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B.

HAMEL
______

LE GÉNIE
DE LA

Langue Française

GEBETHNER & WOLF GEBETHNER & WOLF


PARIS VARSOVIE-CRACOVIE

__
1927
À M. l Abbé J.-Pierre DAVID
qui fut toujours pour moi un ami et un guide,
je dédie ce livre
en témoignage de profonde reconnaissance.
-1-

PREMIÈRE PARTIE
_____

Quelques mots d introduction pour ac-


cuser le but et excuser l auteur....
______

Bien de l’eau a passé sous le pont depuis le temps


que l’Académie de Berlin, charmée par le clair génie de la
France, proposait aux littérateurs en mal de plume le sujet
fameux :
Qu est-ce qui a rendu la langue française univer-
selle ?
Pourquoi cette prérogative ?
Est-il à présumer qu elle la conserve ?
Bien de l’eau a passé... et ce qui est pis... bien du
sang avec ! Qu’il est loin cet aimable temps où l’on pou-
vait encore se permettre l’illusion des idylles entre peu-
ples ! Un siècle et la moitié d’un autre siècle ont vu la
terre tourner... et les politiques, les m urs, les modes, les
estimes, tourner avec elle. Les sympathies d’une époque
ont souvent aigri comme un lait vieilli et sont devenues
antipathies d’abord, puis haines dans un autre temps. Il est
bien évident que l’Allemagne d’aujourd’hui ne saurait
songer à encenser la France, à rendre hommage à sa lan-
gue, à s’oublier pour un acte de foi qui s’adressât à
d’autres qu’à soi... cette Allemagne pourtant dont Rivarol
impudemment et ingénument affectait, à Berlin même, de
mépriser la propre langue.
Il est vrai que cette langue possédait alors bien peu
de lustre, bien peu de splendeur littéraire, qu elle n’avait
pas encore produit les grandes oeuvres qui devaient en-
semble, et glorifier une race, et l’enivrer lourdement, et,
qui sait, pour une certaine part, lui susciter l’ambition
-2-

d’imposer à tout prix sa culture a ses voisins même « par


le fer et par le sang ». Car ici est en effet la différence fon-
cière entre le génie allemand et le français : ce dernier vise
à gagner les c urs par son charme, les esprits par persua-
sion : le premier à s’imposer par la force. De là vient que
par opposition, on a souvent appelé faiblesse le génie fran-
çais.
Cette Angleterre aussi dont le même Rivarol sous-
estimait la langue et sa force d’expansion, mais qui, vers
cette même époque, et après l’avoir longtemps ignorée,
avait déjà placé au fronton de ses lettres l’étoile fraîche
découverte et fulgurante de Shakespeare, connut une for-
tune linguistique parallèle à sa fortune coloniale.
Cependant, en dépit de ses voisines envahissantes et
qui la menaçaient chaque jour davantage, la langue fran-
çaise est restée langue universelle parce qu’elle est demeu-
rée ce qu’elle était autrefois, parce qu’elle est, comme ja-
dis, en Pologne, en Allemagne, en Turquie ou ailleurs, la
langue de ce qui prétend à la clarté comme à la nuance ;
(et donc, bien apte à l’expression scientifique) à la délica-
tesse, à l’urbanité, à la douceur, à l’harmonie, la langue
des salons et des conférences, des gens du monde et des
gens qui vont à travers le monde... des gens d’esprit
s’entend.
Ce qui ne tend pas à insinuer que l’anglais ou
l’allemand aient une moindre expansion. L’anglais est au-
jourd’hui la langue presque exclusive des commerçants,
des colons hindous, nègres, chinois, américains ;
l’allemand, la langue des scientifiques et assez souvent
celle des scientistes.
Devant ces conquérants, le français a dû se limiter :
il a monopolisé, semble-t-il, l’expression de la spiritualité
latine et de la beauté attique. Le terrain que sa logique, sa
probité et sa grâce lui ont conquis dans les siècles précé-
dents, il le défend aujourd’hui par sa précision, sa recti-
tude, son harmonie1. Et cette royauté qu’il détient depuis
1
Et ceci n’est pas l’opinion personnelle et vaniteuse d’un Français,
mais celle de maint étranger. Voici en quels termes M. J.-P. de Souza
Dantas, consul général des États-Unis du Brésil, prônait la langue fran-
çaise à la j eun esse de son pays et à l’Académie brésilienne : « La France a
été indiscutablement la continuatrice directe de la civilisation gréco-
romaine, et tant qu’il existera un élément latin, c’est-à-dire à tout jamais, il
sera nécessaire, il sera inévitable, comme l’a dit l’éminent historien Gu-
glielmo Ferrero, « de conserver les modèles créés par la Grèce et par
Rome », or, le français est indispensable pour cela, étant donné que le latin
s’est éliminé progressivement.
Si les langues anglaise et italienne peuvent avoir des titres de la plus
haute qualité, il faut néanmoins se plier aux nécessités et aux fatalités de
l’Histoire, et avouer que ni l’une ni l’autre ne sauraient se substituer à la
langue française dans le monde latino-américain pour tenir le rôle que l’on
propose de donner à celle-ci.
L’anglais est l’idiome utilisé par le plus grand nombre de gens, mais,
-3-

sept cents ans, il ne semble pas près d’en être dépossédé ;


la victoire, sans lui donner un nouveau lustre (il n’avait
pas perdu l’ancien) a cependant agrandi et vivifié son do-
maine.
Mais si la langue française est considérée encore de
nos jours, et par la quasi totalité des peuples, comme la
reine des langues, si chaque étranger, même hostile à la
France, ne peut s’empêcher d’en goûter le charme, la sa-
veur et la puissance d’expression, si beaucoup voudraient
l’acquérir comme le joyau le plus tentant, il n’est cepen-
dant pas aisé d’en déterminer la nature interne, de spécifier
ce qui en elle est élément de beauté ou de probité, ce qui
lui donne cette clarté, cette concision, cette rapidité qui ont
étonné le monde, de définir son génie en un mot.
Le chevalier de Rivarol, dans son célèbre discours
disait déjà : « On demande souvent ce que c’est que le gé-
nie d’une langue, et il est difficile de le dire. Ce mot tient à
des idées très composées ; il a l’inconvénient des idées
abstraites et générales ; on craint, en le définissant, de le
généraliser encore... »

pour juger de l’expansion du français, même à cette heure, il suffit de lire


les rapports au Congrès de Gand, en 1913, de MM. Gustave Cohen, de
l’Université d’Amsterdam ; Blacizenski, professeur à l’Académie de Vienne ;
D. Feller, professeur à l’Université de Prague ; Viana de Samos, professeur
à Lisbonne, et Abel Mansuy, professeur à l’Université de Varsovie. On y
trouve formulée l’opinion que c’est dans le français que se rencontrent la
clarté, la souplesse, l’harmonie, la précision, la sonorité, la raison, voire la
logique de l’âme latine, etc., etc...
........................................................................................................
Si, en Angleterre, vous consultez l’éminent philosophe et historien Bo-
dley, vous l’entendez parler, dans une communication à l’Institut Français,
« de la noble langue française, précieuse possession que vous avez héritée de
vos aïeux... le plus bel organe pour l’expression des idées que le monde mo-
derne ait connu, » etc., etc...
...........................................................................................................
L’éminent savant américain, M. Murray Butler, dans un discours à
l’Académie Française, déclare à son tour : « L’homme civilisé conserve soi-
gneusement les modèles qu’il a créés. Le modèle de la langue française, dont
vous êtes les conservateurs privilégiés, ce manteau si varié de la pensée et de
l’imagination d’un peuple, est un instrument merveilleux, si flexible, si juste,
si riche qu’il est capable de... » etc., etc...
...........................................................................................................
...Un autre grand Américain, M. Théodore Perrin, écrit : « Prenant la pa-
role au sujet de la langue qui pourrait être adoptée comme étalon mondial, je
demande la permission de proposer la langue française, car elle est, et proba-
blement restera, le meilleur moyen de communication, grâce à la simplicité et
à la précision de son vocabulaire de travail. Le français nous assure un accès
facile à la pensée la plus moderne, et dans son ensemble, la plus humaine. Le
français est la langue de la société et de la haute culture européenne ; il est le
seul langage qui, grâce à sa clarté, à sa précision, et à la place qu’il occupe
dans le monde, peut devenir l’idiome universel, etc , etc ...
..........................................................................................................
Enfin, il ne faut pas oublier que M Kristopher Nyrop, professeur à
l’Université de Copenhague, dont l’autorité est universellement reconnue,
déclarait, il n’y a pas longtemps encore, qu’il regarde la langue française
comme la plus vivante et la plus belle. »
-4-

Loin de moi l’idée de faire ici mieux que ne fit de


son temps ce spirituel auteur, bien qu’encore ce ne dût pas
être pour moi une raison de m’en faire accroire si j’y réus-
sissais : nous avons, en effet, à portée de la main tellement
plus de moyens, et plus variés, et plus scientifiques, qu’on
n’en pouvait avoir sous Louis XVI ! Je n’ai pas davantage
l’outrecuidance d établir le moindre rapport, parce que
j’évoque ici Rivarol, entre l’humble essai que je tente dans
ce livre, et l’ uvre d’envolée, de génie, pour dire le vrai
mot, du plus subtil esprit de la période pré-révolutionnaire.
Mon but est tout modeste, mon intention qu’a susci-
tée une profonde sympathie, est de rendre service à mes
excellents amis de Pologne. Je souligne ceci comme ma
meilleure excuse parce que j’ai bien l’impression en effet
que Rivarol, s’il n’éprouvait aucune antipathie pour les
Allemands, visait pour le moins tout autant à sa propre
gloire qu’à celle de la langue qu’il célébrait, et que son dé-
sir de se rendre utile à ses hôtes ne venait, pour sûr, qu’en
bon troisième lieu. Et s’il me faut parler franc, ce but que
j’évoque, je n’ai pas même le mérite de me l’être fixé moi-
même : il m’a été suggéré, et voici à quelle occasion :
Au cours des années 1925-1926, au hasard des nom-
breuses conférences que j’ai eu l’honneur et le plaisir de
faire sous le patronage de plusieurs sociétés de Cracovie, il
m’a été donné de parler souvent de la langue française, un
jour pour en dire la beauté, un autre jour pour en expliquer
les difficultés ou pour signaler les écueils qui pourraient
arrêter tout spécialement les Polonais, etc., etc.. Plusieurs
de mes auditeurs que le sujet avait intéressés m’ont de-
mandé de faire imprimer ces conférences pour que
l’enseignement en pût être conservé. Ceci ne m’a pas été
possible pour plusieurs raisons. La première est que beau-
coup d’entre elles auraient plutôt mérité le titre de cause-
ries, que je ne les avais nullement préparées, que le plan
même en était lâche et le plus souvent consistait en une di-
zaine de lignes jetées à la hâte sur un morceau de papier
que je mettais en boule régulièrement après ma dernière
parole : comment dans ces conditions aurais-je pu en
conserver un souvenir bien précis !
Une autre raison est que, n’ayant pas eu l’idée, dès
le commencement, d’en composer un livre, je les avais fai-
tes sans ordre, au gré de ma fantaisie, avec comme seul fil
directeur, le souci de combler les lacunes existant dans
l’esprit de mes auditeurs, de leur fournir les indications
qu’ils pouvaient désirer, et souvent aussi en réponse à une
question précise qui m’avait été posée.
Enfin j’ai pensé que la disposition en une suite de
conférences n’intéresserait peut-être pas chaque lecteur
également, d’autant moins que j’aurais été ainsi forcément
amené à me répéter, à ressasser des éléments connus de
-5-

tout Polonais capable de lire le français, à laisser insuffi-


samment traitées des questions de première importance2.
Chaque conférencier le comprendra : une conférence doit
durer cinquante minutes : il y a des sujets qui collent à ce
cadre étroit et traditionnel, mais combien d’autres sont
trop exigus et alors le conférencier doit faire de
l’amplification, de l’anecdote... combien d’autres encore
sont trop vastes : il faut dans ce cas couper, sabrer, omettre
des détails qui ont une réelle valeur. Mais l’heure oblige !
Allais-je répéter toutes ces faiblesses ? Et puis, s’il faut
dire le vrai, j’avais surtout en vue, ici, ceux des lecteurs
qui aiment trouver dans un livre une idée d’ensemble, une
ligne directrice, et non pas un ensemble de morceaux qui
se font suite... sans idée de suite.
D’autre part, bon nombre de mes amis polonais sa-
chant le français comme une seconde langue maternelle, le
lisant et le parlant sans difficulté, n’ayant assisté à mes
conférences que dans le but de ne pas perdre leur acquit,
de « s’entretenir l’oreille », seraient, je le sais, très heu-
reux de le connaître mieux encore, de pouvoir en saisir
immédiatement les beautés, les nuances, les subtilités
mentionnées plus avant, ... le génie, en un mot. Il est arrivé
à plus d’un et plus d’une fois, avec une modestie inexcu-
sable, (beaucoup de Polonais possèdent en effet un fran-
çais pur, exquisément parlé qui étonne toujours le Français
de passage) de m’en demander la clef, et c’est encore
dire : le génie.
J’ai pensé rendre service aux premiers... sinon, aux
derniers, en m’essayant à leur donner satisfaction, en par-
tie tout au moins. C’est ici le lieu d’avouer, en toute fran-
chise et humilité, que je ne suis qu’un ouvrier de la langue
et non un maître ; cependant je l’aime « d’amour tendre »,
comme dit une douce chanson vieillotte de mon pays, et
ces deux mots d’une ariette d’autrefois me font songer
qu’il y avait jadis, en France, des ouvriers qui, pour n’être
pas syndiqués et conscients, réussissaient assez bien ce
qu’ils tentaient : on était alors consciencieux et artiste. Je
crois bien que le principal de leur art, que le secret de leur
facture était le simple mais grand amour de ce qu’ils fai-
saient. Je le répète : je ne suis, moi aussi, qu’un ouvrier de
ma langue natale, mais je l’aime. Me tiendra-t-on rigueur
de ma hardiesse si j’espère qu’au feu de ma passion il me
sera peut-être possible de dire ce qu’il faudrait dire pour
faire comprendre dans ses grandes lignes le génie du fran-
çais, et tout au moins ce qu’il serait nécessaire de dire pour
le faire mieux sentir, et partant mieux aimer ? Mais peut-

2
On trouvera ces éléments dans B. HAMEL, Le Français Moderne à
usage des Polonais. Cracovie, Librairie Jagellon, 1925.
-6-

être n’aurai-je pas réussi à atteindre le but que je me suis


assigné... alors, il y aura un gâcheur de plus.
...Cette cruelle alternative expliquera l’allure de mon
style qui, loin d’être doctorale ou plus simplement didacti-
que, sera « pédestre » comme était celle de la muse de La
Fontaine.
Et j’ose espérer que cette façon de traiter une ma-
tière abstraite à la bonne franquette et sans prétention, en
rappelant à mes anciens auditeurs mes conférences publi-
ques, me vaudra, si j’ai réussi au moins à les intéresser, un
peu de la sympathie qu’ils ont accordée si généreusement
au conférencier.

______
-7-

II

..... puis nous jetterons un coup d il


ensemble avant d aller plus loin.
______

C’est encore à Rivarol que j’irai demander de nous


énumérer les éléments du génie d’une langue. Voici ce
qu’il dit à ce propos : « On peut dire que l’âpreté ou la
douceur des articulations, l’abondance ou la rareté des
voyelles, la prosodie et l’abondance des mots, leurs filia-
tions et enfin la forme des tournures et des constructions
qu’ils prennent entre eux sont les causes les plus évidentes
du génie d’une langue, et ces causes se lient au climat et
au caractère de chaque peuple en particulier. »
On ne peut pas ne pas être étonné quand on relit ces
lignes, de voir combien cet esprit si léger, si superficiel
souvent, savait se montrer critique exact, scientifique
avant l’heure, serais-je tenté de dire, dès qu’il s’agissait de
ce qu’il aimait. On ne peut pas ne pas être étonné quand
on relit cette définition, de sa justesse dans sa forme in-
complète, des vues lointaines qu’elle découvre et que la
science ratifiera, de son aspect actuel pour nous autres qui
cependant ne jugeons que sous l’angle de l’histoire et de
l’expérience. Je le sais bien, ceci est depuis longtemps dé-
passé. Toute une vaste littérature a épuisé la question du
langage. Des sciences nouvelles : phonétique et linguisti-
que3 sont nées, qui ont renouvelé les méthodes d’étude des
langues et les ont fait apparaître sous un jour nouveau.
3
La linguistique a apporté bien des précisions sur le génie des langues par
ses innombrables comparaisons de systèmes et de morphèmes ; elle nous ap-
portera de nouvelles surprises sur des langues encore peu connues, sur les lan-
gues américaines en particulier ; malgré que ceci soit traité aujourd’hui de
chimère, elle édifiera peut-être un jour une grande synthèse des origines des
langues du monde, mais elle ne nous apportera rien de nouveau en ce qui
concerne le génie des langues indo-européennes. Elle a cependant le grand
-8-

Cependant, il semble qu’aujourd’hui encore, si l’on


devait condenser tout l’acquit actuel en une courte sen-
tence, on ne pourrait guère dire autre chose que ce que di-
sait l’auteur du « Discours » il y a cent cinquante ans.
Évidemment, dans l’analyse que je vais tenter il me
faudra tenir compte de tout cet acquis, et pour cette raison
je ne pourrai pas suivre le plan que semble indiquer Riva-
rol dans sa définition. Je le suivrai d’autant moins qu’il
donne peut-être, à mon sens, une part un peu trop considé-
rable à la forme et aux sonorités. Or, le génie du français,
dans les époques où il a le plus « poussé » la forme et le
son, n’a cependant jamais cessé de considérer le fonds et
les moyens d’exprimer ce fonds comme l’essentiel du dis-
cours. (On comprendra que je fais abstraction de certaines
tentatives récentes ; dadaïstes, futuristes, fantaisistes, fu-
mistes souvent, n’ont rien à voir au génie de la langue et
se sont servi d’une langue comme les enfants, d’un jouet
qu’ils ont brisé, essayent de recomposer un autre jouet).
Au XVIIIe siècle, précisément, on tenait peut-être beau-
coup plus à l’idée et aux moyens d’exprimer l’idée qu’à la
beauté extérieure du discours. (Voltaire en est bien la
meilleure illustration). Est-ce par une gageure ou par une
espèce de divination de l’avenir entrevu à la lecture de
Rousseau ou de B. de Saint-Pierre, que Rivarol semble
donner une importance première aux éléments formels et
phonétiques de la langue !
Pour plus de clarté, je commencerai par exposer les
caractéristiques de la phrase française, l’ordre de ses élé-
ments qui est tellement plus important, (et ceci est vrai
pour toutes les langues indéclinables comme le français et
l’anglais) que dans les langues où le mot emporte le signe
de son rôle grammatical avec sa flexion, comme le latin ou
le polonais.
Après m’être arrêté, tout au long d’un chapitre sur le
caractère fondamental de la phrase française, qui est dans
l’ordre de ses éléments, je chercherai à définir
l’organisation d’une phrase qu’on pourrait appeler la
phrase française type. De là, et en manière de transition, je
reviendrai à l’ordre des mots, mais envisagés ici sous un
nouvel angle, sous le rapport du déterminé au détermi-
nant : Comme cet ordre est le plus souvent phonétique, je
serai alors très à mon aise pour aborder l’étude de
l’harmonie de la langue : le chapitre suivant sera donc
consacré aux rythmes. Entrant plus profondément dans ce
domaine, je serai amené à étudier de près les voyelles, leur

mérite d’avoir fait tomber une vieille conception erronée qui prétendait baser
les langues sur les données de la logique, alors que l’observation et la compa-
raison historique peuvent seules faire saisir comme sur le vif les procès des
variations du langage.
-9-

« abondance » ou leur « rareté », leur qualité aussi, les


consonnes qui font « la douceur ou l’âpreté des articula-
tions ».
C’est alors que, ayant en quelque sorte posé solide-
ment les jalons de mon sujet, je tenterai de les réunir par
une ligne idéale, d’en faire un rayon synthétique qui sera
en même temps un résumé des matières ayant fait l’objet
de ce livre.
Il est en littérature comme en beaucoup d’autres
domaines un principe excellent : une fois un sujet traité :
une fois terminée une démonstration, il faut se garder
comme de la peste d’ajouter des appendices. Les phrases
bouclées comme les livres conclus doivent être suivis du
point final, toute queue ne devant qu’alourdir ou désorbi-
ter l’ensemble.
J’ai cependant ajouté à cet ouvrage une deuxième
partie qui ne sera rien autre chose qu’un appendice, et
j’estime qu’ici, il s’imposait. Il ne suffit pas pour faire
comprendre une langue, pour familiariser le lecteur étran-
ger avec ses tours propres, ses constructions logiques, ses
caprices même, de les lui exposer sèchement. J’estime
qu’il est nécessaire aussi de disséquer devant ses yeux
quelques phrases, de composer quelques autres phrases en
lui exposant explicitement le mécanisme de cette composi-
tion. Le premier chapitre de cette deuxième partie sera
donc consacré à la façon pratique de construire une phrase
française. Le sujet est périlleux : un de mes compatriotes,
M. Antoine Albalat4, s’est vu consciencieusement étriller
jadis par plusieurs critiques éminents pour s’être livré à de
telles « pratiques ». Mais sa raison est pourtant excellente :
« Les trois quarts des personnes écrivent mal parce qu’on
ne leur a pas démontré le mécanisme du style, l’anatomie
de l’écriture, comment on trouve une image, comment on
construit une phrase. » C’est bien ce que je viens de dire.
Si l’on se contente de donner des règles dans le vide,
même appuyées des exemples les meilleurs, si l’on ne fait
que critiquer de bons ou même de mauvais écrivains, on
n’apprendra à personne à écrire et à parler : les élèves,
médiocrement intéressés le plus souvent, connaîtront peut-
être à fond la grammaire et ses lois parfois abêtissantes ;
ils sauront peut-être critiquer un auteur, ils développeront
leur goût et leur érudition, certes oui !... mais c’est tout. Je
sais tel étranger qui connaît par c ur toutes les moindres
règles du français, qui est capable de discerner des nuan-
ces fines et rares, des fautes de style chez les meilleurs sty-
listes français... et qui, quand il doit parler, ne peut débiter
deux phrases correctes. Et cet homme n’est pas un timide,
4
Antoine ALBALAT, art d écrire enseigné en vingt leçons. Armand
Colin, Paris, p. 188 et suiv.
- 10 -

ni un hésitant : il est seulement trop théorique et la prati-


que lui manque. Il me dépeignait un jour son embarras
d’une façon excellente (dans sa langue, s’entend) : « Je
n’ai pas appris votre langue « d’instinct », comme le font
les enfants qui ont une bonne française à la maison ; j’en
ai seulement appris la théorie. Je connais cette théorie,
trop bien peut-être, et je ne suis plus en âge d’apprendre
« d’instinct ». Au lieu de me dire des règles, de
m’expliquer un texte, il faudrait qu’on m’ouvre une phrase
comme on ouvre une noix, qu’on me la décompose, qu’on
me dise pourquoi ainsi, pourquoi pas de telle autre fa-
çon. »
Je ferai donc, en dépit des critiques, un peu de cui-
sine de la langue, si mauvaise dût être ma cuisine. Si elle
donne l’envie d’en faire ou d’en goûter une meilleure, tout
ne sera pas perdu. Ce sera même autant de gagné : on se
sera intéressé à la chose. Et quel avantage quand on peut
intéresser son lecteur à un sujet qui, parce qu’il est abstrait
et demande un effort d’attention, peut très vite fatiguer
l’esprit et rebuter la meilleure volonté.
Un chapitre ultérieur consacré aux différents styles
calmera les inquiétudes que certains livres d’Abel Her-
mant ou de Thérive et Boulenger auraient pu éveiller chez
des étrangers ; il s’agit ici de la fameuse question : le fran-
çais classique, le français des grammaires, la belle langue
des Montaigne, des Ronsard, des Racine, des Pascal, des
Hugo même et des Michelet et aussi des Flaubert et des
France est-elle une langue morte ? La guerre et l’après-
guerre nous ont-elles apporté un idiome nouveau que pré-
paraient l’argot d’avant-guerre, le langage ampoulé des
romanciers de quatre sous, comme aussi le style ridicule et
stupide des administrations et la parole bouffie, creuse et
sonore des tribuns populaires ? Ma réponse à ces questions
d’apparence angoissante, mais en réalité puériles me per-
mettra de dire un mot de l’argot et des mauvaises façons
de s’exprimer, et ce sera autant de glané en chemin.
Il ne suffit pas, enfin, pour faire pénétrer le génie
d’une langue dans des cerveaux étrangers de dire : Voici
les ressorts, les recoins intimes, l’âme des mots ; voici
comment on s’y prend pour être clair, direct, concis ; voici
la beauté, la subtilité ; voici en un mot les qualités, les cô-
tés positifs. Il faut encore dire les écueils, les fautes, les
ombres, les côtés négatifs : pour un étranger, ce sont sur-
tout ses propres fautes qu’il importe de mettre en lumière
pour qu’il puisse les éviter ; ses propres tendances, celles
qu’il tient de par sa langue même qu’il faut mettre en op-
position avec celles qui lui sont contradictoires dans la
langue qu’il veut s’assimiler. Le dernier chapitre de cette
deuxième partie sera donc un ensemble de mises en garde,
de conseils, d’explications n’ayant un sens que pour les
- 11 -

Polonais à qui ce livre s’adresse. Sa raison d’être sera de


viser à redresser plus d’un mauvais pli, à rectifier plus
d’une conception inexacte, à mettre au point ce qui était
demeuré flou et non élucidé.

______
- 12 -

III

..... nous saurons ensuite que l ordre


français de la phrase est l ordre direct.
______

Je lisais il n’y a pas longtemps un très curieux livre


d’un jeune auteur contemporain, M. Henry de Monther-
lant, et j’y ai trouvé une expression très forte pour caracté-
riser la civilisation latine : l’ordre du Tibre5. Je ne sais
pourquoi cette expression m’est revenue en tête pendant
que j’écris ces lignes ; le français n’est plus du latin, et de-
puis longtemps. Les mots latins n’avaient pas une place
précise dans la phrase et le meilleur, le plus concis des au-
teurs latins, Tacite, est peut-être celui chez qui les mots
ont la place la moins fixe. La phrase de Cicéron, orateur
lâche et redondant, est souvent beaucoup plus proche de la
phrase française. Comment expliquer ce paradoxe :
j’aurais, en effet, presque été tenté de donner ce titre,
« l’ordre du Tibre » à cette même phrase française, juste-
ment parce qu’elle est forte, canalisée, directe, objective,
et qu’elle a ainsi tous les caractères sinon de la langue la-
tine, au moins de l’esprit latin. Les latinistes ne s’y trom-
pent pas au reste : sous le désossement apparent du latin, il
y a une discipline rigide : changez un mot de place chez un
Tacite et le sens de la phrase en sera changé.
Il est bien évident que le latin évolué, et pensé par
les têtes logiques des Gaulois, était destiné à se discipliner
de nouveau au sortir de cette période déséquilibrante des
invasions qui relâchèrent les ressorts de tout ce qui restait
d’organisé. Il devait rejeter cette demi-anarchie qui
consiste à placer les mots suivant le mouvement de la pen-
sée et à exprimer l’impression immédiate, indépendante de
5
HENRY DE MONTHERLANT, Le paradis à l ombre des épées. Ber-
nard Grasset, Paris, 1924.
- 13 -

toute hiérarchie. Il devait vite se couler dans ce moule en


apparence rigide que j’appelle ici l’ordre direct et qui me
semble symboliser dans notre langue la pensée romaine
dont nous sommes les héritiers.
Tout Polonais qui parle français connaît cet ordre
des mots. Il sait très bien qu’il n’est pas loisible de placer
les éléments de la phrase d’après sa fantaisie comme on
peut le faire, souvent, en polonais. La raison première de
cet ordre n’est pas ignorée : le français étant indéclinable,
il faut suppléer à cette quasi numérotation des éléments de
la phrase qu’est la déclinaison par un procédé qui indique
les rôles grammaticaux. En polonais Pawe kocha Piotra
ou Piotra kocha Pawe , en latin Paulus amat Petrum ou
Petrum amat Paulus sont indifférents Leur fonction ne dé-
pend pas de leur place dans la phrase mais de leur termi-
naison. En français Paul aime Pierre n’est pas du tout
identique à Pierre aime Paul et ne peut pas lui être identi-
que. C’en est même tout l’opposé. Puisqu’ici la flexion
n’existe pas, il a donc fallu adopter un ordre des éléments
qui indiquât leur rôle grammatical, pour que l’on sût im-
médiatement ce que l’on voulait dire. Cet ordre a été :
d’abord le sujet, le verbe ensuite, puis le prédicat ou
l’objet.
Il y a eu des hésitations. Ainsi pour dire que le roi
avait écouté messe et matines, le poète de la chanson de
Roland écrit :
Messe et matines ad LI REIS escoltet (Rol. v. 670)
et place ainsi l’objet avant le sujet.
Dans la même uvre nous trouvons parfois le verbe
avant le sujet. Ainsi :
TANT CHEVALCHERENT Guenes et Blancandrins (Ro-
land, 402).
Et nombreuses sont les phrases de ce genre dans
cette uvre épique :
Li reis Marsilies ad la culur muee ;
Le roi Marsile a la couleur changée ; (complément
avant le verbe).
Vers dulce France chevalchet l emperere...
Vers la douce France chevauche l’empereur... (sujet
après le verbe).
La siet li reis, ki dulce France tient.
Là est assis le roi qui douce France tient, (sujet après
le verbe — complément avant le verbe).
Ses baruns mandet pur sun cunseill tenir,
Ses barons appelle pour son conseil tenir, (deux fois
le complément avant le verbe).
- 14 -

Respunt li reis : « Ambdui vos en taisez ! »


Répond le roi : « Tous deux taisez-vous ! » (sujet
après le verbe).
Dient Françeis : « Ben ad parlet li dux. »
Disent les Français : « Bien a parlé le duc »6 (deux
fois le sujet après le verbe).
Joinville écrivait même :
Grant grâce nous fit Nostre Sires,
et l’ordre de sa phrase était juste l’inverse de celui
d’aujourd’hui.
Mais de bonne heure l’ordre : sujet, verbe, objet
s’établit définitivement. Dans cette même chanson de Ro-
land, nous trouvons déjà presque autant de phrases direc-
tes que de phrases inversées.
La bataille est merveilluse el cumune ; (Rol. 1320.)
Li arcevesque cumencet la bataille, (Rol. 1487.)
La base de la construction française est dès lors
trouvée. Et c’est ici qu’il faut crier au miracle. Cette né-
cessité pour les Français de créer un ordre définitif de la
phrase dans lequel chaque élément important ait son rang
eût pu les conduire à un tout autre système, par exemple à
exprimer l’objet avant le sujet et avant le verbe comme
dans le premier des vers rapportés plus haut, et la tentation
en était forte car l’objet est ce qui nous frappe, c’est vers
quoi nous tendons, et nous avons hâte de le saisir, de
l’exprimer. Ils ont élu l’ordre direct qui répondait le mieux
à leur caractère. Sujet, verbe, objet : d’abord ce qui fait
l’action, puis le verbe qui exprime cette action, enfin
l’objet sur lequel elle passe, ses résultats, ses conséquen-
ces. Et cet ordre est bien en effet ce qui répond le mieux à
l’état d’esprit des Français qui posent d’abord bon premier
celui ou ce qui leur paraît le principal en valeur ou en au-
torité, si riches, si attrayants que puissent être l’objet ou
les conséquences de l’action. Ils se satisfont encore de cet
ordre fort, droit, direct, parce qu’il répond à l’ordre des
choses, qui est l’ordre même de la nature où les actions
passent normalement d’un sujet qui les accomplit sur un
objet qui les subit.
En ceci la langue française diffère sensiblement des
langues à déclinaison, et même de ses s urs l’espagnole et
l’italienne où les tournures indirectes et contournées sont
plus fréquentes ; ce qui ne veut pas dire, d’ailleurs, que le
français soit incapable de changer sa forme, d’adopter des
6
Toutes ces traductions sont évidemment littérales. Voir la traduction en
français moderne de la Chanson de Roland dans l’excellent livre de Joseph
BÉDIER : La Chanson de Roland. L’Édition d’Art, Paris, 1924.
- 15 -

tournures plus souples, de se mouler à l’expression com-


pliquée d’une idée complexe ou d’un sentiment tourmenté.
Une telle incapacité en ferait une langue imbécile, en-
nuyeuse, insupportable même7. Elle sait se plier au
contraire, s’adapter ; elle sait être souple et onduleuse au
besoin, mais toujours, cependant, elle reste, en quelque
sorte et par quelque côté, fidèle à l’ordre direct. Dans ses
plus folles contorsions, elle ne perd pas la conscience de
cet ordre souverain ; elle s’applique d’une ou d’autre fa-
çon sur cette armature solide ; elle sait se faire « gant de
velours » sur « main de fer ».
Et c’est là qu’est le grand art justement : se soumet-
tre à l’ordre direct, à l’ordre logique, tout en suivant une
pensée fougueuse et désordonnée. Et qu’on ne pense pas
que c’est prétendre à l’impossible. Pour mieux faire saisir
ce point difficile, je me permets de donner ici quelques
exemples qui, pour élémentaires qu’ils soient, laisseront
pourtant entrevoir la solution du problème.
Si je dois dire : aime cette femme de tout mon
ur, et que mon sentiment plus violent que toute logique
me commande de m’oublier, moi, le sujet, de placer en
premier lieu l’objet qui me déborde, qui s’impose, qui
m’étouffe, dirai-je ; cette femme est aimée de moi de tout
mon c ur, et j’aurai tout simplement, à l’aide du passif,
renversé l’ordre des facteurs : j’aurai fait de cette femme le
sujet. L’ordre direct est conservé.
Mais si je trouve cette expression trop faible, insuffi-
sante, à cause de sa forme passive, j’ai encore le recours,
en plaçant l’objet en apposition devant une phrase où il re-
figurera sous la forme d’un pronom personnel, de le déta-
cher nettement, violemment, quand je dis : cette femme, je
aime de tout mon c ur. Et ici encore, l’ordre direct est
conservé : égaré un instant par la violence de mon senti-
ment qui me fait m’écrier : cette femme, je retrouve la dis-
cipline dans la phrase qui suit où je replace le sujet avant
l’objet.

