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Le magazine de la petite Histoire de France

UNE ENCYCLOPÉDIE DE LA VIE D’AUTREFOIS

La France
LA FRANCE PITTORESQUE

pittoresque WWW . FRANCE - PITTORESQUE . COM

L’ANTIMO
UN ÉL IX IR SU LFINE
UR EU X
LUNE
Influence sur la gent féminine ?
FÊTE DES FOUS
Entre cavalcades et indécences
IMPÔT INEPTE
Portes et fenêtres contre déficit
MESUREURS
Gardiens d’un commerce loyal
SCHWILGUÉ
Vie rythmée par une horloge

N°35 - JUILLET/AOÛT/SEPTEMBRE 2010 - 6,90 R

Guerre et pigeons voyageurs - Pêche miraculeuse du hareng - 1786 ou la grève des


DANS CE NUMÉRO gagne-deniers - Garoé arbre pourvoyeur d’eau - Entremets divertissants - Croix
Numéro
cousues imposées aux hérétiques - Voltaire et chariot invincible - Foire des fées de Limes35 – La France
- Vertus 1
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2 La France pittoresque – Numéro 35
La France ÉDITORIAL
Vouant une inébranlable confiance Le PANTÉLÉGRAPHE : véritable
pittoresque dans l’exercice de la liberté, l’économiste
et homme politique bayonnais Frédéric ancêtre du FAX moderne
TRIMESTRIEL - N° 35 Bastiat, trop conservateur pour les répu- Professeur de physique à l’université de Florence, l’abbé Giovanni
JUILLET/AOÛT/SEPTEMBRE 2010 blicains, trop républicain pour les con- Caselli fut tenté par la solution d’un problème physico-mécanique
Un magazine édité par LA FRANCE PITTORESQUE servateurs, dépeint vers 1850 au fil de pamphlets pédagogi- non complètement résolu, en dépit de quelques tentatives effec-
ques confinant parfois à l’ingénieuse fable satirique, les so- tuées : la reproduction, par l’électricité, des signes de l’écriture à la
phismes contemporains et vices à venir d’un État-Providence main, des traits du dessin, et en général, de toute oeuvre de la main
Directeur de la publication : de l’homme. Dès 1843, l’horloger écossais Alexander Bain s’était
Valéry VIGAN dont il déplore l’interventionnisme s’accentuant, et qu’il re- occupé d’exécuter un télégraphe autographique, en d’autres termes
garde comme la « grande fiction à travers laquelle tout le monde un appareil reproduisant le fac-simile d’une écriture ou d’un dessin
Comité éditorial : s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». quelconque ; mais l’appareil n’avait pu donner dans la pratique aucun
Valéry VIGAN, Gwenaël D’AVREY, résultat avantageux, par suite de la difficulté de réaliser le synchro-
Camille MESSINE, Louis-Jean THIBERVILLE, Réformateur résolu, farouche partisan de l’assurance sociale, nisme des deux plateaux situés l’un à la station de départ, et l’autre à
Clothilde BRASSAC, Florent BROSSARD il annonce dans ses Harmonies économiques les effets pervers celle d’arrivée, chacun communiquant un mouvement de va-et-vient
d’une centralisation étatique d’associations ouvrières pour à un style. En effet, il importait d’une part, qu’à chaque fois que le style
Maquette, conception graphique : l’heure libres et dont les membres exercent, avec succès, une portait sur un trait à l’encre, le courant fût interrompu, de façon que le
Aragorn style de la station opposée cessât de marquer sur le papier, d’autre part
surveillance vigilante mutuelle : « Supposez que le gouverne- que les oscillations soient d’une amplitude parfaitement égale. En 1848,
Siège social : ment intervienne. (...) Il nommera des vérificateurs, des con- le mécanicien écossais Blackwell, remplaçant les plateaux par des cy-
LA FRANCE PITTORESQUE trôleurs, des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre lindres, n’avait pas été plus heureux que son devancier.
14 avenue de l’Opéra - 75001 PARIS s’interposer entre le besoin et le secours. (...) Les ouvriers ne L’abbé Caselli ne crut pas néan-
verront plus dans la caisse commune une propriété qu’ils admi- moins au-dessus des efforts
ASSOCIATION LOI 1901 de l’art contemporain la repro-
www.france-pittoresque.com nistrent, qu’ils alimentent, et dont les limites bornent leurs droits. duction de l’écriture par l’élec-
redaction@france-pittoresque.com Peu à peu, ils s’accoutumeront à regarder le secours en cas de tricité, et vint à Paris, installant
maladie ou de chômage, non comme provenant d’un fonds li- chez le mécanicien et inven-
Rédaction, abonnements : mité préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette teur français Paul-Gustave
LA FRANCE PITTORESQUE de la Société. Ils n’admettront par pour elle l’impossibilité de Froment le pantélégraphe
46140 ALBAS qu’il avait construit à Florence
payer, et ne seront jamais contents des répartitions. L’État se en 1856. Pendant six ans, il ne
N° I.S.S.N. : verra contraint de demander sans cesse des subventions au cessa pas un seul jour de se con-
1632-9457 budget ». Conséquence inéluctable, « les abus iront toujours sacrer au perfectionnement de
N° Commission paritaire : croissant, et on en reculera le redressement chaque année, cet appareil : il s’agissait d’éta-
comme c’est l’usage, jusqu’à ce que vienne le jour de l’explo- blir, à chacune des deux stations
0211 G 81949 télégraphiques, deux pendules Le pantélégraphe Caselli
Dépôt légal : sion. Mais alors on s’apercevra qu’on est réduit à compter avec dont les oscillations fussent exactement les mêmes en amplitude et
à date de parution une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend en durée, c’est-à-dire d’installer, à 20 lieues de distance, deux pen-
tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance ». dules isochrones. Trouvant cette pierre philosophale de la télégra-
Impression : phie en 1860, il fut en mesure, trois ans plus tard, de proposer enfin
3ESSE s.r.l. (www.3esse.net) Condamné à prodiguer d’illusoires promesses, car d’une part un appareil donnant des résultats irréprochables et construit avec
70029 SANTERAMO IN COLLE (ITALIE) accusé d’impuissance s’il refuse d’assouvir les exigences des Froment. On pouvait, à l’aide de cet instrument, reproduire une dé-
citoyens, d’autre part fustigé lorsque pour s’aviser d’y répon- pêche d’une ville à l’autre, avec l’exacte fidélité de la photographie.
Illustration de couverture : dre il frappe la population de taxes redoublées, l’État démo- Il transmettait l’écriture même, la signature même de l’expéditeur.
d’après Charlatan et son assistant Un dessin, un portrait, un plan, de la musique, une écriture étran-
cratique se trouve réduit à « user du crédit, c’est-à-dire dévorer gère, des traits confus et embrouillés, tout arrivait fidèlement et se
par Jan Miense Molenaer (vers 1630) l’avenir » – pis-aller éphémère évoquant selon Bastiat « le spec- reproduisait dans son intégrité d’une station à l’autre.
tre de la banqueroute » – avant de lancer une ultime offensive Le gouvernement étant frappé des avantages et du côté brillant de
pour se maintenir et prévenir une révolte qu’il sent sourdre : « il l’invention du savant florentin, une loi fut votée en mai 1863 procla-
LA FRANCE PITTORESQUE étouffe l’opinion, il a recours à l’arbitraire, (...) il déclare qu’on
ne peut administrer qu’à la condition d’être impopulaire ».
mant l’adoption du pantélégraphe Caselli par l’administration fran-
çaise et son établissement sur la ligne de Paris à Lyon. C’est seule-
c’est aussi un site Internet ment le 16 février 1865 que le public fut admis, pour la première
Un discours prémonitoire ?... Valéry VIGAN fois, à transmettre des dépêches autographiques entre ces deux
depuis 1999, consacré à la
Directeur de la publication villes. D’APRÈS... Les merveilles de la science ou Description
FRANCE D’HIER ET D’AUJOURD’HUI populaire des inventions modernes (T. 2) paru en 1867
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13 Les pigeons voyageurs sortent de l’ombre et
26 Laguerre
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sur les vêtements imposée aux hérétiques
Numéro 35 – La France pittoresque 3
L ÉGENDES/INSOLITE ( )
De
l’Antiquité
au
XXe siècle

GARE À L’ASTRE MAL LUNÉ ! actes organiques qui en dépendent. Aris-


tote affirme que « les fins de mois sont
froides à cause de la disparition de la lune ;
et c’est là ce qui fait que les fins de mois

L’ÉNIGMATIQUE et PUISSANTE sont généralement plus agitées et plus re-


froidies que leurs milieux. C’est à cette pé-

lune
riode que l’excrétion, qui s’est changée en
sang, tend à produire les évacuations mens-
truelles ». Il ajoute : « Le flux auquel les

influence de la femmes sont sujettes se produit chaque


mois. Aussi dit-on, par manière de plaisan-
terie, que la lune est un astre femelle, parce

sur la GENT FÉMININE que c’est à la même époque que les fem-
mes ont leurs évacuations épuratives et
que la lune a son décours ; et qu’après
l’écoulement et le déclin, les femmes et la
lune deviennent pleines de nouveau ».
Si au XVIe siècle Mizauld reconnaît que
toutes les femmes n’ont pas leurs règles à
De la conception à l’accouchement et en dépit de protestations scientifiques la même période, il ne rejette pourtant pas
s’élevant dès le XVIe siècle, la lune passe, dans la croyance populaire et l’influence de la lune en la matière : « les
depuis Aristote jusqu’au début du XXe siècle, pour exercer une considérable jeunes, comme par un certain consent et
accord, se purgent communément quand
influence sur diverses phases de la génération humaine, fixant notamment la lune est jeune, c’est-à-dire, quand elle
SPÉCIMEN
le sexe de l’enfant ou déterminant la facilité de sa mise au monde croist en lumière ; et les autres, selon leur
aage proportionné et rapporté à celuy de

D
ans l’Antiquité, la lune fut tan- insensé, « parce que la lumière lunaire a la lune. Toutefois, je sçay que cela n’a lieu
tôt associée au soleil pour for- dilaté et ouvert ses pores par l’humidité en toutes, et ne peut estre universel, pour
mer un couple divin, tantôt op- qu’elle a répandue par tout son corps ». les particuliers empeschements qui y peu-
posée au roi du jour. Tenant, au Chez les écrivains de la Renaissance, et vent fournir, et différence des températu-
témoignage d’Homère, la femme dans son chez Antoine Mizauld en particulier, la lune res ». Le grave Ambroise Paré justifie cette
étroite dépendance, elle préside au sexe « semble soutenir et représenter l’état de interprétation : « La lune est une planète
féminin d’après Galien, cette liaison s’ex- la femme dans la génération et la conser- qui seigneurie et émue les corps : de là
pliquant par l’humidité commune à la lune vation des choses de ce bas monde », et vient que pour la diversité du cours d’icelle,
et à la femme pour les Anciens, leurs facul- les femmes ont avec la lune « une mani- la mer s’enfle, flue et reflue, les os s’em-
tés génératrices découlant de cette humi- feste sympathie, un consentement, un ac- plissent de moelle, et les planètes d’humi-
dité même. cord, une harmonie ». Le même reconnaît dité ; parquoi les jeunes, qui ont beaucoup
que, dans cette liaison de l’astre et du sexe de sang et sont plus fortes et gaillardes,
L’astre humide et le sexe féminin, l’humidité joue un grand rôle : « La sont aisément émues, voire au premier
féminin intimement liés ? Lune a certaine puissance, autorité et pri- quartier et croissant de la lune nouvelle ;
Pline, Plutarque et Macrobe ont prétendu vilège sur les femmes et surtout sur les mais les vieilles, de tant qu’elles ont moins
que cet astre produisait de l’humidité et parties et membres d’icelles qui sont desti- de sang, requièrent une lune pus forte et
était la cause active de la dé- La Lune (milieu du XVIe siècle) nez à la génération, formation, vigoureuse ; parquoi ne sont émues à avoir
composition des corps, garde et nourriture de leur leurs mois, sinon en pleine lune, ou dé-
le dernier expliquant de fruit et enfants comme la croissante, en laquelle le sang amassé par
la sorte la coutume des matrice ou amarris, les la plénitude et vigueur de la lune passée,
nourrices de couvrir tétins ou mamelles et les est aisément incité à couler et fluer ».
avec soin les enfants parties qu’on appelle
qu’elles allaitaient lors- honteuses, naturellement Une lune participant du flux
qu’elles marchaient sous humides et subjectes à menstruel et du sexe de l’enfant ?
l’action des rayons lu- plusieurs défluxions, Au XVIIIe siècle, Richard Mead, grand
naires : elles craignaient escoulements et champion de l’influence de la lune, pro-
que, remplis de l’humi- vuidanges », écrit-il en- pose et défend, avec succès, la théorie des
dité naturelle à leur âge, core dans les Secrets de marées atmosphériques, et croit pouvoir
ils n’en prennent davan- la Lune en 1571. expliquer ainsi en 1704 la périodicité des
tage par l’influence de la De toutes les croyances pertes menstruelles chez les femmes, ren-
lune, et que par cet ac- relatives aux influences contrant cependant de sérieux opposants,
croissement d’humidité, lunaires, aucune n’était parmi lesquels Zimmermann qui écrit en
leurs membres ne se aussi générale que celle 1774 dans son Traité de l’expérience en
contournent. Celui qui tendant à leur attribuer général et en particulier dans l’art de
dort longtemps au clair un rôle dans le phéno- guérir : « Il ne se passe pas de jour sans
de lune éprouve du ma- mène mystérieux de la que quelques femmes aient leurs règles.
laise et ressemble à un menstruation et dans les D’ailleurs, il faudrait que toutes les fem-

4 La France pittoresque – Numéro 35


LÉGENDES/INSOLITE

Être ATTENTIF à la lune a pas eu de changement de quartier dans


les vingt-quatre heures qui ont précédé ou

pour assurer sa DESCENDANCE


suivi l’heure de la dernière naissance, l’en-
fant consécutif sera du même sexe », rap-
Dans son 28e opuscule, après avoir invoqué Aristote, saint Thomas suppose que la lune possède porte le Dr Fouquet dans Légendes, Con-
la propriété d’exciter l’humeur séminale ; « par l’influence du soleil, elle communique la vie à la tes, Chansons populaires du Morbihan.
semence qui est en mouvement, et d’un autre côté, par l’influence de Vénus, elle donne à la
faculté génératrice de la semence d’imprimer les formes convenables de l’embryon. De plus, la
A Saint-Pol (Pas-de-Calais), le distique a
planète Mercure tirant un mélange de propriétés de ses évolutions autour des autres planètes, valeur de proverbe : « Quand les enfants
la lune acquiert cette faculté de ses connexions avec cet astre et, par son influence, produit le
mélange de la semence de l’homme et de la femme. L’enracinement de cette croyance n’est
pas démenti lorsqu’en 1574 Levin Lemne, dans Les Occultes merveilles et secrets de la
nature, estime l’action de l’astre fâcheuse lorsque l’homme connaît sa femme « au défaut de
la lune et le quatrième jour après qu’elle est nouvelle – qui est lorsque les menstrues coulent
aux femmes ». On avait alors coutume de dire en son pays que c’était « pisser contre la lune ».
SPÉCIMEN
Un autre médecin du même temps, Jean Liébault, l’un des meilleurs savants d’alors, affirme
savoir quels sont les phases et les lieux de la lune favorables à la génération : « à savoir quand
la Lune est en l’un de ces trois signes : Cancer, Scorpion et les Poissons ; et encore mieux si la
Lune est en la cinquième, dixième ou onzième maison du ciel, en l’un de ces trois signes ;
outre cela, quand Jupiter et Vénus se regardent d’un aspect trine ou sextile, qui sont aspects
bénins ; les malheureux aspects sont ceux de Saturne et de Mars, les médecins ayant expéri-
menté que la Lune a puissance et gouvernement sur les corps humains, et que leurs humeurs
sont conduites selon le mouvement et cours d’icelle, ont aussi observé que la conjonction du
mari avec la femme est toujours infauste, néfaste et malheureuse au déclin de la Lune, ou à la
conjonction d’icelle avec le Soleil, c’est-à-dire à la lune nouvelle, mais que ceux qui sont
conçus en ce temps naissent, non seulement difformes, mutilés, chétifs, tortus, bossus,
contrefaits et maladifs, mais aussi sont stupides, sots, lourdeaux, dépourvus de tous bénéfices
et dots de nature, de tous sens et entendement, de tout conseil, sagesse et jugement ; en tout
et par tout mutilés, inhabiles entièrement à entreprendre ou conduire quelque bonne affaire, Saturne arrosant les fleurs du soleil
bref si malheureux en toutes leurs actions et entreprises, que rien ne vient à prospère succès et de la lune dans le jardin de l’amour
de ce qu’ils attendent ; de là, les Latins ont tiré leur proverbe Quarta luna natus, quand ils
veulent décrire une personne disgraciée en toutes ses actions ».
viennent en décours, / Le suivant est une
D’APRÈS... L’astrologie populaire étudiée spécialement dans les doctrines et les traditions relatives à l’influence de la lune paru en 1937 fille tout cours ». Le Dr Duprat résume ainsi
le fondement de cette croyance : « la Nou-
mes eussent leurs règles le même jour, si qué que, de onze femmes qu’il avait ac- velle Lune est considérée empiriquement
cette opinion était quelque chose de plus couchées le même jour à l’Hôtel-Dieu, cinq comme ayant une influence attractive (dite
qu’une hypothèse », trouve dans les pha- eurent des garçons, et les six autres eurent ascensionnelle, hypertrophique, etc.) et elle
ses lunaires la cause de l’éruption mens- des filles. Or, toutes ces femmes étaient déterminerait les mâles ; la Pleine Lune
truelle et de son retour périodique. accouchées à terme ; elles avaient donc aurait au contraire une influence dépres-
Nos ancêtres estimaient en général que le conçu dans le même temps, sous le même sive et serait génératrice de femelles ».
sexe de l’enfant à venir dépendait avant aspect, la même position de la lune : elles On comptait jadis le temps de la grossesse
tout de la qualité de la semence, la lune devaient donc mettre au monde onze rois en mois lunaires, et la viabilité de l’enfant
agissant puissamment sur celle-ci ; et nous ou autant de petites reines de l’univers. La dépendait surtout de notre satellite, opi-
voyons Salgues devoir combattre encore,
au tout début du XIXe siècle, ce préjugé au
nom de l’observation scientifique :
lune reçut ici un furieux démenti ».

Durée cruciale d’une grossesse


SPÉCIMEN
nion remontant aux plus anciens observa-
teurs des phénomènes célestes, aux Chal-
déens, à qui sans doute elle fut empruntée
mesurée en mois lunaires par Pythagore et son école. De là elle se pro-
Durant tout le XIXe et même durant le pre- pagea parmi les médecins grecs Polybe,
mier quart du XXe siècle, cette croyance Dioclès, etc., et plus tard chez les Arabes.
persistait. A cette époque, dans les Vosges Ainsi, l’enfant était considéré comme non
et la Gironde, on pense que si une femme viable avant le 7e mois ; les 8e et 10e étaient
conçoit en jeune lune, son enfant appar- défavorables ; les 9e et 11e donnaient à l’en-
tiendra au sexe fort, en vieille lune au sexe fant une grande viabilité. Pour Pline, « les
faible. En Beauce et dans le Bourbonnais, enfants conçus à la veille ou le lendemain du
lorsqu’un enfant va naître dans les cornes jour de la pleine lune, ou pendant l’interlune,
du décours, on peut dire à l’avance que ce sont les seuls qui naissent au 7e mois ». Pour
sera un garçon. Mais il y a mieux encore : on l’auteur des Erreurs populaires touchant
peut déterminer le sexe de l’enfant de la gros- la médecine (1601), « il y a plus de raison
sesse future, si l’on connaît la phase de la que la lune conduise ce compte [le nombre
Influence de la lune sur la tête lune qui présidait à la naissance du der- de mois de la grossesse], plutôt que les autres
des femmes (estampe du XVIIe siècle) nier-né. En Cornouailles, si un enfant naît planètes puisqu’elle conduit les menstrues
« Qu’importe la position d’un astre, quand en lune décroissante, le suivant sera une des femmes qui sont la règle de la concep-
un homme se livre aux travaux mystérieux fille. En Poitou, si la lune ne change pas tion, de la nourriture de l’enfant dedans et en
de Lucine ? Si le germe qui doit former le dans les huit jours qui suivent un accou- dehors de la matrice, en un mot de tout son
roi de l’univers est mâle, l’aspect de la lune chement, l’enfant à venir sera du même sexe avancement. Dont aussi les Anciens ont tou-
changera-t-il sa nature ? Et s’il est femelle, que celui qui vient de naître, à moins qu’il jours eu recours à la Lune qu’ils appelaient
le transformera-t-il en mâle ? Le savant ne soit conçu en vieille lune. En Norman- diversement Diane et Lucine ». Livret po-
chirurgien Mauriceau a réfuté victorieu- die, en Anjou et en Loire-Atlantique, il suf- pulaire qui eut plus de 250 éditions du
sement ce préjugé dans son Traité des fit que la lune ne change pas dans les trois XVIIe au XIXe siècle, le Grand Albert fait
Maladies des Femmes grosses. Il a remar- derniers jours. Dans le Morbihan, « s’il n’y large part à l’influence des astres sur le

Numéro 35 – La France pittoresque 5


LÉGENDES/INSOLITE
développement du foetus, et prétend que aux humeurs rend les douleurs moins vi-
l’âme reçoit, des étoiles et des planètes, ses ves », cependant qu’un autre passage du
diverses qualités : « enfin la lune, qui est même auteur affirme que « de la lune nous
l’origine de toutes les vertus naturelles, la viennent (...) les enfantements faciles ».
fortifie ». De son côté, le corps développe Selon Varron, « les Latins semblent avoir
ses qualités propres sous les mêmes influen- donné à la lune le nom de Junon-Lucine parce
ces, chaque mois étant dominé par une pla- que, depuis la conception jusqu’à l’accou-
nète ; « la lune achève le septième mois ce chement, la lune aide au développement de

SPÉCIMEN
qui était commencé par les autres planètes ; l’enfant » ; et il ajoute : « Autrefois les fem-
car elle remplit de son humidité tous les vi- mes étaient dans l’usage de consacrer leurs
des qui se rencontrent dans la chair ». En sourcils à cette déesse, comme l’offrande la
Islande, si la femme enceinte commettait plus agréable pour elle, la partie du corps Phases de la lune (extrait d’un atlas de 1708)
l’imprudence de regarder la lune en face, qui reçoit la lumière étant naturellement la gente et maîtresse de toutes humidités,
l’enfant qu’elle portait devenait lunatique. plus digne de cette divinité ». pour autant qu’elle-même, pour lors, est
Pour Mizauld, qui approuve les idées empêchée et débilitée. Ce qu’on ne voit
Pour un accouchement facile, d’Aristote et de Plutarque, il y a risque si guère advenir environ le temps de la pleine
une lune favorisant la moiteur celles qui accouchent « se trouvent débi- Lune. Car, lors, elle est féconde en lumière, et
Les Anciens croyaient en outre fermement litées, faibles et en dangereuses peines qui par conséquent en force et vigueur, laquelle
à l’action de la lune sur le travail de l’ac- proviennent le plus souvent (y exceptant libéralement elle communique à son sexe fé-
couchement. Plutarque écrit dans ses les femmes maladives et la débilitation de minin, avec un occulte éguillonnement de
Symposiaques : « On dit que la lune facilite leur fruit) par faute d’humidité ou moiteur ses eaux et vidanges utérines. Le tout, par
les accouchements quand elle est dans son requise en telle affaire. Laquelle ne peut une sympathie et harmonie cachées dans le
plein, et que le relâchement qu’elle procure être provoquée et avancée par la lune ré- cabinet de dame Nature ». Au XVIIe siècle,
Bacon ne semble pas attacher grande im-

De l’emprise de la lune sur portance à ces sortes de propos, bien qu’il


affirme « possible que les enfants et le

les MALADIES et les MÉDICAMENTS jeune bétail qui naissent durant la pleine
lune soient plus grands et plus vigoureux
Les Anciens étaient si persuadés que l’épi- la lunaison, des plaintes continuelles, un que ceux qui naissent durant son déclin ».
lepsie et certaines aliénations dépendent léger délire et une agitation sans repos.
d’une maligne influence de la lune, qu’ils Mead cite l’exemple d’une fillette de cinq Guy Patin, grand adversaire des astrolo-
appelaient lunatiques les malheureux qui ans, atteinte d’un accès de danse de Saint- gues rassure ainsi son ami, le médecin
en étaient frappés. On cite ainsi un grand Guy si effroyable qu’elle resta comme Charles Spon : « Un peu de soin que vous
nombre d’exemples d’accès épileptiques morte. La pleine lune survint quelques jours apporterez à l’éducation de votre petit
éclatant particulièrement à la pleine lune ; après, et les paroxysmes de la maladie
nouveau-né le garantira des accidents dont
« je me souviens, dit le médecin anglais suivirent si régulièrement les périodes de
Mead, que pendant la dernière cet astre, qu’ils répondaient parfai- vous craignez qu’il soit menacé pour être
guerre avec la France, j’eus tement aux marées ; elle per- né dans la nouvelle lune ».
à traiter de cette maladie dait toujours la parole et la D’après la tradition populaire, le temps le
plusieurs de nos jeu- connaissance le temps plus favorable est celui qui correspond à la
nes matelots qui du flux, ne revenant à
avaient contracté le elle qu’à l’époque du lune silencieuse ou à l’interlune, à savoir
mal dans la frayeur reflux, état singulier les trois derniers jours et les trois premiers
du combat ou de persistant 14 jours, jours du mois lunaire. En Cornouailles, on
la tempête. La jusqu’au temps de estimait que l’enfant né entre la vieille et la
puissance de la la nouvelle lune.
lune se faisait tel- La guérison défini-
nouvelle lune n’atteindrait pas la puberté,
lement sentir sur tive fut obtenue et l’on disait couramment : pas de lune, pas
eux, qu’il m’était par un cautère et d’homme. Les paysans du Bourbonnais
facile de prédire le des purgatifs. jugeaient quant à eux les accouchements
retour de leurs ac- Les anciens méde- plus faciles en lune croissante qu’en lune
cès aux approches cins étaient persua-
de la nouvelle ou de dés que l’administra- décroissante. Au début du XXe siècle en-
la pleine lune ». Tho- tion d’un médicament core, dans le Morbihan, le garçon né dans
mas Bartholin rapporte devait s’opérer au mo- le décours ne vivrait pas ; sur le littoral des
le cas d’une jeune fille épi- ment opportun. Ainsi, pour Côtes-d’Armor et en Basse-Bretagne,
leptique ayant sur le visage chasser le ver solitaire, ils ad-
des taches dont la couleur et ministraient le remède au pa-
c’est la fille qui, en pareil cas, était exposée
La lune par le graveur
les dimensions augmentaient Claude Mellan (XVII siècle) tient pendant la lune décrois-
e à mourir ; en Normandie, en Ille-et-Vilaine,
ou diminuaient selon les diffé- sante, parce que le parasite l’enfant, quel que soit son sexe, serait de
rentes phases lunaires : « telle est l’éten- est alors moins vorace et, conséquemment, complexion faible et demeurerait ainsi sa
due de notre correspondance avec les corps oppose moins de résistance. Pour traiter la vie durant, alors qu’il serait vigoureux pour
céleste », ajoute notre observateur. gale, ils avaient soin de ne donner le soufre
Selon Charles Pison, une jeune fille était qu’à la lune décroissante, alors que le sar- peu qu’il fût né dans le croissant ; en
prise, chaque printemps aux environs de la copte est doué de moins d’activité et de Béarn, on disait d’une personne prospère
pleine lune, de symptômes hystériques si moins d’énergie. Aux goîtreux, ils faisaient qu’elle était née quand la lune montait.
opiniâtres, qu’ils persistaient durant tout le prendre l’éponge calcinée un peu avant le
D’APRÈS...
quartier ; après vingt-quatre heures de mou- premier quartier de la lune, et obtenaient > L’astrologie populaire étudiée spécialement dans les doctrines
vements assez vifs, elle perdait la parole et de la sorte de meilleurs résultats. et les traditions relatives à l’influence de la lune paru en 1937
D’APRÈS... De la météorologie dans ses rapports avec la science de l’homme et > Moeurs intimes du passé (11e série) paru en 1935
restait deux jours entiers dans un état > De la météorologie dans ses rapports avec la science de l’homme et
principalement avec la médecine et l’hygiène publique (T. 2) paru en 1854
soporeux ; c’était ensuite, jusqu’à la fin de ET Moeurs intimes du passé (11e série) paru en 1935 principalement avec la médecine et l’hygiène publique (T. 2) paru en 1854

