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Est reproduit ci-après un article écrit le 6 septembre 1991 par le poète Alain Marc alors qu’un dialogue sur ce sujet était en cours avec Pierre Dubrunquez de la revue Poésie 91 fondée par Pierre Seghers au sein de la Maison de poésie de Paris1. Cet article est paru dans une revue de poésie suivi d’un débat « à chaud » étalé sur les deux numéros de septembre et de décembre 1994 de cinq poètes certains étant très réactifs voire virulents parmi lesquels figurait en premier lieu Jean Rousselot. Cet article est resté malgré cette publication quasiment inconnu mais a orienté depuis toute une démarche d’écriture et de lectures publiques. Il peut être considéré aujourd’hui comme étant de l’ordre du manifeste.

Une poésie publique est-elle possible ?

DÉFINITION Une poésie publique serait une poésie qui donnerait un écho, qui permettrait une avancée dans la vie quotidienne des personnes qui seraient amenées à la croiser. Cette poésie pourrait parler à tous les membres de la société, qu’ils soient travailleurs, artisans, commerçants ou qu’ils appartiennent à des couches plus enviées sur cette échelle des valeurs trop souvent présente au milieu de nos relations humaines. La poésie, outre sa fonction de rêve, deviendrait un autre moyen de communiquer dans cette société qui confond moyens de communication et communication humaine.

LA POÉSIE A SA PLACE À PRENDRE Outre la fonction romantique — qui sera toujours d’actualité, mais qui est peut-être aussi la cause de l’image péjorative du poète — la poésie s’est surtout
Cette réflexion déboucha sur la publication des dossiers « Poésie/affiche » et « la Rue » respectivement dans le numéro 70 de Poésie 97 où Pierre Dubrunquez parle de la « rose publique » et le numéro 104 de Poésie 2005 où il fait intervenir Raymond Queneau, Jacques Réda et Gérard Noiret, étrangement dernier numéro de la revue…
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Une poésie publique est-elle possible ? – Alain MARC

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orientée ce siècle dernier vers une poésie de recherche, jeu sur le langage s’adressant essentiellement à une élite intellectuelle. Cette poésie, demandant une grande initiation, s’est refermée sur le cercle de passionnés qui la bâtissait. Je maintiens qu’une autre poésie est possible, une nouvelle poésie, une poésie publique. Est-ce là — l’isolement proche du ghetto, l’inadaptation à notre monde moderne… — les seules raisons de cet « état de crise » de la poésie (voir à ce sujet la revue Poésie 90 no33, juin 1990) ? Je n’élargirais pas ici cet état de fait. La poésie, après l’effervescence de l’après guerre, doit prendre sa parole — qu’elle soit politique, écologique, religieuse ou autre — se positionner à nouveau en bonne place dans l’archipel des arts et s’insérer dans le catalogue des loisirs du citadin. Car ce poète, enfermé sur lui même, réalise-t-il que le public, la jeunesse ne connaissent ni René Char, ni Pierre Reverdy pourtant considérés comme appartenant aux plus grands ? Prévert, puis Rimbaud étant les seuls à avoir percé les couches de la popularité et fait persister ainsi l’aura de la poésie. La poésie a vraiment sa place à prendre !

ÊTRE ENFIN MÉDIATIQUE ! Il m’est arrivé de reprocher à des poètes leur ghetto et de leur lancer l’idée d’être « enfin médiatique ». Devant le souvenir de leur surprise, je développerai cette réflexion. Comme « Écrire, c’est vendre » (François Coupry, éditions Hallier, 1977) : écrire de la poésie, c’est vendre de la poésie. Contrairement à l’artisan, le poète se refuse à toute action de promotion — la repoussant par instinct ou pour mieux se protéger — qui aussitôt lui ramènerait cette image de la société qu’il voudrait combattre. Il propose souvent un produit difficile d’accès aux non-initiés : langage hermétique, mauvaise diffusion, recueils onéreux pour un produit de luxe, ou de présentation plus que médiocre, s’adressant visiblement l’un comme l’autre aux seuls initiés. Sans rejeter ces publications, il faut bien comprendre que la poésie ne sortira de son ghetto que le jour où elle décidera de s’adresser au public et non aux seuls poètes ! Et, pour convaincre les derniers récalcitrants, j’indique que je persiste à croire qu’une action de vente bien pensée servirait la poésie. Celle-ci peut être poétique, de qualité artistique, tout en donnant le goût à monsieur tout le monde de venir savourer le plat préparé avec amour (trop peut-être, dans le cas de la poésie avant-gardiste ?). Je maintiens qu’une poésie publique est possible !

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PROJET Après avoir posé ces préceptes, voici exposé plus précisément ce projet que conduit le rêve de voir l’entourage ne plus ignorer ce qui apporte autant de plaisir : la découverte de la poésie et de sa force ! Le recueil qui parlera du quotidien, de la personne, qui oscillera entre le cri et la recherche intérieure sera écrit dans une langue de lisibilité où tout jeu de langage détournant trop le lecteur du but initial sera proscrit. Cette parole restera néanmoins poétique et viendra jouer sur d’autres plans que ceux expérimentés jusqu’ici. L’édition sera effectuée sur papier qui alliera beauté et économie. Le tirage en sera élevé et le prix de chaque exemplaire réduit. La promotion utilisera tout les moyens en place en passant par des lectures sur la place publique, en radio et télévision, pourra être mis en théâtre par des comédiens professionnels (Vladimir Maïakovski en son temps avait déjà compris cela !) et faire appel aux autres disciplines artistiques qui seront modelées pour servir cette cause poétique (danse, musique…). Les panneaux publicitaires seront investis à bon escient et des points de vente auront lieux à toutes occasions de la vie sociale (fêtes locales, comités d’entreprise, animations culturelles…). La poésie, avec une promotion de qualité, ne perdra pas son âme !

POUR UNE CONCLUSION Cette proclamation demande évidemment l’adhésion de toutes les parties, qu’elles appartiennent aux poètes, responsables de revues, éditeurs, libraires, journalistes, artistes… Pour changer le regard sur la poésie et sur le monde poétique, j’invite tout nouveau convaincu à prendre le crayon et à employer son imagination pour diriger cette poésie vers le public, de son écriture jusqu’à sa vente. Je crois à la poésie, une nouvelle poésie, une poésie publique !

Alain MARC

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