qui ont laissé autant de fines striures sur les surfaces atteintes. C’est sans doute durant la seconde moitié du XIXe siècle que la parcelle a été entièrement recouverte, ce qui a eu pour effet de sceller et de protéger le site (fig. 4). Lorsque le projet immobilier à l’origine de la fouille archéologique a été déposé, il ne subsistait du monument originel, totalement disparu de la mémoire des lieux, que la petite file de blocs découverte en 2003 (et aujourd’hui détruite).

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Figure 4 : Proposition chrono-événementielle de l’évolution du site. (DAO R. Colleter).

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CONCLUSIONS
À n’en pas douter, l’opération menée à Belz a contribué à révéler une découverte majeure pour la connaissance de la préhistoire armoricaine. Les premiers résultats permettent d’affirmer que, sur la soixantaine de blocs dégagés, treize correspondent avec certitude à des éléments d’architecture mégalithique, en l’occurrence des pierres autrefois dressées. À cet effectif, il est peut-être possible d’ajouter vingt-cinq monolithes (blocs complets, non manipulés, traces de météorisation sommitale), ce qui porte à trentehuit le nombre de pièces identifiées comme telles et à cinquante-quatre si l’on y ajoute les seize éléments de la ligne détruite. En dépit du fait que ces blocs sont couchés, la conservation des vestiges de Kerdruellan favorise une approche globale, à la fois géologique, sédimentaire et archéologique, des aménagements mégalithiques. Certains aspects techniques relatifs aux menhirs eux-mêmes ont pu être cernés. Les potentialités du site et la possibilité d’obtenir un plan, même partiel, d’un ensemble mégalithique totalement inconnu jusqu’à présent et susceptible de se développer au-delà des limites actuelles de la fouille, sont donc bien réelles. L’intérêt scientifique du site de Belz est du même ordre que celui des alignements de Carnac. En effet, contrairement à ce qui se passe pour des alignements de pierres dressées a priori mieux connus, où les formations sédimentaires et archéologiques ont disparu pour partie sous l’effet d’une érosion naturelle et anthropique, l’alignement de Kerdruellan présente un état de conservation exceptionnel. Sur le plan de la recherche, ce site offre une occasion peu courante à l’échelle de l’ouest de la France, celle de préserver et d’étudier un monument de pierres dressées dans son environnement originel. Parmi les questions qu’il soulève figure celle de l’origine du démantèlement de tels monuments, peut-être dès la période néolithique.

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Grandes enceintes et rites funéraires au Néolithique moyen
Anne Augereau*

LES ENJEUX DE LA RECHERCHE SUR LE Ve MILLÉNAIRE
À bien y regarder, l’essentiel de la recherche sur le Néolithique se résume à l’étude du passage entre des sociétés de prédateurs à des sociétés de producteurs. Ces changements de mode de vie sont probablement parmi les plus importants qu’aient connus les sociétés humaines au cours de la préhistoire. Il est nécessaire d’abord de préciser les étapes de la néolithisation et d’établir la chronologie de l’émergence du Néolithique, notamment dans les secteurs les plus éloignés des zones nucléaires, comme le Bassin parisien ou la façade atlantique pour la France. À travers l’étude de la céramique, qui permet de percevoir la chronologie et l’origine culturelle du front de colonisation, on s’interroge sur la ou les ascendances du processus de néolithisation : colonisation directe, indirecte, partielle, cohésion culturelle des colons, part de l’ascendance danubienne, de l’ascendance méditerranéenne, colonisation lente par petits groupes, migration massive de populations, etc. Au-delà de ces aspects chronologiques et culturels, un autre débat agite la communauté des néolithiciens : le face-à-face entre les colons néolithiques et les derniers chasseurs-cueilleurs mésolithiques. Comment se sontils rencontrés ? Comment les Mésolithiques ont-ils assimilé le mode de vie néolithique : rapidement ? progressivement ? dans toutes ses composantes ? Quelle a été la part des Mésolithiques dans la mise en place de la néolithisation ?
* Institut national de recherches archéologiques préventives, Paris

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Idéologies et pouvoir

Enfin, un troisième enjeu consiste à étudier le comportement des générations suivantes de Néolithiques, une fois la néolithisation accomplie. À l’échelle européenne, divers changements sociaux, techniques, économiques et culturels interviennent alors, à partir du milieu du Ve millénaire jusqu’au milieu du IVe, changements dont le berceau serait situé dans les steppes pontiques et le bassin des Carpates [Lichardus et al. 1985]. Là encore, le modèle diffusionniste a longtemps été de mise pour expliquer l’émergence de ce nouvel état. Mais on néglige encore trop les conditions locales, supralocales et régionales, substrat à partir duquel ont évolué les sociétés issues de la néolithisation. Vers 4700-4500 avant notre ère, le processus de néolithisation est donc achevé : la plupart des provinces françaises pratiquent l’économie de production et sont sédentarisées. Le métissage entre colons néolithiques et autochtones mésolithiques est consommé à tel point que l’on retrouve certains éléments des traditions indigènes dans le domaine spirituel mais aussi technique, preuve, s’il en est, d’une assimilation réciproque. Les territoires s’étendent et se diversifient. C’est aussi à ce moment-là que vont se mettre en place les identités locales ; pour autant, les communautés ne restent pas repliées sur elles-mêmes, établissant des contacts qui ont parfois amené des évolutions notables. Mais il est clair que ce processus ne s’est pas réalisé en un jour et l’on en trouve déjà les prémices à la fin du Néolithique ancien. Il se poursuit sur plus d’un millénaire, durant lequel on peut distinguer deux phases principales : le Néolithique moyen I, correspondant à une phase de stabilisation et d’enracinement des pionniers néolithiques dans leur nouvel environnement, et le Néolithique moyen II, marqué par une accentuation de ce phénomène en même temps que certaines cultures font preuve d’une dynamique d’expansion.

LE DÉVELOPPEMENT DES ENCEINTES : L’ÉMERGENCE DE LA CENTRALISATION DES POUVOIRS
Dans ce contexte général, un phénomène commun à l’ensemble de l’Europe se met en place dès le Ve millénaire : aux côtés d’habitats ouverts

Grandes enceintes et rites funéraires au Néolithique moyen

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dont il ne reste le plus souvent que quelques fosses à détritus, on voit le développement de sites de grande ampleur ceinturés par des palissades et des fossés externes doublant ces palissades. Les surfaces encloses peuvent atteindre 8 à 10 hectares, les plus petites se situant aux alentours de 1 à 2 hectares. Le principe architectural de base de ces structures est un fossé, ou un chapelet de fosses, et une palissade de bois interne. Le creusement du fossé sert également à l’érection d’un talus, de part et d’autre de la palissade, avec les matériaux extraits (fig. 1). Les fosses servent très souvent aussi de dépôts à détritus, si bien qu’elles regorgent parfois de matériel archéologique : déchets de fabrication d’outils de pierre, outils usagés, fragments de récipients cassés, reliefs de repas. D’autres dépôts sont plus particuliers : au fond de certains segments de fossés, notamment ceux situés à proximité des entrées, il arrive que l’on trouve des vases complets écrasés

Figure 1 : L’enceinte de Grisy-sur-Seine, en Seine-et-Marne. Elle est constituée d’un fossé continu (au premier plan) et d’une palissade interne, ici implantée dans des trous de poteaux successifs (traces circulaires). Dans les coupes du fossé, on discerne une partie plus claire vers l’intérieur, qui correspond à l’effondrement dans la structure du talus érigé entre la palissade et le fossé (cliché Daniel Mordant / CG 77, d’après Mordant 1988).

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Figure 2 : Le camp de l’Étoile, dans l’Oise (cliché Roger Agache).

sur place, des quartiers de viande (dont il ne reste évidemment que les os), des bucranes de bœuf, voire des animaux complets. Ces éléments se distinguent clairement de simples détritus et certains chercheurs les ont interprétés comme des dépôts de fondation. À partir de ce modèle fossé/palissade, on enregistre un certain nombre de variations. Tout d’abord, le plan de la structure peut être circulaire (le camp de l’Étoile, dans l’Oise, par exemple, fig. 2). Il peut aussi être arciforme, s’appuyant sur un bras de rivière, ou encore trapézoïdal, accoté sur le rebord d’une terrasse. On trouve des systèmes de fossés implantés sur un éperon rocheux qu’ils barrent. Le fossé peut être double, triple, voire quadruple. Parfois, la structure se limite à la simple palissade, sans fossé. Au Néolithique moyen, les systèmes d’entrée sont généralement simples : ils se réduisent bien souvent à une simple interruption du fossé et de la palissade, aux extrémités de laquelle sont implantés des poteaux plus forts recevant peut-être un portique. On connaît aussi des couloirs, des chicanes formées par des poteaux disposés en triangles. Le statut et la fonction de ces sites restent encore en discussion. Diverses hypothèses ont été émises : enclos à bestiaux, structures défensives, lieux de rencontres ou d’échanges, centres cultuels, etc. Le fait est qu’il ne s’agit

Grandes enceintes et rites funéraires au Néolithique moyen

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pas d’habitats ordinaires. Dans certaines vallées, l’Aisne par exemple, les enceintes s’inscrivent dans un tissu d’occupations variées [Dubouloz 1989] (fig. 3). De petits hameaux ouverts, répartis sur l’ensemble de la vallée, constitueraient la trame de l’habitat. De petites enceintes, régulièrement réparties sur le territoire, pourraient jouer le rôle de marqueur territorial et la pauvreté des vestiges généralement rencontrés dans ces structures attesterait un habitat non permanent à vocation fédératrice pour un groupe humain alentour. Enfin, de grandes enceintes, peu nombreuses, sont interprétées comme des lieux de rassemblements périodiques où s’exprimerait régulièrement, à l’occasion de cérémonies collectives, l’appartenance des individus à un groupe social déterminé. Si ce modèle repose sur des données encore trop partielles ou non vérifiées, l’enceinte signale néanmoins un changement dans l’organisation sociale des Néolithiques. Ici apparaît de manière évidente la notion de collectivité. En effet, il est douteux que de tels ouvrages aient pu être édifiés sans un regroupement des forces vives de la société. L’ampleur de certains monu-

Figure 3 : Restitution du modèle d’implantation humaine dans une vallée au Néolithique moyen (dessin Gilles Tosello).

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ments, dont le fossé peut atteindre 5 mètres de largeur pour 2 à 3 mètres de profondeur, indique qu’une bonne partie de la communauté a été mise à contribution. Il en est de même pour la coupe du bois nécessaire à l’édification de la palissade, laquelle peut parfois requérir près de cinq mille fûts, de même que son transport, la calibration des fûts et leur érection. De surcroît, il est probable que, du fait de leur masse et de leur diversité, les travaux à exécuter n’ont pu s’accomplir que dans le cadre d’une coordination dont les membres auraient une idée de la construction à obtenir, de son tracé et de son architecture, distribuant les tâches, constituant les équipes, veillant au bon déroulement des travaux, bref, une sorte de maîtrise d’ouvrage. Le rôle socialisant des enceintes s’exprime aussi dans certains des indices qu’elles ont livrés. Par exemple, l’enceinte de Boury-en-Vexin, dans l’Oise, comporte des dépôts d’animaux pratiquement entiers : des vaches, des moutons ont été partiellement consommés et ensuite placés dans le fond du fossé. On peut s’étonner d’un tel gaspillage de nourriture. Toutefois, dans les sociétés actuelles ou sub-actuelles, à hiérarchie embryonnaire, l’accumulation de richesses est interdite ; les chefs doivent faire preuve de prodigalité en redistribuant une partie de leurs acquis dans le cadre de festins rituels où sont présents tous les membres de la communauté. Les dépôts de Boury pourraient représenter les restes de tels festins. Cette pratique est également connue dans le sud de la France, à Villeneuve-Tolosane, où des empierrements de galets chauffés de grandes dimensions ont pu servir à la cuisson à l’étouffée de grandes quantités de nourriture (fig. 4). À proximité, les restes de vingt-cinq bovins, abattus au même moment, ont été retrouvés dans une fosse. Ce statut particulier de certaines enceintes, surtout au Néolithique moyen II, est également sensible dans la pratique consistant à inhumer certains individus dans le fond du fossé : il en est ainsi à Grisy, en Seine-et-Marne, mais également à Villeneuve-Tolosane. Ainsi, ce sont les fonctions sociales et symboliques qui ressortent le plus souvent de l’étude des enceintes. On peut y adjoindre aussi une fonction idéologique : l’enceinte, de par sa visibilité et son caractère monumental, pourrait symboliser une prise de possession du territoire. En revanche, la fonction défensive, parfois avancée notamment pour les petites enceintes les plus anciennes, reste mal documentée, aucune trace de conflits n’étant indiscutablement reconnue. Un rôle de protection et de concentration des richesses peut également être évoqué. En témoigne l’implantation de ces structures dans le sud de la France, sur un promontoire dominant une plaine alluviale fertile [Beeching

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Figure 4 : Les structures empierrées de Villeneuve-Tolosane, qui ont pu fonctionner à la manière des fours polynésiens (cliché Jean Vaquer, CNRS).

1991]. Celle-ci a dû faire l’objet d’une exploitation importante dont les produits ont été centralisés dans l’enceinte, qui comporte souvent de très nombreuses structures de traitement et de conservation des céréales. La fonction de protection est encore plus évidente pour les villages lacustres, bien connus en Franche-Comté. Le lac de Clairvaux, dans le Jura, a abrité sur son pourtour des villages les pieds dans l’eau. Leur position malcommode, d’accès difficile et éloignée des champs cultivés, montre que l’avantage de ce type de milieu, en dehors de sa richesse écologique, est d’offrir un site naturellement protégé. Il s’agirait là d’une adaptation au milieu lacustre du principe de l’habitat enclos, caractérisé par ses enceintes

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[Pétrequin et Pétrequin 1988]. Ainsi, la centralisation des richesses et la fonction socialisante de l’enceinte – un ouvrage éminemment collectif – montrent que le Néolithique moyen a vu l’émergence d’un pouvoir centralisé, conséquence possible d’une compétition territoriale inconnue jusqu’à présent.

