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La maladie de Léandre

Pièce pour enfants


en trois actes
V. 2.0

Guy Morant

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Personnages 1

La famille de Léandre et son personnel


Léandre
Sa belle-mère : Antoinette
Son père : Albert
Son frère : Louis
Sa sœur : Élisabeth
Le précepteur
Le valet : Victor
L'infirmière

Les amis
Charles-Néron
Marie-Salomé
Louis-Hérode
Sophie-Messaline

Les virus et l'enfant


Premier virus
Deuxième virus
Enfant vêtu de blanc

Le corps médical
Le docteur Decker
Le docteur Masteur
Le professeur Furie
La secrétaire
L'infirmière

Les thérapeutes et leur personnel


L'hygiéniste : Philéas Argophytum
Son assistante
Ses deux techniciens
Le réharmonisateur : Tong Tafnap Algésiras

Fantômes et personnages merveilleux


Premier fantôme : l'oncle Toc
Deuxième fantôme : la tante Aga
L'Ancien
ACTE I plantes et les animaux. 2
LE PRÉCEPTEUR  : La pauvre femme  !
Scène 1 : Le précepteur Je ne l'ai jamais connue, mais on m'a
La chambre de Léandre. Assis devant une dit qu'elle était à demi folle au mo-
petite table, Léandre écrit dans un cahier. ment de sa mort. Elle ne se lavait
Son précepteur, debout près de lui, dicte plus, s'éclairait à la bougie et ne cui-
un texte. sait pas ses aliments !
LE PRÉCEPTEUR (lisant un vieux livre de LÉANDRE (en colère)  : Je t'interdis de
classe)  : «  La terre est un mélange de dire du mal de ma mère !
déchets, de microbes et de bêtes nui- LE PRÉCEPTEUR : Il faut pourtant que
sibles.  » Je répète  : «  La terre… La tu regardes la vérité en face : elle est
terre… est un mé-lan-ge… un mé-lan- morte, et toi tu es en vie. Tu as un
ge… de dé-chets virgule… de mi-cro- père et une belle-mère formidables,
bes… de mi-cro-bes… et… » qui s'occupent de toi mieux que tous
LÉANDRE (l'interrompant)  : Pourquoi les autres parents.
tu me parles toujours de choses que je Une horloge sonne l'heure. Le précepteur
ne peux pas voir ? regarde sa montre à gousset.
LE PRÉCEPTEUR : Je ne comprends pas LE PRÉCEPTEUR : Déjà ! Nous ne la fi-
ta question. nirons donc jamais, cette satanée dic-
LÉANDRE  : Tes leçons parlent de la tée. Je n'aurais pas dû répondre à tes
terre, de la mer, des animaux, de la fo- questions idiotes. Un enfant, ça ne
rêt profonde et de la montagne obs- discute pas, ça obéit !
cure… Je les apprends par cœur, mais Léandre sourit malicieusement. Le
n'ai jamais rien vu de tout ça. Pour- précepteur sort. Léandre balaie d'une
quoi je ne peux pas marcher sur la main tout ce qui se trouve sur sa table,
terre, naviguer sur la mer, caresser saute sur son lit et regarde par la fenêtre.
les animaux, me promener dans la fo-
rêt ou dans la montagne ?
LE PRÉCEPTEUR (affolé)  : Tais-toi
donc  ! Tu ne connais pas ta chance  !
Le monde extérieur est plein de dan-
gers. Il y a des bêtes féroces, des catas-
trophes naturelles et des
épouvantables virus. On risque à tout
moment de recevoir un arbre sur la
tête ou de tomber dans un trou. Si tes
ancêtres n'avaient pas fait construire
cette maison pour protéger la famille,
tu ne serais peut-être déjà plus de ce
monde !
LÉANDRE : Mais il y a des gens à l'exté-
rieur. Ils ne meurent pas tous. Ma
mère vivait à l'extérieur, avec les
Scène 2 : Les invités ger ? 3
Entre la belle-mère. CHARLES-NÉRON  : C'est débile, com-
LA BELLE-MÈRE  : Léandre, ne regar- me jeu !
dez pas trop longtemps l'extérieur, SOPHIE-MESSALINE  : Mais non, tas
vous risquez de vous faire mal aux d'andouilles, c'est tout le contraire
yeux. La lumière du soleil est mau- (Elle descend du lit) ! Je vous explique :
vaise, je vous l'ai déjà dit ! le premier joueur trouve quelque
LÉANDRE (sans lui obéir)  : Oui, Ma- chose d'interdit, et les autres doivent
moune ! le faire. On passe au suivant, et ainsi
LA BELLE-MÈRE  : Vos invités sont là. de suite. Celui qui n'a pas d'idée est
Ils se lavent les mains. Vous êtes éliminé, et les autres doivent faire un
content ? truc interdit sur lui.
LÉANDRE : Bien sûr, Mamoune ! LOUIS-HÉRODE : Sophie-Messaline, tu
Entrent Charles-Néron, suivi de Marie-Sa- es un génie. Qui commence ?
lomé. Au passage, ils montrent à la belle- MARIE-SALOMÉ  : Moi  ! Je propose  :
mère leurs mains fraîchement lavées. Ils manger ses crottes de nez !
échangent avec Léandre un salut compli- Aussitôt, tous les enfants fouillent leur
qué. nez et dévorent ce qu'ils en retirent.
