Performances

SEUIL D’OBSERVATION
2 Dimensional est une « performance pour soirées d’ouverture ». Igor Josifov est allongé dans une boîte translucide posée à même le sol. Il porte des vêtements très chics, presque extravagants, notamment un corset pour homme fait sur mesure par Mimi Jalaludin. Si le style élégant de l'artiste est censé refléter celui des visiteurs, on ne s’habille plus nécessairement de façon si élégante lors des soirées d’ouverture. Enfermé, Josifov ne peut pas bouger et les visiteurs semblent lui marcher dessus. Il bouge parfois les yeux pour les regarder passer, mais son expression reste impassible. Josifov s’isole en lui-même pour se prémunir contre la masse de gens qui lui font violence en le foulant des pieds. Mais inviter quelqu’un à faire violence ne revient-il pas aussi à lui faire violence ? Josifov nous fait marcher sur lui, une action dont l’offense n’est qu’à peine adoucie par la vitre. Certes, celle-ci réduit l’action au geste : le mal que nous faisons n’est pas physique, mais symbolique. Mais le mal est là. Le fait que Josifov soit habillé évacue le risque que le plaisir ou la gêne voyeuristes ne priment sur d’autres aspects de l’œuvre. Ce risque, inéluctable quand il y a nu, n’est pas toujours assumé par les artistes (et amateurs éclairés) qui se cachent derrière leur âme pure ou encore derrière "leur démarche". Cette posture fait parfois songer aux peintres de la Renaissance qui profitaient du prétexte biblique pour ravir les collectionneurs avec des Suzannes splendides et voluptueuses. Or Josifov n’est pas une image faite pour être regardée, et dans sa performance le partage des rôles d’observateur et d’observé n’est pas univoque : l’artiste se fait autant voyeur omniscient qu’objet d’un regard forcé1. Les femmes en jupe se sentent particulièrement exposées au regard de l’artiste, et dans une édition antérieure, ce fait a même provoqué des réactions violentes. Josifov dit donc à juste titre qu’il s’agit d’une « de ces performances où le public devient lui-même performeur. » Sa performance oblige chaque visiteur à prendre très rapidement (et physiquement) position. La plupart, surpris, ne peuvent réprimer une réaction verbale. Ainsi l’un des visiteurs pose la question d’une utilisation correcte au surveillant comme s’il s’agissait d’une question factuelle2 (« Faut-il marcher dessus ? ») et récuse ainsi la responsabilité (éthique ou esthétique) de sa façon d’activer l’œuvre. D’autres visiteurs, quant à eux, résistent à cet impératif supposé (« Il faut marcher dessus ? Moi, je ne marche pas dessus ! »). D’autant plus révélatrices qu’elles sont spontanées, les réactions deviennent l’occasion d’une prise de position d’ordre éthique ou esthétique. Embusquée au seuil de l’exposition, la performance devient ainsi une sorte de test de personnalité initiatique qui révèle des aptitudes à agir à l’instar des épreuves dans les contes qui sont d’autant plus efficaces qu’elles n’apparaissent pas comme telles. Si l'apparence de Josifov dans 2 Dimensional n’évolue guère, l’œuvre s’inscrit tout de même dans la durée : l’activer c’est traverser (ou non). Mais elle ménage aussi la possibilité d’être spectateur. La regarder, c’est aussi regarder les réactions des visiteurs. Le voyeurisme est donc bien présent, mais pas là où on l’attend. Après avoir lui même subi l’épreuve, le visiteur peut devenir spectateur. En regardant les autres visiteurs, il peut mettre en regard sa propre activation de l’œuvre. Klaus Speidel

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Cela est d’autant plus clair lorsque la performance est présenté dans sa forme initiale, où les spectateurs n’ont pas le choix et doivent passer au-dessus du corps. L’architecture de la Cité du Design ne permettait pas de placer l’artiste en-dessous du sol à la Chic Art Fair et pour des raisons de sécurité, il n’était pas possible d’obliger tous les visiteurs à passer au-dessus du corps de Josifov. « De fait, les surveillants font partie de la performance. D’ailleurs c’était un des grands problèmes de l’exposition Abramovic à New York. Pour des raisons de sécurité et de protection de mineurs, on explique constamment les performances. Dans leur forme originale, le doute et l'insécurité en faisaient souvent partie. » (Igor Josifov)

com légendes icono : Igor Josifov. Quai d’ Austerlitz. Courtesy Galerie E.Infos Annexes : Igor Josifov 2 Dimensional les 21 et 24 octobre 2010 à la Chic Art Fair 2010 Cité de la Mode et du Design 34. http://igorjosifov. .P. 2010. 2 Dimensional. © Photo : Sara Vudakin.G. Paris 13e.blogspot.

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