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Palau, P L

Les détraquées

f\46D4
iNCHE DERVAL

dans

de

P.-L. PALAU
Lucienne parait.
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'on ne
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ïrai à
'est-ce

P.-L PALAU

moi ?

'ettres.

dame
com-
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e de

77
2Joh\

696758
ACTE PREMIER Edmée... écoutez... c'est entendu...
Faites le nécessaire pour que l'on ne
Le bureau de M""' de Challens, direc- donne pas de devoirs aux élèves pour
trice de l'Institution Les Fauvettes, à demain... Oui... J'en référerai à
Versailles. Madame. (Au concierge.) Qu'est-ce
Large pièce luxueuse. Au fond, une que c'est, Jean ?
baie vitrée donnant sur un perron domi-
nant le parc. A
gauche de la baie, dans
LE CONCIERGE
un pan coupé, un tout petit placard
sous tenture. Au premier plan, une
bibliothèque; au deuxième, une porte.
— Mademoiselle... c'est le cour-
rier...
Au deuxième plan droite, une porte.
Un vaste bureau à droite perpendi-
culaire à la rampe.
Mil'' CLAIRE
Devant le bureau, un fauteuil de cuir.
Beaucoup de fleurs et de plantes.
— Il y a quelque chose pour moi ?

Au lever du rideau, la baie est close


par un vaste store. LE CONCIERGE, lui tendant les lettres.

— Non... tout ça, c'est pour Madame


et pour les élèves. ^MH'' Claire com-
mence le tri des lettres, mettant de côté
SCÈNE I celles pour la directrice.) Il y en a qui
sentent bon.. .hein!. ..de ces lettres-là?...
On dirait les corbeilles du parc... c'est
M"' CLAIRE, puis LE CONCIERGE pareil Vous avez vu... il y en a une qui
!

a un cachet de cire avec un rond de


^;Vfiie Claire est seule; assise au serviette dessus... Tenez, celle-là...
bureau, elle écrit. Un long temps, puis la
sonnerie du téléphone intérieur retentit.) Mlle CLAIRE

Mil'- CLAIRE, à l'appareil.


— Ce n'est pas un rond de serviette...
voyons, Jean... c'e^t une couronne de
baron.
— Allô !... oui... comment ?... Non...
non. Madame n'est pas là... C'est LE CONCIERGE
M"-? Claire... Allô!... Ah! c'est vous,
mademoiselle Edmée... Qu'y a-t-il
pour votre service?... Oui... oui... oui.
— Ah!... Je ne sais pas, moi...

En effet, il fait horriblement chaud...


Oui... je vous comprends fort bien... En
Mlle CLAIRE
principe, je ne pense pas que Madame
s'y oppose... au contraire... (On frappe
— C'est pour la petite Le Goffe...

à la porte de gauche.) Entrez... (Le


Concierge entre. M"'" Claire, tout en LE CONCIERGE
continuant sa conversation, luifaitsigne
d'avancer.) Allô!... mademoiselle — Oui... la petite Lucienne...

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M'if- CLAIRE LE CONCIERGE
— Celle qui est si jolie... — Hein?

'

LE CONCIERGE Mlle CLAIRE -^^

— Elles sont toutes jolies les petites — Oui... vous dites : c'est curieux.
demoiselles ici... Qu'est-ce qui est curieux ?

Mlle CLAIRE LE CONCIERGE


— Dame... ce ne sont pas des — Parce que pas vu Madame
je n'ai ,

enfants de pauvres... s'en aller... et pourtant je n'ai pas


bougé de la loge... (Unsilence. Il
remonte.) Quelle chaleur!... Ici, c'est
LE CONCIERGE encore supportable... mais là... au
on cuirait un œuf... Vous per-
— Bien sûr... c'est plutôt des gosses
dehors...
mettez... je m'assois cinq minutes
de riches... comme on dit! pour souffler...

Mlle CLAIRE Mlle CLAIRE *•

— Oui, on le dit... Mais il est préfé- Cinq minutes, pas plus... Madame ne
rable de ne point vous servir d'expres- va sans doute pas tarder à rentrer, »•
sions aussi vulgaires... aussi peuple... et vous savez qu'elle n'aime pas beau-
Madame abomine ce genre-là, vous coup que les hommes viennent parmi :
devez le savoir. les élèves...

LE CONCIERGE, baissant la voix.


LE CONCIERGE, riant
— Elle est là. Madame ?
— Oh!... à mon âge!... On n'est plus
bien dangereux... (Un silence.) Elle
Mlle CLAIRE n'est pas commode tous les jours, la
patronne... n'est-ce pas?
— Non... Madame est sortie... pour
des courses...
Mlle CLAIRE
LE CONCIERGE — Elle est nerveuse...
— Tiens... c'est curieux...
"
LE CONCIERGE *
Mlle CLAIRE — Ça fait déjà combien de temps
— Quoi? que vous êtes ici ?

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M"e CLAIRE M'K- CLAIRE
— Eh bien! mais... voyons... je
— Oui... je ne me déplais pas ici...
Oh... évidemment, il y a du travail, de
suis entrée unpeu avant Noël, le
la responsabilité... Madame ne se rend
15 décembre exactement. Nous sommes peut-être pas toujours bien compte de
fin juillet...
l'effort qu'on fournit...

LE CONCIERGE LE CONCIERGE
— Ça fait sept mois... — Tous les patrons... hein!... c'est
un peu comme ça...
Ml'*- CLAIRE
M"'' CLAIRE
— Oui, sept mois. (Un silence.)
— Enfin... je suis satisfaite... mal-
gré tout. Ça n'empêche pas que je vois
LE CONCIERGE les vacances arriver... avec joie...

— Vous vous plaisez ?


LE CONCIERGE
M"'' CLAIRE — D'habitude... on ferme plus tôt...
Pourquoi ce retard cette année ?
— Bien sûr... pourquoi me deman-
M>ie CLAIRE
dez-vous ça ?

LE CONCIERGE
— C'est à cause de la fête...

— Bah!... pour causer.


LE CONCIERGE
— Quelle fête ?
Mii'^ CLAIRE
Mlle CLAIRE
— Parler... pour parler...
— Eh bien! mais... celle que
Madame veut donner... afin de rehaus-
LE CONCIERGE ser la cérémonie des prix!

— Comment ? LE CONCIERGE
Mil'' CLAIRE
— Encore!
Mlle CLAIRE
— On dit... pour parler... « pour
— Comment, encore?... (Sonnerie
causer » est impropre...
au téléphone.)
LE CONCIERGE LE CONCIERGE
— Ah... ah...
— Ben oui... l'année dernière...

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Mlle CLAIRE LE CONCIERGE
— Chut... une seconde... Allô!... — Vous ne vous rappelez donc pas
oui... c'est ici... Ah! madame de Che- ce qui s'est passé ?

roy... Bonjour, madame... Non,


madame... Non... ce n'est pas M""*^ de
Challens. C'est la surveillante...
Mii« CLAIRE
Madame est momentanément absente...
oh! elle ne va sans doute pas tarder... je
— Vous savez bien que je n'appar-
tenais pas encore à l'Institution...
l'attends d'un instant à l'autre... Vous
aviez une communication particulière
à lui faire ?... La date exacte des prix ?... LE CONCIERGE
Mon Dieu, madame, je ne saurais pré-
ciser... mais, en tout cas, ce sera avant
— Si... évidemment... je le sais...

la fin du mois, certainement... oui... mais vous auriez pu en entendre cau-


oui... je sais... oui, je comprends... pour ser... parler... causer... quoi... ça a fait
les départs... c'est gênant... Écoutez, assez de bruit...
madame... je vais me
renseigner auprès
de Madame... et vous fixerai aussitôt. Miit CLAIRE
Oui... oui... Armelle se porte à mer-
veille... Ah... ça... le travail... se com- — Non... j'exerçais en province...
porte moins bien... oui... oui... Au
revoir, madame... (Elle raccroche.)
LE CONCIERGE
LE CONCIERGE, — Oh!... mais faut que je vous
raconte ça... Figurez-vous que l'année
se tournant vers Claire. dernière, à l'occasion des prix...
— Ilfaut espérer que cette année-
Madame avait eu l'idée de donner un
bal travesti... un bal Louis XV... Elle
ci... ça ne sera pas comme l'année
avait fait venir de Paris un professeur
dernière...
de danse et de maintien, M"« Solange,
elle s'appelait.
M^i^ CLAIRE
— L'année dernière?... Pourquoi M"-^^ CLAIRE
ne serait-ce pas comme l'année
— Dans quel but?...
dernière ?

LE CONCIERGE LE CONCIERGE
— Ah!... c'est pas des trucs à
— Hé bien! mais pour enseigner les
recommencer... Vous vous rendez pas... les figures du ballet aux
compte... pensionnaires...

M'"^ CLAIRE Mii« CLAIRE


— Pas du tout... — Ah oui...

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LE CONCIERGE LE CONCIERGE
— Justement, parmi les élèves, il y —Si... Il paraît que le soir même de
avait une petite jeUne demoiselle de son arrivée ici... M'"" Solange lui avait
treize ans... jolie... jolie... non... vous faitdes observations... on ne sait pour-
ne pouvez pas vous faire une idée de ce quoi... Toujours est-il que le lende-
qu'elle était belle... Je la vois encore! main... je retrouvais son petit cadavre...
Pauvre petite gosse!... tout sanglant... au fond du puits... près
du potager...
Mlle CLAIRE
M"-^ CLAIRE
— Pourquoi... pauvre petite gosse ?
— Mais c'est horrible...

LE CONCIERGE LE CONCIERGE
— Elle est morte!... — Vous pouvez le dire... Mademoi-
vivrais cent ans, je n'oublierais
selle... je
Mil'' CLAIRE jamais ce spectacle-là!... (Un long
silence. Une horloge sonne lourdement
— Morte ? la demie.)

LE CONCIERGE Mn<- CLAIRE, pensive.

— Elle s'est tuée!... C'est


V^ COL étrange
CllCtllgC ique cette enfant se
soit donné
lonné la mort!.
mort!...
M"^' CLAIRE
LE CONCIERGE
— Tuée... à treize ans?...
— Oui... mais... c'est possible... Elle
LE CONCIERGE était seule... ses parents habitaient le
Brésil... jamais elle ne sortait...
— Oui... par désespoir... Madame était sa correspondante... Elle
était toujours triste, rêveuse, inquiète...
(Un temps.) Moi... ça ne m'étonne
M'"^ CLAIRE pas...

— Par désespoir ? Mlle CLAIRE, à elle-même.

LE CONCIERGE — Après tout... cela se peut... Il y a


des enfants mélancoliques, anxieux,
— Ah oui...
impulsifs...

