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CNRS EDITIONS

La révolution
néolithique
dans le monde
Sous la direction de Jean-Paul Demoule
La révolution néolithique
dans le monde
Sous la direction de
Jean-Paul Demoule

La révolution
néolithique
dans le monde

CNRS ÉDITIONS
15, rue Malebranche - 75005 Paris
Les textes rassemblés dans cet ouvrage sont issus du colloque « La révolution
néolithique dans le monde. Aux origines de l’emprise humaine sur le vivant »
organisé par l’Institut national de recherches archéologiques préventives et la Cité
des sciences et de l’industrie, du 2 au 4 octobre 2008.

Que soient ici remerciés, pour la Cité des sciences et de l’industrie, François
d’Aubert, alors président, et Guillaume Boudy, alors directeur général, Rolland
Schaer, Bénédicte de Baritault et Chantal Hatchiguian ; pour l’Inrap, Nicole Pot,
directrice générale de 2004 à 2009, Paul Salmona, Sylvie Nesta et toute l’équipe
de la direction du développement culturel et de la communication ; Armelle
Clorennec pour la coordination éditoriale, Anna Tadini, Anne Chapoutot, Sandra
Lumbroso pour leur travail éditorial, Patrice Ghirardi pour la traduction et Simon
Robert, de CNRS Editions, pour le suivi éditorial.

© CNRS ÉDITIONS, Paris, 2009


ISBN : 978-2-271-06914-6
Préface
La première mondialisation
Malgré son importance, la révolution néolithique n’appartient pas à notre
« roman national ». Jules Michelet ne lui consacre pas une ligne dans son
Histoire de France, entreprise après les journées de juillet 1830, qui s’ouvre
avec les Celtes et les Ibères. Encore balbutiante, la science archéologique n’a
pas fourni au grand historien républicain les « archives du sol » qui lui auraient
permis de déceler, au Néolithique déjà, les prémisses d’une césure encore perti-
nente entre une France du Nord – « rubanée » – colonisée progressivement
par le Danube et le Rhin, et une France « cardiale » au Sud, abordée par les
colons néolithiques à partir de rivages de la Méditerranée. Le Néolithique est
pourtant un moment fondateur : il va définir les premiers traits de la France
rurale, dont certaines caractéristiques se maintiendront dans le paysage
jusqu’aux grands remembrements de l’après-guerre. Mais la fresque de
Michelet, conforme au savoir de son temps, laissera une empreinte rémanente
dans l’historiographie nationale, qui ne débute encore le plus souvent qu’avec
la conquête romaine ou la fin de l’Empire. Et nombre d’histoires modernes
font encore l’impasse sur cette première France agricole inventée par les
fermiers du Néolithique1.

De fait, la révolution néolithique ne peut s’appréhender sans l’archéologie :


l’archéologie aérienne puis l’archéologie préventive, dans les dernières décen-
nies, ont livré un très grand nombre de données. Ainsi, tout récemment, les
diagnostics du canal Seine-Nord Europe, à Marquion, ont mis au jour cinq
fermes du Néolithique. Il en va ainsi sur les très nombreux chantiers archéo-
logiques menés sur de grands linéaires ou sur de grandes surfaces, que permet
désormais l’archéologie préventive.
L’étude de ces bâtiments de terre, de paille et de bois, dont ne subsistent
que les trous de poteau et les fossés comblés n’ajoutera pas seulement quelques
pages à l’histoire érudite de ce canton du Pas-de-Calais. Elle vient enrichir la
connaissance de l’un des plus vastes mouvements démographiques, écono-

1. Voir la récente Histoire de France – Un regard neuf sur le passé, en treize tomes, publiée
par les éditions Belin, sous la direction de Joël Cornette, qui débute encore avec le baptême
de Clovis !
8

miques, technologiques et culturels qu’ait connu l’Humanité, au cours duquel


les hommes vont progressivement sur tous les continents – sous des formes
dont la diversité, l’inventivité technologique et la simultanéité géographique
surprend –, s’assurer la maîtrise du vivant animal et végétal.

La néolithisation ne s’appréhende qu’à une vaste échelle : elle oblige à


pousser les recherches sur le Néolithique européen jusqu’aux monts du Zagros,
aux confins de l’Irak et de l’Iran ; elle exige de comparer des phénomènes
concomitants en Europe, en Asie, en Océanie et en Amérique ; elle contraint
à penser dans des cadres qui dépassent les frontières nationales.

L’étude de ce vaste phénomène résonne aussi avec les questions les plus
actuelles. La néolithisation est la première étape de l’anthropisation systéma-
tique de nos écosystèmes : à ce titre, la réflexion actuelle sur le devenir de
l’Homme dans la nature, et sur les ressources qu’elle peut – ou ne peut pas –
lui apporter, devrait aussi trouver son fondement dans son étude. C’est un
mouvement de migrations planétaires qui peut apparaître comme la « répéti-
tion » des mouvements démographiques que connaîtra notre planète si le climat
change radicalement dans les décennies à venir.
C’est, enfin, un moment déterminant dans l’histoire du vivant : les hommes
du Néolithique, volontairement ou involontairement, en ont été les premiers
manipulateurs, transformant le redoutable aurochs en généreuse vache laitière
et le frêle théosinte en vigoureux maïs. C’est dans la profondeur de leurs expé-
riences, débutant près de 10 000 ans avant notre ère, que l’on doit inscrire la
recherche sur les organismes génétiquement modifiés et que l’on peut éclai-
rer la décision politique sur leur usage, pour ne prendre que cet exemple brûlant.

On le voit, les éphémères tracés fluorescents, dus aux archéologues de


l’Inrap pour marquer le contour des fermes rubanées sur le fertile sol de lœss
de la plaine betteravière de Marquion, ne nous disent pas seulement : « Ici
vécurent les premiers fermiers du Pas-de-Calais ».
Et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage que réunir des chercheurs de tous les
continents pour dresser un état de la connaissance sur de la révolution néo-
lithique dans le monde.

Jean-Paul Jacob
Président de l’Inrap
Introduction
Jean-Paul Demoule*

La révolution néolithique
dans le monde

L’archéologie n’est pas seulement une discipline d’érudition, pas plus


qu’elle n’est seulement une activité de rêve ou de passion. Elle est aussi le
lieu de nos interrogations les plus actuelles et elle permet, ainsi que l’indi-
quait le titre d’un colloque précédemment organisé par l’Inrap au Centre
Pompidou, de réfléchir sur « l’avenir du passé » [Demoule et Stiegler 2008].
La crise mondiale que connaissent entre autres aussi bien notre environne-
ment – qui n’est plus naturel depuis longtemps – que notre système
financier est une occasion supplémentaire de regarder et de chercher à
comprendre la longue trajectoire de l’humanité, avec ses logiques et ses
choix successifs.
En 1964, le grand préhistorien français André Leroi-Gourhan écrivait
à propos de l’actuel Homo sapiens, c’est-à-dire vous et moi : « Son
économie reste celle d’un mammifère hautement prédateur même après
le passage à l’agriculture et à l’élevage. À partir de ce point, l’organisme
collectif devient prépondérant de manière de plus en plus impérative et
l’homme devient l’instrument d’une ascension techno-économique à
laquelle il prête ses idées et ses bras. De la sorte, la société humaine devient
la principale consommatrice d’hommes, sous toutes les formes, par la
violence ou le travail. L’homme y gagne d’assurer progressivement une
prise de possession du monde naturel qui doit, si l’on projette dans le futur
les termes techno-économiques de l’actuel, se terminer par une victoire

* Université Paris I-Sorbonne


10 Introduction

totale, la dernière poche de pétrole vidée pour cuire la dernière poignée


d’herbe mangée avec le dernier rat » [Leroi-Gourhan 1964, p. 260].
En 1964, en plein milieu des Trente Glorieuses, alors que Jean Rostand
prédisait pour bientôt la fabrication d’un surhomme biologique, que l’espace
et la Lune étaient en train d’être conquis et que les maladies devaient être
définitivement éradiquées, la phrase de Leroi-Gourhan sonnait comme un
paradoxe, sinon une boutade. Elle est devenue une banalité. Le créateur du
concept de « révolution néolithique », l’archéologue marxiste australien
Gordon Childe, avait considéré dans les années 1930 que l’invention de
l’agriculture et de l’élevage avait fait passer l’humanité d’une économie de
prédation (food gathering) – comme il y a des animaux prédateurs – à une
économie de production (food producing). Nous savons aujourd’hui que
cette « production » n’est en fait qu’une « prédation » sur une très grande
échelle, dont les conséquences à long terme ne sont ni connues ni, encore
moins, maîtrisées.

UNE RÉVOLUTION MONDIALE

Que l’humanité vive de l’agriculture et de l’élevage est à la fois une


évidence et une énigme. Évidence, parce que nous ne pouvons concevoir
d’autre mode de vie et que 99 % de l’alimentation humaine en provient.
Mais aussi énigme originelle, si l’on regarde à nouveau l’histoire. Car
seul un petit nombre de groupes humains ont choisi, sur la planète, de
domestiquer les animaux et les plantes. D’autres, à environnement naturel
comparable, n’ont pas fait ce choix – et nous verrons ici l’exemple para-
doxal du Japon, où des chasseurs-cueilleurs sédentaires, qui construisaient
des maisons imposantes et fabriquaient une poterie de haute qualité, ont
maintenu à l’identique leur mode de vie pendant plus de dix millénaires,
alors que l’agriculture avait déjà largement gagné le continent asiatique.
À cette énigme, il n’y a pas de réponse simple. C’est pourquoi ce volume
se propose de balayer l’ensemble, ou du moins une grande partie, des problé-
matiques liées à la révolution néolithique avec le concours de chercheurs
de pointe, de rang international et de différents pays, y compris lorsqu’ils
exposent des points de vue différents, voire opposés. Et, comme nous
La révolution néolithique dans le monde 11

nous trouvons en France, nous présentons aussi, pour chacune des grandes
thématiques retenues, avec les contributions de Françoise Bostyn, Lamys
Hachem, Anne Augereau, Stéphane Hinguant et Christine Boujot, l’état le
plus actuel des connaissances archéologiques dans notre pays – connais-
sances issues désormais pour l’essentiel de l’archéologie préventive, préa-
lable aux grands travaux d’aménagement. Car, si l’humanité érode forte-
ment son environnement naturel, elle détruit dans le même temps, de manière
liée et irrémédiable, son patrimoine archéologique. L’agriculture mécani-
sée est d’ailleurs l’une des causes majeures, même si elle est moins visible,
de la lente et continuelle érosion des sites archéologiques.
Tous les continents n’ont pas eu la même histoire. Mais il est au moins
une coïncidence troublante, l’apparition presque simultanée, en plusieurs
points du monde et sans lien les uns avec les autres, de l’agriculture et de
l’élevage, entre 10 000 et 5 000 ans avant notre ère – alors même que
l’homme anatomiquement moderne existait sans doute depuis au moins
100 000 ans. Mais c’était aussi la première fois, depuis son émergence,
qu’il bénéficiait des conditions climatiques favorables de l’actuelle période
interglaciaire, commencée il y a environ 12 000 ans. En parcourant les
différentes régions du monde, du Proche-Orient à l’Amérique, de la Chine
à l’Afrique, de l’Europe au Japon et, en Europe, de la Grèce à la France,
nous verrons à la fois les ressemblances et les différences dans les
contributions de Augustin Holl, Laurent Nespoulous, Olivier Aurenche,
Li Liu et Karen Stothert.
Ressemblances, car là où une plante aux propriétés alimentaires impor-
tantes s’est imposée, telle que le riz, le blé, le millet, le maïs ou le sorgho,
sa domestication s’est rapidement traduite par un boom démographique
remarquable et par la colonisation ou l’absorption, de proche en proche, de
tous les groupes de chasseurs-cueilleurs environnants. Différences, car toutes
ces plantes ne se traitent pas de la même manière, et André-Georges
Haudricourt avait comparé en son temps [1962] le traitement brutal et direct
du blé ou du mouton en Occident au traitement plus souple et indirect des
tubercules et du buffle en Asie – avec les deux visions du monde opposées
des uns et des autres, le dualisme occidental d’une part et les conceptions
asiatiques plus monistes, où l’homme est davantage immergé dans le cosmos.
Différences aussi, car les animaux domestiques ont joué un rôle majeur
en Occident, mineur dans les Amériques. Et toutes les domestications, nous
le verrons, ne se ressemblent pas. Entre la vache normande d’un côté et le
12 Introduction

tigre du Bengale à l’autre extrémité, il y a bien des intermédiaires et des


nuances entre le domestique et le sauvage. Que l’on pense par exemple à
l’abeille, ou encore au chat dit domestique. De fait, il n’y a plus vraiment
d’animaux sauvages, les derniers étant regroupés, soignés et contrôlés dans
des réserves dites naturelles, ou tout le moins surveillés, recensés, au besoin
réintroduits, voire munis de balises. Il y a peu d’espèces consommables par
l’homme qui ne soient pas élevées, même sommairement – thons dans des
cages en haute mer, élans, bisons, sangliers ou alligators dans des fermes,
entre autres. Quant aux domestications anciennes, nous verrons leur variété,
pas toujours alimentaire, comme, dans les Amériques, la gomme à mâcher,
le tabac, les psychotropes, le coton, les plantes médicinales. Le plus ancien
animal domestique connu fut le chien, à partir du loup, par des groupes de
chasseurs-cueilleurs en plusieurs points du monde, et plus par association
d’intérêts entre hommes et loups que pour des finalités alimentaires.
Finalement, la notion de domestication ne cesse de s’élargir, de se transfor-
mer, quitte à s’éloigner de son sens traditionnel et à poser de nouvelles
questions, comme nous le montrent en particulier Jean-Pierre Digard,
Jean-Denis Vigne, Marcel Mazoyer ou François Sigaut.

POURQUOI ?

L’apparition du Néolithique dans les différentes régions du monde


résulte d’une alchimie encore imparfaitement comprise. L’environnement
en est certes une condition nécessaire, et les relations entre l’homme et
son environnement n’ont jamais été aussi actuelles, comme le rappelle
ici Jean-François Berger. Mais il revient à l’archéologie de faire la
part des facteurs culturels et idéologiques, de ce que l’on appelle faute
de mieux des « choix », pistes auxquelles, là encore à la suite d’André
Leroi-Gourhan, la recherche française, avec ce que l’on nomme la
« technologie culturelle », à l’interaction de l’anthropologie sociale et
de l’archéologie, a apporté des contributions notables. Il faut certes un
environnement favorable et des espèces domesticables (toutes ne le sont
pas) ; mais un environnement trop favorable n’incite pas nécessairement à
inventer l’agriculture et l’élevage, activités qui, si elles assurent une plus
La révolution néolithique dans le monde 13

grande sécurité alimentaire, sont aussi très consommatrices en temps et


en énergie.
L’une des conséquences les plus essentielles de la révolution néolithique
est la poussée démographique qu’elle engendre chez les populations qui
l’ont adoptée. Les populations d’agriculteurs sont, nous enseigne l’ethnologie,
au moins trois fois plus fécondes. Ce sont ces conséquences que montrent
les contributions de Peter Bellwood, Jean-Pierre Bocquet-Appel, Alicia
Sanchez-Mazas et André Langaney, avec les apports nouveaux et encore en
progression de la génétique et de la démographie. La diffusion de l’agriculture
est souvent mise en relation avec celle des langues – une diffusion qui aurait
pris parfois, selon certains chercheurs et dans sa version la plus extrême, la
forme du célèbre arbre de toutes les langues du monde et de tous les gènes
du monde. C’est pourquoi nous avons demandé aussi à Sylvain Auroux
d’apporter une mise en garde quant aux limites de certaines de ces théories,
même très médiatisées. Cette diffusion, par colonisation ou acculturation,
de l’agriculture pose évidemment la question des relations entre les agri-
culteurs néolithiques et les chasseurs-cueilleurs indigènes – ceux que l’on
appelle les Mésolithiques en Europe. Chaque génération scientifique s’ef-
force souvent d’affirmer le contraire de celle qui l’a précédée.
Il est ainsi de mode, de nos jours, au moins en Europe occidentale, d’exagérer
le rôle historique des chasseurs-cueilleurs dans l’émergence du Néolithique,
sans doute au nom, initiative louable, d’une vision non colonisatrice de
l’histoire. Grégor Marchand et Catherine Perlès nous donnent leur point de
vue, nuancé, sur cette question, au moins pour l’Europe.
Que l’idéologie ait joué un rôle fondamental dans l’émergence de la
révolution néolithique, nul ne le nie. C’était d’ailleurs la thèse du regretté
Jacques Cauvin, que cette révolution économique ait été précédée, sinon
provoquée, par ce qu’il a appelé une « révolution des symboles ». Il est vrai
que l’hypothèse était dans l’air du temps. Après les modèles économiques
et environnementaux des années 1960-1970, l’arrivée du post-modernisme
dans les sciences humaines et sociales des années 1980 a mis l’accent sur
ces facteurs idéologiques, d’une manière parfois intéressante, souvent
excessive, pour ces raisons de pouvoir scientifique générationnel que
nous évoquions plus haut – et jusqu’à aboutir à un relativisme susceptible
d’exclure de fait la raison même de la démarche scientifique. L’Europe
continentale y a mieux résisté que le monde anglo-saxon, et il semble que
nous arrivions maintenant à des conceptions plus équilibrées.
14 Introduction

DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

Cette question des interactions entre société et idéologie est abordée ici
notamment par Anick Coudart, Maurice Godelier et moi-même. L’émergence
du Néolithique s’est en effet accompagnée d’une intense activité de produc-
tions représentatives, dont l’archéologie retrouve le foisonnement d’images
nouvelles. Si Çatal Höyük et ses fresques sont connus depuis les années
1960, Harald Hauptmann nous présente ici les célèbres sanctuaires turcs de
Göbekli, Nevali Çorı et Urfa, avec leurs stèles en pierre et leurs statues
monumentales, qui appartiennent aux découvertes les plus spectaculaires,
et les plus inattendues, de l’archéologie de ces dernières décennies.
Dans la sphère de l’idéologie, le Néolithique pose une autre question
fondamentale, avec l’apparition des premières inégalités sociales, parfaitement
datables par l’archéologie. L’émergence de ces inégalités, qui n’ont fait que
s’accroître depuis lors, constitue une seconde révolution à l’intérieur du
Néolithique. S’agit-il d’une fatalité liée au système économique, ou bien à
la nature humaine elle-même par une sorte de « loi naturelle », et quel est
précisément le rôle des manipulations idéologiques dans cette apparition ?
Les modèles classiques de la surproduction s’accompagnent désormais
d’un regard plus attentif aux nouveaux systèmes de représentation liés à ces
inégalités croissantes. Le mégalithisme en est par exemple, en Europe mais
aussi ailleurs, l’une des manifestations les plus spectaculaires. Il a fallu, de
la part des dominants, des capacités de persuasion afin de faire élever ces
monuments gigantesques (sans parler, plus tard, des pyramides d’Égypte
ou des Mayas, ou encore de nos cathédrales), pour lesquelles la force
brute n’aurait pas été durablement efficace. C’est leur aptitude à manipuler
l’imaginaire des dominés, certainement avec une entière bonne foi, qui a
sans doute permis d’asseoir le pouvoir émergent des dominants.
Mais la mise en place de ces conditions d’apparition n’épuise pas toute
la question de l’inégalité. La « servitude volontaire » des dominés face aux
dominants, mise en exergue dès le XVIe siècle par Étienne de La Boétie,
en reste l’une des énigmes. De fait, de manière plus ou moins rapide, tous
les foyers de néolithisation ont débouché sur des systèmes inégalitaires, et
finalement des sociétés urbaines et étatisées.
Dix millénaires après les premières sociétés néolithiques avérées,
qu’en est-il aujourd’hui ? Nous proposons, pour finir, quelques pistes. Roland
La révolution néolithique dans le monde 15

Schaer rappelle que, dans les mythologies de nos sociétés occidentales,


l’invention de l’agriculture et de l’élevage n’est pas vraiment pensée et vécue
comme une conquête civilisatrice et libératrice, mais plutôt comme
la conséquence d’une faute. Si l’agriculture a permis à ses détenteurs d’éli-
miner définitivement de la planète les chasseurs-cueilleurs, ce fut au prix
de plusieurs lourdes conséquences : d’une part, une démographie galopante
que nous sommes désormais incapables de contrôler ; d’autre part,
un allongement considérable de la journée de travail (bien supérieure, en
moyenne, chez les agriculteurs à ce qu’elle était chez les chasseurs-
cueilleurs) ; et enfin, de par les concentrations humaines qui en sont résultées,
un développement de la violence et des inégalités, entre sociétés humaines
mais aussi, et au moins autant, à l’intérieur de chaque société humaine.

L’ARCHÉOLOGIE, SCIENCE D’AVENIR

Fallait-il donc inventer l’agriculture ? C’est le titre, certes un peu provo-


cateur, que nous avions failli donner à ce volume et au colloque qui l’a
précédé. Nous ne l’avons pas fait, non seulement pour ne pas mécontenter
nos amis exploitants agricoles et leurs puissantes organisations, mais surtout
parce que la question n’a aucun sens, qu’elle est purement rhétorique.
De fait, l’agriculture existe et nous nourrit. Mais elle le fait mal, quantita-
tivement (puisqu’une grande partie de l’humanité reste sous-alimentée) et
qualitativement, comme nous en avons, avec le fameux concept de
« malbouffe », progressivement pris conscience. Cela est-il une fatalité, de
même que l’on nous enseignait jusqu’à la crise financière de l’année 2008
que le libéralisme économique était l’horizon indépassable de l’histoire
humaine voire, a-t-on dit au moment de la chute du mur de Berlin, la fin de
l’histoire tout court ?
Si la connaissance du passé est indispensable à la construction du
futur, le Néolithique a introduit les premières manipulations génétiques,
y compris, d’une certaine manière, sur l’homme lui-même, en modifiant
considérablement son mode de vie. Il a aussi, comme le montre la contri-
bution de Dominique Lestel, singulièrement modifié nos relations aux
animaux, et il continue de le faire. On peut en définitive s’interroger sur le
16 Introduction

futur, avec l’abolition des frontières au sein du vivant, et entre le vivant


et l’artificiel, pour se demander, là encore, s’il y a une fatalité dans ces
évolutions des sciences et des techniques, ou si les sociétés humaines
peuvent reprendre leur destin en main ; s’il y a, pour le dire autrement, une
« servitude volontaire » de l’humanité devant les techniques et les systèmes
sociaux qui les accompagnent. Les techniques, dans tous les cas, ne sauraient
être indépendantes des systèmes sociaux qui les produisent. La réponse à
toutes ces questions ne viendra pas seulement des scientifiques, mais de la
société tout entière, à condition cependant que les scientifiques aient pris,
jusqu’au bout, leurs responsabilité – c’est ce que nous rappelle Jean Guilaine
dans la conclusion générale de ce volume.
C’est donc à des débats graves, et qui nous concernent tous, que
l’archéologie, et les sciences qui collaborent avec elle, nous introduisent
ici. Nous y sommes souvent loin du plaisir de la découverte archéologique,
loin de la tombe de Toutankhamon ou d’Indiana Jones – mais Freud, on le
sait, portait le plus grand intérêt à l’archéologie, comme l’a rappelé une
récente exposition du musée Rodin. Il y a longtemps eu une certaine surdité
des élites françaises envers l’archéologie, du moins envers celle qui se
pratiquait ailleurs qu’à Rome, en Grèce ou en Orient. La construction
d’une archéologie préventive en France s’est effectuée non sans mal – et,
aujourd’hui encore, elle ne reste pas à l’abri de menaces. C’est à l’ensemble
des citoyens de comprendre maintenant les enjeux de cette science et d’en
tirer toutes les leçons, pour le présent et pour l’avenir.

Références bibliographiques
DEMOULE J.-P. et STIEGLER B. dir. (2008), L’Avenir du passé : modernité de l’archéologie
[actes du colloque du Centre Georges-Pompidou, novembre 2006], Paris, La Découverte.
LEROI-GOURHAN A. (1964), Le Geste et la parole, I : Techniques et langage, Paris, Albin
Michel.
HAUDRICOURT A.-G. (1962), « Domestication des animaux, culture des plantes et
traitement d’autrui », L’Homme, 2-1, p. 40-50.
PREMIÈRE PARTIE

Émergence du Néolithique
Le contre-exemple Jômon
au Japon
Laurent Nespoulous*

Évoquer, en s’appuyant sur la préhistoire de l’archipel japonais, l’idée


d’un contre-exemple au principe des néolithisations du monde, et ce au sein
d’un ensemble de contributions ayant ces dernières pour objet principal,
peut apparaître comme sensiblement provocateur. Il convient donc de
préciser d’emblée notre propos.
Le terme Jômon désigne, en japonais, le fait de décorer la poterie au
moyen d’impressions de cordelettes avant la cuisson (fig. 1). D’après la
chronologie actuelle, la période marquée par cette poterie s’inscrit dans un
intervalle courant de la fin du Tardiglaciaire, il y a près de 12 000 ans,
er
jusqu’au milieu du I millénaire avant notre ère. Il s’agit donc d’une
civilisation connaissant la poterie bien avant l’agriculture et également,
semblerait-il, peu avant la sédentarisation.

Phases du Jômon Datation


Jômon initial (sôsôki 草創期) Du XIe à la fin du IXe millénaire
Jômon archaïque (sôki 早期) De la fin du VIIIe à la fin du Ve millénaire
Jômon ancien (zenki 前期) IVe millénaire
Jômon moyen (chûki 中期) IIIe millénaire
Jômon récent (kôki 後期) IIe millénaire
Jômon final (banki 晩期) Première moitié du IerÊmillénaire

Tableau 1 : Chronologie de la période Jômon.

* Institut national des langues et civilisations orientales, Paris


20 Émergence du Néolithique

Figure 1 : Typochronologie régionale de la poterie Jômon


Le contre-exemple Jômon au Japon 21

[d’après Teshigawara 2003, p. 12-13].


22 Émergence du Néolithique

Nous empruntons l’idée d’un contre-exemple aux sociétés néolithiques


à Jean-Paul Demoule, qui définissait, dans une contribution de 2004
[Demoule 2004], la culture Jômon comme une civilisation post-glaciaire,
produisant de la poterie et présentant certaines des caractéristiques écono-
miques propres aux économies mésolithiques « aquatiques », c’est-à-dire
vivant et tirant en grande partie leur subsistance des ressources maritimes.
L’archipel japonais présente notamment une concentration tout à fait remar-
quable d’amas coquilliers déposés sur des milliers d’années. Cette activité
aquatique marque la sédentarisation des groupes dans l’archipel, et l’on
trouve à une date aussi haute que les plus anciens amas coquilliers du Jômon
archaïque les traces des premières habitations de la préhistoire japonaise.
Cet habitat connaît ses plus fortes concentrations dans des sites comme
celui de San.nai Maruyama, 3 000 ans avant notre ère, dans le nord-est de
l’archipel, avec des regroupements de bâtiments pouvant atteindre les six
cents unités [MNHJ 2001].
Jean-Paul Demoule insistait déjà sur le fait que les sociétés du Jômon
avaient longtemps existé sans évoluer vers un modèle de production de
subsistance, du fait qu’elles avaient été « laissées », en quelque sorte, à elles-
mêmes, en dehors des grands centres de néolithisation de l’Asie de l’Est.
C’est de ce point de vue, en effet, que Jômon constitue déjà un contre-exem-
ple : poterie, sédentarité, habitat relativement complexe, mais pas d’agri-
culture.
À l’échelle de l’Asie de l’Est, l’archipel japonais n’a connu l’agriculture
que relativement tard, sous la variante d’un système de production centré
sur la riziculture irriguée. Sur le continent, la riziculture aurait commencé,
en aval du Yangzi (Yang Tsé), vers 6000 avant notre ère, pour atteindre les
berges sud du Huanghe (fleuve Jaune), vers -3000. Les premières cultures
céréalières, orge et millet, se sont développées le long et au nord du fleuve
Jaune entre -6000 et -2000 [Nakamura 2005]. Ce fut ensuite au tour de la
péninsule Coréenne, autour de 1000 avant notre ère, ainsi que des territoires
du Nord, dont la chronologie n’est pas encore tout à fait certaine. Au Japon,
il faut attendre au moins la fin du VIe siècle avant notre ère, dans le nord de
Kyûshû, pour voir se développer la culture Yayoi, qui marque le point de
départ du phénomène agraire dans l’archipel. Ce n’est qu’au IIIe siècle avant
notre ère qu’il devient possible de considérer que l’archipel, dans sa globalité,
a connu ces nouvelles modalités économiques, à l’exclusion de Hokkaidô,
tout au nord-est, et de l’archipel des Ryûkyû (Okinawa), tout au sud-ouest.
Le contre-exemple Jômon au Japon 23

JÔMON

Jômon vient se placer dans un champ économique fondamentalement


différent des processus à l’œuvre sur le continent.
Vue sous l’angle de son évolution, la période Jômon représente un
intervalle de temps très vaste : près de 10 000 ans. Ce qui, bien sûr, a laissé
à ces sociétés le temps d’évoluer et de donner naissance à des expressions
régionales marquées. Du premier Jômon jusqu’au début du Jômon récent,
l’est de l’archipel, qui est la région la plus densément concernée par cette
culture Jômon, montre ainsi les signes d’une activité toujours plus concentrée.
Le premier moment de cette évolution concerne la formation de l’outil-
lage Jômon. C’est en effet à cette époque que l’on passe d’un armement de
piques et de sagaies à un armement composé majoritairement d’arcs et de
flèches (fig. 2). Cette évolution se fait conjointement à celle du milieu
(adaptation à une nouvelle faune), lequel évolue peu à peu d’une végétation
tardiglaciaire vers la grande forêt qui se met en place avec le réchauffement
climatique de l’Holocène.
Pour aucun moment des millénaires qui constituent le Jômon, nous nous
ne disposons d’outils attestant une quelconque activité agraire : pas de bêche,
de houe ni d’araire, pas non plus de couteau à moissonner.
Très tôt, en revanche, au Jômon archaïque, on voit apparaître la poterie
(nombreux pots de cuisson) et un outillage de meules servant à concasser
les glands et les marrons qui abondent dans le nouveau couvert forestier
de l’archipel. Un riche outillage pour la pêche achève de témoigner de
l’adaptation des sociétés humaines à leur milieu [Teshigawara 1998 ; id.
2003].
Les phases archaïque et ancienne du Jômon sont celles où s’installent et
se généralisent ces assemblages technologiques.
La phase ancienne et la première moitié de la phase moyenne du Jômon
correspondent à un pic climatique particulièrement favorable : l’« Optimum
climatique de l’Holocène », une période où les températures étaient,
en moyenne, de 4 degrés plus élevées qu’actuellement, autorisant une
prédation systématique sur un milieu particulièrement riche.
Avec la fin de la phase ancienne, c’est un « autre Jômon » qui se met en
place dans certains endroits du centre, de l’est et du nord-est de l’archipel.
Les bonnes conditions environnementales de ces régions, ainsi que la séden-
24 Émergence du Néolithique

pointes arc

Figure 2 : Évolution de l’outillage, de la fin du Paléolithique jusqu’à la période Jômon


[d’après Teshigawara 1998, p. 26 et 33].
Le contre-exemple Jômon au Japon 25

tarité affirmée de nombreuses communautés du Jômon, semblent avoir


eu des conséquences importantes sur le plan démographique, donnant
naissance à de grands sites d’habitats groupés comme celui de San.nai
Maruyama, au nord-est de Honshû, et laissant percevoir une organisation
« villageoise » de la vie quotidienne de ces sociétés sans agriculture.
C’est à cette époque que se développe l’ensilage du fruit des collectes
forestières : glands, noix et marrons (fig. 3).

Figure 3 : Type de bâtiment le plus imposant de San.nai Maruyama : cette « long house » présente les
traces d’une activité domestique faite en commun ainsi que d’un plancher surélevé sur lequel étaient
stocké des vivres tirés de la collecte (glands, châtaignes, etc.).

Mais Jômon doit également être considéré du point de vue de ses


variations, et certainement pas selon un axe linéaire d’évolution. Afin de le
restituer le plus fidèlement possible, il convient de l’envisager sous l’angle des
variations géographiques d’une part, car l’archipel, sur ses plus de
2 000 kilomètres de longueur du sud-ouest au nord-est, dessine une grande
variété d’espaces, et sous l’angle des variations climatiques d’autre part,
lesquelles viennent renforcer les écarts de la géographie dans bien des
régions et ont pour conséquence que l’Est est foncièrement « plus riche »
que l’Ouest, avec sa forêt de lauriers dominante (fig. 4).
Les variations du climat ont eu un impact déterminant puisque entre le
début de l’Holocène et son pic climatique, survenu il y a six mille ans,
26 Émergence du Néolithique

Figure 4 : L’évolution du climat dans les îles principales de l’archipel japonais,


de la glaciation du Würm jusqu’à nos jours [d’après Fujio 2002, p. 70].

le réchauffement a entraîné une avancée des mers sur les terres de


60 kilomètres, avec une hausse maximale du niveau de la mer de 6 mètres
dans la « mer » d’Ariake, à Kyûshû. C’est dans ce contexte que se sont
développés les grands amas coquilliers de l’archipel [Fukusawa et al. 1999 ;
Fujio 2002].
Après une période de relative stabilité des côtes, c’est ensuite une
régression, liée cette fois au refroidissement climatique, qui vient marquer
le milieu du Jômon moyen, entre la seconde moitié du IVe millénaire et la
première moitié du IIIe millénaire. En huit cents ans, les eaux se retirent de
30 kilomètres, provoquant une forte déstabilisation des groupes qui
s’étaient fixés durant la période précédente. Dans la région de Tôkyô, les
mers régressent de 1 mètre, jusqu’à une hauteur de 1 mètre au-dessus de
leur niveau actuel.
Le cas de la baie de Tôkyô est à cet égard exemplaire, puisque c’est
là que se concentrent la majorité des amas coquilliers de l’archipel. La
Le contre-exemple Jômon au Japon 27

« fuite » de la côte (plus de 30 mètres par an en moyenne dans les endroits


les plus éloignés de la baie) fait disparaître de nombreux sites d’habitat.
Il faut attendre le retour d’une relative stabilité, et la constitution d’un couvert
forestier sur les nouvelles terres, pour voir se réinstaurer une relative
prospérité. L’économie semble alors se tourner vers la forêt, et l’on voit
apparaître, au Jômon récent, des sites de traitement de masse des marrons,
lesquels sont trempés avant d’être transformés pour la consommation. Mais
jamais Jômon ne retrouvera la densité d’occupation du sol qui a été la sienne
entre la fin de la phase ancienne et le milieu de la phase moyenne.
Durant le IIe millénaire et jusqu’au début de notre ère environ, le climat
continue, quoique plus lentement, à se refroidir, et l’activité humaine à
régresser. Jusqu’au milieu du Ier millénaire avant notre ère, on observe une
chute massive du nombre de sites d’habitat. À ce stade, on peut légitime-
ment se demander si les sociétés du Jômon n’ont pas évolué vers une
nouvelle forme de nomadisme. Quoi qu’il en soit, le Ier millénaire est marqué
par une nette raréfaction des traces attribuables à l’activité du Jômon.

UNE ÉCONOMIE DE SUBSISTANCE


D’UNE NATURE PARTICULIÈRE

Dans le tableau un peu simpliste que nous venons de dresser, ce qui


restitue au « cas Jômon » son intérêt et sa relative complexité tient à la nature
de son économie de subsistance.
Le fait de se fixer dans une niche écologique déterminée a eu pour effet
de rendre les groupes humains toujours plus aptes à tirer profit de leur
environnement, et ce parfois même au-delà des capacités de ce dernier.
L’outillage des groupes du Jômon, ainsi que leur habitat dans l’est de
l’archipel entre le Jômon moyen et récent, montrent qu’ils ont été capables
de mettre au point des logiques de prédation systématiques, ce qui impli-
quait une conception collective et concentrée du travail.
En outre – mais cela découle sans doute de cette implication de l’homme
dans son milieu –, on perçoit l’existence de pratiques sélectives qui ont eu
pour effet de favoriser l’épanouissement de certaines plantes importantes à
l’économie des sociétés du Jômon. L’exemple le plus probant en est sans
28 Émergence du Néolithique

doute la constitution d’une « forêt » de châtaigniers autour des sites


les plus densément peuplés de l’est de l’archipel. Enfin, il est dorénavant
établi qu’au moins à partir de la fin du Jômon ancien, certaines plantes
domestiquées ayant pour origine le continent étaient connues et cultivées
dans l’archipel.
Dans ce contexte, il devient légitime de se demander si le Jômon est
bien le si fameux contre-exemple à la néolithisation que nous entendions
présenter.
Loin d’être muettes, l’archéologie et les analyses paléobotaniques
laissent clairement voir que l’archipel est resté en contact régulier avec le
continent et semble avoir réagi à l’apparition d’espèces végétales domes-
tiques ; elles fournissent des preuves indiscutables de la présence d’espèces
domestiques consommées, et donc probablement cultivées, dans l’archipel
à partir du Jômon ancien, mais surtout moyen et récent. Il faut également
remarquer que ce sont souvent les mêmes sites et les mêmes régions qui
reviennent, durant les phases anciennes et récentes, dans l’Est, et durant les
phases récente et finale, dans l’Ouest : Tsurune pour le Jômon moyen dans
le département de Gifu (Perilla, Vigna radiata, orge), San.nai Maruyama
dans le département d’Aomori et des sites qui lui sont proches comme
Tomi no sawa, Kosan.nai ou encore Kazahari (Vigna radiata, « salsifis »,
chanvre, panic, Perilla, calebasse), Tsushima Okadai dans le département
d’Okayama (Vigna angularis, riz, calebasse, melon), Shika dans le
département de Fukuoka (Vigna angularis, orge, Echinochloa esculenta,
calebasse), Usujiri à Hokkaidô (Echinochloa esculenta, Setaria italica
Beauvois), Torihama à Tottori (Vigna radiata, Perilla, colza, calebasse),
Shinpukuji dans le département de Saitama (Vigna radiata, sarrasin,
calebasse, melon).
Si le riz est la dernière espèce à être entrée dans l’éventail des
« connaissances botaniques » des groupes Jômon, d’autres plantes avant lui sont
beaucoup mieux documentées. Il s’agit par exemple des Fabacées (Vigna radiata
et V. angularis) qui, dans les prélèvements positifs en plantes domestiquées, sont
de loin les deux occurrences les plus répandues depuis la phase ancienne ; de
l’orge, connue dès la phase moyenne du Jômon ; du millet (Echinochloa
esculenta), bien documenté dans les régions les plus au nord dès la phase
ancienne ; ainsi que de la calebasse qui, cas exceptionnel, semble même
avoir été connue dès le Jômon archaïque.
Il a beau y avoir une certaine variété dans la répartition des découvertes
Le contre-exemple Jômon au Japon 29

à l’échelle de l’archipel, ces résultats n’en demeurent pas moins encore très
discrets en comparaison du nombre de sites connus – plusieurs milliers –
pour les seules phases du Jômon ancien, moyen et récent. Ces plantes sont
indiscutablement domestiquées, mais elles ne représentent qu’une très faible
part de ce que livrent les analyses paléobotaniques. Comparativement, la
présence massive des noix, châtaignes, marrons et glands occupe une place
bien plus centrale dans le cadre de l’économie alimentaire jômon.
En réalité, seule la répartition des espèces cultivées et le « comportement »
discernable dans cette dernière, phase après phase, permettent de proposer
une lecture [Nespoulous 2007].
Si nous essayons de dégager des tendances dans l’évolution de la
répartition de ces espèces, il s’avère que des céréales comme les différentes
variétés de millet apparaissent surtout dans le Nord, peut-être du fait de
l’existence d’une route, encore mal connue, de diffusion par le nord depuis
le continent. Le riz s’observe avant tout dans l’Ouest, et les plantes les plus
retrouvées sont, de loin, les Fabacées et la Perilla. Toutes ces données, prises
ensemble, auraient largement de quoi laisser entendre qu’à partir du Jômon
ancien au moins, les groupes de l’archipel, chacun avec ses spécificités, ont
obéi à un processus de néolithisation, de transition progressive, vers un
mode d’économie de production. Toutefois, une analyse plus approfondie
prenant en compte les modifications de leur répartition d’une phase à
l’autre du Jômon permet d’entrevoir une réalité bien plus nuancée que celle
que laisserait supposer une vision d’ensemble.
Tout d’abord, il convient d’indiquer que la grande majorité des sites qui
présentent ce genre de données étaient en activité durant les phases ancienne,
moyenne ainsi que récente du Jômon. Par conséquent, l’apparition d’espèces
cultivées durant une phase donnée (présence qui n’est d’ailleurs pas
documentée en continu durant toute une phase), puis leur disparition à la
phase suivante, souvent sans qu’elles soient remplacées, montrent sans équi-
voque qu’elles n’étaient pas indispensables à l’économie de subsistance du
Jômon. Il y a comme une instabilité dans la « production » qui entoure ces
espèces. Par ailleurs, les espèces qui auraient certainement pu le mieux
contribuer à la subsistance des groupes du Jômon, comme l’orge, le sarra-
sin, le millet et le riz, si elles sont attestées, demeurent dans des proportions
bien moins significatives que celles des Fabacées et de la Perilla, présentes
dans le centre du Japon, lesquelles devaient pourtant connaître un net retrait
à la fin du Jômon moyen.
30 Émergence du Néolithique

L’apparition d’espèces domestiques vers la fin du Jômon ancien peut


tout à fait laisser envisager l’installation progressive d’une économie de
production centrée sur elles, avec des sociétés qui auraient à cette occasion
procédé à un recentrage « agricole » progressif de leur mode de subsistance.
Néanmoins, la situation, telle qu’elle se présente à San.nai Maruyama,
où l’on ne dispose pas pour le Jômon moyen, par exemple, d’échantillons
similaires à ceux de sa phase ancienne, laisse penser le contraire. De la
même manière, au Jômon moyen, la forte densité de sites présentant
Fabacées et Perilla a pu être interprétée comme résultant de la mise en place
d’une économie alternative (on peut toutefois douter du caractère indispen-
sable d’une plante « condimentaire » comme la Perilla…) mais, là encore,
la phase récente nous fait comprendre qu’il n’en fut rien.
Les deux conséquences à tirer nous semblent donc être les suivantes :
ou bien il y eut de véritables tentatives (plus ou moins conscientes) visant
à s’orienter progressivement vers une économie fondée sur une production
de la subsistance, donc vers l’agriculture, lesquelles échouèrent toutes pour
des raisons qui nous échappent ; ou bien, plus vraisemblablement, si nous
considérons la relative richesse et la prospérité des sociétés Jômon des phases
ancienne et récente, un tel processus ne fut jamais réellement mis en œuvre,
malgré la connaissance de techniques qui en auraient permis l’application
par les sociétés concernées.
Il n’est donc pas envisageable, à notre sens, de relever dans cet ensemble
de données un processus qui serait celui d’une néolithisation. Certains
groupes du Jômon, dans leurs « villages », cultivaient, de manière très secon-
daire mais attestée, un « jardin ».

LA VÉRITABLE PART D’ORIGINALITÉ

Ce n’est pas que la « trinité » néolithique « sédentarisation, poterie,


agriculture » soit ici malmenée qui pose véritablement un problème
de lecture. D’autres cas de par le monde ont montré la variabilité de cet
assemblage.
Les éléments qui font de la longue période Jômon un cas intellectuelle-
ment redoutable sont tout autres.
Le contre-exemple Jômon au Japon 31

D’une part, il y a l’« économie forestière » très organisée dont font preuve
certains groupes de l’est de l’archipel lorsqu’ils parviennent à favoriser,
par leur intervention sur le milieu, les espèces qui les intéressent. C’est
le cas de la formation de la forêt de châtaigniers, ou de l’organisation
qu’implique le traitement (trempage, etc.) en masse des marrons.
D’autre part, en plus d’avoir la technologie suffisante, ainsi que la
« discipline sociale » qui aurait rendu possible le passage à une agriculture
relativement classique, les raisons de changer d’économie n’ont vraiment
pas manqué non plus. Il y eut en effet la régression de la mer aux IVe et IIIe
millénaires, puis la lente dégradation climatique du IIe millénaire, dont on
sait qu’elles eurent l’une comme l’autre des effets sur les sociétés. Les
analyses effectuées depuis les années 1990 montrent également que les
groupes du Jômon, à la suite du pic de l’Holocène, ont pu exploiter leurs
niches écologiques au-delà de leur capacité de régénération. Dans la baie
de Tôkyô, par exemple, la nature des mollusques consommés retrouvés
dans les amas coquilliers montre que ce sont des individus de plus en plus
petits, donc de plus en plus jeunes, qui ont été ramassés. Il y a également
le cas, sur la mer du Japon cette fois (site de Mawaki), de cette anse de la
péninsule de Noto qui servait à piéger les dauphins. Après avoir concerné
des centaines de cétacés à la fin du Jômon ancien, les prises se sont
brutalement interrompues au Jômon moyen, alors que l’activité humaine
demeurait présente…
On a donc l’impression qu’il y a eu une très forte poussée démographique
tant que le climat s’est montré favorable, mais que cette poussée s’est muée
en pression démographique sur le milieu dès lors que les conditions naturelles
ont commencé à se dégrader. Le passage à une économie de production
aurait pu remédier à ces difficultés. Si remède il y a eu, de la part des sociétés
de l’archipel, il est notamment à rechercher dans la dispersion qui semble
avoir frappé le Jômon dans son dernier millier d’années.
S’il fallait donc résumer à grands traits l’économie du Jômon, on pourrait
dire qu’elle reposait sur le milieu donné, alors qu’une économie de production
plus « néolithique » aurait sans doute impliqué une anthropisation beaucoup
plus poussée, consistant en de grands abattages. Choix sans doute difficile
à faire lorsque, durant des millénaires, une identité s’est construite autour
d’un mode de vie en coévolution avec le milieu.
En un sens, les humains qui constituent ce vaste ensemble qu’est le
Jômon sont passés par une phase de « réinitialisation », avant que de
32 Émergence du Néolithique

nouveaux modes de vie et une nouvelle économie venus du continent puissent


faire à leur tour leur chemin dans l’archipel, avec la culture Yayoi et la
riziculture.
La question qui se pose dépasse donc le strict domaine économique :
Jômon n’était-il pas, finalement, une société contre le Néolithique ? Contre
la néolithisation ?

Références bibliographiques
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ère au VIIe siècle de notre ère [thèse de doctorat sous la direction de Macé F. et
Demoule J.-P., Institut national des langues et civilisations orientales], Paris.
La néolithisation
du Proche-Orient
Olivier Aurenche*

Jusqu’au milieu du XXe siècle, le Levant sud était considéré dans le


Proche-Orient comme le berceau des cultures néolithiques. Après la mise
en évidence du Natoufien par D. Garrod puis par R. Neuville, ce furent les
fouilles de Jéricho, dans la vallée du Jourdain, par J. Garstang de 1930 à
1936, puis par K. Kenyon entre 1951 et 1958, qui permirent de préciser les
principales étapes du processus de néolithisation avec ses deux grandes
phases, le Pre-Pottery Neolithic phase A, communément appelé « PPNA »,
et le Pre-Pottery Neolithic phase B, ou « PPNB » [Kenyon 1957]. Cette
terminologie est toujours en vigueur. La nouveauté venait de la découverte
d’une culture inconnue jusqu’alors, développant une architecture spectacu-
laire (une « tour » et un « rempart ») et possédant une industrie lithique dans
laquelle plusieurs outils « nouveaux » (les pointes de flèche) jouaient le rôle
de fossiles directeurs. Cette culture ne connaissait pas la céramique (d’où
l’appellation « pre-Pottery »), tenue jusqu’alors comme le principal
attribut du Néolithique. Les preuves d’une domestication des plantes et des
animaux, au moins dans la première phase, n’étaient pas acquises.
Au moment même où se déroulaient les fouilles de Jéricho, R. Braidwood
tentait de découvrir, à l’autre extrémité du Croissant fertile, dans les contreforts
du Zagros (Zagros Hilly Flanks), un autre foyer de néolithisation [Braidwood
et Howe 1960]. Si, du point de vue méthodologique, ce projet a fait
date, avec l’accent nouveau – au moins dans le Proche-Orient – mis sur
les rapports de l’homme avec son environnement (la faune et la flore), ses
résultats furent décevants : ce n’était pas non plus dans le Zagros qu’était

* Maison de l’Orient et de la Méditerrannée, Lyon


34 Émergence du Néolithique

né le Néolithique. Mais alors, si ni la branche occidentale (Western Wing)


ni la branche orientale (Eastern Wing) du Croissant fertile [Kozlowski et
Aurenche 2005] n’avaient vu naître le Néolithique, où se trouvait son berceau
(fig. 1) ?
La réponse allait venir des fouilles entreprises à Çayönü à partir de
1964 par H. Çambel et R. et L. Braidwood. Ces découvertes attiraient
l’attention sur une terra incognita, les contreforts, non plus du Zagros, mais
du Taurus, et la haute vallée du Tigre. Dans le même temps, et indépendam-
ment, dans la moyenne vallée de l’Euphrate, en Syrie, se déroulaient
les fouilles de sauvetage de Mureybet (M. van Loon en 1964-1965, puis
J. Cauvin de 1971 à 1974) et de Sheikh Hassan (J. Cauvin en 1976). Par la
suite, du côté turc comme du côté syrien, la construction d’autres barrages

Figure 1 : Carte des sites mentionnés dans le texte.


La néolithisation du Proche-Orient 35

sur l’Euphrate allait accélérer les découvertes : ce furent successivement,


en Turquie, les travaux de Cafer Höyük (J. Cauvin et O. Aurenche de 1979
à 1986), Gritille (M. Voigt de 1981 à 1984) et Nevali Çorı (H. Hauptmann
de 1985 à 1991) ; puis, en Syrie, les fouilles de Jerf el Ahmar (D. Stordeur
de 1989 à 1993) et celles, toujours en cours depuis 1991, de Dja’de
(E. Coqueugniot) et Halula (M. Molist) et, depuis 2000, de Tell Abr
(T. Yartah). Sur le Tigre, où l’ampleur des barrages était moindre, ce furent
les fouilles de Nemrik en Iraq (S. K. Kozlowski de 1985 à 1989) et de Hallan
Çemi en Turquie (M. Rosenberg de 1991 à 1994). En dehors des vallées,
dans la haute Djezireh stricto sensu, tant du côté iraqien que du côté turc,
on doit mentionner encore respectivement la fouille de Maghzalia (N. Bader
de 1977 à 1980) et les travaux de sauvetage conduits à Qermez Dere
(T. Watkins de 1986 à 1990) ainsi que, plus récemment, les spectaculaires
découvertes effectuées sur le site de Göbekli, toujours en cours de fouille
(K. Schmidt depuis 1995). S’y ajoute maintenant, en territoire syrien, à
l’ouest de l’Euphrate, le site de Qaramel (R. Mazurowski depuis 1999).
On découvrait ainsi progressivement l’existence d’une nouvelle
« province culturelle » à cheval sur trois pays actuels, la Turquie, l’Iraq et
la Syrie, et précisément située dans la zone de contact entre les deux branches
du Croissant fertile, la province levantine (ou Western Wing) et la province
mésopotamienne (ou Eastern Wing). Nous avons proposé de donner le nom
de « Triangle d’or » à cette région qui couvre les hautes et moyennes vallées
du Tigre et de l’Euphrate ainsi que la Djezireh septentrionale [Aurenche et
Kozlowski 1999 ; Kozlowski et Aurenche 2005].
Mais ce constat ne suffit pas à expliquer pourquoi les chasseurs-
cueilleurs de cette région ont, entre 9000 et 8000 avant notre ère, entamé
un processus conduisant à la maîtrise de l’agriculture et de l’élevage.
Il fallait, selon la formule de R. Braidwood, que ces cultures fussent
« prêtes ». On va voir que, pour ne retenir ici que les restes de leur culture
matérielle et ce qu’ils peuvent nous apprendre de leurs capacités techniques,
intellectuelles et artistiques, elles l’étaient.
36 Émergence du Néolithique

UN POINT DE TERMINOLOGIE

Sans entrer dans le vaste débat de la définition du Néolithique, on s’en


tiendra aux points suivants : pour éviter tout malentendu, on réservera le
qualificatif de « néolithiques » aux sociétés qui cultivent des plantes et
élèvent des animaux dont la morphologie est considérée comme domes-
tiques par les archéobotanistes ou les archéozoologues. On qualifiera de
« proto-néolithiques » les sociétés qui n’offrent encore aucun de ces deux
critères ou seulement l’un d’entre eux. Ce terme de « proto-néolithique »,
préféré à celui, plus vague, de « pré-néolithique », est destiné à montrer que
le processus qui a abouti à la domestication s’est déroulé au sein même de
ces sociétés sans rupture apparente ni apport extérieur. Il s’agit donc bien
d’un phénomène de néolithisation primaire. Dans le Proche-Orient, les
premières sociétés néolithiques stricto sensu apparaissent entre 8300 et 8000
avant notre ère et appartiennent, selon le jargon en vigueur, à l’étape connue
sous le nom de « PPNB moyen ». Tout ce qui précède – on se limitera par
convention aux cultures qui ont existé entre 12000 et 8300 avant notre ère
– sera donc qualifié de « proto-néolithique » (tableau 1).

Tableau 1. La succession des cultures et leurs principales inventions dans le Proche-Orient néolitique.
La néolithisation du Proche-Orient 37

UN POINT DE CHRONOLOGIE…
ET DE CLIMATOLOGIE

La multiplication des datations radiométriques permet désormais


d’établir un cadre chronologique assez précis qui couvre la fin du Pléistocène
supérieur et le début de l’Holocène [Aurenche et al. 2001]. L’histoire
commence en réalité avec la fin de la dernière période glaciaire et la première
de deux des phases de réchauffement qui la jalonnent [Sanlaville 1996].
Elles correspondent à deux cultures appelées conventionnellement
« kébarien » et « kébarien géométrique » (15600-12500 avant notre ère),
que nous avons laissées de côté pour ne pas allonger l’exposé. Mais c’est
dans ces deux cultures que s’enracine directement la première des cultures
proto-néolithiques traitées ici, le Natoufien (12500-10200 avant notre ère),
qui se développe durant la seconde amélioration climatique (Alleröd) et se
termine assez brutalement avec le dernier épisode froid et sec (Dryas III
ou récent) qui achève le Pléistocène (fig. 2). Commence alors la phase d’amé-
lioration climatique de l’Holocène, au cours de laquelle se mettent en place
les dernières cultures proto-néolithiques (PPNA et PPNB ancien,
10200-8300 avant notre ère), puis, avec l’Optimum holocène, les premières
cultures proprement néolithiques (PPNB moyen et récent, 8300-6900 avant
notre ère). Sans être farouchement déterministe, et sans vouloir minimiser
le rôle de l’homme dans la prise en compte de son propre destin, force est
d’admettre que ces conditions climatiques, si elles ne sont pas la cause

Figure 2 : Chronologie comparée des phases climatiques et de l’évolution des cultures


[d’après Sanlaville 1996, fig. 5].
38 Émergence du Néolithique

unique des changements survenus, ont néanmoins permis, sinon facilité,


leur mise en place. Le fait est que c’est dans ce contexte climatique précis,
et non pas plus tôt ou plus tard, qu’est né le Néolithique. Cette « coïnci-
dence » ne doit rien au hasard.

PROTO-NÉOLITHIQUE 1
(12500-10200 AVANT NOTRE ÈRE)

Le premier changement significatif par rapport aux sociétés de chasseurs-


cueilleurs antérieures est marqué par le processus de sédentarisation, c’est-
à-dire l’implantation principale du groupe humain en un même lieu. Cela
n’exclut pas pour autant des déplacements saisonniers de tout ou partie de
ce même groupe. On parle alors, traditionnellement, de « camp de base »,
par opposition à des « haltes de chasse » ou « de cueillette ».
Les critères de sédentarisation sont de plusieurs ordres : un inves-
tissement important en matière d’habitat, en plein air ou sur des terrasses
de grottes, sous forme de maisons circulaires semi-enterrées à la couver-
ture portée par une charpente massive en bois ; la présence, à l’intérieur ou
à proximité de cet habitat, de nombreuses sépultures, individuelles ou
collectives ; la présence sur place d’un abondant « mobilier lourd », composé
de meules et de mortiers en pierre que leur taille et leur poids rendent diffi-
cilement transportables ; l’existence de fosses qui peuvent avoir joué un
rôle dans le stockage ; enfin, la présence d’animaux commensaux de
l’homme tels que les souris. Ces maisons sont regroupées en « hameaux » de
trois à dix maisons sur une superficie de quelques centaines de mètres carrés.
Les meilleurs exemples de cette culture appelée « natoufienne » se rencon-
trent essentiellement sur plusieurs sites du Levant sud (Mallaha, Ouadi
Hammeh, Hayonim, El Wad), mais Abu Hureyra, sur l’Euphrate, et Hallan
Çemi, dans le bassin du Tigre, offrent à la fin de la période une situation
analogue, soit dans le même contexte (Abu Hureyra), soit dans un contexte
culturel différent, le trialétien (Hallan Çemi). On ne note pas de change-
ment en matière d’industries lithiques qui dérivent directement des
cultures antérieures : kébarien et kébarien géométrique pour le Natoufien,
trialétien pour la région du Tigre. Elles se caractérisent par l’usage dominant
La néolithisation du Proche-Orient 39

d’outils composites formés de microlithes de formes géométriques (triangles,


segments de cercle).
L’économie est toujours fondée sur la cueillette et la chasse. Le choix
des espèces dépend de l’environnement : glands et céréales sauvages dans
le Levant, où se développent des forêts claires de chênes, légumineuses à
Hallan Çemi. Une tentative, toujours discutée, de mise en culture du seigle
aurait eu lieu sur l’Euphrate à Abu Hureyra.
La chasse dépend aussi de l’environnement. Dans le Levant, l’animal
dominant est la gazelle, à un point tel que certains archéozoologues
s’interrogent sur la réalité d’une tentative de contrôle des troupeaux sauvages
qui aurait pu conduire à une forme de domestication, mais sans conséquence
perceptible sur la morphologie des animaux. Si l’hypothèse se vérifiait, il
faudrait parler, dans un cas comme dans l’autre, de domestication « avortée »,
car ce n’est que deux millénaires plus tard que le processus, attesté par des
changements morphologiques patents et irréversibles, aboutit réellement,
mais sur d’autres espèces.
Au Natoufien, le seul animal considéré comme domestique est le chien,
mais les preuves sont plus de l’ordre de la symbolique (on les retrouve inhumés
avec des humains) que de l’anatomie. Le chien, comme individu, ne joue
pas de rôle économique, sinon peut-être comme auxiliaire dans la chasse.

PROTO-NÉOLITHIQUE 2
(10200-8300 AVANT NOTRE ÈRE)

Cette seconde phase, d’environ deux millénaires également, s’enracine


directement dans la première. La continuité stratigraphique est rarement
observée car la plupart des sites de la période précédente ont été abandon-
nés : effet possible de la brusque péjoration climatique du Dryas récent,
dont les effets sont pourtant considérés dans le Proche-Orient comme atténués
par rapport à l’Europe continentale ? Seul le site de Mureybet, sur le Moyen
Euphrate, atteste cette continuité qui se marque essentiellement, au début
de la période, dans les principes de construction où se poursuit la
tradition de la maison circulaire semi-enterrée.
Mais, au cours de cette phase, les changements l’emportent nettement
40 Émergence du Néolithique

sur la continuité. L’espace intérieur des maisons se divise et se structure :


banquettes, murets, silos. La taille des villages augmente considérablement
pour atteindre parfois 3 hectares. Certains (Jéricho) s’entourent d’un mur
d’enceinte qui joue autant un rôle de soutènement que de défense, car
ces villages (comme déjà au Natoufien) sont construits sur des pentes
dominant des points d’eau (sources, rivières).
L’espace collectif s’organise lui aussi d’une manière nouvelle et
spectaculaire avec la construction, au centre ou en périphérie du
village, d’un bâtiment auquel on donne, faute de mieux, le nom de
« communautaire », car il semble jouer, mutatis mutandis, le rôle des kiva
dans les villages pueblo d’Amérique centrale, c’est-à-dire d’un bâtiment
circulaire, enterré, auquel on accède par le toit et qui est réservé à
certaines cérémonies ou certains rites dont la nature, au Proto-Néolithique,
nous échappe. On en connaît désormais plusieurs exemples : la fameuse
« tour » de Jéricho, bien que construite et non enterrée, en fait probable-
ment partie [Aurenche 2006a ; id. 2006b], mais le village de Mureybet
en fournit aussi au moins un exemplaire, tandis que Jerf el Ahmar en a
révélé successivement trois, correspondant chacun à un état du village
[Stordeur et al. 2000]. Dans le bâtiment le plus récent, la banquette péri-
phérique était ornée de dalles en pierre sculptées et de stèles zoomorphes
(vautours). À la fin de la période, leur développement est spectaculaire :
à Dja’de, les piliers intérieurs sont peints sur toute leur hauteur de motifs
géométriques polychromes [E. Coqueugniot, communication personnelle],
tandis qu’à Göbekli les piliers intérieurs sont constitués de stèles monolithes
décorées de reliefs animaliers.
Moins spectaculaires, mais tout aussi importants, sont les changements
dans la forme de l’habitat. Progressivement, les maisons « sortent de terre »,
c’est-à-dire s’élèvent au-dessus du sol – débuts de la véritable construction
au sens étymologique du terme –, et adoptent un plan rectangulaire, formule
plus souple lorsqu’il s’agit d’ajouter des pièces les unes aux autres. Jerf el
Ahmar constitue, à ce jour, le meilleur « laboratoire » de cette évolution,
mais cette nouvelle formule deviendra rapidement la référence dans les
périodes suivantes. D’autres villages (Mureybet, Nemrik, Çayönü)
témoignent du même parcours.
D’autres domaines font aussi l’objet d’innovations radicales. L’industrie
lithique abandonne le microlithisme et, pour les pointes de flèche, des
éléments monolithes remplacent progressivement les outils composites. Le
La néolithisation du Proche-Orient 41

travail du bois, considérable pour faire face aux besoins de l’architecture,


s’effectue à l’aide de lourdes herminettes en silex, mais de plus en plus à
l’aide de haches polies – technique nouvelle et « révolutionnaire ». Plus
délicates et longues à fabriquer, elles possèdent une efficacité et une durée
de vie infiniment plus importantes. Un autre outil fait son apparition : des
disques polis, épais, percés en leur centre, sont parfois interprétés comme
des lests de bâtons à fouir, utilisés pour le travail de la terre.
Dans le domaine de l’art, ou de la symbolique, on a déjà évoqué le décor
des bâtiments communautaires, mais il faut y ajouter les figurines animales
ou humaines, essentiellement féminines, dont le nombre et la facture
diffèrent de ceux des rares exemplaires natoufiens. On citera, dans le même
ordre d’idées, toujours en provenance de Jerf el Ahmar, des plaquettes de
pierre gravées de motifs animaliers (serpents, rapaces, scorpions, félins) ou
de signes plus difficiles à interpréter, auxquelles il faut ajouter l’attention
particulière portée aux bucranes d’aurochs, retrouvés par exemple en quatre
exemplaires dans une même « maison » [Stordeur et al. 1997].
L’économie semble se diversifier. La cueillette constitue toujours la
ressource essentielle et les espèces récoltées sont les mêmes qu’à la période
précédente. Mais, pour les archéobotanistes, plusieurs indices plaident en
faveur d’un changement de comportement, en particulier face aux céréales
ou aux légumineuses. Le cortège de plantes adventices que l’on trouve
mêlées aux graines de céréales de morphologie encore sauvage invite
à penser qu’un travail de la terre pour préparer le sol a accompagné des
tentatives de mise en culture. On parle alors de « proto-agriculture ». L’idée
de semer pour récolter serait donc à mettre au crédit de ces populations
proto-néolithiques, sans que leurs tentatives aient encore abouti à une
transformation morphologique des espèces ainsi traitées. Alors qu’il y a peu
on pensait que ces transformations étaient rapides (de l’ordre de quelques
générations de plantes annuelles), on considère aujourd’hui que ce processus
a été extrêmement long, sans compter les nombreux échecs possibles
[Willcox 2007 ; Zohary 2007]. Car il ne suffit pas de planter pour créer de
nouvelles variétés. Dans le cas des céréales, il a fallu repérer et semer les
graines des épis « aberrants » (environ 10 %), dont les épillets (à rachis
« solide ») restent solidaires à maturité, ce qui facilite la moisson, au lieu
de se disperser quand ils sont mûrs (90 % des épillets sont à rachis
« fragile »), pour permettre la reproduction « naturelle » de la plante.
Ce sont ces individus aberrants qui sont à l’origine des variétés domes-
42 Émergence du Néolithique

tiques, et ce sont eux qu’il a fallu sélectionner et replanter systématique-


ment. Tout le problème est de savoir si cette sélection, qui a fini par abou-
tir, a été consciente et volontaire, ou le fruit du seul hasard. Planter ne conduit
pas à devenir nécessairement agriculteur, et c’est probablement ce qu’ont
vécu ces générations de proto-néolithiques restés foncièrement chasseurs-
cueilleurs.
Leur comportement face aux animaux ne semble pas avoir non plus
fondamentalement différé de celui de la période précédente. La chasse a
continué à fournir l’essentiel des ressources, à partir sensiblement des
mêmes espèces, avec peut-être les mêmes tentatives de contrôle, sans plus
de succès apparent, de troupeaux sauvages d’espèces grégaires environnantes,
gazelles, mais aussi moutons et chèvres. Toutefois, on sait qu’une espèce
peut, soit résister à toute tentative de domestication (gazelle, daim de
Mésopotamie), soit retourner à l’état sauvage après une première domesti-
cation (marronnage pour la chèvre à Chypre) [voir Vigne, ce volume]. On
parle alors de proto-domestication, étape probablement aussi jalonnée
d’échecs. Quoi qu’il en soit, aucune preuve de domestication achevée n’est
à ce jour connue avant 8500-8300 avant notre ère.

NÉOLITHIQUE 1
(8300-6900 AVANT NOTRE ÈRE)

Ce n’est donc pas avant la seconde moitié du IXe millénaire (soit le PPNB
moyen) qu’apparaissent les premières traces de céréales morphologique-
ment domestiques. Elles sont attestées, pour le blé en grain, sur des sites
comme Çayönü, Çafer, Nevali Çorı, dans les hautes vallées du Tigre et
de l’Euphrate, c’est-à-dire à proximité de la zone (le Karaca dag) où les
botanistes situent l’habitat naturel de la variété sauvage d’où cette première
céréale domestique est génétiquement issue. La variété domestique aurait
ensuite gagné le Moyen Euphrate (Halula), puis le reste du Proche-Orient.
L’histoire est moins claire pour le blé amidonnier ou l’orge, pour lesquels
plusieurs foyers de domestication (indépendants ?) sont possibles. Il en
va de même, semble-t-il, pour les légumineuses. L’association céréales/
légumineuses dès le Néolithique est intéressante car ces deux familles consti-
tuent encore, dans l’agriculture traditionnelle, la base de l’assolement, c’est-
La néolithisation du Proche-Orient 43

à-dire de la pratique qui consiste à les planter alternativement d’une (ou


deux ou trois) année sur l’autre afin de ne pas épuiser les sols. Mais tous
les botanistes admettent que l’agriculture ne « chasse » pas immédiatement
la cueillette et représente souvent, jusqu’à la fin du PPNB, encore moins de
50 % des ressources alimentaires. S’il a fallu plus de temps qu’on ne l’ima-
ginait autrefois pour transformer une plante sauvage en variété
domestique, avec cette longue phase de la « proto-agriculture » où des échecs
répétés ne sont pas à exclure, il n’a pas fallu moins de temps pour que la
cueillette cède définitivement le pas devant la véritable agriculture.
Il en va de même pour la relation avec l’animal, les espèces morpholo-
giquement domestiques n’apparaissant pas avant le PPNB moyen [voir
Vigne, ce volume]. Le processus a pu être le suivant : après des tentatives
probables, mais infructueuses, avec la gazelle, une phase de « proto-domes-
tication » s’est exercée sur d’autres espèces grégaires plus dociles, mouton
et chèvre d’abord, puis bœuf et cochon. La zone où les variétés domestiques
apparaissent pour la première fois est la même que pour les céréales :
piémont sud du Taurus pour le mouton, la chèvre et le cochon, bassin du
Moyen Euphrate pour le bœuf [Peters et al. 1999]. Ce constat n’exclut pas
pour autant d’autres foyers indépendants, notamment pour la chèvre, comme
le Zagros ou le Levant sud.
On ne manquera pas de noter, dans ce processus de domestication des
plantes et des animaux, l’aspect complémentaire des espèces choisies. Dans
les céréales ou les légumineuses, l’homme ne consomme que les graines,
alors que tout le reste (paille, balle, tiges, feuilles), qui contient de la cellulose
non-assimilable par l’estomac humain, convient en revanche parfaitement
au régime des premières espèces animales domestiques (mouton, chèvre,
bœuf), que leur capacité à ruminer rend aptes à digérer cette cellulose.
La rançon de la domestication des animaux étant que l’homme devait les
nourrir, les surplus végétaux dégagés par l’agriculture se trouvaient donc
tout indiqués pour remplir cette fonction, sans compter leur rôle dans la
confection probable de litières. Inversement, le fumier produit par ces mêmes
animaux servait à fertiliser les champs afin de sécuriser et améliorer les
récoltes. C’est sur ce schéma qu’a vécu l’agriculture traditionnelle en Europe
et dans le Proche-Orient jusqu’à la révolution industrielle et à l’apparition
des engrais chimiques.
Dans cette phase, les innovations techniques sont moins spectaculaires
qu’entre les deux périodes précédentes, sauf dans le domaine artistique.
44 Émergence du Néolithique

L’habitat, définitivement rectangulaire, reste de plan simple (deux ou


trois pièces en enfilade), avec cependant une technique de construction
nouvelle qui consiste parfois à surélever le sol d’habitation au-dessus d’un
sous-sol aménagé qui sert aussi de réserve (Çayönü, Çafer, Nevali Çorı,
Beidha). Les bâtiments communautaires sont toujours présents en bordure
des villages (Nevali Çorı). Pour le cas particulier de Göbekli, qui n’a
livré qu’une série de bâtiments communautaires successifs sans « maison »
associée, on renvoie à la contribution de H. Hauptmann [ce volume]. On
notera aussi une augmentation spectaculaire (plus de 10 hectares) de la
superficie de certains villages. L’industrie lithique reste macrolithique et
laminaire, avec une technique de débitage bipolaire, apparue à la période
précédente et qui se répand dans l’ensemble du Levant.
L’innovation majeure est d’ordre symbolique et artistique : pour la
première fois, l’homme se représente grandeur nature, parfois même plus
grand que nature, et non plus seulement sous forme de petites figurines ou
statuettes. Deux foyers sont particulièrement actifs : le Levant nord (Göbekli,
Nevali Çorı), avec de la sculpture sur pierre comprenant des piliers de plus
de 2 mètres de haut portant des représentations humaines schématiques en
relief, des statues masculines en ronde bosse dont la partie inférieure montre
qu’elles étaient destinées à être « plantées » en position verticale, des
« totems » associant rapaces et torses féminins [voir Hauptmann, ce volume].
Le Levant sud (Ain Ghazzal) pratique le modelage en chaux sur une
âme en roseaux pour créer des statues masculines ou féminines d’environ
1 mètre de haut qui, contrairement à celles du Levant nord, n’ont pas été
retrouvées en place mais, une fois sorties d’usage, soigneusement enterrées
dans des fosses [Rollefson 1983 ; Rollefson et al. 1992]. Ces statues sont
de plusieurs types, soit représentées en pied de manière « réaliste », soit
réduites à une tête, parfois double, surmontant un buste schématique.
Modelées en chaux, elles sont rehaussées de peintures et étaient probable-
ment « habillées » en matériaux périssables. À cette série de représenta-
tions, il convient d’ajouter une pratique nouvelle, limitée au Levant sud, qui
consiste à remodeler, toujours en chaux, la face de crânes humains une fois
décharnés, produisant un rendu proche de celui des statues. Retrouvés
enfouis, associés ou non à des sépultures, ils ont pu jouer le même rôle
d’« exposition » que les statues, avant d’être réinhumés après usage.
Dans certains cas (Ain Ghazzal), le remodelage de la face se transforme
en masques en chaux ou même en pierre (Nahal Hemar), qui semblent
amovibles et donc réutilisables.
La néolithisation du Proche-Orient 45

Sans entrer dans le débat, qui dépasserait le cadre de cet article, sur la
signification symbolique, religieuse ou sociale de ces phénomènes, il
convient de noter la correspondance entre la volonté de l’homme de se repré-
senter tel qu’en lui-même et sa capacité à domestiquer, au terme d’un long
processus, plantes et animaux. C’est de cette nouvelle « coïncidence », non
fortuite, entre les aspects symboliques de la néolithisation et ses aspects
économiques et matériels qu’est née la théorie de J. Cauvin [Cauvin 1997]
selon laquelle les seconds n’étaient que la conséquence des premiers. Il
s’opposait ainsi aux tenants de l’hypothèse déterministe, encore majori-
taires, pour qui la naissance de l’agriculture et de l’élevage se présentait
comme une réponse à des changements « extérieurs » dus à des causes essen-
tiellement climatiques ou à une pression démographique accrue.
L’agriculture et l’élevage auraient été inventés sous l’empire de la néces-
sité parce qu’il y avait plus de bouches à nourrir. Pour ces derniers, la néo-
lithisation serait un phénomène d’abord subi (sinon subit !), puis finalement
surmonté, alors que, pour J. Cauvin, elle serait au contraire provoquée par
une prise de conscience nouvelle, mentale et psychique, de l’homme et de
son rôle dans la nature. Sans vouloir trancher absolument entre les deux
hypothèses, force est de constater que, comme on l’a vu supra, le début de
l’Holocène et son amélioration climatique constituent sinon une condition
suffisante, du moins une condition nécessaire à l’apparition de l’agriculture
et de l’élevage, car aucun signe de néolithisation n’est apparu dans le monde
avant cette date. Si l’homme est parvenu à « domestiquer » la nature, c’est
bien évidemment parce qu’il en a eu la capacité sinon la volonté, mais aussi
parce que les conditions extérieures ont rendu, à un moment donné, cette
domestication possible. Il s’agit donc moins, comme on l’a dit parfois, d’une
réponse à une contrainte extérieure, que d’une multiplication de tentatives
réussies, après plusieurs échecs probables, grâce à des circonstances deve-
nues favorables.
46 Émergence du Néolithique

CONCLUSION

Au terme de cette rapide présentation du contexte environnemental,


matériel et culturel dans lequel agriculture et élevage sont apparus, on peut
souligner plusieurs points. D’abord, l’allongement de la durée du processus
(près de quatre millénaires) qui a conduit des premières tentatives de domes-
tication à son aboutissement. Il ne faut pas voir cette évolution comme
linéaire, mais bien plutôt comme marquée par des phases d’accélération
suivies d’échecs et de longues phases de stagnation. On doit donc relativiser
la notion de « révolution néolithique » même si, au regard du paléolithicien
qui compte désormais en millions d’années, cette période peut paraître
courte, alors qu’elle apparaîtra démesurée aux yeux de l’historien qui compte
en siècles ! Tout est question de point de vue…
Tout ne s’est pas déroulé non plus en même temps au même endroit. Si
le centre moteur du Natoufien est bien le Levant sud, c’est dans le Levant
nord, à la jonction des deux « branches » principales du Croissant fertile,
dans une zone de contact entre plusieurs courants culturels anciens
d’origine paléolithique – tradition levantine venue du sud, tradition cauca-
sienne venue du nord, tradition zagrosienne ou mésopotamienne venue de
l’est –, que le véritable et le premier Néolithique a pris naissance, dans les
vallées des deux principaux fleuves qui traversent le Proche-Orient et sur
les piémonts du Taurus où ils prennent leur source. C’est dans cette zone
que se retrouvent les manifestations les plus abouties de la culture matérielle,
les représentations de nature symbolique les plus spectaculaires, ainsi que
les observations convergentes des archéobotanistes et des archéozoologues,
sans oublier les analyses génétiques végétales. Mais le débat reste ouvert
sur la question du polycentrisme, c’est-à-dire la domestication indépendante
et simultanée en plusieurs endroits d’une ou de plusieurs espèces végétales
ou animales.
Convergence ou diffusion d’un centre à une périphérie, la précision
chronologique actuelle ne permet pas de trancher. Une certitude cependant :
le Levant nord, à toutes les périodes, n’a jamais été un monde clos, mais a
été en permanence parcouru du nord au sud et de l’est à l’ouest, comme le
montrent les « routes de l’obsidienne », qui attestent, depuis l’origine, le
transport de cette matière première utilisée dans la confection de certains
outils depuis ses gîtes naturels, les pentes des volcans du Taurus, jusque
La néolithisation du Proche-Orient 47

dans les sites les plus éloignés. Plusieurs circuits ont été mis en évidence,
selon la localisation géographique de chaque gîte que les analyses physico-
chimiques permettent de déterminer avec précision [Châtaigner 1998]. Il
n’est pas impensable d’imaginer le long de ces circuits, non seulement des
échanges de blocs d’obsidienne, de sacs de blé ou de troupeaux de moutons,
mais aussi, et surtout, des échanges d’idées ou d’expériences. On peut donc
considérer la naissance du Néolithique comme issue d’un grand brassage
de cultures qui a duré au moins quatre millénaires avant de gagner le conti-
nent voisin le plus proche, l’Europe.

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L’apparition de l’agriculture
en Afrique
Augustin F. C. Holl*

UN CONTINENT À CHEVAL SUR L’ÉQUATEUR

L’Afrique est un continent massif littéralement à cheval sur l’équateur.


Cette situation a d’importantes implications climatiques et biogéographiques.
La majeure partie du continent est soumise au régime des moussons avec
pluies d’été. Les franges méditerranéennes situées au nord du tropique du
Cancer et au sud du tropique du Capricorne sont alimentées par des
régimes de pluies d’hiver. Les populations de chasseurs-cueilleurs peuplant
le continent pendant le Pléistocène final ont dû faire face à de sérieuses
difficultés climatiques. Dans l’hémisphère nord, de vastes portions du
continent s’étaient vidées de leurs populations pendant le Dernier Maximum
glaciaire, vers 20000-18000 à 12000-10000 avant notre ère. Celles-ci se
sont concentrées dans des aires refuges, le long de la vallée du Nil (Jebel
Sahaba, Waddi Kubbaniya), sur la côte méditerranéenne (Ibéromaurusien),
la côte atlantique (site Autoroute de Bingerville, Côte d’Ivoire) et le haut
plateau du sud-ouest du Cameroun (Fiye-Nkwi, Mbi Crater, Shum Laka).
Pendant cette période, l’inhumation des morts était devenue une pratique
courante, comme l’indiquent le cimetière de Jebel Sahaba (Nubie), les
inhumations en abris sous roche ou grottes de Fiye Nkwi, Mbi Crater et
Shum Laka, et les nombreux cimetières ibéromaurusiens du Maghreb
[Balout 1955]. Un mouvement de recolonisation s’est amorcé avec le retour
de l’humidité et l’installation de la phase humide de l’Holocène ancien.
Cette nouvelle dynamique devait donner lieu à d’intéressantes innovations.

