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«Je pense désormais qu’il vaut mieux rapatrier Strauss-Kahn» http://www.liberation.fr/politiques/01092336425-je-pense-desormais-q...

10/05/2011 À 00H00

«Je pense désormais qu’il vaut mieux


rapatrier Strauss-Kahn»
INTERVIEW Michel Rocard, Premier ministre sous François Mitterrand de 1988 à 1991, voit dans le patron
du FMI un candidat social-démocrate idéal pour réguler une économie de marché aujour d’hui
mondialisée.
Par FR ANÃ O IS WENZ-DUMAS , SYLVA IN BOUR MEAU

Michel Rocard. (Pho to Fred Kihn)

Michel Rocard a choisi son candidat : Dominique Strauss-Kahn. Pour l’ancien Premier ministre, il est celui
qui incarne le mieux la social-démocratie, que les socialistes français ont parfois du mal à assumer.

LE 10 MAI 1981 MARQUA LA VICTOIRE DE LA GAUCHE, MAIS N’ÉTAIT-CE PAS AUSSI LA DÉFAITE DES IDÉES QUE VOUS PORTIEZ ?

Sûrement pas. La preuve, c’est qu’elles sont aujourd’hui gagnantes. La gauche a connu en France une
histoire dramatique. A la différence des autres partis socialistes européens, le Par ti socialiste français est
mort trois fois. La première en 1920, lorsqu’il s’est transformé en Parti communiste. La deuxième
en 1940, lorsqu’il a disparu dans la collaboration et l’occupation. Et la troisième pendant la guerre
d’Algérie. Il n’a été sauvé de la disparition définitive que grâce à l’électrochoc Mitterrand en 1971. Cette
histoire brutale est, par ailleurs, marquée par la forte domination d’un Parti communiste à la fois très
stalinien et force d’attraction si puissante pour les artistes et les intellectuels que la social-démocratie
avait pratiquement disparu de l’univers intellectuel. Du coup, le PS n’a jamais osé suivre sa maison mère,
la social-démocratie internationale, qui se ralliait à l’économie de marché, et comm ençait à entrer dans
la fabrication de ce qu’on appelle à tort l’Etat-providence et qu’il faudrait nommer l’Etat de bien-être.
Aujourd’hui, cette gauche social-démocrate triomphe. C’est la seule qui pouvait gagner, même si la
victoire de Mitterrand en 1981 a contribué pour un temps à occulter cette évidence. Mais cette victoire a
mis la gauche au pouvoir, elle lui a fait rencontrer la balance des paiements, le ta ux d’inflation… Le
véritable virage intellectuel du gouvernement se produira en 1983.

VIRAGE QUI N’EST PAS ASSUMÉ EN 1983, LES SOCIALISTES PRÉFÉRANT PARLER DE «PARENTHÈSE». JUSTE AVANT LA PRÉSIDENTIELLE
DE 1995, VOUS AVIEZ DÉNONCÉ LES EFFETS TERRIBLES DE CETTE THÉORIE DE LA PARENTHÈSE. PENSEZ-VOUS QUE LE PS EN PAYE
ENCORE LE PRIX AUJOURD’HUI ?

Moins qu’il y a quinze ans. Resté fidèle à tout ça, le copain Mélenchon s’est trouvé obligé de quitter un
Parti socialiste dans lequel il n’y a plus de place pour ce type d’idées. C’est l’indice que la social-
démocratie internationale est devenue le corps d’idées dominant du PS. De la même façon, on entend
moins la voix d’Henri Emmanuelli, autre défenseur de l’économie administrée.

VOUS N’AVEZ DONC PAS LA CRAINTE QUE SI LE CANDIDAT DU PS L’EMPORTE EN 2012, IL SE TROUVE, COMME EN 1981, EN DÉCALAGE
ENTRE SON DISCOURS ET LES CONTRAINTES DE GOUVERNEMENT?