7
Certain étranger de ma connaissance (je ne dirai pas sa nationalité mais
on la devinera vite), ayant vaguement entendu parler d’ordre direct d’une part
et des éléments : sujet, verbe, complément direct, compléments indirects et
circonstanciels de temps, de lieu et de manière, d’autre part, ne possède qu’un
type de phrase qu’il applique méthodiquement et scrupuleusement à chacune
de ses pensées.
Il dira :
ai vu M. X... à 8 heures, rue de Rivoli.
ce qui peut aller, mais il dira aussi :
ai vu ce monsieur, place Pigalle, en automobile. Nous avons aperçu
des montagnes à l horizon, le matin, en nous réveillant.
C’est vaguement français, mais c’est lourd et gris. Il ne faut pas outrer à
ce point l’ordre direct.
- 16 -

Il est bien évident que les deux procédés que


j’indique ici ne sont pas les seuls. En changeant la cons-
truction je pourrais dire encore :
Oh, cette femme que j aime...
Femme fut-elle jamais plus aimée...
est une femme que j aime... etc., etc..
Il y a cent façons de tourner des phrases que de bons
écrivains savent trouver en se jouant8. J’ai voulu seule-
ment faire comprendre que le français n’est nullement em-
barrassé par son ordre direct, mais que pourtant, même
quand il semble l’éluder avec la plus grande désinvolture,
il y reste quand même soumis presque inconsciemment.
Pour les trois dernières phrases que j’ai données en exem-
ple je ne crois pas devoir faire la démonstration qu’elles
ressortissent à l’ordre direct bien que l’objet soit placé en
première place. Chacun de mes lecteurs saura s’en rendre
compte par lui-même.
Par contre, voici quelques phrases d’élèves de fran-
çais qui sont mauvaises parce qu’elles ne se soumettent
pas à l’ordre direct et n’en ont pas même conscience :
Une toute petite souris mangeait ce chat.
Les deux jours de fête j ai passés très agréablement.
Et chaque matin devant le seuil sortait la vierge.
Messieurs, vous pouvez toute la provision manger.
Il est bien entendu, d’ailleurs, que l’ordre direct
n’affecte que les parties principales de la phrase : sujet,
verbe, objet. Les compléments indirects qui sont le plus
souvent accompagnés de prépositions indiquant leur rôle
ou qui sont parfois des propositions tout entières, peuvent
se placer à tel endroit de la phrase que l’on jugera conve-
nable. Leur place peut être aussi bien avant qu’après : où
ils produiront le meilleur effet. Nous verrons plus loin que
cet effet est beaucoup plus souvent d’ordre phonétique que
d’ordre logique. De plus, il est de règle que lorsque l’objet
est exprimé par un pronom atone, ce pronom prend sa
place devant le verbe auquel il s’incorpore en quelque
sorte, dont il devient une espèce de préfixe :
ai vu cet homme : je l ai vu.
Enfin, exceptionnellement, on pourra trouver l’objet
devant le sujet : ceci se rencontrera surtout en prose poéti-
que. Considérée sous cet angle la troisième des phrases ci-
tées plus haut comme mauvaises pourrait être acceptée.

8
Voir H. WEIL De l’ordre d e s mots dans l e s langues anciennes compa-
rées aux langues modernes. Paris, Vieweg, 1879
- 17 -

Je prends quelques lignes au hasard dans un livre de


Romain Rolland9 que j’ai sous la main. On y verra sur le
vif l’adaptation à l’ordre direct :
« Elle aurait eu besoin de se protéger d’abord.
Car, dans son coffre, les folies ne manquaient pas
non plus. Mais celles-là, elle les connaissait
d’avance ; et elle les regardait comme un proprié-
taire regarde ses locataires. Si on leur donne loge-
ment, ce ne sera pas pour rien... »
Elle (sujet) aurait eu besoin (verbe) de se protéger
abord (complément), car, dans son coffre, (complément
de lieu qui précède la proposition : les folies...) les folies
(sujet) ne manquaient pas non plus (verbe). Mais celles-là
(objet que l’auteur veut mettre en avant : il le replacera
après le sujet qui suit avec le pronom les) elle (sujet) les
connaissait (verbe précédé de son objet qui est un pronom
atone faisant corps avec lui) avance (circonstance de
temps) ; et elle (sujet) les regardait (verbe précédé de son
objet pronom atone) comme un propriétaire regarde ses
locataires (complément de manière — ce complément
étant lui-même composé d’un sujet : un propriétaire, d’un
verbe : regarde et d’un objet : ses locataires, qui sont dans
l’ordre direct). Si on (sujet) leur (complément indirect)
donne (verbe) logement (objet), ce (sujet) ne sera pas
(verbe) pour rien (complément).

______

9
ROMAIN ROLLAND : âme enchantée, I. Paris. Albin Michel, p. 140.
- 18 -

IV

..... que la phrase-type française est la


phrase courte.
______

Le français actuel est le français de la phrase courte,


et à vrai dire, le français spontané, le français conforme à
son propre génie fut toujours celui de la phrase courte ;
ceci tient encore et de très près au caractère du peuple qui
le parle. De même que chacun d’eux répugne à rester le
jouet de ses passions (il prétend les gouverner) à ne pas
conserver en toutes choses et aussi dans le langage une
hiérarchie, de même il veut voir clair dans ce qu’il avance.
Il hésite toujours à « s’embarquer » dans des phrases qui le
feront peut-être aller très loin ou très haut, mais qui auront
le défaut, énorme à ses yeux de réaliste, de lui faire perdre
la terre du pied, qui le laisseront « en l’air », sans base et
sans attaches.
Mais il faut définir, et bien définir, ce qu’on entend
par phrase courte. Quelques étrangers, des Allemands sur-
tout, ont fait grief au français de ce genre de phrase. Ils y
ont cru trouver une preuve de « notre légèreté », de notre
incapacité « de penser longuement », de notre manque
d’esprit de suite. On pouvait gratuitement, avant la grande
guerre, faire gober cette pilule aux niais, aux neutres à ve-
nir et à certaines gens ignorant tout de la France et des
Français et n’acceptant leur culture que de Berlin. Au-
jourd’hui, ce reproche, s’il était fait, mériterait à peine
d’être relevé. Il suffit de lire un Barrès, un Bourget ou un
France, un Bergson, et en général n’importe lequel de nos
penseurs, de nos grands romanciers ou de nos savants,
pour se convaincre qu’ils ont bien quand même quelque
plomb dans la tête malgré la brièveté que la plupart don-
nent à leurs phrases. Certains même, comme Charles
Maurras, ont un style d’une luminosité extraordinaire : on
- 19 -

dirait, à lire leurs brèves sentences dépourvues de conjonc-


tions et de participes et de toutes formes lourdes et com-
pliquées qu’elles sont des prismes merveilleux qui forcent
l’opacité et la résistance de la matière pour ne laisser voir
que la vérité nue. Elles se déduisent les unes des autres,
s’expliquent l’une par l’autre, se complètent, se soudent
pour une synthèse, par la seule force de la logique exacte
et serrée.
La phrase courte, cependant, ne doit pas être trop
courte, ni trop fréquente quand elle est trop courte. Il est
bien certain que lorsque Anatole France nous stylise le
Mal-Amour dans sa Vie littéraire (I, p. 33), et qu’il nous
dit :
« ... Il travaille à tâtons. On l’a représenté
comme un enfant ailé. C’est une flatterie. Sa vraie
figure est celle d’un taureau acéphale. Loin d’être
fils de Vénus, il en est le père. Jetez un coup d’ il
sur ses travaux. Ils sont immenses, etc., etc.. »
Il nous offre des exemples typiques de phrases cour-
tes mais non pas excellentes dans leur ensemble. Je sais,
c’est le ton de la conversation amusée d’un érudit spirituel.
Cela ne tire à rien. Quand même, lorsque nous lisons un
morceau, si court soit-il, dans un style de ce genre, nous
sommes vite fatigués, énervés ; nous avons l’impression
de manquer d’air parce que nous respirons de trop brèves
bouffées du fluide intellectuel ; nous prendrions volontiers
une plus longue halenée.
Et cette rencontre est fréquente chez France, ce qui
ne l’empêche pas d’être le plus souvent un excellent sty-
liste, le meilleur affirme-t-on, que nous ayons eu. Mais
que l’on regarde de près sa facture dans des uvres qu’il a
particulièrement soignées, comme « Thaïs » ou la « Rôtis-
serie », et l’on verra que son style appliqué est tout autre.
À mon sens donc, une phrase aussi courte que celles
rapportées plus haut est, ou bien un signe de négligence,
ou bien un signe de sénilité d’esprit, de manque de souffle.
Ce que l’on entend en français par phrase courte n’est ce-
pendant pas aussi unicellulaire.
En principe, la phrase-type comprend, suivant les
idées à exprimer, un ou plusieurs sujets accompagnés des
adjectifs ou des compléments leur appartenant, un verbe
modifié ou non par des adverbes, un ou plusieurs complé-
ments qui sont eux-mêmes parfois de courtes phrases dé-
pendantes. Et c’est là justement que gît l’écueil à éviter.
Dans différentes époques, au grand siècle notam-
ment, la phrase longue a régné en France. Les périodes in-
terminables étayées de qui, de dont, de car, de lequel, de
encore que, devaient être assez semblables pour les hauts
esprits de ce temps aux colonnades de Perrault ou aux bel-
- 20 -

les allées de Le-Nôtre ; elles devaient figurer la charpente


solide et majestueuse, le cadre, qui soutenait l’édifice, qui
tendait les frises somptueuses, les hauts-reliefs... Qu’elle
est loin cependant du génie français ! Qu’elle y répond peu
à ce génie ailé ! Comme elle serait mieux symbolisée par
un lourd Vulcain boulonné ici et là à son enclume et à sa
forge.
Quand un Descartes nous dit dans son « Discours de
la méthode » :
« Ainsi10, ces anciennes cités qui, n ayant été
au commencement que des bourgades, sont deve-
nues, par succession de temps, de grandes villes,
sont ordinairement si mal compassées au prix de
ces plans réguliers, qu un ingénieur trace à sa fan-
taisie dans une plaine, qu encore que, considérant
leurs édifices chacun à part, — on y trouve souvent
autant et plus d’art qu’en ceux des autres, toutefois,
à voir comme ils sont arrangés, — ici un grand, là
un petit, — et comme ils rendent les rues courbées
et inégales, on dirait que c’est plutôt la fortune que
la volonté de quelques hommes usant de raison qui
les a ainsi disposés. »
Comme nous comprendrions mieux et plus facile-
ment ce grand génie, comme la chose serait pour nous plus
claire, si nous avions au lieu de cette longue et lourde
phrase, bien charpentée, je le reconnais, exprimant des dé-
pendances logiques, et concrétisant par des mots-jointures
le rapport des idées, comme nous comprendrions mieux si
nous avions trois ou quatre phrases légères et aérées ! Ces
trois ou quatre phrases lestes et faciles à suivre seraient
liées par le mouvement des idées, par la déduction sa-
vamment et subtilement suggérée. Et nous n’aurions pas
besoin de les relire deux fois, — ce que nous devons faire
pour l’exemple qui précède — pour embrasser, d’un re-
gard de l’esprit, tout ce que l’auteur a voulu nous exposer.
Oserai-je proposer au lieu de la phrase de Descartes
les quatre phrases qui suivent. Je ne prétends pas un seul
instant y avoir réussi un effet d’art, ni y avoir réuni les
qualités que je viens d’énoncer, mais je ne crois pas trop
me flatter en assurant qu’elles sont plus facilement lisibles
que leur prototype :
« Il en est ainsi de ces anciennes cités qui, simples
bourgades à leur origine, sont devenues de grandes villes
dans la suite des temps. Elles sont ordinairement bien mal
compassées au prix de ces plans réguliers qu’un ingénieur
trace à sa fantaisie dans une plaine. Pourtant, si nous
10
Cité par LANSON dans son Art de la Prose. Arthème Fayard, Paris, p.
56-57.
- 21 -

considérons leurs édifices chacun à part, nous y trouvons


autant et plus d’art qu’en ceux des autres ; mais ils sont si
bizarrement arrangés : ici, un grand, là un petit. À voir
comme ils rendent les rues courbées et inégales, on accu-
serait plutôt la fortune que la volonté de quelques hommes
usant de raison de les avoir ainsi disposés »11.
Il semble que la pensée soit chose trop délicate, trop
subtile, trop fluide, pour l’enchaîner dans les lourdes ar-
chitectures qui ne conviennent qu’à la pierre. Et la preuve
en est bien que dans ce siècle où les longues périodes
étaient de mode, où même Richelieu, qui prétendait don-
ner le ton, ne s’exprimait pas d’autre façon, les plus fins
esprits, les vrais héritiers de l’esprit attique et de l’âme la-
tine, les Bussy-Rabutin, les Sévigné, maniaient exquisé-
ment la phrase courte.
Écoutez plutôt, quand le premier parle de la seconde
qui est sa cousine ; ne dirait-on pas une voix
d’aujourd’hui :
« On ne perd rien avec elle : elle vous entend,
elle entre juste dans tout ce que vous dites, elle
vous devine et vous mène, ordinairement, plus loin
que vous ne pensez aller. Quelquefois aussi on lui
fait bien voir du pays : la chaleur de la plaisanterie
l’emporte. En cet état, elle reçoit avec joie tout ce
qu’on veut lui dire de libre, pourvu qu’il soit enve-
loppé ; elle y répond même avec mesure, et croit
qu’il irait du sien si elle n’allait pas au-delà de ce
qu’on lui a dit. Avec tant de feu, il n’est pas étrange
que le discernement soit médiocre ; ces deux cho-
ses étant, d’ordinaire, incompatibles, la nature ne
peut faire de miracle en sa faveur ; un sot éveillé
l’emportera toujours auprès d’elle, sur un honnête
homme sérieux. La gaieté des gens la préoc-
cupe... »12.
Et ne vous y trompez pas : ce ne sont pas les points
qu’il faut chercher dans ce passage comme lieu d’arrêt des
phrases, ce sont parfois les virgules. Anatole France aurait
fait de ceci douze phrases distinctes. Mais sachons voir ici
autre chose que la forme même : ce sont encore là des
phrases courtes parce qu’elles sont légères, parce qu’elles
émettent cette luminosité dont je parlais plus avant, parce
qu’elles découlent les unes des autres sans que la pensée
ait à faire le moindre effort (et ceci est un critère : les
11
Comme on l’aura remarqué, j’ai conservé le vocabulaire de Descartes
autant que cela m’a été possible. J’ai seulement fait disparaître une partie des
que, qui, etc., inutiles.
12
Ce portrait de sa cousine par Bussy-Rabutin est outrageusement faux et
méchant dans sa seconde partie, ... mais Bussy aimait Mme de Sévigné... qui
l’avait éconduit !
- 22 -

phrases qui épargnent la peine au lecteur ne l’épargnent


pas à l’écrivain) parce qu’enfin elles ne sont pas encom-
brées de ces que, qui, dont, car, qui, sous couleur d’étayer
la pensée et de la logifier, ne font le plus souvent que
l’épaissir en 1’obscurcissant.
Et, soit dit en passant, il y a bien encore une autre
raison pour ne pas charger son style de ces jointures pe-
santes, c’est la forme inesthétique, inharmonieuse que ces
mots apportent au discours. Que l’on m’en croie ; une
phrase comme celle-ci, que je prends dans Rageot13 n’est
pas harmonieuse (l’auteur parle cependant de « la beau-
té ») :
« Vous savez que Voltaire a dit qu’il n’y
« avait pas de peuple qui eût un aussi grand nombre
de jolies chansons que le peuple français. »
Je ne doute pas que son auteur ne l’ait faite avec la
plus grande facilité. — Peut-être Descartes a-t-il fait la
sienne aussi avec facilité — nous la lisons facilement.
Cette phrase est courte en fait. Et pourtant, je serais volon-
tiers tenté de la classer parmi les phrases longues. Mais je
reparlerai de cette question dans un chapitre consacré à
l’harmonie de la phrase. Pour terminer celui-ci et pour me
résumer, je conseillerai aux Polonais de faire toujours des
phrases courtes : elles seront claires, probes, lumineuses.
Si, avec cela, elles sont du type direct, que j’exposais au
précédent chapitre, elles ne créeront aucune équivoque, el-
les exprimeront la pensée analytiquement, lucidement ; el-
les seront faciles à saisir ; elles auront vraiment le cachet
français.
Elles présenteront en outre un avantage accessoire
qui n’est pas à dédaigner. En effet, par un phénomène
connu de chaque professeur de français à l’étranger, et qui,
en soi, semblerait non seulement infirmer le point de vue
allemand à propos de la phrase courte, mais encore le re-
tourner à leurs dépens : tout élève sachant encore insuffi-
samment le français est tenté presque incoerciblement par
la phrase longue. On peut prendre ceci pour règle, et dire
que l’on reconnaît son degré de connaissance du français à
sa plus ou moins grande aptitude à s’énoncer par courtes
sentences. Et ceci peut sembler paradoxal. C’est que s’il
est singulièrement aisé de lire une page d’un France, d’un
Maurras ou d’un Bussy-Rabutin... il est singulièrement
plus difficile de l’écrire. Chacun au contraire peut faire des
phrases interminables avec des qui et des que, en suivant
sa propre pensée sans effort. Reste à savoir si les autres
sauront les lire avec autant de facilité.

13
RAGEOT : La Beauté. Librairie Plon, Paris.
- 23 -

Aussi voyons-nous chez nos élèves des phrases de


ce type : J’ai compris que... parce qu’il avait... la chose
dont... pour qu’il... à cause de cela que... etc...
Et voilà où est l’avantage accessoire promis plus
haut : l’élève est fatalement entraîné par ces formes inélé-
gantes à user sans cesse des conditionnels (futurs-passés),
des subjonctifs, des passés antérieurs, de toutes les formes
verbales reconnues difficiles, et ceci, alors qu’il connaît
insuffisamment encore la langue qu’il étudie ; parle-t-il
par phrases courtes, il élude ces difficultés. Voulez-vous
bien parler français, et dès le début de votre étude de la
langue ? Apprenez à vous énoncer par phrases courtes !

______
- 24 -

..... que l ordre des mots est chose im-


portante, tant au point de vue de la logique
que de l esthétique.
______

Il y a une grande difficulté pour les étrangers à


connaître infailliblement l’ordre des mots en français. Un
grand nombre de personnes, des audacieux, se figurent
bien savoir cette langue, emploient convenablement les ar-
ticles et les verbes c’est-à-dire ont triomphé des plus gran-
des difficultés syntaxiques ; on peut cependant les recon-
naître pour étrangers à l’ordre de leurs mots qui parfois
choque une oreille française. D’autres, des timorés,
n’osent avancer deux mots de suite, retenus qu’ils sont par
la crainte de les mal disposer, de mettre premier celui qui
devrait être second.
Il y a là, en effet, un problème bien difficile parfois.
Tel adjectif doit-il être devant le substantif qu’il qualifie
ou après ; tel adverbe doit-il précéder tel verbe ou adjectif,
ou le suivre ?
Pour les adverbes, il est vrai, la difficulté est moin-
dre. Ils suivent généralement le verbe et précèdent le plus
souvent l’adjectif :
ai lu PRÉCIPITAMMENT ce livre.
ai lu un TRÈS beau livre.
Mais, pour le premier de ces deux exemples,
l’adverbe, tout en suivant le verbe qu’il modifie, serait
beaucoup mieux placé à la fin de la proposition :
ai lu ce livre PRÉCIPITAMMENT.
- 25 -

Et si au lieu de précipitamment nous avions bien, ou


mal, ou trop, ou pas (ne pas), il nous faudrait intercaler
l’adverbe entre l’auxiliaire et le participe passé.
ai MAL lu ce livre.
Comme on le voit, la question est complexe.
Mais combien n’est-elle pas plus complexe pour ce
qui concerne les adjectifs ! J’ai lu dans certaines grammai-
res, dans des manuels d’enseignement du français à
l’étranger, qu’en règle générale, l’adjectif suit le nom, que
l’adverbe suit le verbe, que le déterminant suit le détermi-
né ; dans d’autres, que la place de l’adjectif est le plus
souvent facultative et dépend du bon vouloir de la per-
sonne qui parle. Tout cela est bien sujet à caution, bien ru-
dimentaire et bien peu. susceptible de donner accès au gé-
nie de la langue. Je pense que dans ce domaine si délicat
(à moins qu’on ne veuille parler petit nègre), il n’y a pas
d’« en général ». Alors m’objecteront certains, il y a une
infinité de cas particuliers qu’il est impossible d’étudier
séparément ! Et c’est bien mon avis. Aussi, faut-il essayer
de les ordonner en plusieurs groupes ayant chacun sa règle
propre, l’arbitraire étant ici formellement interdit par le
bon goût. Je sais : il y a des écrivains actuels qui marquent
une tendance à échapper à cette étroite obligation. J’ai lu
récemment chez un auteur qui passe pour excellent
l’accouplement insolite : effrontée enfant, chez un autre
non moins coté : courroucé monsieur.
Comme on le voit, ce sont surtout les participes pas-
sés employés comme adjectifs qui subissent l’assaut. Eh
bien ! j’ai beau m’efforcer de ne pas être incompréhensif,
ni routinier ; cela me choque. Pourquoi ces groupes fantai-
sistes ? Pour être nouveau ? Mais la nouveauté n’a qu’un
temps et si elle ne devient pas règle, elle est rejetée et mé-
prisée ! Pour un effet comique ? Mais j’ai bien peur que
l’auteur seul en fasse les frais ! Pour donner plus
d’importance à l’adjectif comme il était d’usage en vieux
français ? Peut-être. Je ne saisis pas bien, mais cela me
choque ; ce n’est pas de bon goût.
Si je me réfère à un maître en la matière, à Darmes-
teter14, voici ce que je lis :
« L’usage a considérablement varié relative-
ment à la place que doit occuper l’adjectif attribut.
L’ancienne langue avait conservé en grande partie
la tradition latine qui préposait le plus souvent
l’adjectif au substantif. Le souci du rythme de la
phrase qui domine dans la langue depuis le XVIIe

14
Voir A. DARMESTETER : Cours de Grammaire historique de la lan-
gue française. Syntaxe. Paris, Delagrave, 1923, p. 217-218-219.
- 26 -

siècle et qui nous empêche de faire précéder un


substantif d’un adjectif plus long n’existait point :
Il fesoient trois merveillous saus (Joinville, 526),
etc...
et encore :
« Les quelques adjectifs que la langue ac-
tuelle prépose encore d’une façon presque régu-
lière, à moins que le substantif ne soit monosylla-
bique, sont courts. »
Il ressort nettement de ces quelques lignes, que la
distribution de l’adjectif est soumise à des règles. Et com-
ment s’assimiler l’esprit d’une langue si l’on ne connaît
pas les règles régissant l’ordre des mots, qui est un des ca-
ractères de la langue ! J’ai donc cru bon de donner ici ces
règles, et de définir les groupes d’adjectifs auxquels elles
s’appliquent. Il suffira d’un peu de réflexion pour réduire
chaque cas qui paraîtra d’abord irréductible. En se repor-
tant à ces groupes et aux règles les accompagnant, chaque
étranger saura vite quelle place donner à chaque adjectif
qu’il emploiera.
Et d’abord, dans un premier groupe, entreront les ad-
jectifs qualificatifs ayant deux sens, un devant le nom, un
autre derrière. Nous savons qu’après le nom, ils ont leur
sens propre ; avant, le sens figuré. Voilà donc une catégo-
rie pour laquelle il serait inexcusable de se tromper de
place : ce serait se tromper de sens. Nous ne ferons jamais
la méprise de dire d’une bibliothèque qui compte plusieurs
siècles d’existence et qui est aussi vivante aujourd’hui
qu’en aucuns temps, comme la Jagellonska de Cracovie :
est une ancienne bibliothèque. Nous dirons : est une
bibliothèque ancienne. Le premier signifierait qu’elle
n’existe plus, qu’à sa place règne un dancing ou un cinéma
par exemple (il faut être moderne !) Nous disons de
même : un ancien juge, un ancien officier, un ancien ma-
gasin de modes, pour un juge (ou un officier) en retraite ou
démissionnaire, pour un magasin d’épicerie autrefois ma-
gasin de modes, etc...
Mais voyez cette nuance : Si nous modifions
l’adjectif dans sa position au figuré, si nous y adjoignons
un adverbe par exemple, il reprend son sens propre :
La Jagellonska est une très ancienne bibliothèque.
est exactement :
...une bibliothèque très ancienne.
Il faut encore savoir, pour ne pas s’effrayer sans rai-
son, que cette première catégorie n’est pas illimitée,
qu’elle comprend au plus une cinquantaine d’adjectifs à
deux tranchants, si je puis dire en m’adressant à des étran-
- 27 -

gers. On trouvera la liste des principaux d’entre eux dans


les manuels d’enseignement du français à l’étranger 15.
Pour certains de ces adjectifs doubles, il est bon de faire le
départ entre leur masculin et leur féminin, et de savoir que
si un grand homme est un homme célèbre, une grande
femme est plutôt comprise comme une femme de haute
taille, d’aspect hommasse, une grande dame étant une
dame de l’aristocratie, et qui joue son rôle dans la société.
Un deuxième groupe comprendra les adjectifs de
forme, de couleur, de spécialité, de technicité et les parti-
cipes passés employés dans le rôle d’adjectifs. J’irai très
vite ici, car il n’est pas, je pense, de Polonais sachant un
peu bien le français qui ignore la règle concernant la place
de ces adjectifs. Sauf en poésie, où cette place est faculta-
tive, ils se mettent après le nom. On doit donc dire un che-
val blanc, une table ronde, un monsieur courroucé, un
corps gazeux, une entreprise commerciale, un style admi-
nistratif, la culture maraîchère, etc., etc.. En opposition à
ceux-ci, les adjectifs numéraux, tant cardinaux
qu’ordinaux, ont toujours leur place devant le substantif :
deux écoliers, le second élève.
Je fais ici une parenthèse pour avertir mes lecteurs
qu’à cette règle comme à toutes les règles il y a des excep-
tions. Cependant elles sont très rares, et comme parfois el-
les la confirment admirablement !
Il me souvient qu’un jour, un monsieur à qui j’avais
expliqué la théorie qui précède, vint me trouver triom-
phant, livre en mains, sourire ironique au coin de l’ il :
« Monsieur, me dit-il, il y a des exceptions à votre rè-
gle ! » L’exception était la phrase suivante extraite des
« Bestiaires » de Montherlant :
« ...le poitrail de son cheval était couvert
d’une verte écume... »
Mon contradicteur avait oublié que beaucoup des ac-
tuels prosateurs français sont des poètes, et que Monther-
lant est un exquis poète en prose, un verlibriste de premier
ordre.
Les adjectifs du troisième groupe sont les plus mal
commodes aux étrangers... et ce groupe n’est pas encore le
dernier ! Je m’excuse pourtant de le placer ici, mon inten-
tion étant d’utiliser le quatrième groupe (qui eût dû logi-
quement être le troisième), comme tremplin pour passer au
sujet qui a motivé la seconde moitié du titre de ce chapitre.
Dans ce troisième groupe trouveront place les adjec-
tifs que j’appellerai les irréductibles (mais qui ne le sont

15
Voir notamment B. HAMEL : Le Français moderne. Librairie Jagel-
lonska, Cracovie, 1926.
- 28 -

qu’en apparence), ceux qui se placent le plus souvent ou


après le substantif ou avant, et ceci sans raison toujours
très évidente. On pourrait les appeler aussi les sympathi-
ques. Ainsi par exemple : vaste, beau, fier, dernier, vieux,
jeune, joli, long, etc., etc., se placent d’ordinaire avant le
substantif16. — Neuf, vide, net, sec (sèche), final, inouï,
mesquin, supérieur, inférieur, voisin, nécessaire, etc.. se
placent d’ordinaire après le substantif.
Il n’est pas toutefois impossible de trouver une ex-
plication à l’irréductibilité de ces adjectifs. Les uns
comme vaste, beau, vieux, long n’ont qu’une seule syllabe
et nous verrons bientôt que leur place est tout naturelle-
ment devant le substantif plus long ; un autre comme der-
nier est si semblable aux adjectifs numéraux (il s’oppose à
premier) qu’il peut s’assimiler à ces adjectifs ; nous avons
dans inouï le souvenir du participe passé ouï du verbe
ouïr ; supérieur, inférieur, final, ont un caractère plus
technique que général. On voit qu’en fin de compte, la
plupart de ces adjectifs peuvent être assimilés à ceux du
deuxième groupe.
Un quatrième et dernier groupe enfin renfermera
tous les adjectifs qui n’ont pas trouvé place dans les grou-
pes précédents. Et voici la règle qui régit les mots de ce
dernier groupe :
Quand on assemble deux mots, adjectif et adjectif,
substantif et adjectif, etc., et qu’on hésite sur leur place
respective, Il faut placer le plus court le premier. S’ils ont
le même nombre de syllabes, le meilleur principe est de
les placer comme il plaît à l’ il, comme il chante le mieux
à l’oreille. En appliquant ces règles on dira : un monsieur
élégant (2-3), un gros monsieur (1-2), un monsieur affreux
(2-2), un enfant délicieux (2-3), un chant désespérant (1-
4), un désespérant embrouillamini (4-5), un gentil gamin
(2-2), un enfant gentil (2-2), un pardessus très élégant (3-
4)17.
Cette loi tient je crois aux plus constantes et aux plus
profondes tendances du français. Un vieil « instinct » pho-
nétique veut en effet que, lorsque des mots sont groupés,
les éléments les plus légers, les plus courts se trouvent
placés les premiers, les plus longs et lourds étant rejetés à
la fin de la phrase. Pour mieux faire saisir cet « instinct »,
pour le faire appréhender sur le vif, qu’il me soit permis
d’expliquer comment j’ai composé la première phrase de
ce paragraphe. J’ai commencé par l’écrire telle qu’elle est
actuellement. Puis, m’étant relu, cette phrase ne m’a pas
plu. Elle ne m’a pas plu justement parce que, ensemble,
16
Pour une raison que nous expliquerons plus loin, on pourra employer
ces adjectifs après le substantif s’ils sont doubles : Une femme jeune et jolie.
17
Très élégant ne forme qu’un seul mot phonétique.
- 29 -

les, groupes aux plus constantes — et les plus profondes


sont plus longs que le mot tendances auxquels ils
s’appliquent. J’ai donc voulu faire passer le mot tendances
avant ses adjectifs, mais alors, les deux longs membres ad-
jectivaux se rapportant à tendances étaient placés immé-
diatement avant le génitif du français... et ce mot de trois
syllabes termine la phrase ! J’ai donc préféré revenir à ma
première construction qui me donne les deux membres
courts tendances et du français à la fin de la phrase : les
deux ensemble, bien qu’insuffisants, choquent moins que
les trois syllabes de du français venant après les neuf
(4 + 5) des adjectifs de tendances.
Ceci nous permet déjà d’entrevoir les principes du
rythme de la phrase française, principes qui seront exposés
au chapitre suivant.
Ceci nous fait comprendre aussi pourquoi des adjec-
tifs comme vaste, beau, jeune, vieux, bon, etc., sont placés
d’ordinaire devant le substantif. C’est qu’ils n’ont qu’une
syllabe, et le plus souvent sont moins longs que le mot
qualifié par eux.
Ceci nous explique encore :
ai lu ce livre précipitamment
meilleur que :
ai lu précipitamment ce livre
quoique l’adverbe précipitamment appartienne au verbe
ai lu, il répugne à une oreille française de faire suivre ce
long mot de cinq syllabes dont la dernière est nasale et
lourde du mot court et léger : ce livre !
Il est de règle également d’inclure les adverbes mo-
nosyllabiques comme très, bien, mal, etc., et parfois aussi
dissyllabiques comme souvent, très mal, etc., dans le verbe
composé :
ai mal lu ce livre.
ai très mal lu ce livre.
Le plus souvent, en effet, s’ils étaient après ce verbe,
qui est long puisque composé, ils feraient perdre
l’équilibre rythmique au groupe verbe-adverbe.
Qu’il me soit permis maintenant pour ramener à
mon sujet ce chapitre, en apparence plus didactique
qu’expositif, de rapporter ici une critique que me faisait un
étranger sur l’adjectif français. Ne connaissant pas encore
parfaitement le français, et s’irritant de ne pouvoir tou-
jours à coup sûr placer ses adjectifs ou ses adverbes, ou
souvent même les autres parties du discours, il me dit un
jour : « Votre langue est bien la plus capricieuse que je
connaisse. Tel adjectif se place ici, tel autre là, un troi-
sième ailleurs ! On peut y perdre la tête ! » Il lui répugnait
- 30 -

de dire ...son latin ! — il connaissait aussi assez mal cette


langue.
Eh bien, non ! Il faut savoir que ce n’est JAMAIS sans
raison, par caprice, qu’un adjectif, en français, se place ici
ou là et pas ailleurs. La cause en est toujours explicable18
et est dictée ou par le besoin d’exactitude et de précision,
ou par des influences traditionnelles qui n’ont pu encore
être « démocratisées », ou par le souci de former des com-
binaisons harmonieuses.