LA BELLE-MÈRE (un peu gênée) : Vous… CHARLES-NÉRON  : À moi  ! Je pro-
ne casserez pas trop d'objets, cette pose : déchirer des cahiers !
fois-ci, n'est-ce pas  ? Vous… pourriez LÉANDRE  : Bonne idée, Charles-Né-
vous blesser. ron. Allez-y, prenez-les. J'aurai au
Les enfants ne font pas attention à elle. moins une bonne raison de ne pas fi-
Entrent Louis-Hérode et Sophie-Messa- nir ma dictée !
line, qui saluent Léandre de la même fa- Les enfants ramassent les cahiers qui
çon. traînent par terre et les déchirent, puis
LA BELLE-MÈRE  : Bon, je vous laisse, jettent les feuilles en l'air en criant.
j'ai plein de choses à faire. N'oubliez SOPHIE-MESSALINE : C'est mon tour !
pas de… mais je suis bête, vous le sa- Vous allez… faire une horrible gri-
vez déjà ! mace !
Elle sort, visiblement inquiète. Dès qu'elle Les enfants s'efforcent d'inventer des gri-
a disparu, Charles-Néron et Sophie-Messa- maces effrayantes.
line se mettent à sauter sur le lit, pendant LOUIS-HÉRODE  : Ton idée était trop
que Marie-Salomé et Louis-Hérode jouent délicate, Sophie-Messaline. La mienne
à se lancer un vase fragile. sera bien pire. Écoutez  : nous allons
LOUIS-HÉRODE  : On fait quoi, aujour- tous… mettre les doigts dans l'encrier
d'hui ? de Léandre et nous barbouiller le vi-
SOPHIE-MESSALINE  : On pourrait sage !
jouer au jeu des interdits ! Les enfants se bousculent pour accéder à
LÉANDRE : C'est quoi ? l'encrier. Les garçons se maquillent sans
MARIE-SALOMÉ  : Ce ne serait pas un hésiter, tandis que les filles se tapotent
jeu où on n'a pas le droit de faire cer- délicatement le visage. Après cela, les in-
taines choses, comme parler ou bou- vités regardent tous Léandre, attendant
son idée. Scène 3 : Malade ? 4
CHARLES-NÉRON  : Alors, Léandre, tu Resté seul dans sa chambre, Léandre se
n'as aucune bêtise en tête ? regarde dans un miroir, ouvre la bouche,
LOUIS-HÉRODE : Tu as peut-être peur tire la langue, cherchant des signes de
de te faire gronder ? maladie. Sa belle-mère entre.
MARIE-SALOMÉ (regardant Léandre de LA BELLE-MÈRE : Vos invités sont sor-
près) : Mais non, regardez : il est tout tis un peu vite. Ils ont failli renverser
pâle, on dirait qu'il est malade ! un valet. (Elle aperçoit les feuilles de ca-
SOPHIE-MESSALINE (s'approchant à son hier disséminées par terre.) Il ne vous
tour) : C'est pourtant vrai qu'il a mau- ont pas fait de mal, j'espère ?
vaise mine  ! Comme s'il avait attrapé LÉANDRE : Pas de mal, non ! Juste un
une sorte de virus (elle fait une grimace jeu, Mamoune, juste un jeu.
pour imiter le virus). Il continue de se regarder, soulève ses
Léandre recule. Les autres s'écartent de paupières, se touche le nez.
lui. LA BELLE-MÈRE (inquiète) : Vous avez
CHARLES-NÉRON  : un problème ?
Un virus, quelle LÉANDRE : Je ne sais
horreur ! Il est peut- pas. Je ne pense pas.
être contagieux  ! Il Peut-être. Tu crois
ne faut pas respirer que je suis malade,
le même air que lui, Mamoune ?
sinon nous allons LA BELLE-MÈRE (a-
tous mourir ! vec un rire forcé)  :
Les filles crient et se Malaaade  ? Quelle
dirigent vers la porte idée  ! (Elle regarde
en se bouchant le nez. avec lui son image
Les garçons les re- dans la glace.) Vous
joignent, marchant à reculons et ne pouvez pas être malade, mon
montrant Léandre du doigt. grand chéri. Vous mangez la
LOUIS-HÉRODE : Ne t'approche pas de meilleure nourriture du monde, les
nous, c'est compris ? domestiques s'occupent merveilleu-
Les invités évacuent la pièce en jouant à sement de vous et votre chambre est
se transmettre la maladie de Léandre. désinfectée tous les jours. Ce sont vos
amis qui vous on mis cette absurdité
dans la tête ?
LÉANDRE (la regardant pour la première
fois depuis son arrivée)  : Ils m'ont dit
que j'avais attrapé une sorte de vi-
rus !
LA BELLE-MÈRE  : Aaah  ! Je com-
prends, maintenant  ! Ils ont dit ça
parce qu'ils étaient jaloux. Leurs mai-
sons sont plus petites que la nôtre,
plus froides et plus humides. Je suis Scène 4 : Les virus 5
sûre qu'ils n'ont même pas la climati- Dans l'obscurité de la chambre, deux vi-
sation ! Finalement, ce n'est pas grave rus se poursuivent, courent en tous sens.
qu'ils soient partis si vite : l'un d'eux Un enfant vêtu de blanc entre par la fe-
était peut-être vraiment malade ! nêtre. Les virus se dirigent vers lui, mena-
Léandre paraît rassuré. Il offre un petit çants. Effrayé, l'enfant s'enfuit, poursuivi
sourire à sa belle-mère et ramasse par les virus. Tous trois sortent.
quelques feuilles de cahier.
LA BELLE-MÈRE : Laissez ça, mon ado-
ré, vous allez vous salir les mains.
Votre valet s'en occupera demain. Il
faut vous coucher maintenant.
Léandre obéit. Il enlève ses chaus-
sures et sa veste et se couche. Sa
belle-mère tire sur un cordon et une
sonnerie retentit. Le valet Victor
entre. Il ramasse les feuilles restantes,
essuie le visage de Léandre et borde le Scène 5 : L'attaque
lit. Léandre respire bruyamment. Il s'assoit
LA BELLE-MÈRE  : Dormez bien, mon dans son lit, porte la main à sa gorge. Il
très cher. Le sommeil, c'est bon pour crie. Entre sa belle-mère, accompagnée de
la croissance. Victor.
