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La révolution néolithique dans le monde Sous la direction de Jean-Paul Demoule CNRS EDITIONS

La révolution néolithique dans le monde

Sous la direction de Jean-Paul Demoule

CNRS EDITIONS

La révolution néolithique dans le monde Sous la direction de Jean-Paul Demoule CNRS EDITIONS
La révolution néolithique dans le monde Sous la direction de Jean-Paul Demoule CNRS EDITIONS

La révolution néolithique dans le monde

Sous la direction de Jean-Paul Demoule

La révolution néolithique dans le monde

CNRS ÉDITIONS

15, rue Malebranche - 75005 Paris

Les textes rassemblés dans cet ouvrage sont issus du colloque « La révolution néolithique dans le monde. Aux origines de l’emprise humaine sur le vivant » organisé par l’Institut national de recherches archéologiques préventives et la Cité des sciences et de l’industrie, du 2 au 4 octobre 2008.

Que soient ici remerciés, pour la Cité des sciences et de l’industrie, François d’Aubert, alors président, et Guillaume Boudy, alors directeur général, Rolland Schaer, Bénédicte de Baritault et Chantal Hatchiguian ; pour l’Inrap, Nicole Pot, directrice générale de 2004 à 2009, Paul Salmona, Sylvie Nesta et toute l’équipe de la direction du développement culturel et de la communication ; Armelle Clorennec pour la coordination éditoriale, Anna Tadini, Anne Chapoutot, Sandra Lumbroso pour leur travail éditorial, Patrice Ghirardi pour la traduction et Simon Robert, de CNRS Editions, pour le suivi éditorial.

© CNRS ÉDITIONS, Paris, 2009 ISBN : 978-2-271-06914-6

Préface

La première mondialisation

Malgré son importance, la révolution néolithique n’appartient pas à notre « roman national ». Jules Michelet ne lui consacre pas une ligne dans son Histoire de France, entreprise après les journées de juillet 1830, qui s’ouvre avec les Celtes et les Ibères. Encore balbutiante, la science archéologique n’a pas fourni au grand historien républicain les « archives du sol » qui lui auraient permis de déceler, au Néolithique déjà, les prémisses d’une césure encore perti- nente entre une France du Nord – « rubanée » – colonisée progressivement par le Danube et le Rhin, et une France « cardiale » au Sud, abordée par les colons néolithiques à partir de rivages de la Méditerranée. Le Néolithique est pourtant un moment fondateur : il va définir les premiers traits de la France rurale, dont certaines caractéristiques se maintiendront dans le paysage jusqu’aux grands remembrements de l’après-guerre. Mais la fresque de Michelet, conforme au savoir de son temps, laissera une empreinte rémanente dans l’historiographie nationale, qui ne débute encore le plus souvent qu’avec la conquête romaine ou la fin de l’Empire. Et nombre d’histoires modernes font encore l’impasse sur cette première France agricole inventée par les fermiers du Néolithique 1 .

De fait, la révolution néolithique ne peut s’appréhender sans l’archéologie :

l’archéologie aérienne puis l’archéologie préventive, dans les dernières décen- nies, ont livré un très grand nombre de données. Ainsi, tout récemment, les diagnostics du canal Seine-Nord Europe, à Marquion, ont mis au jour cinq fermes du Néolithique. Il en va ainsi sur les très nombreux chantiers archéo- logiques menés sur de grands linéaires ou sur de grandes surfaces, que permet désormais l’archéologie préventive. L’étude de ces bâtiments de terre, de paille et de bois, dont ne subsistent que les trous de poteau et les fossés comblés n’ajoutera pas seulement quelques pages à l’histoire érudite de ce canton du Pas-de-Calais. Elle vient enrichir la connaissance de l’un des plus vastes mouvements démographiques, écono-

1. Voir la récente Histoire de France – Un regard neuf sur le passé, en treize tomes, publiée par les éditions Belin, sous la direction de Joël Cornette, qui débute encore avec le baptême de Clovis !

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miques, technologiques et culturels qu’ait connu l’Humanité, au cours duquel les hommes vont progressivement sur tous les continents – sous des formes dont la diversité, l’inventivité technologique et la simultanéité géographique surprend –, s’assurer la maîtrise du vivant animal et végétal.

La néolithisation ne s’appréhende qu’à une vaste échelle : elle oblige à pousser les recherches sur le Néolithique européen jusqu’aux monts du Zagros, aux confins de l’Irak et de l’Iran ; elle exige de comparer des phénomènes concomitants en Europe, en Asie, en Océanie et en Amérique ; elle contraint à penser dans des cadres qui dépassent les frontières nationales.

L’étude de ce vaste phénomène résonne aussi avec les questions les plus actuelles. La néolithisation est la première étape de l’anthropisation systéma- tique de nos écosystèmes : à ce titre, la réflexion actuelle sur le devenir de l’Homme dans la nature, et sur les ressources qu’elle peut – ou ne peut pas – lui apporter, devrait aussi trouver son fondement dans son étude. C’est un mouvement de migrations planétaires qui peut apparaître comme la « répéti- tion » des mouvements démographiques que connaîtra notre planète si le climat change radicalement dans les décennies à venir. C’est, enfin, un moment déterminant dans l’histoire du vivant : les hommes du Néolithique, volontairement ou involontairement, en ont été les premiers manipulateurs, transformant le redoutable aurochs en généreuse vache laitière et le frêle théosinte en vigoureux maïs. C’est dans la profondeur de leurs expé- riences, débutant près de 10 000 ans avant notre ère, que l’on doit inscrire la recherche sur les organismes génétiquement modifiés et que l’on peut éclai- rer la décision politique sur leur usage, pour ne prendre que cet exemple brûlant.

On le voit, les éphémères tracés fluorescents, dus aux archéologues de l’Inrap pour marquer le contour des fermes rubanées sur le fertile sol de lœss de la plaine betteravière de Marquion, ne nous disent pas seulement : « Ici vécurent les premiers fermiers du Pas-de-Calais ». Et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage que réunir des chercheurs de tous les continents pour dresser un état de la connaissance sur de la révolution néo- lithique dans le monde.

Jean-Paul Jacob Président de l’Inrap

Introduction

Jean-Paul Demoule*

La révolution néolithique dans le monde

L’archéologie n’est pas seulement une discipline d’érudition, pas plus qu’elle n’est seulement une activité de rêve ou de passion. Elle est aussi le lieu de nos interrogations les plus actuelles et elle permet, ainsi que l’indi- quait le titre d’un colloque précédemment organisé par l’Inrap au Centre Pompidou, de réfléchir sur « l’avenir du passé » [Demoule et Stiegler 2008]. La crise mondiale que connaissent entre autres aussi bien notre environne- ment – qui n’est plus naturel depuis longtemps – que notre système financier est une occasion supplémentaire de regarder et de chercher à comprendre la longue trajectoire de l’humanité, avec ses logiques et ses choix successifs. En 1964, le grand préhistorien français André Leroi-Gourhan écrivait à propos de l’actuel Homo sapiens, c’est-à-dire vous et moi : « Son économie reste celle d’un mammifère hautement prédateur même après le passage à l’agriculture et à l’élevage. À partir de ce point, l’organisme collectif devient prépondérant de manière de plus en plus impérative et l’homme devient l’instrument d’une ascension techno-économique à laquelle il prête ses idées et ses bras. De la sorte, la société humaine devient la principale consommatrice d’hommes, sous toutes les formes, par la violence ou le travail. L’homme y gagne d’assurer progressivement une prise de possession du monde naturel qui doit, si l’on projette dans le futur les termes techno-économiques de l’actuel, se terminer par une victoire

* Université Paris I-Sorbonne

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Introduction

totale, la dernière poche de pétrole vidée pour cuire la dernière poignée d’herbe mangée avec le dernier rat » [Leroi-Gourhan 1964, p. 260]. En 1964, en plein milieu des Trente Glorieuses, alors que Jean Rostand prédisait pour bientôt la fabrication d’un surhomme biologique, que l’espace et la Lune étaient en train d’être conquis et que les maladies devaient être définitivement éradiquées, la phrase de Leroi-Gourhan sonnait comme un paradoxe, sinon une boutade. Elle est devenue une banalité. Le créateur du concept de « révolution néolithique », l’archéologue marxiste australien Gordon Childe, avait considéré dans les années 1930 que l’invention de l’agriculture et de l’élevage avait fait passer l’humanité d’une économie de prédation (food gathering) – comme il y a des animaux prédateurs – à une économie de production (food producing). Nous savons aujourd’hui que cette « production » n’est en fait qu’une « prédation » sur une très grande échelle, dont les conséquences à long terme ne sont ni connues ni, encore moins, maîtrisées.

UNE RÉVOLUTION MONDIALE

Que l’humanité vive de l’agriculture et de l’élevage est à la fois une évidence et une énigme. Évidence, parce que nous ne pouvons concevoir d’autre mode de vie et que 99 % de l’alimentation humaine en provient. Mais aussi énigme originelle, si l’on regarde à nouveau l’histoire. Car seul un petit nombre de groupes humains ont choisi, sur la planète, de domestiquer les animaux et les plantes. D’autres, à environnement naturel comparable, n’ont pas fait ce choix – et nous verrons ici l’exemple para- doxal du Japon, où des chasseurs-cueilleurs sédentaires, qui construisaient des maisons imposantes et fabriquaient une poterie de haute qualité, ont maintenu à l’identique leur mode de vie pendant plus de dix millénaires, alors que l’agriculture avait déjà largement gagné le continent asiatique. À cette énigme, il n’y a pas de réponse simple. C’est pourquoi ce volume se propose de balayer l’ensemble, ou du moins une grande partie, des problé- matiques liées à la révolution néolithique avec le concours de chercheurs de pointe, de rang international et de différents pays, y compris lorsqu’ils exposent des points de vue différents, voire opposés. Et, comme nous

La révolution néolithique dans le monde

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nous trouvons en France, nous présentons aussi, pour chacune des grandes thématiques retenues, avec les contributions de Françoise Bostyn, Lamys Hachem, Anne Augereau, Stéphane Hinguant et Christine Boujot, l’état le plus actuel des connaissances archéologiques dans notre pays – connais- sances issues désormais pour l’essentiel de l’archéologie préventive, préa- lable aux grands travaux d’aménagement. Car, si l’humanité érode forte- ment son environnement naturel, elle détruit dans le même temps, de manière liée et irrémédiable, son patrimoine archéologique. L’agriculture mécani-

sée est d’ailleurs l’une des causes majeures, même si elle est moins visible,

de la lente et continuelle érosion des sites archéologiques.

Tous les continents n’ont pas eu la même histoire. Mais il est au moins une coïncidence troublante, l’apparition presque simultanée, en plusieurs points du monde et sans lien les uns avec les autres, de l’agriculture et de l’élevage, entre 10 000 et 5 000 ans avant notre ère – alors même que l’homme anatomiquement moderne existait sans doute depuis au moins 100 000 ans. Mais c’était aussi la première fois, depuis son émergence,

qu’il bénéficiait des conditions climatiques favorables de l’actuelle période interglaciaire, commencée il y a environ 12 000 ans. En parcourant les différentes régions du monde, du Proche-Orient à l’Amérique, de la Chine à l’Afrique, de l’Europe au Japon et, en Europe, de la Grèce à la France, nous verrons à la fois les ressemblances et les différences dans les contributions de Augustin Holl, Laurent Nespoulous, Olivier Aurenche,

Li Liu et Karen Stothert.

Ressemblances, car là où une plante aux propriétés alimentaires impor- tantes s’est imposée, telle que le riz, le blé, le millet, le maïs ou le sorgho,

sa domestication s’est rapidement traduite par un boom démographique

remarquable et par la colonisation ou l’absorption, de proche en proche, de

tous les groupes de chasseurs-cueilleurs environnants. Différences, car toutes ces plantes ne se traitent pas de la même manière, et André-Georges Haudricourt avait comparé en son temps [1962] le traitement brutal et direct

du blé ou du mouton en Occident au traitement plus souple et indirect des

tubercules et du buffle en Asie – avec les deux visions du monde opposées

des uns et des autres, le dualisme occidental d’une part et les conceptions asiatiques plus monistes, où l’homme est davantage immergé dans le cosmos. Différences aussi, car les animaux domestiques ont joué un rôle majeur

en

Occident, mineur dans les Amériques. Et toutes les domestications, nous

le

verrons, ne se ressemblent pas. Entre la vache normande d’un côté et le

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Introduction

tigre du Bengale à l’autre extrémité, il y a bien des intermédiaires et des nuances entre le domestique et le sauvage. Que l’on pense par exemple à l’abeille, ou encore au chat dit domestique. De fait, il n’y a plus vraiment d’animaux sauvages, les derniers étant regroupés, soignés et contrôlés dans des réserves dites naturelles, ou tout le moins surveillés, recensés, au besoin réintroduits, voire munis de balises. Il y a peu d’espèces consommables par l’homme qui ne soient pas élevées, même sommairement – thons dans des cages en haute mer, élans, bisons, sangliers ou alligators dans des fermes, entre autres. Quant aux domestications anciennes, nous verrons leur variété, pas toujours alimentaire, comme, dans les Amériques, la gomme à mâcher, le tabac, les psychotropes, le coton, les plantes médicinales. Le plus ancien animal domestique connu fut le chien, à partir du loup, par des groupes de chasseurs-cueilleurs en plusieurs points du monde, et plus par association d’intérêts entre hommes et loups que pour des finalités alimentaires. Finalement, la notion de domestication ne cesse de s’élargir, de se transfor- mer, quitte à s’éloigner de son sens traditionnel et à poser de nouvelles questions, comme nous le montrent en particulier Jean-Pierre Digard, Jean-Denis Vigne, Marcel Mazoyer ou François Sigaut.

POURQUOI ?

L’apparition du Néolithique dans les différentes régions du monde résulte d’une alchimie encore imparfaitement comprise. L’environnement en est certes une condition nécessaire, et les relations entre l’homme et son environnement n’ont jamais été aussi actuelles, comme le rappelle ici Jean-François Berger. Mais il revient à l’archéologie de faire la part des facteurs culturels et idéologiques, de ce que l’on appelle faute de mieux des « choix », pistes auxquelles, là encore à la suite d’André Leroi-Gourhan, la recherche française, avec ce que l’on nomme la « technologie culturelle », à l’interaction de l’anthropologie sociale et de l’archéologie, a apporté des contributions notables. Il faut certes un environnement favorable et des espèces domesticables (toutes ne le sont pas) ; mais un environnement trop favorable n’incite pas nécessairement à inventer l’agriculture et l’élevage, activités qui, si elles assurent une plus

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grande sécurité alimentaire, sont aussi très consommatrices en temps et en énergie. L’une des conséquences les plus essentielles de la révolution néolithique est la poussée démographique qu’elle engendre chez les populations qui l’ont adoptée. Les populations d’agriculteurs sont, nous enseigne l’ethnologie, au moins trois fois plus fécondes. Ce sont ces conséquences que montrent les contributions de Peter Bellwood, Jean-Pierre Bocquet-Appel, Alicia Sanchez-Mazas et André Langaney, avec les apports nouveaux et encore en progression de la génétique et de la démographie. La diffusion de l’agriculture est souvent mise en relation avec celle des langues – une diffusion qui aurait pris parfois, selon certains chercheurs et dans sa version la plus extrême, la forme du célèbre arbre de toutes les langues du monde et de tous les gènes du monde. C’est pourquoi nous avons demandé aussi à Sylvain Auroux d’apporter une mise en garde quant aux limites de certaines de ces théories, même très médiatisées. Cette diffusion, par colonisation ou acculturation, de l’agriculture pose évidemment la question des relations entre les agri- culteurs néolithiques et les chasseurs-cueilleurs indigènes – ceux que l’on appelle les Mésolithiques en Europe. Chaque génération scientifique s’ef- force souvent d’affirmer le contraire de celle qui l’a précédée. Il est ainsi de mode, de nos jours, au moins en Europe occidentale, d’exagérer le rôle historique des chasseurs-cueilleurs dans l’émergence du Néolithique, sans doute au nom, initiative louable, d’une vision non colonisatrice de l’histoire. Grégor Marchand et Catherine Perlès nous donnent leur point de vue, nuancé, sur cette question, au moins pour l’Europe. Que l’idéologie ait joué un rôle fondamental dans l’émergence de la révolution néolithique, nul ne le nie. C’était d’ailleurs la thèse du regretté Jacques Cauvin, que cette révolution économique ait été précédée, sinon provoquée, par ce qu’il a appelé une « révolution des symboles ». Il est vrai que l’hypothèse était dans l’air du temps. Après les modèles économiques et environnementaux des années 1960-1970, l’arrivée du post-modernisme dans les sciences humaines et sociales des années 1980 a mis l’accent sur ces facteurs idéologiques, d’une manière parfois intéressante, souvent excessive, pour ces raisons de pouvoir scientifique générationnel que nous évoquions plus haut – et jusqu’à aboutir à un relativisme susceptible d’exclure de fait la raison même de la démarche scientifique. L’Europe continentale y a mieux résisté que le monde anglo-saxon, et il semble que nous arrivions maintenant à des conceptions plus équilibrées.

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Introduction

DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

Cette question des interactions entre société et idéologie est abordée ici notamment par Anick Coudart, Maurice Godelier et moi-même. L’émergence du Néolithique s’est en effet accompagnée d’une intense activité de produc- tions représentatives, dont l’archéologie retrouve le foisonnement d’images nouvelles. Si Çatal Höyük et ses fresques sont connus depuis les années 1960, Harald Hauptmann nous présente ici les célèbres sanctuaires turcs de Göbekli, Nevali Çorı et Urfa, avec leurs stèles en pierre et leurs statues monumentales, qui appartiennent aux découvertes les plus spectaculaires, et les plus inattendues, de l’archéologie de ces dernières décennies. Dans la sphère de l’idéologie, le Néolithique pose une autre question fondamentale, avec l’apparition des premières inégalités sociales, parfaitement datables par l’archéologie. L’émergence de ces inégalités, qui n’ont fait que s’accroître depuis lors, constitue une seconde révolution à l’intérieur du Néolithique. S’agit-il d’une fatalité liée au système économique, ou bien à la nature humaine elle-même par une sorte de « loi naturelle », et quel est précisément le rôle des manipulations idéologiques dans cette apparition ? Les modèles classiques de la surproduction s’accompagnent désormais d’un regard plus attentif aux nouveaux systèmes de représentation liés à ces inégalités croissantes. Le mégalithisme en est par exemple, en Europe mais aussi ailleurs, l’une des manifestations les plus spectaculaires. Il a fallu, de la part des dominants, des capacités de persuasion afin de faire élever ces monuments gigantesques (sans parler, plus tard, des pyramides d’Égypte ou des Mayas, ou encore de nos cathédrales), pour lesquelles la force brute n’aurait pas été durablement efficace. C’est leur aptitude à manipuler l’imaginaire des dominés, certainement avec une entière bonne foi, qui a sans doute permis d’asseoir le pouvoir émergent des dominants. Mais la mise en place de ces conditions d’apparition n’épuise pas toute la question de l’inégalité. La « servitude volontaire » des dominés face aux dominants, mise en exergue dès le XVI e siècle par Étienne de La Boétie, en reste l’une des énigmes. De fait, de manière plus ou moins rapide, tous les foyers de néolithisation ont débouché sur des systèmes inégalitaires, et finalement des sociétés urbaines et étatisées. Dix millénaires après les premières sociétés néolithiques avérées, qu’en est-il aujourd’hui ? Nous proposons, pour finir, quelques pistes. Roland

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Schaer rappelle que, dans les mythologies de nos sociétés occidentales,

l’invention de l’agriculture et de l’élevage n’est pas vraiment pensée et vécue comme une conquête civilisatrice et libératrice, mais plutôt comme

la conséquence d’une faute. Si l’agriculture a permis à ses détenteurs d’éli-

miner définitivement de la planète les chasseurs-cueilleurs, ce fut au prix de plusieurs lourdes conséquences : d’une part, une démographie galopante que nous sommes désormais incapables de contrôler ; d’autre part, un allongement considérable de la journée de travail (bien supérieure, en moyenne, chez les agriculteurs à ce qu’elle était chez les chasseurs- cueilleurs) ; et enfin, de par les concentrations humaines qui en sont résultées, un développement de la violence et des inégalités, entre sociétés humaines mais aussi, et au moins autant, à l’intérieur de chaque société humaine.

L’ARCHÉOLOGIE, SCIENCE DAVENIR

Fallait-il donc inventer l’agriculture ? C’est le titre, certes un peu provo- cateur, que nous avions failli donner à ce volume et au colloque qui l’a précédé. Nous ne l’avons pas fait, non seulement pour ne pas mécontenter nos amis exploitants agricoles et leurs puissantes organisations, mais surtout parce que la question n’a aucun sens, qu’elle est purement rhétorique.

De fait, l’agriculture existe et nous nourrit. Mais elle le fait mal, quantita- tivement (puisqu’une grande partie de l’humanité reste sous-alimentée) et qualitativement, comme nous en avons, avec le fameux concept de

« malbouffe », progressivement pris conscience. Cela est-il une fatalité, de même que l’on nous enseignait jusqu’à la crise financière de l’année 2008 que le libéralisme économique était l’horizon indépassable de l’histoire

humaine voire, a-t-on dit au moment de la chute du mur de Berlin, la fin de l’histoire tout court ? Si la connaissance du passé est indispensable à la construction du futur, le Néolithique a introduit les premières manipulations génétiques,

y compris, d’une certaine manière, sur l’homme lui-même, en modifiant

considérablement son mode de vie. Il a aussi, comme le montre la contri- bution de Dominique Lestel, singulièrement modifié nos relations aux animaux, et il continue de le faire. On peut en définitive s’interroger sur le

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Introduction

futur, avec l’abolition des frontières au sein du vivant, et entre le vivant et l’artificiel, pour se demander, là encore, s’il y a une fatalité dans ces évolutions des sciences et des techniques, ou si les sociétés humaines peuvent reprendre leur destin en main ; s’il y a, pour le dire autrement, une « servitude volontaire » de l’humanité devant les techniques et les systèmes sociaux qui les accompagnent. Les techniques, dans tous les cas, ne sauraient être indépendantes des systèmes sociaux qui les produisent. La réponse à toutes ces questions ne viendra pas seulement des scientifiques, mais de la société tout entière, à condition cependant que les scientifiques aient pris, jusqu’au bout, leurs responsabilité – c’est ce que nous rappelle Jean Guilaine dans la conclusion générale de ce volume. C’est donc à des débats graves, et qui nous concernent tous, que l’archéologie, et les sciences qui collaborent avec elle, nous introduisent ici. Nous y sommes souvent loin du plaisir de la découverte archéologique, loin de la tombe de Toutankhamon ou d’Indiana Jones – mais Freud, on le sait, portait le plus grand intérêt à l’archéologie, comme l’a rappelé une récente exposition du musée Rodin. Il y a longtemps eu une certaine surdité des élites françaises envers l’archéologie, du moins envers celle qui se pratiquait ailleurs qu’à Rome, en Grèce ou en Orient. La construction d’une archéologie préventive en France s’est effectuée non sans mal – et, aujourd’hui encore, elle ne reste pas à l’abri de menaces. C’est à l’ensemble des citoyens de comprendre maintenant les enjeux de cette science et d’en tirer toutes les leçons, pour le présent et pour l’avenir.