______

18
Il est peut-être bon de faire ici une restriction dans cette conception
toute phonétique du placement des adjectifs de notre quatrième groupe. Nous
remarquerons en effet que l’adjectif postposé n’a pas exactement la même va-
leur que l’adjectif prépose Celui-là est plus individuel, celui-ci plus spécifi-
que. Duhamel, dans ses Entretiens dans le tumulte dit, en parlant d’un jeune
soldat : « Qu’il a un jeune et sympathique visage ! » Les deux adjectifs sont
en quelque sorte noyés dans le mot visage, assimilés par ce mot. Si je disais :
« Qu’il a le visage jeune et sympathique ! » les mêmes adjectifs sont autre-
ment plus vigoureux. C’est comme si je disais : Son visage est jeune et sym-
pathique. Et ceci est si vrai que, comme nous le verrons plus loin, lorsque les
adjectifs sont postposés, ils portent un accent, ce qui est le signe de
l’individualité. Quand ils sont préposes ils sont sans accent.
- 31 -

VI

..... qu il y a un rythme dans la phrase


française.
______

On croît communément hors de France que le fran-


çais accentue uniformément la dernière syllabe de chaque
mot. C’est une erreur. Ce sont les groupes de mots qui
sont accentués19, autrement dit les mots phonétiques.
L’accent est sur la dernière syllabe sonore du groupe, ou,
si l’on veut, sur la dernière syllabe du dernier mot du
groupe. Et cette accentuation est bien une des causes prin-
cipales de l’harmonie du français, comme nous le verrons
bientôt.
Si je dis : la maison, il est bien évident que je
n’accentue pas l’article la. Pourquoi ce mot serait-il accen-
tué ? Il n’a aucune individualité. Il ne représente aucune
valeur propre ; il n’a aucune signification par lui-même. Il
n’existe ici que par rapport à maison dont il limite le sens.
Il joue le même rôle que joue un préfixe ou un suffixe qui
entre dans la composition d’un mot. Il forme donc avec
maison un mot unique, un mot phonétique, un groupe ; et
l’accent est sur la dernière syllabe de ce groupe, c’est-à-
dire sur -son.
Si je dis : la jolie maison, l’adjectif joli représente
une idée déterminée, l’idée de joliesse, mais c’est une idée
générale ; seule, elle ne s’applique à rien (ou à trop de
choses, à mille objets connus ou inconnus). Il ne prend de
valeur dans une phrase que par association avec un autre
mot qu’il qualifie. Ici, ce mot n’a une valeur que parce
qu’il se rapporte à maison, et encore cette valeur est un at-

19
Voir GRAMMONT : Traité pratique de prononciation française. Li-
brairie Delagrave, Paris, p. 121 à 125.
- 32 -

tribut de maison. Il n’a donc pas de personnalité propre : il


est partie de la personnalité de maison et fait, lui aussi,
partie de ce dernier mot : il en est une extension. Pour
cette raison, il n’a pas d’accent, et l’expression la jolie
maison n’aura encore qu’un seul accent sur la même syl-
labe -son. Ce sera, si l’on veut, un mot phonétique, ou un
groupe de trois éléments simples.
Si je dis : la très jolie maison, je n’aurai de même
qu’un seul accent sur la syllabe -son. L’adverbe très,
quand il est seul, n’a en effet aucune valeur propre, et ici
spécialement il modifie le mot jolie qui est, si je puis dire,
la propriété de maison.
Si je dis : voilà la très jolie maison... je n’aurai en-
core qu’un seul accent, toujours sur -son, parce que je n’ai
encore qu’une seule idée de valeur, une seule individuali-
té, un seul groupe ou mot phonétique, parce qu’aucune in-
dividualité nouvelle n’est apparue. Je sais bien cependant
que voilà signifie vois là ! mais ceci, c’est de l’étymologie.
Je le sais, mais beaucoup de Français l’employant ne le
savent pas, n’en ont pas conscience. C’est pour eux un pe-
tit mot indicatif ou démonstratif appartenant aussi à mai-
son. Ah ! si je dis : Vois, dans cette rue, la très jolie mai-
son..., nous avons deux idées nouvelles et distinctes, indi-
viduelles, qui apparaissent et qui peuvent vivre par elles-
mêmes sans l’appui d’un autre mot, et qui ne tiennent ici à
maison que fortuitement : le verbe vois, l’idée de voir, et
le substantif rue qui est l’idée d’un objet distinct.
Et si je dis : Vois, dans cette rue, la très jolie maison
dont j ai parlé à ton père, il est bien évident que deux
nouvelles individualités indépendantes apparaissent en-
core : ai parlé et père. Soit en tout cinq mots phonétiques
ou groupes. Des accents affectant la dernière syllabe de
chaque groupe ou mot phonétique, nous aurons comme
syllabes accentuées : vois, rue, -son, -lé, père. On com-
prendra sans peine que dans le second groupe, le démons-
tratif cette, et la préposition de lieu dans n’ont pas plus de
valeur par eux-mêmes que la, que très ou que jolie ; ils
sont propriété de rue (phonétiquement aussi ils forment
corps avec rue), que dans le troisième groupe, ai parlé ne
forme qu’un seul mot comme sens, ai étant un auxiliaire,
un outil grammatical. Un jour viendra peut-être où l’on
écrira aiparlé comme on écrit je parlerai (je parler-ai).
Je est aussi un mot sans personnalité, un instrument
grammatical : c’est un pronom-sujet dépendant. Vous sa-
vez bien que quand on vous demande : « Qui a fait ce-
la ? », vous ne répondez pas : « Je », mais « Moi ! ». Je
appartient donc aussi à parlé. Les Latins ne disaient-ils pas
habeo. Ce o final avait le même sens que notre je anté-
rieur. Les Polonais disent bien aussi mam (j’ai). Ce m final
a aussi le même rôle que le o latin et que le je antérieur
- 33 -

français. Enfin, le mot dont a bien, lui, une espèce de va-


gue personnalité ; il signifie de laquelle, de la maison,
mais c’est plutôt par une fiction. Dont est un mot indicatif
et aussi vide que ces mots chinois qui perdent tout sens
pour devenir outils grammaticaux ; ce n’est pas un mot
exprimant une idée concrète car dont par lui-même n’a pas
de sens précis, n’éveille dans notre tête rien qui ressemble
ni à une maison ni à autre chose ; il faut donc le rattacher
lui aussi à parlé.
Je pense maintenant que chacun saura faire ce travail
de décomposition en vue des synthèses phonétiques et
s’expliquer à soi-même les raisons qui font de à ton père
un seul groupe phonétique avec père comme syllabe ac-
centuée.
Comme on le voit, ce que j’appelle un groupe pho-
nétique est ou bien un mot principal, un mot-idée, ou bien
un ensemble de mots groupés devant un mot principal, de-
vant un mot de forte personnalité ou mot-idée, QUI EST LE
PLUS SOUVENT UN NOM OU UN VERBE.
J’aurais presque envie de nommer ce mot-idée le
noyau. Mais voilà ! Un noyau semblerait indiquer une po-
sition centrale, un embryon « enveloppé » de quelque
chose, d’une pulpe... Or, le mot fort, précisément parce
qu’il est nom ou verbe, est le plus souvent un mot de plu-
sieurs syllabes, donc situé à la fin du groupe (voir le chapi-
tre précédent), les mots dépendants : conjonctions, prépo-
sitions, pronoms relatifs, personnels ou démonstratifs, etc.,
étant le plus souvent des mots d’une ou de deux syllabes.
Le mot principal n’est donc pas « entouré », mais situé à
une extrémité du groupe qu’il clôt ainsi régulièrement.
Et voilà où gît la difficulté : il arrive, parce qu’ils
sont plus longs ou qu’ils ont une place déterminée par rap-
port à eux que des mots dépendants soient placés après des
mots principaux. On a par exemple des phrases comme :
voilà un livre délicieux — il a parlé difficilement. Où est
donc l’accent dans ces phrases ? Appliquons-nous la théo-
rie de l’accentuation en fin de groupe ? Les syllabes por-
tant l’accent seront alors -cieux et -ment. Mais il y aura un
fait paradoxal, dans ce cas : les mots délicieux et difficile-
ment qui sont dépendants seront accentués, donc auront le
privilège des mots forts, et en quelque sorte, au détriment
des mots forts livre et parlé qui seront privés de l’accent !
Cependant les mots délicieux et difficilement ferment la
phrase, et comme je l’ai expliqué plus avant, ils doivent
être lourds, donc appuyés, donc posséder un accent ! C’est
pourquoi, de toute nécessité, les syllabes -cieux et -ment
doivent être accentuées, mais, pour être logiques, il nous
faudra aussi accentuer les mots livre et parlé qui sont les
mots principaux de ces deux groupes et qui ne sauraient
être privés de leur accent.
- 34 -

Ainsi, nous aurons donc brisé des éléments qui,


normalement, ne devraient former qu’un groupe, en deux
groupes distincts, mais on remarquera que les adjectifs ou
adverbes qui sont ainsi postposés, par le fait même qu’ils
sont dans cette position, donc accentués, prennent une va-
leur ou un poids qu’ils n’auraient pas s’ils se trouvaient
devant le nom. C’est ce qui m’a incliné à dire au chapitre
précédent que jeune et sympathique visage n’est pas tout à
fait identique à visage jeune et sympathique. Ce sera donc,
parfois, un procédé pour donner plus de relief à des adjec-
tifs que leur brièveté appellerait plutôt devant le substantif.
Inutile de dire que dans ce cas, le relief sera atteint aux
dépens de l’harmonie.
Si nous voulons donc résumer ce qui précède en une
règle pratique, nous dirons que : tout mot qui a une indivi-
dualité propre, tout mot fort, tout mot-idée, est accentué
sur sa dernière syllabe ; que tout élément ou groupe
d’éléments venant après ces mots forts et leur appartenant
est aussi affecté d’un accent sur sa dernière syllabe.
À cette règle, il n’y aura qu’une exception. De même
que nous avons vu que certains monosyllabes dits procliti-
ques comme les pronoms je, tu, il, font en quelque sorte
partie du verbe, de même lorsqu’un mot n’est suivi que
d’un seul petit mot monosyllabique lui appartenant, il se
l’assimile phonétiquement : il serait en effet inharmonieux
que deux syllabes se suivant fussent affectées chacune
d’un accent. Seul, le monosyllabe, dit enclitique, est ac-
centué, absorbé en quelque sorte par le mot fort, dont il
devient une espèce de suffixe :
Prends-le ! Je regarde donc. Ne le prenez pas !
Cette question de l’accentuation n’est pas seulement
importante pour la lecture ou la diction de la phrase, elle
l’est encore pour la liaison. La liaison est en effet le signe
de l’appartenance, de la cohésion : c’est dire que tous les
mots du groupe se lient toutes les fois que la possibilité
s’en présente. Après une syllabe accentuée, il ne saurait y
avoir de liaison : ce serait en effet associer le mot principal
qui porte l’accent au mot le plus souvent dépendant qui le
suit, et rendre en quelque sorte ce mot principal dépendant
d’un mot accessoire ! Il n’y a donc pas de liaison entre les
groupes, mais seulement, toutes les fois qu’il est possible,
entre les mots des groupes.
La phrase : Vous irez au petit îlot en face de la plage
avec ces affreux canots évasés, sera donc lue ainsi :
Vous zirez au petit tîlot en face de la plage avec ces
zaffreux canots évasés.
Qu’on ne croie pas d’ailleurs, qu’en dehors des liai-
sons, il nous faudra détacher chaque groupe de son voisin,
- 35 -

le couper comme on le fait en allemand et assez souvent


en polonais.
Bien au contraire, et c’est encore là un des caractères
du français : dans l’intérieur d’une proposition, ou pour
être plus exact, entre deux signes de ponctuation, tous les
mots se touchent phonétiquement, soit par liaison :
... petit îlot... : petit tîlot
soit par soudure, et nous distinguerons deux cas de sou-
dure : l’enjambement :
...plage avec... : pla-gea-vec
et le hiatus :
...canots évasés : canoévazés.
S’il m’est permis d’employer une image et de com-
parer deux langues pour me faire plus nettement compren-
dre, je dirai que l’allemand est haché (on appelle les Al-
lemands en France les hacheurs de paille), tandis que le
français est filé. On comprendra aisément que pour celui
qui veut s’exprimer correctement dans cette dernière lan-
gue, il est d’une importance capitale de veiller à rendre fi-
dèlement ce caractère essentiel.

______
- 36 -

VII

..... que consonnes et voyelles y sont


très nettement caractérisées.
______

Les consonnes françaises ne sont pas très dissembla-


bles des consonnes polonaises. Dans les deux langues, le
b, le g, le d, etc., se prononcent sensiblement de la même
façon. Pourtant, il y a une différence. Les Polonais (oh !
combien moins que les Allemands cependant, qui ont cette
tendance incoercible), les Polonais prononcent la plupart
des consonnes françaises, et surtout les explosives k, t, p,
d, etc. trop fortement. Un Français les glisse davantage,
pour ainsi dire. Il les amenuise... sans en avoir conscience,
évidemment. Mais il remarque cependant très bien que
certains Polonais, et plus encore les Allemands, tous les
Allemands, prononcent b : b-h, g : g-h, d : d-h, etc., c’est-
à-dire la consonne, plus h aspiré. Il faut bien observer que
les consonnes françaises sont toujours douces, légères, non
gutturales, non appuyées, à moins qu’on ne veuille expri-
mer un accent d’intensité, mais encore dans ce cas, on in-
tensifie le prononcé de la consonne sans faire entendre au-
cun h aspiré après. Cette prononciation en quelque sorte
liquide des consonnes est un des charmes d’une bonne dic-
tion française, et l’on reconnaît immédiatement les habi-
tants de certaines provinces de France et notamment ceux
de l’Est, à ce qu’ils n’ont pas cette liquidité du prononcé
des consonnes.
Un cas qui embarrasse beaucoup d’étrangers est la
prononciation des consonnes finales. L’un d’eux me disait
une fois : « Vous prononcez Avril mais sourci(l), Gaston
Paris, mais Pari(s), portefai(x) et Aix. Comment jamais
savoir s’il faut ou non prononcer vos consonnes finales ? »
Évidemment, la difficulté n’est pas petite. Cependant, ce
n’est pas l’arbitraire qui a déterminé ces différentes pro-
- 37 -

nonciations, mais l’influence des consonnes les unes sur


les autres. Comme je l’expliquerai plus loin, le français a
horreur des amas de consonnes. Pour cette raison, quand
une consonne finale se trouvait en contact avec une
consonne initiale ou avec le s de flexion du pluriel (autre-
fois prononcé), elle tombait ou se vocalisait. C’est pour-
quoi les consonnes finales des noms propres sont beau-
coup plus souvent prononcées que celles des noms com-
muns : le nom propre est en effet le plus souvent employé
au singulier ; il est aussi plus fréquemment à la pause que
le nom commun. Dans des expressions comme : Il a de jo-
lis sourci(l)s — Le sourci(l) de Pierre est gros, les
consonnes s (du pluriel) et d (de la préposition de) amui-
saient le l de sourcil, tandis que dans : nous sommes en
Avril, aucune consonne n’amuise le l de Avril. Il y a ex-
ception ici pour un mot comme Paris qui a subi l’analogie
d’autres mots de pays terminés en y. Autrement on devrait
prononcer le s de la capitale.20
Les voyelles françaises ont aussi un caractère fort
particulier ; elles sont très « colorées ». Beaucoup de mes
lecteurs connaissent certainement le fameux sonnet des
voyelles de Rimbaud. Je me permets de le rapporter ici in-
extenso. J’y pourrai faire ainsi quelques allusions plus li-
brement :
VOYELLES
A noir, E blanc, I rouge, U vert, 0 bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Golfe d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des


[tentes,]
Lances des glaciers fiers, roi blanc, frisson
[d’ombelle.]
I pourpre, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes.

U, cycles, vibrements divins des mers virides,


Paix des pâles semis d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

0, suprême clairon, plein de strideurs étranges,


Silence traversé des mondes et des anges :
0, l’Oméga, rayon violet de ses yeux !
Mon idée n’est pas précisément celle-là, loin
d’ailleurs que je contredise à celle de Rimbaud, quoiqu’en

20
Voir à ce sujet L. CLÉDAT, Manuel de Phonétique et de Morphologie.
Hachette, Paris, p. 142 et suivantes.
- 38 -

définitive, chacun soit libre de mettre sur une voyelle la


couleur qu’elle appelle à ses jeux. Ainsi pour moi, j’avoue
que le a serait plutôt rouge, vermillon même, que le è se-
rait doré, le é violet ou amarante, le e muet blanc en effet,
ou gris, le u noir, et le o bleu de Prusse. Affaire de tempé-
rament.
Quand je dis que les voyelles françaises sont colo-
rées, j’entends exprimer autre chose.
Pour me faire mieux comprendre j’irai prendre un
exemple dans la langue des enfants d’Albion. Quand les
Anglais prononcent les mots scale, Ramsgate, ils ont bien
peut-être un vague désir de prononcer la voyelle a ; ils
sont même, sans doute, persuadés qu’ils la prononcent,
mais ils sont avant tout, gens pratiques, qui tiennent pour
inutile de perdre le temps et l’effort (time is money) à
maintenir la prononciation orthodoxe d’une voyelle, c’est-
à-dire une chose dont on ne voit pas l’utilité, et les mus-
cles de leurs organes vocaux se détendent très vite, pares-
seusement. Nous entendons alors quelque chose qui res-
semble à scaèél, Ramsgaèét. Quant au a de Rams, il est à
peine prononcé, et si nous n’en savions pas l’écriture nous
ne pourrions dire à coup sûr s’il s’agit d’un a ou d’un è ou
d’un e.
Lorsqu’un Anglais a la ferme volonté de maintenir
une voyelle, lorsqu’il parle français par exemple, il se fati-
gue de même très vite et nous entendons souvent pour je
sais, pour je... dont la suite se fait attendre : je cèéiy, jeéiy,
etc..
Quand un Allemand (les Polonais font aussi cela
parfois) prononce le mot camarade, le Français qui
l’écoute entend kèmrad, c’est-à-dire que le premier a est
affaibli en è, le second en e muet, ou escamoté, passé sous
silence ; le troisième seul est prononcé avec sa pleine va-
leur de a, avec sa couleur propre, si je puis dire.
Et voilà où ma conception de la couleur des voyelles
diffère de celle de Rimbaud : j’appelle « couleur » d’une
voyelle, à la fois son timbre et sa valeur phonétique ; il ne
s’agit donc pas ici de couleurs auditives pures, ou visuelles
par transposition de sensation, ou imaginatives. Ces cou-
leurs sont en français d’une qualité toujours absolue,
égale, ne se corrompent jamais, ne se décolorent jamais
pour mieux dire en suivant ma pensée, quelle que soit la
syllabe où se trouve la voyelle, et que cette syllabe porte
ou non l’accent tonique. Et ceci est commun, d’ailleurs,
aux autres langues romanes, où les voyelles conservent
toujours leur pleine valeur, leur pleine couleur. En français
donc, un a est toujours un a ; un i, un i. La voyelle non ac-
centuée est prononcée plus faiblement sans doute, plus
brièvement peut-être, mais avec une « couleur » tout aussi
pure et de bon aloi que l’accentuée. En aucun cas elle ne
- 39 -

dégénère en une autre voyelle, comme il arrive en alle-


mand et surtout en anglais. En aucun cas un a ne peut de-
venir un è ou être escamoté.
Comme d’autre part, le français possède sur sa pa-
lette toute une gamme vocalique que ne possède aucune
autre langue européenne (nous en traiterons dans les lignes
qui suivent), cette prononciation sonore et colorée des
voyelles donne à sa phrase un « coloris » extraordinaire,
un pittoresque sobre en raison de la nuance, du demi-ton
de certaines de ses voyelles ; multiple à cause de leur
nombre (je me rattache ici à la conception Rimbaud). Et
ces qualités font encore une grande part de son charme.
Mais j’en arrive à ce trésor de la langue française
que représentent ses voyelles. Elle a deux o très distincts :
le o tendu et gros qui se prononce en avançant la bouche
arrondie et qui se rencontre en fin de mot, et le o lâche et
ouvert très semblable au o polonais ; deux a : le a guttural
et le a palatal ; deux e, le é et le è, le premier qui est le
plus souvent dans les syllabes non accentuées, le second
dans les accentuées. Il possède aussi une gamme nasale
que le polonais possède également mais incomplète
(n’ayant ni le an ni le un). Il a enfin une voyelle qui
n’existe dans aucune autre langue et qui est un des grands
facteurs de son harmonie ; le e, le e dit muet, et qui le plus
souvent ne l’est pas ! C’est une lettre que les Français eux-
mêmes ont parfois méconnue, et il a fallu Voltaire et les
progrès de la phonétique pour leur ouvrir les yeux, ou plu-
tôt les oreilles, sur ce joyau de leur langue, sur la distinc-
tion, le voilé, la sonorité délicate et prolongée, la vibration
qu’apporte cet e qu’ils ont longtemps appelé muet ou
sourd.
Inutile d’ajouter que cette beauté du e qui a parfois
échappé aux Français, est bien difficile à saisir pour les
oreilles étrangères. En Pologne, on entend certains pro-
noncer tous les e sans distinction de leur place (finale ou
médiane) à peu près comme le font en France les Méridio-
naux ; d’autres, quand ils ne le prononcent pas le retran-
chent brusquement, ôtant ainsi tout le moelleux, tout le ve-
louté qu’il apporte à ce qui le précède.
Il me souvient toujours d’un incident « linguisti-
que », un incident et même une dispute, une véritable dis-
pute (oh, pacifique pourtant, pacifique !), qui m’est adve-
nu à Mayence après la guerre. Soldat d’occupation je rem-
plissais mes loisirs en m’essayant à apprendre de mes hô-
tes les premiers balbutiements de la langue allemande. Un
jour, mon hôtesse m’enseignait le vocabulaire de la salle à
manger. Nous en étions au mot stuhl (la chaise). Je le ré-
pète, correctement à ce qu’il me semble, après mon pro-
fesseur improvisé. Ce n’est pas cela. On me redit le mot,
qui ne me semble pas, pourtant, présenter la moindre diffi-
- 40 -

culté. Je le répète. Ce n’est pas encore cela. Le l final, me


dit-on, est mauvais. Je le sens enfin, mais je ne puis com-
prendre en quoi il est mauvais. Mon professeur
s’impatiente, me brame son stuhl avec irritation : Sagen si
doch stuhl, stuhl. Et je finis par comprendre. Quand je dis,
moi, stuhl, je prononce ce mot comme je prononcerais un
mot français terminé par l, comme la plupart des Français
prononcent les finales féminines ou posées, comme je
prononce le l de roule, de boule. Et l’Allemande coupe
sec, brutalement. Elle ignore ce traitement émollient, s’il
est permis de dire. Évidemment, nous sommes gâtés, nous
autres, Français, par nos propres habitudes, et quand nous
prononçons un mot comme vol nous le disons très sensi-
blement comme vole, à cause de notre emploi fréquent des
consonnes finales posées. Mais là encore, c’est un élément
de sécheresse, de dureté, qui est poli, adouci, amenuisé21.
Pour la lettre e, en outre, il y a la question embarras-
sante de sa prononciation à éclipse, si je puis risquer un
terme si hardi : ici, elle se prononce ; ailleurs, non. Chaque
Polonais, un peu familiarisé avec le français, sait, dès à
présent qu’en général, le e ne se prononce jamais ou pres-
que jamais en fin de mot. Il fait seulement vibrer, ainsi que
plus haut expliqué, la consonne qui le précède, où dispa-
raît complètement si le mot qui suit commence par une
voyelle (plage avec : plajavek). Je dis qu’il ne se prononce
« presque jamais » parce que dans le cas particulier où il
est suivi du h aspiré, comme ce h n’est aspiré que de nom,
il faut bien prononcer le e qui le précède pour marquer
l’existence du h ; autrement, on aurait une soudure comme
avec l’h muet, et on prononcerait une hache : unach de la
même façon qu’on dit une histoire : unistoir, au lieu de
une hache : une-ach. Nous prononçons aussi cet e en poé-
sie classique ; autrement, nous n’aurions pas le nombre de
pieds et partant, le rythme serait rompu. Mais ce dernier
point sera étudié dans un chapitre ultérieur.
Un cas triple où la prononciation du e est vraiment
compliquée, pour des étrangers, est celui où il est médian,
c’est-à-dire quand il occupe une position interne dans le
mot ou lorsque, situé à la fin d’un mot, il est précédé de
plusieurs consonnes et suivi d’un mot à initiale consonan-
tique, ou bien que, précédé d’une seule consonne il est
suivi d’un mot à initiale multiconsonantique. On a ce cas
sous ses trois aspects dans les trois exemples : entreprise,
une vaste maison, la petite statue. Ce cas est régi par la
fameuse règle dite des trois consonnes et qui pourrait tout
aussi bien s’intituler règle des consonnes trop nombreuses.
Il est vrai que cette dernière appellation ayant peut-être le
mérite d’être plus exacte que l’autre, serait par contre,
21
Voir le traitement des e en poésie au chapitre VIII.
- 41 -

moins « tape à l’ il » ! Je pourrais donner ici cette règle


doctoralement, mais comme toute règle, en soi, est déjà
bien suffisamment ennuyeuse, je préfère confier ma dé-
monstration à une image qui la fera peut-être comprendre
mieux et plus immédiatement... aux dépens du sérieux de
mon livre !
Mais avant cette image, qu’on me permette quelques
mots qui l’éclaireront.
On sait que certaines langues ont comme horreur des
voyelles. C’est le cas du serbe, et mieux encore du tchèque
qui en est tout hérissé. Il est vrai de dire que dans ses krk,
srb, et autres mots terribles à nous autres Français, il y a
tricherie (littérairement parlant, bien entendu). Quand un
Tchèque dit krk, il y a, malgré qu’il en ait peut-être, un
embryon de voyelle entre le premier k et r ; cette voyelle
embryonnaire n’est pas sur le papier, très bien ; mais elle
est dans son gosier, n’en doutons pas ! Autrement, nous
n’entendrions pas le mot. C’est une espèce de a neutre, in-
colore, qui est appelé par la position respective des
consonnes k et r dans la cavité buccale et par le souffle
produit en vue de l’extériorisation de l’articulation.
Les Français, tout au contraire, n’ont nulle horreur
des voyelles. Ils les affectionnent même particulièrement.
J’allais écrire « toute particulièrement », mais non, au fait.
Très longtemps même ils ont aussi considéré comme une
faute de goût de rassembler un trop grand nombre de
voyelles, et en poésie, l’hiatus n’était pas spécialement
bien vu. Les Français sont les héritiers du génie grec : Ils
saisissent d’instinct qu’il ne faut être extrémiste en rien, et
surtout dans les formes. Ils aiment bien les voyelles, mais
ils ne haïssent pas les consonnes. Il faut de ceci et de cela,
mais comme disait Montaigne, « point trop n’en faut ».
Et voici l’image que je promettais. Si l’on peut com-
parer les mots français à des organismes vivants, à des
vertébrés bâtis de chair et d’os, les voyelles en sont la
chair, et les consonnes, les os. Vous savez bien que dans le
corps humain, partout où il y a de la chair, il y a des os
pour la tenir. Les os sont la charpente que la chair emplit
ou si l’on veut : la chair est l’organisme que les os sou-
tiennent. Il en va de même du mot... avec cette restriction
que nous dirons ici : où il y a des consonnes, il faut des
voyelles pour les étoffer. On voit qu’avec les mots, c’est la
charpente qui fait figure importante, et c’est justice, car
c’est elle qui donne le sens, la voyelle ne donnant que la
sonorité et l’ornement. C’est probablement pourquoi cer-
taines langues utilitaires, les ont tellement dédaignées.
On voit alors pourquoi je ne prononcerai pas petit :
ptit ; mon p initial ne reposerait sur aucune voyelle mais
- 42 -

sur le t qui suivrait 22. Par contre, je dirai sans peine le joli
petit (le joli ptit), car ici ce p a devant lui un i où
s’appuyer : en écriture phonétique, je pourrais écrire indif-
féremment le joli pti ou le jolip ti. De même, je prononce-
rai lafnêtr pour la fenêtre et un fenêtr pour une fenêtre,
car ici le e de une (qui est final) n’étant pas prononcé, ce
mot se termine pour mon oreille par la consonne n. Si je
ne prononce pas non plus le e de fe-, le f aura devant lui la
consonne n de une ; derrière lui, la consonne n de -nê-. Il
n’aura donc aucune voyelle où s’appuyer. Et c’est un tel
cas qui a précisément donné son nom à la règle « des trois
consonnes » parce qu’alors la consonne du milieu, ici, se
trouve bloquée entre la consonne qui la précède, et celle
qui la suit, formant ainsi avec ces deux lettres un bloc de
trois consonnes23.
Cette règle dit : lorsque la suppression d’un e entraî-
nerait la rencontre de trois consonnes, il faut le prononcer.
Mais on a vu par ce qui précède qu’au début des
phrases, cette règle n’est plus exacte car nous n’avons ici à
faire qu’à deux consonnes. Cette règle est encore mal
nommée lorsque nous avons un mot comme quelque chose
dans lequel nous prononçons le e de -que- parce qu’il se
trouve entre quatre consonnes. Il est vrai que ch- n’en fait
qu’une. Il faut alors dire que la règle est « des trois
consonnes phonétiques », et savoir encore que les groupes
consonne plus liquide comme br, cr, etc., bl, cl, etc., ne
comptent que pour une seule consonne quand ils sont pré-
cédés de e. Cela n’empêchera pas d’ailleurs de rencontrer
des cas comme dans le mot dextrement où le e se trouve
entre cinq consonnes (c, s, t, r, m).
Cependant, la nécessité de prononcer le e ne saute
pas toujours aussi facilement aux sens que dans ce dernier
mot. Il est bien difficile de compter en lisant, ou plus en-
core, en parlant, s’il y a ou non deux ou trois consonnes ou
davantage aux environs d’un e (car la règle est évidem-
ment plus impérative quand il y a quatre ou cinq conson-
nes comme dans le mot dextrement). Un procédé plus fa-
cile consiste, lorsqu’on a des groupes consonne plus e,
comme be, ce, de, fe, etc., à se rendre compte s’ils sont
précédés par voyelle ou par consonne. Dans le premier cas
nous ne prononçons pas le e ; dans l’autre, nous le pronon-
çons.
Ainsi dans il va se promener,

22
Voir à ce sujet MAURICE GRAMMONT : Traité pratique de pronon-
ciation française. Librairie Delagrave, Paris, p. 105-120.
23
Il est bien entendu que pour comprendre ceci, il faut toujours avoir en
tête les lettres qu’entend l’oreille, c’est-à-dire les lettres phonétiques ou pro-
noncées, et non ce que lit notre il sur le papier.
- 43 -

se est précédé de a ; donc, nous laissons tomber le e,


et nous disons : sprom ;
-me- est précédé de o ; donc, nous laissons tomber le
e, et nous disons : spromner.
Mais dans pour le voir, il m appartenait,
le est précédé de r ; donc, je prononce e : pour le...
-te- est précédé de r ; donc, je prononce e : apparte-
nait.
J’ajouterai un mot avant de clore ce chapitre : toutes
ces règles sont de première importance si l’on veut parler
correctement le français. Cependant, en France, seuls les
gens qui s’intéressent à la langue les connaissent ; les au-
tres les possèdent, les appliquent d’instinct. Un étranger,
lui, doit les connaître pour les appliquer ; il doit sciemment
essayer de conquérir cet instinct, à moins qu’il n’ait long-
temps habité la France ou causé dès son enfance avec un
professeur français ou une bonne française ; dans ce cas il
possède la prononciation vraiment instinctive qui est sans
conteste la meilleure quoique parfois elle ne soit pas aussi
systématique que l’autre, que l’acquise.
Mais s’il devait mal appliquer ces règles, alors il
vaudrait mieux prononcer tous les e indistinctement
comme le font les Français du Midi. On est moins choqué,
en effet, d’entendre prononcer tous les e que de ne pas en-
tendre des e auxquels on est accoutumé. Ainsi, lorsqu’un
Polonais dit quelkchose, au lieu de quelque chose ou
quelkpart au lieu de quelque part, une oreille française est
surprise.

