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Brion (Saint-Germain-d'Esteuil-Gironde) et le pagus des Médulles : structuration de l'espace et urbanisation chez les Biturigues vivisques (note préliminaire) P. GARMY, R. GONZALEZ VILLAESCUSA P. Gros (dir.) Villes et campagnes en Gaule Romaine, 120° Congrés National des Sociétés Historiques et Scientifiques, Paris, 1998, 71-88, [Titre 34] Brion (Saint-Germain-d’Esteuil — Gironde) et le pagus des Médulles : structuration de l’espace et urbanisation chez les Bituriges vivisques (note préliminaire) Pierre Garmy et Ricardo Gonzalez Villaescusa Le dossier concernant la géographie historique de la région bordelaise dans I"Antiquité, notamment celle du Médoc, est des plus copleux. Pourtant, nombreuses sont les questions qui y demeurent en suspens et donnent liew & des controverses toujours renouvelées!. Cette nouvelle étude n’a pas pour objet de remettre une fois encore sur le métier 'ensemble du corpus des sources disponibles; elle envisage seulement, a la lumiére des recherches archéologiques récentes sur la péninsule médocaine, de proposer un point de vue légerement différent de coux généralement adaptés, Trois programmes complémentaires se sont en effet déroulés ces derniéres années en Médoc ou A son propos : une fouille programmée, entre 1984 et 1991, sur le site de Brion (commune de Saint-Germain- «'Esteuil), un programme interdisciplinaire d'archéologie spatiale déve- loppé & partir de 1991 dans le cadre de l'ATP «Grands projets darchéologie métropolitaine2> et enfin une étude dlachronique sur la formation et le développement des réseaux urbains en Gironde lancée en 1. On en trouvera un résumé suggestif dans une courte note due aL. Mavai, «Le Médoc antique. Note préliminaire», dans Soulac et les pays médocains. Actes da XLit congrés de la FHSO, Soulac-Paulllac-Saint-Germaind Esteuil 16 et 17 avril 1988, Bordeaux, 1989, p. 103-106, 2, Il s'agit du programme «Morphogéndse. paysages et peuplement holocénes de la zone lttorale aquitalne» eoordonné par J. Sersovy,J-M. Paobrvon, P. Garay et JP. Tasren, 120" congr: nat. soe. hist. cient, Aix-en-Provence, 1995, Archéologie, p. 71-88. 0254 Villes et campagnes en Gaule romaine 19933. Chacun de ces themes de travail procéde d'une problématique autonome mais la conjugaison des résultats obtenus permet de renou- veler lintérét du sujet pour la zone considérée, Un ensemble de données nouvelles Rappelons succinctement les principaux éléments du dossier en insistant, sur les acquis récents. Llagglomération de Brion Le site de Brion* est implanté sur une butte calcaire éocene qui émerge de quelques métres au nord-ouest du marais de Raysson (fg. 1) Figure 1. Vue aérienne du site de Brion, prise du sud (cliché F. Didierjean) Cotte étude sinsrit dans le cadre d'un projet dallas des réseaux urbains en France Slaboré au sein de la «Maison des sciences de la ville», univorsté de Tours. ct coor ddonné par H. GALINE ot M. Rovo. P. Gana ef al. «Saint-Germain-d'Esteul, Brion», dans ¥illes et agglomérations urbaines antiques du Sad-Ouest de ia Gaule, 2° collogue aguitanta 13-15 septembre 190, Bordeaux, 1992, p. 145 sg. Bibllographie antérioure, 4 72 Brion et le pagus des Médulles : structuration de espace et urbanisation. Aprés une premidre occupation lors de la transition age du bronze/age du fer. la plate-forme est & nouveau investie, au cours du ul sibcle av. J,-C., par un habitat qui se développe sans solution de continuité jusqu’a Iins- fallation, vers le milieu du #* sidcle de notre ere, d'une agglomération couvrant alors toute la surface disponible, soit une dizaine d’hectares (ig. 2). Outre des maisons de plans stéréotypés, inscrites dans des sortes d'enclos qui engendrent un tissu urbain globalement assez lache, les fouilles ont révélé la présence d'un théatre qui ferme le site au sud, d'un temple & plan centré et d'un autre édifice public entre lesquels s'inscrit, au sommet de la butte, un ensemble monumental - comprenant proba~ blement des thermes ~ qui correspond vraisemblablement au centre civique de la collectivité. Les niveaux supérieurs du gisement indiquent un abandon précoce de I'agglomération dans son ordonnance initiale qui ne peut étre postérieur & la fin du n® sidcle, avec une perduration limitée au centre monumental et lige notamment & des travaux de récupération de matériaux. L’évolution holocéne du Médoc La connaissance des cadres