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François Chenique, A propos des Etats multiples de l’être et des Degrés du savoir, (note de

lectura) Paru dans René Guénon, Cahier de l’Herne, 1985.

http://elkorg-projects.blogspot.com/2005/04/franois-chenique-propos-des-etats.html

Introduction

La même année, paraissent à Paris les Etats multiples de l’Etre de René Guénon et le volume de Jacques
Maritain, Distinguer pour unir, ou les Degrés du savoir, DDB, Paris, 1932. Guénon condense et précise la
métaphysique telle qu’il l’a développée dans ses précédents ouvrages, surtout dans l’Homme et son devenir
selon le Védânta et dans le Symbolisme de la croix. Jacques Maritain écrase de son savoir scolastique toute la
philosophie au nom du néo-thomisme. Il ajoute de longues considérations sur la mystique qui constitue pour lui
le troisième degré du savoir après la philosophie réaliste et la théologie.

Sur l’Homme et son devenir selon le Védânta: “Nous disposons aujourd’hui d’une documentation bien
supérieure à celle dont Guénon disposait à l’époque où il écrivait, ce qui nous permet d’apprécier d’autant plus
la qualité et la rigueur de son travail. Une remarque toutefois s’impose: il s’agit moins du Védânta strictement
«sankarien» que d’une synthèse du Védânta et du Samkhya, telle que l’ont développée les écoles tardives de
Vallabha (XVe siècle) et de Vijñana-Bhiksu (XVIIe siècle0. Est-ce avec des swâmis issus de ces écoles que
Guénon est entré en relation? La question n’a pas encore été élucidée en dépit des recherches patientes et
minutieuses de Jean Robin et de Marie-France James.” (p. 242-243)

Dans certains milieux initiatiques le Symbolisme de la Croix a été interdit parce que trop «mathématique». La
doctrine des états multiples de l’Etre, développée plus tard dans un ouvrage spécifique, se trouve condensée
dans les sept premiers pages du premier chapitre.

L’Homme et son devenir selon la Vedanta parle un langage védantin. Le Symbolisme de la Croix utilise un
symbolisme géométrique. Les Etats multiples de l’Etre utilisent un langage philosophique, celui de la
philosophie scolastique. Quand même, il ne cite jamais un scolastique avec précision. Selon François Chenique,
il n’a pas lu Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, autrement il y aurait trouvé des phrases à l’appui de
ses idées. “Le retour à saint Thomais datait précisément de l’encyclique Aeterni Patris, promulguée par Léon
XIII en 1879, et de la création à Rome l’année suivante d’une Académie thomiste. L’abbé Gombault avait
obtenu le doctorat de philosophie de cette Académie Saint-Thomas vers 1890; Guénon a donc pu apprendre
certaines choses sur le thomisme – ou plutôt sur le néo-thomisme, nuance non négligeable – au cours des visites
qu’il rendit au curé de Montlivault pendant plus de trente ans; mais il semble qu’il se soit contenté ou de
l’enseignement oral de l’abbé, ou des manuels médiocres de l’époque, mais qu’il n’ai jamais directement lu
saint Thomas, saint Bonaventure ou Duns Scot.” (p. 243)

Deux frères ennemis

La querelle Guénon-Maritain a éteint chez Guénon tout espoir de restauration de l’intellectualité traditionnelle
par le catholicisme.

La première rencontre

En 1915, Guénon, fraîchement licencié en philosophie, entreprend la Sorbonne la préparation d’un diplôme
d’études supérieures en vue de l’agrégation. Le sujet a été «la notion d’infini». En 1925 il prononce en
Sorbonne une conférence sous le titre «La métaphysique orientale», qui enthousiasme une jeune thomiste,
Noële Maurice-Denis, brillante élève de Mauritain à l’Institut catholique de Paris. Elle organise une rencontre
entre Guénon, Maritain et le R.P. Emile Peillaube, doyen de la faculté de philosophie de l’Institut catholique et
directeur-fondateur de la Revue de philosophie d’inspiration thomiste.

