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QUEL SAUVEUR, QUEL SALUT ?

Sotériologie dans la bande dessinée contemporaine à

partir de quelques exemples

la bande dessinée contemporaine à partir de quelques exemples Primož Jakop, sj Centre Sèvres – P.

Primož Jakop, sj

Centre Sèvres – P. François Euvé

Merci à Toi qui donnes la vie (cf. Rm 4,17) et en qui nous avons « la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17,28) ;

à ma famille qui m'a élevé et donné le goût pour vivre ;

à Jean-Marc (ton ordinateur portable a fait des merveilles !) et à toute la

communauté de la rue d'Assas de m'avoir supporté et soutenu ;

à Pascal Sevez pour l’encouragement avant, pendant et après le discernement du

sujet du mémoire ;

à François Euvé pour accepter de m'accompagner pendant cette aventure ;

à la Compagnie de Jésus, spécialement au P. Provincial de la Province de Slovénie, pour la possibilité de faire mes études en France.

i

1.

INTRODUCTION

- 1 -

1.1

Pourquoi ce sujet ?

-

1 -

1.1

Quelques précisions terminologiques

-

1 -

1.2

Le choix

-

2 -

1.2

La methodologie

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3 -

2. ANALYSE DES BD

2.1

Lincoln

- 3 -

- 3 -

2.1.1 Brève introduction

-

3 -

2.1.2 Comment se fait l'appel ?

-

4 -

2.1.3 Comment le personnage se comprend-il lui même ?

-

4 -

2.1.4 Quel est son rapport aux personnes qui l’entourent ?

-

6 -

1.5 Quel salut propose-t-il?

-

7 -

2.1.6 Des références bibliques

2.2 Face de lune

2.2.1 Brève introduction

- 8 -

- 9 -

- 9 -

2.2.2 Comment se fait l'appel ?

-

10 -

2.2.3 Comment le personnage se comprend-il lui même ?

-

10 -

2.2.4 Quel est son rapport aux personnes qui l’entourent ?

-

11 -

2.2.5 Quel salut propose-t-il ?

-

12 -

2.2.6 Des références bibliques

-

15 -

2.3 Nausicaä de la vallée du vent

-

15 -

2.3.1 Brève introduction

-

15 -

2.3.2 Comment se fait l’appel?

-

17 -

2.3.3 Comment le personnage se comprend-il lui même ?

-

19 -

2.3.4 Quel est son rapport aux personnes qui l’entourent ?

-

20 -

2.3.5 Quel salut propose-t-il ?

-

23 -

2.3.6 Les réferences bibliques

-

26 -

2.4 Quelques conclusions

-

26 -

2. REPRISE THEOLOGIQUE SELON ADOLPHE GESCHE

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2.1 Quel sauveur ?

-

28 -

2.2 Quel salut ?

-

30 -

2.2.1 Sauvé pour -

-

30 -

2.2.2 Sauvé de -

-

34 -

ii

CONCLUSION

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BIBLIOGRAPHIE

- 41 -

ANNEXE 1 : LINCOLN

A

ANNEXE 2 : FACE DE LUNE

D

ANNEXE 3 : NAUSICAÄ

G

iii

1. INTRODUCTION

1.1 POURQUOI CE SUJET ?

En parlant de l’espérance de l’éternité, Adolphe Gesché peint des difficultés de l’imaginaire de l’homme d’aujourd’hui : « Quoi qu'on en pense, celui-ci [l’imaginaire] joue un grand rôle dans le maintien ou la perte d'idées qui ont besoin de ce que Kant appelait des "représentations". Or notre imaginaire se trouve aujourd'hui bien en panne, qui ne se retrouve plus dans la puissante poétique de Dante et la conception cosmothéologique qu'elle suppose. » 1 Avant mon arrivée en France, j’aurais confirmé cette constatation sans beaucoup d’hésitation, mais le séjour en France m’a offert une rencontre qui m’a fait changer quelque peu d’idée. Cette rencontre, c’est la rencontre avec le monde de la bande dessinée. Dans ce monde, j’avais l’impression d’avoir découvert des « représentations » qui ne témoignent pas de la panne de notre imaginaire, mais plutôt du contraire : que l’homme d’aujourd’hui continue sa quête de réponses aux questions qui le hantent depuis toujours. Voir les auteurs de BD raconter sur le sens de l’existence humaine, sur son avenir, sur des peurs et des joies qui viennent avec – tout ça m’a donné l’impression que l’imaginaire humain aujourd’hui n’est pas en panne, mais peut-être simplement caché, se trouvant ailleurs ; pas là où on était habitué jusqu’à présent. Se pourrait-il que, pour traiter les catégories comme éternité, au-delà, salut…, la BD puisse donner un coup de main à la théologie pour que celle-ci puisse continuer à parler d’une manière qui soit compréhensible pour l’homme d’aujourd’hui ? J’avais l’impression que la réponse était positive, mais il fallait le vérifier – ce que je vais essayer de faire ici.

1.1 QUELQUES PRECISIONS TERMINOLOGIQUES

Pour rendre la lecture de ce travail compréhensible dès le début, je voudrais préciser le contenu ou le sens des mots qui se trouvent dans le titre et qui vont apparaître le plus souvent. Quand je parle de salut, surtout dans la première partie, je voudrais le comprendre dans le sens le plus large possible et en même temps éviter de le prendre tout de suite dans un sens strictement chrétien, ce qui sera plutôt ma tâche dans la deuxième partie. Par salut, je vais donc comprendre en premier lieu toute situation ou état où les êtres vivants se trouvent vivant en plénitude « la manière de vie » qui leur est propre. Il peut s’agir soit de la vie des humains, soit de celle des animaux ou des plantes, de la vie d’un seul être

1 A. GESCHE, Dieu pour penser V. La destinée (Cerf, Paris 1995), p. 114.

-

1 -

1.2 Le choix

ou de l’ensemble de l’écosystème. Il est assez clair que, dans l’arrière-fond de cette pensée, il y a une intuition qu’une vie « autre », « meilleure » est possible : une vie de bonheur et de paix qui provient d’une co-existence « en symbiose » 2 de chacun avec tous. Pour utiliser une image qui peut dire plus que les concepts, j’évoque la vision des « temps messianiques » d’Isaïe : « Le loup habitera avec l'agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon. La vache et l'ourse paîtront, ensemble se coucheront leurs petits. Le lion comme le bœuf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l'aspic, sur le trou de la vipère le jeune enfant mettra la main. On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte… » (Is 11,6-9a). Je suis conscient (comme probablement aussi Isaïe) du problème que, par exemple, un lion qui ne mange pas de la viande ne peut pas, dans les catégories de ce monde, être considéré comme lion « vivant en plénitude la manière de vie qui lui est propre. » Et pourtant, l’image reste parlante justement sur le point qui me semble important : on ne sait pas comment et de quelle manière, mais une « autre » vie devrait être possible, une vie où les relations avec les autres êtres vivants ne sont plus source ni de peur ni de danger. En ce sens, le sauveur (ou le personnage salvifique) serait celui qui guide la création vers cet état, qui aide à trouver cet état ou par qui cet état arrive.

1.2 LE CHOIX

Dans le travail de mémoire, je veux traiter les questions qui toucheront aux visions du salut et du sauveur telles qu’elles sont présentées par la créativité artistique des auteurs de la bande dessinée contemporaine et essayer de voir quelle réponse à ces questions peut fournir aujourd'hui la théologie chrétienne. En même temps, je voudrais aussi faire au moins une partie de chemin dans l’autre sens et voir quelles réponses à des questions théologiques pourrait fournir aujourd’hui le genre de la BD. Je tiens à préciser que mon but est vraiment limité à un dialogue entre la BD et la théologie, ce qui veut dire que je vais m'intéresser principalement au scénario et non tellement au dessin et aux couleurs, qui sont pourtant partie intégrale de l'expression dans la BD.

2 Je mets le mot entre guillemets parce que, tout en étant un mot qui décrit le mieux ce que je veux dire, « symbiose » reste un mot qui décrit une manière de co-existence déjà connue. Il ne représente donc pas (ni peut présenter non plus) pleinement ce qui est visé justement par « l’autre », cet « autre » qui est différent du « meilleur déjà connu. »

- 2 -

1.2 La methodologie

J'ai choisi de travailler en me limitant à trois BD différentes :

- « Lincoln » d'Olivier, Jérôme et Anne-Claire Jouvray,

- « Face de Lune » de François Boucq et Alessandro Jodorovsky,

- « Nausicaä de la vallée du vent » de Hayao Miyazaki.

Ce qui a orienté mon choix a été principalement le but de ce mémoire, donc j'ai choisi en vu du développement de l'histoire autour d'un personnage salvifique dans les BD qui peuvent être qualifiées très généralement comme « assez connues ». Tout en étant conscient que, par le choix restreint à trois ouvrages et par ma connaissance très partielle de tout ce qui se passe dans le monde de la BD contemporaine, mon travail aura une portée et une représentativité limitée. J'ai en même temps essayé de choisir des BD en quelque sorte « typiques » et originales quant à la vision du salut et du sauveur qu'elles proposent, ce qui est mon intérêt principal.

1.2 LA METHODOLOGIE

Je me limiterai à l'aspect sotériologique et donc à l'analyse des trois BD choisies en rapport à quatre questions principales :

- Comment se fait l'appel au personnage principal ou comment découvre-t-il sa vocation ?

- Comment se comprend-il lui-même ?

- Quel est son rapport aux personnes qui l’entourent ?

- Quel type de salut nous propose-t-il ?

Ensuite, je vais essayer de dégager des références bibliques possibles et voir quel est leur

rôle dans la narration. Une fois les résultats de cette analyse obtenus, je voudrais procéder en me situant du côté de la théologie, en m'appuyant principalement sur Adolphe Gesché et sur son ouvrage « Dieu pour penser. V. Destinée ». J’analyserai les résultats à partir de deux points de vue : d'abord, je voudrais considérer ce que la théologie connais déjà ; j'espère ensuite découvrir des aspects méconnus et ignorés (ou peut-être simplement oubliés), qui peuvent fournir à la théologie de nouvelles pistes de réflexion.

2. ANALYSE DES BD

2.1 LINCOLN

2.1.1 BREVE INTRODUCTION Je commence par l'analyse de cette BD parce qu'elle semble évoquer le plus explicitement des références chrétiennes (le premier tome a obtenu le premier prix de la BD chrétienne de 2004) et le développement de l'histoire semble être le plus clair. En

- 3 -

2.1 Lincoln

même temps, il faut que je précise que je n'ai pris dans l'analyse que les trois premiers tomes (1. Crâne de bois ; 2. Indian tonic ; 3. Playground) déjà parus au moment de cette analyse. Le héros de cette BD est un jeune homme de l'Ouest sauvage des Etats-Unis du début du vingtième siècle. Son enfance d'orphelin qui a grandi dans une maison close. Pendant cette enfance, il n'a connu que le mépris de tout le monde, ce qui l'a rendu contestataire, irrespectueux et convaincu qu'on ne reçoit que ce qu'on prend par soi-même. Sous la forme de récit de sa vie, il se décrit lui-même comme un « gamin socialement déviant », mais avec « un cerveau plutôt bien ordonné. » Vu que « jusqu’à mes 19 ans, on ne m’a pas tellement laissé ouvrir ma gueule », et ignorant son propre nom (« on m’a toujours appelé Crâne de bois »), il choisit le nom du premier président des Etats-Unis « parce que celui-là quand il l’ouvrait, ils devaient tous la fermer autour de lui », tout en étant conscient des conséquences possibles de ce choix : « Ils ont même dû le descendre pour le faire taire… C’est peut-être ce qui m’attend ! » Cet air mécontent de sa vie semble être le motif principal qui anime « Dieu » pour qu'un beau jour il décide de visiter Lincoln pour parler avec lui sous l’aspect d'un vieux paysan mexicain.

2.1.2 COMMENT SE FAIT L'APPEL ?

L'appel (ou bien : la découverte de la vocation) chez Lincoln est facile à repérer, car il est fait explicitement par le personnage qui se présente comme « Dieu, le créateur de toute chose ici-bas. » En fait, cet appel que Dieu fait à Lincoln est double. Lincoln est appelé d'abord à trouver simplement le plaisir dans la vie. En contestant que « ça risque de prendre du temps » et qu'il sera « mort avant que ça n'arrive », Lincoln obtient de Dieu l'immortalité (voir annexe 1, image 1). Mais, quand les premiers essais de Lincoln pour trouver le plaisir à ce qui semble être sa manière propre échouent clairement, Dieu

lui lance une proposition (deuxième appel) en l'invitant de devenir « un justicier, (

défenseur de la veuve, de l'orphelin et du prolétaire exploité, (

pour les générations futures ». Ensemble avec le moment clair et précis de l'appel, on

un héros, un modèle

) le

)

voit donc aussi le programme proposé.

2.1.3 COMMENT LE PERSONNAGE SE COMPREND-IL LUI MEME ? Comment Lincoln répond-il et comment comprend-il ce double appel ? Arrêtons-nous un moment auprès de Lincoln après le premier appel, car sa lecture de ce qui lui arrive, c'est-à-dire de la condamnation à mort par pendaison, après avoir dévalisé les trains, les banques, les magasins etc., est fort intéressante. Dieu essaie de lui attirer l'attention sur le fait qu'il ne ressent aucun remord par rapport à ses actions ; sur quoi Lincoln répond avec des images bibliques : « Je suis un peu comme un nouvel Adam au milieu du

- 4 -

2.1 Lincoln

paradis que tu as créé pour moi. Je parcours les champs et les prés en toute insouciance

et lorsque j'aperçois un fruit bien mûr, je le cueille et je le croque sans me soucier une seconde de savoir si ça lui fait mal ou s'il va manquer à l'arbre. » Il n'accepte non plus

Tu

vois, ils me mettent sur le dos tous leurs problèmes, ils me chargent de tous leurs

» En effet,

cet épisode se termine avec la mise de Lincoln en tombeau d'où Dieu le sort pendant la

nuit, car sa promesse d'immortalité s'est révélée vraie. C’est comme si le passage par la mort où l’homme touche le fond de la fragilité de son existence et de la vanité de ses propres propos était nécessaire comme condition préalable pour que l’appel de part de Dieu puisse être entendu et reçu.