LA NAISSANCE DU MONUMENTALISME FUNÉRAIRE
Le monumentalisme est aussi de mise dans le domaine funéraire. Le Néolithique moyen est en effet l’époque de l’apparition des grandes tombes monumentales, que l’on retrouve sous plusieurs formes. Au Néolithique moyen I, ce sont les longs tumuli, qui se répandent en Armorique, en Normandie et dans le Bassin parisien. Dans les pays où la roche abonde, ces structures font appel à la pierre sèche, notamment pour la construction du caveau. On citera par exemple le tertre d’Erdeven, dans le Morbihan, constitué d’un caveau en pierres sèches composé de dalles de granit verticales supportant des éléments de couverture en encorbellement. Le tertre, de 80 mètres de longueur, est bordé d’un fossé dont une partie des matériaux a servi à la construction de la partie en élévation. Dans d’autres cas, le tumulus est formé d’un amoncellement de cailloux – on l’appelle alors « cairn ». Dans les plaines du Bassin parisien, ces structures, qui peuvent être parfois très longues, jusqu’à 70 mètres à Passy (Yonne), sont exclusivement en terre et en bois. Une sépulture unique, ou plusieurs sépultures, sont disposées dans l’axe du monument. Généralement, il s’agit de tombes de personnages importants, qui sont accompagnés de matériel relativement abondant : carquois de flèches, parures en coquillages, défenses de suidés, poinçons en os et aussi de curieux objets fabriqués dans des omoplates de grands ruminants dont la forme évoque des figurations anthropomorphes. Dans le sud de la France, les pratiques funéraires sont extrêmement variées. On connaît aussi des structures monumentales, généralement en pierre. Il s’agit le plus souvent de petits caveaux quadrangulaires entourés de cercles de pierre ou pris dans des tumulus de cailloux de forme circulaire (Saint-Jean-du-Désert à Marseille, Caramany dans les Pyrénées-Orientales, fig. 5). Des sépultures sont implantées dans les habitats et notamment dans des fosses-silos, comme à Berriac, dans l’Aude, ou à Saint-Paul-Trois-

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Châteaux, dans la Drôme. Les grottes sépulcrales sont également nombreuses. Dans les tombes monumentales, le mobilier est riche et abondant : vases supports et écuelles décorés, lames en silex blond, armatures de flèche, parures en callaïs (une roche verte, également appelée « variscite », dont les ateliers ont été repérés à Can Tintorer, en Catalogne). Dans la plaine rhodanienne, à Montélimar, des sépultures individuelles sont organisées en cercle et étaient probablement recouvertes d’un tertre. Autour, une quinzaine de fosses contenaient des objets divers, courants ou rares : lames d’obsidienne, nacre, vase entier, os de bœuf. Enfin, un cercle de structures empierrées, probablement des foyers, englobe le tout. À la limite de ce cercle, deux bœufs entiers étaient déposés. Il ne s’agit donc pas seulement d’un site sépulcral : la présence des structures de combustion empierrées ainsi que des bœufs sacrifiés marquent également un lieu cérémoniel. Le Néolithique moyen II voit, dans l’Ouest, les sépultures monumentales mégalithiques évoluer vers une nouvelle architecture et une plus grande diversité. Font leur apparition des tertres circulaires à coffre puis des chambres à couloir, d’abord simples puis transeptées ou compartimentées, ainsi que des dolmens. Les techniques de construction sont parfois très

Figure 5 : La nécropole de Caramany, dans les Pyrénées-Orientales (cliché Alain Vignaud, Inrap).

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complexes : les voûtes en encorbellement ne sont pas rares. Mais le trait marquant de cette région est sans doute la mode pour la tombe collective, qui va faire l’objet d’un engouement général par la suite, au Néolithique final. En revanche, dans le Bassin parisien, les grandes structures monumentales disparaissent complètement. Les données funéraires manquent d’ailleurs cruellement, sauf si l’on y rattache les quelques sépultures découvertes dans les fossés d’enceinte, comme à Grisy, en Seine-et-Marne, ou les quelques os humains épars mêlés aux détritus des mêmes structures. Aussi, si au Néolithique moyen I le monde des morts et le monde des vivants étaient clairement séparés dans l’espace, et probablement aussi dans les esprits, il semblerait qu’au Néolithique moyen II l’enceinte remplisse à la fois les fonctions temporelles et spirituelles [Mordant et Mordant 1988].

LE CONTEXTE : TERROIRS ET DIVERSIFICATION ÉCONOMIQUE
La centralisation des richesses et peut-être aussi des pouvoirs, le monumentalisme ostentatoire, tous ces changements, toutes ces évolutions ont évidemment des fondements économiques. Tout d’abord, des biotopes variés sont maintenant occupés et la forêt primaire régresse peu à peu. Ce phénomène est sensible dans les diagrammes polliniques, mais également dans les listes de faune, où les petits animaux à fourrure d’origine forestière (martre, blaireau) sont de plus en plus rares, notamment dans le sud de la France. Les cultures semblent s’intensifier, surtout dans le domaine du Chasséen méridional, où l’on connaît de très nombreux silos en pleine terre (fosses à ouverture rétrécie) et où les paléo-semences de blés progressent considérablement. De surcroît, de nouvelles espèces cultivées apparaissent, comme la fève ou l’orge vêtue. Dans le même temps, l’engrain et l’amidonnier semblent prendre de plus en plus d’importance dans les cultures. Ces changements montrent à la fois une meilleure maîtrise des techniques agricoles et une progression des productions. En effet, la fève est une espèce particulièrement gourmande en eau et sa culture implique un choix de terrains suffisamment bien drainés et peut-être aussi l’utilisation de techniques d’irrigation. Quant à l’engrain et à l’amidonnier, de même que l’orge,

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ce sont des semences peu exigeantes quant à la qualité des sols : leur culture a permis d’emblaver des terrains jusqu’alors délaissés, ce que corrobore d’ailleurs la plus grande ouverture du paysage que l’on perçoit dans les diagrammes polliniques. L’exploitation des animaux subit également des évolutions notables. Tout d’abord, dans le Midi de la France, où la chasse gardait une certaine importance dans le Néolithique ancien, le Néolithique moyen voit s’accroître le nombre des bœufs, des moutons et des chèvres, ainsi que celui des porcs. La part de la chasse diminue jusqu’à totalement disparaître dans certains secteurs, comme les plaines rhodanienne et provençale. Ensuite, les élevages ne sont plus destinés uniquement à la production de viande : on observe une diversification de l’exploitation des cheptels, ce que certains chercheurs regroupent sous l’appellation de « révolution des produits secondaires ». Dans le Bassin parisien, par exemple, un certain nombre de bovins sont abattus tardivement, vers quatre à cinq ans, ce qui serait une preuve indirecte de leur exploitation sur pied, pour le lait ou la traction. Dans le Sud, les moutons et les chèvres fournissent non seulement de la viande, mais également de la laine et des produits laitiers. On connaît aussi des sites où la gestion des troupeaux témoigne d’un élevage fortement spécialisé : il en est ainsi, par exemple, de la Grotte Murée, où une forte proportion de vieilles bêtes marque une exploitation dominante pour la laine. Au contraire, d’autres sites sont spécialisés dans les produits laitiers, comme l’atteste l’abattage d’un tiers des petits encore au pis. Corrélativement, il est à noter que faisselles et fusaïoles sont particulièrement nombreuses. Ces producteurs de fromage, de laine, spécialisés, ont dû échanger une partie des fruits de leur labeur pour se procurer d’autres biens nécessaires à leur subsistance. Parmi ceuxci, on peut citer, par exemple, les belles lames régulières en silex blond du mont Ventoux (Vaucluse), produites par des artisans spécialisés selon des techniques très complexes. L’économie autarcique, encore attestée pour de nombreuses communautés, décline peu à peu. Une véritable gestion des terroirs s’instaure, qui contraste avec la simple exploitation des territoires prévalant auparavant [Helmer 1991].

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La Révolution néolithique dans le monde

EN GUISE DE CONCLUSION
Le Néolithique moyen est l’époque de la prise de possession des terroirs, un phénomène qui transparaît dans les données économiques, environnementales, techniques. En effet, cette période achève l’accomplissement d’une économie fondée sur une exploitation accrue des potentialités naturelles environnantes amorcée au Néolithique moyen I : conquête de nouveaux espaces, diversification des subsistances, contrôle des sources de matières premières, spécialisation des productions, etc. Le corollaire en est, semblet-il, une certaine concentration des pouvoirs, et aussi des richesses, rares ou courantes. De cette étape date l’expansion sur un vaste territoire des constructions monumentales, comme les enceintes ou les structures funéraires. D’un point de vue social, on peut penser que l’édification d’ouvrages de grande ampleur nécessite un fonctionnement social hiérarchisé. Mais l’élévation d’ouvrages imposants dans le paysage pourrait représenter aussi une manifestation emblématique de l’appropriation définitive du territoire par les descendants des premiers colons.
Références bibliographiques BEECHING A. (1991), « Sépultures, territoire et société dans le Chasséen méridional. L’exemple du Bassin rhodanien », Identité du Chasséen [actes du colloque international de Nemours, mai 1989], Nemours (Mémoires du musée de Préhistoire d’Ile-de-France, 4), p. 327341. DUBOULOZ J. (1989), « Problématique de recherches sur les enceintes néolithiques de la vallée de l’Aisne : un exemple représentatif du Bassin parisien ? », Enceintes, habitats ceinturés, sites perchés du Néolithique au Bronze ancien dans le sud de la France et les régions voisines, Montpellier (Mémoires de la Société languedocienne de Préhistoire, 2), p. 55-67. HELMER D. (1991), « Les faunes chasséennes du sud-est de la France. Essai de synthèse », Identité du Chasséen [actes du colloque international de Nemours, mai 1989], Nemours (Mémoires du musée de Préhistoire d’Ile-de-France, 4), p. 343-349. LICHARDUS J., LICHARDUS-ITTEN M., BAILLOUD G. et CAUVIN J. (1985), La Protohistoire de l’Europe : le Néolithique et le Chalcolithique, Paris, PUF (Nouvelle Clio, 1 bis). MORDANT D. (1997), « Le complexe des Réaudins à Balloy : enceinte et nécropole monumentale », La Culture de Cerny : nouvelle économie, nouvelle société au Néolithique [actes du colloque international de Nemours, 1994], Nemours (Mémoires du musée de Préhistoire d’Ile-de-France, 6), p. 449-479. MORDANT C. et MORDANT D. (1988), « Les enceintes néolithiques de la haute vallée de la Seine », Enclosures and Defences in the Neolithic of Western Europe [actes du colloque international de Newcastle], Oxford, Archaeopress (BAR, International Series, 403), p. 231-254. PÉTREQUIN A.-M. et PÉTREQUIN P. (1988), Le Néolithique des lacs : Préhistoire des lacs de Chalain et de Clairvaux (4000-2000 av. J.-C.), Paris, Errance (Collection des Hespérides).

Naissance des inégalités et prémisses de l’État
Jean-Paul Demoule*

DE LA PRÉHISTOIRE À L’HISTOIRE
On considère traditionnellement la « révolution néolithique » comme la plus importante rupture survenue dans l’histoire humaine – avec la « révolution industrielle », qui n’en est finalement qu’une lointaine conséquence. Mais deux autres ruptures essentielles jalonnent le parcours qui mène de l’une à l’autre de ces « révolutions » : la première est l’apparition des premières sociétés clairement inégalitaires, avec les autres phénomènes qui leur sont liés, la violence institutionnelle en tout premier lieu ; la seconde est la révolution urbaine, qu’accompagne la formation de l’État, et dont l’un des effets collatéraux, mineur en apparence mais fondamental pour la connaissance historique, est l’invention de l’écriture – laquelle fait basculer les sociétés qui l’ont adoptée de la « Préhistoire » vers l’« Histoire ». C’est précisément parce que la mise en place de sociétés inégalitaires fut le fait de sociétés sans écriture que l’archéologie est la seule discipline à pouvoir en rendre compte dans le temps long, même si d’autres sont susceptibles de collaborer à cette recherche, l’anthropologie sociale en premier lieu [Godelier, ce volume], mais aussi, en toile de fond, la sociologie, la psychologie sociale, sinon la philosophie politique.

* Université Paris I-Sorbonne

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Idéologies et pouvoir

CINQ SIÈCLES DE DÉBATS
La première véritable réflexion sur l’origine des inégalités n’est apparue dans la pensée occidentale qu’à la Renaissance, avec la mise à distance progressive d’une interprétation purement religieuse et figée du monde et de la société. Jusque-là, le christianisme institutionnel légué par l’Empire romain, avec sa pensée hiérarchique superposant des puissances surnaturelles (un dieu mâle unique, des anges, des saints et des saintes, des démons, etc.) et des puissances terrestres (un pape, des évêques, des prêtres mâles, des princes de droit divin), proposait un ordre figé et allant de soi – sauf si les princes enfreignaient la loi divine et se trouvaient excommuniés, exclus de la communauté des croyants. Il a pourtant existé dès le Moyen Âge une contestation politique de l’inégalité, d’une part avec des révoltes paysannes épisodiques ou des mouvements religieux minoritaires exprimant des revendications sociales, tous implacablement réprimés ; mais surtout avec la prise d’autonomie des bourgeoisies marchandes des villes, arrachant à partir du e XII siècle à leurs maîtres, seigneurs laïcs ou ecclésiastiques, et souvent par la force, un statut de « commune » [Henning 2009]. Ainsi se formèrent des républiques, normalement oligarchiques, dans un certain nombre de villes « libres » dont le modèle reste Florence, avant que les absolutismes royaux n’en reprennent plus ou moins rapidement le contrôle. On peut distinguer, à partir de la Renaissance et jusqu’à nos jours et en simplifiant, deux grands courants de pensée politique touchant à l’inégalité, et dont on pourrait trouver des précurseurs dès l’Antiquité. Pour le premier courant, l’inégalité est un état de nature, « la guerre de tous contre tous » (bellum omnium contra omnes) qu’a si bien illustrée Hobbes, au sortir des révolutions anglaises, dans Le Léviathan (1651). Le pouvoir, et plus exactement le monarque, est en conséquence indispensable pour faire régner l’ordre social et la paix, pouvoir qui ne s’enracine pas dans une pensée religieuse, car Le Léviathan frôle l’athéisme et sera solennellement brûlé par l’université d’Oxford. En cela, il rejoint Le Prince de Machiavel (1513), antérieur de plus d’un siècle, pour lequel le pouvoir est un fait, indépendant du droit et de la morale, le fait du prince. Cette vision a-morale, d’une certaine manière a-religieuse, débouchera sur le libéralisme économique d’Adam Smith et de son Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), muni cette fois de l’optimisme marchand d’une Angleterre

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à l’orée de la révolution industrielle : l’égoïsme bien compris de chacun produit la richesse de tous ; la « main invisible » du marché a remplacé le monarque nécessaire de Hobbes. Le darwinisme social puis la sociobiologie des années 1970 justifieront cette loi de la jungle, où l’élimination légitime des plus faibles assure la perpétuation des plus aptes. L’école économique ultra-libérale de Chicago, avec Milton Friedman, prix Nobel d’économie en 1976, fonctionnaire et universitaire, en tirera au même moment, deux siècles exactement après Adam Smith, toutes les conséquences : « l’État n’est pas la solution, mais le problème ». Un axiome solennel abandonné en quelques jours par tous les banquiers du monde lors de la crise financière de l’automne 2008. Pour le second courant, l’« état de nature » n’est pas mauvais, mais bon. Curieusement, l’œuvre la plus ancienne, le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, publié à titre posthume en 1574, est aussi la plus radicale. Le tyran n’est qu’un parasite et un manipulateur, dont le pouvoir ne repose que sur l’aveuglement et la docilité des dominés : « soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ». Les continuateurs de ce courant n’oseront pas aller aussi loin. Le juriste allemand Samuel von Pufendorf publie en 1672, peu de temps après Le Léviathan, son Du droit de la nature et des gens (De jure naturae et gentium), inspirateur aussi bien de Rousseau que de la Constitution américaine. Selon sa « philosophie naturelle », l’homme à l’état de nature est bon et sociable, une « amitié générale » règne – de par la volonté du Créateur toutefois. Un double contrat, fait d’obligations réciproques, va lier les hommes entre eux, et eux-mêmes au souverain qu’ils se choisissent librement. Rousseau, que certains points séparent de Pufendorf, développe ses thèses prérévolutionnaires mais néanmoins religieuses dans le Discours sur l’origine de l’inégalité (1755) puis dans Du contrat social (1762). On en connaît le constat le plus célèbre : « l’homme est né libre, et partout il est dans les fers ». D’où la nécessité d’un contrat social, fondé sur la morale et la raison. Le livre, interdit en France et brûlé à Genève, inspirera explicitement les grands acteurs de la Révolution française, puis les grands romans évolutionnistes des origines que seront, entre autres, Ancient Society (1877) de Lewis Morgan et, en filiation directe, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884) de Friedrich Engels. Ces deux derniers ouvrages, qui décrivent l’apparition et le développement historique des inégalités sociales, intègrent déjà les données anthropologiques de l’époque, à défaut des connaissances archéologiques, encore sommaires et peu diffusées.