______
- 44 -

VIII

Ceci dit, nous tenterons une synthèse...


qui sera parfois un essai de mise au point.
______

Les éléments qui précèdent étant posés, je pense que


chaque lecteur polonais aura déjà, consciemment ou non,
formé une synthèse du génie de la langue étudiée ici. Pour
ceux qui n’ont pas encore effectué cette opération, je ten-
terai de l’ébaucher dans les lignes qui suivent, de donner
les raisons de la valeur du français, de faire ressortir son
charme, de rendre en quelque sorte sa beauté concrète et
palpable. Mais ne sera-ce pas là — les mots concrète et
palpable l’indiquent — perdre une partie de cette beauté,
qui est tout esprit et lumière ? Il me faudra nécessairement
répéter des choses déjà dites aux chapitres qui précèdent,
élargir certains points, en résumer d’autres suivant le cas
ou le besoin. Je pense cependant que même ceux-là qui
auront pénétré le mieux et le plus profondément dans mon
sujet, ne perdront pas tout à fait leur temps à parcourir ces
lignes ; la conception synthétique de sa langue pour un
Français peut, en effet, na pas être absolument identique à
celle que s’en fait un Polonais.
Et d’abord, quoique je sois par moi-même, par mon
propre tempérament, tout naturellement tenté de donner la
première place aux qualités musicales, rythmiques, for-
melles, esthétiques en un mot, de la langue française, je
dois cependant reconnaître qu’elle est avant tout claire,
droite et précise.
Ces dernières qualités, elles les possède au plus haut
point, et je comprends très bien l’auteur du « Discours sur
l’Universalité de la langue française » qui a pu dire très
justement : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français ». En
rapportant ces paroles, j’ai en tête cent passages de livres
allemands sur lesquels je me suis cassé la tête avant d’y
- 45 -

pouvoir attacher un sens certain, avant de croire plutôt que


peut-être j’avais compris. Et il me revient aussi en mé-
moire maintes traductions de livres étrangers (des littératu-
res du Nord surtout), où le traducteur, s’étant cru obligé de
respecter intégralement la forme originale, a fait des phra-
ses d’une longueur et d’un sens... illimités !
À dire le vrai, il y a bien des écrivains français qui
écrivent mal, et même de grands écrivains, mais ce n’est
pas la règle ; ceci est même loin d’être la règle ! Proust,
par exemple, a pu commettre des phrases d’une longueur,
d’une lourdeur, d’une complexité inégalables. A. de Cha-
teaubriant a pu écrire, avec sa « Brière », un très beau livre
de terroir : ses périodes ont aussi des développements in-
terminables et méandreux à souhait. (Il veut bien même
nous faire savoir dans sa préface qu’à son sens ce genre de
style est fort et conséquent). Mais ce sont là des excep-
tions ! Chaque Français qui les lit, à part la petite coterie
qui s’est donné pour consigne de les approuver sans res-
trictions, les repousse pour leur style, et à cause de leur
style ne peut apprécier librement les beautés que peuvent
recéler leurs livres.
Dans les langues que je citais plus haut, les excep-
tions sont les phrases courtes, rapides, précises, rectili-
gnes... dans l’allemand surtout qui s’oppose si caractéristi-
quement au français et qui foisonne en périodes intermi-
nables... — Si on peut dire foisonner quand d’une de ces
phrases on pourrait en faire dix en français ! Les Alle-
mands l’auront belle alors pour dire que le français four-
mille de phrases courtes.
Et voici le lieu de revenir en y insistant sur ce que
j’écrivais au chapitre III : ce qui, avant tout, fait cette clar-
té du français, c’est d’abord, et plus peut-être, que sa
phrase courte, son ordre direct : dans cette langue, il faut
nommer un chat : un chat, et ne pas « tourner autour du
pot », comme dirait Rabelais — d’estimée mémoire —
pour nous faire accroire que ce pourrait être un lapin.
Mais à ce propos, il me revient en tête un grief que
j’ai entendu formuler contre le français. « Cette langue,
me dit-on un jour (mais j’ai tout lieu de croire que c’était
pour me faire enrager ou peut-être par un charmant para-
doxe) est une langue essentiellement monotone. Il n’y a
dans son déroulement continu suivant ce schéma unique
qu’est l’ordre direct, aucune surprise pour l’esprit, aucun
prestige d’impression, aucune nuance, aucune variété de
rythme, aucune richesse possible, aucune originalité. » On
me dispensera de dire tout ce qu’il y a de spécieux dans
une telle appréciation, et d’autre part, j’ai déjà, à l’avance,
mais en partie seulement, réfuté ces objections dans un
chapitre précédent. J’ajouterai encore ceci : il est bien évi-
dent qu’un Polonais, par exemple, qui commence à parler
- 46 -

français, devra s’astreindre dur comme fer, à suivre l’ordre


direct, exclusivement l’ordre direct ; s’il veut un jour par-
ler un français pur, exact, impeccable, Il devra payer
d’abord ce tribut au sens de la rectitude de la langue. Il le
devra payer s’il veut entrer dans l’initiation de ce que
j’appelle le génie de la langue. Les meilleurs violonistes
n’ont-ils pas appris (et pendant de longs mois) à changer
les positions, à tenir l’archet, à maintenir le coude droit
près du corps...et maint autre principe aussi absolu que peu
plaisant : est-il venu pour cela à la tète de personne
d’assurer que le violon est un instrument horripilant. Il en
est exactement de même avec le français. C’est aussi un
instrument difficile, et il n’est pas rare à l’étranger de
l’entendre écorcher (les Allemands notamment et les peu-
ples du Nord le martèlent comme jamais nul Français ne
l’a fait). Ceci ne veut pas dire qu’il soit une langue marte-
lée et écorchée. Mais il faut bien commencer par le bé-
gayer avant d’en posséder la maîtrise. Qu’à tout le moins
ces bégaiements procèdent de bons principes, et nous au-
tres, Français, professant notre langue hors de notre pays,
nous n’entendrons plus des phrases comme celles que je
rapportais à la fin du Chapitre III et qui souvent signifient
exactement le contraire de ce qu’on leur voulait faire dire.
Et tant pis si, à ce moment, les phrases formulées sont plus
ou moins monotones pourvu qu’elles expriment clairement
la pensée.
Quand on se sera astreint à cette discipline, à cette
discipline romaine, si je puis dire, on aura en quelque
sorte, infus en soi, le sens rectiligne de la pensée fran-
çaise ; on pourra alors faire comme les oisillons, qui vont
voletant, essayant leurs ailes, à quelques brasses du nid
protecteur.
On pourra tenter quelques inversions, à la condition
expresse qu elles ne créent aucune équivoque. J’ajoute
que chaque fois qu’il tentera ces inversions, chaque fois
qu’il prendra ces libertés, le sujet parlant devra toujours
avoir la précédente restriction à la mémoire. Petit à petit,
dans la mesure qu’il aura pris conscience de cette forme
directe et de cette nécessité de ne pas créer d’équivoques,
d’obscurités (si tentantes et de si bel effet qu’elles puissent
lui sembler), il agrandira le clavier de ses tournures et ar-
rivera à parler le français courant qui n’est nullement mo-
notone ni schématique... qui est précisément tout le
contraire d’une langue raide et guindée. Qu’on lise un
Barrés, un Bourget, un France, un Mauriac, un Monther-
lant, un Mauras... et cent autres encore qui. écrivent
comme des maîtres ! Les tournures sont multiples ; la
phrase est rompue souvent, désarticulée, mais comme je
l’écrivais au Chapitre III, l’instinct de la droiture persiste,
l’amour de la clarté, l’horreur de ce qui est obscur ou
- 47 -

équivoque ; et cet instinct persiste à cause de la discipline


première et inconsciente en quelque sorte chez des Fran-
çais, à cause du sens rectiligne de la pensée. Même si leur
phrase nous paraît le plus contournée, triturée, onduleuse,
la pensée en est cependant toujours aisée à démêler. Y a-t-
il un qui, un que, un dont relatif ? Il se rapporte au dernier
substantif énoncé, et en tout cas, dans une phrase bien bâ-
tie, ces formes relatives seront le plus rares possible. Un
nom doit-il être accompagné de plusieurs épithètes ? Cha-
cune d’elles sera séparée de la suivante par une virgule
pour bien indiquer que l’une d’elles ne se rapporte pas à
l’autre, mais toutes au substantif, ou encore elles seront
jointes par des conjonctions qui en préciseront le sens ; ou
mieux : s’il n’y a que deux adjectifs, l’un sera devant le
nom, l’autre derrière. En général, d’ailleurs, on évitera de
charger un substantif de trop d’adjectifs dont on ne sait
pas, au fond, s’ils ne se qualifient pas l’un l’autre (quand
aucune virgule ou conjonction ne se trouve entre eux) au
lieu de qualifier un même nom... Et si l’un d’eux qualifie
l’autre effectivement, on préférera transformer celui
d’entre eux qui est qualifié, en un substantif, plutôt que de
risquer une obscurité ou une erreur de sens. On ne dira
donc pas : Compagnie littéraire féminine cracovienne, car
on ne sait trop si c’est la compagnie qui est féminine, et si
cracovienne se rapporte à féminine ou à compagnie. On
pourra dire suivant sa pensée : Compagnie littéraire des
dames cracoviennes ou mieux : Compagnie littéraire des
femmes de Cracovie ou encore Compagnie cracovienne de
littérature féminine. Et c’est encore là un effet de compré-
hension rectiligne. Une pensée est-elle longue à exprimer,
avec des digressions, des développements parallèles, des
considérations secondaires et dépendantes ? On
l’exprimera en plusieurs phrases, les secondaires étant gé-
néralement posées en premier lieu pour avoir la proposi-
tion principale en forme de conclusion triomphante, ou
bien, si l’on pose celle-ci en première place, les autres
s’ordonneront ensuite suivant leur ordre d’importance,
leur dépendance logique, sans qu’il soit, par cela même,
nécessaire de les rattacher entre elles par des conjonctions,
puisque la pensée est aidée et comme guidée par le détail
analytique et logique. Une autre pensée est-elle trouble,
diffuse, compliquée, difficile à rendre, un Français la re-
tournera longtemps dans sa tête pour en distinguer les
éléments clairs, pour trier ce qui peut en être extrait de
compréhensible. Il a toujours à la mémoire la fameuse re-
commandation de Boileau :
Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
- 48 -

...et si, en fin de compte, il ne parvient pas à éclaircir


une pensée trop fumeuse, une conception trop vague ou
peut-être trop compliquée pour son intellect, alors il préfé-
rera ne rien dire, ne rien écrire, plutôt que d’ « exprimer
ce qu’il ne conçoit pas bien », ce que, pour cette raison, il
ne pourra pas « énoncer clairement », ce que, à plus forte
raison, les autres, en le lisant, ne pourront pas concevoir.
Ou alors, s’il est un entêté, et s’il veut absolument écrire et
cristalliser sa pensée, il « prendra, comme on dit en
France, le taureau par les cornes ». Il refera dix fois, cent
fois sa phrase,
Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage,
...jusqu’à ce qu’elle signifie quelque chose, jusqu’à ce
qu’enfin ce quelque chose exprime sa pensée correc-
tement, élégamment, fidèlement et le plus brièvement pos-
sible.
Je disais tout à l’heure : «...il préférera ne rien
écrire... » J’espère qu’on me comprend et qu’on ne
m’objectera pas qu’à l’heure actuelle, et même avant cette
heure, aux temps d’avant-guerre déjà, on écrivait mal en
France... et sciemment. J’ai déjà reconnu que des gens
comme Proust, comme Chateaubriant... écrivent mal. Je
reconnais encore qu’une espèce de maladie collective, une
espèce d’épidémie a sévi parmi nos écrivains (nos poètes
surtout) avec le dadaïsme, le futurisme, le néo... Je vois
même avec le plus grand étonnement que de vrais écri-
vains, des académiciens ! des Paul Valéry par exemple,
ont sacrifié au snobisme, à la mode, à la maladie d’après-
guerre (préciosité ? pédantisme ?). On a commis des poé-
sies abominables n’ayant ni sens, ni couleur, ni rythme, ni
beauté d’aucune sorte (ou n’ayant qu’une seule de ces
qualités, désespérée de sa solitude) ...et en tout cas tou-
jours dépourvues du bon sens qui, paraît-il, n’a plus aucun
sens dans notre époque surintelligente où toutes choses
pourront bientôt se résoudre par les lois du calcul trans-
cendantal et de l’électricité. Molière a déjà connu quelque
chose de très semblable. Je ne parlerai donc que pour mé-
moire d’une curieuse anthologie de la poésie moderne pa-
rue tout récemment. J’y ai lu avec une curiosité ardente
des vers de Philippe Soupault qui, sous le titre « Diman-
che », offre à ses lecteurs une salade d’avion, de fils télé-
graphiques, de source qui chante « la même chanson », de
rendez-vous de cochers « où l’apéritif est orange », de mé-
caniciens de locomotives qui « ont les yeux blancs » et de
dame qui « a perdu son sourire dans les bois ». Tout cela
en cinq lignes (je n’ose écrire cinq vers), qui n’ont ni
rythme, ni rimes, ni sens, à part l’occulte. J’y ai aussi par-
couru les suggestions de Max Jacob qui, en trois lignes,
entremêle si cocassement et avec un sérieux puéril, un da-
- 49 -

hlia que « Dalila lia » avec un « poème étage » comme le


« poète est âgé ». J’y ai vu, inquiet et pensif à la fois, les
redoutables énigmes de Ribemont-Dessaignes qui nous re-
présente « Dieu en habit caporal » s’adressant à « Dieu en
habit berlingot » et reparaissant « en veste à pellicules » et
« en harpe moisie », le tout assaisonné de « jambes en
chapeau perles » et de « ventre perroque » et fourré d’un
commencement d’aveu : « Il y a un certain nombre de
choses », que j’aurais férocement envie de terminer par :
« ... que nul ne comprendra jamais, y compris leur au-
teur ». Et en parcourant cette collection je pensais vague-
ment au musée des horreurs et à ces baraques foraines où
grimacent des figures grotesques.
Mais je m’arrête. Je ne veux pas critiquer cette insai-
sissable poésie. J’imagine seulement la tête que ferait Boi-
leau, s’il revenait parmi nous, à lire ces sublimités. Il est
vrai que l’on ne manquera , pas de répondre que Boileau
est un imbécile ! Reste à savoir pourtant qui de cet imbé-
cile ou des poètes dadaïstes et consorts laissera son nom à
la postérité. Ces derniers ne manqueront pas de répondre
que c’est le plus grand nombre, donc la foule ignare qui
fait les immortels. On tournera ainsi dans un cercle vi-
cieux, mais nous comprendrons au moins que ces gens-là
pourraient être plus logiques en prose qu’en vers.
Faisant donc abstraction de cette multitude de « ma-
lades d’après-guerre » dont les aînés, dès avant la guerre,
avaient certainement leur névrose tout au moins à l’état de
germe, je ne puis que répéter, pour me résumer, que la
principale raison de la valeur du français repose dans cette
qualité de l’expression claire, directe, logique. En ce qui
me concerne, je me rappelle qu’ayant eu à traduire en
français plusieurs auteurs qui n’avaient pas satisfait dans
leur langue à cette exigence, et dont certaines phrases, tout
compte fait, ne signifiaient rien, ou tout au moins rien qui
eut un sens, rien que de l’imprécis, de 1’irréel, de
l’indéfini ou de l’inconscient, j’ai dû tout simplement les
omettre. Si je les eus traduites, un lecteur français qui les
aurait lues n’eût pas manqué de se récrier, de pester contre
un traducteur ignare qui aligne des mots pour ne rien dire.
Clarté, dépendance logique, rapidité de
l’expression... Est-ce que ces qualités n’en appellent pas
une autre, n’en « nécessitent » pas une autre : la préci-
sion ? Est-ce qu’on peut être clair, logique, rapide, sans
être précis ? Le français, le bon français est donc aussi une
langue essentiellement précise et scrupuleuse.
Ceci ressort à première vue des lois de sa syntaxe, de
cette obligation, qui a été mentionnée plus avant, de ne
construire des propositions relatives qu’avec des pronoms
se rapportant à un antécédent bien apparent, de l’existence
même de ce pronom différentiel : lequel, grâce à quoi il est
- 50 -

permis d’éluder les équivoques, de cette minutieuse locali-


sation des adjectifs accompagnant les substantifs, de la né-
cessité où est le sujet parlant de répéter les déterminatifs,
les prépositions accusant le sens ou la direction. Ainsi
cette phrase : Il m a dit à moi et Paul n’est pas française. Il
faut dire : Il m a dit à moi et à Paul. Cette autre ne l’est
pas davantage : Il rencontra son ami à Rome et reconduisit
à son hôtel. Il faut dire : ...et le reconduisit... Et cette
phrase que je relève dans « Trois Étapes » de René Mi-
lan24 : il cherche sa voie (l’aéroplane) attiré par le large où
l’appelle son devoir, et pique résolument vers le golfe, où
il faut porter ses yeux perçants... » est défectueuse25. Il
faudrait : ...où il lui faut porter ses yeux perçants.
Ceci ressort du système verbal du français, système
si compliqué en apparence et qui permet de rendre les plus
fines nuances non seulement du degré d’accomplissement
de l’action, mais encore du temps absolu ou relatif dans
lequel elle s’accomplit. De là cette gamme qu’on ne ren-
contre je crois qu’en français et qui à l’indicatif, par
exemple, se diversifie en : présent : je parle, imparfait : je
parlais, passé simple : je parlai, passé composé : ai par-
lé, passé immédiat : je viens de parler, passé antérieur :
eus parlé, passé antérieur surcomposé : ai eu parlé,
plus-que-parfait : avais parlé, futur : je parlerai, futur
immédiat : je vais parler, ou : je suis sur le point de parler
(immédiateté absolue) ou : ai à parler (désidératif), futur
antérieur : aurai parlé.
Ceci ressort de l’emploi de ses nombreux articles :
simple, indéfini, partitif, qui permettent ou
d’individualiser le substantif ou de le généraliser, ou d’en
limiter le sens ou la quantité. L’utilité de ces articles
n’apparaît pas toujours immédiatement, mais des exem-
ples faciles à trouver la démontreront nettement. Ainsi,
dans 1’ « Avant-printemps » de eromski, page 113, nous
lisons, après que Baryka s’est approché de la grand’porte
de sortie : « Oficer polski przyj papier od Baryki.. », et
nous sommes assez peu renseignés, car oficer polski peut
signifier un officier quelconque, ou officier, et alors nous
savons que cet officier est seul dans ce lieu, qu’il est le
chef du poste. Je n’insisterai pas outre mesure sur
l’importance de l’article en tant qu’instrument de préci-
sion26 ; qu’il me suffise de dire qu’elle est considérable et
qu’avec ce petit mot on peut rendre des nuances extrême-
ment délicates de la pensée qu’il est impossible
d’exprimer sans lui.

24
René MILAN (Maurice Larrouy) Trois Étapes. Plon Nourrit, éditeur
25
Quoique, peut-être, ceci ait été voulu par l’auteur.
26
Consulter à ce sujet le « Français Moderne » de B. Hamel.
- 51 -

Ceci ressort enfin de l’inaptitude du français à ex-


primer l’exagération, le dépassement de la mesure. C’est
ainsi que— aucun de mes lecteurs ne l’ignore — il n’est
pas permis de dire dans cette langue des expressions
comme très beaucoup (en anglais : very much, en alle-
mand : sehr viel, en polonais : bardzo du o) parce que
beaucoup signifie : un très grand nombre, et que très
n’ajoute rien à cette idée. Pour la même raison il n’est pas
permis de surcharger les adjectifs exprimant un maximum
ou un minimum. On ne peut dire en français ni très terri-
ble, ni très merveilleux, ni très minuscule, ni considéra-
blement affreux. De même encore, les adjectifs trop nom-
breux et de même sens ne peuvent produire nul effet sur
ceux qui les écoutent et font seulement sourire. Une action
terrible, épouvantable, effrayante est assez proche d’être
comique et est en tout cas infiniment fade et inefficace.
Mais ce qui précède ne se rapporte qu’aux qualités
essentielles du français, à sa clarté, à sa précision, à sa
brièveté. Il y en a d’autres, et d’abord son élégance, sa lé-
gèreté. N’est-ce pas encore là, au premier chef, une des
conséquences de sa discipline, de son assujettissement à
l’ordre direct ! N’est-ce pas parce que le Français est as-
treint à dire toutes choses exactement, brièvement, droite-
ment, qu’il est élégant, qu’il est léger ? L’ordre ionique
n’est-il pas supérieur à l’ordre composite uniquement
parce qu’il est simple, léger aussi. Je sais, les détracteurs
du génie celtique ont prétendu que cette légèreté, cette
élégance d’allure de la langue française est un des reflets
du caractère de la race. Peut-être ! Je ne puis pourtant
m’empêcher de songer qu’après la lourde, la sinistre
épreuve 1914-1918, où les Gaulois ont montré tant de
conséquence, d’ardeur au sacrifice, de constance dans leur
foi et dans leur idéal, il leur est peut-être permis, par un
juste retour des choses et comme par un don de nature
aussi, de traiter la vie avec une certaine désinvolture qu’on
appelle « la légèreté française » dans certains pays étran-
gers.
Soit ! Les Français sont légers... quand il leur plaît,
et lourds aussi quand il le faut. Il en va de même de leur
langue. Elle est légère et agile, mais elle sait aussi être
lourde à ses heures et suivant les hommes qui en ont fait
usage. Elle fut lourde avec Descartes, avec Bossuet, avec
Barrés même plus récemment. Elle fut légère avec La Fon-
taine, avec Musset, avec France. Mais, soyons sincères, sa
nature est cependant dans cette dernière caractéristique.
Elle est le plus souvent alerte et enjouée car tel est le fond
du tempérament français. Elle va, court vêtue, trotte avec
l’entrain de la laitière du « bonhomme ». Elle est légère,
mais elle a exprimé tout ce qui se pouvait exprimer dans le
domaine de la pensée et de toutes les pensées, et elle l’a
- 52 -

fait le plus scrupuleusement qu’il était possible, car elle a


la coquetterie de l’exactitude. Et pour beaucoup, c’est
cette légèreté, cette absence de prétention, cette gaîté (le
rire français est bref aussi et alerte) qui a été un des grands
facteurs de son expansion. N’est-ce pas dans cette langue
qu’on peut dire le mieux les mots d’esprit, les réparties
nuancées, subtiles et pénétrantes, les délicatesses infinies
de la pensée moderne. Ne sait-on pas que, traduites, cer-
taines phrases françaises ont une longueur double ou triple
et qu’elles perdent toute leur saveur. Ce qui tient sans
doute à ce que, soit par l’usage qu’en a fait la langue ai-
guisée d’un peuple bien éveillé, soit par le polissage et
l’affinage subi dans les salons, soit par les soins scrupu-
leux d’une Académie choisie, les mots français ont un sens
étroitement limité et une extraordinaire valeur de nuance.
Déjà Racine, Pascal, et d’autres avant eux, détenaient ce
secret magique du mot propre, irremplaçable, de la réduc-
tion dans l’expression de la pensée au plus petit nombre
d’éléments essentiels, de la sublimation de l’esprit. Avec
ces qualités que possédait aussi le latin classique, le fran-
çais n’a pas cette dureté d’airain, cette dureté métallique
qu’a souvent la phrase latine, pas de cette grandeur impo-
sante, solennelle et intimidante, pas de ce cliquetis ni de
cette pompe... dont on ne sait souvent si elle est grandiose
ou comique qu’ont certaines langues méridionales. Peut-
être, parfois, un léger... on me pardonnera le terme — il
définit si bien la chose — ... un léger accent je m en-
fichiste et provoquant (on appelle cela crânerie en style
courtois), c’est là un défaut évidemment, mais les étran-
gers qui aiment le français et l’esprit français sauront le lui
pardonner... Qui n’a pas de travers ? Et la lourde, labo-
rieuse, pédante et interminable phrase allemande est-elle
plus excusable ? Question de caractère évidemment, et de
goût aussi : de gustibus... Mais je ne présume de rien : le
monde civilisé a choisi le français comme langue favorite
de préférence à l’allemand, et il n’est pas peu caractéristi-
que de remarquer qu’à Vienne même, un des centres de
l’Allemagne, à l’occasion du centenaire de Beethoven, sur
une douzaine de représentants d’États divers qui ont parlé
à la gloire de ce génie immortel six ou sept se soient ex-
primés en français, quatre en allemand et deux dans leur
langue propre.
Mais puisque nous avons déjà abordé la question de
l’élégance du français, élégance qui participe de sa cons-
truction directe et de sa légèreté, nous pourrons entrer
« tout de go » dans le domaine de la forme et chercher ce
qui constitue l’harmonie de cette langue. (Évidemment, ce
sera alors par extension que j’appellerai forme ce qui sera
son). Nous avons vu, au chapitre VI, que phonétiquement
comme sémantiquement la phrase française est divisée en
- 53 -

groupes, en mots phonétiques si l’on veut. Ces mots pho-


nétiques ont un sens, le minimum de sens nécessaire pour
ainsi dire, mais cependant un sens suffisant pour créer des
personnalités linguistiques concrètes. (J’excepte évidem-
ment ici les groupes factices qui suivent les noms ou les
verbes, les groupes-queues autrement dit). Ces groupes, je
l’ai expliqué aussi, sont accentués sur leur dernière syl-
labe. On voit déjà, je pense, l’avantage d’un tel système
d’accentuation du point de vue de l’harmonie. Les mots
phonétiques pouvant comprendre une seule syllabe, ou
deux, ou trois... ou dix... ou vingt, selon la longueur des
groupes, la pensée que l’on veut exprimer, mais aussi se-
lon le goût et le sens du rythme du sujet parlant, il est pos-
sible de créer des alliances de mesures, des cadences, des
rythmes, qu’on ne saurait obtenir dans des langues accen-
tuées sur chaque mot comme le polonais où c’est toujours
la pénultième qui porte l’accent tonique, ou comme
l’allemand : dans cette dernière langue, l’accent tonique,
bien qu’il n’ait pas une place fixe affecte cependant tous
les mots d’un battement brutal et revient ainsi trop fré-
quemment pour permettre une orchestration un peu ample.
On comprendra facilement en effet qu’une langue possé-
dant l’accent tonique sur chaque mot, et parce que d’autre
part les mots ont en moyenne trois ou quatre syllabes, est
forcément scandée suivant un rythme monotone, (par
exemple : 2-3-3-4-2-4-3-2-4-4-2-4-5-1-2-3-4-4-3), alors
qu’une langue possédant ce même accent sur le groupe de
mots peut obtenir des alliances de mesures autrement im-
portantes et harmonieuses (par exemple : 4-4-4-10-3-3-3-
5-2) ; dans ces lignes de « Raboliot »27 : La première fois
que Dévorant l avait flairé, c avait été un tel charivari, les
trois chiens aboyant à pleine gueule, qu il s était enfui
dare-dare.
Le latin lui-même qui, du temps des anciens Ro-
mains, possédait, comme le français actuel28, un accent de
groupe et non un accent de mot, et en tout cas se caractéri-
sait bien plus par la mélodie que par l’intensité, a subi de-

27
Maurice GENEVOIX, Raboliot. Éditions Bernard Grasset. Paris, 1925.
28
Il faut ajouter que dans le français actuel cette tendance à ne marquer
que l’accent de groupe est si forte, et si forte aussi est la tendance à agrandir le
groupe, que dans le langage rapide, dans la conversation par exemple, la plu-
part des Français font entrer dans le groupe les adjectifs postposés au substan-
tif, les adverbes postposés aux verbes, en désaccentuant alors les verbes et les
substantifs préposés (contrairement à ce qui est expliqué au chapitre VI) et en
substituant en quelque sorte les membres de phrases, les propositions simples,
aux groupes. Dans ce cas le groupe ne perd pas tout à fait son accent, mais cet
accent est considérablement affaibli au profit de la dernière syllabe du mem-
bre de phrase ou proposition. Ainsi, dans la phrase de « Raboliot » qui pré-
cède, les seuls accents vraiment marqués seraient alors sur -ré de flairé, sur -ri
de charivari, sur gueule et sur le second dare de dare-dare Comme on le
comprendra par ce qui est exposé plus loin, cette accentuation rare permet une
orchestration et une alliance des mesures encore beaucoup plus amples.
- 54 -

puis le Ve siècle l’influence martelante que lui ont impri-


mée les peuples germaniques, qu’ont acceptée docilement
la plupart des pays, et il a certainement perdu par là une
grande part de son charme d’autrefois.
Un Polonais de mes amis me faisait observer, un
jour qu’ensemble à une soirée nous entendions déclamer
un passage de « Pan Tadeusz » par un jeune artiste ama-
teur, que la langue polonaise est une langue essentielle-
ment déclamatoire, que son accent fréquent, le martèle-
ment de chaque mot, s’il est préjudiciable à l’envolée lon-
gue et douce du lyrisme, lui donne par contre un grand
pouvoir d’émotion, et impressionne fortement l’auditeur.
Sur le moment j’hésitais à me rallier entièrement à cette
opinion, car j’étais habitué à notre tour oratoire, à nous au-
tres Français, qui est un tour à périodes étendues, à déve-
loppement rayonnant et majestueux allant toujours en
s’amplifiant, en s’enflant, et ne battant fortement que la
dernière syllabe des groupes, ou des propositions, ou des
mots suggestifs, violents, affectés d’un accent d’intensité.
Ces derniers, chez quelques orateurs, seront même presque
seuls touchés. Ainsi cette phrase de Bossuet : « Toutefois,
que l homme se multiplie tant qu il lui plaira, il ne faut
toujours, pour l abattre, qu une seule mort... Dans cet ac-
croissement infini que sa vanité s imagine, l homme ne
avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul,
néanmoins, le mesure au juste. » Les seules syllabes ac-
centuées pourront n’être que : -fois (toutefois), homme,
tant, tou- (toujours), seule, -fi- (infini), va- (vanité), ja-
(jamais), -cueil (cercueil), seul.
Il m’a été donné depuis d’entendre un discours ita-
lien, d’assister à des conférences italiennes. Et chacun sait
que la langue italienne est par excellence une langue
d’orateurs... ou si l’on veut, de déclamateurs. Et voici
qu’en écoutant se précipiter ces accents crépitants tout re-
tentissants de sonorités, ces consonnes qui ressemblent à
des chiquenaudes, ces finales éclatantes, ce martèlement
redoublé surtout, je me suis rappelé le passage de « Pan
Tadeusz ». Eh oui, vraiment, il y avait bien dans la diction
du jeune étudiant qui le récitait, un accent fougueux et re-
doublé comme ici, et, à défaut des voyelles hautes en cou-
leur et de l’éclat des finales, je retrouvais les mêmes
consonnes fouettées, les mêmes chuintantes ou furieuses,
ou murmurées. Je me suis nettement rendu compte alors
que la forme oratoire du français est tout autre, et que
même dans ses discours les plus véhéments, là où il est le
plus haletant, où il semble que le spasme devrait le
contraindre à marteler chaque mot, le français, à cause
justement de son accentuation du groupe, reste encore
soumis aux lois du rythme et de la mesure. On a dit que
quand un Français prend le ton lyrique, il a bien peu de
- 55 -

chemin à faire pour se trouver sur le ton oratoire : le


contraire est vrai aussi, et dans ses discours les plus en-
flammés il reste soumis à la période, à son ampleur, à son
allure changeante, ample, souple, ou rapide, toujours har-
monieuse.
Je pense cependant qu’il y a peut-être exagération ou
peut-être compréhension un peu étroite dans ce
qu’enseignent les écoles françaises sur le rythme de la
phrase. Lanson (et bien d’autres après lui) affirme que
telle alliance de syllabes est harmonieuse, telle autre non
harmonieuse, que tel groupe de huit syllabes répond à tel
autre de six syllabes, que tel nombre impair de syllabes
appelle un autre nombre impair... Je crois posséder jusqu’à
un certain point le sens du rythme, étant, je l’avoue très
humblement, poète à mes heures, mais j’avoue non moins
humblement, que je n’ai pas compris. Et d’autant moins
que dans ce décompte de syllabes, certains commentateurs
font entrer les muettes finales ou médianes (en s’abstenant
d’ailleurs de les y comprendre) si elles sont trop gênantes
pour l’échafaudage de leurs combinaisons numériques.
Ainsi
Cette rose que je vous montre
sera comptée pour huit syllabes exactement comme
Cet éventail qu il va choisir.
On voit qu’on semble adopter ici les règles de la
prosodie. Eh bien, non ! Je prétends qu’en prose la pre-
mière phrase ne fait que cinq syllabes, ou si l’on compte
les syllabes atones pour la moitié des pleines, elle n’en fait
encore que six et demie, tandis que la seconde en fait huit.
Je sais bien qu’on m’objectera que le e dit « muet » est
faussement appelé muet, que moi-même je l’ai reconnu au
Chapitre VIII à propos de la prononciation de stuhl. Je
n’en maintiens pas moins que si je récitais la première des
deux phrases ci-dessus dans un poème, je la prononcerais
d’une autre façon qu’en prose, plus étoffée, plus allongée.
Je prétends enfin que si le e final (et parfois médian) peut
être entendu par une oreille étrangère, pour les Français il
en va autrement le plus souvent : ils en ont pratiquement
perdu conscience, et ne le rappellent que pour des effets
d’art. Si donc on veut établir ce rythme de la phrase fran-
çaise et compter les syllabes des groupes pour en faire res-
sortir l’agencement harmonieux, je pense qu’il faut surtout
faire entrer en ligne de compte les syllabes prononcées ef-
fectivement et pleinement et non pas également toutes les
syllabes. Je donne ci-après quelques exemples sur lesquels
il sera aisé de constater que cette dernière façon de faire
donne des rapports rythmiques souvent plus sensibles et
frappants.
- 56 -

Ainsi dans cette phrase de Rousseau :


Tristes29 victimes d un moqueur espoir, toucherons-
nous sans cesse au plaisir qui fuit sans jamais
atteindre ?
Lanson compte ici dix pieds ou syllabes pour la
première proposition, onze pour la seconde, cinq pour la
troisième.
Je compterais, moi : (4 + 5) — (3 + 2 + 5) — 5,
c’est-à-dire 9 pour la première, 10 pour la seconde, 5 pour
la dernière. Me chicanera-t-on en prétendant que
l’accouplement 10 + 11 est plus harmonieux que le précé-
dent 9 + 10 ? Je ne puis le croire et n’en vois nullement les
raisons, raisons qu’on ne me donne point d’ailleurs. Je
vois au contraire que les premiers groupes30 4 et 5 trouvent
un écho redoublé dans les seconds groupes : 3 + 2 est en-
core 5, et deux est la moitié de quatre. Enfin, le troisième
groupe, 5, est comme un dernier rappel de cette série où
domine l’impair.
Ainsi dans cette phrase de Salammbô :
Trois-pier-res-brutes
Sous-un-ciel-plu-vi-eux,
Au-fond-d’un-gol-fe-plein-d’î-lots.
que Lanson détaille : 4 – 6 - 8.
Je trouve un rapport infiniment plus riche et pitto-
resque et par conséquent s’adaptant mieux à la pensée à
rendre, en détaillant comme je parle :
Trois-pierres-brutes
Sous-un-ciel-plu-vieux,
Au-fond-d’un-gol-fe-plein-d’î-lots.
J’ai alors en chiffres : 3 – 5 - 8 qui se décomposent
en 3 — (3 + 2) — (2 + 2 + 4).
Le 5 impair (3 + 2) du second membre qui double le
3 du premier membre et qui l’agrandit par l’adjonction du
groupe 2 forme avec ce premier membre un octosyllabe.
Cet octosyllabe est doublé, comme en écho par un autre
membre de huit syllabes qui se brise en groupes 2-2-4,
éléments de monotonie après les deux impairs abrupts.
Et je présume que cette « ouverture » de la fameuse
« prière sur l’Acropole » eût été détaillée :