A ce moment, Dieu lance donc à Lincoln son deuxième appel. Après quelques moments

d'hésitation, Lincoln accepte la mission, quoi que « pour des raisons personnelles et un peu aussi parce que ça excite ma curiosité. » Ces « raisons personnelles » l'accompagnent et l’animent pendant tout le parcours : on le voit réagir pour empêcher une attaque de banque seulement quand il se rend compte que son propre argent se trouve aussi dans les trésors de la banque, il est prêt à se battre avec un hôtelier parce que celui-ci « l'agresse verbalement » ou bien il se livre dans le conflit avec un chef de bande qui contrôle un quartier de New-York parce que celui-ci lui avait tordu le cou. Pour ses exploits, il se sert au début aussi des faveurs du Diable, un autre personnage, décrit par Dieu comme « un vieux pote à qui je refile du boulot de temps en temps » et qui affirme d’être « Satan en personne. » Curieusement, Lincoln réussit en même temps à garder ses distances par rapport aux deux personnages « transcendants », bien qu'il suive les propositions de Dieu - mais à sa manière. S'il se méfit de Dieu (« Si tu penses faire de moi ton nouveau jouet, tu risques d'avoir des surprises »), il se méfit encore plus du Diable (« Le problème, c'est que si je

marche dans tes combines, je suis presque sûr que je vais me retrouver les deux pieds dans la merde. »). Finalement, on le voit joindre le corps de la police de New-York, ce qui semble surprendre Dieu (« Ben elle est bonne celle-là!! Et ta liberté, tes aventures, toutes les veuves et tous les orphelins à sauver qui t'attendent ? »). Mais la logique de Lincoln suit parfaitement le chemin proposé jadis par Dieu (« Mais c'est fini l'époque

des justiciers solitaires, maintenant il faut une structure, un vrai travail d'équipe, on est

»), bien que, de nouveau, avec quelques

motivations propres de plus (« J'aurai l'uniforme et la moto? - Et la matraque, le flingue, les menottes et tout le bazar… »).

la colère de ceux qui l'accusent « (

) car je considère que je leur rends service

malheurs, ils vont me pendre, me jeter dans un trou et repartir tout propres

au XX ème siècle mon ami, faut évoluer

- 5 -

2.1 Lincoln

Notre analyse de l'auto-compréhension de la vocation par Lincoln va s'arrêter ici, car Lincoln semble finalement accepter sa vocation et donc la proposition de Dieu, bien que

la dernière image du tome 3 (où Diable se moque de Lincoln qui gère le trafic) et le tome

4 (« Le châtiment corporel ») annoncé pour février 2006 peuvent nous rappeler que la vie continue aussi après une telle prise de décision et que la vocation est à assumer à chaque fois de manière nouvelle.

2.1.4 QUEL EST SON RAPPORT AUX PERSONNES QUI L’ENTOURENT ?

Dans les deux situations de l’interpellation, l’appel est fait à Lincoln et à lui seul. Mais il

y a une différence par rapport à sa relation avec les autres entre les deux temps. Tant

qu’il essaie d’accomplir la première tâche, il reste seul dans sa démarche. Mais, quand il accepte le deuxième défi de Dieu, bientôt sa manière d’agir attire à lui des jeunes qui veulent « devenir des héros comme vous. » Comme d’habitude, au début, Lincoln se limite à contester et n’est pas d’accord avec cette idée d’avoir « des disciples », mais ayant Dieu comme médiateur entre les trois garçons qui veulent être « en vot’ bande » et lui à chaque fois où il y a des tensions ou des problèmes, avec le temps il les accepte et commence même à les enseigner (à tirer au revolver, par exemple). En même temps, il se rend compte que ce n’est pas facile d’être l’exemple pour les autres et il a du mal pour expliquer qu’il n’est pas un bon exemple à suivre – à cause de son immortalité il agit sans plan ni tactique. Les trois « disciples » comprennent assez tôt que la vocation de Lincoln n’est pas la leur et décident d’entreprendre un autre mode de vie, plus calme et moins dynamique, bien qu’en suivant le chemin appris en compagnie de Lincoln et de Dieu. En ce qui concerne ses relations avec d’autres, en dehors de cette tentative de vie commune, je remarque d’abord avec une certaine curiosité que, malgré beaucoup d’action et de coups de feu, Lincoln ne tue jamais. 3 Si, au début, cela peut être attribué au hasard, après la mort du jeune indien et sa dispute avec Dieu dans le tome 2, on voit que cela relève d’une réflexion plus profonde : bien qu’il semble ne pas prendre tellement en considération la mort des hommes, il ne les tue pas dans le but de ne pas déranger Dieu. Cela se conjugue bien avec l’impression générale que Lincoln a du mal à dépasser sa posture asociale, développée pendant son enfance. Ce n’est qu’à la fin de

3 En fait, la seule fois où il réussit à toucher quelqu’un avec son pistolet c’est à la fin du tome 3 quand il blesse un des bandits qui l’attaquent dans l’hôtel Plaza à New York. D’autre côté on pourrait lui rapprocher d’avoir provoqué la mort de M. Jefferson et du shériff dans le tome 2 (ils s’entretuent suite à une démarche de Lincoln), mais cela ne semble être jamais son plan. En plus, vu que dans cette démarche le Diable aussi joue un rôle, on pourrait se demander si cela n’est pas plutôt son œuvre, mais rien ne nous indique explicitement que tel est le cas.

- 6 -

2.1 Lincoln

tome 3 qu’il semble trouver un certain plaisir dans les louanges et l’acceptation publiques des autres ; ce qui lui permet d’accepter la proposition du maire de New York et de rentrer, comme nous l’avons vu, dans les rangs de la police métropolitaine avec la fierté de faire partie d’un corps plus grand – avec d’autres. Finalement, je note comme curiosité que les personnages féminins sont complètement absents de l’histoire.

1.5 QUEL SALUT PROPOSE-T-IL? En ce qui concerne la vision du salut proposé, il faut tout de suite constater que, clairement, Lincoln ne correspond pas, malgré de nombreuses allusions et insinuations que nous allons voir un peu plus tard, à l’image d’un sauveur tel comme nous l’avons proposé au début, car ce qu’il propose n’est pas le salut tel comme nous l’avons défini au début (voir 1.2 sur le définition). Son attribution reste plus du côté de la justice sociale qui est, certes, la première condition d’une cohabitation pacifique, mais il n’y a pas chez lui aucune place pour la contrition ni pour le pardon qui me semblent aussi indispensables pour pouvoir entrer dans l’état salutaire. En revanche, nous pouvons nous arrêter à la proposition que Dieu fait à Lincoln et essayer de voir, si là, il ne s’agit pas de salut. Nous pouvons en fait jouer sur un double mouvement dans l'histoire et distinguer entre ce que Dieu propose à Lincoln et ce que Lincoln est censé offrir aux autres. Dans les deux cas, le(s) destinataire(s) ne sont que des hommes. Le premier mouvement concerne uniquement Lincoln. Comme nous l’avons déjà remarqué, Dieu insiste beaucoup sur le bonheur que Lincoln devrait trouver dans la vie, mais en même temps il ne lui donne pas la solution toute faite de cette recherche. Contre la tentative échouée de trouver le bonheur tout seul, Dieu propose à Lincoln un autre chemin, notamment celui de justicier. Nous pouvons remarquer ici une chose curieuse :

il semble que cet envoi est en lui-même déjà porteur de bonheur. Ce bonheur – Lincoln lui-même s’en rend compte au début du tome 3 (« Prendre du plaisir, ce n’est pas trouver le bonheur… ») – se cache justement dans la manière d'agir proposé à Lincoln :

non comme une chose externe qu'il faudrait atteindre comme une fin en soi, mais comme intérieure à la marche au long de ce chemin. Le hiatus indiqué au début de cette partie entre ce que Lincoln est censé faire, voire offrir aux autres, et ce qu'il reçoit comme effet secondaire pour cette conduite disparaît ici. Lincoln commence à trouver ce qu'il avait toujours cherché là où il n'avait jamais pensé le chercher : dans le service d'autrui et en faisant le bien. La vie de Lincoln change en cette « autre » vie que nous avons évoquée au début : toujours attendue comme telle, mais toujours inattendue comme modalité.

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2.1 Lincoln

En ce sens, nous pouvons donc conclure que Lincoln n’est pas celui qui apporte en totalité le salut, mais qu’il est bien, lui-même, destinataire du salut proposé par Dieu.

2.1.6 DES REFERENCES BIBLIQUES La première référence importante c’est la manière dont Dieu se présente lui-même Dieu, le créateur de toute chose ici-bas »). Elle permet de faire déjà un lien, quoique vaste, avec l’univers biblique puisque le Dieu de la Bible n’est pas identifié seulement comme Dieu Créateur. D’autre côté, ce Dieu c’est quelqu’un qui est capable de douter de lui-même (« Je me demande si je ne suis pas en train de faire une conerie. ») Encore dans le tome 1, le discours avec lequel Lincoln commente la proposition de Dieu d’un nouveau mode de vie (« Non mais tu m'as bien regardé ? J'ai la gueule en biais et je suis gaulé comme une asperge. Franchement comme directeur de casting t'es un champion. ») peut nous rappeler les hésitations des quelques personnages célèbres dans la Bible, par exemple, Jérémie (Jr 1,6) ou Pierre (Lc 5,8), au moment où ils se sentent appelés par Dieu. Mais, ce qui me semble le plus intéressant sont les allusions qui évoquent l'expérience de Jésus et qui, comme déjà mentionné, pourrait faire de Lincoln un nouveau Messie. Nous avons d’abord le passage entier sur la figure d’un « nouvel Adam » que nous avons

vu dans le sous-chapitre 2.1.3. A partir de 1Co 15,45, cette appellation se réfère, dans le vocabulaire chrétien, à Jésus Christ. Vu l’ensemble, plus qu’au « nouvel »Adam, Lincoln se ressemble au « vieil » Adam dans l’épisode de la vie au Paradis et du « premier péché » (Gn 2,19), mais ici sans la présence d’Eve. L’image est d’autant plus forte que l’épisode se termine avec la mort du héros, ce qui semble être pour Adam la conséquence du fait d’avoir mangé de l’arbre interdit. La deuxième référence se trouve juste après le discours cité et évoque l’image du bouc

Tu vois, ils me mettent sur le dos tous leurs problèmes, ils me chargent de

tous leurs malheurs, ils vont me pendre, me jeter dans un trou et repartir tout

»). Cette image est, bien sûr, plus ancienne que l’histoire de Jésus (par

propres

exemple Lv 9,15), mais elle a été pour Jésus, depuis le début, une des références pour interpréter son destin. Si bien que plutôt comique, l'insistance de Lincoln pour que Dieu lui donne le pouvoir marcher sur l'eau (ce que Dieu refuse catégoriquement et ne cède pas à la tentation) dans le tome 1 pourrait aussi se situer dans ce cadre. Finalement (à la fin du tome 2), Dieu propose à Lincoln « une petite traversée du désert pendant une quarantaine de jours » (ce que celui-ci est prêt à accepter « si tu rajoutes une belle oasis avec un saloon et des filles »), ce qui peut nous faire penser aux 40 jours de désert de Jésus. En effet, dans le paysage sablé de la plage nous pourrions reconnaître

émissaire («

- 8 -

2.2 Face de lune

ce désert (quoique aménagé en style Lincoln, en plage tropicale avec les palmes et le

bar), d’autant plus parce que le Diable y est aussi (« Je suis saisonnier ici. Je fais du

recrutement… »). Vu sous cet angle, toute la suite du tome 3 peut être lue comme des tentations du Diable auxquelles Jésus a été soumis pendant ces quarante jours en désert (voir annexe 1, image 3).

A part cela, la BD est pleine de petites allusions bibliques (ou chrétiennes) qui

mériteraient peut-être d’être étudiées de plus près, car parfois elles représentent des interprétations moins orthodoxes qui permettent de voir des choses sous un autre angle (le pardon de Dieu, la liberté humaine, etc. - voir annexe 1, image 2).

2.2 FACE DE LUNE

2.2.1 BREVE INTRODUCTION Avec cette BD nous nous éloignons un peu plus de l'univers chrétien, bien que des

références et surtout des allusions restent nombreuses et explicites, mais sans références. Le contexte dans lequel nous nous trouvons ici est un peu plus complexe, quoi que complètement imaginaire. Il s'agit d'une île appelée Damanuestra (en espagnol : Notre- Dame) où a été fondée la « république démocratique » qui n'est qu'un état totalitaire gouverné de iure par le couple « kondukatorial », mais de facto par trois « cardinaux ».

Le moment où notre histoire commence est chargé par un sentiment de révolte. Cette

révolte semble être question de quelques jours - en effet, elle ne tarde pas à se produire,

en commençant simultanément en plusieurs endroits : d'abord avec une espèce de

rebelles - parias qui vivent dans des cloaques, puis avec le parti révolutionnaire qui se rassemble dans la maison close autour de Lola, une prostituée d'une taille énorme, et de son fils Séraphino, puis, finalement, avec les pêcheurs guidés par Ushman qui vivent à la côte assez éloignés de la ville. Le personnage salvifique porte le nom (ou plutôt le surnom) de Face de lune, aussi appelé Borrado (en espagnol: effacé), ces deux noms se référant à son visage qui n'a pas

de traits. Au début de l’histoire, nous le trouvons du côté des parias, mais bientôt il va

prendre son propre chemin. Il est important de signaler ici que progressivement nous découvrons que’en plus du pouvoir de susciter des énormes vagues, Face de lune est doté de pouvoirs tout à fait extraordinaires. Lors de l'analyse scientifique que les cardinaux lui font subir, l'un d’eux prononce sur lui le jugement suivant : « "Rien n'est

normal chez cet homme. Il a une faculté d'adaptation hors du commun, comme s'il fusionnait avec la situation. Il accepte chaque événement sans y opposer de

» Cela nous explique pourquoi il est capable de communiquer avec des

animaux et pourquoi il est si sensible à la souffrance d’autrui. Un peu avant, le même cardinal nous explique aussi que « les cellules du sujet, douées d'une hyper accélération

résistance

- 9 -

2.2 Face de lune

cinétique, mémorisent la structure cellulaire et sont capable de reconstituer les tissus au moment même de la rupture épithéliale. », c’est pourquoi il est capable de survivre n'importe quelle situation. Mais les deux affirmations nous laissent sans explication d'où lui vient le pouvoir de redonner la vie aux morts, aussi bien pour des humains, des animaux ou des plantes (voir annexe 2, image 1). Curieusement, Face de lune ne parle pas pour autant. Il se communique habituellement avec Isha par le langage de noeuds, avec les animaux et avec des plantes par télépathie où par la musique Cf. annexe 2, image 2).