Références bibliographiques

DEMOULE J.-P. et STIEGLER B. dir. (2008), L’Avenir du passé : modernité de l’archéologie [actes du colloque du Centre Georges-Pompidou, novembre 2006], Paris, La Découverte. LEROI-GOURHAN A. (1964), Le Geste et la parole, I : Techniques et langage, Paris, Albin Michel. HAUDRICOURT A.-G. (1962), « Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui », L’Homme, 2-1, p. 40-50.

PREMIÈRE PARTIE

Émergence du Néolithique

Le contre-exemple Jômon au Japon

Laurent Nespoulous*

Évoquer, en s’appuyant sur la préhistoire de l’archipel japonais, l’idée d’un contre-exemple au principe des néolithisations du monde, et ce au sein d’un ensemble de contributions ayant ces dernières pour objet principal, peut apparaître comme sensiblement provocateur. Il convient donc de préciser d’emblée notre propos. Le terme Jômon désigne, en japonais, le fait de décorer la poterie au moyen d’impressions de cordelettes avant la cuisson (fig. 1). D’après la chronologie actuelle, la période marquée par cette poterie s’inscrit dans un intervalle courant de la fin du Tardiglaciaire, il y a près de 12 000 ans, jusqu’au milieu du I er millénaire avant notre ère. Il s’agit donc d’une civilisation connaissant la poterie bien avant l’agriculture et également, semblerait-il, peu avant la sédentarisation.

Phases

du

Jômon

Datation

Jômon

initial

(sôsôki

草創期 )

Jômon

archaïque

( sôki

早 期 )

Jômon

ancien

( zenki

前 期 )

Jômon

moyen

( chûki

中 期 )

Jômon

récent

( kôki

後 期 )

Jômon

final

( banki

晩 期 )

Du XI e à la fin du IX e millénaire De la fin du VIII
Du
XI e
à
la
fin
du
IX e
millénaire
De
la
fin
du
VIII e
à
la
fin
du
V e
millénaire
e
IV
millénaire
e
III
millénaire
II e
millénaire
Première
moitié
du
I er millénaire

Tableau 1 : Chronologie de la période Jômon.

* Institut national des langues et civilisations orientales, Paris

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Émergence du Néolithique

20 Émergence du Néolithique Figure 1 : Typochronologie régionale de la poterie Jômon

Figure 1 : Typochronologie régionale de la poterie Jômon

Le contre-exemple Jômon au Japon

21

Le contre-exemple Jômon au Japon 21 [d’après Teshigawara 2003, p. 12-13].

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Émergence du Néolithique

Nous empruntons l’idée d’un contre-exemple aux sociétés néolithiques

à Jean-Paul Demoule, qui définissait, dans une contribution de 2004

[Demoule 2004], la culture Jômon comme une civilisation post-glaciaire, produisant de la poterie et présentant certaines des caractéristiques écono-

miques propres aux économies mésolithiques « aquatiques », c’est-à-dire vivant et tirant en grande partie leur subsistance des ressources maritimes. L’archipel japonais présente notamment une concentration tout à fait remar- quable d’amas coquilliers déposés sur des milliers d’années. Cette activité aquatique marque la sédentarisation des groupes dans l’archipel, et l’on trouve à une date aussi haute que les plus anciens amas coquilliers du Jômon archaïque les traces des premières habitations de la préhistoire japonaise. Cet habitat connaît ses plus fortes concentrations dans des sites comme celui de San.nai Maruyama, 3 000 ans avant notre ère, dans le nord-est de l’archipel, avec des regroupements de bâtiments pouvant atteindre les six cents unités [MNHJ 2001]. Jean-Paul Demoule insistait déjà sur le fait que les sociétés du Jômon

avaient longtemps existé sans évoluer vers un modèle de production de subsistance, du fait qu’elles avaient été « laissées », en quelque sorte, à elles- mêmes, en dehors des grands centres de néolithisation de l’Asie de l’Est. C’est de ce point de vue, en effet, que Jômon constitue déjà un contre-exem- ple : poterie, sédentarité, habitat relativement complexe, mais pas d’agri- culture. À l’échelle de l’Asie de l’Est, l’archipel japonais n’a connu l’agriculture que relativement tard, sous la variante d’un système de production centré sur la riziculture irriguée. Sur le continent, la riziculture aurait commencé, en aval du Yangzi (Yang Tsé), vers 6000 avant notre ère, pour atteindre les berges sud du Huanghe (fleuve Jaune), vers -3000. Les premières cultures céréalières, orge et millet, se sont développées le long et au nord du fleuve Jaune entre -6000 et -2000 [Nakamura 2005]. Ce fut ensuite au tour de la péninsule Coréenne, autour de 1000 avant notre ère, ainsi que des territoires du Nord, dont la chronologie n’est pas encore tout à fait certaine. Au Japon,

il faut attendre au moins la fin du VI e siècle avant notre ère, dans le nord de

Kyûshû, pour voir se développer la culture Yayoi, qui marque le point de

départ du phénomène agraire dans l’archipel. Ce n’est qu’au III e siècle avant notre ère qu’il devient possible de considérer que l’archipel, dans sa globalité,

a connu ces nouvelles modalités économiques, à l’exclusion de Hokkaidô,

tout au nord-est, et de l’archipel des Ryûkyû (Okinawa), tout au sud-ouest.

Le contre-exemple Jômon au Japon

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JÔMON

Jômon vient se placer dans un champ économique fondamentalement différent des processus à l’œuvre sur le continent. Vue sous l’angle de son évolution, la période Jômon représente un intervalle de temps très vaste : près de 10 000 ans. Ce qui, bien sûr, a laissé à ces sociétés le temps d’évoluer et de donner naissance à des expressions régionales marquées. Du premier Jômon jusqu’au début du Jômon récent, l’est de l’archipel, qui est la région la plus densément concernée par cette culture Jômon, montre ainsi les signes d’une activité toujours plus concentrée. Le premier moment de cette évolution concerne la formation de l’outil- lage Jômon. C’est en effet à cette époque que l’on passe d’un armement de piques et de sagaies à un armement composé majoritairement d’arcs et de flèches (fig. 2). Cette évolution se fait conjointement à celle du milieu (adaptation à une nouvelle faune), lequel évolue peu à peu d’une végétation tardiglaciaire vers la grande forêt qui se met en place avec le réchauffement climatique de l’Holocène. Pour aucun moment des millénaires qui constituent le Jômon, nous nous ne disposons d’outils attestant une quelconque activité agraire : pas de bêche, de houe ni d’araire, pas non plus de couteau à moissonner. Très tôt, en revanche, au Jômon archaïque, on voit apparaître la poterie (nombreux pots de cuisson) et un outillage de meules servant à concasser les glands et les marrons qui abondent dans le nouveau couvert forestier de l’archipel. Un riche outillage pour la pêche achève de témoigner de l’adaptation des sociétés humaines à leur milieu [Teshigawara 1998 ; id.

2003].

Les phases archaïque et ancienne du Jômon sont celles où s’installent et se généralisent ces assemblages technologiques. La phase ancienne et la première moitié de la phase moyenne du Jômon correspondent à un pic climatique particulièrement favorable : l’« Optimum climatique de l’Holocène », une période où les températures étaient, en moyenne, de 4 degrés plus élevées qu’actuellement, autorisant une prédation systématique sur un milieu particulièrement riche. Avec la fin de la phase ancienne, c’est un « autre Jômon » qui se met en place dans certains endroits du centre, de l’est et du nord-est de l’archipel. Les bonnes conditions environnementales de ces régions, ainsi que la séden-

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Émergence du Néolithique

arc pointes
arc
pointes

Figure 2 : Évolution de l’outillage, de la fin du Paléolithique jusqu’à la période Jômon [d’après Teshigawara 1998, p. 26 et 33].

Le contre-exemple Jômon au Japon

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tarité affirmée de nombreuses communautés du Jômon, semblent avoir eu des conséquences importantes sur le plan démographique, donnant naissance à de grands sites d’habitats groupés comme celui de San.nai Maruyama, au nord-est de Honshû, et laissant percevoir une organisation « villageoise » de la vie quotidienne de ces sociétés sans agriculture. C’est à cette époque que se développe l’ensilage du fruit des collectes forestières : glands, noix et marrons (fig. 3).

collectes forestières : glands, noix et marrons (fig. 3) . Figure 3 : Type de bâtiment

Figure 3 : Type de bâtiment le plus imposant de San.nai Maruyama : cette « long house » présente les traces d’une activité domestique faite en commun ainsi que d’un plancher surélevé sur lequel étaient stocké des vivres tirés de la collecte (glands, châtaignes, etc.).

Mais Jômon doit également être considéré du point de vue de ses variations, et certainement pas selon un axe linéaire d’évolution. Afin de le restituer le plus fidèlement possible, il convient de l’envisager sous l’angle des variations géographiques d’une part, car l’archipel, sur ses plus de 2 000 kilomètres de longueur du sud-ouest au nord-est, dessine une grande variété d’espaces, et sous l’angle des variations climatiques d’autre part, lesquelles viennent renforcer les écarts de la géographie dans bien des régions et ont pour conséquence que l’Est est foncièrement « plus riche » que l’Ouest, avec sa forêt de lauriers dominante (fig. 4). Les variations du climat ont eu un impact déterminant puisque entre le début de l’Holocène et son pic climatique, survenu il y a six mille ans,

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Émergence du Néolithique

26 Émergence du Néolithique Figure 4 : L’évolution du climat dans les îles principales de l’archipel

Figure 4 : L’évolution du climat dans les îles principales de l’archipel japonais, de la glaciation du Würm jusqu’à nos jours [d’après Fujio 2002, p. 70].

le réchauffement a entraîné une avancée des mers sur les terres de 60 kilomètres, avec une hausse maximale du niveau de la mer de 6 mètres dans la « mer » d’Ariake, à Kyûshû. C’est dans ce contexte que se sont développés les grands amas coquilliers de l’archipel [Fukusawa et al. 1999 ; Fujio 2002]. Après une période de relative stabilité des côtes, c’est ensuite une régression, liée cette fois au refroidissement climatique, qui vient marquer le milieu du Jômon moyen, entre la seconde moitié du IV e millénaire et la première moitié du III e millénaire. En huit cents ans, les eaux se retirent de 30 kilomètres, provoquant une forte déstabilisation des groupes qui s’étaient fixés durant la période précédente. Dans la région de Tôkyô, les mers régressent de 1 mètre, jusqu’à une hauteur de 1 mètre au-dessus de leur niveau actuel. Le cas de la baie de Tôkyô est à cet égard exemplaire, puisque c’est là que se concentrent la majorité des amas coquilliers de l’archipel. La

Le contre-exemple Jômon au Japon

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« fuite » de la côte (plus de 30 mètres par an en moyenne dans les endroits les plus éloignés de la baie) fait disparaître de nombreux sites d’habitat. Il faut attendre le retour d’une relative stabilité, et la constitution d’un couvert forestier sur les nouvelles terres, pour voir se réinstaurer une relative prospérité. L’économie semble alors se tourner vers la forêt, et l’on voit apparaître, au Jômon récent, des sites de traitement de masse des marrons, lesquels sont trempés avant d’être transformés pour la consommation. Mais jamais Jômon ne retrouvera la densité d’occupation du sol qui a été la sienne entre la fin de la phase ancienne et le milieu de la phase moyenne. Durant le II e millénaire et jusqu’au début de notre ère environ, le climat continue, quoique plus lentement, à se refroidir, et l’activité humaine à régresser. Jusqu’au milieu du I er millénaire avant notre ère, on observe une chute massive du nombre de sites d’habitat. À ce stade, on peut légitime- ment se demander si les sociétés du Jômon n’ont pas évolué vers une nouvelle forme de nomadisme. Quoi qu’il en soit, le I er millénaire est marqué par une nette raréfaction des traces attribuables à l’activité du Jômon.

UNE ÉCONOMIE DE SUBSISTANCE DUNE NATURE PARTICULIÈRE

Dans le tableau un peu simpliste que nous venons de dresser, ce qui restitue au « cas Jômon » son intérêt et sa relative complexité tient à la nature de son économie de subsistance. Le fait de se fixer dans une niche écologique déterminée a eu pour effet de rendre les groupes humains toujours plus aptes à tirer profit de leur environnement, et ce parfois même au-delà des capacités de ce dernier. L’outillage des groupes du Jômon, ainsi que leur habitat dans l’est de l’archipel entre le Jômon moyen et récent, montrent qu’ils ont été capables de mettre au point des logiques de prédation systématiques, ce qui impli- quait une conception collective et concentrée du travail. En outre – mais cela découle sans doute de cette implication de l’homme dans son milieu –, on perçoit l’existence de pratiques sélectives qui ont eu pour effet de favoriser l’épanouissement de certaines plantes importantes à l’économie des sociétés du Jômon. L’exemple le plus probant en est sans

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Émergence du Néolithique

doute la constitution d’une « forêt » de châtaigniers autour des sites les plus densément peuplés de l’est de l’archipel. Enfin, il est dorénavant établi qu’au moins à partir de la fin du Jômon ancien, certaines plantes domestiquées ayant pour origine le continent étaient connues et cultivées dans l’archipel. Dans ce contexte, il devient légitime de se demander si le Jômon est bien le si fameux contre-exemple à la néolithisation que nous entendions présenter. Loin d’être muettes, l’archéologie et les analyses paléobotaniques laissent clairement voir que l’archipel est resté en contact régulier avec le continent et semble avoir réagi à l’apparition d’espèces végétales domes- tiques ; elles fournissent des preuves indiscutables de la présence d’espèces domestiques consommées, et donc probablement cultivées, dans l’archipel à partir du Jômon ancien, mais surtout moyen et récent. Il faut également remarquer que ce sont souvent les mêmes sites et les mêmes régions qui reviennent, durant les phases anciennes et récentes, dans l’Est, et durant les phases récente et finale, dans l’Ouest : Tsurune pour le Jômon moyen dans le département de Gifu (Perilla, Vigna radiata, orge), San.nai Maruyama dans le département d’Aomori et des sites qui lui sont proches comme Tomi no sawa, Kosan.nai ou encore Kazahari (Vigna radiata, « salsifis », chanvre, panic, Perilla, calebasse), Tsushima Okadai dans le département d’Okayama (Vigna angularis, riz, calebasse, melon), Shika dans le département de Fukuoka (Vigna angularis, orge, Echinochloa esculenta, calebasse), Usujiri à Hokkaidô (Echinochloa esculenta, Setaria italica Beauvois), Torihama à Tottori (Vigna radiata, Perilla, colza, calebasse), Shinpukuji dans le département de Saitama (Vigna radiata, sarrasin, calebasse, melon). Si le riz est la dernière espèce à être entrée dans l’éventail des « connaissances botaniques » des groupes Jômon, d’autres plantes avant lui sont beaucoup mieux documentées. Il s’agit par exemple des Fabacées (Vigna radiata et V. angularis) qui, dans les prélèvements positifs en plantes domestiquées, sont de loin les deux occurrences les plus répandues depuis la phase ancienne ; de l’orge, connue dès la phase moyenne du Jômon ; du millet (Echinochloa esculenta), bien documenté dans les régions les plus au nord dès la phase ancienne ; ainsi que de la calebasse qui, cas exceptionnel, semble même avoir été connue dès le Jômon archaïque. Il a beau y avoir une certaine variété dans la répartition des découvertes

Le contre-exemple Jômon au Japon

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à l’échelle de l’archipel, ces résultats n’en demeurent pas moins encore très

discrets en comparaison du nombre de sites connus – plusieurs milliers – pour les seules phases du Jômon ancien, moyen et récent. Ces plantes sont indiscutablement domestiquées, mais elles ne représentent qu’une très faible part de ce que livrent les analyses paléobotaniques. Comparativement, la présence massive des noix, châtaignes, marrons et glands occupe une place bien plus centrale dans le cadre de l’économie alimentaire jômon. En réalité, seule la répartition des espèces cultivées et le « comportement » discernable dans cette dernière, phase après phase, permettent de proposer une lecture [Nespoulous 2007]. Si nous essayons de dégager des tendances dans l’évolution de la répartition de ces espèces, il s’avère que des céréales comme les différentes variétés de millet apparaissent surtout dans le Nord, peut-être du fait de l’existence d’une route, encore mal connue, de diffusion par le nord depuis le continent. Le riz s’observe avant tout dans l’Ouest, et les plantes les plus retrouvées sont, de loin, les Fabacées et la Perilla. Toutes ces données, prises ensemble, auraient largement de quoi laisser entendre qu’à partir du Jômon ancien au moins, les groupes de l’archipel, chacun avec ses spécificités, ont obéi à un processus de néolithisation, de transition progressive, vers un mode d’économie de production. Toutefois, une analyse plus approfondie prenant en compte les modifications de leur répartition d’une phase à l’autre du Jômon permet d’entrevoir une réalité bien plus nuancée que celle que laisserait supposer une vision d’ensemble. Tout d’abord, il convient d’indiquer que la grande majorité des sites qui présentent ce genre de données étaient en activité durant les phases ancienne, moyenne ainsi que récente du Jômon. Par conséquent, l’apparition d’espèces cultivées durant une phase donnée (présence qui n’est d’ailleurs pas documentée en continu durant toute une phase), puis leur disparition à la phase suivante, souvent sans qu’elles soient remplacées, montrent sans équi- voque qu’elles n’étaient pas indispensables à l’économie de subsistance du Jômon. Il y a comme une instabilité dans la « production » qui entoure ces espèces. Par ailleurs, les espèces qui auraient certainement pu le mieux contribuer à la subsistance des groupes du Jômon, comme l’orge, le sarra-

sin, le millet et le riz, si elles sont attestées, demeurent dans des proportions bien moins significatives que celles des Fabacées et de la Perilla, présentes dans le centre du Japon, lesquelles devaient pourtant connaître un net retrait

à la fin du Jômon moyen.

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Émergence du Néolithique

L’apparition d’espèces domestiques vers la fin du Jômon ancien peut tout à fait laisser envisager l’installation progressive d’une économie de production centrée sur elles, avec des sociétés qui auraient à cette occasion procédé à un recentrage « agricole » progressif de leur mode de subsistance. Néanmoins, la situation, telle qu’elle se présente à San.nai Maruyama, où l’on ne dispose pas pour le Jômon moyen, par exemple, d’échantillons similaires à ceux de sa phase ancienne, laisse penser le contraire. De la même manière, au Jômon moyen, la forte densité de sites présentant Fabacées et Perilla a pu être interprétée comme résultant de la mise en place d’une économie alternative (on peut toutefois douter du caractère indispen- sable d’une plante « condimentaire » comme la Perilla…) mais, là encore, la phase récente nous fait comprendre qu’il n’en fut rien. Les deux conséquences à tirer nous semblent donc être les suivantes :

ou bien il y eut de véritables tentatives (plus ou moins conscientes) visant à s’orienter progressivement vers une économie fondée sur une production de la subsistance, donc vers l’agriculture, lesquelles échouèrent toutes pour des raisons qui nous échappent ; ou bien, plus vraisemblablement, si nous considérons la relative richesse et la prospérité des sociétés Jômon des phases ancienne et récente, un tel processus ne fut jamais réellement mis en œuvre, malgré la connaissance de techniques qui en auraient permis l’application par les sociétés concernées. Il n’est donc pas envisageable, à notre sens, de relever dans cet ensemble de données un processus qui serait celui d’une néolithisation. Certains groupes du Jômon, dans leurs « villages », cultivaient, de manière très secon- daire mais attestée, un « jardin ».

LA VÉRITABLE PART DORIGINALITÉ

Ce n’est pas que la « trinité » néolithique « sédentarisation, poterie, agriculture » soit ici malmenée qui pose véritablement un problème de lecture. D’autres cas de par le monde ont montré la variabilité de cet assemblage. Les éléments qui font de la longue période Jômon un cas intellectuelle- ment redoutable sont tout autres.

Le contre-exemple Jômon au Japon

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D’une part, il y a l’« économie forestière » très organisée dont font preuve certains groupes de l’est de l’archipel lorsqu’ils parviennent à favoriser, par leur intervention sur le milieu, les espèces qui les intéressent. C’est le cas de la formation de la forêt de châtaigniers, ou de l’organisation qu’implique le traitement (trempage, etc.) en masse des marrons. D’autre part, en plus d’avoir la technologie suffisante, ainsi que la « discipline sociale » qui aurait rendu possible le passage à une agriculture relativement classique, les raisons de changer d’économie n’ont vraiment pas manqué non plus. Il y eut en effet la régression de la mer aux IV e et III e millénaires, puis la lente dégradation climatique du II e millénaire, dont on sait qu’elles eurent l’une comme l’autre des effets sur les sociétés. Les analyses effectuées depuis les années 1990 montrent également que les groupes du Jômon, à la suite du pic de l’Holocène, ont pu exploiter leurs niches écologiques au-delà de leur capacité de régénération. Dans la baie de Tôkyô, par exemple, la nature des mollusques consommés retrouvés dans les amas coquilliers montre que ce sont des individus de plus en plus petits, donc de plus en plus jeunes, qui ont été ramassés. Il y a également le cas, sur la mer du Japon cette fois (site de Mawaki), de cette anse de la péninsule de Noto qui servait à piéger les dauphins. Après avoir concerné des centaines de cétacés à la fin du Jômon ancien, les prises se sont brutalement interrompues au Jômon moyen, alors que l’activité humaine demeurait présente… On a donc l’impression qu’il y a eu une très forte poussée démographique tant que le climat s’est montré favorable, mais que cette poussée s’est muée en pression démographique sur le milieu dès lors que les conditions naturelles ont commencé à se dégrader. Le passage à une économie de production aurait pu remédier à ces difficultés. Si remède il y a eu, de la part des sociétés de l’archipel, il est notamment à rechercher dans la dispersion qui semble avoir frappé le Jômon dans son dernier millier d’années. S’il fallait donc résumer à grands traits l’économie du Jômon, on pourrait dire qu’elle reposait sur le milieu donné, alors qu’une économie de production plus « néolithique » aurait sans doute impliqué une anthropisation beaucoup plus poussée, consistant en de grands abattages. Choix sans doute difficile à faire lorsque, durant des millénaires, une identité s’est construite autour d’un mode de vie en coévolution avec le milieu. En un sens, les humains qui constituent ce vaste ensemble qu’est le Jômon sont passés par une phase de « réinitialisation », avant que de

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Émergence du Néolithique

nouveaux modes de vie et une nouvelle économie venus du continent puissent faire à leur tour leur chemin dans l’archipel, avec la culture Yayoi et la riziculture. La question qui se pose dépasse donc le strict domaine économique :

Jômon n’était-il pas, finalement, une société contre le Néolithique ? Contre la néolithisation ?