* Institut supérieur des Arts et Cultures, université de Dakar


50 Émergence du Néolithique

LES CHASSEURS-CUEILLEURS DE LA FIN DU


PLÉISTOCÈNE ET DE L’HOLOCÈNE ANCIEN

À la fin du Pléistocène et lors de l’Holocène ancien, les communautés


de chasseurs-cueilleurs, en Afrique aussi bien septentrionale qu’australe,
adoptent des formes de prédation plus intensives. Elles inventent l’arc et la
flèche et pratiquent la chasse sélective d’un nombre restreint d’espèces
animales, le mouflon à manchette (Ammotragus lervia) en Afrique du Nord
et Sahara et l’éland de Derby (Taurotragus derbianus) en Afrique australe.
Les Capsiens, quant à eux, pratiquent l’exploitation intensive des ressources
aquatiques dans les chotts de l’arrière-pays saharien du Maghreb. C’est dans
cette ambiance générale de transformations que des innovations se produisent
dans différentes parties du continent. Ces innovations portent sur l’inven-
tion de la poterie, la culture du sorgho sauvage, l’« élevage en captivité »
de mouflons à manchette et la domestication des bovins.

L’utilisation de la poterie

L’utilisation de la poterie se généralise entre 8000 et 6000 avant notre


ère dans l’hémisphère nord du continent. Ces poteries se retrouvent au
Sahara oriental (Nabta Playa), sur la falaise du Bandiagara dans le sud-est
du Mali (Oujoungou), au Tibesti dans le nord du Tchad, dans le Tadrart
Acacus dans le sud-ouest de la Libye, au Tassili-n-Ajjer et au Hoggar dans
le Sud-Est algérien, et dans l’Aïr au Niger. Les récipients des sites du Sahara
oriental, à Nabta Playa et Bir Kiseiba, sont de petits bols en calotte qui
ont dû être utilisés dans les contextes de consommation de nourriture et
de boisson. Ceux du Sahara central, provenant de Tagalagal, Amekni,
Site Launay, etc., présentent une plus grande diversité de formes et de
dimensions. Ils comprennent des grands pots hémisphériques à base
arrondie, des pots globulaires à lèvre inverse, et des bols semi-hémisphériques
de plus petites dimensions. Les récipients de grandes dimensions ont dû
servir pour le stockage des liquides et des denrées alimentaires telles que
les graminées sauvages, qui étaient collectées régulièrement. Les pots de
dimensions intermédiaires ont dû être utilisés pour la cuisson des aliments,
et les bols pour la consommation de nourriture et autres substances.
L’apparition de l’agriculture en Afrique 51

Du sorgho sauvage cultivé

L’exploitation des graminées sauvages et autres ressources végétales est


marquée par une intensification certaine pendant les premiers millénaires
de l’Holocène ancien, comme l’indiquent les données de Nabta Playa au
Sahara oriental [Biehl et al. 1999 ; Wasylikowa et Dahlberg 1999],
Uan Afuda et Ti-n-Torha au Sahara central [Barich 1992 ; id. 1998]. Les
graminées panicoïdes (Panicum sp., Pennisetum sp., Setaria sp.) sont
les plus représentées dans les sites du Sahara central. Les échantillons de
macrorestes prélevés du site E-75-6 (Nabta Playa) indiquent la présence
de cent vingt-sept taxa, dont une importante composante de plantes
« utiles » [Wasylikowa et Dahlberg 1999, p. 29-31]. Parmi ces plantes, il
y a un imposant groupe de graminées sauvages comportant Brachiaria sp.,
Digitaria sp., Echinochloa colona, Panicum turgidum, Paniceae type A,
Paniceae type B, Paniceae indet., Sorghum bicolor ssp. arundinaceum, et
Urochloa sp. Les restes de sorgho provenant de cent quatre-vingt-sept échan-
tillons se retrouvent dans toutes les habitations et fosses-silos fouillées.
Cette plante était collectée dans les mêmes quantités que les autres plantes
alimentaires, sauf dans trois habitations qui comportaient une moindre diver-
sité d’espèces mais une plus grosse quantité de sorgho [ibid., p. 22-23].
Ces restes sont morphologiquement sauvages et fréquemment récoltés
dans le bassin de Nabta Playa. Il se pourrait aussi qu’une partie de ce sorgho
ait été cultivée en utilisant la technique de culture de décrue. Les sédiments
humides exposés par la baisse des eaux sont ensemencés et les jeunes
pousses sont transplantées plus tard. Dans l’ensemble, les données du site
E-75-6 de Nabta Playa indiquent une focalisation sur le sorgho dont
les restes ont été retrouvés dans toutes les habitations. La durée de cette
« expérience » est incertaine, mais le sorgho cultivé à Nabta Playa est
demeuré morphologiquement sauvage.

Des mouflons à manchette apprivoisés ?

Des couches de crottes de mouflons à manchette ont été mises au jour


dans la grotte de Uan Afuda, sur le flanc est du Tadrart Acacus, dans le
Sud-Ouest libyen. Ces données, collectées dans les couches 1 et 2 de la
fouille I à l’entrée et dans la portion sommitale de la stratigraphie de la
52 Émergence du Néolithique

fouille à l’intérieur de la grotte, datent d’environ 8500-8300 et 8000 avant


notre ère [Di Lernia 2001]. La forte accumulation et l’induration des dépôts
montrent qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène accidentel. Des données
complémentaires – micromorphologiques, palynologiques, analyses de
macrorestes – permettent de reconstruire une partie des événements qui
se sont produits à Uan Afuda entre 8500 et 8000 avant notre ère. Les
chasseurs-cueilleurs qui ont habité la grotte de Uan Afuda à la fin du
Pléistocène et au début de l’Holocène ancien étaient essentiellement des
chasseurs de mouflons à manchette et des collecteurs de graminées et fruits
sauvages. Les Uan Afudiens ont pu capturer de jeunes mouflons qui ne
pouvaient pas se sauver et les ramener dans leurs habitations. Les données
collectées indiquent l’apport de fourrage et une protection accordée aux
animaux. Il est fortement improbable que les animaux capturés aient été
enfermés dans la grotte en continu. On peut imaginer l’utilisation de cordes
qui permettaient de les laisser brouter pendant la journée alors que la grotte
servait de refuge nocturne pour humains et animaux. Les mouflons à
manchette ont été élevés en captivité ; il est cependant difficile de savoir
s’ils ont pu se reproduire en captivité ou être apprivoisés. Le nombre éventuel
d’animaux captifs présents à un moment ou à un autre dans la grotte n’est
pas connu. Un petit nombre d’individus ne serait pas suffisant pour pallier
un manque de viande. En revanche, si la sélection des individus captifs
portait sur les femelles, celles-ci auraient pu à terme fournir du lait et garantir
la survie du groupe de chasseurs-cueilleurs au cours des périodes de disette.

Dans l’ensemble, la fin du Pléistocène et le début de l’Holocène ancien


se caractérisent par trois tendances convergentes : une tendance à la
territorialisation, marquée par l’occupation répétitive des mêmes lieux ;
une tendance à l’intensification de l’exploitation de certaines ressources
animales et végétales, comme l’indiquent la chasse au mouflon à manchette
dans l’Acacus et la collecte et/ou la culture du sorgho sauvage à Nabta
Playa ; et enfin, une tendance à l’élargissement de la culture matérielle, avec
l’invention-adoption de la poterie. Ces tendances, rythmées par les change-
ments climatiques, vont s’amplifier au cours de l’Holocène, avec cependant
d’importantes variations d’une région à l’autre. Des contrastes intéressants
apparaissent en ce qui concerne l’exploitation des graminées sauvages ;
l’exploitation intensive du sorgho sauvage semble confinée à la vallée du
Nil et au Sahara oriental, respectivement à Waddi Kubbaniya et Nabta Playa.
L’apparition de l’agriculture en Afrique 53

Les mils sauvages et autres panicoïdes sont prédominants dans les sites du
Sahara central, à Ti-n-Torha, Uan Tabu et Uan Afuda dans le Tadrart Acacus,
Sud-Est libyen.

PRODUIRE UNE PARTIE DE SA NOURRITURE

L’émergence des économies de production est un temps fort de l’évolution


économique et sociale de l’humanité. Les conséquences de ces transformations
ont certainement été révolutionnaires, mais cela à très long terme. Il est
probable que, dans leurs phases initiales, ces changements historiques ne
se sont pas effectués sous la forme d’un « grand bond en avant ». En fait,
certaines données montrent que les premières collectivités vivant en partie
des produits agricoles dans le Croissant fertile ont souffert de sérieuses
carences alimentaires [Cohen et Armelagos 1984]. La stature moyenne chute
considérablement par rapport à celle des populations du Paléolithique
supérieur et du Mésolithique [Angel 1984, p. 62]. Les situations varient
considérablement mais, dans l’ensemble, les premières populations néoli-
thiques présentent des « bilans de santé » initiaux négatifs qui ne s’amélio-
reront que beaucoup plus tard [Angel 1984 ; Goodman et al. 1984]. Vue
sous cet angle, l’adoption de l’agriculture et de l’élevage pose plus de
problèmes qu’elle n’en résout dans sa phase initiale. Quels sont les facteurs
qui ont contraint les humains à suivre cette voie ? Les réponses varient, mais
s’articulent généralement autour de trois variables : les changements
climatiques, la pression démographique et la dynamique des échanges.
Selon les lieux et les périodes, ces principales variables s’étaient combinées
pour produire des situations particulières que nous examinerons dans la
suite de ce texte. La fin du Pléistocène et l’Holocène ancien sont marqués
par d’importants changements climatiques à l’échelle planétaire. L’impact
varie selon les circonstances locales mais, dans l’ensemble, le continent
connaît une forte augmentation des précipitations, rechargeant les nappes
phréatiques et réactivant les réseaux hydrographiques. L’Holocène ancien
est l’âge d’or des petits et grands lacs sahariens. L’excédent d’eau du méga-
lac Tchad s’écoule dans le Bahr el Ghazzal, le Wadi Howar, et se déverse
dans le Nil. Les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique final et du Mésolithique
54 Émergence du Néolithique

se répandent dans toutes les aires biogéographiques du continent. L’ancien


modèle du développement des économies de production africaines faisait
dériver toutes les innovations du Proche-Orient [Clark et Brandt 1984].

L’ÉMERGENCE DES COLLECTEURS-ÉLEVEURS

La fin du Dernier Maximum glaciaire se caractérise par un réchauf-


fement général du climat, aboutissant à l’installation d’une importante phase
humide dans la plupart des régions de l’hémisphère nord du continent. Les
populations qui s’étaient concentrées dans les zones refuges de la vallée du
Nil, les côtes méditerranéennes, les hautes terres du sud-ouest du Cameroun,
la côte atlantique en Côte d’Ivoire, et les massifs centraux sahariens, se
répandent à nouveau dans des territoires plus accueillants. L’Holocène ancien
connaît néanmoins d’importantes fluctuations climatiques, avec de brèves
mais sévères pulsations arides, comme c’est le cas en 9800-9600 et 9200-
9100 avant notre ère [Wendorf et Schild 1998]. La phase pionnière de l’adop-
tion-domestication des bovins s’est déroulée dans une aire s’étendant du
plateau du Tadrart Acacus, dans le sud-ouest de la Libye, à l’ouest, au Sahara
oriental et à la vallée du Nil à l’est [Holl 1998a ; Wendorf et Schild 1998 ;
Marshall et Hildebrand 2002 ; Holl 2004]. Cette phase est datée
de 10000 à 8000 avant notre ère. Les ossements de grands bovidés
déterminés comme Bos taurus ont été collectés à Nabta Playa, Bir Kiseiba
et Ti-n-Torha. Au cours de la phase El Adam du Néolithique ancien (10800-
9800 cal BP), les sites contiennent quelques ossements et des dents de Bos,
de nombreux ossements de gazelle et de lièvre, plus ceux de tortue, chacal,
petits rongeurs et oiseaux, indiquant un environnement relativement pauvre,
comparable à la frange nord du Sahel. Ces chasseurs-éleveurs venaient
probablement de la vallée du Nil et s’aventuraient dans le désert pour profi-
ter des pâturages alimentés par les pluies d’été. « Ils utilisaient leur bovins
comme ressource renouvelable » [Wendorf et Schild 1998, p. 101], exploi-
tant le lait et ses dérivés en lieu et place de la viande. Le site E-75-6 de la
phase El Nabta, daté de 9100 à 8900 avant notre ère, marque un change-
ment important dans l’occupation Holocène ancien de la Playa. Il comprend
les restes d’au moins quinze habitations circulaires, chacune flanquée d’un
L’apparition de l’agriculture en Afrique 55

silo en forme de cloche, et le tout organisé en deux ou trois lignes


parallèles, avec trois puits de 2,50 m de profondeur. Le site E-75-6 était
occupé en saison sèche, période au cours de laquelle la collecte intensive
du sorgho s’ajoutait à l’élevage de quelques bovins et à la chasse des gazelles
et des lièvres.

L’EXPANSION DU COMPLEXE AGRICOLE


OUEST-ASIATIQUE

Le complexe agricole ouest-asiatique, à base de blé, orge, avoine, chèvre,


mouton, bovins, porc et lin, se diffuse dans un premier temps dans le delta
du Nil, la dépression du Fayoum, et vers le sud dans la vallée du Nil. Il
atteint les hautes terres d’Éthiopie à une date inconnue, probablement à
partir de la péninsule Arabique, et se superpose à une agriculture à base de
plantes locales telles que l’ensete, le teff et le noog.
Les sites du Néolithique ancien du Fayoum datent des environs de
5200 avant notre ère. Quatorze sites d’habitat ont été répertoriés sur
60 kilomètres le long des rives nord et nord-est du lac. Les récoltes de blé,
orge, avoine étaient conservées dans des greniers souterrains situés à bonne
distance du lac ; cent soixante de ces structures ont été fouillées. Merinde,
daté d’environ 5000-4900 avant notre ère et occupé pendant près de six
cents ans, est le site néolithique ancien le mieux connu du Delta. La
tradition d’économie mixte néolithique s’était poursuivie dans le cadre
d’agglomérations villageoises aux structures de plus en plus élaborées,
comme El-Omari (vers 4500 avant notre ère) et Ma’adi (vers 3500 avant
notre ère).
Des sites du Néolithique cardial ont été mis au jour dans la région de
Tanger au nord du Maroc, à El-Khril, Achakar, Gar Cahal et Cal That el
Gar. Il s’agit essentiellement d’abris sous roche et de grottes présentant des
occupations intermittentes, probablement saisonnières.
56 Émergence du Néolithique

LE COMPLEXE AGRICOLE DES OASIS

Le complexe agricole des oasis est une variante relativement tardive


du complexe ouest-asiatique. C’est une forme intensive de jardinage qui
nécessite des circonstances hydrauliques particulières, garantissant un
accès permanent à l’eau à des fins d’irrigation et d’arrosage. L’archéologie
du complexe agricole des oasis est assez mal connue. Cependant, grâce
aux recherches de Van der Veen [1992 ; id. 1999] dans le Fezzan en Libye
méridionale, on dispose d’indications intéressantes. La localité de Zinchecra
faisait partie du royaume des Garamantes, qui s’est développé dans le Sud
libyen au cours du Ier millénaire avant notre ère. Blé, orge, dattes, raisin et
figues étaient cultivés dans l’oasis de Zinchecra au cours du Ier millénaire
avant notre ère, autour de 700-600 avant notre ère. La production de dattes
est devenue plus tard une spécialisation de certaines oasis de l’Afrique au
nord du tropique du Cancer, spécialisation qui a alimenté et soutenu le
commerce transsaharien.

LES COMPLEXES CÉRÉALICOLES SUBSAHARIENS

Les céréalicultures de l’Afrique subsaharienne se composent essentiel-


lement de quatre espèces de graminées cultivées en monoculture et/ou en
rotation. Elles ont toutes des variétés sauvages, dont les cartes de distribu-
tion ont été publiées par Harlan et al. [1976]. Ces cartes montrent des aires
de distribution plus ou moins vastes en ce qui concerne les sorghos, mils,
riz et fonios, présentant ainsi un caractère non centrique, selon l’expression
de Harlan [1976].
Le sorgho a été exploité intensivement depuis le Pléistocène final, mais
les variétés domestiques apparaissent tard dans la portion nord-est du
continent, autour de 1000 avant notre ère (fig. 1). Les séquences d’ADN
extraites des sorghos préhistoriques ne présentent aucune différence
avec celles des sorghos modernes, faisant penser à une domestication
relativement récente [Rowley-Conwy et al. 1999]. En Afrique de l’Ouest,
les vestiges de sorgho les plus fiables ont été mis au jour à Daima, dans la
L’apparition de l’agriculture en Afrique 57

plaine tchadienne, et datent de 800 après J.-C. Le sorgho se cultive sous la


pluie et/ou en utilisant la technique de culture de décrue. La culture
du sorgho semble s’être répandue du nord-est de l’Afrique au reste du
continent. Avant l’arrivée du maïs au XVIe siècle, c’était la céréale la plus
répandue en Afrique orientale et australe.
Les restes de mil domestique ont été mis au jour dans plusieurs sites
ouest-africains. Ils font généralement partie du cortège de macrorestes
comportant d’autres panicoïdes tels que Brachiaria deflexa, Panicum
glaucum, P. turgidum, etc., du riz sauvage, des fruits et des légumineuses
(fig. 2). P. Munson [1976] présente un scénario pour la domestication du
mil chandelle, Pennisetum glaucum, dans la région du Dhar Tichitt dans le
Sud-Ouest saharien. La présence des restes de mil sauvage dans les échan-
tillons analysés est un argument en faveur de la domestication locale, qui
est située, selon les auteurs, entre 2000 et 1500 avant notre ère [Munson
1976 ; Holl 1985 ; id. 1986 ; Amblard et Pernes 1989 ; Klee et Zach 1999 ;
Neumann 1999]. Le mil est également cultivé dans l’aire de la culture
Kintampo, dans l’actuel Ghana, au cours de la même période. De 1500
à 1000 avant notre ère, le mil est présent dans la presque totalité de la
zone soudano-sahélienne, à Gajiganna, Kursakata, Megge dans la plaine

Figure 1 : Schéma de l’évolution du sorgho : l’aire de domestication initiale est indiquée par la
mention « Early bicolor ». La variété Guinea est ouest-africaine, la variété Kafir sud-africaine. Races
de sorgho sauvage en Afrique : cercle ouvert : Sorghum arundinaceum ; cercle plein : S. verticiloflorum ;
hémisphère nord ouvert : S. aethiopicum ; hémisphère sud ouvert : S. virgatum. Les tirets indiquent les
limites approximatives de la forêt équatoriale humide [d’après Harlan 1976].
58 Émergence du Néolithique

Figure 2 : Distribution des mils ouest-africains et aire de répartition du mil chandelle sauvage
[d’après Harlan 1976].

tchadienne, dans l’aire de la culture de Nok, à Oursi et Ti-n-Akasof au


Burkina Faso. De la fin du Ier millénaire avant notre ère et au Ier millénaire
après J.-C., la culture du mil – Pennisetum glaucum et Eleusine coracana
– est adoptée dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, de la zone
sahélienne à l’Afrique australe, y compris la frange nord de la forêt
équatoriale.
Le riz africain, Oryza glaberrima, est domestiqué dans la portion
occidentale de l’Afrique de l’Ouest (fig. 3). L’exploitation du riz sauvage
est attestée dans une poignée de sites, à Gajiganna et Kursakata, dans la
plaine tchadienne, et Jenne-Jeno dans le delta intérieur du Niger [Murray
2004]. Les restes de riz domestique ont été mis au jour dans les niveaux
datés de 300-200 avant notre ère à Jenne-Jeno et 800-700 avant notre ère à
Dia, dans la plaine d’inondation du delta intérieur du Niger. La vallée de
la Gambie, autre aire potentielle de domestication du riz africain, n’a fait
l’objet à ce jour d’aucune recherche archéologique systématique.
Le fonio, Digitaria iburua, se retrouve dans des aires circonscrites. C’est
au cœur d’une de ces aires que se trouve la boucle du Mouhoun, au Burkina
Faso, où le site de Kerebe-Sira-Tomo 4 a révélé une importante concentration
de fonio et de haricot (Vigna unguiculata), brûlée à la suite d’un incendie.
Ce niveau d’occupation date de 1100-1200 après J.-C.
L’apparition de l’agriculture en Afrique 59

Figure 3 : Distribution générale du riz sauvage (Oriza barthii) et aires de domestication du riz
africain (O. glaberrima) et des ignames (Dioscorea cayenensis, D. rotundata) [d’après Harlan 1976].

En résumé, la céréaliculture subsaharienne comporte de multiples


variantes à base de mil, sorgho, riz et fonio. Les méthodes de culture
étaient certainement diverses et comportaient probablement la pratique du
brûlis avec longue jachère d’une part et l’utilisation des techniques de décrue
d’autre part, avec de nombreuses solutions intermédiaires.
Dans tous les cas, cependant, la production des céréales n’est qu’une
partie du complexe alimentaire. Celui-ci comprend également les sources
de protéines et lipides d’origine animale et végétale. La chasse, la pêche et
l’élevage fournissent les ressources animales. Le palmier à huile (Elaeis
guineensis), le karité (Butyrospermum parkii), le Canarium schweinfurthii
et le haricot à œil noir (Vigna unguiculata) fournissent les protéines et
matières grasses végétales. Les restes de noix de palme se retrouvent
fréquemment dans les sites archéologiques, dans les sites de la culture
kintampo au Ghana [Marshall et Hildebrand 2002 ; D’Andrea et al. 2006],
dans la zone de la culture obobogo dans le sud du Cameroun, et dans l’aire
des mégalithes de Centrafrique [Zangato 1999]. Le karité, arbre protégé, se
retrouve dans la zone des savanes, où il donne lieu à de véritables savanes-
parcs. La production et la consommation de l’huile de karité font partie
intégrante du patrimoine culturel des peuples mandé du Sud-Est. Le baobab
(Adansonia digitata), qui fournit ses jeunes feuilles, ses fruits et son écorce
utilisée pour la fabrication de cordes, est également une espèce protégée.
60 Émergence du Néolithique

Le haricot à œil noir se retrouve dans une vaste zone allant du Sénégal
au Cameroun [D’Andrea et al. 2007]. Cette légumineuse apparaît
aujourd’hui comme un élément essentiel du complexe alimentaire, comme
c’est le cas pour le couple maïs-haricot en Méso-Amérique, et le trio
blé-orge-lentille au Proche-Orient. Les restes de haricot les plus anciens
proviennent du Ghana central (site B6B, Horizon 4), datés de 1830-1595
cal BC [ibid., p. 686]. Il y en a d’autres dans la zone d’Oujoungou au Mali,
dans la boucle du Mouhoun au Burkina Faso, et dans l’aire de la culture
de Nok au Nigeria [Breunig 2007 ; Huysecom 2007]. La zonede domestication
du haricot à œil noir – Niebe au Sénégal – est très probablement ouest-
africaine.
Dans l’ensemble, les systèmes céréalicoles subsahariens se sont répandus
vers les zones humides équatoriales, se combinant ou se superposant aux
formes horticulturales équatoriales.

L’HORTICULTURE ÉQUATORIALE

L’horticulture équatoriale est essentiellement à base d’ignames et de


plantes oléagineuses telles que le palmier à huile, et Canarium schweinfurthii.
L’aire de la culture kintampo au Ghana est un cas intéressant de combinaison
céréales-tubercules. Les « stone rasps » ou « terracotta Cigars » du site de
Birimu ont révélé la présence de phytolithes d’ignames. Les processus ayant
abouti à la domestication des ignames africaines, Dioscorea cayenensis,
D. rotundata, demeurent obscurs. La ceinture de l’igname, qui s’étend
du Togo/Bénin à l’ouest jusqu’en république Centrafricaine à l’est, est vrai-
semblablement une de ces zones probables de domestication. La diversité
des ignames sauvages est maximale dans l’écotone forêt-savane, le long
des galeries forestières [Hamon et al. 1995]. En dépit de l’absence
de témoins directs, l’implantation des communautés de bâtisseurs de
mégalithes dans ces régions laisse supposer une exploitation intensive des
ignames sauvages. En outre, les civilisations urbaines du sud du Nigeria,
Oyo, Ife, et Bénin, ainsi que les communautés rurales de la forêt, à Obobogo,
le long du fleuve Congo, à Igbo-Ukwu, dans la forêt gabonaise et de la
Guinée équatoriale, ont très vraisemblablement exploité la vaste gamme
des ignames et tubercules sauvages que leur offrait le milieu.
L’apparition de l’agriculture en Afrique 61

LE COMPLEXE MALAYO-POLYNÉSIEN

Les systèmes céréalicoles est-africains et horticulturaux de l’intérieur


du continent se sont enrichis par vagues successives de nouvelles plantes
en provenance de l’aire malayo-polynésienne, c’est-à-dire essentiellement
bananes douces, plantains, taro, colocases, etc. Selon le scénario admis
jusqu’ici, ces plantes auraient été introduites en Afrique de l’Est au début
de notre ère, dans le contexte du peuplement de Madagascar par des
locuteurs de langues austronésiennes (fig. 4). Des découvertes récentes ont
fragilisé ce scénario, qui avait l’avantage de la simplicité. Les recherches
sur les aires de domestication des bananes du Pacifique révèlent une
situation plus complexe, avec la possibilité de multiples origines et de
plusieurs phases de dispersion [Kennedy 2008]. La découverte de phytolithes
de bananes datant de 500 avant notre ère dans le sud du Cameroun, à
plusieurs milliers de kilomètres de la côte de l’Afrique orientale, sur le flanc
ouest de la forêt équatoriale humide, suggère une date d’arrivée bien plus
ancienne. Une autre découverte beaucoup plus récente [Lejju et al. 2006]
relance le débat sur de toutes nouvelles bases ; une carotte sédimentaire
prélevée dans le site de Munsa, en Ouganda, a révélé la présence de phyto-
lithes de bananes (Musa sp.) dans un niveau daté de 3500 avant notre ère.
Si ces données se confirment, il faudra entièrement repenser la

Figure 4 : Ancien schéma de la diffusion des bananes (Musa sp.) et du manioc (Manihot esculenta)
[d’après Barrau 1976 ; Hermandiquer et al. 1975 ; Lombard 1976].
62 Émergence du Néolithique

question de la genèse de l’agriculture en Afrique équatoriale humide.


Cependant, quelle que soit la période d’arrivée des plantes du complexe
malayo-polynésien, l’expansion de la culture des bananes, plantains, taro,
et autres colocases a eu un impact remarquable dans la zone des Grands
Lacs. Ce véritable jardinage a produit un paysage agraire original, suppor-
tant des densités de populations rurales parmi les plus élevées en Afrique
subsaharienne.

CONCLUSION

Des vagues migratoires successives ont transféré de nouvelles plantes


sur le continent africain. L’expansion arabo-musulmane introduit laitue,
choux, navet, oignon, tomate, canne à sucre, etc. La canne à sucre a été à
l’origine de l’esclavage des plantations développé par les Portugais dans
les îles Canaries aux XVe-XVIe siècles après J.-C. Les plantes américaines
ont fait le voyage vers l’est. Le maïs (Zea maize) a supplanté le sorgho
dans plusieurs régions d’Afrique, particulièrement en Afrique orientale et
australe. Le manioc (Manihot esculenta) a supplanté les ignames. Le
cacaoyer est devenu une « plante industrielle » au Ghana, au Cameroun et
en Côte d’Ivoire. De nombreux autres arbres fruitiers, avocatier, papayer,
etc., font aujourd’hui partie des paysages africains. En simplifiant quelque
peu, on peut dire que les agricultures africaines se sont constituées en vagues
successives, les complexes les plus anciens absorbant les plus récents et
produisant chaque fois de nouvelles synthèses. La combinaison des plantes
d’origine ouest-asiatique et éthiopienne constitue l’une de ces remarqua-
bles synthèses. La facilité de culture, l’aisance des manipulations et les taux
de rendement ont engendré des dynamiques propres à chacun des complexes
examinés dans ce texte. Selon les circonstances, certaines
plantes ont été sélectionnées (mil, sorgho, riz, igname, banane, plantain,
maïs, manioc, etc.) et d’autres abandonnées (mil, sorgho, riz, fonio, igname,
etc.).
L’apparition de l’agriculture en Afrique 63

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L’émergence de l’agriculture
et de la domestication en Chine
Li Liu*

QU’EST-CE QUE LE NÉOLITHIQUE ?

Il y a plus de soixante-dix ans, pour la première fois, V. G. Childe [1935]


proposa le concept de « révolution néolithique » pour décrire l’apparition
dans l’histoire de l’humanité d’un nouveau mode de subsistance fondé sur
la production alimentaire, la sédentarité, les outils de pierre polie et la pote-
rie. Aujourd’hui, les archéologues ont accumulé une quantité impression-
nante de données qui incitent à penser que ces traits majeurs de la culture
néolithique se sont développés indépendamment les uns des autres, plutôt
que par l’apparition simultanée d’un ensemble d’innovations. Tel qu’il a été
observé dans différentes parties du monde, le processus de néolithisation a
suivi un chemin très variable à travers le temps et l’espace ; il n’a obéi à
aucun schéma séquentiel commun et universellement applicable ; il serait
donc hasardeux de déterminer le développement néolithique à l’aide d’une
check-list. De ce point de vue, la Chine ne fait pas exception.
C’est en 1921 que le géologue suédois J. G. Andersson [1923] identifia
le premier site néolithique de Chine, proche du village de Yangshao, au
Mianxian, dans la province du Henan. Le site donna son nom à la culture
de Yangshao (7000-5000 cal BP), qui se caractérise par sa poterie et ses
outils de pierre polie. Jusque dans les années 1970, la culture de Yangshao
était considérée comme le complexe néolithique le plus ancien de tous ;

* La Trobe University, Melbourne


66 Émergence du Néolithique

c’était avant la découverte, dans la vallée du fleuve Jaune, d’assemblages


plus anciens de poteries et d’outils de pierre polie que l’on désigne souvent
sous l’appellation de « cultures pré-Yangshao » (8500-7000 cal BP) [Shi
1992]. Privés d’une définition rigoureuse du concept de « néolithique », la
plupart des archéologues chinois tenaient la poterie, les outils de pierre polie
et la domestication des plantes et des animaux pour des caractéristiques clés
de la culture néolithique. Cependant, ces dernières années, plusieurs
découvertes nouvelles ont remis en question cette vision traditionnelle de
la culture néolithique : à Miaoyan, au Guanxi, et à Yuchanyan, dans le
Hunan, sont apparus des types très anciens de poterie dont la datation
remonte à 19000-18000 cal BP [Wu et Zhao 2003]. Une solution largement
adoptée par nombre d’archéologues consiste à considérer la première appa-
rition de la poterie comme un marqueur permettant de définir le début de
la période néolithique. Or ces vestiges céramiques étaient notamment asso-
ciés à une technologie propre au Paléolithique tardif et ils ne manifestaient
aucun changement notable dans la stratégie de subsistance. Apparemment,
ce nouvel usage du terme « néolithique » est source de confusion ; il convien-
drait donc de redéfinir le concept et d’énoncer les critères permettant de
déterminer les cultures néolithiques dans les données archéologiques.
Dans le contexte archéologique du Proche-Orient, de l’Europe et de
l’Afrique, l’épithète « néolithique » est aujourd’hui plus volontiers réservé
à des implications économiques et à la production alimentaire qu’à des inno-
vations technologiques précises [par exemple : Thomas 1999 ; Karega-
Munene 2003 ; Simmons 2007, p. 4-6]. Suivant cette approche, mon étude
définit le Néolithique comme une révolution économique durant laquelle
les populations ont appris à exploiter les ressources alimentaires d’une
manière différente de celle des communautés de chasseurs-cueilleurs, grâce
en partie à la domestication des plantes et des animaux. Ce nouveau mode
économique est également associé à toute une série de progrès techno-
logiques en matière d’outillage, de modes d’habitat et d’organisation sociale,
qui se sont manifestés par la sédentarité ainsi que par l’utilisation d’un outil-
lage lithique et de récipients céramiques.
Dans ce chapitre, je décrirai le développement des principales caracté-
ristiques du Néolithique et j’évoquerai le processus de néolithisation en
Chine.
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 67

LA TRANSITION VERS LE NÉOLITHIQUE

Les caractéristiques majeures de la culture néolithique, parmi lesquelles


figurent la poterie, les outils de pierre polie, la sédentarité et la domestica-
tion animale, sont apparues en Chine de façon indépendante les unes des
autres au cours de plusieurs millénaires. Des céramiques, des outils de pierre
taillée et des meules datant du Pléistocène final témoignent des premiers
développements.

Les innovations au Pléistocène final (20000-11000 cal BP)

La poterie. Les premières céramiques chinoises ont été découvertes


à la fois en Chine du Nord et du Sud. Les tessons sont tous poreux, épais
et cuits à basse température. En Chine méridionale, les tessons, datant tous
du Pléistocène final, ont été découverts dans plusieurs grottes. Parmi ces
découvertes, citons celles de Yuchanyan, au Daoxian, dans le Hunan, celles
de Zengpiyan et de Miaoyan, à Guilin, dans le Guangxi, et celles de
Xianrendong, à Wannian, dans le Jiangxi (fig. 1). La datation au radiocarbone
des résidus organiques associés à la poterie a donné 16100-14500
cal BC (BA95057b, à Yuchanyan) et 17100-15400 cal BC (BA94137b, à
Miaoyan) [Wu et Zhao 2003]. Il s’agit là des poteries les plus anciennes du
monde. Le vase reconstitué de Yuchanyan est un pot à fond pointu mesurant
29 centimètres de hauteur et 31 centimètres de diamètre à l’ouverture
(fig. 1, A) [Yuan 2002]. Dans la mesure où, sur ce site, les tessons étaient
associés au riz, de nombreux archéologues en ont conclu que la cuisson du
riz sauvage était à l’origine de la poterie [Lu 1999]. À Zengpiyan, les tessons
correspondaient à la phase d’occupation la plus ancienne (12000-11000
cal BP), et le vase reconstitué est une marmite à fond arrondi (fig. 1, B). Les
escargots (Cipangopaludina) abondaient dans les restes de faune. La meil-
leure façon d’extraire la chair des coquillage étant de les faire bouillir, on
en a conclu que ces récipients servaient probablement à faire bouillir, entre
autres, des coquillages [Institute of Archaeology 2003]. Les sites de
Yuchanyan et de Zengpiyan correspondaient sans doute à des camps saison-
niers, mais la durée d’occupation résidentielle doit avoir été relativement
longue, comme le nécessitait le procédé de fabrication de la poterie à ses
débuts.
68 Émergence du Néolithique

En Chine du Nord, les plus anciennes poteries, datant de 13080 ± 120


avant notre ère, ou 14304-12731 cal BC [Yasuda 2002, p. 139], ont été
découvertes sur le site de Hutouliang, à Yangyuan, dans la province de
Hebei (fig. 1). Les vases reconstitués sont des récipients à fond plat.
La palynologie indique une grande majorité d’herbacées et d’arbustes
(78-98 %), indices d’une végétation de steppe et d’un climat froid et aride.
L’outillage lithique consiste en microlithes, outils sur éclats et outils pour
travaux lourds ; les occupants du site de Hutouliang étaient apparemment
des groupes itinérants de chasseurs-cueilleurs [Lu 1999, p. 34 ; Guo et Li
2002].
En Chine, comme dans de nombreuses autres parties du monde, il
apparaît clairement que la poterie a fait sa première apparition dans un
contexte associé à des groupes de chasseurs-cueilleurs non-sédentaires [voir
Rice 1999, p. 28-29].

Outils de pierre polie et meules. Le site de Longwangchan (20000-15000


avant notre ère), au Yichuan, dans la province de Shaanxi, a livré l’outil de
pierre polie le plus ancien de Chine : une sorte de pointe de schiste au bord
aiguisé (fig. 1, C). Le site se niche au pied d’une colline de la rive occiden-
tale du fleuve Jaune. L’assemblage lithique consiste en de nombreux micro-
lithes, en plusieurs sortes d’outils sur éclats et en déchets de taille. Le site
contenait aussi une petite meule, très usagée. Il est difficile de préciser les
fonctions de l’outil en schiste et de la meule, mais la petite taille de cette
dernière laisse penser qu’elle était facile à transporter (fig. 1, D).
Longwangchan semble associé à dix-neuf autres sites paléolithiques
dispersés le long d’un petit cours d’eau, le Huiluogou [Institute of
Archaeology et Shaanxi Institute of Archaeology 2007]. Cet ensemble
de sites semble avoir formé un système d’habitats abritant des groupes
itinérants de chasseurs-cueilleurs ; Longwangchan devait être un camp
saisonnier spécialisé dans la fabrication d’outils lithiques.
Deux autres groupes de sites contenaient eux aussi des meules. Il s’agit
de Xiachuan, au Qinshui (23900-16400 avant notre ère) [Wang et al. 1978],
et de Shizitan, au Jixian (20000-10000 avant notre ère) [National Bureau
of Cultural Relics 2004], tous deux situés dans la partie méridionale de la
province de Shanxi (fig. 1). L’outillage lithique sur les deux sites consistait
en microlithes et en outils sur éclats, indices d’une tradition paléolithique.
À en juger par les traces d’usure, certaines meules de Xiachan ont servi à
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 69

Figure 1 : Carte des sites du Pléistocène final en Chine : 1. Hutouliang ; 2. Xiachuan ; 3. Shizitan ;
4. Longwangchan ; 5. Yuchanyan ; 6. Zengpiyan et Miaoyan ; 7. Xianrendong. Matériel : A. poterie,
Yuchanyan [Yuan 2002] ; B. poterie, Zengpiyan [Institute of Archaeology 2003] ; C. outil en pierre
polie, Longwangchan [Institute of Archaeology and Shaanxi Institute of Archaeology 2007] ; D. petite
meule, Shizitan [National Bureau of Cultural Relics 2004].
70 Émergence du Néolithique

broyer des herbes [Lu 1993, p. 31], mais on n’a procédé à aucune analyse
des résidus sur ces outils.
Pour résumer, l’apparition de poteries au sein de communautés de
chasseurs-cueilleurs, l’apparition d’outils de pierre polie et celle de meules
se sont effectuées de façon quasi indépendante, comme autant d’innova-
tions dans les assemblages de la fin du Paléolithique. Les groupes itinérants
de chasseurs-cueilleurs du Pléistocène exploitaient une gamme étendue de
ressources animales et végétales. Ces populations ont peut-être occupé les
sites qui leur servaient de camps de base, y compris les grottes, sur de
longues durées, en tout cas assez longtemps pour pouvoir produire de la
poterie. L’apparition de ces nouvelles techniques ne semble pas avoir eu
d’impact significatif sur le mode de subsistance et d’habitat de la culture
paléolithique. Cependant, ces innovations suggèrent une tendance à privi-
légier une alimentation centrée sur la consommation de plantes et de coquil-
lages, une stratégie de subsistance devenue dominante au début de
l’Holocène.

Les développements au début de l’Holocène


(11000-9000 cal BP)

On n’a découvert qu’une poignée de sites datant des débuts de


l’Holocène : Donghulin et Zhunnian, à Beijing ; Nanzhuangtou, à Xushui,
dans la province de Hebei ; et Shangshan, à Pujiang, dans le Zhejiang (fig. 2).
Ces sites ont livré un matériel réunissant de la poterie, un outillage lithique
de petite dimension (dont des haches et des doloires), des lames et des
meules. Parmi ces sites, Donghulin et Shangshan peuvent servir d’exemples
du développement qui a eu lieu en Chine du Nord et du Sud.
Donghulin (11000-9000 cal BP) [Zhou et You 1972 ; Archaeology
Department et al. 2006] est situé sur la terrasse d’une rivière coulant dans
un bassin montagneux. La palynologie du site révèle qu’au début de la
période holocène (vers 10000-8200 avant notre ère) la couverture végétale
comprenait un fort pourcentage (jusqu’à 55 %) de conifères et de feuillus
dans lequel prédominaient le pin (Pinus), le chêne (Quercus) et le noyer
(Juglans). Le pourcentage de poacées a augmenté pendant la seconde partie
de l’occupation. D’une manière générale, le site de Donghulin se trouvait
dans une région bénéficiant d’une couverture végétale mixte forestière et
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 71

steppique ; la moyenne annuelle des températures était de 2 à 3 °C plus


élevée qu’aujourd’hui [Hao et al. 2002]. Cet environnement naturel a fourni
aux hommes de nouveaux types de plantes comestibles, en particulier des noix.
Le site couvre une surface d’environ 3 000 m2 ; il surplombe de 25 mètres
la rivière Qingshui actuelle, mais le cours d’eau était alors beaucoup plus
haut et très proche du site. Les fouilles ont mis au jour des sépultures, des
foyers, des trous de poteaux, des fosses à cendres, et quantité de vestiges
dont des artefacts de pierre, d’os et de coquillage, ainsi que des restes
végétaux et animaux. Aucune maison n’a été identifiée.
L’outillage lithique comprend principalement des pierres taillées, dont
des microlithes, des meules (dalles et broyeurs), des haches et des doloires
de pierre polie. L’analyse de résidus d’amidon prélevés sur une meule et un
broyeur indique qu’ils ont surtout servi à écraser des glands (Quercus sp.),
lesquels abondaient dans la région au début de la période holocène, comme
le démontre la palynologie [L. Liu et al., en préparation-b]. La céramique
inclut des récipients à fond plat, des jarres et des bols. Elle est poreuse, de
couleur brune, faite d’un mélange de sable et cuite à basse température
(fig. 2, E). Les restes animaux consistent principalement en ossements de
cervidés et coques de mollusques d’eau douce [Zhou et You 1972 ;
Archaeology Department et al. 2006]. Donghulin était probablement un
camp saisonnier, utilisé surtout en automne pour la pêche aux coquillages
et aux crustacés, la chasse au cerf et la collecte de plantes comestibles dont
des noix. Les caractéristiques du site et les artefacts découverts plaident
pour une longue occupation. Ce type de stratégie de subsistance, associé à
une réduction de la mobilité, correspond bien au principe des « stratégies
de collecte » (collector strategies) tel que l’a défini L. Binford [1980] ; il a
été adopté par les chasseurs-cueilleurs de l’Holocène dans de nombreuses
régions du monde, comme par exemple durant la période Jômon, au Japon
[Crawford 1998 ; Habu 2004].
Récemment découvert, le site de Shangshan (vers 11400-8600 cal BP),
dans la région du Yangzi Jiang inférieur (fig. 2), est à ce jour le seul site de
plein air du début de l’Holocène en Chine méridionale. D’après la palyno-
logie de la région, les conditions climatiques étaient alors chaudes et
humides. Vers 10300-9000 cal BP, on constate une augmentation significa-
tive des arbres à feuilles persistantes et d’autres à feuilles caduques comme
le chêne (Quercus, Cyclobalanopsis et Lithocarpus), le hêtre (Castanopsis)
et le noisetier (Corylus) [Yi et al. 2003]. Apparemment, les occupants de
72 Émergence du Néolithique

Figure 2 : Carte des sites du début de l’Holocène en Chine : 1. Donghulin ; 2. Zhuannian ;


3. Nanzhuangtou ; 4. Shangshan. Matériel archéologique trouvé à Donghulin : A. tombe ; B. foyer ; C.
microlames insérées dans un manche en os ; D. meule ; E. tesson de poterie ; F. outil en pierre polie
[Archaeology Department et al. 2006].
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 73

Shangshan bénéficiaient d’un environnement subtropical et d’abondantes


ressources en plantes comestibles.
Le site de Shangshan, qui couvre 2 hectares, se trouve dans la plaine
alluviale située en amont du fleuve Puyang, dans un bassin d’une dizaine
de kilomètres de long entouré de collines. Sur une fouille de 1 800 m2, les
archéologues ont découvert des trous de poteaux, des fosses de stockage et
des habitations. Certaines fosses, assez profondes (plus de 70 centimètres),
de forme régulière, devaient servir à entreposer des vivres ; d’autres, de
moindre profondeur (environ 30 centimètres), contenaient des poteries intactes.
Ces dernières étaient plus répandues durant la phase la plus ancienne de
peuplement que lors des occupations plus récentes. Elles servaient peut-
être de cachettes, ce qui permet d’envisager une utilisation saisonnière du
site par des populations nomades. Un groupe de trous de poteaux a été
découvert dans la couche supérieure, appartenant sans doute à une maison
sur pilotis [Jiang et Liu 2006 ; Zhejiang Institute of Archaeology 2007].
Avec le temps, la dimension des fosses de stockage augmente et leurs formes
gagnent en régularité [Jiang et Leping 2008, communication personnelle].
Ces phénomènes témoignent d’une sédentarité plus importante au fil de
l’occupation de Shangshan.
L’outillage lithique inclut principalement des lames, puis des meules
(plus de cinq cents), quelques petites haches et des doloires de pierre polie.
La forme dominante de la poterie est celle de jattes à fond plat (fig. 3, B).
La plupart des récipients de la phase la plus ancienne sont modelés dans un
mélange d’argile et de fibres ; lors des phases ultérieures, on note un plus
grand nombre de céramiques faites à partir d’un mélange de sable ; certains
récipients ont un pied annelé et perforé, ce qui les rend impropres au transport.
La pâte des céramiques et l’argile brûlée contenaient du son calciné de
riz et des feuilles. Ces restes représentent la trace d’exploitation du riz la
plus ancienne pour le bassin inférieur du Yangzi Jiang. L’analyse des traces
d’amidon prélevées sur plusieurs meules indique qu’elles servaient surtout
à écraser des glands (Quercus sp.), entre autres plantes (dont des châtaignes
d’eau et des tubéreuses) [L. Liu et al., en préparation-c]. D’après les traces
de riz des poteries, le rachis des panicules inclut à la fois l’espèce domes-
tique et l’espèce sauvage, ce qui témoigne d’une ébauche de maîtrise de la
riziculture [Zheng et Jiang 2007] (fig. 3, C), bien que l’examen d’un plus
grand nombre de spécimens soit nécessaire pour définir le niveau de domes-
ticité du riz de Shangshan. Le site de Shangshan est proche d’une ancienne
74 Émergence du Néolithique

Figure 3 : Artefacts découverts à Shangshan : A. meule ; B. jatte en céramique [Jiang and Liu, 2006] ;
C. fragments de poterie calcinée avec des restes de riz [L.Liu et al. 2007] ; 1-2 rachis sauvages,
3-4 rachis cultivés.

rivière qui devait fournir du poisson et des crustacés. Les zones humides
devaient être l’habitat idéal du riz sauvage et d’autres plantes aquatiques,
tandis que les zones sèches et les collines avoisinantes devaient fournir des
tubéreuses, toutes sortes de graminées et des plantes nucifères. Si le riz
faisait sans doute partie du régime des occupants, sa faible productivité ne
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 75

lui permettait pas d’occuper une place prépondérante par rapport à d’autres
plantes comestibles, comme l’a laissé entendre l’étude expérimentale de Lu
[2006]. La présence d’un nombre important de meules et de récipients céra-
miques est sans doute liée à la préparation, à la cuisson et au stockage de
diverses plantes comestibles (dont le riz et les glands) d’une longue durée
de conservation. Ces plantes devaient fournir, entre autres, une abondance
de féculents, encourageant un mode de vie sédentaire.
Pour résumer, les chasseurs-cueilleurs du début de la période holocène
s’étaient lancés dans l’exploration intensive de plantes comestibles, comprenant
surtout des noix et des céréales (riz sauvage et millet). Leurs sites servaient
apparemment d’habitats saisonniers, mais leur degré de sédentarité a
augmenté avec le temps. Ce processus est particulièrement évident sur le
site de Shangshan. Les habitants devaient recourir à des stratégies de
collecte afin d’optimiser leurs capacités d’approvisionnement. Cependant,
en raison de l’absence d’étude sur les schémas régionaux de « peuplement-
subsistance », nous ne savons que peu de chose sur la manière dont ils
organisaient leur mobilité logistique.

PREMIERS DÉVELOPPEMENTS NÉOLITHIQUES DURANT


L’HOLOCÈNE MOYEN (9000-7000 CAL BP)

Les données archéologiques de l’Holocène moyen en Chine témoignent


du développement de particularités clés qui caractériseront définitivement
la culture néolithique, à savoir la sédentarité et la domestication des plantes
et des animaux. Ces collections des débuts du Néolithique résultent de
découvertes effectuées dans une vaste région. Il s’agit de la culture
Xinglongwa, dans la vallée du Liao ; des cultures Cishan-Beifudi, Houli,
Peiligang et Baijia-Dadiwan, dans la région du fleuve Jaune ; et des
cultures Xiaohuangshan-Kuahuqiao et Pengtoushan-Lower Zaoshi, dans
la région du Yangzi Jiang. En Chine du Sud, plusieurs sites de grottes ont
été découverts dans la région nord du Guangxi, ainsi que des amas de
coquillages comme à Dingshishan, dans la région de la rivière des Perles
(Zhu Jiang). Ces sites de Chine méridionale étaient occupés par des
chasseurs-cueilleurs ; on n’y a retrouvé aucune trace d’activité agricole
(fig. 4).
76 Émergence du Néolithique

Certaines de ces zones d’habitat des débuts du Néolithique étaient entou-


rées de fossés à l’intérieur desquels les maisons étaient disposées de façon
ordonnée (par exemple à Xinglongwa et Xinglonggou, dans la région de la
rivière Liao). Ces sites couvraient une superficie supérieure à ceux de la
période antérieure, le plus grand mesurant 30 hectares (Tanghu, province
de Henan, culture Peiligang) [Henan Cultural Relics Management Bureau
et Zengzhou Archaeological Institute 2008]. Dans les zones résidentielles,

Figure 4 : Carte de répartition des cultures du Néolithique ancien en Chine : A. Xinglongwa ;


B. Cishan-Beifudi ; C. Houli ; D. Peiligang ; E. Baijia-Dadiwan ; F. Pengtoushan-Lower Zaoshi ;
G. Chengbeixi ; H. Xiaohuangshan-Kuahuqiao ; I. sites en grotte du nord du Guangxi ; J. amas coquil-
liers du Dingshishan. Localisation des sites : 1. Xinglongwa, Xinglonggou ; 2. Beifudi ;
3. Cishan ; 4. Tanghu ; 5. Jiahu ; 6. Dadiwan ; 7. Kuahuqiao.
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 77

les structures de stockage étaient communes ; les zones funéraires étaient


souvent proches des maisons, dont le sous-sol recelait parfois des sépultures
(fig. 5A-B), comme par exemple sur le site de Xinglongwa [Institute of
Archaeology 1997]. On y fabriquait une grande variété de récipients
céramiques, dont certains avaient de longs pieds, incompatibles avec un
mode de vie nomade (fig. 5C).
Les activités rituelles devenaient elles aussi de plus en plus complexes.
Par exemple, les sites de la culture Xinglongwa de Mongolie intérieure ont
livré des figurines féminines en argile et des masques faits de coquillages,
de pierre et de crânes humains (fig. 5E-H) [L. Liu 2007]. À Jiahu, dans le
Henan, certaines tombes contenaient les flûtes les plus anciennes faites dans
un cubitus de grue du Japon ; on note aussi la présence de carapaces de
tortue contenant des galets qui servaient peut-être de crécelles, ou bien d’ins-
truments de divination [Henan Institute of Cultural Relics 1999] (fig. 5I).
Pour autant, rien ne témoigne d’une quelconque stratification sociale insti-
tutionnalisée durant cette période [L. Liu 2004].
Le riz domestique a été identifié à Jiahu, dans le Henan (culture de
Peiligang), et à Kuahuqiaro, dans le Zhejiang [L. Liu et al. 2007]. Du millet
commun et du millet chinois domestiqués ont été découverts à Xinglonggou,
en Mongolie intérieure (culture de Xinglongwa) [Zhao 2004], et à Dadiwan,
dans le Gansu (culture de Dadiwan) [C. Liu 2006].
Le porc et le chien figuraient parmi les restes d’animaux domestiques.
Les premiers cochons domestiqués ont été découverts à Jiahu et à
Kuahuqiao. De nombreux indices ont permis de les identifier : entre autres,
une troisième molaire de petite taille (inférieure à 40 millimètres), des mandi-
bules à l’alignement déformé, une courbe d’abattage portant à 50 % le
nombre d’animaux tués entre l’âge de un et deux ans, la haute fréquence
d’hypoplasie de l’émail dentaire (LEH) observée sur les couronnes des dents
de cochon, la proximité dans la chaîne alimentaire entre humains et suidés
dans les aires de peuplement d’après l’analyse des isotopes stables des osse-
ments humains et animaux [Yuan et Flad 2002 ; Luo 2007].
Les premiers chiens domestiqués ont été découverts à Jiahu [Henan
Institute of Cultural Relics 1999], à Kuahuqiao, dans le Zhejiang [Zhejiang
Institute of Archaeology et Xiaoshan Museum 2004], à Cishan, dans le
Hebei [Zhou 1981], et à Dadiwan, dans le Gansu [Qi et al. 2006]. Une
rangée de molaires plus courtes (à Kuahuqiao) et des squelettes complets
de chiens inhumés dans des cimetières ou à proximité des maisons (Jiahu
et Cishan) apportent des preuves de cette domestication.
78 Émergence du Néolithique

Il convient de préciser que de nombreux animaux dont on datait la domes-


tication des débuts du Néolithique chinois ont été en réalité introduits dans
le pays à une époque plus tardive. Ces animaux incluent les ovi-caprins
(chèvre, mouton), les bovins, le buffle (Bubalus bubalis) et le cheval [Flad
et al. 2007 ; Yang et al. 2008].
Malgré la présence, au début du Néolithique, du riz, du millet, du porc
et du chien domestiques, l’agriculture ne jouait pas durant cette phase un
rôle prépondérant dans les stratégies de subsistance. Les activités de chasse
et de cueillette restaient primordiales. En faveur de cette affirmation, citons
la découverte de quantité de meules sur de nombreux sites du début du
Néolithique (fig. 5J) [L. Liu 2008] ; les traces d’usure et l’analyse des rési-
dus prélevés sur certains outils à Shandong [Wang 2008] et à Henan [L. Liu
et al., en préparation-a] démontrent que le gland restait l’élément essentiel
de la préparation culinaire.
Si de nombreuses unités de peuplement semblent correspondre à des
villages permanents abritant une population sédentaire, certains sites plus
réduits peuvent avoir été des lieux d’occupation saisonnière pour la collecte
de types particuliers de denrées alimentaires. Beifudi, dans le Hebei, en
offre un exemple [Duan 2007] (fig. 4) ; il s’agit d’un petit site d’habitat
proche d’une région montagneuse. Les seuls restes organiques découverts
sont les glands et les noix ; quelques récipients céramiques et outils de pierre
semblent avoir été enfouis dans une zone de traitement des aliments. Un
type de marmite, la céramique yu, souvent associée à des supports indépen-
dants, y était apparemment fabriquée de façon à pouvoir être transportée
(fig. 5D). Ce site a pu être utilisé pour la collecte de noix, ce qui explique-
rait pourquoi il n’était occupé que de façon saisonnière.
En général, la plupart des sites d’habitat datant de la période 9000-7000
cal BP présentent les caractéristiques d’une culture néolithique telle que
nous l’avons définie. Cependant, ces populations des débuts du Néolithique
dépendaient encore lourdement de la nature sauvage pour leur alimenta-
tion, notamment de la collecte de noix, qui allait en s’intensifiant. Ce phéno-
mène soulève d’autres questions : ces populations des débuts du Néolithique
géraient-elles le cycle de production, ce qui indiquerait une ébauche
d’arboriculture, ou se contentaient-elles d’exploiter les ressources naturelles
à l’état sauvage ? Comme le démontrent de nombreuses publications
dédiées à l’ethnographie et à l’archéologie, la maîtrise de l’arboriculture a
été à l’origine d’une intensification du rapport plante-nourriture dans de
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 79

Figure 5 : Habitat, tombes et matériel du Néolithique ancien : A. site d’habitat, Xinglongwa [Institute
of Archaeology 1997] ; B. tombes, Jiahu ; C. poterie tripode, Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics
1999] ; D. marmite avec support, Beifudi [Duan 2007] ; E-G. figurine féminine et masques (pierre et
crâne humain), Xinglonggou [Liu 2007] ; H. masque, Beifudi [Duan 2007] ; I. carapace de tortue
contenant des galets, Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics 1999] ; J. meule, Teishenggou, Peiligang
culture [L. Liu].
80 Émergence du Néolithique

nombreuses parties du monde [Nishida 1983 ; Shipek 1989 ; Harrison 1996 ;


Denham 2004]. Une recherche plus poussée dans ce domaine permettrait
de mieux appréhender les débuts du Néolithique en Chine.

DÉVELOPPEMENT ET EXPANSION AU NÉOLITHIQUE


MOYEN (7000-5000 CAL BP)

La période du Néolithique moyen se caractérise par le développement


extensif de villages de fermiers sédentaires à travers la contrée. On note une
densité accrue de peuplement, comme en témoigne le nombre croissant de
sites, dont le plus large couvre une superficie de 100 hectares [L. Liu 2006].
Les populations colonisent les régions périphériques du Nord, de l’Ouest
et du Sud, atteignant Taiwan (culture de Dapenkeng) vers 4000 avant notre
ère (fig. 6) [Jiao 2007].
Si l’on a découvert un grand nombre d’outils agricoles, les meules (dalles
et galets) ont graduellement disparu, surtout dans les zones alluviales. Ces
outils semblent avoir été utilisés plus longtemps dans les régions monta-
gneuses, ce qui incite à penser que l’économie du gland a conservé sa place
traditionnelle dans la stratégie de subsistance [L. Liu 2008].
Les preuves abondent d’une complexité sociale accrue, dont témoigne
en particulier la construction d’espaces rituels et de tombes d’élite au
sein de la culture de Hongshan, dans la région de la rivière Liao [Barnes et
Guo 1996]. Ces constructions attestent l’existence d’activités rituelles
institutionnalisées et d’une hiérarchie sociale dans le mode d’inhumation.
Dans la région du fleuve Jaune, la culture Yangshao démontre elle aussi
l’émergence d’une société complexe, comme le prouvent la construction
d’habitats fortifiés et d’une architecture publique ainsi que la manufacture
et la circulation de produits d’exception tels que le jade [L. Liu 2004].
L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine 81

Figure 6 : Répartition des cultures du Néolithique moyen en Chine : 1. Zhaobaogou-Hongshan ;


2. Beixin-Dawenkou ; 3. Yangshao ; 4. Daxi ; 5. Hemudu ; 6. Majiabang-Songze ; 7. Lingjiatan-
Beiyinyangying-Xuejiagang ; 8. Dingsishan IV ; 9. Keqiutou ; 10. Xiantouling ; 11. Dapenkeng.
82 Émergence du Néolithique

CONCLUSION

En Chine, entre l’apparition de la poterie (vers 19000 cal BP) et l’émer-


gence des cultures néolithiques (9000-7000 cal BP), il s’est déroulé environ
dix millénaires. L’évolution significative des systèmes de « subsistance-
peuplement » ne s’est produite qu’à partir des débuts de l’Holocène. De
façon très similaire à ce qui s’est passé dans d’autres parties du monde, la
révolution néolithique en Chine a eu lieu dans des zones abondant en
faune et en flore riches et diversifiées. Si la domestication des plantes et des
animaux a débuté vers 9000-8000 cal BP, la chasse et la cueillette, combi-
nées à une modeste production vivrière, sont demeurées la stratégie essen-
tielle de subsistance pendant les millénaires qui ont précédé le développe-
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Un exemple de transition vers la
production agricole en Amérique
Karen E. Stothert*

Les données archéologiques d’Amérique nous permettent de mieux


comprendre la façon dont les peuples ont amélioré la gestion des ressources
alimentaires et le rendement des récoltes au point de produire des surplus
et de faciliter ainsi l’adoption d’un nouveau mode de vie. Les chercheurs
américains ont prouvé l’extrême variabilité des trajectoires de l’agriculture
dans une myriade d’environnements très divers, et ses conséquences sur les
populations aborigènes de l’Amérique. Cet article sera consacré à un cas
de transition du stade de la chasse-cueillette à celui de l’agriculture en
Amérique du Sud.
Les deux continents, Amérique du Nord et Amérique du Sud, totalisent
près de la superficie de l’Asie et représentent 28,5 % de la surface terrestre.
Pendant quinze mille ans, en Amérique, de multiples transformations, allant
de la chasse-cueillette à l’agriculture, se sont déroulées de façon asynchrone
dans des environnements radicalement différents couvrant 70 degrés de
latitude. Les Amérindiens se sont adaptés aux plantes locales et ont cultivé
des espèces différentes de celles de l’Ancien Monde. Ils ont domestiqué et
transformé céréales, légumes, semences, racines, tubéreuses, cactus, noix,
fruits, légumineuses, épices, arômes, extraits, colorants, gommes à mâcher,
remèdes, psychotropes, coton et gourdes. Chaque espèce cultivée ou améliorée
possède sa propre histoire de domestication et de diffusion. Ces histoires
sont à présent répertoriées à l’aide de méthodes novatrices.
Les Amérindiens ont innové en matière de production de nourriture. Ils
ont expérimenté nombre de stratégies dans les domaines de l’agriculture et

* Center for Archaeological Research, University of Texas, San Antonio


88 Émergence du Néolithique

de l’élevage. Les archéologues modélisent l’émergence de la production de


nourriture sur la base de théories évolutionnistes, comme l’« écologie
comportementale » (Human Behavioral Ecology, ou HBE) et la « stratégie
optimale de recherche de nourriture » (Optimal Foraging Theory, ou OFT)
[Piperno et Pearsall 1998 ; Kennett et Winterhalder 2006 ; Zeder et al. 2006].
Ces méthodes consistent à étudier les êtres humains sous l’angle de leur
aptitude à faire un choix rationnel entre divers systèmes de subsistance sur
une petite échelle et à sélectionner le site le plus approprié à leurs recherches
sur les orientations diététiques et les innovations technologiques.
Rétrospectivement, il semblerait que certains Amérindiens aient progres-
sivement opté pour des activités de subsistance offrant un meilleur rendement
énergétique, en dépit du caractère épisodique d’un processus soumis à divers
aléas sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, alors qu’ils documentent
la façon dont s’est opérée la domestication sur de vastes régions (non centra-
lisées), les chercheurs sont surpris de constater les conséquences variables
et la synchronisation du développement du mutualisme entre êtres humains
et espèces végétales et animales.
Par domestication, on entend le processus par lequel les hommes, inten-
tionnellement ou non, ont modifié par la sélection le profil génétique de
certaines espèces de plantes ou d’animaux. Le choix d’espèces plus produc-
tives a permis la croissance de systèmes économiques plus efficaces et
économes en énergie, tout en multipliant la capacité des êtres humains à
modifier l’écologie. Le développement de relations de mutualité avec les
plantes et les animaux a engendré un changement biologique et comporte-
mental des êtres humains eux-mêmes. La dépendance par rapport à la
production de nourriture a nécessité l’invention de nouveaux systèmes
socioculturels et, pour finir, une aptitude à altérer les paysages.
L’agriculture se définit comme un système de production de nourriture
dans lequel les plantes et les animaux domestiques, qui dépendent des
êtres humains pour leur reproduction, leur fournissent en retour les denrées
essentielles. Néanmoins, certains chercheurs limitent l’emploi du terme
« agriculture » aux systèmes hautement performants qui alimentent les sociétés
dirigées par des élites sociopolitiques spécialisées [Rosenswig 2006,
p. 331-334].
Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique 89

LES PREMIERS AMÉRICAINS

Venus d’Asie, les immigrants qui sont devenus les Amérindiens étaient
des chasseurs-cueilleurs polyvalents qui ont soit traversé à pied le détroit
de Béring, soit franchi par voie maritime l’océan Pacifique ; dans les deux
cas, ils dépendaient de toute une panoplie de stratégies performantes pour
exploiter les ressources de la faune et de la flore terrestres, aquatiques et
maritimes. À la fin du Pléistocène, les Amérindiens pratiquaient une chasse
et une cueillette généralisées bien adaptées aux nouvelles fluctuations
environnementales de l’époque ; au début de l’Holocène (10000 BP), certains
groupes vivant en milieu tropical ont ajouté l’agriculture à leurs stratégies
de subsistance.

Une mutation culturelle dans la forêt tropicale sèche

La lente transition vers la production de nourriture s’est développée dans


le Néotropique au fur et à mesure que les habitats secs du Pléistocène (fig. 1)
se sont transformés par à-coups, de façon à donner l’environnement du type
holocène que nous connaissons à présent. Aujourd’hui, au Mexique, en
Amérique centrale et en Amérique du Sud, les ancêtres sauvages d’un grand
nombre d’espèces domestiquées peuplent encore les zones de forêts sèches
à feuilles caduques ; l’archéologie de ces régions a documenté les premiers
cas de domestication et de culture de plantes (fig. 2) [Piperno et Pearsall
1998 ; Piperno 2006a ; id. 2006b ; pour Panama, voir également Ranere et
Lopez 2007 ; pour la région de Soconusco et du sud-ouest du Mexique,
Voorhies 2004 ; Kennett et al. 2006 ; Rosenswig 2006 ; et, pour le nord du
Pérou, Dillehay et al. 2003 ; id. 2007]. La recherche en Équateur nous servira
à illustrer les méthodes et certains des résultats actuels.

La culture précéramique de Santa Elena

La description de l’adaptation culturelle des populations Las Vegas se


fonde sur le résultat des fouilles de trente-deux sites précéramiques qui ont
été occupés entre 10840 et 6600 BP dans la péninsule de Santa Elena, au
sud-ouest de l’Équateur [Stothert 1985 ; id. 1988 ; Stothert et al. 2003].
90 Émergence du Néolithique

Figure 1 : Reconstitution de la végétation des basses terres tropicales en Amérique centrale (a) et en
Amérique du Sud (b) entre 20000 et 10500 cal BP [Piperno 2006a ; Figure : 7.4 ; Piperno et Pearsall
1998] : 1. forêt tropicale ; 2. forêt sèche ; 3. buissons épineux, savane ; 4. sec, avec peu d’arbres ;
5. forêt ouverte et persistante ; 6. désert à cactus.
Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique 91

Figure 2 : Répartition moderne des types de végétation et sites archéologiques ayant fourni des
indices de domestication de plantes avant 5000 BP (a) au Mexique et en Amérique centrale avec des
indications d’une forêt sèche saisonnière (3) et la région de Rio Balsas. (b) Amérique du Sud où l’on
trouve une forêt plus sèche et des zones de savane (3, 4, 5). Les zones D1, D2 et D3 sont quelques unes
des zones où les plantes ont été domestiquées entre 11000 et 5000 BP [Piperno 2006a ; Figure : 7. 4].
92 Émergence du Néolithique

Les Las Vegas ont développé une panoplie complète de méthodes dura-
bles de chasse et de cueillette dans un riche écotone littoral. Leur habitat
semi-sédentaire était favorisé par la juxtaposition de ressources prévisibles,
terrestres, estuariennes ou maritimes. Nous ignorons à quel point les
ressources littorales se sont modifiées au début de l’Holocène, mais les
restes de plantes et d’animaux prélevés en zone terrestre nous indiquent que
l’environnement des anciens Las Vegas n’a que peu varié, dominé qu’il était
par la forêt tropicale sèche entrecoupée de zones de savanes et arrosée par
de petites rivières saisonnières. On trouve dans les eaux actuelles de Santa
Elena les mêmes espèces de poissons que celles que pêchaient les Vegas ;
au début de l’Holocène, la zone côtière s’est modifiée de façon épisodique
avec des zones humides, des mangroves marécageuses et des plages que les
variations de niveau de l’océan ne cessaient de grignoter.
Les sites Vegas connus incluent de petits camps installés en bordure du
littoral ou à proximité des poches alluviales, où la population cultivait des
plantes à l’aide de techniques horticoles non documentées. De profondes
fosses dépotoirs, des sépultures et les vestiges d’un seul habitat de petite
dimension ont été découverts dans deux camps de base Vegas : les sites 80
et 67.
Le site 80, qui se trouve aujourd’hui à environ 3 kilomètres de la plage,
se caractérise par un épais tas de déchets, hautement compressé, résultat de
quatre mille ans d’accumulation, dans un excellent état de conservation
chrono-stratigraphique. Les restes fauniques nous ont permis de reconsti-
tuer la phase Vegas la plus ancienne, ainsi qu’une phase plus tardive carac-
térisée par une intensification de la pêche en mer, une diminution du nombre
de proies terrestres et une transition vers la consommation de mollusques
de la mangrove.
L’étude des microfossiles du site 80 témoigne du développement progres-
sif de l’utilisation des plantes entre le début et la fin de la période Vegas
[Piperno et Pearsall 1998 ; Piperno et al. 2000 ; Stothert et al. 2003 ; Piperno
2006a]. Bien que les plantes sauvages de la forêt tropicale sèche et des
savanes de Santa Elena aient offert aux Vegas une grande variété de
ressources alimentaires, les premiers agriculteurs cultivaient aussi des
gourdes (Lagenaria siceraria), dont on retrouve les phytolithes dès 9000 BP
et sur les niveaux postérieurs. Des phytolithes de graines de Calathea allouia,
une plante appelée lerén que l’on cultive encore pour sa racine dans le nord
de l’Amérique du Sud, apparaît également dans un contexte datant de
Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique 93

9000 BP puis, plus communément, dans les niveaux ultérieurs. Des galets
taillés et de petites meules de pierre servaient peut-être à écraser ces racines
comestibles. Alors que les sols du territoire des Vegas sont riches en
phytolithes de cellules épidermiques de l’herbe, des microfossiles du maïs
(Zea mays) n’apparaissent que dans les échantillons du Vegas tardif : des
traces d’une variété primitive de maïs figurent dans les derniers dépôts du
site 80, mais pas en tant que nourriture de base. Originaires de l’ouest du
Mexique, les semences de maïs étaient répandues il y a 7 000 ans dans les
populations précéramiques d’Amérique centrale et du nord-ouest de
l’Amérique du Sud. La culture et le stockage du maïs et d’autres céréales
devaient être privilégiés à Santa Elena en raison de la longue durée de la
saison sèche. On pense que les Vegas tardifs cultivaient aussi des haricots,
du coton, des arachides et des racines tropicales comestibles, car on les
trouve dans les contextes contemporains précéramiques des régions
voisines.
D’après la dimension des phytolithes de Cucurbita, on peut différencier
les courges sauvages des domestiques ; en outre, les microfossiles archéo-
logiques permettent de mesurer la dimension des fruits et des semences des
courges anciennes [Piperno et al. 2000 ; Piperno et Stothert 2003]. Les
phytolithes de Cucurbita, qui abondent dans le dépôt du site 80, indiquent
que, jusqu’en 10000 BP, le lieu ne contenait que des courges sauvages ; dès
9080 BP, en revanche, les graines et les fruits des courges étaient plus gros
que ceux des espèces sauvages connues ; les fruits devaient mesurer jusqu’à
12 centimètres. Ces phytolithes sont très proches de ceux, à demi sauvages,
de C. ecuadorensis et de C. moschata qui, dit-on, ont été domestiqués dans
les basses terres du nord-ouest de l’Amérique du Sud. Cela indique
l’émergence indépendante de la domestication et de la production de plantes
comestibles dans les basses terres d’Amérique du Sud en même temps,
sinon plus tôt, que partout ailleurs en Amérique. Un spécimen de micro-
fossile daté de 7170 BP contenait à la fois des phytolithes de maïs et un
assemblage de phytolithes de courge dont la dimension moyenne est
supérieure à celle de la C. moschata moderne : les fruits devaient mesurer
environ 16 centimètres. Au début de la période holocène, différentes
espèces de courges aux graines riches en huiles et en protéines ont résulté
de processus parallèles de domestication dans les basses terres d’Amérique
du Sud et du Mexique.
L’examen de traces d’amidon préservées sur d’anciens outils lithiques
94 Émergence du Néolithique

et sur des dents humaines a fourni des preuves additionnelles de l’utilisa-


tion de racines et de maïs par les populations du Las Vegas tardif [Stothert
et al. 2003].
Les méthodes fermières des Vegas répondaient aux défis permanents
posés par les fluctuations environnementales du début de l’Holocène à Santa
Elena, parmi lesquels les changements climatiques et biogéographiques
brutaux, qui affectaient les coûts relatifs d’exploitation des ressources.
Le maintien de stratégies diverses fondées sur une alimentation largement
diversifiée devait se révéler efficace non seulement d’un point de vue
énergétique, mais aussi pour la prévention des risques. L’agriculture permet-
tait une adaptation constante aux sécheresses saisonnières des tropiques.
L’exploitation des ressources maritimes et estuariennes a sans doute favorisé
un peuplement stable, tandis que le jardinage multipliait la quantité de
légumes, permettant aux populations de résider en permanence le long du
littoral.
Bien que les Vegas aient consommé de la viande de cerf et d’autres
grands animaux, leurs artefacts lithiques se résument à de simples éclats
retaillés, adaptés seulement au travail du bois ; l’archéologie n’a découvert
aucune pointe d’arme de jet ni d’équipement pour la chasse ou la pêche.
Le site 80 est caractérisé par de simples outils à meuler, dont des galets tail-
lés qui servaient à la préparation culinaire des légumes. Découverte dans
une tombe, une unique hache de pierre polie plaide pour un échange
commercial, mais ne suffit pas à attester l’agriculture sur brûlis. La prédo-
minance d’os de poissons dans les contextes du Vegas tardif témoigne d’une
intensification de la pêche maritime ; on faisait probablement pousser du
coton (qui a été domestiqué autour du golfe de Guayaquil vers 7000 BP)
pour tisser des étoffes et des filets de pêche.
On ne connaît pas la dimension d’origine de l’habitat du site 80 ;
aujourd’hui, il ceinture une colline basse et renferme une profonde fosse
dépotoir ; nous y avons découvert l’un des premiers grands cimetières
d’Amérique : les restes de deux cents individus en bonne santé ont été
mis au jour dans des tombes datant de 8250 à 6600 BP. Les vestiges
funéraires des Vegas témoignent de l’énergie qu’ils mettaient à la collecte
et à la réinhumation des ossements, accompagnées du type de rituel qui a
contribué à la formation des élites dans les cultures ultérieures.
Les Vegas semblent avoir créé des réserves saisonnières de nourriture
en vue de l’organisation d’activités sociales dans des centres cérémoniels
Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique 95

de plus en plus fréquentés, comme celui du site 80, où s’est développé un


rituel dédié au culte des ancêtres. Un schéma identique a été identifié dans
la vallée de Zaña, au nord du Pérou [Rossen 1991]. Les Vegas avalisent
l’idée selon laquelle, en intensifiant l’horticulture et la pêche et en
investissant le surplus dans des festivités et des échanges de présents, les
populations établissaient de solides relations sociales tout en minimisant
les risques de pénurie.
L’exemple des Vegas enrichit notre corpus de données sur les débuts de
l’agriculture et de la domestication en Amérique ; loin de ne concerner que
quelques centres, elle a eu lieu sur un vaste territoire, dans des contextes
environnementaux très divers tout au long de la période de l’Holocène
ancien. Les Vegas étaient relativement sédentaires et cultivaient à la fois
des racines/tubéreuses et des plantes à graines : leur agriculture répondait
à une stratégie efficace sur le plan énergétique et reposait sur une sélection
permanente tout au long des millénaires dans des zones de forêts tropicales
sèches. Les Vegas étaient bien nourris ; ils ne se contentaient pas de
nourritures cultivées et saisissaient toutes les possibilités de produire des
surplus, qu’ils investissaient dans des activités sociales. Bien que certaines
plantes aient pu être produites localement, l’introduction de gourdes, de
lerén et de maïs sur le littoral de l’Équateur prouve fortement l’intercon-
nexion des peuples anciens qui agissaient localement mais maintenaient un
échange constant de plantes et de savoir-faire.