2.2.2 COMMENT SE FAIT L'APPEL ? En ce qui concerne la vocation de Borrado, je constate qu’il n’y a pas d'appel formel. En revanche, un changement de son agir peut être observé. Si pendant le premier tome, aussi que la plus grande partie de deuxième tome, c'est plutôt Isha (en hébreu « femme »), son amie paria, qui prend soin de lui, une transformation se produit au moment où nous découvrons les ruines de la cathédrale abandonnée. A partir de ce moment, Face de lune prend l'initiative des événements en annonçant qu'il faut reconstruire la cathédrale. Cet événement peut être interprété comme la découverte de sa vocation : nous reviendrons à cet endroit précis un peu plus tard. Il y a un deuxième moment qui peut aussi être vu comme un moment de découverte de sa vocation ; cette fois-ci, c’est un appel plus explicite. Dans le tome 4, au moment où la cathédrale s’écroule en présence de Séraphino, la femme en catalepsie, « la sainte vierge », annonce par Borrado que c’est Séraphino qui devra tailler la pierre de faîte et rajoute comme appel : « Approchez-vous de lui, vivez sa folie, attendez dans la boue l’éclosion de la fleur… »

2.2.3 COMMENT LE PERSONNAGE SE COMPREND-IL LUI MEME ?

Plus que ce qu'il sait, il semble clair ce qu'il ne sait pas : il ignore son origine, mais il dit à Isha que, dans la coquille, il peux entendre sa mère, en même temps qu'Isha lui répond qu'il n'a pas de mère. Pourtant, son origine reste mystérieuse pour les deux, car dans la suite de cette conversation, elle dit à Borrado : « Si un jour elle [ta mère] te dit d'où tu

viens, surtout ne me le dis pas

Avant d'arriver à la cathédrale, nous voyons Borrado contrôler les vagues, pleurer sur une baleine mourante, survivre sans aucune conséquence les impacts des balles, faire pousser les fleurs dans des pires endroits, ressusciter un soldat mitraillé et, finalement, survivre sans difficulté à l’ingestion de la « goutte divine », une sorte d’extrait hautement radioactif. C'est après tous ces événements qu'il rejoint, avec l'aide d'une nouvelle vague, l'endroit où se trouvent les ruines de la cathédrale. Là, il fait la connaissance de Bézaléel, le gardien de la cathédrale. Celui-ci lui apprend l'histoire de la

Je préfère que tu gardes ton mystère. »

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2.2 Face de lune

persécution des fidèles et la destruction de la cathédrale par le régime kondukatorial. Borrado restitue alors la « goutte divine » dans le phare de la cathédrale et se lance dans la reconstruction de toute la cathédrale. Cette décision représente-t-elle un changement de caractère de son activité ou pas ? Le déroulement de l'histoire ne l'indique pas explicitement, mais si ses actes avant semblaient être plus aléatoires, à partir de ce moment ils sont décidément orientés vers la reconstruction de la cathédrale – son activité a maintenant un but, une finalité. Cette prise d’initiative, nous pouvons l’observer au moins jusqu'au moment où il fait arriver à la cathédrale par la lévitation le corps d'une femme plongée dans une léthargie (catalepsie) profonde. Le sang de cette femme a des pouvoirs de guérison et on parle d’elle comme la « déesse vierge », la « sainte endormie », la « vierge immaculée ». Bézaléel la reconnaît comme la « Marie qui nous vient du ciel ». A partir de ce moment- là, Borrado transmit par la bouche de Louzbel les paroles de cette femme et est le premier à lui obéir. Il s'agit de trouver la pierre de faite qui va permettre de finir avec la construction de la cathédrale. Le but est donc toujours le même, mais l'initiative passe maintenant à cette femme mystérieuse.

2.2.4 QUEL EST SON RAPPORT AUX PERSONNES QUI L’ENTOURENT ? Face de lune est très relationnel : nous ne le voyons pratiquement jamais agir en solitaire ou désapprouver la présence d’autres êtres vivants. Nous pouvons même dire que Borrado, vu sa capacité de contrôler des vagues gigantesques, nourrit une relation spéciale avec toute la création, bien au-delà des seuls êtres vivants. Cependant, à aucun moment le nom de Dieu, qui pourtant revient sans cesse sur les lèvres de gens, n’est directement lié ou attribué à Borrado, que ce soit à cause de ses actions ou à cause de ses paroles. Comme nous venons de le remarquer, depuis le début nous trouvons Borrado accompagné par Isha qui ne se sépare de lui qu’une seule fois. C’est précisément ce moment qui change leur relation. Si avant ces événements Borrado se laisse guider et soigner par Isha, à partir de ce moment, Borrado devient celui qui prend l’initiative et agit comme celui qui sait ce qu’il doit faire. A aucun moment il ne montre une attitude semblable à une autosuffisance, même si de temps en temps nous pouvons avoir l’impression que les personnes ou les autres êtres vivants (principalement les mouettes, les fourmis et les plantes qui poussent dans la cathédrale) deviennent secondaires. Ils ne sont plus que les interprètes de ses actions. Bézaléel est néanmoins le principal interprète des actes de Borrado, quand il s’agit d’y trouver un sens spirituel ou de relier ses actions avec Dieu.

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2.2 Face de lune

C’est seulement à la fin du tome 4 que la présence des autres commence à prendre plus

de poids. La femme en catalepsie annonce que celui qui va terminer la construction de la

cathédrale n’est pas Borrado, mais Séraphino, « le fils de tous » méprisé qui vit le rôle

du (faux) messie (voir annexe 2, image 1). C’est lui qui devra tailler la pierre de faîte.

Ensuite, quand Borrado, Isha, Louzbel avec Séraphino se trouvent au bord du désert où

la vieille Abhavah les identifie selon une ancienne prophétie, comme « les quatre

éléments eau, feu, air et terre… incarnés dans les êtres humains », c’est Isha qui doit passer le test au nom de tous les quatre. Finalement, au cœur du désert, nous découvrons

que la pierre de faîte est en fait la bosse de Séraphino. Ainsi, tous (sauf Louzbel) jouent

un

rôle actif au moins à un endroit dans l’histoire. 4

2.2.5 QUEL SALUT PROPOSE-T-IL ?

Si

actions ont des conséquences bien plus vastes pour la création. Arrêtons-nous d’abord auprès de quelques détails qui peuvent sembler secondaires, mais qui aident à comprendre la relation de Borrado avec la nature, au-delà des relations avec des hommes. Nous avons déjà constaté que Borrado communique avec toute la création – il l’appelle souvent pour qu’elle lui aide à accomplir la tâche de la reconstruction de la

cathédrale. Ici, je voudrais attirer l’attention plutôt à ce qui me semble être des actions salvifiques, adressées explicitement à la création.

A la fin du tome 1, Borrado est obligé de passer la preuve du « broyeur », « la

difficulté » d’un lieu obscur où « on ne sait pas exactement ce qu’y a là-dedans, » et où « même les mouches hésitent à s’aventurer, » parce que tous ceux qui sont passés par là « y ont laissé quelque chose » (plusieurs en sont sortis blessés, d’autres sont morts dedans). De ce lieu Borrado sort souriant, avec une fleur parfumée dans les bras, la même qu’on voit derrière lui tout au long de son passage par le tube.

A cette scène, je rajoute l’avant-dernière du tome 5, celle du désert qui se transforme en

pâturage (champs de la fleur d’or) grâce à la mort de Séraphino, mais où la présence de Borrado est sans doute la plus importante. Les deux scènes impliquent la même chose :

elles montrent le rapport de Borrado avec la nature morte et avec des plantes, et grâce à

sa médiation la transformation un lieu de mort en un lieu de vie.

Un troisième détail peut nous aider à discerner simultanément l’identité de Borrado et sa mission par rapport aux animaux. C’est le discours, assez mystérieux d’ailleurs, de la reine des fourmis du tome 3 : « Toi/toi… donner conscience à… homme/ennemi… temps

le seul but explicite de l’agir de Borrado est la reconstruction du sanctuaire, ses

4 Je remarque juste que ce dernier tome qui donne plus de poids aux compagnons de Borrado a été élaboré en 2004, sept ans après le tome 3-4 sorti comme un seul tome.

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2.2 Face de lune

encore couler… et nous/je/toi vivre même vie… mort terminée… éternité. » Sans pousser l’interprétation trop loin, nous pouvons voir ici l’annonce d’une conscience de l’unité de la vie que Borrado donnera aux hommes, acutellement ennemis des fourmis, et qui sera suivie d’un « temps » futur où la mort sera terminée et tous les êtres vivants vivrons ensemble – un temps d’éternité. Avec ces trois détails pris en considération, nous pouvons conclure que Borrado agit et est reconnu comme sauveur quand il agit pour la nature morte, des plantes ou des animaux. Ceci dit, relation aux hommes et le sens de la reconstruction de la cathédrale semblent moins clairs. La démarche de reconstruction a un certain nombre de conséquences et d’interprétations possibles. Dans le décryptage des traits principaux de sa proposition salutaire nous pouvons nous aider de la comparaison de sa démarche avec celle des cardinaux et celle des révolutionnaires qui se prétendent aussi comme salutaires. La première action de Borrado auprès des ruines de la cathédrale est l’appel de « cœurs purs » par la lumière depuis le phare de la cathédrale. Comme ceux-ci ne répondent pas, l’appel est adressé à tout le monde. Malgré le souci de Bézaléel (« Maintenant, tous vont

Ils vont débarquer comme des mouches sur un pot de miel. Tout

attirés qu'ils seront par l'énergie du totrane, ils convoiteront l'effet plutôt qu'admirer la

»), Borrado semble en savoir plus et il communique à Isha : « Les meilleurs

passeront, les mauvais seront rejetés. » En effet, la lumière du phare sélectionne les gens. Elle ne laisse pas passer les soldats dans leurs voitures blindées, tandis que des gens qui se reconnaissent pécheurs passent cette barrière sans difficulté. Les cardinaux représentent la religion officielle de l'état et sont opposés à l’entreprise de Borrado (« Ils sont diaboliques ! En s'emparant de la cathédrale, ils vont tenter de raviver les anciennes superstitions, ils vont piéger la crédibilité du peuple par sa soif d'irrationnel. »). Un peu plus tard, ils montrent aussi leurs vraies cartes (« Nous ne pouvons pas les laisser reconstruire la cathédrale. Dieu n'existe plus, nous l'avons enterré !! Souvenez-vous ! Combien nous y avons cru, à ces symboles, à ces prières, à tous ces dogmes. Qu'avons-nous eu en retour ? ») – ils n’ont plus la foi car pour eux Dieu n’existe plus. Ils gardent les formes (les vêtements, le langage), mais l’unique contenu de leurs actions est l’effort de garder le pouvoir dans leurs mains. D'un autre côté, nous avons aussi la « révolution mystique » qui est une fraude de quelques révolutionnaires radicaux qui manipulent des personnages charismatiques pour

apercevoir la lumière

cause

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2.2 Face de lune

susciter les foules contre le régime. 5 Ce mouvement met en centre Séraphino, fils de la prostituée (sacrée) Lola, violoniste bossu, souvent appelé « le fils de tous ». Toujours marginal, il n'a pas besoin de beaucoup pour se laisser convaincre qu'il est vraiment messie. La forme que prend cette révolution est un mélange entre anarchie totale, orgie sacrée et euphorie mystique. Par rapport à ces deux démarches, la proposition de Borrado avec la reconstruction de la cathédrale ressemble plus à une quête spirituelle. Entre Isha, Borrado et Bézaléel, le mot « confiance (en Dieu) » apparaît fréquemment. Car, malgré les prodiges que fait Borrado, les gens qui sont venu à la cathédrale ont du mal à croire à chaque fois que les difficultés se présentent : la construction elle-même semble impossible (le taillage et le transport des pierres, l'élaboration des vitraux), puis l'approvisionnement au moment où l'armée cerne la cathédrale, la résistance quand l'armée décide d'attaquer avec toutes les armes disponibles, la survie quand une nouvelle vague gigantesque traverse la cathédrale, et surtout le sens de cette démarche lorsque arrive Séraphino, habillé en évêque, entre dans la cathédrale et celle-ci s’écroule complètement, provoquant le départ de la plupart des « fidèles ».

Qu’est-ce que Borrado apporte-t-il donc ? Plus que la cathédrale en soi, c’est l’invitation

à croire en Dieu – la reconstruction est comme un signe de la présence et de la bienveillance divine pour des hommes.

A ce propos, un dernier détail me semble intéressant. Il arrive au moment où Borrado et

Isha s’échappent de la poursuite de la part de l’armée. Après le cauchemar que fait Isha, Borrado propose de lui montrer son vrai visage, le vrai visage d’Isha. Que le visage qu’il montre soit celui de la femme en catalepsie, laisse certes plus d’une interprétation possible – nous pouvons chercher le sens de ce geste comme révélation de la semence divine qui est présente dans chaque être humain. Finalement, en comptant aussi avec les versets bibliques tirés de l’Apocalypse qui accompagnent la fin de la BD (voire le sous-chapitre suivant) et qui laissent sous- entendre l’évocation de la fin de temps et l’établissement de la demeure de Dieu auprès des hommes, nous pouvons conclure que la reconstruction de la cathédrale peut être comprise comme une proposition du salut en tant que rétablissement d’un lieu du vrai culte, où la relation avec le vrai Dieu peut s’établir et se vivre pleinement. Poussant ce que le contexte de la BD permet de lire et de dire jusqu’au bout, nous pouvons conclure que vivre pleinement cette relation avec Dieu est l’accomplissement de la vie humaine.

5 Je remarque comme curiosité que François Boucq, le dessinateur, fait les deux manipulateurs ressembler à Lénine et à Staline, tandis que le personnage manipulé pourrait être Trotski (voir. annexe 2, image 3).

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

Dans la cathédrale, par cette relation avec Dieu, l’homme mûrit pour la vie éternelle, en paix avec soi et avec toute la création.

2.2.6 DES REFERENCES BIBLIQUES Cette BD est remplie de références bibliques, mais deux d’entre elles me semblent particulièrement intéressantes pour le propos de ce mémoire. La BD commence par une libre citation des versets de Ha 2,12.17a et Za 4,6 : « Malheur à qui bâtit une ville dans le sang et fonde une cité sur l'injustice, car la violence la submergera… Ce n’est ni par la puissance, ni par la force, mais par l’esprit… », ce qui indique bien le sens et le message da la BD : anéantissement du régime dictatorial par la violence de la révolution et l’établissement d’un lieu de vie selon la volonté de Dieu. En terminant par la combinaison des versets d’Ap 21,2-4.10.11b (« Il me transporta en esprit sur une montagne de grande hauteur… et je vis la cité sainte qui descendait du ciel. Elle s’est faite belle comme une mariée parée pour son époux. Elle resplendit telle une pierre très précieuse… Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Ils seront son peuple, il essuiera toutes les larmes de leurs yeux. De mort il n’y en aura plus, de pleurs de cris et de peines il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. ») et puis par une autre d’Ap 6,12-13.11,17b et 1Jn 2,9 (« Celui qui prétend être dans la lumière tout en haïssant son frère est encore dans les ténèbres. Pour eux, le soileil deviendra noir comme une étoffe de crin. Ils s’écraseront sur la terre telles les figures avortées que projette un figuier tordu par la tempête. »), le point d’arrivée de notre histoire est bien déterminé aussi.