Les rapports entre les deux ne furent jamais bons. Maritain refusa de paraître dans la Revue de philosophie le
mémoire de Guénon sur l’infini, en dépit du nihil obstat du P. Blanche et de l’avis favorable du P. Peillaube,
directeur de la revue. Maritain appuya chaudement la publication du Théosophisme, Histoire d’une pseudo-
religion, mais ce cas est unique. L’ouvrage avait été précédé de plusieurs articles dans la Revue de philosophie
et Maritain avait recommandé ces articles en citant le nom de René Guénon. Cette citation est unique, les
attaques qui s’étaient déclenchées en juillet 1921 lors de la parution de l’Introduction générale à l’étude des
doctrines hindoues continueront pendant près de cinquante ans sans que jamais le nom de Guénon soit
prononcé.

Les premières attaques: la gnose

La conclusion rédigée par J. Maritain à l’article publié par Noële Maurice-Denis le 15 juillet 1921 dans La
Revue Universelle (reproduit en James, vol. I, p. 199): “R. Guénon voudrait que l’Occident dégénéré allât
demander à l’Orient des leçons de métaphysique et d’intellectualité. C’est seulement au contraire dans sa propre
tradition et dans la religion du Christ, que l’Occident trouvera la force de se réformer lui-même en l’ordre
véritable, et d’enseigner l’orgueilleuse sagesse de l’Orient. Et si le pseudo-orientalisme théosophiste dont la
propagande inonce actuellement l’Occident représente pour l’intelligence une menace de déliquescence et de
corruption radicale, il faut bien avouer que le remède proposé par R. Guénon – c’est-à-dire, à parler franc, une
rénovation hindouiste de l’antique Gnose, mère des hérésies – ne serait propre qu’à aggraver le mal.”

A part l’accusation de gnosticisme, Guénon a été accusé aussi de «panthéisme».

Les limites de René Guénon

Les approches de Noële Maurice-Denis sur l’œuvre de René Guénon sont dépourvus des accusations stupides
existantes dans la littérature antiguénonienne.

Une condamnation définitive

Dans les Degrés du Savoir, dont la première édition date de 1932, Jacques Maritain attaque Guénon sans le
nommer: “Les doctrines que certains Occidentaux nous proposent au nom de la sagesse de l’Orient – je ne parle
pas de la pensée orientale elle-même, dont l’exégèse demande une foule de distinctions et de nuances – ces
doctrines arrogantes et faciles sont une négation radicale de la sagesse des saints. Prétendant parvenir par la
métaphysique seule à la contemplation suprême, cherchant la perfection de l’âme hors de la charité, dont le
mystère leur reste impénétrable, substituant à la foi surnaturelle, et à la révélation de Dieu par le Verbe incarné
[…] une soi-disant tradition secrète héritée des maître inconnus de la Connaissance, elles mentent parce
qu’elles disent à l’homme qu’il peut ajouter à sa taille, et entrer par lui-même dans le suhumain. Leur
hyperintellectualisme ésotérique, fait pour donner le change sur la véritable métaphysique, n’est qu’un spécieux
mirage, et pernicieux. Il mène la raison à l’absurde, l’âme à la seconde mort.” (Les Degrés du savoir, p. 17)

Olivier Lacombe et le panthéisme

Lors de la table ronde qui eut lieu en juillet 1924 autour de Ferdinand Ossendowsky, auteur des Hommes, Bêtes
et Dieux, Guénon rencontre Grousset et Maritain. Olivier Lacombe laisse planer sur l’hindouisme un soupçon
de panthéisme. Il met en garde en avril 1931 les lecteurs des Etudes carmélitaines contre les thèses d’Orient et
Occident paru en 1924: “L’advaita védantique et la métaphysique chrétienne s’affrontent ici et se nient sur un
point essentiel. Le terme de panthéisme est équivoque et ne met pas assez l’accent sur la transcendance de
Brahman. Mais force nous est de constater qu’un accord profond est impossible, que la distinction réelle et
essentielle de Dieu et du Monde est compromise ici par la spéculation hindoue […] l’Inde du fier
intellectualisme des Unpanishads et de çankara se nourrit de la plus ardente passion d’être qui soit au monde
[…] mais son caractère non spirituel est trop éclatant. L’Inde sait que le désir même de Dieu n’est divin qu’au
moment où il le renonce; elle éprouve la brûlure d’une soif de l’esprit qui n’est point spirituelle. Et c’est
pourquoi elle s’est réfugiée dans le divin […] Le panthéisme transcendant et transpersonnel des Upanishads et
du Védânta n’est pas la position théologique de toutes les écoles orthodoxes; le Sâmkhya-Yoga, qui le cède à
peine à celui-ci en importance, s’est orienté très nettement vers le théisme […] Ce théisme doctrinal, de même
que la fusion du personnalisme divin et du panthéisme […] est en relation étroite avec les cultes et les sectes
populaires et les religions d’amour, du bhakti.”