géographiques du Nord-Médoc dans lesquels s‘inserit, entre autres, I'agglomération antique de Brion a été profondément enrichie et notablement modifige par les recherches menées au sein du programme ATPS. En quelques mots, aprés avoir rappelé que la morpho- genése de la péninsule est sous la double dépendance de I’évolution de I'es- tuaire girondin et de action éolienne, on insistera ici sur les révisions chronologiques auxquelles invitent les études environnementales conduites sur les horizons holoctnes (ig. 3). C'est en particulier le cas pour les deux générations de marais poldérisés, appelés localement mattes, dont les data- tions absolue et relative sont du plus grand intérét pour la compréhension du processus de mise on place des paysages. Il ressort des données recueillies, concordantes et globalement synchrones sur l'ensemble des marais médocains, que les mattes anciennes, auxquelles appartient le marais de Raysson contralrement & ce qui était admis naguére, commencent {se former vers 6500-3500 BC mais aussi et surtout que le comblement Jusqu'au 0 NGF voire jusqu’au niveau des hautes mers de vives eaux est achevé a date haute, avant la période romaine et sans doute méme des 'Age du bronze. Ainsi, au pied du site de Brion, un sondage carotté a donné 8 - 47/- 51 cm de la surface solt 1,5 m NGF. sur tourbe, 1885-1735 BC calibré (ref. TO 4727) et ~148/-152 em, soit 0,5 cm NGF, sur tourbe égale- ‘ment, 5204 - 4402 BC ealibré (ref. UQ 2085). ‘Un exposé rapide des principaux résultats vient d'en étre donné dans : J. BuRNoU P. Gans, JP. Taste, «Paléopaysages Utoraux ot occupations holocénes en Nord Médoc (Gironde = France)», Actos du 3° collogue GERHICO «Les socités littorales «du Centre-Ouest atlansque de la Préhisioire & n0s jours, Rochefort 18-20 avril 1995, sous presse 73 Pointe de Grave yraLonr soucac BB colaen ersine NW taste notrtes cance» ‘Terasses Muvsles péistacines YZ, Maxsis wolocines «séeents» Af Epandages sablowe plistordnes “\ conton de Richard 285 Dunes holocenes NII vases imertidates acructes sséologique simplifiée du Nord-Médoe J-P. Tastet. A. Fonquernie det.) 75 0258 76 Villes et campagnes en Gaule romaine Lexondation ancienne du marais autour de Brion ow au moins Varrot précoce des entrées régulldres d'eaux estuariennes mot & mal I'idée tradi- tionnellement admise suivant laquelle Brion aurait essentiellement joué le role de port avaneé de Bordeaux sur la rive gauche de la Gironde, Mame si, con l'état, on ne peut exclure tout & fat la persistance d'un chenal encore en eau durant I'Antiquité, on voit mal ce qui aurait pu inciter la création installations portuaires nouvelles et importantes dans un site aussi mal approprié. Dés lors, il convient d'envisager que la transformation du site, au milieu du 1 siécle, pour en faire une agglomération répondant aux critdres de urbanité romaine, obéisse a d'autres nécessités Larmature urbaine des pays girondins Létude de la hiérarchie des agglomérations au sein des réseaux urbains pour les cités de Bordeaux, Bazas et Boiens® montre que le site de Brion se comporte de maniére singuliare en venant systématiquement se classer dans le peloton de téte des sites urbains considérés’. Il arrive, bien évidemment, loin derriére Bordeaux dont le caractbre de métropole est lourdement accusé sur tous les critbres de classement retenus, mais il fait le plus souvent jeu égal avec Bazas ou Bolos, les surclassant méme pour certains marqueurs (fig. 4). D’oit hypothése de travail suivante Brion peut avoir été concu ~ et équipé en conséquence ~ comme pole urbain structurant d'une partie du territoire médocain de la cité des Bituriges; hypoth®se qui nous raméne inévitablement & la question du pagus des Médulles, & celle de sa définition géographique et de sa struc- turation interne. Setnanens Pale Figure 4, Arbre hiérarchique de "armature urbaine en Gironde (apres P. Garmy). 