2.3 NAUSICAÄ DE LA VALLEE DU VENT

2.3.1 BREVE INTRODUCTION Nous avons ici à faire avec une histoire très développée dont le contenu est impossible à présenter en quelques lignes. 6 Je me contente donc juste de tirer quelques traits pour donner une idée et pour faciliter la lecture de mon analyse. Nous suivons l’humanité dans sa lutte pour exister mille ans après la disparition des grandes civilisations de gigantisme industriel, dans la guerre connue comme « les sept jours de feu ». La plupart de la surface terrestre, rendue désertique par la pollution des civilisations disparues, est recouverte par « une forêt des bactéries géantes exhalant des humeurs empoisonnées », appelée La mer de la décomposition. Cette forêt est également habitée par des insectes géants, dont les ômus 7 d’une quarantaine de mètres sont

6 L'élaboration de ce manga a pris à Miyazaki 13 ans (1982-1994).

7 Les kanji (caractères chinois) pour ce mots sont « roi » et « insecte », donc « insecte roi » ou « roi d'insectes » (voir annexe 3, image 1)

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

considérés comme des protecteurs et des animaux sacrés. A cette forêt est liée la prophétie du « Grand raz de marée » qui représente la propagation très rapide de la Mer de la décomposition sur des grandes surfaces et semble être en relation avec les transgressions humaines contre la vie, comme un châtiment « divin. » Pendant « les sept jours du feu », la plupart des technologies fut perdue. Les rares surfaces encore utilisables pour l’agriculture présentent des petits royaumes locaux, dont les deux plus grands sont le tolmèque au nord et le dork au sud. A part ces deux territoires, autour de l’empire tolmèque sont installés des petits royaumes frontaliers qui gardent une certaine autonomie (dont l’un est La vallée du vent), mais qui sont liés à la loyauté aux Tolmèques par des pactes anciens. En ce qui concerne le royaume dork, il faut préciser que sur son territoire se trouve aussi Shuwa, la sainte ville où « de nombreuses techniques qui ont mené le monde au ‘sept jours de feu’ ont été scellé et enterré. » Nous trouvons Nausicaä 8 , la seule fille du roi de la Vallée du vent, au moment où l’empereur tolmèque Vuh donne l’ordre de mobilisation pour la guerre contre les Dorks et exige que l’alliance des royaumes frontaliers autonomes soit respectée, ce qui veut dire que, au lieu de son père gravement malade, Nausicaä devra partir pour la guerre. Regardons d’abord qui est Nausicaä. C’est une jeune fille (j’ose estimer son âge entre 14 et 16 ans) en pleine découverte de ses capacités et talents. Du côté physique, elle est très habile avec l’épée et maîtrise à la perfection son « moeve » 9 , une espèce de cerf-volant, fréquent comme moyen de transport dans la Vallée du vent avec lequel elle se déplace partout. D’un autre côté, elle est douée d’une sensibilité hors de commun. Dès petite, elle garde un très grand intérêt et amour pour la nature, spécialement pour les ômus, et passe beaucoup de temps dans La mer de la décomposition malgré qu’il soit un lieu dangereux. Au début de notre histoire, elle découvre ses pouvoirs télépathiques qui lui permettent de sentir avec des animaux et même avec des plantes et de communiquer avec eux. Cette capacité l’aide à mieux comprendre le comportement des insectes et des bactéries et ainsi d’agir souvent comme médiatrice et interprète entre eux et des hommes.

8 Selon l'auteur, le personnage de Nausicaä tire son inspiration de deux sources. La première, c'est l'Odyssée d'Homère où apparaît le personnage avec le même nom ; la deuxième, ce sont des contes japonais de 12 ème siècle qui parlent d'une « princesse qui aimait les insectes. »

9 « Moeve » vient du mot allemand « möwe », mouette.

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

2.3.2 COMMENT SE FAIT L’APPEL? L’appel dans le sens explicite où Dieu appelle quelqu’un n’a pas lieu. Il faut remarquer qu’un Dieu en tant qu’un être transcendant, créateur et origine de tout ce qui est, n’apparaît pas explicitement non plus. 10 Pourtant, le mot « dieu » apparaît suffisament souvent pour qu’il soit intéressant de s’y arrêter un moment.

J’ignore le mot japonais qui est traduit en français par « dieu » et son sens dans tous ses nuances et subtilités, mais il me semble que nous pouvons dégager au moins deux désignations de ce mot à partir de son emploi dans le récit. En premier lieu, nous rencontrons des êtres créés par les hommes. Le mot « dieu- guerrier » désigne des êtres dotés d’une puissance énorme et de capacité de voler. Etant ceux qui, selon la tradition, ont anéanti les cités humaines pendant « les sept jours du feu, » ils sont considérés comme une arme définitive au service des hommes. Mais, Nausicaä découvre qu’ils sont doués aussi d’intelligence et écarte la vieille croyance qu’ils ne sont qu’une arme, pour adopter finalement une théorie beaucoup plus audacieuse : « Il semble que les anciens n'aient pas créé Ôma et les siens dans le but

d'en faire des dieux de guerre, mais peut-être simplement

? » Cela semble

être confirmé par la manière d’agir et de s’identifier du seul « dieu-guerrier » qui apparaît dans le récit : « arbitre, guerrier et juge… celui qui rend la justice » ou bien « l’arbitre qui arrête toutes les guerres ». Cela voudraient dire que, au lieu d’un dieu qui serait créateur de l’homme, l’homme s’est fait un dieu lui-même – pourquoi ? Parce qu’il ne se sentait pas assez fort pour prendre des décisions importantes considérants sa propre vie comme aussi la vie de la planète en général ? Le récit du Maître du cimetière semble le confirmer : dans un monde plein de haine et de désespoir, où « des milliards

d’hommes et de femmes auraient tout tenté pour survivre. […] Pour toutes les sortes de religions, toutes les formes de justice, tous les intérêts politiques, nous avons créé des dieux qui serviraient d’arbitres. » 11 Le seul personnage qui peut évoquer des ressemblances avec l’image d’un (Dieu) Créateur, c’est justement le personnage du Maître du cimetière. Mais, il s’agit encore d’une forme de vie créée par les mêmes hommes qui ont créé aussi les « dieux-

des dieux

10 Miyazaki, semble-t-il, avait affirmé un jour qu'il ne voulait pas expliquer le monde en le basant sur un dieu.

11 Cf. A. UKKEMI, Le chant de Maria (Casterman, coll. Sakka, Paris novembre 2004 – janvier 2005) Dans ce manga, Maria apparaît comme une déesse mécanique, une espèce de satellite qui survole régulièrement la Terre et, avec les vibrations produites par les mécanismes dans son intérieur (le « chant ») qui mettent en résonance destructive tous les objets artisanaux au-delà d’un certain niveau de finesse, empêche l’humanité de développer plus sa technologie et de s’auto-détruir.

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

guerriers », cette fois-ci pour diriger – depuis le cimetière de Shuwa, la sainte ville dork – le processus de la purification de la terre, mis en marche par les mêmes hommes, et dont le but serait de rétablir un monde pur, sans haine ni souffrance, avec des hommes pacifiques. Nous y reviendrons dans le sous-chapitre sur la proposition de salut. En deuxième lieu, le mot peut désigner aussi ce qui semblent être les divinités qui habitent des éléments : par exemple, les habitants de la Vallée du vent prient soit le vent soit le Dieu du vent. Mais, le dialogue que Nausicaä fait avec le vieux moine dans le sanctuaire caché (tome 4) qui préserve une fresque de « l’être vêtu en bleu. » nous pousse plus loin. Le vieux moine parle d’un dieu considéré comme « une hérésie par ceux qui se sont donné le titre de saints empereurs [les empereurs dorks]. » Cela paraît cohérent avec la fait que la prophétie sur « l’être vêtu en bleu » 12 qui semble tirer origine de la même source, est-elle aussi considérée comme hérétique. Ce qui semble ne pas concorder, c’est l’affirmation du vieux moine que ce dieu annonce « la ruine de ce vieux monde et la lente purification qui succèdera » parce que l’empereur dork a transgressé les interdits et a utilisé des anciennes techniques génétiques pour la guerre – la ruine que Nausicaä n’arrive pas à accepter : « Vous vous trompez !! Notre dieu de vent nous enseigne que la vie est au-dessus de tout » La fin de l’histoire nous montre que c’est Nausicaä qui avait raison, mais cela ne rend pas pour autant la prophétie fausse – il faudra juste l’interpréter autrement (on verra ça dans le sous-chapitre sur le salut). Cela se confirme tout de suite, parce que on peut en même temps entendre comme des voix des moines déjà morts qui disent : « Notre longue attente est enfin recomposée. Oui… le vent s’est enfin levé. Un vent doux mais audacieux… » Vu que Nausicaä vient de la Vallée du vent et que à cause de son habilité à se servir de son appareil volant se fait appeler par des siens « la fille du vent, » cette phrase parle sans doute d’elle – d’autant plus que, au moment de son départ de ce lieu, Nausicaä entend encore comme un adieu :

« Partez… Suivez votre cœur. Ô vent précieux… » Le dieu dont parle Nausicaä peut donc être identifié avec celui du moine. Est-il donc le vrai Dieu ? Elle le mentionne encore une fois, lorsqu’elle affirme : « Notre Dieu lui, est vivant dans la moindre feuille et le moindre insecte ! » On peut conclure au moins que c’est un Dieu de vie. Ce Dieu, c’est lui qui peut parler dans le cœur par une voix qu’il faut suivre, comme l’ont dit les moines à Nausicaä ? Car, une voix qui appelle peut tout de même être

12 J’ai pu trouver deux morceaux plus ou moins complets : 1. « La fin du monde souillé est venue. L'oiseau blanc plane dans le ciel, annonçant le début d'une longue ère de purification. Détachons-nous à jamais de notre vie dans ce monde de souffrance. Ô toi l'oiseau blanc, toi l'être vêtu de bleu, guide-nous vers ce monde de pureté. » 2. « Et l'élu, vêtu de bleu, viendra à vous, descendant un champ d'or pour renouer le lien à la terre que nous avons perdu… »

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

entendue. Avec ses propres paroles, Nausicaä dit entendre « sans cesse une voix, au fond de mon cœur, qui me dit d’aller de l’avant… C’est la raison pour laquelle je veux essayer d’avancer autant que je le pourrai, et voilà tout… » Elle ne cherche pas à savoir plus sur cette voix ou sur sa provenance, mais au moment de la visite de ce sanctuaire, elle confesse au vieux moine : « Oui, c’est la voix des ômus qui m’a menée jusqu’ici. » Vu que, ailleurs, elle affirme que les ômus l’ont appris que la vie est une et la même en tout être vivant, je crois ne pas trop changer le propos en affirmant que, effectivement, cette voix que Nausicaä entend peut être identifiée avec ce Dieu de vie dont on vient de parler.

2.3.3 COMMENT LE PERSONNAGE SE COMPREND-IL LUI MEME ? Si au moment de s’en aller à la guerre elle est plutôt effrayée et, au moment où elle se trouve prisonnière des Dorks qui sont en train d’attaquer les siens, elle semble craquer, c’est pourtant à ce moment précis qu’elle trouve en elle une conviction que « il faut arrêter cette guerre » et une force d’agir qui ne se prive pas d’utiliser tous les moyens pour y arriver, sauf celui de tuer 13 . Le fait de se situer radicalement de côté de la vie, l’emmène parfois dans les situations presque paradoxales qui semblent la surprendre elle-même : « Moi, de la Vallée du vent, je vais embarquer sur un vaisseau tolmèque, en portant ce vêtement dork teint par les ômus… » L’appel qu’elle entend la fait aller vers le sud où se dirigent aussi les ômus avec lesquels elle a communiqué, sans en connaître encore exactement des raisons. Pendant ce voyage, dont elle fait une bonne partie au bord d’un vaisseau de guerre tolmèque auprès de Kushana, la princesse tolmèque, Nausicaä n’hésite pas non plus à faire des marchés (par exemple, elle suit Kushana dans la bataille contre les troupes dorks pour que celle-ci rende la liberté aux captifs dorks). Dès qu’elle perçoit la moindre possibilité, elle prend l’initiative et agit pour « éviter toute effusion de sang supplémentaire. » En fait, malgré les changements de direction qui peuvent paraître comme des déviations, elle ne suit rien que son chemin. Progressivement, elle se rend compte que les hommes sont les seuls à être une menace pour la Terre (« Nous blessons, meurtrissons, polluons et brûlons cette Terre, nous sommes les êtres les plus ignobles qui soient. ») et qu’elle fait, malgré tout, partie de

13 Il faut préciser qu’en fait, après avoir tué un des soldats tolmèques pour protéger la Vallée du vent tout au début de l’histoire, où elle a agi en affect et dont elle surprise elle-même (“Une haine terrifiante dort en

ses actions et décisions causent encore des morts, mais il

s’agit soit des morts accidentelles (par exemple, quand elle essaie de sauver le jeune ômu qui sert comme l’appât (tome 2), la jarre volante dork s’écroule et deux soldats dork sont mort) soit de légitime défense (par exemple, pour se sauver d’un soldat dork qui la prend pour lui (tome 2)).

moi, qui echappe à mon propre contrôle

”),

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

cette humanité. Ainsi, elle ressent comme une profonde injustice le fait que, au moment où les armes biologiques (les spores d’un fongus empoisonné créé artificiellement) semblent complètement détruire encore une bonne partie des terres utilisables, ce sont les ômus avec d’autres insectes qui réagissent en s’unifiant à ce fongus énorme pour guérir ce qu’ils perçoivent comme une plaie, et le payent avec leurs vies, tandis que les hommes continuent la guerre. Ce sentiment de responsabilité et d’amour la mène si loin qu’elle décide de mourir avec des ômus dans cet essaie qui se confirme être le vrai Grand raz de marée qui donnera naissance à une nouvelle forêt. Pourtant, les ômus la préservent de la mort physique, mais elle reste dans une espèce de coma profond d’où elle pourrait sortir seulement si elle-même le voulait. Avec l’aide des amis, elle s’en sort du coma, mais seulement pour continuer sa mission d’arrêter la guerre. Quand elle rencontre le « dieu-guerrier, » elle est d’abord persuadée qu’il faut le détruire, mais quand il la prend pour sa mère, Nausicaä reconnaît en lui aussi la vie même qu’elle défend. En ce qui concerne son rapport avec la prophétie déjà mentionnée de « l’être vêtu en bleu » qui semble parler d’elle, je précise juste que, en fait, Nausicaä l’ignore car la prophétie provient d’une culture qui n’est pas la sienne. Même quand elle se trouve devant l’image qui ressemble à un ange vêtu en bleu avec des ailes blanches et qu’on lui fait remarquer la ressemblance, elle réagit en toute sobriété en disant qu’elle ne vole pas avec des ailes, mais avec son « moeve. » Ce sont plutôt les autres qui la reconnaissent comme celle dont parle la prophétie. Avant de creuser la question du sens de la prophétie, arrêtons-nous donc encore un peu sur les relations de Nausicaä avec les autres – cela va montrera très utile pour la suite.