La même année, préfaçant l’ouvrage de René Guénon, Les Philosophies indiennes, Lacombe écrit: “Il ne faut
pas conclure à notre avis que le Védânta soit panthéiste ou même moniste, surtout au sens que ces mots ont
chez nous”. Aparemment, pour Lacombe il y a deux vérités.

Une autre production du tandem Maritain-Lacombe est l’invention de la «mystique naturelle» - c’est-à-dire
toute ce qui n’est pas «mystique catholique».

Des difficultés réelles

La collaboration de Guénon à la revue Regnabit de P. Anizan n’a pas duré longtemps. Le refus de la publication
d’un article, «Le grain de sénevé», repris dans Symboles fundamentaux de la science sacrée.

En dépit de son hostilité à Guénon, Maritain témoigne dans le Journal de Raïssa de son désir de connaître
l’Orient. “Maritain connaissait-il l’Orient? Vraisemblablement pas. L’effort à faire pour y parvenir était trop
grand, sans parler de cette condition préalable qu’était l’étude du sanskrit. Son ami Lacombe aurait pu l’aider,
mais ses idées antiguénoniennes de ce dernier formaient un obstacle supplémentaire et confortaient encore
Maritain dans sa position. Pourtant, Maritain a vécu longtemps et il a eu toute sa vie une position privilégiée; il
aurait pu, ainsi que d’autres l’ont fait, se recycler, comme on dit aujourd’hui, aux études orientales. Si Guénon a
résolument ignoré l’Occident, Maritain en a fait autant pour l’Orient. Mystère des limites intellectuelles de deux
grands esprits que tout aurait dû rapprocher dans une fructueuse collaboration, alors que dès le début une
implacable hostilité les a définitivement séparés.” (p. 248)

Quarante ans après

Jacques Maritain, ambassadeur de France au Vatican après la guerre, s’est plaint des résultats obtenus au
Concile de Vatican II dans un gros ouvrage: Le Paysan de la Garonne.

L’ouverture de l’Eglise catholique, ne serait-ce que symbolique, vers d’autres religions est marquée par le
discours inaugural de la seconde session du concile où le Pape Paul VI parle des religions non chrétiennes, et
encore par la déclaration Nostra aetate.

De la métaphysique de l’Etre à la métaphysique des états multiples de l’Etre

L’abbé Stéphane sur les Etats multiples de l’Etre: “René Guénon expose dans ses livres des doctrines
traditionnelles; ceux qui sont capables de les comprendre, parce qu’il y a en eux des possibilités
correspondantes susceptibles de s’éveiller au cours du cycle de leur existence actuelle, y adhèrent purement et
simplement […] les autres n’y adhèrent pas, du moins hic et nunc, parce que cela n’est pas inscrit dans leur
dharma.” (Jacques Maritain, Le Paysan de la Garonne, p. 206)

Les reproches faites à Guénon contre la métaphysique des Etats multiples de l’Etre: gnose, panthéisme,
mystique naturelle. Des critiques plus sérieuses ont été faites par Paul Sérant, Lucien Méroz, Jacques-Albert
Cuttat et Marie-France James.

La notion d’Infini

La notion d’Infini, absolument inconditionné et indéterminé est, selon Guénon, la notion la plus primordiale de
toutes.
a. Infini et Absolu

Un moine (probable cistercien) qui a voulu garder l’anonymat, a publié l’ouvrage Doctrine de la non-dualité
(Advaita-vāda) et le Christianisme, Dervy-Livres, Paris, 1982. Préface de Jean Tourniac. Il est cité par François
Chenique sous le sigle «Source M.O.». Cet ouvrage est pratiquement d’accord avec les thèses métaphysiques de
René Guénon.