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En outre, plus moderne que Marx, Engels aborde aussi la question de la domination des hommes sur les femmes, le mariage monogamique, association économique « complétée par l’adultère et la prostitution », n’ayant pour lui rien à voir avec l’amour. Allant de pair avec l’institution de la propriété privée masculine, il a représenté une « défaite historique du sexe féminin » et « n’entre donc point dans l’histoire comme la réconciliation de l’homme et de la femme […] ; au contraire, il apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre ». Seule la destruction du capitalisme permettra de nouveaux rapports : « génération d’hommes qui, jamais de leur vie n’auront été à même d’acheter par de l’argent ou par d’autres moyens de puissance sociale l’abandon d’une femme ; génération de femmes qui jamais de leur vie n’auront eu à se donner à un homme pour quelque autre motif que l’amour véritable, ou à se refuser à celui qu’elles aiment par crainte des suites économiques de cet abandon ». Seule la sexualité féminine, réduite à un symptomatique « abandon », date un peu ce passage.

INNOVATIONS ET IDÉOLOGIES
Il convient maintenant de rappeler concrètement, avec nos connaissances actuelles, de quelle façon les premières sociétés agricoles sédentaires et simples qui sont apparues en plusieurs points du monde entre 10 000 et 5000 ans avant notre ère ont pu déboucher sur les sociétés fortement inégalitaires que l’archéologie observe en ces mêmes lieux après quelques millénaires d’agriculture, puis, à plus ou moins brève échéance, sur des sociétés urbaines et étatiques [Gledhill et al. 1995 ; Demoule 1999 ; Fleming 2004]. De fait, rien n’indique par exemple une grande complexité sociale chez les chasseurs-cueilleurs en voie de sédentarisation du Natoufien dans le Levant méditerranéen, que ce soit dans les plans de villages, composés de simples huttes circulaires, ou dans les rares tombes connues. Plus généralement, les sociétés de chasseurs-cueilleurs simples, connues par l’archéologie (Paléolithique et Mésolithique) ou par l’ethnographie, sont très peu différenciées. Les plus simples d’entre elles, comme les Nambikwara d’Amazonie étudiés par Lévi-Strauss [1955], ont certes un « chef » ; mais ce dernier, s’il joue un rôle de représentation et de responsabilité, ne possède guère d’avantages matériels qui le distinguent. Les différences sociales que

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l’on peut observer chez certains chasseurs-cueilleurs ne concernent que des sociétés fortement sédentarisées, comme la culture de Jômon au Japon [Imamura 1996 ; Nespoulous, ce volume] ou bien les Amérindiens des côtes nord-ouest de l’Amérique du Nord [Testart 1982]. Les exemples collectés par Brian Hayden [2008] dans un livre récent restent ponctuels et peu convaincants s’agissant de sociétés pré-agricoles. On en retiendra seulement qu’il n’a sans doute jamais existé de société entièrement égalitaire dans un sens strict, probablement utopique. Chaque groupe comprend des individus considérés comme plus aptes à certaines activités (chasse, commerce avec le surnaturel, artisanat, etc.), sans que cela entraîne pour eux une concentration de richesses matérielles hors normes. De même, à partir d’un certain nombre, le groupe doit désigner des responsables chargés de centraliser certaines informations [Johnson 1982] sans que, à nouveau, cela se traduise par des avantages matériels importants. La conséquence la plus visible de la domestication des animaux et des plantes est l’accroissement rapide de la démographie. Ce phénomène est particulièrement frappant au Proche-Orient, l’une des régions archéologiquement les mieux étudiées du monde [Aurenche, ce volume]. Le nombre mais aussi la taille des villages ne cessent de croître. La néolithisation ellemême s’accompagne de nombreuses manifestations idéologiques spectaculaires et nouvelles, comme la réalisation de très nombreuses figurines de pierre, d’os ou d’argile cuite, voire de véritables statues de pierre, comme en Anatolie méridionale [Hauptmann, ce volume], ou de plâtre et de jonc, comme à Ain Ghazal en Jordanie. Certains bâtiments peuvent être clairement identifiés comme des sanctuaires, à nouveau comme ces sites d’Anatolie méridionale (Nevali Çorı, Göbekli) ou comme les bâtiments cultuels qui conservent la forme circulaire de l’architecture initiale parmi les maisons d’habitation devenues quadrangulaires – à l’exemple du site de Jerf el Ahmar en Syrie. Enfin, les pratiques funéraires deviennent aussi très complexes, avec les célèbres crânes humains récupérés et surmodelés, ou encore les maisons des morts. Cette coïncidence entre changements techno-économiques et changements idéologiques avait été affirmée de façon radicale par Jacques Cauvin [1997], pour lequel une « révolution des symboles », en introduisant une autre vision du monde, aurait nécessairement précédé la révolution néolithique. On peut considérer que cette « révélation » ne fait que reculer le problème [Testart 1998]. Mais on retiendra au moins, sans chercher à ce stade à démêler effets et causes, qu’il y a bien eu un lien.

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Idéologies et pouvoir

L’augmentation démographique signalée plus haut n’a pas été continue au Proche-Orient. Au cours du VIIe millénaire se produit une sorte d’effondrement, ou au moins un net recul. La taille et le nombre des sites se réduisent fortement. On a invoqué une dégradation climatique, parfois nommée « événement 6200 », date qui semble marquer le pic de cette dégradation. Sans nier son influence, on peut supposer que ce nouveau système était, à l’issue de son développement de près de trois millénaires, parvenu au maximum de ses possibilités. De fait, les communautés qui lui succèdent, plus réduites en taille et plus étalées dans l’espace, peuvent passer pour une forme d’adaptation plus souple, mais sans doute aussi moins contraignante pour les individus. Ce n’est que le premier de ces « effondrements » bien attestés par l’archéologie [Demoule 2007], dont la civilisation de l’Indus ou les Mayas présenteront des formes paroxystiques et pour lesquels il n’est pas de cause unique, comme on en a longtemps cherché, mais plutôt un enchevêtrement de causes, le facteur politique et social n’étant sans doute pas le moindre.

PREMIÈRES INÉGALITÉS VISIBLES
C’est à partir du VIIe millénaire, précisément, que les populations néolithiques sortent de leur berceau levantin pour occuper en quelques siècles toute la plaine mésopotamienne, l’Égypte, l’Anatolie et, de là, l’Europe jusqu’au Danube. Il est permis de supposer que cette rapidité est liée au souci de vivre en communautés de taille réduite, à l’organisation sociale plus simple et moins contraignante. Cela semble établi pour la culture de Halaf [Forest 1996], dont on avait longtemps cherché à expliquer le « dynamisme » intrinsèque. Cependant, deux trajectoires vont se distinguer. En Europe, la colonisation poursuit pendant deux millénaires son mouvement extensif en petites communautés éparpillées, jusqu’à ce qu’elle atteigne la barrière de l’Atlantique, vers le milieu du Ve millénaire [Coudart, ce volume]. En Égypte et en Mésopotamie, l’extension est limitée d’emblée par les déserts, les montagnes et les mers. Ces deux dernières régions se présentent comme des sortes de « nasses » : il n’y a pas d’échappatoire et la démographie va continuer à croître dans un espace et un environnement finis

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[Demoule 2008]. C’est pourquoi l’on y observe au cours du IVe millénaire la mise en place de formes proto-urbaines qui débouchent sur les premiers États du monde, avec le corollaire, entre autres, de l’écriture. L’Europe rejoindra cette trajectoire historique, mais comme au ralenti puisque, mis à part les sociétés éphémères de la Crète et de Mycènes, l’urbanisation ne s’implante vraiment qu’au cours du Ier millénaire avant notre ère, pour n’atteindre l’Europe du Nord-Ouest puis du Nord-Est que vers la fin du Moyen Âge. L’Europe permet donc d’observer avec plus de détails la mise en place de ces sociétés hiérarchisées. Vers 4500, en effet, les premières formes d’inégalités sociales deviennent perceptibles, sous des formes variables, sur l’ensemble du continent, et permettent d’y définir un horizon d’ensemble, souvent appelé « Chalcolithique » car la métallurgie du cuivre en est l’élément le plus visible [Lichardus et al. 1985 ; Lichardus 1991 ; Lichardus-Itten et Demoule 1997 ; Coudart et al. 1999]. Deux régions en concentrent les manifestations les plus spectaculaires. Sur la côte atlantique, ce sont les monuments mégalithiques, masses de terre et de pierres incluant des dalles de plusieurs dizaines de tonnes, dont la construction nécessite des techniques nouvelles (extraction, transport, levage, etc.) et qui sont réservés à quelques individus seulement [Boujot et Cassen 1992]. On y trouve des biens rares et de provenance lointaine : haches en jadéite alpine, perles en variscite, etc. Les habitats restent mal connus, mais des indices de fortification apparaissent, ainsi que d’activités cérémonielles, liées ou non aux monuments funéraires. À l’autre extrémité du continent, en Bulgarie, d’autres manifestations ostentatoires de prestige apparaissent, là encore dans le domaine funéraire, avec la nécropole de Varna et les autres sites comparables. Certains individus sont inhumés avec de nombreux objets de parure en or, les plus anciens de l’humanité, ainsi que des outils en cuivre. Les plus riches emportent également de longues lames de silex, pouvant dépasser 45 centimètres de longueur, les plus longues jamais taillées par l’homme. Il a fallu pour les produire exercer sur le bloc initial une pression de 400 kilos au centimètre carré, ce qui suppose la construction de machines à levier spécifiques et qui n’ont pu être encore complètement reproduites. Or ces lames, trop fragiles, sont inutilisables pour des fins pratiques, tout comme les haches très fines en jadéite des dolmens atlantiques. À Varna, certaines tombes sont vides de corps : on y a seulement modelé un visage d’argile crue et disposé les objets comme s’il y avait un corps. Plus globalement, dans cette culture de

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Varna (qui appartient à un ensemble nommé Kodzadermen-GumelnitsaKaranovo VI), de nombreuses représentations humaines, la plupart du temps féminines, sont sculptées en os, en pierre ou en argile, avec un très riche répertoire. Les habitats connus sont fortifiés et organisés selon de stricts plans orthogonaux. Immédiatement au nord, en Roumanie, Moldavie et Ukraine, dans la culture dite de Cucuteni-Tripolye, il existe de grandes agglomérations qui peuvent compter plusieurs centaines de maisons, organisées en cercles concentriques, ce qui suppose sans doute la présence de plusieurs milliers d’habitants. Les rares tombes connues montrent aussi des inégalités manifestes, certains individus emportant des objets de parure en métal. Il existe de nombreuses manifestations d’activités cérémonielles complexes : figurines, fosses contenant des fragments de squelettes humains et animaux, dalles en pierre sculptées, bâtiments cultuels (comme à Sabatinovka), maquettes de sanctuaires en argile cuite, dépôts d’objets précieux, comme celui de Karbuna qui comptait plus de huit cent cinquante objets en cuivre, marbre, roche verte, coquillages, etc. Le reste du continent européen témoigne à la même époque de manifestations comparables, mais généralement plus modestes. Ce moment du « Chalcolithique » combine plusieurs aspects liés : techniques, avec l’apparition de la métallurgie de l’or et du cuivre, mais aussi d’autres techniques rares pour l’érection des mégalithes ou la taille de longues lames, ainsi que le développement de la traction animale, de la roue et de l’araire ; démographiques, avec l’augmentation continue du nombre et de la taille des habitats ; sociaux, avec les inégalités éclatantes parmi les défunts inhumés mais aussi les signes de tensions, sinon de guerres, dont témoignent les villages fortifiés ; économiques, avec l’occupation de sols moins favorables grâce aux innovations agricoles mentionnées ; idéologiques, on vient de le voir, avec la multiplication d’activités cérémonielles, dont beaucoup centrées autour de la mort de personnages importants.