6 La France pittoresque – Numéro 35


LIEUX

U
ne opinion assez généralement
accréditée à Chauny, commune
de l’Aisne, veut que le sobri-
LES SEPT ATTRIBUTS DU SINGE
quet de singes vienne de ce

La confrérie des Trompettes-Jongleurs


qu’un jour la municipalité, désirant peu-
pler de cygnes les pièces d’eau de la ville,

CHAUNY
demanda à Paris un certain nombre de ces
animaux. Or celui qui fut chargé de cette
requête, soit par distraction, soit par igno-
rance, aurait écrit cynges au lieu de cygnes
en mettant l’n avant le g, au lieu du g avant
l’n, ce qui fit bien le mot cynges, comme on de à
SOBRIQUET
l’orthographiait alors. Les Parisiens en-
voyèrent donc une collection de sapajous,
cet étrange quiproquo donnant naissance L’ORIGINE d’un étrange
au sobriquet.
Mais c’est une erreur, car au début du
XVIIIe siècle, époque où cette aventure se
SPÉCIMEN

serait produite, le dicton existait déjà de-


puis longtemps. Le Dit de l’Apostoile le
Parmi les sobriquets donnés anciennement à plusieurs villes de Picardie,
cite au XIIIe siècle, et Rabelais, écrivant vers celui de Singes de Chauny a suscité plusieurs explications, la commune
1540, nous parle des « basteleurs,
treiectaires [faiseurs de tours], et
étant également connue pour son curieux vacher nommé Tout-le-monde
thériacleurs [vendeurs d’orviétan de patronale de Chauny, ils étaient tenus de tant, gesticulant, jouant, dansant et faisant
thériaque, remède alors fort à la mode] », de revenir en cette ville et d’y donner un spec- faire des sauts et des gambades à un singe
« leurs gestes, leurs ruses, leurs sobressaulx tacle de danse et de saults que le goût du ou à un chien qu’ils avaient avec eux. Ils
et beau parler : singulièrement de ceulx de temps et un usage immémorial autori- offraient à ce lieutenant une tarte ou un pâté

SPÉCIMEN
Chaunys en Picardie, car ilz sont de nature saient alors, nous révèlent les Causes du de forme atypique, garni de marrons et de
grands jaseurs et beaulx bailleurs de roi, bailliage de Chauny. Pasquier, dans jaunes d’oeufs, surmonté de coqueluches
baillivernes en manière de cinges verdz ». ses Recherches de la France, au chapitre ou cornets sur le couvercle de la tarte, et
Boileau de Maulaville en donne une autre des Chants royaux et Ballades, dit qu’en pour lequel ils percevaient cinq setiers de
preuve en citant le quatrain suivant, cu- sa jeunesse il avait vu « les joingleurs se blé franc-moulu, sur les moulins de Chauny,
rieuse épigramme sur les singes de Chauny trouver à certain jour, tous les ans, en la et un muteau de boeuf sur les boucheries.
qu’il a trouvée dans un manuscrit latin du ville de Chauny en Picardie, pour faire Quant au proverbe Tout le monde, le Va-
Moyen Age : « Calnia, dulce solum, cui monstre de leur mestier devant le monde à cher de Chauny, il s’explique semble-t-il
septem commoda vitae : / Poma, menus, qui mieux mieux », faisant ainsi allusion aux ainsi : il y eut jadis à Chauny un homme
segetes, linum, pecus, herba, racemus ; / réjouissances annuelles du premier lundi appelé Tout-le-monde, qui conserva long-
Cujus et indigenis simii sunt propria septem : d’octobre qui se déroulaient à Chauny. temps la garde des vaches des habitants
/ Fraus, amor, ira, jocus, levitas, imitatio, ric- des faubourgs, cet emploi, peu remarqua-
tus », qui se traduit par : « Chauny, riche Des jongleurs gesticulant ble ailleurs, étant sans doute plus impor-
sol, qui possède ces sept biens de la vie : et adeptes de singeries tant dans cette ville eu égard à la bonté
vergers, bois, moissons, lin, troupeaux, Ces jongleurs, précédés de violons, tam- des pâturages et à leur très grande éten-
prairies et vignes, et dont les habitants pos- bours, trompettes ou cornets, et autres ins- due. Les enfants de Tout-le-monde lui
sèdent ces sept attributs du singe : ruse, truments de musique bruyante, commen- ayant succédé dans ce même emploi, on
libertinage, colère, joyeuseté, légèreté, es- çaient leur marche par la porte de Sois- était si accoutumé à nommer le vacher de
prit d’imitation, grimaces ». sons, où ils sonnaient de la trompette, fai- Chauny Tout-le-monde, que les vachers
Ainsi, l’épithète de singes donnée aux Chauny en 1610 qui suivirent jusqu’au XVIIIe siècle
habitants de Chauny vient du goût furent ainsi appelés.
prononcé qu’ils avaient pour les jeux La légende lui prête une force et une
publics, les jongleries, les singeries, taille monstrueuse ; on dit qu’il gar-
et remonte au delà du XIIIe siècle. Dès dait les vaches à cheval et donnait du
cette époque, existait en effet à vin à boire dans son cornet d’argent à
Chauny une corporation connue tous ceux qui le venaient voir par curio-
sous le nom de confrérie des Trom- sité ; qu’il fut vacher soixante-dix ans,
pettes-Jongleurs, dont les membres et vécut cent vingt ans ; qu’il ne perdit
avaient pour habitude de quitter leurs aucune bête, qu’il fut enterré dans la
foyers pendant la belle saison pour prairie de Sénicourt, l’un des faubourgs
aller chercher fortune dans d’autres de Chauny, en un lieu appelé le Saint-
lieux : ils conduisaient en laisse des Camp ou le Camp-Solant ; que les
singes et des chiens savants, et les fai- sant de même à la porte des moulins, puis à bêtes n’y paissent pas par respect.
saient danser sous les yeux du public, afin celles des boucheries, d’où, après avoir par- D’APRÈS...
d’en obtenir quelques pièces de monnaie. couru toute la ville, ils allaient se présenter > Dictons et sobriquets populaires des départements
er
de l’Aisne, de l’Oise et de la Somme paru en 1887
Tous les ans, le 1 octobre, jour de la fête au lieutenant général du bailliage en chan- > Mémoires de l’Académie celtique paru en 1812

Numéro 35 – La France pittoresque 7


MOEURS /COUTUMES ( )
Du
IVe siècle
au
XVIIe siècle

eux un évêque, qu’ils introduisaient en-


DIACRES SAOULS DANS LES ÉGLISES suite dans le choeur avec la chape et la
mitre, en chantant le Te Deum ; ils le fai-
saient asseoir sur le trône archiépiscopal,

CAVALCADES et INDÉCENCES
du côté droit, auprès du sanctuaire, et pre-
naient les places de ceux du haut choeur,

la vivace
qui descendaient aux stalles basses. Le
lendemain, après dîner, on conduisait le
au menu de jeune évêque en procession générale par
toute la ville. L’archevêque de Vienne était

fête des FOUS


tenu de donner à l’évêque des innocents
trois florins, monnaie de Saint-Maurice,
avec une mesure de vin et deux années de
bois : il recevait aussi une charge de bois
de chaque chanoine. Le jour de Saint-
Etienne, les diacres du bas choeur faisaient
l’office, remplacés le jour de Saint-Jean
l’évangéliste par les prêtres, auxquels suc-
cédaient le même jour les clercs et les no-
Devant semble-t-il son origine au penchant naturel des hommes pour les vices. On faisait encore après vêpres une
spectacles, la fête des Fous ou des diacres saouls se caractérise par l’élection procession. La même coutume s’observait
d’un évêque donnant la bénédiction solennelle au peuple, et qui, assisté à Châlons-sur-Saône.

SPÉCIMEN
Dans son Histoire de la métropole de
d’un clergé licencieux, devient le maître d’une extravagante cérémonie Reims, dom Marlot présente la fête des
mêlant danses, chants et farces obscènes au grand dam de l’Eglise Fous comme louable au commencement,
mais à laquelle succédèrent ensuite des

L
es réjouissances marquant la fête l’autel, devant le célébrant, jouaient sous jeux si comiques et si bouffons, que l’on
des Fous et auxquelles les clercs, ses yeux aux cartes et aux dés, mettaient jugea à propos de l’abolir tout à fait, ajou-
les diacres et les prêtres même dans l’encensoir des morceaux de vieilles tant qu’à Reims, la permission de faire ces
s’adonnaient dans plusieurs égli- savates pour lui en faire respirer l’odeur. sortes de fêtes avait été accordée par déli-
ses pendant l’office divin, en certains jours, Après la messe, chacun courait, sautait et bération du chapitre en 1479, ce dernier se
principalement depuis les fêtes de Noël jus- dansait par l’église, avec tant d’impudence chargeant des frais du festin, à la « condi-
qu’à l’Epiphanie – d’où l’appellation de que quelques-uns n’avaient pas honte de tion que les cérémonies se feraient sans
fête des calendes –, donnaient lieu à des se porter à toutes sortes d’indécences, et farce, sans bruit d’instruments, et sans
cérémonies singulières. de se dépouiller entièrement ; ensuite ils cavalcade par la ville. (...) A la requête de
se faisaient traîner par les rues dans des Pierre Remy, grand archidiacre, il fut fait
Travestissement et postures tombereaux pleins d’ordures, d’où ils pre- défense aux enfants de porter la mitre, la
impudiques des fidèles naient plaisir d’en jeter aux personnes qui crosse et les autres ornements épiscopaux,
On élisait dans les églises cathédrales un s’assemblaient autour d’eux. Ils prenaient suivant la pragmatique sanction renouve-
évêque ou un archevêque des fous, son élec- des postures lascives et faisaient des ges- lée au concile de Bâle ».
tion étant confirmée par nombre de bouf- tes impudiques, plusieurs monuments rap-
fonneries lui servant de sacre ; après quoi pelant encore des farces impies, des cré- Certaines contrées l’agrémentent
on le faisait officier pontificalement, jusqu’à dences de stalles figurant des moines avec du chant et de la prose de l’âne
donner la bénédiction publique et solen- une marotte et des oreilles d’âne. A Dijon, dans l’église de Saint-Etienne, on
nelle au peuple, devant lequel il portait la À Vienne en Dauphiné, le 15 décembre, les faisait une espèce de farce sur un théâtre
mitre, le concile de Paris tenu en 1212 men- plus jeunes clercs de l’église de Saint- devant cette église, où l’on récitait toutes
tionnant qu’un de ces fous prenait une crosse Maurice, que nous appelons novices, s’as- sortes de sottises, et où l’on rasait la barbe
avec les autres ornements épiscopaux. Dans semblaient après complies dans la sacris- du préchantre des fous. Les vicaires cou-
les églises exemptes ou qui relevaient immé- tie ou dans le chapitre, pour choisir entre raient par les rues, avec fifres, tambours, et
diatement du Saint-Siège, on élisait un autres instruments, portant des lanter-
pape des fous à qui l’on donnait pareille- nes devant le préchantre. A Sens, la fête
ment, et avec grande dérision, les orne- des Fous était célébrée avec la plus
ments de la papauté, afin qu’il pût agir et grande solennité. Au sein de l’office
officier comme le Saint-Père. des fous, figure le triomphe de Bac-
Des pontifes et dignitaires de cette es- chus, avec tous les accessoires de la
pèce étaient assistés d’un clergé aussi vendange : le Dieu est debout, barbu,
licencieux. Les prêtres étaient bar- un peu âgé et nu ; près de lui, se trouve
bouillés de lie, masqués ou travestis son ami Pan ; et son char, traîné par un
de la manière la plus folle et la plus ridi- centaure et une centauresse, semble
cule ; ils dansaient en entrant dans le sortir du sein des eaux sur lesquelles
choeur, et y chantaient des chansons on voit les divinités de la mer. Vénus,
obscènes ; les diacres et les sous-dia- Diane et d’autres dieux du paganisme,
cres mangeaient des saucisses sur Le roi des Fous à Notre-Dame de Paris sont représentés dans les autres

8 La France pittoresque – Numéro 35


MOEURS/COUTUMES
feuilles. L’office du rendait processionnellement à la porte prin- pendant le cours de l’année. On y retrou-
jour de cette fête, cipale de l’église, et deux chantres à grosse vait les pièces des autres offices, celles
dans laquelle on ré- voix chantaient, dans le ton mineur, ces des fêtes des saints, des mystères, les
pétait cent fois cette deux vers : « Lumière aujourd’hui, lumière chants de Pâques, ceux du carême, des frag-
exclamation consa- de joie ! À mon avis, quiconque sera triste ments de psaumes : les morceaux tristes
crée dans les Bac- devra être éloigné de ces solennités ». Ils se mêlaient aux joyeux. L’office devait du-
chanales, Evohe ! continuaient sur le même ton les vers sui- rer deux fois plus longtemps que ceux des
Evohe ! renferme les vants : « Que tous les sentiments d’envie plus grandes fêtes : il était bien nécessaire
prières les plus sin- soient bannis aujourd’hui ! Loin d’ici tout que chantres et assistants se désaltéras-
gulières et fut com- ce qui est triste ! Ceux qui célèbrent la fête sent ; aussi n’y manquaient-ils pas, ce ra-
posé par Pierre de de l’âne ne veulent que de la gaieté ». Deux fraîchissement étant même indiqué par un
Corbeil, archevêque chanoines, députés, se rendaient alors article intitulé Conductus ad poculum.
de Sens mort en auprès de l’âne, pour le conduire à la table, Dans les intervalles des leçons, on faisait

SPÉCIMEN
1222. Il commençait qui était le lieu où le préchantre lisait l’ordre manger et boire l’âne ; enfin, après les trois
par quatre vers si- des cérémonies, et proclamait les noms de nocturnes, on le menait dans la nef, où
gnifiant : « tous les ceux qui devaient y prendre part. À Beau- tout le peuple, mêlé au clergé, dansait
Fête des Fous ans la ville de Sens vais, le 14 janvier, l’âne portait sur son dos, autour de lui, ou tâchait d’imiter son chant.
dans une église célèbre, d’après les an- jusqu’à la porte, une jeune fille, qui figurait La danse achevée, on le reconduisait au
ciens usages, la fête des fous ; ce qui ré- la Vierge Marie tenant le petit Jésus entre choeur, où le clergé terminait la fête. Pen-
jouit le préchantre ; cependant, tout l’hon- ses bras. On couvrait le modeste animal dant que l’on conduisait l’âne, on chantait
neur doit être pour le Christ, qui nous est d’une belle chape, et on le menait au lutrin. le morceau suivant intitulé Conductus ad
et nous sera toujours favorable ». ludos, narrant la naissance de Jésus « qui
Le chant de la prose de l’âne était l’une La durée de l’office justifie efface les péchés du monde ». À Sens, après
des principales cérémonies de la fête des d’abreuver âne et « convives » les premières vêpres et les complies, le
Fous ; elle avait lieu le jour de la Circonci- Les matines étaient séparées, ce jour-là, préchantre conduisait alors dans les rues la
sion : son objet était d’honorer l’humble et en trois nocturnes ou veilles : la longueur bande joyeuse, précédée d’une énorme lan-
utile animal qui avait assisté à la naissance des nuits rendait la chose facile ; et terne : on allait au grand théâtre dressé de-
du Christ, et l’avait porté sur son dos lors d’ailleurs cet usage donnait un caractère vant l’église ; on y répétait les farces les plus
de son entrée dans Jérusalem. L’église de plus singulier et plus particulier à cette fête. indécentes. Au chant et à la danse succé-
Sens était l’une de celles où cette solen- A chaque nocturne, on faisait une invita- daient des seaux d’eau que l’on jetait sur la
nité se faisait avec le plus d’appareil. Avant tion. Du reste, l’office entier était une véri- tête du préchantre. On rentrait pour les mati-
le commencement des vêpres, le clergé se table rhapsodie de tout ce qui se chantait nes, où quelques hommes nus recevaient
également plusieurs seaux d’eau sur le corps.

L’extravagante FÊTE DES FOUS


Après vêpres on allait se mettre à table.
Si ces fêtes se déroulaient initialement avec
assez de simplicité, s’il ne s’y passait rien
à la mode PROVENÇALE qui fût contre la bienséance, il s’y mêla
bientôt beaucoup d’abus, principalement
Ce n’était pas seulement dans les cathé- trouvent, et tournés à l’envers ; ils tiennent
drales et dans les collégiales que se dé- dans leurs mains des livres renversés et à aux fêtes de la Circoncision et de l’Epipha-
roulait la fête des Fous ; cette impiété pas- rebours, où ils font semblant de lire avec nie. Outre les extravagances auxquelles on
sait jusque dans les monastères des moi- des lunettes dont ils ont ôté les verres, et assistait ces deux jours-là, on prenait de force
nes et des religieuses. Dans une lettre de auxquelles ils ont agencé des écorces un homme, on le mettait sur un gril puis le
Mathurin de Neuré adressée en 1645 à son d’orange, ce qui les rend si difformes et si
ami philosophe Gassendi, invective véhé- épouvantables, qu’il faut l’avoir vu pour le
portait ainsi dans les rues, en chantant des
mente contre certaines pratiques de reli- croire, surtout après qu’ayant soufflé dans couplets obscènes et satiriques n’épargnant
gion qu’il considère comme abusives et les encensoirs qu’ils tiennent en leurs mains pas les ecclésiastiques. Si celui qui avait
SPÉCIMEN

reproche aux Provençaux, le Chartreux s’ex- et qu’ils remuent par dérision, ils se sont
prime ainsi, à propos de la fête des Fous fait voler de la cendre au visage, et s’en
se déroulant à Antibes : « Jamais les païens sont couvert la tête les uns des autres.
n’ont solennisé avec tant d’extravagance Dans cet équipage, ils ne chantent ni des
leurs fêtes pleines de superstitions et d’er- hymnes, ni des psaumes, ni des messes à
reurs, que l’on solennise la fête des Inno- l’ordinaire, mais ils marmottent certains
cents à Antibes, chez les Cordeliers. Ni les mots confus, et poussent des cris aussi fous,
religieux prêtres, ni les gardiens ne vont aussi désagréables et aussi discordants
point au choeur ce jour-là ; les frères laï- que ceux d’une troupe de pourceaux qui
ques, les frères coupe-choux, qui vont à la grondent ; de sorte que les bêtes brutes
quête, ceux qui travaillent à la cuisine, les ne feraient pas moins bien qu’eux l’office
marmitons, ceux qui font le jardin, occu- de ce jour ; car il vaudrait mieux en effet
pent leurs places dans l’église et disent amener des bêtes brutes dans l’église
qu’ils font l’office convenable à une telle pour louer leur Créateur à leur manière,
fête lorsqu’ils font les fous et les furieux, et et ce serait assurément une plus sainte
qu’ils le sont en effet ». pratique d’en user ainsi, que d’y souffrir
Selon Neuré, les cérémonies avec lesquel- ces sortes de gens qui, se moquant de Dieu Réjouissances lors de la fête des Fous
les on célèbre cette fête sont aussi imperti- en voulant chanter ses louanges, sont plus été ainsi enlevé refusait de servir de jouet,
nentes et aussi folles qu’on faisait autre- fous et plus insensés que les animaux les
fois la cérémonie des faux dieux. Et de plus insensés et les plus fous ». il était injurié, battu, et contraint de payer
poursuivre : « Ils se revêtent d’ornements une somme ou de fournir une justification
D’APRÈS... Cérémonies et coutumes religieuses
sacerdotaux, mais tout déchirés, s’ils en de tous les peuples du monde (T. 8) paru en 1809 pour se rédimer de cette vexation. L’Eglise

Numéro 35 – La France pittoresque 9


MOEURS/C OUTUMES
de France en 1444, porte que dans le
temps même de la « célébration de l’of- Assauts répétés de
fice divin », les ecclésiastiques y parais-
saient les uns avec des masques d’une L’EGLISE contre les
figure monstrueuse, les autres en habit
de femmes, de gens insensés et d’his- DIACRES SAOULS
Tenu en 1404, le synode de Langres défend
trions, et confirme qu’ils faisaient l’of-
sous peine d’excommunication et de dix li-
fice et y assistaient en habits séculiers, vres tournois d’amende, non seulement aux
qu’ils dansaient dans le choeur et y ecclésiastiques, mais encore à tous les fidè-
chantaient des chansons dissolues, les, de jouer aux jeux déshonnêtes qu’on a
coutume de faire en certaines églises à la
qu’ils y mangeaient jusque sur l’autel, y fête des Fous. Le concile de Bâle s’expliqua
Réjouissances après l’office couraient et dansaient sans aucune sur ces réjouissances par un décret de 1435 :
n’approuva jamais cette fête qui, recevant honte. « Il y a un indigne abus qui se pratique dans

SPÉCIMEN
quelques églises, et qui est, qu’en certaines
des modifications dans les diverses con- Les actes des conciles qui se tinrent à la fêtes de l’année, quelques-uns se revêtant
trées où elle était célébrée, prit différents fin du XVe siècle ne parlent encore que des d’habits pontificaux avec la mitre et la crosse,
noms en raison de quelques cérémonies donnent la bénédiction, comme font les évê-
abus qu’il fallait en retrancher. Il y est sti-
ques. D’autres s’habillent en rois et en ducs ;
bizarres qui y furent ajoutées ; ainsi on pulé que tous ceux à qui il est prescrit d’as- et c’est ce qu’on appelle en quelques provin-
l’appelait la fête des Sous-diacres (fête des sister à l’office de la Circoncision doivent ces, la Fête des Fous, des Innocents ou des
diacres saouls selon Ducange, par allu- Enfants. D’autres se masquent et représen-
être vêtus d’une manière convenable à leur
tent des jeux de théâtre ; d’autres enfin, par
sion à la débauche des diacres qui s’y aban- dignité ecclésiastique, et chanter le plus des danses d’hommes et de femmes, atti-
donnaient aux excès du vin), des mélodieusement qu’ils pourront, sans dis- rent les spectateurs, et les portent à des ris
dissolus ». Détestant ces désordres, ce con-
Cornards, des Innocents. Les évêques fi- sonance ; que chacun doit remplir son de- cile enjoignit, tant aux ordinaires qu’aux doyens
rent leur possible pour l’abolir, ordonnant voir sans être troublé et avec décence, sur- et aux recteurs des églises, sous peine de
des prières publiques, des processions et tout dans l’église ; qu’aux vêpres on ne suspension de tous leurs revenus ecclésiasti-
ques durant trois mois, de ne plus permettre
des jeûnes à cette occasion, ainsi qu’on jettera sur le préchantre des fous que trois à l’avenir qu’on fasse ces jeux et ces badine-
peut le voir dans le concile de Tolède tenu seaux d’eau au plus ; qu’on ne doit point ries, ni dans l’église, qui doit être une maison
en 633. Longtemps auparavant, saint conduire des hommes nus le lendemain de de prière, ni dans le cimetière ; et de n’être
pas négligents à punir par les censures ecclé-
Augustin avait commandé qu’on châtiât Noël ; mais qu’il faut seulement les mener siastiques et par les autres peines du droit,
rigoureusement ceux qui seraient convain- au puits du cloître, et ne jeter sur eux qu’un ceux qui contreviendront à cette ordonnance.
cus de cette impiété ; et depuis ce temps- seau d’eau, sans Le concile provincial de
SPÉCIMEN

Rouen tenu en 1445 sti-


là, les conciles, les papes et les évêques leur faire de mal ; pule : « Afin que le Créa-
s’appliquèrent à détruire entièrement ces que tous les con- teur soit servi honnê-
désordres. trevenants en- tement et saintement,
ce saint concile défend
courront la peine
Une suppression de la fête qui de suspension. Il
de faire dans les égli-
ses ni dans les cimetiè-
se profile au fil des conciles est cependant res, les jeux vulgaire-
ment appelés des Fous,
Selon Beleth, docteur en théologie de la permis aux fous de où l’on porte des mas-
faculté de Paris qui vivait à la fin du XIIe faire hors de ques, et où il se prati-
siècle et fait mention de quatre danses, il l’église toutes les que quantité de choses
indécentes », les quali-
était des églises de certains diocèses où autres cérémo- fiant de « contraires à
les évêques et archevêques, après la fête nies d’usage, l’honnêteté cléricale ».
de Noël, jouaient aux dés, à la paume, à la pourvu qu’il n’en En 1456, le concile pro-
vincial de Reims tenu à
boule et aux autres jeux ; dansaient et sau- arrive aucune in- Soissons, « enjoint d’ex-
taient avec leur clergé, dans les monastè- jure ni aucun dom- terminer entièrement
res, dans les maisons épiscopales, et où mage à personne. Manifestation contre l’abolition de toutes les églises et
ce divertissement s’appelait la liberté de En 1511, nous voyons en- de la fête des Fous de Nîmes de tous les monastères de reli-
gieux et religieuses de cette
décembre. Maurice, évêque de Paris, qui core un préchantre des fous, nommé Bissard, province, cet infâme abus qui s’y était intro-
mourut vers 1196, avait travaillé à détruire se permettre de faire tondre la barbe et de duit, et qui avait déjà été condamné par le
concile de Bourges ; défend d’y faire des mas-
ces folles superstitions ; mais il n’y put jouer quelque personnage dans la fête de la carades, des jeux de théâtre, des danses, des
réussir, et un acte de 1245 tiré des archives Circoncision ; car cela lui avait été défendu, trafics, et autres choses qui troublent le ser-
du chapitre de Sens, nous apprend qu’à parlant à sa personne, et la fête des Fous vice divin, ou qui blessent l’honneur des saints
lieux ». Quant au concile provincial de Sens tenu
cette époque, Odon, évêque de cette n’eut pas lieu cette année. Malgré la cen- à Paris en 1528, il défend aux farceurs et aux
église, prohiba les travestissements et ré- sure de la Sorbonne, ces réjouissances bouffons d’entrer dans les églises pour y jouer
prima quelques-unes des dissolutions ac- subsistèrent encore quelque temps, des du tambour, de la harpe, ou de quelque autre
instrument de musique ; et d’en jouer effec-
compagnant toujours cette fête. Les dé- permissions étant parfois accordées pour tivement, soit dans les églises, soit dans les
sordres furent notamment prohibés en leur tenue, avec des contraintes tendant lieux voisins des églises. Il défend ensuite de
1385 en vertu d’une bulle donnée par le toujours à en diminuer l’indécence. Mais faire à l’avenir la fête des Fous. En vain, car le
synode de Chartres de l’an 1575 doit renou-
pape Clément VI, sous peine d’excommu- cette fête ne cessa réellement pas avant la veler le décret du concile de Bâle « qui bannit
nication encourue ipso facto et dont on fin du XVIe siècle. des églises les spectacles profanes, de crainte
D’APRÈS... que Dieu ne soit offensé dans les lieux où l’on
ne pouvait être relevé qu’après une répa- > Des comédiens et du clergé paru en 1825
> Cérémonies et coutumes religieuses doit implorer sa miséricorde, et lui demander
ration suffisante de l’injure et du dommage. de tous les peuples du monde (T. 8) paru en 1809 pardon des péchés que l’on a commis contre
Cependant, une circulaire que l’université > Collection des meilleurs dissertations, notices et traités lui ».
particuliers relatifs à l’Histoire de France (T. 9) paru en 1838 D’APRÈS... Cérémonies et coutumes religieuses
de Paris écrivit aux prélats et aux églises > La Revue philosophique, littéraire et politique paru en 1807 de tous les peuples du monde (T. 8) paru en 1809

10 La France pittoresque – Numéro 35


( ) ÉVÉNEMENTS
XVIe siècle
XVIIe siècle
XVIIIe siècle
XIXe siècle

UN AVANT-GOÛT DE RÉVOLUTION
I
ndispensables à la vie de la capitale et
pourtant isolés, faibles, mal organisés
car n’ayant ni apprentis, ni compa-
gnons, ni maîtres, ni syndics, les ga-
gne-deniers, dont l’existence légale avait
été implicitement reconnue par nombre d’ar- 1786 : la contrariante GRÈVE des
GAGNE-DENIERS
rêts de police – dont l’ordonnance du
9 avril 1746 qui stipulait qu’ils devaient être
inscrits aux bureaux de la police et porter à
la boutonnière une plaque numérotée –,
chargeaient et déchargeaient les voitures
d’approvisionnement sur les ports et aux
halles, s’occupaient aux déménagements,
au transport des colis et lettres des parti-
culiers dans l’intérieur de Paris, faisaient
les commissions, aidaient au déplacement
muselée par le gouvernement
des lourds objets.