Références bibliographiques

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La néolithisation du Proche-Orient

Olivier Aurenche*

Jusqu’au milieu du XX e siècle, le Levant sud était considéré dans le Proche-Orient comme le berceau des cultures néolithiques. Après la mise en évidence du Natoufien par D. Garrod puis par R. Neuville, ce furent les fouilles de Jéricho, dans la vallée du Jourdain, par J. Garstang de 1930 à 1936, puis par K. Kenyon entre 1951 et 1958, qui permirent de préciser les principales étapes du processus de néolithisation avec ses deux grandes phases, le Pre-Pottery Neolithic phase A, communément appelé « PPNA », et le Pre-Pottery Neolithic phase B, ou « PPNB » [Kenyon 1957]. Cette terminologie est toujours en vigueur. La nouveauté venait de la découverte d’une culture inconnue jusqu’alors, développant une architecture spectacu- laire (une « tour » et un « rempart ») et possédant une industrie lithique dans laquelle plusieurs outils « nouveaux » (les pointes de flèche) jouaient le rôle de fossiles directeurs. Cette culture ne connaissait pas la céramique (d’où l’appellation « pre-Pottery »), tenue jusqu’alors comme le principal attribut du Néolithique. Les preuves d’une domestication des plantes et des animaux, au moins dans la première phase, n’étaient pas acquises. Au moment même où se déroulaient les fouilles de Jéricho, R. Braidwood tentait de découvrir, à l’autre extrémité du Croissant fertile, dans les contreforts du Zagros (Zagros Hilly Flanks), un autre foyer de néolithisation [Braidwood et Howe 1960]. Si, du point de vue méthodologique, ce projet a fait date, avec l’accent nouveau – au moins dans le Proche-Orient – mis sur les rapports de l’homme avec son environnement (la faune et la flore), ses résultats furent décevants : ce n’était pas non plus dans le Zagros qu’était

* Maison de l’Orient et de la Méditerrannée, Lyon

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Émergence du Néolithique

né le Néolithique. Mais alors, si ni la branche occidentale (Western Wing) ni la branche orientale (Eastern Wing) du Croissant fertile [Kozlowski et Aurenche 2005] n’avaient vu naître le Néolithique, où se trouvait son berceau (fig. 1) ? La réponse allait venir des fouilles entreprises à Çayönü à partir de 1964 par H. Çambel et R. et L. Braidwood. Ces découvertes attiraient l’attention sur une terra incognita, les contreforts, non plus du Zagros, mais du Taurus, et la haute vallée du Tigre. Dans le même temps, et indépendam- ment, dans la moyenne vallée de l’Euphrate, en Syrie, se déroulaient les fouilles de sauvetage de Mureybet (M. van Loon en 1964-1965, puis J. Cauvin de 1971 à 1974) et de Sheikh Hassan (J. Cauvin en 1976). Par la suite, du côté turc comme du côté syrien, la construction d’autres barrages

turc comme du côté syrien, la construction d’autres barrages Figure 1 : Carte des sites mentionnés

Figure 1 : Carte des sites mentionnés dans le texte.

La néolithisation du Proche-Orient

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sur l’Euphrate allait accélérer les découvertes : ce furent successivement, en Turquie, les travaux de Cafer Höyük (J. Cauvin et O. Aurenche de 1979 à 1986), Gritille (M. Voigt de 1981 à 1984) et Nevali Çorı (H. Hauptmann de 1985 à 1991) ; puis, en Syrie, les fouilles de Jerf el Ahmar (D. Stordeur de 1989 à 1993) et celles, toujours en cours depuis 1991, de Dja’de

(E.

Coqueugniot) et Halula (M. Molist) et, depuis 2000, de Tell Abr

(T.

Yartah). Sur le Tigre, où l’ampleur des barrages était moindre, ce furent

les fouilles de Nemrik en Iraq (S. K. Kozlowski de 1985 à 1989) et de Hallan

Çemi en Turquie (M. Rosenberg de 1991 à 1994). En dehors des vallées, dans la haute Djezireh stricto sensu, tant du côté iraqien que du côté turc, on doit mentionner encore respectivement la fouille de Maghzalia (N. Bader de 1977 à 1980) et les travaux de sauvetage conduits à Qermez Dere

(T. Watkins de 1986 à 1990) ainsi que, plus récemment, les spectaculaires

découvertes effectuées sur le site de Göbekli, toujours en cours de fouille

(K. Schmidt depuis 1995). S’y ajoute maintenant, en territoire syrien, à

l’ouest de l’Euphrate, le site de Qaramel (R. Mazurowski depuis 1999). On découvrait ainsi progressivement l’existence d’une nouvelle « province culturelle » à cheval sur trois pays actuels, la Turquie, l’Iraq et la Syrie, et précisément située dans la zone de contact entre les deux branches du Croissant fertile, la province levantine (ou Western Wing) et la province mésopotamienne (ou Eastern Wing). Nous avons proposé de donner le nom de « Triangle d’or » à cette région qui couvre les hautes et moyennes vallées du Tigre et de l’Euphrate ainsi que la Djezireh septentrionale [Aurenche et Kozlowski 1999 ; Kozlowski et Aurenche 2005]. Mais ce constat ne suffit pas à expliquer pourquoi les chasseurs- cueilleurs de cette région ont, entre 9000 et 8000 avant notre ère, entamé un processus conduisant à la maîtrise de l’agriculture et de l’élevage. Il fallait, selon la formule de R. Braidwood, que ces cultures fussent « prêtes ». On va voir que, pour ne retenir ici que les restes de leur culture matérielle et ce qu’ils peuvent nous apprendre de leurs capacités techniques, intellectuelles et artistiques, elles l’étaient.

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Émergence du Néolithique

UN POINT DE TERMINOLOGIE

Sans entrer dans le vaste débat de la définition du Néolithique, on s’en tiendra aux points suivants : pour éviter tout malentendu, on réservera le qualificatif de « néolithiques » aux sociétés qui cultivent des plantes et élèvent des animaux dont la morphologie est considérée comme domes- tiques par les archéobotanistes ou les archéozoologues. On qualifiera de « proto-néolithiques » les sociétés qui n’offrent encore aucun de ces deux critères ou seulement l’un d’entre eux. Ce terme de « proto-néolithique », préféré à celui, plus vague, de « pré-néolithique », est destiné à montrer que le processus qui a abouti à la domestication s’est déroulé au sein même de ces sociétés sans rupture apparente ni apport extérieur. Il s’agit donc bien d’un phénomène de néolithisation primaire. Dans le Proche-Orient, les premières sociétés néolithiques stricto sensu apparaissent entre 8300 et 8000 avant notre ère et appartiennent, selon le jargon en vigueur, à l’étape connue sous le nom de « PPNB moyen ». Tout ce qui précède – on se limitera par convention aux cultures qui ont existé entre 12000 et 8300 avant notre ère – sera donc qualifié de « proto-néolithique » (tableau 1).

sera donc qualifié de « proto-néolithique » (tableau 1). Tableau 1. La succession des cultures et
sera donc qualifié de « proto-néolithique » (tableau 1). Tableau 1. La succession des cultures et
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sera donc qualifié de « proto-néolithique » (tableau 1). Tableau 1. La succession des cultures et

Tableau 1. La succession des cultures et leurs principales inventions dans le Proche-Orient néolitique.

La néolithisation du Proche-Orient

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UN POINT DE CHRONOLOGIEET DE CLIMATOLOGIE

La multiplication des datations radiométriques permet désormais d’établir un cadre chronologique assez précis qui couvre la fin du Pléistocène supérieur et le début de l’Holocène [Aurenche et al. 2001]. L’histoire commence en réalité avec la fin de la dernière période glaciaire et la première de deux des phases de réchauffement qui la jalonnent [Sanlaville 1996]. Elles correspondent à deux cultures appelées conventionnellement « kébarien » et « kébarien géométrique » (15600-12500 avant notre ère), que nous avons laissées de côté pour ne pas allonger l’exposé. Mais c’est dans ces deux cultures que s’enracine directement la première des cultures proto-néolithiques traitées ici, le Natoufien (12500-10200 avant notre ère), qui se développe durant la seconde amélioration climatique (Alleröd) et se termine assez brutalement avec le dernier épisode froid et sec (Dryas III ou récent) qui achève le Pléistocène (fig. 2). Commence alors la phase d’amé- lioration climatique de l’Holocène, au cours de laquelle se mettent en place les dernières cultures proto-néolithiques (PPNA et PPNB ancien, 10200-8300 avant notre ère), puis, avec l’Optimum holocène, les premières cultures proprement néolithiques (PPNB moyen et récent, 8300-6900 avant notre ère). Sans être farouchement déterministe, et sans vouloir minimiser le rôle de l’homme dans la prise en compte de son propre destin, force est d’admettre que ces conditions climatiques, si elles ne sont pas la cause

ces conditions climatiques, si elles ne sont pas la cause Figure 2 : Chronologie comparée des

Figure 2 : Chronologie comparée des phases climatiques et de l’évolution des cultures [d’après Sanlaville 1996, fig. 5].

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Émergence du Néolithique

unique des changements survenus, ont néanmoins permis, sinon facilité, leur mise en place. Le fait est que c’est dans ce contexte climatique précis, et non pas plus tôt ou plus tard, qu’est né le Néolithique. Cette « coïnci- dence » ne doit rien au hasard.

PROTO-NÉOLITHIQUE 1

(12500-10200 AVANT NOTRE ÈRE)

Le premier changement significatif par rapport aux sociétés de chasseurs- cueilleurs antérieures est marqué par le processus de sédentarisation, c’est- à-dire l’implantation principale du groupe humain en un même lieu. Cela n’exclut pas pour autant des déplacements saisonniers de tout ou partie de ce même groupe. On parle alors, traditionnellement, de « camp de base », par opposition à des « haltes de chasse » ou « de cueillette ». Les critères de sédentarisation sont de plusieurs ordres : un inves- tissement important en matière d’habitat, en plein air ou sur des terrasses de grottes, sous forme de maisons circulaires semi-enterrées à la couver- ture portée par une charpente massive en bois ; la présence, à l’intérieur ou à proximité de cet habitat, de nombreuses sépultures, individuelles ou collectives ; la présence sur place d’un abondant « mobilier lourd », composé de meules et de mortiers en pierre que leur taille et leur poids rendent diffi- cilement transportables ; l’existence de fosses qui peuvent avoir joué un rôle dans le stockage ; enfin, la présence d’animaux commensaux de l’homme tels que les souris. Ces maisons sont regroupées en « hameaux » de trois à dix maisons sur une superficie de quelques centaines de mètres carrés. Les meilleurs exemples de cette culture appelée « natoufienne » se rencon- trent essentiellement sur plusieurs sites du Levant sud (Mallaha, Ouadi Hammeh, Hayonim, El Wad), mais Abu Hureyra, sur l’Euphrate, et Hallan Çemi, dans le bassin du Tigre, offrent à la fin de la période une situation analogue, soit dans le même contexte (Abu Hureyra), soit dans un contexte culturel différent, le trialétien (Hallan Çemi). On ne note pas de change- ment en matière d’industries lithiques qui dérivent directement des cultures antérieures : kébarien et kébarien géométrique pour le Natoufien, trialétien pour la région du Tigre. Elles se caractérisent par l’usage dominant

La néolithisation du Proche-Orient

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d’outils composites formés de microlithes de formes géométriques (triangles, segments de cercle). L’économie est toujours fondée sur la cueillette et la chasse. Le choix des espèces dépend de l’environnement : glands et céréales sauvages dans le Levant, où se développent des forêts claires de chênes, légumineuses à Hallan Çemi. Une tentative, toujours discutée, de mise en culture du seigle aurait eu lieu sur l’Euphrate à Abu Hureyra. La chasse dépend aussi de l’environnement. Dans le Levant, l’animal dominant est la gazelle, à un point tel que certains archéozoologues s’interrogent sur la réalité d’une tentative de contrôle des troupeaux sauvages qui aurait pu conduire à une forme de domestication, mais sans conséquence perceptible sur la morphologie des animaux. Si l’hypothèse se vérifiait, il faudrait parler, dans un cas comme dans l’autre, de domestication « avortée », car ce n’est que deux millénaires plus tard que le processus, attesté par des changements morphologiques patents et irréversibles, aboutit réellement, mais sur d’autres espèces. Au Natoufien, le seul animal considéré comme domestique est le chien, mais les preuves sont plus de l’ordre de la symbolique (on les retrouve inhumés avec des humains) que de l’anatomie. Le chien, comme individu, ne joue pas de rôle économique, sinon peut-être comme auxiliaire dans la chasse.

PROTO-NÉOLITHIQUE 2

(10200-8300 AVANT NOTRE ÈRE)

Cette seconde phase, d’environ deux millénaires également, s’enracine directement dans la première. La continuité stratigraphique est rarement observée car la plupart des sites de la période précédente ont été abandon- nés : effet possible de la brusque péjoration climatique du Dryas récent, dont les effets sont pourtant considérés dans le Proche-Orient comme atténués par rapport à l’Europe continentale ? Seul le site de Mureybet, sur le Moyen Euphrate, atteste cette continuité qui se marque essentiellement, au début de la période, dans les principes de construction où se poursuit la tradition de la maison circulaire semi-enterrée. Mais, au cours de cette phase, les changements l’emportent nettement

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Émergence du Néolithique

sur la continuité. L’espace intérieur des maisons se divise et se structure :

banquettes, murets, silos. La taille des villages augmente considérablement pour atteindre parfois 3 hectares. Certains (Jéricho) s’entourent d’un mur d’enceinte qui joue autant un rôle de soutènement que de défense, car ces villages (comme déjà au Natoufien) sont construits sur des pentes dominant des points d’eau (sources, rivières). L’espace collectif s’organise lui aussi d’une manière nouvelle et spectaculaire avec la construction, au centre ou en périphérie du village, d’un bâtiment auquel on donne, faute de mieux, le nom de « communautaire », car il semble jouer, mutatis mutandis, le rôle des kiva dans les villages pueblo d’Amérique centrale, c’est-à-dire d’un bâtiment circulaire, enterré, auquel on accède par le toit et qui est réservé à certaines cérémonies ou certains rites dont la nature, au Proto-Néolithique, nous échappe. On en connaît désormais plusieurs exemples : la fameuse « tour » de Jéricho, bien que construite et non enterrée, en fait probable- ment partie [Aurenche 2006a ; id. 2006b], mais le village de Mureybet en fournit aussi au moins un exemplaire, tandis que Jerf el Ahmar en a révélé successivement trois, correspondant chacun à un état du village [Stordeur et al. 2000]. Dans le bâtiment le plus récent, la banquette péri- phérique était ornée de dalles en pierre sculptées et de stèles zoomorphes (vautours). À la fin de la période, leur développement est spectaculaire :

à Dja’de, les piliers intérieurs sont peints sur toute leur hauteur de motifs géométriques polychromes [E. Coqueugniot, communication personnelle], tandis qu’à Göbekli les piliers intérieurs sont constitués de stèles monolithes décorées de reliefs animaliers. Moins spectaculaires, mais tout aussi importants, sont les changements dans la forme de l’habitat. Progressivement, les maisons « sortent de terre », c’est-à-dire s’élèvent au-dessus du sol – débuts de la véritable construction au sens étymologique du terme –, et adoptent un plan rectangulaire, formule plus souple lorsqu’il s’agit d’ajouter des pièces les unes aux autres. Jerf el Ahmar constitue, à ce jour, le meilleur « laboratoire » de cette évolution, mais cette nouvelle formule deviendra rapidement la référence dans les périodes suivantes. D’autres villages (Mureybet, Nemrik, Çayönü) témoignent du même parcours. D’autres domaines font aussi l’objet d’innovations radicales. L’industrie lithique abandonne le microlithisme et, pour les pointes de flèche, des éléments monolithes remplacent progressivement les outils composites. Le

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travail du bois, considérable pour faire face aux besoins de l’architecture, s’effectue à l’aide de lourdes herminettes en silex, mais de plus en plus à l’aide de haches polies – technique nouvelle et « révolutionnaire ». Plus délicates et longues à fabriquer, elles possèdent une efficacité et une durée de vie infiniment plus importantes. Un autre outil fait son apparition : des disques polis, épais, percés en leur centre, sont parfois interprétés comme des lests de bâtons à fouir, utilisés pour le travail de la terre. Dans le domaine de l’art, ou de la symbolique, on a déjà évoqué le décor des bâtiments communautaires, mais il faut y ajouter les figurines animales ou humaines, essentiellement féminines, dont le nombre et la facture diffèrent de ceux des rares exemplaires natoufiens. On citera, dans le même

ordre d’idées, toujours en provenance de Jerf el Ahmar, des plaquettes de pierre gravées de motifs animaliers (serpents, rapaces, scorpions, félins) ou de signes plus difficiles à interpréter, auxquelles il faut ajouter l’attention particulière portée aux bucranes d’aurochs, retrouvés par exemple en quatre exemplaires dans une même « maison » [Stordeur et al. 1997]. L’économie semble se diversifier. La cueillette constitue toujours la ressource essentielle et les espèces récoltées sont les mêmes qu’à la période précédente. Mais, pour les archéobotanistes, plusieurs indices plaident en faveur d’un changement de comportement, en particulier face aux céréales ou aux légumineuses. Le cortège de plantes adventices que l’on trouve mêlées aux graines de céréales de morphologie encore sauvage invite

à penser qu’un travail de la terre pour préparer le sol a accompagné des

tentatives de mise en culture. On parle alors de « proto-agriculture ». L’idée de semer pour récolter serait donc à mettre au crédit de ces populations proto-néolithiques, sans que leurs tentatives aient encore abouti à une transformation morphologique des espèces ainsi traitées. Alors qu’il y a peu on pensait que ces transformations étaient rapides (de l’ordre de quelques générations de plantes annuelles), on considère aujourd’hui que ce processus

a été extrêmement long, sans compter les nombreux échecs possibles

[Willcox 2007 ; Zohary 2007]. Car il ne suffit pas de planter pour créer de

nouvelles variétés. Dans le cas des céréales, il a fallu repérer et semer les graines des épis « aberrants » (environ 10 %), dont les épillets (à rachis

« solide ») restent solidaires à maturité, ce qui facilite la moisson, au lieu de se disperser quand ils sont mûrs (90 % des épillets sont à rachis

« fragile »), pour permettre la reproduction « naturelle » de la plante. Ce sont ces individus aberrants qui sont à l’origine des variétés domes-

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Émergence du Néolithique

tiques, et ce sont eux qu’il a fallu sélectionner et replanter systématique- ment. Tout le problème est de savoir si cette sélection, qui a fini par abou- tir, a été consciente et volontaire, ou le fruit du seul hasard. Planter ne conduit pas à devenir nécessairement agriculteur, et c’est probablement ce qu’ont vécu ces générations de proto-néolithiques restés foncièrement chasseurs- cueilleurs. Leur comportement face aux animaux ne semble pas avoir non plus fondamentalement différé de celui de la période précédente. La chasse a continué à fournir l’essentiel des ressources, à partir sensiblement des mêmes espèces, avec peut-être les mêmes tentatives de contrôle, sans plus de succès apparent, de troupeaux sauvages d’espèces grégaires environnantes, gazelles, mais aussi moutons et chèvres. Toutefois, on sait qu’une espèce peut, soit résister à toute tentative de domestication (gazelle, daim de Mésopotamie), soit retourner à l’état sauvage après une première domesti- cation (marronnage pour la chèvre à Chypre) [voir Vigne, ce volume]. On parle alors de proto-domestication, étape probablement aussi jalonnée d’échecs. Quoi qu’il en soit, aucune preuve de domestication achevée n’est à ce jour connue avant 8500-8300 avant notre ère.

NÉOLITHIQUE 1

(8300-6900 AVANT NOTRE ÈRE)

Ce n’est donc pas avant la seconde moitié du IX e millénaire (soit le PPNB moyen) qu’apparaissent les premières traces de céréales morphologique- ment domestiques. Elles sont attestées, pour le blé en grain, sur des sites comme Çayönü, Çafer, Nevali Çorı, dans les hautes vallées du Tigre et de l’Euphrate, c’est-à-dire à proximité de la zone (le Karaca dag) où les botanistes situent l’habitat naturel de la variété sauvage d’où cette première céréale domestique est génétiquement issue. La variété domestique aurait ensuite gagné le Moyen Euphrate (Halula), puis le reste du Proche-Orient. L’histoire est moins claire pour le blé amidonnier ou l’orge, pour lesquels plusieurs foyers de domestication (indépendants ?) sont possibles. Il en va de même, semble-t-il, pour les légumineuses. L’association céréales/ légumineuses dès le Néolithique est intéressante car ces deux familles consti- tuent encore, dans l’agriculture traditionnelle, la base de l’assolement, c’est-

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à-dire de la pratique qui consiste à les planter alternativement d’une (ou deux ou trois) année sur l’autre afin de ne pas épuiser les sols. Mais tous les botanistes admettent que l’agriculture ne « chasse » pas immédiatement la cueillette et représente souvent, jusqu’à la fin du PPNB, encore moins de 50 % des ressources alimentaires. S’il a fallu plus de temps qu’on ne l’ima- ginait autrefois pour transformer une plante sauvage en variété domestique, avec cette longue phase de la « proto-agriculture » où des échecs répétés ne sont pas à exclure, il n’a pas fallu moins de temps pour que la cueillette cède définitivement le pas devant la véritable agriculture. Il en va de même pour la relation avec l’animal, les espèces morpholo- giquement domestiques n’apparaissant pas avant le PPNB moyen [voir Vigne, ce volume]. Le processus a pu être le suivant : après des tentatives probables, mais infructueuses, avec la gazelle, une phase de « proto-domes- tication » s’est exercée sur d’autres espèces grégaires plus dociles, mouton et chèvre d’abord, puis bœuf et cochon. La zone où les variétés domestiques apparaissent pour la première fois est la même que pour les céréales :

piémont sud du Taurus pour le mouton, la chèvre et le cochon, bassin du Moyen Euphrate pour le bœuf [Peters et al. 1999]. Ce constat n’exclut pas pour autant d’autres foyers indépendants, notamment pour la chèvre, comme le Zagros ou le Levant sud. On ne manquera pas de noter, dans ce processus de domestication des plantes et des animaux, l’aspect complémentaire des espèces choisies. Dans les céréales ou les légumineuses, l’homme ne consomme que les graines, alors que tout le reste (paille, balle, tiges, feuilles), qui contient de la cellulose non-assimilable par l’estomac humain, convient en revanche parfaitement au régime des premières espèces animales domestiques (mouton, chèvre, bœuf), que leur capacité à ruminer rend aptes à digérer cette cellulose. La rançon de la domestication des animaux étant que l’homme devait les nourrir, les surplus végétaux dégagés par l’agriculture se trouvaient donc tout indiqués pour remplir cette fonction, sans compter leur rôle dans la confection probable de litières. Inversement, le fumier produit par ces mêmes animaux servait à fertiliser les champs afin de sécuriser et améliorer les récoltes. C’est sur ce schéma qu’a vécu l’agriculture traditionnelle en Europe et dans le Proche-Orient jusqu’à la révolution industrielle et à l’apparition des engrais chimiques. Dans cette phase, les innovations techniques sont moins spectaculaires qu’entre les deux périodes précédentes, sauf dans le domaine artistique.