LÉANDRE : Merci, Mamoune. LA BELLE-MÈRE (affolée)  : Léandre  !
La belle-mère sort. Victor achève son tra- Qu'est-ce qui vous arrive ?
vail. LÉANDRE : Je… Je ne sais pas. Je ne me
LÉANDRE  : Victor, à ton avis, je suis sens pas bien. J'ai l'impression
malade, ou pas ? d'étouffer.
VICTOR (choqué)  : Bien sûr que non, Entrent le frère et la sœur de Léandre, qui
Lélé. Si toi tu es malade, moi, je suis le regardent avec curiosité.
déjà mort ! LA BELLE-MÈRE  : Ce n'est rien, mon
Léandre remonte la couverture. Victor ourson, juste un peu d'angoisse. Vic-
quitte la chambre en éteignant la lumière. tor, servez-lui un grand verre d'eau
Rideau. distillée !
Victor va chercher le verre d'eau. Entre le
père, furieux.
LE PÈRE  : Comment oses-tu dire que
ce n'est rien  ? Je suis réveillé en
pleine nuit par les cris de douleur de
mon fils aîné, et la seule chose que tu
trouves à faire est de lui donner un
verre d'eau ?
LA BELLE-MÈRE (bafouillant) : Je… J'al-
lais justement appeler un médecin. Le
verre d'eau, c'était juste pour le réhy- Scène 6 : Les trois médecins 6
drater… VOIX DU PÈRE (rideau baissé)  : Vous
LE PÈRE  : On ne soigne aucune mala- ne devez absolument pas l'inquiéter.
die avec de l'eau. As-tu au moins véri- La nuit dernière, il a subi une grave
fié son pouls et sa tension  ? Il faut attaque et il a failli étouffer. Même si
prendre la situation au sérieux. De- la maladie est sérieuse, je veux que
main, je veux que trois médecins exa- vous ayez des propos rassurants.
minent mon fils. D'ici là, quelqu'un Le rideau se lève sur la chambre. Léandre
restera près de lui en permanence. est assis sur son lit, un thermomètre à la
Vous m'avez compris  : tant que les bouche. Victor est assis sur une chaise à
docteurs ne l'auront pas examiné, il côté de lui, visiblement fatigué. Entrent le
ne doit pas rester seul, même une se- père, les trois médecins et la secrétaire.
conde. LE PÈRE : Voici mon fils Léandre, l'aî-
LA BELLE-MÈRE (soumise)  : J'ai com- né de mes trois enfants. Il a eu un pe-
pris, oui  ! Il ne faut courir aucun tit… malaise la nuit dernière. Léan-
risque. Je m'en occupe immédiate- dre, explique aux docteurs ce qui t'est
ment. arrivé.
Le père lui lance un regard sombre et LÉANDRE  : J'avais du mal à respirer,
quitte la pièce, suivi du frère et de la sœur je…
de Léandre. LE PÈRE (l'interrompant)  : Il avait des
LA BELLE-MÈRE (dure) : Vous avez en- nausées, et des difficultés respira-
tendu, Victor  ? Vous prendrez son toires.
pouls et sa tension toutes les demi- LE DOCTEUR DECKER  : Un problème
heures. Vous resterez aux côtés de de carence en vitamines, sûrement !
notre cher Léandre jusqu'à l'arrivée LE DOCTEUR MASTEUR  : Des bacté-
des médecins. Et attention  ! Ne ries transmises par les acariens !
dormez pas, ou nous nous passerons LE PROFESSEUR FURIE : Une sensibili-
de vos services ! té génétique aux différentiels atmo-
Elle sort. Léandre et Victor la suivent des sphériques !
yeux. LE PÈRE  : Vous voilà déjà au travail.
VICTOR  : Toujours sur moi que ça Vive la Science ! N'hésitez pas à prati-
tombe ! quer tous les examens nécessaires.
LÉANDRE (craintif)  : Les trois médecins s'ap-
Victor, tu crois que prochent en même
c'est grave ? temps de Léandre, exa-
VICTOR  : J'espère bien minant chacun une par-
que non, je ne veux pas tie du corps différente, à
perdre ma place ! l'aide de divers instru-
Rideau. ments  : loupe, stétho-
scope, appareil électro-
nique.
LE PÈRE : Alors ?
Les trois médecins par-
lent en même temps : LE PÈRE  : Très bien, maintenant je 7
vous comprends ! Et le remède ?
DECKER : Après examen de la langue, Les trois médecins parlent en même
du teint et de l'haleine du patient, il temps :
semble qu'il soit atteint d'une carence
en vitamines des groupes A, B, C, D et DECKER  : Une supplémentation vita-
même E, provoquant un syndrome de minique !
dévitalisation généralisée. MASTEUR : Une antibiothérapie !
MASTEUR  : Plusieurs virus ou bacté- FURIE : Des lymphocytes manipulés !
ries peuvent avoir provoqué la mala-
die du jeune patient, probablement LE PÈRE  : Vous recommencez  ! Cha-
des staphylocoques dorés ou des pseu- cun à son tour et en français courant,
domonas æruginosa. Une analyse san- j'ai dit !
guine et urinaire s'impose. LE DOCTEUR DECKER  : Des complé-
FURIE  : Le patient présente une ano- ments alimentaires.
malie de plusieurs gènes liés à des pa- LE DOCTEUR MASTEUR  : Des antibio-
thologies potentiellement létales en tiques.
cas de facteurs favorisants. Ses onco- LE PROFESSEUR FURIE  : Des cellules
gènes pourraient avoir subi plusieurs modifiées.
mutations qu'il faudra cartographier. LE PÈRE : Merci ! Mademoiselle, vous
avez tout noté ?
