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A la même librairie

PAUL-JACQUES BONZON

1 • LE CHATEAU DE POMPON
Premier livre de lecture courante.
Cours préparatoire.

2 • POMPON A LA VILLE
Lectures suivies. Cours préparatoire.

3 • LE JARDIN DE PARADIS
Lectures suivies. C.P., C.E. 1e année.

4 • POMPON LE PETIT ANE DES TROPIQUES


Lectures suivies. Cycle élémentaire.

5 • LA MAISON AUX MILLE BONHEURS


Lectures suivies. Cycle élémentaire.

6 • LE CIRQUE ZIGOTO
Lectures suivies. Cycle élémentaire.

7 • LE CHALET DU BONHEUR
Lectures suivies. C.E., C.M. 1e année.

8 • LE RELAIS DES CIGALES


Lectures suivies. Cycle moyen.

9 • LA ROULOTTE DU BONHEUR
Lectures suivies. C.M. 2e année.

10 • YANI
Cours moyen.

11 •AHMED ET MAGALI
Cycle moyen.

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PAUL-JACQUES BONZON

INSTITUTEUR HONORAIRE
LAURÉAT DES PRIX 'JEUNESSE’ "ENFANCE DU MONDE"
"JEUNESSE"
"NEW YORK HERALD TRIBUNE"
"GRAND PRIX DE LITTÉRATURE DU SALON DE L'ENFANCE"

AHMED et MAGALI
LIVRE DE LECTURES SUIVIES
COURS MOYEN

ILLUSTRATIONS DEMONIQUE GORDE

DELAGRAVE

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NOTE DE L'AUTEUR

Par son niveau, au point de vue de récriture ce


nouveau livre de lectures suivies peut convenir aux élèves
du Cours Moyen Ire année mais par son sujet, il serait peut-
être préférable de le réserver au Cours Moyen 2e année.

En effet, cette histoire se déroule dans des milieux


sociaux et raciaux très différents. Son thème est en somme
le brassage des nationalités, de plus en plus fréquent à
l'école, brassage qui n'effarouche pds l'enfant, au contraire.
Les deux jeunes héros de cette histoire se trouvent ballottés,
dans différents pays jusqu'à ce qu'ils réussissent à recréer
une ambiance familiale.

Comme d'usage, l'appareil pédagogique se borne à


l'explication de mots, souvent pas très difficiles, mais qui
demandent tout de même une compréhension parfaite. A ces
mots sont ajoutés quelques autres, encore plus simples, à
rechercher par l'élève. Ceci à deux fins : pour qu'il en
connaisse le sens exact et pour qu'il prenne l'habitude de
l'usage du dictionnaire. Il ne s'agit là, évidemment, que
d'un exercice facultatif.

Ceci dit, il ne me reste plus qu'à souhaiter bonne


chance au jeune Marocain Ahmed et à la petite Provençale
Magali.

P.J.B

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1. UNE FAMILLE HEUREUSE

Les Périola avaient la chance d'habiter un pavillon indépendant dans la


banlieue de Marseille. Cette banlieue, le Plan de Cuques (quel drôle de nom !)
était un gros village situera une quinzaine de kilomètres de la cité phocéenne (i),
au pied des montagnes de l'Étoile.
Le loyer de la villa était cher mais Auguste Périola tenait à ce que ses
enfants jouissent d'un air pur et ne respirent pas ^atmosphère polluée (2) de la
ville.
Auguste, Gustou comme l'appelait sa femme, n'avait pas fait de longues
études. Tout jeune, il était entré comme « saute-ruisseau » (3) dans une banque.
Mais, comme il était bel homme et présentait bien, au retour du service militaire,
il avait trouvé un emploi d'huissier (4) à la préfecture de Marseille. Très vite, sa
belle prestance (5), rehaussée par son uniforme bleu sombre à boutons d'argent
et écussons au revers de la vareuse, l'avaient fait apprécier du préfet qui l'avait
nommé huissier-chef.
C'était lui, Auguste Périola qui, les jours de réception, introduisait les
personnages officiels en visite à Marseille et il pouvait se vanter d'avoir vu de
près nombre de célébrités : consuls, ambassadeurs, parlementaires, ministres et
même le président de la République qui, il s'en souviendrait toujours, lui avait
familièrement serré la main.
Auguste Périola et sa femme, Germaine, avaient trois enfants : Magali,
l'aînée, qui venait d'avoir dix ans, Gérard, dit Gégé, son cadet de cinq ans et
Philippe, dit Fifi, qui en avait tout juste quatre, mais tenait autant de place que
les deux autres.
Maman Germaine n'était pas originaire du Midi comme son mari, mais de
Normandie. Ils s'étaient connus quand Auguste faisait son service dans la
marine, à Cherbourg, et ils s'étaient mariés très jeunes, Germaine n'hésitant pas à
quitter le ciel gris et pluvieux du Cotentin pour venir s'installer dans la grande
cité méditerranéenne pleine de soleil.
Les premières années, avant la naissance de Magali, elle avait travaillé
comme secrétaire-dactylo, dans une fabrique d'emballages puis, à l'arrivée de
son second enfant, elle était restée à la maison. On ne comptait donc plus pour
vivre que sur le traitement d'Auguste qui, malgré son bel uniforme d'huissier-
chef, ne gagnait pas des sommes folles, loin de là. On s'en contentait. Les
enfants étaient heureux, c'était l'essentiel.

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Magali aimait beaucoup son père. Chaque soir, elle attendait son retour
avec impatience. Comme elle, Gégé et Fifi reconnaissaient le bruit de la 2 CV
qui montait la côte. Magali se jetait alors au cou de son père et, très fière de lui,
demandait quels personnages importants il avait vus pendant son service.
Les trois enfants n'étaient d'ailleurs pas seuls à l'attendre car les Périola
possédaient un teckel, bas sur pattes comme tous les chiens de cette race,
prodigieusement intelligent, affectueux et qui s'appelait Puck. Le plus souvent,
c'était d'ailleurs Puck qui reconnaissait le premier le bruit de la voiture. Il sautait
alors en bonds fantastiques contre la porte pour que Magali lui ouvre et il se
jetait sur son maître en agitant frénétiquement sa courte queue.
- Non, Puck, bas les pattes ! criait Auguste, tu vas salir mon uniforme.
Attends que je me sois changé !
Ainsi chaque jour, vers 7 heures, c'était la même joyeuse attente. Pour
toute la maison, le retour du père était un événement, le moment où tous se
retrouvaient, où la famille, au complet, goûtait le bonheur d'être réunie.
Or, un soir, alors qu'à la maison on l'attendait à l'heure habituelle, Auguste
Périola ne rentra pas...

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2. UNE ATTENTE ANGOISSÉE
Tout d'abord, Mme Périola ne s'inquiéta pas outre mesure (i) de ce retard.
Comme toutes les grandes villes, Marseille connaît des encombrements de la
circulation. Auguste avait été pris dans un embouteillage dont il n'avait pu se
dépêtrer.
Pour ne pas alarmer ses enfants, Germaine conserva un air serein (2) et
déclara d'une voix calme :
— Voyez-vous, mes enfants, vivre à la campagne a du bon...mais aussi
des inconvénients. A propos, vous n'avez pas trop faim?
Magali et Gégé secouèrent vivement la tête. Ils voulaient prendre le repas
du soir avec leur père mais Fifi, lui, leva une main très haut, posa l'autre sur
l'estomac, et réclama à manger. Germaine lui donna une banane et il se tint
tranquille.

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A huit heures et demie, alors que le soir tombait, L’huissier n'était toujours pas
de retour et Puck, lui-même, commença à s'agiter comme s'il avait la notion (3) du
temps. A vrai dire, ce n'était pas la première fois qu'Auguste rentrait à une heure indue
(4). Il y avait deux ans de cela la 2 CV n'était arrivée que sur le coup de 11 heures
alors que Germaine, affolée, se préparait à courir au poste de téléphone public de la
rue Vantarol pour appeler le concierge de la préfecture. En réalité Auguste avait été
retenu pour une réception imprévue qui s'était prolongée fort tard.
Magali se souvenait de cet incident. A cette époque-là, elle n'avait que huit ans
et c'est en pleurant qu'elle était allée se coucher sans attendre le retour de papa.
Cependant, elle ne s'était pas endormie et n'avait été soulagée qu'en reconnaissant,
dans la cuisine, la grave voix paternelle.
A présent, elle était grande. Ce fut elle qui rassura sa mère.
— C'est sûrement comme l'autre fois. Papa a été retenu. Ah ! si nous avions le
téléphone !... Tu devrais descendre appeler au poste public... Veux-tu que j'y aille
pour toi?
— Non, Magali, pas encore, nous verrons tout à l'heure. Nous allons dîner sans
lui... d'ailleurs, tu verras, nous serons à peine à table que nous entendrons la 2 CV.
Magali mit le couvert... mais sans hâte, jetant à chaque instant un regard vers le
réveil posé sur une étagère de la cuisine ou sur Puck dont l'ouïe ultra-fine lui
permettait d'entendre la voiture quand elle n'était encore qu'au bas de la rue.
Toujours rien. Maman apporta la soupe et on mangea en silence... un silence
tout relatif car Fin se chargea de le rompre en tapant à grands coups de cuiller sur le
fond de son assiette.
Le repas terminé, la table débarrassée (où il ne restait que le couvert du père)
maman dit aux deux garçons :

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- A présent, il faut vous coucher. Pensez à l'école, demain.
Fifi se laissa déshabiller comme un pantin qu'on manipule à sa guise. Pour
lui, le « marchand de sable » était passé. Gégé, lui, protesta mais mollement car
il voyait sa mère trop soucieuse. Quant à Magali, elle eut la permission de
veiller. Elle était grande à présent. De toute façon, elle ne se serait pas endormie.
- Je t'assure maman, redit-elle, que c'est un simple retard... mais pour te
tranquilliser, va tout de même téléphoner.
Mme Périola se décida à sortir ; cinq minutes plus tard elle rentra en
disant :
— Tous les mêmes, ces téléphones publics, ils ne fonctionnent jamais
quand on en a besoin.
- Alors, va chez les parents de ma camarade Angéla. Ils ne sont sans
doute pas encore couchés.
Germaine allait repartir quand Puck se mit à aboyer. Il venait d'entendre
une auto s'arrêter devant la villa, mais il ne battait pas de la queue comme
d'habitude. Il ne reconnaissait pas la voiture de son maître. Qui donc venait chez
les Périola à cette heure tardive ? Le cœur battant, Magali se précipita pour
ouvrir...

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3. L'ACCIDENT
Puck ne s'était pas mépris (i). Ce n'était pas l'auto de son maître. Magali,
qui avait ouvert, eut un mouvement de recul en reconnaissant un uniforme
d'agent. Sur le coup, elle ne devina pas ce que cette visite inopinée (2) signifiait
mais maman Périola, elle, comprit tout de suite, à l'air embarrassé de l'agent qui
tournait son képi dans ses doigts.
— Mon mari ! s'écria-t-elle, devenue subitement toute pâle, mon mari
il... il...
— Non, ne vous affolez pas, madame, coupa vivement l'agent. Ce n'est
probablement pas grave.
— Un accident d'auto?...
— Peu après une sortie de l'autoroute nord... je vous le répète, ce n'est
sûrement pas très grave. Il n'avait pas perdu connaissance quand on l'a relevé.
— Où est-il?
— On l'a transporté à l'hôpital le plus proche, à Bon-Secours. Voulez-
vous que je vous conduise?
— Oh ! oui, tout de suite.
— Et moi, maman? demanda Magali.
— Non, tes frères pourraient se réveiller.
Complètement affolée, Mme Périola chercha partout son sac à main qui
était pourtant dans la penderie à sa place habituelle. Elle trébucha sur le
marchepied en montant dans l'estafette qui démarra rapidement.
Restée seule, Magali s'imagina le pire. Elle se répéta les paroles de l'agent
: « Ce n'est sûrement pas très grave. » Était-ce vrai ? Elle savait qu'on prend des
précautions pour annoncer une mauvaise nouvelle. On parle de blessures, sans
plus, et puis, en réalité... Non, ce n'était pas possible. Un irréparable malheur
n'était pas arrivé à papa Gustou.
Elle avait envie de pleurer. Les larmes ne voulaient pas venir. Pourtant,
elles lui auraient fait du bien. Pour tuer le temps, elle arpenta (3) la cuisine, de
long en large, sans bruit, pour ne pas réveiller les petits. Puck, lui aussi, avait
compris dans sa caboche (4) de bon chien que quelque chose d'insolite (5)
venait de se produire. Il suivait Magali, pas à pas, tête et queue basses.

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Minuit et demi !... Une heure du matin !... Deux heures ! Maman ne
rentrait pas. C'était peut-être bon signe. On la laissait s'attarder au chevet de
papa. Enfin à deux heures vingt, un taxi stoppa devant la villa... ou plutôt le mas
(6) comme on disait le plus souvent. Cette fois, Puck ne broncha pas et Magali
n'eut pas le courage d'ouvrir la porte. Quand sa mère entra, elle ne lui posa
aucune question, se contentant de deviner la vérité sur ses traits.
— Dieu merci ! soupira Mme Périola en s'efforçant de sourire à son
aînée, ce n'est pas très grave, comme l'a dit l'agent.
— Où est-il blessé?... au visage?
— Non, mais il souffre beaucoup au côté droit et il est très pâle.
— Il a pu parler?
- Faiblement. Les mouvements respiratoires avivent sa douleur. On va
l'opérer cette nuit. En ce moment, il est peut-être déjà sur le « billard ». Demain
matin... ou plutôt tout à l'heure, puisqu'il est si tard, je téléphonerai de chez les
parents de ton amie Angéla. Va vite te coucher, Magali, tu tombes de sommeil.
Tant pis si tu manques la classe du matin. J'enverrai un mot d'excuse à ta
maîtresse.
Elle serra sa fille dans ses bras et, cette fois, Magali ne put s'empêcher de
fondre en larmes.

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4 — UNE ATTENTE ANXIEUSE
Dès 7 heures, Germaine, qui s'était seulement étendue sur son lit sans
pouvoir dormir, redescendit dans la rue Vantarol. Le téléphone public était
toujours en dérangement. Cette fois, bien qu'elle connût peu les Mendel, les
parents d'Angéla, elle frappa à leur porte, expliqua l'accident et leur demanda si
elle pouvait téléphoner de chez eux pour avoir des nouvelles, car le poste public
était en panne.
— Mais bien sûr, fit Mme Mendel, dont le mari était déjà parti au bureau.
Bien sûr. Vous auriez d'ailleurs dû venir directement chez nous.
Les doigts de Germaine tremblaient tellement qu'elle ne parvint pas à
former le numéro. Ce fut Mme Mendel qui le composa pour elle.
— Allô !... L'hôpital du Bon-Secours ?... Allô ! Pourriez-vous me donner
des nouvelles de M. Périola... Auguste Périola?

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l-.llc attendit un moment, le temps que la standardiste (i) établît la
communication entre la réception et le service de chirurgie. Enfin, une voix
demanda :
- Des nouvelles de M. Périola?... Qui êtes-vous?
- Sa femme... On devait l'opérer cette nuit.
- L'intervention n'a eu lieu qu'à 5 heures. Il est encore sous l'effet de
l’anesthésie (2). Vous ne pourrez le voir qu'en fin d'après-midi.
- C'était grave?
- Je ne peux rien vous dire.
Elle ne sut rien de plus. Sur cette petite phrase sèche l'infirmière avait
coupé la communication. Mme Périola resta un instant le combiné dans la main,
comme si elle attendait autre chose. Non, c'était fini.
— Comme je vous plains, dit Mme Mendel. N'hésitez pas à me demander
un service si vous en avez besoin. Voudriez-vous que je vous conduise à
l'hôpital, cet après-midi, quand Angéla sera rentrée de l'école? Elle pourrait
garder vos deux jeunes enfants, si vous voulez emmener Magali voir son père.
Germaine protesta. Elle ne voulait pas abuser. Les Mendel
l’impressionnaient, peut-être parce qu'ils étaient plus aisés, que M. Mendel
occupait un poste important dans une compagnie de navigation, par timidité
aussi. Mais l'offre était si tentante.
— Oui, je veux bien, dit-elle, confuse (4).
— Et si vous voulez téléphoner une nouvelle fois, ne vous gênez surtout
pas, ajouta la mère d'Angéla.

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Germaine remercia encore et rentra à la maison. La distance n'était pas
grande, deux cents mètres tout au plus. Cependant, dix fois au moins, pendant le
trajet, elle répéta tout bas, comme s'ils tintaient à ses oreilles, les derniers mots
de l'infirmière : je ne peux rien vous dire.
Magali l'attendait sur le pas de la porte. L'enfant se précipita vers elle en
demandant :
— Alors, maman?...
— Ton père vient d'être opéré. Il dort encore. Pour le reste, je ne sais
rien, mais ce soir je t'emmènerai le voir.
Ce matin-là, les trois enfants restèrent à la maison. Heureux Gérard qui ne
se rendait encore pas compte de la gravité de l'événement ! et surtout, heureux
Fifi qui, croyant la maternelle en congé, s'amusa comme un petit fou à trimballer
Puck à travers la maison, dans un chariot en bois qui avait perdu une de ses
roues.
La matinée finie, le repas achevé, la vaisselle faite, Germaine ne put
attendre plus longtemps. Elle repartit téléphoner chez les Mendel. Comme la
première fois, elle attendit longtemps avant d'obtenir l'infirmière de service. Ce
n'était pas la même voix. Celle-ci était plus aimable. Mais quand elle demanda
encore si l'état de son mari était grave, elle n'obtint que la même réponse : « Je
ne peux rien vous dire », comme si le vocabulaire du personnel hospitalier (5)
se limitait à cette petite phrase atroce.

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5 . LA VISITE
II était 5 heures quand Mme Mendel stoppa devant le mas des Périola.
Elle amenait sa fille gui, comme convenu, garderait Gégé et Fifi.
— Ah ! dit Angéla en se jetant au cou de sa camarade, si tu savais
comme je te plains !... mais tu verras, ton père guérira.
Pressée, Mme Périola embrassa vite les deux petits en leur recommandant
d'être sages puis elle monta dans la voiture à côté de Mme Mendel, tandis que
Magali s'asseyait derrière. Un quart d'heure plus tard, l'auto s'arrêtait devant le
Bon-Secours. Magali n'était entrée qu'une fois dans un hôpital pour voir une
camarade opérée de l'appendice (i). L'odeur pharmaceutique qui imprégnait les
couloirs lui avait donné la nausée (2). Elle retrouva cette même atmosphère
désagréable. Enfin, après avoir pris l'ascenseur, la mère et la fille s'arrêtèrent
devant la chambre n° 241 au bout du couloir.
— C'est là, murmura Germaine.
Elle frappa plusieurs fois de petits coups timides, si timides qu'elle ne
perçut aucune réponse. Alors, elle s'enhardit à pousser la porte. A peine dans la
chambre, le sang reflua (3) de ses veines. Quant à Magali, son visage se
décomposa (4). Était-ce bien son père, cet homme aux traits creusés, au teint
d'un jaune bilieux (5), presque verdâtre, qui semblait avoir vieilli de

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dix ans en quelques heures ? Germaine, elle non plus, ne put cacher sa
stupeur angoissée.
— Ne soyez pas surprises, dit l'infirmière qui, au chevet du blessé, réglait
le goutte à goutte d'un appareil à transfusion (6). L'opération a été longue, très
longue... mais il ne souffre pas. Il est sous l'effet de piqûres calmantes.
En reconnaissant sa femme et sa fille, le malheureux sourit faiblement. Il
voulut tendre sa main libre pour caresser les cheveux de sa fille ; l'infirmière l'en
empêcha.
— Non, ne bougez surtout pas !
Alors le blessé se contenta de murmurer :
— Je suis content de vous voir toutes les deux. Et il ajouta, comme pour
lui-même :
— Quel sale coup !... Si encore c'était par ma faute !... Germaine ne
savait pas encore comment s'était produit l'accident.
Elle demanda ce qui s'était passé. D'une voix faible, hachée, coupée de
silences, Gustou expliqua :
— Je venais de quitter l'autoroute... trois cents mètres plus loin une
voiture, en sens inverse... elle zigzaguait... Ivre ! oui, le chauffeur devait avoir
trop bu... Comme j'allais la croiser, elle a foncé sur moi... un grand coup de
volant pour l'éviter... un tonneau... J'ai été éjecté (7) de la 2 CV... un pylône se
trouvait là... je me suis écrasé contre lui, là, du côté droit... La police !... il
faudrait. Il faudrait...