LES CONSÉQUENCES DE LA PRODUCTION


DE NOURRITURE

Pendant des millénaires, la production de nourriture sur une petite échelle


a fait partie de l’existence des Vegas, mais jamais au détriment d’autres
stratégies de subsistance. Leur mode de vie a peut-être donné naissance à
la culture Valdivia, dont l’archéologie a recueilli les traces après un hiatus
de mille cinq cents ans [Stothert 1985, p. 632-635]. La trajectoire de la
culture Valdivia (5500-3500 BP) se caractérise par l’addition progressive
de variétés cultivées et par l’adoption de nouveaux modes de pensée et de
comportement. Dans la région de Santa Elena, durant les phases 1 et 2, les
96 Émergence du Néolithique

Valdivia vivaient le long du littoral et à l’intérieur des terres, à proximité


à la fois des forêts et des zones alluviales. Les populations Valdivia
occupaient de petits habitats éparpillés associés à des tertres à usage
cérémoniel et communautaire ; elles vivaient de la pêche, de la chasse,
de la collecte de plantes sauvages comestibles, mais elles cultivaient
également des racines/tubéreuses, des fruits, des palmiers, des haricots, du
maïs et du coton [Pearsall 2003, tableau 2]. L’inventaire de leur culture
matérielle comporte des pierres à meuler, des mortiers, des bols – dont
certains ont été brisés rituellement –, des amulettes de pierre, les plus
anciennes figurines en céramique anthropomorphes d’Amérique (fig. 3), des
marmites, des jarres et des bols décorés, associés à des agapes
cérémonielles [Damp 1982 ; Stahl 1985 ; Damp 1988].
Très bien étudié, le site de Real Alto a été baptisé la « première ville »
d’Amérique, bien que d’autres peuplements similaires aient émaillé la région
sud-ouest de l’Équateur. Au moment de la phase 3 Valdivia de Real Alto,
un nombre important d’individus occupait des maisons plus vastes
que celles de leurs ancêtres ; les archéologues ont identifié une véritable
place centrale et des structures à la fois résidentielles et cérémonielles
auxquelles étaient associées des tombes. Un climat favorable, ainsi que « la
densité, la périodicité, la facilité de récolte et la régularité des ressources

Figure 3 : Une représentation humaine en céramique, d’une hauteur de 31 cm,


trouvée dans le contexte cérémoniel des phases 2-3 à Valdivia [López Reyes 1996].
Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique 97

de subsistance » ont permis le maintien de villages permanents [Clark et


al. 2009]. La culture matérielle du Valdivia moyen incluait des haches de
pierre polie, des hameçons en os dans les villages proches de l’océan, des
outils denticulés, des mèches de forets pour travailler les coquillages et le
bois, et des céramiques peintes en grand nombre. Les résidents de Real Alto
préparaient quotidiennement une grande variété de racines/tubéreuses,
ainsi que du maïs, à l’aide de broyeurs en pierre. L’inventaire des plantes
comestibles dont on a retrouvé la trace inclut le manioc domestiqué,
l’arrow-root, l’achira, le lerén, le coton, le maïs, les haricots, la courge,
les gourdes, et d’autres fruits et racines comestibles [Pearsall 2003 ;
Chandler-Ezell et al. 2006]. Les populations de Real Alto pratiquaient une
forme d’agriculture en milieu forestier tropical « à base de racines tubéreuses,
de fruits, de graines et d’un usage constant d’une grande variété de plantes
et d’herbes, tantôt sauvages tantôt cultivées, et d’animaux » [Pearsall 2003,
p. 235-236] ; le matériel de stockage était rudimentaire ; ils jouissaient d’un
sol alluvial idéal pour le jardinage et bénéficiaient des ressources de la mer,
de la mangrove ou du littoral. Le mauvais état de la dentition des popula-
tions de Real Alto plaide pour une diète composée surtout de féculents mais,
d’après les données isotopes, le maïs n’en était pas l’élément essentiel.
Les sites du Valdivia ancien et moyen sont groupés sur une portion
limitée du littoral sud-ouest de l’Équateur mais, à partir de 4000 BP, les
habitats du Valdivia tardif étaient répartis sur une vaste région couvrant des
zones mieux arrosées. Lors de cette période du Valdivia tardif, l’explosion
démographique et l’expansion des populations fermières sur de nouvelles
terres offrant un meilleur potentiel agricole font partie des déductions
scientifiques [Zeidler 1994 ; Staller 2001 ; Raymond 2003]. Les communautés
jouissaient d’un riche complément de récoltes d’espèces domestiques (le
maïs n’était toujours pas la plante de référence) ; la production agricole
souligne l’apogée de la culture Valdivia, avec son architecture cérémonielle,
sa hiérarchie sociale, ses tombes d’élite et ses superbes ornements faits de
pierres semi-précieuses, de coquillages et de céramiques [Zeidler et al. 1998 ;
Stothert 2003 ; id. 2007]. Les chefs des Valdiviens tardifs inventèrent une
nouvelle manière d’exprimer leur autorité et leur relation avec les ancêtres,
selon un schéma que l’on retrouve dans les centres de pouvoir préhistoriques
en Équateur.
98 Émergence du Néolithique

VALDIVIA ET CARAL

On peut comparer et opposer les développements de la culture Valdivia


en Équateur entre 2500 et 1500 BP et les événements survenus à la même
époque dans la région du Norte Chico, au Pérou, où le site de Caral (vallée
du Supe) a attiré l’attention de la communauté scientifique en tant que
« pristine state », ou foyer de civilisation (un millier d’années avant le début
de la formation de la Méso-Amérique). Pour la première fois dans
l’histoire des Andes, un vaste système socioculturel s’est trouvé intégré à
la fois sur le plan culturel, politique et économique [Shady 2003, p. 146].
Caral a été l’une des nombreuses zones de peuplement dotées d’une
architecture de pierre monumentale et d’une place publique centrale
mesurant plus du double de l’entière superficie de Real Alto. Valdivia et
Caral représentent deux voies très différentes vers la complexité, rendues
l’une et l’autre possibles grâce à l’agriculture. Les deux populations
disposaient d’une panoplie identique de plantes cultivées, mais elles les
exploitaient dans des cadres radicalement différents au sein d’organisations
totalement dissemblables.
La population de Valdivia habitait une mosaïque d’environnements variés,
offrant, outre l’accès aux forêts tropicales et aux ressources aquatiques, un
bon potentiel pour les activités agricoles, contribuant ainsi à une relative
autosuffisance. Ses dirigeants utilisaient les excédents alimentaires pour
mettre en scène des rituels visant à créer des groupes sociaux inclusifs,
complexes mais hétérarchiques, dans des contextes commensaux reposant
sur l’utilisation de figurines céramiques et de poteries décorées de dessins
d’inspiration religieuse, afin de renforcer symboliquement les alliances et
les relations avec le pouvoir spirituel dont ils dépendaient. L’investissement
lourd dans la céramique correspondait à l’émergence d’un système de subsis-
tance très productif et d’une stratégie sociale où le pouvoir et les inégalités
sociales jouaient un rôle de plus en plus important. Ce schéma a persisté à
travers toute la préhistoire du littoral de l’Équateur [Stothert 2008].
Par contraste, la poterie céramique était absente de Caral (elle devait
faire son apparition tardive au Pérou un millier d’années après l’Équateur).
La population de Caral-Supe était bien adaptée à la sécheresse extrême
du désert, qu’irriguaient les crues saisonnières de la rivière locale ; elle
disposait d’abondantes ressources maritimes en provenance du littoral, situé
Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique 99

à une distance relative de l’autre côté d’une courte étendue désertique. Dans
la vallée du Supe, l’irrigation résolvait le problème de l’agriculture, tandis
que des stratégies sociales et politiques originales facilitaient l’exploitation
commerciale des produits de la mer, dont le transport assurait l’alimenta-
tion du plus gros de la population résidant dans la plaine agricole. Ses
dirigeants investissaient l’excédent de la production dans la construction de
vastes travaux publics, parmi lesquels des ouvrages monumentaux en pierre ;
ce faisant, ils bâtissaient une société plus hiérarchisée, dirigée par une
autorité centrale. Toute l’histoire des Andes centrales repose sur ce schéma
persistant.

CONCLUSION

En Amérique, les découvertes archéologiques démontrent que de


multiples systèmes d’agriculture se sont développés sur une vaste échelle,
et non pas uniquement dans quelques centres d’innovations isolés. Peu
d’animaux ont été domestiqués dans le Nouveau Monde, mais leur histoire
est également diverse et curieuse [pour le pastoralisme des camélidés, voir
Lavallée 2000]. Le cas des Vegas/Valdivia reflète un processus de longue
haleine, dû à l’initiative de populations vivant sur une zone littorale
tropicale sèche, lesquelles, devinant l’avantage énergétique à court terme
qu’elles pouvaient tirer de l’agriculture, ont ajouté la production de
nourriture à leurs stratégies de subsistance. Leur choix a engendré des
innovations sociales et idéologiques qui, sur le long terme, ont radicalement
transformé les peuples, les plantes, les animaux, et jusqu’à la terre
elle-même.

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120.
Quelques aspects de la
néolithisation de la France
Françoise Bostyn*

Il est acquis, depuis de nombreuses années, que la néolithisation de la


France résulte d’un processus de diffusion d’innovations et de changements
profonds intervenus au Proche-Orient entre 9000 et 7000 avant notre ère,
comprenant la domestication des plantes, celle des animaux, l’apparition
de la céramique et la sédentarisation. Ce nouveau mode de vie s’est propagé
à travers l’Europe par deux voies bien distinctes, le courant méditerranéen
et le courant danubien, selon un modèle arythmique proposé par J. Guilaine
[2003], un modèle caractérisé par une alternance de phases d’accélération
et de phases d’arrêt nécessaires à une adaptation, par exemple à un nouveau
milieu naturel. Néanmoins, les modalités de la mise en place de ce nouveau
mode de vie et sa progression sur l’ensemble du territoire français restent
encore largement sujettes à discussion. En effet, l’étendue et la diversité
écologique de la France font que les processus de néolithisation ne peuvent
être ni monolithiques ni homogènes. On se trouve par ailleurs en situation
de finistère et les façades maritimes vont constituer, dans une phase ultime
de progression vers l’ouest, un obstacle infranchissable entraînant un arrêt
de la progression, voire un reflux des populations. De fait, conséquence
des deux voies de néolithisation, c’est un des rares espaces sur lesquels
des populations déjà néolithisées vont entrer en contact les unes avec les
autres et donc potentiellement s’influencer mutuellement. Autre facteur, non
spécifique celui-là, mais tout aussi important dans les processus de néoli-
thisation, la France n’est pas un territoire vierge et les populations mésoli-
thiques préexistantes vont inéluctablement entrer en contact avec les popu-

* Institut national de recherches archéologiques préventives


104 Émergence du Néolithique

lations néolithiques nouvellement arrivées, aboutissant également à des


interactions, voire à des métissages. La place et le rôle des composantes
autochtones dans les processus de néolithisation sont de fait toujours au
centre des débats, lesquels opposent souvent les partisans d’une évolution
par simples échanges culturels – les populations mésolithiques pouvant alors
devenir le principal vecteur de diffusion de ce nouveau mode de vie – et
ceux qui défendent l’idée d’un vrai processus de colonisation.
Dans les dernières années, grâce au développement de l’archéologie
préventive, dont la pratique des décapages extensifs permet d’étudier des
sites dans leur intégralité et de proposer des approches régionales (comme
celles adoptées en Moselle ou dans la basse vallée de la Marne), les données
se sont multipliées. Du coup, nos connaissances sur les processus d’évolu-
tion chronoculturelle se sont affinées, cependant que de nouveaux question-
nements se faisaient jour, soit sur des régions mal documentées, soit sur
certains aspects de la culture matérielle ou de l’économie de subsistance.
Cet article n’a certes pas pour ambition d’exposer dans le détail, région par
région, matériau par matériau, l’état de la connaissance sur le premier
Néolithique, ce qui ne peut faire l’objet que d’un travail collectif sous-tendu
par une réflexion de grande ampleur. Nous reviendrons simplement sur les
hypothèses actuelles concernant la néolithisation, tout en nous attardant sur
certains aspects qui font encore largement débat au sein de la communauté
scientifique.

L’IMPRESSA OU LES PREMIERS IMPACTS


NÉOLITHIQUES EN MÉDITERRANÉE
(5800-5600 AVANT NOTRE ÈRE)

Pendant longtemps, le Cardial a été considéré comme le vecteur unique


de l’introduction de l’économie de production sur les rivages méditerranéens.
Cependant, les recherches récentes ont montré qu’il existait une phase de
colonisation antérieure au Cardial. À ce jour, cette phase est essentiellement
représentée sur trois gisements – l’abri Pendimoun à Castellar [Binder et
al. 1993] et les sites de Portiragnes « Peiro Signado » et « Pont-de-Roque-
Haute » [Guilaine et al. 2007] – tandis que d’autres indices ponctuels se
Quelques aspects de la néolithisation de la France 105

répartissent irrégulièrement sur la façade littorale [ibid., p. 310]. Les données,


qui sont aujourd’hui encore limitées, nous donnent l’image de groupes
pionniers qui se seraient déplacés le long des côtes, vraisemblablement
par voie maritime. Les études effectuées sur les différents gisements sont
révélatrices d’influences d’origine italique impressa en ce qui concerne les
productions céramiques, mais également les modes d’exploitation des
ressources animales.
À l’heure actuelle, il est difficile de discuter dans le détail des types d’im-
plantation et des systèmes économiques. Il est cependant acquis que ces
populations sont les premières à introduire de manière durable la
poterie (au sens propre et au sens figuré puisqu’un vase de Pont-de-Roque-
Haute semble avoir été importé et non fabriqué avec des argiles locales),
l’élevage, déjà parfaitement maîtrisé pour ce qui concerne les brebis, ainsi
que l’agriculture. Les réseaux de circulation de matières premières ont
fonctionné dès le début, ainsi qu’en témoigne la présence sur les sites de
Portiragnes d’obsidienne provenant de Lipari.
Toutefois, la variété des styles céramiques (fig. 1) et les différences
technologiques observées sont révélatrices d’une certaine hétérogénéité
culturelle qui pose d’emblée la question du caractère polymorphe de cette
phase ancienne du Néolithique méditerranéen [Manen et al. 2006].
Cependant, si l’on se réfère plus particulièrement aux travaux effectués sur
le site de Pont-de-Roque-Haute à Portiragnes [Guilaine et al. 2007], il semble
que la grande majorité des traits culturels soient exogènes, ce qui indique
clairement qu’il y a eu déplacement de groupes humains.

Figure 1 : Céramique de Peiro Signado [d’après Manen et al. 2006].


106 Émergence du Néolithique

CARDIAL-ÉPICARDIAL
(5500-4800 AVANT NOTRE ÈRE) :
LE PLEIN DÉVELOPPEMENT
DU NÉOLITHIQUE ANCIEN MÉRIDIONAL

De fait, le Cardial n’occupe plus la place de premier Néolithique en


Méditerranée, mais se voit relégué en position secondaire. Néanmoins, du
fait de son caractère expansionniste – il déborde la stricte bande côtière
pour atteindre l’intérieur des terres, remonte le long de l’axe du Rhône où
il prend le nom de Néolithique ancien rhodanien, pénètre à l’occasion les
milieux montagnards [Beeching 1999] et occupe des îles comme la Corse –,
c’est bien cette culture qui reste dans la plupart des régions le vecteur du
nouveau système économique. Si différentes hypothèses ont été évoquées
et continuent d’être débattues pour expliquer la formation du Cardial,
lesquelles font intervenir à tour de rôle l’apport de nouvelles populations
externes – les composantes autochtones adoptant un nouvel ordre écono-
mique introduit antérieurement – ou une expansion démographique impor-
tante des premiers colons favorisée par une meilleure stabilité alimentaire,
on observe toutefois un certain nombre de traits culturels communs qui
permettent de parler de culture. Les motifs d’impression au cardium restent
ainsi les décors identitaires du Cardial, même si ceux-ci tendent à perdre
de leur importance au fil du temps. Les décors plastiques de cordons simples
ceinturant les vases, parfois recouverts d’impressions, constituent l’autre
thématique décorative.
En se déplaçant des grottes vers les sites de plein air, la recherche a
permis dans les dernières années de mettre en évidence une diversification
fonctionnelle des milieux fréquentés, certains d’entre eux pouvant être liés
à des activités pastorales ou cynégétiques. Il n’en reste pas moins que la
structuration de l’habitat de plein air reste très difficile à interpréter à partir
des quelques documents livrés par les fouilles, celles par exemple de
Espeluche-Lalo, des Petites-Bâties à Lamotte-du-Rhône ou de Courthezon
(Vaucluse), même si les structures semblent présenter un plan ovalaire où
le torchis et la terre jouent un rôle important [Beeching, Sénépart 2009].
La fréquentation de nouveaux milieux entraîne également le développement
de nouveaux réseaux de circulation de matières premières (silex bédoulien,
Quelques aspects de la néolithisation de la France 107

jadéite du mont Viso, etc.). L’économie de subsistance repose essentiel-


lement sur la culture du blé et de l’orge, alors que les ovi-caprinés domi-
nent largement le cheptel, qui comporte cependant aussi vaches et porcs.
Chasse, pêche et collecte ne sont pas pour autant absentes du régime alimen-
taire des populations cardiales.
Progressivement, le Cardial va évoluer pour laisser place à l’Épicardial,
caractérisé par des styles céramiques conjuguant cannelures et impressions
disposées en bandes ou en guirlandes. Une fois de plus, la question de la
genèse de l’Épicardial, de son autonomie par rapport au Cardial et de ses
variations régionales reste en discussion, mais on constate que lui aussi
est doté d’une force expansionniste, si bien qu’il dépasse largement les
frontières atteintes par les populations précédentes. En raison du faible
nombre de sépultures connues à ce jour, il est difficile de discuter longue-
ment des pratiques funéraires de ce Néolithique ancien. Les tombes sont
individuelles, retrouvées essentiellement dans des grottes où les défunts ont
été enterrés dans des fosses peu profondes, la plupart du temps sans mobilier
d’accompagnement, mais marquées par de petits cairns. Pour autant,
cela ne permet pas de connaître le traitement réservé à la majorité de
la population, d’autant que les traces évidentes de violence observées
sur plusieurs squelettes (coups, mains liées, etc.) laissent penser que ces
sépultures ont un statut particulier.

LES PREMIERS COLONS RUBANÉS


DANS LE NORD DE LA FRANCE
(5300-4950 AVANT NOTRE ÈRE)

À partir de 5500 avant notre ère, l’Europe tempérée est colonisée depuis
une zone nucléaire située dans le nord des Balkans, par les populations
appelées « danubiennes » (en référence à la région d’origine) ou « ruba-
nées » (bandkeramik, en référence aux décors céramiques en ruban). La
progression de l’est vers l’ouest permet aux populations de franchir le Rhin
autour de 5200 avant notre ère, d’atteindre le Bassin parisien vers 5100
avant notre ère, en particulier la vallée de l’Aisne [Dubouloz 2003], mais
également très vite les côtes de la Manche. En effet, la fouille récente du
108 Émergence du Néolithique

site de Colombelles (Calvados), qui a révélé des chapelets de fosses de


forme allongée orientées globalement est-ouest (fig. 2), contenant du mobi-
lier archéologique le rattachant à la fin du Rubané récent du Bassin pari-
sien, a fourni une série de datations 14C plaçant l’occupation autour de

Figure 2 : Plan du site de Colombelles, dans le Calvados. Si les plans des maisons sont mal conservés,
l’agencement des fosses en alignements nord-ouest/sud-est parallèles est caractéristique de
l’organisation des villages rubanés (C. Billard, SRA Basse-Normandie).
Quelques aspects de la néolithisation de la France 109

5100-5000 avant notre ère [Billard et al. 2004]. Même si ce site reste encore
bien isolé géographiquement par rapport aux grandes vallées alluviales du
centre du Bassin parisien que sont la Marne, la Seine amont ou l’Aisne,
il confirme l’important dynamisme de cette culture, lié à un probable
accroissement démographique, qui va en un peu plus de cinq cents ans
traverser des milliers de kilomètres. L’architecture domestique, avec ses
grandes maisons rectangulaires dont l’espace intérieur est divisé par
des rangées de trois poteaux (ou tierce) et dont les deux grands côtés
sont flanqués de fosses ayant servi de dépotoir, constitue l’un des traits
identitaires de cette culture, dont la progression peut ainsi être aisément
suivie à travers l’Europe [Coudart 1998]. La présence de grandes nécropoles
à proximité immédiate des villages est attestée en Alsace, par exemple à
Ensisheim (Haut-Rhin) ; dans le Bassin parisien, au contraire, les découvertes
de sépultures, qui à l’évidence sont loin de représenter la totalité de la popu-
lation, se font au sein de l’habitat. L’économie est largement tournée vers
l’élevage du bœuf, auquel s’adjoignent le mouton et le porc. La chasse –
sangliers et cerfs – n’est cependant pas abandonnée, ainsi que l’a montré
l’étude de la faune du site de Cuiry-lès-Chaudardes [Hachem 1997]. Élevage
et chasse semblent d’ailleurs complémentaires dans la construction identi-
taire rubanée. À ce titre, le dépôt volontaire de restes osseux d’animaux
sauvages ou chassés en contexte funéraire ou d’habitat renforce la dimen-
sion symbolique de l’animal dans la société [Bedault et Hachem 2008].
L’agriculture rubanée repose sur l’exploitation de deux céréales principales
(amidonnier et engrain), deux légumineuses (pois et lentille) et une plante
pouvant fournir fibres et graines oléagineuses, le lin. Du point de vue de
l’industrie lithique, l’herminette traditionnelle, toujours attestée en Alsace,
semble perdre de son importance dans le Bassin parisien, alors que se
mettent en place des réseaux de circulation différents, intégrant les
matières premières nouvellement rencontrées. Quelques types d’outils
comme le burin, dont les analyses fonctionnelles attestent de nouvelles
activités, font aussi leur apparition [Allard et Bostyn 2006]. Ainsi donc, si
la tradition rubanée semble encore bien ancrée dans la première phase de
néolithisation du Bassin parisien, on note déjà plusieurs caractères
différents qui vont connaître leur plein développement dans la dernière phase
d’expansion.
110 Émergence du Néolithique

LA PHASE ULTIME DE DIFFUSION


DE LA CULTURE DANUBIENNE :
LE BLICQUY – VILLENEUVE-SAINT-GERMAIN
(4950-4700 AVANT NOTRE ÈRE)

Au début du Ve millénaire, la dynamique expansionniste se poursuit dans


la moitié nord de la France, puisque c’est durant ces quelques siècles que
le Nord-Ouest mais également la Bretagne et la Loire sont atteints. Des
indices d’occupation de la culture Villeneuve-Saint-Germain (VSG) ont
même été répertoriés sur l’île de Guernesey. On assiste également à une
grande diversification des milieux occupés puisque, si ce sont les fonds des
vallées principales qui sont habités lors de la phase initiale, le peuplement
néolithique s’étend bientôt aux vallées secondaires, mais également aux
plateaux, comme en témoignent le site de Rungis [Bostyn 2002] ou celui
d’Ocquerre [Praud 2009]. La fréquentation de ces nouveaux espaces
entraîne la découverte et l’exploitation de nouveaux matériaux, comme les
schistes, qui sont utilisés pour la fabrication des bracelets, ou le silex tertiaire
bartonien du Bassin parisien, qui est débité pour produire des grandes lames.
Cette production requiert des tailleurs spécialistes et fait l’objet d’une large
diffusion au sein du groupe. Bracelets et lames constituent des marqueurs
culturels indéniables. On observe d’importantes évolutions dans le décor
des céramiques, tout comme la disparition progressive des décors au peigne
au profit des décors digités et plastiques, indiquant plus globalement un
processus de régionalisation observable sur l’ensemble de l’Europe du Nord.
Comme pour le Rubané récent du Bassin parisien, l’économie de subsis-
tance est largement fondée sur l’élevage du bœuf, du mouton et du porc,
mais ce dernier supplante progressivement les ovins pour devenir la seconde
ressource en viande élevée. La découverte du vase zoomorphe d’Aubevoie,
dans l’Eure, représentant un bovidé est d’ailleurs venue rappeler de manière
un peu exceptionnelle la persistance de certains principes idéologiques
rubanés dans la société VSG (fig. 3). L’agriculture continue de se fonder
sur l’amidonnier et l’engrain, mais on voit se développer l’orge nue et
le blé tendre. Par ailleurs, la lentille semble disparaître. L’introduction de
céréales à grains nus constitue un changement important pouvant avoir eu
des conséquences sur les habitudes alimentaires des populations dans
Quelques aspects de la néolithisation de la France 111

Figure 3 : Vase zoomorphe d'Aubevoie (Eure) daté de 4800 av. notre ère et mesurant environ 30 cm
(cliché H. Paitier, Inrap).

la mesure où ce sont là des céréales panifiables. L’abandon de la molette


débordante caractéristique du rubané au profit de la molette étroite dans le
VSG pourrait faire écho à ces changements dans la céréaliculture [Hamon
2006]. Du point de vue de l’industrie lithique, quelques outils, comme le
tranchet (fig. 4), utilisé pour le travail de matières minérales (binage de la
terre, par exemple), font leur apparition à la fin de la période, et c’est
aussi à ce moment-là que les premières haches polies arrivent dans les
assemblages.
Les maisons sont toujours construites sur le même modèle architectural,
ainsi que l’a montré la fouille du village de Poses, qui comprenait dix
maisons [Bostyn 2003], même si les plans sont plus nettement trapézoïdaux.
Ceux-ci sont cependant souvent difficiles à lire, les poteaux semblant moins
ancrés dans le sol, ce qui trahit peut-être des techniques de construction
différentes. Dans le domaine funéraire, la césure avec le monde rubané
oriental est confirmée par l’absence de nécropole Villeneuve-Saint-Germain
connue à ce jour, les sépultures étant particulièrement peu nombreuses
112 Émergence du Néolithique

Figure 4 : Tranchet du site Villeneuve-Saint-Germain d’Ocquerre « La Rocluche » (Seine-et-Marne)


(dessin E. Boitard, Inrap).

sur cette vaste aire culturelle. Les seules sépultures connues sont celles
retrouvées au sein même de l’habitat, à proximité immédiate des maisons,
ce qui leur confère un statut exceptionnel et n’est en aucun cas représentatif
ni de la population ni de la norme funéraire. Ainsi, cette culture, dont
plusieurs caractères laissent transparaître l’origine danubienne, est en pleine
évolution dans certains domaines techniques et culturels, ce qui vient renfor-
cer le phénomène de régionalisation.

LA QUESTION DE LA NÉOLITHISATION
DE LA FAÇADE ATLANTIQUE

Sur les rives de l’Atlantique, entre Pyrénées et Vendée, un premier


Néolithique, auquel on suppose une origine méditerranéenne à cause de sa
céramique décorée à la coquille par impressions pivotantes, laquelle trouve
ses meilleurs éléments de comparaison dans le Cardial, se développe à partir
de la fin du VIe millénaire. Cependant, force est de constater que les données
actuelles concernant cette première néolithisation restent sporadiques et
issues de contextes dont l’homogénéité est largement sujette à discussion.
Qu’il s’agisse de sites de bord de mer, comme La-Lède-du-Gurp, Grayan-
et-L’Hôpital ou La Tranche-sur-Mer, de sites en position résiduelle sous un
Quelques aspects de la néolithisation de la France 113

tumulus, comme à Bougon, ou encore de sites en dragage de rivière, les


associations et les contextes obligent à la prudence [Marchand et Tresset
2004]. Ainsi les plus anciennes datations obtenues à La Tranche-sur-Mer,
qui se situent entre 5400 et 5200 avant notre ère, sur charbons collectés sur
une plage, doivent-elles être interprétées avec circonspection. D’ailleurs, la
majorité des datations obtenues placent le Néolithique ancien centre-
atlantique au début du Ve millénaire, en contemporanéité large avec
l’Épicardial. Le seul site fouillé récemment, celui des Ouchettes, est daté
autour de 4700 avant notre ère et témoigne donc aussi d’une phase déjà
avancée de l’Épicardial [Laporte et al. 2002]. Les rapprochements avec cette
culture sont fondés sur les ressemblances observées dans les thématiques
décoratives des poteries (cannelures, incisions, impressions au poinçon,
etc.). Ces ressemblances ont permis de tisser des liens avec le Languedoc
occidental, cela après un réexamen des données existant pour le Néolithique
ancien du Portugal et du nord de l’Espagne, et d’abandonner l’hypothèse
d’une néolithisation de la façade atlantique française à partir de ces régions
[Marchand et Tresset 2004]. Il n’en reste pas moins que seule la découverte,
dans de bonnes conditions stratigraphiques et contextuelles, de gisements
archéologiques sera à même d’apporter des éléments de réflexion nouveaux
sur les modalités de la néolithisation de cette région, sur la place des popu-
lations mésolithiques dans ce processus et sur son calage chronologique
précis.

LA PLACE DES POPULATIONS AUTOCHTONES


DANS LA NÉOLITHISATION ET LES RAPPORTS NORD-SUD

Depuis de nombreuses années, l’influence du monde méditerranéen sur


le monde danubien n’est plus guère contestée, celle-ci se traduisant soit par
des influences stylistiques dans la décoration de la céramique (décor en
« T », technique de l’impression pivotante), soit par l’importation directe
d’objets comme les Colombella rustica, des anneaux en calcaire, des
céramiques, soit par l’adoption de certaines plantes comme le pavot
[Lichardus-Itten 1986]. Le décalage chronologique de quelques centaines
d’années qui sépare la néolithisation du littoral méditerranéen, renforcée
114 Émergence du Néolithique

par la présence reconnue de l’Impressa, de l’arrivée des premiers colons


rubanés sur les rives du Rhin permet d’envisager ce sens d’influence
Sud-Nord (même si la multiplication de découvertes de vases à décor
rubané, en milieu épicardial en particulier, montre que les échanges
Nord-Sud existaient également). Cependant, l’espace important séparant
les deux entités culturelles a suscité des interrogations quant aux
modalités de circulation de ces objets.
En parallèle, la découverte en contexte rubané (dès les phases
anciennes) de céramiques aux thématiques décoratives étrangères au monde
danubien (appelées Limbourg et Hoguette) a longtemps soulevé bon nombre
de questions. L’hypothèse selon laquelle ces céramiques à la technologie
mal assurée (au moins pour la céramique du Limbourg) auraient été fabri-
quées par les populations mésolithiques entrées en contact avec les popu-
lations néolithiques a très vite été suggérée, et la comparaison des décors a
orienté les regards vers le monde méditerranéen [voir Manen et Mazurié
de Keroualin 2003, où tout l’historique de la recherche est détaillé]. Après
l’hypothèse selon laquelle il n’y aurait eu que de simples contacts – une
hypothèse déduite de ce qui était le seul dénominateur commun des popu-
lations mésolithiques et néolithiques, à savoir l’industrie lithique et plus
particulièrement les armatures de flèches, porteuses d’une forte symbolique
culturelle –, les derniers scénarios proposés ont propulsé les populations
mésolithiques au rang de premier diffuseur de ce nouvel ordre économique.
Ainsi, les Mésolithiques auraient adopté très tôt la céramique au contact
des Néolithiques méditerranéens, après quoi, grâce à la mobilité que leur
conférait leur statut de chasseurs-cueilleurs, cette technologie se serait diffu-
sée vers le nord de la France et l’Allemagne. Les Néolithiques rubanés
seraient alors entrés en contact avec des populations mésolithiques céramisées,
qui se seraient néanmoins maintenues durant toute la phase de développe-
ment du Rubané et auraient même largement contribué au développement
des groupes post-rubanés.
Récemment, par ailleurs, un bilan a été effectué sur les premières traces
d’anthropisation [Richard 2004]. S’appuyant sur la présence de pollens de
céréales dans les diagrammes palynologiques autour de 5800 cal BC, donc
bien avant l’arrivée des premières populations néolithiques, certains auteurs
ont postulé l’existence d’une proto-agriculture mésolithique, renforçant
par là-même le rôle des populations mésolithiques dans le processus de
néolithisation. Mais cette hypothèse a été récemment critiquée [Behre 2007],
Quelques aspects de la néolithisation de la France 115

à la fois dans ses aspects palynologiques (du fait qu’il est impossible de
différencier les pollens de céréales de ceux des graminées sauvages) et en
en appelant à l’impartialité de l’information (le même type de phénomène
existant aussi plus anciennement). On pourra ajouter qu’aucun site
mésolithique n’a livré à ce jour de trace évidente d’une proto-agriculture.
Pour revenir sur les scénarios évoqués précédemment, s’ils ont l’avantage
de nuancer le propos et d’insister sur la complexité des processus de
néolithisation, il n’en reste pas moins vrai que de nombreuses zones d’ombre
subsistent. Nous n’énumérerons ici que quelques points qui pourraient selon
nous orienter les recherches futures.
1. Si l’on admet l’origine méditerranéenne de la céramique de la
Hoguette, comment expliquer l’absence de sites mésolithiques ayant livré
cette céramique dans le sud de la France, là où l’on devrait logiquement en
trouver la plus forte concentration ? Surtout, comment expliquer le manque
de jalons entre Nord et Sud bien mis en évidence sur les cartes de répartition
[Manen et Mazurié de Keroualin 2003] ?
2. Si l’on admet le scénario selon lequel des populations mésolithiques
céramisées auraient précédé l’arrivée des populations rubanées, on s’interroge
sur l’absence de sites mésolithiques fiables. En effet, on ne peut que noter
le caractère discutable des associations entre Mésolithique et Hoguette ou
Limbourg sur les sites évoqués dans les démonstrations.
3. Puisque la majeure partie des contextes de découverte de céramique
de la Hoguette et du Limbourg sont les sites d’habitat rubanés, comment
interpréter la présence de populations mésolithiques au sein des villages
rubanés ? Et quelle peut être l’articulation entre des modes de vie si
différents ?
4. Mais comment prouver qu’il s’agit bien de populations mésolithiques ?
Auraient-elles réussi à conserver leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs
tout en étant intégrées au sein des villages néolithiques ? Et le problème se
situe bien là : une fois retirés les éléments céramiques, que reste-t-il de ces
populations mésolithiques ? Quelles sont les données économiques qui nous
permettent de parler de populations mésolithiques ?
5. Comment expliquer, enfin, la profondeur chronologique du phénomène
Hoguette/Limbourg ? Des populations mésolithiques auraient-elles réussi à
maintenir leur intégrité socio-économique au sein d’un système totalement
différent, tout en faisant évoluer le seul caractère qui ne leur soit pas propre,
la céramique ?
116 Émergence du néolithique

Bref, il est encore extrêmement difficile de proposer des scénarios


historiques fiables à propos des processus de néolithisation de la France
dès lors que l’on privilégie un aspect de la culture matérielle. Il convient
d’insister une nouvelle fois sur la nécessité de mener les réflexions sur des
corpus fiables et indiscutables, autrement dit sur la nécessité de découvrir
de nouveaux sites archéologiques livrant non seulement des éléments de la
culture matérielle, mais aussi et surtout des données économiques fonda-
mentales pour ces périodes charnières entre une économie de subsistance
et une économie de production.

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118 Émergence du néolithique

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Paris, Société préhistorique française (Travaux de la SPF, 9).
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Franche-Comté (Annales littéraires de l’université de Besançon), 220 p.
DEUXIÈME PARTIE

Technique et environnement
Les changements
climato-environnementaux
de l’Holocène ancien
et la néolithisation
du bassin méditerranéen
Jean-François Berger*

INTRODUCTION

On pensait encore il y a peu de temps que la surface de la Terre n’avait


pas connu de grands changements climatiques à l’Holocène, période
correspondant au réchauffement postglaciaire des dix derniers millénaires.
Les analyses en géosciences menées sur différents environnements terrestres
ont permis de démontrer que, même si ces changements sont modestes et
de faible amplitude, les variations observées dans la cyclogenèse ont
fortement influencé les rythmes, l’intensité et la position des moussons et
des vents d’ouest (westerlies), qui déterminent le régime pluviométrique de
l’Eurasie et des tropiques. Ces évolutions du climat ont modifié de façon
durable la composition et la structure des écosystèmes parcourus et exploités
par les sociétés humaines. Ce sont donc leurs conditions de vie qui ont
été durablement modifiées, de façon cyclique, à l’Holocène. Les résultats
récemment acquis sur ces variations des conditions de milieu des premiers
agriculteurs posent de nombreuses questions sur l’origine du processus de

* UMR 6130, CNRS-UNS, Nice-Sophia Antipolis


122 Technique et environnement

domestication, sur le rythme de sa diffusion et sur les difficultés d’adapta-


tion rencontrées dans les nouveaux environnements géographiques, biocli-
matiques, « colonisés » par les premiers agriculteurs ou par des populations
indigènes adoptant cette nouvelle économie.

L’OBJET DU DÉBAT : LES HYPOTHÈSES


SUR LE CLIMAT ET LE PROCESSUS DE NÉOLITHISATION

L’hypothèse de l’existence de stress climato-environnementaux à l’origine


de la néolithisation, émise précocement par le préhistorien australien
G. Childe, a été remise au goût du jour récemment grâce aux avancées
importantes effectuées dans le domaine du climat [Bar Yosef 2002 ; Gupta
2004 ; Weninger et al. 2006 ; Berger et Guilaine 2009]. Longtemps minoré
par les sciences humaines et sociales, le climat se voit aujourd’hui accorder,
par un courant de pensée initié outre-Atlantique, un rôle important dans les
processus de néolithisation de l’Europe méditerranéenne. Les hypothèses
privilégiant le rôle du climat dans l’émergence de la néolithisation demeurent
toujours nuancées. Pour des auteurs issus des sciences de l’environnement
comme Gupta [2004], Richerson et al. [2001] et Joussaume [1999], la rapide
domestication des plantes et des animaux aurait été favorisée dans les milieux
tropicaux par un optimum climatique correspondant à une longue et impor-
tante période humide (8000-5000 avant notre ère) et en Eurasie par une
phase plus chaude, avec des températures estivales supérieures d’environ
2 °C à celles observées de nos jours en Europe occidentale [Joussaume
1999]. Selon eux, la longue période du Pléistocène final n’aurait pas du tout
été favorable à l’agriculture, du fait de son aridité, de sa pauvreté en
gaz carbonique atmosphérique et d’un climat extrêmement variable à des
échelles de temps très courtes [Richerson et al. 2001]. Le climat humide de
la ceinture tropicale qui s’est mis en place à partir de la fin du Dryas récent
(10500 avant notre ère) s’est trouvé associé à une intensification du
mécanisme de mousson qui a permis à l’air marin chargé d’humidité de
pénétrer vers l’intérieur des continents, favorisant ainsi le développement
végétal ainsi que l’apparition de rivières quasi permanentes et de grands
lacs [Joussaume 1999]. Ces conditions auraient à leur tour favorisé l’appa-
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 123

rition de cultivateurs sédentaires au Proche-Orient, puis l’extension rapide


de l’agriculture vers le Moyen-Orient, l’Asie centrale, l’Afrique et les régions
tempérées de l’Europe centrale et occidentale, alors associées au plein
développement des chênaies mixtes et à la fermeture du milieu.
Ces schémas proposés durant les décennies 1980-1990 sont aujourd’hui
rediscutés, car on sait désormais que la diminution de l’intensité des
changements climatiques qui a suivi le dernier stade froid du Tardiglaciaire
n’a pas pour autant signifié une longue stabilité des conditions climatiques.
Les dernières recherches sur les paléoclimats ont démontré la récurrence
de changements climatiques rapides (c’est-à-dire en l’espace d’une géné-
ration) du même type à l’échelle planétaire, tous les mille à mille cinq cents
ans [Bond et al. 2001 ; Mayewski et al. 2004].
Pour d’autres auteurs, c’est au contraire dans le but de répondre au stress
climatique durable du Dryas récent que les dernières sociétés de chasseurs-
cueilleurs du Proche-Orient ou de la Chine ont expérimenté l’agriculture
[Cohen 1998 ; Bar Yosef 2002]. Cependant, des traces de tentatives de
domestication semblent attestées antérieurement au Proche-Orient comme
en Chine [Lu et al. 2002 ; Kislev et al. 2006]. Dans la plupart des régions,
le plein développement agricole ne devait pas être effectif avant 8500 avant
notre ère [Pringle 1998].
L’objectif n’est plus aujourd’hui de mettre en évidence l’existence d’évé-
nements climatiques, mais d’appréhender leur impact réel sur les environ-
nements terrestres et sur les premières véritables agricultures (celles du
Proche-Orient et de l’Europe, entre autres). Après avoir fait un point sur les
connaissances actuelles du climat circum-méditerranéen à l’Holocène ancien,
nous proposons quelques hypothèses explicatives permettant d’ouvrir le
débat et d’orienter les futures recherches sur la coévolution de la société et
du milieu néolithiques.

LE CLIMAT DU BASSIN MÉDITERRANÉEN


ET LES PRINCIPAUX MARQUEURS DES CLIMATS ANCIENS

Les dernières études paléoclimatiques ont permis de connaître les méca-


nismes responsables des évolutions climatiques et de détailler les principaux
124 Technique et environnement

changements climatiques postglaciaires (fig. 1b). Elles décrivent un système


complexe intégrant les dynamiques de l’atmosphère et des océans, régulées
cycliquement par le soleil, l’activité volcanique, la trajectoire orbitale de la
terre et l’inclinaison de son axe de rotation, et plus récemment par une
combinaison avec les divers forçages anthropiques. Dans ce système global,
la zone méditerranéenne est caractérisée par des interactions entre les
systèmes climatiques nord-atlantique et tropical (marqué par la mousson)
de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (fig. 1a). Cependant, les données
paléoclimatiques les plus précises, pouvant être comparées aux évolutions
chronoculturelles, sont le plus souvent obtenues dans des environnements
très éloignés des habitats humains (glaces des pôles, fond des océans, etc.),
à quelques exceptions près (lacs, spéléothèmes des grottes). Les oscillations
paléoclimatiques synchrones observées sur trois des principales archives
climatiques actuelles, localisées entre le Groenland et l’est de la péninsule
Arabique, suggèrent un couplage étroit entre les zones méditerranéenne et
atlantique nord tout au long de la déglaciation (fig. 1a, b).
Depuis quelques années, les études géochimiques menées sur les carottes
glaciaires du Groenland (GRIP, puis GISP 2) permettent d’approcher les
variations du climat régional avec une précision temporelle quasi-annuelle.
Un premier événement froid et sec est identifié vers 6250 avant notre ère

creux importants dans la courbe associés à des valeurs du ∂18O apparaissent


(connu mondialement sous l’appellation « 8200 cal BP event »). Deux autres

dans la seconde partie du VIe millénaire : le premier centré sur 5500 avant
notre ère, le second sur 5200 avant notre ère (fig. 2). Ils sont encadrés par
deux des principaux maxima de la courbe de paléotempératures holocènes,
vers 5700 et 4900 avant notre ère.
La circulation thermohaline atlantique est responsable du climat tempéré
de l’Europe, grâce au courant chaud nord-atlantique appelé Gulf Stream
qui transporte la chaleur de l’équateur vers le pôle Nord et à un courant
froid qui renvoie vers le sud les eaux froides et denses qui circulent en
profondeur au large de Terre-Neuve et du Groenland [Broecker 1997]. Des
changements de sa vitesse, provoqués par le détachement de grands icebergs
dans l’Atlantique nord depuis la calotte polaire, se répercutent directement
au niveau des mouvements des masses atmosphériques et du climat en
Europe. La circulation océanique et l’intensité du Gulf Stream se réduisent
selon des cycles d’environ mille cinq cents ans dans le Pléistocène (fig. 1a).
Les travaux de Bond et al. [2001] ont identifié des cycles identiques à
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 125

l’Holocène. Autour de 6200 avant notre ère, la rupture du barrage qui main-
tenait jusqu’alors les eaux de fonte du grand glacier nord-américain dans
le plus vaste lac d’eau douce du monde (Agassiz) [Broecker 1997] a forte-
ment réduit la température de l’Atlantique et la vitesse du Gulf Stream,
durant une période estimée à deux cents ans (fig. 1b). Un second épisode
se place entre 5600 et 5300 avant notre ère (fig. 1b).
La courbe des variations du carbone 14 résiduel dans l’atmosphère
montre également des oscillations brutales et de grande amplitude au début

Figure 1 : Localisation géographique a et présentation b de trois archives paléoclimatiques distinctes


entre les régions polaires et tropicales de l’hémisphère Nord encadrant le bassin méditerranéen. Entre
8000 et 5000 avant notre ère se succèdent de façon synchrone trois événements climatiques abrupts qui
témoignent d’interactions entre les systèmes climatique nord-atlantique et tropicaux.
126 Technique et environnement

de l’Holocène, jusqu’à 6000 avant notre ère [Stuiver et Braziunas 1993]


(fig. 2). Les variations sont plus progressives et de moindre amplitude par
la suite. D’après les analyses spectrales effectuées, elles apparaissent de
plus modulées par une quasi-périodicité d’environ deux cents et deux mille
trois cents ans, que l’on peut rapporter à des variations de l’activité solaire.
Deux pics principaux de faible activité solaire sont identifiés au VIe millé-
naire avant notre ère (vers 5450-5350 et 5250-5100 avant notre ère) (fig. 2),
ce qui confirmerait l’origine en partie solaire de cette longue période clima-
tiquement plus fraîche [Berger 2005]. L’inflexion de la courbe du radiocar-
bone résiduel est en revanche peu développée vers 6200 avant notre ère,
lors de la première péjoration climatique mondiale (fig. 2). L’activité solaire
semble alors culminer à un maximum, ce qui minimise fortement le rôle de
notre soleil dans le déclenchement de cette période froide et accrédite pour
cet événement la thèse d’une origine interne à la terre, liée au phénomène
glacio-marin.

Les archives terrestres

Les fleuves, les lacs et les marais représentent les archives sédimentaires
terrestres les plus exploitées aujourd’hui pour identifier les plus petites oscil-
lations du climat et du milieu en domaine terrestre. Les sources documen-
taires les plus précises et les plus fournies pour l’Holocène ancien (VIIe et
VIe millénaires avant notre ère) proviennent du nord-ouest du Bassin médi-
terranéen et de l’Europe centrale. Dans d’autres régions méditerranéennes,
notamment celles concernées par le début de la néolithisation, ces données
sont souvent lacunaires ou datées avec peu de précision [Berger 2005 ;
Berger et Guilaine 2009].
La reconstitution des variations du niveau des lacs constitue aujourd’hui
l’une des approches privilégiées de reconstitution du climat en Europe.
Les études sédimentologiques menées dans les lacs à partir du début des
années 1980 ont permis de travailler sur leurs bilans hydriques, dépendant
principalement de la pluviométrie et de la température, et d’établir une
courbe représentant les fluctuations du niveau des lacs du Jura et des Alpes
occidentales depuis 14 000 ans [Magny 2004]. La chronologie établie place
précisément les transgressions lacustres des VIIe et VIe millénaires corres-
pondant à des périodes plus fraîches et humides vers 6350-6100 (Le Locle)
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 127

et 5600-5300 avant notre ère (Cerin) (fig. 2). Ces hauts niveaux lacustres
semblent identifiés dans le nord du bassin méditerranéen jusqu’en Toscane,
au lac d’Accesa (Italie) et au lac de Mezzano [Magny et al. 2006]. Aux
moyennes latitudes tempérées, la comparaison de l’histoire des fluctuations
lacustres et de celle des glaciers alpins conforte leur origine climatique à
l’Holocène [Magny 2004] (fig. 2). Beaucoup plus à l’est, l’étude des sédi-
ments du lac Van (Turquie) révèle également deux épisodes de hautes eaux,
associés à une augmentation du détritisme minéral autour de 6400-6200 et
5450-4600 avant notre ère [Lemcke et Sturm 1997].
Cependant, au sud du 40 °N, les enregistrements lacustres du Sud Levant

Figure 2 : Confrontation des données lacustres des Alpes occidentales et du Jura, des données
fluviales et paléopédologiques de la moyenne vallée du Rhône, des données glaciaires des Alpes
suisses et de la courbe du carbone 14 résiduelle dans l’atmosphère, reflétant l’activité solaire. L’origine
des deux changements climatiques abrupts discutés apparaît différente.
128 Technique et environnement

enregistrent un phénomène inverse. Une chute significative du niveau du


lac Kinneret (Israël) [Hazan et al. 2005] et de la mer Morte [Migowski et
al. 2006] est associée à une érosion autour de 6000 avant notre ère. Un
hiatus sédimentaire apparaît aussi entre 6400 et 5750 avant notre ère. Ce
phénomène s’observe jusque dans l’ouest du Bassin méditerranéen au sud
de l’Espagne, où Carrion [2002] identifie une longue phase de bas niveau
du lac Siles entre 6800 et 5900 avant notre ère. À l’échelle de la zone tropi-
cale nord qui embrasse l’Afrique du Nord, le sud du Proche-Orient et le
Moyen-Orient, une phase d’aridification marquée est enregistrée au même
moment, principalement dans les domaines lacustres du « Sahara vert »
[Gasse 2000].
Le domaine fluvial enregistre également, au cours de la même période,
des variations interprétables en termes de changements climatiques. Les
axes fluviaux ont été des secteurs privilégiés par la première vague de
néolithisation de l’Europe [Sherratt 1980 ; Van Andel et Runnels 1995],
mais ce premier signal est susceptible d’être sous-représenté car ce sont
aussi des milieux très sensibles aux fluctuations climatiques. Les données
régionales actuellement les plus précises sur les archives fluviales proviennent
d’études géoarchéologiques menées dans les fonds de vallées préalpines ou
dans les remplissages de rias côtières du nord-ouest de la Méditerranée. La
moyenne vallée du Rhône, de Lyon à Avignon, ainsi que sa bordure préalpine
ont fourni un nombre considérable de séquences sédimentaires fluviales
correspondant aux premiers millénaires de l’Holocène, qui ont permis de
reconsidérer l’histoire du climat au Néolithique [Berger 2005 ; Berger et
al. 2008] (fig. 2). Les cycles hydrologiques et pédologiques identifiés sur
la séquence fluviale la mieux documentée de la vallée du Rhône (Lalo)
montrent des tendances évolutives très proches des variations de la teneur
isotopique de l’oxygène 18 (paléotempérature) de la carotte glaciaire
GISP 2 (Groenland) (fig. 3). Cette concordance sur plus de deux millénaires
indique que les milieux fluviaux nord-méditerranéens enregistrent et
restituent, par leur style fluvial et leurs processus pédosédimentaires, les
fluctuations du climat issues de l’Atlantique nord. Deux synthèses
récentes ont démontré la généralisation et la synchronie de ces phénomènes
paléohydrologiques à l’échelle du nord-ouest de la Méditerranée [Berger
2005 ; Berger et Guilaine 2009].
À l’échelle de l’Europe, des synthèses récentes effectuées à partir de
traitements statistiques de corpus très importants de dates radiocarbone
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 129

7000 6500 6000 5500 5000 av. J.-C.


style
y en y en
style
tresse tresse
Evolution des charges
solides et liquide
Cône de la Citelle débits liquides
débits solides
(Berger et al. 2002)

01/g9

b/a61
a9/c8
1a6

2a6

1b6

2b6

a21
a31
d31
a41
b41
a51
b51

d61
a71
b71
c41

c61
a11
b11
d5

e5

a7
b7

a8
b8

b9

d9
e9

01
c5

c7

c8

c9

f9
34

Isotope de la carotte glaciaire


re 35
GISP 2 O (% VSMOW)
(Alley et al. 1997)
36

Paléosols
Cône de la Citelle (dyn. de la
(Berger et al. 2002) pédogenèse)

7000 6500 6000 5500 5000 av. J.-C.

Figure 3 : Confrontation des évolutions paléohydrologique et paléopédologique de la rivière Citelle


(Drôme, France) au cours des VIIe et VIe millénaires avant notre ère et de la courbe des paléotempé-
ratures de la carotte GISP 2 au Groenland.

documentant les principales phases d’accrétion fluviatile ont permis de


construire des modèles d’évolution des cours d’eau régionaux depuis
l’Europe du Nord et l’Angleterre [Macklin et al. 2005], la Pologne (bassin
de la Vistule) [Starkel et al. 2006], l’Allemagne (bassin du Rhin) [Hoffman
et al. 2008] jusqu’en Europe du Sud avec la France méridionale (haut bassin
du Rhône) [Berger et al. 2008], l’Espagne [Thorndycraft et Benito 2006]
et le Maghreb en Afrique du Nord [Zielhofer et Faust 2008]. Ces référentiels
macrorégionaux permettent de corréler des paléodynamiques fluviales
entre le 53 °N et le 35 °N, soit selon un transect Nord-Sud de plus de
3000 kilomètres. On y retrouve les mêmes tendances évolutives entre 8000
et 4500 avant notre ère. Le schéma chronoclimatique s’en trouve ainsi
renforcé.

Synthèse sur le climat et le fonctionnement des écosystèmes aux


VIIe et VIe millénaires

Les variations environnementales présentées modifient singulièrement


la conception traditionnelle de l’Optimum climatique postglaciaire, situé
à la période atlantique. Il apparaît aujourd’hui caractérisé par une forte
variabilité climatique. Un climat plus humide et frais s’installe alors aux
latitudes moyennes situées au nord de la mer Méditerranée, apparentée à
un « petit âge de glace » autour de 6200, puis de 5350 avant notre ère (fig. 2).
130 Technique et environnement

Figure 4 : A) Proposition de zonage climatique sur l’Eurasie et l’Afrique du Nord pour l’événement à
8200 cal BP (6250 avant notre ère). Une large tripartition du climat est identifiée, avec deux zones de
transition autour des 52 ° et 53 °N [modifié d’après Magny et al. 2003 et Berger et Guilaine 2009]. B)
Proposition de zonage climatique sur l’Eurasie et l’Afrique du Nord pour l’événement à 7300 cal BP.
La zone à climat frais et humide apparaît plus large et plus méridionale [d’après Berger 2005].
Des similarités avec des modes de fonctionnement atmosphérique actuels, comme l’oscillation
nord-atlantique (NAO) en mode positif, peuvent être notées.
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 131

Ces deux changements climatiques sont induits par (1) le dernier stade de
la déglaciation dans l’aire nord-atlantique (« lac Agassiz ») et
(2) des variations de l’activité solaire, plus ou moins modulées par le
système océanique, qui génèrent une forte activité cyclonique consécutive
au déplacement vers le sud du jet atlantique et d’un très fort gradient
thermique entre les hautes et les basses latitudes. La succession d’épisodes
hyperarides qui caractérise alors le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et la
péninsule Arabique est due à la diminution de la migration de la zone de
convergence intertropicale vers le nord (ITCZ) en été, comme l’ont démontré
les synthèses récentes de Rohling et Pälke [2005] et Fleitmann et al. [2003].
L’événement survenu à 8200 cal BP correspond à un refroidissement
du climat et à une influence plus forte des westerlies, bien enregistrée
dans une bande est-ouest localisée entre les 42e et 50e parallèles en Europe
occidentale et centrale, et entre les 40e et 47e parallèles en Europe de l’Est
et au nord du Levant, tandis que les zones situées au nord et au sud de cette
bande indiquent alors une phase plus sèche [Magny et al. 2003 ; Berger
et Guilaine 2009] (fig. 4a). La tripartition climatique zonale de l’Europe
observée en ces deux occasions correspond bien au fonctionnement
actuel de l’oscillation nord-atlantique (NAO) en mode négatif. Dans cette
configuration climatique, les contraintes environnementales subies
par les premiers colons néolithiques et les derniers chasseurs-cueilleurs y
apparaissent opposées de part et d’autre des limites climatiques identifiées
(aridité ou trop d’humidité). La configuration des zonations climatiques est
un peu différente lors du second épisode, survenu vers 5350 avant notre ère.
La zone sous emprise fraîche et humide nord-atlantique s’élargit alors de
5 °C vers le sud, soit jusqu’au sud de la péninsule Ibérique dans les bassins
fluviaux de l’Atlas, de l’Italie et de la Syrie (fig. 4b). La zone aride est alors
repoussée au sud du 37 °N.

LES RÉPONSES SOCIÉTALES AUX FORÇAGES CLIMATIQUES

Le défi qui se présente aujourd’hui à l’archéologie environnementale


et aux préhistoriens est de comprendre comment se sont adaptées les
sociétés menacées par un changement de leur environnement et des biotopes
132 Technique et environnement

associés. Il existe malheureusement trop peu de données paléoéconomiques


fiables et représentatives des derniers chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale.
Récemment, nous avons cherché à comprendre, avec Jean Guilaine, si les
modifications climatiques et, de façon plus large, les conditions environ-
nementales n’ont pas été des facteurs plus ou moins décisifs des princi-
paux changements culturels identifiés lors de la diffusion des premières
communautés néolithiques du Proche-Orient vers l’Europe, et à estimer
dans quelle mesure la pression du milieu, positive ou négative, a pu accom-
pagner cette transformation socioéconomique majeure [Berger et Guilaine
2009]. Cette période de deux mille ans environ correspond à la fin du PPNB,
au Néolithiquecéramique et au début du Chalcolithique au Proche-Orient,
et à la diffusion des premières communautés néolithiques à céramique
monochrome puis à l’expansion des groupes impressa/cardial du sud-est de
l’Europe jusqu’à la péninsule Ibérique. Les études actuelles démontrent que
la productivité des récoltes céréalières varie selon plusieurs facteurs, dont
le climat et les conditions édaphiques. La durée de la saison végétative dimi-
nue lors des rafraîchissements climatiques qui frappent l’Europe, comme
cela a été démontré pour le petit âge glaciaire au cours des derniers siècles.
Les longues sécheresses qui caractérisent la fin du printemps et la période
estivale en domaine méditerranéen sont également très dommageables aux
récoltes céréalières, car elles provoquent l’échaudage des grains. Ces diffé-
rents paramètres ont dû se combiner au cours des périodes de dégradation
climatique de l’Holocène ancien et exercer une forte contrainte sur les agri-
cultures naissantes du Néolithique européen, aboutissant à des crises dans
les rendements céréaliers et poussant les premiers agriculteurs à trouver des
solutions alternatives plus ou moins temporaires (chasse-cueillette,
pastoralisme extensif…).
Weninger et al. [2006] ont émis l’hypothèse que l’événement climatique
abrupt de 6250 avant notre ère avait déclenché la migration des agropas-
teurs de l’Anatolie centrale vers la Grèce du Nord (fig. 5). Le cumul des
dates radiocarbone des principaux tells de Grèce du Nord montre un large
pic de probabilité compris entre 6500 et 6000 avant notre ère, trop large
pour discuter d’un possible lien avec le changement climatique abrupt de
8200 cal BP (fig. 5). Les deux sites grecs concentrant les séries de dates les
plus fiables, Nea Nikomadeia et Sidari (dates sur graines et en spectromé-
trie de masse par accélérateur (SMA) sur bois avec de faibles écarts types),
situent l’arrivée des premiers Néolithiques en Europe entre 6450 et 6250
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 133

avant notre ère (fig. 5). Si l’on considère, comme semblent le prouver les
données géochimiques de la carotte polaire GISP 2, qu’il y a eu un début
de crise climato-environnementale autour de 6300-6250 avant notre ère,
l’arrivée des premiers Néolithiques pourrait parfaitement la précéder (fig. 5).
Mais le début de ce changement climatique abrupt est encore en discussion,
et pourrait s’amorcer dès 6450 avant notre ère pour Rohling et Pälke [2005].
Les données chronostratigraphiques en cours d’étude sur
le site de Sidari (Corfou) témoignent d’ailleurs bien d’une implantation
néolithique à céramique monochrome antérieure aux dérèglements

Figure 5 : Les hypothèses plausibles de la relation entre événement climatique à 8200 cal BP et la
néolithisation de la péninsule Hellénique [modifié d’après Weninger et al. 2006].
134 Technique et environnement

hydrologiques assimilés à l’événement climatique de 8200 cal BP. Donc,


en l’état actuel des connaissances, même si les dates radiocarbone et
quelques données stratigraphiques du Néolithique ancien grec semblent
montrer une légère antériorité de la colonisation par rapport à l’événement,
aucun élément ne permet aujourd’hui de trancher la question. Cependant,
plusieurs points méritent d’être signalés, et devront être discutés dans l’avenir :
– peu de sites grecs apparaissent bien datés par les méthodes de la
chronologie absolue ;
– seuls les principaux tells grecs ont été pris en compte dans l’étude de
Weninger ;
– beaucoup d’imprécisions stratigraphiques et de mélanges de couches
sont observés à la transition Méso-Néolithique dans les vieilles fouilles du
domaine gréco-balkanique (« contextes peu sûrs »), et la reprise de fouilles
anciennes permet parfois de corriger les erreurs d’interprétation
initiales (cf. Sidari à Corfou) [Berger, en préparation] ;
– l’indigence des études géoarchéologiques de séquences Néolithique
ancien n’a pas permis de réfléchir à l’impact des processus post-dépositionnels
sur les archives archéologiques (phénomène particulièrement important
dans la seconde moitié du VIIe millénaire) ;
– des positions idéologiques compliquent encore les interprétations
(notamment celles concernant le développement local du Néolithique) ;
– des « effets vieux bois » sont très possibles sur les dates radiocarbone
obtenues sur charbons ligneux, qui représentent l’essentiel des échantillons
en Méditerranée orientale ; la systématisation des dates sur céréales ou sur
ossements d’animaux domestiques (Nea Nikomedeia) représente un gage
de fiabilité chronostratigraphique permettant d’éviter cet écueil (« short life »)
(fig. 6) ;
– on observe encore une absence de données paléoenvironnementales
précises établissant l’impact de l’événement à « 8200 BP » en Grèce
(à l’exception de Sidari), ce qui ne permet pas de discuter de l’antério-
postérité des deux phénomènes au niveau régional.
À une échelle géographique encore plus large, la synthèse des
données culturelles témoigne de perturbations synchrones des processus de
peuplement de l’Eurasie et du Proche-Orient (fig. 6). On l’observe dans la
seconde moitié du VIIe millénaire avant notre ère (entre 6500 et 6000 avant
notre ère), puis dans la seconde moitié du VIe millénaire (entre 5500 et 5250
avant notre ère). Même si la généralisation d’un tel processus demeure
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 135

Figure 6 : Les relations possibles entre les « crises climatiques » discutées dans cet article (8200 et
7300 events) et l’évolution chronoculturelle de l’Eurasie et du Proche-Orient [complété d’après Berger
et Guilaine 2009].

encore hypothétique, ce sont précisément les rapprochements


entre des situations se répétant sur un large espace géographique qui
pourraient légitimer notre proposition : les facteurs climatiques ont pu
peser sur la diffusion des premières civilisations néolithiques méditer
ranéennes et occidentales au cours de l’Holocène. En effet, les périodes
6400-6000 et 5500-5200 avant notre ère montrent à la fois des changements
culturels ou des hiatus d’occupation importants aussi bien en grottes et
abris qu’en plein air, des changements économiques sur les gisements les
mieux documentés et des changements environnementaux enregistrés à
l’échelle du continent eurasiatique (fig. 6). Les exemples ethnographiques
démontrent qu’il existe une gamme complète de stratégies (mobilité et séden-
tarité, stockage spécialisé, complémentarité des biotopes) pour faire face à
la variabilité des conditions naturelles [Kelly 1983].
Quelques exemples archéologiques témoignent de changements survenus
autour de 6200 avant notre ère. Ainsi, l’étude de deux sites capsiens
stratifiés du bassin de Télidjène (Algérie) a montré que les changements
environnementaux associés à l’événement de 8200 cal BP pouvaient égale-
ment être corrélés avec ceux des modes de subsistance et de la technologie
lithique entre le Capsien typique et le Capsien supérieur [Jackes et Lubell
2008]. Pour Bar Yosef [2002] et Migowsky et al. [2006], l’apparition brutale
de conditions hostiles au maintien d’une exploitation agricole satisfaisante
est vraisemblablement à l’origine de la modification profonde des systèmes
de peuplement à la transition PPNB-Néolithique céramique (Yarmoukien)
136 Technique et environnement

et d’une intensification du pastoralisme. Un « recyclage » s’est alors produit,


qui a abouti notamment à la disparition des grands villages au profit d’une
dispersion en hameaux et d’un recours à la mobilité. Pour P. González-
Sameriz et al. [2008], la période 6300-6200 avant notre ère a vu une
réorganisation spatiale des communautés du Mésolithique final. Les
hommes ont alors abandonné l’ensemble de la zone du bas Aragon pour se
regrouper dans des zones plus humides des montagnes méridionales du
Maestrago et dans une moindre mesure dans le haut bassin de l’Ebre. Cette
désertion des sites de la basse vallée de l’Ebre, qui a immédiatement suivi
l’événement à 8200 cal BP, est appelée « Silencio arqueologico ».
Les données sont nettement moins mises en perspective pour l’événe-
ment survenu à 5350 avant notre ère, car il est encore peu documenté. Les
résultats d’analyses paléoéconomiques régionales comme celles menées sur
les faunes provençales peuvent être interprétés comme une adaptation des
sociétés. Ils démontrent qu’il y a eu une part prépondérante de la chasse au
cours de la première moitié du Néolithique ancien, soit entre 5600 et 5400
avant notre ère environ [Vigne 2007]. Le Néolithique cardial n’a d’ailleurs
jamais été perçu comme très agricole, par contraste avec ce que l’on connaît
de l’Impressa italien dans la période précédente ou de la période épicardiale
qui lui succède [J. Guilaine, communication personnelle]. En Europe centrale
et sud-orientale, cet horizon chronologique correspond à la transition
Néolithique ancien/moyen de la chronologie européenne (fig. 7). Le
Néolithique moyen apparaît comme un vaste complexe culturel à céramique
noire et grise polie qui remplace partout, et semble-t-il de manière synchrone,
le Néolithique ancien à céramique peinte. D’un point de vue historico-
culturel, ce moment marque une rupture technique et artistique avec la
période précédente, à l’intérieur d’une zone qui s’étend du nord de la
Macédoine yougoslave et de la Bulgarie jusqu’à la Hongrie et la Roumanie,
avec d’ailleurs des éléments de comparaison en Thrace et en Macédoine
orientale grecque [Lichardus et Lichardus-Itten 1985, p. 253]. On discute
toujours pour savoir s’il est l’œuvre d’une seconde vague colonisatrice
d’agriculteurs anatoliens intégrés dans le substrat préexistant. Ne s’agit-il
que de phénomènes liés à des processus d’expansion socio-économiques,
de stagnation en limite du front néolithique pionnier ? Ou peut-on y voir
aussi les effets de contraintes externes aux sociétés, de nature climatique
et/ou environnementale ?
En Europe occidentale, ce même horizon correspond à un arrêt dans
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 137

l’avancée du Néolithique rubané entre l’Europe centrale (Bohême) et


l’Europe occidentale, au niveau de la région de Mayence (vallée du Neckar)
autour de 5450-5400 avant notre ère. La colonisation reprend rapidement
en direction du Limbourg (sud de la Hollande) et de la Rhénanie moyenne
(Cologne, Aix-la-Chapelle) à partir de 5300 avant notre ère, au moment du
développement de la deuxième étape de la céramique linéaire (style Ackovy
en Slovaquie et Flamborn en Allemagne), qui correspond aussi au tout
début du Néolithique moyen de la chronologie européenne [Lichardus
et Lichardus-Itten 1985]. Mais, dans cette sphère géographique, la
question des céramiques de La Hoguette [Jeunesse 1995] et du Limbourg
[Modderman 1981] pose de nombreuses questions (fig. 7). Elles se répar-
tissent du sud de la Hollande à la Franche-Comté, et du Bassin parisien à
la vallée du Neckar. Leur statut (style céramique ? culture ou horizon de
contact entre Rubané et Cardial ? acculturation périphérique de groupes
mésolithiques ?) et même leur existence véritable sont vivement discutés
depuis une vingtaine d’années dans la sphère des néolithiciens [Demoule
1989]. À notre connaissance, aucune hypothèse climatique ou environne-
mentale n’a été envisagée ou discutée comme l’un des éléments pouvant
expliquer leur genèse et leur diffusion. Jeunesse [1995] et Manen [1997]
évoquent des contacts avec l’Épicardial méridional ou une production
mésolithique par des groupes qui auraient subi un processus de « cérami-
sation ». Cependant, la faiblesse de la documentation archéologique, le
manque de contexte stratigraphique clair et de données paléoéconomiques
sur ces deux « cultures » ou « faciès culturels » handicapent sérieusement
les tentatives d’explication sur leur origine et leur développement [Berger
2005].
Faut-il attribuer aux mêmes causes les perturbations qui, à la même
époque, affectent de nombreuses stratigraphies archéologiques observées
de la Grèce à la péninsule Ibérique ? Un hiatus, plus ou moins développé,
affecte entre 6500 et 6000 avant notre ère les dépôts situés dans les
cavités : absence de tout sédiment anthropique, troncatures, accumulations
détritiques (grottes du Cyclope, de Theopetra, de Konispol, de l’Uzzo, de
Fontbregoua, de l’Abeurador, de la Margineda, etc.) [Biagi et Spataro 2000 ;
Berger et Guilaine 2009]. Ce hiatus rend souvent délicate l’analyse des
relations entre Mésolithique terminal et Néolithique ancien. D’ailleurs,
l’absence ou l’extrême rareté, en bien des régions, du Mésolithique terminal
(Italie du Sud, Sicile, Corse, Sardaigne, Catalogne, Andalousie) pose le
138 Technique et environnement

Figure 7 : L’hypothèse du développement des « cultures » de La Hoguette et du Limbourg en Europe


nord-occidentale entre les deux fronts de colonisation (Cardial-Rubané) au moment d’une rupture
culturelle importante du Néolithique européen (transition entre période ancienne et moyenne)
coïncidant avec l’événement à 7300 cal BP [d’après Berger 2005].

problème de la reconnaissance des substrats proto-néolithiques [Guilaine 1996].


Deux principales hypothèses sont à discuter sans a priori : soit (1) une
contrainte environnementale prépondérante sur les productions vivrières
des premiers Néolithiques ou des derniers Mésolithiques, conduisant à
des famines et donc à des retraits démographiques, soit (2) une contrainte
taphonomique majeure par érosion et/ou masquage sédimentaire des
gisements archéologiques conduisant à une méconnaissance de cette
phase initiale par les préhistoriens. Dans les faits, les deux phénomènes
semblent devoir être observés. Ils seraient donc cumulatifs et complique-
raient singulièrement notre perception de la colonisation néolithique de
l’Europe et de l’évolution des derniers chasseurs-cueilleurs [Berger et
Guilaine 2009].
Les hiatus et/ou changements culturels observés autour de 6200 et 5300
avant notre ère peuvent être en partie imputés à ces deux phénomènes. Il
faut cependant relativiser la raréfaction des sites observée, car elle est en
partie induite par les phénomènes géomorphologiques qui détruisent ou
recouvrent les sites néolithiques sous parfois plusieurs mètres d’alluvions.
Il reste donc à évaluer précisément l’ampleur des modifications qui affec-
tent le nombre initial de sites néolithiques avant de conclure trop rapide-
ment à un retrait culturel [Berger 2005 ; Mlekuz et al. 2008]. Or, les témoins
Les changements climato-environnementaux de l’Holocène ancien 139

de processus taphonomique d’ablation ou de remaniements de couches


archéologiques sont encore rares dans la littérature, car jusqu’à présent peu
de stratigraphies de référence en grottes et abris ont été observées dans cette
perspective. Il est donc encore difficile d’établir le rôle exact joué par ces
phénomènes dans la distorsion observée au cours de la néolithisation de
l’Europe, mais des études tentent aujourd’hui de l’appréhender du Levant
espagnol au Karst slovène.

CONCLUSIONS

Le développement de l’archéologie environnementale et l’évolution


rapide des données précises sur le climat de l’Holocène, stimulée par le
changement climatique actuel, nous permettent aujourd’hui d’envisager la
néolithisation de l’Europe dans une perspective socioenvironnementale.
Selon nous, les sociétés sont fortement tributaires de changements clima-
tiques de grande ampleur ayant profondément affecté le fonctionnement
géomorphologique et écologique du bassin méditerranéen à l’Europe centrale
entre 6500 et 5000 avant notre ère. Dans la longue durée, les potentialités
écologiques ou agrologiques de ces premiers agriculteurs ont beaucoup
varié entre le début et la fin du Néolithique ancien. Ils ont dû s’adapter
à des fluctuations séculaires d’abondance hydrologique ou au contraire
d’assèchement des terres alluviales et palustres. Leurs terroirs se sont en
quelque sorte agrandis ou rétractés au gré des variations paléohydrologiques,
au même titre que ceux des villages implantés en périphérie des lacs
subalpins. Les changements climatiques abrupts de 6250 et 5350 avant notre
ère ont de toute évidence un fort impact taphonomique sur les occupations
de fonds de vallées et du domaine karstique, comme nous le démontrent
principalement les études géoarchéologiques menées dans le nord-ouest de
la Méditerranée. Ces processus expliquent la difficulté pour les préhistoriens
à documenter la période de transition entre le Mésolithique et le Néolithique.
Les catastrophes climatiques sont avant tout des désastres sociaux et
politiques... En fait, quel que soit le système économique, l’impact de
changements environnementaux dépend de la structure et de la capacité
d’adaptation (voire d’anticipation) des systèmes socioenvironnementaux
140 Technique et environnement

[Halstead et O’Shea 2004 ; Redman 2005]. Les nouveaux questionnements


nous imposent aujourd’hui de comprendre comment les sociétés ont bâti
des stratégies d’adaptation pour répondre aux changements climatiques
successifs et à la forte variabilité de leur environnement. Les réponses à ces
questions reposent avant tout sur une approche archéologique des ruptures
culturelles constatées au cours du Mésolithique final ou du Néolithique
ancien à différentes échelles spatio-temporelles (changements dans la
culture matérielle, innovations technologiques, modifications économiques
et notamment des habitudes alimentaires, état de santé des populations, retrait
ou expansion démographique, réorganisations dans l’espace géographique,
modifications taphonomiques…). Elles permettront d’expliquer les adaptations
ou les bifurcations techniques, sitologiques et socioéconomiques qui ont
permis à ces sociétés de survivre.

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Les débuts de l’élevage des
ongulés dans l’Ancien Monde :
interactions entre société
et biodiversité
Jean-Denis Vigne*

INTRODUCTION

La domestication des plantes et des animaux signe le passage d’une subsis-


tance principalement dépendante de la prédation à une économie de produc-
tion. Elle est un fait majeur de la néolithisation et, de façon plus générale,
de l’histoire de l’humanité et de la biosphère. De nombreuses données archéo-
logiques, bioarchéologiques et génétiques concernant les débuts de l’élevage
en Europe et au Proche-Orient s’accumulent à un rythme élevé depuis une
quinzaine d’années [voir par exemple Harris 1996 ; Vigne et al. 2005 ; Zeder
et al. 2006 ; Tresset et Vigne 2007]. Elles amènent à réviser en profondeur
les scénarios, les interprétations et même les concepts élaborés entre les
années 1950 et 1980. Pour autant, les synthèses récentes offrent des points
de vue variés, parfois divergents [Davis 2005 ; Redding, in Vigne et al. 2005 ;
Dobney et Larson 2006 ; Zeder et al. 2006]. Cet état de fait résulte autant
de la diversité des situations de domestication, révélée par l’accroissement
des données, que du manque de recul de la communauté scientifique face à
un corpus encore imparfaitement publié ou critiqué.

* CNRS (UMR 7209, Archéozoologie, archéobotanique : sociétés, pratiques et


environnements) / Muséum national d’histoire naturelle, Paris
146 Technique et environnement

Dans le cadre restreint de ces quelques pages, nous nous limiterons à un


bref état des connaissances concernant les lieux, dates et conditions de la
domestication néolithique des ongulés au Proche-Orient et en Europe, avant
de nous risquer à aborder la question des causes de la naissance de l’élevage.
Quelques éclairages concernant les processus écologiques et anthropologiques
alimenteront, enfin, une discussion de la notion de « révolution néolithique ».

OÙ, QUAND, COMMENT : UN BREF ÉTAT DE LA QUESTION

L’inventaire des lieux supposés de première domestication des princi-


pales espèces d’oiseaux et de mammifères (tableau 1) dans le monde frappe
par leur dispersion géographique entre l’Asie du Sud-Est et la Chine (poulet,
porc, buffle), l’Asie centrale (chameau, cheval), la région indo-pakistanaise
(zébu), le Proche-Orient (chat, dromadaire, porc, bœuf, chèvre, mouton,
âne), l’Europe (porc, lapin), l’Afrique (chat ?, âne ?, bovins ?), l’Amérique
du Nord (dindon) et du Sud (canard de Barbarie, cobaye, lama, alpaca).
Une telle répartition ne peut s’expliquer que par l’émergence d’événements
multiples et souvent indépendants les uns des autres. Les dates présumées
de ces premières domestications s’échelonnent tout au long de l’Holocène,
depuis le IXe millénaire avant notre ère (chat, porc, bœuf, chèvre, moutons
au Proche-Orient) jusqu’aux temps historiques (lapin en Europe), et à nos
jours, notamment avec la domestication des poissons [Vigne 2004]. Elles
ont dont été l’œuvre de sociétés humaines très différentes, sédentaires ou
nomades, déjà agricultrices ou non. Beaucoup d’entre elles ont accompa-
gné ou provoqué le passage total ou partiel au mode de vie et à l’économie
alimentaire néolithique.
La domestication du chien mérite une mention particulière. Dans
plusieurs régions d’Eurasie, les indices tardiglaciaires [Sablin et Khlopachev
2002 ; Vigne 2005-2006], voire aurignaciens d’après Germonpré et al.
[2009], se sont en effet récemment multipliés. Il semble désormais acquis
que de nombreuses communautés de chasseurs-cueilleurs avaient domestiqué
les loups (Canis lupus) longtemps avant la néolithisation, sans que cela
entraîne de profondes modifications de leur économie de subsistance. On
peut en conclure d’une part que toutes les domestications ne sont pas
Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde

Tableau 1. Ancêtres sauvages, dates, conditions et lieux présumés des premières domestications de quelques espèces de mammifères domestiques.
147
148 Technique et environnement

liées à la néolithisation, d’autre part que l’appropriation et l’élevage des


animaux étaient connus et maîtrisés bien avant le Néolithique. Comme c’est
le cas dans d’autres domaines techniques [Jeunesse 2008], les mutations
socioéconomiques de la néolithisation se sont nourries de savoirs préexistants,
dont elles ont organisé et amplifié la mise en œuvre.

