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Nul doute qu’il ne faille aller au désert pour apprécier ce long roman.

J’en avais gardé un


souvenir ému, notamment du petit berger muet Hartani, un personnage pourtant
secondaire. A la relecture, 20 ans après, je n’ai pas retrouvé la fraîcheur du moment. Il
faut dire que les années 1970 s’éloignent et que le style Le Clézio est furieusement daté.
On retrouve, ici comme ailleurs, l’opposition caricaturale passé mythique et présent
trivial, vie traditionnelle en accord avec la nature et civilisation exploiteuse mortifère,
enfants et adultes. Tout ce qui sonnait haut et fort dans les années qui ont suivi Mai 68 et
qui, aujourd’hui, sonne quelque peu outré et immature. Le parti pris binaire de l’auteur a
vieilli, sa culpabilité d’homme blanc hérisse, sa légende d’un âge d’or nomade des
Touaregs brisé par l’arrivée des Chrétiens pour raisons financières ne résiste pas à
l’analyse historique. Pourquoi n’évoque-t-il pas les maladies du désert, ces vieux et ces
enfants qu’on laissait mourir, ces razzias sur les agriculteurs pauvres mais sédentaires,
l’esclavage des Noirs harratines ? Il ne s’agit pas de défendre « la colonisation », mais de
ne pas tomber dans la culpabilité automatique, ni dans la mythification d’un passé
« littéraire ».

Donc je suis partagé sur ce roman, ne le préférant pas à tous les autres dans l’œuvre de Le
Clézio. « Le chercheur d’or », à mon sens, sonne plus authentique. La quarantaine dans
les années 70, moment de l’écriture de ‘Désert’, Jean Marie Gustave n’était
manifestement « pas fini ». Son enfance errante et sans père l’a marqué plus qu’on ne le
croit, au fond. Avez-vous noté que les ‘pères’ disparaissent très vite des histoires, y
compris dans ‘Désert’ ? Le père du petit Nour, pourtant pieux et guide de caravane,
l’abandonne à son destin à l’issue de la marche du cheick ; le père de Lalla a disparu tôt
de sa vie ; celui de son enfant, le berger muet Hartani, s’est perdu dans les sables du
désert… Les jeunes sont livrés à eux-mêmes, vivent entre eux et découvrent tout seul un
« autre monde » que celui des adultes. Un monde non conventionnel, pas forcément
meilleur – mais c’était la Quête immature des années 70.

Le roman fait s’entrelacer les histoires de Nour, jeune Touareg 1910, et de Lalla, sa jeune
descendante 1970. Le passé, bien sûr chez Le Clézio, est beau et tragique, le présent
sordide et dramatique. Hier les Blancs ont envahi le désert pour éradiquer les bandes
irréductibles, aujourd’hui les Blancs exploitent les Nordaf’ sur les chantiers de métropole
ou dans des hôtels borgnes. A croire que la vie d’avant était ‘bien’ et la vie d’aujourd’hui
‘mal’ – position réactionnaire s’il en est… Même si elle paraît avec le recul pré-
écologiste. Le désert ? « Mais c’était le seul, le dernier pays libre peut-être, le pays où
les lois des hommes n’avaient plus d’importance » p.14. Cette mer terrestre a séduit
l’auteur, exilé permanent, comme les vagues le séduisent par leur perpétuel mouvement.
« Dès la première minute de leur vie, les hommes appartenaient à l’étendue sans
limites, au sable, aux chardons, aux serpents, aux rats, au vent surtout, car c’était
leur véritable famille »p.25. Le désert dépouille, il rend vrai, réduit à l’authentique :
« Les petites filles (…) apprenaient les gestes sans fin de la vie. (…) Les garçons
apprenaient à marcher, à parler, à chasser et à combattre, simplement pour
apprendre à mourir sur le sable » p.25 On le voit, nous sommes loin du ‘lire, écrire,
compter’ de la civilisation défendue par les profs laïcs et grévistes !
Nour, non pubère, suit la longue marche de sa tribu de Smara à Tiznit pour échapper aux
soldats chrétiens comme aux nomades qui ont fait allégeance, et fantasmer sur des terres
où s’établir. Le cheikh Ma El Aïnine qui la mène, un saint homme qui guérit par
imposition des mains et avec l’aide d’Allah, est peu à peu abandonné de ses fils et de ses
fidèles ; il ne peut rien contre la marche de l’histoire. Nour échoue sur la côte, au
débouché du fleuve Souss, proche d’Agadir. C’est là sans doute qu’il fonde une famille
avant de s’en retourner peut-être au désert, le roman se contente de le suggérer. C’est à
cet endroit, devenu bidonville et appelé « la Cité », que Lalla, sa probable petite-fille,
connaît les premiers émois de la puberté avec El Hartani, jeune berger muet abandonné
un jour par un Homme Bleu à la fontaine. Le gamin connaît les secrets des rochers et des
bêtes. Il lui fera un petit, lors d’une tentative de fuir alors que Lalla allait être mariée de
force à 15 ans, selon la coutume arabe. Ils filent tous deux au désert, ce grand vortex qui
attire et ne rend plus. Lalla sera sauvée (ellipse de l’auteur qui ne nous en dit rien) et
confiée à « la Croix Rouge internationale » (pleine de bonnes intentions « civilisatrices »)
qui la débarquera à Marseille. Enceinte du berger à peine adolescent, Lalla voudra
travailler pour être indépendante. Elle évitera la facilité de la prostitution pour nettoyer un
hôtel borgne. A 17 ans, elle fera des rencontres dérisoires, des pauvres comme elle,
comme Radicz, gitan vierge de 14 ans. Ces dizaines de pages misérabilistes étaient bien
dans le paysage sentimental de la lutte des classes années 70 ; elles se sont beaucoup
usées depuis. Un photographe qui aime sa beauté sauvage fera de Lalla une cover-girl
presque célèbre. Cela ne lui tourne en rien la tête, elle n’est définitivement pas de « la »
civilisation. Mais elle gagne ainsi de quoi retourner « au pays » pour mettre au monde
son enfant toute seule, un jour à l’aube, entre la mer et le désert. L’auteur ne nous dit pas
s’il est fille ou garçon - exprès.