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Émergence du Néolithique

L’habitat, définitivement rectangulaire, reste de plan simple (deux ou trois pièces en enfilade), avec cependant une technique de construction nouvelle qui consiste parfois à surélever le sol d’habitation au-dessus d’un sous-sol aménagé qui sert aussi de réserve (Çayönü, Çafer, Nevali Çorı, Beidha). Les bâtiments communautaires sont toujours présents en bordure des villages (Nevali Çorı). Pour le cas particulier de Göbekli, qui n’a livré qu’une série de bâtiments communautaires successifs sans « maison » associée, on renvoie à la contribution de H. Hauptmann [ce volume]. On notera aussi une augmentation spectaculaire (plus de 10 hectares) de la superficie de certains villages. L’industrie lithique reste macrolithique et laminaire, avec une technique de débitage bipolaire, apparue à la période précédente et qui se répand dans l’ensemble du Levant. L’innovation majeure est d’ordre symbolique et artistique : pour la première fois, l’homme se représente grandeur nature, parfois même plus grand que nature, et non plus seulement sous forme de petites figurines ou statuettes. Deux foyers sont particulièrement actifs : le Levant nord (Göbekli, Nevali Çorı), avec de la sculpture sur pierre comprenant des piliers de plus de 2 mètres de haut portant des représentations humaines schématiques en relief, des statues masculines en ronde bosse dont la partie inférieure montre qu’elles étaient destinées à être « plantées » en position verticale, des « totems » associant rapaces et torses féminins [voir Hauptmann, ce volume]. Le Levant sud (Ain Ghazzal) pratique le modelage en chaux sur une âme en roseaux pour créer des statues masculines ou féminines d’environ 1 mètre de haut qui, contrairement à celles du Levant nord, n’ont pas été retrouvées en place mais, une fois sorties d’usage, soigneusement enterrées dans des fosses [Rollefson 1983 ; Rollefson et al. 1992]. Ces statues sont de plusieurs types, soit représentées en pied de manière « réaliste », soit réduites à une tête, parfois double, surmontant un buste schématique. Modelées en chaux, elles sont rehaussées de peintures et étaient probable- ment « habillées » en matériaux périssables. À cette série de représenta- tions, il convient d’ajouter une pratique nouvelle, limitée au Levant sud, qui consiste à remodeler, toujours en chaux, la face de crânes humains une fois décharnés, produisant un rendu proche de celui des statues. Retrouvés enfouis, associés ou non à des sépultures, ils ont pu jouer le même rôle d’« exposition » que les statues, avant d’être réinhumés après usage. Dans certains cas (Ain Ghazzal), le remodelage de la face se transforme en masques en chaux ou même en pierre (Nahal Hemar), qui semblent amovibles et donc réutilisables.

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Sans entrer dans le débat, qui dépasserait le cadre de cet article, sur la signification symbolique, religieuse ou sociale de ces phénomènes, il convient de noter la correspondance entre la volonté de l’homme de se repré- senter tel qu’en lui-même et sa capacité à domestiquer, au terme d’un long processus, plantes et animaux. C’est de cette nouvelle « coïncidence », non fortuite, entre les aspects symboliques de la néolithisation et ses aspects économiques et matériels qu’est née la théorie de J. Cauvin [Cauvin 1997] selon laquelle les seconds n’étaient que la conséquence des premiers. Il s’opposait ainsi aux tenants de l’hypothèse déterministe, encore majori- taires, pour qui la naissance de l’agriculture et de l’élevage se présentait comme une réponse à des changements « extérieurs » dus à des causes essen- tiellement climatiques ou à une pression démographique accrue. L’agriculture et l’élevage auraient été inventés sous l’empire de la néces- sité parce qu’il y avait plus de bouches à nourrir. Pour ces derniers, la néo- lithisation serait un phénomène d’abord subi (sinon subit !), puis finalement surmonté, alors que, pour J. Cauvin, elle serait au contraire provoquée par une prise de conscience nouvelle, mentale et psychique, de l’homme et de son rôle dans la nature. Sans vouloir trancher absolument entre les deux hypothèses, force est de constater que, comme on l’a vu supra, le début de l’Holocène et son amélioration climatique constituent sinon une condition suffisante, du moins une condition nécessaire à l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, car aucun signe de néolithisation n’est apparu dans le monde avant cette date. Si l’homme est parvenu à « domestiquer » la nature, c’est bien évidemment parce qu’il en a eu la capacité sinon la volonté, mais aussi parce que les conditions extérieures ont rendu, à un moment donné, cette domestication possible. Il s’agit donc moins, comme on l’a dit parfois, d’une réponse à une contrainte extérieure, que d’une multiplication de tentatives réussies, après plusieurs échecs probables, grâce à des circonstances deve- nues favorables.

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Émergence du Néolithique

CONCLUSION

Au terme de cette rapide présentation du contexte environnemental, matériel et culturel dans lequel agriculture et élevage sont apparus, on peut souligner plusieurs points. D’abord, l’allongement de la durée du processus (près de quatre millénaires) qui a conduit des premières tentatives de domes- tication à son aboutissement. Il ne faut pas voir cette évolution comme linéaire, mais bien plutôt comme marquée par des phases d’accélération suivies d’échecs et de longues phases de stagnation. On doit donc relativiser la notion de « révolution néolithique » même si, au regard du paléolithicien qui compte désormais en millions d’années, cette période peut paraître courte, alors qu’elle apparaîtra démesurée aux yeux de l’historien qui compte en siècles ! Tout est question de point de vue… Tout ne s’est pas déroulé non plus en même temps au même endroit. Si le centre moteur du Natoufien est bien le Levant sud, c’est dans le Levant nord, à la jonction des deux « branches » principales du Croissant fertile, dans une zone de contact entre plusieurs courants culturels anciens d’origine paléolithique – tradition levantine venue du sud, tradition cauca- sienne venue du nord, tradition zagrosienne ou mésopotamienne venue de l’est –, que le véritable et le premier Néolithique a pris naissance, dans les vallées des deux principaux fleuves qui traversent le Proche-Orient et sur les piémonts du Taurus où ils prennent leur source. C’est dans cette zone que se retrouvent les manifestations les plus abouties de la culture matérielle, les représentations de nature symbolique les plus spectaculaires, ainsi que les observations convergentes des archéobotanistes et des archéozoologues, sans oublier les analyses génétiques végétales. Mais le débat reste ouvert sur la question du polycentrisme, c’est-à-dire la domestication indépendante et simultanée en plusieurs endroits d’une ou de plusieurs espèces végétales ou animales. Convergence ou diffusion d’un centre à une périphérie, la précision chronologique actuelle ne permet pas de trancher. Une certitude cependant :

le Levant nord, à toutes les périodes, n’a jamais été un monde clos, mais a été en permanence parcouru du nord au sud et de l’est à l’ouest, comme le montrent les « routes de l’obsidienne », qui attestent, depuis l’origine, le transport de cette matière première utilisée dans la confection de certains outils depuis ses gîtes naturels, les pentes des volcans du Taurus, jusque

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dans les sites les plus éloignés. Plusieurs circuits ont été mis en évidence, selon la localisation géographique de chaque gîte que les analyses physico- chimiques permettent de déterminer avec précision [Châtaigner 1998]. Il n’est pas impensable d’imaginer le long de ces circuits, non seulement des échanges de blocs d’obsidienne, de sacs de blé ou de troupeaux de moutons, mais aussi, et surtout, des échanges d’idées ou d’expériences. On peut donc considérer la naissance du Néolithique comme issue d’un grand brassage de cultures qui a duré au moins quatre millénaires avant de gagner le conti- nent voisin le plus proche, l’Europe.

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L’apparition de l’agriculture en Afrique

Augustin F. C. Holl*

UN CONTINENT À CHEVAL SUR LÉQUATEUR

L’Afrique est un continent massif littéralement à cheval sur l’équateur. Cette situation a d’importantes implications climatiques et biogéographiques. La majeure partie du continent est soumise au régime des moussons avec pluies d’été. Les franges méditerranéennes situées au nord du tropique du Cancer et au sud du tropique du Capricorne sont alimentées par des régimes de pluies d’hiver. Les populations de chasseurs-cueilleurs peuplant le continent pendant le Pléistocène final ont dû faire face à de sérieuses difficultés climatiques. Dans l’hémisphère nord, de vastes portions du continent s’étaient vidées de leurs populations pendant le Dernier Maximum glaciaire, vers 20000-18000 à 12000-10000 avant notre ère. Celles-ci se sont concentrées dans des aires refuges, le long de la vallée du Nil (Jebel Sahaba, Waddi Kubbaniya), sur la côte méditerranéenne (Ibéromaurusien), la côte atlantique (site Autoroute de Bingerville, Côte d’Ivoire) et le haut plateau du sud-ouest du Cameroun (Fiye-Nkwi, Mbi Crater, Shum Laka). Pendant cette période, l’inhumation des morts était devenue une pratique courante, comme l’indiquent le cimetière de Jebel Sahaba (Nubie), les inhumations en abris sous roche ou grottes de Fiye Nkwi, Mbi Crater et Shum Laka, et les nombreux cimetières ibéromaurusiens du Maghreb [Balout 1955]. Un mouvement de recolonisation s’est amorcé avec le retour de l’humidité et l’installation de la phase humide de l’Holocène ancien. Cette nouvelle dynamique devait donner lieu à d’intéressantes innovations.

* Institut supérieur des Arts et Cultures, université de Dakar

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Émergence du Néolithique

LES CHASSEURS-CUEILLEURS DE LA FIN DU PLÉISTOCÈNE ET DE L’HOLOCÈNE ANCIEN

À la fin du Pléistocène et lors de l’Holocène ancien, les communautés de chasseurs-cueilleurs, en Afrique aussi bien septentrionale qu’australe, adoptent des formes de prédation plus intensives. Elles inventent l’arc et la flèche et pratiquent la chasse sélective d’un nombre restreint d’espèces animales, le mouflon à manchette (Ammotragus lervia) en Afrique du Nord et Sahara et l’éland de Derby (Taurotragus derbianus) en Afrique australe. Les Capsiens, quant à eux, pratiquent l’exploitation intensive des ressources aquatiques dans les chotts de l’arrière-pays saharien du Maghreb. C’est dans cette ambiance générale de transformations que des innovations se produisent dans différentes parties du continent. Ces innovations portent sur l’inven- tion de la poterie, la culture du sorgho sauvage, l’« élevage en captivité » de mouflons à manchette et la domestication des bovins.

L’utilisation de la poterie

L’utilisation de la poterie se généralise entre 8000 et 6000 avant notre ère dans l’hémisphère nord du continent. Ces poteries se retrouvent au Sahara oriental (Nabta Playa), sur la falaise du Bandiagara dans le sud-est du Mali (Oujoungou), au Tibesti dans le nord du Tchad, dans le Tadrart Acacus dans le sud-ouest de la Libye, au Tassili-n-Ajjer et au Hoggar dans le Sud-Est algérien, et dans l’Aïr au Niger. Les récipients des sites du Sahara oriental, à Nabta Playa et Bir Kiseiba, sont de petits bols en calotte qui ont dû être utilisés dans les contextes de consommation de nourriture et de boisson. Ceux du Sahara central, provenant de Tagalagal, Amekni, Site Launay, etc., présentent une plus grande diversité de formes et de dimensions. Ils comprennent des grands pots hémisphériques à base arrondie, des pots globulaires à lèvre inverse, et des bols semi-hémisphériques de plus petites dimensions. Les récipients de grandes dimensions ont dû servir pour le stockage des liquides et des denrées alimentaires telles que les graminées sauvages, qui étaient collectées régulièrement. Les pots de dimensions intermédiaires ont dû être utilisés pour la cuisson des aliments, et les bols pour la consommation de nourriture et autres substances.

L’apparition de l’agriculture en Afrique

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Du sorgho sauvage cultivé

L’exploitation des graminées sauvages et autres ressources végétales est marquée par une intensification certaine pendant les premiers millénaires de l’Holocène ancien, comme l’indiquent les données de Nabta Playa au Sahara oriental [Biehl et al. 1999 ; Wasylikowa et Dahlberg 1999], Uan Afuda et Ti-n-Torha au Sahara central [Barich 1992 ; id. 1998]. Les

graminées panicoïdes (Panicum sp., Pennisetum sp., Setaria sp.) sont les plus représentées dans les sites du Sahara central. Les échantillons de macrorestes prélevés du site E-75-6 (Nabta Playa) indiquent la présence de cent vingt-sept taxa, dont une importante composante de plantes

«

utiles » [Wasylikowa et Dahlberg 1999, p. 29-31]. Parmi ces plantes, il

y

a un imposant groupe de graminées sauvages comportant Brachiaria sp.,

Digitaria sp., Echinochloa colona, Panicum turgidum, Paniceae type A, Paniceae type B, Paniceae indet., Sorghum bicolor ssp. arundinaceum, et Urochloa sp. Les restes de sorgho provenant de cent quatre-vingt-sept échan- tillons se retrouvent dans toutes les habitations et fosses-silos fouillées. Cette plante était collectée dans les mêmes quantités que les autres plantes alimentaires, sauf dans trois habitations qui comportaient une moindre diver- sité d’espèces mais une plus grosse quantité de sorgho [ibid., p. 22-23]. Ces restes sont morphologiquement sauvages et fréquemment récoltés

dans le bassin de Nabta Playa. Il se pourrait aussi qu’une partie de ce sorgho ait été cultivée en utilisant la technique de culture de décrue. Les sédiments humides exposés par la baisse des eaux sont ensemencés et les jeunes pousses sont transplantées plus tard. Dans l’ensemble, les données du site E-75-6 de Nabta Playa indiquent une focalisation sur le sorgho dont les restes ont été retrouvés dans toutes les habitations. La durée de cette

« expérience » est incertaine, mais le sorgho cultivé à Nabta Playa est demeuré morphologiquement sauvage.

Des mouflons à manchette apprivoisés ?

Des couches de crottes de mouflons à manchette ont été mises au jour dans la grotte de Uan Afuda, sur le flanc est du Tadrart Acacus, dans le Sud-Ouest libyen. Ces données, collectées dans les couches 1 et 2 de la fouille I à l’entrée et dans la portion sommitale de la stratigraphie de la

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Émergence du Néolithique

fouille à l’intérieur de la grotte, datent d’environ 8500-8300 et 8000 avant notre ère [Di Lernia 2001]. La forte accumulation et l’induration des dépôts montrent qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène accidentel. Des données complémentaires – micromorphologiques, palynologiques, analyses de macrorestes – permettent de reconstruire une partie des événements qui se sont produits à Uan Afuda entre 8500 et 8000 avant notre ère. Les chasseurs-cueilleurs qui ont habité la grotte de Uan Afuda à la fin du Pléistocène et au début de l’Holocène ancien étaient essentiellement des chasseurs de mouflons à manchette et des collecteurs de graminées et fruits sauvages. Les Uan Afudiens ont pu capturer de jeunes mouflons qui ne pouvaient pas se sauver et les ramener dans leurs habitations. Les données collectées indiquent l’apport de fourrage et une protection accordée aux animaux. Il est fortement improbable que les animaux capturés aient été enfermés dans la grotte en continu. On peut imaginer l’utilisation de cordes qui permettaient de les laisser brouter pendant la journée alors que la grotte servait de refuge nocturne pour humains et animaux. Les mouflons à manchette ont été élevés en captivité; il est cependant difficile de savoir s’ils ont pu se reproduire en captivité ou être apprivoisés. Le nombre éventuel d’animaux captifs présents à un moment ou à un autre dans la grotte n’est pas connu. Un petit nombre d’individus ne serait pas suffisant pour pallier un manque de viande. En revanche, si la sélection des individus captifs portait sur les femelles, celles-ci auraient pu à terme fournir du lait et garantir la survie du groupe de chasseurs-cueilleurs au cours des périodes de disette.

Dans l’ensemble, la fin du Pléistocène et le début de l’Holocène ancien se caractérisent par trois tendances convergentes : une tendance à la territorialisation, marquée par l’occupation répétitive des mêmes lieux ; une tendance à l’intensification de l’exploitation de certaines ressources animales et végétales, comme l’indiquent la chasse au mouflon à manchette dans l’Acacus et la collecte et/ou la culture du sorgho sauvage à Nabta Playa ; et enfin, une tendance à l’élargissement de la culture matérielle, avec l’invention-adoption de la poterie. Ces tendances, rythmées par les change- ments climatiques, vont s’amplifier au cours de l’Holocène, avec cependant d’importantes variations d’une région à l’autre. Des contrastes intéressants apparaissent en ce qui concerne l’exploitation des graminées sauvages ; l’exploitation intensive du sorgho sauvage semble confinée à la vallée du Nil et au Sahara oriental, respectivement à Waddi Kubbaniya et Nabta Playa.

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Les mils sauvages et autres panicoïdes sont prédominants dans les sites du Sahara central, à Ti-n-Torha, Uan Tabu et Uan Afuda dans le Tadrart Acacus, Sud-Est libyen.

PRODUIRE UNE PARTIE DE SA NOURRITURE

L’émergence des économies de production est un temps fort de l’évolution économique et sociale de l’humanité. Les conséquences de ces transformations ont certainement été révolutionnaires, mais cela à très long terme. Il est probable que, dans leurs phases initiales, ces changements historiques ne se sont pas effectués sous la forme d’un « grand bond en avant ». En fait, certaines données montrent que les premières collectivités vivant en partie des produits agricoles dans le Croissant fertile ont souffert de sérieuses carences alimentaires [Cohen et Armelagos 1984]. La stature moyenne chute considérablement par rapport à celle des populations du Paléolithique supérieur et du Mésolithique [Angel 1984, p. 62]. Les situations varient considérablement mais, dans l’ensemble, les premières populations néoli- thiques présentent des « bilans de santé » initiaux négatifs qui ne s’amélio- reront que beaucoup plus tard [Angel 1984 ; Goodman et al. 1984]. Vue sous cet angle, l’adoption de l’agriculture et de l’élevage pose plus de problèmes qu’elle n’en résout dans sa phase initiale. Quels sont les facteurs qui ont contraint les humains à suivre cette voie ? Les réponses varient, mais s’articulent généralement autour de trois variables : les changements climatiques, la pression démographique et la dynamique des échanges. Selon les lieux et les périodes, ces principales variables s’étaient combinées pour produire des situations particulières que nous examinerons dans la suite de ce texte. La fin du Pléistocène et l’Holocène ancien sont marqués par d’importants changements climatiques à l’échelle planétaire. L’impact varie selon les circonstances locales mais, dans l’ensemble, le continent connaît une forte augmentation des précipitations, rechargeant les nappes phréatiques et réactivant les réseaux hydrographiques. L’Holocène ancien est l’âge d’or des petits et grands lacs sahariens. L’excédent d’eau du méga- lac Tchad s’écoule dans le Bahr el Ghazzal, le Wadi Howar, et se déverse dans le Nil. Les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique final et du Mésolithique

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se répandent dans toutes les aires biogéographiques du continent. L’ancien modèle du développement des économies de production africaines faisait dériver toutes les innovations du Proche-Orient [Clark et Brandt 1984].

L’ÉMERGENCE DES COLLECTEURS-ÉLEVEURS

La fin du Dernier Maximum glaciaire se caractérise par un réchauf- fement général du climat, aboutissant à l’installation d’une importante phase humide dans la plupart des régions de l’hémisphère nord du continent. Les populations qui s’étaient concentrées dans les zones refuges de la vallée du Nil, les côtes méditerranéennes, les hautes terres du sud-ouest du Cameroun, la côte atlantique en Côte d’Ivoire, et les massifs centraux sahariens, se répandent à nouveau dans des territoires plus accueillants. L’Holocène ancien connaît néanmoins d’importantes fluctuations climatiques, avec de brèves mais sévères pulsations arides, comme c’est le cas en 9800-9600 et 9200-

9100 avant notre ère [Wendorf et Schild 1998]. La phase pionnière de l’adop-

tion-domestication des bovins s’est déroulée dans une aire s’étendant du plateau du Tadrart Acacus, dans le sud-ouest de la Libye, à l’ouest, au Sahara oriental et à la vallée du Nil à l’est [Holl 1998a ; Wendorf et Schild 1998 ;

Marshall et Hildebrand 2002 ; Holl 2004]. Cette phase est datée de 10000 à 8000 avant notre ère. Les ossements de grands bovidés déterminés comme Bos taurus ont été collectés à Nabta Playa, Bir Kiseiba

et Ti-n-Torha. Au cours de la phase El Adam du Néolithique ancien (10800-

9800 cal BP), les sites contiennent quelques ossements et des dents de Bos,

de nombreux ossements de gazelle et de lièvre, plus ceux de tortue, chacal, petits rongeurs et oiseaux, indiquant un environnement relativement pauvre, comparable à la frange nord du Sahel. Ces chasseurs-éleveurs venaient probablement de la vallée du Nil et s’aventuraient dans le désert pour profi- ter des pâturages alimentés par les pluies d’été. « Ils utilisaient leur bovins comme ressource renouvelable » [Wendorf et Schild 1998, p. 101], exploi- tant le lait et ses dérivés en lieu et place de la viande. Le site E-75-6 de la phase El Nabta, daté de 9100 à 8900 avant notre ère, marque un change- ment important dans l’occupation Holocène ancien de la Playa. Il comprend les restes d’au moins quinze habitations circulaires, chacune flanquée d’un

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silo en forme de cloche, et le tout organisé en deux ou trois lignes parallèles, avec trois puits de 2,50 m de profondeur. Le site E-75-6 était occupé en saison sèche, période au cours de laquelle la collecte intensive du sorgho s’ajoutait à l’élevage de quelques bovins et à la chasse des gazelles et des lièvres.

L’EXPANSION DU COMPLEXE AGRICOLE OUEST-ASIATIQUE

Le complexe agricole ouest-asiatique, à base de blé, orge, avoine, chèvre, mouton, bovins, porc et lin, se diffuse dans un premier temps dans le delta du Nil, la dépression du Fayoum, et vers le sud dans la vallée du Nil. Il atteint les hautes terres d’Éthiopie à une date inconnue, probablement à partir de la péninsule Arabique, et se superpose à une agriculture à base de plantes locales telles que l’ensete, le teff et le noog. Les sites du Néolithique ancien du Fayoum datent des environs de 5200 avant notre ère. Quatorze sites d’habitat ont été répertoriés sur 60 kilomètres le long des rives nord et nord-est du lac. Les récoltes de blé, orge, avoine étaient conservées dans des greniers souterrains situés à bonne distance du lac ; cent soixante de ces structures ont été fouillées. Merinde, daté d’environ 5000-4900 avant notre ère et occupé pendant près de six cents ans, est le site néolithique ancien le mieux connu du Delta. La tradition d’économie mixte néolithique s’était poursuivie dans le cadre d’agglomérations villageoises aux structures de plus en plus élaborées, comme El-Omari (vers 4500 avant notre ère) et Ma’adi (vers 3500 avant notre ère). Des sites du Néolithique cardial ont été mis au jour dans la région de Tanger au nord du Maroc, à El-Khril, Achakar, Gar Cahal et Cal That el Gar. Il s’agit essentiellement d’abris sous roche et de grottes présentant des occupations intermittentes, probablement saisonnières.

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Émergence du Néolithique

LE COMPLEXE AGRICOLE DES OASIS

Le complexe agricole des oasis est une variante relativement tardive du complexe ouest-asiatique. C’est une forme intensive de jardinage qui nécessite des circonstances hydrauliques particulières, garantissant un accès permanent à l’eau à des fins d’irrigation et d’arrosage. L’archéologie du complexe agricole des oasis est assez mal connue. Cependant, grâce aux recherches de Van der Veen [1992 ; id. 1999] dans le Fezzan en Libye méridionale, on dispose d’indications intéressantes. La localité de Zinchecra faisait partie du royaume des Garamantes, qui s’est développé dans le Sud libyen au cours du I er millénaire avant notre ère. Blé, orge, dattes, raisin et figues étaient cultivés dans l’oasis de Zinchecra au cours du I er millénaire avant notre ère, autour de 700-600 avant notre ère. La production de dattes est devenue plus tard une spécialisation de certaines oasis de l’Afrique au nord du tropique du Cancer, spécialisation qui a alimenté et soutenu le commerce transsaharien.