M"e CLAIRE LE CONCIERGE

— Ce n'est pas
— Oui... quoi qu'il en soit... ça n'a
possible... pas marché tout seul... La Presse a fait

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des histoires énormes, la police aussi... SCÈNE II
bien entendu... Enfin, l'affaire a été
classée, comme on dit... MiK- CLAIRE, LE CONCIERGE,
M"''' DE CHALLENS
Mlle CLAIRE
— Et ce douloureux événement n'a M°>e DE CHALLENS
pas causé trop de tort à la pension ?
— Qu'est-ce que c'est ?

LE CONCIERGE LE CONCIERGE
— Madame l'avait craint... vous — C'est... c'est...
pensez... Mais quoi, n'est-ce pas...
c'était pas sa faute...
Mlle CLAIRE
M"' CLAIRE — Le courrier... Madame... que
Jean vient de porter...
— Et... cette demoiselle Solange?
LE CONCIERGE
LE CONCIERGE — Oui, Madame...

— Elle est repartie... peu après...


M^^e DE CHALLENS
M'i" CLAIRE — C'est bon, allez.

— On ne l'a jamais revue ?... Mlle CLAIRE

LE CONCIERGE
— Il y a un télégramme...

— Jamais!... (Un long silence.) En M-"" DE CHALLENS


tout cas... si Madame redonne un bal
cette fois-ci... je suis tranquille... ce
— Ah!... (Au concierge, qui s'en
n'est pas cette Solange qui s'en occu- allait.) Jean... attendez un instant...
pera!... Madame!... (Elle pose sa brassée de fleurs sur son
bureau et, de façon nettement fébrile,
décachette le télégramme.) Jean?... le
(La porte de gauche s'ouvre brusque-
train qui part de Paris à 15 h. 20, à
ment, et M'"'' de Challens paraît. C'est
quelle heure arrive-t-il ?...
une femme dans la quarantaine, blonde,
très belle et de manières aristocratiques.
LE CONCIERGE
Ses bras sont chargés de fleurs. Le
Concierge, à son apparition, s'est levé — 15 h. 20... c'est par Saint-
brusquement, ainsi que M'"' Claire.) Lazare ?

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M-"'- DE CHALLENS LE CONCIERGE
— Oui, par Saint-Lazare...
— Si... oui... non... oui, Madame...
(Il sort, en proie à une profonde
stupéfaction.)
LE CONCIERGE
— Oh!... avec le changement à
Saint-Cloud... ça fait seize heures... à
peu près. Oui, il arrive à i6 heures. SCÈNE III

M^ DE CHALLENS M'ie CLAIRE, Mme DE CHALLENS

— Bon. Il est 3 heures et demie...


M™^ DE CHALLENS,
vous avez grandement le temps. Sortez qui a relu la dépêche.
la voiture... vous irez ensuite à la gare
rive droite attendre une dame... Vous — Mademoiselle Claire... la
ramènerez sa malle également... chambre... à côté de la mienne... est en
ordre ?

LE CONCIERGE M'i'' CLAIRE


— Bien, Madame. (Il esquisse une — Oui, Madame... enfin... je veux
sortie et revient.) Ah... mais... com- dire... elle peut recevoir quelqu'un...
ment savoir qui est la Dame que je tout est prêt...
dois... ?
Mme DE CHALLENS
M' DE CHALLENS
— Vous ferez mettre des fleurs...
— Vousl'avez déjà vue... vous la beaucoup de fleurs... tout de suite...
reconnaîtrez... Si vous craignez de
faire erreur... demandez-lui si elle Mi"^ CLAIRE
n'est pas M"^' Solange...
(Mouvement de M"' Claire et du — J'y vais...
Concierge.)
Mme DE CHALLENS
LE CONCIERGE — Prenez le courrier des élèves.

— Mademoiselle... Solange... la
Vous le ferez distribuer à la récréation.

demoiselle... de l'année dernière ?...


M"« CLAIRE
Mm- DE CHALLENS — Bien, Madame. Ah!... Mlle Edmée
a demandé l'autorisation de ne pas don-
— C'est cela... Allez, et ne manquez ner de devoirs aux élèves pour demain...
pas l'heure. pour éviter le surmenage... en raison

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de la température... J'ai cru bien faire sieur Gautret. (On frappe à la porte de
en accordant cette dérogation... droite.) Entrez...

M^ DE CHALLENS
— Vous deviez m'en parler d'abord. SCÈNE V
Je ne m'y serais pas opposée . . . mais vous
deviez me consulter...
Mme DE CHALLENS, M^e CLAIRE
{de droite).
M"e CLAIRE
—Je m'excuse... (Un temps.) Mlle CLAIRE
M™<^ de Cheroy a téléphoné afin de
s'informer de la date des prix...
— Madame, y a la petite Chris-
il

tiane... de chez Mi'e Edmée... qui vient


d'être prise d'un fort saignement de
M-ne DE CHALLENS nez... Voulez-vous me
donner de
— Qu'avez-vous répondu ?
l'éther?...

Mlle CLAIRE M>"e DE CHALLENS


— Que je n'étais pas au courant...
— Vous n'y pensez pas... de l'éther...
(Elle sort, à droite.) pour une épistaxis. . . (Elle va au placard,
qui se trouve dissimulé dans le pan
coupé de gauche, et l'ouvre. Sur un
rayon, elle prend une petite fiole, puis
referme le placard.) Tenez... faites-lui
SCÈNE IV respirer ceci... Où est-elle ?

M^e DE CHALLENS, seule.


Mlle CLAIRE
(Elle prend le télégramme resté sur le
— Aux lavabos...
bureau, le relit et reste un moment
immobile, les yeux dans le vague; puis M^'e DE CHALLENS
elle dispose dans un vase les fleurs
qu'elle a apportées. Enfin elletéléphone.)
— Vous ferez conduire l'enfant à
l'infirmerie...
—Allô!... le 40, je vous prie... 40...
deux fois vingt... oui, ici, à Versailles... Mlle CLAIRE
bien sûr. Allô!... allô!... Monsieur Gau-
tret...M"iedeChallens... Monsieur Gau- — Elle se plaint de la tête
tret... jevoudrais bien vous voir pour également...
la décoration du bal... oui... c'est
urgent... Quand pouvez-vous passer ?... M"'e DE CHALLENS
le plus tôt possible... oui, demain
matin, vers les 10 heures... sans faute... — Justement. Si cela ne va pas
je vous attends. Au revoir, mon- mieux d'ici une heure... vous ferez

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venir le D'' Bernier... S'il vous plaît... M-^e DE CHALLENS
ouvrez on étouffe... (Une
cloche
le
résonne au
store...
loin.) Une visite, — Oh! vous êtes très vaillante
voyez donc... encorel...
^M">^ Claire sort par le perron. Un
temps, puis elle reparaît.) M'"*' LE GOFF
M"<^ CLAIRE — Mon Dieu... je n'ai pas à me
plaindre...
— M^e Le Goff demande à vous
parler...
M""^^ DE CHALLENS
Mn'e DE CHALLENS — Je vous en prie, chère madame...
(Elle désigne le fauteuil.)
— M""^ Le Goff?
M"<« LE GOFF
M"<^ CLAIRE
— Oui, la grand'mère de la petite — Merci... Et vous, madame, n'êtes-
Lucienne... vous point trop fatiguée par toute cette
saison scolaire... avec vos multiples
M'"e DE CHALLENS occupations ?...

— Faites entrer... faites entrer...


M"^-' DE CHALLENS
^M"e Claire sort un instant et
revient, introduisant M">« Le Goff. — Non... enfin... pas trop...
C'est une dame âgée, très distinguée.)
M^ie LE GOFF
— C'est si délicat... la direction de
tout ce petit monde turbulent!...
SCÈNE VI
M™e DE CHALLENS
M""- DE CHALLENS, M">e LE GOFF — Oui, sans doute... Mais ce petit
monde vaut mille fois mieux que le
M""^ DE CHALLENS
grand...
— Bonjour, chère madame... com-
ment vous portez-vous?... Bien, à ce Mnie LE GOFF
que je vois...
— Je vous admire... chère madame...
M'">^ LE GOFF
Mi'e DE CHALLENS
— Merci... merci... un peu lasse, un
peu traînante... c'est l'âge... — Mon Dieu... pourquoi?

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M">« LE GOFF qu'elle voudrait revenir à la maison...

— Parce que... jeune, belle, riche...


qu'elle a peur!

avoir préféré cette existence austère et


studieuse... à la vie mondaine, élé-
M"ie DE CHALLENS
gante... si pleine d'attraits, pour une — Peur.?...
femme adulée...
M"'e LE GOFF
M"ie DE CHALLENS
— — Oui... alors, je me suis inquiétée...
Je ne regrette rien... A la mort de je viens voir... Lucienne n'est pas
M. de Challens, j'ai dit adieu à toutes souffrante ?
ces vanités... Mon deuil a trouvé, sinon
une consolation... du moins un adou-
cissement dans cette tâche à laquelle je
M' DE CHALLENS
me suis consacrée... l'éducation des
jeunes filles de notre aristocratie... si
— Nullement... Je ne comprends pas
la raison de cette lettre... j'ignorais
menacée par les mœurs actuelles, le l'état d'esprit de Lucienne... rien ne le
lamentable esprit nouveau... Mes pre- justifie... rien... sinon peut-être la
mières élèves furent les enfants de mes fièvre d'impatience occasionnée par
amies, je les avais toutes vues naître... l'approche des vacances...
j'étais la marraine de la plus âgée...

M™e LE GOFF
M™"? LE GOFF
— Tout de même... c'est de
—Oui... c'est bien ce que j'ai pensé.,
je sais que, depuis la maladie de sa
l'abnégation...
malheureuse mère..., Lucienne n'est
plus très enjouée... Elle se rend
M^^ DE CHALLENS compte... n'est-ce pas... cette petite...

— Très douce, je vous assure... (Un


M-^e DE CHALLENS
emps.) Vous venez voir votre fillette ?

M-ne LE GOFF
— Comment va M"'^ Le Goff ?...

— Oui... Figurez-vous, j'ai reçu Mmf LE GOFF


hier une une
triste...
lettre d'elle... lettre si
— Hélas!...

M-^e DE CHALLENS
Mnie DE CHALLENS
— Triste ?
— Toujours dans la maison de
santé ?

M"ie LE GOFF M-nc LE GOFF


— Oui... Elle me dit qu'elle s'ennuie. — Toujours...