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Il n'eut pas la force de finir. Ces quelques phrases l'avaient épuisé. Il y eut
un silence pénible. Puis il murmura : - Je vous aime bien, tous les quatre !...
A ce moment, l'infirmière, qui s'était absentée quelques instants, reparut.
Elle constata que son malade était très fatigué. Elle dit à Mme Périola :
— Ne restez pas davantage. Vous reviendrez demain matin. Germaine et
Magali embrassèrent le blessé sur le front et sortirent
sur la pointe des pieds. Comme elles arrivaient au bout du couloir, elles se
trouvèrent face à face avec un homme en blouse et calotte blanches, un médecin
ou un chirurgien. La mère l'arrêta :
— Pardon, docteur, c'est peut-être vous qui soignez mon mari, M.
Périola.
A ce nom « Périola », l'homme en blanc fronça les sourcils. Il écarta les
bras d'un air impuissant et répondit :
— Nous faisons l'impossible ; c'est tout ce que je peux dire.
Et il s'en alla très vite, comme pour n'avoir pas d'autre explication à
donner.
Germaine et Magali se regardèrent alors sans échanger un mot. Elles
avaient compris ; le blessé était perdu.

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6 . LES PANTOUFLES

Magali avait bien fait d'aller avec Germaine à l'hôpital. Elle ne devait plus
revoir son père vivant. Il avait succombé, dans la nuit, à la suite d'un éclatement
du foie.
Les premiers jours, les visites mortuaires, les préparatifs de l'inhumation
(i), la cérémonie des obsèques (2), toutes simples, auxquelles Magali avait tenu
à assister tandis que ses petits frères étaient gardés chez les Mendel, firent un
peu oublier le grand vide... mais après ?
Quand la vie reprit son rythme régulier, ce vide devint un véritable
gouffre. Gégé, lui aussi, savait que son père ne reviendrait jamais, mais Fin, à
qui on avait simplement dit qu'il était parti, voulait savoir quand il rentrerait.
A cause des petits, la mère et Magali faisaient preuve d'un cran (3)
admirable. Elles ne voulaient pas montrer leur peine. Si elles pleuraient c'était le
soir, quand elles étaient seules, chacune dans sa chambre car Magali avait la
sienne et les garçons la leur.
Et que dire de Puck ? Chaque soir, il continuait d'attendre son maître et lui
apportait sa paire de sandales qu'il déposait devant la chaise où l'huissier
s'asseyait quand il rentrait de la préfecture.
Plus que tout autre chose, cette persistance de Puck à traîner les savates au
bout de ses crocs était un supplice pour Mme Périola. Quand elle le voyait les
apporter, tout joyeux, elle résistait à peine aux larmes. Si bien qu'elle décida de
les placer dans une boîte et de les ranger au plus profond de la penderie.
Or, un soir, à table, alors qu'on dînait et que Magali croyait Puck en train
de folâtrer (4) dehors, Gérard s'arrêta de manger sa soupe et leva sa cuiller vers
le plafond en disant :
— Écoutez !... Ça fait du bruit, là-haut. Il y a des rats au grenier.
— Ça m'étonnerait, fit maman, j'y ai mis du grain empoisonné.
— Je te jure qu'il y a des rats, de gros rats. Et, à sa sœur :
— Tu devrais aller voir, Magali.
— Pourquoi pas toi?
— Il n'y a pas de lumière, là-haut... j'ai peur.
— Moi aussi j'ai peur des rats.

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- Alors, va voir, toi, maman, dit Gégé.
Pas très rassurée, elle non plus, Mme Périola ne bougea pas. Tous
écoutèrent de nouveau. Soudain, un bruit bizarre, celui d'un objet qui dégringole,
fit tressaillir Magali et ses frères. Philippe dit alors, innocemment (5) :
- C'est peut-être papa qui est revenu ; il cherche quelque chose au grenier.
La mère, Magali et Gégé échangèrent un regard douloureux et muet.
Enfin, Mme Périola se décida à prendre une lampe de poche pour monter voir.
Elle n'avait pas le pied sur la première marche de l'escalier que Puck apparut
portant une vieille paire de pantoufles ayant appartenu à l'huissier et que
Germaine avait remisées au grenier. Pauvre Puck ! il pensait toujours à son
maître. N'ayant pas trouvé les sandales habituelles, il était monté là-haut et avait
mis tout sens dessus dessous pour ramener ces vieilles pantoufles. Satisfait de
lui, il vint les déposer au pied de la chaise et releva la tête d'un air de dire :
— Eh bien, quoi?... vous n'êtes pas contents?
Germaine se garda bien de le gronder pour avoir mis le grenier en l'air.
Puck, par ce geste de fidélité envers celui qu'il aimait, ravivait trop sa peine.
Quant à Magali, cette fois, elle sentit les sanglots l'étouffer. Pour cacher son
désarroi, elle quitta la table et courut se réfugier dans sa chambre pour pleurer à
son aise.

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7 — AU COMMISSARIAT

La disparition du père n'apporta pas que tristesse et chagrin. Tout de suite,


les difficultés surgirent. Le chef de famille parti, il fallait quand même vivre...
mais comment?
Germaine ne cacha pas ses soucis à Magali, devenue sa seule confidente
(i) car elle tenait à éviter ses préoccupations aux deux garçons, à Gégé surtout,
qui commençait à comprendre certaines choses.
— Oui, dit-elle à Magali, comment nous débrouiller à présent? Bien sûr,
je vais percevoir une petite pension de la préfecture, mais si faible. Ton père
était encore si jeune : trente-cinq ans et douze seulement d'ancienneté de service.
Sa demi retraite sera dérisoire (2). Ce n'est pas les allocations familiales qui
nous permettront de tenir.

21
Et elle ajouta :
- Pour commencer, nous allons devoir quitter la villa. Son loyer
constituait déjà une charge énorme quand ton père était là.
— Oh! maman, quitter notre maison?... pour aller où?
- Quelque part, je ne sais pas où, dans une de ces grandes H.L.M. que ton
père appelait des cages à lapins. Ce sera un crève-cœur (3). Oh pas tellement
pour moi, mais pour toi, ma petite et encore plus pour les garçons habitués à
galoper dans la campagne.
Magali soupira. Elle s'y plaisait tant, dans ce mas! Elle pensa à ses
camarades d'école qu'elle allait perdre, à Angéla surtout, devenue sa plus chère
amie depuis que le terrible accident avait rapproché les deux familles qui,
jusqu'alors, ne se connaissaient guère que par l'intermédiaire de leurs filles. Les
Mendel que Germaine n'osait fréquenter parce que leur situation matérielle
paraissait bien supérieure à la sienne, s'étaient révélés complaisants, dévoués et
compréhensifs.
Voyant la pauvre femme dans l'embarras, M. Mendel la conseilla.
— Votre mari avait négligé de contracter (4) une assurance sur la vie lui
dit-il, c'est bien dommage, mais vous pouvez déposer une plainte contre l'auteur
de l'accident, une plainte contre X puisque le chauffard ne s'est pas arrêté. Si la
police l'identifiait (5), vous percevriez une indemnité versée par la compagnie
d'assurances de cet ivrogne.
— Oh ! oui, maman, dit Magali, allons au commissariat.
Elles s'y rendirent le soir même, après la classe, la garde de Fin étant
confiée à Gérard. Le commissariat se situait au centre de la petite ville. Ce ne fut
pas le commissaire qui les reçut mais un jeune inspecteur qui, pour Magali,
n'avait pas l'air d'un policier puisqu'il était en civil. Germaine lui raconta ce
qu'elle savait sur l'accident et répéta le récit de son mari. L'inspecteur écouta
attentivement, en opinant du bonnet et Magali vit déjà le chauffard sous les
verrous.
Hélas ! les quelques renseignements fournis, il fallut déchanter.
- Ma pauvre dame, fit l'inspecteur, je ne voudrais pas que vous vous
fassiez des illusions. D'après le rapport des agents, il n'y a pas eu de
témoins... et pas la moindre collision entre les deux voitures. Si celle du fuyard
avait été également accidentée, on aurait pu faire des recherches dans les
garages, pour savoir où elle a été réparée. Non, rien, aucun moyen de nous
lancer sur une piste.
Et il ajouta :

22
— Je comprends votre désarroi et, bien sûr, j'enregistre tout de même
votre plainte mais, sans numéro minéralogique, sans rien de précis, que
pouvons-nous faire?
— Pourtant, s'exclama Magali, indignée, c'est la faute de cet ivrogne si
mon père est mort.
— Je sais, je sais, ma petite et j'en suis moi-même navré.
Quand elles sortirent du commissariat, la mère et la fille se sentirent
désemparées, la mère parce qu'elle se demandait comment élever ses enfants,
Magali à cause surtout de cette maison où elle était née, qui avait toujours été la
sienne.

23
8 — LE NOUVEAU LOGEMENT
Pour ceux qui ne manquent pas de moyens, le problème du logement est
aisément résolu, mais pour ceux pour qui un franc est un franc?
Le soir, après la classe, tandis que Magali gardait ses petits frères, Mme
Périola sortait, en quête d'une location. Elle aurait aimé trouver un appartement
dans Marseille même ou la très proche banlieue en pensant au jour où elle
travaillerait... car elle devrait trouver un emploi pour nourrir sa nichée. Elle
voulait son lieu de travail pas trop éloigné de chez elle afin de ne pas perdre un
temps fou en déplacements,
Ainsi, elle visitait les agences de location, mais tout ce qu'on lui offrait,
pas trop loin de la ville, était cher. Enfin, un jour, elle crut trouver ce qui lui
convenait, un appartement de deux pièces avec une grande cuisine dans une
H.L.M. (i) du quartier de Roussas. Le loyer n'était pas excessif (2) et les charges
minimes (3). Elle le retint sans même le voir, de crainte que quelqu'un d'autre ne
vînt le lui souffler, comme lui suggéra la gérante de l'agence.
Ce soir-là, elle rentra très vite à la maison pour annoncer la nouvelle. A
l'idée qu'on allait déménager, Gérard bondit de joie, imité par ce diable de Fifi
qui comprenait pourtant mal ce qu'était un déménagement.
Magali, elle, cacha mal sa déception. Bien sûr, elle savait qu'on serait
obligé de quitter la villa, elle ne pensait pas que ce serait si tôt, pas avant les
grandes vacances.
— Et quand pourra-t-on le voir, cet appartement, demanda-t-elle, la
curiosité l'emportant sur sa désillusion?
— Demain. Nous passerons à l'agence chercher les clefs. Quelle chance,
ce quartier de Roussas n'est pas très loin du centre et desservi par un bus qui
passe à cent mètres de la maison, paraît-il.
Le lendemain donc, après avoir conduit Gégé et Fifi chez les Mendel où
Angela se chargeait de les garder, Germaine et sa fille se rendirent à l'agence
puis, de là, par un bus, dans ce quartier de Roussas, en réalité pas tellement
proche du centre-ville, hérissé de longs et hauts immeubles comprenant des
centaines d'appartements. Chaque bâtiment était désigné par une lettre. Celui
qu'avait loué Germaine était le troisième. Naguère, il y avait eu des trottoirs et
des plates-bandes. Les trottoirs étaient crevés d'énormes trous et les plates-
bandes complètement pelées.

24
La gérante avait dit : au huitième, deuxième porte à droite en sortant de
l'ascenseur des numéros pairs. Ah ! l'ascenseur ! Son tapis, raclé jusqu'à la
corde, était jonché de mégots et ses parois couvertes de graffitis (4). Magali ne
put retenir un soupir :
— Que c'est sale !...
— C'est vrai, dit la mère, c'est sale. Tant de monde monte et descend
chaque jour. Peut-être que l'appartement, lui, sera propre.
Non, l'appartement n'était pas en meilleur état : tapisseries fanées,
déchirées, couvertes de traces des crayons maniés par des mains saccageuses
d'enfants. Et que dire de l'exiguïté du local? C'est ce qui frappa le plus Magali. A
part la cuisine relativement spacieuse (mais dont l'évier était fêlé) deux petites
pièces, juste la place dans chacune, pour deux lits étroits.
Germaine eut les larmes aux yeux, mais c'était fait, elle avait versé des
arrhes (5),signé un bail. Elle ne pouvait plus se dédire. Magali eut tellement
mal, pour sa mère, qu'elle murmura, croyant presque à ce qu'elle disait :
— Tu sais, maman, après tout, quand je t'aurai aidé à refaire les
tapisseries, à enlever les taches sur le parquet, nous ne serons pas si mal. La
cuisine est tout de même assez grande pour quatre. Elle nous servira de salle de
séjour...
Mme Périola ne fut pas dupe (6). Elle se força à sourire à sa fille et la
serra contre elle pour l'embrasser.

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9 - ANGELA
Pour Magali, c'étaient les derniers jours de classe dans l'agréable école du
Plan de Cuques. Au lieu d'en profiter pleinement, hantée par l'idée de partir, elle
se réfugia, au contraire, dans l'isolement. Au lieu de jouer, de courir, de sauter à
la corde avec ses camarades, elle se tenait sous le préau, assise sur un banc,
comme si elle dédaignait ses compagnes.
Tout d'abord, Angéla fut choquée par cette attitude, qu'elle ne comprit
pas. Pourquoi Magali, si vive d'habitude, si spontanée (i), se tenait-elle ainsi à
l'écart? Est-ce qu'elle boudait? Ce n'était pourtant pas son genre.
Alors, un soir, à la sortie, elle courut après elle et lui demanda :
— Pourquoi restes-tu toujours seule comme si tu nous avais déjà
quittées ?
Magali ne répondit pas mais Angéla, qui lui sentait le cœur gros, insista :
— Nous avons toujours été amies... tu ne veux rien me dire, même à
moi? Est-ce que je t'ai fait de la peine?
— Oh ! non, Angéla, ce n'est pas ça.
— Alors, quoi?

26
—Elles s'étaient arrêtées de marcher. Magali hésita à répondre puis
murmura :
— Il faut bien que je m'habitue...
— T'habituer à quoi?
— A vivre sans camarades.
— Sans camarades ? Tu en retrouveras d'autres, là-bas, dans ta nouvelle
école.
— Ah ! tu crois?... Dans cette cité de Roussas, il n'y a que des étrangers...
des Algériens, des Marocains, des Noirs. Je l'ai bien vu, l'autre soir quand nous y
sommes retournées, maman et moi, pour faire un peu de nettoyage dans
l'appartement.
— Et c'est ça qui t'effarouche (2) ? Je suppose que les enfants, eux,
parlent français puisqu'ils vont à l'école.
— Maman est comme moi, elle se méfie des étrangers. Ils ne lui font pas
bonne impression... et à moi non plus. Je sais bien qu'à l'école, je n'aurai pas de
camarades... Alors, c'est pour ça que je m'habitue dès maintenant.
Angéla sourit en disant qu'il y avait des gens sympathiques partout, chez
les immigrés (3) comme les autres et que cette idée était ridicule.
— Je sais, approuva Magali, mais c'est comme ça.

27
—Elles se remirent à marcher. Mais, tout à coup, Angéla s'arrêta de
nouveau, l'air grave.
- Et si je te disais que, moi aussi, je suis une étrangère.
- Toi?
- Je ne suis pas née en Provence, et je ne suis pas de la même race que
toi. Tu n'as jamais trouvé bizarre le nom que je porte, Angéla Mendel ?
Magali ouvrit des yeux pleins d'étonnement.
- Mendel n'est pas un nom de la région, c'est vrai, mais que veux-tu dire?
— Ma famille est juive, et je suis une petite juive. Je ne suis pas née en
France mais en Israël (4)... et pourtant, nous nous entendons bien toi et moi,
n'est-ce pas ?
Magali regarda curieusement sa camarade et répéta :
— C'est vraij nous nous entendons bien... et tes parents ont été très gentils
au moment de la mort de papa.
- Justement, s'ils ont si bien compris votre chagrin, c'est parce que, eux
aussi, ont beaucoup souffert. Ma famille a été très malheureuse. Il ne faut pas
voir que le présent. Si tu savais...
La voix d'Angéla s'assombrit quand elle prononça ces derniers mots et
elle laissa échapper un soupir.
Alors, bouleversée à son tour, Magali demanda :
— Oh ! raconte...

28
10 - LE RÉCIT D'ANGÉLA

Angéla entraîna sa camarade dans le jardin public et elles s'assirent sur un


banc.
— Oh ! oui, répéta Magali, raconte-moi !... Alors Angéla commença :
— Mes grands-parents et mes arrière-grands-parents habitaient autrefois
en Pologne. Il y avait beaucoup de juifs en Pologne, surtout à Varsovie, la
capitale. Ils n'y étaient pas malheureux... Et puis, la guerre est venue,
brutalement. En quelques jours les armées de Hitler ont envahi le pays. Aussitôt,
les persécutions ont commencé. Les nazis détestaient les juifs. Ils les accusaient
de faire partie d'une race maudite. A Varsovie, où les juifs avaient essayé de
résister, il y a eu d'effroyables massacres.
— Je sais, approuva Magali, j'ai lu ça dans un livre d'histoire.
— Mes grands-parents et mes arrière-grands-parents n'habitaient pas le
ghetto (i), mais un autre quartier de la ville. Ça n'a pas empêché qu'ils soient
découverts. Ma famille a été déportée en Allemagne et elle n'est jamais revenue.
Tu sais ce que les nazis faisaient des juifs?
— Oui, c'est horrible, ils les asphyxiaient dans des chambres à gaz.
— Et les brûlaient dans des fours crématoires (2). Plusieurs millions de
juifs ramassés dans toute l'Europe sont morts ainsi. De toute ma famille ma
grand-mère a seule survécu. Au moment de la grande rafle (3) elle se trouvait à
l'écart de la ville, dans une clinique où elle venait d'avoir un bébé. Le médecin
chef lui a fourni de faux papiers d'identité et l'a fait passer pour chrétienne.
Après toutes sortes de tribulations (4), elle a pu gagner la Suisse, un des rares
pays d'Europe que les nazis n'avaient pas envahis. Là, dans ce pays neutre (5),
ma grand-mère a pu élever son fils. La guerre finie, alors que l'enfant avait déjà
six ans, elle a quitté la Suisse pour le nouvel État d'Israël où les juifs qui avaient
échappé aux massacres étaient venus se réfugier. Elle s'y est installée et a pris la
nationalité de ce nouveau pays. Son fils y a grandi, y a fait des études et il a
trouvé un emploi dans une société de navigation de Tel-Aviv. Et puis, il s'y est
marié avec une Israélite d'origine française qui avait échappé aux persécutions
en se réfugiant dans les montagnes du Vercors. Ils ont eu deux enfants, un
garçon d'abord, une fille ensuite... et un malheur est encore arrivé. Un jour, le
garçon qui avait trois ans, est tombé par la fenêtre d'un troisième étage

29
et s'est écrasé dans la rue... Il ne leur est plus resté que la fille, qui avait
tout juste quelques mois... cette fille, c'est moi.
- Toi ?
- Oui, Magali. Je pense que tu as compris. Le bébé sauvé de la clinique
de Varsovie, c'était mon père. Quant à ma grand-mère, tu la connais puisqu'elle
vit chez nous. Elle a maintenant quatre-vingt-trois ans, mais elle n'a pas oublié.
C'est pour cela qu'elle a toujours l'air triste. Pauvre grand-mère !
Il y eut un silence. Non, Magali ne savait pas tout cela et elle en était
bouleversée. Au bout d'un moment, elle demanda :
— Et pourquoi n'êtes-vous pas restés en Israël?
— Je t'ai dit que maman avait toujours vécu en France. Elle souhaitait y
revenir... et ça ne déplaisait pas non plus à mon père. C'est pour ça qu'ils

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se sont installés à Marseille où papa a trouvé un bon emploi aux
Messageries méditerranéennes. Tu vois, Magali, à présent, tu sais tout.
— Oui, reprit la petite Provençale, je comprends, maintenant pourquoi tes
parents se sont tant dévoués pour nous. Ils ont beaucoup souffert, ils savent
partager le malheur des autres.
Et elle ajouta :
— Il me semble, à présent, que nous serons encore plus amies
qu'auparavant... Quel dommage que nous quittions le Plan de Cuques !
Angéla lui prit la main et sourît :
— Tu ne pars tout de même pas au bout du monde. J'ai mon vélo. J'irai te
voir quand tu seras là-bas... et même souvent.

