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360-756-BB Serge LAPIERRE Version 2

LA PHYSIQUE D’ARISTOTE
Aristote : 384-322 av. J.-C.

1. Introduction
La physique d’Aristote peut être qualifiée de physique du sens commun. Elle est en
effet tout à fait conforme à une certaine représentation spontanée de la réalité
physique voulant que:

• La Terre est immobile.


• Les corps lourds tombent plus vite que les corps plus légers.
• Il faut continuellement appliquer une force à un corps en mouvement pour
que celui-ci conserve son mouvement.

1.1 Le problème d’une Terre en mouvement


Vous êtes à l’équateur en train de bronzer au soleil sur une chaise. Tout est calme.
Rien en apparence ne bouge. Or, par rapport à l’axe de rotation de la Terre sur elle-
même, la vitesse linéaire d’un point situé sur l’équateur terrestre est facile à
calculer. En effet, la circonférence terrestre à l’équateur est de 40 000 km et la
Terre tourne sur elle-même en 24 heures ; donc la vitesse d’un point situé à la
surface de la Terre à l’équateur est de 40 000 km/24 h = 1 666 km/h = 462,78
m/sec. Telle est votre vitesse. Comment expliquez-vous que vous n’en avez aucune
connaissance?

2. Les principes de base de la physique d’Aristote


2.1 Les quatre éléments terrestres fondamentaux
Malgré leur grande diversité, tous les êtres et choses du monde terrestre sont des
composés, dans des proportions variables, de quatre éléments fondamentaux : terre,
eau, air et feu.

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2.2 Les lieux naturels des éléments fondamentaux


Chacun de ces quatre éléments fondamentaux a un lieu naturel dans l’Univers.

ÉLÉMENT LIEU NATUREL

terre centre de l’Univers


eau au-dessus de la terre
air au-dessus de l’eau
feu au-dessus de l’air

Cette notion de lieu naturel est intimement liée à celle de « poids » : la terre est
manifestement plus « lourde » que l’eau ; l’eau est bien sûr plus « légère » que la
terre mais plus « lourde » que l’air; l’air est à son tour plus « légère » que l’eau
mais plus « lourde » que le feu. Cela explique, selon Aristote, pourquoi les corps
davantage formés de terre que d’air sont plus lourds que les corps davantage
constitués d’air que de terre, et ainsi de suite.

Cette même notion de lieu naturel est aussi à la base de la notion aristotélicienne de
« mouvement naturel ».

2.3 Le mouvement naturel des corps terrestres


Tout élément peut être déplacé de son lieu naturel sous l’effet d’une force. (On
parle alors de mouvement violent, sur lequel nous reviendrons.) Par exemple, une
pierre peut être soulevée, de l’air peut être soufflé dans l’eau, le feu peut être
confiné dans un four. Dans tous les cas, on observe que dès que la force ou la
contrainte cesse de s’exercer, l’élément retourne immédiatement et spontanément à
son lieu naturel et ce, par le plus court chemin qu’est la ligne droite.

De cela, Aristote a conclu que tout corps terrestre possède un mouvement naturel:
toujours en ligne droite mais vers le bas, s’il est davantage composé de terre ou
d’eau; vers le haut, s’il est davantage composé d’air ou de feu.

Cette hypothèse rend assez bien compte de nombreux phénomènes physiques


terrestres. Par exemple, les pierres, les hommes et les éléphants tombent si on les
jette du haut d’une falaise; la flamme d’une bougie ou d’une torche pointe toujours
vers le haut; l’eau déversée en grande quantité sur le sol finit toujours par le
recouvrir (inondation).

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2.4 La physique céleste


Les corps célestes (les étoiles, les planètes, le Soleil et la Lune) n’ont cependant
pas les mêmes propriétés apparentes que les corps terrestres. En effet :

• Contrairement aux corps terrestres, les corps célestes semblent immuables.


• Les corps célestes semblent aussi se mouvoir en cercle autour de la Terre.

Comment expliquer cela? L’explication d’Aristote est simple mais d’aucuns diront
ad hoc1 :

• Les corps célestes sont constitués d’un cinquième élément, l’éther, dont le
mouvement naturel est le cercle. (Remarquez le raisonnement qui relève de
la pétition de principe : « Les corps célestes se meuvent en cercle car ils sont
faits d’un cinquième élément dont le mouvement naturel est le cercle! »)
• En outre, l’éther a la propriété d’être incorruptible et éternel. Et voilà!