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Non, je n’ai pas cette crainte, et il y a une preuve : les cinq ans de gouvernement Jospin. Pourtant plus
proche de l’héritage historique, ce gouvernement a un bon bilan, le déficit budgétaire ne s’est aggravé
qu’avec la droite, les performances du gouvernement Jospin sont honorables en matière d’emploi. Mais
Jospin a payé le fait qu’il y avait encore des rémanences intellectuelles et culturelles, des façons de
penser à l’intérieur du PS qui l’ont retardé, un peu paralysé. Tout cela me semble aujourd’hui réglé. La
déclaration de principe adoptée il y a trois ans en atteste. C’est un document majeur, passé trop
inaperçu, et qui a pris enfin acte de la social-démocratie. Il proclame que nous sommes réformistes, que
nous vivons dans une économie de marché, mais que nous entendons la réguler puisqu’elle est, par
définition, instable.

LES SOCIALISTES NE SE TROUVENT-ILS PAS DÈS LORS FACE À UN ÉCUEIL SYMÉTRIQUE À CELUI DE 1981 AVEC UN PARTI PLOMBÉ PAR
SA CULTURE DE GOUVERNEMENT, PAS ASSEZ AGILE AVEC LES IDÉES NOUVELLES ET LES FORMES D’INNOVATION INTELLECTUELLE ?

C’est toute la vie politique française qui en est au même point. Le facteur manquant, c’est la recherche,
l’université. On appelle crise la rencontre de trois phénomènes distincts qui ont tout fait exploser, en
matière de croissance, d’emploi et de finance. D’un point de vue intellectuel, c’est un peu comme si, en
médecine, on découvrait que Louis Pasteur avait tout faux. Et, à l’exception de quelques marginaux
contestataires - qui commencent d’ailleurs a se voir décerner le Nobel, tels Amartya Sen, Jo Stiglitz ou
Elinor Ostrom, dont on peut dire que c’est comme donner le Nobel à l’autogestion ! -, les conseillers des
pouvoirs ont tous été formés à la même école, celle qui continue de nous expliquer que tout équilibre de
marché est optimal et que le marché s’autoéquilibre ! Pourtant, cette crise s’est chargée de trancher avec
la plus grande clarté ces controverses intellectuelles comme jamais ne l’avait fait un événement social
majeur. La seule chose qui nous manque désormais, c’est la reconstruction intellectuelle. Et ce n’est pas
l’affaire d’un seul parti politique, mais de toute l’économie.

COMMENT PROCÉDER ?

Personne ne peut s’en sortir tout seul. On est vraiment mondialisés. C’est ce qui fait l’extraordinaire
chance de pouvoir disposer parmi les candidats socialistes à l’élection présidentielle d’un homme qui
connaît la mécanique pour l’avoir dirigée, et qui a autorité dans le système. Cet avantage n’est pas
reproductible ou transférable. Il y a, à la fois, un savoir et une notoriété. On peut penser, comme citoyen
du monde, qu’il y aurait un intérêt à ce que Strauss-Kahn reste à Washington, parce que la mission n’est
pas terminée. Mais la résistance politique des banques est telle que les Etats-Unis craquent, que la
Grande-Bretagne a mis un employé de la City comme Premier ministre, que M me Merkel a peur, que le
Japon se défile. J’ai longtemps dit le contraire, mais je pense désormais, en citoyen français, qu’il vaut
mieux rapatrier Strauss-Kahn, et qu’il puisse agir à travers l’écoute dont bénéficie encore la France sur la
scène internationale. Non seulement comme membre du Conseil de sécurité mais aussi du fait de son
indépendance forte à l’égard des Etats-Unis. François Hollande ou Martine Aubry ne seraient pas sur une
ligne bien différente mais, contrairement à Strauss-Kahn, il leur faudrait un certain temps
d’apprentissage, et on ne peut pas perdre le moindre temps, il y a urgence.

LE MOUVEMENT ÉCOLOGISTE NE JOUE-T-IL PAS AUJOURD’HUI LE RÔLE QUI FUT CELUI DE LA DEUXIÈME GAUCHE DANS LES ANNÉES 70
ET 80 ?