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Mn>e DE CHALLENS M"'e DE CHALLENS
— Que disent les médecins ? — Oui... en somme, elle travaille
normalement. Oh... ce n'est pas excessif,
M"'«> LE GOFF mais enfin les notes sont dans la bonne
moyenne... le seul point à redire... c'est
— disent qu'ils auront beaucoup
Ils son caractère... autoritaire, tenace...
de peine pour la désintoxiquer, au point Mais, entre nous, je ne déteste pas ça...
où elle en est... la pauvre créature est j'aime l'énergie, la volonté, même chez
perdue de morphine... Quelle épou- un enfant...
vantable chose, n'est-ce pas ?
M"'e LE GOFF
M'"*- DE CHALLENS
— Oui... oui... c'est lamentable...
— Il faut tout de même obéir...

(Un long silence.) Voulez-vous voir


Lucienne maintenant... ou attendre M»"^ DE CHALLENS
4 heures, la sortie des classes ?
— Viendrez-vous aux prix, chère
Mni" LE GOFF madame ?

— Je préférerais ne pas attendre... M'"e LE GOFF


Il faut que je sois à Paris avant
5 heures et je n'aime pas que l'auto
aille vite... je ne suis pas moderne...
— Mais certainement... La date est-
elle arrêtée ?

M'"e DE CHALLENS M"'*- DE CHALLENS


— Je vais faire venir Lucienne...

(Elle téléphone.) Allô!... veuillez ame- Le 28... Je suis navrée de les
ner M"<^ Le Goff... de chez M"*^ Louise.. donner si tard... Je sais que cela gêne
beaucoup de familles dans leur départ...
Mni'^ LE GOFF C'est très fâcheux... mais je n'ai pu
faire autrement. Jt veux donner une
— Je ne vous dérange pas ?... fête magnifique... alors, j'espère que
l'on me pardonnera ?
M' DE CHALLENS
— M"><' LE GOFF
Nullement... nullement... Je suis
très heureuse, au contraire, que vous me
signaliez cette dépression incompré-
— Vous êtes pardonnée d'avance...
hensible de cette enfant... Nous allons
essayer d'en déceler la cause... Il le M™*- DE CHALLENS
faut.
M-^e LE GOFF
—Je vous remercie... (On entend
une porte s'ouvrir et se fermer.) Voici
— Vous donne-t-elle satisfaction ? Lucienne...

87
SCÈNE VII LUCIENNE, avec effort.

M°>'' DE CHALLENS, Mn^^ LE GOFF, — Non... grand'mère... je vais


bien...
LUCIENNE, Mlle CLAIRE (A partir de ce moment, Lucienne
(La porte gauche
de s'ouvre.
paraît agir comme un automate, sous la
Mlle Claire entre première et s'efface volonté de iW^e de Challens.)
la
pour laisser passer Lucienne. Celle-ci,
qui paraît sur le seuil, aperçoit sa M'"e LE GOFF
grand' mère.)
— Tu vois... je suis venue... Tu es
LUCIENNE, dans un en. contente ?

— Grand' mère!... LUCIENNE


pour s'élancer, mais M'"*' de
(Elle va
Challens a fait un geste imperceptible et — Oui... oui... je suis contente...
s'estlégèrement avancée. L'enfant ren-
contre son regard et s'arrête net.) M">e LE GOFF

M^^ LE GOFF
— Encore quelques jours... et tu
seras en vacances. Ça te va, ça, hein ?
— Chérie...
LUCIENNE, vivement.
M^e DE CHALLENS — Oh! oui... oh! oui... grand'mère...
— Hé bien!... embrassez votre grand'
mère... Lucienne... Mm« DE CHALLENS
LUCIENNE — Lucienne... écoutez-moi... Pour-
quoi avez-vous écrit à votre grand'-
— Grand'mère... grand' mère !... mère que vous aviez peur ?... Pourquoi
(Elle se jette presque convulsivement peur?... Qui est-ce qui vous fait peur,
dans les bras de sa grand'mère.) ici?... Répondez... Qui vous a fait
peur ?
M"!» LE GOFF
LUCIENNE, dans un murmure.
— Ma chérie... comme tu es pâle!...
— Personne... (Puis, brusquement,
Tu n'es pas malade?... (Un long
silence.) elle se réfugie dans
les bras de sa grand'-
mère.) Grand'mère... grand'mère...
emmène-moi... emmène-moi!...
M-^e DE CHALLENS
— Voyons... Lucienne... votre grand'- M"!" LE GOFF
mère vous demande si vous êtes souf-
frante... répondez-lui... — Mais... pourquoi?...

88
LUCIENNE vieilles habitudes... mes manies...
D'ailleurs, elle n'est pas à plaindre... la
— Je t'en supplie... grand'mère.. propriété est immense, le parc est au
emmène-moi!... moins le double de celui-ci... avec de
belles pelouses... des arbres cente-
M^ie LE GOFF naires... Lucienne peut s'en donner à
cœur joie...
— Mais enfin... qu'y a-t-il?... Est-
elle drôle!... LUCIENNE
M"'^' DE CHALLENS — Jean-Jean sera là ?

— Qu'avez-vous, Lucienne?... M"'^' LE GOFF


Voyons... vous voulez partir... vous
êtes mal, ici ?... Vous êtes malheureuse ? — Bien sûr...
Il faut répondre... Vous êtes malheu-
reuse ?... M""" DE CHALLENS
M">e LE GOFF — Qui est... Jean- Jean ?

— Lucienne... ma chérie... M°>e LE GOFF


M">f' DE CHALLENS — C'est le petitgarçon de mon jar-
dinier... Il jeune que Lucienne,
est plus
— Vous ne vous plaisez plus ici... qui le tourne à tous ses caprices...
Lucienne ?

LUCIENNE
LUCIENNE, d'une voix blanche.
— Je l'aime bien, Jean-Jean... Il

— Si, madame... est gentil...

M"'' LE GOFF M"'" LE GOFF


— C'est un caprice... — Vous ne me ferez pas enrager
cette année... vous ne vous amuserez
M"><- DE CHALLENS plus à jouer au noyé... près de l'étang...
ni à l'ascenseur avec les seaux du
— Un enfantillage... (Vivement.) puits ?...
Vous passerez les vacances à Mantes ?
M""; DE CHALLENS,
M""^ LE GOFF d'une VOIX sifflante.

— Mon
Dieu, oui... Pourquoi aller — Oh! non... pas ça... pas ça!...
ailleurs Je sais bien que Lucienne
? (Soudain plus calme.) Il ne faut pas
aimerait voyager... le bord de la rner... s'approcher du puits. petite Lucienne.
. . .

Mais je ne suis guère valide... j'ai mes jamais... jamais!... (Un long silence.

89
M"^*' de Challens est montée vers la baie M""^ LE GOFF
regarde au dehors, puis elle revient.)
et
Il fait une chaleur accablante... vous
— Ah!... alors... je ne veux pas
ne trouvez pas ?...
d'exception. C'est pour tout le monde
la même chose... la discipline est la
discipline... Dis-moi au revoir ici,
M™e LE GOFF ma chérie... Tu vas être bien sage...
tu me le promets... tu ne veux pas
—Oui... nous aurons certainement tourmenter ta grand'mère ?...
de l'orage, ce soir...
LUCIENNE
M"^*^ DE CHALLENS
Non.
— C'est à souhaiter... cela détendra
un peu les nerfs... M nie LE GOFF
M"'e LE GOFF A vendredi...

— Moi... je ne tiens pas à être sur LUCIENNE


les routes
me raisonner,
sous les éclairs... j'ai
mais le
beau
tonnerre
— Oui...

m'impressionne... je vais me sauver...


c'est le cas de le dire...
M">e LE GOFF
— Et ne pleure plus... ou je m'en
LUCIENNE, qui éclate en sanglots. vais fâchée...

— Oh! non... grand'mère... ne me LUCIENNE


quitte pas !

— Je ne pleure plus.
M"'« LE GOFF
M""- LE GOFF
— Ah... ma petite, voyons... tu n'es
pas raisonnable... je ne viendrai plus — Au revoir, ma chérie...
te voir... Ne dirait-on pas que l'on te
martyrise? Allons... allons... calme- LUCIENNE
Embrasse-moi... songe que dans
toi...
cinq jours tu seras libre... cinq jours!... — Au revoir, grand'mère...
pas même une semaine! Sèche-moi vite (Entre M"» Claire.)
ces yeux-là... et viens me reconduire...
M"ie DE CHALLENS
M^-e DE CHALLENS — Veuillez reconduire Madame...
(En accompagnant M"'*-' Le Goff.) Les
— Ce n'est pas la règle... mais enfants aujourd'hui, ont aussi leur
enfin... neurasthénie... Mes amitiés, chère
(Elle sonne.) madame... et bon retour.

90
M-^e LE GOFF le commande, je vous l'ordonne... vous
m'avez comprise
— Merci... au revoir... au revoir...
?

(M"'*= Le Goff et M''^ Claire sortent


LUCIENNE, dans un souffle.
par le perron.)
— Oui...

M"ie DE CHALLENS
SCÈNE VIII — Vous m'obéirez toujours?...

M"»- DE CHALLENS, LUCIENNE LUCIENNE


(M""' de Challens regarde s'éloigner
jV7mi; £t.
— Oui... toujours...
Goff et M"^- Claire, puis elle
se tourne vers Lucienne, qui est restée M""^ DE CHALLENS
debout près du bureau. Elit regarde
longuement et fixement l'enfant, qui — Embrasse-moi!... (Elle attire l'en-
petit à petit relève la tête et finit par fant à elle et l'embrasse longuement,
croiser ses regards avec ceux de la direc- puis brusquement elle la repousse et se
trice, dan: une attitude soumise.) lève.) Retournez à votre classe...
attendez... (Elle essuie avec son mou-

— DE CHALLENS,
M""- allant au canapé. choir les lèvres de l'enfant.) Vous avez
Lucienne, venez de moi.
près du rouge... Passez par les lavabos...
(Elle s'assied.) Plus près... (L' enfant vous baignerez vos yeux... c'est inutile
obéit.) Pourquoi avez-vous écrit à de montrer à vos camarades que vous
votre grand'mère ?... Pourquoi lui pleurez comme une toute petite fille...
avez-vous dit que vous vouliez partir >... venez par ici... (Elle sort à droite av^c
Pourquoi avez-vous pleuré devant Lucienne.)
elle?