Les gagne-deniers s’insurgent


avec violence contre la collusion Éclatant suite au monopole accordé à une régie de transport détenue par
Mais le 28 décembre 1785, on vit pour la des personnages liés au pouvoir, la grève des gagne-deniers remporte
première fois dans les rues de Paris circu-
ler des petites voitures en forme de four-
l’adhésion d’un peuple observant que dans le désarroi de la fortune de la
gon, peintes en rouge et conduites par deux France, celle des familles en faveur à la cour continue à s’affermir
hommes du plus pittoresque costume :
veste verte à parements et collet rouge, cu- régime étaient réduites tant pour subsister exigea l’intervention de deux escouades
lotte de matelot, grise, chapeau ciré et ra- que pour alimenter des favoris qui, par leur du guet de la garde de Paris. L’après-midi
battu ; sur la poitrine, une plaque de métal cortège de luxe, donnaient encore une illu- même, une foule de gagne-deniers mani-
aux armes du roi. Le même jour parut une sion de solidité au gouvernement du roi. Il festait ouvertement son intention de tirer
ordonnance, annexée au Journal de Paris, n’en fallait pas tant pour que la cause des son camarade des mains de la police, et
expliquant que ces voitures étaient « desti- gagne-deniers suscitât immédiatement de pénétrait dans la cour du commissariat.
nées à transporter toutes sortes de paquets l’intérêt : le public prit d’autant plus facile-
gros ou petits d’un quartier dans un autre, ment fait et cause pour eux que ces voitu- La police de Paris tente de ruiner
pourquoi elles faisaient leur ronde quatre res rouges qu’on voulait lui imposer fai- la tentative de rassemblement
fois le jour dans chaque district ». Le mo- saient double emploi avec la fonction des En dépit de la sévérité de la justice que
nopole de ce système Louis Le Tonnelier de Breteuil, gagne-deniers, sans of- l’on pouvait redouter pour les fauteurs de
SPÉCIMEN

de transport, dont on ministre de Paris (1783-1788) frir d’avantages nou- trouble, on apprit le 5 janvier que ceux qui
attendait de conforta- veaux. De suite le bruit avaient été arrêtés lors de ce soulèvement
bles bénéfices, avait été courut que le gouverne- général, « après interrogatoire, venaient
accordé à une puis- ment avait déjà touché d’obtenir le préau, ce qui semblait annon-
sante compagnie recon- sur l’entreprise 90 000 cer qu’ils ne seraient pas traités aussi ri-
nue, installée par le gou- livres, et on citait tout goureusement qu’on l’avait appréhendé
vernement et dans la- haut les noms de ceux d’abord », nous révèle encore Hardy. Mais
quelle, on le devinait, de au profit de qui avait été l’accalmie qui suivit cette nouvelle ne fut
grands personnages institué ce privilège : les que très superficielle. Les gagne-deniers,
avaient des intérêts. Polignac, « qui jouis- décidés à lutter pour leur survie, se concer-
Protestant immédiate- saient à la cour dans le taient simplement. Le 10, dans la journée,
ment, les gagne-de- moment actuel du plus un indicateur de police déguisé en maçon
niers non seulement grand crédit, M. le ba- et qui flânait vers le marché Daguesseau,
attaquèrent les con- ron de Breteuil, ministre entendant un homme engager les gagne-
ducteurs des voitures du département de Pa- deniers à se réunir le lendemain de grand
de la nouvelle régie qui ris, etc. », écrit Siméon- matin à un endroit convenu pour porter
ne purent plus circuler Prosper Hardy dans un mémoire à Versailles, permit au lieute-
qu’escortés de plusieurs soldats de la Mes loisirs ou Journal d’événements tels nant général de police Thiroux-Decrosne
garde de Paris, mais déclarèrent dans le qu’ils parviennent à ma connaissance. de déjouer le projet : le chevalier Dubois,
même temps la grève, cessant, ce qui était Les choses se seraient peut-être bornées commandant du guet à pied et à cheval,
fort gênant pour l’alimentation de Paris, à quelques chansons, quelques parades chargé d’endiguer l’émeute attendue, dépê-
de charger et décharger sur les ports et et une désertion du travail relativement cha place Louis XV (actuelle place de la Con-
aux halles comme de livrer la marchandise. calme, lorsqu’au matin du 2 janvier 1786, corde) et dès six heures toute la police de
Mais pour des sujets accablés d’impôts et un gagne-denier nommé Maréchal, avide Paris, assisté du guet. Mais si ces forces dis-
livrés à tous les hasards d’une administra- d’en découdre avec le premier conducteur persèrent bien quelques rassemblements en
tion d’aventures, cette révolte mettait à nu de la nouvelle régie qu’il rencontrerait, fut route vers le rendez-vous, la foule devint de
les expédients auxquels les finances du arrêté suite à la bagarre qu’il initia et qui plus en plus dense, de plus en plus puis-

Numéro 35 – La France pittoresque 11


ÉVÉNEMENTS

L’ARRESTATION d’un gagne-deniers convaincus que le roi est absent, se déci-


dent à laisser leur placet entre les mains

signe le début des HOSTILITÉS


d’un officier des gardes du corps, qui le
remettra au premier gentilhomme de la
chambre, lequel le fera passer sous les yeux
On pouvait croire, après l’arrestation de Maréchal le 2 janvier 1786, que le mouvement de
grogne avait vécu, quand soudain vers trois heures, la rue des Noyers, sur un mot d’ordre parti du roi. La foule reprend la route de Paris en
d’on ne sait où, est envahie par une foule de gagne-deniers qui bientôt, dans un tumulte promettant de revenir si satisfaction n’est
effrayant de chants violents, de cris exaspérés, de vociférations menaçantes, pénètrent
dans la cour du commissariat en vue de libérer leur confrère. Ils sont d’abord 200 manifes- Place Louis XV au XVIIIe siècle
tants ; une voiture de bois passe, ils l’arrêtent, la pillent et à coups de bûches attaquent le
poste qui n’est pas en nombre. L’un d’eux même, armé de ses crochets professionnels,
frappe un soldat à la tête. Cependant, le nombre des émeutiers s’augmente de tout un
peuple descendu du faubourg Saint-Marcel et qui presse de plus en plus la garde du poste.
Railleries et coups tombent à la fois sur les soldats qu’on essaye de désarmer. Quelques
fusils sont cassés à coups de bâton. Une escouade de 200 hommes du guet, baïonnette au
fusil, arrive en courant et, maltraitant les grévistes, les repousse hors de la rue des Noyers
qu’elle occupe, ne laissant plus passer que les voitures. Cinq des manifestants sont restés
aux mains de la police.
Vers quatre heures et demie du soir, Pierre Clément, âgé de 33 ans, caissier du sieur
Germain, receveur des impositions royales, sort de son bureau, rue Saint-Jacques, et veut
entrer dans la rue des Noyers. Pris pour un commis de la nouvelle régie, il est immédiate-
ment assailli par un groupe de gagne-deniers armés de bâtons et ne doit son salut qu’à
« une femme herboriste qui tient une petite boutique au coin de la rue des Noyers » et lui
SPÉCIMEN

donne retraite, mentionnent les archives du commissaires Dupuy. Vers six heures et
demie, on décide d’écrouer les mutins au Châtelet, sans omettre de prendre de grandes
précautions. On barre complètement la rue des Noyers, on ne laisse plus passer que les person- pas obtenue le mercredi 18.
nes « bien vêtues », celles qui peuvent justifier qu’elles y demeurent ou y ont des affaires. Puis La police opéra quelques arrestations, et
les coupables sortent du commissariat, liés, garrottés, escortés chacun de trois soldats de front, le 19 janvier, vers midi, en vertu d’un arrêt
entourés d’une brigade du guet à cheval, d’un fort piquet de soldats à pied, baïonnette au canon.
Des cavaliers ouvrent le cortège et font arrêter les voitures, et ce sont ainsi 200 hommes qui rendu en chambre criminelle du Parlement,
accompagnent les prisonniers. Blaise Chancel, gagne-denier de la place
Tandis que les grévistes arrêtés sont conduits au Châtelet, 500 de leurs camarades se portent Cambrai, Jean Taillaud, brocanteur de la
vers le quai et le pont de la Tournelle, pensant que l’on dirige les captifs sur la Force. Lorsqu’ils
prennent conscience de leur erreur, ils se dirigent vers la rue des Noyers, un infernal tapage se Montagne-Sainte-Geneviève, « sont con-
prolongeant assez tard dans la soirée. D’APRÈS... Revue historique paru en 1910 duits avec la plus nombreuse escorte de
soldats de la compagnie de robe courte,
sante. Tous les faubourgs déversaient leur chemin de Paris qu’une seconde colonne soutenus de plusieurs brigades du guet à
peuple de miséreux vers le centre, les gagne- plus nombreuse et plus excitée se rue sur cheval, (...) ayant chacun un écriteau de-
deniers tentant de détourner les porteurs la maréchaussée et la déborde. La troupe vant et derrière portant ces mots : Violent et
d’eau et de les entraîner à leur suite. est forcée de se retirer et ouvre la route du rebelle envers la garde », rapporte Hardy,
L’impressionnant déploiement de troupes palais. pour demeurer attachés place Maubert au
fut vain ; les gagne-deniers, au nombre de carcan depuis midi jusqu’à deux heures à
sept à huit cents, se mirent en route pour Un pouvoir « organisant » la des poteaux qu’on avait eu la précaution
Versailles, en vue d’en appeler au roi sédition pour mieux l’endiguer d’y faire planter dès sept heures du matin.
comme à un arbitre équitable et à un sou- Cependant, quelques cavaliers gagnent Le vendredi, ils subirent une nouvelle ex-
verain tutélaire. Les chroniques du temps Versailles et donnent l’alarme. Les gardes
SPÉCIMEN
position « dans la place des hale » et le
nous apprennent que bientôt les premiers françaises et suisses prennent immédiate- samedi place de Grève. Ils furent ensuite
arrivent à Sèvres, près de la grille du parc ment position dans les avenues. Les ga- bannis pour neuf ans de la ville, prévôté et
de Saint-Cloud, courant à perdre haleine, gne-deniers arrivent, et on parlemente de vicomté de Paris, interdits de séjour et con-
comme poursuivis, stupéfaits, peut-être, nouveau ; les officiers, « du ton le plus damnés chacun à 3 livres d’amende. L’opi-
de leur hardiesse, une foule La duchesse de Polignac, imposant, quoiqu’en même nion publique ne les abandonna point ;
énorme marchant assez personnage influent de la cour temps le plus modéré et pendant qu’ils étaient exposés au carcan,
loin derrière eux. Les of- le plus honnête, étaient la foule, émue, fit une collecte en leur fa-
ficiers de la maréchaus- parvenus à leur persua- veur. Le premier jour, place Maubert, on
sée, qui s’avancent et der qu’ils ne pourraient recueillit 48 livres, 236 le troisième jour, sur
parlementent avec eux, voir le roi ni parler à Sa la place de Grève. Quant aux premiers ac-
ont reçu des ordres pré- Majesté qui était à la teurs du mouvement, Antoine Clément, dit
cis leur recommandant chasse, d’où elle ne re- Maréchal, François Chassaint et Jacques
la douceur, la modéra- viendrait pas de sitôt ». Cissac, les gagne-deniers qui avaient pa-
tion, de tout faire et tout On décide alors d’un rié d’insulter les « suppôts de la nouvelle
supporter pour éviter commun accord que 24 régie », ils furent mandés dans la chambre
une effusion de sang. gagne-deniers seront ad- pour y être admonestés, « étant debout
Ils décident les gagne- mis à la grille du château, derrière le barreau », et condamnés cha-
deniers à députer 12 12 à la première cour, jus- cun à 3 livres d’amende.
d’entre eux à Versailles qu’à la deuxième grille, et Les petites voitures rouges continuèrent
avec le placet qu’ils veu- 6 seulement, porteurs à circuler, sous escorte, pendant quelque
lent remettre au roi. Mais d’un mémoire, seront ad- temps. Pratiquement, la grève des gagne-
à peine cette première mis dans la galerie. Ces deniers n’avait eu aucun résultat.
bande calmée et con- derniers attendent trois
D’APRÈS...
vaincue a-t-elle repris le heures et, quand ils sont > Revue historique paru en 1910

12 La France pittoresque – Numéro 35


( ) FAUNE/FLORE
De
l’Antiquité
au
XIXe siècle

S
i les princes de la IVe dynastie
égyptienne (2500 ans av. J.-C.) uti-
lisaient des pigeons messagers
LA DÉFENSE FRANÇAISE JOUE À PIGEON VOLE
pour leur correspondance, cet

Le siège de Paris révèle


oiseau paraît n’avoir été possédé par les
Grecs qu’un peu après la période d’Homère
(fin du VIIIe siècle av. J.-C.), et les Hellènes
n’avaient pas vu d’individus à plumage blanc
jusqu’au Ve siècle avant notre ère ; ces indi- les précieuses aptitudes des

PIGEONS voyageurs
vidus blancs venant vraisemblablement de
Perse. Le même pays passe pour avoir donné
le pigeon à l’Egypte, mais à une époque plus
reculée, car dès le temps d’Aristote (IVe siè-
cle av. J.-C.) l’animal était devenu un des
oiseaux les plus communément et les plus
habilement cultivés dans la plaine du Nil.
En 1125, les Vénitiens ayant mis le siège
devant Tyr, avaient eu connaissance de la
poste par pigeons voyageurs et avaient su
retourner contre leurs adversaires le sys-
Déjà employé par les Egyptiens, le pigeon voyageur messager tarde à
tème de correspondance usité par ces der- s’imposer en Europe, et connaît son heure de gloire lorsque Paris, assiégée
niers, en capturant l’un de ces oiseaux et en
substituant le message dont il était porteur
par les Allemands, peut ainsi communiquer avec le reste du pays en 1870
par un autre. En 1167, le sultan Nour-Eddin l’extérieur, mais encore celle d’en recevoir un ballon emportant un sac de dépêches
réorganisa le service des pigeons messa- de la province, assurant la communication pour y glisser également une cage conte-
gers et unit ainsi Bagdad aux principales permanente de la capitale avec l’intérieur nant quelques pigeons voyageurs nés
villes de son empire, et le calife Achmed du pays en dépit de l’investissement alle- dans les colombiers de la capitale : où que
étendait l’organisation jusqu’à la Syrie ; le mand, de la destruction des voies ferrées tombât l’aéronaute, pourvu que ce fût en
réseau fonctionnait pleinement en 1249 et des lignes télégraphiques. dehors des lignes ennemis, il lui serait fa-
SPÉCIMEN

quand le roi Saint-Louis débarqua devant cile de faire passer ces pigeons au siège
Damiette, et Joinville rapporte que l’arrivée Une façon très efficace de du gouvernement de la Défense, et là, on
du roi de France fut annoncée « par trois rétablir les communications n’aurait plus qu’à les conserver pour les
foys, par coulons messagiers ». Pourtant, à Au commencement du siège, 800 pigeons lâcher suivant les besoins.
cette date encore, le pigeon voyageur paraît provenant de diverses villes du Nord Le premier essai eut lieu le 25 septembre, le
avoir été complètement ignoré en Europe ; étaient déjà internés dans Paris ; cepen- ballon la Ville-de-Florence emportant trois
cependant qu’au siècle suivant, on le voit dant, soit oubli, soit inadvertance, on pigeons ; six heures plus tard, Paris savait
communément employé pour les usages de n’avait pas réquisitionné les oiseaux ap- que l’aéronaute Mangin avait atterri à
la guerre. Mais en dépit des services ren- partenant aux Sociétés colombophiles de Vernouillet et partait pour Tours avec les
dus, on ne les voit utilisés dans aucune la capitale, de sorte que la moitié seule- dépêches officielles. D’autres tentatives,
guerre des XVIIe et XVIIIe siècles. ment du programme des colombophiles put pourtant fructueuses, ne donnèrent pas sa-
L’oiseau messager connut de nouveau son être rempli : Paris fut bien en état de don- tisfaction à Van Roosebecke, qui estimait
SPÉCIMEN
heure de gloire en France durant le siège ner de ses nouvelles à la province, mais il qu’à l’aide d’un lâcher des pigeons correc-
de Paris. Fin août 1870, diverses person- lui fut impossible ou difficile d’en recevoir tement effectué, Paris pouvait être journel-
nes adonnées à la colombophilie, infor- lement au courant de ce qui se passait en
mées par les journaux de la marche province. Plusieurs colombophiles par-
des armées allemandes sur la capi- tageant cet avis, s’associèrent à lui
tale et de la possibilité d’un siège, pour obtenir du gouvernement
informèrent le ministre de la Guerre des ser- l’autorisation de convoyer en per-
vices qu’on pouvait attendre des pigeons sonne leurs pigeons en province
voyageurs, et arguant de son usage pour : du 12 octobre au 18 novembre,
la poste en Belgique, prônèrent ils quittèrent eux-mêmes la capi-
les mesures suivantes : 1° Réqui- tale en ballon, emportant chacun un
sitionner, moyennant indemnité, tous les nombre suffisant de messagers pour don-
pigeons voyageurs détenus par les Socié- ner à la correspondance le caractère de
tés colombophiles de la capitale ; 2° Faire Plumes de pigeons voyageurs continuité et de régularité qui lui manquait.
portant les timbres du point de départ
sortir de Paris ces messagers avant l’arri- Grâce aux pigeons voyageurs, Paris assié-
vée des Allemands ; 3° Réquisitionner à de l’extérieur. Le 23 septembre 1870 se pré- gée put recevoir 115 000 dépêches officielles
Lille et à Roubaix tous les pigeons des senta l’occasion de combler cette lacune, et 1 million de dépêches privées ou de man-
Sociétés colombophiles de ces deux vil- lorsqu’un certain Van Roosebecke, vice- dats-poste photo-microscopiques, c’est-à-
les ; 4° Transporter ces oiseaux à Paris président de la Société colombophile l’Es- dire en moyenne de quatre à cinq lettres par
avant l’arrivée des Allemands. Ainsi, on pérance, eut l’idée, en voyant l’aérostat famille pour la période du siège.
se donnerait non seulement la possibilité le Neptune s’élever à Paris pour se diriger D’APRÈS...
pour Paris d’envoyer de ses nouvelles à au delà des lignes allemandes, d’utiliser > Le Mois littéraire et pittoresque paru en 1909

Numéro 35 – La France pittoresque 13


V OUS AVEZ DIT BIZARRE ?
LE GAROÉ ou arbre saint La foire des FÉES
pourvoyeur d’EAU dans la cité de LIMES
Attirant spécialement l’attention des sa- nuellement couler de l’eau, et qu’il en A une demi-lieue au nord-est de Dieppe, près du village de Puys, on
vants, l’île de Fer (Canaries) fut long- tombe chaque jour vingt tonneaux dans trouve, au sommet d’une côte, un plateau entouré de tous côtés de grands
temps le point d’où les géographes comp- des citernes de pierre, profondes de retranchements, excepté du côté de la mer, où la falaise le rend inacces-
tèrent la longitude, Louis XIII érigeant en seize pieds et larges de vingt ». sible. Ces retranchements forment une enceinte de plus de 1800 toi-
1634 cette coutume en loi, laquelle fut ses de tour, si on y joint la partie de falaise qui la
suivie par l’Europe jusqu’au début du XIXe Enceinte de la cité de Limes borde. Cette vaste enceinte porte, dans de vieux
titres, le nom de Cité de Limes, et, dans les dénomi-
siècle. La plus ancienne description de nations modernes, le nom de Camp de César, et de
cette île fut consignée par Jean de Bé- Catel ou Castel. On disait que les fées avaient cou-
thencourt en 1402 : « Le païs est haut et tume d’y tenir une foire ; là elles excitaient la convoi-
assez plein, garny de grands bocages tise des assistants par l’offre des marchandises mer-
de pins et de lauriers portant meures si veilleuses que recèlent leurs trésors magiques :
grosses et si longues que merveilles, et c’étaient des plantes surnaturelles, guérissant les ma-
sont les terres bonnes pour labourer bled, ladies de l’âme aussi bien que les blessures du corps ;
vin et toutes autres choses. On y trouve des parfums qui rendent la jeunesse immortelle ; des
fleurs qui chantent pour charmer les ennuis du coeur ;
maints autres arbres portant fruicts de
des pierres précieuses, dont chacune est douée d’une
diverses conditions ». vertu particulière ; le grenat, qui fait braver tous les
Il existait au sein de cette île avant qu’il dangers et préserve de tous les malheurs ; le saphir,
ne fût détruit par un ouragan en 1625, un qui rend chaste et pur ; l’onyx, qui donne santé et
arbre appelé garoé ou encore arbre saint, beauté, et fait revoir, en songe, l’ami absent ; puis, des
que plusieurs écrivains mal informés ont pierres antiques qu’une main inconnue a gravées, et
traité de « fabuleux ». Selon Abreu Galindo, Linschoten et beaucoup d’autres voya- dont chaque image est un talisman de bonheur et de gloire ; des armes
historien des Canaries, son tronc avait geurs rapportent la même chose, à cela invincibles, des miroirs magiques où se lit l’avenir, où se dévoilent les plus
6 mètres de hauteur, et sa tête, ronde, près que plusieurs ne parlent pas de intimes secrets de l’âme ; des oiseaux devins, comme le Caladrius, qui
s’empare de la maladie avec un regard, mais qui détourne sa vue de ceux
près de 60 mètres de circonférence ; le citernes, et prétendent que les habitants
qu’il ne peut guérir et dont la mort est proche ; de beaux oiseaux parleurs
feuillage en était fort touffu, consistant, viennent recevoir l’eau dans des va- enseignant aux hommes une philosophie simple et persuasive.
poli, ne tombant point, et toujours vert, ses. Richard Hawkins, voyageur an- Ajoutez à ces précieuses merveilles tout le léger bagage des toilettes
SPÉCIMEN

comme celui du laurier, mais plus grand. glais, se rapproche de la vérité en attri- féeriques : de magnifiques écrins, où brillent, au lieu de diamants et
Du côté du nord, on avait élevé deux buant à plusieurs arbres ce que les autres avec des feux mille fois plus étincelants et plus limpides, des gouttes de
grands bassins, de 40 mètres de sur- attribuent à un seul : « Il y a, dans une rosée que l’art des fées a su cristalliser ; une collection de petites ailes de
face et de 6 mètres de profondeur, afin vallée, un arbre d’une hauteur immense, fées, souples et flexibles, parées d’une mosaïque à mille couleurs, pour
que l’eau tombant de l’arbre y fût rete- entouré d’une forêt épaisse de grands laquelle ont été dépouillés les plus jolis insectes de la création ; des
tuniques aériennes, tissées de ces filandres cotonneuses qui voltigent
nue. Le même historien, écrivant au dé- pins qui, étant défendus contre les ar-
dans les airs ; de mignonnes aigrettes, formées de ces globes duveteux

SPÉCIMEN
but du XVIIe siècle, explique qu’ « il ar- deurs du soleil par les montages voisi- qu’un souffle éparpille ; de folâtres écharpes que l’arc-en-ciel a teintes.
rive souvent, et sur le matin, qu’il s’élève nes, reçoivent sur leurs feuilles les va- Mais, hélas, il semble que toujours l’homme soit sacrilège en se saisis-
de la terre, non loin de la vallée, des peurs qui s’exhalent de la vallée, et re- sant du plus fragile bonheur. Fasciné ou vaincu, quelqu’un des assistants
vapeurs et des nuages, qui sont portés tombent ensuite sur la terre, après s’être avançait-il la main pour s’emparer de l’objet désiré, le perfide courroux
par les vents d’est, fréquents en ces pa- condensées en nuages ». des fées ne faisait point attendre sa vengeance : elles précipitaient du
rages, contre les grands rochers qui sem- D’APRÈS... Histoire et légendes des plantes utiles haut de la falaise le malheureux qu’elles avaient séduit.
et curieuses paru en 1868 ET Voyage pittoresque
blent destinés à les arrêter ; ces vapeurs à l’Ile-de-France, etc. (T. 1) paru en 1812 D’APRÈS... La Normandie romanesque et merveilleuse paru en 1845
s’amoncellent sur l’arbre et s’y résolvent

Conjurer LA FATTURA ou « mauvais-oeil »


en gouttes sur ses feuilles polies. La
grande ronce, les hêtres et les buissons
du voisinage, les condensent de la même
Au nombre des superstitions corses ayant encore prennent en tombant dans l’eau qu’elle prononce
manière. Plus les vents d’est ont régné,
cours au XIXe siècle, on comptait la fattura, c’est- les oracles.
plus la récolte d’eau est abondante ; les
à-dire le mauvais-oeil. On ne désigne alors ja- Si les gouttes d’huile ne donnent pas à la femme
réservoirs s’en remplissant, on en ré- mais personne comme possédant cet esprit mal- une assurance complète que l’enfant soit atteint
colte plus de vingt outres pleines ». faisant ; mais si quelqu’un s’approche par le mauvais-oeil, alors elle renouvelle le
d’un enfant et lui dit qu’il est beau, sage, charme pour le mal des vers, dont les enfants
etc., il faut qu’il y joigne : Que Dieu le sont souvent exposés à être tourmentés. Pour pro-
bénisse, autrement la mère, ou la per- céder à cette opération, elle prend une balle de
sonne qui tient l’enfant, lui fait des re- plomb, qu’elle met dans une lampe en fer sans
proches. Lorsqu’une femme craint que huile ; elle place cette lampe sur les charbons
son fils soit innochiato, frappé du mau- ardents ; lorsque le plomb est fondu, elle prend
vais-oeil, elle s’empresse d’appeler la une assiette où l’on a versé de l’eau, et après
femme qui sache le charmer. Cette s’être signée encore trois fois du signe de la croix
femme, qui jouit de la réputation de et avoir dit des mots en secret, elle verse le plomb
guérir les enfants atteints de cette ma- fondu dans l’assiette. Si le métal, en touchant
ladie, arrive, regarde l’enfant, et puis l’eau, se sépare en lignes se dirigeant d’un côté
elle se fait apprêter une lampe de cui- et d’autre, alors le malade est vraiment atteint
sine en fer, qu’elle allume ; elle fait en- par les vers ; mais si le plomb forme une masse,
suite verser de l’eau dans une assiette elle prononce ses oracles et affirme que le mal
qu’elle confie à une personne qui se des vers n’y est pour rien. Enfin, si dans le mau-
trouve dans la maison ; tout cela fait, vais-oeil, comme dans le mal des vers, les si-
Le garoé elle commence par se signer trois fois gnes se montrent apparents par l’effet que pro-
Pour l’humaniste hollandais Olfert de la croix et récite en secret des prières. Lors- duit le charme sur le malade, la femme prononce
Dapper, qui écrit dans la deuxième moitié qu’elle a fini, elle recommence le signe de la la guérison complète et instantanée de l’enfant.
du XVIIe siècle, ce garoé était unique croix, et faisant apporter l’assiette qui contient A l’époque dont nous parlons, curés et prêtres
dans l’île de Fer, et « les nuages qui en l’eau, au-dessus de la tête de l’enfant, elle plonge n’avaient pu obtenir de ces femmes de renoncer
couvrent la cime, excepté pendant les deux de ses doigts dans l’huile de la lampe et à leurs enchantements, ni même d’y croire.
fortes chaleurs du jour, y répandent une laisse tomber quelques gouttes dans l’assiette : D’APRÈS... Histoire illustrée de la Corse, contenant environ trois cents
dessins représentant divers sujets de géographie et d’histoire naturelle,
rosée si abondante qu’on en voit conti- c’est d’après les formes que ces gouttes d’huile les costumes anciens et modernes, les usages, etc. paru en 1863

14 La France pittoresque – Numéro 35


( ) INVENTIONS/DÉCOUVERTES
De
l’Antiquité
au
XVIIe siècle

SULFUREUX MÉTAL TRIOMPHANT DE L’OPPROBRE


E
ntrant dans la composition d’un
fard utilisé par les Egyptiens et
appelé Stem, l’antimoine tirerait
son nom de ce dernier, Stem don-