2.3.4 QUEL EST SON RAPPORT AUX PERSONNES QUI L’ENTOURENT ? Comme nous l’avons déjà vu, Nausicaä éprouve un grand amour pour tous les êtres vivants : pour les hommes autant que pour les insectes, pour les arbres autant que pour les bactéries. Cette grande affectivité qui se montre plus dans les actes que dans les paroles, ne peut pas ne pas provoquer un sentiment réciproque chez les autres Quand elle se trouve dans les champs de bataille, sa manière d’être et surtout d’agir sans agressivité et sans haine, avec amour et dans la paix intérieure. Souvent, son affection

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

maternelle 14 meut tant des soldats de son côté qu’ils la protègent avec leur propres corps que ses adversaires (« Ce ne sont pas des yeux d’une fanatique. C’est un visage fier, droit… aucune hostilité, aucune animosité… »). Aussi les animaux perçoivent cette bienveillance et sont prêts à être à son service. Mais, sur son chemin vers le sud, elle n’est pas seule. Les personnes qu’elle croise sont trop nombreuses pour que je puisse les mentionner toutes –j’ai donc choisi de présenter les trois plus importantes. Maître Yupa est celui qui connaît Nausicaä dès sa naissance – en fait, Nausicaä le considère comme son maître. Il s’agit d’une sorte de savant, scientifique, explorateur et aventurier en même temps. Ce qui le meut c’est de résoudre ce qu’il appelle « l’énigme de la Mer de la décomposition. » : est-ce que les hommes sont condamnés à disparaître devant la menace de la Mer de la décomposition ? Son chemin et celui de Nausicaä se croisent souvent, et progressivement il se rend compte que Nausicaä commence à le dépasser dans la compréhension du mystère de la vie dans la Mer de la décomposition. Ses idéaux sont les mêmes que ceux de Nausicaä et il fait tout pour l’aider à terminer la guerre et à établir la paix, jusqu’à rendre sa vie. D’un autre côté, Kushana, la princesse tolmèque et quatrième fille de l’empereur Vuh, fait connaissance avec Nausicaä au début de notre histoire. La droiture et la fidélité à ses principes le font jouir de la fidélité absolue de ses troupes, mais au début de la guerre, elle est seulement motivée par le désir de tuer son père, l’empereur, qui a empoisonné sa mère, et ses trois frères pour s’emparer du trône tolmèque. Pour cela, elle n’hésite pas. par exemple, à anéantir complètement le petit royaume de Péjite qui, bien qu’il soit allié, réfuse de lui confier la pierre qui contrôle le « dieu-guerrier » récemment découvert. Quand Nausicaä joint ses troupes, Kushana tolère sa manière d’agir parce qu’elle estime que les pouvoirs de Nausicaä peuvent lui rendre service. Mais, peu à peu, au fil et à mesure qu’elle parle avec Nausicaä et qu’elle l’observe agir, son admiration pour Nausicaä grandit. Si à un certain moment elle reconnaît la cohérence du chemin de Nausicaä sans pourtant renoncer son propre chemin sanglant, les morts progressives de ses frères (ceux qu’elle voulait tuer) dans le champ de bataille apprennent le vide de la haine et de la vengeance. Inconsciemment, Kushana commence à assumer la manière d’agir de Nausicaä et, finalement, se réconcilie même avec son père juste avant qu’il ne meurt.

14 Elle soulage le soldat tolmèque blessé qui agonise en l’appelant « Mère » ; elle prend soin de deux orphelins dork ; elle soulage les hommes qui l’accompagnent en les prenant « dans ses bras, nous, pauvres vieillards avec des cheveux grisonnants, comme elle l’aurait fait pour des enfants… » ; finalement, le « dieu-guerier » lui aussi la prend pour sa mère.

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

Quant à Selm, membre du « peuple de la forêt » qui a renoncé au feu pour vivre en symbiose avec la Mer de la décomposition, il ne rencontre Nausicaä en réalité qu’une seule fois. Pourtant, il existe une grande affinité entre eux et c’est lui qui aide Nausicaä à revenir du coma à la vie en ce monde, quand elle voulait mourir avec des ômus. Vu qu’ils partagent autant de choses par la connaissance de la Mer de la décomposition et par les sentiments envers la vie, au moment de leur rencontre, Selm n’hésite pas à lui proposer de partager la vie avec lui. Heureuse et touchée par cette offre, Nausicaä observe quand même qu’il y a des différences entre eux : « […] Tu te trouves en plein cœur du flot de la vie, alors que moi je suis concernée par chaque être vivant…J’aime beaucoup trop les gens de ce monde pour les laisser. Je continuerai à vivre dans ce monde crépusculaire que l’humanité a souillé. ». Pourtant, se savoir aimée par Selm lui donne la force pour continuer sa lutte pour la paix. En passant, je mentionne les derniers mots du père de Nausicaä, au moment où elle se dirigeait déjà vers le sud, quand on lui communique le plan de Nausicaä : « Jeune inconsciente… Tu voudrais donc sauver le monde… A toi seule ?… » Cette attitude, d’ailleurs normale, d’un parent qui a du mal à réaliser que sa petite fille n’est plus un enfant, n’est pas de tout celle des bonzes dorks qui, l’un après l’autre, reconnaissent en elle la réalisation de la vieille prophétie. Mais, ils sont pris entre la désignation officielle de cette prophétie comme hérésie et la constatation qu’elle est en train de se réaliser. Le problème derrière est politique : la prophétie relève de la vieille religion et est comme telle officiellement proclamée comme hérésie par les « saints » empereurs qui se sont établis eux-mêmes comme les seuls à être adorés. Par suite, l’assemblée des bonzes qui dépend de la famille impériale, s’est vue obligée de répéter cette interdiction. Mais la présence de Nausicaä bouleverse et il faut apaiser le peuple qui continue à garder secrètement les vieilles croyances, et il faut éviter qu’elles se propagent de nouveau en renversant l’empire – Nausicaä devient l’ennemi principal. Cela est d’autant plus facile à affirmer parce qu’elle est en principe l’alliée des Tolmèques. Et pourtant, les bonzes sont bouleversés : « Comment il se peut que l'être vêtu de bleu combatte aux côtés de la sorcière blanche tolmèque [Kushana] ? N'est-il pas censé être le sauveur des peuples autochtones ?! » Ceux qui arrivent à mieux connaître Nausicaä n’hésitent pas à confirmer : « Les anciennes prédictions disaient vrai… L’élue qui vous guidera vers des terres pures de verdeur est apparue ! Elle est éprise des arbres, parle aux insectes et appelle le vent, tel un oiseau… » Mais, la prophétie gagne encore en son mystère lorsque maître Yupa découvre chez le « peuple de la forêt » qui a été guidés dans la Mer de la décomposition pendant le dernier Grand raz de marée il y a trois cent ans justement – par l’être vêtu en bleu. Yupa

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

se demande avec toute la raison : « L'être vêtu de bleu est-il vraiment comme l'annonce

ou est-ce les hommes qui l'ont créé à chaque fois que la

menace d'une destruction se précise et met la vie même de l'humanité en péril

Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est faux dans cette prophétie ? La meilleure manière de le vérifier c’est de savoir si et comment elle se réalise, ce que nous verrons dans le sous-chapitre suivant.

la religion ancienne des Dorks

? »

2.3.5 QUEL SALUT PROPOSE-T-IL ? Avant son arrivée devant le Maître du cimetière, Nausicaä accomplit déjà un certain nombre d’actes qui pourraient être qualifiés comme une partie de l’accomplissement de la prophétie. Répétons encore une fois les deux parties qui semblent dériver du texte original : 1. Et l'élu, vêtu de bleu, viendra à vous, descendant un champ d'or pour renouer le lien à la terre que nous avons perdu. 2. La fin du monde souillé est venue. L'oiseau blanc plane dans le ciel, annonçant le début d'une longue ère de purification. Détachons-nous à jamais de notre vie dans ce monde de souffrance. Ô toi l'oiseau blanc, toi l'être vêtu de bleu, guide-nous vers ce monde de pureté. Peut-être le plus facile à identifier sont des images de quelqu’un vêtu en bleu marchant sur une superficie dorée. A deux occasions dans les contextes différents, Nausicaä est reconnue comme celle qui réalise cette vision, mais malgré les effets qui, comme surplus, accompagnent cette vision (« Une vague de douceur et d’amour me serre la poitrine… Les ômus ont ouvert leur cœur [à Nausicaä] »), cela ne suffit pas pour l’identifier avec certitude. Il semble que ce qui touche beaucoup plus, c’est l’attitude de respect et d’amour pour la vie qu’elle manifeste dans toutes ses relations. Vu que justement cette manière d’être de Nausicaä fait souvent changer le comportement et les réflexions des gens, nous pouvons aussi dire que, en effet, Nausicaä est en train de renouer le lien à la terre que les gens ont perdu. Or, le deuxième verset paraît plus compliqué. En ce qui concerne le début d’une longue ère de purification, le Grand raz de marée peut être compris comme l’établissement d’une nouvelle forêt, celle du sud, qui a pour tâche d’extraire les substances toxiques du sol et les neutraliser, donc effectivement comme le début mentionné par la prophétie. Nausicaä qui parcourt avec son « moeve » les terres dorks pour avertir les gens de se garer sur les montagnes où les spores toxiques de cette nouvelle forêt en croissance ne pourront les atteindre, elle est facile à identifier avec l’oiseau blanc qui plane dans le ciel et annonce cette nouvelle ère. D’un autre côté, la deuxième partie est très obscure et je préfère la commenter après que l’on ait jeté un coup d’œil sur le dialogue de Nausicaä avec le Maître du cimetière qui peut nous aider à mieux la comprendre.

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

Dans ce dialogue, Nausicaä est confirmée dans son intuition que la Mer de la décomposition est formée artificiellement par des gens qui vivaient avant « les sept jours du feu » pour purifier le monde de toutes les substances toxiques avec lesquelles ces mêmes gens ont pollué la terre. Même les hommes qui habitent le monde actuellement sont génétiquement modifiés pour pouvoir survivre dans ce monde pollué. Tous sont donc condamnés à disparaître quand la Mer de la décomposition terminera sa tâche. A ce moment-là, le Maître du cimetière établira, à partir des œufs qui ont été préparés en même temps que le Maître lui-même, une humanité qui « deviendra une partie paisible du monde. Quand notre savoir et nos technologies auront accompli leur but, resteront alors les plus inestimables trésors de l’humanité, la musique et la poésie. » Tout ce qui vit actuellement risque donc de disparaître. Selon Nausicaä, cela est le risque de toute vie existante : « Notre éventuelle disparition fait déjà partie de nos existences » (voir annexe 3, image 3). Assumer cela n’est pas tellement problématique, tant qu’on préserve la liberté de ses choix de vie. Or, si le Maître du cimetière continue à mener le jeu en manipulant les rois et les empereurs, c’est lui qui reste seul avec le pouvoir de décider qui vit et qui meurt. Nous avons donc ici de quelque façon l’opposition entre la vie créée et son créateur. La vie a été créée avec un but utilitaire (purifier la terre) et, comme telle, elle n’est pas respectée, mais plutôt tolérée. Or, maintenant cette vie réclame l’autonomie, ce qui n’est pas dans le plan du créateur, car elle est encore pleine d’ « impuretés » qui seront (tel est au moins le projet) enlevées, absentes dans le nouveau monde. Faire confiance à la vie et croire qu’elle sera assez forte pour s’adapter aux nouvelles conditions quand le monde sera purifié ou faire confiance à cette machine idéaliste qui est prête (mieux, qui est programmée par ses créateurs) à éradiquer toute vie pour en établir une qu’elle croit meilleure 15 – telle est le dilemme de Nausicaä. En tuant le Maître du cimetière, elle prend un choix risqué : elle décide de faire plus confiance à la vie (Selm parle de la confiance « à cette planète ») qu’à une espèce de machine idéaliste. Elle semble reconnaître ainsi que la vie est plus grande et plus puissante que l’intelligence humaine et que l’homme ne devrait ni se croire dieu pour pouvoir jouer avec la vie ni croire qu’il peut (se) construire des dieux. S’assurer la survie, même comme espèce, est, en fin de conte, au-delà de son pouvoir. Mais, en même temps, elle a deux doutes. Premièrement, les hommes nouveaux que le Maître voulait établir sur la terre, ne seraient-ils pas meilleurs que nous, « intelligents et

15 Je me permets de remarquer que, dans cette proposition du Maître du cimetière, nous pourrions lire la proposition marxiste qui avait marqué Miyazaki. Le rejet de cette ligne de réflexion qui se doit, selon des divers témoignages, à l’élaboration de ce manga, pourrait alors être symbolisé par la mort du Maître.