LUCIENNE
Je... je ne sais pas!.. SCÈNE IX
Mme DE CHALLENS, prenant les SOLANGE, puis M">^- DE CHALLENS
mains de Lucienne et la fixant dans Its
yeux. (La scène reste vide un long moment,
puis par la baie, au fond, une femme
— Écoutez... je vous défends, à paraît. Elle est jeune, mince, brune, le
l'aveni", de laisser supposer que vous visage très pur; elle est vêtue de noir,
puissiez être malheureuse ici... je sa tenue très simple mais élégante doit
veux... que vous m'obéissiez aveuglé- indiquer une très légère note masculine.
ment... pour tout ce que je veux, mci... Elle tient à la main une petite valise de
tout ce que je désie... quand je le cuir. Elle reste un moment à regarder le
veux... quand je le désire... Cela, je vous pc'^c, du haut du perron, puis entre

91
lentement, sans un geste, les yeux dans SOLANGE
le vague, comme automatiquement. Elle
pose son bagage sur le bureau et demeure — C'est vrai ?

appuyée, immobile. Un temps. Par la


porte de gauche, M"^^ de Challens entre. Mn>e DE CHALLENS
Elle reste figée sur le seuil en apercevant
Solange. Celle-ci n'a pas fait un mouve- — Ton absence m'a tant coûté...
ment.)
SOLANGE
M'"e DE CHALLENS,
tremblante.
d'une voix — Moi aussi, je suis heureuse de me
retrouver près de toi...

— Solange!...
M'"^ DE CHALLENS
SOLANGE — Assieds-toi... Il fait lourd... n'est-
ce pas ?

— Marthe!
SOLANGE
(Très lentement, Solange étend les
bras vers M'"^ de Challens, qui douce-
ment s'approche. Longue étreinte, puis
— Oui... peut-être...

les deux femmes se séparent légèrement,


mais en se tenant toujours.)
M">e DE CHALLENS
— Tu n'es pas fatiguée ?
M""^ DE CHALLENS
— Solange... c'est
SOLANGE
Solange... toi...

— Si... ce train qui va lentement...


SOLANGE je suis agacée...

— Mais oui... M™e DE CHALLENS

M"'e DE CHALLENS
— C'est l'orage qui menace...

— Ta santé est bonne ?


SOLANGE
— Sans doute... oui...
SOLANGE
— Passable... La tienne?
M""= DE CHALLENS
— Si j'avais pensé... je t'aurais
M-^e DE CHALLENS envoyé la voiture te prendre à Paris...

—Merci... je vais bien... (Un SOLANGE


silence.) Je suis heureuse de te sentir
drès de moi... — A quoi bon ?...

92
M'ne DE CHALLENS SOLANGE
— Tu as trouvé mon domestique à — Avec de la fleur d'oranger, peut-
la gare ? être?... Tu me prends pour un bébé?
(Un silence.)
SOLANGE
— Oui...
M">«^ DE CHALLENS
— Qu'est-ce que tu as fait... depuis
M-n» DE CHALLENS un an que je ne t'ai vue ?

— Il a apporté ta malle ?
SOLANGE
SOLANGE — J'ai donné des leçons... un peu
— Oui...
partout...

M">e DE CHALLENS
M"!*^ DE CHALLENS
— montée dans ta chambre ?
— Pourquoi n'as-tu pas répondu à
Il l'a mes lettres ?

SOLANGE SOLANGE
— Je crois... — Tes lettres ?

M">'' DE CHALLENS M'"e DE CHALLENS


— Mais viens là... voyons... tu
— Oui...
t'agites...

SOLANGE SOLANGE
— J'ai horriblement mal aux nerfs... — Tu m'as écri»- ^...

M"'^' DE CHALLENS M™<= DE CHALLENS


Veux-tu te reposer un moment ? — Oui... bien sûr...

SOLANGE SOLANGE
— Non... c'est inutile... je sens que — Je ne les ai pas reçues...
je ne pourrai rester en place...
M™e DE CHALLENS
M^e DE CHALLENS
Veux-tu un peu de tilleul?...
— Ce n'est pas possible...

93
SOLANGE M">e DE CHALLENS
— Non, Marthe... je n'ai jamais eu — C'est curieux... je ne saurais dire
de lettres de toi... exactement pourquoi j'ai cette idée.

M"ie DE CHALLENS SOLANGE


— C'est étrange... — Quelle idée ?...

SOLANGE Mme DE CHALLENS


— Pourquoi?...
— Oui... l'idée que tu me caches
quelque chose...
M"!*? DE CHALLENS SOLANGE
— Les lettres ne s'égarent pas... — Allons donc...

SOLANGE M™e DE CHALLENS


— La preuve que si... — Solange... je t'en prie... viens près
de moi... (Solange vient s'asseoir près
M"'c DE CHALLENS de son amie.) Écoute... il ne faut pas
que tu m'en veuilles... de t'avouer cela...
— J'espérais que tu viendrais me mais souvent, en pensant à toi... je
voir... J'ai été si malheureuse sans toi! me suis étonnée...

SOLANGE SOLANGE
— voyagé beaucoup... je suis
J'ai
— Étonnée ?...

peu libre... Il faut que je gagne ma


vie! M^e DE CHALLENS
M^'"^^ DE CHALLENS — Tu m'as dit que tu étais
Oui...
une pauvre institutrice, gagnant péni-
— Ah!... blement son pain, courant le cachet...

SOLANGE SOLANGE
— C'est normal... ça t'étonne ?... — Eh bien ?...

M"'<' DE CHALLENS M""' DE CHALLENS


— Oui. — Je ne puis le croire...

SOLANGE SOLANGE
— Comment ?... — Cependant...

94
M"'*" DE CHALLENS M"i« DE CHALLENS
— Non... Solange... Il me
semble — Voilà toute notre histoire...
bien que ce petit costume, si simple, si (Un léger silence.)
modeste, dissimule mal ta véritable
personnalité... Tu n'es pas ce que tu SOLANGE
dis... Tu es une femme de mon rang...
de notre monde... Il y a des signes qui — Eh bien!... où vois-tu là-dedans
ne trompent pas... Tu es certainement la raison qui te porte à douter de ce
une grande dame... que je t'ai dit... quel motif aurais-je à
me déguiser ?...

SOLANGE
— Mn>e DE CHALLENS
Romanesque...
— Je ne sais...
M"ie DE CHALLENS
— SOLANGE
Pas pour un sou...
—Allons... laissons cela... c'est
SOLANGE stupide. Parle-moi de toi... Qu'as-tu
fait cet hiver ?
— Mais si... réfléchis, voyons...
souviens-toi... rappelle-toi comment je Mme DE CHALLENS
suis venue ici... comment nous nous
sommes connues... — Pas grand-chose... j'ai eu peu
de Aux vacances de Pâques...
loisirs...
M' DE CHALLENS je suisallée une semaine à Sainte-
Maxime... j'ai vu quelques bons en-
— Oui... l'an passé... j'ai eu besoin droits ...entre autres, une fumerie
d'un professeur de danse... j'ai fait installée magnifiquement. un véritable
. .

mettre une annonce dans les journaux... nirvana...

SOLANGE SOLANGE
— Cette annonce m'est tombée sous — Où cela?...
les yeux... je me suis présentée... pro-
posée... j'ai été agréée... Mme DE CHALLENS
Mme DE CHALLENS, tendrement. — Dans la propriété d'une Russe
exilée... une femme charmante... une
— Solange... grande artiste... un poète...
(Elle l'embrasse.)
SOLANGE
SOLANGE

— Mon Dieu! Marthe... quel enthou-
Et voilà toute l'histoire... siasme...

95
Mn-e DE CHALLENS SOLANGE
— Tu le comprendrais si tu avais — Madeleine!...
vu ce cadre féerique qu'elle a réalisé!...
Songe qu'elle a su renouveler cette M""^ DE CHALLENS
chose désuète... une fumerie d'opium!
— Tu la connais donc ?...

SOLANGE SOLANGE
— Qui t'a donné l'idée de la petite
— Oui... oui... j'ai donné des
pilule libératrice ?
leçons... pour un cotillon...

M'"<: DE CHALLENS M-^e DE CHALLENS


— Mon mari... Il avait longtemps — Et tu l'appelles... Madeleine?
séjourné en Chine...
SOLANGE
SOLANGE — Pourquoi pas ?...
— Il fumait beaucoup ? (Elle se lève brusquement
avec agitation.)
et marche

M"^<= DE CHALLENS M-ne DE CHALLENS


— Assez pour en mourir, jeune — Solange., qu'est-ce que tu as?...
encore...

SOLANGE SOLANGE
— Tu regrettes
— Oh!... j'ai trop mal!...
le ? ( Finalement, elle ouvre son sacàmain
qu'elle a déposé sur le bureau et en tire
M"!" DE CHALLENS une petite trousse à morphine, prépa-
rant son injection tout en parlant.)
— J'ai longtemps regretté le cama-
rade qu'il était... l'homme, jamais... M""-- DE CHALLENS
SOLANGE
— Tu n'as pas cessé ?

— Ici... tu ne peux pas fumer... SOLANGE


— Il n'y a que cela qui me soulage...
M"i<^ DE CHALLENS
—Non... bien sûr... à Versailles...
M"'^ DE CHALLENS
tu penses! Mais je vais à Passy, chez — La morphine... je n'en ai jamais
une amie... la baronne de Bergues... été très partisante...

96
SOLANGE SOLANGE, les yeux dans le vague.

— Pourquoi?... parce que ce n'est — Je me


souviens... elle était gen-
plus à la mode ?... la cocaïne te paraît tille... brune... des yeux où luisait du
plus moderne ?... feu... Cette voix douce... musicale... si
câline... c'était le soir de mon arrivée...
M°>e DE CHALLENS Nous étions ici... toutes les deux...
comme à présent... Elle est entrée... par
— Non... je n'ai pas de ces sno- là... par là...
bismes... c'est une question de préfé-
rences, voilà tout... (Solange, qui a M"!* DE CHALLENS
empli sa seringue, met un pied sur une
chaise, soulève sa jupe et enfonce — Je me souviens aussi...
l'aiguille dans sa cuisse.) Oh!... mais
assez... voyons... SOLANGE
SOLANGE
— Le lendemain...
ce petit être
adorable, que la vie animait si magnifi-
— Il me faut cette quantité... sinon
quement... n'était plus qu'une pauvre
chose anéantie... pourquoi?... pour-
je ne sens rien. (Elle range sa trousse et
s'assied.) Maintenant... parlons de ce quoi ?...

qui m'amène... Tu donnes une fête?


Mm«- DE CHALLENS
M^e DE CHALLENS — C'est incompréhensible... (Un
— Oui... comme celle que je voulais
très long Les deux femmes,
silence.
assises l'une près de l'autre, demeurent
donner l'an passé... quand le drame est
advenu...
comme figées dans une attitude
douloureuse.)

SOLANGE, après un long silence.


SOLANGE, qui s'est levée.
— Cette petite... tout de même... — Elles sont intéressantes... les
s'aller jeter dans ce puits...
petites... cette année?....