Selon M.O. il n’est pas souhaitable de traduire Brahma par «Absolu».

b. Le Tout universel

Guénon emploie l’expression «Tout universel» et il prend soin de préciser en note qu’il ne s’agit pas de la
somme arithmétique des parties.

c. L’Infini selon Duns Scot

Question: où Guénon a-t-il puisé sa notion d’Infini? Réponse: “Guénon a reçu un enseignement, ou il a reçu
une «inspiration», où il s’est souvenu par «réminiscence» de ce qu’il avait appris dans une «vie antérieure», les
deux dernières solutions étant assez difficiles à distinguer en pratique” (p. 252)

Jean Duns Scot (1266-1308) a formulé dans l’Opus oxoniense le concept d’«être infini». Des détails se trouvent
dans l’ouvrage d’Etienne Gilson, Jean Duns Scot, Introduction à ses positions fondamentales, Vrin, Paris, 1952.

“Guénon a-t-il lu Duns Scot, ou a-t-il rencontré sa doctrine dans les manuels scolastiques de l’époque, ou chez
l’abbé Gombault? Nous livrons cette question aux recherches patientes des «guénologues».” (p. 252)

d. Un problème de logique

Méroz reproche à Guénon d’avoir suivi la voie de l’abstraction totale et d’avoir négligé l’abstraction formelle.
“Dire, comme Méroz, que Guénon a fait une métaphysique en extension, c’est inverser complètement le point
de vue de son enseignement, car si Guénon avait fait cela, il aurait du même coup nié toute la métaphysique en
la soumettant à ce mode d’existence très particulier qu’est la quantité. Méroz considère avec l’école néo-
scolastique en général, que l’abstraction formelle est la véritable abstraction de la métaphysique et il reproche à
Guénon de l’avoir négligée. Nous touchons là, semble-t-il, une des raison de l’hostilité tenace des milieux néo-
scolastiques contre l’œuvre de Guénon, le point de départ et donc l’orientation foncière sont différents.” (p.
252-253)

La Possibilité universelle

L’Infini envisagé comme contenant tout en lui, c’est la Possibilité universelle.

Les Possibilités de manifestation et les Possibilités de non-manifestation

On s’est posé la question si ce que sont les «possibilités de non-manifestation» que Guénon situe dans le Non-
Etre.

La doctrine des Idées, vigoureusement rejetée par Aristote, a donné de véritables nausées à certains philosophes
néo-scolastiques. C’est là encore une divergence irréductible entre eux et René Guénon.

Création et manifestation

Les problèmes que pose la notion judéo-chrétienne de création:


Que faisait Dieu avant de créer le monde? – comme si Dieu était soumis au temps.Ξ
Ξ Quelle est le commencement ou l’éternité du monde? – vu que le temps est aussi une création, on ne peut pas
parler d’éternité du monde à la façon de l’éternité de Dieu.

“La notion de «création ex nihilo» insiste surtout sur la non-existence d’une matière préalable que Dieu aurait
façonnée à la manière d’un démiurge. Peut-on suggérer que ce «rien» d’où surgit la création est la façon
occidentale d’exprimer le mystère de la «vacuité» d’où surgit la manifestation? Quant au karma, qui dure
depuis des temps sans commencement, il partage avec le verbe «créer» la même racine indo-européenne KR
qui signifie simplement «faire», comme le traduit la Bible grecque.” (p. 254)

L’irréalité du monde

Le thèse de Guénon sur le fini rigoureusement nul au regard de l’Infini ont irrité beaucoup de monde.

M.O. considère que la vision du saint Benoît qui vit “le monde entier se ramasser devant ses yeux comme en un
seul rayon de soleil” (épisode raconté par Grégoire le Grand) est en parfaite harmonie avec l’idée hindoue
d’illusion cosmique.

Etre et Non-Etre

Les détracteurs de Guénon associent invariablement le Non-Etre guénonien au non-être tout court et sans
majuscules, c’est-à-dire au néant. Frithjof Schuon écrit Sur-Etre, ce qui évite l’équivoque.

Saint Thomas précise, en commentant saint Denys, que la théologie négative doit être précédée de la théologie
affirmative; dans le Mahāyāna, c’est l’inverse: c’est seulement après l’affirmation sans concession de la
«vacuité» c’est-à-dire de l’absence de nature propre (svabhāvasūnyatā), qu’on envisage des «qualités» dans la
Nature ultime, mais ce n’est pas admis par tous les écoles. Les difficultés soulevées à propos du Non-Etre sont
liées à la nation de Personne divine et aux limites de la néo-scolastique.