Une GUERRE de 100 ANS


nant naissance à Ithmid chez les Arabes
puis à Athmond, d’où les Latins auraient
fait Antimonium. L’emploi thérapeutique de

DIVISE LES MÉDECINS sur l’usage


l’antimoine date de l’antiquité : si l’on pré-
tend qu’Hippocrate l’utilisa sous le nom de
tétragone, plus connu sous celui de fusain,

antimoine
mentionné par Théophraste et dont les
feuilles et les fruits quadrangulaires sont
purgatifs et un peu vomitifs, son usage est
en réalité certain à compter de Dioscoride
(Ier siècle), médecin de Cléopâtre et d’An- de l’
SPÉCIMEN

toine, qui l’appelait Stimmi, expliquant


l’autre appellation stibium de l’antimoine ;
dernière désignation restée jusque dans la
nomenclature moderne, en dépit de celle
d’antimoine fabriquée vers la Renaissance.
Réservé originellement à l’usage externe avant d’être suggéré comme re-
mède interne par les alchimistes puis proscrit en 1566 par le parlement et
Paracelse prête à l’antimoine
de merveilleuses vertus la Faculté de Paris, l’antimoine et sa préparation le vin émétique, vanté
Dioscoride le décrit comme « un excellent avec une exagération que la persécution pouvait seule justifier, alimente
médicament pour raffermir les chairs et les
consolider, cicatriser les ulcères et les brû-
de vifs débats agitant le corps médical durant un siècle
lures, sécher les ulcérations des yeux, ar- veler toutes les forces et facultés du corps. lui-même en être la victime et concluant qu’il
rêter les hémorragies provenant des mé- Toutefois, il ne s’attribue pas la priorité de convenait de l’abandonner complètement
ninges », propriétés également signalées son emploi, et cite Avicennes comme en ou bien de chercher une meilleure prépara-
par Pline, qui nous donne même le moyen ayant fait le remède du mal caduc ou épi- tion ne contenant plus de partie vénéneuse.
de préparer le médicament à base de sul- lepsie. Peu après la mort de l’alchimiste,
fure d’antimoine natif, tel que l’extraction survenue en 1541, parut en 1564 un autre Médecins parfois farouchement
minière le livrait à nos ancêtres : « On le ouvrage sur le même thème, de Louis de hostiles au vin antimonié
brûle dans une tourtière, après l’avoir en- Launay, médecin de La Rochelle. Sous l’in- Mais cette fronde officielle eut pour con-
touré de fumier de boeuf ; puis on l’éteint fluence de ce livre et de la pratique de son séquence la poursuite des expérimentations
avec du lait de femme et on le broie dans un auteur, les remèdes antimoniaux commen- dont ce métal était la base et l’essor de son
mortier avec de l’eau de pluie ». Mais les
Grecs et les Romains, loin de soupçonner
les plus importantes propriétés de ce métal-
cèrent à se généraliser en France, et une
lutte ardente s’ouvrit entre les partisans et
adversaires de cette substance. La Faculté
SPÉCIMEN
emploi. Paulmier, médecin de Caen, s’attira
en 1591 la censure de l’Ecole pour avoir
vanté les bienfaisantes propriétés de l’anti-
loïde, le réservèrent exclusivement moine et pour avoir voulu faire aux
Paracelse
pour l’usage externe, son introduc- apothicaires et aux médecins un cours
tion dans la thérapeutique interne le de chimie. Riolan père (1600) était
devant aux alchimistes, qui vers la fin acharné contre les antimoniens, sim-
du Moyen Age le travaillèrent à l’envi plement parce qu’Aristote n’avait pas
et conçurent ainsi : le régule d’anti- parlé de ce médicament. En 1604, l’at-
moine, régule signifiant petit roi, l’an- tention fut vivement attirée sur ce mé-
timoine étant supposé l’un des élé- tal, ses préparations et ses applica-
ments de l’or ; les oxysulfures d’anti- tions, par la première édition de l’apo-
moine, sous les noms de safran des logie emphatique Triumphwagen des
métaux (ou crocus metallorum) et de Antimonii (Char triomphal de l’anti-
verre d’antimoine ; l’antimoine moine), officiellement l’oeuvre d’un
diaphorétique ; le vin antimonié ou certain Basile Valentin – présenté
émétique, qui s’obtenait par macé- comme un moine bénédictin ayant
ration de vins blancs sur le safran des mé- de médecine de Paris intervint dès le 3 août vécu au XVe siècle –, en réalité rédigée par
taux ou sur le verre d’antimoine. 1566, en proscrivant par décret l’antimoine l’éditeur lui-même, Johann Thölde qui, s’il
Les premiers documents positifs à l’égard comme poison, et sollicita un arrêt conforme appelle l’antimoine « une des sept merveilles
de cet usage interne se trouvent dans du parlement, lequel fit défense à quicon- du monde » en promettant richesse et santé
l’oeuvre de Paracelse, né en 1493 et hardi que d’employer des préparations de cette avec cette substance, en signale cependant
promoteur des remèdes énergiques em- substance. L’année suivante, le médecin de avec insistance les « propriétés vénéneu-
pruntés à la chimie minérale, qui recom- Clermont-en-Beauvaisis, Jacques Grévin, ses » et indique le vin émétique, employé
mande l’antimoine contre plusieurs mala- l’accusa dans un Discours contre l’anti- comme vomi-purgatif. Dans son Traité des
dies, lui prête de merveilleuses vertus, en- moine d’être un violent poison dans l’état minéraux, le même Basile Valentin est en-
tre autres celles de restaurer et de renou- où on le donnait alors, affirmant avoir failli core plus explicite : « Les fleurs d’anti-

Numéro 35 – La France pittoresque 15


I NVENTIONS /D ÉCOUVERTES
moine [?] purgent avec nausée et incom- ment conduire à la découverte du tartre cine seuls de se servir de l’antimoine, et
modité du corps. (...) Si l’antimoine est di- stirbié. Peu après en effet, en 1631, sa prépa- en particulier du vin émétique, d’écrire sur
géré un certain temps avec ration fut décrite par l’alchi- ses propriétés, de les discuter, défendant
l’esprit de tartre et le sel miste allemand Adrien de à toute autre personne d’en faire usage
ammoniac, il s’en fait un Mynsich dans son Thesau- sans un avis ou une ordonnance de
sublimé, lequel, par la rus et armamentarium médecin. Nous retrouvons la descrip-
vertu du fer, passe en mer- medico-chimicum. Un tion du vin émétique dans un Codex
cure coulant, qui a été re- auteur comme Hoefer lui medicamentarius que Hardoin de
cherché de plusieurs et conteste cette découverte, Saint-Jacques fit imprimer en 1638.
trouvé de peu ». arguant que le tartrate de
En 1620, Cornachinus, pro- potasse et d’antimoine de- Echange musclé d’invectives
fesseur à Pise, fit connaître vait être depuis longtemps entre hommes de science
la composition d’une pou- connu des médecins chi- Mais la querelle au sujet de l’antimoine

SPÉCIMEN
dre à l’aide de laquelle Du- mistes, qui employaient déjà redoubla lorsque l’esprit le plus mordant
dley, comte de Warwick, les fleurs d’antimoine et fai- et le plus caustique de l’époque, Guy Pa-
avait opéré des cures mer- saient si souvent entrer le tin, se prit à diriger ses sarcasmes les plus
veilleuses en Italie. Compo- tartre dans leurs prépara- acérés contre ce métal et ses partisans. Dé-
sée de scammonée, d’anti- tions. Quoi qu’il en soit, nigrant systématiquement un remède qu’il
moine diaphorétique et de c’est seulement à partir de avoue lui-même n’avoir jamais expéri-
crème de tartre, cette pou- Mynsich que l’usage du menté, il s’emploie à dresser un martyro-
dre fut bientôt connue tartre stirbié ou poudre loge puéril de l’antimoine au lieu de déter-
sous le nom de poudre émétique en médecine se miner consciencieusement les cas où, par
cornachine. Il devait s’ef- répandit, et la Faculté de des vices d’application, par inopportunité,
fectuer dans ce mélange médecine de Paris, qui avait par témérité même, cette substance pou-
une réaction qui le transformait Frontispice du Char déclaré l’antimoine poison, dé- vait nuire, et ceux en revanche où il se
triomphal de l’antimoine
partiellement en émétique ; cida de mettre le vin émétique montrait réellement utile. Dès 1652 paru-
soupçonnant cette réaction, ou constatant au rang des remèdes purgatifs en 1637. Sur rent de nouvelles diatribes contre l’anti-
une activité exceptionnelle d’effets théra- son avis, le parlement rendit un arrêt par moine, à l’image de celle de Claude Ger-
peutiques, l’observation allait nécessaire- lequel il était permis aux docteurs en méde- main intitulée Orthodoxe, ou de l’abus de
l’antimoine, sorte de dialogue écrit à la

GUY PATIN s’insurge avec verve façon de Platon et destiné à établir le syl-
logisme suivant : « Le vomitif est d’un

contre le recours à l’antimoine


périlleux usage ès-fièvres continues, et nul-
lement nécessaire aux intermittentes. Or est-
Vers 1640, Guy Patin, docteur-régent de la Et Patin d’écrire encore : « Oui ! Les chimis- il que le vomitif d’antimoine est violent.
Faculté ayant beaucoup d’esprit et aux tes, les apothicaires et les charlatans sont Donc le vomitif d’antimoine est d’un pé-
leçons duquel on allait admirer son beau les démons du genre humain en leur sorte, rilleux usage ès-fièvres continues et nulle-
latin et ses bons mots, prenait part à la principalement quand ils servent de l’anti-
ment nécessaire aux intermittentes ».
querelle opposant partisans et détracteurs moine ». Il bombardait les pauvres apothi-
de l’antimoine. Il déclarait n’avoir aucune caires de suaves et douces épithètes, dont L’année suivante, Eusèbe Renaudot, frère
confiance dans les découvertes de la chi- celles de triacleurs, d’empoisonneurs, de du célèbre Théophraste, répondit à Ger-
mie moderne et se prononça hautement quiproquoqueurs, main et recommanda le
contre cette substance, ayant même dressé pharmacopoles, tartre stirbié sous le nom
un gros registre des malades qui, selon n’étaient que les plus
lui, étaient morts victimes de ce remède, et tendres. Patin écrit en- de poudre émétique
qu’il appelait le Martyrologe de l’Anti- core : « Il a eu raison, dans L’Antimoine jus-
moine . Il ne meurt personne à Paris sans Renaudot, d’intituler son tifié et l’Antimoine
SPÉCIMEN

qu’il aille demander si le malade a pris ou livre : L’Antimoine triom- triomphant : « Vous ap-
non de l’antimoine ; s’il en a pris, il devient phant ; car, pour triom-
pelez la chimie une nou-
de suite un martyr. pher, il fallait avoir tué
Patin s’exprime notamment ainsi : « L’Anti- au moins 6000 hom- velle médecine. Vous
moine, duquel on ne parle plus guère ici mes. Il en a tué plus faites à la servante
qu’avec détestation, reçut hier un vilain que le roi de Suède en l’honneur de la prendre
coup de pied chez un conseiller de la Cour, Allemagne. Asclé- pour la maîtresse. (...) La
M. de Villemontel, dont la fille mourut, âgée piade pensait que le
de quatorze ans, d’une double dose de ce devoir de l’excellent chimie n’a d’autre am-
remède. (...) Il court ici une pièce fort secrète médecin était de gué- bition que de rentrer
touchant le mérite de quelques-uns de nos rir ses malades tuto, dans la thérapeutique
docteurs qui ont, par la cabale de Guénaut, celeriter et jucunde ; où elle tranchera le
signé que l’antimoine est un excellent re- nos antimoniens nous
noeud gordien de la ma-
mède. A vous dire vrai, tous ces maîtres et envoient dans l’autre Guy Patin ladie ». Il s’étendait lon-
seigneurs sont le fretin et la racaille de monde tuto et
l’Ecole ». Patin n’hésite pas à accuser celeriter ». Le mot stibium, sous sa plume, guement sur le principe vénéneux prêté aux
Guénaut d’avoir empoisonné sa femme, sa devenait par malice stygium , Patin tenant préparations antimoniales : « Evidemment,
fille, son neveu et ses deux gendres. Sans l’antimoine pour aussi funeste que les eaux c’est un remède violent. Où serait son mé-
nul doute, c’est d’après cette belle réputa- du Styx dont il lui semblait venu.
tion que Boileau écrivait : « Il compterait plu- D’APRÈS... Bulletin de la Société libre d’émulation du commerce
rite s’il n’avait pas cette qualité ? Si c’est
tôt combien, dans un printemps, / Guénaut et de l’industrie de la Seine-Inférieure paru en 1904 un poison, s’il est la quintessence de tous
ET La pharmacie à travers les siècles : Antiquité,
et l’antimoine ont fait mourir de gens ». Moyen Age, Temps modernes paru en 1886 les venins et le plus grand en malice, comme

16 La France pittoresque – Numéro 35


I NVENTIONS /D ÉCOUVERTES

L’impérissable ANTIMOINE pour


le prétend Germain, où
sont les marques de
cette malignité étrange ?
Pour détruire les char-
latans, employons bien
« se gendarmer contre l’hyver »
En 1683, Michel de Saint-Martin affirme dans son ouvrage intitulé Moyens faciles et éprouvés,
les remèdes dont ils se dont M. de Lorme s’est servi pour vivre près de cent ans : « La chimie, qui est une des colonnes
servent mal ». de la médecine, recuit l’antimoine, le raffine et réduit en un estre très-molle ou vraie quintes-
sence : alors il est dénué de ses prétendues mauvaises qualitez ; c’est un remède en la composi-
Ce à quoi Jacques tion duquel il entre du tartre et du salpêtre ; M. de Lorme le tenoit pour le meilleur de tous les
Perreau riposta par le remèdes, et pour estre aussi naturel à l’homme que le meilleur pain de froment ; il estimoit qu’il est
Rabat-joie de l’Anti- fort bon pour purger la bile qui cause mille maux aux hommes. Les principaux effets de l’antimoine
sont de renouveler le corps, reverdir la jeunesse, mondifier la peau, transmuer le sang infect en un
moine : « Renaudot est sang pur et net, si bien qu’il est admirable pour la conservation et pour la prolongation de la vie. Il
un traître et un fils de traî- ne laisse aucune impuretez dans le corps ; on en peut prendre en toutes saisons et même

SPÉCIMEN
tre (...) Ne pactisons pas avec pendant la canicule. La prise ordinaire pour un homme est de 40 grains et de 30 pour une femme.
Jamais ce remède ne peut nuire quoy que mal préparé, et il se peut conserver mille ans ».
l’insurrection (...) Il faut rejeter Plus loin, Saint-Martin écrit : « Un des ennemis de l’antimoine m’ayant dit qu’il brûloit le corps
Basile Valentin ces nouveautés, autant dangereu- des hommes, j’en ai parlé à M. de Lorme pour en sçavoir son sentiment : il me dist pour response
que si on vouloit obtenir d’un juge qu’il luy baillast un criminel condamné à la mort, il luy en feroit
ses en notre art qu’elles le sont en religion ».
prendre six prises en même temps, et que s’il en mouroit, il se soumettoit de mettre sa tête en
La légende veut que le supposé moine Ba- sa place. Ce discours, joint à la connoissance que j’avois de sa longue vie et de ses malades,
sile Valentin, dans le couvent d’Erfurth, ayant l’éloquent Balzac, qui en estoit un, ayant vescu jusques à quatre-vingt-quatorze ans, bien qu’il ne
l’eust connu qu’après avoir esté longtemps travaillé de la goutte et de la gravelle, et M. le
jeté dans la cour de son laboratoire le caput
mareschal d’Estrées, qui se fist tailler par son ordre à l’âge de quatre-vingt-quinze ans, vescut
mortuum d’une préparation contenant une encore par ses remèdes jusques à cent trois ans, m’empeschoient de douter de sa suffisance
petite quantité d’antimoine, observa que des extraordinaire. Et si M. de Maisons, second président au parlement de Paris, avec qui il avoit
l’honneur de demeurer, est mort à l’âge de 84 ans après avoir esté taillé, cela n’est arrivé que
cochons qui l’avaient avalé ne tardèrent pas pour avoir préféré l’avis d’un opérateur à celuy de M. de Lorme, qui estoit absent ». De Lorme
à ressentir l’effet émético-purgatif de ce mé- faisait prendre l’antimoine, soit dans du pain à chanter, soit mêlé à une certaine quantité de vin,
lange, et maigrirent pendant quelques jours et préconisait également le mercure de vie qu’il associait volontiers à l’antimoine, dans la
proportion de 20 grains d’antimoine sur 3 grains de mercure. Il aimait en prescrire une dose vers
avant d’engraisser considérablement. le 20 septembre, comme moyen prophylactique pour se gendarmer contre l’hyver, selon sa
Perreau prétendit que Valentin voulant propre expression. D’APRÈS... L’art de prolonger la vie et de conserver la santé paru en 1852
purger les autres moines de son couvent
avec la même préparation, leur administra beville, nommé du Saussoy, qui, au dire de minières métalliques » ; en outre, il « ne
dans leurs mets un peu du nouveau re- plusieurs contemporains, conseilla d’ad- parlait des vertus de l’antimoine qu’avec
mède ; il ne réussit qu’à les empoisonner ministrer au roi de l’émétique. D’autres pré- de grands transports, disant lui avoir vu
tous, d’où le nom d’anti-moine donné tendent qu’une grande consultation eut faire cent et cent cures miraculeuses ; qu’il
dorénavant à l’antique stibium. Ces dis- lieu, sous la présidence de Mazarin, et que n’était jamais sorti meilleur remède de la
cussions thérapeutiques inspirèrent même le cardinal ayant opiné le premier pour l’an- boutique d’un apothicaire ; qu’on ne sau-
la verve poétique et reconnaissante d’un timoine, il fut résolu qu’on donnerait ce
célestin, Carneau, qui composa en 1656 la médicament – version donnée notamment
Stimmimachie ou le Grand combat des par Guy Patin dans sa lettre du 20 juillet
SPÉCIMEN

médecins modernes touchant l’usage de 1658. Il suffit d’une once du précieux re-
l’antimoine, poème historico-comique mède pour que le roi fût purgé vingt-deux
d’environ 2000 vers de huit syllabes : « Je fois. Des Te Deum furent chantés ; ce fut
dis donc que je vais décrire / Un grand une allégresse sans pareille, excepté pour
combat à faire rire... / C’est un combat de Patin, qui expliquait : « Ce n’est pas la
médecins, / Dont les tambours sont des peine de dire que c’est le vin émétique
bassins ; / Les syringues y sont bombar- qui a sauvé le roi, vu qu’il en a pris si peu
des, / Les bastons de casse hallebardes ; / qu’il ne se peut moins. Ce qui a sauvé le
Les lancettes y sont poignards, / Les roi a été son innocence, son âge fort et
feuilles de sené pétards ». robuste, neuf bonnes saignées et les priè-
res de gens de bien comme nous ». Calcination solaire de l’antimoine
La guérison de Louis XIV asseoit La fortune de l’antimoine était faite, et Char- rait enfin en payer la valeur ».
la réputation de l’antimoine les de Lorme, dont les grands recherchaient Le 29 mars 1666, la Faculté de médecine de
La réhabilitation du remède si longtemps la société, qui fut médecin de Louis XIII, Paris se réunit par ordre du Parlement, et
honni le dut au jeune Louis XIV qui, pen- qui conseilla le premier médecin de Henri IV sur 102 docteurs présents, 92 se prononcè-
dant la campagne de 1658 et alors qu’il au sujet de cas épineux et initia d’Aquin, rent pour l’antimoine, le parlement rendant
n’avait que 20 ans, tomba gravement ma- médecin de Louis XIV, à la médecine, pro- un arrêt permettant à tous docteurs régents
lade à Mardick, d’une maladie qu’on peut mut la miraculeuse substance qu’il fit en- de se servir du vin émétique. Un seul, Fran-
affirmer, d’après les symptômes complaisam- trer dans la composition de son bouillon çois Blondel, ancien doyen, protesta avec
ment détaillés par les premiers médecins du rouge. Il préconisait l’antimoine à tout ve- opiniâtreté, plaida contre la Faculté, con-
roi dans le Journal de sa santé, avoir été nant, même sans voir le malade, ayant cou- tre le doyen, fut condamné, refusa de payer
une fièvre typhoïde des mieux caractérisées. tume de dire que, s’il ne faisait pas de bien, et vit vendre ses meubles.
D’APRÈS...
En dépit ou peut-être à cause de tous les il ne ferait point de mal. Selon Saint-Martin, > Bulletin de la Société libre d’émulation du commerce
et de l’industrie de la Seine-Inférieure paru en 1904
traitements infligés à l’auguste patient, le son panégyriste, « M. de Lorme remerciait > Bibliothèque du médecin praticien (T. 14) paru en 1850
mal ne faisait qu’empirer, et pour mettre souvent la bonté divine d’avoir donné un > Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (T. 5) paru en 1866
> La pharmacie à travers les siècles : Antiquité,
d’accord les médecins de la Cour, on eut si excellent remède aux hommes et à bon Moyen Age, Temps modernes paru en 1886
> Remèdes d’autrefois (T. 1) paru en 1910
recours aux lumières d’un médicastre d’Ab- marché, et qui se trouve dans toutes les > L’ancienne Faculté de médecine de Paris paru en 1877

Numéro 35 – La France pittoresque 17


I NSTITUTIONS ( )
XVIIe siècle
XVIIIe siècle
XIXe siècle
XXe siècle

DE L’ART DE VENDRE L’AIR


faudrait les décharger de la partie de con-
tribution de cette espèce qu’elle supporte
déjà sous d’autres dénominations ».
Le même présente ensuite cette mesure

1798 : l’Etat DÉFICITAIRE


comme désastreuse et injuste : « Le re-
venu des maisons est maintenant comme

IMPÔT
perdu dans toute la France, et a besoin de
quelques années de paix pour s’y relever.
Ce genre de propriété est même devenu

instaure l’ très onéreux à ses possesseurs : n’en ju-


gez point par les beaux quartiers de Paris,
mais parcourez les villes notables des dé-

des portes fenêtres et


partements, et vous en resterez convain-
cus. Avez-vous songé à l’effet infaillible
que produirait à la longue, sur les foyers,
cet impôt, pour peu qu’il durât ? La con-
currence augmentant sur les petits loyers,
ils hausseraient de prix ; cette même con-
currence diminuant sur les loyers consi-
En 1798, le Conseil des Cinq-Cents accouche d’une loi instaurant la

SPÉCIMEN
dérables, il arriverait que les riches locatai-
contribution des portes et fenêtres, présentée comme temporaire et motivée res resteraient magnifiquement logés à
par un impérieux besoin d’argent, ses détracteurs en dénonçant le caractère meilleur marché. Vous vouliez frapper
l’opulent, et vous frapperiez le nécessiteux.
attentatoire à l’hygiène et à la santé populaire, de même que l’iniquité Cet impôt n’est pas assis sur la base d’une
véritable égalité. Le nombre des fenêtres

S
inclair a retrouvé dans les annales 1798) au terme d’un vif débat entre les dé- n’a, le plus ordinairement, aucun rapport
de l’Empire byzantin les traces putés. Considéré par ses détracteurs avec les facultés de l’habitant ; ici il tient
d’un impôt sur les cheminées éta- comme prélevé sur la pureté de l’air et la au goût régnant de l’architecture ; là, à la
bli sous la dynastie des Comnène clarté du jour qui ont été données à commodité des distributions ; ailleurs, à
(XIIe siècle), cite aussi une taxe sur les foyers, l’homme sans les lui mesurer, ainsi que nui- des accidents de localité, comme l’obscu-
levée par Marguerite, reine du Danemark et sible à la vie et à la santé, il ne convainc pas rité d’une rue ou la symétrie commandée
de la Norvège (XVe siècle), et rappelle celle Laussat, député des Basses-Pyrénées au d’une place, bien souvent à la quantité
qui fut instaurée au XVIIe siècle et perçue Conseil des Anciens – organe concourant, d’individus composant une famille. Le
sur le même objet en Angleterre. avec le Conseil des Cinq-Cents, à la confec- nombre des fenêtres dépend aussi beau-
tion et la ratification des lois sous le Direc- coup du climat et des moeurs ».
Une contribution inspirée toire – qui s’exprime ainsi peu avant l’adop-
de la « window-tax » anglaise tion de cette taxe : « Je la regarde comme Un impôt gradué très égalitaire
Cet impôt y était devenu fort impopulaire, un nouvel embarras ajouté à la triste posi- aux yeux de certains
le collecteur devant entrer dans toutes les tion où des négociants se trouvent réduits Mais l’impôt, qui demeura plus d’un siè-
pièces de l’habitation pour vérifier la ma- par l’effet des circonstances ; comme une cle, eut ses partisans, à l’image de Thibault
tière imposable. Si Guillaume III, peu après surtaxe ruineuse pour les manufacturiers, Lefevre, avocat à la cour de Paris qui, en
son entrée en Grande-Bretagne (lors de la dont les ateliers ont besoin d’être extrême- 1843, considèrera infondé le reproche d’iné-
Glorieuse Révolution en 1688) s’empressa ment éclairés et aérés, et qui languissent galité : « L’impôt assis sur les portes et
de l’abolir, il la remplaça cependant sept fenêtres est gradué d’après l’aisance
ans plus tard par une autre, chaque mai- de chacun ; le riche prend un apparte-
SPÉCIMEN

son anglaise devant s’acquitter de ment éclairé et vaste, le pauvre, rétréci


2 shillings par an, la taxe s’élevant à et obscur. L’impôt porte ainsi sur tout
6 shillings pour les habitations compor- le monde ; mais sévissant sur le riche,
tant plus de neuf fenêtres, 8 shillings il ménage le pauvre. (...) Il est perçu à
pour celles qui en avaient plus de dix- raison du nombre des portes et fenê-
neuf, sachant que « le nombre des fenê- tres donnant sur les rues, cours ou jar-
tres pouvait être compté du dehors, et, dins, d’après un tarif qui varie suivant
dans tous les cas, sans qu’on fût obligé la nature, le nombre, la position des
d’entrer dans toutes les chambres des ouvertures, et la population du lieu où
habitations », rapporte Adam Smith ; la maison est bâtie ; de telle sorte que
nouvelle taxe qui céda elle-même la place moins la population est forte, moins le
en 1766 à une autre forme d’imposition : tarif est élevé ; plus l’ouverture peut
l’impôt des fenêtres (window-tax). Séance du Conseil des Anciens être employée à des usages différents,
En France, l’impôt des portes et fenêtres, de depuis longtemps », ajoutant « qu’elle ne plus élevé est le tarif, telles sont les portes
quotité dans un premier temps – taux déter- serait, dans tout état de cause, admissible cochères, et plus l’ouverture est placée à
miné à l’avance et indépendant du budget que comme base d’une contribution di- un étage inférieur, plus elle paie cher ».
s’avérant nécessaire par la suite –, fut établi recte sagement modérée sur les maisons ; N’étaient pas imposables les portes et les
par la loi du 4 frimaire an VII (24 novembre qu’en conséquence, avant de l’adopter, il fenêtres servant à éclairer ou à aérer les

18 La France pittoresque – Numéro 35


Pierre-Clément de Laussat INSTITUTIONS
blics, civils, religieux ou militaires, d’édu- d’impôt de quotité, avec les tarifs de l’an X,
cation ou d’hospices, ils n’étaient pas as- l’application des ces tarifs au nombre
sujettis non plus à l’impôt. d’ouvertures existant alors triplant pres-
que la contribution. Les réclamations qui
Afin d’augmenter les recettes s’ensuivirent contraignirent le gouverne-
l’impôt devient « de répartition » ment à rétablir la répartition le 21 avril 1832.
Le faible produit de cet impôt décida le La taxe des maisons à cinq, à quatre, à trois,
gouvernement à le transformer en impôt à deux et à une ouverture, fut progressive-
de répartition par la loi du 13 floréal an X ment abaissée en raison inverse du nombre
(3 mai 1802) : on fixa des contingents aux des ouvertures ; mais les contribuables que