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11 DEMENAGEMENT
Le déménagement eut lieu cinq jours avant les grandes vacances par un
temps lourd, orageux et un vent du sud qui faisait penser au sirocco (i). Quand
les déménageurs, quatre hommes aux carrures (2) épaisses, arrivèrent, au début
de l'après-midi, Gégé et Fifi ne se tinrent plus de joie. Quel événement ! On
allait tout chambarder (3) dans la maison. Ils se proposèrent avec empressement
pour trimballer les objets peu fragiles ou peu encombrants. Au moment où ils se
disputaient, à qui porterait un oreiller qu'ils tiraient chacun par un bout, celui-ci
se déchira, répandant ses plumes comme des flocons de neige.
Maman n'eut pas le courage de les gronder. Les pauvres petits
déchanteraient vite quand ils se verraient cloîtrés dans le nouvel appartement.
Jusqu'à Puck qui, lui aussi s'agitait, traînant un vieil ours en peluche qui
perdait sa paille.

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Germaine et Magali, elles, n'avaient guère envie de se réjouir. Déjà, huit
jours plus tôt, Mme Périola avait vu partir avec regret, pour la salle des ventes
(4), le grand lit et l'armoire de sa chambre qui n'auraient plus place dans la petite
pièce tout juste assez grande pour deux lits étroits. Elle avait dû vendre
également une grande commode qui lui venait de sa mère, tout cela pour une
somme bien minime. Seul chose importante qu'elle conservait : le fauteuil de
cuir où Gustave se reposait, le soir, en lisant le journal et où, dans la journée,
Puck faisait sa sieste de chien.
Finalement, le déménagement se réduisait à un mobilier bien modeste,
juste l'indispensable et il n'était que 5 heures quand la grosse voiture jaune, à
demi pleine seulement, quitta le Plan de Cuques. Il ne restait à Germaine et à
Magali qu'à donner un coup de balai pour enlever la paille, les plumes, les débris
qui traînaient et à fermer les volets. Au dernier moment, quand Mme Périola
donna un tour de clef dans la serrure, sa main trembla. Ce tour de clef, c'était
comme un trait tiré sur un passé qui avait été heureux.
Puis, elle alla commander un taxi, au poste téléphonique public car le
trajet par bus (il fallait en changer trois fois) était trop compliqué. Ce taxi, une
grosse Citroën flambant neuve, impressionna les garçons qui n'étaient guère
montés que dans la 2 CV paternelle.
- Quelle chouette bagnole ! murmura Gégé à son petit frère.
Quand tous les quatre, avec Puck, arrivèrent à Roussas, les déménageurs
étaient déjà là. Ils avaient commencé leur déménagement, entourés d'une nuée
de gamins de tous âges, de tout poil, du teint le plus clair au plus sombre ébène
(5), qui assistaient au déballage. Il y avait même plusieurs femmes, en haïk (6),
des Nord-Africaines certainement.
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33
Mme Périola se sentit gênée de voir ses affaires exposées ainsi à tous
les regards,
- Faites vite, dit-elle aux déménageurs.
Gégé et Fin n'étaient que rarement montés dans un ascenseur. Le fait que leur
nouvelle maison en avait un... et même deux, leur parut être
du dernier luxe.
— Chic ! dit Gégé, on pourra s'amuser toute la journée à monter et
à descendre là-dedans.
Les gamins du quartier des petits Arabes pour la plupart, ne demandèrent
qu'à les aider à transporter tout ce qu'ils pouvaient saisir entre leurs bras. Une
véritable fourmilière !
En haut, les deux frères ne remarquèrent même pas que l'appartement était si
petit. D'ailleurs, ils auraient une chambre à eux, comme au Plan de Cuques, et
retrouveraient leurs deux lits. Ils ne pensaient qu'à l'ascenseur. Dix fois, vingt
fois, Gégé, qui était assez grand pour atteindre le bouton, promena son petit frère
dans la cabine.
Bref, il était déjà 8 heures quand, le dernier meuble monté, les déménageurs
repartis, Mme Périola poussa un » ouf » de soulagement. C'est alors que Magali
s'écria :
— Et Puck?... où est Puck? Le teckel avait disparu...

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12 LE POSTE DE POLICE
Qu'était devenu le chien? Plusieurs fois, il avait fait la navette du rez-de-
chaussée au huitième avec Gégé et Fin. Puis on avait vu le teckel passer
l'inspection de l'appartement, renifler (i) les meubles qu'on y déposait, flairer les
murs, le carrelage de la cuisine, avec un air inquiet. Mais, depuis un moment,
personne ne l'avait plus aperçu.
Il est sûrement resté en bas, je vais voir, dit Gégé, heureux de cette
nouvelle occasion de prendre l'ascenseur.
— Non, intervint Magali. La nuit commence à tomber, j'y vais moi-même.
Elle descendit les huit étages à pied, avec l'espoir de trouver le teckel,
planté devant une porte, croyant être devant chez lui. Rien. Dans le vestibule
d'entrée, elle l'appela à pleine voix puis se risqua à descendre jusque dans les
profondeurs d'un sous-sol ténébreux (3) où elle trembla de peur. Rien non plus.
Elle pensa alors qu'il avait pu se tromper d'immeuble puisque tous étaient
identiques, et fit le tour du quartier. Navrée, se demandant si Puck n'était pas
perdu pour de bon, elle revenait vers sa « barre » quand elle réfléchit :

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— Puck n'avait pas l'air à son aise dans cet appartement qu'il ne
connaissait pas. Qui sait si l'idée ne lui est pas venue de repartir au Plan de
Cuques? Non, ce n'est pas possible. Le Plan de Cuques est trop loin, il n'a pas
retrouvé le chemin. Pauvre Puck !.,.
Des larmes lui montèrent aux yeux. Puck n'était pas un chien comme les
autres. Il faisait partie de la famille. C'était papa Gustou qui le lui avait donné, à
elle, cinq ans plutôt, pour la distraire quand elle avait eu la scarlatine (3).
Elle pensa bien que sa mère allait s'inquiéter si elle ne rentrait pas, mais ce
fut plus fort qu'elle. Elle voulait en avoir le cœur net (4). Elle connaissait les
rues à suivre pour aller au Plan de Cuques. Elle avait fait le trajet une fois, à
pied, avec sa mère. C'était loin, mais elle ne se perdrait pas.
Alors, elle quitta Roussas pour s'engager dans une longue rue bordée
d'immeubles en construction. Elle reconnut les platanes sur les trottoirs de la
suivante, mais ensuite elle hésita. De nuit, une ville n'a plus le même aspect. Elle
crut bien faire en obliquant à droite et hâta le pas.
Elle marchait depuis une demi-heure, longeant les murs, commençant à se
demander si elle ne s'était pas fourvoyée (5) quand elle déboucha sur une petite
place agrémentée d'une statue/Cette fois, elle eut nettement conscience de s'être
trompée. A qui demander son chemin? Les passants étaient rares et Germaine lui
avait tant de fois recommandé de ne suivre personne quand elle se trouvait
dehors, la nuit.
Essoufflée par la marche et l'angoisse, elle s'assit sur une marche pour
réfléchir. Elle était là depuis dix minutes, le cœur serré, pensant à sa mère,
quand passèrent deux agents cyclistes en tournée de nuit. Elle se ramassa sur
elle-même, pour se faire toute petite, ils l'aperçurent quand même et mirent pied
à terre pour ^interpeller (6). Sa première réaction fut la fuite, mais elle trébucha
sur le trottoir et les agents eurent tôt fait de la rattraper.
—-^Dis donc, gamine, que faisais-tu là, sur cette marche?... et pourquoi te
sauver quand tu nous as vus?
Elle expliqua qu'elle se reposait en attendant de repartir chercher son
chien au Plan de Cuques, pour le ramener à Roussas.
— Ah ! fit un agent, d'un air méprisant, tu habites à Roussas, la cour des
miracles?... Est-ce que par hasard, tu aurais fait une fugue (7)?
— Je vous le jure, Monsieur l'agent, je cherchais mon chien. - Sais-tu où
tu es, ici?

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— Non.
- A Saint-Barnabe... à l'opposé du Plan de Cuques. Pas d'histoire, ma
petite. Suis-nous !
— Où?
— Tu verras bien...

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13 — LE POSTE DE POLICE (suite)

Encadrée par les agents, Magali fut contrainte d'obéir.


— Où me conduisez-vous? demanda-t-elle encore.
Les deux hommes ne répondirent pas, mais, cinq cents mètres plus loin,
ils s'arrêtèrent devant la porte d'un vieil immeuble au fronton duquel des lettres
lumineuses indiquaient : Poste de police.
Ils la poussèrent alors devant eux, sans ménagement (i). Elle se trouva
dans une salle mal éclairée où deux autres agents, en manches de chemise, képi
sur un coin d'une table, jouaient aux cartes. Sur un banc, un ivrogne, ramassé on
ne sait où, cuvait son vin en somnolant (2).
— Assieds-toi à côté de lui, dit un policier.

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Elle obéit encore mais en se tenant à distance du clochard qui sentait
l'alcool à deux mètres. Puis, inquiète de voir que les agents cyclistes ressortaient
prendre leurs vélos, elle demanda aux deux autres :
— Est-ce que?... est-ce qu'on va me ramener chez moi? Je voudrais
rentrer tout de suite.
L'un des joueurs de cartes ricana :
— C'est, ça mademoiselle veut peut-être qu'on lui appelle un taxi... et
pourquoi pas une Rolls-Royce?... Dors, on verra ça demain matin.
Demain matin ! Magali pâlit. Elle ne put se retenir de pleurer. Ah ! quel
malheur d'avoir perdu son père. Depuis sa disparition, la famille ne connaissait
qu'ennuis et complications. La vie n'était plus que chagrin et tourments. Elle
imagina sa mère, se rongeant d'inquiétude, n'osant abandonner les deux garçons
pour aller téléphoner à la police. Téléphoner d'où, d'ailleurs? Germaine ignorait
s'il existait un poste public dans ce nouveau quartier.
A travers les larmes qui embuaient (3) ses yeux, elle regardait l'heure à sa
montre quand un homme entra qui, voyant cette toute jeune fille pleurer,
demanda aux agents :
— Qui est cette gamine... Où l'a-t-on ramassée?
— Deux collègues cyclistes nous l'ont amenée, tout à l'heure,
inspecteur... une fugue, probablement.
— Non, pas une fugue, monsieur l'inspecteur, pas une fugue s'écria
Magali en se levant, indignée. C'est faux, je cherchais mon chien.
— Ton chien?
Très vite, de peur qu'on ne lui coupe la parole, elle dit ce qui s'était
passé... et l'inspecteur daigna (4) l'écouter. C'était un homme d'une quarantaine

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d'années, replet (5), les joues rosés, l'air d'un bon papa pas du tout
intimidant. Il s'approcha de Magali, lui leva le menton avec son index pour lire
dans ses yeux humides.
— C'est vrai ce que tu racontes ?
— Je vous le jure. Mon chien est sûrement retourné au Plan de Cuques.
— Alors, viens avec moi.
Magali n'en crut pas ses oreilles. Une fourgonnette noire stationnait
devant la porte. Elle monta à côté du policier qui lui dit :
— Une chance, pour toi, que je sois passé au poste.
Un quart d'heure plus tard, la voiture arrivait dans la petite ville de la
banlieue marseillaise.
— Prenez cette rue, monsieur l'inspecteur... et puis celle-là... Voici notre
ancienne maison.
Elle bondit à terre. Puck n'était pas devant la porte. Elle l'appela. Il ne
répondit pas. Deux fois, trois fois, elle fit le tour du mas. Rien.
— Tu vois, fit l'inspecteur, il n'est pas revenu. Remonte, je n'ai pas de
temps à perdre. Je te ramène chez toi.
La mort dans l'âme, Magali allait s'exécuter quand une idée lui traversa
l'esprit.
— Oh ! j'y pense ! En trouvant la porte fermée, il est allé chez ma
camarade Angéla?
— C'est loin?
— A trois cents mètres seulement.
Vraiment complaisant, l'inspecteur consentit à faire le détour. Les Mendel
n'étaient pas encore couchés, de la lumière brillait à travers les volets. Magali
sonna. Miracle ! Ce ne fut pas eux qui répondirent, ni Angéla, mais la voix
joyeuse de Puck qui, en entendant Magali parler avec l'inspecteur, avait compris
que c'était sa petite maîtresse. Ainsi Puck était bel et bien revenu à son ancienne
demeure et, ne trouvant personne, était allé se poster devant la porte des Mendel
qui l'avaient recueilli en attendant de le ramener, le lendemain, à Roussas.

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14 LA COUR DES MIRACLES
Ainsi que l'agent l'avait dénommé, Roussas était une véritable cour des
miracles (i), pas tout à fait aussi sinistre que celle que Victor Hugo dépeint dans
son roman célèbre : Notre-Dame-de-Paris, mais plus cosmopolite (2). Toutes les
races, toutes les nationalités s'y mêlaient, avec chacune sa façon de vivre.
Les Nord-Africains étaient les plus nombreux mais on y rencontrait aussi
des Noirs et des Asiatiques, en particulier, des Vietnamiens.
La marmaille était nombreuse. Il n'était pas rare de voir des familles
arabes s'entasser à huit ou neuf dans des appartements aussi exigus (3) que celui
des Périola qui, de ce fait, se trouvaient presque des privilégiés.
Tout d'abord, Germaine s'était affolée d'avoir échoué dans ce quartier
grouillant, haut en couleurs (4). Quand elle descendait en ville pour chercher du
travail (car on ne pouvait pas vivre sur la petite pension), elle évitait de rentrer
après la tombée de la nuit.

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— Pourquoi avoir si peur, disait Magali ? Tu sais maman, ces gens-là
sont comme les autres.
- Je sais, il y a des bons et des mauvais partout, mais c'est plus fort que
moi. Jamais je n'oserai laisser Gégé, et à plus forte raison Fifi, se mêler à des
gamins qui ne font que des sottises.
Évidemment, pendant les grandes vacances, les enfants, livrés à eux-
mêmes, sans surveillance, les pères étant au travail et les mères retenues dans
l'appartement par leur progéniture (5) en bas âge, faisaient parfois des bêtises.
On ne comptait plus les carreaux cassés par des ballons... les vélomoteurs «
empruntés » dans les sous-sols pour des exploits de cyclo-cross sur les terrains
vagues. Mais pouvait-on blâmer sérieusement ces gamins qui ne partaient pas,
comme beaucoup d'autres, à la mer ou à la montagne ?
Du coup, privés de descendre dans la rue quand Germaine ou Magali ne
pouvaient les surveiller, Gégé et Fifi comprirent vite qu'ils n'avaient rien gagné à
changer de demeure. Les murs de l'appartement étaient ceux d'une prison. Quant
au plaisir de monter et de descendre dans l'ascenseur, il était singulièrement
émoussé (6). Et que dire de Puck qui ne sortait plus que pour de courtes
promenades hygiéniques?
—"| Mon Dieu, se plaignait Germaine quand elle se trouvait seule avec sa
fille, dans quel quartier sommes-nous tombés?... Ah ! si j'étais venue le voir !
Un incident allait d'ailleurs lui laisser croire que les habitants de cette cour
des miracles étaient bien peu honnêtes.
C'était un matin, elle revenait du super-marché quand, en sortant ses
victuailles (7) sur la table de la cuisine, elle s'aperçut que son porte-monnaie
n'était plus dans le panier. Elle l'avait perdu... ou oublié sur le comptoir... à
moins qu'on ne le lui ait volé.
— Cours vite au magasin, dit-elle à Magali, on l'aura peut-être mis de
côté.
Magali descendit aussitôt, courut au supermarché, où la caissière n'avait
rien vu, et revint lentement, jetant un regard à droite, à gauche, au cas où il serait
tombé dans la rue. Rien.
— Pour moi, dit la mère, quand sa fille fut de retour, après l'avoir sorti
pour payer je l'ai remis dans le panier, sur les légumes. Il y avait beaucoup de
monde, des étrangères avec leurs enfants... on me l'a chipé.
— Il contenait encore beaucoup d'argent?
— Trois gros billets... presque le montant d'un mois de loyer. Son cuir
rouge trop voyant a tenté quelqu'un.

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Magali ne sut que penser. Elle aidait sa mère à préparer le repas, car il
était déjà midi, quand soudain vibra la sonnette d'entrée. Magali se précipita vers
la porte. Sa mère la retint.
— Non, laisse-moi ouvrir !
Prudente, elle entrebâilla l’huis (8) et se trouva devant un petit Nord-
Africain de onze ou douze ans, aux cheveux crépus, au sourire fendu jusqu'aux
oreilles, qui déclara :
— J'ai fait tous les étages de l'immeuble. Est-ce que, par hasard, ce n'est
pas vous qui auriez perdu ça?

43
15 AHMED
Le garçon fouilla sa poche. Mme Périola poussa une exclamation.
— Oh! mon porte-monnaie!... Où l'as-tu trouvé?
— Tout à l'heure, dans l'ascenseur. J'ai pensé qu'il appartenait à
quelqu'un de la maison ; alors j'ai fait tous les étages en commençant par le bas.
— Que c'est gentil à toi ! Il n'y manque rien ?
— J'sais pas. J'ai pas ouvert.
Madame Périola constata avec soulagement qu'il contenait les trois gros
billets et la menue monnaie.
Le petit Nord-Africain continuait de sourire et ne s'en allait pas. Espérait-
il une récompense? Mme Périola lui tendit deux pièces. Il secoua la tête.

44
— Non, merci. Je ne l'ai pas rapporté pour ça. Et il ajouta en ouvrant les
narines :
— Ça sent drôlement bon chez vous. Ça vient de la cuisine?
Il huma le parfum des côtelettes (un luxe) qui commençaient à se dorer
sur le feu.
— Et si tu restais à déjeuner avec nous ? proposa Magali, spontanément.
— Oui, approuva sa mère, si tu partageais notre repas ? Ça te plairait?
Cette fois, le garçon au teint bronzé et aux cheveux crépus ne refusa pas.
Son sourire d'approbation fut même éloquent (i).
— D'accord ! je descends dire à ma mère que je reste chez vous.
Dédaignant l'ascenseur, il dévala l'escalier en courant.
— Tu vois, maman, fit Magali, on trouve d'honnêtes gens partout.
— C'est vrai, excuse-moi, j'ai des idées toutes faites.
Cinq minutes plus tard, le jeune Nord-Africain était de retour, avec le
même sourire. Visiblement, il avait tout de même pris le temps de se
débarbouiller. Magali lui avait mis une chaise, à côté d'elle. Il s'assit tout de
suite, comme un jeune loup affamé en redisant :
— Ça sent drôlement bon. Ça coûte cher, ces « trucs » là. On n'en mange
pas chez nous.
Il n'y avait que quatre côtelettes. Mme Périola prétexta être encore trop
bouleversée pour avoir faim et donna la sienne au jeune garçon.
— C'est fameux ! dit-il.
Tandis qu'il rongeait avec application le manche de la côtelette pour n'y
laisser aucune bribe de viande, Magali, amusée et séduite par l'air franc et
joyeux de cet invité de la dernière heure, lui demanda :
— Comment t'appelles-tu?
— Ahmed... Ahmed Djella... et j'ai douze ans.
— Tu es Algérien?... Tunisien?
— Non, Marocain. J'ai deux frères et une sœur. Mon grand frère a déjà
vingt-trois ans. Il habite à Casablanca, comme nous avant de venir en France.
— Que fait ton père ?
— Il travaille dur. Il vide les poubelles dans le quartier de la Blancarde.
Un sale « boulot ». Tous les jours levé à cinq heures du matin, mais il est
costaud, mon père... et moi aussi je serai costaud quand je serai grand.
Il plia le bras droit et tâta le muscle saillant.

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- Regarde mon <« bissée »,... dur comme du fer.
- Non, rectifia Magali en riant, on dit un biceps. Gégé et Fifi, Gérard
surtout, admirèrent, béatement (2).
- Tu est Musulman (3)? demanda encore Magali.
- Bien sûr ; chez nous on lit le Coran (4)... mais on ne va pas à la
mosquée (5) parce qu'elle est trop loin. Mon grand-père est allé à La Mecque
(6)... et moi j'irai aussi, un jour, si je gagne assez d'argent.
Puis changeant de sujet et posant la main sur l'épaule de Magali :
— On ne te voit pas souvent dehors, dans la rue... et tes frères non plus.
Je t'aperçois seulement quand tu sors ton chien. Vous avez peur?
Magali, gênée, ne répondit pas. Il crut à de la timidité et poursuivit :
— Si tu veux, je te ferai connaître mes copains. Ils sont très chics, tu sais!
Le repas terminé, avec, comme dessert, un flan au caramel dont il se lécha
les babines, il se leva et dit à Germaine :
— Merci, M'dame ! Je m'suis régalé. Puis il ajouta :
— Si ça ne vous ennuie pas, est-ce que je pourrai revenir de temps en
temps... pas pour manger... pour vous voir?
— Oh ! oui, répondit Magali, reviens.