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TERRITOIRES ET MANIPULATIONS
Le problème crucial est celui de l’importance respective de ces manifestations. Pour l’évolutionnisme marxiste traditionnel, qui commence avec L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État de Engels évoquée plus haut, et qui se poursuit, quant à la protohistoire de l’Europe, avec l’œuvre de Gordon Childe publiée dans les années 1930-1950 [Childe 1942], c’est le développement continu des forces productives qui permet, à un moment donné, une surproduction dont la couche dominante va prendre le contrôle. Dans une version très appauvrie et ne retenant que l’aspect technique, l’archéologie anglo-saxonne a développé l’idée d’une « révolution des produits secondaires » (traction animale, laine, laitages) pour caractériser cette époque [Sherratt 1984]. Deux faits sont frappants. Le premier est que les manifestations les plus spectaculaires se produisent dans des zones de stress territorial : la côte atlantique d’une part, là où l’on ne peut pas aller plus loin ; les Balkans de l’autre, là où la colonisation néolithique est la plus ancienne, donc la plus dense, et où toute expansion est bloquée à la fois par la mer Noire et la mer Égée, mais aussi par les cultures steppiques de l’Ukraine. La croissance démographique se poursuit donc dans un espace clos, comme en Égypte ou en Mésopotamie. Il y a bien un effet de « nasse ». Plus tard, les premières manifestations urbaines européennes naîtront dans des îles (Crète) ou des presqu’îles (Grèce, Italie, Espagne). Le second aspect est l’intensité des activités cérémonielles et idéologiques. Une bonne partie de l’investissement et des innovations techniques, sans but directement utilitaire, leur est consacrée : mégalithisme, métallurgie de l’or, production de grandes lames, édification de sanctuaires ou, en Europe centrale et occidentale, grandes enceintes à fossés interrompus. Ces réalisations peuvent être polysémiques : l’érection des mégalithes proclame la puissance des dominants, mais aussi l’ancrage spectaculaire, via les ancêtres, dans un territoire face aux voisins. La mort occupe une place importante – mais l’archéologie la saisit plus facilement que les activités ostentatoires des vivants. Une telle intensité idéologique est comparable à celle qui a accompagné l’émergence du Néolithique proprement dit et caractérise souvent les moments de grandes transformations historiques. En tant qu’elles sont liées au contrôle du territoire et à la puissance des

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dominants, ces manifestations idéologiques se révèlent indissociables de l’émergence de l’inégalité. Le stress territorial permet aux dominants en puissance de disposer d’une communauté qui ne risque pas de se disperser. Mais il leur faut aussi une capacité à « manipuler l’imaginaire », afin de persuader, la plupart du temps de bonne foi, l’ensemble de la société de travailler pour eux, sans avantage matériel immédiat. L’ethnologie nous montre que les dominants s’affirment volontiers d’essence différente, voire divine [Godelier, ce volume] ; et que le pouvoir se donne en général comme étranger, venu d’ailleurs [Sahlins 1985] ; d’où l’importance des matières premières et des objets exotiques dans les tombes princières que retrouve l’archéologie. Il s’agit de rompre avec le fonctionnement social traditionnel, dans lequel les responsabilités provisoires qui peuvent être confiées à certains individus jugés plus aptes doivent émaner d’un consensus général. Le pouvoir émerge aussi en même temps que la violence. La violence (masculine la plupart du temps) est certes présente dans toutes les sociétés humaines. Mais ce n’est qu’à partir du Chalcolithique qu’elle acquiert en Europe une dimension systématique et que les agglomérations fortifiées se généralisent. La femme disparaît comme thème iconographique privilégié, au profit des mâles en armes, avec arcs, épées, lances ou chars de guerre. Toutefois, la violence seule ne suffirait pas à asseoir durablement un pouvoir contraignant, comme nous le montrent tant d’exemples historiques ; l’archéologie a donc à détecter des traces de formes de résistance [Miller et al. 1989]. Dans tous les cas, les faits archéologiques ne corroborent guère la vision irénique d’inspiration néolibérale où l’émergence des dominants serait suscitée par l’intérêt général, la nécessité de gérer au mieux les biens dans une société nombreuse, assurant ainsi leur centralisation et leur redistribution. Si la centralisation est bien attestée, la redistribution l’est beaucoup moins, dans les données archéologiques comme ethnologiques.

OSCILLATIONS ET RÉSISTANCES
Ce laboratoire exceptionnel qu’est l’Europe, de par la densité des recherches archéologiques, quant à l’émergence du pouvoir, nous en montre aussi la fragilité. En effet, contrairement à la Mésopotamie ou à l’Égypte,

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ces manifestations ostentatoires ne sont pas durables. Plus précisément, les quatre millénaires suivants de l’histoire européenne voient alterner des moments de pouvoir visible et des moments d’effondrement [Demoule 1999]. Aux dolmens atlantiques comme aux vastes agglomérations des bords de la mer Noire, avec leurs tombes princières, succèdent des sociétés plus éclatées, à la culture matérielle plus modeste, et sans différences sociales marquées. Plus tard réapparaîtront des tombes princières, comme vers 2000 avant notre ère, dans les sociétés du Bronze ancien d’Armorique et du Wessex, voire des sociétés à économie palatiale et écriture, comme celles de Crète ou de Mycènes au IIe millénaire ; ou encore les bourgs fortifiés (ou « résidences princières ») de la fin du Hallstatt, dans l’Europe tempérée occidentale du VIe siècle avant notre ère, qu’accompagnaient des tombes spectaculaires comme celles de Vix ou Hochdorf. À une tout autre échelle, l’Empire romain, puis celui de Charlemagne, auront plus tard une existence également éphémère. D’une certaine manière, en s’inspirant en partie de l’ethnologue Pierre Clastres [1974], on pourrait considérer ces pics de pouvoir et de domination comme des anomalies. Dans certaines circonstances favorables, des individus parviennent à prendre provisoirement le contrôle d’un groupe humain et à lui imposer sa domination, à la fois par la force et la persuasion. Là où le territoire est restreint, la société ne peut se dissoudre, comme dans les pièges du Proche-Orient. Là où il est plus vaste, les tendances centrifuges vont se faire jour dès que le pouvoir ne sera plus en état de faire montre de sa force, de son prestige et donc de son utilité. C’est ce qui s’est passé pour l’Europe, où le piège s’est aussi refermé, mais beaucoup plus lentement, et avec des retours en arrière. L’Europe n’est pas le seul cas. L’Amérique du Nord, avec des conditions environnementales comparables, témoigne de l’effondrement de systèmes sociaux complexes, de type chalcolithique, comme les civilisations mississippiennes avec leurs grands monuments de terre. Des sociétés plus élaborées encore, comme les civilisations urbaines de l’Indus ou des Mayas, se sont effondrées de même, dans des environnements naturels où des tendances centrifuges pouvaient s’exercer dès la moindre faiblesse [Tainter 1990 ; Diamond 2000 ; id. 2006 ; Wright 2008]. Les crises qui précèdent les effondrements peuvent aussi être marquées par une intensification, presque désespérée, des activités cérémonielles. Les dirigeants mayas ou ceux de l’île de Pâques ont multiplié pyramides ou statues géantes au moment où l’environnement ne suffisait plus à nourrir

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les populations tel qu’il était exploité, précipitant d’autant le manque de ressources. La prospère civilisation de Hohokam, en Arizona, avec son vaste système d’irrigation, multiplie les places cérémonielles et renforce sa centralisation alors que son déclin irrémédiable est déjà entamé [Abbott 2005]. Bien plus tard, le catholicisme en perte de vitesse idéologique de la fin du XIXe siècle met en chantier de nouveaux édifices spectaculaires (le SacréCœur), plante partout des « croix de mission », multiplie les apparitions mariales et durcit son dogme ; et l’on pourrait sans doute en dire autant des mouvements islamistes radicaux contemporains.

SERVITUDE VOLONTAIRE ET DIFFÉRENCE DES SEXES
Deux ultimes questions, liées, se posent. La première est celle de la volonté de puissance. Depuis Nietzsche, l’on a guère avancé sur cette question, et même la psychologie sociale voire la psychanalyse [Freud 1921] l’ont prise plus comme un fait, sinon un axiome, que comme un objet d’étude. La sociobiologie a un temps essayé d’imposer l’évidence « naturelle » des mâles dominants, avant que des études éthologiques plus fines et menées par des zoologues femmes ne montrent une réalité sociale bien plus complexe, tandis que la génétique découvrait que les petits nés des femelles n’étaient pas nécessairement l’oeuvre des mâles dits dominants mais le fruit de copulations beaucoup plus aléatoires [Godelier 1989]. L’anthropologie sociale a pu retracer finement les étapes successives qui, en Océanie par exemple, mènent depuis le « Grand Homme » vers le « Leader », puis le « Big Man » et enfin le « Paramount Chief » [Godelier 1982 ; Lemonnier 1990 ; Godelier et Strathern 1991]. Mais, là encore, la volonté de puissance en est l’axiome, sinon la « boîte noire ». L’autre question symétrique, selon l’antique dialectique du maître et de l’esclave, est celle de la « servitude volontaire », si bien posée par Étienne de la Boétie, et restée depuis lors sans réponses nouvelles, pour ne pas remonter à Aristote et aux stoïciens [cf. aussi Testart 2004]. Les réponses de La Boétie restent actuelles. Il propose deux raisons à la servitude volontaire : l’habitude ou le fatalisme, qui fait que l’on trouve naturel l’ordre des choses et inconcevable qu’il y en ait un autre (par exemple, de nos jours,

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l’économie néolibérale globalisée, le démantèlement des services publics, la mise en concurrence généralisée de toute activité et donc finalement la dissolution des raisons même du vivre-ensemble), habitude renforcée par la religion (nous dirions, plus largement, l’idéologie), affirme-t-il explicitement ; et un intérêt matériel illusoire, dans lequel les hommes oublient en fait que leurs gains matériels ne doivent rien au tyran mais seulement à leur propre travail. Il suffirait donc de ne plus rien donner au tyran pour qu’il s’effondre. Dans nos sociétés contemporaines, mais aussi dans celles que décrit l’archéologie, le tyran n’est la plupart du temps pas un individu, mais un groupe. Des études de psychologie sociale, y compris en laboratoire, ont mis en évidence de manière souvent glaçante les causes et les effets de la soumission à l’autorité, depuis la célèbre « expérience de Milgram », au début des années 1960 [Milgram 2004], jusqu’au documentaire « Zone Xtrême » que devrait diffuser France Télévisions à la fin de l’année 2009 [cf. aussi Joule et Beauvois 1998 ; Guéguen 2002] – sujet fondamental qui rejoint la « banalité du mal » traitée par Hannah Arendt au moment du procès Eichmann. Notons que les comportements psychiques ne sauraient être séparés des conditions culturelles et sociales dans lesquels ils s’exercent, comme le montrent l’histoire et l’archéologie. On peut enfin, quant à la domination et à la soumission, revenir également à Engels et aux rapports entre les femmes et les hommes. Comme l’avait déjà remarqué Malinowski, une bonne partie du lien social, dont la prohibition de l’inceste, a à voir avec le contrôle des femmes, qui n’ont le pouvoir politique dans aucune des quelque dix mille sociétés humaines répertoriées. L’une des sociétés traditionnelles où l’émergence de « Grands Hommes » a pu être étudiée en détail, celle des Baruyas de Nouvelle-Guinée [Godelier 1982], est aussi une société de forte domination masculine. Les premières représentations figuratives, il y a 35 000 ans au moins, parlent essentiellement de la sexualité, d’un point de vue masculin, en exhibant des statuettes féminines nues aux traits sexuels exagérés et aux canons très codés – ainsi que des animaux sauvages dangereux. L’espèce humaine est en effet la seule où la sexualité ne soit jamais en repos et constitue donc une menace permanente pour l’ordre social, ce dont témoignent tant de mythes. Dans nos sociétés industrielles, qui se prétendent les plus avancées de l’histoire humaine, la sexualité (toujours d’un point de vue masculin) est omniprésente, explicitement ou non, dans l’iconographie, tandis que les violences

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conjugales font partie des grands tabous d’une société dite d’information qui ne cesse pourtant de parler de tout. Il n’est pas déraisonnable de penser que des enquêtes pluridisciplinaires, à la rencontre de l’archéologie, de l’anthropologie sociale, de la sociologie et de la psychologie, sur la domination des hommes sur les femmes, auraient beaucoup à nous apprendre quant à la domination exercée par une petite partie des humains sur les autres humains. En définitive, l’histoire est-elle morale ? À condition que résistances et révolutions ne fabriquent pas de nouveaux systèmes totalitaires, elle témoigne du moins de phénomènes réguliers de résistance, que l’archéologie doit chercher à détecter et à décrire. Tout comme le Néolithique lui-même, le développement des inégalités a résulté d’une pluralité de facteurs, avec des conditions de possibilités d’ordre matériel – économie de production, poussée démographique, pièges territoriaux – et des conditions d’ordre idéel – culturelles, idéologiques, voire psychosociales. De fait, toutes les sociétés néolithiques ont débouché sur des sociétés inégalitaires puis, à plus ou moins brève échéance, sur des sociétés étatiques et urbaines. Ce n’était d’ailleurs pas inhérent aux agriculteurs, car les sociétés de chasseurscueilleurs du Jômon, dans le « piège » de leur archipel, ont développé vers le terme de leur évolution des systèmes sociaux complexes avec des évidences d’activités cérémonielles élaborées. Mais le Néolithique a exacerbé le phénomène, précisément dans la mesure où il a éliminé toutes les autres formes de sociétés et provoqué une poussée démographique continue. La violence historique lui était intrinsèque. Et il y a bien, malgré des reculs provisoires, un mouvement global vers une complexité sociale croissante. Au regard de l’histoire, toutefois, la seule question vraiment intéressante est la suivante : ces inégalités sont-elles une fatalité ? Les sociétés humaines ont-elles le choix ? Ces oscillations, ces baisses régulières que l’on peut constater dans les données archéologiques, et que l’on prolonge par les données historiques, semblent indiquer que, parfois, un autre monde a été possible.
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Tribus et États Quelques hypothèses
Maurice Godelier* On m’a demandé d’intervenir dans ce colloque sur le Néolithique au niveau mondial en tant qu’anthropologue. Je vais le faire en commençant par vous dire que j’ai eu l’incroyable chance, il y a près d’un demi-siècle, de voir se fermer devant moi la porte du Néolithique. Lorsque je suis arrivé en Papouasie-Nouvelle-Guinée en 1967, les Baruya, parmi lesquels j’étais venu vivre et travailler, avaient cessé depuis deux décennies d’utiliser des outils de pierre [Godelier 1982]. Ils avaient jeté dans leurs jardins ou dans la forêt les lames de pierre de leurs herminettes pour utiliser désormais des outils d’acier qui leur étaient parvenus via le commerce intertribal traditionnel. Avec ces outils d’acier, ils ont défriché de plus grandes surfaces dans la forêt, d’où plus de travail pour les femmes pour planter et récolter. Mais aussi plus de temps libre pour les hommes, qui se sont adonnés plus qu’auparavant à la guerre. Et, pour mener ces guerres, ils avaient substitué la hache d’acier de Solingen ou de Sheffield (deux villes dont ils ignoraient l’existence) aux anciens casse-têtes de bois ou de pierre. Cela pour dire que le Néolithique a disparu de certaines zones de la carte du monde il y a moins d’un siècle. Je renvoie également aux observations archéologiques et ethnologiques des Pétrequin en Irian-Jaya, où ils se sont trouvés parmi des populations qui utilisaient encore des outils de pierre et les fabriquaient, alors que chez les Baruya cette époque était juste révolue. Je vais essayer de décrire, de façon trop brève et caricaturale, les différences qui existaient avant l’arrivée des Européens entre les régimes de pouvoir présents en Mélanésie et ceux de la Polynésie. Dans l’ensemble, il
* École des hautes études en sciences sociales, Paris