29
Qui sait d’ailleurs si la vérité n’est pas au milieu et si ce ne sont pas
souvent ces tiers ou ces moitiés de syllabes que sont les muettes qui consti-
tuent un des principaux facteurs de cet art inconscient si peu connu encore
(bien que tous pensent le connaître) de l’harmonie de la phrase.
30
Évidemment, ici, il faut compter le e final d’après la règle des 3
consonnes.
- 57 -

« Je suis né (3), déesse aux yeux bleus (2 + 3) de pa-


rents barbares (3 + 2) chez les Cimmériens (6) bons et ver-
tueux (5) qui habitent au bord d’une mer sombre
(3 + 3 + 4), hérissée de rochers (6), toujours battue par les
orages (4 + 4). »
alors que j’entends31 :
3 – 5 – 5 – 5 – 5 - (5 + 3) – 5 - (4 + 4)
ou si je coupe par groupes :
3 - (2 + 3) - (3 + 2) – 5 – 5 -(3 + 2 + 3) – 5 - (4 + 4) .
Comme on le comprend par ce début, l’harmonie
d’un tel morceau (c’est de la prose, mais de la prose artis-
tique) repose tout autant sur les rapports des mesures que
sur l’adaptation du rythme à la pensée. Le début ici est
bref (3) comme est plus étroite la proue du vaisseau, pour
fendre la vague, puis, quatre fois de suite les membres
5 (2 + 3) - (3 + 2) – 5 - 5, redoublés par 5 + 3 qui se dé-
compose lui-même en (3 + 2 + 3) et qui produit sur nous
une impression tranquille et sereine, impression agrandie
encore par les deux impairs extrêmes du membre 3 (2) 3.
Ces trois groupes font ensemble un long octosyllabe qui
meurt sur une nasale profonde et sourde suivie d’une
muette finale : ombr . Puis un groupe 5 encore que déchi-
rent les consonnes h, r, ss, d, r comme les rochers déchi-
rent la mer. Et enfin, le grand vers final de 8 qui repose la
voix et qui, par son balancement égal : 4 + 4 évoque plus
fortement la monotonie de ce : toujours.
La suite : « On y reconnaît à peine le soleil, les
fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquilla-
ges coloriés qu’on trouve au fond des baies solitaires. », je
serais tenté de la détailler ainsi :
On-y re-con-nait-à-peine-le-so-leil, les-fleurs-sont-
les-mousses-ma-rines, les-al-gues-et-les-coquil-lages-co-
lo-riés qu’on-trouve-au-fond-des-baies-so-li-taires.
c’est-à-dire : 6 + 3 — 2 + 5 — 11 + 9, se décomposant en
(4 + 2) — 3 — 2 — (3 + 2) — (2 + 6 + 3) — (2 + 4 + 3).
Les deux membres de la première proposition
(6 + 3) sont comme balancés par les deux membres (2 + 5)
de la proposition qui suit. Et ce balancement est agréable-
ment dissymétrique : 6 long, 3 court — 2 court, 5 long, la
deuxième partie étant l’inverse légèrement diminuée de la
première. Cela donne l’impression d’un bercement de
chanson, de ritournelle légère et nostalgique à la fois, mais

31
Il est bien entendu que dans la diction de ce morceau, les mots déesse,
parents, habitent, bord et battue ne seront que très faiblement accentués,
comme il est expliqué dans une note précédente ; les mots bleus, barbares,
sombre, orages bénéficieront en quelque sorte de cette désaccentuation.
- 58 -

les 11 + 9, ces deux longs membres impairs qui se brisent


en (2-6-3) + (2-4-3) viennent ajouter une impression de
profondeur par leur construction parallèle, de recueille-
ment, qui convient à ces deux mots sonnants, l’un par évo-
cation : « fond », l’autre, par sa finale cuivrée : « soli-
taire »32.
Je pourrais donner cent exemples de cette associa-
tion dans la phrase française des éléments rythme — cou-
leur — sens. Je pourrais entre autres choses dire l’infinie
variété et la nuance incomparable de la gamme des voyel-
les du français (à ouvert, a fermé, è ouvert, é fermé, e neu-
tre, e avancé, o fermé et avancé, o ouvert et moyen, un et
in, etc.) qui font que si les quelques voyelles éclatantes de
l’italien peuvent donner l’idée d’un peuple aux sentiments
extrêmes vivant sous un ciel aux couleurs violentes, les
voyelles françaises, en opposition, exprimeront l’âme
d’une nation nuancée, mesurée, vivant sous un ciel aux
mille variations insensibles et délicates. Je pourrais dire le
velouté de ces voyelles en liaison avec un prononcé li-
quide des consonnes. Je me contenterai de donner un der-
nier exemple qui, pour remonter assez loin dans le passé,
n’en est pas moins délicieux. Et ce dernier exemple me
fournira en même temps l’occasion de dire que cette mé-
lodie, ce mariage harmonieux du son, du rythme et du sens
n’est point illusoire : cette phrase de La Fontaine, fami-
lière à chaque Français, et que je vais rapporter ici, m’a en
effet été soulignée par un de mes amis polonais qui se re-
connaîtra ici, et qui m’a avoué, avec un ardent enthou-
siasme, la forte impression de beauté qu’elle avait produite

32
Je ne puis cependant me résoudre à quitter ce domaine de la rythmique
sans faire une restriction : je crois bien, en effet, que si France ou Flaubert
nous eussent récité cette prose poétique, ils ne l’eussent pas traitée comme de
la prose ordinaire, ainsi que je le fais ici. Ils eussent pu en détailler toutes les
syllabes, en donnant donc à la voyelle e une certaine valeur de voyelle. Je dis :
une certaine valeur de voyelle et l’on verra pourquoi dans les pages qui sui-
vent, quand j’en viendrai à parler de la poésie. Il est en effet incontestable
qu’en donnant à cette voyelle une certaine valeur de durée et de timbre (j’ai
déjà expliqué avec les exemples stuhl et vol que chaque Français la donne in-
consciemment), on restitue au prononcé des mots possédant des syllabes en e,
une délicatesse, un nuancé, qu’ils n’auraient jamais autrement. Et je n’emploie
pas ce mot : restituer, inconsidérément. On voudra bien se rappeler que le mot
français provient du mot latin tronqué à sa syllabe accentuée (j’allais dire : à
sa syllabe chantée). Or, la demi-prononciation du e est bien le moyen le plus
sûr, quoique tout spontané, de rendre à nombre de mots français la douceur et
la légèreté dactyliques de nombre de mots latins. Lors donc qu’il m’arrive de
dire qu’un groupe, comme par exemple : les mousses marines, ne doit comp-
ter que cinq syllabes, il ne faut pas me prendre brutalement au pied de la let-
tre. (Je ne puis, là encore, pour mon excuse, que demander au lecteur de se re-
porter aux développements sur les mots stuhl et vol). Il est bien entendu que la
syllabe muette ou atone : -ses, que j’omets dans mon décompte, doit être su-
surrée, ou plutôt que le s final de la syllabe mous- doit en bénéficier si je puis
dire, en être allongée, et doit en quelque sorte retomber sur un e embryon-
naire. En un mot, le s de cette syllabe mous- ne doit pas être prononcé à
allemande. Mais l’on ne comprendra tout à fait bien ceci que lorsqu’on aura
lu les pages qui suivent, et qui traitent de la poésie.
- 59 -

sur lui. La voici donc (elle est extraite de « La jeune


veuve ») :
Sur les ailes du temps la tristesse s envole.
Plus jolie chose, et plus attristante, fut-elle jamais
dite aussi bien ! Le vers est classique (3 + 3) — (3 + 3), et
chacun de ces groupes de 3, sauf celui terminé par le mot
temps qui doit être forcément dur car le temps est inflexi-
ble, retombe sur une syllabe féminine, sonore, ailée pour
ainsi dire ; et ce redoublement de sons légers et fuyants :
ai, ess, o clair, qui semblent submerger le i aigu de tris-
tesse mais sans pouvoir l’effacer cependant, font avec lui
un alliage douloureux quoique si léger !...
Il faut reconnaître tout de suite, d’ailleurs, que nul
écrivain français — au moins je 1’imagine — n’a jamais
détaillé ainsi ses périodes en groupes chiffrés, comme
j’imagine aussi que nul musicien ne saurait poser ses me-
sures d’après les données du calcul. Où s’enfuirait
l’inspiration, grands dieux ! Ce sont seulement les « rats
de collège », les « cuistres », et les « pédants » comme di-
rait Molière qui pratiquent avec grand sérieux cette
science vaine. Je dis vaine, car outre que nul ne peut poser
en principe qu’une alliance de groupes chiffrés soit forcé-
ment harmonieuse (cela dépend de tant de considérations
subtiles et insaisissables comme la lourdeur ou la légèreté
ou la couleur des voyelles, l’influence du e muet, les liai-
sons, etc., etc..), de plus, il y a des phrases harmonieuses,
divinement harmonieuses, qui défient l’analyse du nom-
bre : les chiffres qu’elles donnent sont déconcertants et le
secret de leur beauté est impénétrable. Lors donc que nous
remarquons un passage qui nous enchante, qui nous
émeut, un passage particulièrement empreint de beauté,
c’est alors que nous autres, les admirateurs désintéressés
des bons écrivains, nous pouvons risquer, en dilettantes, le
travail que j’ai tenté ci-dessus en dilettante. Peut-être arri-
verons-nous ainsi à nous rapprocher du génie de ces au-
teurs, à entrevoir leur art, à le mettre à nu. À le compren-
dre tout à fait : non !
Et, puisque j’en suis à exposer les éléments qui
constituent la beauté formelle du français, puisque j’en
suis venu à parler d’un poète et que j’ai cité l’un de ses
vers en exemple, peut-être me saura-t-on gré de m’arrêter
un instant pour expliquer comment on doit lire les vers
français si l’on veut en faire ressortir la grâce et la délica-
tesse. Ce ne sera pas sortir de mon sujet, car celui qui pro-
nonce bien une langue, que ce soit en prose ou que ce soit
en vers, est bien près d’en pénétrer l’esprit.
J’entends souvent dire que nos vers, les classiques et
même les romantiques, sont archaïques, ne répondent plus
du tout aux exigences de la diction moderne. Le plus amu-
- 60 -

sant, c’est que souvent, à l’étranger surtout, ce sont des


Français qui propagent ces idées saugrenues... des Fran-
çais qui ne savent pas lire... ou qui ne savent pas dire ! Nos
vers réguliers, Dieu merci, n’ont rien perdu de leur valeur ;
aujourd’hui encore, ils peuvent être dits sans causer
l’incompréhension, sans exciter l’ironie. Évidemment, il
faut les savoir lire. Il y a deux façons, à mon avis, aussi
atroces l’une que l’autre de lire nos vers français. D’abord,
celle qui consiste à prononcer tous les e muets indistinc-
tement, avec leur pleine valeur et leur pleine durée de
voyelles, à la mode du midi ou à celle des enfants ; l’autre
par laquelle on supprime les e d’après la règle des trois
consonnes, et qui fait lire un poème comme on lirait de la
prose, en brisant le rythme avec une parfaite désinvolture,
et en ne tenant nul compte des intentions formelles de
l’auteur. Cette dernière façon est la plus horrible : elle est
un sacrilège. L’autre ne l’est guère moins pourtant car elle
ressemble à un persiflage33. Il y a une seule manière de lire
convenablement les vers, c’est de prononcer le e d’une fa-
çon moyenne si je puis dire, et même un peu moins lon-
guement que la moyenne. J’entends par là que si je donne
à un a, à un i, ou à un é la valeur de durée 1, je donnerai la
valeur 1/3 à un e qui devrait tomber d’après la règle des
trois consonnes. Mais alors, pensera-t-on, les 2/3 de la du-
rée de cette voyelle seront perdus, et le rythme sera quand
même brisé ! Nullement, car j’allongerai de ces 2/3 de du-
rée d’un pied la syllabe précédente qui aura alors 1 + 2/3,
soit 5/3. Ceci peut paraître très compliqué, et est en réalité
très simple. Qu’on se rappelle que le latin avait une métri-
que bien approchante : dactyles, spondées, trochées et
iambes. Imaginons donc, quand nous avons affaire à ces
syllabes en e caduc que la syllabe qui précède forme avec
elles une espèce de iambe (longue + brève).
Si nous prononcions d’une des deux façons plus haut
incriminées le vers de La Fontaine :
Sur les ailes du temps la tristesse s envole.
ce serait tout simplement atroce. Avec cette façon
moyenne de marquer un temps presque double sur la syl-
labe précédant la muette, les sons ai- et -es-, qui semblent
d’ailleurs se répondre, sont prolongés, tandis que les muet-
tes -les et -se sont à peine susurrées, ce qui donne à la fois
à ces deux vers un sens de profondeur et de retentissement
nostalgique, et en même temps cet accent si doux et si
triste des choses... même pénibles... qui passent. En chif-

33
Sur ce sujet on pourra consulter utilement le Petit Traité de Versifica-
tion française de Maurice GRAMMONT (Armand Colin, Paris, 1921). C’est
un des meilleurs livres traitant cette question, quoique, à mon sens, il ne soit
pas sans reproche.
- 61 -

fres : 1 — 1 — 1 2/3 — 1/3 — 1 — 1 — 1 — 1 —— 1 2/3


— 1/3 — 1 — 1.
Je l’ai dit et je le répète pour ceux qui goûtent avant
toutes choses l’harmonie de la phrase française : la clef de
cette harmonie n’est pas uniquement dans le rythme, ni
dans l’accord du rythme avec le sens de la phrase, mais
encore, et nous sommes alors dans le grand art, dans le tri-
ple accord du sens, du rythme et de la couleur des voyelles
(se reporter au chapitre 7). Certains artistes : un Chateau-
briand, un Rousseau, un Flaubert, un France, un Monther-
lant plus récemment, ont obtenu dans cette alliance des ré-
sultats extraordinaires, ont atteint à une beauté vraiment
exceptionnelle. Mais ce sont des virtuoses, et « le commun
des mortels » pourra posséder parfaitement bien le génie
du français sans pour cela nourrir l’espoir fallacieux de
s’exprimer comme eux. Je dirai même que ce privilège
n’appartient plus au génie de la langue mais en quelque
sorte le domine.
Après ceci, ajouterai-je pour conclure ce long chapi-
tre que je n’ai dit sur la langue française que ce qui tombe
sous le sens, que les jugements les plus gros et les moins
subtils, ajouterai-je que les qualités les plus délicates du
français, les parties de son génie les plus profondes et les
plus insaisissables à la fois je ne les aurai peut-être
qu’effleurées, ou que je serai même passé auprès sans
pouvoir les capter ?... Les langues sont dans ces endroits-
là si infiniment fragiles que l’on ne m’en tiendra pas ran-
cune j’espère. D’autres, d’ailleurs, sont plus qualifiés que
moi pour entreprendre cette tâche.

______
- 62 -

DEUXIÈME PARTIE
_____

IX

..... un peu de cuisine de la langue


après l exposé de sa théorie.
______

Je rapporte ici l’exercice d’un de mes élèves de fran-


çais, Polonais pouvant déjà tout à fait bien se faire com-
prendre dans cette langue, et pouvant aussi tout compren-
dre, mais qui cependant, comme on le verra plus loin,
n’est encore pénétré ni du génie de la langue française, ni
de certaines règles subtiles dont il est fait mention dans la
première partie de cet ouvrage. Il s’agit en l’espèce d’une
courte traduction d’un passage du livre de eromski intitu-
lé « Przedwio nie » — l’Avant-printemps. Il y est question
de la façon brutale et tracassière dont les Russes traitaient
les Polonais regagnant leur pays après la guerre. Je ne
donne ici que le seul travail de cet élève, n’ayant pas cru
nécessaire de donner aussi l’original polonais de cette tra-
duction puisqu’il ne s’agit pas tant ici de la fidélité du tra-
ducteur que de la manière dont il s’exprime en français :
« Jusqu’à une furie folle l’amenait la tyrannie
des plus simples gens, des soldats qui ne savaient
pas pourquoi et dans quel but ils ont opprimé les ré-
fugiés de Pologne avec une satisfaction, un plaisir
insatiables, un débordement évident de la ven-
geance nationale ordinaire. On pourrait comprendre
la colère contre des bourgeois, contre des compa-
triotes, fuyant la Russie par Bakou, pour le grand
monde, mais cette grossière et cruelle contrainte
témoignée à leurs hôtes, à des gens de passage, à
ceux-là qui justement regagnaient leurs foyers, l’a
étonné et rempli de colère. Il regarda les faces... »
- 63 -

Comme le constatera tout Français et tout étranger


connaissant bien le français, ce passage n’est pas illisible,
on peut parfaitement saisir ce dont il s’agit. La seconde
partie en est même presque bonne. Cependant il y a des
fautes. Je ferai de ces fautes deux groupes comme je le
laissais pressentir au début de ce chapitre : 1° celles contre
le génie du français, 2° celles contre des règles de détail.
Dans le premier groupe, la faute la plus grave ici est
la méconnaissance de l’ordre de la phrase (l’ordre direct).
Jusqu à une furie folle est en effet un complément, non un
sujet. Or, l’on sait déjà qu’en français il faut de toute né-
cessité — à moins de raisons graves de logique ou
d’esthétique — énoncer le sujet en premier lieu. Il eût
donc fallu respecter cet ordre et dire : La tyrannie des plus
simples gens, des soldats qui ne savaient pas pourquoi et
dans quel but ils ont opprimé les réfugiés de Pologne avec
une satisfaction, un plaisir insatiables, un débordement
évident de la vengeance nationale ordinaire l amenait
jusqu à une furie folle.
Objectera-t-on que ce résultat : jusqu à une furie
folle, rejeté ainsi en fin de phrase, surtout en fin de phrase
longue, peut déséquilibrer l’ensemble ? J’accepte cette rai-
son, mais seulement du point de vue de la forme : il serait
évidemment plus agréable à l’oreille d’entendre une finale
longue et appuyée. Mais du point de vue de la logique, je
ne vois pas pourquoi l’exposé d’un long sujet suivi d’un
court complément pourrait être moins clair que celui d’un
court complément suivi d’un long sujet. Cependant, si l’on
a des raisons valables pour placer ce complément en
bonne place, raisons d’esthétique, d’importance suggestive
ou objective, on pourrait construire ainsi : La tyrannie des
Russes l amenait jusqu à une furie folle, tyrannie des plus
simples gens, des soldats... Comme on le voit, par un tel
procédé apposition explicative, toute la partie lourde de
la phrase est rejetée après une proposition qui la résume, et
qui est fidèle à l’ordre direct.
Objectera-t-on encore que l’on voulait absolument
placer le complément en premier lieu parce qu’il perd non
seulement de son pouvoir objectif ou suggestif quand il est
rejeté après le sujet et le verbe, mais aussi de sa force et de
sa violence ? Rien de plus facile à redresser, et tout en res-
tant, ici encore, fidèles à la construction française. Nous
emploierons alors un procédé symétrique à celui qui pré-
cède, et nous rappelant ce qui est exposé au chapitre III,
nous dirons : Une furie folle l envahit, que provoquait la
tyrannie des plus simples gens... ou bien encore : Jusqu à
une furie folle... il sentait que la tyrannie des... etc...
amenait jusqu à une furie folle !
Mais nous n’avons examiné jusqu’à présent que la
faute principale de ce morceau ; il y a encore les fautes
- 64 -

vénielles. Nous les verrons dans l’ordre même où elles


s’offrent dans la traduction de l’élève.
Et d’abord, une première faute contre le sens de la
mesure et de l’exactitude : une furie folle. Ou cette furie
n’est pas de la furie puisque la furie est folle par nature, ou
cet adjectif folle n’a aucun sens et charge inutilement son
substantif... et même l’affaiblit car tout ce qui fait traîner
alourdit. Je ne veux pas même revoir l’original du livre de
eromski, car, je le répète, il ne s’agit pas ici de fidélité à
cet original, mais de la correction du style en français, et je
crois pouvoir affirmer, à priori, que grande furie, ou furie
extrême, seront plus exacts que furie folle. De plus, ils
n’offenseront pas ce sens de la mesure que j’évoquais il y
a un instant, car la furie est un état maximum auquel folle
ne saurait s’appliquer. Cette faute est du même ordre que
celle contre laquelle je mettais en garde au cours du chapi-
tre IX avec les exemples très beaucoup, très merveilleux,
infiniment horrible, etc..
Pour terminer ceci, je dirai que très probablement
j’aurais remplacé furie par fureur ou par colère qui sont
moins violents, ce qui m’aurait alors permis d’employer
l’adjectif folle.
Une deuxième faute consiste dans l’inexpressivité et
dans l’impropriété du verbe amenait. Dans un bon fran-
çais, on doit toujours chercher le terme exact, le terme
propre, et autant que faire se peut, le terme expressif. Ain-
si, si l’on comptait dans les devoirs d’élèves le nombre
considérable des verbes avoir, être, faire, etc., c’est à dire
des verbes inexpressifs, sinon inexacts, qu’ils contiennent,
on en serait effrayé. J’ai sous les yeux cet exemple : Mon-
sieur X... a beaucoup de talent ; Il est très modeste et fa-
milier et a depuis longtemps l habitude d avoir chez lui de
petites réunions où il est avec ses meilleurs amis. Ceux-ci
sont très contents d être avec lui et d être ensemble et ils
ont un grand plaisir... Ceci semble une gageure et cepen-
dant je n’ai pas changé un mot de ce qu’a écrit l’élève.
Dans ces lignes, dans ces six lignes, il y a neuf verbes ou
formes verbales, et pas un seul verbe coloré, rien que de
ternes avoir ou être. Une belle phrase pouvait cependant
tout aussi facilement s’écrire : Monsieur X... possède un
grand talent ; il se montre toujours modeste et familier et
conserve depuis longtemps l habitude de faire
(d organiser) chez lui de petites réunions où il se trouve
avec ses meilleurs amis. Ceux-ci sont très contents de se
rencontrer avec lui et de se rassembler entre eux et pren-
nent un grand plaisir à... Je sais ce que certains diront à
cela... Qu’il vaut mieux employer de simples verbes
comme avoir et être que de tomber dans les verbes clichés
qui sont tout aussi sans couleur et qui de plus sont préten-
tieux et insupportables, que posséder un talent, se montrer
- 65 -

modeste, etc., sont de ces clichés... Ta ra ta ta. Ou bien il


ne faut apprendre aucun gallicisme aux étrangers et les
laisser s’exprimer dans un français bien gris quand il ne
roule que sur des avoir, être, faire et autres... ou bien il
faut leur apprendre les tournures propres au français, et les
clichés entrent dans ces tournures. Libre à tout étranger
sachant très bien la langue de faire ensuite un tri d’après
son bon goût et son discernement. Mais je reviens au
verbe incriminé, à amenait. Ce verbe n’est peut-être pas
inexpressif, mais on pourrait en trouver de beaucoup plus
expressifs, et surtout, qui s’appliquent mieux au mot furie.
Est-ce qu’on est en général amené à la furie. Non ! En
français, on tombe en furie, on est la proie de la furie, on
est envahi par elle, on en est aveuglé. De plus, le verbe
amener est un verbe inchoatif, c’est-à-dire un verbe ex-
primant une progression, et un tel verbe étonne, en liaison
avec le mot furie, car d’ordinaire, — et les expressions
tomber en furie, être envahi, être aveuglé par la furie
l’illustrent bien — ce sentiment n’est pas progressif ; il
éclate ! Pour cette raison encore, il faudrait préférer faire
tomber en à amener. Pour la même raison encore,
l’expression jusqu qui, elle aussi, marque un progrès, de-
vra être remplacée par une autre plus rapide.
Avant de quitter ce verbe amenait, je ferai encore
remarquer que le temps dans lequel il est employé n’est
pas approprié. Il s’agit ici d’une action importante, bru-
tale... il faut donc ou le passé simple ou le passé composé.
Mais nous étudierons cette dernière question dans un cha-
pitre ultérieur.
Une troisième faute consiste dans l’emploi de la
préposition et à la place de ni dans pas pourquoi et dans
quel but. La phrase étant négative, il serait mieux de ne
pas employer et qui est affirmatif.
Une quatrième faute, une faute de temps encore,
consiste dans l’emploi du passé composé ont opprimé là
où il eût fallu l’imparfait. Il s’agit en effet dans cet endroit
d’une action continue et indéfinie.
Avec réfugiés de Pologne, nous avons une nouvelle
faute d’impropriété. Des réfugiés de Pologne seraient bien
plutôt des gens qui, se sentant mal en Pologne, auraient
cherché refuge ailleurs que des Polonais fuyant la Russie.
Les premiers seraient vraiment réfugiés et proviendraient
de la Pologne. Or, ici, il s’agit justement du contraire. On
devrait donc dire les réfugiés de Russie, ou, si l’on tient à
signifier qu’ils sont originaires de la Pologne : les rapa-
triés polonais.
Je signale en passant ceci qui n’est pas une faute
grave peut-être, mais qui est cependant une faute de
forme : débordement évident. Il eût été mieux de mettre :
évident débordement. L’expression ne change pas de sens
- 66 -

et nous avons un groupe de trois syllabes en précédant un


de quatre. (Voir Chapitre IV).
Dans l’expression vengeance nationale ordinaire
nous avons l’exemple d’un de ces emplois du substantif
accompagné de plusieurs adjectifs créant équivoque.
Qu’est-ce qui est ordinaire ? La vengeance ? Le caractère
national de ce sentiment ? J’inclinerais plutôt vers ce der-
nier sens. Si nous disions alors ordinaire vengeance na-
tionale, nous serions plus près de la vérité et de la préci-
sion, car alors l’expression double vengeance nationale se-
rait qualifiée par ordinaire.
Une faute assez grossière est constituée par l’emploi
du conditionnel : on pourrait comprendre au lieu de celui
(passé) : on aurait pu comprendre. Il s’agit bien ici d’un
fait passé.
L’expression contre des compatriotes... est mau-
vaise ; Il faudrait simplement compatriotes... après la vir-
gule. Autrement, nous pensons qu’il s’agit de personnes
différentes. En français, les mots mis en apposition et qui
développent le sens de ce qui précède, ne prennent généra-
lement pas d’article.
Faute grossière également que de dire : le grand
monde pour le vaste monde. Ceci tient à une connaissance
imparfaite des formes propres au français, des gallicismes,
et c’est là l’éternelle source des coq-à-1’âne que commet-
tent si souvent les étrangers. Chaque lecteur de cet ou-
vrage saura déjà sans aucun doute que le grand monde est
la bonne société. POUR BIEN SAVOIR UNE LANGUE, IL FAUT
BIEN CONNAITRE SES IDIOTISMES.
Une dernière faute enfin, et lourde aussi : l’emploi
de temps principaux différents dans un même morceau :
a étonné, a rempli de colère, à côté de il regarda. Ceci
est inexcusable. Dans un morceau donné et pour une suite
d’actions formant un ensemble homogène, on ne saurait
employer alternativement ou « au petit bonheur » deux
temps principaux comme le passé composé et le passé
simple. Il faut choisir : ou l’un ou l’autre, mais pas les
deux à la fois !34.
J’ajouterai enfin pour me résumer et fixer les idées,
que si j’avais eu à traduire ce passage de eromski,
j’aurais écrit à peu près35 ce qui suit :
« Cette tyrannie des plus simples gens, des
soldats qui ne savaient ni pourquoi, ni dans quel but
ils opprimaient les rapatriés polonais avec une sa-

34
L’on trouvera dans le chapitre qui suit des développements sur l’emploi
de ces deux temps.
35
Je dis « à peu près » car je ne traduis pas mais je reprends le texte de
l’élève.
- 67 -

tisfaction, un plaisir insatiables, avec un évident


débordement de l’ordinaire vengeance nationale, la
fit tomber dans une colère folle. On aurait pu com-
prendre leur fureur contre des bourgeois russes,
compatriotes fuyant leur pays par Bakou pour le
vaste monde, mais cette grossière et cruelle
contrainte exercée contre des hôtes, contre des gens
de passage, contre ceux-là même qui regagnaient
leur foyer, l’étonnèrent, le remplirent de fureur. Il
regarda la face... »

*
* *

Après une traduction prendrai-je la composition per-


sonnelle d’un élève de français, les fautes de style apparaî-
tront peut-être plus spontanées ; on en trouvera d’ailleurs
d’analogues à celles qui précèdent : les unes qui offense-
ront le génie de la langue, les autres qui violeront les mille
règles de la syntaxe. Le sujet de cette composition est « la
peinture en Pologne ». En voici les débuts :
« Les beaux-arts, la peinture et la sculpture
florissaient toujours en Pologne, et les Polonais
étaient connus comme des âmes artistes, surtout
quelques dizaines d’années avant la grande guerre
où le développement de la peinture polonaise était
frappant. Ils avaient vécu à cette époque de célè-
bres artistes qui avaient porté très haut la gloire du
nom polonais. Alors, le maître Matejko, peintre his-
torique, a fait de grands tableaux d’histoire qui sont
encore dans tous nos musées. Siemiradzki, qui était
toute sa vie à Rome, est connu pour ses jolies toiles
de la vie italienne. De merveilleux cycles-tableaux
a peint Grotger, sur l’insurrection polonaise, ex-
primant toute l’horreur de la guerre, Stanis awski a
fait de très petits paysages, exquis comme de vrais
bijoux, Che mo ski était un célèbre reproducteur
de la nature, Styka est encore admiré pour son pa-
norama de Rac awice et pour beaucoup d’autres
d’une valeur plus ou moins grande. Mais ceux-ci ne
vivent plus. La grande guerre est venue avec ses
horribles conséquences. Toutes les forces artisti-
ques de l’âme humaine se sont tournées vers
l’écrasement de l’ennemi commun. Et chez nous,
en Pologne, dans ce pays autant malheureux que la
France, les beaux-arts ont été longtemps enterrés
car les peintres avaient changé le pinceau pour le
- 68 -

fusil et faisaient la guerre au lieu de faire leurs


« tableaux, etc. ».
Comme on le voit, ce passage est d’un élève assez
avancé et parait être beaucoup meilleur que celui qui pré-
cède. Il n’en est rien car, en effet, une composition de-
mande un effort infiniment moindre qu’une traduction. Ici,
il faut s’astreindre à employer les formes, le vocabulaire,
le style de l’auteur qu’on traduit, il faut résister aux formes
propres à sa langue natale pour y substituer celles d’une
langue moins familière ; là, on choisit dans son propre vo-
cabulaire, on évite les tournures difficiles et pittoresques...
sauf des cas très rares où l’élève est doué d’un esprit
d’invention et d’audace étendu, et où il s’attaque de front
aux difficultés.
Dans le morceau qui précède, il y a, à première vue,
peu de fautes de français, car l’élève ne s’y est pas prêté et
a écrit dans un style assez neutre. Cependant, il s’en trouve
quelques-unes.
D’abord, la première phrase, sans être très longue,
est trop longue. Et cependant il eût été si facile de
l’alléger. Sa construction logique, la dépendance des pro-
positions y est si directe ! Comme elle eût été plus jolie,
plus aérée, si elle eût été brisée en trois : un point après
Pologne. Un point après artistes. Et nous pouvons ainsi
supprimer ce où inélégant et pas très orthodoxe.
Une deuxième faute d’importance consiste dans
l’ordre de la phrase : de merveilleux cycles-tableaux...
L’ordre y est inversé sans aucune raison plausible. Si l’on
veut absolument placer en avant ces cycles-tableaux, di-
sons alors : De merveilleux cycles-tableaux ont été peints
par Grotger...
Un défaut que je signalais dans l’exemple précédent
atteint ici des proportions considérables. Il y a dans ce
court passage onze fois le verbe être sous différentes for-
mes, sept fois le verbe avoir et quatre fois le verbe faire.
Au début, un imparfait employé à faux : florissait. Il
faut ici un passé composé, car ils florissaient et florissent
encore aujourd’hui. C’est un cas typique de l’emploi de ce
temps. Le second imparfait était est non moins à contre
sens. Je mettrais, moi, le présent, car je pense qu’il s’agit
d’un état qui dure encore ! Qu’on se rappelle la fameuse
phrase : « Il leur a démontré que la terre est ronde », car si
l’on disait « était ronde » nous pouvons imaginer qu’elle
est peut-être cubique aujourd’hui !
La forme : ils avaient vécu est employée ici comme
forme impersonnelle ou uni-personnelle. Elle devrait donc
être invariable : Il avait vécu... Cette faute est grossière. Le
plus-que-parfait apparaît d’ailleurs sans raison dans cette
phrase car il ne marque d’antériorité sur aucune action qui
- 69 -

précède. Il fallait : Il a vécu..., ou mieux encore, commen-


cer la phrase par l’ordre vraiment français : De célèbres
artistes ont vécu...
Le mot composé : cycles-tableaux est risqué et peu
clair. L’exemple de Hugo, qui tout génial qu’il fût, a assez
peu réussi dans ce genre de néologismes doit rester tou-
jours à la mémoire.
Le participe exprimant est mal placé, car on ne sait
si ce sont les cycles-tableaux ou si c’est Grotger qui ex-
priment horreur de la guerre. Je sais que c’est une subti-
lité que de vouloir prétendre cela ; je sais que l’un et
l’autre, et tout au moins l’un par l’autre expriment cette
horreur, mais il n’empêche que ceci ne soit une faute
contre la clarté de la langue. Il faudrait placer la proposi-
tion participiale après tableaux ou bien dire, si elle se rap-
porte à l’auteur : où (dans laquelle) il exprime toute
horreur de la guerre.
Le mot reproducteur est équivoque, car il prête au
coq-à-l’âne. Il faudrait le remplacer par une forme verbale.
Des forces artistiques qui se tournent vers
écrasement est lourd et tortueux. Il aurait fallu dire : ont
tendu à l écrasement et supprimer l’adjectif artistiques.
Mais ceci est une faute de logique et non de langue.
La forme autant (comme aussi la forme tant)
s’emploient avec des noms et des verbes, mais pas avec
des adjectifs, sauf dans le style pompier ou dans le style
post-romantique où l’on rencontre tant joli par exemple. Il
faudrait ici dire aussi (dont la forme négative est si).
Enfin, le mot changé est impropre. Il eût fallu
échangé. Changer veut dire transformer et quelquefois,
abusivement, échanger.
Sans préjuger du plan et du style qui eussent été for-
cément différents, et en ne modifiant que ce qui vient
d’être critiqué, j’écrirais le même passage à peu près
comme suit 36 :
« Les beaux-arts, la peinture et la sculpture
notamment, ont été toujours florissants en Pologne,
et les Polonais sont connus pour leurs âmes
d’artistes. Surtout quelques dizaines d’années avant
la grande guerre, le développement de la peinture
polonaise apparaissait frappant. De célèbres artistes
vivaient à cette époque, qui portaient très haut la
gloire du nom polonais. C’est alors que le maître
Matejko, peintre d’histoire, compose ses grands ta-