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16 - LA TAPISSERIE
Le hasard qui avait amené Ahmed chez les Périola transforma presque la
vie de la famille. Le jeune Marocain revint souvent au huitième. A douze ans, il
discutait déjà presque comme un homme. Tout de suite, il l’institua (1) le
protecteur de Magali et de ses petits frères.
- Avec moi, vous n'avez rien à craindre, dit-il à Mme Périola. Laissez
Gégé et Fifi descendre jouer dans la rue avec Magali. Si par malheur quelqu'un
leur cherchait chicane, il trouverait à qui parler.
Et il durcissait de nouveau ses biceps, en continuant de les appeler ses «
bissées ».
Après s'être montrée méfiante avec les étrangers de ce quartier, Germaine,
touchée par la franchise de ce petit Marocain, n'hésita pas à lui faire confiance.
Gégé et Gifi ne se morfondirent (2) plus à longueur de journée dans
l'appartement délabré. Quant à Puck, il put de nouveau vagabonder à son aise et
devint le jouet de tous les enfants de la cité.

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Pour Magali, c'était autre chose. Elle, si claire de teint, si blonde de
cheveux, comme sa mère d'origine normande, éprouvait un vif plaisir à sortir
avec ce garçon bronzé aux cheveux noirs et bouclés. Tandis que Gégé et Fifi
jouaient sur un tas de sable, tous deux discutaient, assis, faute de bancs, au bord
d'un trottoir. Curieuse, Magali posait à son nouveau camarade toutes sortes de
questions sur son pays qu'il avait quitté cinq ans plus tôt mais dont il avait gardé
le souvenir. Il lui décrivait Casablanca, une ville toute blanche, aussi grande
mais plus belle que Marseille, avec de larges avenues. Il vantait le ciel marocain
presque toujours bleu. Il oubliait les bidonvilles (3) qui entourent la grande cité
que ses parents avaient quittée pour fuir la misère. Là-bas, il marchait pieds nus
et ne mangeait pas toujours à sa faim mais il n'y pensait plus et son rêve était de
revoir son pays natal.
Quand Germaine était là pour garder les petits, il emmenait Magali très
loin et ils marchaient, la main dans la main, comme s'ils s'étaient toujours
connus. Elle ne pouvait s'empêcher de parler de son père. Ahmed avait vu la
photo de l'huissier en grande tenue, redingote noire, longue chaîne dorée en
sautoir (4) et gants blancs. Il prenait le modeste huissier pour un caïd (5) et
s'étonnait un peu de voir que sa fille habitait un si pauvre quartier.
Un jour de pluie, Mme Périola était sortie, toujours à la recherche de
travail, et les deux amis jouaient aux dames, un jeu qu'Ahmed adorait, quand
Angéla arriva à l’improviste (6) annoncer à Magali son prochain départ en
vacances pour Israël. Angéla ne connaissait pas encore le jeune Marocain. Elle
aussi, fut séduite par son entrain et son air franc.
Ils bavardèrent longtemps dans la cuisine, tandis que les deux garnements
jouaient à cache-cache avec Puck sous les lits de leur chambre. Puis vers quatre
heures, Magali proposa :
— Que diriez-vous d'un petit goûter à cinq?
Elle trouva dans le placard et le réfrigérateur le nécessaire : beurre,
biscuits, pain d'épice, confiture car si Mme Périola était devenue regardante (7)
pour bien des choses, elle ne voulait pas lésiner (8) sur la nourriture des enfants.
Ils passèrent un joyeux moment autour de la table. Puis ils passèrent dans
la chambre de Germaine et de Magali regarder des photos... des photos du Plan
de Cuques, de la villa, de son intérieur, de la salle de séjour en particulier.

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- C'était plus chouette qu'ici, fit Ahmed en jetant un regard sur la
tapisserie fanée, déchirée de la pièce... mais on pourrait peut-être changer le
papier.
— Tu crois?... moi toute seule ? fit Magali.
- Non, pas seule, avec moi. La tapisserie, ça me connaît. Seulement voilà,
le papier coûte cher.
- J'ai de petites économies. Oh ! quelle chic idée, Ahmed. C'est
justement l'anniversaire de maman la semaine prochaine et je voulais lui faire un
cadeau. Elle doit s'absenter toute la journée, après demain. Est-ce que ce serait
possible en si peu de temps, de lui faire une surprise à son retour ?

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17 — LA TAPISSERIE (suite)
Dès le lendemain matin, alors que Mme Périola s'occupait de son ménage
en gardant Gégé et Fin, Magali, Ahmed et Angéla, qui tenait à participer au
travail, se retrouvèrent pour aller ensemble choisir le papier peint.
Ahmed, qui savait tout, connaissait une droguerie qui en vendait II y
entraîna les deux filles. Magali savait les goûts de sa mère. Mme Périola aimait
le vert, peut-être parce que cette couleur lui rappelait les pâturages normands.
Hélas, le premier papier vert présenté par le commerçant était hors de prix. Or, il
en fallait sept rouleaux comme l'avait calculé Ahmed, à vue de nez (i). On se
rabattit sur une tapisserie moins épaisse, moins onéreuse (2), d'un vert tendre
agrémenté de marguerites qui ferait tout aussi bien, peut-être mieux.
Avec les pinceaux, la brosse et la colle, cela faisait tout de même une
somme rondelette. Magali n'avait pas tout à fait assez d'argent. Angéla
s'empressa de faire l'appoint (3). Quant à Ahmed, qui n'avait pas le sou, il
déclara :
— Moi, je me charge de l'escabeau. Je vais me débrouiller pour m’en
faire prêter un.

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Naturellement, Mme Périola devait tout ignorer de ces préparatifs et c'est
Ahmed qui cacha le matériel chez lui.
Le lendemain, sitôt Germaine partie, Magali descendit prévenir Ahmed
qui, effectivement, avait déniché un escabeau. Et tout de suite le travail
commença, avec l'aide d'Angéla qui venait d'arriver. Pour commencer, il fallait
d'abord arracher les vieux papiers. Gégé et Fin" s'en donnèrent à cœur joie... du
moins pour ceux qui étaient à leur hauteur, et Puck se chargea de les imiter, quel
fou rire !...
Puis, le travail sérieux commença. Plus question de s'amuser, à présent.
Par précaution, Gégé et Fifi, Puck, furent relégués (4) dans l'autre chambre.
Magali coupa alors les rouleaux à bonne longueur pour en faire des panneaux.
Angéla enduisait ensuite ses panneaux de colle avec un large pinceau et, grimpé
sur son escabeau, Ahmed les appliquait contre le mur. De temps à autre, une de
ces bandes, insuffisamment barbouillée de colle, lui retombait sur la tête. Il
ronchonnait alors en arabe des mots incompréhensibles mais ne s'emportait pas.
A midi, quand on fit la pause pour déjeuner, presque la moitié de la
chambre était tapissée. Le repas fut joyeux., Magali avait prévenu sa mère
qu'elle inviterait Ahmed et Angéla et le réfrigérateur était bien garni.
Dès une heure, on se remit à l'œuvre. Tout allait bien. Mais Magali avait
oublié de refermer la porte de la chambre voisine. Soudain, Puck fit irruption (5)
au moment où Angéla passait de la colle sur une grande bande posée sur le
plancher. Naturellement, Puck voulut voir de près ce qu'elle faisait, s'approcha et
marcha sur la colle. Catastrophe ! Le papier adhéra (6) à ses pattes et, pris de
peur, il s'enfuit en déchirant la belle bande toute neuve qu'il traînait derrière lui.
Oui, c'était une catastrophe car Ahmed avait calculé un peu juste et, depuis un
moment, il se demandait si sept rouleaux suffiraient. Avec cette bande en moins,
aucun doute, le papier manquerait.

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— Prends ma place pour passer la colle, dit alors Angéla à Magali, je file
chercher un rouleau chez le droguiste.
- Et même deux, par précaution, ajouta Ahmed.
Angéla sortit en coup de vent et un quart d'heure plus tard, rapporta les
deux rouleaux payés sur ses propres deniers (7).
- Dépêchons-nous dit Magali, maman va bientôt rentrer. Perché sur
son escabeau, Ahmed peinait, soufflait, transpirait à grosses
gouttes. Enfin, à cinq heures, le travail terminé, la tapisserie claire était du
plus bel effet. Gégé et Fifi... avec Puck, restés trois heures bouclés à clef, eurent
la permission d'admirer l'œuvre des trois grands. Ceux-ci en avaient fini juste à
temps. Magali achevait de camoufler pinceaux, brosse, pot de colle et escabeau
dans le réduit aux balais quand Mme Périola rentra.
Tout de suite, au visage de Magali, d'Ahmed et d'Angéla, elle comprit
qu'il s'était passé quelque chose dans l'appartement. Elle huma l'air en disant :
— Ça sent une drôle d'odeur! Qu'avez-vous fait?... des sottises? Magali
dit alors vivement :
— Viens voir, maman !
Elle ouvrit alors toute grande la porte de la chambre. Mme Périola resta
saisie. Elle n'en crut pas ses yeux.
— Oh ! vous... vous avez fait ça pour moi... pour me rendre la vie moins
triste. Quelle belle surprise !
Et, se penchant tour à tour vers Ahmed, sa fille et Angéla, elle les
embrassa tous les trois en pleurant.

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18- UNE MAUVAISE NOUVELLE
On était déjà à la fin juillet. Depuis quinze jours, Angéla était partie en
Israël et avait envoyé une carte postale représentant le Mur des Lamentations à
Jérusalem, où les Israélites viennent se recueillir.
Il faisait chaud, très chaud dans ces bâtisses aux murs peu épais que M.
Périola baptisait, autrefois, du nom de cages à lapins, sans se douter, le pauvre
homme, que sa femme et ses enfants viendraient y vivre.
Plus le temps passait, plus Germaine devenait soucieuse. Malgré toutes
ses démarches, elle n'avait pas encore trouvé d'emploi et ses ressources
s'amenuisaient (i). On l'aurait bien embauchée dans une usine de montage de
petites pièces mécaniques, mais c'était du travail à la chaîne ; elle avait craint de
n'être pas assez robuste pour assumer (2) cette tâche.
Elle aurait aimé travailler dans un bureau comme dactylo et, à la rigueur,
comme secrétaire mais partout, il y avait dix fois plus de demandes que d'offres
et elle ne pouvait rivaliser avec des jeunes filles pourvues du baccalauréat.

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Un jour, cependant, elle eut un espoir. On demandait une caissière dans
un restaurant à self-service (3). Il fallait déposer une caution (4) qu'elle n'avait
pas, mais les Mendel lui auraient certainement fait l'avance de la somme. Hélas
quand elle donna son adresse, dans ce quartier de Roussas, de si mauvaise
réputation, on lui refusa l'emploi. Ainsi, depuis plus d'un mois, elle continuait de
chercher.
Magali partageait ces soucis mais, heureusement, elle avait Ahmed qui
continuait de jouer vis-à-vis d'elle le rôle de chevalier servant et de grand frère
protecteur pour Gérard et Philippe.
Un jour où la chaleur était particulièrement intenable il proposa à Magali
de l'emmener se baigner à la plage du Prado, avec les deux petits. Germaine
hésita à les laisser partir. Elle était un peu mère-poule, mais il faisait si chaud!
Elle donna la permission.
Cette expédition au Prado était un véritable voyage puisqu'il fallait
traverser toute la ville et suivre le bord de mer sur plusieurs kilomètres dans un
autobus qui épousait (5) toutes les sinuosités de la côte. Quelle joie pour Gérard
et Fifi qui, de Roussas, ne voyaient jamais la Méditerranée, comme si elle
n'existait pas.
Sitôt arrivés, tous quatre se dévêtirent pour rester en maillot ou slip de
bain et, fier de son allure de sportif, Ahmed fit encore jouer ses « bissées »
devant Gérard. Puis, le premier, il se jeta à l'eau. Il nageait comme un poisson,
Magali aussi d'ailleurs. Elle avait appris dans la piscine municipale du Plan de
Cuques. Gégé et Fifi, eux, se contentèrent de barboter à quelques mètres du
rivage, avec Puck.
Pauvre Puck ! Il ne s'était jamais trempé dans la mer. Croyant avoir
affaire à de l'eau douce et mourant de soif, il en avala une gorgée qui le fit
tousser, renâcler, baver, cracher d'une façon si comique que Fifi se tordit de rire.
Puis, le bain et les barbotages terminés, les deux petits s'en donnèrent à
cœur joie pour courir pieds nus sur le sable chaud tandis qu'étendus côte à côte
Magali et Ahmed se séchaient au soleil. Mais bientôt, après sa joie exubérante
(6) de tout à l'heure, Ahmed parut préoccupé, pour ne pas dire triste.
- Qu'as-tu ? demanda Magali, à quoi viens-tu de penser, comme ça, tout
d'un coup?
— A rien.
— Si, je le vois dans tes yeux.
Pour ne pas montrer son visage, Ahmed détourna la tête. Magali lui posa
la main sur le bras.

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— Allons dis-moi !
— Tu y tiens?... même si c'est quelque chose de désagréable?
— Oui, même si ça me fait de la peine.
Il poussa un soupir. Puis, d'une voix ennuyée :
— Eh bien, nous allons quitter Roussas.
— Pour un autre quartier?
— Pour beaucoup plus loin... pour retourner au Maroc.
Malgré la chaleur, Magali éprouva un frisson entre les épaules. Elle
demanda :
— Quand?... Bientôt?
— Bientôt. Depuis cinq ans que nous sommes en France, mes parents ont
fait des économies. Ils ont de quoi acheter une petite boutique à Casa. Depuis
longtemps ils en avaient envie, surtout ma mère qui n'a jamais pu arriver à parler
français. C'est mon grand frère qui leur à trouvé quelque chose, là-bas.
— Oh ! Ahmed, tu vas me quitter ?
— Ce n'est pas ma faute.
Il laissa échapper un soupir qui répondit à celui de Magali. Toute leur joie
de la baignade était gâché.

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19 - GRAVE PROBLÈME
Enfin, vers les derniers jours du mois d'août, à la fin de la période des
congés payés et à la réouverture des bureaux, ateliers et usines, Mme Périola
trouva de l'embauche. Oh ! ce n'était pas le rêve mais son salaire compléterait sa
petite retraite.
Il s'agissait d'une fabrique de conserves de poisson. Le travail de
Germaine consisterait à vérifier l’étanchéité (i) des boîtes à la sortie de l’étuve
(2), avec un appareil de contrôle. A première vue c'était assez monotone mais
pas fatigant.
Cependant, tout de suite, un problème se posa. L'usine était située dans le
quartier de la Rouquette, très éloigné de Roussas. Mme Périola devrait partir tôt
le matin, prendre son repas de midi sur place pour ne rentrer chez elle que vers
sept ou huit heures du soir, selon l'encombrement des rues... autrement dit, les
enfants seraient livrés a eux-mêmes toute la journée. Un jour, elle expliqua cette
situation à Magali qui répondit :
— C'est simple, maman, changeons de quartier.
— C'est la première chose qui m'est venue à l'idée, mais les logements
sont hors de prix là-bas. Un appartement de trois pièces, comme je le
souhaiterais, mangerait les trois quarts de mon salaire.

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— Alors, quelle solution?
— Je n'en vois qu'une : demander au grand-père et à la grand-mère
Périola de prendre Gérard et Philippe, chez eux. Mazargue, comme tu le sais,
n'est qu'un minuscule village. Les Alpes de Haute-Provence ont un excellent
climat. Ils seraient heureux comme des rois. J'ai déjà écrit, les grands-parents
sont d'accord.
— C'est vrai, approuva Magali, l'idée est excellente. Mazargue n'est pas
si loin. Nous pourrions aller les voir de temps en temps.
Naïvement, Magali avait dit « nous », ce qui laissait entendre qu'elle
comptait rester avec sa mère. Mais celle-ci, à ce « nous », prit un air embarrassé.
- C'est que... c'est que, fit-elle, je ne pense pas, toi non plus, te laisser à Roussas
toute la journée. En ce moment, le soleil se lève tôt et se couche tard... mais cet
hiver ! Je ne te vois pas traverser seule ce quartier à la tombée de la nuit. Si
Ahmed était resté j'aurais peut-être envisagé (3) la chose autrement mais il va
partir.
Contrite, Magali baissa la tête. Puis elle demanda :
— Alors, moi aussi, tu penses m'envoyer à Mazargue?
— Non, les grands-parents auront bien assez à faire avec Gérard et
Philippe. D'ailleurs, le collège est trop loin. Tu devrais aller à Digne, à

57
plus de quinze kilomètres. Vois-tu, Magali, pour toi j'ai pensé à quelqu'un
d'autre... à ma sœur Berthe. A ce nom Magali se raidit.
- La tante Berthe?... en Normandie?... si loin?
— Bien sûr, c'est loin.
• Tu tiens vraiment, maman, à te débarrasser de moi?
— Oh ! Magali. Ce n'est pas de gaieté de cœur si je me décide à me
séparer de mes enfants, de toi comme de Gérard et de Philippe. J'ai beaucoup
réfléchi. Ce ne sera d'ailleurs que provisoire. Pendant que je serai seule, je
compte me remettre aux études, en plus de mon travail, suivre des cours de
secrétariat et de comptabilité. Je finirai bien par obtenir un emploi dans un
bureau, un emploi mieux payé qui nous permettra d'envisager notre vie sous un
autre angle.
Magali ne trouva rien à répondre. Elle jeta vers sa mère un regard
douloureux. Puis elle murmura :
— Oh ! maman, te quitter, te laisser toute seule. Tu crois vraiment que je
ne pourrais pas rester? Je suis capable de me débrouiller, à midi, pour la cuisine
et de faire le ménage, pendant que tu travailleras à tes cours.
— Je sais, Magali, mais là-bas, à l'usine, je ne serais pas tranquille. Si je
veux travailler sérieusement, j'ai besoin d'avoir l'esprit libre. Est-ce que tu
comprends?
Oui, Magali comprenait. Cela ne l'empêchait pas d'avoir très mal. Ce soir-
là, à minuit, elle ne dormait pas encore. Elle pensait à cette tante Berthe qui
habitait si loin et qu'elle n'avait vue qu'une fois. Ainsi la famille si unie allait se
désintégrer (4).

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LA -20 - CAMIONNETTE

Le départ de Gérard et de Philippe devait avoir lieu un samedi, jour où


Germaine ne travaillait pas. Tout d'abord, Mme Périola avait pensé conduire
elle-même les enfants à Mazargue mais c'était bien compliqué, surtout avec les
bagages. Pour commencer, il fallait changer deux fois de bus pour atteindre la
gare Saint-Charles, ensuite remonter en tortillard (i) la vallée de la Durance,
mettre près de trois heures pour atteindre Château-Arnoux, dans les Alpes de
Haute-Provence, enfin attendre plusieurs heures le vieux car brimbalant (2) qui,
une fois par jour, le soir, ralliait (3) Mazargue. Toute une journée de
tribulations (4), en somme pour une distance relativement modeste.
Alors, Germaine s'était résolue à demander aux grands-parents Périola de
venir chercher les enfants avec leur camionnette, bonne à tout faire. Pour le
grand-père, ce n'était pas une mince affaire que de se risquer à circuler dans
Marseille, lui qui ne roulait que sur des routes quasi désertes. Il devait quitter
Mazargue de bon matin pour arriver vers onze heures, avant les encombrements
de fin de matinée.
A midi, il n'était pas encore là... A midi et demie non plus. — Mon Dieu !
soupira Germaine, il a peut-être eu un accident. Ce serait ma faute.
Le grand-père et sa femme arrivèrent seulement sur le coup d'une heure
après avoir roulé à l'aveuglette dans Marseille, s'être perdus trente-

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six fois, et avoir récolté une contravention pour s'être engagés dans un
sens interdit.
Peu importait ; ils étaient sains et saufs. La camionnette garée juste devant
l'immeuble, les deux vieux paysans préférèrent grimper les huit étages à pied
plutôt que d'utiliser l'ascenseur dont ils se méfiaient.
— Ah ! s'exclama Germaine en les voyant arriver essoufflés, suant à
grosses gouttes, vous êtes là ! Il ne vous est rien arrivé de fâcheux?... Passons
vite à table, mon repas risque d'être brûlé.
Ce déjeuner, au début tout au moins, ne fut pas très gai. Les vieux Périola
n'avaient pas revu Germaine et leurs petits-enfants depuis le drame et on parla
surtout du défunt (5). Mais Gégé et Fifi se chargèrent de détendre l'atmosphère,
bouillant d'impatience de grimper dans la camionnette du pépé... qui s'inquiétait
d'ailleurs pour sa voiture dont il n'avait pas bouclé les portières.
Dès trois heures, les paysans parlèrent de repartir. Ils ne voulaient pas
rentrer de nuit à Mazargue. C'était le moment des adieux. Germaine était triste,
certes, mais elle savait que ses deux petits seraient heureux à la campagne. Elle
irait les voir souvent.
Le chagrin de Magali était plus vif. Elle aussi, serait séparée de ses petits
frères mais pour plus longtemps, plusieurs mois peut-être.
Au moment des adieux, dans le vestibule, où tout le monde était
descendu, en deux fois, par l'ascenseur, avec Puck bien sûr, elle ne put
s'empêcher de pleurer. Elle en voulait à sa mère qui l'obligeait à partir si loin, à
Y exiler (6) en somme.
Les embrassades terminées, le grand-père quittait le vestibule quand il
s'écria :

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— Ma camionnette!... Où est ma camionnette?... On me l'a volée. La
voiture n'était plus là en effet.
— Ma camionnette ! gémissait-il... C'est ma faute. Chez nous je ne la
fermais jamais à clef... La police !... Il faut prévenir la police. Ah quel quartier !
Ma pauvre Germaine, comme je vous plains !
Mais tout à coup, Magali la découvrit, au loin, en travers d'un terrain brûlé
par le soleil. Comme une folle, elle courut jusque-là... et que vit-elle? Ahmed !
assis sur le siège, et qui dormait, les deux mains appuyées sur le volant. Elle le
secoua.
— Oh ! Ahmed ! Que fais-tu là?... C'est toi qui... qui...
— Oui, c'est moi qui ai arrêté la voiture. Des gamins étaient grimpés
dedans. En jouant ils avaient desserré le frein à main. La voiture filait le long de
la pente quand je l'ai aperçue. Je l'ai rattrapée à la course. Si je ne m'étais pas
trouvé là, elle allait s'écraser contre un mur, au bas de la côte... Une chance !... A
présent, je gardais la bagnole au cas où cette bande de gamins serait revenue...
Mais qu'est-ce que tu as Magali? Tes yeux sont rouges.
— J'ai trop de chagrin. Tout à l'heure, quand mes petits frères et Puck
seront partis, tu viendras chez nous me tenir compagnie... Tu veux bien?
— D'accord !