M™*^ de CHALLENS M"'^' DE CHALLENS


— Pourquoi ?...
— Une Jamais je n'ai ren-
surtout...
contré une nature aussi passive... aussi
SOLANGE malléable... Elle fait tout ce que je
veux... elle obéit même à ma pen-
— Oui... pourquoi ? sée...

M-^e DE CHALLENS SOLANGE


— J'y pense sans cesse... — Vraiment?...

97
M-ne DE CHALLENS ilssont obéissants, C'est bon, n'est-ce
pas ?...
— L'autre jour... j'étais là, à mon
bureau... j'écrivais... justement je rele- M^e DE CHALLENS
vais les notes qui la concernaient... j'ai
pensé à elle... elle est entrée!... —
Oui... ( Les deux femmes ont leurs
mains étroitement unies, une exaltation
SOLANGE croissante semble les animer.)

— Ce n'est pas possible. .


SOLANGE
M"ie DE CHALLENS —Et puis... aussi... une jeune
tête... qu'on appuie doucement contre
— Si...
sa poitrine... Marthe... Marthe... toi, tu
es bien heureuse d'avoir tout cela
chaque jour!...
SOLANGE
— Coïncidence, certainement ?... M^'e DE CHALLENS, se dressant brus-
quement, l'air méchant.
Mnie DE CHALLENS — Peut-être!... Mais c'est parfois

— Sans doute... Tout de même, ce


cruel aussi!...
pénible pour ceux
La joie des enfants est
dont le cœur est en
qui est bizarre... je l'ai regardée... je
détresse... Je les déteste quand ils sont
l'ai fixée... elle s'est endormie!...
joyeux... Ils me font trop mal... J'aime
quand ils pleurent... parce que je les
SOLANGE, à elle-même. console... j'adore les voir souffrir, pour
pouvoir les guérir par mes soins... Jadis,
—Que de mystères insondables il y avait des bonnes fées qui veillaient
hantent ces petites âmes... ces orga- sur leurs berceaux... des bonnes fées
nismes fragiles chargés de toutes les blondes, à la baguette d'or... à la robe
tares d'une hérédité bien lourde... sou- lumineuse... j'aurais voulu être de
vent!... Parmi cette moisson de petits celles-là!... (Quatre heures sonnent.
anges... combien de futurs monstres en Une cloche vibre.)
expectative!...

SOLANGE, comme arrachée à un rêve.


Mnie DE CHALLENS
— Pourquoi... pourquoi cette
— C'est vrai!... cloche ?...

SOLANGE Mn'e DE CHALLENS, même jeu.

— Cependant... quelle douceur... — C'est la récréation de 4 heures.


quel plaisir profond l'on éprouve à les (On frappe.) Entrez...
sentir près de soi... à les caresser quand (Entre M"e Claire.)

98
SCENE X Le docteur est chez lui?... Ah! pas
encore... Veuillez lui dire qu'il ait la
SOLANGE, M"'e DE CHALLENS, complaisance de passer le plus tôt pos-
M'"^ CLAIRE sible à l'institution... Bon... merci,
mademoiselle...
Mii« CLAIRE (Pendant cette scène, Solange est
remontée près de la baie et regarde au
— C'est le flacon... dehors. Soudain elle pousse un cii
rauque.)
M""' DE CHALLENS
— SOLANGE
Merci... Eh bien ?
— Marthe... Marthe... regarde... là...
M"'- CLAIRE là... sous les arbres... la grande qui bat

— Le saignement de nez a cessé...


la petite blonde... (Rageuse.) Oui...
oui... frappe... frappe... encore... Tu
mais la petite se plaint toujours de sa vois... la petite pleure... elle se débat...
tête...
(Criant.) Plus fort... plus fort... ah!...
M'"»- DE CHALLENS pourquoi cette femme vient-elle les

— Ah!... je vais avertir le docteur...


séparer!...
(Ellts sont serrées l'une contre l'autre,
surveillez la récréation. ^M"'- Claire
frémissantes, en proie à une exaltation
sort au fond. M""' de Challens, qui a indescriptible. A
ce moment, un ballon
remis leflacon dans le placard, demande lancé maladroitement tombe dans le
la communication.)
bureau.)

VOIX D'ENFANT, au dehors.

SCENE XI — Oh!... Mon ballon!...

SOLANGE, M'»^' DE CHALLENS VOIX D'ENFANTS


M'"« DE CHALLENS — C'est à Lucienne... Va le cher-

— Allô !... le 19 à Versailles... s'il


cher... J'ose pas. Vas-y, toi...

vous plaît, mademoiselle... (Pendant


ce temps un bruit s'est élevé au dehors,
M"^^ DE CHALLENS
courses précipitées, cris, appels... c'est
la récréation.)
— Il faut qu'elle vienne le prendre...

SOLANGE SOLANGE
— Quel est ce bruit ?... — Elle ne viendra pas...

M"'e DE CHALLENS M"'« DE CHALLENS


— La récréation... Allô !... le doc-
M-i'e de Challens...
— Si... je le veux...
teur Bernier ?... Ici, (Journée vers le parc, elle regarde

99
fixement au dehors, puis lentement elle LE CONCIERGE
recule... regardant toujours le même
point. Un moment se passe. Les enfants, — C'est moi... Mademoiselle...
au dehors, encouragent leur camarade ; n'ayez pas peur...
d'autres, au contraire la dissuadent.
Puis les voix cessent. Solange est collée
au mur de droite. Par la baie, Lucienne
Mlle CLAIRE
paraît et entre pas à pas, presque d'une
marche automatique. M™'' de Challens
— Qu'est-ce que vous faites ?

étend les bras dans sa direction. L'enfant


avance toujours, tandis que le rideau LE CONCIERGE
baisse très lentement.) — J'attends Madame... Où est-elle?

M'ie CLAIRE
— Madame Je ne sais pas... je la
?...
cherche moi aussi... Alors, vous avez
ACTE II trouvé quelque chose?...

LE CONCIERGE
Même décor. Il fait nuit noire. La
scène est vide. On
entend l'orage qui — Non.
s'éloigne. Quelques éclairs illuminent la
baie vitrée qui est close. Onze heures Mlle CLAIRE
sonnent au loin.
On entend frapper à la porte de — C'est insensé!... (Elle va sortir et
gauche. Un temps. On frappe de nou- revient.) Ne restez pas dansl'obscurité...
veau. La porte s'ouvre doucement et le allumez... (Elle sort.)
Concierge paraît, enveloppé dans un
capuchon trempé de pluie. Il tient un
falot à la main.

SCÈNE II

LE CONCIERGE, puis M"'^ DE


SCÈNE I
CHALLENS et LE COMMISSAIRE
(Le concierge, resté seul, essaie de
LE CONCIERGE, puis Mne CLAIRE trouver le commutateur, mais il y
renonce. Il s'assied et attend. A
gauche,
(Le Concierge pose son falot sur le un bruit de voix se fait entendre.)
bureau, s'assied et attend. Par la porte
de droite, M""^ Claire entre peu après.)
M"^e DE CHALLENS, au dehors.
Mlle CLAIRE — Par monsieur... je vous prie...
ici,
(Elle entre, suivie du commissaire de
— Qui est là? police.)

100
LE COMMISSAIRE LE COMMISSAIRE
— Quelle est cette pièce ?...
— Hormis vous-même... qui entre
ici ?

I^me DE CHALLENS, qui a donné la M-"-^ DE CHALLENS


lumière.
— La surveillante... M"'' Claire...
— Mon bureau.
LE COMMISSAIRE
LE COMMISSAIRE
— Où est cette personne ?
— Cette baie, où donne-t-elle ?

M-"" DE CHALLENS
M^e DE CHALLENS
— — Certainement... auprès des élèves.
Sur le parc... voyez...
LE CONCIERGE
LE COMMISSAIRE regarde au dehors.
—Où jouent les enfants pendant les
— Pardon...
récréations ?...
M-"*^ DE CHALLENS
Mn'e DE CHALLENS — Quoi ?... Parlez...
— Mais... ici, devant...
LE CONCIERGE
LE COMMISSAIRE — M""^ Claire vient de venir... il y a
— De sorte que... de cette pièce... on un instant... Elle cherchait Madame...
peut les apercevoir ?
M"ie DE CHALLENS
M-^e DE CHALLENS — Ah!... Par où est-elle partie ?

— Maisoui... c'est d'ailleurs pour


cette raison que je me
suis installée ici. LE CONCIERGE
Je tiens à surveiller les élèves dans leurs
ébats... — Par là...

LE COMMISSAIRE LE COMMISSAIRE
— Il y a toujours quelqu'un ici?... — Quelle est cette porte ?

M"'--' DE CHALLENS Mnie DE CHALLENS


— Pas toujours, non... mais enfin... — Elle communique avec l'inté-
le plus souvent!... rieur, celle-ci avec l'extérieur...

101
.

LE COMMISSAIRE terne : dans ce mouvement, il pose une


— Pour à l'exté-
aller de l'intérieur
main sur la table et pousse un cri.)

rieur... il faut absolument passer par


ici ? LE CONCIERGE
M">e DE CHALLENS — Aïe!... je me suis piqué... (Il
regarde sa main et en retire quelque
— Pas nécessairement... il y a un chose qui s'y était fiché.) Qu'est-ce que
corridor qui longe le bâtiment avec c'est que ça?... Une pointe de plume à
une sortie sur le jardin. écrire... (Il jette la pointe et suce la
partie de sa main blessée.)
LE COMMISSAIRE
— Ce corridor... nous ne l'avons pas UNE VOIX, au dehors.
vu ?
— Il y a quelqu'un?...
Mnie DE CHALLENS
— Non... pas encore. LE CONCIERGE

LE COMMISSAIRE
— (Il va vers
Oui... la porte de
gauche.) Qui est là?...
— Veuillez m'y conduire, je vous
prie, madame... Par la même
occasion, LE DOCTEUR, paraissant.
je parlerai à votre surveillante...
— D"^ Bernier...
Mn>e DE CHALLENS
—Bien. Si vous voulez me suivre...
LE CONCIERGE
Jean, restez... S'il vient quelqu'un,
répondez... Par ici, monsieur le
— Ah!... pardon... docteur... Bon-
soir, docteur...
commissaire...

LE DOCTEUR
LE COMMISSAIRE
— Je vous suis, Madame...
— Bonsoir, Jean... L'on m'a fait
(Ils sortent par la droite.)
appeler cet après-midi. j 'étais absent.
. . .

je rentre seulement... Qui est souffrant ?

O
LE CONCIERGE
SCÈNE III
— Mais... je ne sais pas... c'est-à-
dire... je vais demander à Madame...
LE CONCIERGE,
puis LE D^^ BERNIER.
LE DOCTEUR
(Resté seul, le concierge se promène
un instant de long en large, puis il vient — C'est inutile de réveiller M"'" de
près du bureau pour prendre sa lan- Challens...