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existait très peu de chefferies dans l’aire dite mélanésienne. On en trouvait au sud-est de la Papouasie et aussi dans la région dite de Massim, où avait travaillé Malinowski. Cependant il semble que des chefferies ont pu exister dans d’autres îles, comme à Muyuw, où a travaillé Fred Damon. En témoignerait dans certains lieux la présence d’ensembles de pierres dressées ressemblant à des mégalithes et dont les populations locales ne peuvent expliquer la présence. Rappelons également que, dans ces régions de Mélanésie et de Polynésie, il n’y a jamais eu de villes avant l’arrivée des Européens. Rien à voir avec l’archéologie de la Chine, de la Mésopotamie ou de la Méso-Amérique. Je commencerai par quelques mots sur les régimes de pouvoir identifiés en Mélanésie et qu’on appelle des « régimes à Big Man » et des « régimes à Grands Hommes ». Je commencerai par les régimes à Grands Hommes, en donnant l’exemple des Baruya de Nouvelle-Guinée, parmi lesquels j’ai vécu et travaillé pendant de nombreuses années. La société des Baruya n’existait pas, selon ses membres, il y a plusieurs siècles. Elle s’est formée à la suite de plusieurs épisodes sanglants qui ont vu des groupes humains obligés de fuir leur tribu natale pour se réfugier dans d’autres tribus. Là, au bout d’un certain temps, les réfugiés se sont emparés du territoire de leurs hôtes avec la complicité de l’un des clans locaux qui les avaient accueillis et protégés. Ils ont alors fabriqué une société identique à celle qu’ils avaient quittée et à celle de leurs nouveaux voisins, une tribu. Au sein de cette tribu, il n’y avait pas de chef. Il existait une double hiérarchie. La première entre les hommes et les femmes et entre tous les individus selon leur âge. Cette hiérarchie concernant les individus selon le sexe et l’âge était le produit d’une institution majeure, les initiations des hommes et des femmes. C’est alors qu’une seconde hiérarchie intervenait, celle entre les clans qui possédaient les objets rituels et les formules secrètes permettant d’initier les hommes et d’en faire des guerriers ou des chamans et les autres clans. Or ces autres clans étaient ceux des autochtones que les réfugiés avaient soumis et qui étaient ralliés à leur pouvoir. Il existait donc un certain nombre d’individus, hommes surtout mais aussi femmes (chamans), qui disposaient d’une autorité sur les autres selon leur place et leur fonction dans ces institutions. Ces individus étaient entourés de respect, et leur parole comptait plus que celle des autres. Mais ils n’étaient aucunement dispensés de travailler dans leurs jardins et de produire de façon générale leurs conditions matérielles d’existence (non seulement les leurs

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propres, mais celles de leur lignage). Ils faisaient l’objet de dons de biens ou de services, mais de manière très limitée, et cela plus par respect pour leur fonction que pour leur personne. Enfin, les maîtres des initiations n’allaient pas à la guerre pour ne pas risquer d’être tués avant d’avoir transmis leurs secrets, sinon la tribu tout entière n’aurait pu, aux yeux des Baruya, continuer d’exister. Autre privilège, ils pouvaient prendre femme sans être obligés de donner en échange l’une de leurs sœurs ou toute autre femme de leur lignage. Tels sont en gros les privilèges relativement réduits de ces personnages de pouvoir. En revanche, dans les sociétés à Big Man, il existait un jeu permanent combinant richesse et pouvoir, mais sans que ces pouvoirs soient réellement héréditaires et s’exercent sur des groupes humains dépassant les frontières d’une tribu ou d’un groupe local. Ce qui dépassait ces frontières, c’étaient la réputation, le prestige des individus qui avaient le plus de poids dans le fonctionnement des réseaux de compétitions cérémonielles, d’échanges de dons et de contre-dons de richesses (cochons, plumes, lames de pierre pour les herminettes, fourrures d’animaux, etc.). Ces réseaux d’échanges s’étaient constitués, semble-t-il, comme substitut d’un état de guerre endémique entre tribus selon la logique suivante. Deux tribus qui désiraient se combattre sollicitaient de le faire sur le territoire d’une troisième tribu qui les accueillait. Les combats se succédaient mais, lorsqu’une des deux tribus était déclarée victorieuse, elle ne pouvait pas s’emparer du territoire sur lequel elle avait combattu. Ce système n’excluait pas l’existence de guerres de conquête, mais constituait une convention qui associait la guerre et des échanges de richesses, puisque les groupes qui s’étaient combattus devaient compenser les pertes qu’ils s’étaient infligées réciproquement. Je n’irai pas plus loin dans cette évocation. Il faudrait dire quelque chose de plus sur l’existence de chefferies au sein desquelles les chefs se réclamaient d’une essence divine qu’ils faisaient apparaître dans certaines cérémonies, comme chez les Mekeo, mais cette essence ne leur donnait pas de droits importants sur les personnes ni sur les biens des membres de leur tribu. En revanche, c’est au développement de cette distinction de statut entre chefs et hommes et femmes du commun que l’on assiste lorsqu’on compare les différentes sociétés polynésiennes. J’en donnerai plusieurs exemples. Ceux des régimes de pouvoir existant autrefois à Tikopia ou à Tonga. L’organisation précoloniale de la société de Tikopia a été étudiée de très

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près par un grand anthropologue, Raymond Firth. Il arriva dans l’île en 1928, alors que depuis 1924, un missionnaire était déjà présent, dont l’action de conversion n’avait toutefois pas encore eu d’impact. La société était divisée en quatre clans non exogames et hiérarchisés selon leur rôle, donc leur place, dans le cycle annuel des rites destinés à assurer la fertilité de la nature, de la mer comme de la terre, et la fécondité des humains. Le clan des Kafika occupait la première place dans ce cycle de rites. Or Firth découvrit, parce qu’on le lui avait dit, que cette société et cette organisation n’existaient pas quelques siècles avant son arrivée [Firth 1967a ; id. 1967b]. Les quatre clans descendaient en fait de groupes humains venus occuper l’île à des époques différentes en provenance d’îles différentes, Pukapuka, Anuta, Rotuma, etc. Ces groupes se sont d’abord combattus avant de s’entendre et de prendre place dans la hiérarchie politico-religieuse liée au « travail des dieux » sous l’autorité ultime du Te Ariki Kafika. Pourquoi la place de ce dernier et de son clan au sommet de cette hiérarchie ? Un mythe raconte que l’ancêtre du clan des Kafika était un être exceptionnel qui avait donné aux différents groupes qui avaient envahi l’île et se combattaient les principes et les règles pour organiser une vie commune, une société. Il fut assassiné par un rival jaloux, mais selon le mythe, arrivé au ciel, le plus grand des dieux du panthéon polynésien lui insuffla un mana qui fit de lui un atua, un dieu, et lui donna autorité sur tous les dieux de l’île, ce qui conféra à ses descendants, les chefs du clan Kafika, la primauté sur les autres chefs [Firth 1970]. Nous nous retrouvons donc une fois de plus, avec cet exemple, devant le même processus sociologique et historique : ce sont des rapports politicoreligieux qui intègrent en un tout des groupes humains d’origine diverse et qui assurent la reproduction de ce tout. Et, au cœur de ces rapports, on retrouve à nouveau des noyaux de représentations imaginaires, des récits de fondation, qui ont pour fonction de légitimer les rapports de pouvoir et la place des groupes au sein de la hiérarchie sociale en attribuant à certains une origine divine. Et ces représentations (pour nous) imaginaires se transforment en des rapports sociaux réels par la mise en œuvre des pratiques symboliques qui s’enchaînent au cours du cycle annuel des rites de fertilité ou autres. L’exemple de Tikopia va nous permettre à la fois de faire apparaître et de dépasser les limites que l’exemple des Baruya imposait à nos analyses. Il n’existait chez les Baruya, à l’exception de la fabrication de la monnaie

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de sel, qu’une division sociale du travail entre les sexes. Le fait pour un homme d’être le représentant de son clan et de jouer un rôle important dans les initiations des guerriers ou des chamans lui conférait du prestige et une autorité certaine, mais rien de plus. Après comme avant les cérémonies, les maîtres des initiations faisaient comme tous les autres Baruya. Ils abattaient des arbres pour ouvrir des jardins dans la forêt, allaient à la chasse, construisaient eux-mêmes leur maison, etc. La seule chose qu’ils ne faisaient pas, dans cette société guerrière, c’était d’aller combattre sur le champ de bataille, de peur d’être tués et d’emporter avec eux les formules secrètes qui insufflaient leurs pouvoirs dans les objets sacrés, les Kwaimatnié, utilisés pendant les initiations. À Tikopia, ce n’était pas la même chose. Les chefs, responsables des rituels, faisaient l’objet de grandes marques de respect. Leur personne était entourée de tabous. Ils cultivaient leurs jardins, mais les tâches les plus pénibles leur étaient épargnées. Mais surtout, ils étaient titulaires des droits sur la terre, et ce sont donc eux qui accordaient aux familles la permission de la cultiver telle ou telle parcelle. Au moment des récoltes, on leur en offrait les prémices. De plus, les chefs, et particulièrement le Te Ariki Kafika, exerçaient un contrôle sur les activités productrices de l’ensemble de la population en ouvrant ou en fermant par la pose et la levée de tabous le cycle des travaux agricoles et des campagnes de pêche, qui venaient de ce fait s’encastrer dans le cycle des rituels accomplis par les chefs pour œuvrer avec les dieux au succès de ces activités. Par rapport aux Baruya, nous assistons ici à une transformation fondamentale de la société. Celle-ci ne se divisait pas seulement en clans, mais également en deux groupes sociaux qui recoupaient les clans : le groupe des chefs et de leurs descendants et le reste de la population devenu des gens du commun. Comme le note Firth, la différence entre ces deux groupes était, sur le plan politique et religieux, irréductible parce que fondée sur la proximité des uns et la distance des autres par rapport à des ancêtres divinisés alors que, dans le domaine économique, des richesses matérielles et de la subsistance, les inégalités entre ces deux groupes n’étaient que de degré. Pour nous en tenir à l’aire polynésienne, des transformations plus radicales encore, et allant dans le même sens, s’étaient produites dans les grandes « chefferies » de Tonga, de Samoa et de Tahiti, et ce bien avant l’arrivée des Européens. À Hawaii, vers le XVIe siècle de notre ère, il s’était

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même formé une sorte d’État du fait qu’une chefferie avait réussi à se subordonner toutes les autres qui traditionnellement rivalisaient entre elles pour le contrôle de ces dizaines d’îles. Toutes ces sociétés n’étaient plus, comme à Tikopia, divisées entre les chefs et leurs lignées d’une part et le reste de la population, mais étaient divisées, par exemple à Tonga, entre une sorte de noblesse, hommes et femmes, les eiki, et le reste de la population. Comme à Tikopia, une barrière absolue séparait les hommes et les femmes nobles de Tonga des autres membres de la société, car ils étaient les seuls à posséder dans leur sang le mana, les pouvoirs qui témoignaient de leur proximité d’avec les dieux, au point que le Tu’i Tonga lui-même, le chef suprême de Tonga, et sa sœur, la Tu’i Tonga Fefine, prétendaient descendre directement du plus grand des dieux du panthéon polynésien, Tangaloa [Marsaudon 1998]. Cependant, à la différence des chefs de Tikopia, les eiki de Tonga disposaient d’un pouvoir quasi absolu sur les personnes, sur le travail et sur les biens des gens du commun qui vivaient sur leurs terres et appartenaient à leur Kainga. Mais ces terres, ce pouvoir de vie et de mort, leur étaient toujours délégués par le Tu’i Tonga, le chef suprême. Celui-ci recevait chaque année des chefs des Kainga les prémisses de leurs récoltes ou les plus beaux produits de leur pêche. Nous ne sommes donc plus à Tikopia, où les chefs continuaient à participer en partie aux diverses tâches productives qui leur procuraient les conditions matérielles de leur existence sociale. À Tonga, les eiki, les nobles, hommes et femmes, ne travaillaient pas. Ils faisaient la guerre ou participaient aux côtés du Tu’i Tonga aux rites complexes adressés aux dieux, et ils exerçaient sur tous les autres groupes sociaux des pouvoirs politico-religieux qui les réunissaient en un tout qu’ils gouvernaient et reproduisaient sous la souveraineté du Tu’i Tonga. Avec les exemples de Tikopia et de Tonga, nous pouvons donc nous affranchir des limites que l’exemple des Baruya imposait à notre analyse. À Tonga, il n’existait pas seulement une division sexuelle du travail entre tâches masculines et tâches féminines, comme chez les Baruya, mais existait une autre division de la société, entre la noblesse et la majorité de ses membres qui produisaient à la fois pour eux-mêmes et pour les nobles les conditions matérielles de leurs existences sociales distinctes. Les nobles ne participaient plus à aucune tâche matérielle productive, mais consacraient leur vie à l’accomplissement des rites, à la pratique de la guerre et des loisirs. La comparaison de ces données ethnographiques et historiques concernant

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un certain nombre de sociétés de Mélanésie et de Polynésie nous a donc mis en présence de deux transformations sociologiques fondamentales qui ont eu lieu dans les rapports entre les chefs et leurs descendants et le reste de la population. Transformations qui ont profondément modifié les rapports économiques, sociaux et matériels qui existaient entre ces deux groupes. Or ces deux transformations nous semblent avoir été directement liées l’une à l’autre tout en allant en sens inverse. Nous voyons en effet que, par un même processus sociologique et historique, les chefs et leurs descendants directs se détachent, partiellement d’abord, complètement ensuite, de l’accomplissement des activités productrices qui assurent les conditions matérielles de leur existence sociale et de celle de leur lignée. Mais, en même temps, à mesure qu’ils se détachent de tout procédé concret de travail, ils rattachent à leurs personnes et à leurs fonctions les droits pour le reste de la population d’avoir accès aux conditions matérielles de la production de leur existence sociale, l’accès à la terre, aux ressources de la mer, l’usage de leur force de travail et la disposition des produits de leur travail. Finalement, toute la base matérielle de la société se retrouve placée sous le contrôle des nobles et mise à leur service, puisque tournée désormais avant tout vers la production de leurs conditions d’existence et des moyens matériels leur permettant d’accomplir leurs fonctions sociales et de tenir leur rang. Désormais, à la différence de ce qui se passait chez les Baruya, les rapports économiques entre tous les groupes composant une société constituent une base matérielle et sociale qui les lie les uns aux autres. Cela signifie-t-il que, dans ces sociétés, ce sont les rapports économiques, le mode de production et de redistribution des biens et des services, et non pas les rapports politico-religieux, qui unissent tous les groupes sociaux et en font une société ? Nous allons montrer que non et, par cette démonstration, nous conclurons notre recherche sur ce qui fabrique des sociétés.