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21 - LES BABOUCHES
Gérard et Philippe partis, l'appartement, pourtant étroit, parut presque trop
grand. Pour les quelques jours qui lui restaient à passer à Roussas, Magali aurait
pu changer de chambre, retrouver, comme au Plan de Cuques, une pièce pour
elle seule. Elle préféra profiter de sa mère le plus longtemps possible avant la
grande séparation.
Le soir, quand elles étaient couchées, elles bavardaient d'un lit à l'autre.
— Vois-tu, disait Germaine, nous traversons une mauvaise passe. Bien
sûr, le temps ne nous rendra pas ton papa, mais les mois, les années viennent à
bout des plus grands malheurs.
Résignée (i) à partir, à présent, Magali plaignait sa mère qui travaillait du
matin au soir et aurait encore le courage, en prenant sur ses nuits, de préparer
des examens. Elle admirait cette foi (2) en l'avenir, malgré la blessure loin d'être
refermée.
- Je ne devrais pas me plaindre, se disait alors Magali, j'ai honte de moi.
Elle avait reculé son départ jusqu'à l'extrême limite dans l'espoir de revoir
Angéla. Une carte de sa camarade l'attrista. Angéla ne rentrerait d'Israël, par
avion, que la veille de la rentrée scolaire.

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Le départ de Magali devait avoir lieu le mercredi. Il n'était pas question, pour
Mme Périola, d'accompagner sa fille en Normandie à cause des frais de voyage,
d'abord, mais aussi parce qu'elle ne voulait pas demander un congé si peu de temps
après son entrée dans l'usine. Elle n'osa même pas s'absenter une matinée pour
conduire la voyageuse à la gare et c'est à Ahmed qu'elle en confia le soin.
Tout était prévu. Une cousine qui habitait la banlieue de Paris devait attendre
Magali à sa descente du train à Paris, l’héberger (3) pour la nuit, et le lendemain
matin, l'accompagner à la gare Saint-Lazare, pour la mettre dans le train de Cherbourg.
Cette cousine, Magali ne l'avait vue qu'une fois, étant toute petite. Elle n'en avait gardé
aucun souvenir. La cousine, elle non plus, ne la reconnaîtrait sûrement pas. Alors, il
était convenu qu'à sa descente du train de Marseille, Magali tiendrait ostensiblement
(4) un roman à couverture rouge, très voyante.
Ahmed était déjà grimpé au huitième, à sept heures, au moment où Mme
Périola allait quitter l'appartement pour son travail. Magali s'était promis de ne pas
pleurer. Elle sut se retenir, la mère aussi qui se contenta de murmurer en embrassant
tendrement sa fille :
— Ma pauvre petite !...
Heureusement, Ahmed était là pour tenir compagnie à Magali qui, sans lui,
serait restée seule. Le train ne quittait Marseille qu'à dix heures quinze. Les deux
camarades avaient calculé qu'en partant à neuf heures ils avaient largement le temps de
gagner, en autobus, la gare Saint-Charles. La lourde valise était prête, ainsi qu'un sac
en plastique où Germaine avait mis un repas froid pour Magali, dans le train.

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Pour la première et la dernière fois, les deux enfants prirent leur petit
déjeuner ensemble, dans la cuisine, mais ils ne trouvaient plus rien à se dire, la
séparation était trop proche. Enfin, à neuf heures, Magali déclara :
— C'est le moment, il faut partir !
Ahmed saisit la valise et ils descendirent prendre le bus au bas de la rue.
Ils ne l'attendirent pas longtemps mais, manque de chance, au carrefour où ils
devaient en emprunter un autre, ils ne trouvèrent rien. Une cinquantaine de
personnes patientaient devant l'arrêt. Finalement, ils apprirent qu'une collision
entre deux camions avait paralysé une rue. Après vingt minutes d'attente vaine
(5), Ahmed déclara :
— Tant pis ! Filons à pied. La gare n'est pas très loin.
La valise sur l'épaule, il entraîna Magali. Hélas ! la distance était plus
longue qu'il ne l'imaginait. Il était dix heures dix quand ils escaladèrent les
marches de la gare. Ahmed bondit vers le distributeur de tickets de quai et
rejoignit Magali qui présentait son billet au contrôle. Ils coururent le long du
convoi pour trouver un wagon de deuxième classe. Magali y grimpa vivement et
Ahmed lui passa la valise puis, prestement, sortit quelque chose dissimulé entre
sa peau et sa chemisette.
— Tiens ! prends ça, Magali... un petit cadeau... c'est moi qui les ai
fabriquées avec des déchets de cuir.
— Qu'est-ce que c'est?
— Des babouches (6) !...
— Des quoi?
— Tu verras, tout à l'heure dans le train.
Il n'eut que le temps de serrer la main de sa camarade et de sauter sur le
quai. Le convoi démarrait.

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22 - LE LIVRE ROUGE

Le train roulait depuis trois heures à peine et Magali avait déjà


l'impression d'être très loin de chez elle. Pourtant, elle venait tout juste de
dépasser Valence.
Naturellement, dès le départ, elle avait ouvert le mystérieux paquet si
habilement dissimulé par Ahmed sous sa chemisette. Ces babouches à deux
couleurs de cuir étaient merveilleuses de bon goût... et juste à sa pointure. Avant
de les confectionner, le jeune Arabe avait sûrement pris la précaution de prendre
la mesure de ses chaussures. Cher Ahmed ! Il ne possédait rien et trouvait quand
même le moyen de donner. Ce cadeau donna le regret à Magali de ne lui avoir
rien offert avant la séparation.
Midi et demi ! Des voyageurs pique-niquaient dans le compartiment. Elle
les imita, non pas qu'elle eût très faim, mais cela ferait passer le temps. Mme
Périola avait glissé dans le sac de plastique une tablette de chocolat aux noisettes
qui fit loucher (i) une petite fille de l'âge de Fin. Elle lui en présenta un carré
que la gamine croqua sur le champ (2) et elle fit ensuite, par

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toutes sortes de mimiques (3), comprendre à Magali qu'elle en désirait un
autre. Il n'en fallait pas plus pour créer un lien d'amitié. Familièrement la fillette
vint s'asseoir sur les genoux de la voyageuse et lui expliqua qu'elle allait chez
son « pépé ».
Un moment plus tard, Magali ayant ouvert son roman à couverture rouge,
l'enfant parut encore très intéressée. Quand fatiguée de lire, la jeune Marseillaise
le posa sur la banquette, la gamine s'en empara pour le feuilleter et regarder les
images.
- Voyons, Isabelle, la réprimanda (4) sa mère, veux-tu bien laisser ce
livre; il n'est pas à toi.
— Aucune importance, fit Magali à la mère, ce roman ne me captive (5)
pas.
En fait, Magali avait trop de chagrin pour se laisser prendre par une
lecture quelconque.
Pendant ce temps, le train roulait toujours. Il venait de stopper à Dijon, le
dernier arrêt avant Paris. Magali pensa à la cousine qui l'attendait, une cousine
germaine de son père qui habitait à Chatou, dans la banlieue-ouest de Paris.
D'après Mme Périola elle était petite et boulotte, très démonstrative.
Enfin, après huit heures de voyage, on approcha de la capitale. Les
voyageurs commencèrent à rassembler leurs affaires. Un monsieur obligeant
descendit la lourde et encombrante valise de Magali. Hélas ! en fourrant les
précieuses babouches dedans, Magali avait mal bouclé un fermoir. La valise
s'ouvrit, répandant sur la banquette les affaires qu'elle contenait. Magali les
refourra de son mieux à l'intérieur, mais, froissées, dépliées, elles tenaient plus
de place et elle perdit du temps à tout ranger soigneusement.

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Quand elle en eut fini, le compartiment était vide. Elle pensa soudain à
son livre et ne le trouva pas. Qu'en avait fait la fillette? Il n'était ni sous les
banquettes ni coincé entre les dossiers et les sièges.
— Elle l'a peut-être emporté, se dit-elle.
Sa valise à bout de bras, elle sortit dans le couloir, vide lui aussi, et
chercha sur le quai à repérer la silhouette de la gamine. Rien. Alors, affolée, elle
remonta dans le wagon... Mais comment reconnaître son compartiment ? A tout
hasard, elle en explora plusieurs, sans rien trouver naturellement.
Le cœur battant, elle redescendit sur le quai. Plus personne. Le flot de
voyageurs s'était écoulé. Elle se demanda si elle devait sortir de la gare. Elle
n'osa pas. Alors, elle se mit à errer dans le hall comme une âme en peine. A bout
de force, elle venait de déposer sa valise à ses pieds quand une femme
s'approcha. Un instant, elle crut que c'était sa tante, pourtant celle-ci n'était ni
petite ni boulotte mais grande et mince et elle portait un brassard.
- Service d'accueil !... Je te vois là, depuis un moment, désemparée. Tu
voyages seule?
— Oui!
— D'où viens-tu?
— De Marseille... et je vais près de Cherbourg. Une cousine devait
m'attendre ; elle a dû repartir.
La voix hachée par l'émotion, elle raconta comment cette cousine devait
la reconnaître à un livre à couverture rouge qu'elle avait perdu et cherché partout
de sorte que les voyageurs étaient tous sortis avant elle.
— C'est bon dit l'hôtesse, Suis-moi !

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23 - LA SALLE D'ACCUEIL
A ces mots : « suis-moi », Magali tressaillit. Elle se souvint de sa sortie
nocturne à Marseille, pour chercher Puck, de sa rencontre avec les agents.
Allait-on encore la conduire à la police?
— Où... où m'emmenez-vous ? demanda-t-elle...
— Au centre d'accueil. Nous verrons ce que nous pouvons faire pour toi.
A demi rassurée, elle accompagna l'hôtesse qui, au demeurant (i), était
sympathique. Elle pénétra dans un local où une jeune femme vêtue
misérablement, allaitait son enfant, un bébé de trois ou quatre mois. Une autre,
beaucoup plus âgée celle-là, se tenait les mains jointes, le regard vague, une
amnésique (2) peut-être dont on ne savait que faire.
— Ta cousine a le téléphone? demanda l'hôtesse à Magali.
— Je crois mais j'ignore le numéro.
— Alors, son nom?
— Bossaron... mais elle n'habite pas tout à fait à Chatou, à Croissy.
L'hôtesse feuilleta un énorme annuaire (3) et découvrit ce nom : Bossaron à
Croissy. Elle prit le téléphone et composa le numéro.
— Pas de réponse. Évidemment, si elle est venue jusqu'ici elle n'est pas
encore rentrée ; personne chez elle. Je suppose que son mari est au travail.
Attends !...
Magali poussa un soupir et se cala dans son fauteuil. Une autre femme
était entrée, qui boitait, puis une fille de son âge qui, elle, pleurait. Pendant ce
temps, le bébé, non rassasié (4) par sa tétée, braillait. Il avait encore faim...
Magali, elle aussi, s'aperçut qu'elle avait l'estomac creux. Prévoyante, sa mère
avait copieusement garni le sac de plastique. Elle mangea un sandwich et écorça
une orange dont le jus lui servit de boisson.
Il était déjà huit heures et le soir tombait quand l'hôtesse téléphona de
nouveau. Cette fois, la cousine était chez clic. L'hôtesse lui expliqua les faits.
Magali n'entendit pas ce qu'on lui répondait, mais à sa mine, elle comprit qu'il y
avait des complications. Le combiné reposé, elle demanda :
— Alors?
- Ta cousine ne peut pas revenir. Il est trop tard. Elle t'a cherchée partout
et vient seulement d'arriver chez elle... Elle demande si on peut te garder ici... Tu
as entendu ma réponse? Tu vas coucher dans le dortoir

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d'accueil et demain matin tu repartiras pour la gare Saint-Lazare prendre
le train de Cherbourg. Tu as de l'argent?
— Oui!
- Je vais passer la consigne à ma remplaçante pour la nuit. Elle t'éveillera
demain matin... et te trouvera un taxi. Prends ta valise et viens avec moi.
L'hôtesse la conduisit dans une salle voisine, transformée en dortoir, avec
des couchettes et des couvertures. Il n'y avait personne.
Magali se demanda si elle ne ferait pas mieux de retourner dans la
première salle et de passer la nuit dans un fauteuil. Non, ce n'était pas
raisonnable. Elle avait besoin de sommeil. Elle choisit la couchette la plus
proche de la porte et s'y étendit mais sans pouvoir dormir.
Longtemps, elle écouta les bruits de la gare, espérant que quelqu'un
d'autre entrerait et lui tiendrait compagnie. Puis elle pensa à sa mère, à Gégé, à
Fin, à Ahmed, à Angéla qui devait rentrer ce soir même. Il ne lui semblait pas
qu'elle fût elle-même partie ce matin seulement, mais depuis des jours.
Enfin, quelqu'un entra, la remplaçante de l'hôtesse, aussi aimable que
l'autre.
— Tu ne dors pas, dit-elle, tu as du chagrin?... Ne t'inquiète pas. Demain
matin je t'éveillerai à l'heure, tu ne manqueras pas ton train.
Elle lui caressa les cheveux et Magali se sentit tout attendrie. Il n'en fallut
pas plus pour l'apaiser. Un quart d'heure plus tard, elle dormait à poings fermés.

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24- LA TANTE BERTHE
A travers les vitres brouillées du train, Magali regardait la pluie tomber
sur les vertes prairies normandes. Mais, en réalité son esprit était ailleurs. Elle
pensait à sa nuit dans le dortoir d'accueil, à son réveil brusque quand l'hôtesse
l'avait secouée à sept heures, à sa traversée de Paris pendant laquelle elle avait
en vain cherché à apercevoir la pointe de la tour Eiffel. Elle revoyait aussi cette
immense gare Saint-Lazare, le flot énorme des voyageurs courant prendre leur
train ou le métro. C'était ça Paris, une fourmilière de gens pressés ? En la
conduisant vers un taxi, l'hôtesse avait dit :
— A Saint-Lazare, les trains des grandes lignes partent à droite, au bout
des quais, tu trouveras sans peine celui de Cherbourg.
Elle l'avait trouvé du premier coup en effet et, en avance, avait pu choisir
sa place contre la baie (i) vitrée. Hélas deux heures après son départ le temps
s'était assombri et il pleuvait.
— C'est vrai, se dit-elle, il pleut souvent en Normandie. Dire qu'hier
matin, il faisait si beau, si chaud, à Marseille! Comme je suis loin de chez
nous!...
Alors, elle pensa à sa mère, à ses petits frères, à Angéla qui devait avoir
atterri la veille au soir à l'aérodrome de Marignane, à Ahmed, surtout.

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Elle ne put s'empêcher d'ouvrir sa valise, posée à côté d'elle et de
contempler une fois de plus les babouches.
Le matin, l'hôtesse lui avait donné une tasse de chocolat et deux petits
pains ; elle avait faim de nouveau. Pourtant, il n'était pas midi et la tante Berthe
avait écrit qu'elles déjeuneraient ensemble, en arrivant.
En effet, Magali devait quitter le train à Valognes, avant le terminus de
Cherbourg et Berthe l'emmènerait aussitôt dans sa voiture à Bricquebec, un gros
bourg du Cotentin (2) où elle tenait une petite épicerie.
Tante Berthe ! Magali essayait de s'en faire une idée. Sa mère lui avait
souvent parlé de cette sœur disgraciée (3) par la nature, mais d'heureux
caractère. Tante Berthe boitait. Cette claudication (3) provenait d'une
malformation congénitale (5) de la hanche droite. Ainsi, la pauvre femme ne
s'était jamais mariée, à cause de cette infirmité, mais elle n'en était pas aigrie.
D'ailleurs, elle vaquait (6) presque normalement à ses occupations.
Magali était si absorbée à se représenter sa tante qu'elle ne s'aperçut pas
que le train ralentissait.
- N'as-tu pas dit que tu descendais à Valognes ? fit un monsieur en lace
d'elle ; nous y arrivons.
Le temps de prendre sa valise, son sac, de sortir dans le couloir et le train
s'arrêtait déjà. Une vingtaine de voyageurs, seulement, en descendirent, qui
ouvrirent aussitôt leurs parapluies. Magali n'en avait pas. Elle dut attendre sur le
quai, comme tout le monde, que le train eut redémarré, car il fallait traverser les
voies, faute de passage souterrain.

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Elle suivit le groupe de voyageurs en se disant :
— A cause de la pluie, ou de son infirmité, tante Berthe n'est pas venue
m'attendre sur le quai. Je vais la trouver dans la gare.
Non, personne, comme à Paris. Pourtant cette fois, ce n'était pas sa faute.
Une idée lui traversa l'esprit. Le voyageur, dans le train, s'était trompé ; elle
n'était pas à Valognes. De crainte de passer pour ridicule, elle n'osa s'adresser à
un employé. Sa valise à bout de bras, elle sortit sur la place pour lire le nom de
la ville au fronton (7) de la gare. Elle levait le nez en l'air quand une voix la
héla :
— Magali !...
Elle se retourna. C'était tante Berthe qui traversait la place en boitant pour
venir à elle.
— Oh ! Magali, j'ai failli te manquer. Une panne stupide. Mon moteur
noyé au passage d'une flaque d'eau. Il ne voulait plus repartir.
Puis, après avoir embrassé sa nièce sur les deux joues :
— Tu n'as pas de parapluie? Abrite-toi sous le mien. Ma voiture est là-
bas, au bout de la place. Excuse-moi de ne pas porter ta valise... à cause de ma
hanche.
Elles arrivèrent près de l'auto, une 2 CV, de la même couleur que celle
dans laquelle son père s'était tué. Cela lui fit un choc. Elle eut un mouvement
d'hésitation.
- Eh bien, dit Berthe, qu'as-tu?
— Rien, tante, rien.
Et elle grimpa dans la voiture.

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25 — LES CHATS
La 2 CV roulait lentement, à cause de la pluie qui risquait de noyer de
nouveau le moteur et parce que, comme le reconnut la tante, elle n'était pas un «
as » du volant. Bien qu'on fût seulement à la mi-septembre, il faisait presque
froid dans la voiture.
— On dirait déjà l'automne, fit Magali.
— Évidemment, nous ne sommes pas dans le Midi, mais ru verras, l'hiver
est clément (i). Il gèle rarement dans le Cotentin. Tu te plairas à Bricquebec. Le
bourg est calme. Il te changera de la vie trépidante (2) de Marseille.