Léandre se bouche les oreilles. La secré- LA SECRÉTAIRE  : Oui, Monsieur  ! (Li-
taire essaie de noter, mais n'y arrive pas. sant) Des compléments alimentaires,
LE PÈRE (criant) : Arrêtez ! des antibiotiques et des cellules mo-
Les médecins se taisent et s'immobilisent. difiées.
LE PÈRE  : On ne peut pas vous com- LE PÈRE  : Les meilleurs remèdes des
prendre si vous parlez en même meilleurs médecins du monde  :
temps ! En plus, vous utilisez des mots Léandre, mon grand fils, tu sera vite
que vous êtes les seuls à connaître. Re- réparé ! Merci, docteurs ; la Science a
prenez un par un, et dans un langage sauvé le monde, comme d'habitude !
clair. Docteur Decker, commencez ! Les médecins sortent l'un après l'autre,
LE DOCTEUR DECKER (après s'être après avoir reçu un gros chèque de la se-
éclairci la gorge) : Votre fils… ne mange crétaire.
pas assez de fruits et de légumes. LE PÈRE (à Léandre) : Tu prendras tous
La secrétaire note. les médicaments, exactement comme
LE PÈRE  : Et vous, Docteur Masteur, les médecins te les ont prescrits. L'in-
qu'en pensez-vous ? firmière s'en occupera. Ta santé est
LE DOCTEUR MASTEUR : Le petit a dû en de bonnes mains.
attraper des bac… des microbes. Rideau.
LE PÈRE : Professeur Furie ?
LE PROFESSEUR FURIE  : Les cellules
de son corps fonctionnent mal  ; elle
ont un défaut.
ACTE II L'INFIRMIÈRE (se retour- 8
nant) : Quoi encore ?
Scène 1 : L'infirmière LÉANDRE : Je ne devrais
Le rideau s'ouvre sur une pas être malade !
chambre encombrée de di- L'INFIRMIÈRE  : Pour-
vers appareils médicaux. quoi tu dis ça ?
Léandre est couché dans LÉANDRE  : Mes parents
son lit. L'infirmière lui administre des mé- m'ont toujours dit que je devais res-
dicaments. ter dans la maison pour éviter les
L'INFIRMIÈRE  : Je resterai à côté de maladies. Je ne suis jamais sorti, donc
toi tant que tu n'auras pas avalé tes ca- je ne devrais pas être malade !
chets ! L'INFIRMIÈRE  : Un de tes amis a pu
LÉANDRE : J'ai pas envie ! ramener des microbes de l'extérieur.
L'INFIRMIÈRE : Ce n'est pas une ques- LÉANDRE  : Tous mes amis se portent
tion d'envie : les médecins ont décidé bien.
que tu prendrais ces médicaments, L'INFIRMIÈRE  : Tu es peut-être plus
alors tu dois leur obéir. fragile qu'eux. Ta constitution est
LÉANDRE : Je ne les prendrai pas ! Ils plus faible.
ont mauvais goût et ils me font du LÉANDRE : Pourquoi ?
mal. L'INFIRMIÈRE : Je n'en sais rien, moi,
Il sort de son lit pour échapper à l'in- je ne suis pas médecin  ! Arrête de te
firmière et se réfugie derrière sa table de poser des questions, je suis sûre que
travail, obligeant sa poursuivante à tour- ce n'est pas bon pour toi !
ner autour. Soudain, il éprouve un ma- Elle sort.
laise et tombe. L'infirmière l'aide à se
lever et à se recoucher.
L'INFIRMIÈRE  : Fais le malin, mainte-
nant  ! Léandre, plus savant que les
médecins, qui sait ce qui est bon ou
mauvais pour lui ! Heureusement que
tu les as, ces remèdes. Je ne sais pas
dans quel état tu serais sans eux.
Ouvre la bouche !
Il lui obéit et elle l'oblige à avaler une poi-
gnée de cachets avec un verre d'eau.
L'INFIRMIÈRE : Bien ! Retourne-toi !
Il hésite, mais finit par se retourner. L'in-
firmière sort d'une boîte un suppositoire
géant, qu'elle lui administre d'un geste
exagéré. Léandre crie. Dès qu'elle a termi-
né, elle se dirige vers la porte.
LÉANDRE (d'une voix faible)  : Infir-
mière !
Scène 2 : L'hygiéniste d'une réserve de pollen, de spores et 9
Entrent la belle-mère, l'hygiéniste et son d'humidité, j'en suis malade – façon
assistante. de parler !
LA BELLE-MÈRE  : Voici la pièce. L'HYGIÉNISTE  : Le gens n'ont pas
Comme vous le constatez, la fenêtre conscience des dangers qui les en-
donne sur la forêt. tourent. L'air, l'eau, la poussière, la
L'HYGIÉNISTE  : Très mauvais, ça  ! Du nourriture  : tout devrait être sur-
pollen, des spores, de l'humidité, un veillé de près. Vous désinfectez régu-
vrai concentré de saletés ! lièrement cette chambre, j'espère ?
LA BELLE-MÈRE : Je savais que vous di- LA BELLE-MÈRE  : Tous les jours, pro-
riez ça ! fesseur Argophytum !
LÉANDRE (sèchement) : Encore un doc- L'HYGIÉNISTE : Très bien ! Vous pou-
teur ? vez passer à deux fois par jour si vous
LA BELLE-MÈRE  : Pas du tout, mon avez un doute, mais une seule désin-
pauvre chéri, ce monsieur est un hy- fection devrait déjà suffire. Pensez à
giéniste. Il n'essaie pas de guérir les faire bouillir les draps, couettes,
maladies, mais d'en éliminer les oreillers, vêtements de corps pendant
causes. Comme… une demi-heure au moins. Calfeutrez
L'HYGIÉNISTE (l'interrompant)  : Com- les portes et les fenêtres, brûlez les
me retirer du feu la main de celui qui doudous et les jouets en matières na-
se brûle ! turelles et passez l'aspirateur matin,
LA BELLE-MÈRE : C'est ça ! Votre père midi et soir. Bien sûr, votre petit
ne croit que dans les médecins, mais il malade n'aura pas le droit de sortir
y a d'autres façons de chasser le mal. de sa chambre.
