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Proust – l´analyse

Paola Longo

Dans le paragraphe final de Combray, nous trouvons encore une fois, des topos
renvoyant aux certains concepts importants utilisés par l´auteur : le matin et le réveil, la
lumière et les ombres et finalement le lieu de la chambre à coucher de son enfance. Ces
concepts sont accompagnés des éléments tels que la mémoire involontaire et la mémoire
volontaire, fortement liés, au concept de l´oublie (ou le cachement inconscient des
mémoires, en tout cas). Dans ce paragraphe, le narrateur cherche à reconstruire le
monde de son enfance à partir de la mise en place des éléments isolés dont il se
souvient. Pourtant, un rayon de soleil pénètre et rectifie la construction imparfaite qu´il
avait bâtie.
Analysons premièrement le topos du matin et du réveil. Le narrateur commence le
premier paragraphe en utilisant les mots «matin», «incertitude» et «réveil» renvoyant
aux différents moments de cette première partie de l´œuvre : nous nous souvenons
immédiatement aux passages du voyageur malade qui ne sait pas vraiment où il se
trouve au moment qu´il se réveille. Ce voyageur confond aussi la lumière d´une
chandelle avec les rayons du soleil du matin, fait qui augmente son désespoir. Au
même temps cette image du voyageur est utilisée pour montrer l´angoisse subit par l
´enfant pendant la nuit, loin de sa mère et entouré par les ombres. Si nous faisions un
parallélisme entre le matin, la fin de l´angoisse et le fait que le protagoniste cherche à
reconstruire son passé à travers la mémoire volontaire, nous pourrions interpréter ce
topos comme l´essai de revivre toute sa vie passée. Il accepte qu´il faut le faire au
même temps qu´il découvre l´importance que ses souvenirs ont pour sa vie présente. L
´enfant et le voyageur attendent le matin pour que l´angoisse de l´abandonne et de la
solitude finissent. Ce sentiment de douleur présent dans les deux personnages est
évoqué en utilisant mots tels que « secours », « être soulagé », « souffrir sans remède »
et « les ténèbres ». Il y a aussi une incertitude concernant le lieu où ces deux
personnages se réveillent. Eux deux sentent pendant quelques instants qu´ils ne
reconnaissent pas leur chambre à coucher, fait qui accentue leur angoisse. Nous
pourrions associer cette angoisse aux changements que l´enfant subit quand son grand
père faisait des jeux avec la lanterne magique pour l´amuser.
Deuxièmement nous pourrions nous plonger aux topos de la lumière et les ombres.
Fortement influencé par les mouvements artistiques de l´époque, Proust incorpore des
éléments du clair-obscur et de l´impressionnisme pour reconstruire les espaces vides de
son mémoire. Ces mêmes espaces montrent aussi l´effet évident que le théâtre a eu
pour lui : L´escalier de sa maison de Combray n´est que :
« une pyramide irrégulière » « isolé(e) … se détachant seul sur
l’obscurité » de la même manière que dans ce paragraphe, le
narrateur parle d´avoir reconstruit la chambre autour de lui
« dans l’obscurité ».

Les ombres jouent un rôle principal dans son œuvre entière, elles représentent l
´inconscient où les mémoires « vont se cacher » jusqu`au moment où un élément autour
de nous les fait fleurir dans notre conscient. Dans ce paragraphe l´utilisation des
« rideaux » comme les éléments qui séparent la lumière des ombres acquièrent—une
forte connotation psychanalytique car les mémoires dans l´inconscient doivent passer
par les filtres de la psyché pour devenir conscientes et laisser, donc, pénétrer la lumière
dans la chambre obscure. D´autres moments dans l´œuvre emploient ce jeu avec l
´obscurité. Par exemple, dès le début, le narrateur associe les ombres au manque de
conscience, c´est, pour lui, un état qui ne permet pas la réfection le plongeant dans le
chaos et qui ne le permet pas de savoir où il se trouve ou quels éléments sont autour de
lui. Dans la première partie du roman, l´enfant se sent perdu au moment du réveil, état
qui ne dure que quelques instants :
« Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit
s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout
tournait autour de moi dans l’obscurité (…) ».