INTERMÈDE
En proposant que le mouvement naturel des corps célestes est le cercle, Aristote n’a
fait que reprendre à son compte une idée bien plus vielle que lui. En effet, cette
idée remontrait aux Pythagoriciens, et surtout à son maître Platon, qui dans son
Timée affirme (moins sur la base de l’observation qu’à partir de considérations
mystico géométriques obscures et compliquées) que le mouvement réel des corps
célestes doit être uniforme et circulaire. En histoire de l’astronomie, la proposition
que le mouvement réel des corps céleste est uniforme et circulaire s’appelle
Postulat de Platon. Ce postulat se révélera un véritable carcan conceptuel jusqu’au
début des temps modernes – jusqu’à Johannes Kepler (1571-1630), qui par ses lois
des orbites planétaires parviendra finalement à le faire éclater.
FIN DE L’INTERMÈDE

1
En philosophie des sciences, une explication ad hoc (en latin « ad hoc » signifie « pour cela »)
est une hypothèse que l’on ajoute à une théorie uniquement pour rendre compte d’un fait non
prévue par la théorie originale, laquelle serait autrement réfutée par ce même fait.
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La Lune pose toutefois un autre problème. Elle montre en effet certains


changements, principalement ses phases. En outre, sa teinte n’est pas toujours la
même (elle est parfois grisâtre, parfois jaunâtre, parfois rougeâtre) ni uniforme sur
sa surface. Mais selon Aristote cela s’explique puisque que cet astre est le corps
céleste le plus près de la Terre. En effet, située juste à la « frontière » entre le
monde terrestre et le monde des astres (ou monde « supra lunaire »), la Lune est en
quelque sorte un corps céleste « contaminé » (ou « corrompu ») par le monde
terrestre, partageant ainsi certaines irrégularités caractéristiques des corps
terrestres.

Ce qu’il faut finalement retenir, c’est que selon la conception aristotélicienne de la


réalité physique:

• L’univers est divisé en deux mondes distincts obéissant à des lois distinctes:
le monde supra lunaire, celui des astres, incorruptibles par nature; le monde
sublunaire, celui des corps terrestres, corruptibles par nature.

• Les corps célestes ont pour mouvement naturel le cercle; les corps terrestres
ont pour mouvement naturel la ligne droite. Quant à la Terre, elle n’a pas de
mouvement du tout: elle est fixe et au centre de l’Univers.

3. La théorie du mouvement
Dans le monde terrestre, le mouvement naturel qu’est la ligne droite n’est qu’une
espèce de mouvement. Une autre espèce de mouvement est le mouvement contraint
ou violent, par exemple le mouvement d’une pierre que l’on lance à l’horizontal.
Or, c’est un fait d’observation que la pierre qui est lancée à l’horizontal perd
rapidement et immanquablement de la vitesse et retombe fatalement au sol.
Explication d’Aristote: en l’absence d’une force pour maintenir son mouvement,
elle tend à rejoindre son lieu naturel.

Selon Aristote, en tout mouvement, naturel ou violent, il y a deux facteurs (ou


paramètres) à considérer :

• La force (F)
• La résistance (R)

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La force F se manifeste de deux manières. D’abord, par le poids: tout corps exerce
une force qui est proportionnelle à son poids dans la direction de son mouvement
naturel. En outre, dans le mouvement violent d’un corps, il y a une force exercée
sur le corps dans une direction différente de celle de son mouvement naturel.
Lorsque la force cesse de s’exercer sur le corps, ce dernier rejoint spontanément
son lieu naturel. (Nous avons déjà illustré cette idée avec l’exemple de la pierre
lancée à l’horizontal.)

La résistance R se manifeste aussi de deux manières. D’abord, encore par le poids:


plus un corps est lourd, plus il offre de résistance au mouvement. Deuxièmement,
tout milieu exerce sur les corps qui s’y trouvent une résistance qui est fonction des
éléments qui le constituent. Par exemple, l’eau exerce plus de résistance que l’air
au mouvement d’une pierre.

Cela dit, le principe fondamental de la théorie du mouvement d’Aristote est que 2 :

[1] Pour qu’il y ait mouvement, il faut que F > R.

Quelques expériences sur la chute des corps permettent de titrer quelques rapports.
D’abord, si l’on fait tomber un même corps lourd (par exemple, une boule de fer)
dans différents milieux offrant des résistances différentes, on constate que :

1
[2] Va
R

i.e. la vitesse est inversement proportionnelle à la résistance du milieu.

Maintenant, faisons tomber deux corps lourds de même forme et de même volume
mais de poids différents (par exemple, une boule de plomb et une boule de verre)
dans différents liquides offrant des résistances différentes (par exemple, l’eau et
l’huile d’olive). Pour chaque liquide on constate que:

[5] Va F

i.e. plus grande est la force (ici le poids), plus grande est la vitesse (ici la vitesse de
chute.

