Vous êtes sur la page 1sur 4

Les mécanismes de la révolution industrielle

© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia

Sommaire

Les facteurs technologiques


L'organisation du travail
Des révolutions industrielles nationales

article précédent article suivant

Locomotive à vapeur "The Rocket" de Robert Stephenson" (1829)

Pour expliquer les mécanismes de la révolution industrielle, deux types de facteurs peuvent
finalement être retenus: l'un privilégie le rôle de la technologie, l'autre envisage le
changement essentiellement en termes d'organisation du travail.

Les facteurs technologiques


Un élément déterminant: le charbon
Nul doute, en premier lieu, que le passage d'une économie «organique», tirant de la terre
l'essentiel de ses ressources, à une économie «minérale et énergétique» s'est étalé sur un
temps très long, au cours duquel les deux types d'économie sont restés profondément
imbriqués. Par exemple, l'Angleterre, qui avait utilisé très précocement la houille (dès le XVII
e siècle), présentait encore, au milieu du XIX e siècle, les symptômes d'une économie
dualiste, avec des secteurs énergétiques anciens toujours importants (manèges à chevaux et,
surtout, moulins à eau).
Quant aux pays continentaux, qui n'avaient pas, comme la Grande-Bretagne, de réserves de
charbon exploitables facilement et à faible coût, ils ne purent aller très vite dans la mise en
place des innovations techniques telles que machine à vapeur et sidérurgie au coke. Les
«transferts de technologie» furent certes nombreux dans le premier tiers du XIX e siècle (via
les voyages, l'achat de machines et l'engagement de contremaîtres ou de techniciens
britanniques par les patrons allemands ou français), mais ils ne concernèrent jamais que
quelques établissements de pointe, et non l'ensemble de leur secteur d'activité. Certains pays
ont répondu à la concurrence anglaise par des mesures protectionnistes, pour laisser à leur
industrie le temps de se moderniser, mais la compétition brutale a pu produire aussi des effets
de mise à niveau.

Un secteur de pointe: les chemins de fer


A cet égard, l'incitation produite par les chemins de fer fut sans doute primordiale:
l'accélération décisive de leur construction intervint dès les années 1840 pour l'Angleterre, et
entre 1850 et 1870 pour la France et l'Allemagne. L'équipement ferroviaire des territoires,
encouragé et partiellement financé par l'Etat dans le cas français, augmenta incontestablement
la vitesse de la diffusion technologique, homogénéisant les espaces (ainsi la grande région
industrielle Belgique-France du Nord-Rhénanie) et les systèmes productifs, et contribuant,
dans le cas des Etats-Unis (lignes transcontinentales achevées entre 1869 et 1883), à la
conquête du territoire.

Il est permis de voir dans l'ère des chemins de fer une relance, ou une seconde phase, de
l'industrialisation; ils ont joué, beaucoup plus nettement que le coton auparavant, le rôle d'un
«secteur moteur» (leading sector), exerçant un effet d'entraînement sur les autres. Leur
demande fit franchir un palier décisif à la sidérurgie (pour la quantité et pour la qualité), à la
construction de machines, à l'industrie du bois. Les compagnies ferroviaires mirent en outre
en place un système original d'organisation/division du travail entre services, hiérarchisé et
spécialisé, qui peut être considéré comme l'ancêtre du système managerial du XX e siècle.

L'organisation du travail
Du point de vue de l'organisation du travail, la révolution industrielle a été marquée par la
transition des formes dispersées proto-industrielles au factory system.

La proto-industrie
Le XVIII e siècle avait été favorable aux productions rurales, grâce à l'expansion des marchés
et à l'effritement des privilèges qui jusque-là protégeaient les corporations urbaines. Il existait
plusieurs types de répartition des tâches et des responsabilités entre ville et campagne (la ville
se chargeant toujours de la finition des vêtements et disposant de la maîtrise des capitaux):
elles étaient soit nettement rassemblées sous la tutelle urbaine (système des «marchands-
fabricants»), soit organisées triangulairement (entre marchands des villes, maîtres tisserands
des bourgs et familles paysannes travaillant à domicile).

Ces «nébuleuses» proto-industrielles existaient un peu partout en Europe et travaillaient


chacune pour un marché précis: le lin des Flandres et de la Bretagne du Nord pour les
Caraïbes et l'Amérique du Sud, la laine languedocienne pour les pays méditerranéens. Le
système a d'ailleurs continué de prospérer au XIX e siècle, comme le montrent, côté français,
la ruralisation des activités de la soierie lyonnaise à partir de 1820-1830 et le maintien de
dizaines de milliers d'ouvrières à domicile dans les campagnes du Calvados (dentellerie), de la
région de Saint-Etienne (bonneterie), ou du Nord (filature du lin) jusque vers 1900.
Vers la concentration industrielle
Comment les formes de travail proto-industrielles (où, le plus souvent, la famille rurale est
propriétaire de son métier à tisser manuel ou de son rouet) ont-elles dérivé vers la
concentration manufacturière, imposant à la main-d'œuvre une discipline de travail nouvelle
(en termes d'obéissance au commandement, d'horaires, de normes de production), puis ont-
elles franchi l'étape du machinisme? Les campagnes proto-industrielles étaient plutôt
fortement peuplées (donc à main-d'œuvre excédentaire), parfois riches, plus souvent pauvres
ou de structure agraire très morcelée: le travail à domicile y constituait un précieux revenu
d'appoint. Du point de vue des marchands, il présentait en outre de nombreux avantages:
souplesse d'adaptation du volume de l'activité à la conjoncture, docilité des ruraux par rapport
à la main-d'œuvre urbaine et faiblesse des salaires. Mais il y avait des handicaps; les gains de
productivité, en particulier, étaient empêchés par les fraudes sur la matière première, par
l'irrégularité de l'engagement des ouvriers ruraux, bref, par l'absence de contrôle et de
surveillance directs du procès de travail par le marchand-fabricant. Finalement, les
entrepreneurs furent amenés, pour satisfaire la croissance de la demande et garantir une
qualité plus uniforme, à opter pour un système de production plus concentré. Cela put aboutir
à une prolétarisation «sur place», les proto-ouvriers glissant vers l'activité professionnelle
unique tout en conservant leur résidence villageoise et un jardin potager: de nombreux bourgs
de tisserands de la laine, en Flandre française ou belge, furent ainsi entièrement
professionnalisés dès le milieu du XVIII e siècle.