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Et la tante ajouta :
— Avant d'arriver, il faut tout de suite que je te parle de quelque chose
car tu risques d'être surprise. J'ai la passion des chats. Les aimes-tu, toi?
— Oui, mais je n'en ai jamais eu.
- J'en possède cinq qui vont et viennent à leur guise dans la maison, dans
l'épicerie. Je leur ai donné des noms de rois, de reines ou de princesses : il y a
Dagobert, Henri, Charles, Sissi et Olga. Je sais, c'est un peu ridicule, mais quand
on n'a pas d'enfants... Et, sautant du coq à l’âne (3) :
— Tu auras ta chambre à toi. Oh ! pas une grande chambre mais avec un
bon lit et une table pour travailler. Tu étais bonne élève à Marseille ?
— Je crois que ma maîtresse était contente de moi.
— Ça va te faire un changement de passer de l'école primaire au collège.
Te voilà une grande fille à présent, presque une étudiante.
Tante Berthe s'exprimait avec un accent un peu lourd qui contrastait (4)
avec les intonations chantantes de Provence. Elle ressemblait à la mère de
Magali, en plus âgée, mais avec le même sourire qui lui découvrait les dents de
devant.
— Nous arrivons à Bricquebec, dit-elle, alors que la 2 CV abordait une
descente. L'épicerie est derrière la grande place où se tiennent les foires. Oh ! ce
n'est pas un super-marché, comme tu vas voir.
C'était, en effet, une toute petite boutique, à la devanture démodée qui
n'avait pas été repeinte depuis des années. Tante Berthe donna un tour de clef
dans la serrure, au-dessous du bec de cane (5), et les cinq chats se précipitèrent
en miaulant.
— Ah ! mes chéris ! Vous vous ennuyiez?... Je vous amène une nouvelle
petite maîtresse. Montrez-vous aimables avec elle.
Ces chats n'étaient pas farouches, sauf un, Charles... Charles le Téméraire,
comme expliqua la tante. Il était impossible de le prendre sur ses genoux. Par
contre, il n'avait pas son pareil pour faire déguerpir (6) les autres matous du
quartier.
Le premier soin de la tante fut de donner leur nourriture à ses protégés.
Puis, clopin-clopant, elle grimpa l'escalier en colimaçon dont les vieilles
marches de bois pliaient sous les pas pour montrer sa chambre à Magali, une
chambre en sous-pente dont l'étroite fenêtre donnait sur le mur de

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la maison d'en face, un mur de granit gris couvert de plaques de mousse.
Comme Magali ne disait rien, la tante déclara :
— Évidemment, par ce temps de pluie, ça manque un peu de lumière,
mais tu verras, les jours de soleil !... Je te laisse faire un peu de toilette pendant
que je descends préparer le repas. Je t'appellerai.
Restée seule dans cette pièce sombre, Magali se sentit envahie par la
tristesse. A Roussas, l'appartement était délabré mais pas plus que cette maison
et, au moins, au huitième, le soleil pénétrait à flots.
Elle ouvrit la fenêtre pour jeter un regard dans la rue. Toutes les maisons
étaient de la même pierre grise avec de hauts toits en ardoise, luisants de pluie.
Elle frissonna. Instinctivement, elle chercha dans la chambre un radiateur.
Aucun moyen de chauffage. Alors, elle s'assit sur son lit, sans courage pour
déballer ses affaires, comme si elle n'était là que de passage. Puis elle se dit :
— Non, je ne vais tout de même pas pleurer !
Elle se donnait un coup de peigne, devant la glace encadrée de faux
bambou quand un miaulement, derrière sa porte, la fit tressaillir. Elle ouvrit.
C'était Olga, une vulgaire chatte de gouttière (7), qui vint se frotter dans ses
jambes. Elle la prit et la chatte se mit à ronronner. Cette petite boule chaude et
affectueuse, entre ses bras, lui fit du bien.
— Après tout, se dit-elle, je ne serai peut-être pas malheureuse. Et, la
chatte serrée contre sa poitrine, elle descendit dans la cuisine.

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26 - LA RENTRÉE
La rentrée des classes avait lieu le lendemain. Bien qu'à peine installée
chez sa tante, Magali tint à ne pas la manquer. L'après-midi même de son
arrivée, après avoir expédié un télégramme à sa mère pour la rassurer quant à
son voyage, elle demanda à sa tante de l'accompagner chez le directeur du
collège d'enseignement général.
Celui-ci les reçut dans son bureau. C'était un homme jeune, mais au
menton orné d'une foisonnante (i) barbe d'un blond presque roux qui le
vieillissait.
- Je viens faire inscrire ma nièce en sixième, déclara la tante.
Le directeur fronça les sourcils.
— Aujourd'hui seulement?... La veille de la rentrée?
— Ma nièce est arrivée tout à l'heure. Elle vient de Marseille.
— Vous auriez tout de même pu me prévenir avant. Vous saviez qu'elle
devait arriver. La répartition des élèves est faite depuis longtemps et les classes
de sixième sont surchargées.
Puis, après avoir lissé sa barbe qui frisottait :

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— Je me demande où je vais la caser... Est-elle capable de suivre,
seulement ?
Magali montra ses cahiers, le certificat de son ancienne maîtresse,
l’attestation (2) signifiant sa capacité d'être admise en sixième. Le directeur
hocha la tête, l'air bourru. Puis à la tante :
— Pour combien de temps est-elle à Bricquebec?... Pour toute l'année
scolaire?
— Je ne sais pas...
Le directeur ne cacha pas sa désapprobation. Visiblement, il n'aimait pas
les élèves de passage. Il y eut un silence. Puis, abaissant le ton de sa voix, il
soupira :
— C'est bon, je l'inscris en surnombre en sixième A.
Quand Magali sortit du bureau, elle eut une impression pénible. On
l'accueillait comme une intruse (3), ce directeur lui garderait rancune de ne s'être
présentée qu'au dernier moment.
Le lendemain, la rentrée avait lieu à huit heures et demie. Quand Magali
arriva devant la porte du collège, des élèves attendaient déjà. Beaucoup étaient
plus grands qu'elle, ce qui la changeait de l'école primaire. La plupart étaient
blonds ou rouquins, quelques autres bruns ou châtains, mais tous avec le même
teint clair et rosé.
A Marseille, les rentrées étaient toujours l'occasion de bruyantes
démonstrations, de cris, de rires, de piaillements qui se prolongeaient même
après la sonnerie de la cloche. Ici, sous la petite pluie fine, rien de tout cela.
Certes, les anciens et anciennes qui se retrouvaient, bavardaient, mais sans
excitation, calmement. Était-ce le climat qui n'incitait (4) pas à ^exubérance (5),
ou la nature calme de ces garçons et de ces filles qui ne

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les poussait pas à manifester plus chaleureusement la joie de se retrouver?
Enfin, la sonnerie tinta. Le troupeau des élèves se rassembla dans la cour.
Pour les grands, ceux de cinquième, quatrième et troisième, pas de problème. Ils
savaient vers quelle classe se diriger. Le directeur rassembla les nouvelles
recrues (6) de sixième et procéda à un appel nominal... pour terminer par
Magali, inscrite la dernière. A ce nom, Magali Périola, toutes les têtes se
retournèrent. Personne n'avait jamais entendu ce prénom : Magali, et un nom
pareil.
La première heure de cours commençait par une classe de français avec
un jeune professeur femme, l'épouse du directeur, Mme Le Bouteiller. Elle ne
connaissait pas ses élèves, puisque toutes étaient nouvelles. Elle demanda à
chacun et à chacune de se présenter, en disant son nom, son âge, son domicile,
car ce collège centralisait toute la jeunesse du canton.
Magali fut une des dernières à se lever, puisque, en surnombre, on l'avait
mise au fond.
— Magali Périola !... Onze ans. Je viens de Marseille.
Elle avait à peine achevé que des rires fusèrent dans la classe. Des voix
chuchotèrent : Tu as entendu son accent ? On dirait qu'elle met trois « e » à
Marseille... et son teint?... Elle a la couleur du pain d'épice... oui, elle est en pain
d'épice... On l'appellera « pain d'épice »...
Magali avait l'ouïe fine. Elle entendit ces réflexions désagréables. Les
mots : - pain d'épice », lui firent mal. Qu'auraient dit ces petits Normands s'ils
avaient vu Ahmed? Pain d'épice ! Non, elle s'appelait Magali et tenait à son
prénom qui sentait le soleil.
Elle se rassit, vexée, croisa les bras et attendit que le professeur
commençât son cours.

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27 — PAIN D'EPICE
De cette première journée de classe, Magali rapporta une pénible
impression. Elle s'était sentie étrangère parmi ces garçons et ces filles issus (i)
d'un milieu rural (2). Oh ! non, elle ne méprisait pas les campagnards. Son
grand-père Périola n'était-il pas un paysan lui aussi? Mais pourrait-elle se faire
des camarades parmi eux ? Elle gardait trop, au fond du cœur, le souvenir
d'Angéla et d'Ahmed.
C'est sans enthousiasme qu'elle repartit le lendemain pour le collège où
elle n'avait pas qu'une seule maîtresse comme à l'école primaire, mais plusieurs
professeurs. Elle parla peu à sa voisine de banc et, dans la cour, se retira dans
son coin pour ne pas s'entendre appeler Pain d'épice. On aurait dit qu'elle
pressentait l'incident qui, trois jours plus tard, allait la mettre au comble (3) du
désarroi.
C'était à l'inter-classe de dix heures et demie. Ses cahiers sous le bras, elle
venait, comme les autres, de quitter le cours d'anglais pour celui de
mathématiques. Soudain, un garçon lui lança d'un ton ironique :

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- Salut Pain d'épice !...
La réaction de Magali fut prompte (4). Une gifle bien appliquée claqua
sur la joue du garçon, qui était de son âge, mais plus grand et plus fort. C'était un
nommé Fillâtre aux cheveux couleur de blé mûr. Éberlué (5), il resta une
seconde en suspens puis réagit à son tour, sans se rendre compte qu'il avait
affaire à une fille.
Il répondit à la gifle par un coup de poing bien serré qui toucha Magali à
l'épaule et la fit vaciller. Loin de se tenir pour battue, Magali se précipita vers
son rival et lui tira les cheveux de toutes ses forces. Fillâtre se mit à hurler. Un
rassemblement se forma. Une surveillante écarta les curieux.
— Quoi?... Une bagarre!
Magali tenait toujours les cheveux du garçon. La surveillante ne chercha
pas plus loin.
- Comment ? te battre de cette façon, toi, une fille ? Quelles drôles de
mœurs (6). C'est ainsi qu'on se comporte à Marseille?
Elle saisit Magali par le bras en ordonnant :
- Viens immédiatement chez le directeur.
— Non, pas toute seule, répondit Magali en essayant de se dégager.
- Comment?... Tu te rebiffes?
Bon gré mal gré Magali fut conduite manu militari (7) chez le directeur à
qui la surveillante raconta ce qu'elle avait vu. Magali crut que les foudres
directoriales allaient lui tomber sur la tête. Non, le chef de l'établissement la
considéra simplement avec curiosité.
- Ainsi, tu t'es attaquée à un garçon plus grand et plus fort que toi ? Pour
quelle raison?
- Il m'avait appelée « Pain d'épice », Monsieur le Directeur, c'est le
surnom qu'on m'a tout de suite donné. Je ne veux pas être appelée ainsi.
Le directeur réfléchit. Sa femme lui avait peut-être rapporté ce surnom,
lancé spontanément le jour de la rentrée par un élève et aussitôt adopté par les
autres. Au lieu de s'emporter, il demanda à la surveillante :
- Où sont les élèves de sixième A, en ce moment?
- Ils viennent d'entrer dans la salle de maths.
— C'est bon !
Et prenant Magali par la main :
— Nous allons régler ça une fois pour toutes.
A l'entrée du « diro », comme on l'appelait familièrement, tous les élèves
se levèrent, Fillâtre comme les autres, qui portait encore une marque rouge sur
sa joue droite.

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— Qu'est-ce que j'apprends, commença le chef de l'établissement, on se
bat dans les couloirs à présent?... Je n'approuve pas la gifle donnée par cette
nouvelle élève qui nous arrive de loin... mais je comprends sa réaction. Au lieu
d'adopter cette camarade venue ici à la suite de circonstances pénibles, vous
vous moquez d'elle. Évidemment dans notre canton de Bricquebec, loin des
plages, vous avez rarement l'occasion de voir des étrangers au pays. Est-ce une
raison pour les tenir à l'écart?... Je veux croire que, désormais, vous ne ferez
aucune différence entre elle et vous. Compris ?
Il se tut. Un silence gêné se prolongea dans la classe. Puis le directeur
reprit, en souriant cette fois :
- Les deux protagonistes (8) me feraient le plus grand plaisir, si, pour
régler cette affaire stupide, ils venaient se réconcilier devant moi.
Léon Fillâtre hésita, fit deux pas dans l'allée, entre les tables, s'arrêta,
s'avança de nouveau puis vint jusqu'à Magali qui avait lâché la main du directeur
pour tendre la sienne à l'arrivant.
- Excuse-moi, dit Léon, je ne croyais pas te vexer.
- Excuse-moi aussi, reprit Magali, je n'aurais pas dû réagir de cette façon.
Finalement, s'approchant encore de son adversaire, Magali l'embrassa sur
sa joue rouge, devant toute la classe.

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28 — JALOUSIE
Cette réconciliation spectaculaire devait produire son effet. Plus personne,
dans l'école, n'affubla (i) Magali de ce surnom péjoratif (2). Mais la jeune
Marseillaise ne se fit cependant pas de vrais camarades. Elle n'y tenait pas
d'ailleurs. Elle préférait vivre sur ses souvenirs.
En un mot, elle ne se plaisait pas à Bricquebec. Certes, le soleil brillait
parfois sur le bourg mais un soleil pâle, qui jouait à cache-cache avec les nuages
et sans chaleur, un soleil de vingt-cinq bougies, comme elle disait.
Elle ne se plaisait pas non plus dans sa chambre, à cause du mur d'en face
et de l'humidité qui y régnait en permanence (3), une humidité qui festonnait de
moisissures la tapisserie fanée.

82
Et puis, elle qui aimait tant les bêtes, se prit presque à les détester à cause
du comportement de sa tante envers ses protégés. L'épicière n'en avait que pour
ses chats. Elle les dorlotait, les couvait, comme de véritables enfants. Si l'un
d'eux manquait d'entrain elle le voyait déjà malade. Si un autre avait le museau
chaud, c'était la fièvre et elle parlait de le conduire chez le vétérinaire. Ces chats
avaient toutes les permissions, même celle de sauter sur la table pendant les
repas. Si l'un d'eux chipait quelque chose dans sa propre assiette, elle se félicitait
de lui voir un bon appétit.
Les premiers jours, Magali s'était amusée de ces animaux familiers,
bientôt, elle se sentit frustrée (4). Elle avait besoin d'affection pour remplacer
celle de sa mère. Certes, elle ne se plaignait pas d'être négligée matériellement.
Les repas étaient copieux et la tante ne lui faisait jamais de réflexions
désagréables, mais elle avait besoin qu'on s'occupe d'elle, sentimentalement. Or,
du matin au soir, il n'était question que des chats.
La jeune fille n'était d'ailleurs pas la seule à juger ainsi sa tante. Un jour,
au collège, des lèvres indiscrètes lui apprirent que dans le bourg, on appelait
l'épicière la <• mémère aux chats » et qu'on s'en moquait. Magali en fut toute
contrite.
Désormais, elle n'admit plus dans sa chambre que la petite chatte Olga qui
venait se coucher sur son lit en ronronnant.
Ainsi les jours passaient, lents, monotones, tandis que dans la campagne
les pommiers se dépouillaient de leurs feuilles. Son seul vrai plaisir était l'attente
du courrier. A la sortie du collège, chaque matin, elle revenait en courant à la
maison, pour voir si le facteur n'avait rien déposé pour elle. Sa mère lui écrivait
régulièrement chaque semaine. Dieu merci, tout allait bien pour maman
Germaine. Elle travaillait ferme à ses cours par correspondance et son excellente
mémoire lui permettait de mettre les bouchées doubles (5). Elle comptait passer
son premier examen dans quelques mois. Presque à chaque week-end, elle se
rendait à Mazargue voir les deux garçons qui se réjouissaient de sa visite et se
portaient à merveille.
Mais les lettres que Magali attendait avec autant d'impatience étaient
celles d'Angéla et celles, plus rares, d'Ahmed qui, comme il le disait lui-même,
n'était pas « écrivassier ».
Cependant, un jour de début novembre, une lettre d'Angéla lui causa un
étrange malaise.
" Figure-toi, Magali, disait sa camarade, qu'avant hier, Ahmed et moi
nous avons fait une grande promenade, jusqu'à la plage du Prado et que nous
nous sommes baignés. L'eau était presque aussi chaude qu'en plein

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été et nous n'étions pas les seuls à faire trempette. En nous séchant, au
soleil, nous avons beaucoup parlé de toi. Ahmed ne part pour le Maroc qu'à la
fin du mois et je m'en réjouis car c'est un bon camarade. »
Cette lettre, pleine de soleil et de joie, elle la lut dans sa chambre
mansardée, alors qu'une petite pluie fine parsemait de gouttes les vitres de sa
fenêtre. Ainsi, peu à peu, Angéla la remplaçait auprès d'Ahmed. Ils sortaient
ensemble. Sa camarade lui avait enlevé le petit Africain. Elle en éprouva un
pincement au cœur. Plus qu'un pincement.
— Jalouse, se dit-elle, est-ce que je serais jalouse?
Sa première réaction fut de répondre tout de suite, d'écrire qu'elle aussi
passait du bon temps en Normandie, qu'elle avait de bons et bonnes camarades,
qu'elle ne s'ennuyait pas, loin de là. Elle écrivit deux pages truffées de petits
mensonges, d'inventions.
Mais quand elle se relut, elle eut honte d'elle-même. Non, elle était trop
mesquine (6). Alors, rageusement, elle déchira la lettre, en jeta les morceaux
dans la boîte à biscuits qui lui servait de corbeille à papiers, et s'affala sur son lit,
serrant très fort les paupières pour ne pas pleurer.

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29 - LES VACANCES DE NOËL
Novembre s'étira lentement dans la grisaille, mais sans froid véritable,
sans gelées, comme l'avait prévu la tante. Magali avait l'impression d'un
automne qui n'en finissait pas. Oh ! pourquoi l'avoir exilée si loin de ceux qu'elle
aimait? Pourtant, elle ne pouvait en vouloir à sa mère dont le déchirement (i)
était semblable au sien. Qui sait d'ailleurs si Germaine ne regrettait pas cette
solution pour sa fille?
A part le collège, où elle s'était finalement intégrée (2), Magali n'avait
d'autre distraction que de servir à l'épicerie. Cela lui rappelait le temps déjà
lointain où, toute petite, elle s'amusait à jouer à la marchande. Malheureusement
la clientèle de tante Berthe se composait surtout de femmes d'un certain âge, à la
mine couleur du temps et que leurs longs châles noirs rendaient encore plus
austères (3). Parfois, aussi, elle voyait entrer des garçons et des filles envoyés
aux commissions par leur mère, des garçons et

85
des filles qui fréquentaient le collège, comme elle, et elle se sentait gênée
à cause des chats qui trônaient sur le comptoir. Elle pensait alors au surnom un
tantinet (4) ridicule donné à sa tante.
Avec mélancolie elle voyait approcher Noël. Peut-être plus que dans les
autres provinces de France, Noël est en Provence une fête de famille
merveilleuse. Germaine irait la passer à Mazargue avec Gégé, Fin et les deux
bons vieux grands-parents Périola. Pour elle, Magali, le 25 décembre serait une
date dénuée (5) de sens. Elle aurait voulu l'effacer du calendrier. Elle pensait
aussi à Angéla et à Ahmed. Angéla ne lui disait-elle pas, dans une récente lettre,
qu'en définitive, le jeune Marocain ne partirait qu'au début janvier et qu'elle
l'inviterait, pour le grand jour, à venir chez elle au Plan de Cuques.
Oui, Magali songeait à tout cela quand, un matin où elle n'avait pas de
cours, le facteur lui remit une lettre de sa mère qui lui avait pourtant écrit cinq
jours plus tôt.
Elle décacheta l'enveloppe, les doigts tremblants, craignant une mauvaise
nouvelle.
« Ma chérie, disait sa mère, malgré mon travail, les semaines me pèsent
autant qu'à toi. Tu me manques trop... et je sens à travers tes lettres ta nostalgie
(6) du Midi. J'ai envie de te revoir. En vivant chichement (7), j'ai fait de petites
économies. Bref, veux-tu venir passer les vacances de fin d'année à Marseille ?
Je t'offre le billet de chemin de fer. J'en ai parlé à Angéla et à Ahmed. Ils seront
enchantés de te revoir, surtout Ahmed qui va repartir au début janvier pour le
Maroc... Et naturellement, tu viendras aussi à Mazargue, avec moi, pendant mes
quatre jours de congé. Ne trouveras-tu pas, ma chérie, le voyage trop
pénible?...»
Trop pénible?... Ah ! non. Magali serait allée au bout du monde pour
retrouver les siens. Elle relut la lettre trois fois et sauta de joie. Du coup, e ciel
normand lui parut moins gris, la tante moins ridicule avec ses chats. Elle ne se
reconnut plus. Sa chambre, elle-même, lui parut moins triste, moins sombre,
comme si le mur moussu d'en face avait reculé. Elle se mit à chanter en
provençal, ce chant qui porte son nom : O ! Magali ma bien-aimée, Mets la tête
au fenestron Écoute un peu cette aubade De tambourins et de violons.
Les vacances commençaient le 20 décembre. Elle partirait dès le
lendemain matin. Tante Berthe la conduirait en 2 CV à Valognes.