2
Les numéros des formules correspondent à ceux du chapitre 2 du livre Les origines de la
physique moderne, de I. Bernard Cohen, Paris, Seuil, 1993.
-5-
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Des relations [2] et [5] on déduit :

F
[6] Va
R

i.e. la vitesse d’un corps en mouvement est proportionnelle à la force exercée sur
lui et inversement proportionnelle à la résistance du milieu dans lequel il se trouve.
Cette relation est souvent désignée sous le nom de loi aristotélicienne du
mouvement.

3.1 Limites et faiblesses de la loi aristotélicienne du mouvement


Voyons maintenant les limites de la loi [6]. Premièrement, c’est un énoncé
restreint, qui n’a pas de portée universelle car il n’a de sens que lorsque la force est
supérieure à la résistance. En particulier, si F = R, alors V = 1, ce qui est absurde
car on voudrait V = 0!

Deuxièmement, la loi n’indique pas les différentes vitesses qu’un corps en chute
libre acquiert en partant de son état de repos jusqu’au terme de sa chute. Elle ne
nous renseigne au mieux que sur une vitesse « moyenne » ou « finale ».

Mais le plus important, c’est que cette loi est fausse: elle est réfutée par
l’expérience, notamment en laissant tomber simultanément, à partir d’une même
hauteur, deux corps de même forme et de même volume mais de poids différents
dans le même milieu qu’est l’air. (Dans le vide — condition qui n’était pas possible
à réaliser dans l’Antiquité ni au Moyen âge — c’est encore mieux!)

Par exemple, soit A et B deux billes de même taille mais telles que B est deux fois
plus lourde que A. Faisons l’expérience de la chute libre dans l’air. Laissons-les
tomber en même temps d’une même hauteur. Selon [5], le résultat de l’expérience
devrait être:

VB a 2FA a 2VA

i.e. B devrait tomber deux fois plus vite que A. (Ou si l’on veut, le temps de chute
de B devrait être deux fois moindre que celui de A.) Or, ce n’est pas le cas: les
billes A et B arrivent au sol quasiment en même temps! (Cela dépend de la hauteur
du point de chute.)

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4. Arguments aristotéliciens contre l’idée d’une Terre en mouvement


Aristote lui-même avait quelques arguments contre l’idée que la Terre puisse se
mouvoir.

D’abord, une certaine pétition de principe. La Terre ne peut aller nulle part, car
étant principalement faite de terre, son lieu naturel est le centre de l’Univers!

Mais s’oppose aussi à l’idée d’une Terre en mouvement la propriété « naturelle »


du mouvement en ligne droite des corps terrestres. En effet, supposons que la Terre
se déplace. Puisqu’un corps lâché d’une hauteur quelconque tombe toujours en
ligne droite, celui-ci ne devrait pas atteindre le sol à l’endroit qui est au-dessous de
son point de chute puisque entre temps, la Terre s’est déplacée. Or, ce n’est pas ce
que l’on constate: un corps lâché d’une hauteur quelconque tombe toujours
exactement au-dessous de son point de chute!

Considérons maintenant l’hypothèse que la Terre tourne sur elle-même. Le


raisonnement précédent s’applique mais avec plus de force. Car étant donné que le
corps lâché tombe en ligne droite vers le centre de la Terre, celui-ci devrait
atteindre le sol à côté (soit en avant, soit derrière) du lieu au-dessus duquel il a été
largué. Or, encore une fois, ce n’est pas ce que l’on constate!

Quant à Claude Ptolémée (98-168), célèbre astronome alexandrin et fidèle disciple


d’Aristote, son argument était le suivant: si la Terre était en mouvement, celle-ci
« tomberait » vers le bas en ligne droite (mouvement naturel); or, puisque tous les
êtres qui la peuplent sont plus « légers » qu’elle, ceux-ci seraient toujours « en
arrière » d’elle (de notre point de vue, ils flotteraient constamment au-dessus du
sol); or, ce n’est pas le cas!

5. Références
ARISTOTE, Météorologiques, Paris, Flammarion, 2008.
COHEN, I. Bernard, Les origines de la physique moderne, Paris, Éditions du Seuil,
1993.
ESSLINGER, Olivier, L’astronomie grecque,
http://www.astronomes.com/c0_histoire/p013_arisptol.html, dernière consultation
le 24 janvier 2011.
LLOYD, Geoffrey E.R., Une histoire de la science grecque, Paris, Éditions du
Seuil, 1990.

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