Pendant qu'elle parle, l'hygiéniste se met LÉANDRE  : Je devrai rester ici toute
à regarder partout, examine chaque coin ma vie ?
de la pièce. Il met l'index dans sa bouche, L'HYGIÉNISTE  : Pas forcément toute
puis le lève. ta vie, petit. Quand tu iras mieux, tu
L'HYGIÉNISTE : Il y a un courant d'air, seras peut-être autorisé à te prome-
par ici ! Assistante ! ner de temps en temps dans le reste
L'assistante se met à la recherche du cou- de la maison.
rant d'air, s'accroupit, saute en l'air et fi- LA BELLE-MÈRE : Et tes amis pourront
nit par trouver son origine : un petit trou venir te voir !
entre deux plinthes. L'HYGIÉNISTE  : À condition d'avoir
L'HYGIÉNISTE  : L'air, cette grande été d'abord correctement désinfectés.
source de pathologies  ! Il faudra re- On n'est jamais trop prudent !
boucher ce trou. Et abattre ces arbres LÉANDRE  : Je suis vraiment très
(montrant du doigt la forêt), jusqu'à malade, alors ?
deux cent mètres au moins. L'HYGIÉNISTE  : Ça, je n'en sais rien,
LA BELLE-MÈRE  : S'il faut le faire, on mon garçon. Je suis hygiéniste, pas
le fera. La santé de notre cher ange médecin !
passe avant le reste  ! Quand je pense Rideau.
qu'il a passé toute sa jeune vie près
Scène 3 : Les voiles de plastique Scène 4 : Le prénom 10
Le rideau s'ouvre sur une chambre encore Entre la belle-mère.
plus vide. Léandre est assis par terre sur LA BELLE-MÈRE : Alors, mon crouton,
un tapis de plastique portant le mot « sté- vous avez tout ce que vous désirez ?
rile  ». Il joue avec un appareil électro- LÉANDRE (sans la regarder) : Pourquoi
nique. Des techniciens habillés de tu m'appelles « mon crouton » ?
combinaisons blanches installent des LA BELLE-MÈRE : Je ne sais pas ! C'est
voiles de plastique autour de lui. Quand bon, un crouton !
ils ont terminé, ils sortent. Entrent son LÉANDRE : Un crouton, c'est du vieux
frère et sa sœur, qui jouent à se pour- pain tout sec  ! Je ne veux pas que tu
suivre. Léandre s'aperçoit de leur pré- m'appelles comme ça !
sence. LA BELLE-MÈRE  : Bien sûr, pas de
LÉANDRE (se levant et leur faisant problème  ! Qu'est-ce que vous pré-
signe) : Louis ! Élisabeth ! férez : mon abricot sucré ?
Ils continuent à jouer sans faire atten- LÉANDRE : Juste Léandre !
tion à lui. LA BELLE-MÈRE  : Juste Léandre  ?
LÉANDRE (en colère)  : Je sais bien que C'est un peu froid, non ?
vous me voyez, ne faites pas sem- LÉANDRE  : C'est mon prénom, celui
blant ! Je ne suis pas devenu invisible. que m'a donné ma mère.
LE FRÈRE : C'est maman qui nous a ob- LA BELLE-MÈRE  : Un très beau pré-
ligés à venir. nom, d'ailleurs  ! Va pour Léandre  !
LA SŒUR : Nous, on ne voulait pas. J'essaierai de m'en souvenir.
LE FRÈRE : Élisabeth a peur que tu sois Elle sort. Léandre jette son jouet électro-
contagieux. nique loin de lui.
LA SŒUR : On ne sait jamais !
LE FRÈRE  : Si on te parle trop long-
temps, on pourrait attraper tes mi-
crobes.
Ils sortent. Léandre s'assoit par terre, abat-
tu.
Scène 5 : Le réharmonisateur LÉANDRE  : On a réellement des fils à 11
Entre Victor, qui vérifie que personne ne l'intérieur ?
l'a vu entrer. Léandre lui tourne le dos. VICTOR  : Façon de parler  ! Je ne
VICTOR (chuchotant)  : Léandre  ! connais pas trop la théorie, je ne suis
Léandre ! pas spécialiste. Tout ce que je sais,
Il passe de l'autre côté du rideau et touche c'est que ça marche. Tu veux es-
l'épaule de Léandre. sayer ?
LÉANDRE (se retournant)  : Tu n'as pas LÉANDRE : Ça fait mal ?
peur d'attraper ma maladie ? VICTOR : Pas le moins du monde ! Ça
VICTOR : Ne dis pas de bêtises ! Un va- chatouille un peu, c'est tout ! Tu ver-
let ne peut pas attraper une maladie ras, il ne donne même pas de vrais
de maître, c'est bien connu  ! Écoute, médicaments. Attends, je le fais venir.
je n'ai pas beaucoup de temps. Je suis Victor ouvre la porte, jette un coup d'œil
censé être à la cuisine. Je suis venu te à l'extérieur, puis sort.
dire quelque chose de très important. LÉANDRE (hésitant)  : Circuit énergé-
Léandre se lève et écoute avec attention. tique !
Victor regarde autour de lui avant de par- Victor revient, accompagné du réharmo-
ler. nisateur.
VICTOR  : Je connais quelqu'un qui VICTOR  : Je te présente Tong Tafnap
peut t'aider. Algésiras, ancien valet de la cour de
LÉANDRE (désabusé)  : Un autre doc- Moldavie. Tong, voici Léandre, mon
teur ? jeune maître. Bon, je vous laisse, on
VICTOR : Non, pas du tout, mieux que m'attend aux fourneaux !