L’EXEMPLE DU PROCHE-ORIENT

Le Proche-Orient est le plus ancien foyer de domestication connu à ce


jour. Il est aussi le mieux documenté par l’archéologie, qui propose désor-
mais pour cette région une série de scénarios de plus en plus assurés et
précis. Ils sont à même sinon d’éclairer, du moins de revisiter les raisons
mêmes de la néolithisation.
Dans cette région, la transition s’est déroulée entre 12000 et 7000 avant
notre ère, selon quatre étapes principales : sédentarisation (premiers villages),
apparition de l’agriculture aux alentours du Xe millénaire, puis apparition
de l’élevage entre le milieu du IXe et le VIIIe millénaire, avant l’invention
de la poterie au VIIe millénaire [Cauvin 1997 ; Guilaine 2000]. Ce sont donc
des villageois agriculteurs-chasseurs qui ont inventé l’élevage des ongulés
dans cette région, il y a environ 11 000 ans. Ils appartenaient au complexe
culturel du Néolithique précéramique A (PPNA). Le bâti, l’organisation des
villages et la présence de lieux de rassemblement intervillageois, révélés
par exemple à Jerf el Ahmar [Stordeur et al. 2000] et à Göbekli [Schmidt
2003], témoignent du haut niveau de technicité, de spiritualité et d’organi-
sation sociale de ces chasseurs PPNA. Les gravures et hauts-reliefs qui
ornent certaines de ces constructions rendent compte de l’importance de la
symbolique animale [Helmer et al. 2004 ; Peters et Schmidt 2004], forme
d’appropriation mentale des animaux considérée par S. J. M. Davis [1987]
comme une prémisse de la domestication.
La plupart des spécialistes s’accordent aujourd’hui sur l’existence de
foyers primaires de domestication du mouton, de la chèvre, du bœuf et
probablement du porc sur les versants sud du Taurus oriental, en Anatolie
du Sud-Est, aux alentours de 8500 avant notre ère [Vigne et al. 2005 ; Zeder
2008]. Ils ont probablement cristallisé ici et là au sein d’une vaste zone
Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde 149

comprise entre le centre du plateau iranien et l’Anatolie centrale où, selon


les derniers résultats de la génétique des populations [Naderi et al. 2008]
et de l’archéozoologie [Redding, in Vigne et al. 2005], des sociétés de
chasseurs pratiquaient, dès avant le IXe millénaire avant notre ère, un contrôle
(« conduite ») des ongulés domestiques, notamment la chèvre et peut-être
les suinés. Il n’est pas impossible que la décroissance de l’âge d’abattage
des gazelles au Levant, interprétée par Davis [2005] comme la conséquence
d’une surchasse, résulte en fait d’un tel contrôle « prédomesticatoire » des
populations sauvages, comme suggéré anciennement par Legge [1972].
Quoi qu’il en soit, très rapidement, l’élevage de ces ongulés s’est répandu
vers le sud (fig. 1), jusqu’au Levant central [Helmer et Gourichon 2008] et
même au-delà des mers, jusqu’à Chypre, où ses plus anciennes manifestations
datent de 8400-8300 avant notre ère [Vigne 2008]. Dès cette époque,
l’adaptation de l’élevage à des climats et à des environnements très différents
de ceux où vivaient les ancêtres sauvages des ongulés domestiques suggère
d’importants progrès des techniques d’élevage.
Au début du VIIIe millénaire, de façon probablement indépendante, les
chasseurs-cueilleurs du Zagros centro-septentrional ont domestiqué les
chèvres locales [Zeder, in Vigne et al. 2005]. Dans le même temps, l’éle-
vage continuait de s’étendre vers l’ouest, en Anatolie centrale [Vigne et
Buitenhuis 1999] et surtout vers le sud, jusqu’en Palestine et aux confins
du Sinaï [Horwitz et al. 1999]. Au milieu du VIIIe millénaire, les bovins et
ovins domestiqués en Anatolie faisaient leur apparition sur les lieux mêmes
où la chèvre du Zagros avait été domestiquée quelques siècles plus tôt [Zeder,
in Vigne et al. 2005]. À la fin de ce même millénaire, la diffusion se pour-
suivait vers l’ouest jusqu’au Bosphore et à la mer Égée [Tresset et Vigne
2007] et, vers l’est, sur le plateau iranien [Mashkour et al. 2007].
C’est de cette vaste région proche- et moyen-orientale qu’est originaire
une partie au moins des domestications de l’Afrique, de l’Asie du Sud, de
l’Asie centrale et de l’Europe (fig. 1), où les premiers animaux domestiques
issus du Proche-Orient sont attestés aux environs de 6800 avant notre ère
[Guilaine 2003a].
Le processus de domestication proche-oriental s’étend donc sur au moins
un millénaire et demi, autour du complexe culturel du Néolithique précé-
ramique B (PPNB). Très schématiquement, on distingue six phases :
– contrôle (ou « conduite ») de populations sauvages, détectable à travers
la génétique des populations sauvages actuelles de chèvres [Naderi et al.
150 Technique et environnement

2008] et suggéré par certains indices archéozoologiques [Reding, in Vigne


et al. 2005] ;
– premières appropriations d’animaux, n’entraînant que de faibles
modifications morphologiques, notamment une réduction du dimorphisme
sexuel et une légère décroissance de la taille [Vigne et al. 2005], non voulues
par les éleveurs [Zohary et al. 1998 ; Arbuckle, in Vigne et al. 2005] ;
– premières acclimatations hors de l’aire de répartition initiale des ancêtres
sauvages, sans doute génératrices, par force, de notables améliorations
techniques [Vigne 2006 ; id. 2008] ;
– extension de cette aire de répartition à des zones beaucoup plus
éloignées, tel le Levant sud ;
– généralisation des premiers croisements et sélections volontaires
d’ongulés, entraînant les profondes modifications morphologiques observées
à la fin du PPNB moyen et au PPNB récent ; comme nous le détaillerons

Figure 1 : Résumé de l’état des connaissances concernant la naissance et la diffusion de l’élevage


des ongulés au Proche- et au Moyen-Orient.
Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde 151

plus loin, c’est à peu près à cette époque que l’élevage devient prépondérant
sur la chasse dans l’approvisionnement carné ; beaucoup de sociétés villa-
geoises méritent alors le qualificatif d’agro-pastorales ;
– colonisation des confins désertiques grâce à l’invention du nomadisme
pastoral, attestée à El Kowm au début du VIIe millénaire [Stordeur 2000].
Cette succession d’événements macro-régionaux se décline cependant
selon des rythmes et des scénarios locaux si divers qu’il convient de la consi-
dérer comme une hypothèse de travail en perpétuel remaniement plutôt que
comme une chronologie bien établie. Il est en revanche assuré que la nais-
sance de l’élevage des ongulés au Proche- et au Moyen-Orient résulte d’une
histoire très longue et complexe, dont l’issue et l’importance historiques ont
sans aucun doute échappé à la conscience individuelle de ses acteurs.

CAUSES POSSIBLES DE LA DOMESTICATION


DES ONGULÉS AU PROCHE-ORIENT

Il est trivial mais pas inutile de rappeler que seul un très petit nombre
d’espèces a été domestiqué de façon durable, à l’issue de tentatives qui se
sont soldées par un échec pour celles d’entre elles qui ne présentaient pas
de « prédisposition biologique ni d’utilité technique ou sociale suffisante »
[Clutton-Brock 1981]. En outre, il est évident que le bœuf, le mouton ou la
chèvre ne pouvaient pas être domestiqués en dehors de l’aire d’origine de
leur ancêtre sauvage, respectivement l’aurochs, le mouflon oriental ou la
chèvre aegagre. La nature de la biodiversité locale conditionne donc les
domestications initiales.
Depuis les années 1960, de nombreux modèles ont attribué une place
importante aux modifications climatiques dans l’émergence de la domesti-
cation néolithique des plantes et des animaux, notamment le dernier refroi-
dissement tardiglaciaire (Dryas récent). Il aurait contraint les groupes
humains à trouver de nouveaux modes d’approvisionnement, à inventer
l’économie de production [Braidwood 1960 ; Childe 1963 ; Binford 1968 ;
Flannery 1969]. Aujourd’hui, les données issues de l’analyse des fluctuations
fines de l’isotope 18 de l’oxygène emprisonné dans les calottes polaires
offrent une idée beaucoup plus précise de ces variations climatiques et de
152 Technique et environnement

leur complexité. Dans le détail, elles pourraient expliquer certaines ruptures


locales dans le processus de néolithisation et dans la diffusion de l’élevage
et de l’agriculture [Berger et Guilaine 2008]. Considérée dans toute son
ampleur chronologique, depuis la sédentarisation et l’économie du large
spectre natoufiennes jusqu’au plein élevage du PPNB récent, la transition
néolithique proche-orientale recouvre cependant un éventail de situations
climatiques si large que l’hypothèse d’un strict déterminisme climatique
n’est aujourd’hui plus défendable [Cauvin 1997 ; Cauvin et al. 1998]. Il
reste cependant que les fluctuations de la fin du Pléistocène et du début de
l’Holocène, notamment l’amélioration climatique des Xe et IXe millénaires,
ont sans doute influé sur le processus.
Doit-on dès lors invoquer une croissance démographique ayant néces-
sité une augmentation des disponibilités alimentaires ? Guerrero et al. [2008]
estiment qu’au Proche-Orient, comme en Europe et en Amérique du
Nord [Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Naji 2006], l’accroissement
démographique résulterait plutôt de la sédentarisation tardiglaciaire et
ne se serait engagé de façon massive qu’avec les débuts de l’agriculture,
donc près d’un millénaire avant la naissance de l’élevage. La « transition »
démographique aurait donc précédé le changement techno-économique, et
pourrait en être le déclencheur [Davis 2005]. Par un effet « boule de neige »,
démographie et économie de production auraient mutuellement alimenté
leurs progrès [Bellwood 2005]. Bien que fragilisée par le mode d’estimation
de la croissance démographique reposant sur l’analyse de sépultures à
la représentativité mal assurée [Chambon 2005], cette théorie a le mérite
de mettre l’accent sur le facteur démographique, dont l’importance est
fortement soulignée par l’accroissement considérable de la taille des villages
au fil du Néolithique précéramique [Cauvin 1997; Aurenche et Kozlowski
1999 ; Goring-Morris et Belfer-Cohen 2008].
Pour aller plus loin, il convient d’analyser aussi le rythme et la nature
du changement alimentaire [Vigne 2008]. Sur la façade atlantique de
l’Europe, où le Néolithique a été importé à partir des zones plus orientales,
le passage d’un approvisionnement dominé par la pêche et la collecte de
coquillages à une alimentation principalement issue des produits de l’élevage
est marquée par une brutale décroissance du taux de l’isotope 13 du carbone
dans le collagène des ossements humains. Entre le Mésolithique et le
Néolithique de Bretagne, d’Irlande ou d’Écosse, ce changement alimentaire
s’est produit en moins de deux siècles [Schulting et al. 2004]. On ne dispose
Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde 153

malheureusement pas de données semblables pour le Proche-Orient, où


la matière organique des ossements humains est souvent mal conservée [voir
cependant Lösch et al. 2006]. Force est alors de se fier aux données ostéoar-
chéologiques : sur une série de vingt-cinq sites organisés par ordre chrono-
logique entre les PPNB ancien et récent, on observe certes une décroissance
de l’importance de la consommation de viande issue de la chasse au profit
de celle produite par l’élevage des ongulés [Vigne et Helmer 2007]. Mais
on remarque aussi que cette dernière ne devient majoritaire dans l’alimen-
tation des villageois qu’à partir de la fin du PPNB moyen. Contrairement à
ce que l’on observe sur la façade atlantique, le changement alimentaire est
ici très lent. Durant plus de dix siècles, ces sociétés villageoises ont possédé
des animaux domestiques tout en continuant de se procurer la majorité des
viandes et graisses animales par la chasse. Cette situation incite à réviser
l’idée couramment admise selon laquelle les domestications néolithiques
visaient à accroître les disponibilités en viande, et à rechercher (ou à réha-
biliter) d’autres motivations.
Tournons notre regard vers les profits d’origine animale que la chasse
ne peut pas procurer : prestige social de la possession d’une bête à haute
valeur symbolique, force motrice ou de portage, lait et ses dérivés. De récents
travaux portant sur les résidus organiques conservés dans les céramiques
du début du Néolithique ont montré que l’exploitation laitière avait débuté
dès le VIIe millénaire en Anatolie [Evershed et al. 2008]. Les données
archéozoologiques qui traduisent les modes de gestion par les profils d’abattage
des animaux d’élevage permettent de remonter plus loin encore, au début
du VIIIe millénaire, soit au PPNB moyen [Vigne et Helmer 2007]. Dès lors,
rien n’interdit de penser que chèvres et moutons, mais aussi bovins, ont pu
être utilisés sur une petite échelle pour la production laitière dès les origines,
ce qui renforcerait les présomptions de F. Poplin [1980] et P. Gouin [2002].
La recherche du lait et de ses dérivés doit donc être rangée au rang des
possibles motivations de l’élevage des ongulés.
Dès lors, la question n’est plus seulement celle de l’accroissement des
disponibilités alimentaires, mais aussi celles de la nature du changement
alimentaire et du rythme selon lequel il s’est accompli au Proche-Orient.
Si les laitages ont fait leur apparition dans l’alimentation villageoise dès le
PPNB ancien, ils ont pu constituer un complément à la chasse en graisses
et en protéines animales. Dès le PPNB ancien et plus encore au PPNB
moyen, l’apparition de l’élevage, certes encore minoritaire par rapport à la
154 Technique et environnement

chasse (ou à la « conduite » d’animaux sauvages) dans l’alimentation carnée,


a pu stabiliser l’approvisionnement protéique saisonnier et apporter, avec
le porc, animal caractérisé par un hyperdéveloppement adipeux [Vigne
1998], et le lait, un supplément lipidique, lui aussi saisonnier, susceptible
de pallier les éventuelles carences de la production céréalière [Vigne 2008].
Il faudrait donc comprendre cette succession d’événements comme une
diversification de l’alimentation, un lissage des carences saisonnières et un
accroissement global des disponibilités. Un tel scénario s’accorderait bien
avec le modèle de l’effet « boule de neige » entre changement alimentaire
et croissance démographique [Bellwood 2005 ; Vigne 2008]. Notons toutefois
que cela ne résout ni la question de l’origine du changement alimentaire ni
celle des causes de la croissance démographique.

PROCESSUS ÉCOLOGIQUES ET ANTHROPOLOGIQUES

La principale conséquence de la néolithisation est l’apparition d’une


série d’écosystèmes nouveaux dont les termes extrêmes sont les écosystèmes
anthropisés, apparemment naturels mais pourtant gérés par l’homme, et les
écosystèmes anthropiques, composés de toutes pièces par ce dernier. Les
écosystèmes anthropiques se déclinent d’ailleurs selon un gradient d’intensité
de l’anthropisation, depuis les agrosystèmes jusqu’aux systèmes domestiques
en passant par les pseudo-écosystèmes villageois et, plus tard, urbains
(fig. 2A).
Comment les communautés animales réagissent-elles vis-à-vis de cette
nouvelle situation anthropogène ? Dans un environnement donné, chaque
population animale se comporte différemment en fonction des traits de vie
et de l’étendue de la niche écologique potentielle de l’espèce à laquelle elle
appartient. Ainsi, l’anthropisation se solde par une redistribution des espèces
dans ces nouveaux compartiments de l’espace écologique (fig. 2B). Elle
engendre une nouvelle structuration écologique des taxons en cortèges
anthropophobes, qui restent à l’écart, anthropophiles, qui mettent à profit
les écosystèmes anthropisés, et commensaux, qui s’invitent au cœur des
écosystèmes anthropiques, jusque dans la maison des hommes. Ces derniers
peuvent d’ailleurs être strictement dépendants des constructions humaines,
Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde 155

incapables de survivre durant plusieurs générations hors de ces dernières,


comme c’est le cas des souris et des rats en Europe tempérée et septentrionale,
ou bien commensaux facultatifs [Pascal et al. 2006].
Dans ce cadre modélisé, la domestication peut être conçue comme un
déplacement écologique de certaines espèces de l’écosystème naturel vers
les écosystèmes anthropisés, après leur transfert depuis les régions souvent
éloignées où elles ont été domestiquées (fig. 2C). Ce déplacement écologique
induit par l’homme peut s’étendre jusqu’aux écosystèmes anthropiques les
plus extrêmes, dans le cas des animaux de compagnie. Mais ce déplacement
est partiellement réversible, comme en témoigne le phénomène de marronnage,
beaucoup plus courant qu’on ne le pense [Digard 1990 ; Pascal et al. 2006].
Les espèces potentiellement domesticables sont anthropophiles ou commen-
sales. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. En effet, contrai-
rement à celui des taxons non domestiqués, leur déplacement vers la sphère
domestique est conditionné par l’intérêt ou le profit économique, social ou
idéel qu’y trouve la société humaine. La domestication résulte donc d’une
interaction complexe entre la biodiversité et les sociétés humaines, condi-
tionnée par la volonté de ces dernières d’utiliser certains éléments consti-
tutifs de la première.
Ces deux composantes étant changeantes dans le temps, on peut s’attendre
à ce que le processus de mise en interaction ait été soumis à de fortes
fluctuations temporelles, voire à une forte instabilité. C’est en effet ce qu’on
commence à percevoir des premiers élevages néolithiques, notamment à
partir des récents travaux que nous avons menés à Chypre [Vigne et al.
2003]. Comme nous l’avons vu, la chèvre aegagre a été domestiquée en
Anatolie sud-orientale, puis transportée et acclimatée en Damascène et sur
l’île dès la fin du PPNB ancien. Les chèvres ont donc été introduites à Chypre
sous une forme sinon pleinement domestiquée, du moins suffisamment
maîtrisée pour supporter la traversée par mer. Dans la stratigraphie du site
chypriote de Shillourokambos [Guilaine 2003b], on observe une grande
stabilité de la taille des mâles et des femelles durant les huit cents ans que
couvrent les phases anciennes et moyennes. Les proportions des sexes et
différents autres indices montrent clairement qu’à ces époques les chèvres
n’étaient pas élevées mais exploitées par la chasse. Cela incite à penser que
les bêtes domestiques introduites sur l’île sont très vite retournées à l’état
sauvage, constituant des populations marronnes. À partir du milieu du
VIIIe millénaire, contemporain du début du PPNB récent du Levant, on
156 Technique et environnement

Figure 2 : Représentation schématique des effets de l’anthropisation des écosystèmes sur les
communautés animales (exemple des grands mammifères d’Europe occidentale) : A, apparition de
nouveaux écosystèmes anthropisés et anthropiques ; B, redistribution des taxons dans l’espace écologique
ainsi remodelé, en fonction de leurs capacités écologiques (niches) respectives, et apparition d’une
nouvelle structuration écologique des peuplements en cortèges anthropophobes, anthropophiles
ou commensaux ; C, proposition d’interprétation de la domestication comme une composante de
l’anthropisation des écosystèmes.
Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde 157

relève une forte dominance des femelles parmi les bêtes tuées à l’âge adulte.
Cet indice de domestication est confirmé par l’apparition, quelques siècles
plus tard, d’une décroissance de taille et d’une réduction du dimorphisme
sexuel. Il apparaît donc qu’après avoir été exploitées par la chasse, les
chèvres marronnes ont fait l’objet d’une domestication sur place, qui a
débouché sur l’élevage [Vigne, sous presse].
Ce scénario confirme le caractère changeant de la relation domestica-
toire durant ces phases initiales. Il laisse à penser que, dans l’esprit des
premiers Néolithiques comme dans celui de nombreuses cultures [Descola
2005], l’opposition que notre esprit moderne occidental tient pour fonda-
mentale entre domestication et chasse n’existait pas, et que cette absence
conceptuelle s’est prolongée durant plusieurs millénaires. Ce scénario montre
aussi à quel point la domestication néolithique résulte d’un choix de société
plus que de contraintes naturelles.
La même conclusion s’impose lorsqu’on examine comment le « package »
néolithique a été réinterprété par les premières sociétés européennes néoli-
thisées. En effet, la régionalisation des systèmes techniques d’exploitation
des ressources animales au Néolithique initial de Méditerranée nord-
occidentale fait apparaître des compartiments dont les limites coïncident
mieux avec celles définies par la culture matérielle qu’avec les frontières
naturelles [Vigne 2007]. Les récentes données paléogénétiques réunies pour
l’Europe montrent par ailleurs que, si les premiers porcs domestiques étaient
bien issus de souches proche-orientales, les sociétés villageoises européennes
les ont rapidement remplacés par des lignées issues de la domestication locale
du sanglier européen [Larson et al. 2007 b]. D’autres données paléogéné-
tiques ont montré qu’au contraire les Néolithiques européens n’ont pas ou
très peu domestiqué les aurochs locaux, les lignées de bovins domestiques
ayant été introduites à partir du Proche-Orient [Edwards et al. 2007]. Le
contraste entre les scénarios observés pour le porc et le bœuf invite à cher-
cher une explication anthropologique plutôt que naturaliste. L’image de
l’aurochs dans les mentalités mésolithiques et néolithiques européennes,
fortement liée aux valeurs masculines et cynégétiques, a-t-elle interdit la
pénétration de cette espèce dans l’univers domestique, alors que les bovins
importés, déjà transformés de longue date par la domestication, y trouvaient
une place naturelle [Vigne et Helmer 1999] ?
158 Technique et environnement

CONCLUSION : QUELLE RÉVOLUTION NÉOLITHIQUE ?

La profonde intrication des facteurs culturels et naturels mise en lumière


par ces différentes approches des domestications néolithiques impose de
resituer la néolithisation au cœur de l’anthroposystème, système d’ordre
supérieur qui transcende et réunit les systèmes culturels, les écosystèmes
et les interactions qui les lient dans le temps et l’espace, tout en respectant
leurs spécificités fonctionnelles [Muxart et al. 2003 ; Pascal et al. 2006].
Limiter la néolithisation aux approches culturelles serait tout aussi inopérant
que de se restreindre à n’en aborder que les aspects biologiques. En archéo-
logie, n’intégrer les données bioarchéologiques qu’en complément de la
lecture des témoins de la culture matérielle, comme on le fait encore trop
souvent, revient à nier l’évidence : les comportements des sociétés vis-à-
vis de l’environnement et de la biodiversité, en particulier les domestica-
tions, sont des manifestations des comportements des sociétés tout aussi
riches en informations d’ordre culturel que les « chaînes opératoires » de
débitage, le bâti ou la céramique. Réciproquement, réduire le rôle des
sociétés humaines à leurs mécanismes démographiques, à leurs adaptations
alimentaires ou à leurs réponses aux conditions environnementales serait
tout aussi inepte que de vouloir appliquer aux écosystèmes les règles de
fonctionnement des sociétés. Seule la prise en considération pleine et entière
des lois régissant les sociétés, de celles, bien différentes, qui gouvernent les
écosystèmes et la biosphère, et des interdépendances qui, par essence, lient
ces deux sous-systèmes, permettra de comprendre les raisons et les consé-
quences de la domestication.
Le cadre conceptuel de l’anthroposystème rend bien compte de la
diversité des situations de domestication et de néolithisation que rencontre
l’archéologie et qu’elle a trop souvent cherché à fédérer au sein d’un même
et unique modèle. Définir la domestication comme une relation à bénéfice
réciproque (mutualiste) entre un groupe humain et une sous-population
animale, le premier contrôlant au moins en partie la reproduction du second,
est certes nécessaire pour le dialogue académique. S’en tenir à cette norme
est cependant de nature à occulter la réalité de la néolithisation, essentiel-
lement faite de diversité. Mettant en lumière l’équilibre sans cesse dyna-
mique entre la diversité et l’instabilité des systèmes naturels et la complexité
et l’imprévisibilité des systèmes culturels, le concept d’anthroposystème
Les débuts de l’élevage des ongulés dans l’Ancien Monde 159

ruine tout espoir d’une modélisation simple de la néolithisation. Il incite au


contraire à multiplier les approches analytiques et fonctionnelles, aux
échelles de temps et d’espace les plus fines qu’autorise l’archéologie. Ainsi,
la naissance de la domestication ne saurait trouver d’explication unique :
de même qu’elle n’a pas résulté d’un seul facteur, comme nous l’avons
indiqué plus haut, elle ne saurait avoir la même cause dans toutes les régions,
à toutes les époques, et dans toutes les cultures.
De même, la « révolution néolithique » ne doit plus être considérée seule-
ment comme une étape, certes majeure, de l’histoire de l’humanité, mais
bien plus comme un bouleversement de l’anthroposystème, en nature et en
intensité.
En nature, elle instaure un nouvel ordre dans lequel l’évolution de la
biosphère n’est plus seulement dépendante des facteurs climatiques et des
lois biologiques et écologiques régissant ses composantes, mais un nouvel
ordre, dans lequel elle résulte aussi, à des degrés divers, des comportements
techno-économiques et sociaux des sociétés humaines [Testart 1982 ; id.
1998], eux-mêmes en partie gouvernés par des représentations mentales
culturelles ou religieuses, propres à l’espèce humaine ; au sein même de
certaines sociétés, la néolithisation est sans doute aussi marquée par une
profonde modification de la conception du monde qui autorise désormais
les hommes à s’approprier les plantes et les animaux, et à attribuer une
essence divine au monde et à l’univers, comme l’a proposé J. Cauvin [1997].
En intensité, la néolithisation signe à la fois un accroissement démogra-
phique sans précédent et, en conséquence de ce dernier et de l’apparition
de nouveaux comportements humains, une anthropisation sur une grande
échelle des communautés végétales et animales, et de la biosphère. Les
chasseurs-cueilleurs ont certes pesé sur leur environnement, sans doute
parfois plus fortement que toute autre espèce de grand mammifère.
L’extinction des faunes insulaires de l’océan Indien ou Pacifique en donne
une illustration marquante. Par son emprise géographique croissante, par
de véritables manipulations des espèces faisant de l’homme un facteur
d’évolution biogéographique, voire biologique [Planhol 2004], l’appropriation
néolithique des plantes et des animaux confère cependant une tout autre
ampleur à l’anthropisation néolithique. À l’échelle de l’histoire quaternaire
de l’humanité et de la biosphère, ce fut une évolution irréversible.
En ce sens, on pourrait parler de « révolution néolithique ». Il conviendrait
toutefois de relativiser cette expression, d’une part en rappelant qu’il s’agit
160 Technique et environnement

d’un processus lent, complexe voire récurrent, étendu sur plusieurs


millénaires, dont l’orientation a sans aucun doute échappé à la conscience
individuelle, contrairement à ce que le sens commun entend par « révolution ».
Pour estimer la justesse de cette appellation, il faut aussi évaluer les effets
de la néolithisation par rapport à d’autres « révolutions » de l’histoire de
l’humanité et de la biosphère. Pour un territoire comme celui de la France,
l’accroissement néolithique des invasions ou extinctions anthropogènes de
vertébrés est certes notable, mais il paraît bien faible comparé à celui provo-
qué par l’industrialisation : il est cent fois plus petit que celui qu’on enre-
gistre pour le XIXe siècle et mille fois moindre que celui de la seconde moitié
du XXe siècle de notre ère [Pascal et al. 2005-2006 ; id. 2006].
À l’échelle de l’histoire de l’humanité et de celle de la biosphère, la
néolithisation peut sans doute être considérée comme une révolution. L’abus
de cette appellation risque néanmoins d’estomper la durée, la diversité et
la complexité constitutives de ce phénomène à l’échelle des sociétés et des
hommes. Ce sont elles, pourtant, qui nous en apprennent le plus sur le passé
et l’avenir de nos sociétés.

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Les voies de la domestication
animale, entre tendances,
hasard et nécessité
Jean-Pierre Digard*

On ne saurait mieux introduire cette communication d’un ethnologue


devant un aréopage d’archéologues qu’en rappelant ces lignes d’André
Leroi-Gourhan écrites il y a quelque soixante ans : « En ethnologie comme
dans la plupart des sciences, le progrès des idées vient du dehors, chaque
fois qu’un courant issu de disciplines étrangères taille une brèche sur
l’horizon scientifique. C’est pourquoi il nous semble que doive être reprise
de l’extérieur, de la zoologie pure, mais vue par l’ethnologue, cette question
de la domestication des animaux qu’on donne, avec l’agriculture, comme
le critère d’entrée des sociétés humaines dans leur morphologie actuelle et
qui, de ce fait, est un des points les plus importants de l’étude des hommes »
[Leroi-Gourhan 1949, p. 388]. Telle est donc la tâche à laquelle je souhaite
contribuer ici, en essayant d’enrichir le « catalogue d’hypothèses » que
Leroi-Gourhan exhortait les ethnologues à constituer pour les préhistoriens.

LES CHAMPS CLASSIQUES DE L’ÉTUDE


DE LA DOMESTICATION ANIMALE ET LEURS LIMITES

Loin de prétendre faire table rase des connaissances accumulées sur la


domestication animale par archéologues et zoologues, je voudrais au
* Directeur de recherche émérite, CNRS, UMR 7528
166 Technique et environnement

contraire prendre les acquis de ces deux disciplines pour point de départ
d’une réflexion ethnologique sur un sujet qui implique l’homme au moins
autant que les animaux.

L’archéologie

Par définition, l’archéologie a affaire aux premières domestications,


qu’elle envisage en tant que processus situés dans l’espace et dans le temps,
dont elle s’attache à préciser le contexte, les procédés et les premiers effets,
tant sur les animaux que sur les sociétés humaines.
Malgré l’étendue et la solidité de ses apports, l’archéologie laisse à peu
près inexploré le domaine des domestications – et des dédomestications –
ultérieures, tendant à faire oublier que la domestication n’est pas circons-
crite dans le temps, mais qu’elle doit au contraire s’inscrire dans la durée,
faute de quoi des animaux réputés domestiqués peuvent retourner à la vie
sauvage (marronnage).

La zoologie

Pour les zoologues, la domestication désigne le résultat sur l’animal des


processus étudiés par l’archéologie – autrement dit : l’état des espèces
animales que leur première domestication, considérée comme acquise, a
fait passer sous le contrôle de l’homme. Selon ce point de vue classique,
sont admis comme animaux domestiques « vrais » ceux appartenant à des
espèces qui se reproduisent en captivité et qui se distinguent des espèces
sauvages souches par des caractères génotypiques et phénotypiques
résultant d’une sélection prolongée et délibérée de la part de l’homme. La
liste de ces animaux comprend un nombre d’espèces qui varie, selon
les auteurs [Bourlière 1974], de vingt-quatre à trente-six selon que s’y
trouvent inclus ou non, par exemple, le renne, l’éléphant d’Asie, le serin,
la carpe, l’abeille, le bombyx du mûrier, etc.
Ces hésitations des zoologues sont compréhensibles. Si un animal
domestique est « celui qui, élevé de génération en génération sous la
surveillance de l’homme, a évolué de façon à constituer une espèce [ou une
variété] différente de la forme sauvage primitive dont il est issu » [Thévenin
Les voies de la domestication animale 167

1960], alors le renne, l’éléphant d’Asie et le chameau de Bactriane,


qui subsistent plus ou moins à l’état sauvage, sous des formes très peu
différentes des formes domestiques, ne devraient pas être comptés au nombre
des espèces domestiques. En revanche, l’acception zoologique classique
fait l’impasse sur plusieurs phénomènes que l’on aurait tort de considérer
comme marginaux ou insignifiants :
– dédomestications : hyène tachetée ou addax en Égypte ancienne, biche
chez les Romains, genette en Europe médiévale, élan en Suède ;
– semi-domestications : renne, éléphant d’Asie ;
– surdomestications : bombyx du mûrier ;
– proto-domestications : porcs de Nouvelle-Guinée ;
– néo-domestications (XIXe et XXe siècles) : buffle et éléphant d’Afrique,
élan (Alces alces) en ex-URSS, éland du Cap (Taurotragus oryx), bœuf
musqué en Alaska et au Canada, autruche, etc.
Bref, depuis le milieu du XIXe siècle [Geoffroy Saint-Hilaire 1861], la
recherche naturaliste sur les animaux domestiques et la domestication n’a
guère progressé, du moins pour la perspective qui est ici la nôtre, comme
si la zoologie avait préféré s’en remettre à l’archéologie pour le passé des
animaux domestiques, et à la zootechnie pour leur avenir.

LES INTERROGATIONS
ET LES APPORTS DE L’ETHNOLOGIE

Les réserves qui viennent d’être exprimées ne signifient pas que les
apports de l’archéologie et de la zoologie doivent être tenus pour négligeables
ou erronés, mais simplement qu’ils ne répondent pas entièrement aux inter-
rogations de l’ethnologie.

La notion d’« action domesticatoire »

Les animaux ne concernent l’ethnologie que dans la mesure où l’homme,


son objet, s’intéresse à eux et où ils lui apparaissent, en retour, comme des
révélateurs de l’homme. Corollairement, l’ethnologie s’intéresse moins à
ce qui est arrivé aux animaux qu’à ce que les hommes ont eu l’idée de leur
168 Technique et environnement

faire, moins à ce que les hommes sont parvenus à réaliser qu’à ce qu’ils ont
investi – en action et en pensée, individuelles et collectives, en organisation
sociale et en culture, et éventuellement en affects – dans la domestication.
C’est pourquoi je propose d’entendre, par domestication, l’action que les
hommes exercent sur les animaux qu’ils détiennent, ne serait-ce qu’en les
élevant [Digard 1990].

La frontière sauvage/domestique

1. L’action domesticatoire s’exerce toujours, d’abord, sur des animaux


concrets, non sur des espèces. C’est pourquoi le nombre d’espèces
entièrement domestiquées est relativement faible. En toute rigueur, on ne
devrait donc pas parler, comme on le fait toujours, d’espèces domestiques
et d’autres qui ne le sont pas. Ce que l’on doit dire, en revanche, c’est qu’il
y a des animaux – appartenant à plus de deux cents espèces – sur lesquels
l’homme a exercé, à un moment ou à un autre, d’une manière ou d’une
autre, avec des résultats divers, une action de domestication. La frontière
sauvage/domestique ne passe donc pas là où on la fait passer d’habitude,
entre des espèces, mais à l’intérieur d’espèces qui présentent par conséquent
des sujets sauvages et des sujets domestiques, dans des proportions variables
selon les lieux et les époques (cf. les cas, exemplaires, du renne, du lapin,
du porc, de l’autruche, etc.).
2. L’action domesticatoire doit nécessairement s’exercer de manière
continue, être chaque jour renouvelée et entretenue, faute de quoi des
animaux peuvent se dédomestiquer et retourner à l’état sauvage. Qu’ils
soient discrets et proches, comme dans le cas des chats harets, ou d’ampleur
exceptionnelle, à échelle continentale, comme dans l’Amérique moderne
(chevaux/mustangs, porcs…) ou l’Australie contemporaine (lapins,
chevaux/brumbies, dromadaires…), les phénomènes de marronnage
montrent qu’aucune espèce animale ne peut jamais être considérée comme
totalement et définitivement domestiquée. À l’inverse, les domestications
ou redomestications contemporaines indiquent, elles, qu’aucun animal
sauvage ne peut jamais être considéré comme entièrement à l’abri de toute
tentative de domestication.
3. De nombreux animaux, qui représentent des cas limites, se trouvent
en perpétuelle situation d’équilibre instable entre état sauvage et état
Les voies de la domestication animale 169

domestique, soit parce qu’ils se laissent moins aisément domestiquer


que d’autres (éléphants, abeilles…), soit parce qu’ils sont délibérément
maintenus par l’homme dans un état proche de la sauvagerie (chiens de
guerre ou de combat, guépards et oiseaux de proie affaités pour la chasse,
taureaux de corrida). L’action domesticatoire n’est donc pas univoque ; elle
peut même s’exercer dans le sens d’un ensauvagement dosé et contrôlé pour
conserver intacts certains éthogrammes spécifiques utiles à l’homme. La
frontière sauvage/domestique n’est donc pas une frontière imperméable, intan-
gible, fixée une fois pour toutes ; elle n’est pas la même pour tous les
animaux dans tous les contextes culturels. Son tracé et ses déplacements
dépendent en dernière instance de l’action de l’homme.

La notion de « système domesticatoire »

1. Pour bien comprendre l’action domesticatoire, il faut considérer cette


notion dans son acception la plus large, c’est-à-dire en ne négligeant aucun
des aspects, idéels aussi bien que matériels, de la domestication telle qu’elle
se trouve effectivement réalisée dans le cadre de systèmes sociaux et culturels
concrets.
Tout système domesticatoire est d’abord un système technique – ce qui
n’exclut pas l’irrationnel (pourquoi coupe-t-on la queue du braque et de
l’épagneul mais pas celle du pointer ou du setter ?). Un système domesti-
catoire n’est cependant pas un système technique comme les autres. Le fait,
essentiel, que l’action technique s’exerce ici sur des animaux, c’est-à-dire
sur des êtres vivants, doués d’autonomie, de sensibilité, voire d’intelligence,
ne va pas sans entraîner certaines conséquences : l’homme ne s’implique
pas de la même manière ni avec la même intensité émotionnelle dans la
domestication des animaux que, par exemple, dans la culture des plantes ;
l’élevage, plus qu’aucune autre activité, révèle une étroite imbrication des
faits techniques, sociaux et idéologiques (les animaux pensés par les éleveurs
sont souvent fort éloignés des animaux biologiques réels). C’est l’ensemble
de tous ces éléments qui, en interagissant les uns sur les autres, forme le
« système domesticatoire ».
2. À chaque situation concrète, dans un milieu, une culture et à un
moment donnés, correspond un système domesticatoire particulier.
Corollairement, on peut observer, dans le temps et dans l’espace, une grande
170 Technique et environnement

variété de systèmes domesticatoires. Certaines variations s’expliquent aisé-


ment en termes de contraintes écologiques ou techniques : il est évident,
par exemple, qu’on ne peut pas élever des rennes en Arabie, ni des droma-
daires en Laponie, de même qu’on ne peut pas utiliser des rennes comme
des dromadaires.
D’autres variations, en revanche, ne relèvent ni de la cohérence interne
des systèmes techniques, ni même des données du milieu naturel ou des
caractères biologiques des espèces élevées ; seuls des facteurs sociaux et
culturels, produits d’une histoire, expliquent qu’un même animal, le droma-
daire, ne soit pas monté de la même manière par les Maures, les Touaregs,
les Bédouins de Syrie et ceux d’Arabie du Sud, ou que le renne ne soit pas
domestiqué en Amérique du Nord (caribou) mais le soit en Eurasie, et que,
même là, il soit produit et utilisé de diverses manières, depuis le « pro-
élevage » des Tchouktchis et des Lapons de Norvège jusqu’aux rennes traits
et montés avec selle et étriers chez les Yakoutes ou les Toungouzes de Sibérie
(la même diversité s’observe avec les porcs de Nouvelle-Guinée, battus chez
les Awa, cajolés chez les Kouma, ou encore avec les éléphants d’Asie). Ces
variations historiques et géographiques soulignent, s’il en était besoin, le
caractère éminemment culturel des faits de domestication.

« Moyens élémentaires d’action » sur l’animal et « chaînes


opératoires » de la domestication

De même qu’il a domestiqué ou tenté de domestiquer tous les animaux


qui pouvaient l’être, et tiré ou essayé de tirer d’eux tout ce qu’ils étaient
susceptibles de lui apporter, on peut dire que l’homme a tout essayé pour
parvenir à ses fins, ne reculant devant aucune expérience, aussi coûteuse ou
insolite soit-elle (cf. les expériences de Réaumur sur les araignées ou les
attelages de zèbres de lord Rothschild). Mais, en tant qu’ils s’exercent sur
des êtres vivants, les « moyens élémentaires d’action » sur l’animal et les
« chaînes opératoires » de la domestication [Leroi-Gourhan 1943 ; id. 1945 ;
id. 1964-1965, passim] présentent, par rapport aux autres ensembles
techniques, une forte originalité.
1. L’action de l’homme est d’abord dictée par les exigences fondamen-
tales qui doivent être satisfaites pour que les animaux qu’il convoite ou
détient survivent à la fois en tant qu’individus et en tant qu’espèces [Barrau
Les voies de la domestication animale 171

1978]. Ces exigences sont au nombre de trois : a) la protection contre les


agressions de toute nature (intempéries, prédateurs, etc.) ; b) l’alimentation ;
c) la reproduction.
C’est « au degré d’intervention des hommes à chacun de ces trois niveaux
critiques de la vie et de la survie […] animales, dans chacune de ces trois
exigences vitales, que l’on pourra apprécier le degré de domestication. On
pourrait ainsi considérer que le stade le plus avancé de cette domestication
serait atteint quand aucune de ces trois exigences vitales ne pourrait être
satisfaite sans l’assistance humaine, sans l’entremise du travail humain »
[ibid.]. Selon ces critères, le plus domestique des animaux est incontesta-
blement un papillon : le bombyx du mûrier.
2. Ces moyens d’action sur l’animal sont, pour la plupart, des techniques
sans objets, relativement pauvres en outils (cf. la culture matérielle des
pasteurs nomades), ce dépouillement étant compensé par la richesse des
savoirs fondés sur une observation très fine du comportement animal et des
ressources du milieu naturel ; en effet, c’est le plus souvent en détournant
au profit de l’homme les comportements spécifiques des animaux (gréga-
risme, empreinte, etc.) que s’exerce l’action domesticatoire.
3. Ce sont des techniques polyvalentes : le bâton et le chien qui
éloignent les prédateurs (action directe négative) [Haudricourt 1962] servent
aussi à diriger le troupeau (action directe positive), l’alimentation des
animaux contribue à leur familiarisation, voire à leur dressage (action
indirecte positive), la reproduction contrôlée permet de les modifier… Il
suffit donc que l’homme détienne et élève des animaux pour exercer sur eux
une action domesticatoire.
La polyvalence des techniques domesticatoires est à la base de la
satisfaction d’une quatrième exigence (pour l’homme) de familiarisation,
d’apprivoisement ou de dressage, sans lesquels il ne saurait y avoir d’élevage
ni a fortiori d’utilisation d’animaux vivants. L’arsenal des procédés de
dressage et le considérable supplément d’action qu’il représente de la
part de l’homme consistent pour l’essentiel à jouer en même temps et en
permanence sur les trois claviers des techniques de protection/contention,
d’alimentation et de reproduction des animaux.
4. Les effets sur l’animal des techniques domesticatoires sont rarement
immédiatement visibles ; ce sont des résultats différés (souvent à plusieurs
générations) et progressifs.
172 Technique et environnement

Finalité et nature de l’action domesticatoire

L’homme n’a pas d’abord domestiqué des animaux pour en tirer des
services ou des produits matériels, pour la simple raison que ceux-ci, à
l’exception de la viande et des autres produits tirés de l’animal mort, ne
préexistent pas à la domestication, mais résultent de ses effets à long
terme ; les hommes du Néolithique ne pouvaient pas prévoir que le mouflon
deviendrait un mouton fournisseur de laine, ni l’aurochs femelle une vache
capable de donner plus de lait que n’en réclame son veau, ni, a fortiori, que
le cheval serait appelé à jouer le rôle militaire et économique qu’on lui
connaît. Les toutes premières domestications ont donc probablement été
guidées par deux tendances liées à l’hominisation [Changeux 2008, p.169-
170] : a) la curiosité intellectuelle gratuite, le besoin de relever des défis,
de venir à bout de ce qui échappe, indépendamment de toute nécessité au sens
strict ; b) la compulsion quasi mégalomaniaque à dominer la nature et les
êtres, à se les approprier, à agir sur eux, à les transformer.
Certaines utilisations d’animaux domestiques posent des problèmes
particuliers d’un grand intérêt heuristique. Ce sont celles dont la logique
n’est pas d’abord économique : utilisations symboliques ou religieuses (en
vue de sacrifices), ludiques ou sportives (spectacles d’animaux, courses),
pour l’ornement ou la compagnie (oiseaux de cage ou de volière, animaux
« familiers » ou « de compagnie »). On trouve donc, de part et d’autre de
la grande masse des animaux domestiques dont l’homme tire des services
ou des produits (« animaux de rente »), des animaux qu’il joue à domestiquer,
les uns sur un mode dramatique (tauromachie), les autres sur le mode de la
comédie sentimentale, en les surdomestiquant (animaux de compagnie).
Que l’homme consomme des animaux domestiques, c’est indéniable ;
qu’il consomme aussi et surtout de la domestication, c’est-à-dire du pouvoir
de l’homme sur l’animal, voilà qui est tout aussi certain. Le décalage entre
le stupéfiant zèle domesticateur de l’homme et les bénéfices souvent déri-
soires qu’il en tire ne s’explique pas autrement que par la recherche de la
domestication pour elle-même et pour l’image qu’elle renvoie d’un pouvoir
sur la vie et les êtres. Même quand elle sert aussi à autre chose, l’action
domesticatoire contient sa propre fin.
Les voies de la domestication animale 173

Domestication et société

S’interroger sur les rapports entre domestication animale et société


revient à chercher quels « choix » en matière de domestication (préférence
pour telles espèces, telles utilisations, telles techniques d’élevage) sont
compatibles ou incompatibles – et pourquoi ? – avec quels « choix » de
société. C’est ainsi que plusieurs auteurs ont pu voir dans la domestication
l’archétype d’autres sortes de subordination [Haudricourt 1962 ; Thomas
1983].
Si l’on compare la place des animaux dans différents types de société,
on constate, par exemple, que dans les sociétés pastorales nomades
– à « structures élémentaires » (fondées sur la parenté) et plus ou moins
« égalitaires » –, il y a parallélisme entre troupeau et groupe domestique,
alors que dans les sociétés agricoles villageoises – à « structures
complexes », fondées, moins sur la filiation (ici indifférenciée) et sur
l’alliance, que sur la résidence –, le trait le plus saillant est la hiérarchisation
des animaux domestiques en plusieurs catégories faisant l’objet d’un
traitement inégal (origine de la différence de traitement entre les animaux
de compagnie et les animaux de rente dans les sociétés occidentales
modernes) [Digard 1999].
D’autres sociétés encore (Indiens d’Amazonie, Aborigènes d’Australie,
Pygmées, etc.) ont peu, voire pas du tout pratiqué la domestication, se
contentant d’apprivoiser parfois des animaux isolés prélevés sur le milieu
naturel [Erikson 1987]. Il s’agit principalement de chasseurs pour qui les
animaux appartiennent à l’univers de la chasse, à l’exception du chien
[Descola 1993, p. 99-101] et parfois aussi du porc. Plutôt que de coupure
entre des sociétés apprivoisatrices et des sociétés domesticatrices, c’est donc
plutôt de cloisonnement, interne à certaines sociétés, entre un univers domes-
tique féminin et un univers cynégétique masculin qu’il convient de parler.
C’est sans doute à un tel clivage que tient la raison pour laquelle, par exemple,
les Indiens des Plaines, qui avaient pourtant l’expérience de la domestication
du chien puis de celle du cheval (animaux entre lesquels ils établissaient
d’ailleurs de nombreuses analogies), n’eurent pas l’idée d’entreprendre aussi
celle du bison ou du caribou.
174 Technique et environnement

RETOUR AUX PREMIÈRES DOMESTICATIONS

Ce vaste tour d’horizon ne nous a éloigné qu’en apparence des premières


domestications, car les interrogations que celles-ci suscitent chez les
archéologues ne diffèrent guère, en réalité, des questions qui viennent d’être
abordées.

La domestication, état ou processus ?

On sait que la domestication peut être envisagée, selon un point de vue


biologique, comme un état de l’animal ou, selon un point de vue anthropo-
logique, comme un processus [Digard 1990, passim ; Vigne et al. 1999].
L’erreur serait de considérer qu’il s’agit là d’une alternative. L’archéologie
se doit de prendre en compte les deux points de vue car il y a, théoriquement,
entre la domestication-processus et la domestication-état, une relation de
cause à effet : l’état résulte du processus. Mais la réalité est plus complexe.
Dans la plupart des cas, le résultat est différé : l’action de l’homme n’entraîne
de transformations phénotypiques chez l’animal que bien plus tard, après
de nombreuses générations, voire plusieurs siècles. Dans certains cas,
le processus domesticatoire transforme peu l’animal : jusqu’à l’époque
contemporaine, plusieurs espèces ont été représentées en même temps par
des populations sauvages et par des populations domestiquées, parfois depuis
fort longtemps (renne, porc, lapin…). Vigne, Buitenhuis et Davis ont donc
raison d’affirmer que « l’argument principal d’une morphologie non trans-
formée » n’autorise nullement à conclure à l’absence d’action domestica-
toire et à la présence de chasse d’animaux purement sauvages. Ils ont encore
raison d’envisager la possibilité de « populations prédomestiques » ou encore
de « populations biologiquement sauvages sous contrôle anthropique inten-
sif », objets d’une appropriation et qui conservent leur forme sauvage
pendant plusieurs siècles malgré l’action de domestication dont elles sont
l’objet.
Pour progresser dans cette direction, il conviendrait de se préoccuper de
la mise en évidence, non plus seulement d’animaux domestiqués, mais aussi
d’actions domesticatoires. La tâche est ardue pour deux raisons principales :
1) du fait de la « matière » très particulière sur laquelle ils s’appliquent,
Les voies de la domestication animale 175

les « moyens élémentaires d’action » sur l’animal et leur caractère de


« techniques sans objets » laissent peu de traces au sol à l’exception, parfois,
de structures de contention du type enclos [Digard 1975 ; id. 1978] ;
2) entre la chasse sélective, la gestion de populations sauvages, le proto-
élevage (au sens de « liaison de l’éleveur à un animal conservé dans son
biotope et son comportement naturels ») [Leroi-Gourhan 1964, p. 307] et
l’exploitation pastorale de troupeaux domestiques, il y a continuité technique ;
les moyens d’action respectifs de ces divers systèmes techniques se distinguent,
non par des différences de nature – il s’agit toujours d’interventions sur la
composition (par sexes, par âges) de populations animales constituées ou
non en troupeaux –, mais par des différences de degré dans l’intensité et le
rythme des interventions, celles-ci se traduisant par une dépendance croissante
des animaux vis-à-vis de l’homme pour la satisfaction de leurs besoins vitaux.
Il paraît donc douteux qu’il soit possible, comme le font certains archéo-
logues, d’identifier une « incipient or proto-domestication » entendue au
sens de modalité technique particulière, limitée à une étape du processus
domesticatoire [Horwitz et al. 1999]. Au contraire, la domestication, en tant
qu’action que l’homme exerce sur des animaux ne serait-ce qu’en les élevant,
est une. Elle ne se limite ni aux premières domestications – elle est néces-
sairement continue, faute de quoi les animaux peuvent se dédomestiquer –,
ni à ses formes les plus achevées.

La domestication, résultat de phénomènes conscients, intentionnels,


ou d’événements fortuits ?

Contre l’explication « déterministe » de la néolithisation, j’ai soutenu


l’idée que les premières domestications avaient été dictées, moins par des
considérations utilitaires, que par une curiosité intellectuelle désintéressée
et par une compulsion de domination et de transformation de la nature
[Digard 1990], idée que Jacques Cauvin a explicitement reprise et confirmée
[Cauvin 1994, p. 170-171].
Ce point de vue ne signifie nullement que les hommes du Néolithique
auraient été sous l’emprise d’obscures pulsions, incapables, pour satisfaire
cette curiosité et cette compulsion inconscientes, de concevoir et de mettre
en œuvre intentionnellement des techniques et des stratégies adaptées à des
fins qu’ils avaient imaginées bien avant de parvenir à les réaliser, suivant
176 Technique et environnement

des procédures mentales identiques à celles des chercheurs ou des ingénieurs


modernes. Sans tomber dans la caricature du « génie » préhistorique isolé
[dénoncée par Beaune 2008, p. 60-61], je suis convaincu de l’existence de
Bouvard et Pécuchet du Néolithique, qui auraient, à l’instar des héros de
Flaubert, tenté des « alliances anormales » entre bouc et brebis, canard et
poule, chien et truie… avant de réussir, par exemple, celle de l’âne et de la
jument (quand on sait combien est délicate, encore aujourd’hui, la production
de mulets, on peut imaginer ce que durent avoir de cocasse les premières
expériences). Comme leurs homologues modernes, les inventeurs de la
préhistoire durent connaître la « sérendipité », c’est-à-dire la découverte de
choses que l’on ne cherche pas… puisqu’on ne les connaît pas [Merton
1957, p. 43-48] – sérendipité que la polyvalence des techniques domesti-
catoires devait du reste favoriser.
L’élaboration des processus domesticatoires comporte donc aussi une
part d’aléatoire ou de hasard. La notion de « sélection inconsciente »
[Tchernov et Horwitz 1991 ; Zohary et al. 1998] en offre une excellente
illustration : en maintenant captifs des animaux prélevés dans la nature, les
premiers éleveurs les ont isolés génétiquement de leurs congénères demeurés
à l’état sauvage ; les modifications qui se sont ainsi produites chez les
animaux détenus ont été fortuites, en tout cas inattendues ou inintentionnelles.
La question « intention ou accident ? » [Uerpmann 1996] est donc une fausse
alternative, qui nous détourne de l’essentiel. Que la domestication ait
comporté une part de hasard n’enlève rien à son caractère d’œuvre humaine.
L’important est que l’homme ait su identifier la part du hasard et son résultat,
pour les reproduire à son gré. Il en va de la domestication comme de toute
découverte scientifique ou technique – souvenons-nous de cette cinglante
réplique du grand physicien Édouard Brézin au ministre Claude Allègre :
ce n’est pas en cherchant à perfectionner la bougie que l’on a découvert
l’électricité ! Encore la sérendipité…

La domestication, produit ou moteur de transformations sociales


et culturelles ?

À ce qui précède, on pourrait ajouter : les hommes ont découvert la


domestication (comme, plus tard, l’électricité) parce qu’ils (leur société,
leur culture) étaient prêts à comprendre et à recevoir ces innovations. La
lenteur même des processus de la domestication, leur caractère saccadé et
Les voies de la domestication animale 177

géographiquement non rectiligne, témoignent qu’ils n’ont pas échappé aux


lois de l’évolution technique mises en évidence par André Leroi-Gourhan :
1) l’évolution technique est le résultat de « tendances techniques »
potentielles qui se matérialisent, par invention ou par emprunt, en « faits
techniques » indissolublement liés au milieu dans lequel ils apparaissent
(par exemple : la tendance pousse l’homme à monter sur le dos du cheval,
à intercaler entre lui et sa monture un tapis, à épaissir, rembourrer et rigidifier
celui-ci par un arçon qui le transformera en selle, à munir celle-ci d’étriers, etc.) ;
2) pour qu’une invention se produise ou qu’un emprunt se fixe, il faut
un « milieu favorable » (les étriers ne sauraient être inventés ou empruntés
si le préalable de l’arçon rigide, indispensable pour les suspendre, n’est pas
déjà connu et assimilé ; de même, les étriers précédent forcément la monte
en suspension) ;
3) le milieu favorable tient, non seulement au milieu technique, mais
au milieu social tout entier ; en tant que faits sociaux, les techniques sont
inséparables des autres faits sociaux (les techniques équestres et les
fondements de la cavalerie légère sont d’abord apparus chez des « peuples
cavaliers », à l’origine nomades, tandis que les cavaleries lourdes, coûteuses
en équipements, se sont surtout développées dans des « sociétés à écuyers »,
où l’entretien et l’utilisation des chevaux était à la fois le domaine réservé
et le signe distinctif d’une élite…) [Digard 2004].
Pour les premières domestications et la naissance du Proche-Orient,
Jacques Cauvin [1994] a ajouté une hypothèse « psycho-culturelle », bien
connue des archéologues (je ne m’y attarderai donc pas autant qu’elle le
mériterait), qui confirme et précise les directions qui viennent d’être
évoquées. Rejetant l’interprétation déterministe, Cauvin montre que
l’invention de l’agriculture a nécessité une phase de maturation culturelle
préalable sous la forme d’une « révolution des symboles » qui aurait eu lieu
au Natoufien. Cette révolution est plus qu’idéologique, elle est « psychique »
[ibid., p. 98] : « si on n’y était pas contraint [par le climat ou la démographie],
il fallait “vouloir” changer. Une telle volonté n’a pu venir que de cette zone
du psychisme collectif d’où émergent nos insatisfactions et où s’élaborent
les transformations de la culture, qui n’ont pas forcément des raisons
économiques pour fondement » [ibid., p. 91-92]. Cette révolution du
Xe millénaire a introduit une « déchirure nouvelle au sein de l’imaginaire
humain » [ibid.] entre un « haut » et un « bas », entre un ordre divin et celui
de l’humanité quotidienne, décalage qui est à la source de l’insatisfaction
178 Technique et environnement

des Khiamiens envers leur mode de vie traditionnel, de leur désir de


changement, de progrès, et qui les a fait « déboucher directement sur une
nouvelle pratique de l’environnement, c’est-à-dire à la fois sur la vie concrète
et sur son renouvellement » [ibid., p. 165].
Si la domestication a nécessité des changements culturels préalables,
elle a aussi engendré de nouvelles transformations sociales et culturelles.
Par exemple, les ethnologues spécialistes des sociétés pastorales sont
nombreux à avoir montré que la diversification du cheptel entraîne une
division du travail plus poussée, elle-même germe de différenciations sociales
(les possesseurs de chevaux ou de dromadaires, animaux utilisables pour
la guerre, dominent généralement les détenteurs de bovins ou d’ovicapridés)
[Digard 1990, p. 190-196 et 223-227]. Mais il y a plus : l’histoire des relations
de l’homme et des animaux domestiques montre un acharnement constant
de la part de l’homme à pousser sa maîtrise des animaux bien au-delà de
ce qui serait nécessaire et suffisant pour la simple satisfaction de ses besoins
matériels. Il ne lui suffit pas de dominer les animaux ; il lui faut en outre
manifester qu’il les domine. Le zèle domesticateur de l’homme doit autant
à ses affects qu’à ses attentes matérielles. On mesure ainsi, dans toutes ses
dimensions y compris cognitives, le rôle joué par les animaux domestiques
dans l’histoire humaine. Loin de se limiter à nourrir l’homme, à le vêtir, à
lui fournir de l’énergie et des distractions, les animaux domestiques ont
hissé leur maître sur son piédestal d’être supérieur. Corollairement, en
domestiquant des animaux, l’homme s’est construit lui-même, a élaboré sa
culture, s’est civilisé. Si la domestication a eu besoin de culture pour se
produire, elle a aussi produit de la culture et de l’organisation sociale.
En tout cas, il est inutile de se demander aujourd’hui s’il faut regretter
la domestication. C’est fait, et la machine à remonter le temps n’existe pas.
Le projet consistant à « libérer » les animaux [Singer 1975] n’est qu’une
lubie d’essayistes en panne de paradigme et ne fait qu’illustrer la misère
d’une certaine philosophie aveugle ou indifférente au propre de l’Homme.

Références bibliographiques
BARRAU J. (1978), « Domesticamento », Enciclopedia Einaudi, 5, Turin, Einaudi, p. 49-71.
BEAUNE S. A. DE (2008), L’Homme et l’outil : l’invention technique durant la préhistoire, Paris,
CNRS.
BOURLIÈRE F. (1974), « Les Mammifères domestiques », in TÉTRY A. (dir.), Zoologie IV :
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Propos contre-révolutionnaires
sur le Néolithique,
l’agriculture, etc.
François Sigaut*

Étant de ceux qui ne croient pas à la « révolution néolithique », ma


participation à cette publication n’allait pas de soi, aussi je remercie les
directeurs de l’ouvrage de me permettre d’y exposer mon point de vue. Mes
objections tiennent en six points, que je résume aussi brièvement que possible :
1. Le mot « révolution » n’a pas de sens précis. Ou, si on veut, il en a
plusieurs : un sens premier en astronomie (cf. le De Revolutionibus de
Copernic, 1543) et des sens dérivés ou métaphoriques, notamment en
politique (la Glorious Revolution de 1688 en Angleterre, la Révolution
française de 1789, etc.). Parler de révolution néolithique, c’est pousser la
métaphore encore plus loin, jusqu’à un degré où on ne sait plus ce que
« révolution » veut vraiment dire. Il ne reste qu’une image, destinée à
suggérer que certain épisode de la préhistoire aurait été particulièrement
important, mais qui dispense de justifier cette opinion par des faits concrets.
Le procédé est rhétorique, pas scientifique. Il conduit à deux dérives opposées.
La première tient au fait qu’à partir du moment où l’image fonctionne,
chacun voudra l’utiliser à son profit. D’où une multiplication des révolutions.
Si on en faisait le compte, on en trouverait probablement une par millénaire
dans la préhistoire récente, et une tous les deux ou trois siècles dans les
temps historiques. Dévalué par cette inflation, le mot « révolution » finit
par ne plus vouloir dire grand-chose (et c’est peut-être aussi bien !).
Plus dangereuse est la seconde dérive, qui consiste au contraire à réifier,

* Centre d'histoire des techniques et de l'environnement (Conservatoire national des arts et


métiers / École des hautes études en sciences sociales, Paris)
182 Technique et environnement

à durcir la signification du terme. Au point d’en arriver à l’idée qu’entre


deux révolutions, il ne se passe rien, que l’histoire reste immobile. L’idée
est tellement saugrenue qu’elle paraît incroyable. Et pourtant… « plusieurs
millénaires de stagnation s’intercalent, comme un palier, entre la révolution
néolithique et la science contemporaine », écrit très sérieusement C. Lévi-
Strauss dans La Pensée sauvage [1962, p. 24]. Propos repris presque à l’iden-
tique par A. Leroi-Gourhan dans Le Geste et la parole [1964, I, p. 255].
2. Le mot « néolithique » a lui aussi plusieurs sens. Ce fut longtemps
l’âge de la pierre polie. Aujourd’hui, il semble bien qu’il désigne surtout
l’apparition de l’agriculture, à laquelle on associe d’autres changements
comme la sédentarisation. Soit. Mais pourquoi ne pas appeler un chat un
chat ? Pourquoi continuer à confondre sous le terme de « néolithique » des
choses aussi différentes que le polissage des outils de pierre (de certains
outils du moins) et une « agriculture » dont on sait d’ailleurs si peu de
chose ?
3. Car, je me permets d’y insister, nous ne savons presque rien des
agricultures préhistoriques. Les seules traces que nous en ayons sont des
vestiges végétaux (des graines carbonisées le plus souvent) que, pour des
raisons morphologiques, on considère comme ayant été « cultivés ». Mais
comment l’étaient-ils ? Quelles techniques, quels outils étaient employés ?
Nous n’avons même pas, pour répondre à ces questions, la ressource de la
comparaison avec les sociétés sans métal de l’Amérique et de l’Océanie,
parce qu’à de rares exceptions près leurs agricultures n’ont pas été décrites
avec un détail suffisant. Et le pire est peut-être que nous n’avons pas
conscience de cette ignorance, parce que le mot « agriculture » est d’un usage
si courant qu’on en arrive à oublier qu’à lui seul il ne veut rien dire de précis.
Le risque est grand alors d’y mettre implicitement ce qu’on veut, c’est-à-dire
ce qu’on « sait » des agricultures qu’on connaît (ou qu’on croit connaître).
C’est le péché classique d’anachronisme. J’ajoute que la distinction elle
aussi classique entre horticulture et agriculture est un anachronisme ; elle
n’a pas le caractère fondamental qu’on lui prête trop souvent et que donc
ne résout pas grand-chose.
4. Un exemple particulièrement démonstratif de ce péché d’anachronisme
est l’assimilation qui est abusivement faite entre agriculture et alimentation.
L’expression « agro-alimentaire » est entrée dans l’usage depuis plusieurs
décennies, et cela pour une raison bien précise : presque toutes les productions
non alimentaires des agricultures européennes (plantes textiles et tinctoriales,
Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. 183

oléagineux industriels, etc.) ont disparu au XXe siècle, devant la concurrence


des pays tropicaux, des produits miniers (le pétrole…) et des industries
chimiques. Mais il n’est que de remonter au XIXe siècle pour constater que
les agricultures produisent pour tous les besoins humains – notamment le
vêtement –, et pas seulement pour l’alimentation. Ne considérer que
l’alimentaire, comme l’ont fait les auteurs qui ont érigé en révolution la
transition entre food gathering et food production, c’est transposer à la
préhistoire une conception de l’agro-alimentaire qui ne vaut que pour notre
époque.
5. Ce raisonnement a encore un autre défaut, qui consiste à opposer
terme à terme les sociétés agricoles aux sociétés dites de chasseurs-
cueilleurs, comme si ces dernières présentaient une quelconque unité. Il
n’en est naturellement rien. La notion de chasse-cueillette (qu’y fait-on de
la pêche ?) est encore plus hétérogène que celle d’agriculture. La seule chose
que les sociétés de chasse-cueillette aient en commun, c’est l’absence
d’agriculture (selon l’idée que nous nous en faisons aujourd’hui) ; or l’absence
de quelque chose n’est pas un critère suffisant. Longtemps, les zoologistes
se sont bornés à opposer les Vertébrés et les Invertébrés. Vers la fin du
XVIIIe siècle, ils se sont rendu compte que l’absence de vertèbres ne permettait
pas de définir un ensemble homogène, et qu’il existait divers groupes
d’Invertébrés, différant les uns des autres au moins autant que des Vertébrés.
Il faut espérer que les anthropologues et les préhistoriens arriveront bientôt,
eux aussi, à se rendre compte que l’absence d’agriculture n’est pas un critère
suffisant pour classer les sociétés humaines.
6. Le modèle (oserai-je dire le mythe ?) de la révolution néolithique est
généralement attribué à G. Childe. Je le crois plus ancien. Dans Les Origines
humaines et l’évolution de l’intelligence, un livre paru en 1928, É. Le Roy en
parle déjà comme d’une notion communément admise [Le Roy 1928]. Et,
sans pouvoir l’affirmer, je crois me souvenir qu’il en est question chez E. Hahn
aux alentours de 19001. D’où sort ce modèle et à quoi est dû son succès ? Il
me semble que la question mériterait une recherche sérieuse. Ce que je
voudrais souligner ici, c’est qu’il fonctionne depuis au moins une cinquan-
taine d’années comme une véritable orthodoxie, au nom de laquelle les autres
hypothèses ont été rejetées comme hérétiques, quel que fût leur intérêt.

1. Hahn a publié de nombreux ouvrages, dont deux au moins traitent de l’origine de l’agri-
culture : Demeter und Baubo, Versuch einer Theorie der Entstehung unseres Ackerbaues,
Lübeck, 1896, et Die Entstehung der Pflugkultur, Heidelberg, 1909. Je n’ai pas retrouvé les
notes que j’ai prises autrefois sur ces ouvrages.
184 Technique et environnement

Je sais que les critiques ne convainquent jamais grand-monde, surtout


quand elles ne sont pas accompagnées de propositions positives. C’est
pourquoi je n’insisterai pas davantage sur les points 1 à 5 ; chacun jugera
comme il l’entend. Ce que j’entreprends maintenant, c’est de présenter
quelques-unes de ces hypothèses qui ont été rejetées sans véritable examen.
Elles ne sont pas nécessairement « vraies », mais l’exposé permettra, je
l’espère, de prendre conscience de ce qu’on a perdu en les ignorant.

« NEOLITHIC DIFFUSION RATES »

« Neolithic Diffusion Rates » est le titre d’un article de M. S. Edmonson


paru en 1961 [Edmonson 1961]. Edmonson a probablement été le premier
auteur non japonais à prendre en compte l’exception japonaise, c’est-à-dire
le fait que la céramique apparaît au Japon plusieurs millénaires avant
d’apparaître au Proche-Orient, dans des sociétés qui, jusqu’au Ier millénaire
avant notre ère, resteront sans agriculture (Jômon). Mais, évidemment, cette
exception n’en est pas une ou, pour le dire autrement, il n’existe que des
exceptions : le Proche-Orient en est une autre, qui n’a pas plus de titres
que le Japon à être érigée en cas général. Il n’y a pas de raison non plus de
considérer a priori comme liées entre elles des innovations dont on voit
bien qu’elles peuvent survenir de façon indépendante. Quoi qu’il en soit,
l’exemple japonais (avec plusieurs autres semblables) conduit Edmonson
à concevoir le modèle suivant.
Supposons, nous dit-il, un espace habité homogène et d’étendue
indéterminée. Les innovations s’y produisent indépendamment les unes
des autres, au hasard, et elles se diffusent ensuite chacune dans toutes les
directions et à une vitesse à peu près constante. Ce processus engendre des
rencontres entre innovations d’origine différente. Il est alors facile de voir
que le lieu où le plus grand nombre d’innovations se rencontrent le plus tôt
est le centre géométrique de l’espace considéré. « Plutôt que de naître en
Iraq et de se diffuser de là vers l’extérieur, il semble bien que le Néolithique
ait convergé vers ce pays », conclut Edmonson.
Je ne milite pas pour qu’on reprenne ce modèle tel quel. Ne serait-ce
que parce que le corpus de données sur lequel il était basé s’est immensément
Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. 185

accru depuis 1961. De plus, il s’agit d’un modèle abstrait, qui vise surtout
à aider la réflexion : dans la réalité, les espaces habités ne sont pas homogènes,
les innovations n’y circulent pas de façon uniforme, etc. Mais justement, le
fait d’avoir explicité ces divers facteurs est important, parce qu’il oblige à
en tenir compte. Le modèle d’Edmonson est une sorte d’hypothèse nulle,
un outil d’analyse permettant de mieux mesurer les situations réelles.
Enfin, et peut-être surtout, Edmonson nous montre combien il est indis-
pensable d’examiner les innovations une par une, chacune pour ce qu’elle
est, de tenter d’en comprendre les circonstances, les causes, etc., avant
de les intégrer dans des constructions théoriques d’autant plus fragiles
qu’elles sont plus ambitieuses (c’est le b-a ba de l’histoire des techniques !).
Il est vrai que cela implique des détours nombreux et fastidieux. Mais c’est
à ce prix qu’on arrivera à réduire la part d’imaginaire dans les théories en
cours.

« AGRICULTURAL ORIGINS AND DISPERSALS »

L’article d’Edmonson ne semble pas avoir eu le moindre écho. Je ne sais


plus par quel hasard heureux il est venu à ma connaissance, mais je ne me
rappelle pas l’avoir trouvé cité dans aucune bibliographie. Il n’en est pas
allé tout à fait ainsi pour Agricultural Origins and Dispersals. Cet ouvrage,
publié par C. O. Sauer en 1952 [Sauer 1952], était même une référence
classique dans le milieu des ethnobotanistes qui gravitaient autour du
Muséum dans les années 1970 (J. Barrau, L. Bernot, A.-G. Haudricourt,
etc.). Et les préhistoriens américains l’ont discuté avant de le rejeter : un
extrait en a été publié dans Prehistoric Agriculture [édité par S. Struever,
1971, p. 407-414], immédiatement suivi d’une réfutation plutôt assassine
par P. C. Mangelsdorf [ibid., p. 415-422]. Mais, depuis ces années-là, plus
rien. J’ai l’impression que les idées de Sauer sont tombées dans un oubli
aussi opaque que celles d’Edmonson.
Le fait que Sauer ait placé l’origine de l’agriculture de l’Ancien Monde
en Asie du Sud-Est a certainement beaucoup contribué à ce rejet. Et il est
vrai que cette proposition n’est guère défendable. Mais, d’une part, les
propositions de Sauer concernant le Nouveau Monde le sont bien davantage,
186 Technique et environnement

et il semble d’ailleurs qu’on soit en train d’y revenir. D’autre part et surtout,
l’essentiel n’est pas là. À mon sens, l’essentiel est dans la façon qu’a Sauer
de mobiliser ses expériences de terrain (il était géographe) pour comprendre
comment les choses ont pu (ou pas) se passer.
Par exemple, Childe avait supposé que l’agriculture et l’élevage étaient
le résultat d’un vaste épisode de dessèchement climatique. Les plantes, les
animaux et les hommes auraient été contraints par la sécheresse à se
rassembler autour d’oasis de plus en plus rares, ce qui aurait fourni aux uns
l’occasion de « domestiquer » les autres, en même temps que de se séden-
tariser. À cette hypothèse, Sauer objecte que la misère et la disette ne sont
pas une incitation à inventer. L’agriculture, c’est compliqué, et tant qu’on
n’a pas appris tout ce qu’il faut faire dans un environnement déterminé pour
obtenir des résultats réguliers, ce n’est pas un recours possible en cas
de pénurie. D’autant moins qu’il existe toujours d’autres ressources plus
accessibles, comme par exemple les plantes dites de famine, dont la liste
est partout fort longue.
Pour Sauer, au contraire, c’est l’existence de sites où les ressources sont
relativement abondantes et régulières qui a permis à certaines populations
de se sédentariser et de se mettre à cultiver certaines plantes ; cela pour
subvenir non à des besoins alimentaires (trop risqué), mais à des besoins
« industriels ». Les sites en question sont à rechercher en certains points au
bord des fleuves, des lacs ou de la mer, là où poissons, gibiers d’eau, etc.,
se trouvent en abondance une grande partie de l’année et peuvent être stockés
pour le restant. Les premières plantes cultivées l’auraient alors été pour
produire, par exemple, des poisons de pêche (plantes toxiques), des lignes
puis des filets (plantes à fibres), etc. Sauer donne même une importance
un peu surprenante (pour nous) aux plantes tinctoriales utilisées pour les
peintures corporelles, qui selon lui ont précédé le vêtement dans les régions
tropicales. Ce qui le conduit en outre à postuler que les premières espèces
à être domestiquées auraient été des plantes à tubercules (taros, ignames,
manioc…), et non des plantes à graines. Le manioc et plusieurs espèces
d’ignames sont toxiques à l’état sauvage.
Ici encore, il ne s’agit pas de reprendre telles quelles des idées qui n’ont
pas toutes la même valeur. Il s’agit seulement de s’en servir pour critiquer
des schémas trop convenus. L’agriculture a-t-elle été la condition de la
sédentarité ? Peut-être, mais il y a d’aussi bonnes raisons de faire l’hypothèse
inverse. L’agriculture a-t-elle commencé pour répondre à des besoins d’ordre
Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. 187

alimentaire ? Peut-être encore, mais il y a bien des objections possibles. Et


pourquoi parle-t-on toujours de chasse et de cueillette, comme si la pêche
n’existait pas ou n’avait pas son importance propre ?
Il me semble que si les idées de Sauer ont été si mal reçues par les
préhistoriens, c’est en grande partie parce qu’elles leur posaient des questions
auxquelles ils ne pouvaient pas répondre. Les sites littoraux ou riverains
dont Sauer postule l’existence ont été pour la plupart, soit détruits, soit
rendus inaccessibles par l’alluvionnement ou la montée du niveau des eaux.
Les plantes « industrielles » ne laissent pas de traces, ou très difficiles à
identifier, etc. On est dans le non-vérifiable, c’est à peu près à cela que se
résument les critiques de Mangelsdorf. Le problème est réel. Mais c’est
toujours la même vieille question : l’absence de preuves est-elle une preuve
d’absence ? Disons qu’il ne faut pas conclure trop vite…

UN EXEMPLE AMÉRICAIN

Pour illustrer ce qui précède, quelques exemples concrets sont nécessaires.


Je les ai pris en Amérique. Le premier est tiré des Comparative Studies of
North American Indians, publiées en 1957 par Driver et Massey2 [Driver et
Massey 1957, XLVII, p. 165-456]. Il s’agit de deux cartes qui représentent,
l’une la part respective des femmes et des hommes dans les tâches de l’agri-
culture (les auteurs parlent, à tort à mon sens, d’« horticulture ») (fig. 1),
l’autre la part des peaux et fourrures (d’animaux chassés) et celle des textiles
(dont le coton, cultivé) dans la confection des vêtements, couvertures, etc.
(fig. 2).
Or les deux cartes montrent une corrélation d’une netteté extraordinaire.
D’un côté (au Nord-Est), on a des agricultures féminines ; les vêtements,
couvertures, etc., sont faits de peaux et de fourrures, les textiles végétaux
sont peu employés et il n’y a pas de coton. De l’autre (au Sud-Ouest), les
agricultures sont masculines et les vêtements faits principalement de coton
tissé. À ma connaissance, ces cartes n’ont jamais été commentées (pas même
par leurs auteurs), alors que les enseignements qu’elles comportent me
semblent primordiaux.

2. Un copieux résumé en a été publié dans Driver 1969.


188 Technique et environnement

Figure 1 : Carte montrant la part respective des femmes et des hommes dans les tâches de l’agricul-
ture sur le continent américain [d’après Driver et Massey 1957, XLVII, p. 165-456].
Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. 189

Figure 2 : Carte de la répartition de l’utilisation des peaux et fourrures (d’animaux chassés) et celle
des textiles (dont le coton cultivé) dans la confection des vêtements, couvertures, etc. [d’après Driver
et Massey 1957, XLVII, p. 165-456].
190 Technique et environnement

Le premier, c’est que les populations de la partie est de l’Amérique


du Nord ne sont à proprement parler ni des chasseurs-cueilleurs, ni des
agriculteurs. Pour être précis, il faudrait les appeler chasseurs-agriculteurs
(ou, mieux encore, chasseurs-agricultrices) : une partie de leur alimentation
(végétale) vient de l’agriculture mais tout le reste, dont la partie animale de
leur alimentation et leurs vêtements (au sens large, y compris couvertures,
toiles de tente, etc.), vient de la cueillette, de la chasse ou de la pêche. Cela
confirme pleinement notre objection no 5 : des catégories comme celles de
chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs sont insuffisantes pour rendre compte
de la réalité.
Le second enseignement, c’est que, dans le cas américain, le grand
partage n’apparaît pas avec l’agriculture en tant que telle, mais avec l’agri-
culture masculine, laquelle est en rapport avec le fait que les femmes sont
occupées au filage et au tissage (et à d’autres activités domestiques comme
la céramique). Si on tient absolument à parler de « révolution », c’est là
qu’il faudrait la placer. Les hommes aux champs (et à la guerre, etc.), les
femmes au foyer, occupées à moudre ou à piler les grains, à faire la cuisine,
à filer et à tisser, etc. : tel est le modèle social de toutes les civilisations qui
s’échelonnent sans solution de continuité du Sud-Ouest des États-Unis
(Pueblos) aux Andes péruviennes. Un modèle qu’on retrouve dans toutes
les civilisations classiques de l’Ancien Monde, de la Chine au détroit de
Gibraltar. Il est plus que probable que c’est ce modèle classique qu’avaient
en tête les inventeurs de la « révolution néolithique », qui étaient tous
familiers des lettres anciennes (Homère, la Bible, etc.). Et cela d’autant plus
qu’à leur époque le modèle en question était encore celui de bon nombre
de sociétés paysannes en Europe.
Pourtant, l’existence d’agricultures féminines, en Amérique et ailleurs
(en Afrique notamment), avait frappé les voyageurs européens depuis bien
longtemps, et il est vraisemblable que les anciennes théories sur le matriarcat
primitif sont nées de cet étonnement. Malheureusement, au terme d’une
histoire qui ne m’est pas connue, ces théories ont été non seulement rejetées
mais oubliées. Il est vrai que, prises à la lettre, elles étaient indéfendables.
Mais, en les rejetant, on a aussi frappé d’une espèce d’interdit les problèmes
qu’elles essayaient de résoudre, ce qui se justifie beaucoup moins.
En Amérique, il n’y a pas d’explication par le changement technique à
cette opposition entre agricultures masculines et féminines. On sait très peu
de chose sur les techniques agricoles précolombiennes. Mais, en l’absence
Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. 191

du fer et des animaux de trait, on ne voit pas quelles innovations auraient


pu conduire les hommes à remplacer les femmes dans les champs. La seule
explication imaginable se trouve dans la nature et l’importance des activités
à répartir entre les membres du groupe social. C’est le développement des
activités ménagères, disons (textile et céramique surtout), qui, en fixant les
femmes au foyer, aurait amené les hommes à les remplacer dans les champs.
Ce qui ne veut pas dire que l’évolution se soit produite dans un seul sens.
L’agriculture n’a pas été toujours et partout féminine d’abord, pour se mascu-
liniser ensuite. Ce n’est qu’une éventualité parmi d’autres.