C’est vrai, mais pas seulement. Parce que l’arrivée de l’écologie est récente, culturellement. Cela fait
quinze ou vingt ans que l’ensemble combiné des menaces écologiques exerce une pression intellectuelle
sur toute la classe politique. Avant, on débattait économie administrée ou économie de marché. La
France a vécu un siècle sur cette bataille-là. On n’a pas pu la trancher chez nous comme les Suédois, qui
eux l’ont réglée dès 1932. Quand l’Internationale socialiste se reforme en 1947, elle prend position pour
l’économie de marché. Tous les partis l’ont fait, sauf le parti français, qui n’a pas voulu briser l’alliance
avec le Parti communiste, et qui s’est servi de la défense de l’économie administrée comme un élément
identitaire.

ON VOIT AUJOURD’HUI SURGIR L’IDÉE, PORTÉE PAR MÉLENCHON MAIS AUSSI EMMANUEL TODD, QU’IL FAUT DÉMONDIALISER, QU’EN
DITES-VOUS ?

Je trouve cela bizarre. Il y a aussi Alain Badiou. Ce sont des gens intelligents. Mais, d’abord, cela suppose
que l’on rompt avec un marché mondial. Et qu’on le fait autoritairement. Je ne crois pas qu’il existe de
telles réflexions dans aucun autre pays. Cette idée d’isolement, d’une France qui s’acheminerait vers un
repli sur soi, conduirait rapidement à l’asphyxie. On en crèverait. Heureusement, on est en démocratie,
et pour adopter de telles décisions, il faudrait voter. Or 85% des gens voteraient pour l’économie de
marché. En revanche, même quelqu’un comme Maurice Allais, un des chantres du libéralisme, faisait

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aussi remarquer que le libre-échange n’est le meilleur des systèmes que quand il est instauré entre pays
de niveau de développement comparable. Et il avait raison, la crise qui vient de se produire le démontre
encore. Nous ne pouvons pas accepter de voir disparaître notre agriculture, ou des pans entiers de notre
industrie, parce que les salaires chinois sont huit ou dix fois inférieurs aux salaires français. Il faut donc
de la protection, et ce devrait être une des premières tâches de la social-démocratie que de la mettre en
œuvre. Mais cela n’a rien à voir avec le protectionnisme, qui serait un suicide collectif. Cela dit, nos
cinglés de l’ultralibéralisme ont fait du mot «protectionnisme» un blasphème, ce qui est stupide. Le
protectionnisme ne peut être que sectoriel et temporaire, et établi selon des règles internationalement
acceptées.

VOUS AVEZ ÉVOQUÉ UN AUTRE MOT : «AUTOGESTION». QUE SIGNIFIE-T-IL POUR VOUS AUJOURD’HUI ?

Je l’ai prononcé à propos des travaux de M me Ostrom. Le monde entier fait la découverte que le
centralisme excessif marche mal. J’ai essayé de parler à une époque d’autonomie, mais je dois bien
reconnaître que cela n’a pas été repris. J’ai eu davantage de succès avec le concept d’économie sociale,
autour de la coopération, du secteur mutualiste.

CETTE RÉFLEXION SUR L’AUTONOMIE N’EST-ELLE PAS DAVANTAGE PORTÉE AUJOURD’HUI PAR LES ÉCOLOGISTES QUE PAR LES
SOCIALISTES?

Peut-être. Mais où est le problème ? Si vous pensez que le PS est en train de se faire concurrencer par les
écologistes, vous vous trompez. Si c’est de constater que des alliés du PS peuvent porter mieux que lui
certains débats, pourquoi pas ? Le PS a parfois eu de la difficulté à capter des débats qui ont lieu autour
de lui. S’il pouvait s’ouvrir, ce serait pas mal. Mais la réflexion écologique n’a jamais résolu les problèmes
de l’équité, de la distribution, des salaires. Dans une société française où il y a 3 à 4 millions de pauvres
et au moins autant de précaires, les valeurs portées par la social-démocratie sont plus que jamais
d’actualité. Il y a une opportunité historique pour que la France saisisse l’occasion et serve de
cristallisateur à une économie mondiale écologiquement compatible. Nous avons avec D ominique
Strauss-Kahn la chance d’avoir un candidat qui maîtrise parfaitement le sujet.

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