La question qui se pose ici pourrait être formulée de la façon suivante :

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Quelles sont donc les causes qui ont entraîné cette double transformation, et avec elle l’apparition de formes nouvelles d’organisation de la société, divisée cette fois non plus seulement en clans et en lignages, mais en groupes sociaux aux fonctions distinctes qui leur attribuent des droits et des devoirs distincts et une place différente au sein d’une hiérarchie au sommet de laquelle un ou plusieurs groupes gouvernent et dominent le reste de la société ? Dans l’histoire de la pensée européenne, selon les époques et selon les réalités que l’on voulait décrire, on a désigné par des mots divers ces groupes d’hommes et de femmes occupant des places différentes au sein d’une hiérarchie où les uns gouvernent et où les autres sont gouvernés. À Rome et au Moyen Âge, on parlait d’« ordres » distincts, plus tard d’« états » (stand), tel le « tiers-état » en France. À partir du XVIIIe siècle et des transformations induites par la double révolution agricole et industrielle, on s’est mis, à la suite du physiocrate François Quesnay en France et d’Adam Smith en Angleterre, à parler de « classes ». Mais, auparavant, quand les Européens avaient découvert l’Inde, ils avaient appelé « castes » les groupes qui se livraient à des tâches distinctes mutuellement exclusives et hiérarchisées entre elles selon le degré de pureté ou d’impureté que ces activités attachaient à ceux qui s’y consacraient. Les castes ne sont pas des classes, car elles se reproduisent directement par le jeu des rapports de parenté, par l’obligation de se marier dans sa propre caste [Dumont 1967]. Mais les mots « ordres », « classes », « castes » importent moins que le fait de comprendre ce que sont les réalités sociales qu’ils désignent et qu’ils servent à penser. Bref, notre parcours ethnographique nous a amené à nous confronter à la question classique dans les sciences sociales de l’origine des ordres et des classes. Bien entendu, cette question en entraînerait une autre, à laquelle je ne répondrai pas ici : celle de l’origine d’une institution que l’on ne rencontre précisément que dans les sociétés divisées en ordres ou en classes et qui est l’instrument par lequel certaines d’entre elles exercent leur souveraineté, l’État. L’État, une institution qui hier encore était inconnue de centaines de sociétés d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et d’une partie de l’Amérique précolombienne. Or la réponse à cette question était déjà là, sous nos yeux. Ce qui a

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profondément transformé certaines sociétés et modifié le cours de leur histoire est l’apparition en des lieux différents et à des époques différentes de groupes humains qui ont commencé à consacrer pleinement leur existence et leur temps à l’accomplissement de fonctions sociales qui légitimaient, aux yeux des autres groupes composant avec eux une société, d’une part leur droit de ne plus produire eux-mêmes leurs conditions concrètes d’existence et d’autre part celui de contrôler l’accès des autres membres de la société aux conditions mêmes de la production des moyens matériels de leur existence sociale, et enfin leur droit de s’approprier l’usage de leur force de travail ainsi qu’une partie des biens et des services produits par leur travail. Quelles sont donc les fonctions sociales dont l’exercice est venu légitimer des inégalités entre les groupes et les individus inconnues des sociétés tribales sans classes et sans État ? Ce sont, c’est clair, des fonctions religieuses et des fonctions politiques. Les fonctions religieuses impliquent la célébration des rites et des sacrifices pour coopérer avec les dieux et les ancêtres au bien-être des humains. Les fonctions politiques concernent le gouvernement de la société, le maintien d’un ordre social qui est représenté comme fondé dans l’ordre de la nature et du cosmos, mais concerne également la défense de la souveraineté de la société sur son territoire contre des groupes voisins qui désireraient l’abolir ou, à l’inverse, l’extension de cette souveraineté à des groupes voisins qui s’opposeraient alors par les armes à une telle prétention. Bref, les rapports politiques sont toujours associés au droit d’exercer la violence à l’intérieur ou à l’extérieur de la société, et ce besoin a parfois donné naissance à des groupes spécialisés dans l’exercice de cette violence, à des guerriers. Ici, nous nous retrouvons sur un terrain commun familier aux ethnologues, aux historiens et aux archéologues. Faut-il évoquer l’organisation de l’Inde védique en quatre grandes catégories d’humains, les quatre varna, au sommet desquelles sont les brahmanes, spécialistes des sacrifices aux dieux et aux ancêtres ? Au-dessous d’eux sont les Kshatrya, les guerriers dont la fonction est de pouvoir faire couler le sang des hommes. Et, seul parmi les guerriers, le Raja, le roi, pouvait à la fois participer à certains des rites célébrés par les brahmanes et participer aux combats sur les champs de bataille. Audessous encore sont les Vaishyas, les gens qui travaillent la terre et nourrissent toutes les castes. Au-dessous d’eux sont les Shudras, les « derniers des hommes », qui sont à la plus grande distance pensable des brahmanes, appe-

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lés parfois « des dieux qui vivent sur la terre », et entre ces deux extrêmes s’accumule une multitude de castes (jati), chacune spécialisée dans une tâche qui lui confère un degré particulier de pureté ou d’impureté qui la sépare des autres et la hiérarchise par rapport aux autres. Avec l’Inde des castes, nous avons affaire à une société où tous les groupes sociaux dépendent, pour se reproduire, matériellement mais aussi socialement, des castes engagées dans la production agricole et artisanale. Mais, là encore, alors que les rapports économiques fournissent une base matérielle commune à tous ces groupes sociaux, ce qui n’était pas le cas chez les Baruya ni à Tikopia, ce ne sont évidemment pas ces rapports économiques qui ont engendré le système des castes. Ce sont la genèse historique et le développement social des castes, c’est-à-dire d’une organisation politique et religieuse de la société, qui ont donné aux activités économiques leur dimension et leur importance sociale et religieuse selon la nature matérielle de ces productions de biens ou de services (par exemple le statut des castes de forgerons ou celui des castes de fossoyeurs, selon le degré de pureté ou d’impureté impliqué par ces activités dans une perspective religieuse). Faut-il accumuler d’autres exemples encore, mentionner Pharaon, dieu vivant parmi les hommes, né de l’union de deux divinités, Isis et Osiris, un frère et une sœur, et dont il reproduisait l’union en épousant lui-même sa sœur ? Pharaon dont le souffle, Khâ, était censé animer tous les êtres vivants jusqu’au plus minuscule des moucherons, et qui chaque année remontait le Nil sur sa barque sacrée pour demander au dieu du fleuve de faire couler à nouveau ses eaux chargées de limon pour fertiliser les champs des paysans et leur assurer d’abondantes récoltes. Ou faut-il faire venir devant nous l’empereur de Chine, le Wang, « l’Homme unique », seul habilité à accomplir les rites et à lier la terre au ciel et qui avait reçu du ciel le mandat qui l’autorisait et l’obligeait à gouverner la terre et ses habitants, humains et nonhumains ? L’empereur pilier de la Chine et la Chine centre de l’univers. Arrêtons-nous là. En fait, l’exercice de ces fonctions religieuses et politiques est apparu au cours de l’histoire et dans de nombreuses sociétés comme une activité bien plus importante pour les membres d’une société que les activités plus modestes et aux résultats facilement visibles que sont les diverses activités productrices des conditions matérielles de l’existence sociale des humains, l’agriculture, la pêche, la chasse, etc. Le « travail avec les dieux » des chefs et des prêtres ne devait-il pas apporter à tous prospérité

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et protection contre les malheurs ? C’est pour ces raisons fondamentales que les gens du commun, qui n’étaient ni des prêtres ni des puissants, se percevaient comme irréversiblement endettés vis-à-vis de ceux qui leur procuraient les bienfaits des dieux et les gouvernaient. Dette de leur existence, de leur subsistance, de la survie de leurs enfants. Dette telle que ce qu’ils donnaient en retour, leur travail, leurs biens, leur vie même, à ceux qui les gouvernaient (des dons qui nous apparaissent aujourd’hui comme des « corvées », des « tributs », bref, des « exactions »), ne pouvait jamais être à leurs yeux mêmes l’équivalent de ce qu’ils avaient reçu et continueraient de recevoir s’ils restaient à leur place et en remplissaient les obligations. Paradoxe de rapports sociaux inégaux entre des groupes humains, des ordres ou des classes où ce sont les dominants qui paraissent donner beaucoup plus que ce que leur donnent à leur tour ceux qu’ils dominent, sous la forme de leur force de travail, de leurs biens et de leur existence même. Notre analyse nous amène à conclure que la naissance des classes et des castes fut un processus sociologique et historique qui a impliqué à la fois le consentement et la résistance de ceux auxquels la formation de ces nouveaux groupes sociaux dominants faisait peu à peu perdre leurs anciens statuts et repoussait vers le « bas » de la société et de l’ordre cosmique. Consentement parce que le partage du même univers de représentations imaginaires des forces qui dirigent l’univers pouvait faire espérer prospérité et protection pour tous grâce aux activités rituelles et de commandement d’une minorité désormais totalement séparée de toute activité matérielle. Résistance parce que le prix à payer fut, pour le plus grand nombre, la perte progressive de leur contrôle sur les conditions mêmes de leur existence et sur leur propre personne. Et quand leur résistance empêchait tout consentement, le processus de formation des classes s’arrêtait ou continuait mais, cette fois, par le recours à la violence de la part des dominants, des gouvernants, pour briser cette résistance. Consentement et violence, telles sont les deux forces qui ont joué leur rôle dans la naissance et le développement des ordres, des castes et des classes et, dans ce couple, le consentement a dû souvent peser plus que la violence. Finalement, nous pensons avoir montré que, de tous les rapports sociaux qui existent et forment le contenu historique de notre existence sociale, seuls les rapports que nous appelons en Occident politico-religieux ont la capacité de fabriquer des sociétés, dans la mesure où ils rassemblent et

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font coexister sous une même forme de souveraineté un certain nombre de groupes humains et d’individus qui vont exploiter séparément ou en commun les ressources du territoire sur lequel s’exerce cette souveraineté. Ni les rapports de parenté ni les rapports économiques ne nous semblent posséder cette capacité. En conclusion, m’adressant aux archéologues et connaissant la nature des découvertes qu’ils font, des matériaux de terrain qu’ils rassemblent, je voudrais ajouter plusieurs remarques. Dans les sociétés prénéolithiques vivant de chasse et de cueillette, la religion dominante est le chamanisme. Le chaman peut être un homme ou une femme, il (elle) est entouré(e) de respect, il a une autorité sur les membres de la bande qui nomadise. Il joue un rôle important dans la chasse et la cueillette, et aussi il guérit les individus de leurs maux. Il a un rôle d’intermédiaire entre les hommes et les maîtres des animaux, ainsi que vis-à-vis des esprits qui peuplent la nature qui entoure les humains et dans laquelle ils trouvent leurs ressources. Ces esprits comptent plus pour la vie quotidienne des humains que le Soleil, la Lune et d’autres éléments divinisés de la nature. À ma connaissance, les sociétés shamaniques ne fabriquent pas de statues de pierre, n’élèvent pas de monuments aux esprits ni aux dieux. Un chaman n’est pas un prêtre. En revanche, sans que le chamanisme disparaisse, puisqu’il est toujours très présent dans de nombreuses sociétés d’aujourd’hui, telle la Corée, le Mexique, etc., les choses sont très différentes lorsque nous observons des sociétés où prédominent l’agriculture ou l’horticulture associées à l’élevage ou des sociétés dont l’économie repose sur le grand élevage nomade associé plus ou moins à la chasse et à la cueillette. Les rapports, alors, changent entre les hommes et les dieux. Il me semble que cet état de chose vient de ce qu’une partie de la nature est domestiquée par l’homme, des plantes cultivées, des animaux domestiqués. Et ces éléments de la nature ne dépendent pas seulement de l’homme pour se reproduire. Une trop grande sécheresse ou un excès de pluie dévastent les jardins. Une épizootie décime un troupeau en quelques semaines. C’est à mes yeux un contexte social et matériel nouveau qui a suggéré aux hommes de s’adresser non seulement aux esprits de la nature, mais aux divinités tels le Soleil, la Lune, etc., qui semblent maîtresses d’une partie des conditions de reproduction de l’agriculture ou de l’élevage. Les dieux du ciel ou des montagnes ont pris alors certainement beaucoup plus d’importance sociale. Mais, en même temps, les économies

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des sociétés néolithiques ont permis une croissance démographique généralement impossible à atteindre parmi les sociétés de chasseurs-cueilleurs1. D’où une fragilité plus grande de la base économique en même temps qu’une nécessité plus grande d’assurer la continuité de cette base pour soutenir des groupes humains plus importants. En même temps, d’après ce que j’ai eu l’occasion de lire, cette croissance démographique a pu entraîner des conflits et des guerres en plus grand nombre entre les groupes humains pour contrôler des territoires et leurs ressources. Mais la guerre ne s’explique pas seulement par ce facteur économique et écologique, comme en témoignent les guerres endémiques entre les groupes de chasseurs d’Amazonie. Il semble que l’époque néolithique ait vu, à partir de ces nouvelles bases économiques et des nouveaux rapports entre les humains et le monde des puissances invisibles qui à leurs yeux gouvernent l’univers, se développer des inégalités au sein des groupes locaux, organisés probablement sous une forme tribale. Ces inégalités n’étaient plus entre des individus, les chamans et les non-chamans, mais entre des groupes humains désormais spécialisés dans des fonctions d’intérêt général, telles que les rites et les sacrifices aux dieux ou les fonctions guerrières si elles deviennent la spécialité de groupes particuliers [Hayden 2008]. C’est probablement à cette époque que s’est développée la production de formes matérielles nouvelles pour témoigner des rapports des hommes avec les esprits et les dieux ou leurs ancêtres, sculptures de pierre, sites cérémoniels, symboles sculptés, etc. Ce sont là les données matérielles que nos collègues archéologues nous présentent. Il semble que le développement des inégalités, la formation de groupes spécialisés dans les sacrifices aux dieux ou dans la guerre, aient entraîné la production d’établissements humains nouveaux, des temples, des forteresses, des ensembles de bâtiments où des artisans spécialisés fabriquaient les objets précieux qui devaient témoigner pour les dieux et pour les humains qui s’approchaient d’eux. En attestent également les objets précieux qui accompagnent les corps de certains défunts et défuntes dans leurs tombes [Maisels 1987 ; id. 1993]. Et, bien entendu, les inégalités sociales deviennent plus grandes encore lorsque, dans l’évolution des sociétés et dans certaines régions du monde, apparaissent des villes et l’opposition entre les groupes humains vivant dans
1. Il y a des exceptions bien connues, telles celle des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs de la côte nord-ouest des États-Unis et du Canada, ou celle des sociétés de Floride, aujourd’hui disparues, qui ont connu la formation de chefferies très importantes.