36
Je ne prétends d’ailleurs pas, dans les deux travaux d’élèves qui précè-
dent, avoir relevé toutes les fautes de style, mais seulement celles qui blessent
le plus le génie de la langue et celles qui sont contre les règles premières de la
syntaxe.
- 70 -

bleaux historiques qui se trouvent encore dans tous


nos musées. Siemiradzki qui a passé toute sa vie à
Rome, se fait connaître par ses jolies toiles sur
l’Italie. Grotger entreprend ses merveilleux cycles :
trois séries de tableaux sur l’insurrection polonaise
dans lesquels il exprime toute l’horreur de la
guerre. Stanis awski peint de tout petits paysages
qui sont de délicieux bijoux. Che mo ski devient
célèbre par sa façon si fidèle de reproduire la na-
ture. Styka est admiré encore de nos jours pour son
panorama de Rac awice et pour maintes autres u-
vres de valeurs diverses. Mais ceux-là, ne vivent
plus. La grande guerre est venue avec ses horribles
conséquences. Toutes les forces de l’âme humaine
se sont tendues uniquement pour l’écrasement de
l’ennemi. Et chez nous, en Pologne, dans ce pays
aussi malheureux que la France, les beaux-arts sont
demeurés longtemps exilés, car les peintres avaient
échangé le pinceau pour le fusil... »

*
* *

Pour clore ce chapitre, je donnerai enfin un exemple


de ma composition personnelle (j’en ai déjà critiqué un
fragment au Chapitre V) qui fera peut-être mieux saisir
encore certains rouages du mécanisme de la phrase fran-
çaise et du français en général. On n’y trouvera évidem-
ment pas certaines des tendances signalées plus avant et
qui sont propres aux Polonais, comme par exemple celle
de l’ordre inverse : les Français, je 1’ai expliqué déjà, sont
trop fortement imprégnés de l’ordre direct pour lui être
jamais infidèles. On trouvera par contre des « amende-
ments » qui pourront faire mieux ressortir le sens de la
phrase française comme du style français en général. Le
passage qui suit est extrait du premier jet d’un journal écrit
par moi, au front, entre 1914 et 1918. Il y est question de
la rencontre de deux soldats qui sont devenus par la suite
deux camarades de guerre.
« Ils se trouvèrent de la plus simple façon. Le
nouveau, par un flair spécial, surprit un soir Jean-
François dans un coin de grange, à griffonner des
vers à la dérobée : il s’approcha d’instinct, et
d’instinct reconnut la matière. Dès son arrivée à la
compagnie, il avait eu un faible pour Jean-François,
et ce dernier, en retour, avait immédiatement admi-
ré l’âme bleue et tendre de Clairieu. Il l’avait su du
premier jour, de la première heure, du premier re-
- 71 -

gard, son ami. Ils se plurent, s’aimèrent, se confiè-


rent l’un à l’autre. Clairieu était déjà un poète coté,
un jeune, mais ce n’était pas un jeune arrogant, et
superbement indifférent comme il est si bien porté
de l’être dans tous les temps, mais un pur lyrique,
tout pénétré de douceur, de foi, d’amour. Jean-
François n avait ni la douceur, ni la foi, ni l’amour ;
il avait seulement au fond de lui un vide immense
mais véhément, une force aveugle et sans emploi
qui pouvait être tournée toute vers le bien ou vers le
mal, quelque chose comme un vierge Maëlstr m,
comme un gouffre qui appelait une proie, et il sen-
tait confusément que de ce néant d’amples riches-
ses pouvaient naître, comme aussi du terrible et du
tragique. »
Quand je relis maintenant ces lignes que j’ai jetées
rapidement sur les pages douteuses d’un cahier de quatre
sous entre deux « séjours » aux tranchées, je m’aperçois
que je ne saurais les conserver telles. J’y apporterais au-
jourd’hui certaines modifications stylistiques, certaines
corrections... Les voici :
1° Dans la première phrase, je remplacerais à grif-
fonner par qui griffonnait pour éviter le retour de la prépo-
sition à avec un si court intervalle dans deux expressions
différentes.
2° Je remplacerais l’expression un faible qui me
paraît impropre, car c’est une femme qui ressent un faible
pour l’homme qu’elle aime et vice-versa, ou encore, parce
que cette expression prise ironiquement veut dire être ten-
té par une chose, avoir de l appétit pour, — il a un faible
pour les pêches —. Je mettrais plutôt ici : il s était senti
attiré ou il s était senti de l attirance.
3° Je supprimerais l’expression de la première
heure, intermédiaire entre du premier jour et du premier
regard, et qui, tout en alourdissant, en allongeant la
phrase, n’ajoute rien à l’idée. Si l’on objecte qu’alors il
faut aussi supprimer du premier jour, je m’y opposerai
violemment car après avoir donné ce premier terme qui
par sa longueur relative peut faire sentir la valeur, la pro-
fondeur du sentiment inspiré, je tiens par ce « rattrapé » :
du premier regard à faire sentir que, tout en étant profond,
ce sentiment avait été aussi spontané.
4° Je changerais l’ordre de la phrase : Il l avait su du
premier jour..., d’abord parce que cet ordre ne satisfait pas
mon oreille : les éléments les plus longs y sont placés à
son début, le plus court se trouvant rejeté à la fin37. En-
suite parce que cette phrase comme elle est construite ici
37
Voir Chapitre III, 1re partie de cet ouvrage.
- 72 -

ne me semble pas absolument claire. J’écrirais donc au-


jourd’hui : « Il l avait su son ami du premier jour, du
premier regard. » ou encore : « Du premier jour, du pre-
mier regard, il l avait su son ami. »
5° Je supprimerais : ce n était pas dans
l’expression : mais ce n était pas un jeune arrogant pour
la remplacer par non pas. J’aurai ainsi un était de moins,
et ma phrase sera plus légère et plus courte. Il est en effet
de règle en bon français de ne pas écrire en huit mots ce
qui peut s’écrire en sept, et de l’écrire en six ou même en
cinq si le sens n’en souffre pas, ni la forme.
6° Non content d’avoir supprimé déjà un verbe être
j’essayerai d’en supprimer d’autres, ou des verbes avoir,
dont il y a profusion.
7° Je ne pourrais conserver la séquence : arrogant,
superbement, indifférent ; tous ces sons nasaux sont désa-
gréables à l’oreille. Je dirais peut-être au lieu de superbe-
ment indifférent, gonflé d une superbe indifférente.
8° Enfin, je briserais en deux la dernière phrase qui
me semble bien trop longue. On aura sans doute déjà re-
marqué que toutes les autres phrases de ce passage sont
courtes conformément à cette tendance du français sur
quoi j’ai si fortement appuyé dans la première partie de cet
ouvrage. Ceci me sera facile car le et qui amorce la partie
terminale de cette phrase tient lieu en quelque sorte d’un
point.
9° Je remplacerais enfin le dernier comme qui est
vraiment de trop après les deux qui le précèdent, par et ou
par mais précédé de plusieurs points : pouvaient naître...,
et aussi du terrible et du tragique.
Évidemment, parmi ces amendements il en est qui
ressortissent aussi bien au génie du polonais que du fran-
çais... que de n’importe quelle langue. Je prierai donc mes
lecteurs d’apporter spécialement leur attention sur les se-
conds.
Reprenant le passage qui précède, j’écrirais au-
jourd’hui :
« Ils se trouvèrent de la plus simple façon. Le
nouveau, par un flair spécial, surprit un soir Jean-
François dans un coin de grange, qui griffonnait
des vers à la dérobée : il s’approcha d’instinct, et
d’instinct reconnut la matière.
Dès son arrivée à la compagnie, il s’était senti
attiré vers Jean-François, et ce dernier, en retour,
avait immédiatement admiré l’âme bleue et tendre
de Clairieu. Il l’avait su son ami du premier jour,
du premier regard : ils se plurent, s’aimèrent, se
confièrent l’un à l’autre. Clairieu était déjà un poète
coté, un jeune, mais non pas un jeune arrogant et
- 73 -

gonflé d’une superbe indifférente comme il est si


bien porté de le paraître dans tous les temps, mais
un pur lyrique, pénétré de douceur, de foi, d’amour.
Jean-François, lui, ne connaissait ni la douceur, ni
la foi, ni l’amour. Il sentait seulement au fond de
lui un vide immense mais véhément, une force
aveugle et sans emploi qui pouvait être tournée
toute vers le bien ou vers le mal. C’était quelque
chose comme un vierge Maëlstr m, comme un
gouffre appelant une proie... Il savait confusément
que de ce néant d’amples richesses pouvaient naî-
tre... mais aussi du terrible et du tragique »

*
* *

J’ajouterai encore à ce qui précède que si l’on


s’imprègne bien des idées exposées dans la première partie
de cet ouvrage, SI L’ON PARLE OU SI L’ON ÉCRIT LE PLUS
SIMPLEMENT, sans chercher à compliquer ses phrases, si
l’on cherche à voir très clair dans sa pensée, si on la serre
de près, en un mot, et, évidemment, si l’on possède un vo-
cabulaire suffisant, on pourra nourrir l’espoir de
s’exprimer convenablement en français.

______
- 74 -

..... et nous étudierons le problème an-


goissant : Y a-t-il deux langues françaises ?
______

Il n’est pas d’étranger qui n’ait été plus ou moins in-


quiété par cette grave question. Y a-t-il deux langues fran-
çaises : une langue parlée et une langue écrite ? De nom-
breuses et curieuses polémiques se sont élevées ces der-
niers temps à ce sujet, soutenues par des gens d’esprit,
tous fermement décidés à prouver quelque chose, et scien-
tifiquement. Ils se divisent en deux groupes et se détestent
cordialement entre eux : grammairiens et phonéticiens en
effet traitent bien une commune matière mais en la consi-
dérant sous des angles différents. Les premiers envisagent
la langue comme un vase précieux qui a contenu et
contiendra les plus belles fleurs de la pensée, qui est orné
de reliefs sans prix à la dégradation desquels il faut
s’opposer sans relâche. Les seconds la considèrent comme
un cadavre en décomposition, soumis à une continuelle
évolution et dont il importe peu qu’il soit laid ou joli
pourvu qu’on réussisse à en capter, autant que faire se
peut, la forme présente. Et ce qui n’est pas le moins dérou-
tant, c’est que les grammairiens qui la traitent en somme
comme une chose, l’aiment comme on aime une personne,
tandis que les phonéticiens qui voient en elle un phéno-
mène évolutif et changeant semblent ne pas lui vouer une
sympathie bien grande et ne la considérer que comme un
moyen d’exercer leur science. Il est vrai de dire que les
grammairiens ne se bornent pas a déplorer les transforma-
tions de la langue : ils prétendent aussi nous imposer de
vieilles formes qui ont depuis longtemps vécu, ou qui se
sont survécu sans raison valable et le plus souvent par ra-
reté d’emploi, des règles antiques et respectables certes,
mais, il faut bien 1’avouer, qui déconcertent de nos jours.
- 75 -

Si les grammairiens sont conservateurs, les phonéti-


ciens sont tout l’opposé : ce sont de véritables communis-
tes littéraires. Il ne leur suffit pas de nous donner comme
étalon de bon style et de bonne diction, la manière de
Monsieur Tout-le-monde, du paysan ou de l’ouvrier, de
préférence même à celle de l’intellectuel — qui, prétex-
tent-ils, n’a aucune valeur comme sujet d’expérience, car
il s’observe, n’est jamais instinctif, mais artificiel, compo-
sé toujours — ils vitupèrent encore contre ceux qui pré-
tendent employer une forme un peu rare et distinguée, ou
un peu surannée et précieuse, ou un peu noble... et bour-
geoise ! Ce n’est pas naturel, disent-ils. Ça ne se dit pas
aujourd’hui, ça ne s’entend nulle part... et leur affirmation
est au moins, quand ils ont l’occasion de se rebiffer ainsi,
un mensonge. Ces dernières gens sont grands observa-
teurs ; ce sont pour ainsi dire les entomologistes du mot, si
l’on veut bien admettre que le mot soit pour eux un genre
d’insecte. On se les figure aisément munis d’une loupe ou
d’un microphone extra-sensible, auscultant, scrutant, ins-
pectant, enquêtant sans relâche et sur toutes les possibilités
de l’instant donné. Je pense que dans un sens, ils sont tout
aussi exagérés que les grammairiens dans un autre sens...
sinon davantage38.
Et c’est, je crois, à l’occasion de leurs disputes, à la
vue des exemples qu’ils fournissaient pour étayer leurs ar-
guments, qu’on a le mieux pu se rendre compte d’un fait
inquiétant : le plus souvent on écrit comme le recomman-
dent les grammairiens (ceux qui savent écrire, évidem-
ment), et l’on parle comme l’édictent les phonéticiens39. Et
certains se sont gravement alarmés. Il y avait donc deux
langues françaises ? Les étrangers n’ont pas été les moins
troublés. Ils avaient appris la langue de Molière, de Vol-
taire, d’Anatole France, et voilà qu’un beau jour, en dé-
barquant à la gare de l’Est, ils entendaient une langue
qu’ils ne comprenaient pas.
Eh bien, puisqu’après avoir posé le dilemme il faut
bien que je prenne parti, j’avoue qu’à mon humble avis il
n’y a pas deux langues françaises : l’écrite et la parlée, la
morte et la vivante. Il y a maintes façons de s’exprimer en
français, mais il n’y a qu’une seule langue.
Il est bien évident, et en disant ceci je semble me ral-
lier à la thèse que je combats, que je ne dirais pas « de
vive voix » une phrase comme celle-ci qui prétend dé-
peindre les bords du Nil :

38
L’un d’eux, savant éminent d’ailleurs, M. le professeur Meillet, ne va-t-
il pas jusqu’à « observer » sa grand’mère pour savoir quel temps elle emploie
de préférence à un autre. C’est le propre mot dont il se sert dans sa Linguisti-
que historique et linguistique générale.
39
Ou les philologues.
- 76 -

« Les saules étendaient au loin sur la berge


leur doux feuillage gris ; des grues volaient en
triangle dans le ciel clair, et l’on entendait parmi les
roseaux le cri des hérons invisibles40 ».
Je la dirai d’autant moins que je n’ai pas, comme
Anatole France, vu le Nil, et que même si je voulais le
faire croire, je demeurerais assez perplexe quant à
l’existence de saules au bord de ce fleuve et quant à la
forme triangulaire affectée par les vols de grues... Si je me
risquais cependant à la dire, il est probable que mon
« style parlé » serait plus ou moins :
« Il y avait là-bas des saules tout le long du
fleuve. Leurs feuilles grises sont très douces à l’ il.
J’ai vu aussi des vols de grues. Elles vont en trian-
gle. C’est très joli à voir dans le ciel clair. Dans les
roseaux on entend des hérons qui crient. »
Je ne dirai pas davantage la phrase qui suit celle-ci :
« Le fleuve roulait à perte de vue ses larges
eaux vertes où des voiles glissaient comme des ai-
les d’oiseaux, où ça et là, au bord, se mirait une
maison blanche, et sur lesquelles flottaient au loin
des vapeurs légères, tandis que des îles lourdes de
palmes, de fleurs et de fruits, laissaient s’échapper
de leurs ombres des nuées bruyantes de canards,
d’oies, de flamants et de sarcelles. »
Ni celle-ci que je pique chez Montherlant :
« Sur trois années de ma vie jeune, un grand
songe est étendu et brûle, couvert d’une fumée
noire, comme les villes bombardées ; une face pâle,
aux yeux de cendre me demande pourquoi du fond
de cette splendeur »41
ni cette autre, de Romain Rolland, et qui pourtant est ex-
traite d’un dialogue :
« — Je sais ce que vaut la trempe d’une na-
ture comme la vôtre. Ce sourire sérieux, ces yeux
clairs, la ligne calme de ces sourcils, la loyauté de
ces mains, cette tranquille harmonie, — et au-
dessous, le feu qui brûle, le frémissement joyeux du
combat, même si l’on est battue... »42.

40
Anatole FRANCE : Thaïs. Calmann-Lévy, éditeurs.
41
Henry DE MONTHERLANT : Chant funèbre pour les morts de Ver-
dun. Bernard Grasset, éditeur, p. 17.
42
Romain ROLLAND : âme enchantée, II, p. 280.
- 77 -

Mais je ne dirais pas non plus comme cet aviateur ni


comme ce philologue dont Boulenger et Thérive nous rap-
portent plaisamment la conversation supposée :
« — Sans char, il flotte comme ça, et on se
débine à pingo !
— Et on se fait emboutir par la bagnole à sé-
zigue ! »43.
Ce qui revient à dire dans un langage plus accessible
au vulgaire... c’est-à-dire aux gens qui ne se piquent pas
de jongler dans le parler apache :
— Comment, c’est vous, et à pied quand il pleut si
fort !
— Et j’allais même me faire écraser par votre voi-
ture.
Comme je ne dirais pas cette riposte extraite de
« l’Équipe » de Carco :
« — Mets-toi là. C’est temps de bouffer et tu
pourras jacter à ton aise. La Marie va nous servir.
Passe une assiette de plus, Marie ! et un verre. Le
môme doit avoir la dent. Veux-tu te mettre à ta-
ble ? »44.
et qui signifie :
« — Assieds-toi là ! Il est temps de manger et tu
pourras bavarder à ton aise. Marie va nous servir. Donne
une assiette de plus, Marie, et un verre. Le gamin doit
avoir faim. Veux-tu te mettre à table (ou bien : veux-tu
dire ce que tu sais). »
Cette dernière citation a au moins le mérite d’être
vraiment originale. Carco nous rapporte, en effet, avec ces
paroles, le langage d’un apache. Et il n’est pas sans intérêt
de remarquer que vraiment, ce langage apache est moins
éloigné de la langue commune que celui du philologue et
de l’aviateur le précédant.
Évidemment les premières phrases rapportées dans
le présent chapitre appartiennent à une langue qu’on pour-
rait appeler : la langue écrite. Est-il juste de dire que les
deux dernières sont des phrases types caractéristiques de la
langue parlée ? Mais outre que n’importe quelle phrase
dite écrite peut toujours s’énoncer sinon dans la forme
courante de la conversation, au moins dans une forme iro-
nique, ou plaisante, ou poétique, ou oratoire, ou déclama-
toire, etc., il est encore infiniment plus aisé, surtout à notre
époque, d’écrire tout ce que l’on dit... quand ce ne serait

43
Jacques BOULENGER et André THÉRIVE : Les soirées du Gram-
maire-Club. Plon-Nourrit et Cie, éditeurs, p. 205.
44
Francis CARCO : Équipe. Albin Michel, éditeur, p. 35.
- 78 -

qu’à titre « d’échantillon sans valeur » comme le font


Boulenger et Thérive.
Mais laissons ceci. Il est un fait certain, c’est que la
délimitation entre une langue écrite et une langue parlée
est chose impossible. Il y a des mots, des expressions, des
temps du verbe qui sont plus spécialement employés dans
l’écriture, d’autres qui le sont plus spécialement dans la
parole, mais avec ceux-ci ou avec ceux-là on « parle fran-
çais ». Et par « parler français », j’entends parler confor-
mément au génie de la langue française, c’est-à-dire en
employant ordre français des mots, le tour français de la
phrase, en respectant la clarté française, la brièveté fran-
çaise, tout ce que j’ai exposé dans ce livre.
J’entends ce que pensent déjà certains : que nous
importent l’ordre, le tour, la brièveté françaises (pour la
clarté, n’en parlons pas !) si, quand on nous dit une phrase,
nous n’y comprenons goutte. Je répondrai à ceux-là qu’il y
a actuellement un snobisme ridicule (comme tous les sno-
bismes), qui consiste à émailler les phrases de mots
d’argot (de tous les argots : apache, de métiers, étrangers
même) et d’expressions d’argots (cherrer dans les bégo-
nias : littéralement marcher dans les bégonias en les écra-
sant ; attiger la cabane : littéralement abîmer la cabane ; y
aller fort : exagérer, dépasser les bornes). Le sens de ces
trois expressions est d’ailleurs sensiblement le même,
c’est-à-dire : exagérer, manquer de mesure ; sans char :
sans blaguer ; mettre les bâtons ou mettre les bouts de
bois, ou se débiner, ou se barrer : se sauver, s’enfuir ;
charrier : plaisanter, se moquer ; mince de culot : c’est-à-
dire : quel culot peu mince, quel gros toupet ; à sézigue : à
soi ; flotter : pleuvoir ; abouler le pèze : donner l’argent ;
ne pas s en faire : ne pas se faire de mauvais sang ; se
marrer : rire ; être piqué : être un peu fou ; déménager :
devenir fou ; le boulot : le travail ; flancher, canner : ne
pas tenir le coup, se montrer lâche ; la boucler : se taire ;
un copain : un camarade ; se faire poisser : se faire pren-
dre ; un flic : un policier ; une bagnole : une voiture ; avoir
le cafard, avoir le noir : être triste ; avoir un filon : avoir
une bonne affaire ; une combine : une affaire ; un bobard :
un boniment ; à la gare ! : au diable ; bourrer le crâne à
quelqu un : le tromper, l’illusionner ; avoir les foies : avoir
peur ; faire le mariole : faire le vaillant45.
Ce snobisme passera (comme tous les snobismes).
Au temps des « Incroyables » — c’était une époque assez

45
Les quelques mots ou expressions d’argot que j’ai rapportés ici et que
j’ai « cueillis » dans les deux « Curés » de VAUTEL, dans « l’Équipe » de
CARCO et dans les « Soirées du Grammaire-Club » de BOULENGER et
THÉRIVE sont loin de représenter tout le bagage argot du français actuel. Ce
sont cependant les plus courants.
- 79 -

semblable à la nôtre — il était de mode de ne pas pronon-


cer les r. On disait alors : c’est un khime (crime) impâ-
donnable, incoyable, et qu’il faudha (faudra) puni (punir).
En est-il resté la moindre trace aujourd’hui. Plus avant,
bien plus avant, du temps des précieuses, il était de bon
ton — et je comprends mieux cela — de rechercher des
expressions ultra-délicates. Un fauteuil était commun, vul-
gaire ; on disait le nécessaire des commodités, un miroir
même était banal et plat, il fallait dire le conseiller des
grâces. En est-il rien resté par la suite ? Le bon sens fran-
çais est assez vigoureux pour éliminer toutes ces niaise-
ries. Je pense que de ces néologismes dont le français est
inondé aujourd’hui, un bien petit nombre subsistera dans
cinquante ans.
Mais, m’objectera-t-on, en attendant, quand nous al-
lons en France, nous ne comprenons pas ce qu’on nous
dit ! Alors, croyez-en mon conseil. Ne désespérez pas, en
allant proclamer qu’il y a deux langues françaises, l’une
classique : celle des livres, l’autre gâtée, méconnaissable,
celle de la parole. Pensez bien plutôt qu’en polonais aussi
il y a plusieurs « rayons » dans la langue, (comme en fran-
çais d’ailleurs), que les bouchers quand ils parlent entre
eux ne sont pas compris par les protes d’imprimerie et que
vous-même vous ne les comprenez ni les uns ni les autres
quand ils parlent leur langue particulière, technique, leur
argot. Dites-vous bien qu’il y a cent façons de nuancer ce
qu on dit, comme de nuancer ce qu’on écrit : un orateur
humanitaire quittant la tribune pour tomber sur sa belle-
mère (elle l’attend et lui fait une scène) lui répond dans
une langue aussi différente de celle qu’il vient de parler,
qu’est différent le style d’une lettre d’amour d’un jeune
homme de 17 ans du style de ce même jeune homme ré-
pondant à son tailleur en joignant le montant de sa facture.
Dites-vous bien qu’un savant polonais (comme un savant
français) qui fait une conférence sur sa partie, ne sera pas
compris par un maçon qui l’écoutera par hazard. Et vice-
versa, un de ces savants, tout savant qu’il soit, aura beau
se casser la tête, il ne comprendra pas très clairement la
conversation que tiennent ces deux maçons en gâchant
leur mortier. Et cependant l’un et l’autre, le savant et le
maçon parlent la même langue, suivant un commun génie,
mais le vocabulaire technique, le « nuancé » sont diffé-
rents. Que le savant parle au maçon sans employer les
mots et les tours spéciaux de sa partie, que le maçon
s’adresse au savant (il aura bien garde d’employer ses ex-
pressions de compagnonnage), ils se comprendront
d’emblée. C’est qu’ils parlent la même langue commune.
Ce qu’on appelle, ce qu’on veut appeler en français : lan-
gue écrite et langue parlée, ce sont en quelque sorte deux
de ces langues spéciales. Or donc, et ce sera une bonne le-
- 80 -

çon pour les snobs, lorsqu’un Français s’adressera à vous


dans un « charabia » qui vous sera inintelligible, dites-lui
le plus innocemment que vous pourrez : « Je vous en prie,
M..., soyez donc assez aimable pour me parler français ! »
Et ce sera en même temps rendre service à la langue fran-
çaise que troublent sans vergogne tous les Vandales du
snobisme. Mais je veux croire que vous aurez très peu
souvent à donner cette leçon, et que, malgré tout ce qu’on
prétend (on exagère le plus souvent), il ne vous arrivera
pas plus fréquemment de ne pas comprendre un Français
en France, qu’il ne vous arrive de ne pas comprendre un
Polonais, s’exprimant dans un langage spécial, en Polo-
gne.
Ceci dit, il n’en reste pas moins qu’il y a des formes
propres à l’écriture, plus fréquemment employées dans
l’écriture, d’autres que l’on rencontre plus souvent dans le
langage parlé. Il n’est donc pas indifférent de savoir quels
sont ces mots, ces expressions, ces tours particuliers, ces
temps du verbe, qui sont propres aux deux grandes formes
du langage.
Les mots, les expressions, c’est affaire de vocabu-
laire. Pour ce qui est de la langue écrite, on les connaîtra
sans doute déjà tous, car on connaît le plus souvent beau-
coup mieux les langues théoriquement que pratiquement.
Ceci tient à ce qu’on les lit beaucoup plus fréquemment
qu’on ne les parle. Le gros effort (un plus nombreux voca-
bulaire, de meilleures expressions à acquérir) restera donc
toujours à accomplir dans la langue parlée. Et à ce propos
j’ai toujours été très étonné d’un fait... au moins regretta-
ble. Malgré qu’on se rende compte le plus souvent, et très
nettement, qu’on ne possède qu’une connaissance théori-
que de la langue, ou si l’on veut, qu’une connaissance des
formes écrites, la plupart des gens s’obstinent désespéré-
ment à ne lire que des romans, ou des contes, ou des nou-
velles, pensant que par leur lecture, ils agrandiront telle-
ment leur trésor de mots qu’il viendra bien un moment où
ils ne seront plus embarrassés. Certains même ont
l’incroyable patience de lire des vocabulaires techniques,
des livres de métiers... Erreur, grosse erreur. Si vous vou-
lez acquérir les formes de la langue parlée, le vocabulaire
et les expressions de la langue parlée, il faut... parler (c’est
une lapalissade). Mais chacun peut ne pas avoir l’occasion
de parler, les moyens de prendre des leçons ; le temps de
suivre des cours... Alors il faut lire ce qui est destiné à être
parlé, c’est-à-dire DU THÉATRE. Et voilà ce que je ne
vois dans aucunes mains ! Évidemment, quand je conseille
de lire du théâtre, je ne pense pas à celui de Corneille, de
Racine, ni même à celui, si riche, de Molière. J’exclus
même un théâtre roulant sur un style aussi rapide et aisé
que celui de Labiche et Martin ou de Scribe. Ce n’est déjà
- 81 -

plus tout à fait la langue d’aujourd’hui, quoique, à coup


sûr, il soit infiniment plus fructueux, au point de vue étude
de la langue, de lire ce théâtre que par exemple la « Nou-
velle Héloïse » ou « Madame Bovary », ou même les ro-
mans si ultra-modernes et extra-trémoussants de Dekobra.
Je pense surtout au théâtre moderne, aux pièces de Bec-
que, de Flers et Caillavet, de François de Curel, de Sar-
ment et de maint autre de valeur égale et de qui il serait au
moins paradoxal de prétendre qu’ils ne font pas s’exprimer
les héros de leurs drames dans un excellent français et
dans un français absolument moderne.
Ainsi donc, pour acquérir le vocabulaire et les ex-
pressions du langage parlé il faudra lire des pièces de théâ-
tre et le plus possible, et de nombreux auteurs. Il est ce-
pendant nécessaire d’ajouter que dans ce domaine, outre
ce qui résulte de la lecture, il y a aussi une question de dis-
cernement et de goût qui intervient. Je pense qu’il existe
de langue à langue, des correspondances assez étroites,
qu’un mot qui sera plus spécialement employé en écrivant
dans une langue, le sera aussi en écrivant dans une autre et
vice-versa, qu’un mot noble ou rare dans une langue le se-
ra aussi dans une autre, comme aussi un vocable grossier
le sera dans toutes les langues, en tout cas dans toutes les
langues de civilisation européenne. Il faut ajouter qu’il est
bien vrai que des questions de m urs, d’habitudes, inter-
viennent aussi et peuvent lever des exceptions ; en général
cependant, ces concordances se vérifient. Pour ce qui est
des expressions, c’est un peu plus délicat, et seule une pra-
tique active de la langue peut en faire connaître le milieu
d’emploi. La question des temps du verbe, assez subtile
peut-être, est plus difficile à résoudre, mais à cause qu’elle
est commandée par ce qui ressemble à des règles, on peut
y atteindre une plus grande habileté qu’en ce qui concerne
les mots ou les expressions... et d’ailleurs, surtout au
temps actuel, et même parmi les Français, il y a tellement
de gens qui font le mélange des formes et emploient dans
la parole ce qui ne devrait s’employer que dans l’écriture
et réciproquement, qu’un Français sera toujours indulgent
pour un étranger !
Mais voyons ces formes en détail ! On sait qu’en
français écrit, le temps qui sert à exprimer l’action princi-
pale, l’action décisive, importante, est le passé simple
qu’on appelle aussi passé défini, alors que le plus souvent,
les mêmes actions sont rendues dans la parole par le passé
composé, dit passé indéfini. Je dis que ceci ressemble à
une règle car il y a des exceptions. Ainsi, dans un langage
un peu relevé ou solennel, on emploie le passé simple en
parlant. C’est le cas par exemple du professeur
d’Université faisant son cours, du conférencier s’adressant
à son auditoire, de l’interpellateur à la Chambre des Dépu-
- 82 -

tés, toutes gens parlant en quelque sorte ex-cathedra. On


l’emploiera encore pour exprimer un fait historique et
toute action relevant ou de l’histoire ou de la légende ou
en tout cas très éloignée de notre actualité.
Il arrive aussi par contre qu’on emploie le passé
composé en écrivant, lorsque par exemple, on relate des
faits sans importance et quand on s’exprime sans cérémo-
nie, à la bonne franquette. Une mère écrivant une lettre à
sa fille ne dira plus, comme autrefois Madame de Sévigné
à la sienne :
« J’ai beau chercher ma chère fille, je ne la
trouve plus, et tous les pas qu’elle fait l’éloignent
de moi. Je m’en allai donc à Ste-Marie, toujours
pleurant et toujours mourant... Je demandai la liber-
té d’être seule ; on me mena dans la chambre de
Mme du Housset ; on me fit du feu... j’y passai jus-
qu’à cinq heures sans cesser de sangloter. »,
mais : Je m en suis donc allée — ai demandé la liberté
— on m a menée dans la chambre — on m a fait du feu
— y ai passé jusqu à cinq heures, etc.. Nul doute que, si
Madame de Sévigné vivait aujourd’hui, elle ne se serve
dans ses lettres que de ce dernier temps. Et ceci est bien
pour nous donner à comprendre qu’au fond, le passé com-
posé est moins le temps de la parole que de la simplicité,
de la familiarité, du sans-façon et par suite de la parole,
tandis que le passé simple n’est simple que de forme et
d’appellation, mais de sens rare, solennel, pédant même
parfois, quand il est employé hors de raison : C’est le
temps de l’apparat, de la grande forme, de la dignité et par
suite celui de l’écriture qui est toujours plus surveillée,
plus compassée, plus artificielle. Il va de soi que le passé
composé et le passé simple expriment séparément bien
d’autres rapports que je ne puis rapporter ici, ce livre
n’étant pas une grammaire. Je ne puis cependant
m’abstenir de rappeler un cas très spécial de l’emploi du
passé composé aussi bien dans la parole que dans
l’écriture : quand on a à exprimer une action passée ratta-
chée de quelque façon au présent : ai passé mon docto-
rat au début de cette année. « Cette année » n’est pas
écoulée.
En Pologne, on emploie trop souvent le passé simple
en parlant et ceci tient à plusieurs raisons dont la princi-
pale est celle que je rapportais plus avant : on lit trop le
roman, la nouvelle, et pas assez le théâtre. Or, et c’est ce
que je viens d’expliquer, dans le roman qui est la forme
écrite par excellence, on trouve presque uniquement des
passés simples pour exprimer l’action principale. Il est
donc immanquable que lorsqu’on a le cerveau imprégné
de ce temps, on le réemploie en parlant. Beaucoup me
- 83 -

trouveront bien sévère de prononcer ainsi l’exclusive


contre un temps auquel on est si accoutumé, et pourtant,
qu’on se réfère à Monsieur A. Meillet, qui est un spécia-
liste en la matière46. Il affirme que même dans l’écriture le
passé simple est une forme qui s’élimine et qui, dans un
certain nombre d’années, aura complètement disparu. Est-
ce à titre d’enseignement ? les livres de M. A. Meillet, li-
vres scientifiques de la plus haute autorité, sont écrits uni-
quement au passé composé (temps principal). Ceci res-
semble fort à une gageure et je crois que M. Meillet exa-
gère ! J’ai bien l’impression que le passé simple est une
forme qui meurt, mais je ne la crois pas morte encore,
comme je ne crois pas qu’une forme grammaticale puisse
disparaître brutalement de l’usage, même si un professeur,
fût-il de la Sorbonne, en prononce la déchéance et lui
donne le coup de pouce qu’il suppose nécessaire pour la
faire basculer. Le fait même qu’il existe des cas où l’on
emploie avantageusement le passé simple et bien la meil-
leure preuve qu’il n’est pas encore tout à fait sur le point
de mourir car un instrument grammatical ne disparaît que
lorsqu’il est sans utilité. Et M. Meillet, qui méconnaît cette
utilité, paye quelquefois cette méconnaissance par des si-
tuations qui peuvent prêter au comique. Comment, en ef-
fet, nous exprimerons-nous, sans ce temps, si nous avons à
parler de faits historiques remontant à l’antiquité ? Dirons-
nous : Octave a battu Antoine à Actium, s est souvenu de...
de la même façon que nous entendons dire : mon fils Au-
guste a eu le rhume, on lui a mis des ventouses. En fran-
çais, cela choque, malgré les exemples les plus autorisés.
Puisque nous en sommes à délimiter les cas
d’emploi du passé simple et du passé composé, j’ajouterai
que quand on emploie l’un de ces deux temps pour expri-
mer une suite d’actions, il ne saurait être question
d’employer l’autre temps concurremment, même inci-
demment. Si l’on admet que l’un des deux est solennel et
l’autre familier, on doit comprendre que, suivant que le
ton d’un morceau ou d’un discours est solennel ou fami-
lier, il faut employer le simple ou le composé, mais pas à
la fois l’un et l’autre. Ceci donnerait une impression de
chaos, de déséquilibre.
Il va de soi encore que, lorsque nous employons le
passé simple, nous devons user, le cas échéant, en liaison
avec ce temps, du passé antérieur des grammaires qui est
formé du passé simple du verbe avoir ou du verbe être, et
du participe passé du verbe conjugué, et dire par exemple :
Quand j eus compris je fis ceci...