La phase de mécanisation
Dans le secteur de l'indiennerie (teinture et impression du coton), la phase de la mécanisation
(1800-1820), qui disqualifiait partiellement le savoir-faire des imprimeurs et des graveurs, fut
un pas supplémentaire vers l'industrialisation. De manière générale, l'adoption du machinisme
marqua le passage à la fabrique urbaine, celle-ci continuant parfois à employer des ouvriers
d'origine paysanne faisant le déplacement quotidien du village à leur lieu de travail, comme
on a pu l'observer à Rouen et à Elbeuf dans les métiers de la laine, ou en Alsace dans le
tissage du coton, pendant la première moitié du XIX e siècle. Parce qu'elle induit la
paupérisation des ouvriers ruraux (très rapide dans le textile anglais), la mécanisation est bien
le signal de la transition vers l'usine et l'habitat urbains, transition toutefois progressive et
incomplète.

Des révolutions industrielles nationales


Il convient de souligner la variété des modes par lesquels s'est effectuée la révolution
industrielle en Europe.

En France
L'industrialisation française se distingue de la britannique par un rythme beaucoup plus lent -
après une première vague de mécanisation dans le textile, sous le Premier Empire, l'étape
décisive, marquée par le développement des chemins de fer et de la sidérurgie, est franchie
entre 1840 et 1860 - et par un dualisme plus persistant des secteurs avancés et des secteurs
anciens (industries rurales, métiers urbains, artisanat). Le déclin de la population active
agricole (encore légèrement majoritaire au début du XX e siècle) y est tardif, et la croissance
des villes nettement moins liée à la demande de travail de la grande industrie.

En Allemagne
La révolution industrielle allemande est également très décalée par rapport aux rythmes
anglais, d'autant que le morcellement politique du pays donne des situations très variables
avant l'achèvement de l'unité en 1870. Ignorant pratiquement la phase textile (sauf en Saxe),
l'industrialisation démarre en Allemagne avec les chemins de fer aux alentours de 1840. Les
effets d'entraînement sur l'extraction minière et l'industrie lourde sont démultipliés dans les
années 1860-1880, où s'affirment les grands pôles régionaux (Ruhr, haute Silésie). A la fin du
siècle, l'Allemagne se retrouve en avance sur les pays rivaux pour l'intensité des liens tissés
entre banques et entreprises industrielles et la précocité de l'introduction des innovations
techniques dans la chimie et l'électricité. Les petits pays européens eurent une trajectoire plus
originale encore.

En Belgique
En Belgique, un pays qui disposait de ressources minières importantes et d'un bon équipement
proto-industriel (travail du lin partout en Flandre au XVIIIe siècle), l'élargissement des
débouchés consécutif à l'intégration dans l'Empire français et la disparition de la concurrence
anglaise du fait du Blocus continental stimulèrent le textile dans les bassins de Gand et de
Verviers, et accélérèrent sa mécanisation. En contrepartie, l'industrie belge connut de graves
crises de réadaptation après 1815, et encore après l'indépendance (1830). Mais l'impulsion
était alors déjà passée aux mines et à la sidérurgie, intégrées dans de grosses entreprises,
comme Cockerill, et qui consolidèrent leur rôle de secteur moteur avec le boom du réseau
ferré, à partir de 1840.

En Suisse
La Suisse démontra la même précocité, profitant de sa position géographique de carrefour en
Europe, de sa puissance financière (place de Genève, réseaux bancaires protestants) et de son
tissu proto-industriel (coton, rubanerie, horlogerie): elle exploita au maximum ses ressources
hydrauliques, et la mécanisation y fut une réponse au défi concurrentiel anglais dans les
années 1820-1840. Elle sut aussi développer une spécialisation poussée dans les domaines où
elle avait une supériorité technologique ou des savoir-faire très éprouvés (horlogerie, broderie,
indiennerie), travaillant pour des marchés étrangers (orientaux ou américains) bien ciblés.

Aux Etats-Unis
Le cas des Etats-Unis est encore différent. La révolution industrielle y franchit très tôt des
étapes déterminantes, l'immigration britannique ayant transféré en Nouvelle-Angleterre la
technologie de l'industrie textile dès les années 1800-1820. Fortement capitalistique, utilisant
aussi bien les ressources hydrauliques que la vapeur, l'industrie du coton fut «dopée» par
l'expansion rapide du marché intérieur et la demande de la Frontière. Les besoins de
l'agriculture expliquent également les performances élevées rapidement atteintes par
l'industrie de la machine-outil. Après le ralentissement consécutif à la guerre de Sécession, la
protection douanière et surtout l'arrivée massive d'immigrants européens relancèrent le
dynamisme du pays, qui se retrouva au tout premier rang mondial dans la vague de
changements techniques de la fin du siècle.