MARITIMES CONTRE CLOVISTES

Il y a une vingtaine d’années, l’archéologie américaine était encore


dominée par la théorie que j’appellerai cloviste, du nom d’un des sites les
plus célèbres d’Amérique du Nord (Clovis). D’après cette théorie, devenue
un véritable dogme, l’Amérique aurait été peuplée par voie de terre, à une
époque relativement récente (vers 11000 avant J.-C.). Les premiers colons,
étant des chasseurs de gros gibier, avaient dû contourner les Rocheuses par
le nord et l’est. Pour qu’ils aient pu franchir à pied sec le détroit de Béring,
il fallait supposer une très forte glaciation. Mais, pour qu’ils aient pu passer
ensuite à l’est des Rocheuses, il fallait supposer qu’un couloir y était resté
libre de glaces. On peut avoir du mal à suivre…
Alors que l’autre idée, celle d’un peuplement de l’Amérique par la voie
littorale, est d’une simplicité qui confine à l’évidence. C’est d’ailleurs la
plus ancienne : dans l’Archéologie du Pacifique Nord [1946], Leroi-Gourhan
dit l’avoir trouvée dans l’Histoire et description du Kamtchatka de
S. P. Kracheninnikow (1770). Et, vers 1900, c’est l’hypothèse que défend
O. T. Mason [1894, p. 253-256]. Quand et pourquoi les clovistes ont-ils
réussi à imposer leur dogme ? Et comment a-t-il été possible de refuser
complètement la possibilité d’une voie littorale, qui non seulement ne
présente pas d’obstacles importants à la circulation des hommes, mais qui
leur offre presque partout, du Japon à la Terre de Feu, des ressources
halieutiques de premier ordre ?
Aujourd’hui, la situation semble renversée. Les maritimes ont pris le
192 Technique et environnement

dessus, les clovistes sont sur la défensive. Mais, paradoxalement, ce retour-


nement n’est pas dû à de nouvelles découvertes en Amérique du Nord, il
est dû plutôt aux résultats des fouilles d’un certain nombre de sites
péruviens et chiliens, qui ne laissent guère place au doute : il y a eu des
hommes en Amérique du Sud un ou plusieurs millénaires avant les plus
anciennes traces qu’on en ait trouvées en Amérique du Nord. Ce qui ne
signifie évidemment pas que l’homme serait arrivé en Amérique du Sud
sans passer par le Nord. Cela signifie seulement qu’il est passé le long des
côtes, et que les traces qu’il a pu y laisser ont disparu, noyées par la remontée
des océans qui a été de plus d’une centaine de mètres.
Dans certains des plus anciens sites littoraux du Pérou et du Chili, on
a trouvé en grande quantité des restes de poisson… et pratiquement rien
d’autre (de comestible, s’entend). Plus tard apparaissent des plantes cultivées,
mais ce ne sont pas des plantes alimentaires. Ce sont des gourdes, du coton
et quelques fruits ; le maïs, le manioc, la pomme de terre, etc., sont absents.
Or les gourdes fournissent des flotteurs, et le coton sert à faire des lignes et
des filets… Ce qui suggère immédiatement que, dans ces sites sud-américains,
il y aurait eu une série de « révolutions » successives. La première fondée,
non sur une agriculture (alimentaire), mais sur une pêche intensive. Celle-
ci aurait entraîné une deuxième révolution, avec le développement d’une
agriculture non alimentaire, destinée à produire les matériaux (textiles
notamment) destinés à la fabrication des engins de pêche. Une troisième
révolution aurait suivi, avec l’application des nouvelles techniques textiles
au vêtement. Et une quatrième, avec l’agriculture alimentaire…
Cela fait beaucoup de révolutions, m’objectera-t-on. Sans doute, et c’est
pour faire sentir l’impropriété du terme que je viens de l’employer. Cela
fait, je le retire tout de suite : il ne s’agit pas de révolutions, mais d’étapes,
de stades ou même de simples jalons dont le seul usage est de nous aider à
nous représenter un processus qui a évidemment été graduel. Et qui n’a pas
été le même partout. Il est évident, par exemple, qu’au large des côtes
péruviennes l’exceptionnelle richesse en poissons due au courant de
Humboldt a joué un rôle déterminant. Mais, encore une fois, cette exception
n’est pas exceptionnelle, en ce sens que le Japon, le Proche-Orient, toutes
les régions du monde sont aussi des exceptions à un titre ou à un autre. Il
n’y a pas de modèle général. Ou, plus exactement, il n’y en aura que quand
on prendra également en compte toutes ces exceptions qui ne sont que les
divers aspects de la réalité.
Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. 193

Je n’ai parlé jusqu’ici que d’un chapitre de la controverse qui oppose les
préhistoriens américanistes. Il y en a un autre qui concerne l’émergence des
premières « civilisations », identifiables par les constructions monumen-
tales qu’elles ont laissées. Les dates en jeu sont évidemment beaucoup plus
récentes. Elles sont cependant du même ordre que celles qu’on observe dans
l’Ancien Monde, puisque les premiers ensembles monumentaux du littoral
péruvien sont maintenant datés de près de 3000 avant J.-C. Et l’enjeu est
semblable : il s’agit de savoir si ces premières civilisations étaient « terres-
tres », c’est-à-dire si elles sont apparues à l’intérieur des terres sur la base
d’économies agricoles, ou si elles étaient « maritimes », c’est-à-dire fondées
sur des ressources tirées principalement de la pêche. Cette seconde théorie
est désignée par le sigle MFAC (Maritime Foundation of Andean
Civilization). Proposée dès les années 1960, la MFAC a longtemps mené
une vie semi-clandestine. Depuis une dizaine d’années, elle a pris un poids
incontestable. Elle est aujourd’hui en passe de l’emporter, si ce n’est déjà
fait.

QUELQUES REMARQUES FINALES

Il va de soi que je suis très loin d’avoir épuisé le sujet. En Amérique


toujours, les basses terres situées au nord des Andes, dans la région qui
recouvre l’ouest de la Colombie et l’est du Venezuela, font l’objet d’un intérêt
croissant, et il est possible qu’on doive y situer un autre foyer de dévelop-
pement de l’agriculture [Piperno et Pearsall 1998]. Trente ans après sa mort,
les idées de Sauer connaissent une nouvelle jeunesse – en Amérique du
moins, car dans l’Ancien Monde les choses semblent évoluer moins vite.
La question des textiles en est un assez bon exemple. Le lin est presque
aussi présent que les céréales dans les sites les plus anciens, mais c’est une
donnée dont, apparemment, on n’a jamais fait grand cas.
Cela tient évidemment à ce que, pour presque tout le monde, agriculture
égale alimentation. Et c’est un préjugé du même genre (agriculture égale
céréales) qui conduit à négliger les données relatives aux glands, aux
châtaignes, aux faînes, etc., c’est-à-dire à un ensemble de produits végé-
taux pour lesquels nous n’avons pas de nom générique, mais qui semblent
194 Technique et environnement

avoir eu dans certaines situations (au Japon, mais aussi en Europe) une
importance tout à fait comparable à celle des céréales. Peut-on imaginer que
les sociétés qui étaient dans ces situations n’aient pas protégé, n’aient pas
aménagé d’une façon ou d’une autre les espaces boisés d’où elles tiraient
l’essentiel de leur subsistance ? Ce serait bien peu vraisemblable. Mais, alors,
pourquoi ne pas parler d’agriculture à leur propos ? Parce que ce n’est pas
l’usage ? L’usage de qui ? Et est-ce une raison suffisante pour considérer
que, puisqu’il ne s’agissait pas d’agriculture, ce ne pouvait être que de la
cueillette ?
Il faut sortir de toutes ces apories, dont beaucoup tiennent seulement à
des conventions fallacieuses sur l’emploi des mots. Mais entre aussi en jeu,
me semble-t-il, un usage insuffisamment contrôlé de l’analogie. L’analogie
est un procédé universel, et il est peu de raisonnements qui n’en fassent
usage. Mais, en archéologie, l’analogie est particulièrement indispensable, et
donc particulièrement dangereuse. C’est par analogie, pour citer cet exemple,
qu’on désigne comme « faucilles » des outils (ou des fragments d’outils)
dont on ne connaît pas vraiment l’usage, mais qui se trouvent ressembler
aux faucilles des paysans de naguère. Peut-on en déduire que les « faucilles »
préhistoriques ont nécessairement servi à récolter des céréales ? Même
lorsque l’observation au microscope des traces d’usure montre que l’outil
a servi à couper des tiges de graminées, l’analogie peut n’être pas valide.
Il y a des cas où la seule fonction des « faucilles » est de couper en masse
les tiges de certaines graminées pour récolter, non les grains mais la paille,
destinée à la couverture des toits ou à la fabrication d’objets mobiliers (nattes,
etc.).
La solution n’est certainement pas de renoncer à l’analogie, ce serait
complètement irréaliste. La seule solution raisonnable, me semble-t-il, c’est
d’enrichir au maximum le corpus d’analogies dont nous pouvons disposer,
de façon à nous libérer des analogies qui nous contraignent parce que nous
n’en connaissons pas d’autres. Il y a plusieurs voies qui vont dans cette
direction. Deux d’entre elles, l’expérimentation et l’ethnographie, sont
pratiquées depuis longtemps par les archéologues et je n’aurai pas l’outre-
cuidance d’y ajouter ici un commentaire. La voie que j’ai essayé de suivre
est celle de l’histoire. L’archéologie, comme les autres sciences humaines,
s’est dotée d’une histoire institutionnelle, pour ne pas dire officielle, qui
reprend les grands moments et les auteurs classiques de la discipline. Or, à
côté de cette histoire-là, il y en a une autre qui est, pour le dire vite, celle
Propos contre-révolutionnaires sur le Néolithique, l’agriculture, etc. 195

des idées saugrenues, hétérodoxes, incompatibles avec ce qu’on « savait »


à telle ou telle époque, et qui ont donc été abandonnées et oubliées… C’est
de cette seconde histoire que sortent des exemples comme ceux d’Edmonson,
de Sauer ou de Hahn, et je suis persuadé qu’il en reste beaucoup d’autres à
(re-)découvrir. Encore une fois, il ne s’agit pas de réhabiliter des
génies méconnus ni de revenir à des idées dont certaines sont naturellement
dépassées. Il s’agit de nous réapproprier des expériences qui sont devenues
impossibles. Par certains côtés, ces anciens auteurs peuvent nous paraître
bien naïfs. Mais, par d’autres, c’est nous qui sommes naïfs, parce que nous
devons faire beaucoup plus d’efforts qu’eux pour imaginer le monde tel
qu’il était il y a quelques millénaires.

Bibliographie critique sur


le peuplement des Amériques

La bibliographie du sujet, on s’en doute, est immense, et je n’ai pas la préten-


tion d’en donner un aperçu un tant soit peu complet. Je me suis limité aux articles
que j’ai eu l’occasion de lire au moment de leur parution, qui donnent un premier
aperçu de la façon dont les controverses ont évolué. J’ai ajouté les titres des ouvrages
qui m’ont paru les plus souvent cités. Dans les deux cas, j’ai suivi l’ordre chrono-
logique.

Articles
GRUHN R. (1987), « On the settlement of the Americas: South American evidence for an
expanded time frame », Current Anthropology, 28, 3, p. 363-364.
DILLEHAY T. D. (1988), « Early cultural evidence from Monte Verde in Chile », Nature, 332,
p. 150-152. [Présentation du sujet par W. BRAY, « The Paleoindian debate », ibid., p. 107.]
GRUHN R. (1988), « Linguistic evidence in support of the coastal route of earliest entry into
the New World », Man, 23, 1, p. 77-100.
MORELL V. (1990), « Confusion in earliest America », Science, 248, p. 439-441. [Compte-
rendu d’un colloque tenu à Boulder, Colorado ; l’article est sous-titré : « An emerging
consensus that the Americas were inhabited earlier than has been thought has undone a
neat synthesis of linguistic, dental, and archaeological evidence ».]
QUILTER J. et al. (1991), « Subsistence economy of El Paraiso, an early Peruvian site »,
Science, 251, p. 277-283.
GIBBONS A. (1996), « The peopling of the Americas », Science, 274, p. 31-33. [Avec un
sous-titre assez semblable à celui de Morell 1990.]
MANN C. C. (2005), « Oldest civilization in the Americas revealed », Science, 307, p. 34-35.
HAAS J. et CREAMER W. (2006), « Crucible of Andean civilization – The Peruvian coast from
3000 to 1800 BC », Current Anthropology, 47, 5, p. 745-772.
196 Technique et environnement

PRINGLE H. (2007), « Follow that kelp », New Scientist, 11 août, p. 40-43. [Kelp = varech.
L’auteur examine les zones côtières où, du Japon à la Californie et de la Colombie à la
Terre de Feu, la richesse en algues et en ressources halieutiques qui en sont dérivées a
créé un continuum d’écosystèmes littoraux particulièrement favorables à l’occupation
humaine.]
VILLENEUVE F. (2008), « La saga des premiers colons d’Amérique », La Recherche, 419
(mai), p. 18.
BALTER M. (2008), « Ancient Algae Suggest Sea Route for First Americans », Science, 320
(9 mai), p. 729.
DILLEHAY T. D. et al., « Monte Verde: Seaweed, Food, Medicine, and the Peopling of South
America », ibid., p. 784-786.
THOMAS M. et al., « DNA from Pre-Clovis Human Coprolithes in Oregon, NA », ibid.,
p. 786-789.

Ouvrages
LANNING E. P. (1967), Peru Before the Incas, Englewood Cliffs, N. J., Prentice-Hall.
FLADMARK K. R. (1975), A Paleoecological Model for Northwest Coast Prehistory, Ottawa,
National Museums of Canada.
MOSELEY M. J. (1975), The Maritime Foundation of Andean Civilization, Menlo Park (Ca.),
Cummings Publishing Company.
DILLEHAY T. D. (1989), Monte Verde, A Late Pleistocene Settlement in Chile, Washington,
Smithsonian Institution Press [rééd., 1997].
SHADY SOLIS R. (2003), La Ciudad sagrada de Caral-Supe, Lima, Instituto Nacional de
Cultura, Proyecto Especial Arqueologico Caral-Supe.

Références bibliographiques
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DRIVER H. E. et MASSEY W. C. (1957), Comparative Studies of North American Indians,
Philadelphie, American Philosophical Society.
EDMONSON M. S. (1961), « Neolithic Diffusion Rates », Current Anthropology, 2,
p. 71-102.
KRACHENINNIKOW E. (1770), Histoire et description du Kamtchatka, Amsterdam,
M.-M. Rey, 2 vol. [L’édition originale, en russe, est de 1755.]
LE ROY É. (1928), Les Origines humaines et l’évolution de l’intelligence, Paris, Boisin.
LEROI-GOURHAN A. (1946), Archéologie du Pacifique nord, Paris, Institut d’ethnologie.
LEROI-GOURHAN A. (1964), Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel.
LÉVI-STRAUSS C. (1962), La Pensée sauvage, Paris, Plon.
MASON O. T. (1894), « Migration and food-quest: A study in the peopling of America »,
Feestbundel […] aan Dr. P. J. Vert, Leyde, E. J. Brill.
PIPERNO D. R. et PEARSALL D. M. (1998), The Origins of Agriculture in the Lowland
Neotropics, San Diego, Academic Press.
SAUER C. O. (1952), Agricultural Origins an Dispersals, New York, American Geographical
Society.
Élevage, chasse et société
au Néolithique français : exemples
dans le Danubien
du nord de la France
Lamys Hachem*

Le lien entre faune et société au sein du Néolithique français est un vaste


sujet. Il existe en effet de grandes différences, pour ce qui est du nombre
des sites, de la nature des collections archéologiques et des problématiques,
entre les plaines du Nord et la zone méditerranéenne, entre la côte atlantique
et le secteur oriental de la France. Après réflexion, il m’a paru difficile, pour
la cohérence du propos, de réunir ces contrastes sous le seul angle d’une
unité territoriale actuelle, car une telle unité n’avait pas de sens culturel à
l’époque néolithique. C’est pourquoi ce sujet sera abordé d’une manière
différente, en mettant l’accent sur l’entité culturelle danubienne, laquelle
correspond au mouvement de colonisation de l’Europe tempérée [Demoule
2007]. On connaît environ deux cents sites du Néolithique danubien ayant
livré des restes de faune, mais je traiterai plus précisément des animaux
associés aux premiers paysans à avoir colonisé le Bassin parisien au début
du Ve millénaire, les Rubanés (5100-4900 avant notre ère), ainsi qu’à ceux
qui leur ont succédé, les Villeneuve-Saint-Germain (4950-4650 avant notre
ère). Les habitats rubanés sont exclusivement situés à l’est de la Seine, alors
que ceux du Villeneuve-Saint-Germain (ou VSG) présentent une extension
géographique beaucoup plus vaste, qui s’étend vers l’ouest de la France.

* Institut national de recherches archéologiques préventives, UMR 7041 (Archéologies et


sciences de l'Antiquité, Protohistoire européenne)
198 Technique et environnement

Une centaine de plans de maisons du Néolithique ancien ont été mis au


jour, en grande partie dans le cadre de fouilles d’archéologie préventive,
mais pas seulement ; des sites importants pour leurs apports à la connais-
sance scientifique (comme Jablines, Cuiry-lès-Chaudardes ou Aubevoye)
ayant été fouillés d’une manière plus exhaustive, dans le cadre de fouilles
programmées. Il est donc possible de procéder à une étude à l’échelle de la
maison néolithique – un objet identitaire d’une importance essentielle dans
la culture danubienne [Coudart 1998]. Les maisons néolithiques, en bois et
torchis, présentaient sur leurs flancs des fosses dans lesquelles ont été jetés
les déchets domestiques des habitants, dont les reliefs des repas. Ces restes
sont une aubaine pour les archéologues, car ils permettent de restituer non
seulement le régime alimentaire de la population rubanée, mais aussi les
techniques d’élevage et de chasse utilisées à l’époque.
Le nombre d’ossements animaux retrouvés atteint plus de deux cent
mille, une abondance qui s’explique par le bon état de conservation des os
dans le sol. Ainsi, 80 % des données fauniques connues en Europe pour
cette période se trouvent concentrées dans le nord de la France, car, plus à
l’est, le sédiment lœssique a fait fondre la plupart des ossements. L’analyse
archéozoologique a été effectuée dans le cadre de deux « actions collectives
de recherche » (ACR), l’une conduite dans la vallée de l’Aisne [Ilett,
Hachem, Coudart et al. 2003-2006], l’autre dans la vallée de la Marne
[Lanchon et al. 2005-2007]. Ces ACR, qui ont permis de faire travailler
ensemble plusieurs institutions impliquées dans l’archéologie du territoire,
ont fortement contribué à faire aboutir des programmes de recherche inscrits
dans la longue durée, en l’occurrence trente années de terrain. De plus, un
travail de thèse mené par L. Bedault devrait finaliser les recherches sur la
faune spécifiquement VSG. D’autres études ont également été menées, qui
proposent des comparaisons solides. Certaines dans le Bassin parisien, avec
une fenêtre ouverte sur la confluence Seine-Yonne [Tresset 1996], une
autre sur la Champagne et sur l’Oise [Arbogast 1994]. D’autres séries ont
également été étudiées en Alsace [Arbogast et Jeunesse 1996].
Élevage, chasse et société au Néolithique français 199

LES TENDANCES STRUCTURELLES

Le mode de colonisation des premiers paysans s’est traduit par la fondation


de hameaux qui, en se développant, ont donné naissance à des villages plus
ou moins étendus et pérennes. Ces hameaux sont constitués de maisons
relativement proches les unes des autres et l’on dénombre au minimum deux
et au maximum six bâtiments fonctionnant en même temps, cette configu-
ration étant dénommée « phase d’habitat ». L’implantation des installations
rubanées obéit à un schéma assez strict, à savoir le fond d’une vallée, près
d’un cours d’eau, sur une terrasse non inondable dotée de sols fertiles
[Plateaux 1990]. Les sites VSG se rencontrent dans le même type d’envi-
ronnement, mais les secteurs occupés font l’objet d’une diversification et
d’un élargissement en faveur des vallons adjacents et des plateaux, cela
grâce à l’exploitation des ressources du milieu environnant. Au Rubané
comme au VSG, la rivière est un élément structurant du paysage et tisse un
lien entre les différents villages, lesquels n’ont pas tous la même importance
[Dubouloz 2007 ; Lanchon, communication personnelle].
Tout au long du Néolithique ancien, les animaux domestiques sont prédo-
minants dans la consommation de viande, dans une proportion évaluée au
minimum à 80 %. Parmi ceux-ci, l’espèce la plus représentée est le bœuf,
suivi des moutons et des chèvres, et enfin des porcs.
Les courbes d’abattage, qui permettent de connaître l’âge de l’animal
au moment de sa mort, montrent que l’élevage des bovins et des porcs est
orienté vers la production bouchère [Bedault et Hachem 2008]. Des analyses
menées sur le 13C contenu dans les dents de bovins à Cuiry-lès-Chaudardes
semblent confirmer que les vaches n’ont pas été exploitées pour leur lait
[Balasse 1999], mais une analyse doit être menée sur une plus grande échelle
pour voir ce qu’il en est dans d’autres sites.
Pour les moutons et les chèvres, les courbes d’abattage laissent envisager
une exploitation plus diversifiée que celle des bovins, probablement pour leur
lait ou leur toison. Des analyses isotopiques sont en cours pour approfondir
cette question. Cela paraît plausible, car de récentes recherches mettent en
évidence l’exploitation laitière des caprinés au début du Néolithique au
Proche-Orient et en Europe méditerranéenne [Vigne et Helmer 2007].
Quand un certain seuil démographique est atteint et incite les
Néolithiques à fonder un nouveau village, ceux-ci, au lieu d’enclencher un
200 Technique et environnement

processus de domestication locale des animaux sauvages, ce qui serait


probablement trop long et trop complexe, emmènent avec eux une partie
de leur troupeau. En effet, comme l’a montré une étude métrique menée
sur les ossements de bovins [Hachem 2001], les bovins domestiques se
distinguent bien des aurochs, ce qui ne serait pas le cas si l’on avait affaire
à des individus hybrides issus d’une union des deux (l’aurochs étant la
souche sauvage du bovin domestique, ils peuvent parfaitement se croiser).
Une étude effectuée sur l’ADN ancien des bovinés dans les vallées de
l’Aisne, de la Vesle et de la Marne confirme ces observations métriques
et montre, de plus, que les bovins domestiques ont une souche sauvage
issue du Proche-Orient [Auxiette et Hachem 2007 ; Giegl et Pruvost 2007].
Ces animaux ont donc été domestiqués très anciennement et ont suivi le
processus de colonisation.
L’analyse métrique des porcs et des sangliers distingue clairement la
forme domestique de la forme sauvage, ce qui laisse probablement exclure
la domestication locale des porcs [Hachem 1995 ; id. 2001]. Quant aux
moutons et aux chèvres, il est admis qu’ils ont une origine proche-orientale.
Les troupeaux sont de grande taille : pour un hameau de quatre à six
maisons, on évalue le cheptel entre cinquante et soixante-dix bêtes. Le
développement du bétail dans des conditions environnementales favorables
est un élément susceptible de contribuer à la pérennité d’un site. En effet,
une étude de l’environnement local autour des sites rubanés tend à montrer
un lien entre l’accès direct au terroir agricole (sans obstacles tels que les
rivières et les zones palustres) et la durée d’occupation d’un village
[Dubouloz 2007]. Plus la disponibilité des surfaces étendues favorables à
la culture et probablement à l’élevage est grande, plus le site perdure. Pour
le VSG, le système d’organisation de l’habitat est différent, et la relation
entre implantation du site et environnement local est plus complexe [Lanchon
et al. 2005-2007].
La chasse, à l’époque considérée, est loin d’être négligeable. On peut y
distinguer trois catégories : le grand gibier commun, le gibier rare et le petit
gibier. La première catégorie est la plus importante : il s’agit du cerf, du
sanglier, de l’aurochs et du chevreuil. Tous sont mangés, cependant que les
bois de cervidés servent à faire des outils. Les animaux rares, le loup, l’ours
et le cheval, sont présents dans les restes, mais de manière ténue, car ils ne
sont pas consommés. La plupart des os retrouvés sont des dents ou des
phalanges, ce qui laisse penser qu’il s’agit d’objets ayant une fonction parti-
Élevage, chasse et société au Néolithique français 201

culière. Enfin, le petit gibier à fourrure se compose d’une variété de petits


carnivores, mais les plus fréquents sont le castor et le blaireau. La présence
des autres espèces, comme le lièvre, le renard, la fouine et l’écureuil, est
un peu plus sporadique. Le castor et le blaireau sont consommés et leur
fourrure est appréciée.

ÉLEVER, CHASSER, MANGER :


LES RÈGLES ET LEURS VARIANTES

Les rejets de chaque maison montrent un même éventail d’espèces, avec


au minimum les trois animaux domestiques et les quatre grands animaux
sauvages. Mais les proportions de ces espèces varient selon au moins trois
facteurs : la chronologie, la taille de la maison et l’emplacement de la maison
dans le village.
Intéressons-nous d’abord à la chronologie. Au Rubané comme au VSG,
le bovin est l’élément dominant dans la composition de la faune (fig. 1),
tandis que les deux autres espèces domestiques varient. Au Rubané, les
caprinés sont en deuxième position et l’on remarque leur forte augmentation
à la fin de la séquence chronologique, avec près de 30 % de hausse. Cette
hausse perdure jusqu’au VSG ancien. Un changement a lieu à partir de
l’étape moyenne du VSG [Bedault 2005 ; Bedault et Hachem 2008 ; Bedault,
à paraître]. En effet, c’est le porc qui devient la seconde ressource carnée
et cette tendance perdurera jusqu’à l’époque gauloise, à La Tène ancienne
[Auxiette et Hachem 2007].
La chasse évolue autant que l’élevage, mais pas forcément au même
rythme. Si l’on prend les quatre animaux sauvages communs, on s’aperçoit
que le sanglier est plus fréquent en début et en milieu de séquence qu’à la
fin (fig. 2). À partir de l’étape finale du Rubané récent, sa proportion décline
et c’est le cerf qui devient le gibier privilégié, avec le chevreuil. Il le reste
tout au long du VSG.
Certains critères d’âge et de sexe régissent la chasse des animaux sauvages.
Ainsi, les Néolithiques s’intéressent prioritairement aux animaux adultes et
aux femelles. Même si les très jeunes sangliers et les aurochs sont proba-
blement un peu sous-estimés, ce résultat indique un choix inverse de celui
202 Technique et environnement

Figure 1 : Élevage : évolution des tendances alimentaires par étape chronologique au Néolithique
ancien dans le Bassin parisien [Bedault et Hachem 2008, fig. 8, p. 231] (RRBP = Rubané récent du
Bassin parisien ; VSG = Villeneuve-Saint-Germain). On note une augmentation des caprinés à la fin
du Rubané et du porc à l’étape moyenne du VSG. Nombre de restes : RMC 1 348 ; RRBP anc./moy.
18 376 ; RRBP réc./final 8 594 ; VSG ancien 3 878 ; VSG moyen 5 594 ; VSG récent 1 153.
Élevage, chasse et société au Néolithique français 203

Figure 2 : Chasse : évolution des tendances alimentaires par étape chronologique au Néolithique ancien
dans le Bassin parisien [Bedault et Hachem 2008, fig. 9, p. 232] (RRBP = Rubané récent du Bassin
parisien ; VSG = Villeneuve-Saint-Germain). Le cerf devient le gibier prédominant à l’étape finale du
Rubané récent. Nombre de restes : RMC 65 ; RRBP anc./moy. 3 707 ; RRBP réc./final 716 ; VSG ancien
290 ; VSG moyen 496 ; VSG récent 133.
204 Technique et environnement

fait pour les animaux domestiques, lesquels sont abattus jeunes. Cette confi-
guration perdure tout au long de la séquence chronologique.
Prenons maintenant le deuxième facteur influençant les proportions
d’espèces consommées dans une maison : la taille de l’habitation. Cette
variation est nettement perceptible si l’on examine un hameau en début ou
en milieu de séquence chronologique (fig. 3). Dans un hameau de cinq
maisons datant de la même époque, la maison la plus grande, comportant
au minimum trois pièces à l’arrière, sera orientée de manière très prononcée
vers la consommation soit du bœuf, soit du mouton. Les animaux sauvages
retrouvés dans les rejets seront plus volontiers l’aurochs, le cerf et le chevreuil.
À l’opposé, la maison ne comportant qu’une seule pièce à l’arrière sera plus
que les autres orientée vers la chasse, du grand et du petit gibier, en priorité
du sanglier, cependant que l’animal domestique privilégié dans la consom-
mation sera le porc. Quant aux autres maisons, pour la plupart de petite taille,
elles présentent un profil moyen, avec une consommation tournée principa-
lement vers l’élevage, mais sans excès, et avec les espèces sauvages habituelles.
À l’étape finale du Rubané récent, on observe plusieurs changements :
les maisons s’allongent (pour accueillir une population en expansion démo-
graphique) et l’élevage prend de l’importance, en particulier celui des caprinés.
Les maisons de petite taille se font rares, mais certaines d’entre elles se
distinguent encore des grandes par la présence soutenue d’animaux sauvages,
cerf et chevreuil en priorité ; le sanglier devient rare.
La configuration des hameaux VSG est à ce jour difficile à caractériser,
car aucun site n’a été fouillé sur la totalité d’une emprise et l’étude des
faunes des habitations n’est pas terminée. Cependant, des éléments
préliminaires peuvent être fournis, comme le fait que certaines maisons se
distinguent des autres par une proportion plus importante de caprinés,
d’autres de porcs, et que par ailleurs les petites maisons disparaissent, ce
qui reflète très probablement un changement de structuration de la société.
Enfin, le troisième facteur qui influence les proportions respectives
des espèces est l’emplacement de la maison dans le village. Cuiry-lès-
Chaudardes, en Picardie, offre une bonne base à la réflexion, car c’est un site
qui a été intégralement fouillé et qui présente la séquence d’occupation la
plus complète, avec trente-deux maisons et cinq phases d’habitat [Ilett et
Hachem 2001]. Le phasage chronologique effectué par Michaël Ilett d’après
le décor céramique a permis de répartir les maisons sur l’échelle du temps.
Le schéma de développement du village est le suivant : le hameau fondateur
Élevage, chasse et société au Néolithique français 205

Figure 3 : Composition d’un hameau type de cinq maisons du Rubané récent du Bassin
parisien, étapes ancienne et moyenne : une grande maison avec un surplus de consommation de bovins
ou de caprinés, une petite maison avec un surplus de chasse au grand et petit gibier, en particulier du
sanglier, plusieurs maisons petites et moyennes sans surplus particulier.
206 Technique et environnement

s’installe en implantant un noyau plus important de maisons à l’est de


l’emprise et une maison à l’ouest. Puis la seconde phase d’habitat a pour
effet d’inverser la situation initiale en développant le gros du hameau
à l’ouest, mais en gardant des maisons à l’est. Durant les cinq phases
d’habitat, soit plus d’une centaine d’années, les maisons se répartissent sur
une surface de 6 hectares en maintenant deux pôles d’occupation. L’analyse
archéozoologique a montré que, tout au long de l’occupation du village, les
maisons datant de la même époque se répartissaient dans trois quartiers
[Hachem 1997], l’un à l’est, où l’on consomme plus de bovins, l’autre au
sud-ouest, où l’on consomme plus de moutons, et le troisième au nord-ouest,
où l’on consomme plus de gibier, en particulier du sanglier (fig. 4).
Il est actuellement impossible de tester ce modèle sur un autre village
rubané ou VSG, car la documentation ne le permet pas. En effet, aucun autre

Figure 4 : Synthèse de l’analyse spatiale de la faune dans l’espace villageois de Cuiry-lès-Chaudardes


« Les Fontinettes », exemple de la phase d’habitat 2 et 3, Rubané récent étape classique [d’après
Hachem 1997]. Bien que la base de l’alimentation soit la même pour tous, les maisons se sont répar-
ties durant plus d’une centaine d’années dans trois quartiers au sein desquels certains animaux étaient
consommés de manière plus importante.
Élevage, chasse et société au Néolithique français 207

site de longue durée n’a pu être entièrement fouillé, et les données sont
toujours partielles. Cependant, en analysant les plans d’une dizaine d’habitats
et en les projetant à la même échelle et selon la même orientation qu’à
Cuiry-lès-Chaudardes, des similitudes apparaissent dans la conception des
villages. L’examen de deux sites vient en appui de cette hypothèse. Le
premier, Menneville, dans l’Aisne, est un site de longue durée ceint par une
enceinte [Farrugia et al. 1996 ; Hachem et al. 1998]. La projection du plan
de l’enceinte et de la surface fouillée, couplée à la datation fine des maisons,
donne lieu à plusieurs constatations (fig. 5) : la surface d’occupation d’un
village est relativement bien cadrée spatialement ; l’extension du village se
fait vers l’ouest de l’emprise ; enfin, il semble exister dans le village deux
pôles d’occupation simultanés.
Un autre site qui présente une grande surface d’extension, Bucy-le-Long
« La Fosse Tounise, La Héronière » [Constantin et al. 1995], montre une
concentration de maisons de petite taille au même endroit qu’à Cuiry-lès-
Chaudardes (fig. 6). La faune de ces trois maisons doit être étudiée, mais il
y a fort à parier que leurs rejets sont constitués en grande partie de produits

Figure 5 : Superposition des plans schématiques de Cuiry-lès-Chaudardes (en gris clair) et de Menneville
« La Bourguignotte » (en gris foncé). Le tracé de l’enceinte dans la zone non fouillée a été repéré par
prospection géophysique. Le modèle de développement des villages de longue durée paraît se faire d’est
en ouest en maintenant deux pôles d’occupation.
208 Technique et environnement

de la chasse. Si cela s’avérait exact, le modèle d’organisation des villages


rubanés dans le Bassin parisien serait en grande partie validé.
On le voit, les analyses ne sont pas terminées et le modèle de dévelop-
pement de l’habitat qui englobera les aspects chronologiques, architectu-
raux et spatiaux est en train de se construire.

L’ANIMAL PENSÉ DANS LA SOCIÉTÉ

Un autre lien entre faune et société est celui de l’investissement idéolo-


gique et symbolique.
Les bovins et les aurochs font l’objet d’une attention particulière, dont
témoignent le dépôt ou le rejet de bucranes ou de chevilles osseuses dans
l’habitat, dans des fosses isolées ou dans des fosses de maisons mais, dans

Figure 6 : Superposition des plans schématiques de Cuiry-lès-Chaudardes (en gris clair) et de Bucy-
le-Long « La Fosse Tounise, La Héronière » (en gris foncé). Le schéma d’implantation des
habitations de Bucy-le-Long paraît similaire à celui de Cuiry-lès-Chaudardes et les maisons au nord-
ouest de l’emprise sont également de petite taille.
Élevage, chasse et société au Néolithique français 209

ce cas, un peu en retrait des autres matériaux. Un vase exceptionnel (voir


Bostyn dans cet ouvrage) retrouvé sur le site VSG d’Aubevoye [Riche 2004]
représente d’ailleurs un boviné, sans que l’on puisse déterminer s’il s’agit
d’un bovin domestique ou d’un aurochs. Ces deux animaux sont toujours
étroitement associés, ce qui n’est pas sans rappeler le culte proche-oriental
du taureau cher à Jacques Cauvin [1994].
D’autres indices d’une telle attention portée aux animaux se retrouvent
dans les tombes de village. Ainsi, à Berry-au-Bac, des objets particuliers,
sans utilité fonctionnelle, ont été façonnés sur des ossements de bovins et
de chevreuil dans une tombe de femme, et une statuette anthropomorphe
sur des os de caprinés dans une tombe d’enfant [Allard et al. 1997]. On
notera que ces tombes sont datées de la fin de la séquence rubanée, celle
où les caprinés et les chevreuils sont présents en très forte proportion. À
Bucy-le-Long « La Fosselle », cette fois, une femme était ornée d’une parure
en craches de cerf, probablement cousue sur un capuchon (fig. 7). Pour la
confection de cette parure, il a fallu prélever des dents sur quarante et un
cerfs ou biches [Hachem et al. 1998]. Cet ornement était visiblement
précieux ; l’analyse des traces d’usure à la surface et à l’endroit de la
perforation indique qu’il a été porté, mais de plusieurs manières différentes.
Il est donc possible que les craches aient été transmises sur plusieurs
générations [Bonnardin, communication personnelle].
Toujours dans le domaine funéraire, on a trouvé dans l’enceinte de
Menneville des enfants inhumés avec des bucranes et des chevilles osseuses
de bovins. Des ossements d’animaux domestiques y étaient aussi associés,
d’une part les restes d’un repas particulier composé exclusivement de viande
de bovin, d’autre part des morceaux de caprinés déposés auprès des défunts.

En conclusion, je proposerai plusieurs pistes pour caractériser la société


néolithique danubienne du nord de la France au regard des animaux qu’elle
côtoie, exploite ou vénère. Le hameau est une unité fondamentale qui structure
la communauté. Les habitants y occupent une place relativement égalitaire
face à la consommation, puisque chaque maison a à sa disposition un même
éventail d’espèces. Sont-ils égalitaires face à la propriété du cheptel ? Il
n’est pas possible de répondre à cette question. La présence de surplus de
bovins, de mouton ou de chasse en fonction de la taille de la maison et de
son emplacement dans le village laisse envisager des différences de fonction
ou de statut entre ces habitations. Ces différences ne sont pas nécessairement
210 Technique et environnement

hiérarchiques. Comme le souligne A. Coudart [ce volume], « tout semble


aller dans le sens d’un équilibre et d’une équivalence structurale des unités
socioéconomiques élémentaires », sans qu’il faille prendre l’égalité sociale
au sens étroit du terme. Au vu des données archéozoologiques issues de
l’habitat et du domaine funéraire, il paraît possible d’envisager qu’une part
de l’organisation de la société repose sur une segmentation des individus
en trois pôles, ou éventuellement trois clans, éleveurs de bovins, éleveurs
de moutons, et chasseurs.
Je terminerai ces réflexions avec un dernier élément, relevant sans doute
plus d’un sentiment intuitif que de la valeur statistique, qui est la perception

Figure 7 : Bucy-le-Long « La Fosselle », tombe no 70, femme avec parure de craches de cerf. Une étude
de S. Bonnardin a démontré que les craches étaient brodées sur un capuchon (dessin S. Bonnardin,
clichés Y. Guichard, CNRS, Protohistoire européenne).
Élevage, chasse et société au Néolithique français 211

d’un lien entre certains animaux et le sexe des individus. De nouvelles fouilles
sur le site de Menneville, dont la partie occidentale est encore intacte – mais
menacée à terme de destruction –, permettraient de confronter cette impression
à la réalité des faits, en mettant au jour à la fois des maisons, des sépultures
et la faune qui leur est associée. Mais, en attendant cette opportunité, sur la
base des données présentées ici et de celles fournies par la nécropole de
Trébur, en Allemagne, où des quartiers de viande ont été déposés dans les
tombes [Spatz et Driesch 2001], il me semble percevoir que les moutons et
les cervidés ont un lien avec les femmes, alors que les porcs et les sangliers
(significatifs d’une chasse intensive) sont liés aux hommes. Je lance donc
un appel aux ethnologues, pour qu’ils éclairent ce type de données sous le
jour de l’anthropologie sociale.

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La maison néolithique :
métaphore matérielle,
sociale et mentale
des petites sociétés sédentaires
Anick Coudart*

La maison néolithique est ici prétexte à traiter des aspects sociaux et


mentaux des petites sociétés sédentaires dont les premiers agriculteurs euro-
péens furent emblématiques, et tout particulièrement le grand ensemble néo-
lithique qualifié de « rubané » – d’après le décor en ruban de ses poteries –
ou encore de « danubien » d’après sa région d’origine, puisque c’est à partir
du cours moyen du Danube que les populations rassemblées sous ces
adjectifs colonisèrent, de la seconde moitié du VIe à la première moitié du
Ve millénaire avant notre ère, l’Europe centrale et occidentale [Lichardus
et al. 1985, p. 271-305 et 338-355 ; Bogaard 2004, chap. 1 et 3].
Mais, avant d’aborder la maison et la société néolithiques rubanées,
je souhaiterais rappeler plusieurs réalités concernant le rôle que joue
l’habitation au cœur de toute société.

* CNRS (UMR 7041, Protohistoire européenne) et Arizona State University (School of


Human Evolution and Social Change)
216 Technique et environnement

LES FONCTIONS DE LA MAISON

Il est évident que la maison et l’organisation de l’espace domestique sont


des productions matérielles. Mais, pour physiques qu’elles soient, elles n’en
sont pas pour autant des réponses directes aux contraintes écologiques de leur
environnement. De fait, ces facteurs apparaissent souvent, pour reprendre les
termes d’A. Rapoport [1972 ; id. 2003], « plus limitants que déterminants ».
Certes, la maison est faite pour dominer un milieu physique, mais elle sert
surtout à mettre en œuvre les règles et les référents de la société. Elle est, en
effet et avant tout, érigée et utilisée selon des normes sociales et idéelles qui
fondent le système de représentations de la collectivité qui la fabrique et
l’utilise. L’habitation fait ainsi fonctionner des constructeurs (réels ou
symboliques) et des utilisateurs en tant que groupe social et culturel (famille
restreinte ou élargie, parentèle, lignage, clan, alliés, cercle d’amis, voisinage,
corporation professionnelle, etc.).
L’espace domestique et la maison, vécus et traversés au quotidien,
structurent et reproduisent matériellement et mentalement, tant au niveau
individuel de la maisonnée qu’au niveau global de la société, la vision
partagée que cette société a du monde : les composantes de la maison
séparent et articulent les domaines privé et public, les mondes féminin et
masculin, le soi et l’autre, l’aire de repos et le lieu de réception, la famille
restreinte et la famille élargie, le pur et l’impur, la préparation de la
nourriture et sa consommation, le fermé et l’ouvert, le sec et l’humide, le haut
et le bas, etc. [voir à cet égard Bourdieu 1970].
Au demeurant, c’est bien parce qu’elles sont matériellement fondées dans
l’espace que les maisonnées, les familles, les lignages, etc., ont
une durée. Cela parce que la maison ancrée dans un territoire donne à
voir un groupe social qui, au fil du temps et des générations, s’y voit et s’y
reconnaît.
Par ailleurs, lorsqu’elles sont associées à une partition du monde
(une sequentia), les relations topologiques et géométriques, qui servent à
cartographier mentalement et à se représenter l’espace vécu, sont conceptuel-
lement immuables (je fais ici référence aux travaux des cognitivistes, des
éthologistes, des technologues et des spécialistes de l’architecture
traditionnelle) ; et ce, alors même que les représentations spatiales se prêtent
à de multiples remaniements lorsqu’elles sont « pures », à savoir affranchies
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 217

des contraintes temporelles qui leur donnent un sens ou qui prévalent dans
l’action sur la matière. Cette spatialisation est l’un des fondements de la dura-
bilité des « cultures » humaines.
Ainsi, et pour faire bref, on admettra qu’une société peut difficilement
changer sa manière d’habiter sans remettre en cause les fondements de son
identité et de son existence. En effet, et à l’inverse de ce qui peut se passer
pour les objets mobiliers, les techniques architecturales et la chaîne opéra-
toire de la maison ne sont normalement ni copiées ni échangées entre socié-
tés différentes.
Mais, parce que la maison est à la fois un tout (une entité sociale et
culturelle) et une unité distincte (celle des individus et de la maisonnée qui
l’habitent), elle porte et produit également du sens « individuel ». L’architecture
domestique peut donc se prêter à de multiples variations alors même que la
partition conceptuelle de l’espace – tel qu’il se vit – n’en est pas pour autant
modifiable. Reste aussi que la maison, objet composite par excellence, est
fabriquée à partir d’une multitude de cartographies techniques. Il y a donc là
une hétérogénéité qui rend la maison potentiellement réceptive aux autres
cultures et aux contingences de l’histoire. Mais, là encore… sans en bouscu-
ler les « structurations » spatiales.

LE NÉOLITHIQUE DANUBIEN RUBANÉ

En dépit des variations régionales que l’on peut observer sur les objets mobi-
liers du Néolithique danubien rubané, l’homogénéité des vestiges
architecturaux révèle, dans les aires centrale et occidentale du continent
européen, une étonnante et exceptionnelle unité culturelle.
Cette exceptionnalité rubanée est autant due à son homogénéité architectu-
rale qu’à l’amplitude de son territoire (plus de 1 500 kilomètres d’est en ouest,
entre la Vistule et le Bassin parisien) et qu’à sa durée (de la seconde moitié du
VIe à la première moitié du Ve millénaire avant notre ère). Éleveurs de bovidés,
de caprinés et de porcs, cultivateurs de céréales pratiquant
également la chasse et la collecte, les Rubanés furent les premières
populations sédentaires à avoir occupé l’Europe tempérée… Une grande et une
longue civilisation : la première et, peut-être, la dernière « identité » pleinement
européenne.
218 Technique et environnement

LA MAISON RUBANÉE

Plus de deux mille plans d’habitations néolithiques rubanées ont été mis
au jour sur le territoire européen. Les caractéristiques en sont donc bien
connues, d’autant qu’elles se conforment à un « modèle1 » universellement
partagé par ses constructeurs et utilisateurs.
Il s’agit d’une maison longue et quadrangulaire (fig. 1 et 2) : son plan
au sol (fig. 3.4) est rectangulaire ou forme un trapèze isocèle dont le plus
grand des petits côtés correspond à la façade de l’habitation (un troisième
type combine les deux premiers : rectangulaire à l’avant et trapéziforme2 à
l’arrière) ; la façade est dirigée vers la zone d’émergence de la culture ruba-
née : les régions du moyen Danube [Mattheusser 1991] ; de petites maquettes
de terre cuite, plus tardives, donnent une idée de la superstructure, avec un
toit à double pente.
La longueur, extrêmement variable, se situe entre 10 et 45 mètres ;
comparativement, les écarts de largeur sont plus limités : entre 5 et 7 mètres
pour la grande majorité (avec quelques extrêmes allant jusqu’à 3,60 m et
8 mètres) ; une limitation interprétée comme une absence de liaison trans-
versale, du type « ferme ».
Les trous de poteaux de l’ossature sont alignés trois par trois en rangs
(ou tierces) successifs, transversalement à l’axe longitudinal de la maison ;
ils forment, conjointement, trois rangées longitudinales parallèles (fig. 2),
dont tout nous porte à croire qu’elles furent le support de liaisons architec-
toniques longitudinales, telles qu’on peut encore les observer dans les
maisons longues d’Indonésie ou les maisons rectangulaires des Hautes-
Terres de Nouvelle-Guinée.
Les travées (espacement entre deux tierces de poteaux) rythment
généralement l’espace intérieur selon un mode particulier, typique de
l’architecture rubanée (que je résumerai ici par la séquence « 1x – 2x – 3x » ;
voir fig. 2.1.e) ; cette configuration n’a rien à voir avec une contrainte

1. La notion de « modèle » est ici entendue comme une représentation mentale d’un
ensemble de traits et de composants qui forment un « système » architectural cohérent ; il
ne s’agit donc pas du « modèle » au sens où l’entendent habituellement les architectes.
2. Le terme « trapéziforme » me semble ici plus approprié, pour désigner cette forme de
plan, que celui de « trapézoïdal » (terme géologique qui désigne un volume dont tous les
côtés forment un trapèze), généralement utilisé par les archéologues.
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 219

physique, mais semble plutôt répondre à la représentation idéelle que les


Rubanés avaient de leurs habitations.
Le nombre des tierces est, par exemple, bien supérieur aux exigences
physiques ; en effet, plus la maison est courte, plus le nombre de travées,
relativement à la longueur de la construction, est élevé ; en conséquence,
plus la maison est courte, plus la portée des travées est réduite ; inverse-
ment, plus la maison est longue, plus les portées entre deux tierces sont
longues. La longueur des travées n’était donc pas imposée par les tech-
niques utilisées. Il semblerait plutôt qu’un nombre minimum de tierces était
« idéellement » nécessaire pour que la construction fût conforme à ce à quoi
elle se devait de ressembler : une maison rubanée.
Par ailleurs, les vestiges de maisons sont flanqués de fosses (interprétées
comme des fosses de construction : là où l’on fabriquait le torchis des murs) ;
on y retrouve du matériel détritique qui, en l’absence de paléosol, permet
non seulement de reconstituer les activités et l’alimentation des habitants,
mais aussi de positionner chronologiquement la maison et de la rattacher à
l’un des groupes de la culture néolithique rubanée.
Les marqueurs de l’appartenance à l’entité culturelle rubanée sont

Figure 1 : Reconstruction d’une maison néolithique rubanée, Cuiry-lès-Chaudardes, Bassin parisien,


France (© Coudart, CNRS).
220 Technique et environnement

particulièrement explicites au niveau des ouvrages (corridors transversaux)


qui matérialisent le passage entre les parties avant et centrale, et entre les
parties médiane et arrière de la maison : on les retrouve dans plus de 94 %
des cas, et ce pour toutes les périodes. Cette partition – parties avant,
médiane, arrière – est également l’une des caractéristiques de la maison
rubanée (fig. 2.1).
Il est intéressant de constater qu’en dépit de la normalisation des
composants plusieurs options ont existé pour un certain nombre d’entre
eux : l’aménagement extérieur (formes et répartition des fosses de construc-
tion, tranchée de drainage), par exemple ; la forme du plan au sol (fig. 3.4),
l’implantation des parois extérieures, etc. ; mais surtout la forme de chacune

Figure 2 : 1) La tripartition de la maison rubanée (96 % des cas) ; a) maison 32 à Miskovice, Bohême,
République tchèque ; b) maison 245 à Cuiry-lès-Chaudardes, Bassin parisien, France ; c) maison 57
à Elsloo, Limbourg, Pays-Bas ; d) schématisation de la tripartition ; e) organisation spatiale la plus
fréquente (81 % des cas observés) de la partie centrale de la maison. 2) maison bipartite (4,5 % des
observations) ; a) maison 425 à Cuiry-lès-Chaudardes, Bassin parisien, France ; b) schématisation de
la bipartition.
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 221

des trois divisions de l’habitation (respectivement, six, sept et six configu-


rations ont été utilisées [fig. 3.1, 3.2 et 3.3]) ; ces options n’étaient pas
illimitées ni aléatoires, mais « culturellement » bien définies : on les retrouve
pour toutes les périodes et dans toutes les régions.
Notre questionnement à l’égard de l’habitation rubanée est triple :
– pourquoi, dans certains villages3, toutes les options d’aménagement
ont-elles été utilisées, alors que, dans d’autres, seules deux ou trois ont été
retenues ?
– dans quelle proportion ces aménagements ont-ils été utilisés lorsque
le village a perduré dans le temps ?
– pourquoi un ou deux types ont-ils parfois dominé tous les autres ?

LA PARTIE FRONTALE OU L’AFFICHAGE


DE CERTAINES FONCTIONS DE LA MAISONNÉE

L’ethnologie nous a appris que la partie frontale de la maison (qui peut


inclure l’espace externe directement en contact avec l’habitation) n’est
jamais un lieu anodin. Transition entre les mondes extérieur et intérieur, on
y affiche la fonction, le statut et l’identité de la maisonnée.
Lorsqu’il est possible d’établir une chronologie relative entre les maisons
d’un même village, on s’aperçoit que le « corridor » (deux tierces de poteaux
rapprochées [fig. 3.1.e]) et l’« antichambre » (espace sans tierces [fig. 3.1.d])
sont les types de partie frontale les plus fréquents. Cependant, et parce que
les poteaux des parties frontales « à plate-forme » (fig. 3.1.a et 3.1.b)
doublaient ceux qui soutenaient le toit, les maisons à plate-forme sont
archéologiquement plus faciles à repérer et, en conséquence, ont été plus
fréquemment identifiées (ce qui, bien évidemment, contribue à fausser le
sens des décomptes statistiques effectués par les archéologues).
On constate que la partie avant de la maison affiche, dans chaque village,

3. Le terme de « village » est ici utilisé indépendamment du sens qu’ont pu lui attribuer
les historiens médiévistes et encore moins dans le sens des urbanistes actuels ; il désigne
simplement un regroupement d’habitations (contemporaines ou non les unes des autres)
dans un même lieu.
222 Technique et environnement

un taux de variation4 relativement élevé et ce, dans les mêmes proportions


d’une région et d’une période à l’autre. Un peu comme si l’utilisation de
plusieurs types de partie frontale avait toujours été nécessaire. À cette
diversité qualitative correspond une diversité quantitative : à chaque type
d’aménagement correspond en effet une classe particulière de longueurs.
Aux différentes surfaces devaient donc correspondre des fonctions ou des
activités différentes, partagées par plusieurs maisonnées puisque chaque
aménagement semble avoir existé en plusieurs exemplaires dans un même
village (à l’exception de la plate-forme de stockage).
En effet, cette installation (plate-forme de stockage) ne semble avoir
existé qu’en un ou deux exemplaires par phase d’habitation dans un village
– ici encore, lorsqu’il est possible d’établir une chronologie relative entre
habitations. Il n’est alors pas illogique de concevoir que les maisonnées qui
ont possédé cet aménagement aient eu la responsabilité du stockage (voire
de la redistribution) des céréales ; sachant que les plates-formes sont
archéologiquement associées à une plus grande quantité de balle et de
paille de blé [Bakels 1978], alors que les proportions de grains et de meules
ne semblent pas, relativement au nombre évalué d’occupants, avoir été
différentes d’une maison à l’autre [voir Hamon 2006, pour ce qui concerne
l’utilisation du matériel de mouture].
En d’autres termes, si le stockage et la gestion des céréales étaient
l’affaire d’une ou de deux maisonnées particulières, le grain aurait été, quant
à lui, consommé par tout le village – une consommation relativement
« égalitaire », donc. Au demeurant, l’emplacement de ce « grenier » dans
la partie frontale, et donc à la vue de tous, conduisait probablement la
maisonnée qui en avait pris la charge à rendre des comptes à l’ensemble de
la communauté.

4. L’indice de variation V d’une composante architecturale est ici calculé pour chaque
phase chronologique du « village ». Trois éléments sont pris en compte : a (le nombre de
types présents dans le site pour la composante concernée), b (le pourcentage de maisons
avec le type le plus utilisé dans le site) et c (le pourcentage de maisons avec les autres types).
Le calcul consiste à additionner a et c, sachant que c est égal à 100 – b. Le calcul est donc
effectué en suivant la procédure suivante : a + (100 – b) ; afin de ne pas minimiser le petit
nombre de types compris entre trois (pour la forme du plan, par exemple) et neuf (pour la
partie arrière, par exemple) au regard d’un pourcentage, il convient de réduire le chiffre de
(100 – b) à son dixième. Pour chaque composante architecturale de la maison, l’indice de
variation V est donc calculé comme suit : V = a + [(100 – b) / 10].
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 223

Figure 3 : 1) Les différentes options d’aménagement de la partie frontale de la maison rubanée : a) et


b) correspondent à des plates-formes de stockage ; c) correspond à l’absence de partie avant. 2) Les
différentes options d’aménagement de la partie centrale. 3) Les différentes options d’aménagement de
la partie arrière. 4) Les trois formes de plan au sol de la maison rubanée : a) plan rectangulaire ; b)
un rectangle (parties avant et centrale) est combiné à un trapèze (partie arrière) ; c) plan trapéziforme.
224 Technique et environnement

LA PARTIE CENTRALE : LE LIEU DES ACTIVITÉS


DOMESTIQUES ET L’AIRE DE RÉCEPTION

Généralement séparée du monde extérieur (par un corridor [fig. 3.2]),


mais pouvant également être en contact direct avec lui (absence de partie
avant [fig. 2.2. et 3.1.f]), la partie centrale de la maison rubanée semble avoir
été le lieu des activités courantes tout en étant accessible aux visiteurs.
On constate que c’est dans cette partie médiane que l’aménagement a
été le plus variable (avec parfois certaines particularités, comme l’alignement
d’une tierce de poteaux en « J inversé » – au lieu d’être rectilinéaire – ou
une implantation de quatre poteaux dessinant au sol un « Y » [fig. 3.2.c et
3.2.d]) ; un peu comme si afficher une spécificité et des différences avait
eu – dans ce lieu – une signification : « afficher » un message à l’égard
des visiteurs, en quelque sorte. Par ailleurs, les types d’aménagement de la
partie centrale ne semblent pas avoir été liés à la surface occupée, celle-ci
pouvant varier de 9 à 27 m2 pour un même type d’aménagement (contrai-
rement aux parties frontale et arrière).
Cependant, la partie centrale a été partout la même lorsque le village a
été de courte durée ou s’est trouvé en position isolée. Notons également
que le taux de variation des aménagements de la partie centrale est faible
dans les marges du territoire danubien, mais élevé dans les réseaux denses
de sites et en Europe centrale au moment de la plus grande expansion de la
culture rubanée.
Tout semble s’être passé comme si l’existence d’un réseau d’échanges
bien développé (des biens, des personnes et des compétences) et une bonne
connaissance du milieu (pour les zones les plus anciennement colonisées)
avaient été compatibles avec l’expression de différences entre maisonnées ;
et, inversement, comme si l’isolement et une exploration inachevée avaient
conduit les membres d’une communauté à renforcer leurs ressemblances
mutuelles. C’est un phénomène que l’on retrouve dans l’architecture des
anciennes cités coloniales de la Grèce antique, dont la population « margi-
nalisée » était fortement dominée par l’idéel grec et l’idéal « démocratique »,
et voulait se penser au maximum comme telle.
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 225

LA PARTIE ARRIÈRE :
LE LIEU DE LA PLUS GRANDE INTIMITÉ

La partie arrière de la maison rubanée se situe à l’extrémité du bâtiment,


après un second couloir de séparation [fig. 3.3]. Elle apparaît donc comme
la zone la plus retranchée et la moins accessible aux visiteurs.
La banalité de l’aménagement (une suite régulière de travées) semble,
en effet, ne délivrer aucun message à l’intention d’un visiteur potentiel. Le
nombre de travées est d’ailleurs directement lié à la surface occupée, comme
si l’aménagement avait été plus « quantitatif » (relié au nombre des occupants)
que qualitatif. Il s’agissait sans doute de la zone la plus privée ; y exprimer
une spécificité n’était pas nécessaire puisque seuls les intimes y avaient
accès.
Ajoutons que, plus l’occupation du village a été longue, plus le nombre
de travées de la partie arrière variait d’une maison à l’autre, comme si, avec
la durée, la taille des unités domestiques s’était diversifiée.

LA STRUCTURE SOCIALE DES GROUPES RUBANÉS

Quant à leur structure sociale, force est de constater que les populations
rubanées évoluaient dans une « situation à risques » ; non que les menaces
auraient été permanentes, mais l’addition de plusieurs déséquilibres risquait
d’entraîner un basculement vis-à-vis duquel les solutions de routine auraient
été inopérantes et les pratiques traditionnelles inadaptées. En quoi pouvaient
consister ces risques ?
En premier lieu, les Rubanés furent les premiers agriculteurs à avoir
colonisé cette partie de l’Europe : celle-ci était alors recouverte d’une forêt
primaire dont la productivité alimentaire était saisonnière ; la canopée y
était dense et contribuait ainsi à restreindre le couvert végétal des étages
inférieurs, alimentairement productifs et accessibles aux humains ; la concur-
rence des insectes et des autres mammifères y était également importante.
Le territoire était, par ailleurs, peu exploité, voire mal exploré – sinon
par de petits groupes de chasseurs-collecteurs mésolithiques, installés dans
226 Technique et environnement

des niches écologiques très différentes. Cette limitation du potentiel des alliances
sociales (qui ont cependant existé, comme le montrent certains outils de pierre)
n’a pas dû contribuer à résoudre les difficultés que les colons rubanés n’ont
pas manqué de rencontrer.
Ensuite, les moyens de production étaient restreints et le sol s’épuisait très
rapidement, du moins dans les régions à forte pluviosité et sans socle calcaire
[Langhor 1990] ; l’absence d’araire favorisait le développement des adven-
tices au détriment des plantes cultivées ; l’absence d’amendement (à l’excep-
tion du brûlis) accentuait l’irrégularité des rendements, de toute façon impré-
visibles et pouvant fréquemment tomber en dessous du minimum nécessaire5.
Ajoutons que le faible pourcentage de porcs domestiques est révélateur
d’une productivité alimentaire limitée, puisque les deux alimentations
– celle des porcs et celle des êtres humains – sont concurrentes.
Enfin, les unités résidentielles étaient réduites, composées en moyenne de
cinq à huit maisonnées contemporaines les unes des autres, ce qui limitait dras-
tiquement le potentiel de vitalité.

DE L’INTÉRÊT DE LA STRUCTURE ÉGALITAIRE

Dans le type de situation « à risques » évoqué ci-dessus, ce sont les


différentes qualités de perception, d’appréciation et de créativité des individus
(ou de regroupements d’individus : famille restreinte ou élargie, lignage,
clan, etc.) qui garantissent à la société son potentiel d’adaptation et, au-delà,
sa réussite. Disposer de la totalité du potentiel des connaissances et
des capacités du groupe peut en effet permettre de s’adapter et de trouver
rapidement les solutions nécessaires aux problèmes entraînés par les
contingences de l’histoire et du climat.
Il est évident qu’une structuration sociale égalitaire, en faisant jouer
le potentiel d’adaptation de chacun, a constitué, pour les Néolithiques
rubanés, une garantie de réussite bien meilleure que ne l’auraient fait celles
qui auraient été issues d’une répartition hiérarchique des savoirs et des
qualités.
5. Cette irrégularité des rendements et l’existence d’une productivité susceptible de tomber
plusieurs années de suite sous le seuil du minimum nécessaire ont perduré au moins jusqu’au
XIXe siècle [voir Tits-Dieuaide 1978].
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 227

L’ÉGALITÉ SOCIALE DES RUBANÉS

Il semble que chacune des unités domestiques d’un village rubané ait
détenu peu ou prou l’ensemble des connaissances techniques dont celui-ci
disposait.
L’uniformité – certes relative, mais extraordinaire – de l’architecture,
l’homogénéité – tout aussi relative – des rejets et l’équilibre de la consom-
mation carnée [Hachem 1995 ; id. 2000 ; Bedault et Hachem 2008] soulignent
la rareté des biens de prestige et surtout l’absence de production de richesse :
quelques éléments de parure, quelques fragments d’herminette [Bakels 1987,
p. 80 ; Bonnardin 2004 ; Allard 2005]. Tout semble aller dans le sens d’un
équilibre et d’une équivalence « structurale » des unités socioéconomiques
élémentaires6 ; en d’autres termes, une égalité d’expression… Une égalité
pour ce qui est de la prise de décision et de la production ; une structuration
où aucune règle sociale n’est – a priori – incompatible avec l’accès de ces
unités à l’ensemble des ressources et des sources d’information.
Mais attention, il ne s’agit pas ici d’une égalité au sens étroit du terme,
comme si tous les individus avaient accompli les mêmes tâches, bénéficié
du même statut et assumé les mêmes responsabilités (impliquant une iden-
tité de rôle et de traitement que l’on n’observe archéologiquement pas).
J. Dubouloz [communication personnelle] a pu évaluer – pour le site
le mieux préservé et l’un des plus étudiés, Cuiry-lès-Chaudardes – la popu-
lation d’un village en se fondant sur la longueur des maisons et le nombre
d’unités de la partie arrière. Ce qui permet d’avancer un chiffre – lequel a
certes varié dans le temps – de quatre-vingts à deux cent cinquante personnes
par ensemble de maisonnées contemporaines les unes des autres ; un chif-
fre bien suffisant pour l’exécution des tâches agricoles, mais qui aurait
constitué un véritable handicap s’il s’était agi d’une égalité au sens étroit
évoqué ci-dessus.
En effet, pour tout événement nécessitant une décision consensuelle,
l’augmentation du nombre des sources d’information multiplie de façon
exponentielle le nombre des communications nécessaires à la prise de
décision. S’il ne faut, par exemple, qu’une quinzaine d’échanges pour que
six « émetteurs » partagent leurs informations, il en faut soixante-six lorsque

6. Il s’agit ici de mettre en jeu des segments de la société, et non pas des individus.
228 Technique et environnement

le nombre des émetteurs monte à douze (en d’autres termes, s’il est multiplié
par deux). Cette exponentiation augmente donc le potentiel des désaccords
et le temps nécessaire à toute prise de décision collective. L’égalité serait
alors une source de blocage, et pourrait même avoir des conséquences
catastrophiques en période de crise.
En revanche, si l’on admet que le principe d’équivalence fonctionne à
un niveau plus englobant (celui des maisonnées, des lignages ou des clans,
par exemple), alors le nombre de leurs regroupements (de cinq à huit par
unité résidentielle) offrait aux Rubanés une limite convenable aux commu-
nications décisives et aux conflits. Une structure égalitaire donc, qui conciliait
le nombre d’acteurs nécessaires aux activités agricoles, tout en limitant le
nombre de conflits potentiels.
Pour être opérant, le principe égalitaire a donc besoin d’être horizonta-
lement « hiérarchisé » (si j’ose dire et pour reprendre l’expression de Johnson
[1982]) : chaque unité (composée de plusieurs individus, voire de plusieurs
familles nucléaires ou de plusieurs lignages) participe de manière égalitaire
au maintien et à la reproduction de la société, tout en respectant l’entité que
celle-ci constitue.
Les activités des sociétés égalitaires sont donc diversifiées. Chez les
Rubanés, certains géraient le stockage des céréales et la fabrication des
meules semble avoir été l’œuvre de spécialistes sans que leur utilisation fût
réservée [Hamon 2006]. Les rôles, le statut, les droits et les obligations
n’étaient pas forcément les mêmes pour chaque individu ou chaque maisonnée
(certaines consommaient plus de gibier ou d’animaux domestiqués que
d’autres, sans s’opposer à leur consommation par tous)… De véritables
distinctions donc, selon le sexe, la classe d’âge, etc., et surtout, durant l’exer-
cice de certaines spécialités ou responsabilités (décision du début des
semences ou des moissons, par exemple, comme dans les sociétés égalitaires
des Hopi du « Southwest » des États-Unis). On pourrait voir, derrière ces acti-
vités temporaires et séquentielles, les « grands hommes » chers à M. Godelier
[1982 ; id. 1991] ou les « leaders » chers à P. Lemonnier [1991].
Quoi qu’il en soit, le pouvoir politique de l’individu est, dans ce cadre,
exercé pour le bien de tous et sous le contrôle de tous. Un pouvoir délégué,
en quelque sorte, car c’est la collectivité qui utilise le spécialiste, le « grand
homme » ou le leader ; c’est elle qui bénéficie de ses talents, et non le grand
homme ou le spécialiste qui exploite la collectivité pour son propre intérêt.
La reconnaissance du rôle de celui-ci peut conduire le groupe à le traiter
différemment, pour un temps, du reste de la communauté. Une attitude qui
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 229

pourrait expliquer l’existence de maisons rubanées spécifiques ; il s’agit de


constructions soit très longues (entre 35 et 43 mètres), avec ou sans fosse
de construction ; soit d’une longueur plus commune (entre 21 et 35 mètres),
mais avec des parois implantées dans des tranchées de fondation et avec ou
sans fosse de construction ; pour le reste, elles sont parfaitement conformes
au modèle commun. Au vu du matériel détritique mis au jour, ces distinc-
tions ne semblent pas avoir été associées à un pouvoir politique durable.
L’égalité est donc à la fois une production sociale, une convention
analytique et un concept anthropologique qui n’excluent aucunement les
variations individuelles et les différences de statut dont toute société
« égalitaire » a besoin pour se reproduire et durer. L’observation des
habitations rubanées nous montre que la structure égalitaire de la société
rubanée n’excluait pas les variations et les différenciations ; elle les avait
au contraire intégrées. Cependant, ce sont ces différenciations qui ont
constitué le germe des véritables inégalités sociales et des spécialisations à
venir.

POURQUOI ET COMMENT LE PRINCIPE ÉGALITAIRE


A-T-IL SUBSISTÉ AUSSI LONGTEMPS
DANS L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ ?

Ce n’est pas parce que les sociétés humaines ont primitivement et


durablement fonctionné selon un principe d’équilibre et d’équivalence que
la préséance du principe d’égalité sur la stratification sociale est dans la
nature des choses : l’égalité n’a rien de « naturel ». C’est une règle sociale,
et ce n’est que socialement qu’elle a pu et qu’elle peut être mise en œuvre.
Si les sociétés égalitaires marquent le long début de l’histoire de l’humanité
moderne, c’est que, dans les conditions de production et démographiques
qui étaient celles des premières sociétés humaines, seule une structuration
égalitaire a permis aux groupements humains d’avoir suffisamment de succès
et de durée pour pouvoir laisser des traces archéologiquement repérables ;
une question de « sélection », en quelque sorte.
Les différences individuelles étant inhérentes à l’humanité et le destin
des sociétés étant de devenir et non pas de se maintenir, notre questionnement
230 Technique et environnement

principal devrait donc être le pourquoi et le comment du maintien durable


et récurrent du principe égalitaire plutôt que le pourquoi de la hiérarchisation
et le comment de l’apparition des inégalités sociales.
Pour le Néolithique, deux questions essentielles se posent :
1. Au moyen de quelles règles sociales, représentations collectives
et normes culturelles, les différenciations ont-elles été si durablement
contenues et contraintes au bénéfice du principe d’équivalence ou principe
égalitaire ?
2. Au moyen de quelles dynamiques les systèmes sociaux égalitaires
ont-ils néanmoins donné à leurs composantes élémentaires et aux individus
une liberté d’agir suffisante pour que l’adaptabilité, intrinsèque à la
diversité des êtres humains, ait permis aux sociétés de devenir et non pas
seulement de se maintenir (à savoir de disparaître) ?

LA MAISON NÉOLITHIQUE RUBANÉE


DANS LA REPRODUCTION ET LA TRANSFORMATION
DE LA STRUCTURE ÉGALITAIRE

La construction, forcément collective, de la longue maison rubanée était,


avec son extrême standardisation, une occasion privilégiée de réaffirmer,
par et pour chaque participant, l’identité collective et la structuration de la
société rubanée. En construisant, des siècles durant, leurs habitations dans
le strict respect des normes rubanées (voire une quasi-ritualisation), les
maisonnées, probablement aidées de leur « parentèle » et de leurs alliés,
ont réaffirmé leur appartenance à leur collectivité, tout en reproduisant le
principe égalitaire de celle-ci. Réciproquement, les règles et les normes
ré-imposaient le principe égalitaire aux constructeurs et aux maisonnées,
tout en les « ré-immergeant » dans la structure égalitaire. Il est probable
que d’autres occasions, d’autres événements ou d’autres « rituels » de repro-
duction identitaire et sociale, malheureusement invisibles aux archéologues,
ont existé.
Mais comment apprécier, au regard de cette normalisation pluriséculaire,
le processus qui a fini par transformer l’identité et la structure sociale égalitaire
des Néolithiques rubanés ?
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 231

Si la construction quasi ritualisée et l’usage quotidien de la maison ont


été des instruments essentiels de la reproduction au plus identique de la
société rubanée, les variations évoquées plus haut et contenues dans le
système architectural offraient, quant à elles, la possibilité d’agir sur ce
système à partir du système lui-même. Ces dynamiques de reproduction et
de transformation devraient analytiquement apparaître dans les rapports
qu’ont entretenus l’uniformité de certains composants et les différents degrés
de variation des autres éléments de la maison. Faire apparaître ces rapports
suppose de « déconstruire » archéologiquement la maison en autant de parts
qu’il est possible d’en observer, et de les classer en fonction du nombre de
leurs options d’aménagement (en d’autres termes, leur degré de variation).
Les composantes architecturales des maisons rubanées s’ordonnent selon
trois catégories de variation, auxquelles s’ajoute un ensemble d’éléments
plus individuels ou, du moins, ne paraissant pas avoir été liés aux normes
collectives.
1. La première catégorie (uniformité) est constituée de sept éléments
pour lesquels une seule option est possible : le plan est toujours quadran-
gulaire, la maison toujours longue et orientée vers les régions du moyen
Danube, les poteaux intérieurs sont toujours regroupés en tierces, etc.
2. La deuxième catégorie (faible variation) est constituée de sept
composantes qui ne sont pas uniformes mais qui tendent à l’être, avec deux
ou trois variantes, dont l’une domine souvent très largement les autres : la
forme du plan (fig. 3.4), par exemple (strictement rectangulaire, légèrement
trapéziforme, rectangulaire jusqu’au couloir de séparation avant-arrière puis
légèrement trapéziforme), ou la partition de l’espace intérieur (tripartition,
bipartition) (fig. 2), etc.
3. La troisième catégorie (variation forte) comprend six traits architecturaux
dont les formes sont relativement diversifiées mais strictement définies :
entre cinq et sept options (comme l’aménagement des parties avant, centrale
et arrière [fig. 3.1, 3.2 et 3.3] et le rythme des travées intérieures).
4. Enfin, un quatrième ensemble réunit un petit nombre d’éléments hors
normes culturelles : le nombre de poteaux, la longueur de la maison et la
relation entre forme et longueur de la partie centrale de la maison.
Afin de saisir au mieux la séquence chronologique des transformations
de la maison danubienne rubanée, il convient d’ajouter à nos observations
les habitations des groupes danubiens qui ont prolongé la tradition rubanée
tout en faisant émerger des ensembles régionaux relativement bien indivi-
232 Technique et environnement

dualisés ; cela afin de regarder les composantes architecturales qui s’y


retrouvent, celles qui ne s’y retrouvent pas ou s’y retrouvent sous une forme
différente.
L’hypothèse étant que, plus un élément a eu d’options (en d’autres termes,
plus il a pu varier d’une maison à l’autre), plus tôt et plus rapidement
cet élément a été transformé, voire a disparu de la tradition architecturale
rubanée. À l’opposé, moins un élément possédait d’options, plus il a été
durable.
On s’aperçoit que les premières composantes rubanées à avoir changé
relèvent de la troisième catégorie, la plus variable donc ; et ce, dès les phases
moyennes du Rubané pour certains types de partie frontale, avant les phases
finales du Rubané pour les fosses de construction et les tranchées de drai-
nage, et au début du post-Rubané pour les travées intérieures. La transfor-
mation des composantes appartenant à la deuxième catégorie de variation
fut plus tardive et n’est apparue qu’avec l’émergence des groupes post-ruba-
nés (nouvelles formes de plan, nouveaux types et nouvelles fonctions archi-
tectoniques des murs, nouvel appareillage des séparations internes). Quant
aux traits architecturaux les plus uniformes de la maison rubanée, ils ont
été maintenus jusqu’à la fin de la civilisation danubienne (groupes post-
rubanés inclus, donc), les fonctions les plus matérielles de la maison mises
à part (comme le système de liaisons et la fonction physique des murs).
Jusqu’à la fin, les maisons danubiennes post-rubanées seront – à l’image de
la maison originelle – quadrangulaires, longues et orientées vers l’aire
géographique du moyen Danube, et plusieurs tierces de poteaux marqueront
l’espace intérieur.
On constate également que, pour un même laps de temps, les changements
qui ont affecté les composantes architecturales les plus variables (troisième
catégorie de variation) ont été plus nombreux, et donc de plus courte durée
que ceux des composantes de la deuxième catégorie de variation.
Il est possible de généraliser cette approche à d’autres traditions archi-
tecturales (voir plus bas) et d’étendre l’hypothèse à toute tradition architec-
turale : plus une maison traditionnelle possède d’éléments uniformes (avec
une seule option) et/ou d’éléments très peu variables (avec deux ou trois
options, par exemple), plus cette tradition est conceptuellement durable ;
au contraire, plus la maison contient d’éléments très variables (à raison de
six ou sept options par élément), plus la maison est conceptuellement
transformable et peut idéologiquement intégrer des éléments issus d’autres
traditions.
La maison néolithique : métaphore matérielle, sociale et mentale 233

Nous pouvons facilement traduire la relation qu’ont entretenue nos


différentes catégories de variation (sans oublier les éléments hors normes
culturelles) par une courbe de quatre points, chacun représentant une
catégorie de variation différente (fig. 4). Une « structuration » abstraite
apparaît, qui traduit graphiquement ce que fut la maison traditionnelle
rubanée ; cette abstraction nous autorise à comparer plusieurs traditions
entre elles.
Au regard de ce que nous avons pu établir quant à la chronologie des
transformations architecturales, nous pouvons dire que plus la partie gauche
de la courbe (qui correspond aux éléments uniformes et peu variables)
est élevée relativement à sa partie droite (éléments fortement variables et
composantes individuelles), plus la manière dont l’habitation est conçue est
durable.
Enfin, si nous nous replaçons dans le cadre des « fonctions » sociales
et idéelles de la maison évoquées au début de cet article (à savoir que la
maison sert à mettre en œuvre les règles et les référents de la société), nous
pouvons affirmer que, plus une tradition architecturale possède d’attributs
« très variables », plus la culture qui lui est attachée peut aisément se trans-

Figure 4 : La relation arithmétique entre les différentes catégories de variation des composants
traditionnels, les éléments contingents et les différences idiosyncrasiques de la maison néolithique rubanée
est ici traduite par une courbe : on obtient ainsi une représentation « structurale » de la maison ; cette
abstraction permet de comparer conceptuellement plusieurs traditions architecturales entre elles (ici,
l’habitation baruya de Papouasie-Nouvelle-Guinée et celle des Indiens hopi du Southwest des États-
Unis d’Amérique) ; plus la gauche de la courbe est élevée au regard de ses parties centrale et droite,
plus les formes architecturales et les traditions culturelles des habitants sont potentiellement durables.
234 Technique et environnement

former. Inversement, plus une tradition architecturale possède d’attributs


« uniformes », plus les principes et les règles qui sous-tendent la réalité de
la société sont potentiellement durables. Cela a été corroboré par plusieurs
études ethnographiques conduites en Nouvelle-Guinée et par des observa-
tions effectuées pour les habitations hopi et navajo du « Southwest » des
États-Unis [Rapoport 1969].
Force est de reconnaître qu’il est difficile d’imposer de l’extérieur (dans
le cas d’une colonisation ou de l’actuelle mondialisation, par exemple)
une nouvelle manière d’habiter sans risquer de déstabiliser l’habitus, les
principes et les règles d’un groupe.