46
A. MEILLET : Linguistique historique et linguistique générale.
Édouard Champion, éditeur, p. 149 et suiv.
- 84 -

Lorsqu il fut parti nous rîmes de bon c ur...


Dès qu elle se fut assise elle nous interrogea...
Mais si nous employons le passé composé et que
nous ayons une antériorité à exprimer, nous ne nous servi-
rons plus du passé antérieur des grammaires, car alors
nous aurions justement cette conjonction chaotique dont il
vient d’être question de passés simples et de passés com-
posés. Nous devons décomposer la forme simple de
l’auxiliaire avoir ou être, former pour ainsi dire un passé
antérieur surcomposé. Nous obtiendrons alors :
Quand j ai eu compris j ai fait ceci...
Lorsqu il a été parti nous avons ri de bon c ur.
Il n’y a à ceci d’exception que pour les verbes pro-
nominaux qui, de par leur constitution, ne se prêtent pas à
ce traitement. Dans ce cas encore cependant, nous
n’userons pas du passé antérieur des grammaires en liaison
avec le passé composé, ce qui serait une énormité, mais
nous transformerons ce passé antérieur en une autre forme
antérieure, l’infinitive par exemple que nous ferons précé-
der des mots : après, ou aussitôt après, et au lieu de dire :
Dès qu elle se fut assise elle nous a interrogés.
nous dirons :
Aussitôt après s être assise elle nous a interrogés.
ou bien :
Une fois assise elle...
Ce n’est pas tout. Il y a d’autres formes que nous
emploierons plus volontiers en écrivant qu’en parlant : je
veux dire : l’imparfait et le plus-que-parfait du subjonctif
et je pense que ceci facilitera la tâche à beaucoup de Polo-
nais pour qui l’usage du subjonctif français est un épou-
vantail. On sait que le présent et l’imparfait du subjonctif
expriment une idée identique de contemporanéité ou de fu-
tur par rapport au premier verbe qui commande le verbe au
subjonctif (ou qui est sous-entendu dans l’expression
conjonctive avec que appelant le subjonctif). Le présent se
lie avec un premier verbe au présent ou se rattache à une
idée de présent, l’imparfait se lie avec un premier verbe au
passé ou se rattache à une idée de passé :
a) Je crains que Jean vienne me voir ce soir !
b) Je craignais que Jean vint me voir hier soir.
On sait encore que le passé et le plus-que-parfait du
subjonctif expriment aussi des rapports identiques : une
idée de passé par rapport au premier verbe qui commande
le verbe au subjonctif (ou qui est sous-entendu dans
l’expression conjonctive avec que qui appelle le subjonc-
- 85 -

tif). Le passé se lie avec un premier verbe au présent ou se


rattache à une idée de présent, le plus-que-parfait se lie
avec un premier verbe au passé ou se rattache à une idée
de passé :
c) Je crains que Jean soit venu me voir ce matin.
d) Je craignais que Jean fût venu me voir hier matin.
Pratiquement, ou plutôt oralement, on dira cepen-
dant à la place de la phrase b) :
Je craignais que Jean vienne me voir hier soir.
à la place de la phrase d) :
Je craignais que Jean soit venu me voir hier matin.
Et cette licence justement à cause de la signification
identique du présent et de l’imparfait d’une part (significa-
tion de futur ou de contemporanéité), du passé et du plus-
que-parfait d’autre part (signification de passé). Il y a bien
encore une autre raison. C’est que non seulement
l’imparfait et le plus-que-parfait sont solennels comme le
passé simple de l’indicatif, de plus, ils sont désagréables à
l’oreille. Des formes que je mangeasse, que nous allas-
sions, que vous aperçussiez sont lourdes et inélégantes à
dire. On préfère en parlant, et parfois même en écrivant,
employer le présent pour exprimer les idées de contempo-
ranéité ou de futur quel que soit le premier verbe ou l’idée
de temps de l’expression conjonctive, le passé pour ex-
primer les idées de passé sans se soucier davantage de ce
premier verbe ou de cette expression. Et l’on voit que,
comme il y a là des raisons très semblables à celles qui
font rétrograder le passé simple, il est bien probable qu’en
dépit des efforts des grammairiens, ces deux temps, impar-
fait et plus-que-parfait, disparaîtront. Ils n’ont à vrai dire
que des raisons d’être bien inconsistantes.
Pour illustrer ceci, je pique au hasard, dans deux li-
vres que j’ai sous la main, une couple d’exemples :
« En somme, il fallait, pour que nous réussissions,
que nos moteurs MARCHENT bien »47.
au lieu de : marchassent bien.
« Et tous (les sous-marins) avaient franchi le détroit
de Gibraltar, sans que les Anglais y AIENT rien VU, pas
même du feu »48.
au lieu de : y eussent rien vu.
Dirai-je encore que la seconde forme du passé
conditionnel, qui est en vérité une forme subjonctive plus-
47
Comte Jean DU PLESSIS : La vie héroïque de Jean du Plessis. Librai-
rie Plon.
48
Claude FARÈRE. Mes voyages. En Méditerranée, Ernest Flammarion,
éditeur, p. 59.
- 86 -

que-parfaite, est peu employée en parlant ? Elle l’est aussi


assez rarement dans l’écriture. La raison est celle que j’ai
donnée à propos de l’emploi du plus-que-parfait du sub-
jonctif. En tant que conditionnel passé, ce temps conserve
le même caractère rare et précieux et n’est forcément pas
plus agréable à entendre.
S’il arrive de le rencontrer parfois dans l’écriture,
son emploi dans la parole prête au comique et des phrases
comme :
Si j eusse appris ceci plus tôt, je me fusse empressé
de venir à votre aide.
Nous nous fussions réjouis de votre aventure si seu-
lement l on eût daigné nous la faire connaître.
nous font évoquer, avec à la gorge le chatouillement du
rire moliéresque, de vagues conversations entre secrétaires
d’ambassade très collet-monté, ou de trop aimables propos
sucrés de femmes du monde.
Après tout ce qui précède, je pourrais peut-être ajou-
ter de nouvelles différences existant entre la langue parlée
et la langue écrite. Mais ce seraient des nuances infimes.
Conseillerai-je à mes lecteurs de lire « l’Équipe », « Gas-
pard », « Mon Curé chez les riches », « Mon Curé chez les
pauvres », certains livres de Larrouy aussi, où l’argot est
répandu assez profusément ? Ce serait un exercice dange-
reux, car si certaines expressions peuvent à la rigueur être
employées par snobisme dans la bonne société, d’autres
par contre, et bien qu elles soient écrites, seraient suscep-
tibles de « faire rougir un dragon ». Il faudrait donc qu’un
professeur « au courant » explique ces formes argotiques
et en même temps en fasse le partage. Ceci n’est cepen-
dant pas absolument nécessaire. Je l’ai dit au début de ce
chapitre : la langue française est une, malgré ses aspects
divers. Et je veux croire que le fait, pour un étranger, de ne
pas savoir un seul terme argotique, ne lui sera pas plus
préjudiciable, quand il se trouvera en France, que de pas
connaître, par exemple, le langage des bouchers : le lou-
chébem49. Tout au plus en sera-t-il quitte pour ne pas
comprendre l’apostrophe d’un voyou de la rue ou le mot
d’esprit d’un snob de salon : ce qui m’est arrivé plus d’une
fois, a moi, Français.

49
L’une des « clefs » de ce langage consiste à supprimer la première
consonne du mot pour la faire réapparaître après la finale, suivie d’une termi-
naison (-em par exemple) La consonne supprimée a l’initiale est remplacée
par la lettre l. Malgré la simplicité du procède, il est impossible de rien com-
prendre à la conversation de deux bouchers parisiens dans ce langage.
- 87 -

______
- 88 -

XI

..... Ce dernier et long chapitre pour


mettre les points sur les i et pour donner
quelques ultimes conseils aux Polonais dé-
sireux de bien connaître le français.
______

Des conseils ?... Au cours des chapitres qui précè-


dent, j’en ai déjà distribué un certain nombre. Il reste pour-
tant, j’en suis sûr, pour maint Polonais qui aura lu ce livre
jusqu’ici, pour celui-là qui, en outre, connaîtra le mieux la
grammaire française, un petit nombre de points sur les-
quels sa religion n’est pas encore suffisamment éclairée, si
profondément ait-il pénétré dans le génie de la langue
française, si minutieusement en ait-il étudié les règles... Et
pour cause : ces points sont souvent des détails, des nuan-
ces, des idiotismes, où il faut des précisions extrêmes si
l’on veut obtenir non seulement une bonne compréhension
et une bonne assimilation, mais aussi une parfaite mise en
pratique. Le premier de ces points, extrêmement délicat
parfois, est l’emploi de l’article... et plus spécialement de
l’article en liaison avec les prépositions à ou de.
La raison de cette « grande difficulté » de la langue
— certains élèves disent qu’elle est insurmontable, mais à
tort ; ce sont ceux qui jettent le manche après la cognée —
se conçoit assez facilement. La langue polonaise ne
connaît pas l’article. Or, quand une langue ne possède pas
l’un des rouages du mécanisme d’une autre langue, un su-
jet de la première s’apprenant à parler la seconde aura tou-
jours beaucoup de peine à bien saisir la façon d’emploi et
même... la nécessité de ce rouage dont il s’est toujours
passé en parlant sa propre langue. Les Français, par exem-
ple, n’ont pas dans leur mécanisme verbal la forme de
aspect que possèdent les Polonais dans le leur. Ils n’en
- 89 -

ressentent pas la nécessité. Et quand ils parlent polonais,


ils emploient cette forme le plus souvent à contre-sens.
D’autre part, les Polonais sachant l’allemand, ne
trouvent dans la comparaison de l’article français avec ce-
lui de cette dernière langue, qu’une aide assez illusoire,
car l’article allemand est infiniment plus aisé à manier, in-
finiment moins sensible, moins nuancé, que le français. Et
ce serait errer encore que de calquer, en français, l’emploi
de l’article allemand.
Avant d’entrer dans le plein des difficultés d’emploi
de l’article français, j’en rappellerai sommairement la dé-
finition et le sens. Ce n’est qu’ensuite, après avoir montré
les gros rouages, que j’exposerai longuement et que
j’essayerai d’en faire saisir le minutieux mécanisme.

*
* *

L’article, on ne l’ignore pas, apparaît en français


sous trois aspects différents : il est défini, indéfini, ou par-
titif.
Quand on le dit défini, on s’exprime assez peu exac-
tement ; on devrait le dire du défini, et du mal défini quand
on le dit indéfini.
Le rôle de l’article, qui dans l’écriture pourrait tout
aussi bien être remplacé par un signe, est d’indiquer qu’un
nom est défini ou mal défini ou, par son absence, pas du
tout défini (ou trop bien défini pour qu il puisse même être
question de le spécifier par un article). Ces deux derniers
cas sont d’ailleurs trop éloignés l’un de l’autre pour qu’il
puisse y avoir confusion... L’article partitif enfin est un
aspect spécial de l’article défini, aspect sous lequel ce der-
nier article apparaît comme déchu, comme empruntant
plutôt le caractère indéfini.
Voici l argent que Paul m a donné.
Un argent volé est détestable.
Je suis sans argent.
Donnez-moi de l argent.
Comme on le voit, le premier argent est nettement
déterminé : c’est celui que Paul m’a donné et pas un autre.
Le second l’est assez mal ; ce n’est peut-être pas un argent
quelconque, mais presque : il y a tant d’argent volé, tant
de manières de voler de l’argent, et tant de gens, hélas !
qui en volent. Le troisième n’est pas du tout déterminé ; en
effet, il n’existe pas ; comment une chose non existante se-
rait-elle, le plus souvent, déterminée ! ! Le quatrième ar-
gent est exprimé seulement dans la forme quantitative.
- 90 -

*
* *

Mais ces quatre exemples, malgré leur évidence, ne


suffisent pas à faire concevoir les multiples nuances de
l’article en français. Deux voies s’offrent à moi pour ren-
dre accessible à des étrangers l’emploi correct de ce petit
mot, si léger et insignifiant en apparence mais qui cepen-
dant représente la véritable pierre de touche de la connais-
sance du français. La première d’exposer sa fonction par
rapport aux substantifs qu’il précède : noms propres, noms
communs divisés en abstraits ou concrets, noms partitifs...
C’est le procédé synthétique des meilleurs grammairiens,
et notamment d’Arsène Darmesteter50. Mais alors, ils
s’adressent surtout, et avant tout, à leurs compatriotes, à
des Français, pour lesquels il n’est pas besoin d’effectuer
le long travail analytique qui leur permette de concevoir le
pourquoi de chaque cas d’emploi. Leur uvre est bien plu-
tôt historique (comme dans le livre de Darmesteter) ou di-
dactique que pédagogique. Pour des étrangers, chez les-
quels le sens, l’instinct de la langue étudiée, n’existe pas,
il est nécessaire d’apporter des précisions extrêmes,
d’envisager chaque cas d’emploi et les cas les plus menus
ou les moins fréquents en particulier. La seconde voie
consiste à aborder la difficulté de front, et si délicate, si
minutieuse, si périlleuse parfois que semble l’opération, à
examiner un à un ces différents cas comme un clinicien
examine les différents muscles d’un corps ouvert en même
temps que leurs fonctions. C’est à ce dernier procédé que
je me rallierai, en adoptant comme ordre d’exposition, non
pas comme dans les grammaires françaises, celui qui a été
rapporté ci-dessus, mais : 1° les cas d’absence de l’article
devant les noms spécialement bien déterminés et pour les-
quels ce petit mot n’est pas nécessaire, 2° les cas d’emploi
de l’article devant les noms bien déterminés, 3° devant les
noms moyennement déterminés, 4° son absence devant les
noms qui ne sont pas déterminés. En prenant pour base ce
caractère de la détermination, j’ai pensé avoir choisi la
meilleure voie pour bien faire comprendre l’article et son
emploi.

50
A. DARMESTETER, Cours de grammaire historique de la langue
française. Librairie Delagrave, Paris.
- 91 -

a) Substantifs suffisamment bien déterminés et


pouvant se passer de l’article.
1. Les noms propres : Je rappelle pour mémoire
que le propre de l’article étant d’indiquer qu’un substantif
est plus ou moins défini, et à défaut d’une définition pré-
cise, apposée au substantif, de faire connaître que d’une
façon ou d’une autre ce substantif est caractérisé, de lui
donner ce caractère plus ou moins défini, de
l’individualiser en quelque sorte, il est naturel que les
noms propres, qui sont en général spécialement bien défi-
nis, puisqu’ils sont propres, ne soient pas accompagnés de
l’article.
Je dis généralement, car lorsqu’un nom propre revêt
le caractère du nom commun, il est traité, par rapport à
l’article, comme un nom commun. C’est le cas :
1° lorsque par exemple on peut penser qu’il est mul-
tiple ou différencié par rapport à lui-même (un individu en
effet est un et semblable à soi-même) :
a) Le Napoléon de la défaite fut aussi digne que
le Napoléon de la victoire.
b) Le grand Paris actuel ne saurait être compa-
ré au Paris du grand siècle.
2° lorsqu’il remplace un nom commun :
a) Veuillez m apporter le Barrés (ou le La-
rousse) que j ai laissé sur mon bureau.
b) La Pompadour a laissé un triste souvenir.
(Ici, c’est en signe de mépris qu’on dit la, comme s’il
s’agissait d’une chose. On dira de même, si l’on mé-
prise fortement quelqu’un : le Durand a eu l audace
de..., c’est à dire animal qui s appelle Durand51.
c) Les Dupont sont venus nous voir (ils sont
deux et de sexe différent : les Dupont signifie la
femme et le mari. Cette forme est familière, et parfois,
suivant le ton, légèrement méprisante.
d) Est-ce que Le Nôtre habitait Le Havre ?
Autrefois, Le Nôtre était un appellatif, comme
Lebreton (le Breton), Lefrancois (le français), le Lor-
rain. L’article laissé devant ce nom est une survi-
vance. De même Le Havre signifiait le petit port.
Il y a à cette règle quelques exceptions :
a) Le Corrège et le Tasse sont d immortels gé-
nies.
51
Aujourd’hui, il y a une différence entre la Durand et le Durand. Le pre-
mier exprime plutôt pour la femme une nuance de hauteur, de distance ; le se-
cond, une nuance de mépris beaucoup plus accentuée, de colère même peut-
être, pour l’homme.
- 92 -

Ce ne sont évidemment pas là des noms com-


muns ou des noms propres revêtant le caractère de
noms communs. Mais il s’agit ici de noms étrangers.
Depuis le XVIe siècle, les noms de famille italiens dé-
signant une personne sont précédés de l’article.
b) Que savez-vous de la Champmeslé ?
Jusqu’au XIXe siècle, tout nom d’actrice ou de
cantatrice était ainsi précédé de l’article. Il en est resté
des survivances.
c) La Seine se jette dans la Manche.
Les Pyrénées séparent la France de l Espagne.
Depuis le XVIIe siècle, on a pris l’habitude,
sans raison apparente, à moins que ce ne soit par el-
lipse (la rivière Seine, les montagnes Pyrénées), de
mettre ainsi l’article devant les noms de fleuves, de
mers, de pays et de montagnes.
2. Les noms communs d êtres ou de choses em-
ployés au vocatif. — Quand on s’adresse à un animal ou à
une chose, ils sont en quelque sorte par le fait même per-
sonnalisés : 0, champs de mon enfance, o vallons, bois se-
crets !
3. Les noms déterminés déjà très précisément
par un possessif par exemple, ou par un démonstratif, ou
par un adjectif numéral — Ceci se passe d’explication :
puisque l’article français le, qui est le plus déterminant,
provient du démonstratif latin ille, et qu’il représente ce
démonstratif affaibli, dégénéré si je puis dire, il est bien
évident qu’un véritable démonstratif comme ce, ces, qu’un
possessif ou un autre mot équivalent, déterminera mieux
que l’article ; celui-ci alors n’a plus de raison d’être :
voyez cette voiture, donnez-moi mon livre ! voilà deux en-
fants courageux. Dans ce dernier cas cependant, pour
marquer que nous les connaissons bien, ou que nous en
avons déjà parlé, ou pour les différencier des autres grou-
pes de deux enfants, nous dirons : voilà les deux enfants
dont...
b) Substantifs bien déterminés et qui prennent
l’article le, la ou les52
52
À l’entrée de cette rubrique, je crois devoir rappeler qu’assez souvent
l’article se comporte différemment, suivant qu’il s’agit des noms concrets ou
des noms abstraits. Les premiers ont une tendance plus marquée à se faire pré-
céder de l’article et de nombreux cas où ils n’en sont pas précédés sont, des
archaïsmes. Ainsi :
Êtes-vous allés à Vêpres ?
Ils ont chanté Complies.
Ont-ils sonné matines ?
Je viendrai lundi ou mardi.
Nous irons vous voir vers avril.
Est-il déjà midi (minuit) ?
- 93 -

4. Les noms d êtres ou de choses qui apparais-


sent isolés, détachés des autres de même espèce. Par
exemple, si je suis dans une pièce où il n’y a qu’une seule
fenêtre, je dirai : Ouvrez la fenêtre ! qu’un seul poêle : al-
lumez le poêle ! qu’une seule paire de ciseaux : apportez-

Pierre qui roule n amasse pas mousse.


Souvent femme varie.
Ils ont lâché pied.
Nous les avons perdus de vue.
Nous nous mettons à table.
Nous irons en automobile.
Comme on le peut voir par les six derniers exemples, ces exceptions —
qu on trouve en assez petit nombre — sont le plus souvent des proverbes, ou
des expressions fréquemment ou qui ont été autrefois fréquemment usitées : le
substantif y était et y est encore employé dans un sens général très voisin de
l’abstrait, et pour cette raison ne prenait pas et continue de ne pas prendre
d’article. Se mettre à table ne signifie pas se mettre à une table connue ou se
rapprocher d une table donnée, mais asseoir auprès de la table pour com-
mencer un repas.
Les noms abstraits, qui sont le plus souvent, à cause de leur nature même,
pris dans un sens général, parfois même indéterminé, vague, sont assez fré-
quemment employés sans article, et notamment :
1° Dans les proverbes et expressions :
Prudence est mère de sûreté.
Pauvreté n est pas vice.
Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage, etc., etc..
2° Dans un nombre considérable d’expressions où ils forment avec un
verbe donne un sens absolument spécial et différent du sens qu’on obtiendrait
si l’on ajoutait l’article.
avoir besoin (de) avoir vent (de) cher- faire pitié (à )
avoir chaud cher noise (pouil- faire plaisir (à)
avoir crainte les) à faire tort (à)
avoir envie (de) donner raison (à) faire vilain
avoir faim (de) donner tort (à) etc., perdre contenance
avoir froid etc.. prendre chaud
avoir garde (de- entendre raillerie prendre conseil (de)
que) faire (bonne) garde prendre froid
avoir honte (de-à) faire attention (à) prendre garde (à-de)
avoir peine (à) faire beau prendre part (à)
avoir peur (de) faire bon prendre patience
avoir pitié (de) faire bonne mine (à) prendre peur
avoir plaisir (à) faire chaud prendre pitié (de)
avoir raison (de) faire confiance (à) prendre plaisir (à)
avoir soif (de) faire envie (à) prendre soin (de)
avoir soin (de) faire froid prêter attention (à)
avoir souvenance faire honneur (à) trouver moyen (de)
(de-que) faire honte (à) trouver plaisir (à)
avoir tort (de) faire peine (à)
faire peur (à)
Certaines expressions sont prépositionnelles, ou à la fois verbales et pré-
positionnelles :
En secret — en doute — en joie — en hâte — en apparence — en beauté
— en fureur — en colère — en liberté — par peur — par hasard — par pitié
— par raison — par honte — par mégarde — à plaisir — à peine — à souhait
— à cause — à tort — avec joie — avec plaisir — avec peine — avec pa-
tience — avec raison — avec soin — avec envie — de peur — de joie — etc.,
etc..
Avoir en haine — avoir en pitié — avoir en grippe — être en peine —
mettre en peine — mettre en joie — donner en récompense — entrer en pos-
session — venir à résipiscence — tirer de peine — tirer d’oubli — tirer
d’embarras — manquer de bonté, de beauté, etc., etc..
- 94 -

moi les ciseaux ! Il est clair que puisque ces objets sont
seuls de leur espèce, ils sont par le fait même, bien déter-
minés
5. Les noms d êtres ou de choses pris dans leur
sens absolu ou total, et c’est encore un aspect du cas pré-
cèdent — on sait que les extrêmes se touchent — car si
nous prenons, par exemple, toute une espèce, ou toute une
catégorie de choses ou d’êtres, nous ne faisons rien d’autre
que les isoler, les unifier : la raison est le propre de
homme. La raison dans son essence, absolument,
l’homme dans sa totalité, l’espèce homme. De même . le
tigre est féroce, le fer est dur. Rentrent évidemment dans
cette catégorie les noms abstraits pris dans leur sens essen-
tiel, absolu, et tous les noms exprimant un maximum ou
un minimum : la fierté est un sentiment humain par excel-
lence, cet homme a connu tous les maux, cet homme a
connu les moindres maux.
6. Les noms d êtres ou de choses déjà connus
dont il a déjà été question, que nous sommes censés
connaître ou que nous expliquons par une proposition
connexe en même temps que nous en faisons mention et
qui, pour l’une de ces raisons, sont déterminés : voici
homme dont je vous ai parlé, avez-vous rencontré le pro-
fesseur ? (le nôtre).
7. Les noms d êtres ou de choses déterminés par
un nom qui les suit, et c’est un aspect du cas précédent :
le flux des pensées illuminait son front. Ici, le mot flux est
déterminé par pensées.
8. Parfois, les noms d êtres ou de choses quand
ils sont suivis d adjectifs ayant un sens de prédicat : Il
nous examinait et il avait la mine sévère... car — nous
l’avons vu dans la première partie de ce livre — l’adjectif
postposé a une force infiniment plus grande que l’adjectif
préposé ; il remplace en quelque sorte une préposition,
ici : ...qui était sévère.
c) Substantifs insuffisamment déterminés et qui
prennent l’article un, une ou des.
9. Les noms d êtres ou de choses qui ne sont pas
spécialement déterminés et qui apparaissent entre plu-
sieurs autres semblables. Si, par exemple, je suis dans une
pièce où il y a plusieurs tableaux, je dis, en le désignant du
doigt : voici un tableau qui me plaît beaucoup, de qui est-
il ? ou s’il y a deux portes : fermez donc une porte car il y
a un courant d air ou bien : fermez donc l une des deux
portes...
10. Les noms d êtres ou de choses auxquels on
pourrait ajouter les mots QUELCONQUE ou CERTAIN : ai
rencontré un fou en allant à la gare (un fou quelconque)
- 95 -

— il y a bien un procédé pour faire ceci... (un certain pro-


cédé) — nous avons des moyens qui nous permettront de
savoir votre secret (de certains moyens).
11. Les noms d êtres ou de choses qui sont dé-
terminés par un ou plusieurs adjectifs : voici une belle
fleur, voici des belles fleurs, voici des belles et jolies
fleurs, voici une fleur belle et jolie. Au pluriel, quand le ou
les adjectifs sont placés après le substantif, celui-ci est né-
cessairement précédé de l’article des, car, comme je l’ai
expliqué au paragraphe 8 de ce tableau, l’adjectif joue
souvent alors le rôle d’une proposition. Voici des fleurs
belles et jolies signifie voici des fleurs. Elles sont belles et
jolies, ou bien voici des fleurs qui sont belles et jolies. Le
mot des ne signifie d’ailleurs pas ici : de les, mais est tout
simplement le pluriel quantitatif (partitif) ou indéfini de
un. Quand le ou les adjectifs au pluriel sont placés devant
le substantif, ce dernier peut ne pas être précédé de
l’article des car l’adjectif est alors moins qualifiant, moins
déterminant, et surtout on donne au substantif un caractère
de moindre détermination, comparativement au cas où il
est suivi d’adjectifs, en le faisant précéder seulement de la
préposition de. On dira donc :
Voici de belles et jolies fleurs.
Évidemment, il ne peut être question de remplacer
l’article des par la préposition de quand il s’agit
d’expressions composées comme jeunes gens, bonnes
femmes, etc., qui enferment en quelque sorte l’adjectif
dans leur composition en lui faisant perdre son caractère :
Voici des bonnes femmes qui viennent ici.
Ce sont des jeunes gens très modernes.
Quelquefois même, on trouve cette différence de
traitement (entre le nom précédé et le nom suivi
d’adjectifs) au singulier aussi.
Est-ce que vous avez encore de bon pain ?
et :
Est-ce que vous avez encore du bon pain ?
ne s’équivalent nullement. Du fait de remplacer l’article
du par la préposition de, on donne au substantif pain un
sens beaucoup plus vague et général. De bon pain, c’est du
pain qui est bon opposé au mauvais pain ; le marchand en
a peut-être des deux sortes. Du bon pain, c’est du pain
que, par exemple, on a déjà acheté et goûté : on rappelle
ainsi au marchand qu’on veut du même.
Dans tous ces cas où le substantif est précédé
d’adjectifs, la raison du non emploi de l’article des est un
besoin de supprimer l’article défini (qui est alors trop for-
tement senti dans son association avec la préposition de)
- 96 -

devant un substantif qualifié seulement par un adjectif


préposé, donc de faible puissance, substantif insuffisam-
ment individualisé pour supporter cet article53.
d) Le partitif.
12. — Il s’agit ici d’un cas très spécial d’emploi de
l’article. L’article partitif, on le sait, est composé de
l’article défini et de la préposition de. Mais cet article dé-
fini a perdu dans cette alliance tout sens déterminant. Ori-
ginairement cependant, l’article partitif avait un sens défi-
ni, déterminant. Du pain signifiait : un peu de « le pain »
qui est sur la table, par exemple. Il a pris ensuite un sens
général54 et très souvent n’est guère éloigné de l’article in-
défini dont parfois on ne peut le différencier qu’assez dif-
ficilement.
L’article partitif du (de le), de la, des (de les) ex-
prime que l’on prend une partie d un tout, ou encore un
nombre indéterminé d unités dans un nombre d unités
données.
Donnez-moi du pain,
Donnez-moi de la viande,
Donnez-moi des allumettes.
Dans ce dernier exemple qui illustre le cas où l’on
prend plusieurs unités dans un nombre donné d’unités, des
est exactement le pluriel de l’article indéfini un. Il faut
donc bien se garder de croire, car c’est une source inévita-
ble d’erreurs, que des partitif soit l’équivalent et l’abrégé
de de les. On conçoit aisément que dans :
Je reviens des conférences de MM. Durand et Du-
pont.
et dans :
M. Durand nous donnera des conférences cette an-
née.
les deux mots des aient des sens totalement différents.
Dans la première phrase, il s’agit de : les conférences de
MM. Durand et Dupont. Ce sont donc des conférences
nettement définies ; elles sont ce jour là, et au nombre de
deux : une de M. Durand et une de M. Dupont ; des est
alors le pluriel de de la. Dans la seconde phrase, il s’agit
53
Je m’empresse de reconnaître que ce n’est pas l’opinion de Darmesteter
qui prétend que « la langue a considère l’adjectif comme un déterminatif suf-
fisant ». A. DARMESTETER. Cours de Grammaire historique de la langue
française, p. 42. Il est d’ailleurs bizarre que par ailleurs, Darmesteter ne soit
pas frappé du fait que cette « suffisante détermination » ne joue plus lorsque
l’adjectif est placé après le nom et devrait alors, ainsi qu’il a été déjà expliqué,
être infiniment plus déterminant.
54
Les formes actuelles du, de la, des, sont donc archaïques quand elles
sont partitives ; on devrait dire pour être logiques : donnez-moi de pain, don-
nez-moi de viande, donnez-moi d allumettes.
- 97 -