86
Elle serait à Paris dans le courant de l'après-midi, se débrouillerait par ses
propres moyens pour gagner l'autre gare, voyagerait toute la nuit et serait le
lendemain matin, de bonne heure, à Marseille.
Ah ! quelle joie ! Cet entr'acte lui permettrait de supporter les mois
suivants... et qui sait si elle ne retournerait pas là-bas aux vacances de Pâques?
Une semaine à l'avance, elle tria les affaires à emporter, choisissant le
minimum pour alléger sa valise si lourde quand elle était arrivée.
C'était, hélas ! trop beau. On aurait dit que la fatalité s'acharnait sur les
Périola depuis la disparition du chef de famille. Un soir, trois jours avant les
vacances, Magali sortit du collège « toute chose (8) ». Elle avait eu froid
pendant le cours de géographie. Pourtant, la salle était bien chauffée. Quand elle
rentra à la maison, elle se blottit contre le fourneau de la cuisine, se forçant à
plaisanter.
— Ce serait tout de même dommage de prendre un rhume avant de
partir... Il est vrai que le soleil de Marseille l'aura vite guéris. Eh bien non, ce
n'était pas un simple rhume qu'elle couvait...

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30 — LES VACANCES DE NOËL
(suite)
Malgré ses frissonnements, Magali passa une relative (i) bonne nuit, bien
au chaud sous ses couvertures. Le lendemain matin, elle se crut suffisamment
bien pour retourner au collège. Hélas ! ce mieux n'était que passager. En classe,
malgré la chaleur répandue par le chauffage central, elle sentit de nouveau le
froid se glisser entre ses épaules.
Elle tint bon quand même et ce, jusqu'au lendemain, jour où
commençaient les vacances. Elle se sentait fiévreuse mais ne voulait pas se
l'avouer et surtout ne pas l'avouer à sa tante qui lui aurait conseillé d'annuler son
voyage, tout au moins de le retarder. A table, elle se força à manger, bien qu'elle
n'eût pas du tout faim. Le jour du départ, Berthe lui trouva une si pauvre mine
qu'elle lui dit :

88
— Non, Magali, ce n'est peut-être qu'un simple rhume, tu n'es quand
même pas en état de passer toute une nuit dans un wagon plus ou moins bien
chauffé.
Magali protesta, luttant contre elle-même avec une énergie farouche. Elle
réussit si bien à donner le change (2) qu'elle finit par convaincre sa tante.
- Donnez-moi simplement quelques cachets d'aspirine, dit-elle, et
dès mon arrivée à Marseille, je me mettrai au lit s'il le faut.
Navrée et inquiète, l'épicière se résigna, à la conduire à Valognes dans sa
2 CV, se demandant dix fois si elle ne ferait pas mieux de rebrousser chemin.
Mais Magali la dupa (3) encore en se forçant à chantonner dans la voiture.
Elles arrivèrent à la gare quelques minutes seulement avant l'heure du
train, l'heure officielle (4), car un tableau l'annonçait avec une demi-heure de
retard. Bien qu'ayant fermé sa boutique, tante Berthe décida d'attendre, avec sa
nièce, dans une salle où filtraient de perfides (5) courants d'air. Magali se reprit à
frissonner. Elle serra les mâchoires pour ne pas claquer des dents, cherchant
jusqu'au bout à faire illusion.
Enfin, le train fut annoncé... et c'est à ce moment précis, à l'instant où
l'express arrivait en gare, que le drame se produisit. En se levant du banc pour
prendre sa valise, Magali, à bout de forces, fut prise d'un malaise. Un vertige la
fit chanceler. Elle s'affaissa sur le plancher, livide, à demi inconsciente. Deux
employés se précipitèrent pour aider la tante à la relever. Cette fois, plus
question de prendre le train, même en se gavant (6) de cachets d'aspirine. Il
fallait au plus vite ramener la malade à Bricquebec. Revenue à elle, Magali se
laissa conduire à l'auto sans résistance, toute volonté abolie (7). Au cas où elle
se trouverait mal de nouveau, la tante l'installa à l'arrière, à demi étendue, une
couverture sur les jambes.
Une demi-heure plus tard, la petite Provençale était dans son lit, une
bouillotte aux pieds.
Quand le docteur arriva, un tout jeune médecin frais émoulu (8) de la
faculté, Magali eut un sursaut de révolte, mais qui se transforma vite en
dépression.
Le praticien (9) l'examina soigneusement, lui tâta le poignet : 120
pulsations à la minute. Puis il l'obligea à prendre sa température : 39n4-
— Pas étonnant, avec une fièvre pareille, qu'elle se soit trouvée mal.
— C'est grave ? demanda Berthe, qui avait refermé la porte pour que ses
chats n'entrent pas dans la chambre.

89
Le docteur hocha la tête.
— Probablement une grippe... une grippe qui n'a pas été soignée à temps.
Il y en a plusieurs cas dans les environs. Les antibiotiques (10) en viendront à
bout.
Magali balbutia :
— Dans combien de temps?
- Ma petite, cela ne dépend pas de moi. Il faudra bien compter sur une
semaine de lit.
— Une semaine?... Une semaine? répéta Magali.
Des larmes montèrent à ses yeux. Malgré son évanouissement, malgré sa
fièvre, elle avait cru pouvoir partir quand même, deux ou trois jours plus tard,
arriver à Marseille juste pour Noël. Son beau rêve venait de s'évanouir. Elle
allait passer les fêtes dans cette chambre avec, comme seule vue, le mur gris d'en
face.
Le docteur parti, elle s'enfouit la tête dans l'oreiller et sanglota comme une
pauvre petite abandonnée.

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31 — TÉMOIGNAGES D'AMITIÉ
En fait d'une semaine, Magali resta couchée douze jours, la durée des
vacances, comme si cette maligne grippe (i) s'était ingéniée à la retenir à
Bricquebec jusqu'au bout des congés scolaires.
Les antibiotiques, administrés à dose massive (2), l'avaient guérie mais
laissée sans forces. Quand elle retourna au collège, aucun de ses camarades,
cette fois, n'aurait eu l'idée de l'appeler Pain d'épice, tant elle avait pâli.
Malgré tout, cette maladie inopportune (3) ne lui avait pas laissé que de
mauvais souvenirs. D'abord, tante Berthe l'avait bien soignée, délaissant ses
chats pour lui tenir compagnie, le soir, après la fermeture de la boutique.
Ensuite, au reçu du télégramme annonçant l'annulation du voyage, sa mère lui
avait écrit une longue lettre et expédié un paquet contenant la robe bleue qu'elle
comptait lui offrir à Marseille. La robe avait fait plaisir à la malade mais plus
encore la lettre car Germaine proposait à sa fille de ne pas attendre les vacances
de Pâques, mais de venir passer à Roussas les huit jours de congé de fin février.
Cette perspective de n'avoir plus que six semaines à patienter lui remonta le
moral.

91
Avertie de sa maladie, Angéla elle aussi lui avait écrit longuement. Dans
cette lettre datée du 27 décembre elle lui racontait comment elle avait passé
Noël, (un jour sans plus de signification pour elle que pour le jeune Marocain)
avec Ahmed... un Ahmed tout triste de savoir sa camarade malade. D'ailleurs, il
avait plu du matin au soir, ce qui avait interdit toute sortie. En plus de sa lettre,
Angéla avait envoyé en colis-express, une collection de santons, ces petits
personnages hauts en couleur, qu'on place dans les crèches dans toutes les
maisons de Provence ; le berger, le porteur d'eau, Panier, le rempailleur de
chaises, la paysanne, etc. Ces santons lui rappelèrent son pays, le soleil, la
chaleur du Midi.
Ahmed ne l'avait pas non plus oubliée, lui qui, pourtant, n'aimait guère
manier le stylo à bille. Il se disait plein de « cafard » au moment de rentrer au
Maroc, après s'être tant réjoui de revoir son pays natal. Il regretterait les amis
qu'il s'était faits. Le voyage devait s'effectuer sur un bateau mixte (4), meilleur
marché que l'avion, un bateau qui transporterait en même temps le modeste
mobilier de la famille Djella. Il terminait sa lettre ainsi :
« y aurai beaucoup de peine de partir sans t'avoir revue, Magali. ... mais
je suis sûr de te retrouver, un jour, je l'ai lu dans le ciel. Plus tard, quand je
serai grand, je reviendrai travailler en France, comme mon père. Vois-tu, à
présent, je m’aperçois que mon pays est autant la France que le Maroc, c'est
pour cela qu'il m'en coûte de la quitter. Je Décrirai dès que nous serons là-bas.
lin attendant, je timbrasse sur le front, comme un grand frère. »
Ahmed.
Cette lettre, plus encore que celle d'Angéla, toucha Magali. Elle la rangea
soigneusement dans une boîte à biscuits en métal, donnée par sa tante, où elle
rangeait ce qu'elle avait de précieux.
Ainsi, forte de ces témoignages (5) d'affection et d'amitié, c'est avec un
courage tout neuf que Magali reprit le chemin du collège, deux jours seulement
après ses camarades. Le mois de janvier, aux jours si courts, si sombres, ne lui
parut pas interminable comme elle le redoutait. Une petite fleur d'espérance
recommença à vivre dans son cœur. De nouveau, elle se mit à compter les jours
avant les vacances de fin février.
Cependant elle s'inquiéta bientôt pour sa mère. Celle-ci continuait
à lui écrire chaque semaine mais il lui sembla que peu à peu, le ton des
lettres changeait... que l'écriture était moins régulière, plus heurtée (6).
- Maman travaille trop, pensa Magali. Je suis sûre qu'elle passe une
grande partie de ses nuits à « potasser » ses cours. Elle a tellement hâte

92
de nous voir réunis tous les quatre. Elle sait pourtant, à présent, que je suis
résignée à passer toute l'année scolaire en Normandie s'il le faut... et elle sait
aussi que Gérard et Philippe ne peuvent pas être mieux qu'en pleine campagne, à
Mazargue.
Elle ne se trompait pas. En effet, le 2 février, en rentrant du collège, elle
trouva une lettre qui la plongea dans la plus profonde tristesse, pour ne pas dire
le désespoir...

93
32 — LA LETTRE DE GERMAINE
Oui, on aurait dit que Magali avait une intuition (i). C'est en tremblant
qu'elle décacheta l'enveloppe. Deux feuillets s'en échappèrent.
Ma chérie,
Une mauvaise nouvelle. On dirait que le mauvais sort s'acharne sur nous
depuis l'été dernier, comme si nous n'étions pas encore assez malheureux.
Cependant, je ne voudrais pas que tu t'alarmes trop. Ce n'est pas très grave, c'est
surtout ennuyeux pour toi et pour moi, plus que pour Gérard et Philippe qui se
plaisent beaucoup chez les grands-parents. Oh ! pourquoi notre famille si unie se
disloque-t-elle chaque fois un peu plus ?
Voici ce qui m'arrive. C'est un peu ma faute, je le reconnais. En voulant
mettre un terme à cette intolérable (2) séparation, je n'ai fait que la prolonger. Je
me suis trop surmenée, pas à l'usine, où le travail est plus fastidieux (3) que
pénible, mais à la maison. J'ai trop pris sur mes nuits pour préparer cet examen.
Depuis quelques semaines je me sentais anormalement fatiguée et j'avais perdu
mon bel appétit d'autrefois. J'avais un peu maigri, aussi, et dû retoucher mes
jupes, mais tout cela, je ne voulais pas l'admettre.

94
Et puis, à l'usine, avant-hier matin, j'ai eu une syncope (4), oh ! pas grave,
plutôt un étourdissement. J'ai dû prendre un taxi pour rentrer à la maison.
L'après-midi, je suis allée voir un docteur, tu sais celui chez qui nous avions
conduit Gérard le jour où il s'était coupé avec un tesson de bouteille. Il m'a
passée à la radioscopie et m'a découvert une ombre au poumon droit, seulement
une ombre, mais cela lui a suffi pour m'envoyer chez un spécialiste, un
phtisiologue (5). Celui-ci ne s'est pas contenté d'une scopie ; il m'a
radiographiée, m'a dit carrément que je devais cesser immédiatement le travail et
entrer dans une maison de soins pour trois mois. Après quoi, m'a-t-il garanti, je
serais parfaitement guérie. Oui, Magali, trois mois, complètement coupée de
Gérard, de Philippe et de toi. Je te l'avoue, le soir, en rentrant, je n'ai pas pu
m'empêcher de pleurer... mais la nuit m'a fait réagir. J'ai décidé de partir au plus
vite. Le phtisiologue a d'ailleurs tout de suite établi mon dossier (6) et c'est une
question de jours. Il compte m'envoyer dans un sanatorium (7) de la Haute-
Savoie. Quand je lui ai demandé si je pourrais quand môme y travailler à mes
examens, il m'a répondu par l'affirmative, me conseillant même d'y consacrer
quatre ou cinq heures par jour à condition de respecter scrupuleusement les
cures de repos.
Je sais que cette lettre va te navrer, toi qui comptais tant venir dans trois
semaines. Crois-moi, je le suis autant que toi. Surtout, ne t'inquiète pas pour ma
santé, je te le répète, c'est peu de chose, une simple infiltration, a dit le
spécialiste.
Chère Magali ! je vois, par tes dernières lettres, que tu t'es bien remise de ta
mauvaise et malencontreuse grippe. Dieu merci, je n'ai plus de soucis de ce côté-
là. Sois courageuse comme moi. Qui sait si ce séjour forcé en montagne ne me
sera pas doublement salutaire? Je guérirai et je n'aurai que le souci de mes cours.
Je serai peut-être déjà partie quand ta prochaine lettre arrivera. Envoie-la quand
même à Roussas, la poste me la fera suivre.
Je t'embrasse bien fort,
Maman.
La lecture terminée, Magali resta hébétée (8), sans même penser à enlever
son manteau. Elle tremblait encore.
— Oh ! qu'est-ce qui arrive ? demanda la tante Berthe. De mauvaises
nouvelles?... Gérard ou Philippe malade?
— Non, maman !
L'épicière parcourut les deux feuillets et son visage s'attrista.

95
— Ma sœur malade !... Pauvre Germaine ! Elle paie cher son travail
excessif, elle qui avait pourtant une bonne santé. Je la connais bien. Toute petite,
déjà, elle se donnait à fond à tout ce qu'elle entreprenait... Mais tu vois, Magali,
les deux docteurs ont dit la même chose. Ce n'est pas grave. La médecine a fait
de grands progrès. De nos jours on guéri très vite de cette maladie qui faisait
autrefois tant de ravages. L'air de la montagne lui fera du bien et, comme elle le
dit, elle pourra mieux travailler ses cours... et c'est si vite passé, trois mois. Cet
été, vous serez de nouveau tous réunis.
Magali ne répondit pas. Elle pensa : « Cet été seulement ! si longtemps à
attendre ! » Elle monta dans sa chambre et s'assit sur son lit, la tête dans les
mains, envahie par le chagrin. Mais aussitôt, elle se raidit et se dit :
— Non, la plus à plaindre ce n'est pas moi, mais maman. Je veux être
aussi courageuse qu'elle.

96
33 - DES NOUVELLES D'AHMED
La semaine suivante, un matin, Magali trouva deux lettres arrivées en
même temps. Une de sa mère tamponnée dans la Haute-Savoie et une autre
portant un timbre étranger, un timbre du Maroc, sûrement expédiée par Ahmed
dont elle n'avait reçu, jusqu'alors, qu'un court billet écrit sur le bateau.
Malgré son désir de lire d'abord celle du jeune Marocain, elle décacheta
en premier celle de sa mère, très rassurante. Pour éviter à la malade des
changements de train, les parents d'Angéla s'étaient dévoués au point de
conduire Germaine en auto au plateau d'Assy en Haute-Savoie, pendant le week-
end. J Mme Périola paraissait ravie de ce sanatorium qui n'avait rien d'un hôpital
mais ressemblait plutôt à un hôtel où elle avait sa chambre particulière (i) avec
balcon donnant sur la chaîne enneigée du Mont-Blanc. Elle avait déjà commencé
son traitement qui consistait essentiellement en des piqûres et des heures de
repos. La nourriture était excellente et l'atmosphère non pas triste comme elle
l'imaginait, mais très gaie.

97
Un petit point noir, cependant. Bien que le mal fût bénin (2), trois mois ne
seraient peut-être pas suffisants pour une parfaite guérison.
« Tu vois, terminait Germaine, je ne suis pas à plaindre. Seul,
l'éloignement de mes enfants m'est pénible, mais je saurai attendre... toi aussi,
ma chérie. »
Magali ne retint que ces mots : « trois mois ne seront peut-être pas
suffisants ». Combien de temps les médecins retiendraient-ils sa mère, là-haut,
dans ces montagnes?
La lettre terminée, elle ouvrit vivement celle d'Ahmed qu'elle attendait
depuis si longtemps, au point de croire qu'il l'avait oubliée.
Ma chère Magali, commençait-il, tu dois te demander pourquoi tu n'as
plus rien reçu de moi depuis ma petite lettre écrite à bord du Mauricia. Je te le
dis aujourd'hui simplement. Les premières semaines, j'ai eu un sacré coup de «
cafard »... et ça dure encore. Je me faisais une joie terrible de revoir le Maroc.
J'ai été déçu. Mes souvenirs de gamin avaient transformé la réalité. Le ciel y est
d'un bleu très pur, les maisons très blanches, comme je les imaginais, mais ce
n'est pas la France. Casablanca n'est pas Marseille. A Casa, comme on dit ici, je
ne rencontrerai jamais une nouvelle Magali...et je pense que c'est bien dommage
que je ne t'ai connue que deux mois. Il me semble que ces deux mois ont été très
courts... ou très longs ; je ne sais plus... Tout ce dont je suis sûr c'est que je ne
t'ai pas oubliée.
Je me faisais aussi des illusions sur le magasin acheté par papa dans la
nouvelle médina (3). Je croyais qu'en six ans il avait fait beaucoup d'économies.
J'étais idiot. Est-ce qu'un simple employé de la voirie peut amasser une fortune?
Cette boutique est une sorte d'échoppe (4), une shedda comme on dit ici.
Je me la représentais comme les magasins de chaussures de Marseille. Elle n'a
pas trois mètres de large, sur la rue. Mon père pense quand même gagner sa vie
en vendant des babouches, des kroumirs (5), des sandales et des chaussures car
les Marocains, surtout ceux de la ville, marchent de moins en moins pieds nus.
Lui, aussi, mon père, regrette la France, mais moins que moi. Ce n'est pas la
même chose. Lui, il a passé toute son enfance, toute sa jeunesse dans un bled (6)
près de Houribga. Quant à ma mère, elle, je ne la reconnais plus. Elle qui
n'ouvrait pas la bouche, à Marseille, se rattrape du temps perdu en papotant (7)
en arabe toute la journée dans le quartier.
Nous habitons au premier étage, dans trois pièces, pas grandes et sombres
à cause des petites fenêtres qui protègent du soleil trop chaud

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en été. En guise de toit, une terrasse, bien sûr, d'où on aperçoit le sommet
d'un minaret (8).
Cette nouvelle médina (qui n'est pas nouvelle du tout) est un but de
promenade pour les touristes. Un jour, j'en arrêterai un pour lui demander de me
photographier devant la maison et je t'enverrai mon image.
Je vais à l'école arabe, dans une classe qui correspond à la sixième où je
devais entrer à Marseille si nous n'étions pas partis. J'ai été le premier en
français aux deux compositions. Le directeur m'a dit que je devrais continuer
mes études pour devenir plus tard professeur de français au Maroc... mais pour
ça, il faut avoir des parents plus riches que les miens.
Pardonne-moi encore d'avoir attendu un mois pour t'écrire. Je ne voulais
pas te montrer ma peine, à toi qui as tant de chagrin. Écris-moi vite. Voici mon
adresse :

12 Zankat oqbah agdal Casablanca Maroc.

Ton Ahmed. »

P.S. : Un soir, en regardant les étoiles dans le ciel, j'ai vu encore que
nous n'étions pas séparés pour toujours.