Reste que ce roman est un hymne au désert, cette grande solitude où chacun se retrouve
face à lui-même. « Là, dans le pays du grand désert, le ciel est immense, l’horizon n’a
pas de fin, car il n’y a rien qui arrête la vue. Le désert est comme la mer, avec les
vagues du vent sur le sable dur, avec l’écume des broussailles roulantes, avec les
pierres plates, les taches de lichen et les plaques de sel, et l’ombre noire qui creuse
ses trous quand le soleil approche de la terre »p.180. Reste que l’entrelacement du
passé et du présent est une technique efficace qui rend sa fierté mythique à ce qui pourrait
paraître pauvre dans le contemporain. Reste que les histoires particulières de Nour, de
Lalla, d’El Hartani et de Radicz apparaissent comme un destin dans le grand Tout. Reste
enfin que Le Clézio a une capacité d’empathie particulière, qui lui permet de se mettre
dans la peau de ses personnages, fussent-ils les plus éloignés de sa propre culture. Et que
c’est peut-être pour cela qu’il continue de séduire, malgré ses états d’âme trop datés.

Mais si vous voulez en savourer l’essence, lisez-le au désert, quand il n’y a rien autour de
vous, que le ciel et le sable, et le vent qui passe. Là, l’humain prend toute son importance
et le sentimentalisme vieilli passe mieux.

Voici l’histoire de la jeune Lalla, aux prises avec les colonisateurs français (1909-1912),
dans le Sud marocain. Nourrie au sein des déserts, abreuvée de légendes intimes et
porteuse de l'histoire des peuples, Lalla erre inlassablement sur le chemin du retour. La
certitude de l'appartenance, le souvenir des paysages perdus constituent les forces vitales
que ne peuvent ébranler la vulgarité des hommes ou l'emprise de la ville. Lalla échoue
dans le sordide quartier du « panier » de Marseille, mais avec la lumière du désert dans
les yeux et le sang des guerriers du Rio de Oro dans les veines. Si la force de l'identité
rend tout exil cruel, elle tient aussi lieu d'espoir. JMG Le Clézio traque une beauté
originelle que notre civilisation a perdue mais dont la société des « hommes bleus » du
désert a su conserver le souvenir, malgré le développement de la modernité. L’écriture est
d'une simplicité trompeuse, élégante, raffinée, chargée de sens, de couleurs, de chaleur,
de beauté, d’émotions. L’auteur le dit si bien d’ailleurs : « La langue française me va
comme un gant »! Un roman envoûtant, magnifique

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