ça : un réharmonisateur ! Il sort. Tong Tafnap Algésiras tourne au-
LÉANDRE : Un quoi ? tour de Léandre, l'examinant des pieds à
VICTOR  : Un ré-har-mo-ni-sa-teur  ! la tête en passant les mains à quelques
Nous autres, valets, nous ne croyons centimètres de son corps.
pas dans la médecine. D'ailleurs, nous TONG TAFNAP ALGESIRAS  : Très in-
n'avons pas assez d'argent pour nous téressant !
payer des médicaments. Quand nous Il continue.
sommes malades, nous appelons un ré- TONG TAFNAP ALGESIRAS  : Comme
harmonisateur, qui remet en place les c'est étrange !
circuits énergétiques de notre corps. Il achève son inspection en remontant
LÉANDRE : C'est quoi, un circuit éner- vers la tête.
gétique ? TONG TAFNAP ALGESIRAS : Du jamais
VICTOR : Vraiment, il faut tout t'expli- vu !
quer ! Un circuit énergétique, c'est un LÉANDRE (s'impatientant) : Tu as trou-
peu comme un tas de fils électriques vé quelque chose ?
où l'énergie passe. Parfois, un contact TONG TAFNAP ALGESIRAS  : Jeune
est un peu usé, et l'énergie se bloque. homme, vous êtes tout chamboulé !
On appelle ça une maladie. LÉANDRE (inquiet) : Tout chamboulé ?
Léandre regarde son corps, à la recherche TONG TAFNAP ALGESIRAS  : Tout
des fils électriques. tourneboulé, je dirais même. Vous
avez les circuits tout encombrés, des Scène 6 : Énergies négatives 12
doigts de pieds à la pointe des che- Léandre est perché sur un empilement de
veux ! tables et de chaises. Il porte un collier de
LÉANDRE  : Je ne comprends pas. Mes plantes et un chapeau extravagant.
parents me disent toujours que j'ai la VOIX DE LA BELLE-MÈRE  : Léandre,
meilleure vie qu'un enfant peut avoir. pour la dernière fois, ouvrez !
Je ne devrais pas être aussi tournebou- LÉANDRE : Non !
lé ! VOIX DE LA BELLE-MÈRE : Vous devez
TONG TAFNAP ALGESIRAS  : Que vou- absolument nous laisser entrer, mon
lez-vous, le corps se dérègle parfois pet… Léandre  ! C'est l'heure de vos
tout seul, comme une horloge. On ne médicaments.
sait pas pourquoi. LÉANDRE  : Je ne veux plus les
LÉANDRE : Et ça… se répare ? prendre !
TONG TAFNAP ALGESIRAS  : Bien sûr, VOIX DE LA BELLE-MÈRE  : Mais vous
sinon je n'aurais pas de clients. Vic- n'avez pas le droit d'arrêter, les
tor, par exemple  : sans moi, il serait médecins sont formels.
mort avant votre naissance, et plu- LÉANDRE  : Je ne veux plus prendre
sieurs fois depuis. Il me doit beau- vos poisons. Le réharmonisateur a dit
coup. que je devais me purifier.
LÉANDRE : Lui aussi était déréglé ? VOIX DE LA BELLE-MÈRE  : Je ne con-
TONG TAFNAP ALGESIRAS  : Comme nais pas ce réharmonisatruc, mais il
une vieille machine rouillée  ! Quand doit être un charlatan pour vous faire
je l'ai rencontré pour la première fois, croire des choses pareilles. Seule la
on aurait dit un petit vieux ! Mais si je Science vous sauvera.
peux me permettre, il n'était pas moi- LÉANDRE : Depuis que la Science s'oc-
tié aussi déréglé que vous ! cupe de moi, je me sens de moins en
Léandre met la main au cœur, respire dif- moins bien.
ficilement. Tong Tafnap Algésiras sort un VOIX DE LA BELLE-MÈRE  : Sans les
outil bizarre et commence à le faire tour- médicaments que vous prenez, vous
ner en se déplaçant autour de Léandre. iriez encore plus mal à l'heure ac-
TONG TAFNAP ALGESIRAS : Vous avez tuelle.
beaucoup de chance que Victor m'ait LÉANDRE  : Ou peut-être que j'irais
fait venir. mieux !
Rideau. On frappe quelques gros coups de
poings à la porte.
VOIX DU PÈRE : Léandre, ouvre tout
de suite, c'est un ordre !
LÉANDRE : Non ! Je ne veux pas faire
entrer les énergies négatives !
VOIX DU PÈRE  : C'est ta dernière
chance  : ouvre, ou on enfonce la
porte !
Léandre regarde en l'air. Bruits d'une
porte qu'on enfonce. La porte cède et même défunte, tu restes une tata 13
laisse passer Victor, l'infirmière et les poule  ! Moi, si je devais choisir, je
deux techniciens. On oblige Léandre à préférerais qu'il vive encore trente
descendre et on lui enfonce les médica- ou quarante ans, pour lui laisser une
ments dans la gorge à l'aide d'un enton- chance d'apporter quelque chose à la
noir. Rideau. famille. Il pourrait devenir célèbre,
inventer une machine fantastique ou
sauver des vies humaines. Après tout,
Scène 7 : La visite des fantômes il n'a même pas une vraie maladie.
La chambre de Léandre est plongée dans TANTE AGA : Il n'a pourtant pas l'air
la pénombre. Léandre est endormi. de faire semblant !
Entrent l'oncle Toc et la tante Aga, tout ONCLE TOC : Il est parfois plus dange-
habillés de gris. Ils se placent de part et reux de se croire malade que de l'être
d'autre du lit. vraiment et de l'ignorer.
ONCLE TOC : En voilà un qui ne va pas Ils sortent. Rideau.
tarder à nous rejoindre.