Dieu personnel et Dieu impersonnel

L’idée que Brahma serait un «Dieu impersonnel» a été probablement inventée par les missionnaires catholiques
qui voulaient souligner ainsi la supériorité du «Dieu chrétien».

“En effet, si Dieu est une Personne, ce n’est pas à la manière d’une personne ou d’un individu humain, les deux
notions étant très souvent confondues aujourd’hui; mais dire que «Dieu est impersonnel» ne doit pas signifier,
sous peine d’absurdité, que Dieu n’a pas plus de personnalité qu’un nuage au-dessus de nos têtes, ni qu’il lui
manque la perfection que constitue la personnalité.” (p. 257)

Les notions de personne ou d’impersonnel ne peuvent être attribuées à Dieu que d’une manière analogue, et les
diatribes qui tendent à opposer le «Dieu personnel» des chrétiens au «Dieu impersonnel» des hindous sont des
absurdités.

Trinité et Dieu personnel

Les antiguénoniens ont indéfiniment répété que dans la Bible, au Buisson ardent, Dieu s’est révèle comme une
Personne. En réalité, Dieu se révèle comme «Celui qui est» ou comme «Identité Suprême» selon le Symbolisme
de la croix.

L’abbé Stéphane considère dans la Trinité une perspective verticale: Non-Etre, Etre, Existence, qui est proche
de la Trinité grecque, et deux perspectives horizontales, l’une «suprême» qui correspond au ternaire védantin
Sat-Cit-Ananda, où la Trinité est comme cachée dans l’Unité, et l’autre «non suprême», où l’Unité est comme
cachée dans la Trinité et qui correspond à la Trinité latine. Ces trois persepectives forment une «croix de
Loraine» dont on connaît l’origine orientale.

Les limites de la scolastique

Guénon a répété que la philosophie scolastique du moyen âge était incomparablement moins limitée que la
philosophie moderne, mais que son point de vue ne dépasse pas l’Etre, c’est-à-dire que sa métaphysique se
réduit à l’ontologie.

“Compte tenu des «quelques bribes recueillies auprès de l’abbé Gombault» - selon l’expression de M.-F. James
– Guénon ne pouvait avoir qu’une simple opinion médiocre de la scolastique qui se limitait bien souvent à une
simple ontologie. Son opinion sur saint Thomas aurait-elle changé s’il avait lu directement les textes dans la
langue originale? Nous n’en savons rien, mais l’esse, l’acte d’être, l’actus essendi du docteur angélique n’est
pas une ontologie banale, et pour celui qui a consciencieusement lu Guénon, il est toujours possible de lire les
scolastiques à deux niveaux: le niveau ontologique, qui est bien souvent celui de la néo-scolastique, et le niveau
proprement métaphysique que Gilson qualifie très heureusement de «trans-ontique». A vrai dire, la scolastique
n’est limitée que pour ceux qui la lisent d’une manière limitée.” (p. 259)

La réalisation par la connaissance

La connaissance est la clef de voûte de la réalisation métaphysique.

“L’adage souvent répété par lequel saint Thomas, et de nombreux scolastiques à sa suite, a traduit les formules
d’Aristote: intellectus in actu est intellectum in actu, semble être la meilleure expression occidentale de
l’indentification par la connaissance. Comment Guénon qui a fréquenté l’abbé Gombault et l’Institut catholique
n’a-t-il pas eu connaissance de ces textes latins? Et s’il les a connus, pourquoi ne les a-t-il pas cités?” (p. 261)

L’intuition intellectuelle

Maritain parle prudemment d’une intuition intellectuelle dans Les Degrés du Savoir et dans Le Paysan de
Garonne.

Les théologiens du moyen âge ont débattu la question de savoir si nous connaissons la vérité à la lumière de
notre propre intellect ou si nous avons besoin d’une lumière divine ajoutée à celle de notre intellect.

Même pour la scolastique la plus élémentaire, l’être ne peut pas être défini et ne peut pas faire l’objet d’une
abstraction banale, comme c’est le cas pour les concepts courants.