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La Révolution néolithique dans le monde

les villes et les autres dans les campagnes. Tout cela est connu et fournit en permanence les matériaux et les raisons d’un dialogue entre archéologues et anthropologues. C’est à ce dialogue que j’ai voulu contribuer.
Références bibliographiques DUMONT L. (1967), Homo hierarchicus, Paris, Gallimard. FIRTH R. (1967a), The Work of the Gods in Tikopia, Londres, The Athlone Press. FIRTH R. (1967b), Tikopia Ritual and Belief, Boston, Beacon Press. FIRTH R. (1970), Rank and Religion in Tikopia, Londres, Georg Allen & Unwin. GODELIER M. (1982), La Production des Grands Hommes, Paris, Fayard. HAYDEN B. (2008), L’Homme et l’inégalité : l’invention de la hiérarchie durant la Préhistoire, Paris, CNRS (Le Passé recomposé). MAISELS C. K. (1987), « Models of Social Evolution: Trajectories from the Neolithic to the State », Man, n. s., 22, p. 331-359. MAISELS C. K. (1993), The Emergence of Civilization: From Hunting and Gathering to Agriculture, Cities, and the State in the Near East, 2e éd., Londres et New York, Routledge. MARSAUDON F. (1998), Les Premiers Fruits : parenté, identité sexuelle et pouvoirs en Polynésie occidentale (Tonga, Wallis et Futuna), Paris, CNRS et Maison des sciences de l’homme.

CINQUIÈME PARTIE

L’héritage du Néolithique

De l’arbre du primate explorateur au réseau génétique humain : filiations et migrations
André Langaney*

LE NÉOLITHIQUE : RÉVOLUTION OU ÉCRAN DE FUMÉE ?
La préhistoire nous pose beaucoup de très grandes questions concernant l’origine et la spécificité de l’espèce humaine actuelle, si semblable ici à celles des autres Primates Anthropomorphes, et si différente ailleurs. Ces questions concernent presque exclusivement des événements très anciens, par rapport auxquels le Néolithique semble être une dernière actualité bien connue. La séparation des Primates des autres Mammifères remonte à soixantedix millions d’années environ. La séparation des Anthropomorphes des autres Catarhiniens, mal connue, se date en dizaines de millions d’années. La divergence des généalogies des prétendus Homininés de celles des autres Anthropomorphes semble avoir été un processus très complexe, débuté sans doute il y a huit ou neuf millions d’années, mais qui aurait pu durer plusieurs millions d’années. En témoignent les études, déjà anciennes, mais négligées par les zoologistes, des chromosomes des Anthropomorphes [Dutrillaux 1975], puis des résultats semblables dans d’autres groupes de Mammifères, et, depuis peu, l’étude comparative des génomes du Chimpanzé et de l’Homme [Patterson et al. 2006]. Il en résulte que la divergence des ancêtres
* Muséum national d'histoire naturelle, Paris

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L’héritage du Néolithique

des humains de ceux des grands singes africains ne s’est pas faite par une suite de séparations dichotomiques, mais que des pré-espèces, constituant des populations déjà séparées, ont continué à s’hybrider sporadiquement et à échanger du matériel génétique pendant plusieurs millions d’années. En particulier entre pré-humains et pré-Chimpanzés d’un côté, pré-Chimpanzés et pré-Gorilles de l’autre. Une conséquence de ces hybridations prolongées entre ancêtres des humains et des grands singes est que le groupe des Homininés, censé ne comprendre que des espèces du genre Homo et de genres fossiles proches, n’est pas monophylétique et n’est donc pas un bon taxon. En fait, on peut noter qu’il a surtout été créé pour maintenir une séparation théorique entre les humains et les presque humains d’un côté, les grands singes de l’autre, bref, pour nier une fois de plus notre animalité ! L’histoire des espèces d’Hominidés, comme celles d’autres groupes de Mammifères, est donc une divergence en réseau qui fait que les « arbres phylogénétiques » exacts reconstitués pour divers chromosomes, caractères ou séquences d’ADN ne sont pas les mêmes et ne décrivent pas correctement la divergence des espèces. Comme cela remet en cause le dogme fondamental du « cladisme » – qui veut que les espèces ne se séparent qu’une seule fois, par dichotomie, définitivement et vite –, les zoologistes intégristes préfèrent ignorer ce genre de donnée [Lecointre et Le Guyader 2001]. L’apparition de langages à double articulation – au sens linguistique et non phonologique – est totalement incomprise et non datée, faute de données directes. La colonisation de six continents de la planète par des sapiens sapiens cueilleurs-chasseurs paléolithiques a pris plus de cent mille ans et est encore très mal documentée, de même que l’histoire des divergences de ces populations anciennes, leurs structures et leurs parentés génétiques, au sens de Gustave Malécot [Malécot 1948 ; Morton et al. 1971] (et non de Lévi-Strauss !). Les modes de subsistance, l’épidémiologie, les économies et les techniques du Paléolithique, malgré d’énormes efforts de recherche, restent assez mystérieux. Alors que connaître l’histoire épidémiologique du passé, par exemple, aurait un intérêt fondamental pour la médecine aujourd’hui. Les raisons de ces ignorances sont simples : en changeant tout de la démographie, de la génétique des populations et des économies humaines, la néolithisation a effacé, dilué ou masqué la préhistoire antérieure et les modalités des très grands événements qui s’y sont produits.

De l’arbre du primate explorateur au réseau génétique humain

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AVANT LE NÉOLITHIQUE
Sur le plan démographique et génétique, rien de connu et d’important ne différencie les populations pré-humaines ou paléolithiques des autres espèces d’Anthropomorphes ou même d’autres grands Mammifères. Ces grands Primates sont rares, leurs effectifs se comptent en dizaines de milliers à l’échelle mondiale ou, au plus, en peu de centaines de milliers, jamais en millions. Cela se déduit de la très grande rareté des restes d’Hominidés pré-humains ou humains paléolithiques et est confirmé par toutes les recherches de génétique des populations qui ont estimé des effectifs moyens de nos ancêtres au Paléolithique : alors que cette période a duré au moins dix fois plus que le Néolithique, les effectifs moyens des ancêtres des bientôt sept milliards d’humains actuels semblent avoir été de l’ordre de quinze mille à cent cinquante mille personnes pour toute la planète, pendant tout le Paléolithique et sans doute avant. Leurs collatéraux, qui n’ont pas laissé de descendants, n’entrent bien sûr pas dans ce genre d’estimation, mais la rareté de leurs restes, en particulier depuis plus de cent mille ans qu’ils pratiquaient des inhumations favorables à la conservation et à la découverte de fossiles, plaide aussi pour des effectifs très limités. Dans ces conditions démographiques, nos lointains ancêtres et leurs cousins constituaient de très petites populations, dont le sort le plus fréquent devait être l’extinction : nos populations sont des rescapées de la préhistoire ancienne, et en particulier du Paléolithique ! Au Paléolithique et avant, les pré-humains et humains ont compté, pendant longtemps, plusieurs genres et plusieurs espèces morphologiques dont le statut zoologique n’est pas clair en l’absence de critères de spéciation (l’interfécondité et l’interstérilité ne laissent pas de traces fossiles connues). Tous ces taxons avaient une démographie et des densités de grands Primates : les effectifs se comptaient en dizaines de milliers et les densités dénombraient un individu pour plusieurs kilomètres carrés. Les populations locales se comptaient en dizaines ou centaines d’individus, au plus, avec des « cercles de mariage » de peu de milliers dans les cas les plus favorables. Mais ces Paléolithiques fort peu nombreux ont migré jusqu’en Australie il y a soixante mille ans, en Amérique plusieurs fois à des dates débattues, colonisé l’Arctique en échappant au Néolithique, recolonisé, sans doute plusieurs fois, l’Afrique, l’Asie et l’Europe en fonction de variations clima-

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tiques considérables et contraignantes, ou bien de leurs initiatives. Leurs faibles effectifs ont favorisé des divergences de types physiques par sélection et adaptation à des environnements géographiques et climatiques très différents. Sachant qu’une population humaine peut changer de couleur de peau du clair au foncé, ou l’inverse, en dix à quinze mille ans et que les dimensions et proportions externes du corps peuvent varier encore plus vite, le Paléolithique a vu naître des « races physiques » dont nous ne pouvons plus estimer, aujourd’hui, le degré d’isolement passé. Mais nous savons que, mis à part le cas indéterminable des Néandertaliens – séparés au moins soixante mille ans des Sapiens sapiens [Serre et al. 2004] –, toutes les éventuelles « races » paléolithiques ayant laissé des descendants actuels étaient interfécondes et appartenaient à la même espèce Sapiens sapiens. Elles avaient une origine commune récente signée par le répertoire commun des gènes humains actuels et par la « coalescence » des séquences d’ADN et des « haplotypes » non sélectionnés à des horizons inférieurs à deux cent mille ans [Fagundes et al. 2007]. Les rites funéraires complexes observés en Palestine depuis plus de cent mille ans ne sont pas imaginables chez des êtres dépourvus de langages à double articulation. Cela d’autant plus que les fossiles de Qafzeh sont des humains modernes très semblables à nous [Bar Yosef 1992] et que les Néandertaliens de ces périodes anciennes nous sont bien plus semblables que les derniers, isolés en Europe de l’Ouest et très adaptés physiquement à des environnements périglaciaires très durs avant de disparaître. La présence de langages complexes à double articulation, de pensée religieuse ou symbolique et d’activités intellectuelles d’humains modernes remonte donc très certainement au Paléolithique et l’apparition des compétences correspondantes est au moins aussi ancienne. Les propositions que l’on voit parfois dans la littérature, et surtout dans les médias, quant à un changement fondamental des aptitudes humaines, en matière de langage ou d’« intelligence » en particulier, « à la sortie d’Afrique », sont donc au mieux des spéculations ignorantes des faits archéologiques, au pire des propositions néoracistes, fréquentes dans les milieux scientifiques anglo-saxons. Par ailleurs, la démarche des « multirégionalistes », qui voudraient voir des Sapiens sapiens émerger d’Erectus locaux sur plusieurs continents en parallèle et les Néandertaliens d’Europe descendre aussi localement de fossiles aussi différents d’eux que Tautavel ou Mauer, relève de préjugés du XIXe siècle et de l’ignorance d’une règle

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simple de la paléontologie « non humaine » : le plus différencié descend du moins différencié et non l’inverse ! Les superstructures osseuses des Néandertaliens terminaux d’Europe sont donc des caractères dérivés tardifs et les formes graciles, « Sapiens-like », des Néandertaliens de Palestine, des formes primitives. Ce qui situe sans doute l’origine probable des Néandertaliens en Palestine vers 150000 ou 200000 avant notre ère, et non beaucoup plus tôt en Europe, comme certains paléontologues l’affirment avec un aplomb surprenant et des « preuves » anatomiques anecdotiques.

UNE « RÉVOLUTION » TRÈS LENTE ET TRÈS BRÈVE
Le passage à la production de nourriture par la culture, l’élevage et la modification génétique des espèces domestiques a constitué une révolution conceptuelle, économique et écologique. Il a multiplié par cinquante à cent les capacités de soutien des territoires occupés par les humains paléolithiques et a rendu habitables par de grandes populations des territoires qui en auraient difficilement supporté de petites du temps de la cueillette-chasse. Il est bien établi que cette « révolution » fut « multicentrique », à partir d’au moins cinq foyers, distants et non contemporains, de domestication d’espèces différentes [voir introduction de Demoule dans ce volume]. Elle fut lente et progressive à ses débuts, à partir de formes de collecte ou d’horticulture très mal connues. Elle fut souvent partielle, jusqu’à nos jours, chez des populations qui conservaient des modes de vie mixtes ou saisonniers. Elle est restée absente ou partielle dans les quelques environnements qui ne la permettaient pas ou dans lesquels elle n’était pas très avantageuse. Le concept de « révolution » s’applique donc ici a posteriori, par ses effets, plutôt que par son mode de réalisation. Son apparente « rapidité » n’apparaît que rétrospectivement, par rapport à la très longue durée des étapes précédentes de l’histoire humaine. L’augmentation considérable des capacités de soutien des territoires habités et des effectifs humains a eu trois conséquences principales : 1. Elle a multiplié les occasions de contact et d’échanges démographiques et génétiques par voisinage, migration, mariage ou guerre entre les populations rares, peu nombreuses et dispersées issues du Paléolithique. Celles-

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ci ont ainsi constitué un réseau génétique humain « moderne », couvrant la plus grande partie du monde émergé, dans lequel toutes les variantes génétiques pouvaient traverser les continents en quelques siècles [Langaney 1987 ; Langaney et al. 1990 ; Langaney et al. 1995]. La structure des fréquences génétiques de ce réseau obéit, à peu de chose près, au modèle d’isolement par la distance de G. Malécot [Malécot 1948]. Il est, dans ces conditions, difficile de percevoir, à travers le « brouillard » de la diffusion des gènes en réseau au Néolithique, si les populations d’humains modernes de la fin du Paléolithique, à partir d’une origine commune unique que signe le répertoire génétique commun, ont eu le temps de se différencier localement en races autrement que par des caractères morphologiques et pigmentaires de l’enveloppe du corps qui évoluent rapidement. De toute manière, l’évolution en réseau mondial de migration des populations à partir de la néolithisation rendrait impossible la reconstitution d’arbres « phylogénétiques » à l’intérieur de l’espèce, quand bien même ceux-ci auraient existé. Ceux que la littérature anglo-saxonne n’a cessé de proposer et propose encore dans ses autoproclamées « meilleures revues » sont donc dépourvus de sens [Langaney 1974 ; Langaney et al. 1992]. Le peu de différenciation génétique des dernières populations très isolées – Inuit, Mélanésiens, Australiens, Khoisan, Amazoniens… – laisse plutôt penser qu’aucune d’entre elles n’a connu d’isolement ayant duré beaucoup plus que les trente mille ans nécessaires à l’établissement de différences de types physiques extrêmes. Mais cela reste spéculatif. En revanche, on ne peut suivre le dernier polycentriste convaincu et parfois convaincant [Wolpoff et al. 2001] qui propose des origines continentales séparées des Sapiens sapiens tout en adhérent au modèle d’isolement par la distance en matière de génétique : l’isolement par la distance suppose un seul patrimoine génétique humain mondial, donc le monocentrisme, fût-il différencié localement par les migrations en fonction de la distance géographique ou des temps de communication. Ce que Wolpoff et quelques paléontologues constatent, c’est que des populations localisées sur les mêmes continents dans des périodes successives espacées présentent parfois quelques caractères morphologiques osseux ou dentaires semblables. Ce qui peut très bien s’expliquer par des convergences, entre des populations sans rapports de filiation directs, de caractères évoluant rapidement et exposés à des conditions d’environnement semblables à des époques successives. Ce genre d’argument n’est donc pas une preuve de continuité de peuplement dans le temps entre des populations

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séparées par de longues durées et surtout pas la preuve d’une origine « multirégionale » des humains modernes. 2. L’augmentation des effectifs des agriculteurs a entraîné la destruction massive des forêts et l’élimination rapide des chasseurs-cueilleurs partout où l’agriculture était possible : la compétition des deux modes de vie tournait fatalement au profit de ceux qui pouvaient être beaucoup plus nombreux sur le même territoire. La destruction des paysages « naturels » sur laquelle tant se lamentent aujourd’hui n’est donc que la poursuite, accélérée sur ses marges et sur sa fin, de la destruction des faunes et des flores paléolithiques initiée, petit à petit au début, par la néolithisation. On en retiendra que les accusations souvent retenues contre des pays du Sud qui ne « protégeraient pas » leurs ressources naturelles et leur biodiversité sont pour le moins cyniques de la part de nos populations du Nord : elles ont connu, depuis longtemps, les mêmes étapes de transformations liées au passage massif à l’agriculture et à l’augmentation sans précédent des effectifs et des densités humaines et ne se sont pas mieux comportées. 3. L’augmentation des productions, la constitution de stocks et le commerce, joints à la constitution de grandes communautés rurales, puis urbaines et politiques, ont conduit à la spécialisation et à la diversification des activités professionnelles et à un développement sans précédent des inégalités. Nous ne développerons pas ici cet aspect, traité ailleurs dans ce volume [voir Godelier ; voir aussi Demoule].