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2.3 Nausicaä de la vallée du vent

pacifiques et pas violents comme nous le sommes ? » La réponse du roi tolmèque est fort intéressante : « Si tel était le cas, ces êtres ne seraient pas des hommes… » Deuxièmement, y a-t-il vraiment une espérance pour l’humanité après la destruction du Maître du cimetière ? Car maintenant, il n’y a plus de retour possible… Les hommes artificiellement adaptés pour la vie dans un milieu empoisonné, pourront-ils évoluer pour survivre dans un monde purifié ? Dans l’esprit de la BD, on pourrait dire que seuls le temps et la vie donneront une réponse à Nausicaä qui devra vivre avec ces questions et la conscience qu’elle avait pris la décision pour toute l’humanité. Je reprends ici la deuxième partie de la prophétie que j’étais en train d’interpréter :

« Détachons-nous à jamais de notre vie dans ce monde de souffrance. Ô toi l'oiseau blanc, toi l'être vêtu de bleu, guide-nous vers ce monde de pureté. » Si le monde actuel, où tout se déroule entre la peur d’être envahi par la Mer de la décomposition et la peur d’être exterminé par des autres royaumes qui cherchent un peu de terre encore cultivable, peut être identifié avec le monde de souffrance, alors la recherche d’une co- habitation possible avec les autres et avec la Mer de la décomposition (ce qui est justement la vision de Nausicaä) pourrait signifier « se détacher » de l’ancien mode de vivre. Que le monde de l’avenir est un monde purifié, cela est, nous l’avons vu, la finalité de l’actuelle disposition de la vie, mais pour y arriver, il faudra aussi apprendre de vivre avec les autres en paix et donc se « purifier » aussi intérieurement. Je mentionne brièvement que, dans son voyage intérieur pendant le coma, où elle est aidée de ses amis humains et animaux, je vois le symbole de ce qu’attend toute la création. Nausicaä arrive à quitter les ténèbres du néant au plus profond d’elle pour passer par le chemin qui est celui de toute la création, c'est-à-dire traverser la forêt qui purifie pour trouver le monde pur, le monde idéal qui lui aussi fait partie de son esprit. Ainsi non seulement elle-même revient à la vie, mais elle porte aussi avec elle l’empereur cadet (voir annexe 3, image 2), « celui qui est né du néant et doit y revenir » qui voulait en plus la tuer, pour lui montrer un autre monde, celui de la beauté et de la lumière qu’il avait perdu et oublié. Son « salut » consisterait donc premièrement en liberté qui est à partir d’ici donnée à l’humanité ; il n’y a plus de manipulateur (« Nous ne deviendrons pas les gardiens du tombeau ! Nous ne te servirons pas !! Nous déciderons de notre destin nous-mêmes ! »), mais non plus d’excuses faciles. Deuxièmement, par l’exemple de sa propre vie, elle montre la possibilité de vivre en paix avec les autres hommes et avec toute la création. Troisièmement, elle témoigne que l’homme peut quitter les coins sombres de son esprit pour aller chercher (en amenant des autres avec soi) les endroits de la vie. En cela, les mots de Selm, membre du« peuple de la forêt » qui observe encore les préceptes donnés

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2.4 Quelques conclusions

par « l’être vêtu en bleu » il y a trois cent ans, se confirment : « L'être vêtu de bleu ne vous sauvera pas. Il vous montrera juste la voie à suivre. »

2.3.6 LES REFERENCES BIBLIQUES Cette BD étant BD japonaise, elle n’apporte pas beaucoup de références bibliques. Je n’en retiens qu’une qui est très explicite. Il s’agit d’un verset du Prologue de Jean : « Et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres. » (Jn 1,5a). Dans la BD, les mots sont repris presque tels quels. Vu que Nausicaä refuse de reconnaître le Maître du cimetière comme l’unique espoir pour la survie de l’humanité, celui-ci la traite du « néant » en affirmant que « la vie, c’est la lumière. » Nausicaä pense autrement : « Tu te trompes ! La vie, c’est la lumière qui brille dans les ténèbres ! » (voir annexe 3, image 3). On peut voir dans cette interprétation une pensée un peu taoïste : yin et yang, lumière et ténèbres – les deux principes sont nécessaires pour assurer la vie. Mais, il me semble que l’on peut dire aussi : comme on « n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau » (Mt 5,15), la lumière qui reste enfermé dans elle-même (comme le Maître du cimetière) n’a pas, pour ainsi dire, de raison d’être. La vie (humaine ou en général), ce serait donc d’assumer des ténèbres en soi et en d’autres et leur (aux ténèbres) apporter la lumière pour les éclairer.

2.4 QUELQUES CONCLUSIONS

La lecture de BD et les observations tirées de cette lecture offrent des nombreuses conclusions. Je ne nomme que quelques unes. Nous pourrions classifier les trois récits selon une certaine progression dans la manière d'aborder le salut: chez Lincoln on voit l'aspect plutôt individuel du salut, dans Face de lune c'est l'aspect collectif du salut, mais sans lien avec la création sauf par le sauveur, et chez Nausicaä l'aspect collectif de l'humanité avec la création. Et pourtant, il me semble que les propositions en elles-mêmes ne sont pas si différentes entre elles. Qu'est-ce que le salut apporte à Lincoln ? L'insouciance, l'absence de toute crainte pour la vie – pouvoir faire ce qu'il voudrait, mais il apprend de ne pas le faire, parce que, sincèrement, il n'y trouve pas de bonheur qu'il cherche. En respectant les propositions que Dieu lui fait, il arrive à rester lui-même et, en même temps, se faire respecter (j'hésite de dire aimer – peut-être dans les épisodes prochaines) par les autres (ce qui n'était pas le cas au début) et ainsi entrer dans une convivialité paisible avec les autres. Nausicaä et Face de lune s'approchent encore plus explicitement à la vision du salut que nous avons défini au début en proposant des manières concrètes pour vivre ensemble en paix. Chez Face de Lune, la cathédrale reconstruite montre le pouvoir de la confiance en Dieu, mais représente aussi le lieu où la liberté et la vie (surtout en comparaison avec la

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2.4 Quelques conclusions

vie sous le régime dictatorial des cardinaux, avec celle dans le milieu décadent autour de Lola, ou encore avec celle des parias dans les conditions insupportables des cloaques, et même avec la fausseté de la vie des pêcheurs) sont présentes en vérité. C'est seulement dans la cathédrale, la demeure de Dieu parmi les hommes, que les gens peuvent commencer à vivre dans la paix. Encore une autre différence (et, finalement, aussi ressemblance) entre Lincoln et les deux autres peut être dégagée. Chez Nausicaä et Face de lune, nous pouvons observer, comme un fond sur lequel repose toute l'histoire, une conviction qu'il existe, toujours et partout, une « vraie » religion qui ne peut pas être étouffée ou effacée, bien que interdite ou persécutée par le pouvoir profane. Plus encore : cette religion qui est la vraie, c'est une religion qui échappe au contrôle de l'homme, qui n'adore pas l'homme, mais qui touche quelque chose d'essentiel dans l'homme. Car dans les deux cas, nous avons à faire avec le pouvoir séculier qui se auto-proclame comme le seul sujet licite d'adoration (les cardinaux et les saints empereurs dorks). Dans les deux cas, les conséquences d'avoir remplacé Dieu par l'homme comme l'objet d'adoration sont la violence et la mort, que le discours qui le justifie parle au nom de Dieu ou non, que cela se passe au nom d'une humanité meilleure dans l'avenir ou non. Sur ce point, Lincoln poursuit le même propos : ne suivant que ses propres idées et sa propre volonté (se posent au centre absolu de son agir), Lincoln non plus n'arrive à autre chose qu'à la mort qui est, dans les trois cas, finalement la mort propre.

2. REPRISE THEOLOGIQUE SELON ADOLPHE GESCHE

Avec ce que je viens de trouver dans l'analyse de trois bandes dessinées, je voudrais maintenant m'arrêter un moment du côté de la théologie chrétienne, présentée par Adolphe Gesché et relire son livre avec des questions analogues à celles avec lesquelles je viens de lire les trois BD, pour pouvoir ensuite vérifier dans quelle relation les réponses de Gesché peuvent se situer avec ce que j'ai découvert dans les BD.

Je dis bien « des questions analogues » parce que Gesché n’écrit pas nécessairement sur des mêmes choses que les auteurs des trois BD, et poser des questions identiques ne donnerait pas forcement des fruits attendus. En plus, l’ordre dans lequel je pose des questions est pratiquement l’inverse de celui de la démarche de Gesché. Conscient que je risque d’adapter un peu les propos de Gesché, je maintiens pourtant l’ordre observé dans la première partie de ce mémoire pour pouvoir rendre d’un côté l’ensemble plus compréhensible et, de l’autre côté, faire ressortir les éventuels parallèles plus visiblement.

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2.1 Quel sauveur ?

2.1 QUEL SAUVEUR ?

Gesché pose la question un peu différemment, en fonction de sa démarche : sauvés, mais par qui ?

Chrétiens, nous croyons que le seul qui peut être reconnu comme le vrai sauveur est Jésus-Christ, le Dieu Fils, et cette affirmation représente le point d’arrivée pour Gesché. Le problème c’est que cela n’apparaît pas nécessairement comme une évidence pour tout homme – ou plus précisément, aujourd’hui dans le contexte de la société européenne cela semble moins évident qu’il y a encore cent ou cent cinquante ans. Une question se pose donc très spontanément : cette affirmation est-elle soutenable ?

Gesché identifie un double soupçon par rapport à notre affirmation. Le premier, christologique, peut être articulé ainsi : pourquoi le sauveur, celui qui apporte absolument le salut, pour le dire avec Rahner, devrait-il être identifié avec la personne de Jésus Christ ? Cette prétention chrétienne n’est-elle pas exagérée ? Je précise tout de suite que Gesché, malgré le fait de le nommer premier, ne travaille pas ici directement ce soupçon. 16 Il se limite à « établir les fondements mêmes des droits de l’affirmation d’une altérité transcendante à se présenter comme salut pour les hommes, » 17 ce qui est la réponse au deuxième soupçon, encore plus général et surtout plus profond : pourquoi la nécessité d’un sauveur quelconque tout court ? L’homme ne peut-il pas se sauver lui- même ?

En fait, je viens de suggérer un propos qui chez Gesché n’est pas présent si explicitement, au moins au moment où il déchiffre les deux soupçons. Dans le deuxième soupçon, il parle de la non-évidence du besoin d’être sauvé par « un autre » de manière qui laisse sous-entendre plutôt la possibilité d’être sauvé par Dieu, mais il me semble intéressant de maintenir déjà ici la possibilité d’être sauvé, comme c’est le cas dans deux de nos BD, par « un autre » humain, ce que Gesché explique un peu plus tard.

Gesché essaie donc de trouver et identifier d’abord les racines de cette méfiance envers Dieu. Il nous montre cette hésitation comme celle qui surgit de la démarche philosophique de certains philosophes comme Feuerbach, Merleau-Ponty ou Sartre 18 qui perçoivent dans l‘affirmation de Dieu, d’un être absolu, la négation de l’homme ou au

16 La formulation de la foi en Christ comme le Sauveur et le traitement des objections à la foi qui affirment cela, et qui semblent être aussi à l’origine de ce premier soupçon, Gesché les travaille plutôt dans le tome 6 de cette même série de Dieu pour penser qui porte le titre Christ.

17 A. GESCHE, Dieu pour penser V. La destinée (Cerf, Paris 1995), p. 52.

18 Cf. ibid., p. 42

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2.1 Quel sauveur ?

moins la négation de son autonomie. En suivant cette ligne de pensée qui est comme le passage d’un athéisme à un antithéisme 19 , Dieu ou bien l’idée de Dieu est vu(e) comme l’obstacle ultime pour l’autonomie de l’homme, « parce que toute idée qu’on puisse recourir à un autre que soi, surtout s’il s’agit de Dieu, paraît comme un aveu – et un aveu injustifié – d’infirmité et d’impuissance. Comme une aliénation surtout, car si je ne suis pas moi-même par moi-même, je suis dépossédé de mon être. » 20 Finalement, tout rapport entre Dieu et l’homme est vu comme destructeur pour l’homme.

Altérité est-elle donc une menace pour l'autonomie ? Ou bien cette autonomie est-elle confondue avec l'auto-suffisance ? Gesché traite la question de l’altérité et de son rôle en général en s’appuyant sur Levinas et Ricœur. Pour nous sortir de l’impasse mentionnée de ce qui se dévoile bien comme une auto-suffisance individuelle, il nous montre la stérilité de cette ligne de pensée qui limite et enferme l’homme en lui seul. Pour construire son identité, l’homme a besoin d’un autre – l’altérité est facteur constitutif de l’identité. L’autre ne représente pas nécessairement une menace pour l’autonomie 21 et cette autonomie n'est pas égale à une auto-suffisance.

Ici, Gesché devient plus explicite par rapport à un autre « humain » et un autre « divin » : l’altérité interhumaine, toute indispensable et irremplaçable qu’elle soit, ne suffit pourtant pas. Elle ne peut pas dire tout de l’homme, car elle reste prisonnière de l’immanence, tandis que l’homme cherche quelque chose de plus. « L’homme est un être qui toujours est allé frapper à la porte des dieux. Pour se comprendre et s’éclairer sur son mystère, un mystère qu’il ne comprend pas uniquement dans le partage de la destinée commune. » 22 C’est Dieu, l’Autre des hommes 23 , qui permet à l’homme de ce découvrir pleinement comme individu et comme communauté.

L’absolu n’est donc pas forcement un domaine intouchable et impensable, dont chaque contact avec l’homme signifie automatiquement la mort pour l’homme. C’est plutôt le contraire qui semble être vrai : ce n’est que devant l’absolu, en contact aussi avec l’infini que l’homme acquiert sa pleine identité. Devant ce (ou mieux, celui) qui est plus que moi et qui me dépasse, je suis invité à me mettre debout et croître au-delà de moi. « La

19 Ibid., p. 43.

20 Ibid.

21 Un très bel exemple de cette pensée, nous le voyons chez Nausicaä pendant son voyage intérieur où elle découvre dans son âme tant les ômus comme le cadet des empereurs dork qui représente le néant vivant. Elle assume tous ces êtres comme constitutifs d’elle-même.

22 A. GESCHE, Dieu pour penser V. La destinée (Cerf, Paris 1995), p. 46.

23 Cf. ibid., p. 49.

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2.2 Quel salut ?

présence de plus grand peut devenir la possibilité même de l’exercice de mon être qui, dans la force de cette présence, se sent ‘autorisé’ (auctoritas, augere), loin de ses craintes et ses manques de confiance On n’est d’ailleurs jamais si grand que lorsqu’on se mesure à plus grand que soi. » 24

En parlant plus précisément de la conception chrétienne de Dieu, il est possible de reprendre la formulation de notre soupçon et d’aller encore plus loin. Si Dieu reste un Absolu délié de nous et de notre monde, il peut être vraiment identifié à ce Dieu dont la présence écrase l’homme 25 et qui est donc à rejeter pour sauver l’homme. Mais le Dieu chrétien est un autre Dieu, celui qui se soucie de l’homme, qui lui tend la main sans cesse et qui n’hésite pas à se dépouiller, dans la kénose de l’Incarnation, pour le rejoindre là où l’homme se reconnaît le moins humain. « Si Dieu est le Dieu de la gratuité et du don, de la vie et de la surabondance (…), il n’est plus justifié de penser que son affirmation nuit à notre grandeur. » 26

Pour conclure ce sous-chapitre, je fais seulement l’observation que Gesché ne traite dans notre livre que la relation du sauveur avec les hommes. La relation avec la création est traitée plutôt dans le tome IV de la même collection, nommé Cosmos. Je résume brièvement et en faisant déjà le lien avec le sous-chapitre suivant, que selon le passage très connu de Paul (Rm 8, 19-22), la création ne doit pas être comprise tellement comme corrompue (malgré le mot employé par Paul), mais plutôt comme livrée en captivité - livrée contre son gré, á la suite de la faute de l'homme. La nature de la nature n'est pas « dénaturalisée » : le mal y est entré, certes, mais il n'y est pas comme chez soi - le monde n'est pas source du mal. Christ est donc celui qui a à libérer le monde de cette tutelle, « non à le purifier d'un mal qui lui serait substantiel. » 27 (p. 170)

2.2 QUEL SALUT ?

Gesché explore cette question dans deux sens : le sens négatif qui se dégage dans la formulation « être sauvé de – (quelque chose) » et l’aspect positif qui peut se trouver dans la phrase « être sauvé pour, en vue de – (quelque chose) ». Pour lui, l’aspect positif est antérieur, donc voyons d’abord ce qu’il comprend par cette articulation.