L’Identité suprême et le soi chez saint Bernard

Saint Bernard, dans De consideratione, dit: “Quid idem Deus? sine quo nihil est. Tam nihil esse sine ipso quam
nec ipse sine se potest: ipse sibi, ipse omnibus est, ac per hoc quodammodo ipse solus est, qui suum ipsius est et
omnium esse”, c’est-à-dire: “Qu’est-ce encore que Dieu? Ce sans quoi il n’y a rien. Il est aussi impossible que
rien soit sans lui que lui-même sans lui. Il est à Soi-même comme il est à tout et, par là, d’une certaine façon,
lui seul est, qui est l’Etre même et de Soi-même et de tout.” (p. 263)

Saint Bernard ne dit pas que Dieu est l’Etre de soi-même et de tout (qui sui ipsius est et omnium esse), ce qui
serait tout à fait classique, mais il dit que Dieu est «l’Etre même et de Soi et de tout» (qui suum ipsius est et
omniul esse) car il faut rapprocer suum et esse dans la phrase. “Guénon n’a sûrement pas connu ces textes, lui
qui a pourtant écrit une brochure sur saint Bernard! Il est vrai qu’il faisait de saint Bernard un initié, certes,
mais c’est plus encore un théologien, un docteur de l’Eglise et un mystique. Guénon pensait-il qu’une telle
synthèse est réellement impossible?” (p. 263)
Je suis Brahma

Aham Brahmâsmi – Je suis Brahman.

Ayam ātmā Brahman – Cet ātman est le Brahman.

Il convient de faire appel à la logique et de prendre ces phrases sensu divido et non sensu composito. Un
exemple: «l’aveugle voit» (parce qu’il est guéri. Ce n’est pas l’aveugle qui voit en tant qu’aveugle (sens
composé), mais l’aveugle en tant qu’il n’est plus aveugle (sens divisé). Donc seul le vrai Soi, l’Atman peut
énoncer les mahāvākya, puisque seul Atman est le Brahman, et seul le délivré vivant, celui qui a réalisé
l’Identité suprême peut s’approprier ces mahāvākya.

Salut et délivrance

La théologie dit peu de choses sur l’au-delà. On sait que le saint qui a vécu l’union transformante que décrit
saint Jean de la Croix et le pécheur qui a reçu l’absolution in articulo mortis n’auront pas tout à fait la même
destinée posthume, mais on manque de précisions.

L’Eglise a voulu pour la majorité des hommes le salut, le fait d’éviter l’enfer après la mort. En langage
guénonien: rester dans les prolongements de l’état humain et ne pas tomber dans les «états inférieurs».

Les états multiples de l’être

Au lieu de concevoir un être nécessaire (Dieu) et des êtres contingents (ou créés) qui dépendent de lui, la
métaphysique des états multiples de l’être conçoit des «états d’être» qu’il s’agit de parcourir ou plutôt de
«réaliser».

La doctrine des «états multiples» peut être trouvée dans l’Echelle de Jacob (Genèse, 28), dans le psaume 84, 6
(ascensiones in corde suo disposuit), dans l’Echelle du Paradis de saint Jean Climaque, dans les degrés de
l’humilité selon la règle de saint Benoît, dans les degrés de l’oraison mystique, dans la Montée du Carmel de
Jean de la Croix. Elle est très explicite chez saint Bonaventure (dans In Hexaëmeron et dans l’Itinerarium), qui
s’inspire de la Hiérarchie Céleste de l’Aréopagite.

Conclusion: “Cet exposé très bref des questions que semble soulever les Etats multiples de l’être montre que les
critiques faites par Guénon et les guénoniens à l’égard du Christianisme et de ses limites sont presque toujours
dénouées de fondement; mais on peut dire avec la même force que les critiques interminables adressées à la
métaphysique telle que Guénon l’expose, spécialement dans les Etats multiples…, sont également dénuées de
fondement.” (p. 267)

Dans l’ouvrage consacré à Guénon, Jean Robin émet l’hypothèse que celui-ci était un faisceau de Tulkou et il
cite Alexandre David-Neel, mais d’une manière inexacte (il employe l’ouvrage de Paul Chacornac sur le Comte
de Saint-Germain. Toulkou est un mot tibétain (sprul.sku) qui signifie «corps de magie», et non «réincarnation»
ou «Bouddha vivant» comme on traduit trop souvent. Un Tulkou est la manifestation d’un principe ou d’une
entité supérieure dans un corps humain qu’il s’est choisi conformément à sa mission. Selon Robin, la
personnalité à facettes multiples de René Guénon traduirait chez lui la présence de plusieurs Tulkou.