LES COMPLEXES CÉRÉALICOLES SUBSAHARIENS

Les céréalicultures de l’Afrique subsaharienne se composent essentiel- lement de quatre espèces de graminées cultivées en monoculture et/ou en rotation. Elles ont toutes des variétés sauvages, dont les cartes de distribu- tion ont été publiées par Harlan et al. [1976]. Ces cartes montrent des aires de distribution plus ou moins vastes en ce qui concerne les sorghos, mils, riz et fonios, présentant ainsi un caractère non centrique, selon l’expression de Harlan [1976]. Le sorgho a été exploité intensivement depuis le Pléistocène final, mais les variétés domestiques apparaissent tard dans la portion nord-est du continent, autour de 1000 avant notre ère (fig. 1). Les séquences d’ADN extraites des sorghos préhistoriques ne présentent aucune différence avec celles des sorghos modernes, faisant penser à une domestication relativement récente [Rowley-Conwy et al. 1999]. En Afrique de l’Ouest, les vestiges de sorgho les plus fiables ont été mis au jour à Daima, dans la

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plaine tchadienne, et datent de 800 après J.-C. Le sorgho se cultive sous la pluie et/ou en utilisant la technique de culture de décrue. La culture du sorgho semble s’être répandue du nord-est de l’Afrique au reste du continent. Avant l’arrivée du maïs au XVI e siècle, c’était la céréale la plus répandue en Afrique orientale et australe. Les restes de mil domestique ont été mis au jour dans plusieurs sites ouest-africains. Ils font généralement partie du cortège de macrorestes comportant d’autres panicoïdes tels que Brachiaria deflexa, Panicum glaucum, P. turgidum, etc., du riz sauvage, des fruits et des légumineuses (fig. 2) . P. Munson [1976] présente un scénario pour la domestication du mil chandelle, Pennisetum glaucum, dans la région du Dhar Tichitt dans le Sud-Ouest saharien. La présence des restes de mil sauvage dans les échan- tillons analysés est un argument en faveur de la domestication locale, qui est située, selon les auteurs, entre 2000 et 1500 avant notre ère [Munson 1976 ; Holl 1985 ; id. 1986 ; Amblard et Pernes 1989 ; Klee et Zach 1999 ; Neumann 1999]. Le mil est également cultivé dans l’aire de la culture Kintampo, dans l’actuel Ghana, au cours de la même période. De 1500 à 1000 avant notre ère, le mil est présent dans la presque totalité de la zone soudano-sahélienne, à Gajiganna, Kursakata, Megge dans la plaine

à Gajiganna, Kursakata, Megge dans la plaine Figure 1 : Schéma de l’évolution du sorgho :

Figure 1 : Schéma de l’évolution du sorgho : l’aire de domestication initiale est indiquée par la mention « Early bicolor ». La variété Guinea est ouest-africaine, la variété Kafir sud-africaine. Races de sorgho sauvage en Afrique : cercle ouvert : Sorghum arundinaceum ; cercle plein : S. verticiloflorum ; hémisphère nord ouvert : S. aethiopicum ; hémisphère sud ouvert : S. virgatum. Les tirets indiquent les limites approximatives de la forêt équatoriale humide [d’après Harlan 1976].

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58 Émergence du Néolithique Figure 2 : Distribution des mils ouest-africains et aire de répartition du

Figure 2 : Distribution des mils ouest-africains et aire de répartition du mil chandelle sauvage [d’après Harlan 1976].

tchadienne, dans l’aire de la culture de Nok, à Oursi et Ti-n-Akasof au Burkina Faso. De la fin du I er millénaire avant notre ère et au I er millénaire après J.-C., la culture du mil – Pennisetum glaucum et Eleusine coracana – est adoptée dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, de la zone sahélienne à l’Afrique australe, y compris la frange nord de la forêt équatoriale. Le riz africain, Oryza glaberrima, est domestiqué dans la portion occidentale de l’Afrique de l’Ouest (fig. 3). L’exploitation du riz sauvage est attestée dans une poignée de sites, à Gajiganna et Kursakata, dans la plaine tchadienne, et Jenne-Jeno dans le delta intérieur du Niger [Murray 2004]. Les restes de riz domestique ont été mis au jour dans les niveaux datés de 300-200 avant notre ère à Jenne-Jeno et 800-700 avant notre ère à Dia, dans la plaine d’inondation du delta intérieur du Niger. La vallée de la Gambie, autre aire potentielle de domestication du riz africain, n’a fait l’objet à ce jour d’aucune recherche archéologique systématique. Le fonio, Digitaria iburua, se retrouve dans des aires circonscrites. C’est au cœur d’une de ces aires que se trouve la boucle du Mouhoun, au Burkina Faso, où le site de Kerebe-Sira-Tomo 4 a révélé une importante concentration de fonio et de haricot (Vigna unguiculata), brûlée à la suite d’un incendie. Ce niveau d’occupation date de 1100-1200 après J.-C.

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L’apparition de l’agriculture en Afrique 59 Figure 3 : Distribution générale du riz sauvage (Oriza barthii)

Figure 3 : Distribution générale du riz sauvage (Oriza barthii) et aires de domestication du riz africain (O. glaberrima) et des ignames (Dioscorea cayenensis, D. rotundata) [d’après Harlan 1976].

En résumé, la céréaliculture subsaharienne comporte de multiples variantes à base de mil, sorgho, riz et fonio. Les méthodes de culture étaient certainement diverses et comportaient probablement la pratique du brûlis avec longue jachère d’une part et l’utilisation des techniques de décrue d’autre part, avec de nombreuses solutions intermédiaires. Dans tous les cas, cependant, la production des céréales n’est qu’une partie du complexe alimentaire. Celui-ci comprend également les sources de protéines et lipides d’origine animale et végétale. La chasse, la pêche et l’élevage fournissent les ressources animales. Le palmier à huile (Elaeis guineensis), le karité (Butyrospermum parkii), le Canarium schweinfurthii et le haricot à œil noir (Vigna unguiculata) fournissent les protéines et matières grasses végétales. Les restes de noix de palme se retrouvent fréquemment dans les sites archéologiques, dans les sites de la culture kintampo au Ghana [Marshall et Hildebrand 2002 ; D’Andrea et al. 2006], dans la zone de la culture obobogo dans le sud du Cameroun, et dans l’aire des mégalithes de Centrafrique [Zangato 1999]. Le karité, arbre protégé, se retrouve dans la zone des savanes, où il donne lieu à de véritables savanes- parcs. La production et la consommation de l’huile de karité font partie intégrante du patrimoine culturel des peuples mandé du Sud-Est. Le baobab (Adansonia digitata), qui fournit ses jeunes feuilles, ses fruits et son écorce utilisée pour la fabrication de cordes, est également une espèce protégée.

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Émergence du Néolithique

Le haricot à œil noir se retrouve dans une vaste zone allant du Sénégal au Cameroun [D’Andrea et al. 2007]. Cette légumineuse apparaît aujourd’hui comme un élément essentiel du complexe alimentaire, comme c’est le cas pour le couple maïs-haricot en Méso-Amérique, et le trio blé-orge-lentille au Proche-Orient. Les restes de haricot les plus anciens proviennent du Ghana central (site B6B, Horizon 4), datés de 1830-1595 cal BC [ibid., p. 686]. Il y en a d’autres dans la zone d’Oujoungou au Mali, dans la boucle du Mouhoun au Burkina Faso, et dans l’aire de la culture de Nok au Nigeria [Breunig 2007 ; Huysecom 2007]. La zonede domestication du haricot à œil noir – Niebe au Sénégal – est très probablement ouest- africaine. Dans l’ensemble, les systèmes céréalicoles subsahariens se sont répandus vers les zones humides équatoriales, se combinant ou se superposant aux formes horticulturales équatoriales.

L’HORTICULTURE ÉQUATORIALE

L’horticulture équatoriale est essentiellement à base d’ignames et de plantes oléagineuses telles que le palmier à huile, et Canarium schweinfurthii. L’aire de la culture kintampo au Ghana est un cas intéressant de combinaison céréales-tubercules. Les « stone rasps » ou « terracotta Cigars » du site de Birimu ont révélé la présence de phytolithes d’ignames. Les processus ayant abouti à la domestication des ignames africaines, Dioscorea cayenensis, D. rotundata, demeurent obscurs. La ceinture de l’igname, qui s’étend du Togo/Bénin à l’ouest jusqu’en république Centrafricaine à l’est, est vrai- semblablement une de ces zones probables de domestication. La diversité des ignames sauvages est maximale dans l’écotone forêt-savane, le long des galeries forestières [Hamon et al. 1995]. En dépit de l’absence de témoins directs, l’implantation des communautés de bâtisseurs de mégalithes dans ces régions laisse supposer une exploitation intensive des ignames sauvages. En outre, les civilisations urbaines du sud du Nigeria, Oyo, Ife, et Bénin, ainsi que les communautés rurales de la forêt, à Obobogo, le long du fleuve Congo, à Igbo-Ukwu, dans la forêt gabonaise et de la Guinée équatoriale, ont très vraisemblablement exploité la vaste gamme des ignames et tubercules sauvages que leur offrait le milieu.

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LE COMPLEXE MALAYO-POLYNÉSIEN

Les systèmes céréalicoles est-africains et horticulturaux de l’intérieur du continent se sont enrichis par vagues successives de nouvelles plantes en provenance de l’aire malayo-polynésienne, c’est-à-dire essentiellement bananes douces, plantains, taro, colocases, etc. Selon le scénario admis jusqu’ici, ces plantes auraient été introduites en Afrique de l’Est au début de notre ère, dans le contexte du peuplement de Madagascar par des locuteurs de langues austronésiennes (fig. 4). Des découvertes récentes ont fragilisé ce scénario, qui avait l’avantage de la simplicité. Les recherches sur les aires de domestication des bananes du Pacifique révèlent une situation plus complexe, avec la possibilité de multiples origines et de plusieurs phases de dispersion [Kennedy 2008]. La découverte de phytolithes de bananes datant de 500 avant notre ère dans le sud du Cameroun, à plusieurs milliers de kilomètres de la côte de l’Afrique orientale, sur le flanc ouest de la forêt équatoriale humide, suggère une date d’arrivée bien plus ancienne. Une autre découverte beaucoup plus récente [Lejju et al. 2006] relance le débat sur de toutes nouvelles bases ; une carotte sédimentaire prélevée dans le site de Munsa, en Ouganda, a révélé la présence de phyto- lithes de bananes (Musa sp.) dans un niveau daté de 3500 avant notre ère. Si ces données se confirment, il faudra entièrement repenser la

données se confirment, il faudra entièrement repenser la Figure 4 : Ancien schéma de la diffusion

Figure 4 : Ancien schéma de la diffusion des bananes (Musa sp.) et du manioc (Manihot esculenta) [d’après Barrau 1976 ; Hermandiquer et al. 1975 ; Lombard 1976].

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question de la genèse de l’agriculture en Afrique équatoriale humide. Cependant, quelle que soit la période d’arrivée des plantes du complexe malayo-polynésien, l’expansion de la culture des bananes, plantains, taro, et autres colocases a eu un impact remarquable dans la zone des Grands Lacs. Ce véritable jardinage a produit un paysage agraire original, suppor- tant des densités de populations rurales parmi les plus élevées en Afrique subsaharienne.

CONCLUSION

Des vagues migratoires successives ont transféré de nouvelles plantes sur le continent africain. L’expansion arabo-musulmane introduit laitue, choux, navet, oignon, tomate, canne à sucre, etc. La canne à sucre a été à l’origine de l’esclavage des plantations développé par les Portugais dans les îles Canaries aux XV e -XVI e siècles après J.-C. Les plantes américaines ont fait le voyage vers l’est. Le maïs (Zea maize) a supplanté le sorgho dans plusieurs régions d’Afrique, particulièrement en Afrique orientale et australe. Le manioc (Manihot esculenta) a supplanté les ignames. Le cacaoyer est devenu une « plante industrielle » au Ghana, au Cameroun et en Côte d’Ivoire. De nombreux autres arbres fruitiers, avocatier, papayer, etc., font aujourd’hui partie des paysages africains. En simplifiant quelque peu, on peut dire que les agricultures africaines se sont constituées en vagues successives, les complexes les plus anciens absorbant les plus récents et produisant chaque fois de nouvelles synthèses. La combinaison des plantes d’origine ouest-asiatique et éthiopienne constitue l’une de ces remarqua- bles synthèses. La facilité de culture, l’aisance des manipulations et les taux de rendement ont engendré des dynamiques propres à chacun des complexes examinés dans ce texte. Selon les circonstances, certaines plantes ont été sélectionnées (mil, sorgho, riz, igname, banane, plantain, maïs, manioc, etc.) et d’autres abandonnées (mil, sorgho, riz, fonio, igname, etc.).

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L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine

Li Liu*

QUEST-CE QUE LE NÉOLITHIQUE ?

Il y a plus de soixante-dix ans, pour la première fois, V. G. Childe [1935] proposa le concept de « révolution néolithique » pour décrire l’apparition dans l’histoire de l’humanité d’un nouveau mode de subsistance fondé sur la production alimentaire, la sédentarité, les outils de pierre polie et la pote- rie. Aujourd’hui, les archéologues ont accumulé une quantité impression- nante de données qui incitent à penser que ces traits majeurs de la culture néolithique se sont développés indépendamment les uns des autres, plutôt que par l’apparition simultanée d’un ensemble d’innovations. Tel qu’il a été observé dans différentes parties du monde, le processus de néolithisation a suivi un chemin très variable à travers le temps et l’espace ; il n’a obéi à aucun schéma séquentiel commun et universellement applicable ; il serait donc hasardeux de déterminer le développement néolithique à l’aide d’une check-list. De ce point de vue, la Chine ne fait pas exception. C’est en 1921 que le géologue suédois J. G. Andersson [1923] identifia le premier site néolithique de Chine, proche du village de Yangshao, au Mianxian, dans la province du Henan. Le site donna son nom à la culture de Yangshao (7000-5000 cal BP), qui se caractérise par sa poterie et ses outils de pierre polie. Jusque dans les années 1970, la culture de Yangshao était considérée comme le complexe néolithique le plus ancien de tous ;

* La Trobe University, Melbourne

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c’était avant la découverte, dans la vallée du fleuve Jaune, d’assemblages plus anciens de poteries et d’outils de pierre polie que l’on désigne souvent sous l’appellation de « cultures pré-Yangshao » (8500-7000 cal BP) [Shi 1992]. Privés d’une définition rigoureuse du concept de « néolithique », la plupart des archéologues chinois tenaient la poterie, les outils de pierre polie et la domestication des plantes et des animaux pour des caractéristiques clés de la culture néolithique. Cependant, ces dernières années, plusieurs découvertes nouvelles ont remis en question cette vision traditionnelle de la culture néolithique : à Miaoyan, au Guanxi, et à Yuchanyan, dans le Hunan, sont apparus des types très anciens de poterie dont la datation remonte à 19000-18000 cal BP [Wu et Zhao 2003]. Une solution largement adoptée par nombre d’archéologues consiste à considérer la première appa- rition de la poterie comme un marqueur permettant de définir le début de la période néolithique. Or ces vestiges céramiques étaient notamment asso- ciés à une technologie propre au Paléolithique tardif et ils ne manifestaient aucun changement notable dans la stratégie de subsistance. Apparemment, ce nouvel usage du terme « néolithique » est source de confusion ; il convien- drait donc de redéfinir le concept et d’énoncer les critères permettant de déterminer les cultures néolithiques dans les données archéologiques. Dans le contexte archéologique du Proche-Orient, de l’Europe et de l’Afrique, l’épithète « néolithique » est aujourd’hui plus volontiers réservé à des implications économiques et à la production alimentaire qu’à des inno- vations technologiques précises [par exemple : Thomas 1999 ; Karega- Munene 2003 ; Simmons 2007, p. 4-6]. Suivant cette approche, mon étude définit le Néolithique comme une révolution économique durant laquelle les populations ont appris à exploiter les ressources alimentaires d’une manière différente de celle des communautés de chasseurs-cueilleurs, grâce en partie à la domestication des plantes et des animaux. Ce nouveau mode économique est également associé à toute une série de progrès techno- logiques en matière d’outillage, de modes d’habitat et d’organisation sociale, qui se sont manifestés par la sédentarité ainsi que par l’utilisation d’un outil- lage lithique et de récipients céramiques. Dans ce chapitre, je décrirai le développement des principales caracté- ristiques du Néolithique et j’évoquerai le processus de néolithisation en Chine.

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LA TRANSITION VERS LE NÉOLITHIQUE

Les caractéristiques majeures de la culture néolithique, parmi lesquelles figurent la poterie, les outils de pierre polie, la sédentarité et la domestica- tion animale, sont apparues en Chine de façon indépendante les unes des autres au cours de plusieurs millénaires. Des céramiques, des outils de pierre taillée et des meules datant du Pléistocène final témoignent des premiers développements.

Les innovations au Pléistocène final (20000-11000 cal BP)

La poterie. Les premières céramiques chinoises ont été découvertes à la fois en Chine du Nord et du Sud. Les tessons sont tous poreux, épais et cuits à basse température. En Chine méridionale, les tessons, datant tous du Pléistocène final, ont été découverts dans plusieurs grottes. Parmi ces découvertes, citons celles de Yuchanyan, au Daoxian, dans le Hunan, celles de Zengpiyan et de Miaoyan, à Guilin, dans le Guangxi, et celles de Xianrendong, à Wannian, dans le Jiangxi (fig. 1). La datation au radiocarbone des résidus organiques associés à la poterie a donné 16100-14500 cal BC (BA95057b, à Yuchanyan) et 17100-15400 cal BC (BA94137b, à Miaoyan) [Wu et Zhao 2003]. Il s’agit là des poteries les plus anciennes du monde. Le vase reconstitué de Yuchanyan est un pot à fond pointu mesurant 29 centimètres de hauteur et 31 centimètres de diamètre à l’ouverture (fig. 1, A) [Yuan 2002]. Dans la mesure où, sur ce site, les tessons étaient associés au riz, de nombreux archéologues en ont conclu que la cuisson du riz sauvage était à l’origine de la poterie [Lu 1999]. À Zengpiyan, les tessons correspondaient à la phase d’occupation la plus ancienne (12000-11000 cal BP), et le vase reconstitué est une marmite à fond arrondi (fig. 1, B). Les escargots (Cipangopaludina) abondaient dans les restes de faune. La meil- leure façon d’extraire la chair des coquillage étant de les faire bouillir, on en a conclu que ces récipients servaient probablement à faire bouillir, entre autres, des coquillages [Institute of Archaeology 2003]. Les sites de Yuchanyan et de Zengpiyan correspondaient sans doute à des camps saison- niers, mais la durée d’occupation résidentielle doit avoir été relativement longue, comme le nécessitait le procédé de fabrication de la poterie à ses débuts.

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En Chine du Nord, les plus anciennes poteries, datant de 13080 ± 120 avant notre ère, ou 14304-12731 cal BC [Yasuda 2002, p. 139], ont été découvertes sur le site de Hutouliang, à Yangyuan, dans la province de Hebei (fig. 1). Les vases reconstitués sont des récipients à fond plat. La palynologie indique une grande majorité d’herbacées et d’arbustes (78-98 %), indices d’une végétation de steppe et d’un climat froid et aride. L’outillage lithique consiste en microlithes, outils sur éclats et outils pour travaux lourds ; les occupants du site de Hutouliang étaient apparemment des groupes itinérants de chasseurs-cueilleurs [Lu 1999, p. 34 ; Guo et Li

2002].

En Chine, comme dans de nombreuses autres parties du monde, il apparaît clairement que la poterie a fait sa première apparition dans un contexte associé à des groupes de chasseurs-cueilleurs non-sédentaires [voir Rice 1999, p. 28-29].

Outils de pierre polie et meules. Le site de Longwangchan (20000-15000 avant notre ère), au Yichuan, dans la province de Shaanxi, a livré l’outil de pierre polie le plus ancien de Chine : une sorte de pointe de schiste au bord aiguisé (fig. 1, C). Le site se niche au pied d’une colline de la rive occiden- tale du fleuve Jaune. L’assemblage lithique consiste en de nombreux micro- lithes, en plusieurs sortes d’outils sur éclats et en déchets de taille. Le site contenait aussi une petite meule, très usagée. Il est difficile de préciser les fonctions de l’outil en schiste et de la meule, mais la petite taille de cette dernière laisse penser qu’elle était facile à transporter (fig. 1, D). Longwangchan semble associé à dix-neuf autres sites paléolithiques dispersés le long d’un petit cours d’eau, le Huiluogou [Institute of Archaeology et Shaanxi Institute of Archaeology 2007]. Cet ensemble de sites semble avoir formé un système d’habitats abritant des groupes itinérants de chasseurs-cueilleurs ; Longwangchan devait être un camp saisonnier spécialisé dans la fabrication d’outils lithiques. Deux autres groupes de sites contenaient eux aussi des meules. Il s’agit de Xiachuan, au Qinshui (23900-16400 avant notre ère) [Wang et al. 1978], et de Shizitan, au Jixian (20000-10000 avant notre ère) [National Bureau of Cultural Relics 2004], tous deux situés dans la partie méridionale de la province de Shanxi (fig. 1). L’outillage lithique sur les deux sites consistait en microlithes et en outils sur éclats, indices d’une tradition paléolithique. À en juger par les traces d’usure, certaines meules de Xiachan ont servi à

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de l’agriculture et de la domestication en Chine 69 Figure 1 : Carte des sites du

Figure 1 : Carte des sites du Pléistocène final en Chine : 1. Hutouliang ; 2. Xiachuan ; 3. Shizitan ; 4. Longwangchan ; 5. Yuchanyan ; 6. Zengpiyan et Miaoyan ; 7. Xianrendong. Matériel : A. poterie, Yuchanyan [Yuan 2002] ; B. poterie, Zengpiyan [Institute of Archaeology 2003] ; C. outil en pierre polie, Longwangchan [Institute of Archaeology and Shaanxi Institute of Archaeology 2007] ; D. petite meule, Shizitan [National Bureau of Cultural Relics 2004].

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broyer des herbes [Lu 1993, p. 31], mais on n’a procédé à aucune analyse des résidus sur ces outils. Pour résumer, l’apparition de poteries au sein de communautés de chasseurs-cueilleurs, l’apparition d’outils de pierre polie et celle de meules se sont effectuées de façon quasi indépendante, comme autant d’innova- tions dans les assemblages de la fin du Paléolithique. Les groupes itinérants de chasseurs-cueilleurs du Pléistocène exploitaient une gamme étendue de ressources animales et végétales. Ces populations ont peut-être occupé les sites qui leur servaient de camps de base, y compris les grottes, sur de longues durées, en tout cas assez longtemps pour pouvoir produire de la poterie. L’apparition de ces nouvelles techniques ne semble pas avoir eu d’impact significatif sur le mode de subsistance et d’habitat de la culture paléolithique. Cependant, ces innovations suggèrent une tendance à privi- légier une alimentation centrée sur la consommation de plantes et de coquil- lages, une stratégie de subsistance devenue dominante au début de l’Holocène.