L’AUBE DES BIOTECHNOLOGIES
Les espèces animales et les plantes domestiquées sont fort différentes, parfois depuis dix mille ans, de leurs ancêtres sauvages. Certaines même n’existaient pas telles quelles dans la nature, comme des blés, hybrides de trois espèces sauvages. La plupart de ces transformations profondes des phénotypes et des génotypes, qui font que l’espèce domestique n’est plus la même que l’espèce sauvage, ont été obtenues par « sélection massale », en choisissant les reproducteurs les plus performants pour les caractères recherchés et en

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éliminant de la reproduction les porteurs de caractères non désirés ou jugés insuffisants d’un point de vue humain. L’expérience confirme que cette méthode, très empirique, modifie considérablement, en peu de générations (dix à vingt), les formes, les dimensions, les proportions, les pigmentations ou les productions des espèces modifiées. Créant ainsi des races domestiques homogénéisées par endogamie et sélection artificielle, les agriculteurs néolithiques les ont ensuite croisées entre elles pour recombiner les caractères recherchés dans leurs troupeaux et dans leurs champs, tout en aménageant au mieux les conditions de vie domestique de ces espèces pour augmenter les rendements et diminuer les pertes. Les résultats obtenus par la domestication néolithique de multiples espèces, indépendamment en différentes régions du monde, par des humains n’ayant que des notions très empiriques de génétique, sont tout à fait remarquables. Par essais-erreurs, nos ancêtres lointains ont transformé des êtres sauvages détournés de la sélection naturelle à leur profit. Ils ont définitivement transformé la plupart des paysages terrestres et créé les écosystèmes artificiels de leurs vœux. Le tout dans une diversification culturelle sans précédent et avec une créativité sans bornes. Les développements biotechnologiques de l’agronomie d’aujourd’hui, quoi qu’en disent les nostalgiques du Paléolithique [Gouyon, communication orale], ne sont que la poursuite du projet néolithique : produire plus, ce que l’on désire, au prix de moins de travail et d’investissements. Certes, les moyens et les techniques d’aujourd’hui permettent d’aller beaucoup plus vite et beaucoup plus loin, en particulier en négligeant, pour l’hybridation et la recombinaison génétique, des barrières d’espèces qui paraissaient infranchissables : hormis les mulets et le blé, il était exceptionnel de retrouver chez les domestiques les qualités de différentes espèces sauvages. Et puis, la génétique artificielle à venir ne manquera pas d’ouvrir des possibilités totalement inédites. Comme toutes les technologies puissantes et potentiellement dangereuses, le génie génétique devrait être soigneusement encadré et non laissé à la merci d’un marché capitaliste dont les critères inhumains et à court terme, ou certains leaders paranoïaques, nous entraînent tout droit à la catastrophe humanitaire et écologique. Mais cela est une autre histoire, que nous ne développerons pas ici !

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UN BILAN SPECTACULAIRE
Les humains modernes sont issus, par de très lentes transformations, qui ont duré plusieurs millions d’années, d’une espèce de primates anthropomorphes, plutôt banale parmi bien d’autres, mais qui possédait déjà l’aptitude à la diversification linguistique et culturelle, et probablement des capacités cognitives semblables aux nôtres. Biologiquement, le Néolithique n’a sans doute rien changé de ce que nos ancêtres étaient déjà bien avant, sinon les effectifs et la mise en réseau génétique mondial de migration de toutes les populations. On pourrait parler de première mondialisation. En dix mille ans, la néolithisation a permis à quelques dizaines de milliers de rescapés de la préhistoire de dépasser le milliard et de transformer complètement leurs niches écologiques et la plupart des environnements terrestres à leur profit. Cela en inventant des milliers de cultures et de systèmes sociaux, économiques et politiques. Issue de la sélection naturelle, notre espèce en a transformé de multiples autres à son profit, devenant elle-même dépendante de leur transformation et poursuivant, dans la cacophonie des cultures, un projet propre et souvent volontaire d’expansion. En prenant en charge la gestion de la biodiversité et en créant, de manière irréversible, une situation démographique et écologique sans précédent, les Néolithiques nous ont laissé une lourde responsabilité : poursuivre l’aventure technologique et politique de manière intelligente et programmée pour la durée, ou bien mettre fin, par erreur de gestion, à l’aventure humaine… en disparaissant !
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Roland Schaer* J’aimerais prendre pour point de départ cette idée désormais classique selon laquelle l’un des traits centraux de la philosophie « moderne » occidentale est que l’homme est, en droit, « maître et possesseur de la nature ». C’est une organisation des êtres, une ontologie, qui accorde à notre espèce un statut qui la met à part du reste du vivant, un statut d’hégémonie de droit fondé sur l’idée que la différence qui sépare l’humain des autres animaux n’est pas de même nature que les différences qui séparent les espèces animales entre elles. Cette ontologie s’incarne dans une échelle des êtres qui hiérarchise la biosphère, de l’humain au végétal, en passant par l’animal. Il me paraît important aujourd’hui de réinterroger la formation de cette ontologie, dont on peut penser – j’y reviendrai – qu’elle s’alimente de ce qui s’est passé avec la révolution néolitique. Il y a une raison très actuelle qui invite à y revenir : plusieurs des paradigmes fondateurs qui sont à l’œuvre dans les sciences contemporaines ont pour présupposé que l’humain, tout l’humain, ne peut être pensé au-dessus ou en dehors de la biosphère, mais que sa place est « dedans ». Nous sommes des acteurs pris dans la dynamique du vivant, certes puissants et sans doute différents des autres espèces mais, pour comprendre le réel, nous devons nous inscrire nous-mêmes dans un rapport d’immanence au monde des vivants. Qu’il suffise de considérer la théorie de l’évolution, plus récemment toute la biologie évolutive : sa puissance procède de ce qu’elle postule l’unité du vivant dans son histoire comme dans ses composants fondamentaux ; et le paradigme évolutionniste aspire à lui aujourd’hui la paléontologie de
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l’humain, qui croise des données archéologiques, des données paléontologiques et des données génétiques ; il aspire à lui l’éthologie des comportements, et jusqu’à certaines approches de la psychologie. Qu’il suffise encore d’évoquer la discipline écologique elle-même, qui ne sait raisonner qu’en termes d’interactions et de systèmes : rien n’est dehors. Or, je crois que ce modèle, que j’ai appelé à l’instant « moderne » et que j’ai rapporté à notre héritage occidental, a en réalité une origine très lointaine. Il a sa source dans une lecture a posteriori de la révolution néolithique, dans une interprétation de ce qui s’est passé quand, sous l’effet de la domestication, les relations entre certains des humains et d’autres vivants ont connu une mutation décisive : – quand, d’une part, s’est instituée une emprise humaine sur des vivants à laquelle on peut donner le nom de culture (j’y reviendrai) ; – et que, d’autre part et du même coup, le vivant animal et végétal s’est trouvé séparé en deux, le sauvage et le domestique. Pour dire les choses autrement, je dirais que s’est élaboré, dans notre culture occidentale et dans l’« après-coup » de la révolution néolithique, un système de représentations dont le matériau privilégié a été ce que nous analysons ici sous le concept de domestication. En gros, il s’agit d’une échelle des êtres verticalisée avec, du plus haut au plus bas, le divin, l’humain, l’animal, le végétal, le minéral : un ordre des dignités très différent de celui qui présidait aux représentations animistes et totémiques propres aux cultures de chasseurs-cueilleurs. C’est sur la formation de ce système de représentations que je voudrais vous proposer quelques réflexions. Le premier récit de la Création, dans la Genèse, donne une version très claire de cet ordre, dans l’œuvre du sixième jour : Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, bestioles, bêtes sauvages selon leur espèce », et il en fut ainsi. Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce, les bestiaux selon leur espèce et toutes les bestioles du sol selon leur espèce, et Dieu vit que cela était bon. Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. » Dieu créa l’homme à son image,

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À l’image de Dieu il le créa, Homme et femme il les créa. Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » Dieu dit : « Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture. » Trois temps, donc : la création des animaux selon leur espèce ; celle de l’homme – et de la femme – à la ressemblance du Créateur ; enfin la promesse faite aux hommes de proliférer, grâce à la domination sur les animaux et à la donation des végétaux. Mais, vous le savez, à ce récit vient s’adjoindre un second récit de création, qui raconte cette fois la mise à l’écart de l’homme, chassé de sa première proximité avec le divin. Ce récit présente des analogies avec d’autres mythes, grecs cette fois, dont on trouve les éléments dans les poèmes d’Hésiode, nommément La Théogonie et Les Travaux et les jours. Ce sont des récits qui racontent comment a été instaurée la condition humaine présente, à la suite de quels événements, de quelles querelles et de quelles tractations elle est advenue. Ces événements consistent en une redistribution des places et des rangs (une affectation de lots, une distribution de parts), d’une part entre le divin et l’humain, d’autre part entre les humains et les autres vivants. Pour dire les choses de manière extrêmement schématique : l’humain est mis à l’écart du divin, chassé d’une proximité originaire, le jardin d’Éden dans la Genèse, la table des Immortels chez Hésiode (car il s’agit de se nourrir). Et l’instauration de cette mise à distance s’accompagne d’une nouvelle contrainte, celle du travail agricole conçu comme une peine à travers laquelle les hommes doivent souffrir pour s’approprier des bêtes et des plantes. Cette peine est devenue la nouvelle condition de la survie, une fois abolie l’ancienne générosité du paradis ou de l’âge d’or, où tout était naturellement mis à portée des hommes. Les biens nourriciers ne sont plus donnés, c’est à nous de les produire, au prix du travail. Cette peine est un effort et un châtiment ; elle est en même temps, au sens juridique, une dette à l’égard du divin, dont la réparation passe par le sacrifice. La nouvelle condition humaine, telle qu’elle est désormais qualifiée dans l’échelle des

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êtres, est donc doublement détériorée : dans son rapport au divin, qui l’écarte, dans son rapport à la nature vivante, qui ne se donne plus. Pour ce qui est d’Hésiode, je vous renvoie à l’admirable analyse qu’en fait Jean-Pierre Vernant dans l’article intitulé « À la table des hommes – Mythe de fondation du sacrifice chez Hésiode » [Detienne et Vernant 1979]. C’est sur cette question du sacrifice que j’aimerais maintenant attirer votre attention. Que s’est-il passé quand nos ancêtres se sont mis à élever des animaux ? Je prétends qu’ils ont étendu à des bêtes la sollicitude qu’ils accordaient jusqu’alors principalement aux petits d’hommes. Cultiver, élever, c’est, je crois, instaurer avec d’autres êtres vivants une relation dont le modèle se trouve dans les soins parentaux, dans ce répertoire de gestes et d’attentions qui font qu’un être vivant adulte peut répondre, autant qu’il est en lui, de la génération, de la survie et du développement d’un autre être vivant. D’un autre être vivant, d’un être naissant qui est, lui, fragile, précaire, vulnérable, incapable d’assurer sa survie par lui-même, dépendant de la sollicitude d’un autre. Un être dont la survie est hautement improbable. Tenir l’œuf ou le petit à l’abri des prédateurs, monter la garde ; assurer à l’embryon, par incubation ou gestation interne, la chaleur dont il a besoin ; apporter à la progéniture la nourriture que les petits ne savent pas se procurer par leurs propres moyens ; éventuellement leur transmettre, pour les rendre plus rapidement autonomes, les savoir-faire qu’on a appris des dangers de l’existence : telles sont les actions, repérables chez mille espèces animales et humaines, qui constituent les soins parentaux. J’appelle « culture » ce souci de la « nature », ce souci que les Grecs appelaient phusis : ce qui fait que ça naît et que ça pousse. On sait que le philosophe Hans Jonas y voit la matrice de la responsabilité, comprise comme la relation dissymétrique à travers laquelle un vivant peut répondre d’un autre. Je voudrais d’abord suggérer qu’en étendant notre responsabilité au-delà de la sphère de nos petits, en devenant plus largement comptables de l’avenir de ce qui vit, nous avons, en quelque sorte, goûté au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal : responsabilité. Au passage, rappelons que souvent la domestication fragilise à ce point les espèces sélectionnées et transformées par l’élevage qu’en effet, comme par une sorte de régression qui aurait fait d’animaux adultes des enfants pour toujours, les bêtes d’élevage ne peuvent survivre qu’à condition d’être protégées par leurs maîtres.

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Domestiquer, c’est bien donner place, dans l’espace de la domus, dans l’espace de la demeure humaine, à des fragments du monde vivant non humain accueillis parmi nous : la première dimension de l’emprise humaine sur du vivant, c’est bien celle d’un élargissement de la sollicitude, du souci de ce qui vit, de l