102
LE CONCIERGE camarades... elle s'est éloignée un ins-
tant... paraît-il... pour chercher son
— Oh!... mais elle ne dort pas, ballon qu'elle avait perdu... et depuis ce
Madame... elle est là, avec M. Levron. moment-là on ne l'a plus revue...

LE DOCTEUR LE DOCTEUR
— M. Levron ? — Non...

LE CONCIERGE LE CONCIERGE
— Oui... — Oui... on ne sait pas ce qu'elle
LE DOCTEUR est devenue...

— Pas le commissaire de police?... LE DOCTEUR


LE CONCIERGE — Mais, voyons..., vous dites qu'à
4 heures elle jouait avec ses compa-
— Si... gnes...

LE DOCTEUR LE CONCIERGE
— Levron ici... Pourquoi donc?... — Oui.

LE CONCIERGE LE DOCTEUR
— C'est à cause de la disparition... — A
quelle heure s'est-on aperçu
de sa disparition?...
LE DOCTEUR
LE CONCIERGE
— Quelle disparition ?
—Vers 5 heures, à peu près... C'est
LE CONCIERGE à cette heure-là qu'on est venu me
demander si je ne l'avais pas vue
— La disparition d'une élève... sortir...
Toute l'institution est sens dessus
dessous... LE DOCTEUR
LE DOCTEUR — Et... et vous n'avez rien vu?
— Expliquez-moi vite ça...
LE CONCIERGE
LE CONCIERGE
—Non... je n'ai pas quitté ma loge...
— Oui, docteur... Eh bien! voilà... et ça je suis certain que personne n'a
Tantôt... à la récréation de 4 heures, la passé devant la porte... à moins que
petite jouait là, dans le parc... avec ses la petite se soit sauvée pendant que je

103
payais le laitier... mais faudrait que seconde fois que pareille chose se pro-
ce soit juste à ce moment-là... et ce duit... et à la même époque!
serait bien du hasard!...
LE CONCIERGE
LE DOCTEUR — Oui... seulement, l'année der-
nière... c'était un suicide...
— Oui... évidemment... et... ici...
on a fait des recherches ?
LE DOCTEUR
LE CONCIERGE —
Évidemment, évidemment!...
(Un silence. Le docteur se promène en
— Je pense bien... on a fouillé par- réfléchissant.)Bizarre... bizarre... tout
tout... j'ai visité le parc... le potager... de même... (Au concierge.) Dites
les dépendances... tandis que Madame donc... mais votre maîtresse doit être
et les professeurs cherchaient dans la très ennuyée ?...
maison... Ah!... c'est bizarre...
LE CONCIERGE
LE DOCTEUR — Vous pensez, monsieur... Et
M"e
— Oui... en effet.
Solange, donc!

LE DOCTEUR
LE CONCIERGE
— Mlle Solange?...
— Mon avis... à moi... c'est que
l'enfant s'est sauvée... Seulement LE CONCIERGE
par où a-t-elle pu passer
voilà... ?
— Oui. Par un hasard effarant, cette
affaire se renouvelle juste le jour de
LE DOCTEUR son arrivée!...
— Qui vous fait supposer qu'il y a
LE DOCTEUR, sursautant.
eu fuite ?

LE CONCIERGE
— Comment!... Cette Solange est
ici ?...

— Monsieur le docteur, c'est une


LE CONCIERGE
idée que j'ai...parce que cet après-
midi même la grand'mère de la petite
est venue la voir... et Lucienne voulait
— Oui, monsieur... depuis tantôt...

s'en retourner chez elle... elle l'a dit...


elle ne voulait plus rester ici... Tout
LE DOCTEUR, gravement.
ça... ça n'est pas drôle... — Ah!... ah!... Oh! mais alors...
alors... (Il paraît anxieux et inquiet.)
LE DOCTEUR Dites-moi... vous allez dire à M. Levron
que je suis ici... que je désire lui
— Non... d'autant que voici la parler tout de suite...

104
LE CONCIERGE ensuite son mouchoir et aussitôt étouffe
une exclamation.) Ohl... (A ce moment,
— Bien, monsieur... vers la droite, on perçoit une voix loin-
taine, une voix de femme qui chante;
LE DOCTEUR cette voix se précise, elle est d'un timbre
étrange et mélancolique. Elle est main-
— Mais, écoutez... faites cette com- tenant toute proche, puis brusquement
mission discrètement, je veux dire... cesse alors qu'elle est derrière la porte.
sans que M"'"^ de Challens n'en sache Le docteur se précipite et éteint lo
rien... Vous avez compris? lampe. Seule la lanterne du concierge
éclaire la scène. Le docteur se disrdmule
LE CONCIERGE au premier plan, caché par la biblio-
thèque. La porte de droite s'ouvre
— Parfaitement, monsieur. très lentement et Solange paraît. Elle
avance comme un automate, les yeux
loin devant elle. Les bras en avant, elle
LE DOCTEUR traverse le bureau et disparaît vers la
— Allez vite, mon ami... gauche. Le docteur, cloué au mur, la
regarde passer.)
(Le concierge sort par la droite.)

SCÈNE IV SCÈNE V
LE DOCTEUR, puis LE COMMIS-
LE DOCTEUR, puis SOLANGE SAIRE
(Le docteur est resté seul. Il se pro-
mène, visiblement préoccupé. On l'en- LE DOCTEUR
tend murmurer : Étrange... étrange
coïncidence... Sa promenade V amène — Non... non... ce n'e;t pas pos-
un moment près du bureau; il s'y sible!... Ah!... la malheureuse...
appuie des deux mains et, aussitôt,
les retire en poussant un léger cri,
comme le concierge précédemment.) LE COMMISSAIRE, au dehors.

LE DOCTEUR
— Il est là, le docteur ?

— Ohllàl... (Il regarde la paume de LE DOCTEUR


sa main, en extrait aussi quelque chost
qu'il examine ensuite avec un intérêt
— Oui... je vous attends...
angoissé.) Ah! çà!... (Puis il regarde
sur le bureau et y trouve encore quelque LE COMMISSAIRE, entrant.
chose.) Oh! oh!... (Soudain, il se
penche, prend son mouchoir et frotte — Hél bonsoir, cher ami... quel bon
une place sur le bureau. Il regarde vent vous amène ?

105
LE DOCTEUR LE COMMISSAIRE
— Je crois plutôt que c'est un mau- — Quoi?...
vais vent... Bonsoir, Levron...
(Ils se serrent la main.) LE DOCTEUR

LE COMMISSAIRE
— En deux mots, j'expose la situa-
tion... enfant disparue... branle-bas
— Vous êtes venu pour une malade ?
dans la maison... suppositions diverses,
fuite, accident, enlèvement, suicide,
crime... Et vous concluez?...
LE DOCTEUR
— Oui... et, comme j'ai appris que LE COMMISSAIRE
vous étiez là...
—Sacré docteur, vous en avez de
bonnes... cinq minutes de perqui?ition,
LE COMMISSAIRE un œil à droite, un autre à gauche... et
— Vous avez bien fait de venir... vous pensez que je puis conclure?...
Mon vieux, je voudrais bien que vous
peut-être aurons-nous besoin de vos
services... y soyez...

LE DOCTEUR LE DOCTEUR
— Vous ne croyez pas si bien dire... — Mais, .. c'est que... justement.
d'ailleurs, c'est moi qui vous ai fait j'y suis!
demander...
LE COMMISSAIRE
LE COMMISSAIRE
— — Qu'est-ce que ça veut dire...
Alors... vite... je préfère vous ça ?...
dire tout de suite que je n'ai pas une
minute à perdre... LE DOCTEUR

LE DOCTEUR
—Ça veut dire que je suis arrivé...
bien après vous... et que j'en sais sans
— Moi non plus... je n'ai pas encore doute bien davantage...
dîné et je trotte depuir ce matin huit
heures. Si je reste, c'est pour vous... LE COMMISSAIRE
asseyez-vous et prêtez-moi une oreille
attentive... — Sur quoi ?

LE COMMISSAIRE LE DOCTEUR
— On dit ça dans les tragédies. — Sur tout ce qui se passe ici!...

LE DOCTEUR LE COMMISSAIRE
— C'est de circonstance... — Bravo!... vous êtes un as'

106
LE DOCTEUR LE COMMISSAIRE
— Mais non... Dites donc, cher — Mais non... docteur!
commissaire... vous connaissez bien
la maison, les enfants, le personnel, la
directrice...
LE DOCTEUR
— Vous avez tort... commissaire!
LE COMMISSAIRE
— Ah... pour ça... oui! LE COMMISSAIRE

LE DOCTEUR
— Pourquoi ?

— Connaissez-vous également... LE DOCTEUR


M'"' Solange ?

— Parce que... parce que vous


LE COMMISSAIRE agissez à rebours de la plupart de vos

— Cette jeune femme qui donne des


confrères de la police...

leçons de danse ?
LE COMMISSAIRE
LE DOCTEUR — Tiens... tiens... Et qu'est-ce
— Celle-là... oui... qu'ils font donc... mes petits copains
de la police ?
LE COMMISSAIRE, à la blague.
LE DOCTEUR
— Eh
bien! quoi... vous voulez son
signalement, c'est facile simple, dis-: — Eh bien! mais, dans l'affaire la
tinguée... onduleuse... grands yeux plus minime... la plus innocente, ils
sombres, sourcils arqués, naturels, envisagent toujours les hypothèses les
cheveux en bandeaux... plus tragiques... Tandis que vous... au
contraire... dans une circonstance que
je considère comme particulièrement
LE DOCTEUR
grave... je vous vois d'un calme... d'un
— La femme fatale, quoi... calme...

LE COMMISSAIRE LE COMMISSAIRE
— Non... sans blague... vous croyez — Eh bien! quoi... qu'est-ce qu'il a...
encore aux femmes fatales... vous?... mon calme ?
Moi, vous savez, en dehors des vamps
de cinéma...
LE DOCTEUR
LE DOCTEUR — Il a qu'à mon avis il cadre mal
— Bref... vous n'y croyez pas? avec les circonstances...

107
LE COMMISSAIRE LE DOCTEUR
— Vieil ami... (Il rit.) Excusez- — Mais oui... mais oui...

moi... mais vous êtes rigolo...


LE COMMISSAIRE
LE DOCTEUR — Réfléchissezun peu, que diable...

— Ah!... vous estimez que je suis


vous laisseriez entendre que M"^'-' de
Challens et M"e Solange... ont assas-
rigolo...
siné leur pensionnaire...

LE COMMISSAIRE LE DOCTEUR
— Oh... oui!... — Voilà...

LE DOCTEUR LE COMMISSAIRE
— Tant pis!... — Cher ami...