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TROISIÈME PARTIE

Démographie, migrations, langues


La diffusion des populations
d’agriculteurs dans le monde
Peter Bellwood*

L’EXPANSION DÉMOGRAPHIQUE DES PREMIÈRES


POPULATIONS AGRICOLES À TRAVERS LE MONDE

Dans mon ouvrage First Farmers [Bellwood 2005], j’avançais un certain


nombre d’hypothèses sur la manière dont les premières sociétés productrices
de nourriture se sont répandues ; je me fondais sur les données et les obser-
vations de l’archéologie, de la linguistique comparée, de l’anthropologie
génétique et biologique, de l’ethnographie, de l’histoire et des sciences de
l’environnement. Mes propositions les plus importantes, concernant en parti-
culier la diffusion des populations d’agriculteurs, étaient les suivantes :
1. La densité accrue de population entraînée par la dépendance croissante
envers la production de nourriture a provoqué une dispersion, car les
premiers fermiers se sont mis à dépendre de plus en plus de l’agriculture et
de l’élevage. Dans un monde dominé par la chasse et la cueillette, donc
encore épargné par les maux dus à une densité excessive de population, ce
phénomène d’expansion a été tout ce qu’il y a de plus naturel. L’adaptation
de plantes et d’animaux de plus en plus « domestiqués » à un nouvel envi-
ronnement façonné par les êtres humains a du même coup facilité les possi-
bilités de mouvements de ces mêmes êtres humains.
2. En histoire ou en ethnographie, rares sont les cas de mutations réussies
où d’anciens chasseurs-cueilleurs se sont transformés en producteurs de

* Australian National University, Canberra


240 Démographie, migrations, langues

nourriture sans perdre leur indépendance culturelle ou linguistique ; c’est


d’autant plus vrai dans les régions dominées jusqu’à récemment par une
gestion non agricole des ressources, comme par exemple l’ouest des États-
Unis et l’Australie. On peut en déduire que les chasseurs-cueilleurs du
début de l’Holocène n’ont adopté l’agriculture que sous la poussée de
circonstances favorables d’ordre social, démographique et environnemental.
3. Les langues sont davantage associées à leurs propriétaires biologiques
que ne le sont les objets liés à l’économie ou à la culture matérielle. De fait,
les récoltes, les animaux et les biens matériels peuvent être échangés ou
transportés lors de flux migratoires, tandis qu’une langue complète (contrai-
rement au bagage lexical individuel) franchira moins aisément de longues
distances en tant que dialecte de toute une population, par un processus
d’emprunt ou de transfert. Les familles linguistiques qui sauvegardent
des séquences bien ordonnées de relations généalogiques entre des sous-
groupes reflètent par conséquent de façon très directe l’expansion des
populations humaines. En outre, les diffusions initiales de familles linguis-
tiques d’agriculteurs ont été le fait de locuteurs appartenant à des sociétés
relativement réduites, et ne sont pas dues à des conquêtes culturelles impé-
rialistes. Toutes les grandes familles linguistiques dotées de termes agricoles
dont on peut reconstituer les niveaux les plus anciens avaient atteint leurs
frontières respectives bien avant l’existence des empires conquérants et de
leurs systèmes d’écriture.
4. Les terres d’origine des familles linguistiques issues des populations
rurales, définies par les linguistes grâce aux critères des sous-groupes, tendent
à se rassembler autour de zones que les archéologues et les paléobotanistes
ont identifiées comme des terres agricoles (fig. 1). Le Moyen-Orient, la
Chine, l’Afrique occidentale, les Hautes Terres de Nouvelle-Guinée, la
Méso-Amérique, toutes ces régions présentent des exemples probants de ce
phénomène, ce qui renforce l’hypothèse selon laquelle les langues et la
production de nourriture se sont répandues ensemble pour une grande part.
5. Dans le domaine de la biologie humaine, les histoires de lignées déter-
minées par l’analyse de la région non recombinante du chromosome Y ou
de l’ADN mitochondrial seront peut-être un jour l’histoire de véritables
êtres humains, mais nous avons encore du chemin à faire, surtout si l’on
tient compte du calibrage incertain de l’horloge moléculaire. Cependant,
les progrès remarquables accomplis dans la comparaison des populations
mondiales sur l’ensemble du génome ouvrent de nouvelles perspectives
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 241

Figure 1 : Foyers supposés des principales familles linguistiques de l’Ancien monde, à partir de
l’interprétation des sources littéraires. Le Levant, avec l’Anatolie, l’Afrique de l’Ouest, l’Asie du
Centre-Est (« Chine ») et les hauts plateaux de Nouvelle-Guinée sont tous des foyers d’origine de
production alimentaire [voir Bellwood 2005 pour plus de détails].

fascinantes [par exemple, Li et al. 2008], même si des réponses claires à


des questions précises de l’histoire des populations appartiennent encore
au futur. Une autre source majeure de renseignements potentiels se trouve
dans l’ADN ancien, quand il a été préservé (ce qui est rarement le cas sous
les climats chauds) dans les ossements des premiers agriculteurs et de leurs
animaux, à la fois dans leurs terres d’origine supposées et dans les régions
d’immigration. Mais ces recherches sont encore embryonnaires.
Mon modèle opérationnel pour la dispersion des premiers agriculteurs
est celui d’une « diffusion démique » qui implique une « vague d’avance »
de producteurs de nourriture ayant incorporé les gènes des populations de
chasseurs-cueilleurs, comme l’ont proposé pour l’Europe Ammerman et
Cavalli-Sforza [1979]. C’est le mécanisme logique d’une diffusion de popu-
lation à la suite d’une croissance démographique dans les zones frontières,
joint à un phénomène de fission et d’intermariage avec d’autres commu-
nautés. On n’est pas en présence d’un mécanisme de substitution de popu-
lation. L’hypothèse d’une dispersion des premiers agriculteurs formulée
dans First Farmers ne nécessite pas l’extermination des chasseurs-
242 Démographie, migrations, langues

cueilleurs par les premiers agriculteurs ; au contraire, avant d’avoir atteint


le stade d’une densité démographique élevée engendrant une compétition
en matière de ressources, les agriculteurs accueillaient volontiers de
nouveaux membres issus de communautés de chasseurs-cueilleurs. En
Europe, en Asie du Sud et en Chine, il a fallu plus de trois mille ans pour
que la dispersion des agriculteurs arrive à son terme : les configurations
génétiques d’origine n’ont pas pu rester intactes sur une aussi longue période.
La validité du modèle de diffusion démique est renforcée par les analyses
des restes des premières populations productrices de nourriture ; celles-ci
indiquent un net accroissement de la natalité due à l’adoption régionale de
l’agriculture et de l’élevage mais, avant cela, une plus forte mortalité en
raison de la promiscuité liée au mode de vie sédentaire [Bocquet-Appel et
Bar-Yosef 2008]. Pour survivre, une population plus dense se voit contrainte
soit de se lancer dans la quête de nouvelles terres, soit d’intensifier sa produc-
tion ; la première option devait être privilégiée chaque fois que la densité
démographique des peuplades voisines de chasseurs-cueilleurs était moindre.
La validité historique d’un tel modèle nous est aussi démontrée par une
poignée de populations tribales, ethnohistoriques et claniques, de dimension
réduite, qui sont parvenues à éviter les périls majeurs de l’ère coloniale. Les
Iban de Sarawak formaient un groupe de ce type ; ces cultivateurs de riz
pratiquaient la culture sur brûlis, ce qui nécessitait de longues périodes
de jachère ; ils se sont établis par petits groupes le long des rives jusqu’à
l’imposition d’un gouvernement colonial ; ils couvraient un territoire s’éten-
dant sur 850 kilomètres, de l’ouest de Kalimantan à la baie de Brunei, en
passant par le Sarawak [Freeman 1970]. Une démographie galopante
encourageait ces mouvements, qui se sont poursuivis pendant près d’un
siècle, jusqu’en 1941, quand les autorités britanniques y ont mis un point
final.
Dans une certaine mesure, l’expansion des Iban s’est autorenforcée. Les
Iban étaient un groupe ethnique à la langue et à l’identité clairement définies ;
ils se sont lancés dans une expansion territoriale plutôt agressive grâce à
leurs qualités martiales de chasseurs de têtes, à leur productivité agricole
et à leur capacité à bâtir des maisons longues dans des zones qui, auparavant,
n’abritaient que de faibles populations, en général de chasseurs-cueilleurs.
D’après Freeman [1970, p. 76], « La motivation principale qui se cachait
derrière la remarquable migration des Iban reposait sur le désir d’exploiter
de nouvelles parcelles de forêt primaire et sur la tendance, chez ces commu-
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 243

nautés, sitôt engrangées des moissons abondantes, à abandonner leur terre


pour coloniser de nouveaux territoires ».
En effet, pour être digne du statut viril de raja berani, il fallait posséder
les qualités que nous avons citées [voir Bellwood 1996 au sujet de l’expansion
des idéologies founder-focused en Asie du Sud-Est et en Océanie]. Un afflux
constant de captifs de guerre, qui finissaient par être assimilés à l’intérieur
de la société des Iban, aggravait l’essor démographique. De façon très
classique, l’expansion des Iban, comme celle des Yanomani de l’Orénoque
supérieur décrits par Chagnon [1992], représente un cas évident de diffusion
démique de producteurs de nourriture dans des terrains occupés soit par des
chasseurs-cueilleurs soit par d’autres producteurs moins agressifs.
Cependant, des situations comme celle des Iban indiquent également
que l’évolution dans la durée des populations biologiques, des langues et
des cultures ne s’est pas faite à l’unisson pour la simple raison qu’une popu-
lation peut en absorber une autre génétiquement tout en conservant sa propre
identité linguistique et culturelle. Les populations locutrices de langues
austronésiennes et indo-européennes en offrent un exemple très clair si l’on
tient compte à la fois du niveau élevé de diversité biologique et d’unité
linguistique de ces deux groupes. La recherche historique exige la capacité
de pouvoir utiliser de façon positive des sources de données en provenance
de disciplines indépendantes – non pas en faveur d’un raisonnement en
boucle, mais pour comparer et combiner des fils épars de déduction historique
afin de parvenir à la meilleure explication [Foegelin 2007].

Conclusion au plus large niveau

De nombreux éléments de la perspective évoquée plus haut n’ont rien


de nouveau. J’admets avoir été stimulé par de nombreux pairs et précurseurs,
même si l’espace manque ici pour tous les nommer [voir la liste de
références dans Bellwood 2005]. Je n’en crois pas moins que C. Renfrew
[1992] et moi-même, travaillant de prime abord indépendamment, avons
été les premiers à appliquer l’hypothèse de l’expansion des premiers
agriculteurs à un tableau mondial dans une perspective pluridisciplinaire,
en accordant le plus souvent possible une signification égale aux points de
vue de l’archéologie, de la linguistique et de la biologie.
Famille linguistique Région probable d’origine Evénements et dates correspondant aux données archéologiques
244

(d’après les comparaisons linguistiques)


Indo-européen Anatolie orientale ou centrale Anatolie occidentale vers la Thrace (et la mer Noire?) 7000/6500 BC
Vers les Balkans 6300 av. notre ère
Nord de la Méditerranée 6200 av. notre ère
France (Rubané) 5400-5000 av. notre ère
Danemark et Grande Bretagne 4000 av. notre ère
Expansion néolithique et chalcolithique via l’Iran jusqu’au Xinjiang et l’Inde (tokharien et indo-iranien)
entre 6000 et 3500 av. notre ère
Dravidien Bas Indus, Gujarat ou centre de la Péninsule Contemporain de l’indo-iranien au sud-ouest de l’Asie du Sud et déclenché par les mêmes conditions, mais
indienne après 3500 av. notre ère, du Gujarat au Karnakata. Exclu du bassin du Gange par la présence plus ancienne
de l’indo-européen et du Munda (austro-asiatique).
Afro-asiatique Levant Expansion PPNB au Levant à partir de 8000 BC, mais vers l’Afrique du Nord (caprins, Néolithique
égyptien) après 7000 BC. (Aucun mouvement culturel entre l’Afrique et le Levant n’est attesté au début de
l’Holocène.)
Nilo-Saharien Sahara/Sahel, pendant la période humide du Diffusion de la poterie et du contrôle du bétail vers 8500 av. notre ère ?
début de l’Holocène
Bantou (sous-groupe Niger-Congo) Cameroun Le Bantou oriental se diffuse avec l’agriculture (et plus tard avec le fer) entre 1000 av. notre ère et 500 de
notre ère.
Sino-Tibétain Nord de la Chine centrale (bassin du Huang He) Culture du millet établie vers 6000 av. notre ère dans le basin du Huang He, mais la diffusion de
l’agriculture n’est pas attestée au Tibet avant 3000 av. notre ère.
Hmong-Mien Moyen cours du Yangzi Prédomestication et culture du riz vers 6000 av. notre ère, mais la diffusion du Hmong-Mien est plus
récente vu sa répartition.
“Altaique” Mandchourie, Mongolie intérieure, steppes Probable contemporanéité avec les progrès du Huang He (culture du millet vers 6000 av. notre ère),
orientales Mais dispersion principalement avec le pastoralisme, principalement pour les locuteurs en turc.
Taï Guangxi, Guangdong, Vietnam du Nord Origine avec l’établissement de l’agriculture en Chine du Sud avant le 2e millénaire avant notre ère, mais le
gros de l’expansion (surtout en Thaïlande) est plus récente, vu la situation du foyer d’origine
Austronésien Taiwan Le Néolithique se stabilise à Taiwan entre 3500 et 2200 av. notre ère, puis se propage (malayo-polynésien)
en deux étapes rapides : 1- l’archipel des Batanes vers Samoa au 2e millénaire avant notre ère ; 2- la
Polynésie orientale vers 800-1200 de notre ère.
Austro-Asiatique Assam-Yunnan ? Bassin du Gange ? Diffusion de sociétés pratiquant l’agriculture sur les terres du Sud-Est et le bassin du Gange vers 3000 av.
Chine du Sud ? notre ère.
Trans Néo-Guinéen Plateaux orientaux de Nouvelle-Guinée Diffusion d’une agriculture systématique avec drainage des marais avant le 3e millénaire av. notre ère.
Uto-Aztèque Vallée de Mexico, centre du Mexique Domestication du maïs vers 4000 av. notre ère mais diffusion vers le nord au 2e millénaire av. notre ère.
L’agriculture a été abandonnée dans le Grand Bassin et adoptée par les groupes non locuteurs uto-aztèques
sur les hauts plateaux Mogollon.
Otomanguéen, Maya, Mixe-Zoque Amérique centrale (toutes circonscrites par la L’agriculture est bien établie à partir de 2000 av. notre ère mais certaines formes agricoles précoces sont
présence des autres, ainsi que par celle des Uto- attestées dès 4000 av. notre ère.
Aztèques au nord).
Arawak Nord-ouest de l’Amazonie? Diffusion de l’agriculture en Amazonie non attestée avant 2000 av. notre ère.
Sioux, Iroquois, Algonquin Forêts de l’Est (Ohio, Missouri et bassin moyen Agriculture de plantes autochtones depuis le 3e millénaire mais prédominance du maïs après 500-1000 de
du Mississippi ?) notre ère.

Tableau 1. Probables régions d’origine et corrélations avec les données archéologiques pour les principales familles linguistiques associées à la diffusion de la
production alimentaire (modifié d’après les données présentées dans Bellwood 2005).
Démographie, migrations, langues
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 245

Les résultats de l’application de cette hypothèse au monde entier, à tout


le moins sous les latitudes productrices de nourriture dans les temps anciens,
sont présentés dans le tableau I et la figure 1. Ce dernier indique comment
les terres d’origine des familles linguistiques coïncidaient avec les terres
d’origine de production de nourriture dans l’Ancien Monde : Asie du Sud-
Ouest, Chine centrale, Afrique du Nord sub-saharienne et Nouvelle-Guinée,
les Dravidiens du nord-ouest de l’Asie du Sud ayant un potentiel additionnel
pour une terre d’origine en corrélation avec l’agriculture [Fuller 2007]. Il
est impossible d’étudier en détail la totalité des situations, mais le lecteur
notera que je situe les familles linguistiques en tant qu’éléments majeurs
d’organisation dans la colonne de gauche du tableau. La raison en est que
la plupart des familles linguistiques sont clairement et indubitablement des
entités taxonomiques, avec des relations internes de sous-groupes qui
peuvent être exprimées de façon généalogique, une progression « transgé-
nérationnelle » continue et des populations afférentes de locuteurs. On ne
peut pas structurer le passé humain de façon aussi claire sur la base des
cultures archéologiques et des lignées ADN haploïdes.

DEUX CAS D’ÉTUDE

J’ai choisi de présenter les Austronésiens et les Indo-Européens


orientaux (Tokhariens, Indo-Iraniens et Indo-Aryens), car on peut affirmer
pour chacun d’entre eux qu’ils ont représenté les premières populations
productrices de nourriture dans la plupart – pas dans la totalité – de leurs
zones ultimes de répartition. Ces sujets sont à l’origine de débats plutôt vifs
dont le principal effet a été d’obscurcir ce qui apparaît comme une réponse
assez simple quand on l’aborde sous l’angle d’une perspective comparative
et multidisciplinaire. Persuadés qu’ils sont de l’infinie complexité du passé,
les archéologues tendent à rejeter ce qu’ils considèrent comme des réponses
simplistes, outre le fait qu’il existe une tendance philosophique à insister
davantage sur le local au détriment du régional en matière de perspective.
J’éprouve personnellement une sympathie limitée pour ce type d’approche
chauviniste et non comparative ; je préfère en effet tirer des conclusions à
partir du point de vue comparatif de la forêt dans son ensemble, sans pour
autant négliger l’examen de chaque arbre en particulier.
246 Démographie, migrations, langues

La dispersion des Austronésiens de Taïwan dans l’Océanie centrale


(2200-1000 avant notre ère)

Jusqu’en 1500 de notre ère, les populations de langue austronésienne


formaient le groupe ethnolinguistique le plus éparpillé au monde (fig. 2).
Cependant, malgré l’évidence de leurs origines linguistiques communes,
leurs origines biologiques sont plus diverses [Cox 2008 ; Friedlaender et
al. 2008 ; Hunley et al. 2008]. Tous les Austronésiens ne partagent pas une
origine génétique commune et les préhistoires de certaines régions du
Pacifique occidental ont connu des instances localisées de mutation linguis-
tique [Bellwood et al., à paraître-a]. Il est néanmoins permis d’affirmer qu’à
partir de 2000 avant notre ère, les émigrants austronésiens d’origine ont
diffusé une économie productrice de nourriture à travers les îles d’Asie du
Sud-Est et d’Océanie, à l’exception des Hautes Terres équatoriales de
Nouvelle-Guinée, où la production de nourriture fondée sur les tubéreuses
et les fruits avait des origines indépendantes et antérieures.
Fondée sur l’identification des innovations exclusivement partagées pour
reconstruire une phylogénie des principaux sous-groupes austronésiens, la
recherche moderne en linguistique comparée désigne clairement Taïwan
comme région proto-austronésienne, avec un arrière-plan pré-austronésien
situé en Chine méridionale. Comme le faisait remarquer Malcolm Ross
[ibid.], « De toutes les disciplines représentées [...], la linguistique est proba-
blement la plus proche de l’unanimité quant aux origines austronésiennes.
Toutes les langues austronésiennes parlées en dehors de Taïwan appartiennent
à un sous-groupe unique que Blust [1977] qualifie de malayo-polynésien,
tandis que les treize langues austronésiennes encore parlées à Taïwan (Blust
1999 en propose neuf de par leur phonologie) appartiennent à plusieurs
sous-groupes primaires. La conclusion logique est que le proto-austronésien
fut parlé à Taïwan, qu’il éclata initialement en plusieurs dialectes, lesquels
ont fini par se diversifier en langues séparées. Des locuteurs d’un de ces
dialectes, le proto-malayo-polynésien, quittèrent Taïwan et s’installèrent
initialement à Lanyu (l’île des Orchidées), ou dans l’archipel des Batanes,
ou sur la zone côtière au nord de Luzon. Les utilisateurs des langues qui
descendent du proto-malayo-polynésien ont ensuite peuplé les immenses
étendues des régions parlant les langues austronésiennes à l’extérieur de Taïwan ».
Récemment, des programmes de recherches archéologiques ont été
menés au sud de Taïwan, dans l’archipel des Batanes et sur le littoral nord
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde

Figure 2 : Distribution de la famille linguistique austronésienne, appuyée sur les données archéologiques et les flux de colonisation néolithique. Les populations
pré-austronésiennes existaient jusqu’aux îles Salomon.
247
248 Démographie, migrations, langues

de Luzon [Hung 2005 ; Bellwood et Dizon 2008 ; Hung 2008]. Quatre


facteurs permettent de considérer comme une quasi-certitude l’hypothèse
suivante : vers 2000 avant notre ère, partie de Taïwan en direction du sud,
une culture matérielle du Néolithique émigra au nord des Philippines :
1. L’existence de parallèles évidents de la culture matérielle, entre 2200
et 1500 avant notre ère, reliant le sud de Taïwan au nord des Philippines,
supportés par les mouvements d’artefacts comme l’ardoise taïwanaise et la
néphrite, laquelle provient avec certitude de Taïwan [Hung et al. 2007] ; les
changements synchronisés de décoration de la céramique, reliant le sud-est
de Taïwan à l’archipel des Batanes et à Luzon, allant d’une prédominance
de colombins, puis d’engobe rouge, pour finir avec de la poterie décorée (fig. 3).
2. À Taïwan, certains artefacts témoignent d’une continuité ininterrompue
depuis au moins 3000 avant notre ère, comme des poteries à colombins et
à engobe rouge, des fusaïoles, des battoirs à linge en pierre, des pointes
perforées en schiste, des plombs à lester les filets, des doloires et des orne-
ments en néphrite taïwanaise. Ajoutons à la liste la plus ancienne datation
au carbone 14 de riz et de millet d’Asie du Sud-Est [Tsang 2005].
3. L’absence d’une culture matérielle du même type avant ce laps de
temps dans les régions voisines comme l’Indonésie et le Vietnam.
4. L’absence d’une population antérieure dans l’archipel des Batanes.
Ce qui implique un mouvement de population en vue de l’établissement

Figure 3 : Les liens entre les assemblages néolithiques à Taïwan et au nord des Philippines
(dessin Hsiao-chun Hung).
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 249

d’une colonie, et non l’adoption d’une culture matérielle néolithique par


une population indigène de chasseurs-cueilleurs (comme ce qui est proba-
blement arrivé jusqu’à un certain point dans les grottes de Pennablanca à
Luzon [voir Mijares 2006]).

Pour l’instant, la génétique démontre [Chambers, in Bellwood et al., à


paraître-a] une hypothèse « out-of-Taïwan » pour expliquer les mouvements
des premiers Austronésiens, bien que de récents développements en
génétique autosomale [Friedlaender et al. 2007] fassent pencher la balance
en faveur de la Chine méridionale et de Taïwan. Les hypothèses contraires,
qui se fondent sur l’ADN mitochondrial et qui plaident en faveur d’autres
régions des archipels d’Asie du Sud-Est, dépendent des calculs incertains
de l’horloge moléculaire, dont les marges d’erreurs sont notables et contestées
[par exemple, Hill et al. 2007].
En conclusion, pour ce qui concerne les Austronésiens, on peut se
concentrer sur Taïwan et les Philippines à la fin du IIIe millénaire avant
notre ère pour identifier le début d’une migration, à la fois par terre et par
mer, de locuteurs des langues austronésiennes, détenteurs d’une variété
« néolithique » de culture matérielle et de production de nourriture. Ces
deux mouvements d’expansion ont probablement dû représenter deux
aspects d’un même « événement », concernant en dernier ressort une unique
population ethnolinguistique et génétique, capable néanmoins d’adaptations
et d’interactions constantes. Leur migration les a fait transiter par les zones
équatoriales de l’hémisphère nord, puis par celles de l’hémisphère sud, ce
qui leur a fait traverser des régions présentant des différences majeures
du point de vue de l’environnement et des ressources, et rencontrer des
populations préexistantes aux cultures et aux langues propres et anciennes,
en particulier dans l’Océanie occidentale. Cette transition équatoriale explique
sans doute l’abandon de la culture de céréales (riz et millet) en Indonésie
en faveur d’une économie fondée sur les fruits et les tubéreuses, caractéris-
tique des îles du Pacifique.
Pourquoi les Austronésiens se sont-ils dispersés ? Dans la partie occi-
dentale de Taïwan, les données archéologiques indiquent, à partir de 2500
avant notre ère, une augmentation importante du nombre de sites archéo-
logiques [Hung 2008] ; par conséquent, l’inflation démographique et
le besoin de nouvelles terres cultivables viennent naturellement à l’esprit,
d’autant que la partie sud-est de Taïwan est une région semi-aride au maigre
250 Démographie, migrations, langues

potentiel agricole. Mais, comme le démontrent à la fois l’archéologie et la


linguistique comparée [Pawley 1999], les déplacements des premiers
Austronésiens pour occuper de nouvelles îles furent très rapides. Par exemple,
en moins d’un millénaire, des colons se sont dispersés sur une distance de
8 000 kilomètres, à partir de l’archipel des Batanes jusqu’à Samoa. Cela
doit refléter une dépendance envers les ressources maritimes, mais aussi
envers l’agriculture dans les basses terres, ces dernières s’étant considéra-
blement rétrécies du fait de la disparition des sols les plus fertiles des
plaines côtières alluviales après que l’océan eut atteint son niveau maximum
à l’Holocène moyen [Bellwood et al., à paraître-b]. Cela a dû réduire la
quantité de bonnes terres agricoles et alluviales le long du littoral, créant
dans le même temps de profonds estuaires et des côtes encaissées, avec un
arrière-pays rocailleux, au moins jusqu’à ce que l’alluvionnement des sols
ait restitué sa fertilité aux basses terres. La technologie maritime a joué
aussi un rôle dans le mouvement de dispersion des Austronésiens, avec les
premières traces de canoës et de pagaies découvertes dans la région et qui
provenaient du littoral de la Chine centrale au début de l’Holocène.

La diffusion des populations productrices de nourriture d’Asie


occidentale dans le nord de l’Inde avant 3500 avant notre ère

L’Asie du Sud offre un exemple très intéressant en matière de diffusion


de production de nourriture. À partir de 3500-3000 avant notre ère, le bassin
du Gange fut occupé par des agriculteurs vivant dans des villages et utili-
sant le cuivre ; venus de l’ouest, ils se sont installés parmi des chasseurs-
cueilleurs et se sont mélangés dans la partie orientale du bassin avec des
producteurs de riz qui les y avaient précédés depuis moins d’un millénaire.
Des sociétés pastorales et agricoles firent également leur première apparition
en Inde méridionale à la même époque.
Dans First Farmers [Bellwood 2005 ; id. 2006 ; id., sous presse],
je propose une explication à ce phénomène, concentrée principalement
sur les diffusions d’agriculteurs. On peut à présent faire d’intéressantes
observations en développant un argument avancé de façon fort convaincante
par Renfrew [1987, voir son chapitre 8, « Hypothèse A »] au sujet de la
colonisation linguistique du Pakistan et du nord de l’Inde par les Indo-
Européens du Néolithique. Renfrew [1999] l’a ensuite écarté en faveur de
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 251

son « Hypothèse B », qui reprend un modèle plus largement admis d’une


migration indo-européenne plus tardive qui se serait dirigée vers l’est à
travers les steppes du nord de la mer Noire et de la mer Caspienne, avant
d’obliquer vers le sud à travers les déserts et les oasis de l’Asie centrale,
jusqu’en Iran et au Pakistan aux environs de 1500 avant notre ère (fig. 4).
La première hypothèse de Renfrew, celle d’une migration linguistique, à la
fois néolithique et indo-européenne, originaire d’Anatolie et qui aurait
transité par l’Arménie et l’Iran jusqu’au Pakistan, en passant par le sud des
mers Noire et Caspienne, était à mon avis correcte.
L’un des documents historiques souvent cités à l’appui d’une invasion
indo-européenne par le nord-ouest est la compilation d’hymnes et d’incan-
tations sacrés connue sous le nom de Rigveda ; cette tradition orale date du
milieu ou de la fin du IIe millénaire avant notre ère ; elle fut couchée par
écrit vers la fin du Ier millénaire. Des passages du Rigveda décrivent des
batailles et des assauts lancés contre des cités de la région du Pendjab ; un
grand nombre de gens faisant autorité considéraient jadis cette compilation

Figure 4 : Répartition des langues indo-européennes et dravidiennes avant la colonisation (sauf pour
l’anatolien et le tocharien éteints). Limites des sous-groupes d’après Ruhlen 1987. Les hypothèses
A et B de Colin Renfrew concernant les mouvements des populations de langue indo-iranienne y sont
figurées. L’hypothèse A (la route du sud) ayant la préférence de l’auteur.
252 Démographie, migrations, langues

comme un récit des conquêtes menées par des groupes de pasteurs nomades,
des envahisseurs indo-européens, contre une civilisation harappéenne (vallée
de l’Indus) parlant des langues dravidiennes et déjà en déclin. La décou-
verte d’apparentes traces de massacres à Mohenjo-Daro semblait en confor-
ter l’idée ; mais les datations récentes au carbone 14 indiquent que la phase
de maturité de la civilisation de l’Indus s’est éteinte vers 1900 avant notre
ère, bien avant les événements décrits dans le Rigveda. En fait, la plupart
des savants modernes considèrent le Rigveda comme un compte rendu d’évé-
nements survenus dans un Pendjab où l’on parlait déjà une langue indo-
aryenne.
Malgré cela, un grand nombre de linguistes et d’archéologues, attachés
à une datation plus tardive de la dispersion linguistique indo-iranienne à
partir d’une terre d’origine située à l’est de l’Europe et dans les steppes
asiatiques, persistent à affirmer que les langues indo-aryennes ne peuvent
pas avoir fait leur incursion dans le sous-continent longtemps avant la période
du Rigveda. Cette opinion a été exprimée récemment par Witzel [2003],
qui plaide en faveur du Kazakhstan comme terre d’origine, et par Anthony
[2007] et Parpola [2008], qui sont favorables à une origine plus occidentale,
en Ukraine. Cependant, personne à ce jour n’a été capable de prouver une
intrusion significative dans l’archéologie du Pendjab ou des plaines du
Gange entre 1500 et 1000 avant notre ère, alors que le Rigveda lui-même
démontre de façon indiscutable la présence de locuteurs indo-aryens en
Haryana (bassin supérieur du Gange/Yamuna) à cette même époque. Frustrés,
certains chercheurs affirment que la totalité des langues indo-européennes
sont originaires d’Asie du Sud [voir Witzel 2001 pour une destruction
dévastatrice de cette thèse], ou que les langues indo-européennes se sont
introduites toutes seules, sans locuteurs, en cheminant, pour des raisons non
spécifiées, le long de failles linguistiques.
En guise de réponse à toutes ces hypothèses, j’ai proposé en 2005
d’antidater ces événements de deux millénaires, suivant en cela un certain
nombre de propositions en faveur d’une origine beaucoup plus ancienne
des langues indo-européennes en Anatolie aux environs de 7000 avant notre
ère [Renfrew 1987 ; id. 1999 ; Gray et Atkinson 2003] ; cette datation
s’accorde également avec la continuité de plus en plus évidente de l’archéo-
logie de l’Inde septentrionale depuis l’aube des cultures harappéennes (vers
3500-3000 avant notre ère pour le Nord-Ouest) jusqu’au début de la période
historique représentée par la poterie grise peinte et la poterie à engobe noire,
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 253

et les civilisations urbaines du bassin supérieur du Gange au Ier millénaire


avant notre ère. Cela repousse l’arrivée des Indo-Aryens au Chalcolithique
(puisque les populations de l’époque utilisaient le cuivre), ce qui ouvre la
perspective théorique d’une colonisation agricole de cette région, laquelle,
auparavant, supportait des populations de chasseurs-cueilleurs, avec un
outillage lithique de type mésolithique et exploitant des plantes et des
animaux sauvages.
Depuis la publication de First Farmers, l’archéologie du Gange supérieur
a accompli de rapides progrès, en particulier pour ce qui concerne les phases
harappéennes des débuts et de la période de maturité en Haryana, au
Rajasthan et au Gujarat. On sait à présent que de nombreux sites contiennent
le même type de poterie rouge décorée de motifs simples, en noir ou en
blanc, qui caractérisent l’harappéen ancien de la vallée de l’Indus, où la
phase Hakra remonte à environ 3700 avant notre ère [Kenoyer 2006]. En
Haryana, entre l’ancien Ghaggar, affluent tari de l’Indus, et la Yamuna,
on a repéré les vestiges d’au moins trois cent cinquante sites harappéens
[Shinde et al. 2008]. Pour nombre d’entre eux, dont Girawad et Farmana,
les premiers niveaux stratigraphiques datent de l’harappéen ancien et
contiennent des artefacts en or et en cuivre, ainsi que de la poterie décorée
et incisée correspondant à la poterie de la phase Hakra du Cholistan. En
outre, les cultures post-harappéennes du Gange supérieur et moyen, surtout
les complexes de poterie à engobe ocre, noir ou rouge, ont clairement des
antécédents dans l’harappéen ancien ou dans celui de la période de maturité
[Chakrabarti et al. 2004-2005]. En fait, les sites liés à la phase Hakra
du début de l’harappéen couvrent un territoire qui s’étend presque jusqu’à
l’est de Delhi ; on peut les identifier comme les fondations du plus gros de
l’archéologie agricole du Gange supérieur et moyen à partir de 3000 avant
notre ère.
Les implications en sont un peuplement agricole bidirectionnel du bassin
du Gange, avec le blé, l’orge et les caprins venant du Moyen-Orient via
l’Iran et la région de l’Indus, et le riz en provenance d’Asie orientale, à
moins qu’il ne soit résulté d’une domestication locale de l’indica (on sait à
présent que la culture du japonica prédomestiqué en Chine centrale précède
de plus de quatre mille ans toute trace parallèle en Inde). L’Asie du Sud fut
elle-même témoin d’un certain nombre de domestications internes de bétail
à bosse, de millets et de légumes, mais ils n’infirment en rien la signification
des imports externes. D’ailleurs, Hoque [2005] nous livre quelques infor-
254 Démographie, migrations, langues

mations stimulantes issues de prospections archéologiques : le Gange moyen


possède quinze sites néolithiques répertoriés pour cent trente-quatre sites
chalcolithiques, tandis que le bassin inférieur, au contraire, possède quatre-
vingt-dix-neuf habitats néolithiques pour seulement soixante-dix-sept
occupations chalcolithiques. J’y décèle un mouvement graduel en direction
de l’aval, entre 3500 et 2000 avant notre ère, de populations chalcolithiques
occidentales d’inspiration Indus/Harappa précoce, qui se sont mêlées à
des populations orientales de culture néolithique, originaires soit du delta
du Gange soit d’Asie du Sud-Est, et qui devaient probablement cultiver le riz.
Les cinq millénaires de continuité culturelle à partir de la phase Hakra
jusqu’à la période historique ancienne du Gange supérieur et moyen font
de ces populations des locuteurs de langues indo-européennes (indo-
aryennes ?), du moins en Haryana et, par association, dans la région de
l’Indus, compte tenu de la position théorique prise dans cette présentation
reposant sur le fait qu’une diffusion des langues majeures est associée
aux mouvements de leurs locuteurs. Des populations parlant les langues
indo-iraniennes devaient vivre en Iran à la même époque, même s’il n’existe
aucune preuve philologique de leur présence en Iran et en Syrie (Mitanni)
avant 2000 avant notre ère et si la plupart sont bien postérieures.
On peut en tirer l’observation suivante : la documentation historique et
philologique peut n’avoir aucun lien avec l’origine ethnolinguistique.
Le débat sur les origines des langues indo-iraniennes/indo-aryennes à
l’intérieur de la famille linguistique indo-européenne soulève la question
épineuse des origines de l’ensemble des langues indo-européennes. En tenant
compte des études généalogiques modernes, y compris celles de sous-
groupes aujourd’hui disparus comme les Anatoliens et les Tokhariens, la
région linguistique d’origine doit pouvoir se situer quelque part en Anatolie,
comme l’a suggéré Renfrew [1987], avec l’appui plus récent des études
statistiques et généalogiques des sous-groupes menées par Warnow [1997],
Ringe et al. [2002], Gray et Atkinson [2003]. Je ne suis pas convaincu que
les sous-groupes de la famille IE témoignent d’une origine dans les steppes
pontiques du nord de la mer Noire ; je considère ces arguments fondés sur
la paléontologie linguistique – en particulier sur le vocabulaire autour du
cheval, du char et de la roue [Anthony 2007 ; Parpola 2008] – comme
tangentiels par rapport à la véritable question des origines ; en effet, ils ne
tiennent pas compte de la possibilité d’emprunts antérieurs au lieu d’une
parenté absolue dès les premières phases de la différenciation au sein de la
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 255

famille linguistique. Le plus gros de ce vocabulaire est d’ailleurs absent de


la langue hittite, même si je ne trouve rien à redire au point de vue de
Parpola, qui pense que les véhicules à roues et le vocabulaire qui leur est
associé sont des innovations que nous devons aux communautés locutrices
de langues indo-européennes.
Pour ce qui concerne les langues tokhariennes et indo-iraniennes, de
nombreux chercheurs penchent en faveur d’une terre d’origine dans les
steppes d’Asie centrale, ainsi que pour la totalité des langues IE ; ils se
fondent sur des emprunts aux anciennes langues ouraliennes et sur leurs
isoglosses avec les langues baltes et slaves [par exemple, Parpola 1994 ;
Witzel 2003 ; Anthony 2007 ; Kuzmina 2007]. Mais Parpola [1994 ; id.
2008] et Lane [1970] ont noté que les plus anciennes innovations identifiées,
partagées respectivement par les Indo-Iraniens et les Tokhariens, le sont
également par leurs voisins grecs et arméniens qui vivaient au sud de la mer
Noire et à proximité de la région anatolienne. On remarque une totale
absence de preuves en faveur de sous-groupes généalogiques originaires
des steppes ; les emprunts aux anciennes langues ouraliennes, même si on
les fait remonter au proto-indo-iranien (suggestion de Witzel 2003), peuvent
être le reflet d’excursions indo-iraniennes venues du sud, du même type que
celles qui seront plus tard à l’origine de la présence des Scythes (présumés
IE) au nord de la mer Noire, d’après le témoignage des auteurs classiques.
Notons un détail intéressant : Hérodote [IV, 11] fait dériver les Scythes
de la région située au sud de la rivière Araxe qui sépare l’Arménie, l’Iran
et la Turquie. Qui plus est, on ne peut identifier les emprunts aux langues
ouraliennes comme étant exclusivement proto-indo-iraniens que dans la
mesure où l’on peut démontrer que ces innovations sont absolument uniques
à ce sous-groupe.
L’idée d’une origine steppique des langues indo-iranienne et tokharienne
pousse certains linguistes et archéologues à affirmer que les cultures
Yamnaya, Sintashta et Andronovo, entre autres, appartenaient aux locuteurs
ancestraux de ces deux sous-groupes linguistiques [Witzel 2003 ; Anthony
2007 ; Kuzmina 2007]. Pourtant, toutes ces cultures, en particulier les plus
tardives et les plus orientales d’entre elles, avec leurs types de poterie percée
ou incisée et leurs économies pastorales et équestres [Kohl 2007], me
paraissent assez étrangères à la poterie décorée et aux complexes de toute
évidence agricoles allant du Néolithique à l’âge du Bronze, et couvrant la
région partant du Turkménistan méridional à la partie septentrionale de
256 Démographie, migrations, langues

l’Asie du Sud, en passant par l’Iran. Hiebert [1994] et Lamberg-Karlovsky


[2002, p. 74] en font eux aussi la remarque. Les preuves archéologiques
manquent pour justifier un mouvement de ce type en direction du sud et
antérieur à la culture Andronovo du IIe millénaire avant notre ère, laquelle
est, selon moi, bien trop récente et très différente, comme l’ont fait remarquer
Hiebert et Lamberg-Karlovsky, des complexes archéologiques de la même
époque, qu’ils soient iraniens ou bactro-margien, situés plus au sud.
Dans l’hypothèse d’une terre d’origine des Indo-Européens en Anatolie
vers 7000 avant notre ère plutôt que dans les steppes pontiques en 3500
avant notre ère, on rallonge la chronologie de l’histoire des Indo-Européens
en Iran et en Asie du Sud ; on n’a plus à se préoccuper de la date rigvédique
du IIe millénaire avant notre ère pour l’arrivée des Indo-Aryens. Les deux
langues tokhariennes ne sont apparentées que de très loin à l’indo-iranien ;
compte tenu de leur situation au Xinjiang, on peut en déduire que leur langue
ancestrale serait jadis venue de l’ouest et serait à présent intégrée dans
le flot des langues indo-iraniennes et turques. Les langues nouristani
de l’Himalaya sont considérées par certains linguistes comme parentes du
sous-groupe indo-iranien [Cardona et Jain 2003], et le statut de langue
centum du bargani (à l’instar du tokharien), à l’intérieur du nouristani, n’est
pas sans intérêt [Witzel 2003] ; cependant, en l’absence d’argument supplé-
mentaire, rien de ce qui précède n’explique le tokharien. J’en conclus, par
conséquent, que certains types de langues IE, pas nécessairement indo-
iraniennes au sens strict du terme, devaient remonter assez loin dans le
Chalcolithique, voire dans le Néolithique iranien et pakistanais.
J’apporte donc ici mon ferme soutien à l’« Hypothèse A » de Renfrew
[1987], ce qui signifie que les langues ancestrales à la fois du tokharien et
de l’indo-iranien ont probablement dû se diffuser vers l’est, par bonds chro-
nologiques plutôt que dans un mouvement d’ensemble, à partir de l’Anatolie
néolithique, via l’Arménie, par le nord de l’Iran, puis par le sud du
Turkménistan et de l’Afghanistan, avant d’entrer au Pakistan vers au moins
4000 avant notre ère. Je ne vois pas pourquoi les populations à l’origine des
occupations néolithiques initiales de cette région, comme à Jeitun et à
Mehgarh I, n’auraient pas parlé des langues indo-européennes ; dans First
Farmers, j’hésitais à l’affirmer, tout comme Renfrew du reste en 1987. Des
recherches sérieuses doivent être menées sur la relation entre la culture
matérielle de l’Asie du Sud au début de la période harappéenne et les cultures
de la même époque ou plus anciennes situées plus à l’ouest. La céramique
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 257

décorée Namazga I d’Altyn Depe, au Turkménistan [Masson 1988], est


particulièrement intéressante au regard des parallèles possibles avec
l’Harappa ancien dans la mesure où elle date des environs de 4000 avant
notre ère et a pu appartenir à une tradition remontant à Jeitun en 6000 avant
notre ère [Kohl 2007, p. 218]. Hiebert [1994] privilégie la thèse d’une
continuité entre le complexe archéologique bactro-margien et celui, antérieur,
de Namazga III, au Turkménistan, aux environs de 3500 av. J.-C.
Le point de vue présenté ici incite à penser que les Indo-Iraniens histo-
riques sont attestés dans les sources classiques et dans la toponymie des
steppes pontiques (Scythes, Sarmates) en tant que peuples émigrant en
direction du nord peut-être longtemps après le début de la dispersion indo-
iranienne initiale. Les premiers mouvements vers l’est des Indo-Iraniens et
des Tokhariens ont donc transité par le sud de la mer Noire et de la mer
Caspienne ; on peut plaider, à présent, avec l’appui à la fois de l’archéologie
et de la linguistique, en faveur d’une dérivation de la région générale de
l’Anatolie. Si l’on se tourne vers la génétique pour vérifier la validité de
cette interprétation, nous découvrons que, comme c’est le cas avec les
Austronésiens et les Uto-Aztèques, nous sommes en présence d’un cas qui
vient renforcer une thèse au détriment d’une autre sans pour autant annu-
ler complètement cette dernière. Dans le cas de l’Asie du Sud, les récentes
recherches en ADN mitochondrial et Y plaident en faveur d’une ancestrie
commune des populations situées au nord-ouest de l’Asie du Sud et des
populations situées au Moyen-Orient et en Europe [Cordeaux et al. 2004a ;
id. 2004b ; Quintana-Murci et al. 2004]. Ce tableau a été puissamment
illustré par de nouvelles analyses génétiques de 650 000 SNP [Li et al.
2008], qui indiquent une grande proximité entre les populations d’Asie
centrale et méridionale, celles du Moyen-Orient et celles de l’Europe, compa-
rées aux autres populations testées. À l’intérieur de l’Asie du Sud, cependant,
cette analyse ne concernait que les populations des régions du nord-ouest,
surtout du Pakistan, dont les Brahui qui parlent une langue dravidienne.
Certains généticiens contestent toute relation entre les populations
indiennes et celles de l’Asie centrale ou de l’Europe. Sengupta et al. [2006]
ont noté un apport plutôt insignifiant du chromosome Y d’Asie centrale en
Asie du Sud ; cette observation lui sert à minimiser l’impact de la migration
indo-européenne. Mais cela s’accorde parfaitement avec ma perspective
dans la mesure où les Asiatiques qui peuplent aujourd’hui les steppes
centrales ne parlent pas les langues indo-européennes et ne les ont proba-
258 Démographie, migrations, langues

blement jamais utilisées. Une autre suggestion anti-migration avancée par


Sahoo et al. [2006], qui voudrait que les lignées du chromosome Y sud-
asiatique, excepté pour le J2 moyen-oriental, soient toutes prénéolithiques,
se fonde probablement sur la notion d’une présence indo-européenne
depuis seulement 1500 avant notre ère, d’après les assomptions de l’horloge
moléculaire et les analyses des populations qui ne parlent pas l’IE dans le
reste de l’Asie. En l’absence de recherches sur l’ADN ancien, le tableau
génétique actuel des régions septentrionales d’Asie du Sud est ambigu ; en
tout cas, il ne semble pas exclure un degré substantiel d’ancestrie partagée
avec des populations situées en Asie occidentale.
Peut-être faut-il préciser que, après tout, cette perspective sur la diffusion
au Néolithique/Chalcolithique des langues indo-iraniennes à l’est du
Croissant fertile n’est pas forcément conflictuelle avec l’ensemble des
opinions qui l’ont précédée. Witzel [2003], par exemple, nous parle de
strates d’emprunts de langues non IE par l’indo-iranien à travers le temps.
Je ne doute pas que ces emprunts aient existé, ni que certains Indo-Iraniens
aient pu maintenir leur présence antérieure à l’intérieur ou à proximité des
steppes asiatiques, voire que les comparaisons entre les vocabulaires de
l’iranien ancien et de l’indo-aryen ancien permettent des reconstitutions ou
des mots désignant les chevaux, les chars et les roues à rayons. Tout ce que
j’entends affirmer est que les compositeurs de l’Avesta et du Rigveda
n’étaient pas les premiers locuteurs IE à l’est du Croissant fertile, et que
ceux qui l’étaient (ancêtres des Tokhariens peut-être) sont entrés dans la
région via l’Iran plutôt qu’en provenance d’une aire géographique située
entre la Volga et l’Ienisseï. L’Avesta et le Rigveda ont été composés à
une époque de vaste expansion culturelle et démographique ; les langues
associées à ces deux épopées ont donc naturellement bénéficié de considé-
rables enrichissements linguistiques aux dépens de celles qui les ont
précédées, qu’elles aient été IE ou non IE.
La diffusion des populations d’agriculteurs dans le monde 259

CONCLUSIONS : COMMENT ET POURQUOI


L’AGRICULTURE S’EST-ELLE RÉPANDUE ?

Telles que je les ai interprétées, l’archéologie et la linguistique comparée


qui sous-tendent ces cas d’étude témoignent du fait que l’agriculture s’est
répandue essentiellement en raison de la croissance démographique et de
la dispersion des populations fermières, lesquelles ont incorporé des groupes
indigènes de chasseurs-cueilleurs dans les sens culturel et linguistique du
terme. La preuve génétique est plus ambiguë, mais elle n’écarte pas cette
explication, surtout quand elle s’exprime au moyen du mécanisme classique
de la diffusion démique (qui n’exige aucun remplacement de population).
D’après moi, un déplacement d’agriculteurs mus par la poussée démogra-
phique a été l’événement déclencheur dans tous les cas ; ils transportaient
avec eux leurs langues et les espèces qu’ils avaient domestiquées. L’adoption
de l’agriculture par les chasseurs-cueilleurs, voire aussi de la langue des
fermiers, ne s’est effectuée que graduellement dans les terrains marginaux
et difficiles où l’agriculture pouvait difficilement s’implanter, en particulier
ceux où le profil démographique des paysans et des chasseurs penchait en
faveur de ces derniers, comme cela a pu être le cas en Europe occidentale
et septentrionale. L’adoption de techniques de production de nourriture a
dû être facilitée dans les cas où les chasseurs-cueilleurs menaient une
existence quasi sédentaire.
Reste une question importante : le mouvement des plantes et des animaux
domestiqués. Dans la plupart des cas, je présume qu’ils se sont déplacés
avec leurs « propriétaires », suivant ainsi la diffusion de la population ; bien
entendu, il y eut aussi d’innombrables occasions de mouvements sous
forme de cadeaux ou de denrées d’échange, surtout dans les périodes plus
tardives de l’histoire. Ce qui me frappe le plus est la longueur de temps qu’il
a fallu à la production de nourriture pour se répandre dans les cas de modi-
fications environnementales. La diffusion de la vallée de l’Indus au bassin
du Gange a nécessité un mouvement d’adaptation d’un climat ponctué par des
pluies hivernales à un climat de pluies estivales dues à la mousson, ce qui
a nécessité un laps de temps de trois à quatre mille ans. Une durée aussi
longue a accompagné la diffusion de l’agriculture du bassin tempéré du
Yangzi Jiang au climat tropical de l’Asie du Sud-Est, et de l’Anatolie médi-
terranéenne aux températures extrêmes du nord-ouest de l’Europe. Cela
260 Démographie, migrations, langues

laisse penser que l’adoption de l’agriculture par des chasseurs-


cueilleurs indépendants, uniquement par le moyen de contacts frontaliers
avec d’autres groupes, et dans des situations où aucun agriculteur n’était
déjà présent, a dû jouer un rôle assez marginal dans la préhistoire. Gardons
cependant en mémoire que ce sont d’anciens chasseurs-cueilleurs qui, de
façon indépendante et dans plusieurs régions du monde, ont développé pour
la première fois un mode de vie fondé sur la production de nourriture.

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Grèce et Balkans :
deux voies de pénétration
distinctes du Néolithique en
Europe ?
Catherine Perlès*

L’origine du Néolithique en Europe a fait l’objet de nombreux débats entre


les tenants d’une colonisation par des groupes proche-orientaux (le modèle
de diffusion démique) et les tenants d’une néolithisation autochtone (le modèle
de la diffusion culturelle). Toutefois, la réalité d’une diffusion démique s’est
vue substantiellement étayée dans la dernière décennie. Les données propre-
ment archéologiques ont été réévaluées, conduisant à considérer que de simples
« contacts » ou « échanges » ne peuvent à eux seuls rendre compte de l’am-
pleur des transferts techniques [Demoule 1993 ; Sidéra 1998 ; Perlès 2001 ;
Özdoğan 2005 ; Schwarzberg 2006]. En parallèle, les données génétiques ont
confirmé l’origine proche-orientale de la majeure partie des espèces domes-
tiques, animales et végétales [Lev-Yadun et al. 2000 ; Gopher et al. 2001 ;
Vigne 2004 ; id. 2007], tandis que les données de génétique des populations
humaines confirmaient la présence en Europe de lignées proche-orientales,
tant dans l’ADN mitochondrial que sur le chromosome Y [Richards et al.
2002 ; Semino et al. 2000]. Tout cela pose donc la néolithisation de l’Europe
comme un processus complexe, qui implique à la fois une diffusion démique1
et la diffusion d’idées, de techniques et d’espèces étrangères au sein des popu-
lations autochtones [Dennell 1992 ; Zvelebil 2001].

* Université Paris X-Nanterre, CNRS, UMR 7055


1. Même si cette diffusion démique ne fait pas encore l’objet d’un consensus. Voir par
exemple Kotsakis 2001 ; Budja 2003 ; Kyparissi-Aspostolika et Kotzamani 2005 ; Sampson
2005 ; Kyparissi-Apostolika 2006.
264 Démographie, migrations, langues

Curieusement, l’origine de ces colons semble poser moins de problèmes


que n’en a posé leur existence même. Si de rares spécialistes évoquent des
origines multiples [par exemple Bar-Yosef 2002 ; Özdoğan 2005 ; Lichardus-
Itten et al. 2006], la grande majorité des archéologues, linguistes et
généticiens postulent que le Néolithique a été introduit en Europe par une
voie unique, depuis l’Anatolie vers la Grèce, puis de la Grèce vers la
Bulgarie en longeant les vallées de la Struma et du Vardar [par exemple
Semino et al. 2000 ; Bellwood 2005 ; Dolukhanov et al. 2005]. Comme l’a
récemment exprimé C. Renfrew, « Il est clair qu’en Europe l’ensemble du
complexe néolithique levantin [the Neolithic farming package] a été trans-
mis d’Anatolie en Grèce puis de Grèce vers les Balkans et la Méditerranée
occidentale à partir de 7000 BC environ » [Renfrew 2005, p. 403].
Mais cette proposition n’est guère argumentée. Comme le reconnaissent
Van Andel et Runnels [1995], souvent cités à l’appui de cette thèse, elle ne
repose, outre un indéniable « air de famille », que sur la proximité géogra-
phique entre l’Anatolie et la Grèce (fig. 1), puis sur le décalage chronolo-
gique de l’apparition du Néolithique, plus ancienne en Grèce qu’en Bulgarie.
Mais la logique géographique n’est pas forcément réalité historique, et un

Figure 1 : Carte des principales régions mentionnées dans le texte.


Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolitique en Europe ? 265

réexamen des données archéologiques conduit en réalité, comme je vais


tenter de le montrer, à un modèle bien différent. J’argumenterai en effet :
1. que le Néolithique de la Grèce ne peut dériver directement et exclu-
sivement du Néolithique d’Anatolie occidentale ;
2. que le Néolithique de Bulgarie ne peut dériver directement et exclu-
sivement du Néolithique ancien de Grèce ;
3. que l’on peut reconnaître deux voies distinctes de pénétration en
Europe, l’une, continentale, depuis l’Anatolie vers la Bulgarie et les Balkans,
l’autre, maritime, vers la Grèce ;
4. que, si l’origine de la voie continentale paraît assez bien établie,
l’origine de la voie maritime apparaît au contraire difficile à cerner et que
cette difficulté même doit conduire à repenser les fondements de nos modèles
de colonisation.

FONDS COMMUN ET TRAITS DÉRIVÉS

Dans la quête des origines, la démarche classique consiste à dresser


des listes de traits similaires entre le Proche-Orient et l’Europe du Sud-Est
considérés dans leur ensemble, sans se préoccuper outre mesure de la
chronologie fine ou de la géographie culturelle [voir par exemple Perlès
2001]. Les listes ainsi constituées amalgament en conséquence des carac-
tères anciens et des caractères plus récents, des traits culturels très largement
répandus et des traits culturels caractéristiques d’une région précise. Il n’est
pas étonnant, dans ces conditions, qu’il soit impossible de suivre avec préci-
sion une dynamique de diffusion dans le temps et l’espace. C’est pourquoi,
sans pour autant adhérer à une vision strictement biologique de la culture,
je considère maintenant nécessaire de suivre l’une des règles de l’analyse
cladistique, et plus précisément de distinguer entre caractères ancestraux et
caractères dérivés, c’est-à-dire entre les caractères présents dès l’origine de
la néolithisation et ceux qui ne sont apparus que plus tardivement, dans une
aire géographique ou culturelle précise. Il importe également, dans la mesure
du possible, de distinguer les homologies qui reposent sur des techniques,
des façons de faire identiques, de celles qui ne reposent que sur de simples
aspects formels, faciles à imiter [Sidéra 1998 ; Rouillard et al. 2007].
266 Démographie, migrations, langues

DE NOMBREUX TRAITS ANCESTRAUX

Dans cette optique, on constate rapidement que la plupart des parallèles


qui ont pu être établis entre le Proche-Orient et l’Europe du Sud-Est renvoient
en fait à des « traits ancestraux » qui remontent au PPNA levantin (Néolithique
précéramique A) ou au début du PPNB (Néolithique précéramique B),
parfois même au Natoufien, et qui ont par la suite diffusé, avec le Néolithique,
sur des régions beaucoup plus vastes. La liste en est longue et inclut des
aspects économiques tels que les plantes et les animaux domestiques, des
aspects architecturaux tels que les plans rectangulaires, les sols enduits, les
briques crues, des aspects techniques tels que les éléments de faucilles sur
lames, les lames de hache et herminettes polies, les techniques de vannerie,
les fusaïoles, les balles de fronde, les vases en pierre, etc. On peut y ajouter
des éléments considérés comme relevant plus de la sphère des activités
symboliques, tels les figurines humaines et animales, les sceaux ou la parure
géométrique. Tous ces éléments se sont répandus sur l’ensemble du Proche-
Orient, Anatolie comprise, à la fin du PPNA et au début du PPNB, à partir
du Levant, du Moyen Euphrate et du Sud-Est anatolien [J. Cauvin 1997 ;
Bar-Yosef 2002 ; Verhoeren 2004]. Ils constituent un fonds de civilisation
commun sur les plans économique, technique et symbolique, qui, du fait
de son ubiquité, ne peut apporter d’informations précises sur les origines
géographiques et les voies de pénétration du Néolithique en Europe.

DES TRAITS DÉRIVÉS TYPIQUEMENT ANATOLIENS

Inversement, ces traits ancestraux se sont greffés, en Anatolie du Sud-


Est, sur une autre tradition régionale, liée au Zagros [M. C. Cauvin 1988 ;
Stordeur et Abbès 2002]. Le PPNB d’Anatolie du Sud-Est (ou « PPNB du
Taurus » [J. Cauvin 1997]) a donc vu le développement d’une série de traits
culturels et économiques idiosyncratiques, qui ont ensuite diffusé vers
l’Anatolie centrale et occidentale, en se mêlant à un fonds de traditions
autochtones [Nandris 1971 ; Stordeur 1988 ; Maréchal 1995].
Ils comprennent, par exemple, les « boucles de ceinture » en os, les
Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolitique en Europe ? 267

cuillers en os (fig. 2), les « bone flensers » [Stordeur 1988] ou « herminettes


frustes » [Sidéra, en préparation], les manches de faucille rainurés, les gaines
en bois de cervidé (fig. 3), les grattoirs circulaires, les perles tubulaires en
os d’oiseau. Au début du Néolithique céramique, on pourra ajouter à cette
liste les « tables d’offrande » ou « vases polypodes » [Schwarzberg 2006],
les céramiques anthropomorphes et, peut-être de façon plus importante
encore, un usage de la poterie qui fait une large place aux vaisselles de
cuisson et de stockage.
Ces éléments participent d’un ensemble que D. Stordeur [1988] a qualifié
de « typiquement anatolien », même s’ils peuvent se retrouver dans les
régions adjacentes telles que le Moyen Euphrate et le Zagros. Si l’on intègre
l’axe chronologique, plusieurs d’entre eux peuvent être suivis depuis le
PPNB du Zagros, du Moyen Euphrate ou du Sud-Est anatolien, vers le PPNB
récent puis le Néolithique céramique ancien d’Anatolie centrale et occidentale,
mais je ne détaillerai pas ce point ici.
Pratiquement tous ces éléments « typiquement anatoliens » se retrouvent
en Bulgarie quand le Néolithique y pénètre, à la fin du VIIe millénaire. Les

Figure 2 : Cuillers en os du Néolithique anatolien [d’après Özdoğan et BaŞgelen 1999].


268 Démographie, migrations, langues

Figure 3 : Gaines et manches en bois de cervidés [d’après Mellaart 1970].

cuillers en os, les manches de faucille rainurés, les gaines en bois de cervidé,
les « herminettes frustes », les vases anthropomorphes, les perles tubulaires
en os d’oiseau, les vases polypodes, etc., sont tous représentés dans le
Néolithique ancien de Bulgarie2 [Demoule 1993 ; Thissen 2000 ; Lichardus-
Itten et al. 2002 ; Chapman 2003 ; Boyadzhiev 2006]. Dans l’industrie
lithique, deux types présents en Anatolie occidentale peuvent être mention-
nés : les grattoirs circulaires et les éléments de faucille à retouche bilaté-
rale semi-abrupte à abrupte [Gatsov 2001].
Inversement, ces éléments sont absents ou très rares dans le Sud Levant
et absents de Grèce, de la Thessalie au Péloponnèse. La Macédoine doit en
effet être considérée indépendamment car son Néolithique ancien, légèrement
plus tardif que celui du reste de la Grèce, me paraît relever très nettement
d’une sphère culturelle proche de celle du sud-est de la Bulgarie et de la
République de Macédoine [Lichardus-Itten et al. 2006].
Or, si la diffusion du Néolithique en Europe avait suivi la voie générale-
ment admise, d’Anatolie du Nord-Ouest en Grèce puis de Grèce en Bulgarie,
pourquoi ces éléments, par ailleurs fort disparates3, disparaîtraient-ils

2. La publication récente du site de Yabalkovo en donne un très bon exemple, même s’il
est vrai que Yabalkovo, localisé sur la Maritsa en Thrace bulgare, est relativement proche
de l’Anatolie [Leshtakov et al. 2007].
3. Cela étant, plusieurs éléments absents du Néolithique ancien vont se retrouver en
Macédoine et en Thessalie à la fin du Néolithique ancien et surtout au Néolithique moyen,
.
Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolitique en Europe ? 269

dans la Grèce du Néolithique ancien, pour réapparaître en Bulgarie ? Aucune


raison technique ou fonctionnelle ne peut expliquer leur absence en Grèce,
et moins encore leur soudaine réapparition en Bulgarie, avec des techniques
de fabrication souvent identiques à celles connues en Anatolie.
De fait, l’ensemble de ces éléments « typiquement anatoliens » définit
clairement un axe de diffusion du Néolithique qui, de l’Anatolie centrale
puis nord-occidentale, atteint directement la Thrace et la Bulgarie à la fin
du VIIe millénaire. Inversement, en dépit de quelques traits distinctifs
communs, telle la présence de labrets en pierre ou de figurines assises jambes
repliées [Hansen 2006], leur absence en Grèce interdit de considérer que le
Néolithique ancien y soit directement issu du Néolithique anatolien, même
si des contacts sporadiques ne sont pas à exclure4. Bien qu’ils partagent
des traits ancestraux communs, que l’on retrouve en fait un peu partout
(et auxquels s’ajouteront un peu plus tard des emprunts issus de contacts
ultérieurs), l’analyse des traits dérivés montre que le Néolithique ancien de
Grèce5 et celui de Bulgarie n’ont pas les mêmes origines, et que le second
ne dérive pas du premier.

DEUX VOIES DE COLONISATION

Si la Grèce n’a pas été colonisée par la Thrace et la Macédoine orientale6,


il faut en déduire que les premières colonisations se sont effectuées, à
l’instar de la Crète, par voie maritime et, d’après les dates radiocarbones, à une
époque antérieure à celle de la Bulgarie. Nous aurions donc affaire à deux
voies de colonisation, distinctes par leurs modalités, leur parcours et leurs dates.
Cette hypothèse peut être étayée par d’autres types d’analyses. L’étude, sur
une vaste échelle géographique, des graines de plantes cultivées, de rudérales
et de mauvaises herbes associées aux cultures, témoigne de différences régio-
nales claires [Colledge et al. 2004]. Par une analyse des correspondances effec-

quand les contacts avec la Bulgarie auront été établis à travers la Macédoine. C’est le cas,
notamment, des vases polypodes et des vases anthropomorphes.
4. A. Reingruber [2005] parvient à la même conclusion, mais en déduit qu’il s’agit d’une
néolithisation autochtone.
5. Encore une fois, en faisant exception de la Macédoine occidentale.
6. Ce qui est corroboré par l’absence de sites du Néolithique ancien en Macédoine
orientale et centrale, même en tenant compte des effets possibles de l’alluvionnement.
270 Démographie, migrations, langues

tuées sur quarante assemblages, les auteurs ont pu distinguer des « signatures
végétales » distinctes qui opposaient le Levant sud, Chypre, la Crète et la
Grèce d’une part, le Levant nord et l’Anatolie d’autre part. Ils concluent à
une diffusion directe du Néolithique depuis le Levant sud vers la Grèce et
depuis l’Anatolie vers les Balkans. À une échelle plus large, Cymbron et
ses collègues concluent également, à la suite d’analyses
génétiques effectuées sur les bovins européens, que les formes domestiques
se seraient répandues en Europe par deux voies, l’une le long des côtes
méditerranéennes, l’autre par les Balkans et l’Europe centrale [Cymbron et
al. 2004]. En théorie, les nombreuses données récemment publiées sur la
génétique des populations devraient également pouvoir être sollicitées.
Elles sont toutefois, dans le cas qui nous occupe, plus délicates à utiliser en
raison des mouvements de population très importants qui se sont produits
à l’époque historique entre la Grèce, l’Albanie, l’Italie et la Turquie. Aussi,
même si des résultats récents tendent à conforter notre hypothèse, une
certaine réserve me paraît nécessaire [Semino et al. 2004 ; King et al. 2008].

L’ORIGINE DU NÉOLITHIQUE DE GRÈCE

Si la Grèce fut initialement colonisée par voie maritime, quelle fut l’ori-
gine de cette expansion ? C’est là que le problème se complique. La rigueur
de l’analyse veut que, pour rechercher l’origine culturelle du Néolithique
ancien de la Grèce, nous puissions y identifier des « traits dérivés » qui, à
l’instar de ceux que nous avons repérés en Bulgarie, renverraient à une région
d’origine précise. Or, ceux-ci sont finalement rares en Grèce. Ce qui frappe,
à la réflexion, c’est l’importance de ce que j’ai qualifié de « traits ancestraux »
et la rareté, à l’inverse, de « caractères dérivés ». Certains, typiquement euro-
péens, comme les armatures tranchantes et les incinérations, relèvent mani-
festement de l’interaction avec des communautés locales. Les autres sont peu
nombreux. On peut citer l’usage de la pression dans le débitage de l’obsi-
dienne, le débitage par pression au levier sur lames de silex [Perlès 2004], la
production quasi exclusive de céramiques fines, surtout monochromes, et le
style de certaines figurines, bien caractéristique.
Bien qu’aucun site du Néolithique ancien n’y ait été connu jusqu’à il y a
peu, l’une des régions d’origine le plus fréquemment invoquées pour une
Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolitique en Europe ? 271

colonisation maritime de la Grèce, sans véritable argument autre que la proxi-


mité, est la côte égéenne de l’Anatolie. Toutefois, les fouilles récentes de
plusieurs sites dans la région d’Izmir, tels que Ege Gübre [Sağlamtimur 2007],
Ulucak [Çilingiroğlu et Çilingiroğlu 2007] ou Yeşilova [Derin 2007], permet-
tent maintenant des comparaisons plus étayées. Mais le parallèle est peu
convaincant, même si l’on trouve à Ulucak l’un des traits caractéristiques que
nous recherchons, le débitage par pression (I. Caneva et D. Binder, commu-
nication orale, décembre 2008). La céramique, en revanche, diffère nettement
de celle de Grèce. On note en particulier la fréquence des anses tubulaires,
inconnues en Grèce, les décors plastiques, la céramique dite à barbotine,
recouverte d’impressions profondes dans une pâte humide,
et les poteries à engobe rouge foncé [Godon 2008]. Les haches polies
sont d’un gabarit inconnu dans le Néolithique ancien de Grèce, et les
cuillers en os et outils en bois de cervidé rattachent cette région à
l’Anatolie du Nord-Ouest. En outre, les datations disponibles pour les niveaux
les plus anciens ne remontent guère au-delà de 6500 cal BC, soit quelques
siècles après les plus anciennes dates connues pour la Grèce ou la
Crète7. L’ensemble de ces éléments montre donc qu’un enracinement direct
et immédiat du Néolithique de Grèce sur la côte ouest-anatolienne n’est pas
crédible, même si des contacts sont avérés, notamment par la présence d’ob-
sidiennes miliennes.
Si l’on poursuit le long de la côte vers le sud et l’est, les données sont
inexistantes jusqu’en Cilicie avec le célèbre gisement de Mersin-Yumuktepe
[Garstang 1953 ; Caneva et Sevin 2004]. On retrouve là aussi le débitage par
pression sur obsidienne [Zambello 2004], sous des formes apparemment
proches de ce que l’on connaît en Grèce. Toutefois, il ne s’agit pas de produc-
tions locales (I. Caneva, communication orale, décembre 2008). Il sera inté-
ressant de voir si l’on y trouve également du débitage par pression au levier,
débitage qui n’est actuellement documenté en position stratigraphique qu’à
Çayönü (PPNB récent) [Binder 2007]. Ce qui est clair, en revanche, c’est que
la céramique de Yumuktepe, dominée par la « Dark Faced Burnished Ware »
décorée d’incisions et d’impressions, nous éloigne radicalement de la Grèce.
Si le parallèle entre la Cilicie et la Grèce est valable, il reste en tout cas limité
au domaine lithique et renvoie à des lieux de production autres que Yumuktepe
lui-même.
7. Où l’on dispose de plusieurs dates s’inscrivant entre 7000 et 6700 cal BC [Perlès 2001
et dates inédites]. Ces dates sont fréquemment contestées mais forment une série
parfaitement cohérente que, personnellement, je retiens.
272 Démographie, migrations, langues

Pour retrouver d’autres parallèles, il faut atteindre le Sud Levant et rentrer


quelque peu dans l’intérieur des terres. Il s’agit là sans doute de la région la
plus éloignée de la Grèce, mais elle mérite d’être sérieusement considérée
puisque l’absence ou la rareté des caractères « typiquement anatoliens », parta-
gées par ces deux régions, pourrait témoigner de traditions ancestrales
communes qui ignoreraient ces éléments. Il est d’ailleurs significatif que,
lorsque certains de ces caractères se retrouvent au Sud Levant, G. Le Dosseur
les qualifie d’« importations nordiques » [communication personnelle, juin
2008].
Et, de fait, on ne peut manquer d’être frappé par des analogies étonnantes
entre les figurines féminines de Thessalie et celles du Yarmoukien de Yarmouk
ou Sha’ar Hagolan [Stekelis 1972 ; Garfinkel 2004]. C’est notamment le cas
des figurines caractérisées par des yeux « en grains de café » (ou, selon une
appellation sans doute plus exacte de Garfinkel, « en forme de cauries »), avec
des yeux rapportés protubérants et une tête très allongée (fig. 4 et 5). Leur
parenté avec certaines figurines thessaliennes est telle que S. Hansen [2005,
p. 203] a qualifié ces dernières d’« importations conceptuelles » du Proche-
Orient. Inversement, elles sont rarissimes en Anatolie [Y. Garfinkel, commu-
nication personnelle, novembre 2008]. De façon intéressante, ces figurines aux
yeux en cauries sont associées, en Thessalie comme en Israël, à des figurines
aux yeux incisés, également étonnamment proches (fig. 6), ainsi qu’à des galets
gravés anthropomorphes, assez schématiques, qui se répondent d’une région
à l’autre (fig. 7). Il me paraît pratiquement impossible que l’homologie de ces
figurines puisse être expliquée sans qu’il y ait eu des contacts entre le
Yarmoukien du Sud Levant et la Grèce. Non que ces figurines ne puissent être
facilement imitées, mais parce que, dans leur diversité même, elles renvoient
à un système de pensée cohérent et structuré qui apparaît commun aux deux
régions.
Mais ces parallèles sont strictement limités à la sphère des figurines et rien,
dans le reste du matériel yarmoukien, ne vient étayer un lien de filiation entre
le Yarmoukien et le Néolithique ancien de Grèce. Les industries lithiques et la
poterie, par exemple, n’ont aucun rapport, ni du point de vue fonctionnel ni
du point de vue stylistique. Quant à l’hypothèse d’une origine commune plus
ancienne, elle n’est pas étayée par les parallèles avec le PPNB ou le PPNC du
Levant. Seules, là encore, les figurines (figurines en « pions », notamment)
peuvent suggérer des relations possibles. Il me semble donc que des contacts
sont indéniables, mais que l’on ne peut voir dans cette culture (ou dans celles
plus anciennes) un foyer d’origine, unique, pour le Néolithique de la Grèce.
Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolitique en Europe ? 273

Figure 4 : Figurine de Magoula Stergiana (Thessalie, Grèce) à gauche et de Sha’ar Hagolan


(Israël) à droite [d’après Gallis et Orphanidis 1996 et Garfinkel 2004].

Figure 5 : Têtes de figurines de Thessalie (Grèce), à gauche et à droite, et de Sha’ar Hagolan


(Israël), au centre [d’après Gallis et Orphanidis 1996 et Garfinkel 2004].
274 Démographie, migrations, langues

Figure 6 : Têtes de figurines de Sha’ar Hagolan (Israël), à gauche, et de Thessalie (Grèce), au centre
et à droite [d’après Garfinkel 2004 et Gallis et Orphanidis 1996].

Figure 7 : Galets gravés du Yarmoukien (Israël) et du Néolithique ancien de Sesklo (Thessalie), en


bas à droite [d’après Stekelis 1972 et Theocharis 1976 (1977)].
Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolitique en Europe ? 275

REPRENDRE LES MODÈLES

En l’état actuel de ces investigations, aucune aire d’origine ne peut donc


être précisément circonscrite pour le Néolithique de la Grèce continentale.
Ce constat peut conduire à deux conclusions. La première est que nous
manquons actuellement de données pour résoudre le problème. C’est plus
que probable, si l’on considère en particulier l’importante zone côtière vide
de sites du Néolithique ancien entre Smyrne et Mersin.
La seconde conclusion est que le modèle qui sous-tend notre démarche
est vraisemblablement erroné. Nous sommes influencés, plus ou moins
consciemment, par le modèle de l’expansion danubienne, qui permet d’iden-
tifier la progression régulière de groupes reproduisant de façon stricte leurs
normes culturelles d’origine. Mais il s’agit là, à proprement parler, d’un
phénomène d’expansion plus que de colonisation et, comme le soulignaient
C. Broodbank, Th. Strasser ou C. Renfrew entre autres, les colonisations
maritimes peuvent répondre à une logique très différente [Broodbank et
Strasser 1991 ; Broodbank 2000 ; Renfrew 2003]. En premier lieu, elles
sont plus rapides et à bien des égards plus aisées que les déplacements par
voie terrestre. Elles sont aussi moins contraintes sur le plan des directions,
et l’on peut aisément atteindre la Grèce, en quelques semaines, depuis
n’importe quel point de Méditerranée orientale. La navigation étant bien
attestée à l’époque [Broodbank 2006], rien ne permet de tenir pour acquis,
a priori, que ces groupes aient eu une origine unique. Si les parallèles entre
la Grèce et le Proche-Orient suggèrent des origines, voire des moments
différents de colonisation, il est certainement raisonnable de considérer que
cela renvoie à une réalité historique, plutôt que de rechercher un mythique
foyer d’origine unique. La colonisation de Chypre est un bon exemple de
contacts répétés, sur des centaines voire plusieurs milliers d’années, à partir
de foyers d’origines multiples [Vigne et al. 2003 ; Horwitz et al. 2004 ;
Peltenburg 2004 ; Vigne 2005 ; McCartney 2007]. La fondation des villages
à céramique impressa de Portiragnes (Hérault), d’origine différente, en est
un autre [Guilaine et al. 2007]. En outre, ce phénomène n’est pas propre
aux colonisations par voie maritime directe. Il a été récemment repéré
par M. Lichardus-Itten et ses collaborateurs, qui suggèrent, à propos
de Kovačevo et des sites proches, des origines différentes pour le Néolithique
de Thrace et de Bulgarie sud-occidentale [Lichardus-Itten et al. 2006, p. 87-88].
276 Démographie, migrations, langues

En second lieu, on peut également s’attendre à ce que la motivation des


individus qui s’engageaient dans ces colonisations maritimes, avec les risques
que cela comportait, ait été différente de celles qui sous-tendaient l’expansion
des groupes par voie terrestre. Il faut donc envisager que seuls quelques
membres des communautés d’origine aient souhaité participer à de telles
expéditions. En conséquence, la composition des groupes de colons, pour
ce qui est de l’équilibre des sexes, des classes d’âge et des compétences
techniques représentées, pouvait être beaucoup plus déséquilibrée, conduisant
notamment à la perte de savoir-faire techniques et de compétences. Cela est
manifeste à Knossos, en Crète, si l’on admet, là encore, les dates anciennes
(tout début du VIIe millénaire). Les études que j’ai pu mener sur le matériel
avec J.-P. Demoule ont confirmé une série de particularités, tant dans les
industries lithiques et osseuses que dans la céramique, pour lesquelles nous
n’avons pas trouvé de parallèles de la même époque. Il semble que l’on soit
ici en présence de productions développées en Crète par des groupes qui,
faute d’inclure les artisans afférents, ont dû réinventer leurs propres savoir-
faire et leur propre style.
Inversement, là où ces colons rencontraient des populations locales, le
caractère déséquilibré de la composition des groupes pouvait inciter à une
interaction forte avec celles-ci et à l’adoption de pratiques locales. C’est
sans doute ce qui explique que, dans des domaines aussi chargés symboli-
quement que la chasse ou les rituels funéraires, le Néolithique ancien de
Grèce soit caractérisé par des pratiques inconnues au Proche-Orient, mais
bien attestée localement au Mésolithique [Perlès 2005].
Il faut enfin envisager la possibilité selon laquelle, dans certains cas,
ceux qui partaient s’établir au loin non seulement n’aient pas pu, mais encore
pas voulu reproduire les modèles d’origine de la société qu’ils quittaient.
Dans ces conditions, le « brouillage » des origines, plus ou moins complet,
devient un acte conscient.
Nous sommes, avec cette dernière éventualité, au plus loin du « modèle
danubien » auquel je faisais allusion plus haut. En tout état de cause, c’est
vers un modèle de colonisations multiples, d’origines diverses, avec une
forte mixité des traits culturels et tout autant d’innovations, qu’il nous faut
sans doute nous tourner. Si l’on conjugue en effet la multiplicité potentielle
des foyers d’origine, la création de nouvelles pratiques et l’adoption de
traditions locales, il devient manifestement vain de rechercher des homo-
logies d’ensemble entre les implantations nouvellement créées et les régions
Grèce et Balkans : deux voies de pénétration distinctes du Néolitique en Europe ? 277

d’origine. Ces dernières ne pourront au mieux être repérées que par quelques
traits particuliers… précisément ceux dont nous avons appris à nous méfier
parce qu’ils sont isolés et présentent des risques de convergence ! Mais c’est
là que peut entrer en jeu, de façon déterminante, la différence entre les
homologies techniques, notamment celles qui portent sur des techniques
complexes8 ou difficilement repérables par simple observation de l’objet
fini9, et les homologies formelles, facilement imitables. C’est sur cette base,
me semble-t-il, qu’il nous faut continuer à rechercher l’origine du
Néolithique en Europe, phénomène aussi complexe que l’a été sa diffusion
ultérieure, et qui ne saurait être réduit à un – ou même deux – chemine-
ments uniques et linéaires.

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282 La Révolution néolithique dans le monde
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs
en Europe occidentale :
les échanges comme condition
de la néolithisation ?
Grégor Marchand*

La néolithisation en tant que changement technique et social est une


dynamique intruse en Europe occidentale, avec des modes de progression
multiples. Quel que soit le vecteur de diffusion envisagé pour les techniques
agraires et pastorales – déplacement de groupes, échanges de techniques
ou imprégnation des nouvelles idées lors de contacts épisodiques –, la
question du rôle du substrat autochtone doit être posée, car l’Europe
occidentale n’est à l’évidence pas un continent vide d’êtres humains au
VIe millénaire avant notre ère. Les recherches actuelles tendent à prendre
davantage en compte ces communautés du Mésolithique. Outre la question
de l’héritage des chasseurs-cueilleurs, c’est leur implication passive ou
active dans le processus de néolithisation qui est désormais interrogée, en
particulier à travers les échanges et les transferts techniques dont les traces
ont pu être préservées.

* CNRS, UMR 6566


284 Démographie, migrations, langues

DE NOUS À EUX : LA DIFFICULTÉ À PENSER LES CONTACTS


ENTRE SOCIÉTÉS MÉSOLITHIQUES ET NÉOLITHIQUES

Il ne faut pas minorer la difficulté à penser aujourd’hui le passage du


Mésolithique au Néolithique, c’est-à-dire celui du monde des chasseurs-
cueilleurs à celui des agriculteurs-éleveurs. Cette question historique brûlante
– puisqu’elle fonde la civilisation agraire dont nous sommes directement
issus – a engendré de nombreuses écoles de pensée et d’âpres débats
scientifiques.
Le premier obstacle à une saine appréhension de la naissance du
Néolithique réside dans la puissance des images mentales engendrées par
notre culture. S’il considère la fin de ce processus et la disparition des
peuples du Mésolithique, l’Européen actuel peut être tenté plus ou moins
consciemment d’y calquer le souvenir des colonisations menées par ses
proches ancêtres sur notre planète, depuis le XVIe siècle. L’extermination
des peuples dits autochtones par les germes et les armes des Européens a
pourtant fait intervenir des décalages technologiques ou démographiques
autrement plus importants à l’époque moderne qu’à la préhistoire. Mais
comment échapper, sans un long travail sur soi, aux centaines de westerns
– certains culpabilisants, d’autres triomphants – ingurgités depuis la plus
tendre enfance ? Autre biais redoutable, la survalorisation du substrat
mésolithique a également pu servir des visées régionalistes ou nationalistes.
D’une manière plus subtile, certains chercheurs seront tentés par la recherche
de scénarios alternatifs à une « invasion » néolithique qui évoquerait trop
l’histoire récente de leur pays (au Portugal ou en Irlande).
Le second obstacle prend racine à l’aube des recherches sur la préhistoire,
dès le XIXe siècle. Il semble que les archéologues aient fondamentalement
besoin d’époques de « sauvagerie » ou de « barbarie » contrastant avec des
époques d’expansion et d’apogée, soit dans un processus conçu comme
linéaire, soit à la faveur de mouvements cycliques. Le Mésolithique occupe
une position idéale pour être à la fois l’époque de la décadence des sociétés
paléolithiques et celle de la sauvagerie antérieure au Néolithique ; d’ailleurs,
n’a-t-il pas été créé pour ça ? Dans nombre d’écrits scientifiques actuels,
les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique apparaissent comme des êtres
hors du temps soumis exclusivement aux caprices de l’environnement ;
l’histoire semble alors commencer au premier coup d’araire qui a défoncé
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale 285

le sol, faisant jaillir les lumières du Néolithique et, partant, de la civilisation.