Les développements au début de l’Holocène (11000-9000 cal BP)

On n’a découvert qu’une poignée de sites datant des débuts de l’Holocène : Donghulin et Zhunnian, à Beijing ; Nanzhuangtou, à Xushui, dans la province de Hebei ; et Shangshan, à Pujiang, dans le Zhejiang (fig. 2). Ces sites ont livré un matériel réunissant de la poterie, un outillage lithique de petite dimension (dont des haches et des doloires), des lames et des meules. Parmi ces sites, Donghulin et Shangshan peuvent servir d’exemples du développement qui a eu lieu en Chine du Nord et du Sud. Donghulin (11000-9000 cal BP) [Zhou et You 1972 ; Archaeology Department et al. 2006] est situé sur la terrasse d’une rivière coulant dans un bassin montagneux. La palynologie du site révèle qu’au début de la période holocène (vers 10000-8200 avant notre ère) la couverture végétale comprenait un fort pourcentage (jusqu’à 55 %) de conifères et de feuillus dans lequel prédominaient le pin (Pinus), le chêne (Quercus) et le noyer (Juglans). Le pourcentage de poacées a augmenté pendant la seconde partie de l’occupation. D’une manière générale, le site de Donghulin se trouvait dans une région bénéficiant d’une couverture végétale mixte forestière et

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steppique ; la moyenne annuelle des températures était de 2 à 3 °C plus élevée qu’aujourd’hui [Hao et al. 2002]. Cet environnement naturel a fourni aux hommes de nouveaux types de plantes comestibles, en particulier des noix. Le site couvre une surface d’environ 3 000 m 2 ; il surplombe de 25 mètres la rivière Qingshui actuelle, mais le cours d’eau était alors beaucoup plus haut et très proche du site. Les fouilles ont mis au jour des sépultures, des foyers, des trous de poteaux, des fosses à cendres, et quantité de vestiges dont des artefacts de pierre, d’os et de coquillage, ainsi que des restes végétaux et animaux. Aucune maison n’a été identifiée. L’outillage lithique comprend principalement des pierres taillées, dont des microlithes, des meules (dalles et broyeurs), des haches et des doloires de pierre polie. L’analyse de résidus d’amidon prélevés sur une meule et un broyeur indique qu’ils ont surtout servi à écraser des glands (Quercus sp.), lesquels abondaient dans la région au début de la période holocène, comme le démontre la palynologie [L. Liu et al., en préparation-b]. La céramique inclut des récipients à fond plat, des jarres et des bols. Elle est poreuse, de couleur brune, faite d’un mélange de sable et cuite à basse température (fig. 2, E). Les restes animaux consistent principalement en ossements de cervidés et coques de mollusques d’eau douce [Zhou et You 1972 ; Archaeology Department et al. 2006]. Donghulin était probablement un camp saisonnier, utilisé surtout en automne pour la pêche aux coquillages et aux crustacés, la chasse au cerf et la collecte de plantes comestibles dont des noix. Les caractéristiques du site et les artefacts découverts plaident pour une longue occupation. Ce type de stratégie de subsistance, associé à une réduction de la mobilité, correspond bien au principe des « stratégies de collecte » (collector strategies) tel que l’a défini L. Binford [1980] ; il a été adopté par les chasseurs-cueilleurs de l’Holocène dans de nombreuses régions du monde, comme par exemple durant la période Jômon, au Japon [Crawford 1998 ; Habu 2004]. Récemment découvert, le site de Shangshan (vers 11400-8600 cal BP), dans la région du Yangzi Jiang inférieur (fig. 2), est à ce jour le seul site de plein air du début de l’Holocène en Chine méridionale. D’après la palyno- logie de la région, les conditions climatiques étaient alors chaudes et humides. Vers 10300-9000 cal BP, on constate une augmentation significa- tive des arbres à feuilles persistantes et d’autres à feuilles caduques comme le chêne (Quercus, Cyclobalanopsis et Lithocarpus), le hêtre (Castanopsis) et le noisetier (Corylus) [Yi et al. 2003]. Apparemment, les occupants de

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72 Émergence du Néolithique Figure 2 : Carte des sites du début de l’Holocène en Chine

Figure 2 : Carte des sites du début de l’Holocène en Chine : 1. Donghulin ; 2. Zhuannian ; 3. Nanzhuangtou ; 4. Shangshan. Matériel archéologique trouvé à Donghulin : A. tombe ; B. foyer ; C. microlames insérées dans un manche en os ; D. meule ; E. tesson de poterie ; F. outil en pierre polie [Archaeology Department et al. 2006].

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Shangshan bénéficiaient d’un environnement subtropical et d’abondantes ressources en plantes comestibles. Le site de Shangshan, qui couvre 2 hectares, se trouve dans la plaine alluviale située en amont du fleuve Puyang, dans un bassin d’une dizaine de kilomètres de long entouré de collines. Sur une fouille de 1 800 m 2 , les archéologues ont découvert des trous de poteaux, des fosses de stockage et des habitations. Certaines fosses, assez profondes (plus de 70 centimètres), de forme régulière, devaient servir à entreposer des vivres ; d’autres, de moindre profondeur (environ 30 centimètres), contenaient des poteries intactes. Ces dernières étaient plus répandues durant la phase la plus ancienne de peuplement que lors des occupations plus récentes. Elles servaient peut- être de cachettes, ce qui permet d’envisager une utilisation saisonnière du site par des populations nomades. Un groupe de trous de poteaux a été découvert dans la couche supérieure, appartenant sans doute à une maison sur pilotis [Jiang et Liu 2006 ; Zhejiang Institute of Archaeology 2007]. Avec le temps, la dimension des fosses de stockage augmente et leurs formes gagnent en régularité [Jiang et Leping 2008, communication personnelle]. Ces phénomènes témoignent d’une sédentarité plus importante au fil de l’occupation de Shangshan. L’outillage lithique inclut principalement des lames, puis des meules (plus de cinq cents), quelques petites haches et des doloires de pierre polie. La forme dominante de la poterie est celle de jattes à fond plat (fig. 3, B). La plupart des récipients de la phase la plus ancienne sont modelés dans un mélange d’argile et de fibres ; lors des phases ultérieures, on note un plus grand nombre de céramiques faites à partir d’un mélange de sable ; certains récipients ont un pied annelé et perforé, ce qui les rend impropres au transport. La pâte des céramiques et l’argile brûlée contenaient du son calciné de riz et des feuilles. Ces restes représentent la trace d’exploitation du riz la plus ancienne pour le bassin inférieur du Yangzi Jiang. L’analyse des traces d’amidon prélevées sur plusieurs meules indique qu’elles servaient surtout à écraser des glands (Quercus sp.), entre autres plantes (dont des châtaignes d’eau et des tubéreuses) [L. Liu et al., en préparation-c]. D’après les traces de riz des poteries, le rachis des panicules inclut à la fois l’espèce domes- tique et l’espèce sauvage, ce qui témoigne d’une ébauche de maîtrise de la riziculture [Zheng et Jiang 2007] (fig. 3, C), bien que l’examen d’un plus grand nombre de spécimens soit nécessaire pour définir le niveau de domes- ticité du riz de Shangshan. Le site de Shangshan est proche d’une ancienne

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74 Émergence du Néolithique Figure 3 : Artefacts découverts à Shangshan : A. meule ; B.

Figure 3 : Artefacts découverts à Shangshan : A. meule ; B. jatte en céramique [Jiang and Liu, 2006] ; C. fragments de poterie calcinée avec des restes de riz [L.Liu et al. 2007] ; 1-2 rachis sauvages, 3-4 rachis cultivés.

rivière qui devait fournir du poisson et des crustacés. Les zones humides devaient être l’habitat idéal du riz sauvage et d’autres plantes aquatiques, tandis que les zones sèches et les collines avoisinantes devaient fournir des tubéreuses, toutes sortes de graminées et des plantes nucifères. Si le riz faisait sans doute partie du régime des occupants, sa faible productivité ne

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lui permettait pas d’occuper une place prépondérante par rapport à d’autres plantes comestibles, comme l’a laissé entendre l’étude expérimentale de Lu [2006]. La présence d’un nombre important de meules et de récipients céra- miques est sans doute liée à la préparation, à la cuisson et au stockage de diverses plantes comestibles (dont le riz et les glands) d’une longue durée de conservation. Ces plantes devaient fournir, entre autres, une abondance de féculents, encourageant un mode de vie sédentaire. Pour résumer, les chasseurs-cueilleurs du début de la période holocène s’étaient lancés dans l’exploration intensive de plantes comestibles, comprenant surtout des noix et des céréales (riz sauvage et millet). Leurs sites servaient apparemment d’habitats saisonniers, mais leur degré de sédentarité a augmenté avec le temps. Ce processus est particulièrement évident sur le site de Shangshan. Les habitants devaient recourir à des stratégies de collecte afin d’optimiser leurs capacités d’approvisionnement. Cependant, en raison de l’absence d’étude sur les schémas régionaux de « peuplement- subsistance », nous ne savons que peu de chose sur la manière dont ils organisaient leur mobilité logistique.

PREMIERS DÉVELOPPEMENTS NÉOLITHIQUES DURANT L’HOLOCÈNE MOYEN (9000-7000 CAL BP)

Les données archéologiques de l’Holocène moyen en Chine témoignent du développement de particularités clés qui caractériseront définitivement la culture néolithique, à savoir la sédentarité et la domestication des plantes et des animaux. Ces collections des débuts du Néolithique résultent de découvertes effectuées dans une vaste région. Il s’agit de la culture Xinglongwa, dans la vallée du Liao ; des cultures Cishan-Beifudi, Houli, Peiligang et Baijia-Dadiwan, dans la région du fleuve Jaune ; et des cultures Xiaohuangshan-Kuahuqiao et Pengtoushan-Lower Zaoshi, dans la région du Yangzi Jiang. En Chine du Sud, plusieurs sites de grottes ont été découverts dans la région nord du Guangxi, ainsi que des amas de coquillages comme à Dingshishan, dans la région de la rivière des Perles (Zhu Jiang). Ces sites de Chine méridionale étaient occupés par des chasseurs-cueilleurs ; on n’y a retrouvé aucune trace d’activité agricole (fig. 4).

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Émergence du Néolithique

Certaines de ces zones d’habitat des débuts du Néolithique étaient entou- rées de fossés à l’intérieur desquels les maisons étaient disposées de façon ordonnée (par exemple à Xinglongwa et Xinglonggou, dans la région de la rivière Liao). Ces sites couvraient une superficie supérieure à ceux de la période antérieure, le plus grand mesurant 30 hectares (Tanghu, province de Henan, culture Peiligang) [Henan Cultural Relics Management Bureau et Zengzhou Archaeological Institute 2008]. Dans les zones résidentielles,

Institute 2008]. Dans les zones résidentielles, Figure 4 : Carte de répartition des cultures du

Figure 4 : Carte de répartition des cultures du Néolithique ancien en Chine : A. Xinglongwa ;

B.

Cishan-Beifudi ; C. Houli ; D. Peiligang ; E. Baijia-Dadiwan ; F. Pengtoushan-Lower Zaoshi ;

G.

Chengbeixi ; H. Xiaohuangshan-Kuahuqiao ; I. sites en grotte du nord du Guangxi ; J. amas coquil-

liers du Dingshishan. Localisation des sites : 1. Xinglongwa, Xinglonggou ; 2. Beifudi ; 3. Cishan ; 4. Tanghu ; 5. Jiahu ; 6. Dadiwan ; 7. Kuahuqiao.

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les structures de stockage étaient communes ; les zones funéraires étaient souvent proches des maisons, dont le sous-sol recelait parfois des sépultures (fig. 5A-B), comme par exemple sur le site de Xinglongwa [Institute of Archaeology 1997]. On y fabriquait une grande variété de récipients céramiques, dont certains avaient de longs pieds, incompatibles avec un mode de vie nomade (fig. 5C). Les activités rituelles devenaient elles aussi de plus en plus complexes. Par exemple, les sites de la culture Xinglongwa de Mongolie intérieure ont livré des figurines féminines en argile et des masques faits de coquillages, de pierre et de crânes humains (fig. 5E-H) [L. Liu 2007]. À Jiahu, dans le Henan, certaines tombes contenaient les flûtes les plus anciennes faites dans un cubitus de grue du Japon ; on note aussi la présence de carapaces de tortue contenant des galets qui servaient peut-être de crécelles, ou bien d’ins- truments de divination [Henan Institute of Cultural Relics 1999] (fig. 5I). Pour autant, rien ne témoigne d’une quelconque stratification sociale insti- tutionnalisée durant cette période [L. Liu 2004]. Le riz domestique a été identifié à Jiahu, dans le Henan (culture de Peiligang), et à Kuahuqiaro, dans le Zhejiang [L. Liu et al. 2007]. Du millet commun et du millet chinois domestiqués ont été découverts à Xinglonggou, en Mongolie intérieure (culture de Xinglongwa) [Zhao 2004], et à Dadiwan, dans le Gansu (culture de Dadiwan) [C. Liu 2006]. Le porc et le chien figuraient parmi les restes d’animaux domestiques. Les premiers cochons domestiqués ont été découverts à Jiahu et à Kuahuqiao. De nombreux indices ont permis de les identifier : entre autres, une troisième molaire de petite taille (inférieure à 40 millimètres), des mandi- bules à l’alignement déformé, une courbe d’abattage portant à 50 % le nombre d’animaux tués entre l’âge de un et deux ans, la haute fréquence d’hypoplasie de l’émail dentaire (LEH) observée sur les couronnes des dents de cochon, la proximité dans la chaîne alimentaire entre humains et suidés dans les aires de peuplement d’après l’analyse des isotopes stables des osse- ments humains et animaux [Yuan et Flad 2002 ; Luo 2007]. Les premiers chiens domestiqués ont été découverts à Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics 1999], à Kuahuqiao, dans le Zhejiang [Zhejiang Institute of Archaeology et Xiaoshan Museum 2004], à Cishan, dans le Hebei [Zhou 1981], et à Dadiwan, dans le Gansu [Qi et al. 2006]. Une rangée de molaires plus courtes (à Kuahuqiao) et des squelettes complets de chiens inhumés dans des cimetières ou à proximité des maisons (Jiahu et Cishan) apportent des preuves de cette domestication.

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Émergence du Néolithique

Il convient de préciser que de nombreux animaux dont on datait la domes- tication des débuts du Néolithique chinois ont été en réalité introduits dans le pays à une époque plus tardive. Ces animaux incluent les ovi-caprins (chèvre, mouton), les bovins, le buffle (Bubalus bubalis) et le cheval [Flad et al. 2007 ; Yang et al. 2008]. Malgré la présence, au début du Néolithique, du riz, du millet, du porc et du chien domestiques, l’agriculture ne jouait pas durant cette phase un rôle prépondérant dans les stratégies de subsistance. Les activités de chasse et de cueillette restaient primordiales. En faveur de cette affirmation, citons la découverte de quantité de meules sur de nombreux sites du début du Néolithique (fig. 5J) [L. Liu 2008] ; les traces d’usure et l’analyse des rési- dus prélevés sur certains outils à Shandong [Wang 2008] et à Henan [L. Liu et al., en préparation-a] démontrent que le gland restait l’élément essentiel de la préparation culinaire. Si de nombreuses unités de peuplement semblent correspondre à des villages permanents abritant une population sédentaire, certains sites plus réduits peuvent avoir été des lieux d’occupation saisonnière pour la collecte de types particuliers de denrées alimentaires. Beifudi, dans le Hebei, en offre un exemple [Duan 2007] (fig. 4) ; il s’agit d’un petit site d’habitat proche d’une région montagneuse. Les seuls restes organiques découverts sont les glands et les noix ; quelques récipients céramiques et outils de pierre semblent avoir été enfouis dans une zone de traitement des aliments. Un type de marmite, la céramique yu, souvent associée à des supports indépen- dants, y était apparemment fabriquée de façon à pouvoir être transportée (fig. 5D). Ce site a pu être utilisé pour la collecte de noix, ce qui explique- rait pourquoi il n’était occupé que de façon saisonnière. En général, la plupart des sites d’habitat datant de la période 9000-7000 cal BP présentent les caractéristiques d’une culture néolithique telle que nous l’avons définie. Cependant, ces populations des débuts du Néolithique dépendaient encore lourdement de la nature sauvage pour leur alimenta- tion, notamment de la collecte de noix, qui allait en s’intensifiant. Ce phéno- mène soulève d’autres questions : ces populations des débuts du Néolithique géraient-elles le cycle de production, ce qui indiquerait une ébauche d’arboriculture, ou se contentaient-elles d’exploiter les ressources naturelles à l’état sauvage ? Comme le démontrent de nombreuses publications dédiées à l’ethnographie et à l’archéologie, la maîtrise de l’arboriculture a été à l’origine d’une intensification du rapport plante-nourriture dans de

L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine

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de l’agriculture et de la domestication en Chine 79 Figure 5 : Habitat, tombes et matériel

Figure 5 : Habitat, tombes et matériel du Néolithique ancien : A. site d’habitat, Xinglongwa [Institute of Archaeology 1997] ; B. tombes, Jiahu ; C. poterie tripode, Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics 1999] ; D. marmite avec support, Beifudi [Duan 2007] ; E-G. figurine féminine et masques (pierre et crâne humain), Xinglonggou [Liu 2007] ; H. masque, Beifudi [Duan 2007] ; I. carapace de tortue contenant des galets, Jiahu [Henan Institute of Cultural Relics 1999] ; J. meule, Teishenggou, Peiligang culture [L. Liu].

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Émergence du Néolithique

nombreuses parties du monde [Nishida 1983 ; Shipek 1989 ; Harrison 1996 ; Denham 2004]. Une recherche plus poussée dans ce domaine permettrait de mieux appréhender les débuts du Néolithique en Chine.

DÉVELOPPEMENT ET EXPANSION AU NÉOLITHIQUE

MOYEN (7000-5000 CAL BP)

La période du Néolithique moyen se caractérise par le développement extensif de villages de fermiers sédentaires à travers la contrée. On note une densité accrue de peuplement, comme en témoigne le nombre croissant de sites, dont le plus large couvre une superficie de 100 hectares [L. Liu 2006]. Les populations colonisent les régions périphériques du Nord, de l’Ouest et du Sud, atteignant Taiwan (culture de Dapenkeng) vers 4000 avant notre ère (fig. 6) [Jiao 2007]. Si l’on a découvert un grand nombre d’outils agricoles, les meules (dalles et galets) ont graduellement disparu, surtout dans les zones alluviales. Ces outils semblent avoir été utilisés plus longtemps dans les régions monta- gneuses, ce qui incite à penser que l’économie du gland a conservé sa place traditionnelle dans la stratégie de subsistance [L. Liu 2008]. Les preuves abondent d’une complexité sociale accrue, dont témoigne en particulier la construction d’espaces rituels et de tombes d’élite au sein de la culture de Hongshan, dans la région de la rivière Liao [Barnes et Guo 1996]. Ces constructions attestent l’existence d’activités rituelles institutionnalisées et d’une hiérarchie sociale dans le mode d’inhumation. Dans la région du fleuve Jaune, la culture Yangshao démontre elle aussi l’émergence d’une société complexe, comme le prouvent la construction d’habitats fortifiés et d’une architecture publique ainsi que la manufacture et la circulation de produits d’exception tels que le jade [L. Liu 2004].

L’émergence de l’agriculture et de la domestication en Chine

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de l’agriculture et de la domestication en Chine 81 Figure 6 : Répartition des cultures du

Figure 6 : Répartition des cultures du Néolithique moyen en Chine : 1. Zhaobaogou-Hongshan ; 2. Beixin-Dawenkou ; 3. Yangshao ; 4. Daxi ; 5. Hemudu ; 6. Majiabang-Songze ; 7. Lingjiatan- Beiyinyangying-Xuejiagang ; 8. Dingsishan IV ; 9. Keqiutou ; 10. Xiantouling ; 11. Dapenkeng.

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Émergence du Néolithique

CONCLUSION

En Chine, entre l’apparition de la poterie (vers 19000 cal BP) et l’émer- gence des cultures néolithiques (9000-7000 cal BP), il s’est déroulé environ dix millénaires. L’évolution significative des systèmes de « subsistance- peuplement » ne s’est produite qu’à partir des débuts de l’Holocène. De façon très similaire à ce qui s’est passé dans d’autres parties du monde, la révolution néolithique en Chine a eu lieu dans des zones abondant en faune et en flore riches et diversifiées. Si la domestication des plantes et des animaux a débuté vers 9000-8000 cal BP, la chasse et la cueillette, combi- nées à une modeste production vivrière, sont demeurées la stratégie essen- tielle de subsistance pendant les millénaires qui ont précédé le développe- ment de l’agriculture intensive.

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Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique

Karen E. Stothert*

Les données archéologiques d’Amérique nous permettent de mieux comprendre la façon dont les peuples ont amélioré la gestion des ressources alimentaires et le rendement des récoltes au point de produire des surplus et de faciliter ainsi l’adoption d’un nouveau mode de vie. Les chercheurs américains ont prouvé l’extrême variabilité des trajectoires de l’agriculture dans une myriade d’environnements très divers, et ses conséquences sur les populations aborigènes de l’Amérique. Cet article sera consacré à un cas de transition du stade de la chasse-cueillette à celui de l’agriculture en Amérique du Sud. Les deux continents, Amérique du Nord et Amérique du Sud, totalisent près de la superficie de l’Asie et représentent 28,5 % de la surface terrestre. Pendant quinze mille ans, en Amérique, de multiples transformations, allant de la chasse-cueillette à l’agriculture, se sont déroulées de façon asynchrone dans des environnements radicalement différents couvrant 70 degrés de latitude. Les Amérindiens se sont adaptés aux plantes locales et ont cultivé des espèces différentes de celles de l’Ancien Monde. Ils ont domestiqué et transformé céréales, légumes, semences, racines, tubéreuses, cactus, noix, fruits, légumineuses, épices, arômes, extraits, colorants, gommes à mâcher, remèdes, psychotropes, coton et gourdes. Chaque espèce cultivée ou améliorée possède sa propre histoire de domestication et de diffusion. Ces histoires sont à présent répertoriées à l’aide de méthodes novatrices. Les Amérindiens ont innové en matière de production de nourriture. Ils ont expérimenté nombre de stratégies dans les domaines de l’agriculture et

* Center for Archaeological Research, University of Texas, San Antonio

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Émergence du Néolithique

de l’élevage. Les archéologues modélisent l’émergence de la production de nourriture sur la base de théories évolutionnistes, comme l’« écologie comportementale » (Human Behavioral Ecology, ou HBE) et la « stratégie optimale de recherche de nourriture » (Optimal Foraging Theory, ou OFT) [Piperno et Pearsall 1998 ; Kennett et Winterhalder 2006 ; Zeder et al. 2006]. Ces méthodes consistent à étudier les êtres humains sous l’angle de leur aptitude à faire un choix rationnel entre divers systèmes de subsistance sur une petite échelle et à sélectionner le site le plus approprié à leurs recherches sur les orientations diététiques et les innovations technologiques. Rétrospectivement, il semblerait que certains Amérindiens aient progres- sivement opté pour des activités de subsistance offrant un meilleur rendement énergétique, en dépit du caractère épisodique d’un processus soumis à divers aléas sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, alors qu’ils documentent la façon dont s’est opérée la domestication sur de vastes régions (non centra- lisées), les chercheurs sont surpris de constater les conséquences variables et la synchronisation du développement du mutualisme entre êtres humains et espèces végétales et animales. Par domestication, on entend le processus par lequel les hommes, inten- tionnellement ou non, ont modifié par la sélection le profil génétique de certaines espèces de plantes ou d’animaux. Le choix d’espèces plus produc- tives a permis la croissance de systèmes économiques plus efficaces et économes en énergie, tout en multipliant la capacité des êtres humains à modifier l’écologie. Le développement de relations de mutualité avec les plantes et les animaux a engendré un changement biologique et comporte- mental des êtres humains eux-mêmes. La dépendance par rapport à la production de nourriture a nécessité l’invention de nouveaux systèmes socioculturels et, pour finir, une aptitude à altérer les paysages. L’agriculture se définit comme un système de production de nourriture dans lequel les plantes et les animaux domestiques, qui dépendent des êtres humains pour leur reproduction, leur fournissent en retour les denrées essentielles. Néanmoins, certains chercheurs limitent l’emploi du terme « agriculture » aux systèmes hautement performants qui alimentent les sociétés dirigées par des élites sociopolitiques spécialisées [Rosenswig 2006, p. 331-334].

Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique

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LES PREMIERS AMÉRICAINS

Venus d’Asie, les immigrants qui sont devenus les Amérindiens étaient des chasseurs-cueilleurs polyvalents qui ont soit traversé à pied le détroit de Béring, soit franchi par voie maritime l’océan Pacifique ; dans les deux cas, ils dépendaient de toute une panoplie de stratégies performantes pour exploiter les ressources de la faune et de la flore terrestres, aquatiques et maritimes. À la fin du Pléistocène, les Amérindiens pratiquaient une chasse et une cueillette généralisées bien adaptées aux nouvelles fluctuations environnementales de l’époque ; au début de l’Holocène (10000 BP), certains groupes vivant en milieu tropical ont ajouté l’agriculture à leurs stratégies de subsistance.

Une mutation culturelle dans la forêt tropicale sèche

La lente transition vers la production de nourriture s’est développée dans le Néotropique au fur et à mesure que les habitats secs du Pléistocène (fig. 1) se sont transformés par à-coups, de façon à donner l’environnement du type holocène que nous connaissons à présent. Aujourd’hui, au Mexique, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, les ancêtres sauvages d’un grand nombre d’espèces domestiquées peuplent encore les zones de forêts sèches

à feuilles caduques ; l’archéologie de ces régions a documenté les premiers

cas de domestication et de culture de plantes (fig. 2) [Piperno et Pearsall 1998 ; Piperno 2006a ; id. 2006b ; pour Panama, voir également Ranere et Lopez 2007 ; pour la région de Soconusco et du sud-ouest du Mexique, Voorhies 2004 ; Kennett et al. 2006 ; Rosenswig 2006 ; et, pour le nord du

Pérou, Dillehay et al. 2003 ; id. 2007]. La recherche en Équateur nous servira

à illustrer les méthodes et certains des résultats actuels.

La culture précéramique de Santa Elena

La description de l’adaptation culturelle des populations Las Vegas se fonde sur le résultat des fouilles de trente-deux sites précéramiques qui ont été occupés entre 10840 et 6600 BP dans la péninsule de Santa Elena, au sud-ouest de l’Équateur [Stothert 1985 ; id. 1988 ; Stothert et al. 2003].

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Émergence du Néolithique

90 Émergence du Néolithique Figure 1 : Reconstitution de la végétation des basses terres tropicales en

Figure 1 : Reconstitution de la végétation des basses terres tropicales en Amérique centrale (a) et en Amérique du Sud (b) entre 20000 et 10500 cal BP [Piperno 2006a ; Figure : 7.4 ; Piperno et Pearsall 1998] : 1. forêt tropicale ; 2. forêt sèche ; 3. buissons épineux, savane ; 4. sec, avec peu d’arbres ; 5. forêt ouverte et persistante ; 6. désert à cactus.

Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique

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de transition vers la production agricole en Amérique 91 Figure 2 : Répartition moderne des types

Figure 2 : Répartition moderne des types de végétation et sites archéologiques ayant fourni des indices de domestication de plantes avant 5000 BP (a) au Mexique et en Amérique centrale avec des indications d’une forêt sèche saisonnière (3) et la région de Rio Balsas. (b) Amérique du Sud où l’on trouve une forêt plus sèche et des zones de savane (3, 4, 5). Les zones D1, D2 et D3 sont quelques unes des zones où les plantes ont été domestiquées entre 11000 et 5000 BP [Piperno 2006a ; Figure : 7. 4].

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Émergence du Néolithique

Les Las Vegas ont développé une panoplie complète de méthodes dura- bles de chasse et de cueillette dans un riche écotone littoral. Leur habitat semi-sédentaire était favorisé par la juxtaposition de ressources prévisibles, terrestres, estuariennes ou maritimes. Nous ignorons à quel point les ressources littorales se sont modifiées au début de l’Holocène, mais les restes de plantes et d’animaux prélevés en zone terrestre nous indiquent que l’environnement des anciens Las Vegas n’a que peu varié, dominé qu’il était par la forêt tropicale sèche entrecoupée de zones de savanes et arrosée par de petites rivières saisonnières. On trouve dans les eaux actuelles de Santa Elena les mêmes espèces de poissons que celles que pêchaient les Vegas ; au début de l’Holocène, la zone côtière s’est modifiée de façon épisodique avec des zones humides, des mangroves marécageuses et des plages que les variations de niveau de l’océan ne cessaient de grignoter. Les sites Vegas connus incluent de petits camps installés en bordure du littoral ou à proximité des poches alluviales, où la population cultivait des plantes à l’aide de techniques horticoles non documentées. De profondes fosses dépotoirs, des sépultures et les vestiges d’un seul habitat de petite dimension ont été découverts dans deux camps de base Vegas : les sites 80 et 67. Le site 80, qui se trouve aujourd’hui à environ 3 kilomètres de la plage, se caractérise par un épais tas de déchets, hautement compressé, résultat de quatre mille ans d’accumulation, dans un excellent état de conservation chrono-stratigraphique. Les restes fauniques nous ont permis de reconsti- tuer la phase Vegas la plus ancienne, ainsi qu’une phase plus tardive carac- térisée par une intensification de la pêche en mer, une diminution du nombre de proies terrestres et une transition vers la consommation de mollusques de la mangrove. L’étude des microfossiles du site 80 témoigne du développement progres- sif de l’utilisation des plantes entre le début et la fin de la période Vegas [Piperno et Pearsall 1998 ; Piperno et al. 2000 ; Stothert et al. 2003 ; Piperno 2006a]. Bien que les plantes sauvages de la forêt tropicale sèche et des savanes de Santa Elena aient offert aux Vegas une grande variété de ressources alimentaires, les premiers agriculteurs cultivaient aussi des gourdes (Lagenaria siceraria), dont on retrouve les phytolithes dès 9000 BP et sur les niveaux postérieurs. Des phytolithes de graines de Calathea allouia, une plante appelée lerén que l’on cultive encore pour sa racine dans le nord de l’Amérique du Sud, apparaît également dans un contexte datant de

Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique

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9000 BP puis, plus communément, dans les niveaux ultérieurs. Des galets taillés et de petites meules de pierre servaient peut-être à écraser ces racines comestibles. Alors que les sols du territoire des Vegas sont riches en phytolithes de cellules épidermiques de l’herbe, des microfossiles du maïs (Zea mays) n’apparaissent que dans les échantillons du Vegas tardif : des traces d’une variété primitive de maïs figurent dans les derniers dépôts du site 80, mais pas en tant que nourriture de base. Originaires de l’ouest du Mexique, les semences de maïs étaient répandues il y a 7 000 ans dans les populations précéramiques d’Amérique centrale et du nord-ouest de l’Amérique du Sud. La culture et le stockage du maïs et d’autres céréales devaient être privilégiés à Santa Elena en raison de la longue durée de la saison sèche. On pense que les Vegas tardifs cultivaient aussi des haricots, du coton, des arachides et des racines tropicales comestibles, car on les trouve dans les contextes contemporains précéramiques des régions voisines. D’après la dimension des phytolithes de Cucurbita, on peut différencier les courges sauvages des domestiques ; en outre, les microfossiles archéo- logiques permettent de mesurer la dimension des fruits et des semences des courges anciennes [Piperno et al. 2000 ; Piperno et Stothert 2003]. Les phytolithes de Cucurbita, qui abondent dans le dépôt du site 80, indiquent que, jusqu’en 10000 BP, le lieu ne contenait que des courges sauvages ; dès 9080 BP, en revanche, les graines et les fruits des courges étaient plus gros que ceux des espèces sauvages connues ; les fruits devaient mesurer jusqu’à 12 centimètres. Ces phytolithes sont très proches de ceux, à demi sauvages, de C. ecuadorensis et de C. moschata qui, dit-on, ont été domestiqués dans les basses terres du nord-ouest de l’Amérique du Sud. Cela indique l’émergence indépendante de la domestication et de la production de plantes comestibles dans les basses terres d’Amérique du Sud en même temps, sinon plus tôt, que partout ailleurs en Amérique. Un spécimen de micro- fossile daté de 7170 BP contenait à la fois des phytolithes de maïs et un assemblage de phytolithes de courge dont la dimension moyenne est supérieure à celle de la C. moschata moderne : les fruits devaient mesurer environ 16 centimètres. Au début de la période holocène, différentes espèces de courges aux graines riches en huiles et en protéines ont résulté de processus parallèles de domestication dans les basses terres d’Amérique du Sud et du Mexique. L’examen de traces d’amidon préservées sur d’anciens outils lithiques

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Émergence du Néolithique

et sur des dents humaines a fourni des preuves additionnelles de l’utilisa- tion de racines et de maïs par les populations du Las Vegas tardif [Stothert et al. 2003]. Les méthodes fermières des Vegas répondaient aux défis permanents posés par les fluctuations environnementales du début de l’Holocène à Santa Elena, parmi lesquels les changements climatiques et biogéographiques brutaux, qui affectaient les coûts relatifs d’exploitation des ressources. Le maintien de stratégies diverses fondées sur une alimentation largement diversifiée devait se révéler efficace non seulement d’un point de vue énergétique, mais aussi pour la prévention des risques. L’agriculture permet- tait une adaptation constante aux sécheresses saisonnières des tropiques. L’exploitation des ressources maritimes et estuariennes a sans doute favorisé un peuplement stable, tandis que le jardinage multipliait la quantité de légumes, permettant aux populations de résider en permanence le long du littoral. Bien que les Vegas aient consommé de la viande de cerf et d’autres grands animaux, leurs artefacts lithiques se résument à de simples éclats retaillés, adaptés seulement au travail du bois ; l’archéologie n’a découvert aucune pointe d’arme de jet ni d’équipement pour la chasse ou la pêche. Le site 80 est caractérisé par de simples outils à meuler, dont des galets tail- lés qui servaient à la préparation culinaire des légumes. Découverte dans une tombe, une unique hache de pierre polie plaide pour un échange commercial, mais ne suffit pas à attester l’agriculture sur brûlis. La prédo- minance d’os de poissons dans les contextes du Vegas tardif témoigne d’une intensification de la pêche maritime ; on faisait probablement pousser du coton (qui a été domestiqué autour du golfe de Guayaquil vers 7000 BP) pour tisser des étoffes et des filets de pêche. On ne connaît pas la dimension d’origine de l’habitat du site 80 ; aujourd’hui, il ceinture une colline basse et renferme une profonde fosse dépotoir ; nous y avons découvert l’un des premiers grands cimetières d’Amérique : les restes de deux cents individus en bonne santé ont été mis au jour dans des tombes datant de 8250 à 6600 BP. Les vestiges funéraires des Vegas témoignent de l’énergie qu’ils mettaient à la collecte et à la réinhumation des ossements, accompagnées du type de rituel qui a contribué à la formation des élites dans les cultures ultérieures. Les Vegas semblent avoir créé des réserves saisonnières de nourriture en vue de l’organisation d’activités sociales dans des centres cérémoniels

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de plus en plus fréquentés, comme celui du site 80, où s’est développé un rituel dédié au culte des ancêtres. Un schéma identique a été identifié dans la vallée de Zaña, au nord du Pérou [Rossen 1991]. Les Vegas avalisent l’idée selon laquelle, en intensifiant l’horticulture et la pêche et en investissant le surplus dans des festivités et des échanges de présents, les populations établissaient de solides relations sociales tout en minimisant les risques de pénurie. L’exemple des Vegas enrichit notre corpus de données sur les débuts de

l’agriculture et de la domestication en Amérique ; loin de ne concerner que quelques centres, elle a eu lieu sur un vaste territoire, dans des contextes environnementaux très divers tout au long de la période de l’Holocène ancien. Les Vegas étaient relativement sédentaires et cultivaient à la fois des racines/tubéreuses et des plantes à graines : leur agriculture répondait

à une stratégie efficace sur le plan énergétique et reposait sur une sélection

permanente tout au long des millénaires dans des zones de forêts tropicales sèches. Les Vegas étaient bien nourris ; ils ne se contentaient pas de nourritures cultivées et saisissaient toutes les possibilités de produire des surplus, qu’ils investissaient dans des activités sociales. Bien que certaines plantes aient pu être produites localement, l’introduction de gourdes, de lerén et de maïs sur le littoral de l’Équateur prouve fortement l’intercon- nexion des peuples anciens qui agissaient localement mais maintenaient un échange constant de plantes et de savoir-faire.

LES CONSÉQUENCES DE LA PRODUCTION DE NOURRITURE

Pendant des millénaires, la production de nourriture sur une petite échelle

a fait partie de l’existence des Vegas, mais jamais au détriment d’autres

stratégies de subsistance. Leur mode de vie a peut-être donné naissance à la culture Valdivia, dont l’archéologie a recueilli les traces après un hiatus de mille cinq cents ans [Stothert 1985, p. 632-635]. La trajectoire de la culture Valdivia (5500-3500 BP) se caractérise par l’addition progressive de variétés cultivées et par l’adoption de nouveaux modes de pensée et de comportement. Dans la région de Santa Elena, durant les phases 1 et 2, les

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Émergence du Néolithique

Valdivia vivaient le long du littoral et à l’intérieur des terres, à proximité à la fois des forêts et des zones alluviales. Les populations Valdivia occupaient de petits habitats éparpillés associés à des tertres à usage cérémoniel et communautaire ; elles vivaient de la pêche, de la chasse, de la collecte de plantes sauvages comestibles, mais elles cultivaient également des racines/tubéreuses, des fruits, des palmiers, des haricots, du maïs et du coton [Pearsall 2003, tableau 2]. L’inventaire de leur culture matérielle comporte des pierres à meuler, des mortiers, des bols – dont certains ont été brisés rituellement –, des amulettes de pierre, les plus anciennes figurines en céramique anthropomorphes d’Amérique (fig. 3), des marmites, des jarres et des bols décorés, associés à des agapes cérémonielles [Damp 1982 ; Stahl 1985 ; Damp 1988]. Très bien étudié, le site de Real Alto a été baptisé la « première ville » d’Amérique, bien que d’autres peuplements similaires aient émaillé la région sud-ouest de l’Équateur. Au moment de la phase 3 Valdivia de Real Alto, un nombre important d’individus occupait des maisons plus vastes que celles de leurs ancêtres ; les archéologues ont identifié une véritable place centrale et des structures à la fois résidentielles et cérémonielles auxquelles étaient associées des tombes. Un climat favorable, ainsi que « la densité, la périodicité, la facilité de récolte et la régularité des ressources

la facilité de récolte et la régularité des ressources Figure 3 : Une représentation humaine en

Figure 3 : Une représentation humaine en céramique, d’une hauteur de 31 cm, trouvée dans le contexte cérémoniel des phases 2-3 à Valdivia [López Reyes 1996].

Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique

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de subsistance » ont permis le maintien de villages permanents [Clark et al. 2009]. La culture matérielle du Valdivia moyen incluait des haches de pierre polie, des hameçons en os dans les villages proches de l’océan, des outils denticulés, des mèches de forets pour travailler les coquillages et le bois, et des céramiques peintes en grand nombre. Les résidents de Real Alto préparaient quotidiennement une grande variété de racines/tubéreuses, ainsi que du maïs, à l’aide de broyeurs en pierre. L’inventaire des plantes comestibles dont on a retrouvé la trace inclut le manioc domestiqué, l’arrow-root, l’achira, le lerén, le coton, le maïs, les haricots, la courge, les gourdes, et d’autres fruits et racines comestibles [Pearsall 2003 ; Chandler-Ezell et al. 2006]. Les populations de Real Alto pratiquaient une forme d’agriculture en milieu forestier tropical « à base de racines tubéreuses, de fruits, de graines et d’un usage constant d’une grande variété de plantes et d’herbes, tantôt sauvages tantôt cultivées, et d’animaux » [Pearsall 2003, p. 235-236] ; le matériel de stockage était rudimentaire ; ils jouissaient d’un sol alluvial idéal pour le jardinage et bénéficiaient des ressources de la mer, de la mangrove ou du littoral. Le mauvais état de la dentition des popula- tions de Real Alto plaide pour une diète composée surtout de féculents mais, d’après les données isotopes, le maïs n’en était pas l’élément essentiel. Les sites du Valdivia ancien et moyen sont groupés sur une portion limitée du littoral sud-ouest de l’Équateur mais, à partir de 4000 BP, les habitats du Valdivia tardif étaient répartis sur une vaste région couvrant des zones mieux arrosées. Lors de cette période du Valdivia tardif, l’explosion démographique et l’expansion des populations fermières sur de nouvelles terres offrant un meilleur potentiel agricole font partie des déductions scientifiques [Zeidler 1994 ; Staller 2001 ; Raymond 2003]. Les communautés jouissaient d’un riche complément de récoltes d’espèces domestiques (le maïs n’était toujours pas la plante de référence) ; la production agricole souligne l’apogée de la culture Valdivia, avec son architecture cérémonielle, sa hiérarchie sociale, ses tombes d’élite et ses superbes ornements faits de pierres semi-précieuses, de coquillages et de céramiques [Zeidler et al. 1998 ; Stothert 2003 ; id. 2007]. Les chefs des Valdiviens tardifs inventèrent une nouvelle manière d’exprimer leur autorité et leur relation avec les ancêtres, selon un schéma que l’on retrouve dans les centres de pouvoir préhistoriques en Équateur.

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Émergence du Néolithique

VALDIVIA ET CARAL

On peut comparer et opposer les développements de la culture Valdivia en Équateur entre 2500 et 1500 BP et les événements survenus à la même époque dans la région du Norte Chico, au Pérou, où le site de Caral (vallée du Supe) a attiré l’attention de la communauté scientifique en tant que « pristine state », ou foyer de civilisation (un millier d’années avant le début de la formation de la Méso-Amérique). Pour la première fois dans l’histoire des Andes, un vaste système socioculturel s’est trouvé intégré à la fois sur le plan culturel, politique et économique [Shady 2003, p. 146]. Caral a été l’une des nombreuses zones de peuplement dotées d’une architecture de pierre monumentale et d’une place publique centrale mesurant plus du double de l’entière superficie de Real Alto. Valdivia et Caral représentent deux voies très différentes vers la complexité, rendues l’une et l’autre possibles grâce à l’agriculture. Les deux populations disposaient d’une panoplie identique de plantes cultivées, mais elles les exploitaient dans des cadres radicalement différents au sein d’organisations totalement dissemblables. La population de Valdivia habitait une mosaïque d’environnements variés, offrant, outre l’accès aux forêts tropicales et aux ressources aquatiques, un bon potentiel pour les activités agricoles, contribuant ainsi à une relative autosuffisance. Ses dirigeants utilisaient les excédents alimentaires pour mettre en scène des rituels visant à créer des groupes sociaux inclusifs, complexes mais hétérarchiques, dans des contextes commensaux reposant sur l’utilisation de figurines céramiques et de poteries décorées de dessins d’inspiration religieuse, afin de renforcer symboliquement les alliances et les relations avec le pouvoir spirituel dont ils dépendaient. L’investissement lourd dans la céramique correspondait à l’émergence d’un système de subsis- tance très productif et d’une stratégie sociale où le pouvoir et les inégalités sociales jouaient un rôle de plus en plus important. Ce schéma a persisté à travers toute la préhistoire du littoral de l’Équateur [Stothert 2008]. Par contraste, la poterie céramique était absente de Caral (elle devait faire son apparition tardive au Pérou un millier d’années après l’Équateur). La population de Caral-Supe était bien adaptée à la sécheresse extrême du désert, qu’irriguaient les crues saisonnières de la rivière locale ; elle disposait d’abondantes ressources maritimes en provenance du littoral, situé

Un exemple de transition vers la production agricole en Amérique

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à une distance relative de l’autre côté d’une courte étendue désertique. Dans la vallée du Supe, l’irrigation résolvait le problème de l’agriculture, tandis que des stratégies sociales et politiques originales facilitaient l’exploitation commerciale des produits de la mer, dont le transport assurait l’alimenta- tion du plus gros de la population résidant dans la plaine agricole. Ses dirigeants investissaient l’excédent de la production dans la construction de vastes travaux publics, parmi lesquels des ouvrages monumentaux en pierre ; ce faisant, ils bâtissaient une société plus hiérarchisée, dirigée par une autorité centrale. Toute l’histoire des Andes centrales repose sur ce schéma persistant.

CONCLUSION

En Amérique, les découvertes archéologiques démontrent que de multiples systèmes d’agriculture se sont développés sur une vaste échelle, et non pas uniquement dans quelques centres d’innovations isolés. Peu d’animaux ont été domestiqués dans le Nouveau Monde, mais leur histoire est également diverse et curieuse [pour le pastoralisme des camélidés, voir Lavallée 2000]. Le cas des Vegas/Valdivia reflète un processus de longue haleine, dû à l’initiative de populations vivant sur une zone littorale tropicale sèche, lesquelles, devinant l’avantage énergétique à court terme qu’elles pouvaient tirer de l’agriculture, ont ajouté la production de nourriture à leurs stratégies de subsistance. Leur choix a engendré des innovations sociales et idéologiques qui, sur le long terme, ont radicalement transformé les peuples, les plantes, les animaux, et jusqu’à la terre elle-même.

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Quelques aspects de la néolithisation de la France

Françoise Bostyn*

Il est acquis, depuis de nombreuses années, que la néolithisation de la France résulte d’un processus de diffusion d’innovations et de changements profonds intervenus au Proche-Orient entre 9000 et 7000 avant notre ère, comprenant la domestication des plantes, celle des animaux, l’apparition de la céramique et la sédentarisation. Ce nouveau mode de vie s’est propagé à travers l’Europe par deux voies bien distinctes, le courant méditerranéen et le courant danubien, selon un modèle arythmique proposé par J. Guilaine [2003], un modèle caractérisé par une alternance de phases d’accélération et de phases d’arrêt nécessaires à une adaptation, par exemple à un nouveau milieu naturel. Néanmoins, les modalités de la mise en place de ce nouveau mode de vie et sa progression sur l’ensemble du territoire français restent encore largement sujettes à discussion. En effet, l’étendue et la diversité écologique de la France font que les processus de néolithisation ne peuvent être ni monolithiques ni homogènes. On se trouve par ailleurs en situation de finistère et les façades maritimes vont constituer, dans une phase ultime de progression vers l’ouest, un obstacle infranchissable entraînant un arrêt de la progression, voire un reflux des populations. De fait, conséquence des deux voies de néolithisation, c’est un des rares espaces sur lesquels des populations déjà néolithisées vont entrer en contact les unes avec les autres et donc potentiellement s’influencer mutuellement. Autre facteur, non spécifique celui-là, mais tout aussi important dans les processus de néoli- thisation, la France n’est pas un territoire vierge et les populations mésoli- thiques préexistantes vont inéluctablement entrer en contact avec les popu-

* Institut national de recherches archéologiques préventives

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Émergence du Néolithique

lations néolithiques nouvellement arrivées, aboutissant également à des interactions, voire à des métissages. La place et le rôle des composantes autochtones dans les processus de néolithisation sont de fait toujours au centre des débats, lesquels opposent souvent les partisans d’une évolution par simples échanges culturels – les populations mésolithiques pouvant alors devenir le principal vecteur de diffusion de ce nouveau mode de vie – et ceux qui défendent l’idée d’un vrai processus de colonisation. Dans les dernières années, grâce au développement de l’archéologie préventive, dont la pratique des décapages extensifs permet d’étudier des sites dans leur intégralité et de proposer des approches régionales (comme celles adoptées en Moselle ou dans la basse vallée de la Marne), les données se sont multipliées. Du coup, nos connaissances sur les processus d’évolu- tion chronoculturelle se sont affinées, cependant que de nouveaux question- nements se faisaient jour, soit sur des régions mal documentées, soit sur certains aspects de la culture matérielle ou de l’économie de subsistance. Cet article n’a certes pas pour ambition d’exposer dans le détail, région par région, matériau par matériau, l’état de la connaissance sur le premier Néolithique, ce qui ne peut faire l’objet que d’un travail collectif sous-tendu par une réflexion de grande ampleur. Nous reviendrons simplement sur les hypothèses actuelles concernant la néolithisation, tout en nous attardant sur certains aspects qui font encore largement débat au sein de la communauté scientifique.