LE COMMISSAIRE LE DOCTEUR
— Vous ne vous en rendez peut-être
— Cher ami... cela ne vous frappe
donc pas, le souvenir de cette enfant
pas compte... mais votre exagération trouvée morte au fond d'un puits, l'an
est... comique!... Mais oui!... Je vous
passé!... Cela ne vous frappe donc pas,
assure qu'il est heureux que, contrai- la disparition étrange de cette autre
rement à nos habitudes... profession- petite... aujourd'hui, à la même
date...
nelles... ainsi que vous avez bien voulu
dans les mêmes circonstances... dont
me le faire remarquer... je ne vous l'une des plus troublantes est la pré-
suive pas sur ce terrain ténébreux où sence de cette même Solange... A votre
il vous plairait de m'entraîner à votre
avis... cette Solange... que fait-elle ici ?
suite... car... je vous vois venir... si
Hein?...
je vous emboîtais le pas... nous abou-
tirions fatalement à cette supposition...
affolante... que l'enfant disparue n'a
LE COMMISSAIRE
pas quitté cette maison!... — Eh bien! mais... pour la fête...
les prix... le bal... c'estconnu...
LE DOCTEUR
— En admettant cela... vous ne LE DOCTEUR
seriez pas très loin de la vérité!... — Façade... prétexte...

LE COMMISSAIRE LE COMMISSAIRE

Cher ami... cher ami... attention., — Quoi?...
vous dites ça à moi... comme ça...
sans témoins... ça va... mais rendez- LE DOCTEUR
vous compte... encore une fois... c'est
grave, mon vieux... — Écoutez-moi... Pendant mon
108
.

séjour dans une maison de santé pour etc., chacun s'empoisonne à sa façon...
malades mentaux... pas vrai ?... Une cigarette ?...

LE COMMISSAIRE LE COMMISSAIRE
— Comme pensionnaire?... — Merci...

LE DOCTEUR LE DOCTEUR
— J'ai connu une internée qui res- — Dans cet ordre d'idées, tout est
semblait étrangement à cette Solange... bon pour exciter le système nerveux.
Or, cette malade... j'ai cru la revoir... Petit à petit, les sens s'émoussent,
ici... à l'instant... sous les traits de cette s'atténuent; il faut des sensations plus
même Solange... aussi... admettons que fortes. Alors le détraquement est pro-
ce soit elle... vous le voulez bien ?... duit... la fissure apparaît... L'amour,
les sensations même aiguës ne suffisent
LE COMMISSAIRE plus. L'on voit des femmes quitter leur
mari, leurs enfants, pour suivre une
— Ne vous gênez donc pas! amie et, dans leur folie, introduire des
tiers dans leur intimité, la plupart du

LE DOCTEUR temps des enfants.

— Cette femme est une détraquée, LE COMMISSAIRE


érotomane, morphinomane... avec per-
version des instincts sexuels... — Ah!... La déformation profession-
nelle!... Elle ne sévit pas uniquement

LE COMMISSAIRE chez les policiers... hein? Les voilà


bien, ces spécialistes... ils voient par-
— Voici une jolie fiche anthropo- tout des dégénérés, des fous... des
métrique... Et... comment arrive-t-on invertis sexuels...
à cette situation sociale?...
LE DOCTEUR
LE DOCTEUR — Pardon. pardon. des pervertis.
— . . . . .

Ce serait un peu long à vous


expliquer... Lisez le traité de psycho- LE COMMISSAIRE
logie de Dumas, il vous renseignera
mieux que je ne saurais le faire... — Pervertis, invertis... c'est tout
comme...
LE COMMISSAIRE LE DOCTEUR
— Mais encore ? ...
— Pas du tout... ça n'a aucun rap-
port...
LE DOCTEUR
— LE COMMISSAIRE
Eh bien!... hérédité... syphilis...
éther, opium, eau de Cologne, cocaïne. — Ah?...

109
LE DOCTEUR êtes!... Oui, cher ami, nous sommes en
présence d'un cas de folie circulaire et
— Mais non. dégradante qu'elle
Si périodique. C'est un cas assez rare...
soit, l'inversion sexuelle est encore une mais il existe, la preuve...
forme de l'amour, puisqu'elle se limite
à un acte physiologique entre sujets du
même sexe. Tandis que la perversion LE COMMISSAIRE
sexuelle
comme
autorise toutes hypothèses,
elle nécessite les actes les plus
— La preuve... la preuve... il fau-
drait pouvoir la faire...
abominables : la flagellation, les plaies
sanglantes et jusqu'à l'assassinat pour
obtenir la jouissance suprême. Enfant, LE DOCTEUR
vieillard, cadavre même, tout est bon
pour l'assouvir!... — Ça, mon vieux... c'est votre
métier. J'ai fait le mien! vous deA
jouer!
LE COMMISSAIRE
— Et... cette demoiselle Solange... LE COMMISSAIRE
serait... ?
— Vous avez des jeux dangereux...
LE DOCTEUR Accusation d'assassinat, simplement...

— Oui... sans compter que notre


LE DOCTEUR
directrice serait aussi intéressante à
disséquer...
— Je me
résume... M"'' Solange,
ex-pensionnaire d'un asile d'aliénés...
LE COMMISSAIRE {geste du commissaire ), que j'ai soi-

— Elle aussi ?...


gnée jadis...

LE DOCTEUR LE COMMISSAIRE

— Au même titre que l'autre...


— Ne vous en vantez pas...

LE COMMISSAIRE LE DOCTEUR
— Non... non... à partir de mainte- — Ce n'est pas moi qui délivrais les
nant... jene vous suis plus... car, à vous exeat... ce qui m'a permis de la ren-
entendre, il faudrait supposer que ces contrer plus tard, dans le monde, sous
deux femmes se réunissent chaque le nom d'Eisa de Rienza... Ce n'est pas

année pour commettre un crime... un nom d'emprunt... c'est le sien!

LE DOCTEUR LE COMMISSAIRE
— Allons donc!... Vous y êtes... vous — Nous sommes en plein dans la
y êtes sans le vouloir, mais vous y noblesse!...

110
LE DOCTEUR LE DOCTEUR
— C'est peut-être une circonstance — ...et salissent ceux qui les
atténuante... entourent. Le procès de l'école du vice
de nos jeunes années, qui peut brus-
LE COMMISSAIRE quement s'épanouir plus tard au coup
de baguette d'un chef de file, d'une
— Donc... à votre avis... M"^' de maîtresse experte ou d'une volonté
supérieure!...
Rienza et M'"« de Challens sont des
démentes ?...
LE COMMISSAIRE
LE DOCTEUR — Belle conférence!
— Oui. Cette folie criminelle est
entretenue par l'ambiance de certaines LE DOCTEUR
pensionnaires favorites, éveillées et
perverses, dignes rejetons d'une géné- — Étant donné tout cela... et d'après
ration pourrie. Qui dira le secret des ce que je sais. j 'affirme, vous entendez
. .

dortoirs, les amours des petites amies... bien, c'est au magistrat que je
les sourires équivoques... les mains m'adresse, j'affirme que voici ce qui
égarées... s'est passé dans cette maison... Une
malheureuse, une folle dangereuse
LE COMMISSAIRE parce qu'insoupçonnée... s'est glissée
ici, attirée par l'appât de la chair jeune.
— Allons, bon... le procès du Elle a soumi; à sa volonté une nature
couvent!... défaillante, déséquilibrée également, et
c'est dans l'union de ces deux êtres de
LE DOCTEUR cauchemar qu'il faut chercher le mys-
tère de la double disparition des fil-
Celui de la promiscuité!... de la vie lettes... Voilà!
en commun, du dortoir et de la claus-
tration. Le procès de tout ce qui vient
contaminer notre race déjà peu floris- LE COMMISSAIRE, ironique.
sante, encore saignée à blanc... Le pro-
cès des métèques vendeurs de drogues
— A quand les assises, monsieur le
juge d'instruction?...
qui trafiquent dans certains établisse-
ments que vous devriez surveiller
davantage, le procès des petits jeunes LE DOCTEUR, gravement.
gens à double emploi qui commercent
sur les boulevards, le procès des satyres — Non, monsieur. A quand le

de tout âge et de toute condition qui, du cabanon ?...

bas en haut de l'échelle sociale, étalent (Un silence.)


leurs tares pathologiques...
LE COMMISSAIRE
LE COMMISSAIRE
— — Vous m'embarrassez bougrement,
Ah!... ça vous regarde, ça... mon vieux, avec votre histoire... et vos

111
déductions... d'autant qu'elles sont met de l'affirmer, ni même de soupçon-
assez troublantes! ner qu'elle soit atteinte de démence...

LE DOCTEUR LE DOCTEUR
— Je n'en disconviens pas... — Évidemment... la crise est passée.

LE COMMISSAIRE LE COMMISSAIRE
— Mais... tout de même... une sup-
— Quoi?...
position que je puisse vous croire... Il
y a certains faits qui... qui vous LE DOCTEUR
contredisent!
— A cette heure-ci, M^^ de Chal-
LE DOCTEUR lens ne se souvient plus de rien... et en
apparence, pour les profanes tout au
— Lesquels ?...
moins, elle est aussi saine et inoffen-
sive que vous et moi...

LE COMMISSAIRE
LE COMMISSAIRE
— Bien oui... par exemple, tenez...
— Mais enfin...
admettons qu'il y ait eu crime... Ce
crime n'a pu se perpétrer qu'après
4 heures de l'après-midi... les faits sont LE DOCTEUR
là...
— Ohl écoutez... Si vous voulez que
nous discutions scientifiquement sur
LE DOCTEUR la folie, ses formes et ses manifesta-

— D'accord...
tions multiples, nous serons encore là
dans huit jours... Vous avez autre
chose à faire... et moi aussi. Pour le
LE COMMISSAIRE moment, je crois avoir suffisamment
éclairé votre lanterne... faites-en votre
— Ilest II h. 30... Cela fait à peine profit si bon vous semble...
huit heures d'écoulées... Comment
expliquez-vous le calme de M""" de LE COMMISSAIRE
Challens, sa lucidité d'esprit, son sang-
froid, quand elle m'a reçu... Elle dirige — Je vous remercie... Je vais conti-
elle-même les recherches, et sans rien nuer mes perquisitions... Venez-vous
négliger, je vous assure... Cette femme avec moi ?
n'est pourtant pas une criminelle-née,
comme vous dites... et si c'est une LE DOCTEUR
dans son aspect, dans ses
folle... rien,
propos... ni dans son attitude ne per- — Si vous voulez...