SPÉCIMEN
départements ; ces contingents furent ré- l’on dégrevait, c’est-à-dire les propriétaires
partis par les préfets entre les arrondisse- de maisons ayant peu d’ouvertures, n’étaient
ments, et les contingents des arrondisse- pas ceux qui réclamaient, même avant ce dé-
ments furent distribués entre les commu- grèvement ; ceux qui se plaignaient étaient
nes par les sous-préfets. Ces fonctionnai- généralement des ouvriers qui occupent des
granges, bergeries, étables, laiteries, cha- res opéraient, soit d’après le produit de l’an- ateliers percés d’un grand nombre de fenê-
lets, serres et orangeries, de même que cel- cien impôt, soit d’après leurs connaissan- tres, et on ne les avait pas dégrevés.
les des locaux servant exclusivement à ces locales, soit d’après les renseignements Dans son Mémoire sur la situation des
l’agriculture. Les remises ne donnant pas qui leur étaient donnés sur le nombre exact populations rurales de la France, Auguste
accès à des locaux d’habitation ou de com- ou probable des ouvertures de chaque com- Blanqui, membre de l’Institut, s’indigne de
merce, les caves non considérées comme mune. Dans tous les cas, la somme assi- voir qu’en 1835, « trois millions de loge-
magasins ou comme tout ou partie d’habi- gnée à chaque commune était répartie entre ments dans les villages, où ne saurait man-
tation, les pressoirs particuliers, les gre- ses habitants d’après le nombre de leurs quer l’espace forcément restreint dans les
niers ne servant pas de magasins pour le portes. La loi du 25 mars 1803 exempta de villes, sont privées d’air et de lumière pour
commerce étaient également exonérés du cet impôt les grands établissements indus- échapper à la taxe des portes et fenêtres !
paiement de l’impôt suivant la loi du 4 fri- triels appelés manufactures, mais on main- C’est là pourtant que vivent d’une vie trop
maire. Il en était de même pour les embra- tint à une contribution les magasins, bou- souvent commune avec les bestiaux qui
sures pratiquées dans un mur de clôture tiques, ateliers et petites usines. les nourrissent, plusieurs millions d’hom-
n’éclairant pas de locaux habitables, les Les choses restèrent ainsi jusqu’en 1831 ; mes, ceux-là même dont les modestes co-
portes communiquant intérieurement les dépenses occasionnées par la Révolu- tes foncières composent la plus sûre par-
d’une cour dans une autre cour, une porte tion de 1830 ayant exigé que l’Etat augmen- tie du revenu national ». Après avoir épuisé
conduisant à un jardin où il n’y avait pas tât ses ressources, et le nombre des ouver- toutes les combinaisons, après avoir ré-
de logement habitable, les vitraux placés tures s’étant beaucoup accru par suite des formé, modifié les tarifs, remanié, changé
au-dessus des portes, l’oeil de boeuf nouvelles constructions depuis
n’éclairant pas de locaux habitables. Quant 1802, une loi rétablit la contribution
aux portes et fenêtres des bâtiments pu- des portes et fenêtres sous forme

Un impôt arbitraire PRODUISANT PEU


et fort ONÉREUX À PERCEVOIR
Dans un rapport présenté au Conseil des Cinq-Cents peu avant l’adoption de la loi sur la
contribution des portes et fenêtres, le député de la Seine au Conseil des Anciens Théo-
dore-François Huguet affirme « qu’on aurait pu trouver un impôt moins odieux » que celui
proposé « sur le jour et sur l’air », le revenu attendu dans toute la République ayant été
calculé sur la base de celui que produirait Paris. Expliquant avoir été pendant trois ans
SPÉCIMEN

administrateur de la capitale et livrant sa méthode de calcul, Huguet aboutit à une recette


de 300 000 francs pour Paris, et poursuit : « Paris fait la vingtième partie de la République,
surtout par rapport aux portes et fenêtres, car un grand nombre des maisons qu’il
renferme ont 5, 6 ou 7 étages, tandis que celles des autres départements ont au plus 3 étages. Les portes et fenêtres étaient murées par
Mais supposer que Paris ne fasse que la trentième partie de la république, il en résultera que leur propriétaire pour réduire l’impôt
l’impôt produira en totalité neuf millions, desquels il faudra déduire au moins un million pour
les frais de perception. Et c’est pour un si modique produit qu’on crée un impôt si odieux ! »
la loi primitive, après avoir abandonné l’im-
En 1886, Armand Malaval, dans Le conseiller des contribuables et des consommateurs, dénonce pôt de quotité pour l’impôt de répartition,
quant à lui les lacunes dans la perception de l’impôt : « Que l’on fasse opérer le recensement l’impôt de répartition pour l’impôt de quo-
d’une vaste maison par cent agents de l’Administration, en comparant les résultats obtenus par
chacun on ne trouvera jamais le même nombre d’ouvertures. (...) Ici l’arbitraire règne en maître.
tité, le gouvernement imagina de confier
Tel estime qu’une ouverture est imposable, tel autre le nie. Tel compte pour trois ouvertures une aux communes le soin d’introduire dans
baie divisée par deux meneaux, tel autre ne comptera qu’une seule ouverture ». Un autre motif de cette matière des améliorations qu’il n’avait
sa suppression est selon lui « le temps que les agents du Trésor sont obligés d’employer à la
constatation de cette matière imposable et aux divers travaux qui en sont la conséquence.
pu réaliser lui-même. Cet impôt ne fut sup-
J’estime qu’un agent consacre le quart de son temps à cette partie de son service. Le nombre primé qu’en 1926.
des contrôleurs pourrait donc être diminué dans la même proportion, si cet impôt était aboli, et
la diminution du personnel permettrait d’améliorer la position si digne d’intérêt des agents d’une D’APRÈS...
administration qui a été constamment tenue en défaveur (...). Il y a d’autres motifs à invoquer. En > Traité des impôts considérés sous le rapport historique
économique et politique, en France et à l’étranger (T. 2) paru en 1866
supprimant la taxe des portes et fenêtres, il serait possible de réduire environ de moitié la > Constitution et pouvoirs des Conseils généraux et des Conseils
dimension des avertissements de contributions d’où une économie notable de papier. Les rôles d’arrondissement ou Législation complète, etc. paru en 1843
> Questions de mon temps 1836 à 1856. Questions
des percepteurs seraient aussi moins volumineux. Enfin, on économiserait les frais de calculs et financières (T. 11) paru en 1858
d’écritures qui atteignent un chiffre assez élevé ». D’APRÈS... Questions de mon temps > Les impôts en France. Traité à l’usage des contribuables
1836 à 1856. Questions financières (T. 11) paru en 1858 ET Le conseiller des contribuables et des consommateurs paru en 1886 et des aspirants à la perception paru en 1869

Numéro 35 – La France pittoresque 19


MOEURS /COUTUMES ( )
Du
XIIIe siècle
au
XVIIe siècle

moyen pour engager une nouvelle croi-


ALLIER LE PLAISIR DU PALAIS ET CELUI DES YEUX sade contre les Turcs Ottomans, qui ve-
naient de s’emparer de Constantinople,
en proposant à la noblesse française

Des SPECTACLES à MACHINES


qu’il avait réunie à Lille, sous prétexte
d’une fête, de prendre les armes de la

entremets
religion. Rien n’avait été négligé : on
avait élevé à l’une des extrémités de l’im-
mense salle du festin, construite, tapis-

ou sée et décorée avec un luxe plus que


royal, un vaste échafaudage, caché
d’abord par un rideau, sur lequel fut re-

services
entre les des FESTINS
présentée, comme entremets, en plu-
sieurs scènes, la conquête de la Toison
d’or par Jason. Les longues tables autour
desquelles avait pris place l’illustre assem-
blée, étaient ornées de plusieurs pièces re-
présentant des châteaux, des navires, des
Dès le XIIIe siècle et dans la plupart des circonstances solennelles telles que forêts, des animaux, et enfin des person-
nages assis sur des rochers, d’où coulaient
mariages des princes et entrevues politiques, on occupait, durant le repas, des sources d’eau-rose ou d’hypocras.
l’assemblée, de différents spectacles propres à l’émouvoir ou à l’intéresser Des entremets grandioses
gagnant bientôt en sobriété

L
es scènes de distraction de l’as- de la scène qui devait être représentée.
semblée au cours d’un banquet, L’usage de ces entremets était connu en Mais rien ne surpassait une église avec ses
presque toujours muettes, et dont France dès le XIIIe siècle, sous le règne vitraux coloriés, placée sur l’une des tables,
les sujets variaient à l’infini, rece- même du roi Saint-Louis. Au commence- dont la cloche faisait entendre ses tintements,
vaient le nom d’entremets, parce qu’elles ment du siècle suivant, Philippe le Bel en et où quatre chantres vivants entonnaient
s’exécutaient le plus souvent dans l’inter- fit célébrer plusieurs assez remarquables à de temps à autre des motets ou airs appro-
valle du service d’un mets à un autre. Saint-Denis, lorsqu’il conféra la chevalerie priés à la circonstance ; tandis que sur une
à ses trois fils (1313). Ce fut aussi dans une seconde table, figurait un immense pâté ren-
Une véritable représentation sorte d’entremets qu’eut lieu en 1338, à l’ins- fermant tout un orchestre de vingt-huit
théâtrale pour hauts dignitaires tigation de Robert d’Artois, le célèbre Voeu musiciens, pourvus de leurs instruments,
C’était assez ordinairement une sorte de du Héron, qui décida, dit-on, Edouard III, roi qu’ils faisaient résonner aux oreilles de l’as-
représentation théâtrale, accompagnée de d’Angleterre, à déclarer la guerre à Philippe semblée, chaque fois que le rideau s’abais-
machines, où l’on voyait des hommes et de Valois. En 1453, le duc de Bourgogne, sait sur l’un des exploits fabuleux de l’héroï-
des animaux accomplir une action quelcon- Philippe le Bon, se servit d’un semblable que Jason combattant tour à tour et domp-
SPÉCIMEN

que, ou figurer quelque trait connu de l’his-


toire ou de la fable. Elles avaient lieu quel-
quefois autour de la table même du festin, 1378 : des ENTREMETS notoires
retraçant la conquête de Jérusalem
Le 6 janvier 1378, la visite de l’empereur Charles IV qui, accompagné de son fils, rencontra le roi
de France Charles V, fut l’occasion de fêtes splendides et d’un banquet avec entremets se propo-
sant de retracer la conquête de Jérusalem par Godefroi de Bouillon : « Au bas bout de la salle du
palais, qui étoit fermé de rideaux tellement qu’on ne pouvoit rien voir par dehors, il y avoit une nef
bien façonnée, dans la forme d’un vaisseau de mer, garnie de voiles et de mâts, château devant
et derrière, sans oublier rien des agrès qui appartiennent à nef pour aller en mer. De plus, elle
étoit joliment peinte, et pavoisée plus richement qu’on ne sauroit dire, et garnie par dedans de
gens très bien armés, avec cottes d’armes, écus et bannières des armes de Jérusalem que Godefroy
de Bouillon portoit. Et étoient jusqu’à douze, comme dit est, armés des armes des notables capitai-
nes qui furent à la dite conquête de Jérusalem. (...) Et fut la dite nef poussée en avant par gens qui
étoient cachés dedans, et fut menée très facilement par le côté gauche de la salle du palais, et
si légèrement tournée qu’il sembloit que ce fût une nef flottant sur l’eau ».
La chronique se poursuit ainsi : « sortit de derrière les rideaux, à côté de la place d’où la nef étoit
sortie, un autre entremets fait à la façon et ressemblance de la cité de Jérusalem. Et y étoit le
temple bien imité, et aussi une tour haute assise auprès du temple, ainsi comme les Sarrasins
ont coutume d’en avoir, pour de là crier leur loi. Là étoit un homme vêtu très exactement en
habit de Sarrasin, et qui, en langue arabique, crioit la loi en la manière que font les Sarrasins. Et
étoit la dite tour si haute, que celui qui étoit dessus joignoit bien près des lambris de la dite salle.
Et le bas, tout autour de la dite cité, où il y avoit forme de créneaux, et de murs, et de tours, étoit
Banquet avec entremets de Charles V garni de Sarrasins armés à leur manière et ordonnés à combattre pour défendre la cité. Ainsi fut
donné pour l’empereur d’Allemagne amené à force de gens, qui étoient dedans si bien cachés qu’on ne les pouvoit voir, jusque devant
le dit grand dais, au côté droit. Et lors se mirent les deux entremets l’un contre l’autre ; et
mais souvent aussi sur un échafaudage descendirent ceux de la nef, et par belle et bonne ordonnance vinrent donner l’assaut à la dite cité,
dressé à l’une des extrémités de la salle, et longuement l’assaillirent, et y eut bon ébattement de ceux qui montoient à l’assaut par les
que séparait des spectateurs un grand ri- échelles. Finalement montèrent dessus ceux de la nef et conquirent la dite cité, et jetoient hors
ceux qui étoient en habits de Sarrasins, en élevant les bannières de Godefroy et des autres. Et mieux
deau, ou courtine, derrière lequel se pré- et plus proprement fut fait et vu que en écrit ne se peut mettre. Et quand l’ébattement fut achevé,
paraient les personnes et les décorations les dits entremets furent ramenés en leur place première ». D’APRÈS... Le Magasin pittoresque paru en 1846

20 La France pittoresque – Numéro 35


LÉGENDES/INSOLITE
tant, au moyen des char-
mes que lui avait confiés la
magicienne Médée, les
EN ROUTE POUR DES SIÈCLES
monstres mythologiques
chargés de défendre la pré-
cieuse Toison.
Parfois les entremets
Vin et sel INDISPENSABLES
étaient conçus pour tenir
occupée l’attention des
convives pendant tout le
à la construction des
PONTS et ROUTES
banquet. Aux noces de
Charles le Téméraire avec
Marguerite d’York, célé-
Festin donné par brées en 1468 et dont les
Charles V au XIVe siècle fêtes, tournois et banquets,

SPÉCIMEN
ne durèrent pas moins de dix jours, on re-
présenta en plusieurs séances, les douze La construction d’une route ou d’un pont s’accompagnait, notamment
travaux d’Hercule, scènes suivies de l’ap-
parition d’une baleine monstrueuse, appor-
en Bretagne, de rituels, enfouissements ou sacrifices, visant à se préserver
tée dans la salle même par deux géants ar- de l’action de mauvais esprits et à garantir la pérennité de l’ouvrage
més de bâtons, au son des trompettes et Jadis en Haute-Bretagne, avant de commen- d’usage de mettre sous la pile des ponts étaient
des clairons, et dont la gueule béante livra cer une route, on creusait un trou dans le sol, une offrande au génie de la rivière, pour le
passage à deux Sirènes et à douze Dieux avant d’y verser du vin et des liqueurs, of- conjurer de ne pas démolir la construction
frande aux esprits de la terre. Si durant la cons- faite sur son cours. Cette coutume était re-
marins, désignés par le chroniqueur sous le truction ne se produisait aucun éboulement, gardée comme nécessaire, et dans cet esprit,
nom de « Chevaliers de Mer », qui exécutè- on jugeait que les esprits avaient trouvé à lors de la pose de la première pierre du pont
rent un ballet au bruit d’un tambourin ca- leur goût les boissons offertes ; s’il survenait de Conflans, sur la Seine, effectuée en 1890
quelque accident, on estimait leur avoir donné sous la présidence d’Yves Guyot, ministre des
ché dans le corps même du vaste cétacé. trop à boire et que, s’étant saoulés, ils étaient travaux publics, au moment où l’on allait scel-
Au XVIe siècle, le goût s’épurant, on pros- devenus méchants. On mettait aussi parfois ler dans la maçonnerie la boîte contenant le
crivit dans les entremets toutes ces pom- dans ces trous de l’huile et des oeufs, afin que procès-verbal de l’opération, quelqu’un fit ob-
SPÉCIMEN

les esprits devinssent doux comme les objets server qu’on avait oublié de mettre dans celle-
pes disparates et confuses. On donna à qu’on leur offrait, et l’on assurait qu’en ce cas ci les pièces de monnaie d’usage : personne
ces spectacles une harmonie plus galante, il n’arrivait presque jamais d’accident.
plus noble. Il y a loin des fêtes données Lorsque les travaux étaient terminés et qu’un
chemin allait être livré à la circulation, il y avait
par Philippe le Bon aux entremets ordon- probablement quelques cérémonies, surtout
nés par Catherine de Médicis, pendant le aux époques où la construction des routes était
festin par lequel elle célébra, à Bayonne, difficile et coûteuse. Dans la partie centrale
des Côtes-d’Armor, la première femme qui
en 1565, son entrevue et celle de son fils passait sur une route en cours d’achèvement,
avec le duc d’Albe et Isabelle de France, devait se laisser embrasser par un des terras-
femme de Philippe II d’Espagne. Là, ce fu- siers. On raconte aux environs de Dinan que
lorsque les Romains avaient achevé un chemin,
rent des tables dressées dans une salle de ils immolaient un homme et offraient son sang
verdure, des musiciens vêtus en dieux aux esprits de la terre, afin d’assurer la durée de
marins, en satyres ; des bergères habillées leur oeuvre. Le sang était recueilli et répandu
goutte à goutte sur la voie nouvelle.
de toiles d’or et de satin, servant le repas ; Reflet d’une époque où la solidité d’un pont
des nymphes assises sur un rocher artifi- n’était assurée que si une créature vivante
ciel, puis dansant un ballet. était ensevelie sous ses fondements, une lé-
gende bretonne a trait aux ponts de Rosporden
Au XVIIe siècle, on s’ingéniait encore à qui ne duraient guère. Ayant été successive-
SPÉCIMEN

composer à Versailles, à Chantilly, de ment détruits, on consulta une sorcière qui


répondit : « Si les gens de Rosporden veulent
brillants entremets. Lors des fêtes appe-
avoir un pont qui ne fasse plus la culbute, ils Visite d’un chantier
lées les plaisirs de l’île enchantée don- devront enterrer vivant sous les fondations de bâtisseurs au Moyen Age
nées par Louis XIV en 1664, on vit entrer un petit garçon de quatre ans. On placera l’en- n’ayant de monnaie au millésime de l’année,
dans la salle du festin les 4 saisons, chevau- fant dans une futaille défoncée, tout nu, et il on alla, sur les instances des maçons et de
tiendra d’une main une chandelle bénite, de quelques assistants, dans le voisinage quérir
chant un coursier espagnol, un éléphant, un l’autre un morceau de pain ». On trouva une des pièces au millésime de 1890, qui furent
chameau et un ours ; puis Diane et Pan, mère qui livra son enfant ; une grande fête fut placées dans la boîte en dépit du retard que
pour offrir leurs tributs, descendirent d’une célébrée, et l’innocente créature fut murée. Le cela occasionna.
pont s’éleva alors comme par enchantement, La tradition populaire prête à certains ponts le
grande machine représentant une monta- et depuis des centaines d’années il a résisté à fait de reposer sur des objets assez inatten-
gne couverte d’arbres. On admira encore toutes les charges et à toutes les inondations. dus. Ainsi, en Loire-Atlantique, on prétend, à
Mais, ajoute la légende, on a entendu maintes propos du Pont d’Os et du Pont d’Armes, sur le
les ballets des 12 heures et des 12 signes du
fois dans la nuit l’enfant appeler sa mère, pleu- trait de Mesquer, qu’il s’y livra jadis de grandes
zodiaque ; les services empressés des Ris, rer, se lamenter, comme au premier jour, répé- batailles et que l’un d’eux a été construit sur
des Jeux et des Plaisirs, apportant les mets tant sans cesse : « Ma chandelle est morte, ma les os, l’autre sur les armes des vaincus. Le
mère, / Et de pain il ne me reste miette ». Pont du Diable, sur le Lignon, était considéré
sous la conduite de la Propreté, de l’Abon-
En Haute-Bretagne, quand on construisait ja- comme un lieu redouté, et devait son nom au
dance, de la Bonne chère et de la Joie. dis un pont, on mélangeait du sel avec le fait qu’un seigneur, attaqué traîtreusement
mortier employé à la maçonnerie des piles, par un de ses rivaux qui s’était recommandé
D’APRÈS...
> L’histoire des moeurs et coutumes des Français, afin d’empêcher fées et sorciers de hanter aux fayettes et au démon, avait fait voeu, en
racontée à la jeunesse paru en 1845 l’ouvrage après son achèvement ; et on pré- cas de victoire, de bâtir un pont.
> Dictionnaire encyclopédique de l’Histoire de France (T. 7) paru en 1842 tendait que les pièces d’argent qu’il était D’APRÈS... Revue des traditions populaires paru en 1891

Numéro 35 – La France pittoresque 21


MÉTIERS ( )
Du
XIIIe siècle
au
XVIIIe siècle

maille ». La grande ordonnance de février


DES HOMMES QUI VEILLENT AU GRAIN 1415 nous montre en outre qu’ils étaient à
la nomination du prévôt des marchands,
chef de la municipalité. Celui-ci devait choi-

Indispensables et assermentés
sir pour ces fonctions « homme qui, par
information deüment faite, sera trouvé estre
de bonne vie, renommée et honneste con-

MESUREURS garants
versation, sans aucun blasme ou repro-
che, suffisant et idoine pour iceluy office
exercer ». Avant d’entrer en charge, le
mesureur jurait « que justement et
loyaument il exercera iceluy office en sa

loyauté commerciale
personne, et gardera le droit du vendeur et

de la de l’acheteur ; qu’il ne prendra ny deman-


dera plus grand salaire que celuy qui est
ordonné pour ledit office exercer, (...) et que
s’il sçait chose qui soit faite au préjudice
des privilèges et franchises de la Ville, in-
continent il le fera sçavoir au prévost ».
Constituant une des nombreuses précautions prises par l’autorité pour Certains mesureurs versaient une caution ;
assurer la loyauté des transactions commerciales, la communauté des d’autres offraient un past ou repas de bien-
mesureurs, jaugeurs et auneurs, fonctionnaires assermentés, a pour mission venue à leurs collègues.
SPÉCIMEN

Les mesureurs de grains existaient dès le


de mesurer un nombre croissant de denrées, « service public » lui valant XIIIe siècle, car leurs statuts figurent dans
d’être exemptée de contraintes auxquelles sont assujettis d’autres métiers le Livre des métiers. La mesure dont ils se
servaient, « mine ou minot », devait être

L
a prévôté des marchands, pou- lement pour l’exactitude des mesures et « seigniée au seing le Roi » ; si elle s’endom-
voir établi à l’Hôtel de Ville de Pa- du mesurage, mais encore pour le prix et la mageait par l’usage, il fallait la porter « au

SPÉCIMEN
ris, avait obtenu du roi l’adminis- qualité. Le Livre des métiers nous le con- parloir aux Bourgeois » (Hôtel de Ville) pour
tration directe de divers corps de firme, ainsi que l’ordonnance du 4 février la faire contrôler, et dans le cas où elle était
gens de métier comme les mesureurs de 1567 qui punit du fouet et de 20 livres reconnue inexacte on la brisait, ne rendant
grains, plus spécialement occupés à ser- d’amende tout mesureur juré qui au mesureur que les cercles de fer : l’examen
vir d’intermédiaire entre les forains et les « voudroit user de contrainte sur les ven- coûtait quatre deniers, et le mesureur devait
marchands de la ville. Leur situation n’est deurs ou les acheteurs ». Si quelques char- se procurer à ses frais une nouvelle mesure.
pas celle des autres métiers ; ils sont agents ges de mesureurs sont antérieures au XIIIe L’ordonnance de janvier 1350 limita à 54 le
de l’administration et n’ont ni apprentis, siècle, d’autres ne furent créées que beau- nombre des mesureurs de grains sur Pa-
ni compagnons, ni réceptions à la maîtrise. coup plus tard, et on finit par préposer des ris : 24 pour les Halles, 18 pour la place de
mesureurs à la vente de presque toutes Grève, 12 pour la place de la Juiverie. Celle
Chargés de veiller sur l’échange les denrées, grains, charbon, ail, oignons, de février 1415 le réduisit à 50, et fixa à
de grains, sel, étoffes, etc. noix, pommes, nèfles, châtaignes, chaux, 10 livres parisis la caution qu’ils devaient
À tort ou à raison, l’Etat paraissait con- guède, huile, sel, plâtre, draps, toiles, etc. verser. Le mesurage de la farine était payé
vaincu que tout fabri- Quelques-uns por- deux fois plus cher que celui des grains.
cant, tout vendeur taient des noms spé- Nous trouvons dans l’ordonnance du pré-
chercheraient infailli- cifiques, tels les mou- vôt de Paris du 12 juillet 1438, renouvelée
blement à tromper leurs de bois et les jau- notamment en 1471 et en 1546, l’origine de
l’acheteur. Bien que le geurs de vin, notam- nos mercuriales officielles. Les mesureurs
marchand eût en géné- ment. de grains étaient tenus de faire connaître,
ral le droit de mesurer Dès le XIIIe siècle, les après chaque marché, « au greffier de la
lui-même sa marchan- mesureurs étaient police ou clerc de la prévôté le prix que
dise quand il ne s’agis- exempts du service du aura valu iceluy jour le blé froment, le sei-
sait que d’une vente guet « en considéra- gle et l’orge ». En 1556, on retrouve ces
sans grande impor- tion des services qu’ils mesureurs demandant une augmentation
tance, un boisseau ou rendaient, et qu’on re- de salaire en se basant sur les renchérisse-
un setier par exemple, au gardait comme servi- ments de toute nature. Ils disent également
delà, le mesureur inter- ces publics », écrit qu’ils doivent fournir les comptes et les
venait, sauf si les deux Lecaron dans ses Mé- prix des grains, comme éléments de statis-
contractants s’étaient moires de la Société tique. L’édit de février 1633 porta à 63 le
entendus à l’amiable et Mesureur de grains de l’Histoire de Pa- nombre des mesureurs de grains.
ne réclamaient pas son ris ; mais le Livre des
ministère. Ce fait était rare, surtout entre mar- métiers déclare expressément qu’ils de- Des transactions de bois
chands et bourgeois, car le mesureur, inter- vaient ce privilège à la modicité de leur également très encadrées
médiaire désintéressé et à qui le commerce salaire : « Nus mesureur ne doit point de Le bois à brûler était quant à lui mesuré
était défendu, servait de garantie, non seu- gueit, quar ce sont une manière de gaigne- autrefois au moule ou à la corde. Toutes

22 La France pittoresque – Numéro 35


MÉTIERS

Les MESUREURS DE SEL tenus de


les bûches devaient avoir trois pieds et
demi (environ 1m15) de longueur. Le moule,

Le port au blé de Paris au XVIIe siècle se conformer à une rigoureuse ÉTHIQUE


L’existence des mesureurs de sel parisiens, que l’on trouve aussi nommés amineurs et
qui avaient encore le titre de Compteurs de saline et celui d’Etalonneurs et Visiteurs
des mesures, paraît antérieure à 1200, l’ordonnance de février 1415 fixant leur nom-
bre à 24. Comme Compteurs de saline, ils étaient chargés de compter les poissons
salés et le beurre qui arrivaient à Paris par bateaux. Comme Etalonneurs et Visiteurs,
ils devaient « adjuster les estalons de cuyvre qui sont à l’Hostel de ville » et poinçonner
après examen les mesures destinées au commerce du sel et à celui des grains : minots,
boisseaux, picotins, etc. Ils faisaient chaque année une visite chez les marchands qui
se servaient de ces mesures, s’assuraient qu’elles étaient en bon état, et signalaient
au besoin les contraventions. Toute fraude non révélée les exposait à une amende de
60 sous. L’ordonnance de décembre 1672 statue que l’armoire de l’Hôtel de Ville,
renfermant les étalons des mesures employées par les marchands de grains et par les
marchands de sel, sera fermée à deux clefs, dont l’une restera entre les mains du plus
ancien des mesureurs de sel, l’autre entre les mains du dernier nommé.
Les statuts des mesureurs de sel de la ville de Rouen nous révèlent certaines formalités
anneau de fer de six pieds et demi de dia- prescrites pour la sûreté du travail. Aucun bac à porter du sel ne devait rester entre les