Le troisième obstacle à la compréhension des rapports entre groupes du
Mésolithique et groupes du Néolithique réside dans la disproportion des
moyens accordés à la collecte des données archéologiques. En France, la
recherche sur le Mésolithique a longtemps été l’affaire des chercheurs
amateurs, les professionnels se consacrant d’abord au Paléolithique puis, à
partir des années 1970, au Néolithique. Il en est résulté une disproportion
de moyens, mais aussi une audience limitée pour les découvertes concer-
nant le Mésolithique. D’ordinaire, ces vestiges lithiques sont découverts à
la surface des champs, marquant la présence d’un habitat ; ces derniers font
ensuite parfois l’objet de sondages manuels sur quelques dizaines de mètres
carrés. En comparaison, ce sont déjà plusieurs milliers d’hectares qui ont
été décapés par des moyens mécaniques dans le nord de la France, pour
identifier ces désormais célèbres maisons danubiennes et recueillir des
millions d’objets archéologiques.
Le quatrième obstacle est celui de la lisibilité des faits archéologiques.
Il est certain que les derniers chasseurs-cueilleurs avaient une culture
matérielle moins visible et ont laissé des vestiges discrets : pas de grands
bâtiments sur poteaux, pas de longs fossés, pas d’objets prestigieux à
exhiber dans les vitrines des musées. En corollaire, les effets du dévelop-
pement de l’archéologie préventive sur la connaissance du Mésolithique
restent ténus en France, malgré quelques beaux contre-exemples. Un sol
d’habitat mésolithique, dont les vestiges sont dispersés dans un sol actuel,
avec de faibles recouvrements sédimentaires et soumis aux nombreuses
bioturbations, supporte mal le décapage à la pelleteuse et la fouille d’urgence.
Dans une intervention préventive, où les moyens et le temps restent limités,
les concepts d’homogénéité ou d’hétérogénéité des contextes archéologiques
sont fondamentaux pour procéder à des choix de fouille ; or la complexité
des sites mésolithiques imposerait davantage de nuances.
Que ce soit des images mentales anesthésiantes, l’organisation de la
recherche ou les conditions taphonomiques, tout semble s’opposer à une
comparaison saine des deux civilisations mises en présence. L’enquête
archéologique devra donc en permanence corriger ces distorsions, en tenant
compte notamment des représentations mentales actuelles ou des structures
académiques qui conditionnent les discours.
286 Démographie, migrations, langues

LA NÉOLITHISATION DE L’EUROPE OCCIDENTALE :


UN PROCESSUS NON LINÉAIRE

Des écueils dans la vague

Le modèle d’expansion linéaire du Néolithique proposé au début des


années 1970 par A. J. Ammerman et L. Cavalli-Sforza [1984] proposait une
extension progressive d’un front pionnier en Europe, à partir du Proche-
Orient. Cette analyse se fondait sur l’observation des datations de plus en
plus récentes pour le premier Néolithique à mesure que l’on s’éloigne vers
l’ouest, couplée à une analyse génétique, le tout enveloppé dans un modèle
de développement démographique. La régularité du mouvement a, depuis,
été remise en question, avec notamment l’identification de « barrières » à
l’ouest de la Grèce et au sud des Carpates, marquant la stagnation durable
de l’expansion [Guilaine 2001]. En proposant une autre lecture des dates
par le radiocarbone, M. Rasse met plutôt en évidence un blocage majeur
de cette progression en Europe, sur un axe passant du nord du Portugal aux
plaines du Dniestr [Rasse 2008]. Cette « Grande Barrière » se situerait au
milieu du VIe millénaire avant notre ère. Notant avec l’auteur qu’aucun
déterminisme topographique ne peut en rendre compte, il reste à en compren-
dre les causes (fig. 1). Une économie agricole est un système impliquant
des variables environnementales, climatiques, techniques, culturelles et
démographiques. La néolithisation est aussi une histoire, contingente, qui
se raconte sur les territoires quotidiens arpentés par les femmes et les
hommes. Fondé sur un accroissement des naissances peut-être lié à la
sédentarité [Bocquet-Appel 2008], le dynamisme démographique néoli-
thique est indéniable. Cependant, la néolithisation n’est pas réductible à un
principe de vases communicants, les territoires remplis se déversant dans les
espaces vides. Les exemples historiques de colonisation sont suffisamment
nombreux pour nous dissuader d’une telle lecture univoque. La recherche
actuelle montre plutôt la diversité des scénarios suivant les aires géographiques,
que ce soit l’expansion d’un groupe humain à la recherche de nouvelles terres
à défricher pour supporter une forte croissance démographique (modèle
proposé pour la sphère rubanée en Europe médiane), les échanges de proche
en proche des nouveautés techniques, la fusion de communautés néoli-
thiques d’origines diverses avant une nouvelle extension ou encore l’inté-
gration progressive d’autochtones au sein des villages d’agriculteurs.
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale 287

Enclaves et zones de contact

En Europe de l’Ouest, les ralentissements du processus de néolithisation


ont été nombreux. Aux Pays-Bas et dans le nord de la Belgique, les popu-
lations mésolithiques du Swifterbant (4900-3600 avant notre ère) [Crombé
et Vanmonfort 2007 ; Niekus 2008] ont développé une économie adaptée
aux ressources fluvio-marines, en adoptant notamment la céramique. Le
processus a été le même au Danemark, où les populations de l’Ertebölle
ont fait pièce à l’expansion néolithique pendant plusieurs siècles (5400-
3900 avant notre ère) [Stafford 1999]. À une plus large échelle, le passage
de la Manche va demander près de mille ans : les premiers indices de
contact interviendraient à la fin du Ve millénaire, alors que le Néolithique
ancien occupe déjà le continent en face depuis des siècles. Cela ne peut
s’expliquer par des limites techniques, puisque la navigation était déjà
acquise à cette époque. En France atlantique, les principales dates par le
radiocarbone du Néolithique ancien (NACA) placent la néolithisation après
5000 avant notre ère, en franc décalage avec celles du bassin méditerranéen,
alors que les traits stylistiques de ce Néolithique atlantique signalent pourtant
une filiation manifeste. Seules les datations du Grouin-du-Cou à La Tranche-
sur-Mer (Vendée) sont antérieures de quelques siècles, mais leurs contextes
de prélèvement sont contestés. Ce retard de la néolithisation est-il dû à la
péjoration climatique de 5400-5200 avant notre ère, mentionnée par
J. F. Berger [2005], qui aurait retardé l’adaptation des cultigènes à l’humidité
atlantique ? La cause n’est probablement pas unique, mais montre plutôt
les limites provisoires de la dynamique des systèmes agro-pastoraux. Les
découvertes par centaines d’habitats du Mésolithique dans l’ouest de la
France plaident pour l’hypothèse d’une occupation importante, susceptible
d’avoir été une alternative à l’économie agro-pastorale. En Bretagne, ce
retard de la néolithisation est difficile à chiffrer, mais il semble bien que
deux économies mésolithiques découplées coexistent, l’une sur le littoral
[Schulting et al. 2004], l’autre dans l’intérieur de la péninsule [Marchand
2007], illustrant encore toute la complexité économique des mondes méso-
lithiques.
L’adoption de la céramique par les derniers hommes et femmes du
Mésolithique est parfois suspectée de manière indirecte, car des styles
céramiques dits du Limbourg et de La Hoguette apparaissent au cœur des sites
du Néolithique ancien danubien et post-danubien, dans la partie occidentale
288 Démographie, migrations, langues

de ce vaste mouvement (fig. 1). On aurait là, selon certains chercheurs, l’in-
clusion de populations mésolithiques porteuses de leurs propres récipients
de terre et de leur propre style, au sein même des villages d’agriculteurs.
Ces styles seraient issus de la sphère néolithique méditerranéenne, par le
couloir rhodanien [Manen et Mazurié de Keroualin 2003]. Le principal
obstacle à cette hypothèse reste l’absence de ces céramiques en contexte
proprement mésolithique avec des contextes stratigraphiques fiables. N’est-
ce pas en partie dû aux très faibles surfaces fouillées pour le Mésolithique ?
Il reste en effet difficile de comprendre la diffusion de ces styles originaux
sans un recours aux peuples mésolithiques [Jeunesse 2000], mais la nature
réelle de leur implication est absolument inconnue. La péninsule Ibérique
offre d’autres exemples de ralentissement du front de néolithisation et de
longues cohabitations entre peuples. Alors que l’est et le sud de l’Espagne
sont néolithisés dans la première moitié du VIe millénaire, le Nord-Ouest
semble attendre le début du millénaire suivant. Dans une autre dynamique
perceptible un peu en retrait du littoral oriental de l’Espagne (pays valen-
cien), la coexistence des populations mésolithiques et néolithiques a donné
naissance à une culture originale, fusionnant les apports.
Quel que soit le mode de progression de cette économie agro-pastorale,
un groupe d’agriculteurs qui investit un nouveau terroir n’arrive pas dans
un espace vide mais dans une zone occupée, pensée par d’autres hommes,
polarisée par les habitats et zébrée de voies de communication. Comment
ces structures économiques, sociales et culturelles des chasseurs-cueilleurs
ont-elles influé sur celles du Néolithique ? Avant d’évoquer la manière dont
ces interactions trouvent une expression dans le domaine archéologique,
peut-être est-il souhaitable de s’attarder sur la nature des économies méso-
lithiques et sur les structures des sociétés, pour déterminer les conditions
de ces stabilisations.
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale 289

Figure 1 : Carte de l’Europe occidentale avec les principales enclaves mésolithiques et les zones de
blocage de la néolithisation, dont la « Grande Barrière » [Rasse 2008] et la Manche. Les aires de
diffusion des styles céramiques de La Hoguette et du Limbourg sont également mentionnées, avec les
zones de concentration principales (DAO G. Marchand, CNRS).
290 Démographie, migrations, langues

LE FONCTIONNEMENT DES GROUPES AUTOCHTONES

Une mosaïque culturelle, des groupes en réseaux, des lignes de


force structurant l’espace

La façon dont les hommes du Mésolithique ont occupé l’espace peut


être estimée par la répartition des styles de l’outillage, par l’aire d’appro-
visionnement en matières premières ou par la comparaison des activités
exercées sur les habitats, éléments qui livrent tous de sérieux indices concer-
nant la mobilité. Ces moyens d’évaluation ne donnent pas accès aux mêmes
gammes d’informations sur les sociétés. Dans le premier cas, les travaux
de typologie comparée effectués au cours du XXe siècle ont pâti de certaines
simplifications, qui ont pu amener certains chercheurs à confondre une
ethnie et une entité stylistique, voire à superposer un unique type de pointe
de flèche au territoire d’un groupe. La cartographie des différents types
d’objets trouvés dans une région donne pourtant une image très complexe,
qui empêche de dessiner des entités culturelles monolithiques fermées
sur elles-mêmes, tandis que les apports de l’ethnologie savent montrer toute
la richesse sémiotique de ces flèches, dont les formes varient suivant les
gibiers chassés, le rang des chasseurs, leurs affiliations, etc. Ainsi, la carte
de répartition des armatures de flèche dans l’ouest de la France à la fin du
Mésolithique (5500-5000 avant notre ère) donne une image que l’on aurait
préférée plus simple, difficilement réductible à un assemblage de cultures
régionales (fig. 2). Le cas de la Bretagne mis à part, les autres régions
montrent plusieurs types de flèches, dont les aires de répartition ne sont pas
superposables. Il n’y a pas à cette période de sites centraux purs, qui enver-
raient des influences culturelles en périphérie ; ce n’est tout simplement
pas la structure sociale ou politique des populations de chasseurs-cueilleurs.
Il faut plutôt considérer ce genre de représentation cartographique comme
la résultante d’une compression temporelle d’événements historiques et de
structures sociales : différentes formes d’affiliation identitaires, échanges,
guerres, déplacement de peuples ou modes stylistiques. Il existe pourtant
des territoires au sein desquels les hommes se déplacent, que l’on peut suivre
notamment par la circulation des matériaux : dans l’ouest de la France, à la
fin du Mésolithique, les roches sont diffusées sur des échelles de l’ordre de
50 kilomètres, souvent moins. Il s’agit d’espaces usuels bien moins étendus
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale 291

que l’aire de répartition de marqueurs stylistiques et certainement plus


proches du quotidien des individus.
Les territoires mésolithiques, qu’ils soient stylistiques ou économiques,
sont fragmentés. Les hommes se déplacent ; les groupes se segmentent au
gré de la variation des ressources naturelles ou des événements, ils échangent,
ils s’opposent. Comment croire que la néolithisation va se répandre sans
anicroches sur cet espace ? Au contraire, chaque espace a dû être négocié.
L’essentiel reste à écrire sur l’éventuelle récupération des lignes de force
ou des lignes de fracture des mondes mésolithiques par les hommes du
Néolithique. C’est probablement le recul des études stylistiques en Europe
qui empêche d’avancer sur le sujet ; il conviendra un jour d’analyser ces

Figure 2 : Principales aires de répartition des armatures de la fin du Mésolithique dans l’ouest de la
France. 1 : triangles scalènes ; 2 : trapèzes de Téviec ; 3 : trapèzes symétriques ; 4 : trapèzes du Payré
et triangles scalènes à retouches inverses rasantes ; 5 : pointes de Sonchamp ; 6 : trapèzes rectangles ;
7 : trapèzes du Martinet ; 8 : flèches de Montclus ; 9 : armatures du Châtelet ; 10 : armatures à éperon.
(DAO G. Marchand, CNRS).
292 Démographie, migrations, langues

variations infimes des normes et des styles des objets archéologiques,


puis d’en cartographier certains, pour saisir ce qu’ils peuvent dissimuler
d’informations concernant les échanges, les blocages et les filiations. Les
travaux récents sur les domaines technologiques ou économiques permettent
en revanche de comprendre ce qui a pu assurer la subsistance des commu-
nautés de chasseurs-cueilleurs et donc former une alternative aux économies
agro-pastorales.

Les modes de vie au Mésolithique

Les dépôts réguliers de coquilles dans les habitats ou en périphérie


immédiate ont donné naissance à des amas de détritus, qui sont souvent
considérés comme très représentatifs du Mésolithique de l’Europe atlantique
et baltique1. Ces habitats installés en bord de mer ou en fond d’estuaire
semblent avoir une forte importance sociale, avec de lourdes structures
d’aménagements et des nécropoles (fig. 3). L’hypothèse de la sédentarité
ou de la semi-sédentarité des populations est régulièrement évoquée. Cette
stabilisation s’appuierait aussi sur un réseau de stations logistiques dévolues
à l’exploitation de ressources naturelles proches. Ces économies de
« chasseurs-cueilleurs marins » [Yesner 1980] semblent bénéficier d’une
certaine opulence grâce à une prédation dite « à large spectre » ; d’ailleurs,
les principales enclaves mentionnées plus haut dans cet article se sont
développées autour de zones littorales ou estuariennes. Mais il ne faudrait
pas trop vite évacuer les populations mésolithiques continentales, dont les
habitats sont très nombreux dans toutes les régions, quoique souvent très
dégradés par l’érosion et donc négligés par les recherches actuelles. Certes,
les exemples ethnographiques tendent à montrer que la sédentarité se
marie mal avec des économies de chasse prépondérante aux mammifères
terrestres [Binford 2001, p. 222]. Par ailleurs, les forêts denses de la période
1. Les éventuelles économies de pêche du Paléolithique supérieur ont été submergées par
la transgression marine de l’Holocène. Autour de la mer Baltique, lorsque le rebond
isostatique des terres a permis la préservation des lignes de rivage du Mésolithique ancien,
on constate l’importance de la prédation marine [Zvelebil 2008]. Sur les côtes européennes
à de plus basses latitudes, la destruction des anciennes côtes nous prive de toute
information. De ce fait, il est impossible d’affirmer que les économies de pêche se sont
développées seulement à la fin du Mésolithique. En revanche, il semble acquis par les analyses
isotopiques de leurs ossements que les hommes ont tourné le dos aux nourritures marines
lorsque s’est propagée l’agriculture [Schulting 2005].
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale 293

atlantique ne sont pas idéales pour la cueillette, même si la biomasse


globale y est très élevée, car les grandes futaies diminuent l’importance de
la végétation basse. Pour cette raison, les herbivores qui consomment ces
feuilles seraient moins abondants que dans des milieux moins boisés.
Cependant, incendies naturels, tempêtes et chutes d’arbres sont autant
d’événements naturels susceptibles d’ouvrir de tels milieux, qui ne sont
jamais uniformes. S’appuyant sur ces ressources dispersées dans la
mosaïque forestière, les hommes et les femmes du Mésolithique étaient
présents loin des côtes, avec une assez forte mobilité jalonnée à la fois
par des sites de vaste superficie (sites d’agrégation ou camps de base
[fig. 4]) et des haltes de chasse (par exemple en abri-sous-roche [fig. 5]).
L’un des enjeux des recherches à venir est alors de mieux saisir la nature
des économies mésolithiques établies loin des espaces littoraux et leur lien
avec ces derniers. Il sera probablement plus difficile de comprendre ce qui
a pu déstabiliser toutes ces sociétés.

Figure 3 : Sur l’île de Hoëdic (Morbihan), les fouilles effectuées de 1931 à 1934 par M. et S.-J. Péquart
ont permis de mettre au jour une nécropole de la fin du Mésolithique, incorporée à un vaste habitat.
Des datations par le radiocarbone montrent un étagement des inhumations de 6100 à 4300 avant
notre ère, ce qui ouvre l’hypothèse d’un réduit insulaire occupé par les ultimes chasseurs-pêcheurs-
collecteurs. Sur ces sites de Bretagne, les périodes de capture des animaux terrestres et marins permet-
tent de poser l’hypothèse d’une occupation permanente ou semi-permanente (cliché Muséum
d’histoire naturelle / Association Melvan).
294 Démographie, migrations, langues

Figure 4 : L’Essart à Poitiers (Vienne) est un de ces nombreux habitats de bord de rivière connus à la
fin du Mésolithique. Il est notamment marqué par sa grande surface, les milliers d’outils de silex qui y
furent abandonnés et le grand nombre de foyers empierrés. L’interprétation de tels sites est hélas soumise
aux multiples causes d’érosion qui empêchent de bien distinguer leur fonctionnement. S’agit-il de camps
de base, de camps d’agrégation périodiques pour les communautés mésolithiques ou bien d’une
succession de petites stations de pêche ? (cliché G. Marchand, CNRS).

Figure 5 : Dans l’abri-sous-roche de Pont-Glas, à Plounéour-Ménez (Finistère), quelques individus


sont passés épisodiquement au cours de la seconde partie du Mésolithique. Ils ont abandonné des
pointes de flèche usagées, quelques outils tranchants et de bien maigres restes de taille. La grande
diversité des roches impliquées dans la fabrication de cet outillage témoigne d’une forte mobilité des
groupes à l’intérieur du continent, au contraire du littoral, où les communautés semblent bien plus
stables (cliché G. Marchand, CNRS).
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale 295

LES ÉCHANGES DANS LES ZONES DE CONTACT

Lorsqu’une communauté mésolithique semble être la cause d’un retard


de la néolithisation, trois éléments apparaissent comme fondamentaux
à contrôler : l’homogénéité des ensembles sédimentaires invoqués, la
cohérence des chaînes opératoires (c’est-à-dire l’association des différents
éléments entre eux) et la maîtrise des dates par le radiocarbone. Les trans-
ferts techniques entre groupes peuvent alors être prudemment supposés. À
une large échelle, ces transferts affectent d’abord les armes, comme on peut
le constater dans l’ouest de la France. Les flèches de Montclus (fig. 2, n° 8)
sont ainsi présentes en proportions largement dominantes dans le Néolithique
ancien cardial en France méditerranéenne. Mais elles sont désormais aussi
connues de manière plus marginale dans le Mésolithique final de la façade
atlantique de la France, en Aquitaine et en Poitou-Charentes, sans antécédent
dans les techniques antérieures. Plus au nord encore, ce modèle d’armature
s’est développé dans le Mésolithique final en Pays-de-la-Loire, mais cette
fois transformé selon les normes techniques propres au Mésolithique (fig. 2,
n° 9). Le concept de flèche tranchante aménagée par des retouches rasantes
pour en faciliter l’insertion dans le fût de la flèche semble donc subir des
métamorphoses en passant d’un groupe à l’autre, dans une dynamique que
les recherches actuelles approchent à peine [Marchand 2007].
La situation est encore plus complexe dans le sud du Portugal ; elle est
exemplaire de la richesse de cet axe de recherche. Que ce soit dans la vallée
de Muge ou dans celle du Sado, les communautés mésolithiques ont laissé
des traces d’une économie prédatrice, fondée autant sur les produits fluvio-
marins que sur l’alimentation terrestre. Cette économie apparemment
stable explique peut-être en partie une coexistence avec des communautés
d’agriculteurs-éleveurs proches, que l’on chiffre à cinq cents ou six cents
années, soit entre 5500 et 4900 avant notre ère, avec toutes les incertitudes
liées aux datations par le radiocarbone et à des contextes stratigraphiques
imprécis car souvent fouillés anciennement. Ce Néolithique ancien serait
arrivé par progression saltatoire le long des côtes méditerranéennes, mais
peut-être aussi par l’intérieur des terres. Lors de ce cheminement entre l’est
et l’ouest de la péninsule Ibérique, il y a eu un changement notable des
caractères techniques de l’industrie lithique, mais aussi de la céramique. Il
est également frappant de constater l’adoption concomitante d’un nouveau
296 Démographie, migrations, langues

type d’armature, le segment, dans les groupes mésolithiques et néolithiques,


alors que le reste de la production reste bien distinct de part et d’autre. Le
modèle proposé pour rendre compte de cette transformation importante des
techniques à la fin du VIe millénaire dans le sud de l’Espagne et du Portugal
fait d’abord intervenir des influx de groupes africains par-delà le détroit de
Gibraltar, puis des échanges entre groupes mésolithiques et néolithiques
autour des enclaves du Portugal et d’Espagne [Manen et al. 2007].
Plus au nord, dans l’Ertebölle du Danemark ou le Swifterbant des Pays-
Bas, les échanges concernent également la technologie céramique ou les
haches polies. La stabilisation semble plus longue qu’en Europe du Sud ;
ses effets sont dès lors plus visibles. Cette porosité partielle entre systèmes
techniques mésolithiques et néolithiques – dans des directions parfois mal
comprises – n’est pas l’apanage des enclaves littorales périphériques. On
constate ainsi que les armatures asymétriques danubiennes, si caractéris-
tiques du Néolithique ancien à l’ouest du Rhin, ont des origines évidentes
parmi les pointes de Sonchamp mésolithiques du Bassin parisien, avec un
changement de module lié à l’usage probable d’arcs plus puissants au
Néolithique. Il semblerait que la manière de chasser ou de guerroyer des
hommes du Mésolithique ait pu influencer les peuples d’agriculteurs, à
moins qu’il ne s’agisse de l’intégration d’autochtones dans les villages
d’agriculteurs ? Cette dernière hypothèse, appuyée également par des
observations effectuées sur les techniques mises en œuvre pour les outillages
osseux [Sidéra 2000], illustrerait la diversité des interactions entre les peuples
lors de la néolithisation.
La coexistence de groupes de chasseurs-cueilleurs et d’agriculteurs fut
aussi l’affaire d’espaces arpentés au quotidien ; c’est même la plus pertinente
échelle des changements décrits sous le terme de « néolithisation ». Mais,
à mesure que l’on réduit l’échelle d’observation pour se rapprocher des
territoires vécus par les individus de la préhistoire, les problèmes deviennent
plus complexes, car la probabilité de saisir deux événements de cette période
à la fois contemporains et voisins est très faible, voire nulle. Érosion, destruc-
tions humaines et fouilles partielles conjuguent leurs effets pour ne nous
laisser entrevoir que quelques phases de ces processus si complexes. C’est
pourtant cet objectif – toujours très lointain – que les archéologues poursui-
vent, aidés en cela par l’affinement des méthodes de fouille et de datation.
Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs en Europe occidentale 297

UN NOUVEL ESPACE DE RECHERCHE

La compréhension des contacts entre communautés de chasseurs-


cueilleurs et d’agriculteurs est un sujet de recherche difficile à aborder car
il se satisfait souvent de fausses évidences, comme la découverte d’une
hache polie ou d’un tesson de céramique dans une couche archéologique
mésolithique perturbée. Il implique en fait une analyse fine des contextes
sédimentaires, mais aussi une définition préalable de ce que l’on peut atten-
dre de l’image archéologique de ces confrontations entre des civilisations
très différentes, après huit mille ans de dégradation de la matière. Outre la
difficulté à penser de manière objective les rapports entre ces civilisations,
la différence des moyens employés pour extraire les informations du sol est
tellement flagrante qu’il faut en permanence en corriger les effets.
Les peuples mésolithiques ont parfois entravé l’avancée du Néolithique,
qu’elle se produise par le déplacement de peuples ou par la diffusion des
nouvelles techniques. Leurs économies représentaient donc une alternative
viable, pendant un temps, avant d’être systématiquement balayée. Si l’on
considère les interactions techniques désormais connues en domaine conti-
nental, rien ne permet plus de penser que les contacts ont été limités à des
zones périphériques, même si les enclaves littorales furent plus durables et
donc plus visibles par l’archéologue. En retardant l’expansion de l’économie
néolithique, ces communautés mésolithiques ont entraîné le développement
d’échanges. C’est le domaine du « tuer » (chasse ou guerre) qui montre les
exemples les plus probants d’interactions, dans des dynamiques extrême-
ment complexes. Il est frappant de constater que les armatures définies au
creux de ces zones de contact furent celles utilisées au cours du millénaire
suivant, dans les cultures du Néolithique moyen. Il faudrait néanmoins un
effort de documentation particulier pour chercher les traces organiques, plus
infimes, qui témoigneraient elles aussi de probables interactions.
Les échanges entre groupes voisins sont déjà une manière de connaître
les ressources d’un territoire. Ils participent donc du processus d’adapta-
tion de l’économie agricole à de nouveaux écosystèmes. La néolithisation
est fondamentalement arythmique, à toutes les échelles ; c’est un mouve-
ment saccadé, nourri par chaque soubresaut et par chaque retard. Même si
l’apport technique mésolithique est marginal dans les nouvelles synthèses
techniques des peuples agricoles, le rôle passif des communautés mésoli-
298 Démographie, migrations, langues

thiques apparaît donc comme fondamental. Avec l’évolution interne propre


aux sociétés néolithiques, c’est la seule manière d’expliquer pourquoi il y
a tant de cultures matérielles du Néolithique ancien entre Istanbul et Dublin.

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La transition démographique
agricole au Néolithique
Jean-Pierre Bocquet-Appel*

L’émergence de l’agriculture coïncide dans les séquences archéologiques


mondiales avec une augmentation considérable des vestiges, augmentation
qui est depuis longtemps interprétée comme l’indication d’une croissance
démographique [Banning 1998 ; Kuijt 2000]. Une première grande question
soulevée par la « révolution néolithique » est la suivante : comment expliquer
cette croissance démographique ? A-t-elle été graduelle ou bien rapide ?
A-t-elle été la même dans les centres d’invention de l’agriculture et dans
leurs périphéries géographiques d’expansion ? Est-elle due à une baisse de
la mortalité, à une hausse de la fécondité, voire aux deux ? Qu’est-ce qui,
dans le nouveau système économique agricole, a eu un impact in fine sur la
biologie humaine, déterminant un accroissement sensible de la population ?
Après la croissance démographique, la seconde grande question concerne
la relation entre la pression démographique et l’évolution culturelle. Si l’on
retient la seule chronologie courte des 180 à 200 milliers d’années des
hommes anatomiquement modernes, ceux-ci ont été chasseurs-collecteurs
durant 95 % de cette durée, contre seulement 5 % où ils furent (et sont
toujours) producteurs. Autant dire que le passage de sociétés de collecteurs
à celles de producteurs constitue la rupture qualitative la plus importante
de l’histoire. L’enjeu de cette rupture était le nombre de bouches qu’il était
possible de nourrir au kilomètre carré, c’est-à-dire le poids de la popula-
tion. La question est alors : la pression démographique a-t-elle précédé le
changement culturel représenté par le système de production agricole ou
lui a-t-elle succédé ? La démographie a-t-elle été la cause ou l’effet de ce
changement culturel directionnel dans l’évolution humaine ? Cette question

* École pratique des hautes études, CNRS, Paris


302 Démographie, migrations, langues

de la relation entre démographie et changement culturel est discutée d’une


façon récurrente en archéologie depuis une quarantaine d’années [voir,
notamment : Boserup 1965 ; Binford 1968 ; Service 1968 ; Cowgill 1975 ;
Cohen 1977 ; Rosenberg 1990 ; Henry 1991 ; Rosenberg 1998 ; pour un
résumé, voir Graber 1997]. Mais la difficulté de rassembler des données
archéologiques quasi expérimentales a laissé la question sans réponse
consensuelle.
Les données archéologiques sont relativement imprécises lorsqu’il s’agit
d’exprimer le changement démographique. Les données paléoanthropolo-
giques des nécropoles fournissent une information démographique
bien meilleure, malgré des limitations occasionnellement imposées par les
pratiques funéraires passées, ainsi que par les processus taphonomiques
[Gordon et Buikstra 1981 ; Guy et al. 1997]. Elles sont, le plus souvent, le
résultat direct de processus démographiques. C’est à partir des nécropoles
que la signature d’un changement démographique majeur peut être observée
au cours du passage d’une économie de collecte à une économie agricole
au Levant, en Europe et en Afrique du Nord, en Amérique du Nord et en
Chine [Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Paz de Miguel Ibáñez 2002 ;
Bocquet-Appel et Naji 2006 ; Guerrero et al. 2008 ; Kohler et Glaude 2008 ;
Kohler et al. 2008 ; Alpoim Guedes et al.]. Ce changement majeur, auquel
on doit imputer la croissance sans précédent de la population, a été tout
d’abord appelé « Transition démographique néolithique » [Bocquet-Appel
2002]. Mais le terme de « Transition démographique agricole » (TDA) est
préférable, car il n’est pas lié à une période archéologique particulière. En
outre, à partir de données archéologiques, un processus en deux étapes a
été identifié dans la TDA [Bandy 2005 ; id. 2008], avec une première étape
où la densité des vestiges augmente, suivie d’une seconde où elle diminue,
processus visible aussi dans les données d’enclos [Bocquet-Appel et
Dubouloz 2004]. Ce taux d’accroissement des vestiges archéologiques, qui
va diminuant quand leur densité s’accroît, pourrait être interprété comme
la signature d’un processus démographique dans lequel des freins se mani-
festent quand l’accroissement de la population tend asymptotiquement vers
la capacité porteuse de son système de production, typique d’un processus
malthusien.
Cet article fait une synthèse de travaux récents sur la TDA. La première
partie rappelle le dispositif archéométrique qui a permis d’obtenir la signature
de la TDA dans les nécropoles, ainsi que sa signification démographique.
La transition démographique agricole au Néolithique 303

Elle présente ensuite un patron global modélisé de la TDA, intégrant natalité


et mortalité. À partir de l’exemple archéologiquement bien documenté du
Levant, cette partie montre la différence d’intensité de la TDA, au centre
d’invention du système agricole et à l’une de ses périphéries d’expansion,
à l’échelle continentale. Derrière l’accroissement de la population survenu
lors de la révolution néolithique se trouvent des causes bioculturelles. La
seconde partie présente la cause probable principale de l’explosion démo-
graphique : une variation de la balance énergétique maternelle liée au
nouveau mode de vie agricole. Enfin, la dernière partie éclaire la relation
causale entre pression démographique et changement culturel, grâce à une
relecture de la signature de la TDA durant la transition économique entre
les deux systèmes. Ce faisant, les deux grands modèles démographiques de
populations humaines, celui de Malthus [1798] et celui de Boserup [1965],
sont soumis à l’épreuve de l’archéologie, c’est-à-dire à l’épreuve de la (très)
longue durée. Quel est de ces deux modèles celui qui colle le mieux aux
données ?

LA SIGNATURE DE LA TDA DANS LES NÉCROPOLES

Pas plus qu’un filigrane, la signature de la TDA dans les nécropoles


n’est pas directement visible par l’archéologue. Pour la mettre en évidence,
il faut utiliser un dispositif archéométrique, ce qui peut sembler rébarbatif,
mais est absolument indispensable si l’on veut pouvoir saisir, au-delà des
données d’une nécropole locale, sa participation à un phénomène général.
Le dispositif archéométrique comporte trois étapes, qui seront rappelées ici
et qui sont discutées ailleurs [Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Naji
2006] : 1) l’utilisation d’un indicateur démographique non conventionnel à
grande échelle ; 2) l’utilisation d’un cadre chronologique spécifique à la
TDA centré sur son timing ; 3) l’utilisation d’une technique statistique reliant
l’indicateur démographique au timing de la TDA.
L’indicateur paléodémographique. Cet indicateur est la fréquence dans
une nécropole des squelettes d’immatures âgés de 5 à 19,9 ans, relativement
à ceux âgés de 5 ans et plus, soit : d5-19/d5+ = 15p5, qui se lit, pour respecter
la notation démographique : la proportion des individus âgés de 5 ans
304 Démographie, migrations, langues

à 5 ans + 15 années, c’est-à-dire jusqu’à leur vingtième anniversaire.


Contrairement à ce que suggère l’intuition, cet indicateur exprime princi-
palement les paramètres d’entrée dans une population vivante (taux de nata-
lité, d’accroissement et de fécondité), lesquels gouvernent la forme de la
pyramide des âges et non pas la mortalité [Sattenspiel et Harpending 1983 ;
Johansson et Horowitz 1986]. Quand la valeur de 15p5 est faible, la pyramide
des âges tend vers la forme en tour des populations âgées à faible natalité ;
quand la valeur de 15p5 est élevée, la forme de la pyramide des âges tend
vers l’angle obtus des populations jeunes, à forte natalité. L’indicateur démo-
graphique non conventionnel prend une valeur qui est proportionnelle au
nombre des jeunes de la pyramide des âges de la population vivante
(moyenne) correspondante.
La chronologie relative. Comme la transition de collecteurs à agriculteurs
s’est produite à différents moments et en différents lieux, la distribution
spatio-temporelle de l’indicateur 15p5 des nécropoles obscurcit l’unicité du
phénomène représentant la TDA. Bien que la chronologie absolue
(historique) soit essentielle pour chacune des régions du monde, elle masque
des régularités statistiques temporellement distantes, qui demandent néan-
moins à pouvoir être comparées si l’on veut pouvoir détecter un processus
populationnel global. La signature de la TDA ne peut pas, en général, être
obtenue à partir de la seule nécropole d’un site, du fait de sa durée d’utili-
sation trop courte relativement à la durée de la TDA ou de raisons de préci-
sion chronologique des subdivisions des échantillons de squelettes qu’il
faudrait constituer. On doit utiliser plusieurs nécropoles, en général même
quelques dizaines. Celles-ci représentent, via l’indicateur 15p5, différentes
images spatio-temporellement dispersées de la TDA. Si l’on veut pouvoir
reconstituer une séquence moyenne de la TDA, ces différentes images
doivent être rassemblées et ordonnées. Elles sont ordonnées, non pas en
chronologie absolue, mais relativement au film de la TDA, c’est-à-dire en
chronologie relative. Les valeurs de l’indicateur paléodémographique 15p5
ne sont pas positionnées sur l’axe de la chronologie (historique) absolue,
mais sur un axe temporel représentant l’âge moyen de la nécropole en unité
d’écart à l’introduction du système agricole, écart appelé dt. En éliminant,
pour des raisons méthodologiques, la chronologie absolue remplacée par
la chronologie relative dt, on peut alors suivre le déroulement du processus
démographique unique de la TDA, vu à travers l’ordonnancement des
morceaux dispersés de son signal dans les nécropoles de différentes régions
La transition démographique agricole au Néolithique 305

à différents moments [pour plus de détails et une discussion approfondie,


voir : Bocquet-Appel 2002 ; Bocquet-Appel et Naji 2006].
La procédure d’ajustement Loess. Finalement, la mise en évidence de
la signature de la TDA passe par la construction d’une courbe. Cette courbe
représente la variation de l’indicateur paléodémographique 15p5, exprimant
le changement de la forme de la pyramide des âges, avec la chronologie
relative dt, exprimant le tempo de la TDA. Pour extraire du brouillard
du nuage des données la signature de la TDA, une procédure particulière
d’ajustement du nuage de points est utilisée, appelée Loess [Simonoff 1996].
La courbe produite par la procédure Loess s’apparente à une moyenne
mobile. C’est la forme particulière de cette courbe qui permet d’identifier
la signature de la TDA. La procédure d’ajustement Loess est disponible
dans de nombreux logiciels statistiques de routine (Sas, Systat).

LE PATRON GLOBAL DE LA TDA

La figure 1 représente la signature de la TDA, obtenue à partir de cent


trente-trois nécropoles de plus de cinquante squelettes (5 ans +) provenant
de l’hémisphère nord (Amérique, Eurasie et Afrique du Nord), à l’exclusion
des sites levantins, qui ont été collectés ultérieurement. Étant donné le
nombre relativement élevé des nécropoles de cet échantillon, ainsi que leur
distribution géographique transcontinentale, la courbe représentée en figure 1
peut être considérée comme la signature typique de la TDA. Cette signature
s’exprime par une augmentation relativement abrupte de la proportion des
individus immatures 15p5, à partir de l’introduction du système agricole (à
dt = 0).
On peut caractériser l’intensité de la TDA par deux paramètres : a) son
tempo, c’est-à-dire le temps pris par l’indicateur 15p5, en unité de temps
dt, pour passer du point bas au point haut du changement démographique
durant la transition – le point haut étant déterminé par la valeur rencontrée
sur le premier plateau de la courbe (fig. 1, trait a) ; b) l’amplitude du chan-
gement démographique (fig. 1, trait b), qui est la différence entre les valeurs
15p5 en haut de la pente et en bas, soit 0,28-0,22 (fig. 1, trait b), auxquelles
correspondent les taux de natalité, estimés respectivement à 53 ± (3) et
306 Démographie, migrations, langues

43,5 ± (3) pour mille. Sur la figure 1, on voit que 15p5 atteint un plateau
vers dt = 1 000 ans, durée qui représente son tempo. Ce changement
exprime une ouverture progressive de la pyramide des âges de la popula-
tion vivante et l’augmentation correspondante des valeurs des paramètres
d’entrée (taux de natalité, d’accroissement, de fécondité). L’aspect trou-
blant dans le signal de la TDA est l’impact invisible de la mortalité. Cet
impact est masqué pour la surdétermination, bien connue, de l’effet du taux
de natalité sur la mortalité dans la forme des distributions de décédés
[Sattenspiel et Harpending 1983 ; Johansson et Horowitz 1986 ; McCaa
2001], qu’enregistre aussi l’indicateur 15p5. Pour réintégrer la mortalité,
on doit faire appel à des données indirectes et aux théories. À moins d’as-
sumer un accroissement démographique exponentiel sur une durée relati-
vement longue de quelques centaines d’années, produisant éventuellement
un nombre cosmique d’individus, il faut faire l’hypothèse que l’augmenta-
tion du taux de natalité a rapidement suivi l’augmentation du taux de morta-
lité – deux ou trois générations ? –, produisant le taux d’accroissement histo-

Figure 1 : Variation de l’indicateur paléodémographique 15p5 (en ordonnée) avec la chronologie


relative dt (en abscisse) à l’introduction du système agricole, représentée par la procédure d’ajustement
Loess (ligne continue) (cent trente-trois nécropoles de plus de cinquante squelettes [d5 +] de
l’hémisphère nord : Amérique, Afrique du Nord et Europe, à l’exclusion du Levant). La ligne horizontale
hachurée (15p5 = 0.173) représente l’espérance de 15p5 pour un taux d’accroissement zéro, donné par
les estimateurs : régression inverse de r = f (15P5). Ce profil représente la signature typique de la
Transition démographique agricole.
La transition démographique agricole au Néolithique 307

rique typique des populations agricoles (un à deux pour mille l’an). Avec ce
taux d’accroissement, la population double en trois cent cinquante ans. Le
déclin de la santé durant la transition à l’agriculture, détecté en Amérique
du Nord [Cohen et Armelagos 1984 ; Bocquet-Appel et al. 2008, fig. 4], est
une indication en faveur de cette hypothèse d’augmentation concomitante
des deux taux. Un retour rapide de la mortalité trouve aussi un support dans
le modèle démographique malthusien [pour des références, voir Bocquet-
Appel 2008] dont la signature, comme indiqué précédemment, est détecta-
ble dans les sites archéologiques [Bandy 2005 ; id. 2008]. Il faut enfin indi-
quer que, comparativement au scénario de la transition démographique
contemporaine, qui s’est traduite en premier lieu par une chute de la morta-
lité, suivie d’une chute de la fécondité, le scénario de la TDA est une image
en miroir de la précédente, avec tout d’abord une augmentation de la nata-
lité, suivie d’une augmentation de la mortalité. Ce patron global de la TDA
est représenté en figure 2.

Figure 2 : Modèle de la Transition démographique agricole. Dans ce modèle, une transition de la


fécondité vers des valeurs hautes (en noir), tirée par la sédentarisation, apparaît dès l’introduction
du nouveau système économique agricole, à dt = 0. Mais, rapidement, une transition de la mortalité
suit aussi vers des valeurs hautes (en gris), tirée par l’augmentation de la densité de la population
villageoise, la contamination (eau potable, latrines), ainsi qu’à un changement du patron d’allaitement,
qui devient plus court, associés à des zoonoses.
308 Démographie, migrations, langues

LA TDA : D’UN CENTRE D’INVENTION


DU SYSTÈME AGRICOLE VERS SES PÉRIPHÉRIES

La TDA s’est-elle produite partout avec la même intensité, en particulier


dans les centres d’invention de l’agriculture comparativement aux périphé-
ries ? On peut comparer sa signature dans la zone d’invention levantine avec
celle de sa zone d’expansion ouest-européenne et nord-africaine. Dans la
courbe levantine (fig. 3), en allant du Mésolithique vers le Néolithique, elle
montre tout d’abord une valeur élevée de l’indicateur démographique 15p5
durant une période qui correspond, en chronologie absolue, au système
chasseur-collecteur natoufien (avec 15p5 = 0,30 vers dt = 2 600 ans). Puis
la courbe décroît continûment jusqu’à traverser la valeur plancher d’une
population démographiquement stationnaire (ligne hachurée horizontale)
si l’on interprète cette courbe en termes de taux d’accroissement. Ensuite,

Figure 3 : Variation de l’indicateur paléodémographique 15p5 (en ordonnée) avec la chronologie


relative dt (en abscisse) à l’introduction du système agricole, représentée par la procédure d’ajuste-
ment Loess (ligne continue) (seize nécropoles levantines). La ligne horizontale hachurée (15p5 = 0.173)
représente l’espérance de 15p5 pour un taux d’accroissement zéro, donné par les estimateurs :
régression inverse de r = f (15p5). [Source : Guerrero et al. 2008.]
La transition démographique agricole au Néolithique 309

la courbe rebondit et monte continûment. Elle traverse à nouveau la valeur


stationnaire à dt = 0, laquelle correspond au commencement de l’horizon
culturel PPNA en chronologie absolue. À dt = 2 600 ans – limite des données
disponibles –, le plateau attendu de 15p5 n’est toujours pas atteint. Mais,
étant donné le niveau déjà atteint, on peut penser que le plateau ne doit pas
être loin, autour de dt = 3 000 ans.
La TDA au Levant correspond à une augmentation relativement lente
mais continue du taux de natalité et, au-delà, de la fécondité. Au cours de
ces deux mille six cents ans, le nombre moyen d’enfants estimé par femme
ayant terminé leur vie féconde (appelé « descendance finale » en démogra-
phie) [Bocquet-Appel et Naji 2006, fig. 6, p. 356] s’élève de 4,5 à 10 enfants,
soit un accroissement de 2,1 enfants supplémentaires par millénaire.
La courbe européenne et nord-africaine (fig. 4), comparée à la
levantine, est relativement plate durant le Mésolithique. Elle traverse elle
aussi une sorte de dépression pré-néolithique, comme durant le Natoufien
final, puis la courbe s’élève très rapidement avec l’introduction du système
agricole (dt = 0, 15p5 = 0,17) et atteint un maximum vers dt = 400, avec
15p5 = 0,27. Durant ces quatre cents ans, le nombre moyen d’enfants estimé,

Figure 4 : Variation de l’indicateur paléodémographique 15p5 (en ordonnée) avec la chronologie


relative dt (en abscisse) à l’introduction du système agricole, représentée par la procédure d’ajuste-
ment Loess (ligne continue) (trente-six nécropoles de plus de cinquante squelettes [d5 +]). La ligne
horizontale hachurée (15p5 = 0.173) représente l’espérance de 15p5 pour un taux d’accroissement
zéro, donné par les estimateurs : régression inverse de r = f (15p5). [Source Bocquet-Appel 2002.]
310 Démographie, migrations, langues

par femme, passe de 5 à 7. Ensuite, la courbe présente un aspect erratique


peut-être dû à un manque de données dans la zone dt = 1 000-2 000.
Il y a trois différences notables entre la signature au centre levantin et à
sa périphérie d’expansion : 1) un niveau général de la fécondité de l’ordre
de 30 % plus élevé au Mésolithique et au Néolithique au centre ; 2) avec
une amplitude de la TDA sensiblement plus importante (15p5 = 0,17-0,400)
vs sa périphérie ouest (15p5 = 18-0,28) ; 3) en ce même centre, un tempo
de sept à huit fois plus long (dt = 3 000 ans ? vs 400 ans). Dans la zone péri-
phérique d’expansion, le tempo court de la TDA évoque son apparition par
invasion-colonisation, c’est-à-dire par diffusion, plutôt que par le dévelop-
pement d’une maturation indigène comme au Levant, laquelle a demandé
beaucoup plus de temps.

LES CAUSES DE L’EXPLOSION DE LA FÉCONDITÉ


DURANT LA TDA

En fait, ce qui est dénommé ici la TDA est l’impact sur la fécondité
naturelle d’un changement relativement abrupt de la balance énergétique
maternelle, effet qui se manifeste principalement durant les passages
d’une économie de collecteurs nomades à une économie d’agriculteurs,
quelle que soit la période, préhistorique ou historique. Il faut rappeler
que, pour une durée fixe de la reproduction maternelle d’environ trente-
cinq ans, le niveau de la fécondité d’une population peut être exprimé
par la durée de l’intervalle entre les naissances. Durant la vie féconde
d’une mère, quand la durée de l’intervalle entre les naissances s’élève,
le nombre de naissances diminue. La durée de l’intervalle entre les nais-
sances est inversement proportionnelle à la fécondité. La durée de l’in-
tervalle entre les naissances est fonction de la balance énergétique. Durant
l’aménorrhée post-partum, la balance énergétique est déterminée par la
dépense (la production de lait maternel et l’activité physique) et le gain
énergétique (l’alimentation de la mère). Un gain continu durant quelques
semaines de la balance énergétique est le signal qui détermine le retour
du cycle reproductif, et donc le niveau de la fécondité [Valeggia et Ellison
2004]. Dans le contexte du passage d’une économie de collecteurs
nomades à une économie d’agriculteurs, on voit :
La transition démographique agricole au Néolithique 311

1) une augmentation du gain énergétique, avec le remplacement graduel


d’une alimentation calorique pauvre (principalement venaison) par une
alimentation calorique riche (blé, lentilles, pois, maïs) ;
2) une diminution de la dépense énergétique, en particulier de l’activité
physique qu’impliquaient la mobilité des chasseurs-collecteurs et le stress
maternel du transport des enfants [Bleek 1928 ; Lee 1972 ; id. 1979 ; Blurton
Jones 1986 ; id. 1987 ; id. 1989 ; id. 1994].
Il faut s’attendre à une diminution de la durée de l’aménorrhée post-
partum ; inversement, à son augmentation quand diminue la prise calorique
et qu’augmente la dépense énergétique. Ce modèle de fécondité, déterminé
par la balance énergétique relative, est représenté en figure 5.
L’impact de la balance énergétique relative a été la cause de la TDA non
seulement dans les zones de transitions originelles entre collecteurs et
producteurs des périodes (pré)-historiques anciennes, mais aussi, d’une
manière répétitive, tout au long de l’histoire jusqu’à nos jours, lors des
absorptions de populations aux frontières d’expansion de ce qui forme
actuellement l’économie monde. Un autre effet d’une variation de la balance
énergétique maternelle sur la fécondité est celui qui s’est produit margina-

Figure 5 : Modèle de fécondité énergétique, exprimé par le nombre moyen d’enfants nés d’une femme
au cours de sa vie féconde (aussi appelé « descendance finale » en démographie). Sur une durée féconde
de trente-cinq ans, le nombre moyen d’enfants est inversement proportionnel à la durée de l’intervalle
entre les naissances. La diagonale représente le nombre moyen d’enfants déterminé par : i) la durée
nécessaire à un retour positif du bilan énergétique après l’accouchement (axe horizontal), produite par
la consommation d’aliments allant de caloriquement pauvres (à gauche) à riches (à droite) ; ii) la
dépense énergétique (axe vertical) représentée par l’effort physique, impliquant principalement la mobi-
lité, allant de nomade à sédentaire.
312 Démographie, migrations, langues

lement au cours d’épisodes de sédentarisation de populations demeurées


collectrices de ressources aquatiques durant l’Holocène, tels que l’Ertebölle
au sud de la Scandinavie [Rowley-Conwy 1984 ; id. 1998], sur la côte améri-
caine nord-ouest [Ames et Maschner 1999] et le Calusa du sud de la Floride
[Widner 1988]. Avec les ressources aquatiques, il n’y a pas de changement
qualitatif de gain énergétique, comparativement à ce qui se passe chez
les chasseurs-collecteurs. Mais, en devenant des mères sédentaires (ou
semi-sédentaires), c’est-à-dire en diminuant leur dépense énergétique
relative, ces mères ont agi sur leur balance énergétique, ce qui a influé sur
leur fécondité, dans le sens d’une augmentation. Telle a été, selon moi, la
cause de la croissance démographique des collecteurs sédentaires des amas
de coquilles, relativement aux collecteurs nomades, croissance détectable
dans les densités élevées des vestiges archéologiques correspondants, qui
sont souvent de grandes nécropoles en même temps que des amas coquilliers.

LES CAUSES DE L’AUGMENTATION DE LA MORTALITÉ

Avec le mode de vie sédentaire villageois s’élèvent la densité de la


population locale ainsi que les taux de mortalité hérités des chasseurs-
collecteurs, particulièrement pour les enfants de moins de 5 ans. Les causes
de l’augmentation de la mortalité de la petite enfance sont à rechercher dans
l’approvisionnement en eau potable, l’absence de latrines et la contamina-
tion par les fèces, ainsi que dans la diminution de l’allaitement maternel et
l’abaissement de l’âge au sevrage, concomitants à l’augmentation de la
fécondité. La sensibilité des humains à de nouvelles maladies infectieuses
est le résultat de facteurs complexes tels que des modifications des contacts
avec les animaux, des adaptations de pathogènes, le statut nutritionnel et
la densité de la population hôte. La proportion élevée d’enfants dans les
sépultures néolithiques peut être due à l’émergence de zoonoses virulentes
nouvellement acquises. Cependant, il est intéressant de constater que la
variation de la proportion des squelettes âgés de 0-4 ans dans les nécropoles
en chronologie relative dt mime la proportion des 5-19 ans, malgré l’impact
taphonomique [Bocquet-Appel 2008, fig. 8]. Le rôle des maladies infec-
tieuses dans l’homéostasie de la croissance d’une population agricole est
encore hypothétique. Par inférence épidémiologique à partir des aires
La transition démographique agricole au Néolithique 313

préindustrielles ou médicalement sous-développées, on devrait inclure parmi


les principaux germes candidats associés à la domestication animale la
rougeole, la variole, les Rotavirus et les Coronavirus responsables des
diarrhées (l’un des principaux tueurs des enfants de moins de 5 ans). Des
recherches en anthropologie moléculaire devraient fournir des informations
sur ce champ prometteur [Mira et al. 2006]. Durant la TDA, la population
pourrait avoir perdu quelques années d’espérance de vie. Finalement, la
mortalité cesse de s’élever quand la densité régionale et la concentration de
la population se stabilisent.

LA TDA, LA PRESSION DÉMOGRAPHIQUE


ET LE CHANGEMENT CULTUREL

Avant de répondre à la seconde grande question posée dans l’introduction,


à savoir si la population a été la cause ou bien l’effet du basculement culturel
de collecteurs à producteurs, un retour à la signification de la variable dt
est nécessaire. De prime abord, elle représente la chronologie relative. En
fait, la variable dt a une autre signification, plus fondamentale, que celle
d’une simple chronologie. Quand le nouveau système de production néoli-
thique est introduit dans la population, la valeur de dt vaut zéro. On voit
donc que dt est une unité de temps relativement au changement économique.
Au-delà, donc, de la compréhension de dt en termes de chronologie rela-
tive, dt mesure plus véritablement le tempo du changement économique.
Un graphe tel que celui de la figure 1 représente en fait le changement démo-
graphique (la variation de 15p5) et le changement économique (relative-
ment à la position dt = 0) dans un cadre chronologique commun. C’est la
position relative des deux changements, l’un par rapport à l’autre, qui permet
de fournir une réponse empirique à la question récurrente des causes du
changement culturel dans le contexte du passage à l’agriculture. Puisque
dt = 0 indique l’introduction du changement économique alors, selon que
la signature du changement démographique précède (dt < 0) l’introduction
du changement économique représenté sur l’axe horizontal ou lui succède
(dt > 0), on peut dire que la croissance de la population est la cause ou bien
l’effet de ce changement. En observant la figure 1, on constate que la
314 Démographie, migrations, langues

réaction démographique ne précède pas le changement économique ni ne


lui succède, mais coïncide strictement avec lui. Cela incite à conclure que
la population a été à la fois, simultanément, la cause et l’effet de ce
changement culturel. La cause, car en exerçant une pression sur la capacité
porteuse du système de production des chasseurs-collecteurs, la population
a aussi accru les probabilités d’un changement de système ; et la consé-
quence, car, dès l’introduction du nouveau système économique, la crois-
sance de la population a tendu vers la nouvelle capacité porteuse du système
agricole, comme l’atteste l’explosion de la fécondité. Cela est en confor-
mité avec les prédictions du modèle démographique Malthus-Boserup [Wood
1998], associant les déterminants de chacun des deux modèles démogra-
phiques – avec Malthus l’introduction d’innovations afin de transgresser la
capacité porteuse d’un système limitant la densité de la population, et avec
Boserup l’augmentation des probabilités d’introduction d’innovations lorsque
la densité de la population s’accroît.

CONCLUSION

La TDA apparaît maintenant comme étant un processus global caracté-


ristique de la plupart, sinon même de toutes les premières séquences agri-
coles, archéologiquement ou historiquement connues. La croissance sans
précédent de la population qu’elle a produite est due à une augmentation
de la fécondité féminine individuelle, elle-même causée par un gain rapide
de la balance énergétique maternelle relativement aux chasseurs-collecteurs
mobiles. Ce gain a été engendré par le nouveau mode de vie du système
agricole, à la fois sédentaire et, nutritionnellement, à haute densité calorique.
Si l’on sent bien que, parmi les grandes causes des basculements civilisa-
tionnels, la démographie a certainement joué un rôle, les résultats des séries
chronologiques historiques sont ambigus. Avec des données archéologiques
couvrant plusieurs millénaires, concentrées sur le basculement culturel le
plus important de l’histoire, on constate que la réponse démographique de
la population n’a pas plus précédé le changement économique, c’est-à-dire
culturel, qu’elle ne lui a succédé, mais qu’elle en a été concomitante.
La transition démographique agricole au Néolithique 315

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Les relations entre génétique,
linguistique et archéologie :
héritages du Néolithique ?
Alicia Sanchez-Mazas*

Si le Néolithique est perçu, par la plupart des préhistoriens, comme l’une


des plus grandes révolutions culturelles de l’histoire de l’humanité, on peut
se demander ce que l’étude de l’évolution biologique – et, plus particuliè-
rement, génétique – des populations humaines peut apporter comme éclai-
rages à la connaissance de cette période cruciale. Pour comprendre l’intérêt
d’une approche génétique dans ce contexte, il suffit de se rappeler que les
variations d’effectifs des populations peuvent avoir un impact considérable
sur leur constitution génétique: les expansions démographiques sont source
de grande variabilité moléculaire, au contraire des « goulets d’étrangle-
ment » qui appauvrissent les répertoires génétiques existants. L’analyse de
la diversité génétique des humains d’aujourd’hui permet donc, en principe,
d’évaluer l’ampleur des expansions ou des contractions de populations ayant
eu lieu par le passé et, en l’occurrence, des croissances démographiques
caractérisant la période néolithique. Elle peut aussi conduire à retracer dans
l’espace (et parfois dans le temps) des épisodes d’expansion géographique
correspondant à des événements culturels précis, comme la diffusion de
l’agriculture ou celle de grandes familles de langues. Nous en donnerons
quelques preuves pour trois régions continentales distinctes : l’Europe,
l’Afrique sub-saharienne et l’Asie orientale.

* Laboratoire d'anthropologie, génétique et peuplements (AGP), Université de Genève,


Suisse
320 Démographie, migrations, langues

L’EUROPE

L’un des exemples les plus connus d’étude interdisciplinaire comparant


les résultats de la génétique et ceux de l’archéologie est celle portant sur
le peuplement néolithique de l’Europe. À l’occasion d’un travail resté
célèbre, le généticien des populations L. L. Cavalli-Sforza et l’archéologue
A. J. Ammerman avaient démontré une corrélation frappante entre les varia-
tions de fréquences de gènes à travers l’Europe et les dates d’occupation de
ce continent par les premiers agriculteurs venus d’Anatolie [Ammerman et
Cavalli-Sforza 1984], ce qui a été interprété, par eux et par d’autres [Sokal
et al. 1991], comme le résultat d’une diffusion démique (migrations des
agriculteurs) – de quoi conclure que les Européens actuels sont les descen-
dants directs des paysans du Néolithique, et qu’il ne leur reste qu’un maigre
héritage biologique de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs les plus lointains.
Cette hypothèse a été étayée par des travaux génétiques plus récents [Chikhi
et al. 1998 ; id. 2002 ; Dupanloup et al. 2004], utilisant non plus des systèmes
génétiques « classiques » (groupes sanguins et protéines), mais des gènes
analysés directement au niveau de l’ADN (ADN mitochondrial, microsa-
tellites, etc.). Ces études ont également appliqué de nouvelles méthodes
d’analyse consistant à simuler sur ordinateur l’évolution génétique des
populations selon divers scénarios de peuplement et à évaluer leur plus ou
moins grande vraisemblance. Les résultats, bien que discutés (voir plus
loin), ont été concluants. Nos propres travaux génétiques ont également
révélé un autre fait significatif: il existe une discontinuité génétique, pour
les gènes HLA (système gouvernant les rejets de greffes tissulaires, et très
informatif pour la génétique des populations), entre les Balkans et l’Italie
d’une part, et la France et la péninsule Ibérique d’autre part [Buhler et
Sanchez-Mazas 2006 ; Buhler et al. 2006]. Ce changement abrupt de
fréquences géniques au milieu de l’Europe suggère un mode de peuplement
particulier, au cours duquel les Alpes ont pu constituer une barrière géogra-
phique suffisamment importante pour limiter les migrations humaines et
aboutir à une différenciation génétique marquée des populations de part et
d’autre de cette chaîne montagneuse. Fait intéressant, l’archéologie émet
l’hypothèse que la progression des premiers agriculteurs européens s’est
faite selon un processus arythmique, entrecoupé de longues pauses au cours
desquelles se sont opérés des remodelages culturels [voir Guilaine dans ce
Les relations entre génétique, linguistique et archéologie 321

volume], ce qui pourrait éventuellement avoir un lien avec la discontinuité


génétique observée. Il pourrait d’ailleurs être utile, pour savoir si la structure
génétique des populations européennes s’explique par les migrations
néolithiques, de tester la vraisemblance des différentes voies de migration
– continentale, de l’Anatolie vers la Bulgarie, ou maritime, vers la Grèce
et la Crète – empruntées par les premières populations néolithiques, puisque,
selon Catherine Perlès [dans ce volume], cette question n’est pas encore
tranchée du point de vue de l’archéologie.
La comparaison des résultats génétiques fondés sur les analyses de
fréquences géniques avec les données de l’archéologie préhistorique ou les
simulations informatiques de processus évolutifs laisse donc penser que le
Néolithique a pu jouer un rôle clé dans le façonnement du paysage géné-
tique européen actuel et représenter un phénomène démographique majeur.
Néanmoins, des résultats récents issus des analyses des polymorphismes
de l’ADN ont quelque peu brouillé les pistes. Au cours des vingt dernières
années, des reconstructions de phylogénies moléculaires, véritables arbres
généalogiques de séquences d’ADN observées chez différents individus
pour une partie de leur génome (comme l’ADN mitochondrial et le chro-
mosome Y), ont peu à peu pris le dessus sur les analyses classiques de
distances génétiques entre populations. L’étude des populations s’est ainsi
vue détrôner par celle des lignages moléculaires au cours du temps, et
certains résultats se sont révélés contradictoires par rapport aux précédents.
Pour reprendre l’exemple de l’Europe, le généticien Richards et ses collabo-
rateurs ont montré que l’âge de tous les lignages d’ADN mitochondrial
observés dans ce continent était très supérieur à dix mille ans, ce qui leur
a fait dire que les ancêtres des Européens actuels étaient essentiellement des
chasseurs-cueilleurs du Paléolithique [Richards et al. 2000] ; le contraire
de ce qu’avait prétendu Cavalli-Sforza ! Selon cette thèse, le Néolithique
n’aurait eu qu’un faible impact au niveau génétique et aurait donc été
propagé par diffusion culturelle (de proche en proche sans déplacements de
populations) plutôt que démique. Seul un lignage moléculaire, dont la
fréquence atteint aujourd’hui 20 % en Europe (le lignage J), montre un âge
inférieur à dix mille ans, ce qui, d’après les auteurs de ces études, indique-
rait une contribution néolithique de 20 % seulement au pool génétique euro-
péen.
Mais ce dernier raisonnement ne tient pas [Barbujani et Chikhi 2006].
Il reflète en fait une confusion courante dans l’interprétation des recons-
322 Démographie, migrations, langues

tructions phylogénétiques fondées sur les analyses des données de l’ADN :


celle consistant à faire correspondre des âges moléculaires avec des âges
de populations, alors qu’ils n’ont aucune raison de coïncider. Dans le cas
de l’Europe, les agriculteurs nous ont sans doute transmis le lignage J, apparu
lors de leur expansion ; mais ils nous ont aussi transmis d’autres lignages
beaucoup plus anciens, qui étaient déjà présents dans leur patrimoine géné-
tique ! De « vieux gènes » existent toujours dans des populations nouvel-
lement fondées ou récemment arrivées dans un territoire donné. Il faut donc
éviter d’interpréter trop rapidement les phylogénies moléculaires.

L’AFRIQUE SUB-SAHARIENNE

Le cas de l’Afrique sub-saharienne est un autre exemple (et, en réalité,


peut-être le plus significatif) montrant à quel point on peut se trouver
confronté à d’apparentes contradictions entre diverses sources d’informa-
tion génétique. Tout d’abord, rappelons que l’histoire du peuplement de ce
continent a fait l’objet de plusieurs études comparatives entre les différen-
ciations génétiques et les différenciations linguistiques des populations
[Excoffier et al. 1987 ; id. 1991 ; Poloni et al. 1997 ; Sanchez-Mazas
et Poloni 2008], et que les résultats obtenus pour plusieurs systèmes
génétiques indépendants convergent: pour les groupes sanguins Rhésus, le
système GM des immunoglobulines, et certains marqueurs du chromo-
some Y, la structure génétique des populations africaines s’est révélée corres-
pondre de très près à leur structure linguistique. Autrement dit, les popula-
tions parlant des langues apparentées au sein de chacun des quatre grands
phylums linguistiques africains – afro-asiatique, niger-congo, nilo-saharien
et khoisan – sont très semblables sur le plan génétique, y compris lorsque
de grandes distances géographiques les séparent. En revanche, des popula-
tions géographiquement proches mais parlant des langues de phylums
distincts sont souvent génétiquement très différenciées.
Gènes et langues partagent donc une histoire commune dans ce conti-
nent. On peut en conclure que les différenciations génétiques des popula-
tions africaines, telles que les révèle l’analyse des fréquences des gènes,
sont, au moins en grande partie, l’aboutissement d’une histoire relativement
Les relations entre génétique, linguistique et archéologie 323

récente par rapport à l’émergence de notre espèce. En effet, les datations


avancées par les linguistes pour les diffusions géographiques des princi-
pales familles de langues ne dépassent généralement pas quinze à vingt
mille ans [Ruhlen 1987], alors que l’espèce humaine est âgée de cent à deux
cent mille ans, d’après les résultats de la paléontologie [McDougall et al.
2005]. De plus, ces diffusions sont souvent rattachées à des migrations néoli-
thiques, même si de telles associations ne sont pas toujours faciles à établir
[Diamond et Bellwood 2003 ; Bellwood 2005]. L’exemple le plus connu
est celui des locuteurs bantous, dont l’expansion vers le sud à partir d’une
région proche du golfe de Guinée remonterait à moins de cinq mille ans et
aurait propagé l’agriculture et la sidérurgie, comme en témoignent les fortes
corrélations observées entre la linguistique et l’archéologie [Holden 2002].
Du point de vue génétique, les Bantous sont très semblables aux popula-
tions ouest-africaines, ce qui s’explique très bien si l’on tient compte de
l’origine récente du phylum niger-congo (estimée à environ huit mille ans
avant le présent), auquel leurs langues sont affiliées ; ils se distinguent en
revanche des populations khoisanes qu’ils côtoient en Afrique méridionale
et qui ont, pour la plupart (plus particulièrement les San), conservé un mode
de vie de chasseurs-cueilleurs malgré l’arrivée des Bantous. Autre fait
intéressant: si, au niveau africain, la diversité génétique exprimée par le
chromosome Y, transmis seulement par les hommes, est très corrélée à la
diversité linguistique des populations (comme pour les autres gènes que
nous avons mentionnés), ce n’est pas le cas pour l’ADN mitochondrial,
transmis seulement par les femmes [Wood et al. 2005]. Ce résultat a priori
contradictoire peut se justifier si l’on admet que des hommes bantous ont
épousé des femmes non bantoues (soit khoisanes) lors de leurs migrations
vers le sud du continent, et que les enfants de ces unions ont adopté la langue
paternelle dans un système patrilocal [Poloni et al. 1997]. L’étude des poly-
morphismes de l’ADN peut donc apporter des informations compatibles
avec les scénarios de peuplement proposés sur la base des gènes « classiques »,
pour autant que les approches utilisées pour les analyser soient similaires.
Mais l’étude génétique de l’Afrique nous amène aussi à une autre question
cruciale: si les peuplements récents (de la période néolithique et/ou
d’époques plus tardives) ont eu un impact si important sur la constitution
génétique des populations, la génétique peut-elle se prononcer sur les peuple-
ments paléolithiques beaucoup plus anciens de ce continent, que la décou-
verte de fossiles d’Homo sapiens a largement documentés ? Comme pour
324 Démographie, migrations, langues

l’Europe, des études phylogénétiques ont établi des âges pour les princi-
paux embranchements des molécules d’ADN mitochondrial et du chromo-
some Y observés en Afrique. Or, certains lignages, observés essentielle-
ment chez des Pygmées ou des Khoisans, se sont révélés très anciens du
fait de leur grande divergence moléculaire [Ingman et al. 2000 ; Underhill
et al. 2000].
Mais cela ne veut pas dire que l’espèce humaine descende directement
des Pygmées ou des Khoisans d’Afrique méridionale ! En réalité, ces popu-
lations ont la particularité de ne pas avoir connu d’expansion démogra-
phique par le passé, ce qui a conduit à réduire leur diversité et à particula-
riser leurs profils génétiques [Excoffier et Schneider 1999] ; au contraire,
la plupart des autres populations auraient subi des événements de croissance
démographique conduisant à une multiplication de leurs variants génétiques
à diverses périodes de la préhistoire, au détriment de gènes hérités directe-
ment du Paléolithique. Ainsi, la variabilité génétique remarquable que l’on
observe dans certaines populations africaines peut être le résultat non seule-
ment d’une histoire ancienne (car la diversité génétique peut s’accumuler
avec le temps), mais aussi d’une ou de plusieurs expansions démographiques
significatives, plus ou moins récentes. Un cas extrême, bien sûr, est celui
des populations d’Afrique de l’Est (notamment d’Éthiopie), dans lesquelles
la diversité génétique est supérieure à n’importe quelle population de la
planète ; cela suppose au moins un boom démographique vieux de plus de
cent mille ans [Excoffier et Schneider 1999], en rapport peut-être avec
l’émergence de notre espèce. Mais, pour d’autres populations, comme les
ancêtres des Bantous, l’événement le plus important du point de vue démo-
graphique aurait été le passage à une nouvelle économie de production
accompagnant la conquête de nouveaux territoires et la diffusion des langues,
en accord avec les scénarios proposés par la linguistique et l’archéologie.

L’ASIE ORIENTALE

Notre troisième exemple est celui de l’Asie orientale. Les résultats géné-
tiques relatifs à ce continent sont en réalité difficiles à interpréter en relation
avec un héritage néolithique ou paléolithique, car l’analyse de corrélations
Les relations entre génétique, linguistique et archéologie 325

entre la génétique, la linguistique et la géographie ne permet pas de tirer


des conclusions claires. En effet, la structure génétique des populations
d’Asie orientale est fortement corrélée à leur structure linguistique selon
huit familles principales : l’altaïque, le japonais, le coréen, le sino-tibétain,
le tai-kadai, l’austro-asiatique, le hmong-mien et l’austronésien. Mais, du
fait que les populations se différencient génétiquement selon un axe nord-
sud et que les familles de langues se distribuent, elles aussi, selon cet axe,
la corrélation observée entre génétique et linguistique n’est peut-être due
qu’aux corrélations respectives de la génétique et de la linguistique avec la
géographie [Poloni et al. 2005 ; Sanchez-Mazas et al. 2005]. Contrairement
au cas de l’Afrique, il n’est donc pas possible d’affirmer, sur cette base, que
la structure génétique actuelle des populations orientales résulte de l’his-
toire des expansions de familles de langues.
Mais, là encore, la confrontation des résultats obtenus pour différents
systèmes génétiques s’avère riche d’informations. Pour des marqueurs du
chromosome Y, les Han du nord (parlant mandarin) et les Han du sud
(parlant cantonais et d’autres dialectes) sont très proches génétiquement les
uns des autres, alors que les locuteurs tai-kadai, hmong-mien et austro-
asiatiques s’en distinguent très bien tout en étant génétiquement proches
entre eux. Pour l’ADN mitochondrial, en revanche, les Han du nord se distin-
guent beaucoup plus, sur le plan génétique, des Han du sud qui, eux, ressem-
blent génétiquement aux locuteurs des trois autres familles de langues [Wen
et al. 2004]. Les auteurs de ces études ont expliqué ces résultats par une
histoire démographique particulière des hommes et des femmes lors des
deux derniers millénaires: la diffusion démique des Han du nord vers le sud
(documentée historiquement) se serait accompagnée d’une assimilation
génétique des femmes des groupes non Han locaux. Mais d’autres explica-
tions sont possibles. Par exemple, on sait que les Han du nord ont subi des
épisodes répétés de domination mandchoue ou mongole, ce qui a aussi pu
se traduire par une assimilation génétique des Han du nord, en l’occurrence
des femmes, par les Altaïques, expliquant leurs différences génétiques par
rapport aux Han du sud au niveau de leur ADN mitochondrial. La linguistique
nous apporte ici un éclairage supplémentaire: en effet, elle a pu montrer
que le chinois du nord est fortement « altaïcisé » [Hashimoto 1986]. Une
assimilation culturelle se serait donc produite simultanément à une assimi-
lation génétique.
Les relations entre génétique et linguistique sont également révélatrices
326 Démographie, migrations, langues

dans le cas de Taïwan. Cette île, située au large de la côte chinoise, est
principalement peuplée de Chinois (98 % de la population), mais aussi
d’une douzaine de populations « aborigènes » parlant des langues appartenant
au phylum austronésien, qui occupe une très vaste région géographique
englobant, outre Taïwan, les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, la
Mélanésie insulaire, l’ensemble des îles du Pacifique et, vers l’ouest,
Madagascar. Des arguments linguistiques, mais aussi archéologiques,
soutiennent l’hypothèse selon laquelle Taïwan est le foyer de l’expansion
austronésienne qui aurait diffusé, en même temps que les langues de cet
important phylum, l’agriculture du riz et du millet, dont des grains domes-
tiques fossilisés se retrouvent à l’état de traces sur cette île [Tsang 2005].
L’hypothèse « out-of-Taiwan » est aussi défendue par la génétique [Trejaut
et al. 2005], même si ce débat suscite encore des polémiques quant à la part
éventuelle de contribution mélanésienne (et pas seulement austronésienne)
au pool génétique polynésien [Kayser et al. 2006]. Mais l’histoire du peuple-
ment de Taïwan même est aussi discutée avec beaucoup d’intérêt, car elle
soulève la question des relations phylogénétiques de l’austronésien avec les
autres familles de langues asiatiques. Selon L. Sagart, l’austronésien serait
apparenté aux langues sino-tibétaines, incluant le chinois, dans un macro-
phylum STAN (sino-tibétain-austronésien) auquel le linguiste a également
rattaché le tai-kadai [Sagart 2005a ; id. 2005b]. Sagart suppose ainsi que
l’île a été atteinte par une population proto-austronésienne sur sa côte nord-
ouest depuis la Chine, puis que les populations auraient migré vers le sud
le long de la côte ouest et auraient ensuite continué leur progression, cette
fois en direction du nord, le long de la côte est. Depuis la côte est, un groupe
– ancestral aux populations austronésiennes malayo-polynésiennes – aurait
quitté Taïwan pour migrer vers les Philippines, première étape du long
parcours des Austronésiens vers le Pacifique. Un autre groupe issu de Taïwan
(toujours de la côte est) aurait rejoint le continent et aurait été à l’origine
des premières populations parlant des langues tai-kadai.
L’étude génétique des aborigènes de Taïwan révèle une diversité consi-
dérable entre ces populations, plus élevée que pour l’Asie orientale dans
son ensemble. Pour le système GM des immunoglobulines, nous avons en
fait pu mettre en évidence une perte de diversité génétique depuis la région
ouest / nord-ouest vers la région sud / sud-est, ce que nous avons attribué à
une différenciation des populations par dérive génétique selon cet axe
[Sanchez-Mazas et al. 2008]. Ce résultat s’accorde donc relativement bien
Les relations entre génétique, linguistique et archéologie 327

au scénario proposé par Sagart [Sagart 2008]. Le système HLA, quant à lui,
montre que les populations de la côte ouest sont les plus proches, généti-
quement, des populations chinoises du continent, alors que les populations
du Sud (Paiwan) et de la côte est (Amis) en sont très éloignées [Sanchez-
Mazas et al. 2005]. Encore une fois, un peuplement depuis la Chine et une
différenciation des Taïwanais vers le sud / sud-est sont tout à fait compati-
bles avec les résultats génétiques. Même si la dérive génétique semble avoir
joué un grand rôle dans l’évolution génétique des populations aborigènes de
Taïwan, du fait qu’elles présentent des profils génétiques internes très peu
diversifiés (ce qui se justifie si elles sont restées longtemps isolées et avec
des effectifs réduits), leur structure génétique actuelle peut très bien s’ex-
pliquer par un scénario de peuplement néolithique diffusant les langues
austronésiennes. Si l’on considère les données de l’archéologie, ce peuple-
ment aurait débuté il y a 5500 ans environ (d’après les datations des céréales
domestiques sur cette île). Par ailleurs, les ancêtres des Malayo-Polynésiens
et des Tai-Kadai n’auraient pas quitté l’île avant 4000 à 4500 ans avant le
présent, premières dates auxquelles on retrouve hors de Taïwan des traces
culturelles rattachées à leurs migrations [Bellwood et Dizon 2008].

CONCLUSION

Comme on peut le constater à travers les exemples décrits plus hauts, la


génétique est une source d’informations essentielle sur l’histoire démogra-
phique des populations au cours de la préhistoire, qu’il s’agisse de leurs
effectifs ou de leurs intermigrations (flux génique entre populations). En
outre, les corrélations observées avec l’archéologie et la linguistique –
lesquelles ne sont néanmoins pas systématiques ou sont parfois difficiles à
démontrer – soulignent l’importance des périodes les plus récentes de l’his-
toire de notre espèce, en particulier du Néolithique, sur l’évolution de notre
patrimoine génétique, et confirment que cette période a connu des crois-
sances démographiques, des expansions géographiques et/ou des contacts
entre populations de grande envergure. Si le Paléolithique nous a sans doute
aussi laissé un héritage biologique, il est en revanche difficile d’en estimer
la contribution réelle, et il faut rester prudent pour ce qui est des interpré-
328 Démographie, migrations, langues

tations. En particulier, les phylogénies moléculaires racontent l’histoire des


lignages, qui ne saurait refléter directement celle des populations. Notre
espèce a une généalogie complexe, mais unique ; chaque lignage a sa propre
généalogie, ce qui complique énormément les interprétations. L’attitude la
plus raisonnable consiste, selon nous, à essayer d’intégrer l’ensemble des
informations fournies par les différentes approches dans un scénario
commun, sans oublier les limites de chaque méthode. Parmi celles-ci, l’étude
des relations entre génétique, linguistique et archéologie contribue toujours
de manière significative à ce type de recherche.

Remerciements
Nous remercions le Fonds national suisse de la recherche scientifique pour le
soutien qu’il a apporté à nos travaux (FNS # 3100A0-112651 et 31003A-127465).