TANTE AGA  : Disparaître si jeune  !
Quel dommage !
Elle se penche sur Léandre, essaie de le
faire réagir.
ONCLE TOC  : Une honte pour la fa-
mille, tu veux dire  ! Autrefois, nous
avions une santé de fer. J'ai quitté ce
monde à quatre-vingt-quinze ans et
toi à quatre-vingt-dix-sept. Dix fois
plus vieux que lui, tu te rends
compte !
TANTE AGA : Il y a eu le petit Achille,
trépassé à onze ans.
ONCLE TOC  : Ça ne compte pas  : un
arbre lui est tombé dessus !
TANTE AGA  : Alors, il ne reste plus
que la petite Perséphone, décédée de
la tuberculose à quinze ans et demi.
ONCLE TOC : Et encore, je me suis tou-
jours demandé si elle n'avait pas été
empoisonnée par son oncle.
TANTE AGA (chatouillant Léandre) : Re-
garde comme il est mignon  ! Comme
sa mère est toujours vivante, je m'oc-
cuperai de lui quand il aura passé
l'arme à gauche.
ONCLE TOC  : Je te reconnais bien là  :
ACTE III LÉANDRE (d'une voix faible) : J'ai mal ! 14
LA BELLE-MÈRE  : D'après les méde-
Scène 1 : Agonie cins, c'est une étape normale de la
Le rideau s'ouvre sur une pièce transfor- guérison. Plus qu'une semaine ou
mée en chambre d'hôpital. Léandre est as- deux et… et vous serez comme neuf !
sis dans un fauteuil roulant. Il est pâle et Bon, nous on file, on ne veut pas vous
se déplace avec difficulté. Alors qu'il re- fatiguer. Continuez comme ça, mon
garde par la fenêtre, son père et sa belle- héros !
mère apparaissent sur le seuil de la porte. Elle sort sans laisser à son beau-fils le
LA BELLE-MÈRE (parlant bas)  : Il ne temps de lui répondre. Léandre repart
quitte presque plus la fenêtre. Il reste vers la fenêtre.
comme ça toute la journée, sans bou- Entre Victor. Il se met à faire le lit sans
ger. regarder Léandre.
LE PÈRE (parlant de la même façon) : Pas VICTOR  : Alors, mon petit Lélé, com-
très solide, ce garçon. Le système im- ment vont les circuits, ce matin ?
munitaire ne vaut rien. Avec les traite- LÉANDRE (sans se retourner)  : Pas très
ments que je lui ai payés, il devrait bien !
être en pleine forme. De l'argent per- VICTOR (choqué)  : Comment ça, pas
du ! très bien  ? Je sens l'énergie partout,
LA BELLE-MÈRE  : On a fait tout ce dans cette chambre, Ça déborde d'é-
qu'on a pu. Il faut savoir reconnaître nergie, petit veinard  ! Ce vieux Tong
qu'on a échoué. a vraiment fait du bon boulot !
LE PÈRE : Dix ans d'éducation pour en Léandre se retourne. Il a du mal à respi-
arriver là ! Quel gâchis ! rer et à se déplacer.
LA BELLE-MÈRE : On devrait peut-être LÉANDRE : Je ne me sens pas bien du
attendre un peu, au cas où il reparti- tout, Victor. De moins en moins bien.
rait. VICTOR  : Je suis sûr que ce n'est
LE PÈRE : Même s'il s'en sortait, il res- qu'une étape. Tu as bien fait tout ce
terait fragile. Il vaudrait mieux qu'il… que Tafnap t'a recommandé ?
LA BELLE-MÈRE  : C'est triste à dire, LÉANDRE (dans un souffle) : Oui !
mais je crois que tu as raison. Il vau- VICTOR  : Tu as dû oublier un détail,
drait mieux qu'il… j'en suis sûr  ! Il fallait suivre ses
Léandre s'aperçoit de leur présence. Il se instructions à la lettre. Algésiras dit
retourne lentement et essaie de leur par- toujours  : «  Si ça foire, tu t'es gouré
ler sans y arriver. Sa belle-mère se préci- quelque part. »
pite vers lui, alors que son père reste sur LÉANDRE  : J'ai fait tout ce qu'il avait
le seuil et finit par sortir. conseillé.
LA BELLE-MÈRE  : Ne vous fatiguez VICTOR (haussant les épaules) : Qu'est-
pas, mon petit martyr. Vous n'êtes ce que tu veux que je te dise  ? Peut-
pas encore tout à fait guéri. Votre être que la réharmonisation ne mar-
père vient de me faire remarquer que che pas avec les maîtres. Pas de chan-
vous alliez beaucoup mieux, mais ce ce pour toi !
n'est pas une raison pour gambader ! Il sort.
Entrent Louis et Élisabeth, qui visitent la Scène 2 : La souris 15
chambre comme si Léandre n'était pas là. Assis par terre, Léandre
LOUIS : Tu vois, je te l'avais dit : il y a détruit soigneusement chacun
la place pour mon bureau, là-bas, de ses jouets, en s'acharnant
dans le coin. sur les figurines. Soudain, il
ÉLISABETH : Et ton coffre à jouets, tu aperçoit une souris, qui sort du trou re-
le mettrais où ? bouché par l'hygiéniste. Elle traverse la
LOUIS  : Juste à l'entrée, près de ma chambre à toute vitesse. Léandre tente en
commode. vain de l'attraper, mais elle disparaît
ÉLISABETH  : Moi, je préférerais sous dans un autre trou. Malgré les interdic-
la fenêtre. tions des thérapeutes, il ouvre sa fenêtre.