de conférences de M. Durand, en nombre inconnu, à date


inconnue. C’est là manifestement le pluriel de une.
e) Substantifs indéterminés et privés d’article.
13. Les noms compléments et qui ne sont pas
pris dans un sens absolu, mais relatif, quantitatif, indé-
terminé : Cet homme a un grand souci d honnêteté. Il a le
regard brillant d intelligence. Nous avons acheté un fond
de terre. Cette honnêteté, cette intelligence, cette terre sont
compléments de souci, de brillant et de fonds. Ce sont des
espèces d’adjectifs, de mots vagues, indéterminés.
14. Les noms d êtres ou de choses, partitifs le
plus souvent, employés négativement et qui ne sont pas
autrement déterminés : Je n ai pas d argent. Je n ai pas
vu de cycliste par ici, etc.. Il s’agit d’un argent et d’un cy-
cliste n’existant pas pour la personne qui parle et qui ne
sauraient donc être déterminés. Cependant : Je n ai pas vu
le cycliste dont vous parlez. — Je n ai pas de l argent
pour le jeter par la fenêtre. Il s’agit alors d’un cycliste
connu, d’un argent positif malgré la tournure négative de
la phrase.
15. Les noms d êtres ou de choses qui suivent
une expression de quantité parce qu alors ce sont pro-
prement des partitifs, et qui sont mal déterminés : beau-
coup de personnes, assez d illusions, un grand nombre
hommes, une quantité de livres, peu de personnes, une
gerbe de fleurs, etc., etc.. Exceptions sans raisons apparen-
tes : la plupart des... et bien des... Bien des gens croient
que...
16. Les noms suivant un autre nom et jouant le
rôle d adjectif : regardez ce joli rayon de soleil qui passe
par le trou de la serrure ! Il est évident que l’enfant qui
pousse cette exclamation admirative ne pense pas un seul
instant au soleil, Il pense au rayon. Les mots de soleil ont
donc un rôle strictement adjectival ; ils composent une es-
pèce d’adjectif nominal, un qualificatif, et le soleil, quoi-
qu’il soit pour nous unique, n’est pas du tout déterminé
ici : un rayon de soleil ne signifie rien d’autre qu’un rayon
solaire, mais solaire est un terme technique que l’enfant
ne connaît pas ou connaît mal, et de plus, comme tout mot
technique, c’est un mot inélégant qui n’a pas la simple
grâce de de soleil55. Nous disons de même : des fleurs de
jardin, des fleurs de champs, etc.. La rose est une fleur de
jardin. Mais nous dirons, si nous offrons à quelqu’un une
pâquerette de notre jardin : voici une fleur du jardin, la
voulez-vous ? Dans ce cas, il s’agit, non d’une fleur de
jardin, car la pâquerette pousse d’ordinaire dans les
55
Mais un savant dira : la lumière du soleil est beaucoup plus faible que
celle des étoiles bleues, car il pense au soleil très précisément.
- 98 -

champs et est donc une fleur de champs, mais d’une fleur


de notre jardin, donc d’un jardin connu, déterminé ; elle
est donc du jardin. Ceci entraîne parfois tout un système
d’équilibre des articles dans une expression donnée. Si je
dis, par exemple, en parlant d’une personne : son front est
éclairé par le flux des pensées, nous comprenons qu’il
s’agit de pensées connues, ou de toutes les pensées en gé-
néral, puisque des signifie ici de les, ce mot pensées est
donc un substantif et est même un substantif bien détermi-
né puisque précédé de l’article les (par. 5). Et le mot flux
qui est déterminé par ce substantif prend aussi l’article dé-
fini le. Au contraire, si nous traitions le mot pensées non
comme un substantif bien déterminé mais comme un nom
à caractère adjectival, et que, lui ôtant ainsi sa personnali-
té, nous lui ôtions l’article en conséquence, que nous
ayons alors ...de pensées au lieu de ...des pensées, alors
nous ne pourrions plus dire ...par le flux, mais nous de-
vrions dire ...par un flux : son front est éclairé par un flux
de pensées (d’après le présent paragraphe).
17. Les noms d êtres ou de choses après la pré-
position SANS, pour les mêmes raisons qu’au paragraphe
14. Les exceptions sont aussi les mêmes.
18. Les noms abstraits après les prépositions :
EN, DE, PAR, AVEC, À, POUR, etc.. Quelquefois, dans les
expressions archaïques surtout, la règle s’étend à certains
mots concrets. Voir la liste — très incomplète — qui en a
été donnée plus avant. La préposition en ajoute en outre
une certaine nuance d’indétermination que n’entraîne pas
la préposition dans : on conduit cet homme en prison,
c’est-à-dire : on va l emprisonner. Où ? Je ne le sais pas.
On conduit cet homme dans la prison de la rue Saint-
Jean... ou à la prison centrale. Il s’agit ici d’une prison
connue. De plus, pour cette préposition en, une question
d’euphonie intervient qui fait ajouter l’article quand le
substantif qui suit en commence par une voyelle. Ceci
pour éviter l’hiatus : en l air, en l espèce, en l occurrence,
etc.. Devant les autres mots concrets ou abstraits, en n’est
jamais suivi de l’article.
19. Les noms attributs après les verbes ÊTRE,
DEVENIR, SEMBLER, etc..
Un cas spécial se présente avec les noms attributs :
Il est professeur.
Il deviendra ingénieur.
Il semble officier et non soldat.
Il est bien évident que de tels noms ne prennent pas
l’article parce qu’ils ont un caractère frappant d’adjectifs.
Il est professeur est très proche de il est capable de profes-
- 99 -

ser ou de il est instruit. Il semble officier est très proche de


il semble revêtu du caractère d officier.
f) 20. — Substantifs n’entrant dans aucune des
catégories précédentes.
1) Les noms mis en apposition. Lorsque le nom est
préposé, on emploie l’article :
Le docteur Dupont.
Le général Durand.
Le père Duval (le prêtre).
Mais on dit aussi, et c’est une survivance
d’autrefois : ur Marie (pour : la s ur Marie, la s ur de
charité Marie), frère Jacques (pour : le frère Jacques, le
moine), mère Marthe, dom Alphonse, tante Louise, oncle
Paul, maître François. On peut dire aussi cependant : le
frère Jacques, la s ur Marie, etc..
Lorsque le nom est postposé on n’emploie pas
l’article le plus souvent :
Monsieur Charles Durand, ingénieur.
Charles Durand resta là, secrétaire inutilisé...
Nous abordâmes les Carpathes, montagnes énormes
qui...
2) Les noms composant une énumération. Peut-être
pour marquer la rapidité. On connaît le vers fameux :
Hommes, femmes, enfants : tout était descendu.
De même :
Nous sommes allés dans les montagnes, et cimes,
vallons, gorges, glaciers, nous avons tout parcouru.
3) Les noms du style télégraphique. C’est la même
raison qu’au paragraphe précédent :
Envoyez auto à fondé de pouvoirs !
Branle-bas à cinq heures du matin.
d) Les noms composant un titre et surtout le pre-
mier nom entrant dans la composition du titre. Peut-être
parce qu’on considère le titre comme une espèce de nom
propre :
Bourse de Commerce.
Institut de Musique.
Ministère des Affaires Étrangères.
République polonaise.
Entretiens dans le tumulte.
Voyages au Canada.
dans une adresse :
Rouen Seine-Inférieure France.
- 100 -

Pour rendre plus tangibles les règles qui précèdent,


je me permets de rapporter ici un passage que j’ai pris au
hasard chez Georges Duhamel. Il y est question d’un jeune
soldat français qui a fait la grande guerre. Nous étudierons
le cas précis de chaque substantif que nous y rencontre-
rons, par rapport à l’article, et nous essayerons de les rat-
tacher aux paragraphes correspondants du tableau qui pré-
cède. Voici ces phrases :
Dieu ! Qu il a un jeune et sympathique visage ! Le
front est droit, illuminé d intelligence. Il a un peu de rouge
aux joues à cause du flux des pensées, et il plisse légère-
ment les ailes du nez, comme un jeune chat voulant une
querelle. Il veut dire des choses très bien, et on le voit : il
a le goût de la raison, de la mesure.
Je le regarde avec émotion : je sais son âge ; malgré
sa minuscule moustache, il n est plus un tout jeune
homme. Il a vingt-huit ans. Il est parti pour le service mili-
taire à vingt-deux ans. Deux ans après, la guerre est ve-
nue. Vingt-deux et deux : vingt-quatre, et quatre : vingt-
huit. Mais non ! Ce total est faux. Il a encore vingt-deux
ans. Cela vous semble très drôle, n est-ce pas ? Mais c est
la vérité : il a rajeuni.
Pourtant il a eu une vie bien dure. Il a connu toutes
les horreurs, tous les maux. Il a vécu dans un milieu
anormal et diabolique. Depuis quatre ans des millions
hommes vivent dans ce milieu-là. Il connaît les pires
mutilations de la chair. La société des mourants et des
morts lui est familière. Il a sur les lèvres le goût de l exil,
du fatal, la fade odeur de l ennui. Tout cela peut tuer un
homme, mais tout cela ne lui donne pas nécessairement la
maturité.
(d’après Georges Duhamel.)
(« Entretiens dans le Tumulte », édition Mercure de
France.) — Ce passage est extrait du « Français Mo-
derne » de B. Hamel et y a été remanié.
Et voici comment les substantifs de ce morceau se
comportent par rapport à l’article :
Dieu ! Pas d’article. C’est un vocatif. Paragraphe 2.
un jeune et sympathique visage. L’article indéfini
un. Il s’agit évidemment du visage du soldat, donc d’un
visage connu, mais il ne plaît pas à l’auteur de nous le re-
présenter sous ce jour. S’il le voulait, il dirait : qu il a le
visage jeune et sympathique. Mais non ; il prend son vi-
sage entre d’autres visages qu’il a vus et qui étaient
comme celui-ci, jeunes et sympathiques. Paragraphe 11.
Le front. Article défini. C’est un front connu, celui
du soldat. Paragraphe 6.
...d intelligence. Pas d’article. Ce front n’est pas il-
luminé de toute l’intelligence, de l’intelligence dans son
- 101 -

sens absolu, mais d’une certaine quantité et d’une certaine


qualité de cette faculté. Paragraphe 13. On hésite... on se-
rait tenté de rattacher ce cas au paragraphe 15.
...de rouge. Pas d’article quoique rouge soit ici subs-
tantif, mais il est précédé d’une expression de quantité. Pa-
ragraphe 15.
...aux joues. Article défini. Aux joues du soldat ; ce
sont des joues connues. Paragraphe 6.
...à cause. Pas d’article. Expression formée d’une
préposition et d’un substantif abstrait. Paragraphe 18.
...du flux. Article défini. Ce nom est déterminé par
un autre nom : pensées. Paragraphe 7.
...des pensées. Article défini. Ce ne sont pas des
pensées quelconques, ce sont celles du soldat, et toutes les
pensées du soldat. Paragraphe 6.
...les ailes. Article défini. Nom déterminé par un au-
tre nom : du nez. Paragraphe 7.
...du nez. Article défini. Il s’agit ici d’un nez connu,
de celui du soldat. Paragraphe 6.
...un jeune chat. Article indéfini. Nom au singulier
précédé d’un adjectif. Paragraphe 11.
...une querelle. Article indéfini. Nom qui pourrait
être précédé du mot quelconque. Paragraphe 10.
...des choses. Article indéfini des. Nom pouvant être
précédé de certaines. Paragraphe 10.
...le goût. Article défini. Nom défini par les substan-
tifs raison et mesure. Paragraphe 7.
...la raison, la mesure. Articles définis. Paragra-
phe 5.
...avec émotion. Pas d’article. C’est ici une expres-
sion prépositionnelle où le nom est indéterminé : on ne
connaît ni le degré, ni la qualité de l’émotion. Paragra-
phe 18.
...son âge. Pas d’article. L’adjectif son est un déter-
minatif plus fort que l’article : ce dernier n’est donc plus
nécessaire. Paragraphe 3.
...sa minuscule moustache. Même cas que le précé-
dent.
... un tout jeune homme. Article indéfini. Nom au
singulier déterminé par un adjectif qui le précède. Para-
graphe 11.
...vingt-huit ans. Même cas que ...son âge et que
...moustache. Le substantif ans est tout à fait précisément
déterminé par l’adjectif double vingt-huit.
...le service militaire. Article défini. Ce service est
accompagné de l’adjectif militaire. Il peut donc sembler à
première vue que ce pourrait être le cas prévu au paragra-
phe 11. Il n’en est rien car il s’agit ici d’une expression : le
- 102 -

service militaire, et ce service est une chose unique : il n’y


a qu’un seul service militaire. Paragraphe 4.
...vingt-deux ans, deux ans, etc., ressortissent au
même paragraphe que ...vingt-huit ans.
...la guerre. Article défini. Il s’agit encore d’une
chose unique, de la grande guerre, et nous le savons, c’est
une chose qui nous est connue quand nous lisons le livre.
Paragraphe 5 ou 6.
Ce total. Pas d’article. Même cas que ...son âge. Pa-
ragraphe 3.
...la vérité. Article défini. Nom pris dans son sens
absolu. Paragraphe 5.
...une vie bien dure. Article indéfini. Nom accompa-
gné d’un adjectif. Nous savons à vrai dire qu’il s’agit ici
de la vie du soldat, pourtant l’auteur ne la considère point
de ce point de vue, mais prise entre d’autres vies que ce
soldat aurait pu avoir. Paragraphe 11.
...les horreurs. Article défini. Nom pris dans son
sens total, maximum : toutes les horreurs. Paragraphe 5.
...les maux. Même cas que le précédent.
...un milieu anormal et diabolique. Article indéfini.
Nom accompagné d’adjectifs. Paragraphe 11.
...des millions. Article partitif. Il s’agit d’un nombre
inconnu de millions. Paragraphe 12.
...d hommes. Pas d’article. Millions est une expres-
sion de quantité. Paragraphe 15.
...ce milieu-là. Paragraphe 3.
...les pires mutilations de la chair. Article simple. Le
substantif mutilations exprimant avec l’adjectif pires qui
le précède un état maximum, ressortit au paragraphe 5. Il
ressortit en outre au paragraphe 7, car il est déterminé par
le substantif chair.
La société. Article défini. Ce nom est déterminé par
les substantifs ...des mourants et des morts. Paragraphe 7.
...des mourants et des morts. Articles définis. Il
s’agit ici, non de quelques mourants ou de quelques morts,
mais de tous les mourants et de tous les morts de la guerre
qui ont formé la société du soldat. Paragraphe 5.
...les lèvres. Article défini. Ce sont des lèvres
connues, celles du soldat dont nous parlons. Paragraphe 6.
...le goût. Article défini. Nom déterminé par les deux
autres substantifs exil et fatal. Paragraphe 7.
...de l exil. Article défini. Nom pris dans son sens
absolu ; il s’agit de l’exil en général, de l’exil type. Si nous
avions exil, sans article, nous serions dans le cas du pa-
ragraphe 16 et exil aurait alors un rôle adjectival. Nous ne
pourrions plus dire : le goût d exil, mais nous devrions
dire : un goût d exil. Paragraphe 5.
- 103 -

...du fatal. Article défini. Même cas que le précé-


dent. Cet adjectif est pris ici substantivement. Paragra-
phe 5.
...la fade odeur. Article défini. Nom déterminé non
seulement par un adjectif, mais encore par le substantif :
ennui. Paragraphe 7.
...de l ennui. Article défini. Même cas que ...de l exil
et que ...du fatal. Paragraphe 5.
...un homme. Article indéfini... Un certain homme.
Paragraphe 10.
...la maturité. Article défini. Le nom est pris dans
son sens absolu. Paragraphe 5.
Georges Duhamel. Pas d’article. Paragraphe 1.
Entretiens. Pas d’article. Il s’agit ici, quoique
l’expression de quantité soit sous-entendue, d’un certain
nombre d’entretiens. De plus, les titres ne sont presque
jamais précédés de l’article. Paragraphes 15 et 20/d.
...le Tumulte. Article défini. Nom pris dans son sens
absolu. De plus, nous savons très précisément de quel tu-
multe veut parler l’auteur ; nous avons connu ce tumulte.
Paragraphes 5 et 6.
Éditions. Pas d’article ; c’est le même cas que Entre-
tiens. Paragraphe 20/d.
Mercure. Pas d’article. C’est un titre également, le
titre d’une maison d’édition française. Cependant, comme
cette maison s’appelle le Mercure de France, on pourrait
dire ici ...du Mercure de France. Paragraphe 20/d.
France. Pas d’article. Ce nom remplace ici l’adjectif
français. Paragraphe 16.

*
* *

Il va sans dire que, quand on voudra appliquer ces


règles, on devra le faire précisément mais non pas étroite-
ment. Il me souvient qu’en faisant analyser à un élève les
articles d’un passage du livre de Bernanos « Sous le soleil
de Satan »56 :
« Le vent fraîchit : au loin les fenêtres à petits
carreaux flambèrent une à une ; l’allée sablée ne fut
plus au dehors qu’une blancheur vague, et le ridi-
cule petit jardin s’élargit... Elle sauta du lit, vint
écouter à la porte... etc.. »

56
Georges BERNANOS. Sous le soleil de Satan. Librairie Pion, Paris, p.
26.
- 104 -

Cet élève (j’avoue à sa décharge qu’il n’apprenait


pas le français depuis très longtemps) fut désemparé par la
fréquence des articles définis : le vent, les fenêtres, l’allée,
le jardin, la porte... Pourquoi, me dit-il, tous ces articles
quand ce vent, ces fenêtres, cette allée, ce jardin, cette
porte ne sont pas déterminés ? La réponse à ceci est simple
et je ne veux même pas relire le livre de Bernanos pour
m’assurer qu’il a déjà parlé de ce vent, de ces fenêtres,
etc.. Très souvent les auteurs emploient ainsi arbitraire-
ment les articles pour créer l’impression du connu, de
l’intimité, quand ils nous disent : le ridicule petit jardin, il
nous semble voir ce jardin, et même si l’auteur en parle
pour la première fois il crée pour nous cette impression du
connu ou il nous fait comprendre que cette impression
existe pour les héros de son livre. C’est un procédé fré-
quemment employé et qui dispense de descriptions ralen-
tissant l’action du roman.
Avant de mettre un terme à ces développements sur
l’article, développements qui, j’en suis sûr, seront trop
longs pour certains, trop courts pour d’autres, je dois ce-
pendant donner une assurance rassurante pour ceux qui
aiment l’exactitude, peu encourageante peut-être pour les
indécis, les fantaisistes et les partisans du moindre effort :
c’est que jamais un Français n’emploie un article « au petit
bonheur », sans raisons impérieuses, quoique le plus sou-
vent senties et non pensées. Et c’est justement en
s’appliquant à bien comprendre le pourquoi de chaque ar-
ticle lu et dont l’emploi surprend, à employer partout en
écrivant ou en parlant les articles convenables, qu’on par-
viendra à cette sûreté irréfléchie, instinctive qui est le pro-
pre des gens sachant bien une langue.

*
* *

Un autre mot qui est aussi d’accès malaisé aux Polo-


nais est le verbe. La principale raison en est la façon dont
les deux langues le conçoivent : la polonaise sous l’angle
de aspect dont j’ai déjà dit un mot en passant ; la fran-
çaise, sous l’angle du temps et de la relativité. C’est-à-dire
que, quand un Polonais énonce une action, il pense beau-
coup plus à exprimer le degré de son accomplissement
(complètement accomplie, incomplètement accomplie,
inaccomplie) que le temps (présent, passé ou futur) dans
lequel elle s’accomplit, alors que c’est juste l’inverse pour
un Français, chez lequel, très souvent même, l’idée
d’accomplissement existe à peine. Il en résulte que le po-
lonais possède un très petit nombre de temps dont il use
d’ailleurs avec une très grande souplesse et avec lesquels
- 105 -

il peut exprimer le degré d accomplissement (ou le passé


parfait, ou le futur passé qui sont aussi des formes accom-
plies) grâce à l’adjonction de préfixes ad hoc : na, za, po,
przy, etc.. Le français, au contraire, possède un très grand
nombre de temps qui lui permettent d’exprimer par rapport
à un moment donné toutes les nuances d’antériorité ou de
postériorité, à l’exclusion parfois de l’idée d’accom-
plissement. Il faut ajouter cependant que certains temps du
français permettent de tourner la difficulté et rendent très
bien l’idée d’accomplissement par l’idée de temps. Il n’en
reste pas moins que pour les Polonais, comme pour beau-
coup d’autres étrangers, cette collection de temps si variée
est une source d’innombrables difficultés. Ici, je ne puis
que renvoyer aux grammaires qui définiront spécialement
chaque temps et son emploi57. Pourtant, comme ce chapi-
tre est proprement un chapitre de conseils et de mises en
garde, il me faut bien signaler une faute que font souvent
les Polonais et qui provient de la mauvaise compréhension
du système des temps du verbe en français. J’entends
dire :
Quand je mangerai j irai me promener.
Quand il finira, nous irons ensemble...
Quand j ai mangé je suis allé me promener.
Quand il a fini, nous sommes allés ensemble...
Il est à peine besoin de faire remarquer, pour ceux
qui savent un peu bien le français, que ces phrases sont
impossibles. Et la raison en est que beaucoup de Polonais
prennent le futur aussi bien que le passé simple ou le passé
composé pour des temps d’aspect parfait. Ils n’ont ce ca-
ractère que quand ils sont seuls. Lorsqu’ils entrent en rap-
port avec d’autres temps et spécialement avec des temps
qui ont plus nettement ce caractère parfait à cause de leur
sens d’antériorité (comme le passé antérieur et le futur an-
térieur) ils sont nettement imparfaits, ou mieux
...inaccomplis. Il faut donc dire :
Quand j aurai mangé j irai me promener.
Quand il aura fini nous irons ensemble...
Quand j ai eu mangé, je suis allé me promener.
Quand il a eu fini, nous sommes allés ensemble.
ou, pour les deux dernières phrases, si nous employons les
temps de l’écriture ou du ton solennel :
Quand j eus mangé j allai me promener.
Quand il eut fini nous allâmes ensemble...

57
Voir notamment : Le Français Moderne à l usage des Polonais.
- 106 -

Il convient aussi d’attirer tout particulièrement


l’attention des élèves de français en Pologne sur les régi-
mes du verbe. Ils diffèrent très souvent d’une langue à
l’autre. Je me contenterai de rapporter ici quelques verbes
dont le régime prépositionnel n’est pas le même en fran-
çais qu’en polonais :
Demander quelque chose à quelqu un.
Jouer du piano, du violon, de la flûte, etc..
Jouer aux cartes, aux dés, au billard, etc..
Cuire quelque chose au beurre.
Se chauffer au soleil.
Exiger quelque chose de quelqu un.
Regarder quelque chose.
Aller à la promenade, en voyage.
Éviter quelque chose.
Commencer (de).
Commencer (à) pour marquer une progression,
Parler à quelqu un de quelque chose.
Causer avec quelqu un.
Rapprocher de...
éloigner de..., etc., etc..
Les expressions verbales diffèrent aussi souvent
dans les deux langues. En polonais, on dit aller derrière
quelqu un ; en français : suivre quelqu un.
EN POLONAIS : EN FRANÇAIS :
ai à aller... Il faut que j aille
ou je dois aller
ou je vais aller (tout de suite).
— Les Polonais emploient
souvent à contre-sens cette
dernière expression et disent
par exemple : Il va aller à Pa-
ris dans un mois. Non, il ira à
Paris dans un mois.
ai entendu de quelque chose. J ai entendu parler de quelque
chose.
ai entendu que Mr X. est ma- ai entendu dire que Mr X. est
lade. malade.
Commander de porter. Faire porter.
Commander d aller. Faire aller.
Aller pour les champignons. Aller chercher des champi-
gnons.
Il était à voir... On pouvait voir...etc., etc.

C’est ici, peut-être, le lieu de faire remarquer que


l’instrumental français n’est pas toujours exprimé par la
préposition avec mais, toutes les fois qu’il ne s’agit pas
vraiment d’un instrument, c’est-à-dire quand on ne peut
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pas remplacer avec par l’expression à l aide de, par la


préposition de ou dans quelques expressions, sans préposi-
tion. C’est ainsi qu’il ne faut pas dire :
hausser avec les épaules, mais hausser les épaules,
dodeliner avec la tête, dodeliner de la tête,
hocher avec la tête, hocher la tête,
une colline couverte avec un mais d un bois de pins,
bois de pins,
Il sait avec quelle façon, .... de quelle façon,
elle s abrite les yeux,
avec la main, .... de la main.

Mais on dira :
Il coupe cet arbre avec sa hache.
Il est à remarquer que l’emploi de avec de préfé-
rence à de donne à l’expression un caractère plus matériel,
ou additionnel.
Il va se promener avec son frère.
Dans la plupart des cas, mais pas dans tous,
l’instrumental français avec de répond à l’instrumental po-
lonais sans Z :
On spaceruje z nim : il se promène avec lui.
...jakim sposobem : de quelle façon.
Puisque nous en sommes aux prépositions, qu’on me
permette de rappeler que dans les régimes multiples, le
français les répète le plus souvent, comme il répète les
conjonctions et en général tous les petits mots détermina-
tifs :
Je vais à Paris, puis à Rome et enfin à Vienne.
Il a parlé de moi et de vous.
Voici sa mère et sa s ur.
ai dit que vous aviez raison et qu il avait tort...

*
* *

Après avoir dépassé ces deux importants sujets, le


verbe et l’article, où se groupent en quelque sorte les plus
nombreuses difficultés du français, je passerai en revue
avant de clore ce livre les quelques cas typiques des fautes
commises par les Polonais parlant français. Mon espoir est
que, une fois l’attention du sujet parlant attirée sur ces fau-
tes, il lui sera plus aisé de s’en débarrasser :
a) Ne pas employer le mot comme en tant que se-
cond terme de comparaison, non plus que le mot de. C’est
ainsi qu’on entend souvent dire :
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Il est plus grand comme moi.


Tu n es pas si riche comme lui.
Il est moins faible de moi.
Ce sont des fautes, et des fautes grossières. Le se-
cond terme des comparaisons en français est toujours que
(aussi... que, autant... que, si... que, tant... que, plus... que,
moins... que).
Il faut donc dire :
Il est plus grand que moi.
Tu n es pas si riche que lui.
Il est moins faible que moi.

b) Ne pas employer les prépositions comme adver-


bes. Donc, ne pas dire :
Après, nous sommes allés à Rome...
Il a fait ceci, et il est parti après.
Avant, nous avions bu... etc., etc..
mais :
Ensuite (ou : après cela) nous sommes allés à Rome.
Il a fait ceci, et il est parti ensuite.
Auparavant, nous avions bu...
ou Avant cela, nous avions bu...
ou Avant ce repas (par exemple) nous avions bu.

c) Employer, dans les propositions conditionnelles


l’imparfait avec le conditionnel présent et le plus-que-
parfait, avec le conditionnel passé, et non deux condition-
nels ensemble, ou le présent pour le passé. C’est ainsi que
des phrases comme :
Si je voudrais, j irais à Rome.
il lirait ce journal, il verrait que...
Si nous prendrions le train hier, nous arriverions
beaucoup plus tôt.
sont mauvaises. Il faut dire :
Si je voulais, j irais à Rome.
il lisait ce journal, il verrait que...
Si nous avions pris le train hier, nous serions arrivés
beaucoup plus tôt.
Il faut savoir aussi qu’il n’est pas loisible de rempla-
cer si par quand, et de dire :
Quand je voudrais (ou quand je voulais), j irais à
Rome.
Ce n’est qu’exceptionnellement et pour renforcer
l’opposition entre une proposition conditionnelle, et son
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résultat négatif, qu’on peut remplacer si par quand même


ou par quand bien même, avec le conditionnel après ces
expressions :
Quand même je le voudrais, je n irais pas à Rome.
Quand bien même il lirait le journal, il ne verrait
pas que...
Un conseil enfin : ne pas trop user du second passé
du conditionnel. Des phrases comme :
Si j eusse voulu, je fusse allé à Rome.
il m eût dit cela, je me fusse réjoui.
Si nous l eussions su, nous nous fussions dépêchés.
sont peut-être très distinguées, mais pas usuelles, et assez
pédantes.

d) Cette dernière observation s’applique aussi aux


subjonctifs imparfait et plus-que-parfait. Bien que :
Nous voulions que vous mangeassiez davantage.
Nous ne pensions pas que vous vous fussiez déjà
couché.
soient tout à fait régulières, je préférerais presque entendre
les irrégulières, mais permises :
Nous voulions que vous mangiez davantage.
Nous ne pensions pas que vous vous soyez déjà cou-
ché.
En outre, le système du subjonctif étant ainsi réduit à
deux temps, l’emploi en sera beaucoup plus sûr : toute ac-
tion seconde passée sera exprimée par le passé du subjonc-
tif, toute action seconde présente ou future, par le présent,
ceci quel que soit le temps du premier verbe, du verbe fort.

e) Ne pas employer l’expression seulement à


l’exclusion de ne... que. C’est plutôt le contraire qui a lieu
en français où l’on trouve une proportion de un seulement
pour cinq ne... que. Ces deux expressions ne sont
d’ailleurs pas tout à fait équivalentes. L’expression
ne... que est plus légère à tous les points de vue que seu-
lement. D’abord parce qu’elle se compose de deux brèves
syllabes séparées l’une de l’autre, ensuite parce que la fi-
nale -ment est lourde et inharmonieuse, enfin parce que le
sens qu’emporte ne... que est infiniment plus subtil que ce-
lui de seulement. Je n ai qu un défaut. Cela signifie : je
ai pas de défauts, qu un seul, ou si l’on veut : je n ai pas
de défauts ou plutôt si : un seul. Comme ceci est infini-
ment plus léger que ne serait : ai seulement un défaut !
Certaines phrases d’ailleurs ne peuvent se construire
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qu’avec ne... que, justement quand elles signifient rien...


que...
Je ne suis qu un pauvre homme.
Ce n était qu une illusion.

f) Je viens d’y faire allusion au paragraphe précé-


dent : ne pas trop employer les adverbes en -ment qui ne
sont vraiment pas un des ornements du français, et surtout
éviter les rencontres de sons en ou an. Une phrase comme
celle-ci :
Il répondit éloquemment en précipitant furieusement
ses arguments.
serait atroce.
Toutes les fois qu’on peut remplacer l’adverbe par
un substantif précédé de avec ou par une périphrase légère,
il faut le faire et :
au lieu de : courageusement, joyeusement, fortement, dire :
avec courage, avec joie, avec force, etc., etc..

g) Éviter la trop grande fréquence des adjectifs.


C’est là justement la tendance constante des commençants
qui, possédant un léger bagage d’adjectifs, s’empressent
de les loger où ils peuvent en les renforçant de l’adverbe
très. Et l’on a par exemple cette phrase d’élève :
... la campagne était très belle et très claire ; le so-
leil rouge et brûlant s élevait dans le ciel bleu et lumi-
neux ; il faisait très bon et très chaud...
Évidemment, des phrases ainsi construites sont très
banales et très incolores, malgré toute la couleur dont on
les charge et justement peut-être, à cause de cet excès de
couleur.
Souvenons-nous toujours qu’un auteur latin (Quinti-
lien) comparait la phrase trop chargée d’adjectifs à une
armée où chaque soldat aurait derrière lui son valet de
chambre.

h) Ne pas répéter trop souvent les trois expressions :


déjà, de nouveau, et recevoir qui sont proprement des po-
lonismes.
Déjà signifie en français dès ce moment, si tôt. C’est
dire que, si par exemple, un de nos amis nous donne ren-
dez-vous au club pour 9 heures, et qu’il arrive à 9 h 45, il
ne faudra pas dire en français : déjà ! en l’apercevant, mais
bien plutôt : enfin !
De nouveau est le plus souvent inutile en français
devant les verbes. Il suffit de les faire précéder du préfixe
re-. Faire de nouveau : refaire — dire de nouveau : re-
dire, etc.. L’expression polonaise équivalente à de nou-
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veau répond quelquefois au par contre français. Il ne faut


donc pas dire : il m a bien dit ceci, mais de nouveau il a
omis de me dire cela. Dites : il m a bien dit ceci mais par
contre il a omis...
Ne pas trop user non plus de l’expression peut-être
qui est aussi très souvent un polonisme. Je me rappellerai
toujours la première fois que je fus introduit dans un salon
polonais et que la dame de la maison me dit en
m’indiquant un siège :
Peut-être vous assoirez-vous ici ?
Je fus sur le moment interloqué, et en m’asseyant je
me demandais avec inquiétude :
Mais peut-être aurais-je pu rester debout ? ...
Il aurait fallu dire, en bon français :
Voulez-vous vous asseoir ici !
ou
Asseyez-vous ici, je vous en prie !

i) Faire attention que le plus souvent on ne dit pas


aussi négativement, comme en polonais, mais qu’on le
remplace par non plus.
Paul n a pas d argent, ni moi non plus.
Paul n est pas allé au théâtre, je n y suis pas allé
non plus.
Dans ce second exemple la forme non plus est évi-
demment pléonastique.
j) Ne pas introduire de présents de l’indicatif dans
des phrases au passé pour exprimer des actions secondai-
res, comme on le fait en polonais. Donc, ne pas dire :
Il lui sembla que les deux groupes se rapprochent.
Il s approcha du toit qui fume et...
Je me suis rappelé alors que Paul est ivre, etc..
mais :
Il lui sembla que les deux groupes se rapprochaient.
Il s approcha du toit qui fumait et...
Je me suis rappelé alors que Paul était ivre.
Évidemment, si l’action secondaire dure encore, il
faut le verbe au présent, comme il a été expliqué plus
avant :
ai été voir hier la maison que Pierre construit.

k) Ne pas employer l’auxiliaire laisser pour


l’auxiliaire faire. Donc, ne pas dire :
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On l a laissé descendre.
mais :
On l a fait descendre.
Et ne pas employer l’auxiliaire rester pour
l’auxiliaire être. Donc, ne pas dire :
Il est resté nommé ministre.
mais :
Il a été nommé ministre.

l) Ne pas employer le mot plus avec le sens de avec.


Donc, ne pas dire d’un homme de cinquante ans :
est un homme plus âgé.
mais :
est un homme assez âgé.
ou :
est un homme d un certain âge.
J’arrête ici cette liste très longue, non pas qu’elle ait
épuisé tous les cas de fautes que font les Polonais en fran-
çais, mais uniquement parce qu’il faut se limiter. On aura
trouvé d’ailleurs ici les fautes les plus fréquentes, celles
qui ont particulièrement retenu l’attention de l’auteur et
choqué le plus rudement son oreille.

FIN
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GRENOBLE. – IMP. J. AUBERT


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