2.2.1 SAUVE POUR -

24 Ibid., p. 47.

25 « … ce Dieu qui fait écran à notre grandeur et nous brûle par son incandescendance. » (Ibid., p. 51).

26 Ibid.

27 A. GESCHE, Dieu pour penser IV. Cosmos. (Cerf, Paris 1994), p. 170.

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2.2 Quel salut ?

Les arguments pour l’affirmation de la place antérieure de l’aspect positif, Gesché les trouve dans l’origine même du mot « salut » qui vient des termes latins comme salvus (fort, sain, solide, préservé) et salvare (rendre fort, garder, conserver). 28 En même temps, il y rajoute aussi le terme grec τέλος, terme qui (au moins dans le contexte biblique) peut être lu comme « terme et destin ». Cela permet à Gesché de situer la signification du mot « salut » dans le domaine de l’accomplissement, de l’achèvement. En partant de l'observation que tout homme est animé par le désir de s'accomplir et de trouver son destin (l’homme comme un « être inachevé »), animé par le désir d'un plus et d'un mieux 29 , le salut devient ainsi quelque chose qui concerne tout homme.

Pour pouvoir donc parler plus généralement, notre auteur fait le lien entre le salut et la destinée de l’homme (le premier terme est pour lui un terme religieux équivalent du deuxième, profane), les deux mots évoquant « le sort même de l’homme, sa place dans l’univers, la signification et la réussite (ou l’échec) de son existence. » 30 Ce lien lui permet d’évoquer les trois grandes questions de tout homme, formulées par Kant (Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?) et de situer son argumentation dans le domaine de la troisième question. C’est ici que se trouve ce qui peut représenter le sens de notre vie : « L’idée d’une destinée qui donne le sens et orientation est constitutive de notre être, apporte quelque chose à l’édification de l’être et du monde. » 31 Cette destinée est comme telle de l’ordre de « au-delà », de la transcendance : « au fond, le terme profane de destinée (et celui, religieux, de salut) évoquent une existence où l’homme est invité à chercher le fondement de son être et de sa liberté par-delà l’horizon des certitudes courtes. » 32 Dans l’infini et l’absolu, Gesché reconnaît les existentiaux véritables de l’être humain. Et c’est dans cet au-delà que se situe aussi la conception chrétienne du salut.

Quel est le sens chrétien de cet au-delà ? A partir de l’observation que dans la pensée biblique, l’idée de Dieu précède largement celle d’un au-delà, Gesché tire trois conséquences pour une telle réflexion. Premièrement, c’est l’idée de Dieu qui a engendré et déterminé celle de l’au-delà et non l’inverse. De cela suit la deuxième : le contenu de l’au-delà a donc plus à voir avec Dieu qu’avec nous, ce qui veut dire que l’au-delà ne peut pas être considéré comme une projection des désirs humains de se prolonger et

28 Cf. A. GESCHE, Dieu pour penser V. La destinée (Cerf, Paris 1995), p. 30.

29 Cf. ibid.

30 Ibid., p. 53.

31 Ibid., p. 54.

32 Ibid., p. 55.

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2.2 Quel salut ?

donc comme une simple continuation de la vie humaine, comprise comme l’immortalité. Troisièmement, si c’est donc Dieu qui dicte le contenu de l’au-delà, l’enjeu est peut-être plus important qu’il semblait à la première vue.

Si c’est donc Dieu de l’alliance qui dicte le contenu de l’au-delà chrétien, celui-ci ne peut pas être défini autrement que le partage de la vie divine. Gesché rédige finalement sa définition de l’au-delà comme « offre à l’homme de Dieu lui-même en une nouvelle étape de sa vie. » 33

Cette définition nécessite d’être expliquée. S’il s’agit d’une nouvelle étape de la vie humaine, l’au-delà n’est donc pas détaché de la vie terrestre, mais en même temps il est plus qu’une simple continuation. Si celle-ci peut être désignée comme immortalité 34 , la nouveauté dans la proposition de Dieu représente un saut qualitatif : ce que Dieu propose à l’homme est le partage de sa propre vie, « la vie de ‘l’Eternel, ton Dieu’. » 35 On parle donc de l’éternité, du partage de la vie divine et de ce qui est l’essence de Dieu (« aeternitas, mot qui exprime la nature divine (divinitas). » 36 Ainsi, l’au-delà ne se montre plus comme une chose ou un bien, mais comme présence d’une personne, une relation.

S’agit-il donc seulement de cet au-delà quand un chrétien pense le salut ? Ou bien, a-t-il aussi un lien avec la vie « de ce côté de la mort ? »

Gesché nous montre la conception chrétienne et biblique de l'homme comme créé pour une double fin : la fin éthique de ses rapports d'hommes et pour la fin théologale d'un rapport plénier avec son Dieu. 37 La vie terrestre (βιος) et la vie divine (ξοή) 38 doivent

33 Ibid., p. 78.

34 Gesché insiste fortement sur la différence entre l'immortalité et l'éternité. La première trouve sa définition dans la conception platonicienne comme une prolongation de notre existence – après la mort, l'homme (principalement l'âme enfermée dans le corps mortel) retourne à son état premier. Comme telle, elle n'est pas un projet, car il s'agit d'une situation déjà connue. En différence avec l'éternité qui se propose comme une nouvelle étape de notre vie, l'immortalité pourrait être vue plutôt comme une échappatoire à cette histoire. Pour plus de précisions, voir ibid., pp. 94-99.

35 Cf. Gn 21,33 ; Is 40,28.

36 Ibid., p. 79.

37 Cf. ibid., pp. 79-80.

38 Les deux termes grecs proviennent de la Septante. Le premier désigne la vie des êtres terrestres, tandis que le deuxième semble être réservé pour parler de Dieu (le Dieu vivant, le Dieu de la vie). Gesché distingue ainsi la vie « biologique » pour parler de la vie de l’homme et la vie « zôèlogique » pour parler de celle de Dieu. (cf. ibid., p. 81.).

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2.2 Quel salut ?

être comprises comme deux vocations de l’homme depuis la création. « La vie éternelle appartient à l’ordre de la création, elle ne vient pas s’ajouter en raccroc. L’homme est fait pour le partage de la vie divine, autant que pour le partage de la vie humaine. » 39 La vie terrestre ne peut donc pas être complètement séparée de l’au-delà. Le lien, Gesché l’exprime en utilisant deux registres théologiques importants : celui du péché originel et celui des mérites. En utilisant l’image biblique de la chute d’Adam, il voit les deux arbres du Jardin comme deux vocations de l’homme : celui de la « connaissance du bien et du mal » qui demande à l’homme de s’instaurer comme l’être éthique et de viser la vie dans la société humaine « ici-bas » et celui de « la Vie » comme « l’invitation de l’homme à entrer dans la Vie de Dieu. » 40 Or, accéder à la deuxième vocation n’est pas possible sans respecter et, dans la mesure du possible, réaliser la première. « Ce ne sont pas ceux qui disent "Seigneur, Seigneur", et ne se seront pas préoccupé de leurs solidarités humaines, qui peuvent entretenir l'illusion qu'ils entreront dans le Royaume des cieux. L'au-delà ne se gagne pas dans l'ignorance, et surtout dans le mépris de la vie. » 41 Cette vision est en même temps libérante pour la vie terrestre de l’homme : « Il est appelé à ‘plus’ qu’à se comporter, vis-à-vis d’autrui et dans la cité, selon les valeurs du droit, de la justice et de l’amour. Il est appelé à partager aussi une autre expérience (faut-il l’appeler métaphysique ou théologale ?), à entrer dans un autre Royaume (…), » 42 dans le Royaume de Dieu. Cette image nous permet de voir mieux deux choses. Il nous est d’abord plus facile d’observer que le péché originel n’est donc pas seulement une question morale, mais une question de destinée – ce n’est pas simplement une faute de comportement mais une erreur d'orientation dans la quête de la destinée. Et deuxièmement, voici finalement la pleine signification du salut dans son aspect positif, salut qui consiste en l’accomplissement que l’homme trouve dans le partage de la vie de Dieu. Il s’agit précisément de ce que l’Orient chrétien connaît comme theosis, « la déification » de l’homme, présentée par la maxime « Dieu est devenu homme pour que l’homme puisse devenir Dieu. » Mais, en voie de répondre à cette invitation, l’homme se heurte à des obstacles qui l’empêchent de pouvoir accéder par lui-même à cette plénitude – d’où provient l’aspect négatif du salut.

39 Ibid., pp. 81-82.

40 Ibid., p. 80.

41 Ibid., p. 82.

42 Ibid., pp. 83-84.

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2.2 Quel salut ?

2.2.2 SAUVE DE - Après le parcours que nous venons de faire, il apparaît clairement que cette dimension négative, si souvent vue comme la plus importante ou même la seule, n’est que secondaire.

Ce n’est pas de lui-même que l’homme doit être délivré, nous venons de le voir. Quels sont ces obstacles qui ne permettent pas à l’homme d’avancer, suivant sa destinée, vers soi-même, et dont il doit être sauvé ? Gesché les présente sous trois dénominations : la mort, la fatalité et le mal. Quand il 'agit donc d'être « sauvé de - » quelque chose, on voit bien qu'il ne s'agit pas seulement du péché – la problématique est plus large et la question du salut ne peut pas être réduite à la question de la faute et du péché. Le panorama chrétien du salut « touche à tout ce qui fait échec à l'accomplissement de l'homme. » 43 Regardons donc de plus près les trois obstacles !

2.2.2.1 La mort

La mort se présente comme ce qui nous fait expérimenter notre propre finitude en tant qu’humains, comme ce qui nous empêche de parvenir complètement à la plénitude de la vie à laquelle nous nous sentons invités, et comme telle, la mort est d'une certaine manière presque inacceptable – ce qui, selon nos intuitions les plus profondes, ne devrait pas arriver.

Dans la Bible, la mort nous est constamment présentée comme conséquence du péché et donc comme quelque chose qui n'était pas prévu pour l’homme à son origine. Ce propos est aujourd'hui insoutenable, car les sciences naturelles nous montrent la « naturalité » de la mort de tout être vivant. Gesché se demande donc, de quelle mort s'agit-il dans la Bible : de la mort biologique ou de la mort zôèlogique ? de la fin de la vie terrestre ou de l'empêchement de l'accès à la vie éternelle ?

Il opte pour la deuxième en développant la thèse selon laquelle la mort n'est jamais seulement biologique, médicale, « matérielle. » Comme un fait qui concerne tout homme et sa vie, la mort a une dimension existentielle - ce qui marque la limite de la vie et donne à l'homme un point pour construire sa vie. C'est l'homme qui lui donne le sens et par cela, elle acquiert une dimension culturelle – religieuse. Comprise comme quelque chose qui se situe entre l'homme et Dieu, la mort comme le fait naturel reçoit par l'homme une dimension spirituelle. Elle est située en rapport avec le péché (plus que le

43 Ibid., p. 34.

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2.2 Quel salut ?

péché, une erreur de destinée) et met en cause l'accès à l'éternité. C'est ainsi que doit être comprise la mort dans la foi chrétienne.

En différence avec la tradition platonicienne 44 , la mort chrétienne n'apporte donc pas le salut. C'est une « mort qui apporte la mort. » 45 L'homme a à être sauvé de cette mort-ci – de la mort qui empêche l'accomplissement de l'homme auprès de Dieu – , non de la mort biologique. Par le salut, la mort n'est donc pas supprimée – c'est son statut qui change :

« la mort fait toujours partie de notre existence, mais n'affecte plus notre destinée. » 46

A partir de ce que nous venons de voir, nous pouvons déchiffrer trois caractéristiques du

salut chrétien concernant la mort. Premièrement, le salut chrétien ne tourne pas autour de

la mort et ne la suppose pas en soi. « Le salut de la mort n'est en somme qu'un salut

(« négatif ») à l'intérieur du salut (« positif »), un salut dans le salut. » 47 Deuxièmement,

le salut n'est pas obligatoire, automatique, comme chez les platoniciens, mais un don offert à l'homme qui peut être accepté ou rejeté en toute liberté. Troisièmement, « pour la tradition platonicienne, l'homme est 'déterminé' à l'immortalité, alors que pour la conception chrétienne il est 'invité' à l'éternité. » 48

2.2.2.2 La fatalité et le mal

Comment le salut peut sauver de la fatalité, cela est moins évident que le cas précédent et plus lié à la notion du mal comme péché, donc je les présente ensemble. La « défatalisation de l'histoire » dont parlaient les marxistes 49 est due en large mesure, paradoxalement 50 , à la conception chrétienne du salut et du péché. Le mal vu comme péché introduit par sa logique de fond « tu aurais pu ne pas pécher », un écart de liberté entre l'homme et le mal. Cette conception dit en fait « tu est capable de ne pas pécher, de ne pas commettre le mal » et change la vision du mal comme une puissance fatale que l'homme ne peut pas éviter ou contre laquelle il n'y a aucun sens de se battre, en une

44 Pour la tradition platonicienne, « la vie sur terre – celle des âmes immortelles tombées dans des corps mortels – représente une déchéance (celle du sôma sêma, du corps tombeau), en sorte que la mort apparaît comme la délivrance, comme la condition même du salut. » (Ibid., p. 92).

45 Ibid., p. 93.

46 Ibid.

47 Ibid., p. 95.

48 Ibid., p. 96.

49 Cf. ibid., p. 37.

50 Paradoxalement, car il est vrai que dans l'histoire de l'Occident, cette doctrine a aussi conduit à une culpabilité excessive.

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2.2 Quel salut ?

vision du mal dont l'homme est (au moins partiellement) responsable et donc libre. Libre finalement de prendre son destin en main et, malgré une grande quantité de choses qui continuent à nous contraindre (l'hérédité, le milieu social, le pouvoir de l'inconscient, etc.), l'envisager comme sa propre destinée.

Le salut, vu de ce point de vue, nous apparaît donc comme une affirmation que rien n'est définitif et irrémédiable. « Que tout peut recommencer, que tout peut être repris, sauvé précisément. » 51

CONCLUSION

Comme annoncé dans l'introduction, ce qui m'intéresse finalement sont les ressemblances possibles et les différences entre deux champs : celui de la BD et celui de la théologie, en ce qui concerne la vision du salut et du sauveur. Je commence en notant la différence principale, celle de la définition du salut. La définition du salut que j’ai donnée au début 52 , montre ses limites par rapport à celle de Gesché, car la mienne évoque plus une continuité dans l’immanence qu’un vrai saut qualitatif dans l’éternité, inclus dans la proposition. Certes, une porte est ouverte pour cette dimension de l'au-delà « de ce que nous connaissons » par la proposition d'une manière de vivre « autre que celle que nous connaissons », mais elle me semble trop peu explicite. Pourtant, nous l'avons vu, la définition que je propose peut fonctionner pour l'analyse des trois BD. Il me semble que la raison se trouve dans le fait que aucune d’entre elles ne traite n'apporte vraiment une vision de l’au-delà : sauf quelques détails, 53 les trois se concentrent (sans pourtant se fermer complètement) plutôt sur l'aspect de « cette vie-ci ». Il nous faut donc procéder par le rappel que Gesché nous montre aussi que l'au-delà ne peut pas être conçu comme entièrement détaché de la vie terrestre et que le salut apporte

51 Ibid., p. 39.

52 « Toute situation ou état où les êtres vivants se trouvent vivant en plénitude « la manière de vie » qui leur est propre. »

53 Lincoln est averti par Dieu qu'il pourrait se trouver dans l'enfer à cause de ses actes ; de son côté, Lincoln évoque la possibilité que l'ennui dans le ciel soit la raison pour Dieu de venir le trouver, de même qu'il interroge Dieu sur le pardon après la mort pour le sheriff et le riche propriétaire corrompus.