6. P Gato, «Réseau urbaing antiques du départoment de Gironde», dans Atlas des réseau urbaing en France, Tours, & paraitre 0259 Brion ot le pagus des Médulles : structuration de Pespace ot urbanisation. Le pagus des Médulles Trois sources antiques seulement mentionnent les Medullé = Pline "Ancien (istoire naturelle, 32, 6, 62) qul vante la qualité de leurs huftres mais ne les inclut pas en tant que tel dans sa liste des peuples aquitain = Ausone, a plusiours reprises dans ses lettn également mais aussi pour le pagus (4, 1-2): ~Sidoine, enfin, fait a nouveau référence aux huitres des Médulles, et seulement & cela, dans sa lettre & Trigetius (8, 12) ‘la vérité, cela est bien maigre, e'autant plus que, parallalement, le dossior épigraphique est inexistant ot il faut donc ompruntor d'autres voies pour essayer de caractériser le territoie que l'on suppose sous la dépendance de Brion La question de savoir si le site de Brion est ou non assimilable au ‘Noviomagus cité par Ptolémée (ll. 7, 7) nest pas définitivement tranchée Rappelons que celui-i, vers le milieu du t siecle, au gré de sa nomen- clature géographique des cétes atlantiques, attribue aux Bituriges deux villes, Bordeaux et Noviomagus. On a de bonnes raisons de placer en Médoc cette seconde agglomération qui a par conséquent toute chance de correspondre effectivement a Brion, seul gisement connu dans les parages & présenter sans conteste certains caractéres urbains. Mais, de toute facon, malgré I'inérét historique que présenterait la découverte d'une preuve de cette identification manifestant ainsi la présence d'une cite bieéphale, le probleme central nest pas Ia. Deux quesiions principales sont & considérer : quellas sont les limites possibles du torritoire de Brion et comment esti structuré? A propos des huftres Essai de définition du territoire de Brion Laissons de cOté le débat concernant la possibilité d’existence d'un terri toire propre au vicus & l'intérieur du territoire de la cité. P. Leveau a récemment montré, par de nombreux exemples, que le fait est clairement attesté pour l'ensemble du monde romain antique?, si bien qu'il est possible de faire ict l'économie d'une nouvelle démonstration, Devant le silence des sources anciennes traditionnellement mises en qouvre en pareil cas, le recours a d’autres méthodes s'impose, en partieu- Lier celles utilisées avee profit par les géographes pour la modélisation des zones d'influence des agglomérations urbaines. Plusieurs nous ont paru devoir 6tre écartées d’emblée dans le cas du Médoc : d'une part la 7. Des remarques paraliles peuvent fire faites & propos de Talmon, dont la destings dans la eté des Santons paralt proche de clle de Brion chez los Visisques, 8. ABenrustor «La earte dela Gaule de Ptoléméen, REA, 36,1984, p.51 39. 9. P, Leveav, «Agglomérations secondaires ot territoies on Gaule narhonnaise», RAN, 26, 1993, p. 296 57 77 02 78 Villes ot campagnes en Gaule romaine recherche des lignes théoriques d’équidistance des sites que le polds trop divers des agglomérations rend a l’évidence non pertinente, et d’autre part la théorie des places centrales que le milieu trés fortement aniso- trope interdit de solliciter utilement, Rien ne semble par contre s‘opposer application d'une méthode mathématique simple, connue sous l'appel- lation «loi de Reilly», du nom de celui qui ta formulée!®, Elle montre que Vattraction d'une agglomération est directement proportionnelle & l'im- portance de la ville considérée et inversement proportionnelle au carré!! de la distance qui la sépare de ses voisines. Ainsi, entre deux aggloméra~ tions A et B s’établit un point d’«indifférence» D (breaking point) qui fixe la limite des zones d'influence dominante de A et de B et qui est défini par l'équation DB = Distance AB/1+R? Poids de A, Poids de B S‘agissant d’agglomérations antiques, la dilficulté principale réside, bien entendu, dans la détermination de critéres de mesures du poids respectif des villes. Par souci de cohérence, les mémes marqueurs que ceux mis en oeuvre dans la classification higrarchique des agglomérations considérées ont été repris ici. I faut d'alleurs souligner que ce sont a peu prés les seuls possibles tant les descripteurs chiffrés sont rares dans les Fes qui nous occupent. En quelques mots, rappelons qu’ll s'agit @apprécter pour sept domaines (politique et administratif, défense et stratégie, cultuel et culturel, économie rurale, industrie et artisanat, commerce, communication et transport) les niveaux de rayonnement des agglomérations (local, microrégional, cité, province, empire) en leur affectant un indice de 1 & 5 correspondant!2, Appliquée aux aggloméra~ tions girondines antiques, la méthode donne un poids relatif de 27 pour Bordeaux. 