LOUIS  : Impossible  : il y a le radia- Il veut respirer l'air de l'extérieur. Mais
teur ! l'effort l'a fatigué ; il ferme la fenêtre et se
Léandre s'approche d'eux, mais ne couche.
cherche pas à leur parler. Il les re- Rideau.
garde seulement, attentif à leur dia-
logue. Élisabeth le remarque et donne Scène 3 : L'Ancien
un coup de coude à son frère. Léandre se réveille en pleine nuit. Sa
LOUIS : On voulait juste… comparer ta chambre, méconnaissable, ressemble dé-
chambre à la mienne. sormais à une prison. L'Ancien est assis
ÉLISABETH  : Louis me demandait dans un coin. Il travaille à fabriquer
quelques conseils pour changer ses quelque chose sans se préoccuper de
meubles de place. On voulait juste Léandre. Ce dernier veut se lever, mais sa
voir comment tu avais disposé les faiblesse l'en empêche. Il appelle l'Ancien,
tiens… qui lève enfin la tête.
LOUIS : Mais on ne va pas te déranger LÉANDRE : T'es qui ?
plus longtemps. L'ANCIEN  : Je suis un Ancien, mon
ÉLISABETH  : On ne te dérangera plus garçon. Quelqu'un du vieux monde.
du tout. LÉANDRE  : Qu'est-ce que tu fais dans
Ils se dépêchent de sortir. Léandre les re- ma chambre ?
garde partir, puis reste longtemps immo- L'ANCIEN : J'ai toujours été là. Ça fait
bile. cent trois ans que je vis ici.
LÉANDRE (criant) : Je vais mourir ! LÉANDRE : Je ne vous avais jamais vu.
Il s'effondre. L'ANCIEN  : C'est normal  : on ne peut
Rideau. voir que ce qu'on connaît déjà. Moi,
plus personne ne me connaît. Ils ont
tous oublié que j'existais. Vieux,
malade, mais vivant !
LÉANDRE : Moi aussi je suis malade. Je
pense que je vais bientôt mourir. J'ai
attrapé une affreuse maladie, qu'au-
cun docteur ne peut soigner.
L'ANCIEN : Ne t'inquiète pas pour ça !
(Il se lève et s'approche du lit.) Il y a LÉANDRE : Chassée ? 16
deux cent cinquante ans, les médecins L'ANCIEN  : Chassée, oui  ! Elle était
m'ont déclaré incurable. J'étais telle- trop libre, trop sauvage. Elle ne vou-
ment furieux que j'ai survécu. Je les ai lait pas se soumettre. Ils t'ont fait
tous enterrés ! croire qu'elle était morte, mais elle
LÉANDRE : Je ne crois pas que je vivrai vit encore.
aussi longtemps que vous. Je vais plus Léandre monte sur son fauteuil rou-
mal de jour en jour. Mes parents es- lant et se dirige vers la fenêtre.
saient de me faire croire que je vais L'ANCIEN  : Elle t'aimait de toutes ses
guérir, mais je sais qu'ils mentent. Si forces, tu sais. Ils ne l'ont pas laissé
j'avais su que j'allais mourir, je ne se- t'emmener avec elle. Ton père a dit
rais pas resté tout le temps dans cette qu'il voulait t'offrir une vie confor-
maison à jouer à des jeux idiots. table. Elle a répondu qu'une prison
Le vieillard rit. confortable restait une prison.
L'ANCIEN  : Moi aussi, je vais mourir. LÉANDRE (pleurant)  : Je ne la verrai
Je le sais depuis trois cents ans au plus jamais !
moins. Mais crois-moi, fiston, ça ne L'ANCIEN : Pas d'idées noires, je te le
m'a jamais empêché de profiter de la répète. Écoute bien ce que je vais te
vie ! dire : si tu veux revoir ta mère, oublie
LÉANDRE (s'asseyant sur le bord du lit) : d'abord ta maladie. Ensuite, ouvre la
Vous ne comprenez pas. Je ne vais pas fenêtre et saute dans le jardin. Au dé-
mourir dans cent ans, mais peut-être but, ce sera un peu difficile, mais plus
demain ou la semaine prochaine. l'air libre entrera dans tes poumons,
L'ANCIEN : Quelle drôle d'idée ! Un en- plus tu te sentiras bien. Ta mère vit
fant ne devrait jamais penser ce genre de l'autre côté de cette forêt que tu
de choses ! À ton âge, je me croyais im- vois au loin. Marche sans te retour-
mortel  ! Écoute, Léandre, je vais te ner, droit devant toi, et tu la rejoin-
confier un secret  : ce que tu crois a dras.
souvent tendance à se réaliser. Si tu LÉANDRE  : Ça ne peut pas être aussi
te crois malade, tu le deviendras. Tu facile.
dois chasser tes idées noires, sinon L'ANCIEN (se recroquevillant dans un
elles risquent de devenir vraies  ! Ta coin) : Si tu refuses d'y croire, ce sera
mère disait  : «  Je ne suis jamais impossible.
malade,… Il baisse la tête et semble s'endormir.
LÉANDRE  : …parce que je n'en ai pas LÉANDRE (en colère)  : Ce ne sont que
le temps  !  » Vous avez connu ma des mensonges, des contes pour en-
mère ? fants !
L'ANCIEN  : Évidemment  ! J'ai connu Rideau.
tous les habitants de cette maison ! Ta
maman aimait discuter avec moi,
quand les autres ne la voyaient pas.
J'ai été très triste quand ils l'ont chas-
sée.
Scène 6 : La fenêtre 17
L'Ancien a disparu et Léandre reste seul.
Tandis que la lumière diminue, il regarde
une dernière fois ses jouets brisés. Il ouvre
la fenêtre et respire profondément. Une lu-
mière intense, accompagnée de bruits na-
turels, pénètre dans la chambre.
LÉANDRE : Maman !
VOIX DE FEMME : Léandre ! Léandre !
Après avoir hésité une dernière fois,
Léandre enjambe la fenêtre et quitte la
pièce.