SPÉCIMEN
mètre marqué d’une fleur de lys – l’étalon mains de deux hommes de peine étrangers au corps. Lorsqu’un maître juré employait un
étant conservé à l’Hôtel de Ville –, servait journalier, le maître devait toujours tenir le poste de derrière dans le portage du bac afin
de surveiller les sacs. Si un porteur avait mal fermé son sac par négligence ou par fraude,
à mesurer les bûches ayant au moins
afin de donner lieu aux regrattières de ramasser le sel dont ils partageaient ensuite
17 pouces (environ 50cm) de grosseur. En clandestinement les profits, on le condamnait à une amende de 10 sols pour la première
général, il entrait environ 16 bûches par fois et, en cas de récidive, à une interdiction de ses fonctions pendant huit jours. Il était
moule, et trois moules auxquels on ajou- expressément défendu de se livrer à aucun jeu dans les magasins. « Le service de la
tait 12 bûches faisaient la charge d’une trémuie à mesurer le sel, se fera ainsi, disent les statuts, sçavoir, deux mesureurs à
débouter le minot, deux autres au chapiteau de la trémuie pour avoir soin des grilles et le
charrette. Aussi appelait-on le gros bois tire-minot au trou pour vuider le coffre ». D’APRÈS... La vie privée d’autrefois : la cuisine paru en 1888
bois de moule ou bois de compte, et le ET Histoire des anciennes corporations d’arts et métiers et des confréries religieuses de la capitale de la Normandie paru en 1850
nom de Compteurs de bûches était sou-
vent donné aux mouleurs. Les bûches mouleurs-compteurs-cordeurs-mesureurs nir un cheval, « cil qui le maine doit livrer
d’une grosseur inférieure à 17 pouces se et visiteurs de toutes sortes de bois, à brû- cheval et leurs despens ». Ils touchaient
mesuraient à la corde, composée de qua- ler, à bâtir et d’ouvrages. Ils se faisaient deux deniers par tonneau jaugé, le double
tre pieux fichés en terre et formant un qua- suppléer par les Aides à mouleurs de bois, pour un tonneau de miel. Si un jaugeur
drilatère de huit pieds (2m64) sur quatre. dont l’ordonnance de 1672 stipule qu’ils était embarrassé pour déterminer la conte-
C’est en 1641 seulement que, par ordre de sont « tenus de mettre les bois par le mi- nance d’un vaisseau, il devait appeler à
la municipalité, fut construit l’étalon de lieu dans les membrures, et les ranger de son aide un de ses confrères, et s’ils ne
cette mesure, membrure en charpente à la- sorte que la mesure s’y trouve bonne et pouvaient s’entendre, un troisième venait
quelle on ne donna que quatre pieds en loyale, sans y souffrir aucuns bois courts encore se joindre à eux. Les jaugeurs étaient
tous sens. Elle contenait environ 96 bûches. ou si tortus que la mesure en soit dimi- alors au nombre de 10, la Taille de 1292
Delamarre, auteur du Traité de la police, nuée » ; il doivent de surcroît ne travailler n’en mentionnant néanmoins que 3. L’or-
pense qu’il existait des mouleurs de bois qu’en présence des jurés-mouleurs. donnance de février 1415 déclare que ces
dès 1170 ; on les trouve mentionnés pour la fonctionnaires sont établis pour jauger
première fois dans la Taille de 1292, qui en Des jaugeurs versés dans « toutes liqueurs qui se vendent en gros,
cite quatre. L’ordonnance de 1350 veut qu’il l’art de mesurer les boissons comme bières, cidres, vinaigres, verjus,
y ait à Paris « cinquante mesureurs de Les jaugeurs, dont les statuts figurent dans huilles, graisses, etc. » Charles VI en fixe
busches tant seulement », et celle de 1415 le Livre des métiers, étaient chargés de dé- alors le nombre à 12, à savoir 6 maîtres et
fixe leur nombre à quarante « jurez comp- terminer la contenance des tonneaux em- 6 apprentis, ces derniers devant servir pen-
SPÉCIMEN

teurs et mouleurs de busche ». ployés par les mar- dant une année au
Après avoir prêté serment, les mouleurs chands de vin, de vi- moins sous la direction
devaient bailler au clerc de la ville 5 sous, naigre, d’huile et de d’un jaugeur avant
et verser 6 livres dans la caisse de la con- miel. Leur intervention d’être reconnus aptes
frérie. Ils étaient tenus de « faire continuelle était facultative ; mais à mesurer. En outre, il
résidence à jours ouvriers » sur les ports si vendeur ou acheteur est prévu que « nul
de la Grève, de l’école Saint-Germain et de la requéraient, ils ne jaugeur ne jaugera
la Bûcherie, « afin que le peuple en soit pouvaient refuser leur seul ».
diligemment servy ». En cas de maladie, la ministère. Ils exerçaient En 1596, Henri IV éri-
corporation fournissait à celui de ses mem- « par tout dedenz la gea leur maîtrise en ti-
bres qui était incapable de travailler quatre prevosté de Paris » ; tre d’office, avec attri-
sous par semaine. Le nombre des mouleurs aussi, quand la dis- bution de 12 deniers
de bois fut porté à 51 par l’édit de 1633, 100 tance à parcourir exi- pour chaque muid. Le
par celui de 1644, 160 par celui de 1646. geait l’emploi de plu- roi Louis XIII porta à 8
Louis XIV créa en outre des offices de Con- sieurs heures, celui qui le nombre de leurs of-
trôleurs de la bûche, qui furent rachetés les appelait devait fices, mais n’accorda
par les mouleurs, et ceux-ci purent alors payer les frais de dé- Mouleurs de bois qu’aux six plus anciens
prendre le titre un peu prétentieux de jurés placement et leur four- un apprenti destiné à

Numéro 35 – La France pittoresque 23


MÉTIERS
leur succéder. Louis XIV
fixa le nombre des jau-
chands drapiers et mer-
ciers pouvaient choisir Oignons ou pommes
geurs à 13, et leur ac-
corda 5 sous par muid
et nommer à leur guise
12 auneurs, qui ne font
doivent être SOUMIS
ou demi-queue de vin,
cidre, bière, eau-de-vie,
aucune visite sur les mar-
chandises, mais qui les aux MESUREURS
L’ordonnance de 1415 fixe le nombre des
verjus, vinaigre et aunent sous la halle aux mesureurs d’aulx et d’oignons à 2, et les
autres liqueurs entrant draps ou dans les maga- nomme mesureurs et revisiteurs d’aulx et
à Paris, tant par eau que sins et boutiques des d’oignons. Outre ces deux légumes, ils mesu-
rent encore les noix, noisettes, châtaignes, et
par terre. En 1703, il y eut marchands, lorsqu’ils en autres fruits. Après avoir prêté serment, ils
une nouvelle création sont requis par eux, par payaient deux sous au sergent de la prévôté
de 52 jaugeurs, sous le les forains ou leurs com- qui les installait, et fournissaient une caution
Jaugeurs de vin de 10 livres parisis. Les marchands pouvaient
titre d’Essayeurs et missionnaires. Un règle- eux-mêmes mesurer les petites quantités, les
Contrôleurs d’eau-de-vie, qui, avec les 32 ment d’août 1669 défendait d’auner aucun mesureurs jurés n’intervenant que si la vente
de la création de décembre 1689 et les 50 ouvrage, qu’il ne fût marqué du lieu de la atteignait au moins un minot. Ils devaient ainsi
opérer : « L’un sera à genoux et embrassera le
de 1690, portait le nombre total de jaugeurs fabrique, et que le nom de l’ouvrier ne fût minot par les bords de dessus ; et l’autre
à 150. Mais par l’édit de septembre 1719, sur le chef et le premier bout de la pièce, à mettra les oignons dedans le minot, et l’em-
Louis XV les supprima, et chargea les pré- peine de 50 livres d’amende, et d’interdic- plira tant que les bras de l’autre seront tous
combles. Et quand il sera ainsi plein, ledit
vôts des marchands et échevins de com- tion des fonctions d’auneur en cas de ré- mesureur ostera ses bras, et adonc les oignons
mettre quelqu’un à leur place, pour la jauge cidive ; il fixait en outre que toutes les mar- du comble qui cherront à terre appartiendront
et l’essai des vins et eaux-de-vie, en leur chandises de laine devaient être aunées au marchand vendeur, et ceux qui demeure-
ront au minot seront à l’achepteur ». Leur sa-
payant des droits qu’il fixa par un tarif bien « bois à bois, parfaitement et sans évent », laire était fixé à 6 sous parisis pour chaque
inférieur à ceux auparavant exigés. Ces à peine de 100 livres d’amende pour cha- muid d’oignons mesuré, et 6 deniers parisis
commis furent fixés par l’arrêt du conseil que contravention des auneurs. Cette pres- pour chaque setier. Ces mesureurs visitaient
chaque jour l’ail et les oignons arrivant soit
du 12 septembre 1719 au nombre de 24 ; cription visait une habitude remontant par eau, soit par terre, et devaient détruire
mais les officiers jaugeurs furent rétablis pour le moins au XIII e siècle : il était tous ceux qui n’étaient pas trouvés « bons,
par l’édit de juin 1730. d’usage, quand on mesurait des draps ou loyaux et marchands », les statuts mention-
nant qu’ « ilz seront ars et gectez en tel lieu
des toiles, de placer le pouce au bout de que jamais personne ne s’en puisse aidier,
Les adroits auneurs jettent l’aune et d’augmenter ainsi la mesure. pource que se on les gettoit aux champs, aucu-
SPÉCIMEN

un pouce expert sur les étoffes Au commencement du XVIIe siècle, le roi nes simples gens les pourroient recueillir et
en user, ou par aventure les pourroient re-
Les auneurs-visiteurs de toiles sont eux se substitua à la Ville pour la nomination vendre en aucuns lieux, parquoy plusieurs
aussi mentionnés dans le Livre des mé- de l’ensemble des mesureurs, et Louis XIV inconveniens s’en pourroient ensuir ; et pour
tiers, au nombre de 2 – les statuts des augmenta à plusieurs reprises le nombre ce, lesdits mesureurs seront songneux de les
revisiter, sur paine d’amende arbitraire ». Tous
chanevaciers prouvent qu’en 1393 ils des charges, qui furent dès lors vendues les ans se tenait à Paris, au mois de septem-
n’étaient pas plus nombreux –, l’aune de par l’Etat, et devinrent la propriété des ac- bre et d’abord au parvis Notre-Dame puis, vers
Paris mesurant environ 1m19. Les statuts quéreurs. Aussi, la fin du XVIIe
siècle sur le
accordés aux lingères en 1645 interdisent malgré les édits, les quai Bourbon,
aux auneurs d’ « aller boire ni manger avec ordonnances et les une foire aux
les marchands forains, ni leur dire ce que règlements, les titu- oignons, où les
bourgeois ve-
vaut la marchandise » ; ils ne devaient non laires de ces charges naient faire
plus « loger ni retirer les forains en leurs se bornaient à tou- leur provision
maisons ». L’arrêt du conseil du 3 octobre cher les intérêts de pour l’hiver.
La même or-
1689 accorda à l’acheteur le choix de faire leur office, et le fai- donnance fixait
auner toutes les pièces des marchandises, saient exercer par des encore à 2 le
tant par la lisière que par le dos ou le faîte, aides. C’est ainsi que nombre de
mesureurs de
et d’en payer le prix sur le pied du moindre Philippe Caffieri, père noix, pommes
aunage qu’elles contiennent. Cette commu- de l’artiste à qui l’on et autre fruit, la
nauté, dont le nombre avait alors été porté à doit les beaux bustes caution exigée
s’élevant à
50, prêtait serment devant le lieutenant gé- du Théâtre-Français, 2 0 l i v r e s
néral de police : il lui est attribué pour droits put, dans son acte de Les plaisirs de la taverne (XVe siècle) parisis, l’ins-
12 deniers par aune sur toutes sortes de décès, être qualifié de « sculpteur du roy trument de mesure étant également le minot,
et leur salaire étant fixé à 4 sous parisis pour
toiles, tant fines que grossières, étrangères et mouleur de bois ». Presque toutes les chaque muid de marchandise, 4 deniers pour
ou du royaume ; canevas, coutils, treillis, charges de mesureurs jurés furent suppri- chaque setier, et un denier parisis pour cha-
crépons, bougrans, serviettes, mousselines, mées par l’édit de 1719, qui confia ces fonc- que minot. Pour mesurer noisettes et châtai-
gnes « qui se mesurent à une petite mesure
batistes, futaines, basins, toiles de coton et tions à de simples commis nommés par le appelée le comble, dont les trois font le bois-
de lin, et autres ouvrages de fil, qui sont prévôt des marchands. seau, pour chascun comble, un denier. Il y
amenés et vendus à la ville et faubourgs de avait encore dans la capitale trois mesureurs
D’APRÈS... de guède (pastel), sachant que ceux-ci doi-
Paris. Les auneurs possédaient deux bu- > Les métiers et corporations de la ville de Paris vent avoir « une mesure et une pelle et
(XIVe - XVIIIe siècle). Ordonnances générales,
reaux où ils exerçaient leurs fonctions et métiers de l’alimentation paru en 1886 ratouere pour ycellui office exercer ». Pour
percevaient leurs droits : l’un à l’Hôtel des > La vie privée d’autrefois : la cuisine paru en 1888 chaque muid de guède mesuré, ils percevaient
> Encyclopédie méthodique. Arts et métiers mécaniques (T. 8) paru en 1791 24 sous parisis, et pour chaque setier 2 sous
Fermes, l’autre à la Halle aux toiles. > Dictionnaire historique des arts, métiers et professions exercés
dans Paris depuis le XIIIe siècle paru en 1906 parisis.
La déclaration du 10 septembre 1704 sti- > Encyclopédie méthodique. Jurisprudence, dédiée et présentée à monseigneur D’APRÈS... La vie privée d’autrefois : la cuisine paru en 1888
Hue de Miromesnil, Garde des Sceaux de France (T. 1) paru en 1782 ET Recueil général des anciennes lois françaises depuis l’an 420
pula que les maîtres et gardes des mar- > Dictionnaire raisonné universel des arts et métiers (T. 1) paru en 1801 jusqu’à la Révolution de 1789 (T. 4) paru en 1825

24 La France pittoresque – Numéro 35


LE SAVIEZ-VOUS ?

Voltaire et son invincible UN HOMME à l’air piteux


CHARIOT de GUERRE semble revenir de PONTOISE
Dans une lettre du 18 juin 1757, Voltaire ailleurs à Florian, que mon petit char eût Au temps jadis, lorsque les châteaux avaient de hauts donjons, des
tours crénelées et à mâchicoulis, vivait en la ville de Pontoise un
vante au duc de Richelieu les mérites été employé : cela ne coûte presque
seigneur grincheux, grand coupeur de bourses, et par conséquent fort
d’un chariot de guerre dont il avait pris point de frais ; il faut peu d’hommes, peu curieux de connaître la valeur des gens qui passaient sur son territoire.
l’idée dans la Bible : « Donnez-vous le de chevaux ; le mauvais succès ne Si cette valeur se chiffrait bien, il gardait le voyageur prisonnier, jusqu’à
plaisir, je vous en prie, de vous ce qu’il payât une bonne rançon. Etait-elle nulle au contraire, il ren-
faire rendre compte par Florian de la Voltaire voyait le pauvre diable à grands coups de hampe de pertuisane, le
machine dont je lui ai confié le des- menaçant de le faire brancher haut et court au premier arbre de la forêt,
sin. Il l’a exécutée ; il est convaincu s’il s’avisait de vouloir traverser son territoire une seconde fois, en si
qu’avec six cents hommes et six piètre équipage et aussi peu monté en argent qu’un crapaud en plu-
cents chevaux on détruirait en plaine mes. Ces coups et ces menaces ne laissaient pas que d’effrayer ces
malheureux, surtout si, pour les besoins de leur trafic, il leur fallait
une armée de dix mille hommes.
absolument voyager sur les terres dudit seigneur de Pontoise. C’était là
Je lui dis mon secret au voyage matière à de pénibles réflexions. Aussi, aux portes de Paris, reconnais-
qu’il fit aux Délices, l’année passée. sait-on aisément à leur mine contristée tous ceux qui revenaient de
SPÉCIMEN

Il en parla à M. d’Argenson, qui fit Pontoise, et de là l’habitude de dire de tout homme à l’air piteux : Il
sur-le-champ exécuter le modèle. revient de Pontoise !
(...) Si un moine, avec du charbon, Cette légende paraît inventée, car du seigneur de Pontoise, on ne nous
du soufre et du salpêtre, a changé dit ni le nom ni la naissance. Aussi certains font-ils remonter l’expres-
l’art de la guerre dans tout ce vilain sion à la prise de Pontoise par les Anglais, le 29 juillet 1419 : les
globe, pourquoi un barbouilleur de habitants de cette ville arrivèrent si mal en point sous les murs de
Paris, que les Parisiens, quoique manquant de vivres, les accueillirent
papier comme moi ne pourrait-il pas
aussitôt. D’autres l’attribuent aux différentes circonstances qui obligè-
rendre quelque petit service inco- rent le Parlement de Paris à se réfugier à Pontoise. En effet, de 1652 à
gnito ? Je m’imagine que Florian 1753, le Parlement de Paris y fut transféré trois fois. La première fois
vous a déjà communiqué cette nouvelle peut mettre le désordre dans une ligne ; (31 juillet 1652) en partie seulement. Sous la régence du duc d’Orléans,
cuisine. J’en ai parlé à un excellent offi- quand le canon ennemi fracasserait tous s’étant permis de faire des remontrances au sujet de la compagnie des
cier qui se meurt, et qui ne sera pas, par vos chariots, ce qui est bien difficile, Indes et de la banque Law, il fut une seconde fois exilé à Pontoise le
conséquent, à portée d’en faire usage. Il qu’arriverait-il ? Ils vous serviraient de 21 juillet 1720.
ne doute pas du succès ; il dit qu’il n’y a rempart, ils embarrasseraient la mar- Le troisième exil ne dura pas moins de seize mois. Outre qu’il fut
accompagné des mêmes circonstances qui avaient signalé l’exil de
que cinquante canons, tirés bien juste, che de l’ennemi qui viendrait à vous »,
1720, dit Nisard, que les voyageurs étaient assiégés d’une multitude
qui puissent empêcher l’effet de ma pe- ajoutant qu’il regarde cette machine, d’hommes turbulents et avides de nouvelles, que plus on pressait

SPÉCIMEN
tite drôlerie (...). Enfin, j’ai dans la tête que « après l’invention de la poudre, comme ceux-là de parler, plus ils mettaient de mystérieux et d’importance
cent mille Romains et cent mille Prussiens l’instrument le plus sûr de la victoire ». Le dans leurs récits, qu’enfin les versions sur le Parlement et ses actes
ne résisteraient pas. Le malheur est que 18 juillet suivant, Voltaire écrivait à Mme de étaient si diverses, si embrouillées, si contradictoires, que les audi-
ma machine n’est bonne que pour une Fontaine : « Jamais aucun général n’osera teurs n’y pouvaient rien comprendre, les magistrats exilés avaient pu
campagne, et que, le secret connu, de- s’en servir, de peur du ridicule en cas de craindre de n’être plus que la cour du Parlement de Pontoise et de n’en
vient inutile ; mais quel plaisir de renver- mauvais succès. Il faudrait un homme revenir jamais. Ils en revinrent pourtant et lorsqu’ils ne s’y attendaient
ser à coup sûr ce qu’on rencontre dans absolu, qui ne craignît point le ridicule, pas. C’est à la naissance du duc de Berry (23 août 1754), futur Louis XVI,
qu’ils durent ce retour le 30 août suivant. Ils en furent assez surpris
une campagne ! Sérieusement, je crois qui fût un peu machiniste et qui aimât
pour en laisser voir quelque chose et pour avoir eux-mêmes l’air de
que c’est la seule ressource contre les l’histoire ancienne ». revenir de Pontoise.
Vandales victorieux. Essayez, pour voir D’APRÈS... Curiosités militaires paru en 1855 D’APRÈS... Journal de la jeunesse. Nouveau recueil hebdomadaire illustré paru en 1885
seulement, deux de ces machines contre
un bataillon ou un escadron. J’engage
ma vie qu’ils ne tiendront pas ». Une reine de France institue les ANNONCIADES
Les religieuses de l’ordre de l’Annonciation ou de l’Annonciation. Puis, obtenant la permission
annonciades, eurent pour fondatrice une reine royale de bâtir un couvent à Bourges, elle y plaça
de France, Jeanne de Valois, femme de Louis XII en 1501 douze jeunes filles qu’elle avait formées
née en 1464 et fille d’un Louis XI qui, pour l’em- elle-même à tous les exercices religieux, en leur
pêcher de se faire religieuse, l’avait mariée, ce- donnant une règle approuvée en 1502 par le
pendant qu’elle était âgée de 12 ans, au duc pape Alexandre VI, pour que, « sur la terre, cha-
d’Orléans, futur roi de France. En dépit du dé- cune de nous, bien consciente de ses propres
goût que lui inspirait Jeanne, ce dernier n’osa déficiences, devienne cependant conforme à la
s’y opposer, et on dit que la veille du jour fixé vie de la Vierge Marie pour l’honneur de Dieu et
pour cette union, en 1476, l’évêque d’Orléans le salut du monde ». Les religieuses de l’ordre
ayant été envoyé au prince pour savoir sa der- portaient un voile noir, un manteau blanc, un sca-
nière volonté sur cette alliance, le duc lui répon- pulaire rouge, une robe brune, une croix et une
dit : « Hélas ! Monseigneur d’Orléans, mon ami, corde qui leur servait de ceinture. La supérieure
que ferai-je ? Je ne saurais résister ; il vaudrait avait le nom d’ancelle, du latin ancilla (servante).
autant être mort que de faillir, car vous savez à La reine Jeanne fit les mêmes voeux que ses reli-
qui j’ai affaire. – Mais enfin, Monseigneur, lui dit gieuses, mais n’en prit pas l’habit. Elle crut devoir
le prélat, quel est votre dernier mot ? – Il m’est toujours habiter son palais, pour être plus à por-
bien force, répondit le prince, et il n’y a remède ». tée de soutenir l’oeuvre qu’elle avait commencée.
Mais ce dernier, accédant au trône après la mort Au moyen d’une porte de communication de ses
de son frère Charles VIII en 1498, fit annuler un appartements dans le couvent, elle allait passer
mariage qui n’avait jamais été de son goût et les heures les plus agréables de sa vie au milieu
au motif qu’il n’avait jamais été consommé, des saintes filles qu’elle y avait réunies. Elle y
Jeanne se retirant à Bourges dotée d’un revenu mourut en 1505, âgé de 40 ans, et fut enterrée,
considérable et où elle fit une entrée des plus ainsi qu’elle le souhaitait, en habit de religieuse.
Religieuse annonciade magnifiques. Les huguenots brûlèrent ses reliques en 1562,
Concevant alors le projet de fonder un ordre re- l’un d’eux lui enfonçant son épée dans le coeur,
Le philosophe renonça avec un vif re- ligieux en l’honneur des vertus de la sainte Vierge, avant qu’on jetât son cadavre au feu. Elle fut
gret à son invention : « J’aurais sou- elle voulut que cet ordre portât le nom du plus canonisée par le pape Clément XII, en 1738.
haité, pour vous et pour la France, dit-il grand des mystères de la religion, c’est-à-dire D’APRÈS... Histoire et costumes des ordres religieux, civils et militaires (T. 2) paru en 1845

Numéro 35 – La France pittoresque 25


ARTS/INDUSTRIES ( )
Du
XIe siècle
au
XVIIe siècle

reng et le maquereau salés. Le commerce


QUAND LA PÊCHE DEVIENT MIRACULEUSE du hareng devint bientôt plus protégé par
les ordonnances de Philippe-Auguste.
Fécamp par sa pêche, Rouen par sa posi-

HARENG sort
tion sur la Seine, Dieppe avec ses salines,
faisaient la plus grande partie du commerce
de ce poisson. En 1181, le roi défendit de

Le faire monter par la Seine aucun bateau de-


puis Mantes jusqu’à Paris, s’il n’était affi-

pêche française
lié à la société des marchands de cette
ville ; en 1187, il confirma, par lettres pa-
la tentes, un accord passé entre cette société
et Gathon de Poissy, pour le péage de

SPÉCIMEN
de sa longue TORPEUR Maisons-sur-Seine. Là furent réglés les
droits que paieraient à l’avenir les bateaux
chargés de hareng, de sel et de vin montant
la Seine, pour se rendre à Paris.
L’importance du commerce de ce poisson
Déjà mentionnée au XIe siècle, la pêche du hareng en France prend ne fait alors aucun doute, le hareng étant au
coeur de concessions et de privilèges par-
rapidement le caractère d’une industrie considérable, eu égard au prix fois vivement disputés. Il en arrivait à Rouen
modique d’un aliment particulièrement indiqué en période d’abstinence de tous les ports de Normandie, l’Angle-
terre et la Flandre concurrençant cet arri-
et de jours maigres, ainsi qu’aux droits perçus par les abbés et seigneurs vage. Un acte de 1170 fait mention de cette
puis par l’Etat sur ce poisson en dépit des révoltes qui parfois grondent pêche au Tréport, dans la concession de
droit obtenu par l’abbaye de la ville d’Eu,

A
ucun des écrivains de la Grèce la consommation locale : le commerce du d’acheter tous les ans 20 000 harengs frais
ou de Rome n’a parlé du ha- poisson, et notamment celui du hareng salé, ou salés exemptés de tout droit. Un autre
reng. Vivant sur les bords de la commença à prendre de l’extension. acte établit également que la pêche de ce
Méditerranée et n’observant En 1141, une véritable compagnie, dans poisson avait déjà lieu à Calais. Nous y ap-
guère que les productions de cette mer, ils l’acception industrielle donnée de nos prenons que Simon II, abbé de Saint-Ber-
n’ont pu connaître cet hôte de l’Océan jours à ce mot, formée à Paris semble-t-il tin, revenait de Rome muni de plusieurs
septentrional, et il faut arriver au Moyen en 1070 sous le titre de Confrérie des mar- bulles favorables qu’il avait reçues
Age pour trouver des renseignements his- chands de l’eau, composée des plus riches d’Alexandre III ; une entre autres, accordait
toriques sur ces poissons que l’industrie bourgeois de la cité et qui avait pour objet à son abbaye la dîme de la pêche des ha-
moderne répandit dans le monde entier. le commerce sur la Seine et la police de la rengs sur toute la côte maritime du Calaisis.
navigation, acheta la place de Grève. Y éta-
Une dîme acquittée en harengs blissant un port de décharge, elle reçut de Une pêche menée des côtes
et un commerce réglementé nombreux privilèges : entre autres droits calaisiennes aux côtes bretonnes
Sorti des forêts de la Germanie, le peuple L’exécution y occasionna une révolte : tous
franc n’était pas un peuple pêcheur, et pen- Départ des pêcheurs de harengs les pêcheurs s’étaient unis pour en refu-
dant longtemps les rois de France n’ap- ser le paiement. Quoique ce droit fût con-
précièrent pas l’utilité des hommes de firmé par le comte de Flandre et par
mer. Les premiers documents que l’on Philippe-Auguste, et que la dîme fût
trouve sur la pêche du hareng en demandée par le seigneur du territoire,
SPÉCIMEN

France remontant à l’an 1030 : la charte elle fut constamment refusée. Il semble
de fondation de l’abbaye de Sainte- qu’un vieux matelot donna seul son
Catherine, près de Rouen, établit l’exis- adhésion à payer cette dîme à son
tence dans la vallée de Dieppe de cinq curé, en lui observant que cet impôt
salines et cinq habitations, ou, selon devait être levé dans champ ; que ce-
l’expression du temps, cinq masures, lui où il moissonnait et où il faisait sa
dont la redevance annuelle était de 5000 récolte était la mer, et qu’il aurait soin
harengs. En 1070, une donation de ces d’y laisser le dixième de sa pêche. Les
poissons fut effectuée à l’abbaye de Saint- annales de Calais nous montrent que les
Amand de Rouen, et il existe un autre titre, établis par elle, nous voyons qu’elle perce- querelles liées à cette dîme ont duré entre
de 1088, par lequel Robert, duc de Nor- vait un cent de harengs sur chaque bateau l’abbaye et les Calaisiens jusqu’à ce que
mandie, accorde à l’abbaye de la Sainte- chargé de salaisons. Paris et les villes voisi- l’évêque Lambert II y eût mis fin par une
Trinité de Fécamp une foire qui doit être nes tiraient en effet de la Normandie, par la transaction. Cette même charge suscita
ouverte pendant tout le temps de la Seine, des épiceries, du sel, du poisson plus tard d’âpres contestations entre l’ab-
harengeaison ou pêche du hareng. Dans salé, etc. Un diplôme de Louis VII, donné baye de Sainte-Walburge, en Flandre, et
le siècle suivant, les avantages que les en 1179 à la ville d’Etampes, porte défense les pêcheurs de Dunkerque et ceux de
ports compris entre la Seine et la Brêle reti- d’acheter aucune denrée dans cette ville Nieuport, mais dans lesquelles les pê-
raient de cette pêche ne se bornèrent pas à pour l’y revendre ensuite, excepté le ha- cheurs finirent par succomber.