L’IMPRESSA OU LES PREMIERS IMPACTS NÉOLITHIQUES EN MÉDITERRANÉE (5800-5600 AVANT NOTRE ÈRE)

Pendant longtemps, le Cardial a été considéré comme le vecteur unique de l’introduction de l’économie de production sur les rivages méditerranéens. Cependant, les recherches récentes ont montré qu’il existait une phase de colonisation antérieure au Cardial. À ce jour, cette phase est essentiellement représentée sur trois gisements – l’abri Pendimoun à Castellar [Binder et al. 1993] et les sites de Portiragnes « Peiro Signado » et « Pont-de-Roque- Haute » [Guilaine et al. 2007] – tandis que d’autres indices ponctuels se

Quelques aspects de la néolithisation de la France

105

répartissent irrégulièrement sur la façade littorale [ibid., p. 310]. Les données, qui sont aujourd’hui encore limitées, nous donnent l’image de groupes pionniers qui se seraient déplacés le long des côtes, vraisemblablement par voie maritime. Les études effectuées sur les différents gisements sont révélatrices d’influences d’origine italique impressa en ce qui concerne les productions céramiques, mais également les modes d’exploitation des ressources animales. À l’heure actuelle, il est difficile de discuter dans le détail des types d’im- plantation et des systèmes économiques. Il est cependant acquis que ces populations sont les premières à introduire de manière durable la poterie (au sens propre et au sens figuré puisqu’un vase de Pont-de-Roque- Haute semble avoir été importé et non fabriqué avec des argiles locales), l’élevage, déjà parfaitement maîtrisé pour ce qui concerne les brebis, ainsi que l’agriculture. Les réseaux de circulation de matières premières ont fonctionné dès le début, ainsi qu’en témoigne la présence sur les sites de Portiragnes d’obsidienne provenant de Lipari. Toutefois, la variété des styles céramiques (fig. 1) et les différences technologiques observées sont révélatrices d’une certaine hétérogénéité culturelle qui pose d’emblée la question du caractère polymorphe de cette phase ancienne du Néolithique méditerranéen [Manen et al. 2006]. Cependant, si l’on se réfère plus particulièrement aux travaux effectués sur le site de Pont-de-Roque-Haute à Portiragnes [Guilaine et al. 2007], il semble que la grande majorité des traits culturels soient exogènes, ce qui indique clairement qu’il y a eu déplacement de groupes humains.

Figure 1 : Céramique de Peiro Signado [d’après Manen et al. 2006].
Figure 1 : Céramique de Peiro Signado [d’après Manen et al. 2006].

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Émergence du Néolithique

CARDIALPICARDIAL (5500-4800 AVANT NOTRE ÈRE) :

LE PLEIN DÉVELOPPEMENT DU NÉOLITHIQUE ANCIEN MÉRIDIONAL

De fait, le Cardial n’occupe plus la place de premier Néolithique en Méditerranée, mais se voit relégué en position secondaire. Néanmoins, du fait de son caractère expansionniste – il déborde la stricte bande côtière pour atteindre l’intérieur des terres, remonte le long de l’axe du Rhône où il prend le nom de Néolithique ancien rhodanien, pénètre à l’occasion les milieux montagnards [Beeching 1999] et occupe des îles comme la Corse –, c’est bien cette culture qui reste dans la plupart des régions le vecteur du nouveau système économique. Si différentes hypothèses ont été évoquées et continuent d’être débattues pour expliquer la formation du Cardial, lesquelles font intervenir à tour de rôle l’apport de nouvelles populations externes – les composantes autochtones adoptant un nouvel ordre écono- mique introduit antérieurement – ou une expansion démographique impor- tante des premiers colons favorisée par une meilleure stabilité alimentaire, on observe toutefois un certain nombre de traits culturels communs qui permettent de parler de culture. Les motifs d’impression au cardium restent ainsi les décors identitaires du Cardial, même si ceux-ci tendent à perdre de leur importance au fil du temps. Les décors plastiques de cordons simples ceinturant les vases, parfois recouverts d’impressions, constituent l’autre thématique décorative. En se déplaçant des grottes vers les sites de plein air, la recherche a permis dans les dernières années de mettre en évidence une diversification fonctionnelle des milieux fréquentés, certains d’entre eux pouvant être liés à des activités pastorales ou cynégétiques. Il n’en reste pas moins que la structuration de l’habitat de plein air reste très difficile à interpréter à partir des quelques documents livrés par les fouilles, celles par exemple de Espeluche-Lalo, des Petites-Bâties à Lamotte-du-Rhône ou de Courthezon (Vaucluse), même si les structures semblent présenter un plan ovalaire où le torchis et la terre jouent un rôle important [Beeching, Sénépart 2009]. La fréquentation de nouveaux milieux entraîne également le développement de nouveaux réseaux de circulation de matières premières (silex bédoulien,

Quelques aspects de la néolithisation de la France

107

jadéite du mont Viso, etc.). L’économie de subsistance repose essentiel- lement sur la culture du blé et de l’orge, alors que les ovi-caprinés domi- nent largement le cheptel, qui comporte cependant aussi vaches et porcs. Chasse, pêche et collecte ne sont pas pour autant absentes du régime alimen- taire des populations cardiales. Progressivement, le Cardial va évoluer pour laisser place à l’Épicardial, caractérisé par des styles céramiques conjuguant cannelures et impressions disposées en bandes ou en guirlandes. Une fois de plus, la question de la genèse de l’Épicardial, de son autonomie par rapport au Cardial et de ses variations régionales reste en discussion, mais on constate que lui aussi est doté d’une force expansionniste, si bien qu’il dépasse largement les frontières atteintes par les populations précédentes. En raison du faible nombre de sépultures connues à ce jour, il est difficile de discuter longue- ment des pratiques funéraires de ce Néolithique ancien. Les tombes sont individuelles, retrouvées essentiellement dans des grottes où les défunts ont été enterrés dans des fosses peu profondes, la plupart du temps sans mobilier d’accompagnement, mais marquées par de petits cairns. Pour autant, cela ne permet pas de connaître le traitement réservé à la majorité de la population, d’autant que les traces évidentes de violence observées sur plusieurs squelettes (coups, mains liées, etc.) laissent penser que ces sépultures ont un statut particulier.

LES PREMIERS COLONS RUBANÉS DANS LE NORD DE LA FRANCE (5300-4950 AVANT NOTRE ÈRE)

À partir de 5500 avant notre ère, l’Europe tempérée est colonisée depuis une zone nucléaire située dans le nord des Balkans, par les populations appelées « danubiennes » (en référence à la région d’origine) ou « ruba- nées » (bandkeramik, en référence aux décors céramiques en ruban). La progression de l’est vers l’ouest permet aux populations de franchir le Rhin autour de 5200 avant notre ère, d’atteindre le Bassin parisien vers 5100 avant notre ère, en particulier la vallée de l’Aisne [Dubouloz 2003], mais également très vite les côtes de la Manche. En effet, la fouille récente du

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Émergence du Néolithique

site de Colombelles (Calvados), qui a révélé des chapelets de fosses de forme allongée orientées globalement est-ouest (fig. 2), contenant du mobi- lier archéologique le rattachant à la fin du Rubané récent du Bassin pari- sien, a fourni une série de datations 14 C plaçant l’occupation autour de

de datations 1 4 C plaçant l’occupation autour de Figure 2 : Plan du site de

Figure 2 : Plan du site de Colombelles, dans le Calvados. Si les plans des maisons sont mal conservés, l’agencement des fosses en alignements nord-ouest/sud-est parallèles est caractéristique de l’organisation des villages rubanés (C. Billard, SRA Basse-Normandie).

Quelques aspects de la néolithisation de la France

109

5100-5000 avant notre ère [Billard et al. 2004]. Même si ce site reste encore bien isolé géographiquement par rapport aux grandes vallées alluviales du centre du Bassin parisien que sont la Marne, la Seine amont ou l’Aisne, il confirme l’important dynamisme de cette culture, lié à un probable accroissement démographique, qui va en un peu plus de cinq cents ans traverser des milliers de kilomètres. L’architecture domestique, avec ses grandes maisons rectangulaires dont l’espace intérieur est divisé par des rangées de trois poteaux (ou tierce) et dont les deux grands côtés sont flanqués de fosses ayant servi de dépotoir, constitue l’un des traits identitaires de cette culture, dont la progression peut ainsi être aisément suivie à travers l’Europe [Coudart 1998]. La présence de grandes nécropoles à proximité immédiate des villages est attestée en Alsace, par exemple à Ensisheim (Haut-Rhin) ; dans le Bassin parisien, au contraire, les découvertes de sépultures, qui à l’évidence sont loin de représenter la totalité de la popu- lation, se font au sein de l’habitat. L’économie est largement tournée vers l’élevage du bœuf, auquel s’adjoignent le mouton et le porc. La chasse – sangliers et cerfs – n’est cependant pas abandonnée, ainsi que l’a montré l’étude de la faune du site de Cuiry-lès-Chaudardes [Hachem 1997]. Élevage et chasse semblent d’ailleurs complémentaires dans la construction identi- taire rubanée. À ce titre, le dépôt volontaire de restes osseux d’animaux sauvages ou chassés en contexte funéraire ou d’habitat renforce la dimen- sion symbolique de l’animal dans la société [Bedault et Hachem 2008]. L’agriculture rubanée repose sur l’exploitation de deux céréales principales (amidonnier et engrain), deux légumineuses (pois et lentille) et une plante pouvant fournir fibres et graines oléagineuses, le lin. Du point de vue de l’industrie lithique, l’herminette traditionnelle, toujours attestée en Alsace, semble perdre de son importance dans le Bassin parisien, alors que se mettent en place des réseaux de circulation différents, intégrant les matières premières nouvellement rencontrées. Quelques types d’outils comme le burin, dont les analyses fonctionnelles attestent de nouvelles activités, font aussi leur apparition [Allard et Bostyn 2006]. Ainsi donc, si la tradition rubanée semble encore bien ancrée dans la première phase de néolithisation du Bassin parisien, on note déjà plusieurs caractères différents qui vont connaître leur plein développement dans la dernière phase d’expansion.

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Émergence du Néolithique

LA PHASE ULTIME DE DIFFUSION DE LA CULTURE DANUBIENNE :

LE BLICQUY – VILLENEUVE-SAINT-GERMAIN (4950-4700 AVANT NOTRE ÈRE)

Au début du V e millénaire, la dynamique expansionniste se poursuit dans la moitié nord de la France, puisque c’est durant ces quelques siècles que le Nord-Ouest mais également la Bretagne et la Loire sont atteints. Des indices d’occupation de la culture Villeneuve-Saint-Germain (VSG) ont même été répertoriés sur l’île de Guernesey. On assiste également à une grande diversification des milieux occupés puisque, si ce sont les fonds des vallées principales qui sont habités lors de la phase initiale, le peuplement néolithique s’étend bientôt aux vallées secondaires, mais également aux plateaux, comme en témoignent le site de Rungis [Bostyn 2002] ou celui d’Ocquerre [Praud 2009]. La fréquentation de ces nouveaux espaces entraîne la découverte et l’exploitation de nouveaux matériaux, comme les schistes, qui sont utilisés pour la fabrication des bracelets, ou le silex tertiaire bartonien du Bassin parisien, qui est débité pour produire des grandes lames. Cette production requiert des tailleurs spécialistes et fait l’objet d’une large diffusion au sein du groupe. Bracelets et lames constituent des marqueurs culturels indéniables. On observe d’importantes évolutions dans le décor des céramiques, tout comme la disparition progressive des décors au peigne au profit des décors digités et plastiques, indiquant plus globalement un processus de régionalisation observable sur l’ensemble de l’Europe du Nord. Comme pour le Rubané récent du Bassin parisien, l’économie de subsis- tance est largement fondée sur l’élevage du bœuf, du mouton et du porc, mais ce dernier supplante progressivement les ovins pour devenir la seconde ressource en viande élevée. La découverte du vase zoomorphe d’Aubevoie, dans l’Eure, représentant un bovidé est d’ailleurs venue rappeler de manière un peu exceptionnelle la persistance de certains principes idéologiques rubanés dans la société VSG (fig. 3). L’agriculture continue de se fonder sur l’amidonnier et l’engrain, mais on voit se développer l’orge nue et le blé tendre. Par ailleurs, la lentille semble disparaître. L’introduction de céréales à grains nus constitue un changement important pouvant avoir eu des conséquences sur les habitudes alimentaires des populations dans

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Quelques aspects de la néolithisation de la France 111 Figure 3 : Vase zoomorphe d'Aubevoie (Eure)

Figure 3 : Vase zoomorphe d'Aubevoie (Eure) daté de 4800 av. notre ère et mesurant environ 30 cm (cliché H. Paitier, Inrap).

la mesure où ce sont là des céréales panifiables. L’abandon de la molette débordante caractéristique du rubané au profit de la molette étroite dans le VSG pourrait faire écho à ces changements dans la céréaliculture [Hamon 2006]. Du point de vue de l’industrie lithique, quelques outils, comme le tranchet (fig. 4), utilisé pour le travail de matières minérales (binage de la terre, par exemple), font leur apparition à la fin de la période, et c’est aussi à ce moment-là que les premières haches polies arrivent dans les assemblages. Les maisons sont toujours construites sur le même modèle architectural, ainsi que l’a montré la fouille du village de Poses, qui comprenait dix maisons [Bostyn 2003], même si les plans sont plus nettement trapézoïdaux. Ceux-ci sont cependant souvent difficiles à lire, les poteaux semblant moins ancrés dans le sol, ce qui trahit peut-être des techniques de construction différentes. Dans le domaine funéraire, la césure avec le monde rubané oriental est confirmée par l’absence de nécropole Villeneuve-Saint-Germain connue à ce jour, les sépultures étant particulièrement peu nombreuses

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112 Émergence du Néolithique Figure 4 : Tranchet du site Villeneuve-Saint-Germain d’Ocquerre « La Rocluche »

Figure 4 : Tranchet du site Villeneuve-Saint-Germain d’Ocquerre « La Rocluche » (Seine-et-Marne) (dessin E. Boitard, Inrap).

sur cette vaste aire culturelle. Les seules sépultures connues sont celles retrouvées au sein même de l’habitat, à proximité immédiate des maisons, ce qui leur confère un statut exceptionnel et n’est en aucun cas représentatif ni de la population ni de la norme funéraire. Ainsi, cette culture, dont plusieurs caractères laissent transparaître l’origine danubienne, est en pleine évolution dans certains domaines techniques et culturels, ce qui vient renfor- cer le phénomène de régionalisation.

LA QUESTION DE LA NÉOLITHISATION DE LA FAÇADE ATLANTIQUE

Sur les rives de l’Atlantique, entre Pyrénées et Vendée, un premier Néolithique, auquel on suppose une origine méditerranéenne à cause de sa céramique décorée à la coquille par impressions pivotantes, laquelle trouve ses meilleurs éléments de comparaison dans le Cardial, se développe à partir de la fin du VI e millénaire. Cependant, force est de constater que les données actuelles concernant cette première néolithisation restent sporadiques et issues de contextes dont l’homogénéité est largement sujette à discussion. Qu’il s’agisse de sites de bord de mer, comme La-Lède-du-Gurp, Grayan- et-L’Hôpital ou La Tranche-sur-Mer, de sites en position résiduelle sous un

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tumulus, comme à Bougon, ou encore de sites en dragage de rivière, les associations et les contextes obligent à la prudence [Marchand et Tresset 2004]. Ainsi les plus anciennes datations obtenues à La Tranche-sur-Mer, qui se situent entre 5400 et 5200 avant notre ère, sur charbons collectés sur une plage, doivent-elles être interprétées avec circonspection. D’ailleurs, la majorité des datations obtenues placent le Néolithique ancien centre- atlantique au début du V e millénaire, en contemporanéité large avec l’Épicardial. Le seul site fouillé récemment, celui des Ouchettes, est daté autour de 4700 avant notre ère et témoigne donc aussi d’une phase déjà avancée de l’Épicardial [Laporte et al. 2002]. Les rapprochements avec cette culture sont fondés sur les ressemblances observées dans les thématiques décoratives des poteries (cannelures, incisions, impressions au poinçon, etc.). Ces ressemblances ont permis de tisser des liens avec le Languedoc occidental, cela après un réexamen des données existant pour le Néolithique ancien du Portugal et du nord de l’Espagne, et d’abandonner l’hypothèse d’une néolithisation de la façade atlantique française à partir de ces régions [Marchand et Tresset 2004]. Il n’en reste pas moins que seule la découverte, dans de bonnes conditions stratigraphiques et contextuelles, de gisements archéologiques sera à même d’apporter des éléments de réflexion nouveaux sur les modalités de la néolithisation de cette région, sur la place des popu- lations mésolithiques dans ce processus et sur son calage chronologique précis.

LA PLACE DES POPULATIONS AUTOCHTONES DANS LA NÉOLITHISATION ET LES RAPPORTS NORD-SUD

Depuis de nombreuses années, l’influence du monde méditerranéen sur le monde danubien n’est plus guère contestée, celle-ci se traduisant soit par des influences stylistiques dans la décoration de la céramique (décor en « T », technique de l’impression pivotante), soit par l’importation directe d’objets comme les Colombella rustica, des anneaux en calcaire, des céramiques, soit par l’adoption de certaines plantes comme le pavot [Lichardus-Itten 1986]. Le décalage chronologique de quelques centaines d’années qui sépare la néolithisation du littoral méditerranéen, renforcée

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par la présence reconnue de l’Impressa, de l’arrivée des premiers colons rubanés sur les rives du Rhin permet d’envisager ce sens d’influence Sud-Nord (même si la multiplication de découvertes de vases à décor rubané, en milieu épicardial en particulier, montre que les échanges Nord-Sud existaient également). Cependant, l’espace important séparant les deux entités culturelles a suscité des interrogations quant aux modalités de circulation de ces objets. En parallèle, la découverte en contexte rubané (dès les phases anciennes) de céramiques aux thématiques décoratives étrangères au monde danubien (appelées Limbourg et Hoguette) a longtemps soulevé bon nombre de questions. L’hypothèse selon laquelle ces céramiques à la technologie mal assurée (au moins pour la céramique du Limbourg) auraient été fabri- quées par les populations mésolithiques entrées en contact avec les popu- lations néolithiques a très vite été suggérée, et la comparaison des décors a orienté les regards vers le monde méditerranéen [voir Manen et Mazurié de Keroualin 2003, où tout l’historique de la recherche est détaillé]. Après l’hypothèse selon laquelle il n’y aurait eu que de simples contacts – une hypothèse déduite de ce qui était le seul dénominateur commun des popu- lations mésolithiques et néolithiques, à savoir l’industrie lithique et plus particulièrement les armatures de flèches, porteuses d’une forte symbolique culturelle –, les derniers scénarios proposés ont propulsé les populations mésolithiques au rang de premier diffuseur de ce nouvel ordre économique. Ainsi, les Mésolithiques auraient adopté très tôt la céramique au contact des Néolithiques méditerranéens, après quoi, grâce à la mobilité que leur conférait leur statut de chasseurs-cueilleurs, cette technologie se serait diffu- sée vers le nord de la France et l’Allemagne. Les Néolithiques rubanés seraient alors entrés en contact avec des populations mésolithiques céramisées, qui se seraient néanmoins maintenues durant toute la phase de développe- ment du Rubané et auraient même largement contribué au développement des groupes post-rubanés. Récemment, par ailleurs, un bilan a été effectué sur les premières traces d’anthropisation [Richard 2004]. S’appuyant sur la présence de pollens de céréales dans les diagrammes palynologiques autour de 5800 cal BC, donc bien avant l’arrivée des premières populations néolithiques, certains auteurs ont postulé l’existence d’une proto-agriculture mésolithique, renforçant par là-même le rôle des populations mésolithiques dans le processus de néolithisation. Mais cette hypothèse a été récemment critiquée [Behre 2007],

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à la fois dans ses aspects palynologiques (du fait qu’il est impossible de différencier les pollens de céréales de ceux des graminées sauvages) et en en appelant à l’impartialité de l’information (le même type de phénomène existant aussi plus anciennement). On pourra ajouter qu’aucun site

mésolithique n’a livré à ce jour de trace évidente d’une proto-agriculture. Pour revenir sur les scénarios évoqués précédemment, s’ils ont l’avantage de nuancer le propos et d’insister sur la complexité des processus de néolithisation, il n’en reste pas moins vrai que de nombreuses zones d’ombre subsistent. Nous n’énumérerons ici que quelques points qui pourraient selon nous orienter les recherches futures.

1. Si l’on admet l’origine méditerranéenne de la céramique de la

Hoguette, comment expliquer l’absence de sites mésolithiques ayant livré cette céramique dans le sud de la France, là où l’on devrait logiquement en trouver la plus forte concentration ? Surtout, comment expliquer le manque de jalons entre Nord et Sud bien mis en évidence sur les cartes de répartition [Manen et Mazurié de Keroualin 2003] ?

2. Si l’on admet le scénario selon lequel des populations mésolithiques

céramisées auraient précédé l’arrivée des populations rubanées, on s’interroge sur l’absence de sites mésolithiques fiables. En effet, on ne peut que noter

le caractère discutable des associations entre Mésolithique et Hoguette ou Limbourg sur les sites évoqués dans les démonstrations.

3. Puisque la majeure partie des contextes de découverte de céramique

de la Hoguette et du Limbourg sont les sites d’habitat rubanés, comment

interpréter la présence de populations mésolithiques au sein des villages rubanés ? Et quelle peut être l’articulation entre des modes de vie si différents ?

4. Mais comment prouver qu’il s’agit bien de populations mésolithiques ?

Auraient-elles réussi à conserver leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs tout en étant intégrées au sein des villages néolithiques ? Et le problème se

situe bien là : une fois retirés les éléments céramiques, que reste-t-il de ces populations mésolithiques ? Quelles sont les données économiques qui nous permettent de parler de populations mésolithiques ?

5. Comment expliquer, enfin, la profondeur chronologique du phénomène

Hoguette/Limbourg ? Des populations mésolithiques auraient-elles réussi à maintenir leur intégrité socio-économique au sein d’un système totalement différent, tout en faisant évoluer le seul caractère qui ne leur soit pas propre, la céramique ?

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Bref, il est encore extrêmement difficile de proposer des scénarios historiques fiables à propos des processus de néolithisation de la France dès lors que l’on privilégie un aspect de la culture matérielle. Il convient d’insister une nouvelle fois sur la nécessité de mener les réflexions sur des corpus fiables et indiscutables, autrement dit sur la nécessité de découvrir de nouveaux sites archéologiques livrant non seulement des éléments de la culture matérielle, mais aussi et surtout des données économiques fonda- mentales pour ces périodes charnières entre une économie de subsistance et une économie de production.

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