17 pour Andernos/Biganos et 14 pour Saint-Gormain-d’Estoull La formule de Reilly développée & partir de ces données permet de calculer la limite théorique ¢’influence prédominante des trois agglomé- rations et de les reporter sur un fond de carte (fig. 5). Ce calcul donne ‘une zone limite & environ 22 km-23,2 km si l'on adopte Ia puissance 3 — au sud de Brion en direction de Bordeaux et de méme & 16 km-16.6 km avec le cube ~ & l'est de Boios-Andernos, Ia coupure entre Brion et Bofos devant se situer & 33 km au nord de cette derniére 410. W.J. Ritay, The law of retail gravitation, New York, 1981. AL. Certains auteurs préferent avoir rocours au eube de la distance entre deux agglomé- ratlons dont le polds respoctf est rds diffrent, Nous présentons ci-dessous et sur Ia arto (Og. 5) ls résultats des deux calcul, ala veieé peu différents. 12, D. Dextcxe, «Der geographische Stadthegriff und die raumlich-funktionale Betrachtungswelse bel Siedlungstypen mit zeniralvr Bedeutung In Anwendung aut Siedlungspochen». dans Juuaxui eval. Vor und Frahjormen des europaisches Stadt in Mittetatter, Gitingen, 1973, 0261 | Bh Aocloméeston Lite des achiprts do Letpare et Meus ae Liite 3 Parents do Boch Lite théorique dntuence (acne carbo) Limite théorique cinfuence (eacne eubigue) Unite do roxrat ea cane IGN n° 1434 EST etl sr a Fue Burdigala Figure 5. Carte des limites théoriques des cités de Bordeaux et des Botens: territoire supposé de Brion/Novlomagus (Th. Panoulllores del). Il nexiste évidemment pas de moyens pour valider cette hypothése de travail de maniére sire. On peut cependant arguer de deux observations convergentes lui donnant au moins une certaine vraisemblance : 79 0262 80 Villes ot campagnes en Gaule romaine Ja coupure Boios-Andernos/Bordeaux obtenue correspond précisément ala frontiére traditionnellement retenue par toute l'historiographie régio- nale entre les territoires des deux cités antiques de Bordeaux et des Boiens. Elle est marquée par la présence, & l'intersection avec la voie antique Bordeaux-Dax, d'un toponyme ancien fines dont I'ntérét dans co contexte ne peut échapper. En outre, mais ceci explique sans doute cela, on doit reconnaitre, au méme endroit, le tracé de la limite médiévale des archiprétrés de Buch - (ot Born) continuation du territoire supposé de la cité des Boiens ~ avec l'archidiaconé de Cernds a l'est et archidiaconé de Médoc au nord, tous deux dans le dioctse de Bordeaux"; = celle entre Bordeaux et Saint-Germain-d’Esteuil et parallélement celle entre Boios et Saint-Germain coincide exactement avec la frontiére connue & partir du xi? siécle, remontant peut-6tre au x° sidcle, de l'archi- prétré de Lesparre et celui de Castelnau ou Moulis qui s'étend au sud jusqu’a Bordeaux™. Hypotheses d’évolution du paysage nord-médocain depuis l’Antiquité Si le sito de Brion a offectivement organisé un territoire, comme le laisse penser ce qui précede, il est nécessaire de procéder & une analyse norphologique du paysage qui permette d'individualiser un certain hombre de structures et de proposer un essai de datation relative des formes du paysage. Les résultats présentés ici sont provisoires et incomples, ils no sont fondés que sur quelques sondages carto-photographiques qu'il faudra compléter et systématiser sur la totlité du territoie étudié. La méthode mise en @uvre est largement redevable aux principes formalisés récem- mont par G. Chouquer™®. Le travail a consisté, dans un premier temps, & {in dépouilloment complet du fond IGN au 1/23 000 dos communes médo- taines de Soulac & Bordeaux destiné & repérer d'éventuelles orientations prédominantes qui peuvent ordonner les territoires concernés et corros- pondre t des organisations parcellaires anciennes. Cotte recherche préliminaire a débouché sur la mise en évidence uno structure orthogonale de direction constante NG 24" E (fg. 6) Aucune contrainte naturelle du milieu, couchant notamment le relief et Torographic, nimpose une telle orientation, La structure est représentée par des occurrences distribuées selon un module de 20 20 actus, d'une Yaleur métrique do 710 mn. De telles caractéristiques font penser naturel- 1, Sur cette questions des limites médlévales, on consultera toujours avec profit malgré Se date ancienne le tres te Liste des parolsses (a sigele) éitéo par F. Précuatn ‘Archives histariques de Gironde, 1909, p. 1-21. 1, Cette géographie roligiouse est cartographige dans C. Hicouver, J. Ganoettes. ‘J Laraune, Bordeaus pendant le haut Moyen Age, Bordeaux. Fédération historique ‘du Sud-Ovest, 1963, p. 101, 15. G- Guouguen, Manuel d'anaiyse des formes historiques du paysage,& paraltre. 0263