26 La France pittoresque – Numéro 35


ARTS/INDUSTRIES
Au cours du XIIe siècle, plu- par les vexations que les
sieurs donations de harengs, marchands éprouvaient,
faites à des maisons religieu- tant de la part des princi-
ses, portent à croire que la pêche de ce pois- paux habitants des villes, que de celle
son se pratiquait entre la Seine et l’Orne, Le hareng des garnisons des places fortes et des pour-
car les donations s’acquittaient à Pont- voyeurs des grandes maisons, qui arrê-
Audemer ; il est également certain qu’il y chands forains et des voituriers de pois- taient le poisson destiné à la capitale. Pour
avait dans le même temps une pêche de sons de mer ; les harengs y sont distingués surveiller la vente du poisson de mer, on
hareng près des îles de Jersey et de Guer- en poissons frais, salés ou secs. L’ordon- créa des jurés-vendeurs dans la plupart
nesey, puisque le roi d’Angleterre Henri II nance de 1258 et celle édictée en 1326 sous des grandes villes, telles que Paris, Rouen,
relate dans les privilèges de la ville de Charles IV, défendirent de mêler ensemble Langres, Laon, etc., et on régla la quantité
Pontorson, les droits à percevoir sur les des harengs de deux mors, c’est-à-dire de de harengs qu’il serait permis d’acheter, et
harengs frais et salés qui passaient de là deux marées. Cette distinction fut conser- en plusieurs endroits les officiers du roi
en Normandie. Le poisson de cette pêche
est désigné dans les ordonnances posté-
rieures sous le nom de hareng de Garnisy.
SPÉCIMEN
vée sous la dénomination de harengs de
la nuit et de harengs de deux nuits.
furent chargés d’en fixer le prix. Le mar-
chand forain était libre de vendre lui-même
son hareng le jour du vendredi. Le droit de
On pense aussi que cette pêche avait lieu Des droits pléthoriques incitant vente, qui appartenait aux vendeurs pu-
sur les côtes de Bretagne, entre la Vilaine Louis IX à y mettre bon ordre blics pour tous les autres jours, était assez
et la Loire, et le nom du village appelé en Il n’y eut pas de roi de France ayant rendu considérable, puisqu’en 1369 il s’élevait à
bas-breton Penharing, ce qui signifie tête plus d’ordonnances ou fait plus de règle- 12 deniers par livre. En 1350 et 1351, Jean II
de hareng, dérive nécessairement de quel- ments en faveur du commerce du hareng accorda aux voituriers des lettres patentes
que circonstance remarquable de la pêche que Louis IX. Nombreux furent les obsta- portant peine de confiscation, d’amende
de ce poisson. Quant à celle qui se prati- cles qu’il fallut surmonter pour vivifier ce et de privation d’offices, contre ceux qui
quait au midi de la Loire, elle est établie par commerce entravé par la prétention des entraveraient à l’avenir la liberté du com-
différents actes ; il en est question dans seigneurs, des évêques et des abbés, qui merce des poissons de mer.
les coutumes de la mer, autrement dites loi l’avaient chargé d’une foule de droits, con- Dans une ordonnance publiée en 1320, les
d’Oléron, datant de 1152 et publiées par nus sous les noms de prise, de transit, de harengs y sont distingués en poissons

SPÉCIMEN
Eléonore de Guienne quand Louis le Jeune barage, de tonlieu, de rive, de chaussée, saurs, blancs et frais, et ils doivent être
l’eût répudiée à son retour de la Palestine de travers et de truage, par les fournitures vendus de plusieurs manières : 1° en meze,
– la date de 1266 parfois rencontrée est en de poissons à des conditions arbitraires messe ou maise, sorte de mesure qui de-
réalité celle d’une seconde publication. Re- que s’octroyaient quelques abbayes, et vait contenir 1020 harengs saurs ou 816
marquons cependant qu’il s’agit plus pro-

Quand LE HARENG s’invite


bablement ici des très grandes sardines
ou des pilchards que l’on confond sou-

sur les théâtres de GUERRE


vent avec le hareng quand elles atteignent
leur plus grande taille.
Le commerce des ports de mer avec Paris Les guerres du XIVe siècle entre la France et fourniraient de vivres et de tous les autres
l’Angleterre nuirent à la pêche du hareng. Les objets dont ils auraient besoin. Le roi d’Angle-
obtint de plus grands accroissements lors- Anglais s’étant rendus maîtres de Calais, pro- terre Henri IV sentait en effet la nécessité de
que Philippe-Auguste eut réuni à la cou- fitèrent de cet avantage pour prescrire des se concilier la bienveillance des Français, et
ronne la Normandie et la Picardie, d’où la limites à la pêche française, et le malheur du surtout de se rendre favorables les provinces
temps imposa la dure obligation de les res- maritimes, dont il convoitait la possession.
capitale et les principales villes du royaume pecter. Si les Dieppois, abandonnés à leurs Au commencement du XVe siècle, la pêche et
tirèrent dès lors leurs provisions en pois- propres forces, s’opposèrent seuls aux agres- le commerce français des harengs passèrent
son de mer. Si un nouveau port de décharge sions de l’ennemi en armant en 1383 deux un temps entre les mains de nos ennemis,
grosses barges et un bargot pour tenter de ces derniers occupant presque tout le Nord
pour les marchandises remontant la Seine pêcher à leur guise, ils échouèrent ; car on de notre pays. L’année 1429 assiste à la jour-
fut établi, le roi octroyant de nouveaux voit, deux ans plus tard, Charles VI permettre née des harengs, combat lors duquel le duc
droits à la société des marchands de l’eau, aux pêcheurs de Dieppe et de Boulogne de de Bourbon fut défait en voulant s’emparer
prendre du gouverneur anglais de Calais un d’un convoi composé en grande partie de ces
c’est pourtant seulement sous Louis IX, sauf-conduit pour la poissons salés destinés comme provision de
avec les ordonnances Journée des harengs pêche, avec la clause de carême à l’armée anglaise qui faisait le siège
de 1250, 1254 et 1258, ne la faire qu’entre « la d’Orléans.
Seine et la Somme, et Les guerres fréquentes qu armèrent l’une
que le commerce des jusqu’à Noël seule- contre l’autre la France et l’Angleterre, rendi-
poissons de mer ac- ment », et aux offres rent notre pêche lointaine fort difficile ; aussi,
quit l’importance qu’il d’en accorder de pa- vers le milieu du XVII e siècle, les Dieppois
reils aux pêcheurs an- abandonnèrent-ils les grands drogueurs qu’ils
méritait, la seconde glais et calaisiens. y employaient, et équipèrent des bateaux plus
surtout, constituant Il y était également sti- petits pour pêcher sur les fonds de la Manche.
des encouragements pulé que si, par la vio- La France étant alors en guerre avec l’Espagne,
lence ou la contrariété les corsaires flamands poursuivirent nos pê-
indirects sans précé- des vents, ou pour évi- cheurs sur toute la mer du Nord. Pour les met-
dent que reçut la pê- ter la poursuite de tre à l’abri de leurs attaques, on eut l’idée d’em-
che du hareng. Elle quelque pirate, les pê- barquer des soldats et d’armer les bateaux de
cheurs français se petits canons. Devant l’insuffisance de ce stra-
établit l’ordre et la po- voyaient forcés d’en- tagème, le gouvernement dut cependant ar-
lice de la vente à ob- trer dans un des ports mer deux frégates pour donner la chasse aux
server à Paris ; il y est de la côte de France oc- corsaires, Dieppe abandonnant les expéditions
cupés par les Anglais, de pêche à la hauteur des Shetland.
fait mention pour la ils y trouveraient bon D’APRÈS... Histoire naturelle des poissons (T. 20) paru en 1847
ET Traité général des eaux et forêts, chasses et pêches. Quatrième
première fois des mar- accueil, sûreté, et s’y partie : dictionnaire des pêches paru en 1827

Numéro 35 – La France pittoresque 27


ARTS/INDUSTRIES
harengs blancs (celle d’Irlande n’en con-
tenait que 500) ; 2° en tresonel ou Le hareng souffle un vent de renouveau
tressoumel ; 3° en pignon, qui équivalait à
un millier de harengs ; 4° en caque, tonnel sur les PÊCHERIES de PICARDIE
ou quecce (caisse). Elle nous apprend en- L’invasion franque ayant détruit les pêcheries, les riverains de la mer ne purent se livrer
à aucune opération sérieuse de pêche pendant près de deux siècles ; mais bientôt,
Retour des pêcheurs de harengs l’observation rigoureuse du carême nécessitant de remplacer la viande dont les comman-
dements ecclésiastiques prohibaient l’usage, des bateaux furent armés pour traquer les
poissons de passage, harengs et maquereaux qui pénétraient à certaines époques dans

SPÉCIMEN
les parages du Boulonnais et de la Somme. Les filets et les engins reçurent des améliora-
tions enseignées par la pratique ; puis on s’appliqua dans l’art de conserver le poisson ;
des salines furent établies sur les côtes, dans le voisinage de tous les ports de pêche : il y
en eut autour de Saint-Valery, à Sallenelle, à Saigneville, à Noyelles, à Rue, à Waben, à
Saint-Josse, à Boulogne. Des charretées de poissons salés étaient journellement expé-
diées sur tous les établissements de charité et de prières, et même pour la nourriture des
armées pendant le carême.
Un grand débit de harengs se faisait dans toutes les villes de Picardie. Au XIVe siècle, un
cent de harengs saurets valait 5 sols. En 1389, il en fut vendu, sur le port de Boulogne, 10 000
pour l’hôtel de la reine Blanche, au prix de 51 livres 13 sous parisis. Les barques de pêches
dont on se servait sur les côtes picardes pour prendre le hareng et le maquereau, étaient
des espèces de petites caravelles nommées hirondelles, allant à la voile et à la rame, et
core, avec celle de 1350, que l’on saurissait dont la contenance pour les plus importantes étaient à peine de quinze tonneaux.
Les établissements de pêches tels que Saint-Valery, Etaples, Boulogne, Calais, durent à
le hareng à Paris même. On distinguait cette consommation considérable de poissons une importance non seulement commer-
aussi les harengs indigènes ou étrangers ciale, mais politique : la population de ces villes s’accrut ; l’industrie y apporta les
par un nombre assez considérable de noms capitaux ; les pêcheurs s’aguerrirent au rude métier de la mer et formèrent cette pépinière
qui prouvent, par conséquent, que ce pois- de valeureux marins qui, plus tard, devaient tenir tête aux Espagnols, aux Hollandais et
aux Anglais, et préparer la grandeur de la marine française. Un rapport adressé à
son était déjà l’objet de l’attention géné-
Colbert par le chevalier de Clerville au XVIIe siècle nous montre la réputation alors ac-
rale. Ainsi, l’on disait les harengs de quise par Saint-Valery : « les pescheurs de ce lieu sçavent accommoder le poisson avec
Garnisy, de Saffore, Saffaire, de Serne, une industrie qui est si fort au-dessus de celle des austres pescheurs de la coste de
d’Escone, de Frainclais ou Franchès, etc. Picardie et de Normandie, que les harengs dont les barils sont marqués à la marque de
L’ordonnance de 1320 fait mention de ha- Saint-Valery, se vendent par préférence quarante sols par baril plus que les austres ». En
1697, ce port et celui de Boulogne faisaient annuellement pour plus de 400 000 livres en
rengs poudrés, expression qui désignerait harengs et maquereaux qui étaient distribués en Flandre, en Artois et à Paris.
le hareng salé en vrac ou en grenier. Un D’APRÈS... La Picardie, revue littéraire et scientifique paru en 1857
acte de 1326 nous révèle que la ville de
Caen recevait de l’étranger les harengs les autres ports de France. Venaient en- côtes de Haute-Normandie. La pêche était
appelés milliers, et qui y étaient apportés suite les barges, sorte de bâtiments plus libre, et n’avait d’autre époque de clôture
en caques ou en rondelles. Il en venait petits que les drogueurs, et qu’on em- que celle de la disparition du poisson, quand
dans la saison quatre à cinq cents last et ployait à la pêche d’Yarmouth, et à celle
plus, qui se distribuaient non seulement qui s’effectuait le long de la Manche. On Chariot pour le transport du hareng
SPÉCIMEN

dans la ville, mais encore dans les pays du équipait également des bargots ou pe-
Maine, d’Alençon et d’Anjou. tites barges et des tourets, qui parais-
sent avoir été des demi-barges.
Les côtes fourmillent de navires L’exportation annuelle de tant de mil-
contenant jusqu’à 200 tonneaux liers de tonneaux de harengs que pro-
L’importation et l’exportation du hareng duisait chaque saison la pêche, ali-
devenaient alors un objet de commerce mentait, au Moyen Age, la navigation
important. Les villes du nord envoyaient à d’une incroyable quantité de bâti-
Dieppe et à Rouen le hareng salé de leur ments de toutes grandeurs. Le bas prix
pêche, qui était ensuite réexporté dans le de ce poisson en assurait partout le
Levant. Les bateaux employés à la pêche débouché, la France, l’Angleterre et la
de ce poisson dans les différents ports de Flandre répondant aux besoins des pro-
la Manche, variaient pour la grandeur et vinces du midi. Les souverains s’appli-
étaient distingués par des noms particu- quaient à attirer dans leurs Etats un com- les premières chaleurs du printemps le for-
liers. Les plus grands paraissent avoir été merce qui augmentait leurs revenus par les cent à abandonner les côtes et à regagner
les drogueurs ou dragueurs, soit que ce droits de tonlieu, d’estaple, etc. La grande les grandes eaux ; et s’il y eut quelques
nom leur vînt du commerce de droguerie consommation de hareng, et plus large- limitations, ce ne fut que dans des circons-
que les Dieppois faisaient dans les échel- ment de tout poisson de mer, était la sé- tances extraordinaires, et seulement pour
les du Levant, soit qu’ils l’eussent tiré du vère abstinence qu’observaient toutes les quelques années. En temps de paix, les re-
filet appelé drague, dont ils se servaient classes de citoyens, et même les armées, lations entre les Français et les Anglais
pour d’autres pêches. Le port de ces pendant le carême et les jours maigres, et étaient telles, que les deux nations n’avaient
drogueurs était ordinairement de 200 ton- la règle de la plupart des monastères. qu’un même système de police sur la pê-
neaux ; ils servaient pour les pêches dans La pêche française du hareng se faisait alors che, l’une d’elles ne pouvant s’en écarter
les mers du Nord, des Orcades et des cô- sur toutes les côtes de la Manche : dans la dans nuire à ses propres intérêts.
tes d’Ecosse, et ensuite à transporter, après baie de Saint-Michel, sur les côtes de D’APRÈS...
> Histoire naturelle des poissons (T. 20) paru en 1847
la pêche, le hareng salé en caques ou Bayeux, sur celles de Caen et de Honfleur > Traité général des eaux et forêts, chasses et pêches. Quatrième
partie : dictionnaire des pêches paru en 1827
tonnels dans les pays étrangers, ou dans jusqu’à la Seine, aussi librement que sur les > Revue des deux mondes paru en 1849

28 La France pittoresque – Numéro 35


( ) MODE/C OSTUMES
Du
Xe siècle
au
XVIIIe siècle

Q
uelques auteurs prétendent que
l’usage de porter l’écharpe
aurait succédé aux croix blan-
UNE LÉGÈRE ÉTOFFE LOURDE DE SIGNIFICATION
ches dont les drapeaux français
étaient armoriés depuis Clovis : il semble
que ce soit à tort. Si les chevaliers du
Moyen Age ont généralement porté des
Signe ou insigne ostensible

l’ÉCHARPE déroule
bandes, des lambrequins, des écharpes
avant les croisades, celles-ci n’étaient
qu’un objet de mode, de coquetterie, ou
d’utilité personnelle ; elles n’avaient rien
de national, rien qui fût militairement né-

ses VERTUS au fil des siècles


cessaire.

Suaire puis façon d’afficher


la livrée d’une maîtresse
Nous pouvons supposer que des hom-
mes emprisonnés dans des vêtements de
fer aient tenu à avoir extérieurement, faute
de poches, un morceau d’étoffe, un suaire,
En vogue au sein des chevaliers du Moyen Age qui y ont semble-t-il d’abord
pour essuyer, au besoin, la sueur de leur recours comme objet d’utilité personnelle puis plus certainement comme
front, ou étancher le sang d’une blessure.
Bientôt la mode, la vanité, la galanterie, s’em-
marque d’une faveur féminine, l’écharpe devient pour les croisés un signe
parèrent de ce signe extérieur : l’écharpe ne distinctif nécessaire, ensuite adopté par le monde militaire et les factions
fut plus un simple mouchoir, une visière,
une bande à pansements ; ce fut un tissu nua de le faire jusqu’au XVIIe siècle ; c’est ciers – ce qui paraît différer des usages
reçu des mains de quelque haute châte- même de cette position oblique de admis sous Louis IX.
laine, ou une faveur octroyée à un cheva- l’écharpe qu’est venue la locution pren-
lier par la dame de ses pensées. Chaque dre en écharpe, pour dire prendre À l’écharpe et au bourdon,
guerrier ayant, ou voulant passer pour obliquement. Elle était blanche sous on reconnaît un pèlerin
avoir une maîtresse adorée, porta ce qu’il Louis IX, quoique ce ne fût pas la couleur Au XIIIe siècle, l’écharpe et le bourdon
appelait ses couleurs, ses livrées, chiffons nationale, mais bien la couleur anglaise, étaient si bien la marque distinctive du
que les femmes livraient en s’en dé- car alors la couleur française était le pour- pèlerin, que les rois partant en croisade
pouillant. Souvent l’objet donné était pre de l’oriflamme. Si une association de estimaient devoir prendre solennellement
blanc, parce que c’était la nuance la plus chevaliers chrétiens porta l’écharpe blan- ces deux objets des mains des évêques ou
générale, celle des tissus de lin, celle de che en Orient, ce ne fut donc pas comme abbés : « Quant li rois ot atourné sa voie,
SPÉCIMEN

l’habillement des vierges. Mais une autre couleur nationale, mais comme emblème si prist s’eskerpe et son bourdon à Notre-
cause donna de la vogue à l’écharpe blan- de chevalerie, comme couleur d’alliance Dame à Paris ; et li canta la messe li
che : l’Eglise, qui avait affecté cette cou- entre chevaliers de diverses provinces ; evesques », mentionne La Chronique de
leur à la reine des cieux, fit revêtir aux che- voilà pourquoi alliance et Chevalier croisé, avec Reims. Ces écharpes auxquelles
valiers néophytes les couleurs de l’inno- écharpe ont été synony- l’écharpe et le bourdon était suspendue la sacoche ou
cence, de la pureté, le jour de leur baptême mes. Sous Philippe le Bel, l’escarcelle du pèlerin
d’initiation. elle était encore blanche n’étaient qu’une courroie.
Lorsque les chevaliers commencèrent à pour nous en souvenir des Déjà en 1190, le roi Phi-
servir par grandes masses, on reconnut croisades, puisque selon lippe-Auguste prenait
qu’il manquait aux armures de fer une mar- Guillaume Guyart, en 1304, « l’escherpe et le bour-
que qui pût, un jour d’action, constituer les Français dans une ba- don » à la basilique Saint-
un signe national de ralliement, et on re- taille navale contre les Fla- Denis. Quand le sire de
courut ainsi à une écharpe d’une couleur mands, « Ont entr’eus touz Joinville, se préparant au
convenue. Dès la première croisade, et sus leur atours, / Et les voyage de l’Orient avec
notamment en 1097 affirme Michaud, « sur granz gens et les menues, Louis IX, quitte en 1248 son
la cotte d’armes de chaque écuyer, flottait Escherpettes blanches domaine pour s’embarquer
une écharpe bleue, rouge, verte ou blan- cousues / (...) Li à Marseille, il envoie quérir
che ». Ce que dit Joinville de l’écharpe des malveuillant s’entrecon- l’abbé de Cheminon : « Cis
croisés la montre comme prenant une im- noissent / Par le saing des abbes de Cheminon si me
portance qui ressemble à celle que la cein- escherpes blanches / (...) donna m’escharpe et mon
ture militaire avait eu plus anciennement à Qu’il soit seigniez bourdon ». Dans le Roman
titre d’armement d’honneur. En croisant la d’escherpe blanche / Pour de Renart, composé de 1175
cotte d’armes désignative de l’individu, estre au férir conneuz ». On à 1250, le goupil se déguise
l’écharpe devient elle-même désignative de la mettait alors soit en cein- en pèlerin : « Or voit Renart
la nation ou de la confédération de plu- ture, soit en baudrier, et elle fere l’estuet, / Escrepe et
sieurs nations. Aux croisades, les guerriers servait aussi bien aux sim- bordon prent, si muet, / Si
la portaient en sautoir, comme on conti- ples soldats qu’aux offi- est entrez en son chemin, /

Numéro 35 – La France pittoresque 29


MODE/COSTUMES
Moult resemble bien pelerin, / Et bien li dre l’écharpe aux compa- sante, dangereuse même
sist l’escrepe au col ». gnies d’ordonnance, elles dans la mêlée. Il n’en fut
Après que les temps de pèlerinage et de croi- en eurent alors deux ; celle plus question lors de la
sades furent passés, l’écharpe perdit insen- que leur donna le roi croi- guerre de 1701, comme le
siblement l’escarcelle qu’elle portait suspen- sait de droite à gauche sur prouvent les ordonnances
due, prit en place une frange ou un gland, l’écharpe aux couleurs du des troupes françaises, en
mais se maintint et devint un attribut, une capitaine, et elle remplaça, 1695 ; et en 1703 l’entière
distinction, voire un effet d’uniforme, quand comme signe distinctif, les abolition des écharpes eut
l’armure plate commença à devenir d’un casaques d’armes ; cette lieu dans l’infante-
usage général : ainsi, c’est de 1330 à 1600 mode eut peu de durée. rie, comme consé-
que l’écharpe accompagne le costume de Charles IX et Henri III por- quence de l’adoption gé-
fer et constitue une marque purement mili- tèrent l’écharpe rouge, par nérale du fusil.
taire. Sous le règne de Charles VI, elle cessa opposition aux huguenots Il ne resta de l’écharpe que
d’être blanche, parce qu’elle n’était plus
alors un signe d’alliance entre des cheva-
liers, et que la gendarmerie du monarque
SPÉCIMEN et leurs chefs qui la por-
taient blanche, comme
nous l’apprend d’Aubigné,
la cravate des drapeaux
français, cravate qui origi-
nellement n’était autre
commençait à l’emporter sur la chevalerie : avant que ce dernier sou- chose que l’écharpe, ou,
elle se portait en bandoulière, sur les vête- verain n’adoptât, en signe si l’on veut, le lien, la bri-
ments d’étoffe et de cour. Les écharpes exer- de réconciliation, de nou- Colonel-général de l’Infanterie cole du porte-enseigne ;
çaient pourtant une grande influence, plutôt veau la couleur blanche, de sous Henri IV d’une extrémité, il l’attachait
comme marques de factions que comme in- même que son successeur Henri IV. au fer de la lance du drapeau ou de la cor-
signes de la monarchie : les Armagnacs seuls Chaque nation avait alors de même sa cou- nette ; de l’autre, il s’en faisait une cein-
conservèrent alors la couleur blanche, et les leur : l’écharpe des Anglais et des Sa- ture ; c’était le moyen d’empêcher que le
Mémoires de Pierre de Fenin nous appren- voyards était bleue ; celle des Espagnols, vent ou l’ennemi n’emportât cette volumi-
nent qu’ « en ce tems [1408], les gens du rouge ; celle des Hollandais, orange ; celle neuse enseigne. Cette manière de lier l’une
duc d’Orléans et du comte d’Armignac des Autrichiens, noire et jaune, etc. à l’autre l’enseigne vivante et l’enseigne
estoient logez par delà Paris ; et alors on L’usage survécut peu en France aux der- d’étoffe dura jusqu’à la moitié du XVIIIe
commença fort à parler des gens au comte niers tournois, et l’écharpe fut abandon- siècle.
d’Armignac, pour ce qu’ils estoient ha- née quand l’uniformité des habits militai- D’APRÈS...
> Dictionnaire de la conversation et de la lecture (T. 8) paru en 1854
billez d’escharpes blanches, car on estoit res s’établit. Après la paix de Ryswick > Histoire du drapeau, des couleurs et des insignes
de la monarchie française, précédée de l’histoire des
encores peu vuille [on avait encore peu vu] (1697), on reconnut qu’elle était une déco- enseignes militaires chez les anciens (T. 2) paru en 1837
> Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque
au pays de France et de Picardie de telles ration sans objet, coûteuse, embarras- carolingienne à la Renaissance (T. 3) paru entre 1858 et 1875
escharpes », de Barante écrivant qu’en 1413
« on était aussi mal venu à ne pas l’avoir
qu’on l’eût été à ne pas avoir l’écharpe de ROYALISTES et LIGUEURS catholiques
s’écharpent par couleurs interposées
Bourgogne un an auparavant ».