Chez Face de lune, la fin de la reconstruction de la cathédrale est présentée avec des traits eschatologiques, mais ils décrivent, pour reprendre la distinction proposée par Gesché, une immortalité (c'est-à-dire une continuité dans l'immanence) plus qu'une éternité.

C'est seulement chez Nausicaä que j'ai du mal à distinguer la moindre ouverture sur l'au-delà.

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2.2 Quel salut ?

des répercussions aussi pour la vie terrestre. L'homme est appelé à accomplir deux vocations : à la vie terrestre et à la vie éternelle. Sans abuser des enseignements que

Gesché tire de la doctrine sur les mérites, nous pouvons dire que la manière de vivre la vie « biologique » n'est pas sans conséquences pour la vie « zôèlogique ».

A cet aspect, je rajoute aussi la question que Gesché se pose en élaborant les aspects

concrets du salut dans la vie « biologique » (mais que nous n'avons pas abordé dans le chapitre 2) : nous sommes « sauvés, mais à quoi le voit-on ?» 54 Y a-t-il une manière de vivre la vie « éthique » 55 qui reflète la présence active du salut ? Gesché répond avec deux images : d'abord, nous ne sommes pas sauvés du mal qui n'est pas supprimé, mais de la tyrannie de ce mal, et puis, nous sommes invités à vivre dans la foi ce que saint

Paul nomme le fruit de l'Esprit – « charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5,22-23) – et ainsi rendre réel

ce que nous croyons être la promesse du salut. 56

Tenant dans l'esprit ces deux constatations, que les BD ne traitent que l'aspect « terrestre » de la vie, mais que cet aspect a aussi à voir avec la question du salut comme un préalable, nous pouvons maintenant aborder plus concrètement les ressemblances. J'en nomme quatre plus importantes :

1. Gesché insiste sur le fait que l'altérité humaine est nécessaire, mais pas suffisante pour que l'homme envisage bien sa destinée et l'atteigne. C'est seulement la présence d'un Autre qui n'est pas l'homme qui rend possible l’accès au salut. Cette dynamique est probablement le plus facilement saisissable chez Lincoln, où la présence de Dieu est la plus explicite, et la différence entre la démarche purement humaine et celle proposée par Dieu la plus clairement tracée. Lincoln n'arrive à trouver

le sens et le bonheur dans la vie qu’en suivant les suggestions que lui donne Dieu pour le

guider. Chez Face de lune, ladite dynamique est peut-être moins explicite car Dieu comme tel n’apparaît pas. Il peut être trouvé dans les actions de Borrado seulement à travers les interprétations que Bézaléel fait d’elles. Pourtant, si l'on compare la proposition de salut de Borrado avec les deux autres propositions dans la BD, c'est-à-dire avec le régime dictatorial des cardinaux ou avec la révolution « mystique » frauduleuse, les deux utilisant le vocabulaire religieux mais partant des motivations purement humaines, celle

54 A. GESCHE, Dieu pour penser V. Destinée (Cerf, Paris 1995), p. 60.

55 J'alterne les adjectifs qui, chez Gesché, montrent la même réalité de la vie « de ce côté de la mort. »

56 Cf. A. GESCHE, Dieu pour penser V. Destinée (Cerf, Paris 1995), pp. 60-67.

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2.2 Quel salut ?

de Borrado est la seule qui, par ses conséquences, permet d’être identifiée comme motivée ou inspirée par Dieu. La situation est pareille chez Nausicaä : contrairement à l'affirmation de son auteur qu'il ne voulait pas présenter le monde basé sur un dieu 57 , je constate que la proposition est, ici aussi, pareille à celle de Gesché. Tandis que la plupart des démarches des hommes sont motivées par des motifs purement humains, Nausicaä dit agir selon ce que lui enseigne son dieu, le « dieu du vent » 58 qui est un « dieu de vie » et qui enseigne que « la vie est au-dessus de tout ». C'est en suivant ces motivations-ci qu'elle réussit à faire des choix qui apportent à l'humanité la possibilité de vivre sans guerre et sans conflits avec la création.

2. La deuxième ressemblance provient de la première. Gesché nous montre que la conception du salut est ultérieure par rapport à celle de Dieu et que, en conséquence, c’est de la conception de Dieu que provient celle du salut. Si c'est donc Dieu qui rend possible le salut, c'est alors lui qui en détermine le contenu. Dans les trois BD, nous avons des contra-exemples humains qui finalement échouent :

chez Lincoln c'est l'essaie de satisfaire tous ses instincts qui l'amène à la mort, chez Borrado nous avons les propositions des cardinaux et de la révolution qui s'annulent réciproquement, et chez Nausicaä nous avons tant la démarche philanthrope de Namuris, l'un des empereurs dorks, qui termine par la tyrannie, que celle des hommes qui ont créé le Maître du cimetière en vue d'exterminer toute vie pour en installer une qui devrait être meilleure.

3. Nous avons vu avec Gesché que la vie humaine a besoin d’un but, d’une destinée. La destinée (ce mot, rappelons-nous, est pour Gesché identique au « salut ») qui donne un sens à notre existence est constitutive pour la vie humaine, même quand celle-ci est considérée seulement dans sa « partie » terrestre. Je crois reconnaître la même affirmation dans les trois BD. Lincoln est, avant et après la rencontre de Dieu, tant qu'il n'accepte pas sa proposition de devenir justicier, un errant – nous pourrions presque dire un « fugitif » : sa manière de se rapporter au monde et aux autres (faire payer à n'importe qui le traitement injuste qu'il a subi pendant l'enfance) ne lui permet pas de construire vraiment sa vie. Elle a un sens,

57 Cf. http://www.nausicaa.net/miyazaki/nausicaa/faq.html#religeous

58 J’ignore la signification que le vent comme élément peut évoquer dans la culture japonaise, mais il me semble intéressant de rappeler que le mot néotestamentaire pneu//ma (pneuma), de même que le vétérotestamentaire Åhwr (ruwach), peuvent être traduits tant par « vent, souffle » que par « Esprit ».

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2.2 Quel salut ?

un but, mais il n'est pas constructif. L'offre de Dieu lui ouvre une perspective de vie nouvelle et inconnue jusqu'à présent et, en l'acceptant, Lincoln trouve un nouveau centre à sa vie – cette fois-ci, c'est un centre constructif, et le changement dans la manière de se mettre en relation est, bien que lent et très progressif, nettement visible. Chez Face de lune, comme dans le cas précédent, cet aspect est peut-être moins visible, mais il me semble que le prise de décision de reconstruire la cathédrale et le changement de son comportement à partir de ce moment-là (prise de l'initiative pour agir) peuvent être vus dans la perspective de la prise de conscience d'une destinée dans sa vie. Pour Nausicaä, finalement, c'est l'engagement d'arrêter la guerre et de se donner complètement dans l'effort pour le rétablissement d'une vie pacifique, qui lui permet de commencer à vivre en plénitude et à fond ses désirs et selon les intuitions qui étaient présents en elle déjà avant, mais sans la possibilité de concrétiser.

4. La quatrième ressemblance provient de la précédente. Gesché souligne fortement l'importance de la liberté dans la vision chrétienne du salut. D'abord, le salut n'est pas obligatoire, donc la liberté de l'homme est respectée, et puis, le salut sauve de la fatalité, de la mort et du mal et, en ce sens, apporte la liberté à l'homme. L'homme est donc rendu libre par le salut qu'il accueille librement, mais aussi réciproquement. Pour Lincoln, il est clair qu'il accepte librement la proposition de Dieu, tandis que la liberté acquise par cet acte pourrait être vue dans le fait que, maintenant, il est capable de reconnaître aussi les propositions du Diable, si nous acceptons la probabilité qu'il agissait selon l'inspiration Mauvais déjà avant la rencontre avec Dieu. Dans la BD, certes, cette inspiration est seulement implicite, mais pourtant reconnaissable dans la vengeance contre les gens du village ou dans le dépouillement du monastère. La liberté dans la proposition de Borrado est repérable dans la comparaison avec deux autres propositions du salut (celle des cardinaux et celle de la révolution) : celles-ci sont dirigées l'une contre l'autre et, déjà de ce point de vue, ne rendent pas libre celui qu'y adhère. La proposition de Borrado, par contre, n'enferme pas l'homme dans la perspective d'une confrontation homicide. En revanche, j'ai plus de mal à discerner la liberté dans l'adhésion à sa proposition, puisque la condition d'entrer dans la cathédrale à travers la lumière du phare semble être l'humilité et la bonne volonté, ce qui empêche, par exemple, l'entrée des soldats. Nausicaä assure la liberté de l'humanité en tuant le Maître du cimetière qui les manipulait et empêchait la cohabitation pacifique. D'un autre côté, un bel exemple de la libre adhésion à la voie que propose Nausicaä est celui de la princesse Kushana : elle arrive progressivement à comprendre la vacuité et les choix limités de la haine et de la

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2.2 Quel salut ?

vengeance, parce qu'elle trouve plus de sens dans les actes de Nausicaä, et dans la nouvelle liberté acquise, renonce à la seule chose qu'elle désirait toujours, le trône de son père.

Conscient qu'il serait possible de tracer encore d'autres parallèles, j'arrête ici, en estimant que j'ai atteint le but que je m'étais proposé. Je constate que l'impression qui m'a poussé à aborder ce sujet, notamment que dans le monde de la BD, l'imaginaire humain d'aujourd'hui n'a rien à envier à celui de « la puissante poétique de Dante », si ce n'est une ouverture plus explicite à l'au-delà. En même temps, je me demande si cette absence visuelle de l'au-delà ne pourrait pas prendre un aspect positif, en laissant le mystère de l'éternité ce qu'il est : un mystère. Par ailleurs, je suis très agréablement surpris par le nombre de ressemblances avec la pensée théologique qui peuvent être découvertes par la lecture plus attentive des BD, et cela malgré le fait que je n'ai pas trouvé des propositions nouvelles pour la théologie. Ce n'est pas pour proclamer, à partir de maintenant, que les BD que j'ai traitées (comme beaucoup d'autres qui abordent les mêmes sujets) contiennent un « christianisme anonyme » (pour emprunter l'expression de Rahner). Ce serait adapter le propos des auteurs et leur retirer la possibilité de chercher des chemins propres vers des réponses aux questions éternelles. Non – si j'éprouve de la joie, c'est dû à la constatation que l'homme d'aujourd'hui n'est pas fatigué de toutes ces questions, mais que, comme depuis toujours, il cherche encore et que la BD en est un bon exemple.

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2.2 Quel salut ?

BIBLIOGRAPHIE

A. GESCHE, Dieu pour penser. IV. Cosmos (Cerf, Paris 1994).

A. GESCHE, Dieu pour penser. V. La destinée « Cerf, Paris 1995).

Bandes dessinées

F. BOUCQ et A. JODOROVSKY, Face de lune 1. Le dompteur de vagues (coll. « Un

monde » ; Casterman, Bruxelles 2003).

F. BOUCQ et A. JODOROVSKY, Face de lune 2. Cathédrale invisibles (coll. « Un

monde » ; Casterman, Bruxelles 2003)

F. BOUCQ et A. JODOROVSKY, Face de lune 3. La pierre de faite (coll. « Un monde » ;

Casterman, Bruxelles 2004)

F. BOUCQ et A. JODOROVSKY, Face de lune 41. La femme qui vient du ciel (coll. « Un

monde » ; Casterman, Bruxelles 2004)

F. BOUCQ et A. JODOROVSKY, Face de lune 5. L’œuf de l’âme (coll. « Un monde » ;

Casterman, Bruxelles 2004) O., J. et A.-C. JOUVRAY, Lincoln. 1. Crâne de Bois (Paquet, Genève 2002) O., J. et A.-C. JOUVRAY, Lincoln. 2. Indian Tonic (Paquet, Genève 2003)

O., J. et A.-C. JOUVRAY, Lincoln. 3. Playground (Paquet, Genève 2004)

H. MIYAZAKI, Nausicaä de la Vallée du vent. 1-7 (Glénat, Grenoble août 2000 – fevrier

2002)

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ANNEXE 1 : LINCOLN

ANNEXE 1 : LINCOLN Image 1 : Lincoln 1. Crâne de Bois, p. 15. A

Image 1 : Lincoln 1. Crâne de Bois, p. 15.

A

Annexe 1

Annexe 1 Image 2 : Lincoln 2. Indian Tonic, p. 35. - B -

Image 2 : Lincoln 2. Indian Tonic, p. 35.

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Annexe 1

Annexe 1 Image 3 : Lincoln 3. Playground, p. 8. - C -

Image 3 : Lincoln 3. Playground, p. 8.

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ANNEXE 2 : FACE DE LUNE

ANNEXE 2 : FACE DE LUNE Image 1 : Face de lune 5. L'œuf de l'âme,

Image 1 : Face de lune 5. L'œuf de l'âme, p. 7.

D

Annexe 2

Annexe 2 Image 2 : Face de lune 3. La pierre de faite, p. 38. -

Image 2 : Face de lune 3. La pierre de faite, p. 38.

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Annexe 2

Annexe 2 Image 3 : Face de lune 4. La femme qui vient du ciel, p.

Image 3 : Face de lune 4. La femme qui vient du ciel, p. 43.

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ANNEXE 3 : NAUSICAÄ

ANNEXE 3 : NAUSICAÄ Image 1 : Nausicaä de la vallée du vent. Tome 1, p.

Image 1 : Nausicaä de la vallée du vent. Tome 1, p. 16.

G

Annexe 3

Annexe 3 Image 2 : Nausicaä de la vallée du vent. Tome 6, p. 66. -

Image 2 : Nausicaä de la vallée du vent. Tome 6, p. 66.

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Annexe 3

Annexe 3 Image 3 : Nausicaä de la vallée du vent. Tome 7, p. 201. -

Image 3 : Nausicaä de la vallée du vent. Tome 7, p. 201.

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