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Les limites des
reconstructions linguistiques
Sylvain Auroux*

En décidant à partir de 1975 [Harnad et al. 1976] de rouvrir le débat sur


l’origine des langues, les chercheurs ont fait preuve d’une grande désinvol-
ture envers l’histoire de la discipline, notamment envers le fameux interdit
de l’article 2 des premiers statuts de la Société de linguistique de Paris, qui
refusait de prendre en compte quelque mémoire que ce fût sur le sujet. À
leurs yeux, en effet, les conditions scientifiques auraient profondément
changé et les nouvelles méthodes rendraient caduque la décision d’un
groupe d’intellectuels parisiens. L’attitude de la Société de linguistique
n’était pourtant pas isolée ; elle entérinait le fondement même de la gram-
maire comparée indo-européenne et intervenait tardivement après de vives
discussions qui la conduisirent à rejeter toute une famille de programmes
philologiques destinés à reconstruire la « langue mère de l’humanité » à
partir d’une comparaison multilatérale des langues du monde. Il s’agissait
notamment du programme de Court de Gébelin1, qui s’intéressait aux familles
de mots et s’autorisait tous les rapprochements possibles en changeant
arbitrairement les sons ou les significations d’un même mot [sur l’histoire
de ces discussions, on se reportera à Auroux 2007 ; voir également Auroux
et Boès 1981]. Dans sa préface à la première grande grammaire comparée
des langues indo-européennes, le célèbre Franz Bopp faisait déjà un sort à
la question : « Il n’y a que le mystère des racines ou, en d’autres termes, la
cause pour laquelle telle conception primitive est marquée par tel son et non
par tel autre, que nous nous abstenons de pénétrer » [Bopp 1866, p. 12].

* CNRS, UMR 7597, Laboratoire d’histoire des théories linguistiques, Université Paris VII
1. Les dix volumes du Monde primitif ont paru, « chez l’auteur », à partir de 1772.
2. La traduction française intervient l’année même de la fondation de la Société de
linguistique et elle est le fait de son premier secrétaire général.
332 Démographie, migrations, langues

Toutefois, malgré l’influence de la linguistique européenne allemande


sur Boas ou Bloomfield3, l’histoire originale des recherches linguistiques
menées aux États-Unis appartient à une autre tradition : la grande question
est la classification des langues amérindiennes pour lesquelles – contraire-
ment aux langues indo-européennes – nous ne disposons pas de documen-
tation historique. Jusqu’au début de la seconde moitié du XXe siècle, qui
verra la diffusion de la grammaire générative, les chaires de linguistique
seront souvent abritées dans des départements d’anthropologie.
Les linguistes de la tradition américaine ont tenté d’apporter une
contribution proprement linguistique à la préhistoire du langage. On doit
à Swadesh [1951 ; id. 1959] la méthode mathématique connue sous le
nom de « glottochronologie4 ». Cette méthode5 naît et se développe autant
sous l’effet des limitations de la linguistique historique concernant les
langues sans écriture que des progrès considérables accomplis dans la
connaissance empirique de la diversité des langues du monde et des diffi-
cultés à les regrouper par familles (Amériques, Afrique, Asie). On retrouve,
systématisée et appuyée sur un nombre sans précédent de données, la
démarche lexicostatistique de Dumont d’Urville (1834) et de Broca (1863)6.
3. Boas était un juif allemand émigré aux États-Unis en 1887 ; son élève Sapir est égale-
ment né en Allemagne, mais il a émigré à l’âge de cinq ans. Bloomfield est allé étudier en
Allemagne auprès des néogrammairiens et a travaillé sur l’apophonie. Le plus célèbre des
linguistes américains, Whitney, était un sanskritiste très orthodoxe. Notons enfin que la
première application cohérente de la notion de loi phonétique à une famille amérindienne (en
l’occurrence, la famille caribe) est due à l’explorateur allemand K. von den Steinen dès 1892.
4. La glottochronologie s’efforce de dater la séparation des idiomes à l’aide d’une formule
mathématique : t = log C/2 log r, où t a pour valeur le temps (en millénaires), C indique le
pourcentage de termes apparentés subsistant dans les langues considérées, r est une constante
qui a pour valeur le pourcentage de termes apparentés demeurant dans des langues de même
origine après un millénaire de séparation. La vitesse d’évolution des langues devient une
constante ce qui, à première vue, contredit la contingence de l’histoire, sauf à supposer qu’il
s’agisse d’une moyenne globale (dans ce cas, on peut se demander quel sens linguistique
elle pourrait avoir).
5. Dans l’ouvrage publié l’année de sa mort (1967), Swadesh reconstruit un schéma
d’apparition du langage à partir de la lente évolution des cris instinctifs, qui sont à peu près les
mêmes pour toute l’humanité. Cette base biologique induit un monogénétisme « revisité » :
« Dans les premiers temps, le développement du langage fut le résultat de l’accouplement parfait
de la monogénèse de la conduite générale et de la polygénèse des petites inventions. Peut-être
est-ce un million d’années plus tard que se sont formalisés les parlers régionaux, encore en partie
mutuellement intelligibles, mais avec des traits à présent différenciés ? » [Swadesh 1986, p. 45].
6. Il ne semble pas que Swadesh ait eu connaissance des travaux antérieurs allant dans cette
direction. Il faut attendre Hymes [1973] pour faire le rapprochement. On peut supposer que c’est
la considération des vocabulaires comme moyen d’apparentement qui, en l’absence de toute autre
documentation, le conduit, comme ses prédécesseurs, à rechercher une solution par « calcul ».
Les limites des reconstructions linguistiques 333

Les hypothèses qu’ils formulent sont très fortes :


– existence d’un vocabulaire de base universel (environ deux cents mots)
plus résistant que le reste aux emprunts7 ;
– fiabilité des données et de la reconnaissance des ressemblances ;
– constance historique du taux d’usure et universalité de ce taux, sur
toutes les familles linguistiques notamment.
En dépit de multiples exposés de la méthode8 et du fait que, dans bien
des cas (langues amérindiennes ou africaines), on ne dispose guère d’autre
moyen pour proposer des datations, chacun de ces points a fait l’objet de
violentes contestations. Le choix du vocabulaire et son exploitation ont été
critiqués ; la fiabilité a été prise en défaut ; « on a montré statistiquement qu’en
l’absence d’autres critères, la technique d’apparentement par le vocabulaire
ne donnait pas de meilleurs résultats que des rapprochements aléatoires »
[Ringe 1992]. Compte tenu de la lenteur de la séparation éventuelle, la data-
tion que l’on donne, forcément ponctuelle, est celle de quelque chose – la
« séparation de deux langues » ou la « naissance » de chacune d’elles – qui
n’existe pas. L’idée d’un taux constant gomme complètement les aléas de
l’histoire. Enfin, dans tous les cas où l’on disposait d’autres méthodes de
datation, notamment parce qu’il s’agissait de langues écrites pour lesquelles
il existait une documentation historique (langues indo-européennes, langues
romanes, langues slaves, etc.), les datations données par la glottochronologie
ne sont pas validées, ce qui ressemble fort à une réfutation empirique. Même
si l’idée de relier la similarité entre langues et leur proximité généalogique
paraît relativement évidente9, au mieux la fiabilité des méthodes proposées
n’est pas satisfaisante, sans qu’il soit possible de l’améliorer [Fox 1995,
p. 290], au pire elles relèvent d’un fantasme pseudo-scientifique totalement
étranger à la nature du langage humain.
Largement discréditée dès les années 1970, la glottochronologie a
pourtant connu des raffinements ultérieurs [Trask 1996]. Nichols en a

7. Ce vocabulaire est conçu comme l’équivalent du carbone 14 pour la datation des objets
matériels.
8. Voir les textes repris dans Hymes [1964], notamment Gudschinsky [1956].
9. On pourrait admettre que, sous une formulation aussi générale que celle que l’on vient
de donner, il s’agisse du principe de base de la grammaire comparée : « C’est la persistance
de formes anciennes à l’intérieur du système nouveau qui a rendu possible la grammaire
comparée » [Meillet 1937, p. 450]. Toutefois, l’application en est inversée : la grammaire
comparée constate les apparentements et s’efforce de les expliquer (changements
phonétiques), la glottochronologie, à l’inverse, s’intéresse à l’érosion et doit ajouter quantité
d’hypothèses auxiliaires (ce sont elles qui sont indésirables) pour en tirer des conclusions.
334 Démographie, migrations, langues

proposé une variante significative, qui admet dès le départ que la vitesse
du taux de remplacement et de ses variations n’est pas une question linguis-
tique, mais dépend de « facteurs géographiques et économiques » [Nichols
1998, p. 136]. Elle admet également que la piste du vocabulaire ne permet
guère d’aller au-delà de la période historique10. C’est pourquoi elle propose
une méthode de calcul fondée sur le nombre de langues que l’on reconnaît
descendre d’un ancêtre commun11. On parvient ainsi à 132 000 ans pour
« l’âge linguistique du monde » dans l’hypothèse monogénétique [ibid.,
p. 139] et à 100 000 dans une hypothèse polygénétique comportant dix
familles primitives [ibid., p. 165]. En admettant que la méthode puisse
donner des ordres de grandeur, elle est largement arbitraire. Si une migration
que nous ne connaissons pas a rajouté des langues apparentées, cela rallonge
la période ; dans le cas contraire de la disparition de langues inconnues, elle
s’en trouve raccourcie. Ces deux facteurs permettent d’expliquer les
nombreux cas où les données archéologiques ne concordent pas avec le
calcul qui, dès lors, devient d’autant plus infalsifiable (on ne peut lui trouver
de contre-exemple) que l’on a retiré de son domaine le cas bien documenté
des langues indo-européennes.
Greenberg n’a jamais proposé une méthode de datation ; il s’est concentré
sur l’utilisation des vocabulaires pour améliorer les classifications linguis-
tiques (méthode dite « multilatérale »). En 1987, il propose de réduire les
langues amérindiennes à trois familles : eskimo-aléoute, na-dene, amerind.
Les critiques [Campbell 1988] ont été largement les mêmes que pour la
glottochronologie12 [Métoz 2005, p. 245-381] ; elles portent d’autant plus
qu’il n’a pas donné le matériel qui a servi de base aux regroupements et que

10. La perte de 20 % du vocabulaire par millénaire implique que l’on ne puisse remonter
à plus de 6 000 ans [Nichols 1998, p. 128].
11. On prend les grandes familles connues et on compte le nombre de branchements initiaux,
en excluant l’indo-européen, qui est trop « particulier » par rapport à ce qui se passe ailleurs
(sic !) ; on évalue le nombre moyen de branchements sur un ensemble de familles (Nichols a
pris celles de l’hémisphère nord, mieux documenté), ce qui donne un taux moyen de
dispersion (en l’occurrence 1,5) sur la période historique de 6 000 ans. Dès lors, lorsqu’on se
trouve en présence d’un nombre n de branchements, il suffit de diviser n par 1,5, et ainsi de
suite sur chacun des résultats jusqu’à ce que l’on trouve un nombre inférieur à 2, puis demul-
tiplier le nombre d’étapes par 6 000 pour avoir la datation de l’ancêtre commun [ibid., p. 136].
12. Greenberg s’est également attaqué aux langues africaines et indo-pacifiques. Dans ce dernier
cas, les résultats sont aussi controversés que pour le domaine amérindien. On a justement noté que,
dans le cas des langues africaines, sa classification est admise et concorde avec celle des autres
chercheurs. On ne peut pourtant en faire un argument pour la validité universelle de la méthode : ce
qu’il faut, c’est comprendre pourquoi celle-ci « marcherait » dans le cas des langues africaines.
Les limites des reconstructions linguistiques 335

ses carnets de notes sont inexploitables, donnant l’impression qu’il a tenté


de justifier une hypothèse a priori. Son élève M. Ruhlen a porté la méthode
de comparaison multilatérale à son paroxysme en défendant à toutes forces
le monogénétisme.
Pour comprendre l’enjeu de la méthodologie proposée par Ruhlen
(« l’étymologie globale »), il faut revenir aux origines de la grammaire
comparée et aux principes fondateurs du comparatisme ; ce sont eux que
refuse l’étymologie globale : elle choisit le mot plutôt que les correspon-
dances phonétiques ; les changements ne sont pas orientés (refus des lois
phonétiques) ; la comparaison n’est limitée par aucun principe ; enfin, on
accorde un sens aux rapprochements singuliers, ce qui est contraire autant
aux méthodes de la statistique qu’à celles de la linguistique (la langue n’est
pas considérée comme un système).
Rulhen soutient que les correspondances phonétiques ne viennent
qu’après l’apparentement sur la base du vocabulaire de base [Rulhen 1994a,
p. 20513] et que ce ne sont pas elles qui prouvent l’apparentement. Il se
gausse de correspondances contre-intuitives, comme le fameux *dw>erk14
[ibid., p. 39], qui n’auraient jamais joué aucun rôle dans la classification
des langues indo-européennes, et invoque les « changements sporadiques »
des néogrammairiens, qui n’obéissent pas à la régularité des correspon-
dances et donnent donc des raisons de préférer le mot15. La première
affirmation peut se soutenir, au moins partiellement, sur les bases de nos
connaissances de l’histoire du comparatisme. La seconde est extrêmement
discutable. D’abord, les correspondances phonétiques ont l’immense avan-
tage de nous débarrasser des acrobaties sémantiques autorisées par les
reconstructions à la Court de Gébelin. Elles réduisent d’autant les effets du
hasard ou des emprunts qui peuvent perturber nos apparentements sur la

13. « […] sound laws are discovered once one has identified a language family by means
of the method of comparison of basic vocabulary. »
14. Il s’agit de ce que l’on nomme la « loi de Meillet » pour l’arménien (par exemple, *dwoo
en proto-indo-européen donne erko, « deux », en arménien). Voir Lamberterie 1988, qui retrace
l’histoire de cette loi et de sa réception, tout en donnant une argumentation solide en sa faveur.
15. Ruhlen [2007, p. 379 sq.] donne des éclaircissements sur la façon dont il a procédé. Il a
d’abord choisi trente-six « sens fondamentaux, connus pour être très stables à travers les âges » ;
ensuite, pour chaque aire géographique, il a choisi douze langues qu’il ne connaissait pas ; il est
ensuite allé à la bibliothèque de Stanford et a cherché dans les dictionnaires de ces langues ; il a
regroupé tout cela dans une matrice de douze langues et trente-six sens, pour ne retenir en fin de
compte que « les douze mots donnant le témoignage le plus clair de la classification correcte ».
336 Démographie, migrations, langues

seule base du vocabulaire. Elles ont, enfin, une puissance de généralisation


incomparable, au point de permettre l’anticipation dans la classification des
faits inconnus16. Dans ces conditions, le travail de Ruhlen fait souvent appel
à des faits d’apparentement isolés sur les langues du monde (« global
cognates ») : la racine TIK (« doigt », « un »), ou encore MALIQ’A
(« gosier »), que l’on retrouverait en Afrique du Nord, Eurasie, Amériques
du Nord et du Sud [Ruhlen 1994b], etc. ; il s’appuie également sur des
discussions anecdotiques et non probantes17.
Bien qu’il s’agisse d’un livre de vulgarisation18, contrairement à
Greenberg [1987], Ruhlen [1994a] fournit un matériel linguistique. Il s’agit
d’une trentaine de mots (les vingt-sept « racines mondiales ») pris dans une
douzaine de familles linguistiques représentant les quelque cinq mille
langues qui existent aujourd’hui. Les transformations phonétiques autori-
sées sont nombreuses et les variations sémantiques excèdent la dizaine (la
moyenne serait de vingt-quatre, selon Métoz [2005, p. 405]). Ainsi, la racine
TIK (« doigt », « un ») se retrouve sous différentes formes phonétiques avec
les « significations » suivantes : ongle, premier, cinq, pied, main, index,
plusieurs, seulement, paume, patte, dix, désigner, dire, montrer, chose, orteil !
On peut légitimement se demander quels concepts de « mot », « significa-
tion », « racine » ou « langue » il y a derrière tout ce fatras !
16. Lorsque Saussure, en 1879, décrit le système vocalique proto-indo-européen, il ne
pouvait savoir que Kurylowicz, en 1927, retrouverait dans un phonème du hittite, langue
que l’on venait de déchiffrer, l’un des éléments qu’il avait reconstruits [voir dans le volume
III de Auroux 1989-2000 la section intitulée « Des coefficients sonantiques à la théorie des
laryngales », rédigée par M.-J. Reichler-Béguelin ; sur la théorie des laryngales, voir
Lindeman 1987]. Bloomfield postule l’existence d’une consonne occlusive abstraite dans
sa reconstruction du proto-algonquin [Language, I, 1925, p. 130-156], dont il confirme par
la suite l’existence à partir d’un dialecte algonquin encore peu étudié [Language, IV, 1928,
p. 99-100].
17. Au XVIIIe siècle, De Brosses, comme Monboddo, avait utilisé le couple papa/maman
que l’on retrouve dans différentes langues pour justifier le monogénétisme à base organique
(utilisation de bilabiales étayées sur le suçotement et de valeurs vocaliques proches de la
voyelle générique a). L’origine de l’argument a disparu, mais il est toujours présent chez les
linguistes (par exemple Jakobson). Ruhlen tire parti de ce que le mot KAKA (« oncle »),
auquel on n’a jamais donné d’origine organique, se retrouverait dans plusieurs langues pour
soutenir que les deux autres termes de parenté sont des preuves en faveur d’une origine
commune. Outre la discussion possible sur KAKA, on ne voit pas en quoi est exclue l’ori-
gine organique !
18. Avec son argumentation propre consistant à recourir à un public de non-spécialistes
pour s’opposer à la communauté des linguistes, qui, conservatrice, brimerait une innovation
révolutionnaire. Sur tous ces aspects rhétoriques qui entourent le renouveau de la question
de l’origine, voir Nicolaï [2000] et Métoz [2005].
Les limites des reconstructions linguistiques 337

La réception chez les linguistes a été assez dure19. Les chercheurs de


l’Institut de la communication parlée (Grenoble) ont monté un programme
de simulation statistique de la méthode utilisée. Les résultats sont écrasants
et définitifs : dès que l’on utilise plus de deux changements sémantiques,
la probabilité que les rapprochements soient dus au hasard avoisine 1
[Bessière et al. 2003]. Nous retrouvons la critique, classique au début du
XIXe siècle, que les chercheurs opposaient au programme de recherche de
la « langue mère ».
La façon dont Ruhlen utilise la phonétique ne le met pas en meilleure
posture : inversion des correspondances de la loi de Grimm [Métoz 2005,
p. 417], autrement dit utilisation réversible des correspondances, étroitesse
du matériel phonétique (moins de trois mille formes différentes, K et ses
équivalents représentent 80 % de toutes les consonnes dans les référents
principaux), tout conduit à rejoindre le rapprochement aléatoire. On est
retourné aux vieux démons d’avant Bopp et Grimm.
Ruhlen ne semble pas bien comprendre le problème. Dans le texte qu’il
a rédigé pour la réédition en livre de poche de la traduction française de
son ouvrage [Ruhlen 2007], il se pose la question de savoir combien de
preuves il faut, combien de mots issus de la même racine, pour prouver que
deux langues sont apparentées. La réponse minimale est « 1 » ; il cite
W. Jones, qui a brillamment admis les parentés sur la comparaison de
quelques mots20 ; il se gausse de l’indo-européaniste Watkins, qui exige les
correspondances régulières et la reconstruction des racines sur toute la
langue pour atteindre la confirmation. Il ne comprend pas qu’une forme
considérée en dehors du contexte d’une langue n’a rigoureusement aucune
valeur, qu’elle peut être n’importe quoi : l’« intuition » peut rapprocher le
français feu et l’allemand Feuer, seule l’analyse du contexte peut mener au
résultat bien connu montrant que les deux mots ne proviennent pas d’une
racine commune.
On comprend pourquoi Salmons, dès 1992, qualifiait l’« étymologie

19. Dans les années 1990, les linguistes se livrent via Internet et un forum de discussion
(« Linguist List ») à une critique des méthodes utilisées par les protagonistes du retour à
l’origine des langues.
20. Le mythe d’un Jones découvreur du sanskrit et fondateur de la linguistique indo-euro-
péenne est largement refusé par les historiens des sciences du langage : le contact avec le
sanskrit (et son rapprochement intuitif avec le grec) remonte au XVIe siècle, et l’on a fait
remarquer que les méthodes de Jones s’apparentaient à celles de Court en comparant tout
et n’importe quoi [Metcalf 1984].
338 Démographie, migrations, langues

globale » de « linguistique pré-copernicienne21 » ; il s’agit d’un véritable


retour, en deçà de la révolution comparatiste, aux méthodes contestées du
XVIIIe siècle22. Avec Ruhlen, la « comparaison multilatérale » aboutit à un
véritable fiasco.
En conclusion, je ferai trois remarques.
L’interdit de la Société de linguistique n’est pas le fait d’une poignée
d’intellectuels parisiens tributaires d’un état de la science aujourd’hui
dépassé. Il s’agit du fondement même de la grammaire comparée indo-
européenne, dont le linguiste ne saurait pas plus se passer que le mathéma-
ticien ne saurait refuser la théorie des nombres réels qui interdit la quadra-
ture du cercle. Ce fondement est admis par tous. Il signifie simplement
que les méthodes de la grammaire comparée sont incompatibles avec une
recherche sur l’origine des langues. Il s’agit d’un résultat définitif. Cela
n’exclut nullement d’autres approches (biologiques, psychologiques ou par
modélisations abstraites), auxquelles ont participé de nombreux linguistes
(dont Bréal, le secrétaire de la Société de linguistique).
On peut se demander pourquoi les recherches sur l’origine des langues
rencontrent aujourd’hui un tel succès, quelle que soit l’évidence des défauts
du (des) modèle(s) proposé(s). Il faut, de toute évidence, évoquer l’igno-
rance abyssale de l’histoire de la discipline, qui interdit pratiquement tout
véritable cumul sur le long terme. Mais cela n’explique pas que l’on prenne
au sérieux des constructions intellectuellement aussi faibles que celles
de Ruhlen. Nicolaï [2000] a avancé l’idée que le développement et la
réception de telles conceptions passaient non par le champ habituel de la
science professionnelle, mais par celui, extérieur, de la vulgarisation. Dès
lors, on rencontre la permanence des obstacles épistémologiques que le
développement scientifique a dû surmonter, par exemple le mythe de la

21. La révolution copernicienne a consisté à faire tourner la Terre autour du Soleil. Kant
a utilisé la métaphore pour désigner le renversement théorique provoqué par sa conception
de l’origine de la connaissance. Depuis, les épistémologues utilisent volontiers l’expression
« pré-copernicien » pour désigner un système scientifique obsolète. .
22. Ses démêlés avec les indo-européanistes sont rapportés comme « histoire d’une hysté-
rie » [Ruhlen 1994a, p. 76 sq.]. Il prend volontiers Meillet comme tête de turc [ibid., p. 78-
79] et se réfère à des sottises éculées sur le rôle de Jones comme « découvreur » du sans-
krit et de la linguistique comparée. Le seul argument intéressant est utilisé de façon purement
rhétorique, sans véritable argumentation ni évaluation de l’effet potentiel sur l’argumenta-
tion scientifique : le refus d’aller au-delà de l’indo-européen tient à l’européano-centrisme
et à la crainte de voir d’autres populations jouer un rôle prépondérant dans l’histoire de l’hu-
manité (Ruhlen s’appuie sur une citation de Sweet 1900).
Les limites des reconstructions linguistiques 339

« langue mère23 ». L’état d’esprit de la « nouvelle synthèse », qui préside


au renouveau des recherches sur l’origine, n’arrange guère les choses,
puisqu’il conduit à l’intervention de non-spécialistes dans la sélection des
hypothèses. Le préfacier de la première édition française de Ruhlen [1997],
André Langaney, n’est pas un linguiste mais un généticien. Certes, il recon-
naît d’emblée ne pas être qualifié pour juger24, mais cela ne l’empêche pas
de soutenir l’hypothèse avec tout le poids symbolique de la reconnaissance
dont il bénéficie dans sa spécialité25. Telle est bien l’idéologie du « sens
commun » : on reconnaît son incompétence, mais on ne peut s’empêcher
de donner son avis. Il y a sans doute des façons plus scientifiques de colla-
borer.
Ma dernière remarque concernera la communauté des linguistes. Certes,
elle a clairement rejeté Ruhlen. Mais ceux d’entre les linguistes qui parti-
cipent aux recherches sur l’origine entérinent ce rejet avec une discrétion26
à mon sens coupable. Sur les questions d’origine, on publie beaucoup de
choses d’une grande médiocrité. La « bulle inflationniste » qui favorise le
flot de crédits peut très bien éclater, parce qu’elle repose sur un excès

23. La « langue mère » serait un système de communication : i) analogue à ce que


nous appelons intuitivement une langue (le « français », l’« anglais », etc.) ; ii) unique
pour toute l’humanité à un moment donné de son histoire ; iii) antérieur à tout autre
système de communication susceptible d’être classé sous le même concept de langue.
24. « Le généticien que je suis n’a pas de compétence linguistique qui l’autorise à
affirmer que les arguments linguistiques convaincants, mais parfois ténus, de Ruhlen
sont corrects » [Langaney 1997].
25. « Selon des travaux récents sur les séquences d’ADN de populations appartenant
aux familles linguistiques les plus différentes, nos ancêtres humains modernes chas-
seurs-cueilleurs ont même frisé l’extinction, passant par un minimum démographique
de quelques dizaines de milliers d’individus à une période située entre trente mille et
soixante mille ans avant nous. Si tel est le cas, Merritt Ruhlen a raison ! Car ce goulet
d’étranglement démographique à l’origine des six milliards d’humains actuels n’a pas
pu laisser se transmettre deux dizaines, au moins, de grandes familles de langues indé-
pendantes. L’extinction des langues dans les petites populations préhistoriques rend la
coalescence de toutes les langues actuelles vers une seule langue ancestrale probable,
même si d’autres langues préhistoriques, apparentées ou non, ont pu exister sans lais-
ser de traces identifiées de nos jours. Que Ruhlen ait raison sur le fond ne prouve pas
qu’il l’ait démontré par les voies de la linguistique. Je vous laisse donc en juger par
vous-mêmes, curieux de savoir s’il vous convaincra comme il m’a convaincu » [ibid.].
26. Dans un ouvrage de vulgarisation, L. Sagart, que je tiens pour l’un des meilleurs
spécialistes de l’évolution des langues, critique vivement la faiblesse des hypothèses de
Greenberg et Ruhlen (ses arguments rejoignent une partie des nôtres), mais conclut : « Je
ne pense pas qu’il faille rejeter en bloc et a priori tous ces travaux, mais attendre qu’ils soient
proposés avec plus de rigueur » [Picq et al. 2008, p. 82].
340 Démographie, migrations, langues

d’ambiguïtés. Il me paraît fondamental que les linguistes, adossés à de


solides connaissances historiques et épistémologiques, fassent clairement
le point de ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire, de ce qui est acquis (y
compris en matière de limitation) et de ce qui ne l’est pas.

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QUATRIÈME PARTIE

Idéologies et pouvoir
Diversité, différenciation
et diversification des agricultures
néolithiques
Marcel Mazoyer*

D’après les travaux des spécialistes, les plus anciennes formes de culture
et d’élevage ayant laissé assez de traces connues pour que nous puissions
nous en faire quelque idée aujourd’hui apparaissent comme concentrées
dans des aires peu nombreuses, peu étendues et très éloignées les unes des
autres. Distinctes, donc, ces formes diffèrent tant par les conditions écolo-
giques et les contextes techniques et culturels évolutifs existant dans ces
premières aires de néolithisation (que nous appellerons « foyers d’origine »
de l’agriculture néolithique) que par la gamme assez restreinte de plantes
cultivées et d’animaux élevés ou domestiqués à cette occasion. Dans ces
foyers d’origine, les acteurs de la néolithisation auraient été de petites socié-
tés de chasseurs-cueilleurs, exploitant la fertilité utile d’écosystèmes
sauvages peu ou pas modifiés et qui, en quelques générations, se seraient
transformées d’elles-mêmes en sociétés de cultivateurs-éleveurs exploitant
la fertilité utile d’écosystèmes cultivés, dérivés des précédents, modifiés et
entretenus par leurs soins.
En dehors de ces foyers, les formes d’agriculture répandues dans les
aires secondaires de néolithisation beaucoup plus vastes, que nous appel-
lerons « aires d’extension » de l’agriculture néolithique, sont généralement
plus récentes, et ce d’autant plus que l’on s’éloigne de ces foyers : les formes
développées dans un rayon de quelques centaines de kilomètres autour d’un
foyer présentent tant de traits communs avec les formes développées quelques

* Professeur émérite à AgroParisTech. Professeur à la chaire Francqui internationale


des Universités francophones belges
346 Idéologies et pouvoir

siècles auparavant dans ce même foyer que l’on s’accorde à les considérer
comme dérivées des premières. En revanche, les formes développées quelques
milliers d’années plus tard, à 1 000, 2 000, 3 000 kilomètres de là, dans des
conditions écologiques très différentes et dans des contextes techniques et
culturels beaucoup plus récents, sont de plus en plus nombreuses et dissem-
blables. Dans ces aires d’extension, les acteurs de la néolithisation auraient
été des segments de population agricole détachés des populations agricoles
préexistantes dans leurs régions d’origine et apportant leurs matériels,
espèces domestiques, savoirs et savoir-faire, qu’ils auraient sans cesse
adaptés et enrichis pour coloniser de nouveaux territoires : sans les partager
avec quiconque dans les territoires vides ou vidés de leurs populations ; en
les partageant parfois avec les populations de chasseurs-cueilleurs autoch-
tones préexistantes, progressivement acculturées ; ou en les combinant, le
cas échéant, avec les apports des populations autochtones en voie de néoli-
thisation.
Certes, les traces connues des premières formes d’agriculture néolithique
sont généralement trop discontinues pour que l’on puisse les décrire en
détail, mais elles sont néanmoins suffisantes pour que l’on puisse relever et
illustrer à grands traits leurs principales différences. C’est ce que nous essaie-
rons de faire ici dans un premier temps.
Sans doute les traces connues des formes d’agriculture néolithique
développées dans les aires d’extension sont-elles aussi trop discrètes pour
que l’on puisse retracer pas à pas leur long et large processus d’extension,
de différenciation et de diversification ; mais elles paraissent cependant
suffisantes pour permettre de caractériser à grands traits les principaux types
d’agriculture auxquels elles appartiennent. C’est ce que nous essaierons de
faire dans un deuxième temps.
Enfin, j’essaierai d’indiquer pourquoi le spécialiste d’agriculture comparée
et de développement agricole que je suis, qui ne saurait rien du Néolithique
sans les travaux des spécialistes, peut néanmoins avoir quelque chose à dire
sur ce sujet.
Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques 347

DIVERSITÉ DES AGRICULTURES NÉOLITHIQUES


DÉVELOPPÉES DANS LES FOYERS

Le premier planisphère (fig. 1) permet de mesurer l’éloignement spatial


et temporel des six foyers d’origine de l’agriculture néolithique aujourd’hui
reconnus : Sud-Ouest asiatique (Proche-Orient, vers 10000 avant le présent) ;
Sud-Est asiatique (Nouvelle-Guinée, vers 10000 avant le présent) ; Centre
Amérique (Sud Mexique, vers 9000 avant le présent) ; Nord-Est
asiatique (moyen fleuve Jaune, vers 8500 avant le présent) ; Amérique du
Sud (Andes péruviennes, vers 7000 avant le présent) ; Amérique du Nord
(entre Mississippi et Appalaches, vers 4000 avant le présent) [Harlan 1987].
Le second planisphère (fig. 2) nous donne une idée approximative des
conditions écologiques très dissemblables qui existaient dans ces différents
foyers au début de la transition néolithique : forêts claires et savanes arborées
du Proche-Orient et du Sud Mexique ; forêt équatoriale dense et toujours
verte de Nouvelle-Guinée ; forêts feuillues tempérées et prairies continentales
du moyen fleuve Jaune et du Mississippi ; formations arbustives et pelouses
d’altitude des Andes.
De plus, si l’on ne connaît pas toutes les plantes et tous les animaux qui
furent cultivées ou élevés passagèrement dans chacun de ces foyers, on
connaît assez bien la gamme restreinte des plantes et des animaux qui y
furent primitivement domestiqués : engrain, blé amidonnier, orge, pois,
lentille, lin, chèvre, mouton, porc, bœuf au Proche-Orient ; taro, porc en
Nouvelle-Guinée ; maïs, haricot, coton à fibre courte, courge, dindon, canard
de Barbarie au Sud Mexique ; millet, chou, ramie, poule, porc, bœuf sur le
moyen fleuve Jaune, riz plus au sud et soja plus à l’est ; pomme de terre,
oca, quinoa, lupin, cochon d’Inde, lama, alpaca dans les Andes ; petite orge,
tournesol, renouée, courge dans la région du Mississippi.
Les espèces domestiquées dans chaque foyer d’origine, qui sont à la fois
issues des espèces sauvages présentes dans l’écosystème local préexistant
et capables de croître et de fructifier dans l’écosystème cultivé, modifié par
les activités de culture et d’élevage, sont donc doublement adaptées aux
particularités écologiques de ce foyer. D’un autre côté, ces espèces sont
aussi dépendantes de la panoplie des matériels de culture (outils de prépa-
ration et d’entretien des terres cultivées ou pâturées, outils de récolte et
matériels de stockage et de transformation des produits végétaux) ainsi que,
348

Figure 1 : « Foyers d’origine» et « aires d’extension » des agricultures néolithiques [source : Mazoyer, Roudart 2002].
Idéologies et pouvoir
Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques
349

Figure 2 : Carte schématique des formations végétales existantes, 10000 ans avant notre ère [source : Mazoyer, Roudart 2002].
350 Idéologies et pouvoir

le cas échéant, des matériels d’élevage (matériels de contention, d’abattage


et de débitage des animaux ; enclos, abris…). Les caractéristiques écologiques,
la gamme des espèces domestiquées et la panoplie des matériels utilisés
dans chaque foyer forment donc un tout indissociable.
Malheureusement, certains matériels périssables ont laissé peu de traces ;
l’usage des matériels connus n’est pas toujours clairement reconstitué ;
les cartes à grande échelle des terroirs constitutifs de chaque foyer (cartes
géo-morpho-hydro-pédo-bio-climatiques) ne sont pas toujours établies ;
quant aux modes de défrichement, aux modes d’entretien et de renouvelle-
ment de la fertilité des différents terroirs, aux modes de conduite des cultures
(associations, successions, rotations) et des élevages (pâturage proche,
pâturage éloigné et transhumance) et à leurs performances, on ne peut que
les conjecturer à la lumière des pratiques ultérieures, mieux connues.
Il reste donc trop de lacunes pour que l’on puisse, de manière systéma-
tique, décrire et comparer entre elles les agricultures développées dans les
foyers d’origine. En revanche, la comparaison, même sommaire, des formes
développées aux antipodes l’une de l’autre, en Nouvelle-Guinée d’une part
et au Proche-Orient d’autre part, suffit à illustrer l’étendue possible de leurs
différences. Quoi de commun en effet entre, d’un côté, la culture du taro
pratiquée dans des jardins enclos, pour les protéger des sangliers et des
porcs domestiques, aménagés en plates-bandes défrichées et drainées dans
les bas-fonds humides au cœur de la forêt équatoriale dense et toujours verte
de Nouvelle-Guinée [Barrau 1965] et, d’un autre côté, les cultures d’engrain,
de blé amidonnier, d’orge, de lentille, de pois, de lin, probablement installées
sur des parcelles attenantes aux habitations, des parcelles boisées défrichées
par abattis-brûlis, des parcelles herbeuses défrichées au bâton fouisseur, ou
des alluvions abandonnées par la décrue des torrents du lieu, ainsi que les
élevages de moutons, de chèvres, de porcs et de bovins développés à la
même époque dans les « savanes à chênes et à pistachiers » du Proche-
Orient [Cauvin 1994].
Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques 351

DIFFÉRENCIATION ET DIVERSIFICATION DES AGRICULTURES


NÉOLITHIQUES DANS LES AIRES D’EXTENSION

Adaptées de proche en proche aux nouvelles conditions écologiques


rencontrées au cours de leur progression, et enrichies des nouveautés tech-
niques et culturelles acquises petit à petit, les nouvelles formes d’agricul-
ture développées dans les aires d’extension varient imperceptiblement d’une
localité à la voisine et d’une génération à la suivante. Des générations plus
tard, cependant, ces nouvelles formes développées dans des régions très
éloignées peuvent au contraire présenter des différences manifestes très
importantes.
Première différence : de nouvelles espèces domestiquées viennent
enrichir la gamme des espèces domestiquées dans les premières aires
de domestication que sont les foyers d’origine. La figure 3 montre que
beaucoup de ces nouvelles espèces domestiques sont issues de trois
grandes « aires secondaires de domestication », qui sont situées dans trois
régions tropicales disposant d’une grande variété d’espèces sauvages :
Amérique du Sud (coton à fibre longue, tomate, poivron, patate douce,
ananas, papaye…), Asie du Sud (fève, igname, bananier, canne à sucre,
rave, citrus…) et Afrique (sorgho, mil, riz africain, pois bambara, igname…)
[Harlan 1987]. D’autres espèces toutefois, comme le seigle domestiqué au
nord de l’Europe, l’avoine en Éthiopie, le topinambour à l’est de l’Amérique
du Nord, le cheval en Asie centrale, le dromadaire en Arabie, le chameau
en Bactriane, le yack dans l’Himalaya, le renne en Sibérie…, ont des origines
beaucoup plus dispersées [Gautier 1990].
Mais il ne suffit pas de connaître les espèces cultivées ou élevées : la
culture du sorgho irrigué ressemble plus à la culture du maïs irrigué qu’à
celle du sorgho pluvial. Ce qui caractérise une agriculture et qui la différencie
d’une autre, c’est la nature du milieu cultivé (forêt, savane, oasis, vallée
inondable…), les types de matériels utilisés, le mode de défrichement et
de contention de la végétation sauvage, le mode de renouvellement de la
fertilité des terroirs exploités, les aménagements des terres et des eaux, les
modes de conduite des cultures et des élevages… C’est-à-dire, en somme,
les caractéristiques de structure et de fonctionnement du mode d’exploitation
agricole d’un milieu défini : ce que nous appelons « système agraire »
[Mazoyer et Roudart 2002, p. 64-71].
352

Figure 3 : « Foyers d’origine » et « aires secondaires de domestication » [source : Mazoyer, Roudart 2002].
Idéologies et pouvoir
Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques 353

Hors des foyers d’origine, les agriculteurs néolithiques ont principalement


investi deux grands types de formations végétales à peu près vierges : d’une
part, des formations herbeuses éventuellement parsemées d’arbres ou d’ar-
bustes, d’emblée ouvertes aux élevages d’herbivores ; d’autre part, des
formations boisées défrichables par abattis-brûlis.

Les systèmes d’élevage pastoral des milieux herbeux

L’outillage néolithique ne permettant guère de défricher des formations


herbeuses denses, les agriculteurs néolithiques de l’Ancien Monde qui
disposaient d’herbivores domestiques, ou qui purent en domestiquer de
nouveaux, ont assez vite et assez largement développé diverses formes
d’élevage pastoral : chèvres et moutons des maquis et garrigues méditerra-
néens et proche-orientaux ; bœufs et zébus des savanes tropicales d’Asie
et d’Afrique ; dromadaires et chameaux des déserts du Sahara, d’Arabie et
d’Asie centrale ; bœufs, chevaux et moutons des prairies et des steppes
continentales d’Eurasie ; lamas et alpacas des hautes pelouses andines ;
rennes de la toundra sibérienne… En revanche, faute d’herbivores domes-
tiques appropriés, les agriculteurs néolithiques du Nouveau Monde durent
laisser de côté les grandes prairies continentales des deux Amériques.
Mais, si le défrichement au bâton fouisseur d’un tapis herbacé dense
n’était pas aisé, il n’était pas impossible et il fut pratiqué dans certains cas
extrêmes : par exemple, les agriculteurs des pelouses andines et des îles
Salomon se mettaient à plusieurs pour soulever au bâton fouisseur et briser
d’énormes mottes de terre engazonnée [Daumas 1962].

Les systèmes de culture sur abattis-brûlis des milieux boisés

Dans les zones boisées, les cultivateurs, armés de haches et d’herminettes


de pierre polie, de bâtons fouisseurs et de couteaux à récolter, pouvaient
chaque année éclaircir par abattis suivi de brûlis une parcelle boisée dont
le sol, riche en cendres et en humus forestier, pouvait donner une ou deux
récoltes, suffisantes pour subvenir à leurs besoins. Ils abandonnaient ensuite
cette parcelle à la friche boisée durant un laps de temps suffisant (dix à
cinquante ans) pour qu’elle soit de nouveau défrichable et cultivable de la
même manière.
354 Idéologies et pouvoir

Naturellement, la grande « famille » des systèmes de culture sur abattis-


brûlis des milieux boisés comporte autant de « genres » différents que de
types de forêts mises en culture (forêts méditerranéennes, forêts à feuilles
caduques en hiver des régions tempérées froides, forêts mixtes de feuillus
et de conifères, forêts tropicales à feuilles caduques en saison sèche, forêts
équatoriales denses et toujours vertes). Chacun de ces « genres » comporte
à son tour autant d’« espèces » d’agriculture que de types de terrain, acci-
dentés ou non, et de types de sol, fins ou grossiers, acides ou neutres.
Chacune de ces « espèces » comporte enfin autant de formes singulières
que de localités et de densités de population.
En effet, quand la population d’une localité augmente, la fréquence et
l’intensité des défrichements par abattis-brûlis d’un milieu boisé s’accrois-
sent et un processus de déboisement s’amorce, qui finit par rendre impos-
sible la perpétuation de ce système de culture. Ce phénomène, qui a touché
progressivement la plupart des milieux boisés cultivés à l’époque néoli-
thique, et qui fut sans doute le premier grand bouleversement écologique
de l’histoire, a engendré des conditions écologiques inédites, très différentes
selon les régions. Mais quelles que fussent ces conditions, les agriculteurs
néolithiques ont dû faire face à un double problème difficile à résoudre :
renouveler la fertilité de terres cultivées ne comportant plus ni friche boisée
à brûler ni humus forestier ; défricher des terres déboisées envahies
de mauvaises herbes. D’où une crise agro-écologique, parfois aiguë, qui
a conduit certaines de ces populations sinistrées à migrer vers des terres
cultivables encore accessibles : soit en abandonnant leurs propres terres à
un retour en force de la forêt, comme cela s’est produit à plusieurs reprises
dans certaines îles de Méditerranée orientale [Guilaine 1994] ; soit en les
cédant aux pasteurs en mal de pâturages venus des régions d’élevage voisines,
comme cela a pu se produire en Europe centrale et orientale, et en Afrique
soudanienne et sahélienne. Mais, faute de terres boisées cultivables à leur
portée, cette crise a aussi conduit d’autres populations sinistrées à développer
de nouveaux outils et de nouvelles pratiques, qui ont peu à peu engendré
des agricultures « post-forestières » très différentes.
Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques 355

Les systèmes de cultures irriguées et de cultures de décrue des


régions arides

C’est ainsi que, il y a environ 7 000 ans, les régions sahariennes et arabo-
persiques, déjà déboisées, étaient en voie d’aridification. Dans quelques
zones privilégiées cependant, approvisionnées en eau par des nappes
souterraines ou des fleuves d’origine lointaine, les cultivateurs néolithiques
commencèrent de pratiquer des cultures irriguées en utilisant l’eau puisée
dans les nappes ou dérivées des eaux courantes, ainsi que des cultures de
décrue en utilisant l’eau accumulée dans le sol lors de la crue du fleuve.
De là sont nés les premiers systèmes d’agriculture hydraulique des vallées
inondables des régions arides, qui sont à l’origine des grandes civilisations
hydro-agricoles développées plusieurs siècles plus tard dans la vallée de
l’Indus, en Mésopotamie et dans la vallée du Nil [Mazoyer et Roudart 2002,
p. 191-198].

Les systèmes d’hydroriziculture des régions de mousson chaude

C’est ainsi encore que, mille ou deux mille ans plus tard, vers 5000 ans
avant le présent, les agriculteurs néolithiques des régions de mousson chaude
d’Asie initiaient de leur côté les premiers systèmes hydrorizicoles, qui furent
à l’origine des grandes civilisations hydrauliques d’Asie de l’Est, du Sud
et du Sud-Est. Cultivant depuis longtemps le riz pluvial sur abattis-brûlis
en terrain boisé, et le riz flottant (dont la tige spiralée se plie et se déplie
selon le niveau de l’eau) dans des zones marécageuses submergées plusieurs
mois par an, ces agriculteurs commencèrent à cultiver, les pieds dans l’eau,
des riz non flottants, peu tolérants aux variations du niveau de l’eau, en
aménageant de petites cuvettes (ou casiers) rizicoles, à fond aplani, entou-
rées de diguettes : les eaux de la saison des pluies remplissant à suffisance
ces casiers, et leur excès éventuel étant évacué en ouvrant vers l’aval des
brèches dans les diguettes. Capables de produire 200 à 300 tonnes de riz
paddy et de subvenir aux besoins d’une centaine de personnes par kilomètre
carré de casiers aménagés, soit trois ou quatre fois plus que les systèmes
de culture sur abattis-brûlis, ces premiers systèmes d’hydroriziculture ont
certainement contribué à l’importante augmentation de population qui eut
lieu dans plusieurs régions d’Asie à la fin du Néolithique [ibid., p. 179-183].
356 Idéologies et pouvoir

Les systèmes de culture de savane, avec ou sans élevage

Dans certaines régions tropicales peu arrosées (Sahel par exemple), le


déboisement a conduit, dès la fin du Néolithique, à la formation de savanes
et de steppes arbustives, dans lesquelles les agriculteurs ont pu développer,
sur les terres les plus légères (vallées alluviales et dunes fossiles) défricha-
bles au bâton fouisseur ou à la petite houe en bois, après brûlage de l’herbe
résiduelle en fin de saison sèche, divers systèmes de culture qui préfigurent
les systèmes de culture de savane à la houe métallique, avec ou sans
élevage, qui furent mises en place ultérieurement dans les régions sahé-
liennes, soudaniennes et des Grands Lacs africains, et de la cuvette congo-
laise [ibid., p. 174-179].

Les systèmes de culture étagés des montagnes tropicales

Dernière illustration de cette diversification grandissante des agricultures


néolithiques, les systèmes agraires initiés longtemps avant la formation des
premières cités-États et de l’Empire inca, de la côte pacifique désertique au
versant amazonien en passant par les hautes vallées et les hauts versants
andins : systèmes de culture de maïs, haricot, coton dans les oasis côtières ;
systèmes de culture de maïs, haricot, lupin, quinoa de l’altiplano ; systèmes
de culture de pomme de terre, lupin, quinoa de l’étage suni ; systèmes
d’élevage pastoral de lamas et d’alpacas de la puna ; et systèmes de culture
sur abattis-brûlis de maïs, manioc, coca sur le versant amazonien [ibid.,
p. 249-254].

CONCLUSION

Trop discrètes, trop lacunaires, les traces connues des très diverses formes
d’agriculture néolithiques ne permettent ni de caractériser précisément
chacune d’elles en termes de système agraire ni d’en retracer la généalogie.
Pourtant, ces traces nous paraissent suffisantes pour que nous puissions les
Diversité, différenciation et diversification des agricultures néolithiques 357

classer utilement : systèmes de culture sur abattis-brûlis des milieux boisés,


systèmes d’élevage pastoral des milieux herbeux, systèmes de culture irriguée
ou de décrue des vallées inondables des régions arides, systèmes hydrori-
zicoles des régions de mousson, systèmes de culture avec ou sans élevage
des milieux déboisés. Telles sont quelques-unes des grandes « familles »
de systèmes agraires développés par les agriculteurs néolithiques dans les
différentes régions du monde, chacune de ces familles comportant encore
plusieurs « genres » et « espèces ».
Mais, pour proposer un tel classement, il faut connaître la structure, le
fonctionnement, les limites et les performances de ces différentes familles,
genres ou espèces. Toutes choses qui ont été établies par ailleurs, par l’étude
comparée des formes d’agriculture anciennes, plus récentes et mieux
connues, et par l’étude comparée des formes d’agriculture contemporaines.
Moyennant quoi, il nous semble possible, en partant de faits vérifiables
et en utilisant un vocabulaire partagé, de produire des hypothèses de travail
intelligibles, critiquables et amendables, susceptibles de servir tous ceux
qui, de près ou de loin, s’occupent des agricultures néolithiques.

Références bibliographiques
BARRAU J. (1965), « Histoire et préhistoire horticoles de l’Océanie tropicale », Journal de
la Société des océanistes, p. 55-78.
CAUVIN J. (1994), Naissance des divinités, naissance de l’agriculture, Paris, CNRS.
DAUMAS M. dir. (1962), « Les origines de la civilisation technique », Histoire générale des
techniques, t. I, Paris, PUF.
GAUTIER A. (1990), La Domestication : et l’homme créa ses animaux, Paris, Errance.
GUILAINE J. (1994), La Mer partagée, Paris, Hachette.
HARLAN J. R. (1987), Les Plantes cultivées et l’homme, Paris, Agence de coopération cultu-
relle et technique et PUF.
MAZOYER M. et ROUDART L. (2002), Histoire des agricultures du monde : du Néolithique à
la crise contemporaine, Paris, Seuil.
Les sanctuaires mégalithiques
de Haute-Mésopotamie
Harald Hauptmann*

Le processus de « formation néolithique », qui eut lieu au Proche-Orient


entre 12000 et 7000 ans avant notre ère, est marqué par la transition graduelle
du stade de chasseur-cueilleur à celui de producteur de nourriture, durant les
périodes du Natoufien puis du Néolithique précéramique A et B (en anglais :
Pre-Pottery Neolithic A et B, abrégé en PPNA et PPNB) ; il fut particuliè-
rement manifeste dans trois zones distinctes d’interaction culturelle : le
Levant méridional, la Haute-Mésopotamie, avec une extension dans le
piémont méridional des monts Taurus et Zagros, et l’Anatolie centrale. La
mission de recherche qui débuta, en 1962, au sud-est de la Turquie, sous
l’égide du Joint Istanbul-Chicago Universities Project dirigé par Halet
Çambel et Robert J. Braidwood [Çambel et Braidwood 1980], révéla que
les premiers occupants d’habitats permanents avaient acquis la maîtrise de
l’agriculture et de la domestication animale au cours des Xe et IXe millénaires,
le long des contreforts montagneux du Croissant fertile [Braidwood et Howe
1960]. Ici, dans les collines terrassées des monts Taurus et Zagros, ainsi que
dans les vallées de l’Euphrate moyen, du Tigre supérieur, du Balih et dans
les oasis de Damas – régions arrosées par des précipitations suffisantes et
couvertes par conséquent de bois de chênes, de pistachiers et d’amandiers,
parfois même de pâturages –, les premiers occupants bénéficiaient de condi-
tions de vie bien plus propices que dans l’aridité des basses terres. Ce « conti-
nent néolithique », comme on l’appelle, contient un large éventail d’envi-
ronnements divers : déserts, steppes semi-arides, oasis fertiles, plaines
alluviales, zones montagneuses ou maritimes. Un rôle essentiel au cours de
cette période préhistorique (PPNA) fut clairement dévolu à cette région à

* Académie des sciences, Heidelberg


360 Idéologies et pouvoir

laquelle O. Aurenche a donné le nom de « Triangle d’or* » [Aurenche et


Kozlowski 1999]. Sur les huit premières espèces de plantes domestiquées,
l’épeautre sauvage, le pois chiche et la vesce amère poussent dans les monts
Karacadağ, une chaîne d’anciens volcans, qui séparent les régions d’Urfa et
de Diyarbakır. Jusqu’à ce jour, les preuves manquent pour affirmer que le
blé et l’orge cultivés sont originaires de cette région, dans la mesure où les
premiers pas en matière d’agriculture dans le Levant remontent au Natoufien
et au Sultanien (PPNA).
En Haute-Mésopotamie, entre 8500 et 8000 avant notre ère [Peters et al.
2005], même si la chasse contribuait encore pour beaucoup à la subsistance,
le développement graduel de l’agriculture et de l’élevage de moutons, de
chèvres et de porcs, puis, plus tard, de bovins, permit aux hommes de
s’établir en nombre sur des sites permanents ; il en résulta un changement
fondamental sur le plan social et politique, qu’accompagne l’introduction
de technologies complexes, comme le travail de la pierre et du bois, la
maîtrise du feu, voire la métallurgie. La survie dans ce monde nouveau ne
repose plus alors seulement sur la solidarité entre les membres de la tribu
ou du clan. Une approche plus individuelle des problèmes prend le relais,
à l’intérieur de petits groupes familiaux, au sein de la communauté au sens
large. À partir de la fin du PPNA, on passe d’un modèle de société égalitaire
à un modèle différencié au sein duquel émergent différentes positions et
fonctions sociales. Outre la « révolution des ressources alimentaires », un
changement d’attitude mentale et de conscience sociale se fait aussi sentir
dans les nouveaux rituels et les nouvelles croyances. Résultant de cette
évolution psychologique, ce nouveau concept coïncide avec l’érection de
bâtiments publics monumentaux et l’émergence d’une transformation
graduelle de l’iconographie. À partir semble-t-il de la moitié du IXe millénaire
avant notre ère (PPNB), l’adoption du mode de vie néolithique par des
communautés villageoises de plus en plus nombreuses entraîne une prédo-
minance de représentations humaines par rapport à l’imagerie ancienne, qui
privilégiait les animaux sauvages.
Au Néolithique ancien, au Sultanien du Levant et au Mureybétien de la
région syrienne du Moyen Euphrate, lesquels couvrent un espace temporel
allant de 10500 à 8800 avant notre ère, seules quelques rares structures
correspondent avec certitude à des pratiques rituelles ou communautaires
[Aurenche 2006 ; id. 2007]. Des villages primitifs de la phase dite à « bâti-
* Les termes suivis d’un astérisque sont en français dans le texte (NdT).
Les sanctuaires mégalithiques de Haute-Mésopotamie 361

ments circulaires », comme ceux de Jerf el-Ahmar, Tell ‘Abr 3 et Mureybet,


dans le Moyen Euphrate syrien, de Nemrik 9 et Qermez Dere (fig. 1d), à
l’est de Jazira [Watkins 1990 ; Kozlowski 2002], contiennent des structures
construites dans ce but. Elles partagent généralement la même zone que les
huttes domestiques, mais elles diffèrent de ces dernières par leurs dimen-
sions, ainsi que par le dallage élaboré de leurs sols et par les techniques
spéciales de construction utilisées pour les murs, les gradins et les piliers.
Hallan Çemi, situé au bord de la Batman Çayı, un affluent du Tigre, était
un petit village permanent de 0,7 ha, occupé par une société de chasseurs-
cueilleurs [Rosenberg 1999]. L’espace de vie communautaire sur les trois
niveaux (10200 à 9200 avant notre ère) consiste en des structures circulaires
à demi enterrées, de 5 à 6 mètres de diamètre, réparties autour d’une aire
centrale ouverte. Deux bâtiments ronds se distinguent des autres ; ils devaient
remplir une fonction publique quelconque ; D. Stordeur les qualifie d’ailleurs
de « bâtiments communautaires* » [Stordeur 2006]. À l’intérieur d’une
structure circulaire, un bucrane d’aurochs reposait sur le sol dallé ; à l’ori-
gine, il devait être suspendu sur le mur nord qui fait face à l’entrée. À l’ins-
tar de la maison 47 de Mureybet, dans le « bâtiment aux bucranes* » de
Jerf el-Ahmar, dans les structures communautaires de Tell Qaramel et Tell
‘Abr 3 [Stordeur 2003 ; Yartah 2004], et dans la maison aux crânes de
Çayönü, ce bucrane devait avoir une signification rituelle. La preuve la plus
convaincante de l’existence de lieux de réunion et de culte, qui partagent
avec les structures déjà citées un certain nombre de points communs quant
à leur agencement architectural et à leur mobilier, a été clairement révélée
à Jerf el-Ahmar [Stordeur et Abbès 2002 ; Stordeur 2003 ; id. 2006]. Les
quatre structures suivantes, à usage non domestique, EA7, EA30, EA53 et
EA100 – appartenant à des phases différentes (9500-8700 avant notre ère) –,
sont situées en périphérie de l’aire principale d’habitat. La construction
elliptique à demi enterrée EA30, qui mesure 7,30 m sur 6,80 m d’espace
intérieur, est divisée en six cellules (fig. 1a). Outre son architecture singu-
lière, le squelette sans crâne découvert dans la partie centrale laisse penser
à une mise en scène rituelle. La construction ronde EA30, mesurant 7 mètres
de diamètre, est encore plus surprenante avec ses trente poutres de bois
encastrées dans le mur de parement et sa banquette intérieure contre laquelle
sont dressées de lourdes dalles de pierre (fig. 1b). Six piliers de bois enduits
de terre sont plantés à intervalles réguliers dans la banquette, formant ainsi
un hexagone. Les dalles de pierre sont décorées de frises horizontales et
362 Idéologies et pouvoir

régulières de triangles en champlevé. Le bâtiment EA100 révèle un agence-


ment identique, avec une banquette ornementée de dalles de pierre décorées
de frises en forme de triangles, mais aussi gravées de motifs anthropomorphes
sans tête. L’une des gravures est encadrée par deux stèles dont la partie
supérieure est ornée d’une sculpture représentant une tête de rapace. Les
équivalents en plus vastes de la structure EA53 existent à Tell ‘Abr 3, sous
la forme de deux maisons rondes mesurant entre 10 et 12 mètres de diamètre
(fig. 1c). La bordure de la banquette aux dalles de pierre est elle aussi décorée

Figure 1 : Jerf el-Ahmar, bâtiments communautaires. a. EA 30 (Mureybétien) ; b. EA 53 (transition


PPNA/PPNB) (d’après D. Stordeur) ; c. Tell ‘Abr 3, bâtiment communautaire B2 (d’après T. Yartah) ;
d. Qermez Dere, bâtiment RAD, isométrie (d’après T. Watkins 1992).
Les sanctuaires mégalithiques de Haute-Mésopotamie 363

de frises, de motifs géométriques et de représentations animales comme des


panthères, une gazelle, un oiseau et un bucrane. De façon plus convaincante
que les autres bâtiments spéciaux, les édifices du type EA53 annoncent
clairement les sanctuaires ultérieurs des Taurus méridionaux. Il faut souli-
gner l’importance de la présence de motifs artistiques comme des pilons
sculptés dont les extrémités supérieures représentent des têtes d’oiseau à
Abu Hureyra, Çayönü, Göbekli Tepe, Hallan Çemi, Jerf el-Ahmar, Mureybet
et Nemrik. Des bêtes de proie combinées à des représentations de serpents
sur des galets gravés et des pointes de flèche font partie des représentations
symboliques les plus significatives de cette période [Cauvin 1997, p. 70,

Situé à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Şanlıurfa, capitale


ill. 19 ; Aurenche et Kozlowski 1999, p. 44, pl. 6-7, 6-8].

de la province, Göbekli Tepe, contrairement aux sites célèbres du « Triangle


d’or », représente un type différent d’habitat ; implanté au sommet d’une
colline qui domine du haut de ses 800 mètres la plaine de Urfa-Harran au
nord [Schmidt 1998 ; id. 2006], cette aire d’habitat de 300 mètres de diamètre
couvre une superficie de 9 hectares et comprend un tell d’une épaisseur
allant jusqu’à 15 mètres, formé d’une accumulation de vestiges divisée
en deux phases principales d’occupation néolithique (fig. 2). Au niveau
inférieur III, datant du PPNA tardif, entre 9600 et 8800 avant notre ère, ont
été dégagées sept structures mégalithiques séparées (A-F) de dimensions
surprenantes : l’une d’elles, la structure A, est ovoïde, les autres,
circulaires, la plus petite mesurant 9 mètres de diamètre, les plus grandes,
entre 20 et 30 mètres. Les sols sont pavés selon la technique caractéristique
du terrazzo, comme l’attestent les enclos B ou F. Les éléments les plus
remarquables de ces bâtiments consistent en une série de piliers monumen-
taux de pierre calcaire, en forme de T, la plupart mesurant 3 mètres en
hauteur. Au centre de l’enclos se dressaient deux piliers égaux plus hauts
encore que ceux qui sont encastrés dans les murs ; des piédestaux circulaires
forment la base de ces monolithes. Il y a six piliers dans la structure A en
partie dégagée, et neuf dans l’enclos B (fig. 3). L’enclos C, avec ses deux
cercles de dix-huit piliers, est le plus riche en monolithes. Contrairement à
celui des bâtiments voisins, le sol de cette structure a été découpé dans le
soubassement rocheux avant d’être abrasé. Les deux piliers centraux sont
encastrés dans leurs socles taillés dans la roche, comme dans l’enclos E
situé au sud-ouest de l’espace central d’occupation. L’enclos D contient
treize piliers, et l’enclos F, dégagé lors des dernières fouilles, situé à l’ouest
364 Idéologies et pouvoir

Figure 2 : Göbekli Tepe (état de la recherche en 2007). Vue schématique des phases de construction
du Néolithique ancien (phase ancienne III, phase récente II) (d’après K. Schmidt).

du complexe central, en contient huit orientés différemment. Les deux


piliers du milieu atteignent la hauteur vertigineuse de 5 mètres, dépassant
comme dans les autres bâtiments les piliers plus petits encastrés dans le
mur d’enceinte. D’après les analyses géomagnétiques, plus de quinze autres
bâtiments ronds attendent d’être dégagés, contenant en tout quelque deux
cents piliers mégalithiques [ibid., p. 226].
Les sanctuaires mégalithiques de Haute-Mésopotamie 365

Figure 3 : Göbekli Tepe. Vue de l’enclos circulaire B daté de la phase III. On distingue les piliers en
forme de T inclus dans le mur et les deux piliers centraux (cliché Euphrates archive, Berlin-Heidelberg).

Sur un total de quarante-sept piliers monolithiques, plus de la moitié


sont richement ornés de reliefs complexes ; ils dépeignent avec un natura-
lisme explicite et une ingénieuse diversité le monde animal qui peuplait la
partie méridionale des monts Taurus durant cette période [ibid., p. 191-
198] : renards, ours, taureaux, ânes sauvages, moutons, mais également
lions ou léopards, tous de sexe mâle ; la gazelle, qui représentait pourtant
le gibier favori, est moins fréquemment représentée. Outre les mammifères,
l’imagerie représente également des grues, des cigognes, des canards, des
ibis, des varans, des serpents, voire des insectes comme des scorpions ou
des araignées. Deux motifs reviennent fréquemment dans l’iconographie
néolithique du Levant et de la Haute-Mésopotamie, sans doute en raison de
leur portée symbolique : le serpent et le vautour [Cauvin 1997, p. 70]. Dans
le chamanisme, le serpent et le rapace symbolisent le passage entre
différentes régions cosmiques. Le serpent est l’animal le plus souvent repré-
senté dans l’imagerie de Göbekli Tepe ; on le trouve parfois seul, ou en
ordre dispersé, mais aussi, comme c’est le cas sur le pilier 1 de la structure A,
formant comme une sorte de tapisserie composée de dix-sept reptiles
entremêlés [Schmidt 2006, ill. 45]. Les figures animales et les symboles
géométriques de certains reliefs particulièrement remarquables illustrent
366 Idéologies et pouvoir

des scènes narratives qui évoquent non seulement le quotidien du chasseur-


cueilleur, mais aussi ses conceptions mythologiques. Des animaux comme
le taureau, le renard et la grue, ou le serpent, le taureau et le renard, ou le
renard, le sanglier et trois oiseaux, placés verticalement, décorent les fûts
des piliers. Des compositions plus élaborées ornent les piliers qui ont été
sculptés du chapiteau au fût. Le pilier 12 de l’enclos C porte un bas-relief
représentant cinq oiseaux aquatiques, des canards sans doute, pris dans les
rets d’un filet ou volant par-dessus des rochers [ibid., ill. 59]. Une autre
scène, sur le pilier 33 de l’enclos D, dépeint des grues combattant des groupes
de serpents. Le pilier 43 du même enclos, sous un ensemble de motifs
géométriques et de pictogrammes, reproduit une scène avec différents
animaux comme des ibis et des grues, et un serpent dominé par un vautour
en vol (fig. 4). Mais le tableau le plus saisissant se trouve dans la partie
basse, avec la figure dominante d’un scorpion en compagnie d’un renard,
d’un serpent et d’un autre oiseau, auxquels s’ajoute l’image surprenante

Figure 4 : Göbekli Tepe. Enclos D, détail du pilier 43. Bas-relief représentant un vautour, d’autres
oiseaux, un scorpion et, en bas à droite, une figure humaine ithyphallique, sans tête.
Les sanctuaires mégalithiques de Haute-Mésopotamie 367

d’un être humain ithyphallique sans tête [Schmidt 2007, p. 93]. Cette sinistre
représentation d’un rapace en train d’attaquer un cadavre sans tête rappelle
la célèbre peinture murale du sanctuaire aux vautours de Çatal Höyük VII
[Mellaart 1967, p. 166-167]. On a interprété ces scènes comme une indication
que les populations du Néolithique tardif de Cappadoce exposaient leurs
morts aux vautours pour les décharner. Mais les représentations et les coutumes
de sépultures secondaires de squelettes sur d’autres sites témoignent plutôt de
rituels funéraires dans lesquels le vautour devait jouer le rôle de médiateur
entre le monde des vivants et le royaume de l’au-delà [Lichter 2007, p. 256-257].
Les pictogrammes sont une caractéristique singulière de cette imagerie
en relief. Outre des symboles que l’on retrouve à Tell ‘Abr, Jerf el-Ahmar,
et dans des périodes plus tardives d’Anatolie, comme la tête de taureau
(bucrane) isolée, des signes fréquemment rajoutés à la décoration des mono-
lithes représentent un H combiné avec un cercle et un croissant [Schmidt
2006, p. 226, ill. 80-81]. Ces symboles présumés astronomiques peuvent
aussi correspondre non pas à des hiéroglyphes mais à des emblèmes héral-
diques ; cependant, leur interprétation finale fait encore l’objet de débats.
Les piliers centraux de l’enclos D sont des monolithes sculptés de motifs
clairement anthropomorphes, comme on en trouve dans l’enclos F, peut-
être plus tardif, typique également des édifices cultuels de Nevali Çorı qui
datent du PPNB [Hauptmann 1993, ill. 16 ; id. 1999, p. 74-75 ; Schmidt
2006, p. 165]. Pour reproduire la silhouette d’une figure anthropomorphe,
le chapiteau du pilier fait office de tête, et le reste, de bras et de mains. Leur
importance considérable comme élément caractéristique d’une architecture
rituelle vient en support de l’idée que les « êtres-piliers » peuvent être inter-
prétés comme des totems de sociétés chamaniques, mais aussi comme des
ancêtres, des démons, des esprits surnaturels ou des gardiens. La pratique
consistant à encastrer des stèles ornées d’un vautour stylisé est attestée dans
le bâtiment communautaire EA100 de Jerf el-Ahmar, dans lequel on peut
voir comme une sorte de prototype datant du PPNA ancien des « êtres-
piliers » plus tardifs [Stordeur 2003, p. 28].
On trouve une série de sculptures assez grossières représentant des
bêtes de proie dans une attitude agressive, comme un lion, un léopard ou
un sanglier la gueule ouverte, qui rappellent leur équivalent en relief
[Hauptmann 1999 ; Schmidt 2006, p. 158 ; Hauptmann et Schmidt 2007].
Des prédateurs menaçants ornent également le haut des piliers ou les extré-
mités du seuil en forme de U. Les têtes humaines ou les masques sculptés
368 Idéologies et pouvoir

de taille variée rappellent les masques PPNB qui servaient peut-être à des
pratiques funéraires [Cauvin 1997, p. 158-159 ; Bar-Yosef 2003].
Les chasseurs-cueilleurs de la communauté de Göbekli Tepe fondaient
leur subsistance sur la collecte de céréales, de fruits et de légumes sauvages,
et sur la chasse à la gazelle (43 %), au bétail sauvage (20 %), à l’onagre
(10 %) et au sanglier (8 %). À ce stade des recherches, on n’a relevé aucun
indice d’activité agricole [Peters et Schmidt 2004 ; Peters et al. 2005].
Cependant, parmi les restes botaniques, des graines de céréales sauvages
natives du Karacadağ voisin ont été identifiées. Cette chaîne de montagnes
formée d’anciens volcans, culminant à une hauteur de 1 919 mètres, située
dans le piémont des Taurus, sépare les plaines d’Urfa et de Diyarbakır. Ce
n’est certainement pas l’effet d’une simple coïncidence si tous les importants
sites néolithiques acéramiques, comme Çayönü et Körtik Tepe [Özkaya et
Coşkun 2008], à l’est, et Göbekli Tepe, Karahan, Nevali Çorı et Sefer Tepe,
à l’ouest, sont regroupés autour de cette crête. Cette relation apparente entre
ces sites unis par un fondement économique identique va de pair avec des
pratiques rituelles uniformes, comme l’atteste l’érection de bâtiments
semblables dotés de piliers mégalithiques [Hauptmann 2007, p. 149-150].
Göbekli Tepe, avec son vaste complexe architectural sans le moindre
bâtiment résidentiel, représente un type encore inconnu de grand site datant
de la phase tardive du PPNA. Les affleurements de silex y étaient exploités
pour fabriquer des outils qui étaient distribués à travers les territoires voisins.
Le site servait à l’évidence de point de ralliement à une importante commu-
nauté de chasseurs-cueilleurs qui devaient contrôler le gibier de la région.
On y produisait des objets destinés au culte et on y entreposait les vivres
d’une société soudée par une organisation élargie. Ce genre de centre servait
de lieu d’échanges non seulement de produits, mais aussi d’idées. Des
groupes venus de sites voisins s’y retrouvaient à des dates précises pour y
accomplir des rites collectifs. L’établissement d’un centre de culte de cette
importance exigeait de la part de cette communauté, qui avait cessé d’être
égalitaire, non seulement une impressionnante efficacité, mais aussi une
organisation centralisée. Un statut social privilégié y était accordé au système
religieux et à une caste d’individus particuliers, capables d’accomplir les
rituels associés aux naissances, aux diverses initiations et aux décès. Ces
derniers jouissaient d’un pouvoir de contrôle sur la vie quotidienne et sur
l’économie, dominant ainsi la communauté. Ces lieux qui faisaient office
de centres de culte pour une communauté plus large, comme à Göbekli
Les sanctuaires mégalithiques de Haute-Mésopotamie 369

Tepe, devaient être un phénomène courant à cette époque ; ils devaient jouer
un rôle identique à celui des grottes franco-cantabriques du Paléolithique
supérieur.
L’émergence d’un nouveau mode de vie néolithique, fondé sur l’agri-
culture et l’élevage au cours du PPNB, au IXe millénaire avant notre ère,
est également associée au développement d’un nouveau type de maison.
Les communautés de plus en plus nombreuses nécessitaient une organisation
plus développée, que reflétait la construction de solides bâtiments rectan-
gulaires destinés à un usage permanent, abritant des enclos, divisés selon
leurs fonctions : espace de vie, préparation de la nourriture, stockage des
vivres. La notion de foyer, ou domus, est représentée par ce type de maison
répondant à un schéma tripartite qui semble avoir servi de prototype aux
impressionnantes « maisons longues » de la culture de la Céramique linéaire
d’Europe centrale.
Çayönü Tepesi, dans la province de Diyarbakır, est situé au bord d’un
affluent du Tigre supérieur qui arrose la plaine fertile d’Ergani, au sud du
piémont oriental des Taurus. Le tell couvre une surface de 30 000 m2
(350 mètres par 150) ; il représente un site clé de cette partie du Proche-
Orient au Néolithique ancien [Özdoğan1999]. Il n’existe nulle part ailleurs
en Haute-Mésopotamie de site comparable, où le développement du
Néolithique ancien, dans toute sa complexité, peut être observé sans inter-
ruption depuis 10300 à 7000 avant notre ère. D’une épaisseur de 6 mètres,
la stratigraphie comprend sept étapes évolutives du Néolithique primitif, la
sous-phase la plus ancienne étant représentée par des huttes rondes en
clayonnage enduit de torchis datant du PPNA. La période la plus remar-
quable de ces populations qui vivaient encore de la cueillette et de la chasse
(PPNB ancien) se distingue par l’apparition, dans la sous-phase 2, de
bâtiments rectangulaires en « grill plan » (« plan en grille »). La sous-phase 3
avec ses « basal pits » (« fosses basales ») est suivie de la sous-phase 4 avec
ses « channelled buildings » (« bâtiments à canaux ») montés en dur. Cette
étape se caractérise également par un schéma de peuplement radicalement
nouveau. La sous-phase 5 reflète une évolution vers les « cobbled paved
buildings » (« bâtiments pavés ») ; elle est suivie de la sous-phase 6 avec
ses « cell plan buildings » (« bâtiments à plan cellulaire ») du PPNB moyen
et tardif. La sous-phase 7, qualifiée de période de déclin du « mode de vie
PPN », est celle des « large rooms » (« grandes salles ») du PPNC. L’étape
suivante, du Néolithique tardif, voit l’apparition de la poterie.
370 Idéologies et pouvoir

Le site nous apporte également la preuve tangible du développement de


« bâtiments uniques ou spéciaux » au nord du Croissant fertile [Schirmer
1983 ; id. 1990 ; Özdoğan 1998]. Il subsiste malheureusement des divergences
quant à l’attribution stratigraphique des trois édifices monumentaux [Bıçakcı
2001, p. 12-14, ill. 48] : le bâtiment dallé, le bâtiment aux crânes et le bâti-
ment au sol en terrazzo. Mais la tradition d’édifices de culte est clairement
perpétuée à partir de sa première apparition évidente de 8700 avant notre
ère, dans la sous-phase 4, avec les « channelled buildings », jusqu’à la sous-
phase 6, avec les « cell plan buildings ». Ils ne partagent pas le même espace
que les unités domestiques de la partie orientale du site. Ils présentent égale-
ment des caractéristiques particulières communes, comme la construction
à demi souterraine, avec des murs montés exclusivement en pierres, renforcés
généralement par des contreforts internes, outre des banquettes de pierre,
des estrades, des monolithes dressés, l’utilisation d’un mortier de chaux,
les sols dallés de pierres polies, la qualité des revêtements de sol atteignant
son apogée avec des terrazzo particulièrement soignés.
Le « flagstone building » rectangulaire (fig. 5, 1), dont la position strati-
graphique a été située quelque part entre les sous-phases 2 et 6, correspond
davantage aux « channelled buildings » de la sous-phase 4 [Schirmer 1983,
p. 472-475 ; id. 1990, p. 378 ; Bıçakcı 1998, p. 141 ; id. 2001, p. 14]. On
retrouve la même phase à Nevali Çorı avec un bâtiment de culte équivalent
mais plus spectaculaire. La structure de Çayönü doit son nom à son sol
soigneusement dallé de pierres. L’érosion a détruit la partie sud, mais l’entrée
devait faire face à la vallée. Le mur nord, monté en pierres sèches, possède
deux contreforts dans l’alignement desquels se dressent deux monolithes.
Un troisième se dresse dans la partie orientale en face d’une banquette.
Le « skull building » (fig. 5, 2), ou bâtiment aux crânes, se dresse à
quelques mètres au nord-est du « flagstone building », dont l’extrémité sud
fut aussi détruite par l’érosion [Schirmer 1983, p. 469-472 ; id. 1990, p. 378-
382 ; Bıçakcı 1998, p. 142]. La structure la plus ancienne de la première
phase obéit à un plan en ovale (BM-1) ; elle fut remplacée plus tard par un
autre édifice qui porte les marques d’au moins trois phases d’altérations.
Pendant toute la durée de la sous-phase 5 des « cobbled paved buildings »,
la nouvelle structure rectangulaire (BM-2) fut utilisée. Elle se divise en deux
sections principales, quatre chambres (plus tard trois) communicantes au
nord, et une grande cour intérieure au sol pavé au sud. Les murs intérieurs sont
soutenus par des contreforts ; des pierres levées monumentales s’y trouvaient
Les sanctuaires mégalithiques de Haute-Mésopotamie 371

Figure 5 : Çayönü Tepesi. 1. Reconstitution isométrique du Flagstone Building ; 2. Le Skull Building,


(a) phase ancienne BM 1 de plan ovale, (b, c) phase plus récente BM 2, de plan rectangulaire, avec ses
celliers et son état le plus altéré (en bas) ; 3. Reconstitution isométrique du bâtiment à terrazzo (d’après
W. Schirmer 1990).

également, non décorées. Près du mur ouest se dresse un autel rectangulaire


en pierre à chaux. Le bâtiment aux crânes doit son nom aux quarante-neuf
crânes calcinés qui étaient auparavant alignés sur des étagères en bois. De
grandes dalles de pierre dans les petites chambres recouvrent un série de
celliers utilisés comme cryptes pour des sépultures secondaires formées de
372 Idéologies et pouvoir

piles de crânes et d’os longs. Les cryptes furent aussi utilisés comme sépultures
primaires, le bâtiment aux crânes faisant ainsi office de « maison des morts ».
À la suite de son incendie intentionnel et de son enfouissement sous un
amas de galets, un nouvel édifice cultuel, le « terrazzo building » (fig.5, 3),
fut érigé au début de la phase « cell plan » (sp. 6). Son plan rectangulaire
rappelle celui du « flagstone building » (« bâtiment dallé ») antérieur
[Schirmer 1983, p. 464-469 ; Bıçakcı 1998, p. 143]. La superstructure
consiste en un mur de pierre sur lequel fut monté un mur de brique crue,
une technique caractéristique de la phase « cell plan ». Le sol consiste en
deux couches de terrazzo posées par-dessus une couche de pierres bien
tassées. La couche supérieure du terrazzo est composée de petits morceaux
de pierre calcaire rosâtre mêlés à un mortier fait d’un mélange de chaux
vive et de chaux éteinte. L’utilisation de cette « haute technologie » est
caractéristique des édifices de culte identiques de Nevali Çorı ou de Yeni
Mahalle, à Urfa, mais l’insertion à Çayönü de deux lignes blanches paral-
lèles formées de petits bouts de pierre à chaux est insolite. Dans le coin
nord-ouest, une cuvette de forme arrondie fut insérée ; un fragment de
bassine avec un visage humain en relief est le seul objet sculpté de ces trois
bâtiments, ce qui étaye l’idée consistant à attribuer à ces structures une
dimension sacrée [Özdoğan 1999, ill. 43]. Le « terrazzo building » commu-
nique clairement avec la cour intérieure (plaza), qui est un espace ouvert
contenant dix monolithes dressés, alignés sur deux rangs, formant ainsi une
aire sacrée.
Situé dans la vallée voisine du Moyen Euphrate dans la province d’Urfa,
le site de Nevali Çorı est un bon exemple de communauté agro-pastorale
totalement développée au cours de la phase moyenne du PPNB [Hauptmann
1999]. Quatre phases de « channelled buildings » et une dernière phase avec