Cet état de perdition et de chaos est aussi un indice de l´oublie qui l´empêche de
reconstruire son passé. L´autre personnage dans ce roman qu´utilise l´obscurité comme
forme d´oublie est M. Legrandin qui, ayant sont cœur blessé préfère « l’ombre et le
silence », c´est à dire : oublier pour ne pas souffrir :
(…) il vient dans la vie une heure dont vous êtes bien loin encore
où les yeux las ne tolèrent plus qu’une lumière, celle qu’une
belle nuit comme celle-ci prépare et distille avec l’obscurité, où
les oreilles ne peuvent plus écouter de musique que celle que
joue le clair de lune sur la flûte du silence.»

Si nous considérons les ombres comme un symbole de l´oublie, les lumières, presque
omniprésentes dans tout le roman, pourraient être interprétées comme la mémoire qui
reste hors la consciente, ce qui vient à l´esprit grâce à quelque stimulus de notre
extérieur. Il ne pourrait pas avoir un élément plus représentatif de cette interprétation
que la scène de la madeleine où le narrateur reconstruit, grâce à la saveur d´une petite
pattiserie, tous ses sentiments d´enfance à Combray :
« … dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé
dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas
encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce
souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la
rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer
au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour
mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu
jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait
avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin
jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le
temps était beau. »

Si nous revenons à l´extrait du voyageur malade, nous verrons que la lumière est aussi
présente mais dans cet extrait, elle est trompeuse, elle ne représente pas la mémoire
mais l´illusion d´une mémoire encore dans l´inconsciente, elle renforce l´impossibilité
du personnage d´accéder à ses souvenirs en confondant la petite lumière d´une
chandelle quelconque avec la vraie lumière toute puissante du soleil :

C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a


dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur c’est déjà le
matin! (…) Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est
minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier domestique est parti et il
faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède. »

Dans le dernier paragraphe, la lumière crée le contraste avec les ombres, dévoilant ce
qui est caché, illuminant et reconstruisant ce qui était plongé au chaos et ordonnant ce
qui était désordonné :

(…) quittait le cadre de la porte où je l’avais située par erreur, tandis


que pour lui faire place, le bureau que ma mémoire avait
maladroitement installé là se sauvait à toute vitesse, poussant devant
lui la cheminée et écartant le mur mitoyen du couloir; une courette
régnait à l’endroit où il y a un instant encore s’étendait le cabinet de
toilette »

La lumière et les ombres sont intimement liés avec les concepts de mémoire volontaire
et mémoire involontaire. Le cas de la madeleine est un cas évident de mémoire
involontaire, poussée par un élément extérieur qui, ayant accès à l´intérieur du
inconscient du personnage, fait jaillir tous les sentiments, sensations et mémoires de
manière tout à fait incontrôlée. L´extrait que nous venons de citer, fait une distinction
claire et très marqué concernant ces deux formes de mémoire : tandis que la mémoire
volontaire se trompe en cherchant à reconstruire le passé, la mémoire involontaire
arrange tous les éléments et « montre » le passée tel quel. Au niveau syntaxique, ces
deux types de mémoire s´installent dans le discours à partir de la présence d´un agent
dans les phrases montrant l´effort fait par le personnage en recréant son passé ; la
deuxième partie de la description, où la mémoire involontaire est en charge, l´agent
disparaît et les objets de la chambre deviennent les protagonistes.

Mémoire volontaire Mémoire involontaire


(…) je l’avais reconstruite autour de moi Mais à peine le jour — et non plus le
dans l’obscurité, et,— soit en m’orientant reflet d’une dernière braise sur une tringle
par la seule mémoire, soit en m’aidant, de cuivre que j’avais pris pour lui —
comme indication, d’une faible lueur traçait-il dans l’obscurité, et comme à la
aperçue, au pied de laquelle je plaçais les craie, sa première raie blanche et
rideaux de la croisée —, je l’avais rectificative, que la fenêtre avec ses
reconstruite tout entière et meublée rideaux, quittait le cadre de la porte où je
comme un architecte et un tapissier qui l’avais située par erreur, tandis que pour
gardent leur ouverture primitive aux lui faire place, le bureau que ma mémoire
fenêtres et aux portes, j’avais reposé les avait maladroitement installé là se sauvait
glaces et remis la commode à sa place à toute vitesse, poussant devant lui la
habituelle. cheminée et écartant le mur mitoyen du
couloir; une courette régnait à l’endroit où
il y a un instant encore s’étendait le
cabinet de toilette (…)

Nous voyons dans cette comparaison, le manque de control que ce personnage a sur ses
propres mémoires et le besoin qu´il a des stimula de l´extérieur pour avoir son passé de
nouveau. Nous pourrions voir le même procédé dans l´expérience de la madeleine où le
narrateur se sent envahit par les sensations :