112
SCÈNE VI M"e CLAIRE

LE DOCTEUR, LE COMMISSAIRE,
— Il était 5 heures... cela, j'en suis
Mii'^' CLAIRE
absolument sûre... l'heure sonnait...
et c'est peu après que l'on a constaté
l'absence de Lucienne Le Goff, qui
n'était pas rentrée à l'étude...
M'ie CLAIRE, entrant de droite.

— Ah... messieurs... M""= la direc- LE COMMISSAIRE


trice désirerait vous parler...
— Où était cette Solange, quand
vous l'avez vue ?
LE COMMISSAIRE
— Elle n'a qu'à venir... elle est chez M"'' CLAIRE
elle... ^M"»^' ua pour sortir.)
Claire
Mademoiselle?... fM''^ Claire revient.) — Là... dans le couloir... Elle rega-
Un instant, je vous prie... Savez- gnait sa chambre... au premier.
vous l'heure exacte de l'arrivée de
M"'^' Solange, cet après-midi?...
LE COMMISSAIRE
M'i^- CLAIRE — Vous lui avez parlé ?

— L'heure Non, mon-


précise?...
vous dire. Mais, en
sieur... je ne saurais M">^ CLAIRE
heures et demie et
la situant entre trois
quatre heures moins le quart, je ne — Je lui ai dit bonjour... Elle n'a
crois pas me tromper de beaucoup. pas répondu...

LE COMMISSAIRE LE COMMISSAIRE
— Avez-vous vu cette personne à ce — Elle n'est pas polie...
moment-là ?

M"^^ CLAIRE
M'"-> CLAIRE
— — C'est ce que j'ai pensé!
Non, monsieur...

LE DOCTEUR
LE COMMISSAIRE
— Rien ne vous a frappé dans
— A quelle heure l'avez-vous aper- l'attitude... le maintien... l'aspect de
çue pour la première fois ? cette femme ?

113
Mlle CLAIRE LE COMMISSAIRE
— Oh! si... — En admettant que l'enfant ait pu
s'enfuir... à votre avis... est-ce
possible
LE COMMISSAIRE ?

— Quoi?... M^^e DE CHALLENS


Mlle CLAIRE — Non, monsieur... non... je vous
l'aidéjà dit... et je le maintiens... Il est
— J'ai cru qu'elle était... ivre! matériellement impossible à une petite
de cet âge de se sauver. Notre parc est
enclos d'un mur de trois mètres de hau-
O teur. Nous sommes, en plus, entourés de
propriétés habitées et closes également.
Nous ne communiquons avec le boule-
SCÈNE VII vard de la Reine que par une porte. Or,
pour franchir cette porte, d'ailleurs
LE DOCTEUR, LE COMMISSAIRE, toujours fermée à clef et que seul le
Mlle CLAIRE, M'^e DE CHALLENS portier peut ouvrir, il faut passer
devant la loge de ce dernier...

M^e DE CHALLENS, entrant de droite.


LE COMMISSAIRE
— Eh bien! mademoiselle Claire...
— Alors?...
Ah!... bonsoir, docteur...

LE DOCTEUR M'"e DE CHALLENS


— Bonsoir, madame... — Alors... il est à peu près certain
que l'enfant n'a pu quitter la maison...
M-^e DE CHALLENS
— Croyez-vous... quelle déplorable LE DOCTEUR
chose... encore... j'en suis bouleversée!
— J'en suis également persuadé...
LE COMMISSAIRE
— Mme DE CHALLENS
Voyons, madame... il faut abso-
lument essayer d'y voir clair... — A moins d'une complicité qui
n'est même pas à envisager...
M">e DE CHALLENS
— Oh! oui... et je compte sur vous... LE COMMISSAIRE
Monsieur Levron... pensez donc... c'est
épouvantable, ce qui arrive... — Par exemple ?

114
Mn^e DE CHALLENS LE COMMISSAIRE, à l'appareil.

— Une échelle... une que


corde...
— Aucunetrace ?... Et aux gares ?...
sais-je... qu'on lui aurait passée d'une
A l'autobus Versailles-Louvre?... Non
propriété mitoyenne... C'est d'un roma-
plus... dans sa famille... rien... Évi-
nesque absurde... demment... Continuez, Morin... gardez
la liaison avec vos collègues parisiens...
et de la banlieue... Non... non... télé-
LE DOCTEUR phonez-moi dès que vous aurez quoi
— Parbleu!...
que ce soit... Je ne bouge pas d'ici...
(Il raccroche.) C'est angoissant...

LE COMMISSAIRE
— Enfin, bon Dieu!... pardon, SCÈNE VIII
madame... Enfin... il faut se rendre à
l'évidence... Depuis 6 heures de l'après- LES MÊMES, SOLANGE
midi, nous avons parcouru cette pro-
priété de fond en comble... tout a été SOLANGE entre de gauche.
visité, les appartements... les classes,
les dortoirs, les caves... les greniers...
— Alors... alors... cette enfant,
a-t-on des nouvelles ?

LE DOCTEUR M^"" DE CHALLENS


— Le puits?... — Hélas non... c'est epou-
van table...
LE COMMISSAIRE SOLANGE
— Aussi... Je vous dis que l'enfant — faut chercher... chercher...
Il on
est chez elle... ou en route pour y aller... ne disparaît pas comme ça...
d'ailleurs, je vais le savoir. ..on informe (Une cloche résonne.)
à Paris et sur le parcours... (Sonnerie
au téléphone.) Ah (...justement... ce doit M'"^ DE CHALLENS
pour moi... Vous permettez,
être
madame ?...

Quelqu'un qui vient d'entrer...
Mademoiselle Claire, informez-vous...
Mn>^^ DE CHALLENS ^jVfiie Claire sort à gauche.)

— Je vous en prie...

LE COMMISSAIRE, à l'appareil.
SCÈNE IX
— Allô!... oui... c'est moi... Ah... LES MÊMES, moins M"<^ CLAIRE
c'est vous, Morin ?... Eh bien ?...
SOLANGE
M"ie DE CHALLENS, anxieuse. — Nous
allons peut-être apprendre
— On l'a retrouvée?... quelque chose...
115
Mme DE CHALLENS femme... gardez-la à vue... Laissez-
nous seuls...
— Je souhaite... vivre dans cette
le (Les agents emmènent Solange et
angoisse... c'est odieux... Mme de Challens. MH*- Claire les aide.)
(Ils attendent, en proie à une vive
anxiété. Des pas précipités dans le cou-
loir. M''«* Claire entre en courant,
essoufflée.)
SCÈNE XI
LE DOCTEUR, LE COMMISSAIRE

SCENE X LE DOCTEUR
— Eh bien!... cher ami?
LES MÊMES, Mlle CLAIRE
LE COMMISSAIRE
Mlle CLAIRE — Vous étiez dans le vrai... Com-
— Madame... Madame... c'est la ment est-elle morte ?

grand'mère de la petite... elle vient de


s'évanouir dans la loge... LE DOCTEUR
— Étranglée... dans une crise de
LE COMMISSAIRE passion sadique...
— Docteur...
LE COMMISSAIRE
LE DOCTEUR — Mais... elle est couverte de sang...
— J'y vais... Avez-vous de l'éther...
des sels ?... LE DOCTEUR

M">e DE CHALLENS
— Fétichisme... Ces dames prati-
quaient le grand jeu... j'avais tout com.-

— Oui, là...
pris... La table est jonchée de bardes de
plumes cassées... Vous voyez que
(Elle prend une clef sur elle, va au
j'avais raison. Ce n'est pas la prison
placard, l'ouvre. Un
corps s'abat sur le
qu'il faut à ces malheureuses... c'est le
plancher. C'est de Lucienne.
celui
cabanon...
Horreur générale. M'"" de Challens
(Tandis qu'il sort avec le flacon
pousse un cri affreux et s'évanouit.
d'éther qu'il a pris dans le placard, le
Solange, en proie à une soudaine crise
commissaire dit :)
de démence, se précipite sur le corps que
le commissaire a porté sur le divan.)
LE COMMISSAIRE
LE COMMISSAIRE, appelant. — Quelle différence y a-t-il donc ?...

— Bouvard, Garin... emmenez cette FIN


116
L'idée initiale de cette pièce m'a été inspirée par des incidents
assez équivoques qui avaient eu pour cadre une institution de jeunes
filles de la banlieue parisienne. Mais étant donné le théâtre auquel je

la destinais — Les Deux Masques — dont le genre s'apparentait au


Grand Guignol, il me fallait en corser le côté dramatique tout en
restant dans vérité scientifque
l'absolue le côté scabreux que :

j'avais à traiterm'y obligeait. Il s'agissait d'un cas de folie circu-


laire et périodique, mais pour le mener à bien j'avais besoin de
lumières que je ne possédais pas. C'est alors qu'un ami, le professeur
Paul Thiery, chirurgien des hôpitaux, me mit en relation avec
l'éminent Joseph Babinsky, qui voulut bien éclairer ma lanterne, ce
qui me permit de traiter sans erreur la partie pour ainsi dire scien-
tifique du drame. Le titre que je lui avais choisi était : « Mademoi-
selle Solange, professeur de danse et de maintien», mais la direction

du théâtre où la pièce devait être représentée n'avait pas estimé


cette appellation assez alléchante et entendait la baptiser « Les
Vicieuses ». je m'y opposai formellement, la folie n'ayant rien à voir
avec le vice ; enfin nous tombâmes d'accord sur celui-ci : « Les
Détraquées », titre sous lequel la pièce a été créée.
La répétition générale eut lieu le samedi 19 février 1921 . Ce fut un
scandale sans précédent. L'indignation de ces messieurs-dames de la

Critique atteignit à son paroxysme, je fus littéralement accablé sous


les injures; entre autres, une certaine dame qui devait par la suite
s'illustrer dans la littérature, ap'ès avoir été elle-même quelque peu
malmenée sur la scène du Moulin-Rouge, hurlait plus fort que les
aboyeurs accrédités, au point de s'attirer ce rappel cinglant de
Fernand Nozière :« Ah non .'... surtout... pas vous ! » En compensa-
tion. Les Détraquées se jouèrent 278 fois de suite devant des salles
pleines, et reprises par la suite déjà trois fois, toujours avec la même
fortune et même, curieux retour des choses d'ici-bas, avec les

louanges de la presse...

Parmi ces louanges, l'une m'a toujours été au cœur, et je la reçus


d'André Breton, qui a bien voulu consacrer à ma pièce un chapitre
enthousiaste dans son livre « Nadja».jelui en exprime encore ici ma

profonde gratitude, ainsi qu'à mon admirable interprète. Blanche


Derval, que notre théâtre dénudé a perdue bien trop tôt.
P.-L. PALAU.
Ci-contre : Joseph Babinski.
?Q Paleu, P L
2631 Les détraquées

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