La couleur de l’écharpe
Les huguenots ayant conservé le blanc, le roi Charles IX crut devoir adopter l’écharpe rouge, et
ne doit rien au hasard à la bataille de Dreux, en 1562, lorsque la guerre éclata entre le parti protestant et le parti
Faisant partie de l’uniforme des officiers catholique, « le combat avoit déjà duré plus de cinq heures, et à peine pouvoit-on plus discerner
les écharpes blanches que portoit l’amiral [Gaspard de Coligny, chef des troupes
des compagnies d’ordon-
protestantes] d’avec l’écharpe rouge de ses ennemis », raconte La Popelinière.
nance sous Charles VII,
SPÉCIMEN
Henri III continua de porter l’écharpe rouge, mais quand en mai 1589, le duc de
elle était blanche sous Mayenne, général de la Ligue catholique, après s’être avancé jusqu’à Tours où le
monarque et le roi de Navarre – futur Henri IV – étaient réunis, fut contraint de
Louis XI. Il n’en fut plus
battre en retraite par les troupes protestantes, Henri III, « pour honorer leur
fait usage sous les prin- valeur, prit l’écharpe blanche, ce qui fâcha à plusieurs des siens, ne pouvant
ces qu’on range parmi honorer de bon coeur la marque contre laquelle ils avoient eu et avoient encore
tant de passion », rapporte d’Aubigné. Ce que la Ligue ne put obtenir à force
les plus chevaleresques, ouverte en Touraine, elle l’obtint le 1er août suivant du poignard de Jacques
sous Louis XII ni sous Clément, la duchesse de Montpensier se vantant d’avoir commandité cet acte
François Ier ; du moins les et faisant « par une fureur insolente et ostentation enragée, distribuer à tous les
conjurés des écharpes vertes, disant : Je ne suis marrie que d’une chose, c’est
bas-reliefs de leurs tom- qu’il n’a sceu, devant que de mourir, que c’estoit moi qui l’avois fait faire ». Le
beaux n’en montrent duc de Mayenne et ses partisans quittèrent l’écharpe noire qu’ils portaient
aucune. Ceci tient sans depuis la mort des Guises, et prirent la verte en signe de réjouissance.
Cependant, cette frénésie et ces excès, qui valurent bientôt à la Ligue de voir les
doute à ce que depuis l’in- villes se détacher peu à peu d’elle, n’empêchèrent pas l’imprescriptible couleur
vention des armes à feu, de remonter sur le trône avec Henri IV. En 1592, après l’abjuration du roi, Villars,
les écharpes étaient deve- commandant de la ville de Rouen, répondit à Rosny, chargé de mener les pourpar-
lers : « Je ne connais plus qu’une Ligue, celle de tous les bons Français pour aimer
nues embarrassantes ; les et servir leur roi ! ». A ces mots, Rosny lui jeta au cou l’écharpe blanche, et le peuple
arquebusiers n’en por- cria : Vive le roi Henri, témoigne Millin. Le 27 décembre 1593, L’Hospital Vitry,
taient pas, et sous les rè- commandant de Meaux pour la Ligue, fit savoir au duc de Mayenne qu’il voulait
rentrer au service du roi devenu catholique, et prit l’écharpe blanche, avant de la
gnes suivants, les seuls faire prendre à toute la ville aux cris de Vive le roi ! Le 12 février 1594, à Lyon, « on
piquiers de l’infanterie commença à prendre des panaches blancs, et peu de temps après des écharpes
française les conservè- blanches ; et à dix heures du matin ne se trouvoit plus de tafetas ni de crespe
blanc dans la ville, tant fut grande l’affluence de ceux, et jusques aux enfans, qui
rent, au témoignage de Arquebusier protestant, en voulurent porter les marques du roy ».
D’APRÈS... Histoire du drapeau, des couleurs
Gheyn. Si Henri II fit repren- costume blanc, sous Henri III et des insignes de la monarchie française, précédée de l’histoire des enseignes militaires chez les anciens (T. 2) paru en 1837

30 La France pittoresque – Numéro 35


( ) P ERSONNAGES
XVIIe siècle
XVIIIe siècle
XIXe siècle
XXe siècle

N
é à Strasbourg le 18 décembre
1776, Jean-Baptiste Schwilgué
perdit sa mère à l’âge de six ans,
LA TÊTE DANS LES ÉTOILES
et montra dès ses plus tendres

Quand LE RÊVE D’ENFANT de


années un goût si décidé pour tout ce qui
se rattachait aux arts mécaniques qu’il par-

Schwilgué
vint, sans autre guide que son intelligence
et son adresse manuelle, à confectionner,
seul, les outils nécessaires à l’établissement
d’un petit atelier. Son plus grand bonheur
était en effet d’imiter, en petit, les machines
qu’il avait l’occasion de voir, et de façonner

PROGRÈS scientifique
des instruments à l’usage de la physique
expérimentale, ses camarades et les amis de
sa famille le qualifiant ainsi de petit sorcier. devient
Le destin de Schwilgué lié à celui
de l’horloge dès ses 15 ans
C’est vers l’âge de 15 ans, toute la famille
s’étant établie à Sélestat après les événe- Manifestant très tôt un goût prononcé pour la mécanique et les
ments de 1789, qu’il conçut la première idée mathématiques, l’autodidacte Schwilgué, menant de front études, carrière
de restaurer l’horloge astronomique de
Strasbourg, construite par Dasypodius en
dans l’enseignement et dans l’horlogerie, poursuit des travaux scientifiques
1574 et ayant cessé de fonctionner en 1790. visant à tenir le serment de ses 15 ans : conférer l’ « immortalité » à une
Cette dernière remplaçait elle-même celle
qui, achevée en 1352 par les mécaniciens et
horloge astronomique de Strasbourg au passé chaotique
astronomes les plus habiles du temps, est à brandit de nouveau en 1793, cette fois gouvernement entreprit de convaincre une
l’origine d’une étrange légende : les chanoi- comme « monnaie d’échange » devant un population rétive à cet usage au moyen
nes du chapitre de Strasbourg délibérant sur citoyen commissaire indifférent, en vue d’hommes capables de le bien comprendre
la récompense à donner à l’artiste, convin- d’obtenir la libération de son père empri- pour pouvoir ensuite le bien expliquer, et fit
rent de lui crever les yeux afin qu’il ne fût pas sonné pour cause d’opinions modérées. ainsi appel comme vérificateur des poids et
en mesure, fort de son expérience, de cons- S’il savait indispensable l’étude des hau- mesures de l’arrondissement de Sélestat
truire pour une autre ville une horloge plus tes mathématiques et principalement cel- entre 1808 et 1825, à Schwilgué, qui déjà
merveilleuse encore ; mais apprenant la rai- les de l’astronomie pour rendre à cette hor- s’était déjà distingué par un travail impor-
son du traitement barbare à lui infligé, le mal- loge son antique splendeur, il dut cepen- tant relatif au rapport existant entre cette
heureux s’écria « Insensés ! Qu’avez-vous dant patienter avant de s’y atteler, en rai- échelle uniforme et l’ancien système alsa-
SPÉCIMEN

fait ? Cette horloge n’est point achevée ; elle son d’un service militaire qu’il effectua cien. Jean-Baptiste n’eut pas plus de maî-
va s’arrêter si je n’y ajoute la pièce qui y comme canonnier sédentaire de la tres pour les sciences qu’il étudia, qu’il n’en
manque, et dont moi seul connais la garde nationale de Sélestat, et avait eu pour l’horlogerie qu’il pratiquait
place ». Conduit au chef-d’oeuvre, il dont il ne fut définitivement libéré alors : sa méthode consistait à appliquer,
en brisa les rouages, personne que le 20 mars 1801, alors qu’il après l’avoir approfondie, la théorie à la
ne s’avérant capable de était marié depuis cinq ans pratique, en rendant sensible et en quel-
la réparer. à une Mlle Hihn ren- que sorte palpable à l’oeil par le secours
Le jeune Alsacien, contrée lors d’un bal du dessin, tout ce qui était possible d’être
ne manquant ja- auquel il avait reproduit ; et ce fut ainsi qu’il apprit la géo-
mais les diman- été prié d’as- métrie descriptive, avant de se douter que le
ches vers sister en sa savant Monge eut rassemblé depuis long-
l’heure de midi, qualité d’officier temps en un corps d’ouvrage imprimé, les
de se rendre à la de la garde na- ingénieuses applications de cette branche
cathédrale pour tionale, et était importante des mathématiques. De tels suc-
contempler celle de déjà père de trois cès n’ayant pas tardé à être connus, on son-
Dasypodius bien enfants. Chaque gea à Schwilgué pour occuper dès 1808 le
qu’elle fût devenue naissance – il eut huit poste de professeur suppléant à la chaire de
inactive et que personne enfants – était pour lui mathématiques du collège de Sélestat, quoi-
ne savait non plus réparer, l’occasion de se rendre à qu’il ne possédât encore aucun diplôme.
Schwilgué s’écria un jour de- Jean-Baptiste-Schwilgué Strasbourg et d’acheter à la li-
vant une assemblée à laquelle le sacristain brairie Levrault un nouvel ouvrage de ma- Persévérance et détermination
venait de narrer la légende de sa construc- thématiques qu’il lisait chaque soir, son enfantent le calendrier perpétuel
tion : « Eh bien ! moi, je la ferai marcher ! » ; travail journalier achevé, étudiant fort Fin 1815, songeant plus que jamais à la
avant de s’exclamer : « Je jure ici devant avant dans la nuit. reconstruction de l’horloge astronomique
Dieu qui m’entend, qu’avec le secours de Plus de douze ans après la loi constitutive de Strasbourg, il eut l’idée de remplacer
sa divine protection, je ferai marcher cette du système métrique décimal, édictée par par un calendrier mécanique et mobile l’an-
horloge et chanter le coq », promesse qu’il la Convention nationale le 7 avril 1795, le cien calendrier de cette horloge qui n’indi-

Numéro 35 – La France pittoresque 31


PERSONNAGES
quait qu’en peinture, sur son disque de bascules d’une portée de 125 tonnes jadis sous le nom de vergure, des régulateurs
bois et seulement pour l’espace d’un siè- à l’usage des ponts et chaussées. pour métier à tisser, etc. », mentionnant
cle, les jours de Pâques de chaque année que toutes les pièces sont de son inven-
ainsi que quelques-unes des principales Passé maître dans l’art de créer tion et ont été perfectionnées par lui. En
fêtes mobiles. A cet effet, et en dépit d’un des appareils de précision 1827, il prit la direction technique de l’éta-
entourage pour la plupart dubitatif l’enga- Un compte-rendu qu’il élabora en 1826 à blissement de son ami Rollé avec lequel il
geant à renoncer, il parvint et en six semai- la demande expresse de s’associa et qui l’avait
nes de temps à créer un mécanisme de trois Charles Dupin, membre engagé à s’établir à Stras-
cents pièces dont il avait voulu que les de l’Académie des scien- bourg, où Jean-Baptiste
indications fussent perpétuelles, et qui re- ces le sollicitant dans le put dès lors se livrer tout
produisait également celles des années cadre de la rédaction d’un à son aise à son génie in-
écoulées depuis la réformation du calen- ouvrage sur « l’impor- ventif.
drier grégorien, intervenue en 1582. Six ans tance et le caractère des La même année, dans la
SPÉCIMEN

plus tard, fin septembre 1821, animé du désir principaux établisse- prévision que l’horloge
de faire connaître au monde savant son ments d’industrie qui font astronomique de la ca-
comput ecclésiastique et muni de son pré- honneur à notre patrie », thédrale de sa ville natale
cieux mécanisme portatif – mesurant 20 cm nous montre que serait tôt ou tard réparée
de haut sur 15 de large et 10 d’épaisseur –, Schwilgué fabriquait et même reconstruite en-
il mit à profit l’époque où les élèves étaient alors « des horloges pu- tièrement, il adressa à
en vacances pour se rendre dans la capi- bliques d’un nouveau l’administration munici-
tale où il ne connaissait personne sinon genre, des machines à pale de Strasbourg un
son fils aîné, mais décidé à soumettre son fendre perfectionnées et mémoire dans lequel il
travail tant à l’Académie des sciences qu’à des outils servant à la proposait trois modes
Louis XVIII. Respectant scrupuleusement confection de pièces mé- d’exécution : 1° remettre
une étiquette à laquelle le roi tenait parti- caniques qui exigent une l’horloge dans son état
culièrement, Schwilgué fut admis un mois certaine précision », mais primitif, c’est-à-dire telle
plus tard à lui présenter lors d’une audience encore « des appareils Horloge astronomique de qu’elle avait été cons-
particulière de plus d’une demi-heure son utiles à la vérification des Dasypodius construite en 1574 truite à l’origine ; 2° la
invention, avant de quitter Paris pour re- poids et mesures, des machines pour la perfectionner et la compléter ; 3° la recons-
gagner Sélestat en vue de la rentrée des fabrication des toiles métalliques, connues truire entièrement sur un plan tout nou-
classes du collège.

Calendrier PERPÉTUEL MÉCANIQUE :


La notoriété de Jean-Baptiste ne se démen-
tit pas. En 1824, il fut chargé par le conseil

étape CRUCIALE du rêve de Schwilgué


municipal d’établir dans la tour de l’église
Saint-Georges la grande horloge qui de-
vait attirer l’attention des connaisseurs et Lorsque Jean-Baptiste Schwilgué parvint à mettre au point ce comput ecclésiastique per-
marqua un progrès sensible dans la cons- pétuel qu’il crut un moment irréalisable au point d’envisager d’être contraint de prouver
truction des grandes horloges publiques. cette impossibilité par de nouveaux calculs, il s’empressa d’en faire part à son fils aîné,
dans une lettre datée du 14 décembre 1815 à neuf heures du soir : « Les dimanches
L’année suivante, la grande bascule à pont
SPÉCIMEN
précédents je me suis occupé du Quantième perpétuel de M. Kunckel [un des amis les plus
dont on se servait alors à Sélestat étant intimes de Jean-Baptiste], qui est maintenant fini ; il fonctionne avec tant de précision que
devenue hors de service en raison de dé- j’en suis on ne peut plus satisfait. Dimanche dernier, il y aura quinze jours, je lui montrai
gradations successives, Comput ecclésiastique comment cela s’organisait. M. Kleitz [autre ami, professeur au collège
de Sélestat] se trouvait chez lui : tous deux en ont été étonnés. Je leur ai
il supervisa les répara- de Schwilgué dit que depuis longtemps je cherchais à inventer un autre objet, mais
tions qu’elle exigeait en que je croyais impossible de trouver, à cause des trop grandes compli-
sa qualité de vérificateur cations de calculs que cet objet nécessiterait. M. Kunckel m’a répondu
des poids et mesures, et que quelque difficile que cela puisse être, il ne doutait pas que si je
en profita pour faire su- m’en occupais sérieusement, je parviendrais à le découvrir (c’est d’in-
diquer mécaniquement les fêtes mobiles). Dès ce jour je m’y suis livré,
bir à l’instrument tant
et le mercredi jour de saint Nicolas, à dix heures du matin, je l’ai
d’innovations et de per- heureusement trouvé. Aussi pendant les trois nuits précédentes je n’avais
fectionnements que, pu fermer l’oeil, tant cela m’avait occupé l’esprit ; il m’a fallu pour
d’une vieille machine en réussir, combiner mes calculs et mon mécanisme d’une manière si ex-
tout point défectueuse, traordinaire, que je m’étonne encore d’y être parvenu ».
Schwilgué poursuit : « J’en ai fait part plus tard au maire de Sélestat, en
il en fit une nouvelle ser- lui disant que je venais d’inventer une pendule à calendrier perpétuel
vant de modèle pour mécanique où les fêtes mobiles étaient représentées ; qu’elles se trans-
toutes celles qui depuis portaient d’elles-mêmes sur les jours et les mois qui leur correspon-
furent construites. On daient pour chaque année, ainsi que le comput ecclésiastique qui y
répondait (...) ; je lui ai dit également que (...) j’étais parvenu à rendre
se contentait autrefois
le mouvement des aiguilles indépendant du rouage de la mesure du
dans l’opération du pe- temps, pour celles dont les cadrans sont éloignés du corps de l’horloge,
sage, d’une exactitude et cela sans rouages intermédiaires ou auxiliaires (...). Comme le maire
variant de 25 à 50 kg, se trouve en ce moment à Strasbourg, je pense qu’il est assez lié avec
prise sur la charge to- son collègue de cette ville pour lui faire part de ma nouvelle décou-
verte. Peut-être aussi cela pourra-t-il me servir à quelque chose, lors-
tale d’une voiture ; la précision fut portée qu’on aura les moyens de réparer l’horloge astronomique de la cathédrale ».
à un demi-kilogramme, même à l’égard des D’APRÈS... Notice sur la vie, les travaux, les ouvrages de mon père, J.-B. Schwilgué, etc. paru en 1858

32 La France pittoresque – Numéro 35


PERSONNAGES
des pièces qui existaient dans l’ancienne ;
quand même l’aurait-il voulu que cela lui L’horloge astronomique
eût été impossible. On ne conserva de l’an-
cienne horloge que le cabinet, dont les de SCHWILGUÉ lui vaut
peintures et les ornements asiatiques
avaient été habilement restaurés aupara-
la visite d’un PRINCE
Le 31 octobre 1853, le prince impérial Napo-
vant ; mais c’est précisément en raison du léon, cousin de l’empereur Napoléon III, re-
Horloge de l’église Saint-Georges respect pour la première disposition de venant de Stuttgart, arriva le soir à Strasbourg
à Sélestat, conçue par Schwilgué cette cage, que l’inventeur alsacien dut et descendit à la Préfecture. Le lendemain,
jour de la Toussaint, il se rendit à la cathédrale
veau et de façon à ce qu’elle pût réunir vaincre d’immenses difficultés, tant pour pendant l’office, et s’arrêta devant l’oeuvre

SPÉCIMEN
tout ce que l’art mécanique et les connais- coordonner et placer le mécanisme entier de Schwilgué, avant de s’enquérir de l’origine
sances astronomiques pouvaient offrir de dans un espace ne s’y prêtant que médio- et du nouveau mécanisme de celle-ci, puis
de se rendre chez lui, désireux de lui expri-
plus exact et de plus complet. Deux ans crement, que pour en harmoniser les fonc- mer de vive voix le plaisir qu’il avait éprouvé
plus tôt, il avait pu pénétrer dans la cage tions avec les indications anciennes. Il à voir fonctionner son horloge. L’Alsacien s’em-
de l’horloge et en visiter le mécanisme, consigna la description complète de son pressa de montrer au prince quelques-uns des
instruments de précision et de calcul qu’il
constatant alors « que la plupart des ouvra- oeuvre au sein de 40 cahiers manuscrits, avait inventés et exécutés : celui-ci les exa-
ges étaient démontés ; que presque tou- avec plans et dessins. mina les uns après les autres en connaisseur,
tes les figures mouvantes qui servaient, Entamée le 24 juin 1838, la construction et les observations précises et multipliées
qu’il fit sur l’emploi de ces instruments dé-
tant à la sonnerie qu’à d’autres fonctions, nécessita quatre années de labeur, cou- notèrent, chez lui, un appréciateur compé-
étaient mutilées, que ses diverses pièces ronnées par la mise en route de la nouvelle tent. Après avoir adressé à Schwilgué des pa-
étaient d’une construction vicieuse et par horloge le dimanche 2 octobre 1842, à l’oc- roles de félicitation et d’encouragement, le
prince le quitta, devant parvenir à Paris le
trop matérielle ; que presque toutes étaient casion du 10e congrès scientifique tenu même jour.
construites en fer, un très petit nombre en alors à Strasbourg. Les journaux de la lo- S’il voulait garder un strict incognito et avait à
acier, et qu’il n’en existe pas une seule qui calité avaient annoncé que le chef- dessein voyagé sous le nom de comte de
Meudon, le bruit se répandit bientôt dans la
soit en cuivre ; que le frottement avait gran- d’oeuvre de Dasypodius, qu’on avait cru ville, que le cousin de l’empereur avait dai-
dement altéré quelques-unes d’elles, mais mort pour toujours, allait revivre et qu’ainsi gné visiter l’inventeur dans sa modeste habi-
qu’il n’avait mis hors de service que celles l’antique basilique verrait renaître son plus tation ; de sorte qu’en se dirigeant vers l’em-
barcadère du chemin de fer de Paris, il ren-
SPÉCIMEN

dont le mouvement était le plus continuel bel ornement ; « ce miracle, disait-on, de- contra sur son passage une foule de person-
ou qui agissaient avec le plus de vitesse ; vait s’opérer à midi précis ». Peu avant nes venues le saluer. Schwilgué, absorbé par
enfin, que l’oxydation, je veux dire la rouille, midi, Schwilgué s’avança seul les calculs auxquels
l’astreignait son
n’avait presque pas mordu sur l’ensemble vers son horloge qu’il mit en grand ouvrage sur
des rouages ». mouvement, et bientôt l’un les engrenages, ne
des petits génies tenant un songeait déjà plus
L’homme d’un projet titanesque sceptre frappa le timbre qui
à cette visite, lors-
qu’il reçut une let-
exigeant un savoir-faire hors pair annonça le premier des qua- tre du prince datée
Il avait été plusieurs fois question d’une tre quarts précédant l’heure, du 11 novembre
suivant et ainsi
réparation complète ; mais, sous le Premier dont les douze coups se firent conçue : « Monsieur,
Empire et la Restauration, l’autorité muni- entendre. Aussitôt les apôtres je m’empresse de
cipale de Strasbourg avait reculé devant la vinrent s’incliner devant leur vous faire savoir
que j’ai été assez
dépense qu’un semblable travail eût né- divin maître, puis le coq agita heureux pour appe-
cessitée, et si ce fut dans sa séance du ses ailes, fit entendre son ler l’attention de
24 septembre 1833 que le conseil de la ville chant et apprit ainsi à la popu- l’empereur sur vos
remarquables tra-
s’occupa pour la première fois et sérieuse- lation qui se pressait au de- vaux qui méritent
ment de la résurrection de l’horloge astro- hors comme au dedans de la d’être mieux con-
nomique, trois années supplémentaires nus, et que j’espère
cathédrale que le miracle était
voir figurer à la
s’écoulèrent avant que l’exécution des tra- accompli. grande exposition
vaux de réhabilitation fût confiée à Jean-Baptiste, qui poursuivit où la France doit
Schwilgué. Il lui fallut d’abord se livrer aux être dignement re-
depuis ses travaux scientifi-
p r é s e n t é e .
calculs les plus ardus ; puis, inventer une ques et effectua d’incessan- J’éprouve un véri-
foule d’instruments et d’outils qui pussent tes recherches sur les engrena- Détail de l’horloge astronomique table plaisir à vous an-
donner aux rouages du nouveau méca- ges et les machines de précision, de Schwilgué à Strasbourg noncer que S.M. a
donné l’ordre, au mi-
nisme qu’il voulait créer, une précision que perdit son épouse en 1851, deux ans avant nistre de l’instruction publique, de lui propo-
jusqu’alors la main de l’homme n’avait ja- de recevoir la visite du cousin de l’Empe- ser un décret qui vous nomme officier de la
Légion d’Honneur ». Il avait ajouté de sa main,
mais atteinte, et enfin former un nombre reur qui avait vu fonctionner la nouvelle en forme de post-scriptum : « J’ai conservé
d’ouvriers qui fussent capables de bien horloge astronomique, et de se voir dé- un vif souvenir de ma visite à l’horloge de
comprendre les détails de cette grande coré de la Légion d’Honneur. Une santé Strasbourg et dans vos ateliers ». Dans le Mo-
niteur du 13 novembre était publié un décret
conception ; ceci en respectant un bud- déclinante le priva de l’Exposition univer- impérial confirmant cette décoration, et le
get imposé par l’administration. Le traité selle de 1855 tenue à Paris, peu avant sa rédacteur en chef du Courrier du Bas-Rhin fai-
le liant à son collègue Rollé expirant en mort survenue le 15 décembre 1856. sait suivre la même annonce des réflexions
suivantes : « Jamais distinction plus méritée
1837, Jean-Baptiste quitta l’association D’APRÈS... n’est venue trouver, dans sa retraite, un sa-
pour s’occuper exclusivement de la cons- > Notice sur la vie, les travaux, les ouvrages de mon père,
J.-B. Schwilgué, ingénieur (...), créateur de l’horloge vant plus digne, plus honorable et plus ho-
truction de la nouvelle horloge astrono- astronomique de la cathédrale de Strasbourg paru en 1858 noré que M. Schwilgué père ».
> Le Génie industriel paru en 1857 D’APRÈS... Notice sur la vie, les travaux, les ouvrages
mique, pour laquelle il n’employa aucune > Le cabinet de l’amateur et de l’antiquaire paru en 1842 de mon père, J.-B. Schwilgué, etc. paru en 1858

Numéro 35 – La France pittoresque 33


L ÉGENDES/INSOLITE ( )
XIe siècle
XIIIe siècle
XIVe siècle
XVe siècle

que, de s’être réconciliés avec l’Eglise, les


MARQUÉ DE LA CROIX OU CRUCESIGNATUS peines les plus sévères étant édictées con-
tre les délinquants ; tantôt la confiscation
est prononcée, tantôt l’interdit est lancé ;

L’humiliante peine c’est la flagellation qui fut prescrite par le


concile de Narbonne, de 1235, comme com-

CROIX
plément du port de la croix. C’est ce qui
arriva à un certain Ulysse, de Cabaret, qui
obtint le 6 octobre 1251 de l’évêque de
Carcassonne la permission de déposer jus-
des qu’à Noël les croix, qu’il devait reprendre
sans attendre l’ordre de l’évêque ou de

HÉRÉTIQUES
tout autre. S’étant gardé de le faire, les in-

SPÉCIMEN
imposée aux quisiteurs le condamnèrent le 26 janvier
1652 à venir à Carcassonne, le dimanche
de la Septuagésime, pour visiter toutes les
églises du bourg, en allant de l’une à l’autre,
nu-pieds, en chemise et en braies, avec
e une poignée de verges dans la main, et à
Au XIII siècle, l’Eglise prend l’initiative d’imposer le signe aux hérétiques, en faire autant le premier dimanche de cha-
enjoints de porter deux croix sur la poitrine, peine humiliante dont certains que mois, jusqu’au moment où il s’embar-
tentent de s’affranchir au risque d’être flagellés ou emmurés querait pour le voyage d’outre-mer.
Enfin l’emmuration – enfermement dans

I
l est fait, pour la première fois, officiel- publique, à en juger par la prohibition de un cachot qu’on murait ensuite – était en-
lement mention du signe des héréti- les tourner en dérision. core une des peines imposées à ceux qui
ques dans le concile de Toulouse de cessaient de porter des croix ou les dissi-
1229, le statut 10 prescrivant qu’ils de- La dispense exige réconciliation mulaient. Elle fut notamment infligée à Ar-
vront, pour témoigner qu’ils ont renoncé à et une attestation de l’évêque naud de Savinhac, de Tarascon de l’Ariège,
leurs anciennes erreurs, porter deux croix Leurs intérêts matériels s’en trouvant en qui, cité pour ce fait devant les inquisi-
sur la poitrine, l’une à droite, l’autre à gau- outre lésés, certains usaient de différents teurs, le 14 mai 1323, eut beau infirmer qu’il
che, et de couleur différente de leurs vête- moyens pour s’en débarrasser : ainsi de les portait, les jours de fête, sur son man-
ments, la même prescription étant renouve- Guillemette Bonet, qui donne trois oies à teau et que, les autres jours, il les déposait
lée par les conciles de Béziers de 1233, et de Bérengère, épouse de P.-G. Morlana, cares- lorsqu’il était à son travail, mais qu’il les
Tarragone, de 1242. Celui qui était marqué sant l’espoir de voir cette dernière la faire reprenait en revenant ; il avouait cepen-
de la croix était dit crucesignatus. exempter par l’évêque de Carcassonne du dant être allé à Tarascon sans ses croix.
Ces premières mesures étant semble-t-il port des croix ; de Raimonde Manifacier, Pour les relaps, pour ceux qui rejetaient
peu efficaces, la matière, la couleur, la place arguant, pour se justifier de comparaître leurs croix sans autorisation, les inquisi-
et les dimensions du signe ne tardèrent sans ses croix devant l’inquisiteur, que teurs avaient imaginé une peine tout à fait
pas à être déterminées rigoureusement : celles-ci étaient usées et qu’elle n’avait pas raffinée. Puisqu’ils ne savaient pas se con-
les croix furent d’abord au nombre de tenter de deux croix, ils en porteraient
deux ; elles devaient être de feutre jaune, quatre. Ainsi, Gaillard Vassal, par sen-
l’une sur la poitrine, l’autre derrière le dos, tence du 2 mars 1253, fut condamné à
entre les épaules. Elles devaient être cou- porter, outre les croix ordinaires qu’il
sues sur tous les vêtements des héréti- était tenu d’avoir sur ses vêtements,
ques, excepté la chemise, et être toujours d’avoir sur son chaperon deux autres
SPÉCIMEN

bien apparentes. Les dimensions impo- croix, chacune d’une palme, et avec or-
sées étaient : pour le grand bras, de deux dre de porter ce chaperon chez lui
palmes et demi de long ; pour le bras comme à l’extérieur. De plus, chaque di-
transversal, de deux palmes ; de trois manche du carême de cette année, il de-
doigts de largeur pour chacun. Les héré- vait visiter toutes les églises du bourg,
tiques étaient tenus de porter ces croix c’est-à-dire de la ville basse de Carcas-
aussi bien chez eux qu’au dehors, de les sonne, en chemise et en braies, les pieds
réparer et de les remplacer lorsqu’elles nus, avec des verges dans la main et
étaient déchirées ou usées. Scène de l’Inquisition : L’Agitateur du Languedoc coiffé du chaperon. Le concile de Bé-
Le concile de Béziers, de 1246, fixa le nom- Peinture de Jean-Paul Laurens ziers, de 1246, enjoignait aux relaps ou à
bre de ces croix à trois pour les hérétiques les moyens d’en acheter de nouvelles, ceux qui auraient poussé les autres à re-
condamnés ; la troisième devait être égale- qu’elle en avait sur sa cape, cependant que tomber dans l’hérésie, de mettre au-des-
ment de couleur jaune et de grandeur suf- sa maîtresse lui avait défendu de porter sus des deux croix qu’ils portaient déjà sur
fisante. Les hommes la portaient à leur cette cape et lui avait ordonné d’en porter la poitrine et derrière les épaules, un bras
chaperon et les femmes à leur voile. Cette une autre dépourvue de croix. Le concile transversal de la largeur d’un palme et de
peine constituait non seulement la plus de Toulouse, de 1229, ne dispensait, en la même étoffe.
humiliante qui pût être infligée, mais en- principe, du port de la croix que ceux qui D’APRÈS...
> Les signes d’infamie au Moyen Age : juifs, sarrasins,
core devait exposer les porteurs à la risée pourraient justifier, par lettre de leur évê- hérétiques, lépreux, cagots et filles publiques paru en 1891

34 La France pittoresque – Numéro 35


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36 La France pittoresque – Numéro 35

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