Mémoire volontaire Mémoire involontaire


Et dès que j’eus reconnu le goût du … aussitôt la vieille maison grise sur la
morceau de madeleine trempé dans le rue, où était sa chambre, vint comme un
tilleul que me donnait ma tante (quoique décor de théâtre s’appliquer au petit
je ne susse pas encore et dusse remettre à pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait
bien plus tard de découvrir pourquoi ce construit pour mes parents sur ses
souvenir me rendait si heureux),… derrières (ce pan tronqué que seul j’avais
revu jusque-là); et avec la maison, la ville,
la Place où on m’envoyait avant déjeuner,
les rues où j’allais faire des courses depuis
le matin jusqu’au soir et par tous les
temps, les chemins qu’on prenait si le
temps était beau. Et comme dans ce jeu où
les Japonais s’amusent à tremper dans un
bol de porcelaine rempli d’eau, de petits
morceaux de papier jusque-là indistincts
qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se
contournent, se colorent, se différencient,
deviennent des fleurs, des maisons, des
personnages consistants et
reconnaissables, de même maintenant
toutes les fleurs de notre jardin et celles du
parc de M. Swann, et les nymphéas de la
Vivonne, et les bonnes gens du village et
leurs petits logis et l’église et
toutCombray et ses environs, tout cela que
prend forme et solidité, est sorti, ville et
jardins, de ma tasse de thé.

La lumière, en tant que ouverture à nos sensations les plus primitives, donc, représente
la reconstruction totale du passé, tout à fait impossible à partir de la mémoire volontaire.

Finalement, nous allons prendre le topos de la chambre à coucher, lieu qui déclanche l
´angoisse du narrateur adulte et du narrateur enfant. Dans le dernier paragraphe du
Combray, nous faisons témoin de son effort pour reconstruire son passé à partir de la
chambre à coucher :

« Je savais dans quelle chambre je me trouvais effectivement, je


l’avais reconstruite autour de moi dans l’obscurité, et (…), je l’avais
reconstruite tout entière et meublée comme un architecte et un
tapissier qui gardent leur ouverture primitive aux fenêtres et aux
portes, j’avais reposé les glaces et remis la commode à sa place
habituelle. »

Pour le faire, il essaie de placer tous les éléments dont il se souvient, de la


même façon avec laquelle il avait reconstruit sa maison de Combray :

C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je


me ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette
sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes
ténèbres, pareil à ceux que l’embrasement d’un feu de
bengale ou quelque projection électrique éclairent et
sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent
plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon, la
salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait
M. Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule
où je m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si
cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de
cette pyramide irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher
avec le petit couloir à porte vitrée pour l’entrée de maman; en
un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu’il
pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l’obscurité, le
décor strictement nécessaire (…) A vrai dire, j’aurais pu
répondre à qui m’eût interrogé que Combray comprenait
encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais comme
ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par
la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et
comme les renseignements qu’elle donne sur le passé ne
conservent rien de lui, je n’aurais jamais eu envie de songer à
ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.

Dans cet extrait nous voyons comment la mémoire volontaire ou de l


´intelligence ne peut se souvenir que de quelques éléments et illumine avec
une sorte de « pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil
à ceux que l’embrasement d’un feu de bengale ou quelque projection
électrique » petits morceaux de son passé. L´oublie plonge dans l´obscurité
les espaces et aussi le temps. C´est intéressant de repérer comment cette
mémoire sélectionne des objets tels que l´escalier, le couloir et la chambre à
coucher. Tous les autres éléments les sont étranges. Dans tous les extraits où
nous constatons que le personnage peut se souvenir de certains objets
consciemment, la cause doit se trouver dans le sentiment qui les unit (en
général, c´est l´angoisse). Tous les autres moments de la vie passée du
narrateur restent dans les ténèbres jusqu´à leur réveil à parti d´un élément
déclencheur.

Pour conclure, nous pourrions dire que Proust a pu recréer dans la première
partie de son œuvre les procédés à partir desquels les êtres humains se
souviennent de leur passée à parti de la littérature. Il a aussi décrit la tragédie
de l´oublie, cet état où nos mémoires restent endormies peut être à jamais au
moins que nous rencontrions un élément magique, notre propre madeleine, qui
puisse nous prendre de la main jusqu`à la lumière de la joie de l´enfance et de
nos souvenirs les plus tendres.