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34 - ENCORE UNE
MAUVAISE NOUVELLE
La chaleureuse lettre d'Ahmed compensa l'effet produit par celle de sa
mère qui parlait d'une prolongation possible du séjour en sana. Magali en voulut
moins à Angéla d'avoir eu le privilège (i) de rester plus longtemps qu'elle auprès
du jeune Marocain. Sa jalousie s'éteignit brusquement comme un feu de
broussailles sous une averse. Elle se reprocha même de n'avoir pas plus
régulièrement répondu aux missives de son amie dont les parents s'étaient
pourtant dévoués pour sa mère.
Ainsi, sûre de l'affection de ses deux camarades, le temps ne lui parut pas
trop long. Pourtant c'était le triste hiver normand, sans froid sérieux, mais
humide et gris.
Cependant, mars lui sembla interminable malgré les bonnes nouvelles de
sa mère. A Bricquebec, la nature n'avait pas encore changé alors qu'à Marseille,
elle le savait, c'était déjà le printemps avec ses mimosas en fleurs.
Peu à peu, elle sentit de nouveau le poids de la séparation, malgré
l'échange de nombreuses lettres avec Germaine, Angéla et Ahmed. Si longues et
affectueuses soient-elles, des lettres ne remplacent pas la présence. Elle pensait
aussi à Gégé et à Fin, qui ne savaient pas encore écrire, eux, et dont les grands-
parents, peu enclins (2) à prendre le stylo, ne donnaient que rarement des
nouvelles.
Très expansive (3), la petite juive, elle, écrivait souvent. Cependant depuis
quelques semaines, Magali trouvait ses lettres bizarres, comme si sa camarade
lui cachait quelque chose ou ne lui disait pas tout.

100
— C'est curieux, pensait-elle, elle ne parle plus de notre revoir, cet été.
Est-ce qu'elle suppose que maman ne sera pas encore guérie?
La vérité, elle l'apprit un matin de mars, un matin où, exceptionnellement,
il avait neigé sur Bricquebec. Avec plus de hâte que d'habitude, elle décacheta la
lettre du Plan de Cuques comme si elle avait encore un pressentiment.
Chère Magali,
Je ne sais de quelle façon tu vas accepter ce que je vais t'apprendre.
Depuis quelques semaines, papa était en pourparlers avec le Président-Directeur
Général de la société maritime pour une possible mutation (4). Je ne t'en parlais
pas parce que rien n'était sûr. Aujourd'hui c'est fait et j'en suis contente pour
papa. Cela représente pour lui un sérieux avancement.
Voilà de quoi il s'agit. Les Messageries Méditerranéennes viennent de
créer une nouvelle ligne de navigation, hors de la Méditerranée, cette fois. Elle
affrète (5) deux paquebots sur une nouvelle ligne Marseille Dakar au Sénégal :
deux paquebots mixtes, rapides qui concurrenceront à la fois, par le prix des
traversées et la vitesse, la ligne déjà existante et même l'avion. Il faut donc un
directeur de la Société à Dakar où on est en train d'aménager les bureaux de
l'agence. C'est papa qui a été nommé à ce poste. Il doit l'occuper dès le 2 mai.
Nous allons donc quitter Marseille pour Dakar. Te dire ce que je pense de ce
déménagement est bien difficile, Magali. Bien sûr, je me réjouis de l'avancement
de papa et de la découverte d'un nouveau pays mais je reste partagée. Je me
plaisais à Marseille et c'est là que je t'ai connue, il y a cinq ans déjà, quand nous
étions ensemble à la maternelle.

101
Je serai très triste d'être séparée de toi, mais maman Ta déjà dit, nous
reviendrons certainement en France passer les mois de forte chaleur, là-bas,
juillet, août et septembre, qui sont aussi les mois pluvieux, paraît-il.
Je n'ai pas encore appris la nouvelle à Ahmed ; je voulais te l'annoncer en
premier. J'ai d'ailleurs l'impression qu'il nous a un peu oubliées, moi tout au
moins, car je n'ai reçu de lui qu'une carte écrite à bord du bateau et une courte
lettre, pas très gaie.
Aussi paradoxal (6) que cela puisse te paraître, c'est par avion que nous
partirons le 30 avril. Notre mobilier arrivera plus tard. En attendant, nous
logerons à l'hôtel.
Chère Magali, pardonne-moi de t'avoir longtemps caché cette nouvelle
mais tant que ce n'était que des « mijotements » je ne voulais pas te peiner
inutilement. Sois certaine que je resterai ta meilleure camarade... et qui sait si,
un jour, tu ne viendras pas me voir à Dakar.
En attendant, tu peux encore m'expédier ta prochaine lettre au Plan de
Cuques. Je t'embrasse de toute mon affection et, crois-moi, je partage ta peine.
Angéla.
Malgré son espoir de revoir Angéla dans le courant de l'été, Magali se
sentit un peu plus abandonnée. Ses meilleurs camarades partaient vers des pays
de chaleur et de soleil et, elle, s'éternisait dans ce bourg normand auprès d'une
tante qui, depuis la grippe de Noël, ne s'intéressait de nouveau plus qu'à ses
chats... au nombre de six, à présent, depuis qu'elle en avait recueilli un autre.

102
35 - LE DÉPART
Enfin, le printemps avait fait son apparition en Normandie, un printemps
tardif mais éblouissant avec ses pommiers en fleurs, la verdure festonnante des
haies vives et ses immenses prés où les vaches aux taches rousses paissaient de
nouveau. Après des vacances de Pâques gâchées par un « crachin » (i)
persistant, mai s'annonçait magnifique, somptueux (2). La longue séparation
toucherait bientôt à sa fin, plus que deux mois à peine.
Certes, le séjour en sanatorium de Germaine s'était prolongé, mais moins
que Magali ne le craignait. La malade était guérie. Elle avait repris quatre kilos
et l'air de la montagne l'avait bronzée, disait-elle, plus que le soleil de Marseille.
Elle se sentait de nouveau pleine d'allant (3) pour se remettre au travail, et
quitterait le plateau d'Assy le i" juin pour deux mois de convalescence au vieux
mas de Mazargue.
Dès qu'elle sut sa mère là-bas, avec son grand-père, sa grand-mère et ses
deux petits frères, Magali bouillit d'impatience. Elle aurait voulu partir tout de
suite. Pourtant, elle devait achever son année scolaire à Bricque-bec si elle
voulait être admise en cinquième l'année suivante.

103
Elle se résigna, mais compta les jours sur le calendrier. Plus que vingt...
plus que quinze... plus que dix... plus que cinq.
Le jour même de la sortie, la tante Berthe la conduisit à Valognes dans sa
2 CV. Cette fois, pas la moindre grippe, pas le moindre rhume pour rater son
départ. Par surcroît, ce jour-là, brillait un soleil éblouissant qui semblait vouloir
lui faire regretter ce pays où elle venait de passer neuf mois.
Elle croyait pouvoir s'en aller sans regret et sans larmes. Au dernier
moment, elle les sentit monter à ses paupières quand elle vit sa tante sortir son
mouchoir pour s'essuyer les yeux. Berthe s'était attachée à elle, sa nièce lui avait
tenu compagnie. Elle allait se retrouver seule avec son infirmité et ses chats.
Pauvre tante ! Elle aussi était à plaindre.
— Je sais que tu n'emportes pas un très bon souvenir de la Normandie,
dit tristement l'épicière au moment où le train arrivait en gare. J'espère quand
même que tu te souviendras de moi.
— Oh ! tante, si j'ai été souvent triste, ce n'est pas à cause de vous. Vous
êtes la sœur de maman, je vous aime bien.
Chargée de sa lourde valise et d'un sac de voyage, Magali monta dans le
train. Par la portière, elle agita son mouchoir. C'était fini. Elle allait retrouver sa
Provence.

104
A six heures du soir, elle débarquait à Paris, dans le grouillement de la
foule. Un instant, elle eut envie de prendre le métro pour voir ce qu'était ce train
souterrain. Elle eut peur de se tromper. Sa tante lui avait dit que c'était si
compliqué. Alors, elle fit la queue devant la station de taxis. C'était le plus
mauvais moment de la journée. Elle dut attendre un long moment. Comme à
l'aller, elle chercha à apercevoir la Tour Eiffel. En vain.
Le train pour Marseille ne partait que beaucoup plus tard, dans la soirée.
Elle attendit, sur un banc, en mangeant deux des sandwiches préparés par tante
Berthe. Elle pensa alors à sa nuit dans la salle d'accueil, en septembre, et voulut
revoir, pour les remercier, les hôtesses qui s'étaient occupées d'elle. Ce n'était
pas les mêmes.
Enfin, le train glissa le long du quai, à reculons. Elle grimpa dans un
wagon pris d'assaut par la foule, très nombreuse en cette période de départs en
vacances. A cause de ses lourds bagages, elle perdit du temps et ne trouva pas de
place, sinon dans le couloir.
— Tant pis, se dit-elle, l'essentiel est que je sois dans le train, je dormirai
assise sur ma valise.
Heurtée, bousculée par les gens qui allaient et venaient dans ce couloir,
elle se fit toute petite. Enfin vers dix heures du soir, ce fut le silence. Après avoir
demandé à une dame qui, comme elle, n'avait pas trouvé de place dans un
compartiment, de bien vouloir la réveiller à Valence, elle s'assoupit.
En effet, elle devait changer de train à cette station pour emprunter une
autre ligne et effectuer un nouveau transbordement (4) dans une petite gare des
Hautes-Alpes. Là, un autorail la prendrait pour la conduire jusqu’à Château-
Arnoux où toute la famille venue avec la camionnette du grand-père l'attendrait,
au début de l'après-midi.

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36 — LES RETROUVAILLES
A mesure que l'autorail approchait de Château-Arnoux, Magali sentait la
joie l'étouffer, une joie cependant teintée d'un regret. La nuit, en dormant sur sa
valise, elle avait rêvé d'Ahmed et d'Angéla. Elle les avait vus étendus sur une
plage, s'imaginant elle-même sur un bateau naviguant vers eux. Au réveil, avant
l'arrivée à Valence, en s'apercevant qu'elle roulait dans un train, elle avait
éprouvé une déception. Oh ! pourquoi sa joie n'était-elle pas plus complète?
Devenait-elle exigeante (i), elle qui venait de vivre si longtemps dans la
solitude?

106
Plus qu'une heure... Plus qu'une demi-heure ! L'autorail se traînait comme
une limace sur une feuille de chou. Pourquoi ne roulait-il pas plus vite?
Enfin, Château-Arnoux. Depuis dix minutes déjà, elle trépignait, ses
bagages à ses pieds, près de la portière. L'autorail à peine arrêté, elle sauta sur le
quai. Oh! joie ! Tous étaient là à l'attendre. Elle se jeta d'abord dans les bras de
sa mère.
— Oh ! maman, maman ! Que je suis contente de te retrouver! Tu as
rajeuni de dix ans... et vous voilà, Gégé et Fifi !... Comme vous avez grandi, toi
surtout, Fifi! Tu as presque rattrapé ton frère... et vous grand-père et grand-
mère !.,. Ces galopins (2) ne vous ont pas donné trop de peine? Ils sont si
turbulents... et te voilà aussi mon bon Puck ! Non, ne te jette pas contre moi pour
essayer de me lécher!
Magali embrassait et réembrassait tout le monde en riant et en pleurant
tout à la fois.
— Ah ! maman, si tu savais comme j'ai langui (3), là-bas!
— Cela se voit, ma chérie. Tu as grandi mais tu t'es amincie et tu as
perdu tes couleurs. Tu dois être bien fatiguée par ce long voyage si compliqué.
— Non, pas trop lasse, malgré une mauvaise nuit. Je suis si heureuse! La
camionnette stationnait devant la gare. Pour la circonstance (4) le grand-père
l'avait aménagée en une sorte de char à banc, en installant deux planches
horizontales à l'intérieur.
— Vite, en route pour Mazargue, dit le vieillard en frappant dans ses
mains. Nous n'avons pas encore déjeuné. Nous attendions ton arrivée, Magali,
pour passer à table.
Tandis qu'il s'asseyait au volant, sa femme à côté de lui, Germaine,
Magali, les deux garçons et Puck s'installaient sur la banquette de fortune (5), à
l'intérieur, Puck sautant aussitôt sur les genoux de sa petite maîtresse pour lui
prouver qu'il la reconnaissait.
— Tu as beaucoup souffert, n'est-ce pas, dit Germaine à sa fille en lui
caressant les cheveux.
— Oui, maman, je peux te l'avouer, aujourd'hui. J'essayais de te le cacher
mais j'étais malheureuse à Bricquebec. A présent, c'est fini, n'est-ce pas?
— Espérons-le, ma chérie.
— Oh! pourquoi dis-tu : espérons-le... Tu n'en es pas sûre? Nous ne
resterons pas tous les quatre ensemble?

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— C'est ce que je souhaite ardemment... mais la vie est si dure, si difficile
pour une femme qui doit élever sa famille sans le secours, l'aide matérielle et
morale d'un mari sur lequel elle peut s'appuyer.
— Je sais maman... mais tu as bien travaillé à tes cours, là-haut, au
sanatorium.
- C'est vrai, j'ai appris beaucoup de choses et j'ai été aidée efficacement (6)
par un vieux monsieur, malade lui aussi, un ancien expert comptable (7)...
Malheureusement, je n'ai pas passé l'examen. Il avait lieu en avril. Le médecin-
directeur ne m'a pas permis de m'absenter trois ou quatre jours. A présent, il
faudra que j'attende l'autre session (8), dans dix mois. Pourtant, je suis persuadée
que j'aurais été reçue. Germaine s'arrêta un instant et reprit :
— Sans diplôme, je ne peux prétendre à aucun emploi
rémunérateur(9).
— Tu ne vas tout de même pas retourner dans cette conserverie?
— Non, pour la bonne raison que j'ai été remplacée. Il faudra trouver
autre chose.
— Oh ! maman, ne te préoccupe pas de cela au moment où j'arrive. Ne
pense qu'à ta convalescence, qu'à profiter de la campagne. Tu verras, tout
s'arrangera.
La mère ne répondit pas. Il y eut un silence. Pourquoi, dès la première
heure des retrouvailles, les soucis revenaient-ils à l'assaut?

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37 — LES VACANCES A MAZARGUE
Obéissant aux conseils de sa fille, Germaine se persuada, qu'en effet, elle
avait le temps de penser à ses soucis. Elle donna l'impression d'être détendue,
jouant avec Gérard et Philippe, les entraînant avec Magali et Puck pour de
longues balades à travers les champs de lavandes, les oliviers et les garrigues
(i). Pour les deux garçons, la vie semblait être redevenue comme avant. Leur
père ne leur manquait pas. Grand-papa Périola y suppléait (2).
Plus d'un an, déjà, que l'huissier n'était plus. Parfois, même pour Magali,
son image se faisait floue (3) et elle avait besoin de regarder les photos de son
père pour le retrouver. Pour Germaine, le temps aussi faisait son œuvre, mais
beaucoup plus lentement. Elle se forçait à ne pas évoquer les douces années
passées au mas du Plan de Cuques, époque révolue (4) à jamais.

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A chacune de ces sorties dans la campagne brûlante de soleil et crissante
de cigales, Magali pensait à Angéla et à Ahmed. Cette chaleur ardente n'était-
elle pas celle de leurs pays?
Avant de quitter Bricquebec, elle leur avait donné, à chacun, sa nouvelle
adresse provisoire en attendant la rentrée. La première lettre qui parvint à
Mazargue fut celle d'Ahmed qui se réjouissait de la savoir dans le Midi.
— Il me semble qu'en Provence, disait-il, je ne suis éloigné de toi que
par une traversée de bateau et quand je pense que les avions ne mettent que trois
heures de Marseille à Casa, je me sens soulagé.
A cette lettre, il joignait une photo en couleurs, prise par un touriste, où on
le voyait en djellaba, devant la shedda paternelle. Ainsi, il n'était plus vêtu à
l'européenne. Sur le coup, cela choqua un peu Magali. Pourtant, cette sorte de
longue robe blanche à rayures lui seyait (5) bien.
— L'habit ne fait pas le moine, se dit-elle en riant. Je suis sûre que son
cœur, lui, n'a pas changé. On dirait qu'il a grandi. Il est presque de la taille de
son père à côté de lui. Il est vrai qu'il a plus de treize ans, à présent.

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Trois jours plus tard, ce fut une lettre d'Angéla qui arriva. Une lettre
enthousiaste, débordante de lyrisme (6), où elle parlait longuement du Sénégal
comme d'un pays merveilleux.
— Si tu savais, Magali, comme je m'y plais. Dans les rues, on ne
rencontre que des Noirs, bien sûr, mais on n'a pas l'impression d'être dans un
pays étranger puisque la langue est le français. Nous devions revenir en France,
maman et moi, pour ces mois de grosse chaleur humide, mais maman seconde
(7) mon père qui manque de personnel qualifié. Ce sera pour l'an prochain
seulement. J'espère que tu n'es pas trop déçue. Notre appartement est bien
climatisé et il y fait bon. Nous sortons surtout le matin et le soir. Il paraît, en
revanche, qu'en hiver le climat est si agréable, moins chaud et plus sec.
Comme si elle s'était donné le mot avec Ahmed, elle aussi envoyait une
photo, prise par un photographe ambulant (8) pour touristes, où on la voyait
faire le marché, avec sa mère, devant une montagne de fruits exotiques (9).
Ces deux images donnèrent à Magali l'impression d'être plus proche

111
de ses camarades. Elle préféra cependant celle d'Ahmed, avec son beau
sourire.
— Tu vois, dit-elle à sa mère, ils ne m'oublient pas ni l'un ni l'autre.
Pourtant, il y a presque un an que je ne les ai pas vus.
— C'est ça, la vraie amitié, Magali, une flamme qui ne s'éteint jamais. A
Mazargue, ce mois de juillet parut très court à tous. La famille était
réunie, mais pour combien de temps encore? Dès la dernière semaine,
Germaine parut de nouveau préoccupée. Son congé de maladie, payé par la
sécurité sociale, touchait à sa fin... et à une mauvaise période, comme Tannée
précédente, au moment où usines et bureaux allaient se mettre en vacances.
Mme Périola trouverait difficilement de l'embauche... et dans quelles
conditions?
Un jour, elle dit à sa fille :
— J'ai l'intention de descendre à Marseille, après-demain, pour faire le
tour des agences d'offre d'emplois. Je coucherai dans notre appartement de
Roussas et reviendrai le jour suivant, dans la soirée.
— Oh ! maman, dit Magali, je t'accompagnerai. Tu te sentiras moins
seule ; je te ferai la cuisine pendant que tu déambuleras dans la ville... et puis, je
serai contente de revoir notre appartement, avec la tapisserie collée par Ahmed,
dans notre chambre.
Germaine hésita, à cause des frais de voyage. Elle se laissa cependant
fléchir... et elle fit bien. Comment en effet aurait-elle réagi, seule, devant le
spectacle qui allait s'offrir à ses yeux?

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38 — UN SPECTACLE LAMENTABLE
Elles partirent de bonne heure pour Château-Arnoux, dans la camionnette
du grand-père, prendre l'autorail de 8 h 12, Germaine espérant, malgré tout,
trouver un travail, ne serait-ce qu'un remplacement, en attendant mieux.
A dix heures, elles débarquaient à Marseille, sous le chaud soleil de fin
juillet qui embrasait (i) la ville. Enfin, après avoir changé deux fois de bus, elles
arrivèrent dans la Cour des Miracles, puisque c'était le vocable (2) qui désignait
le quartier de Roussas. Comme naguère, des gamins de toutes races jouaient sur
les plates-bandes roussies et piétinées.

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Un des ascenseurs de l'immeuble, celui des numéros pairs, était en panne,
comme cela lui arrivait souvent. Dieu merci, l'autre fonctionnait. La mère et la
fille grimpèrent jusqu'au neuvième pour redescendre à pied à l'étage inférieur.
Mme Périola sortit alors ses deux clefs, celle de la serrure et celle du verrou de
sûreté.
— Que se passe-t-il? s'étonna-t-elle, en constatant que les clefs
s'introduisaient mal dans leurs trous respectifs (3). On dirait qu'elles n'entrent
plus. Pourtant, ce sont bien celles d'ici. Je ne me suis pas trompée. Je n'en ai
d'ailleurs pas d'autres.
— Attends, maman ! dit Magali, je vais essayer. Des gamins se sont peut-
être amusés à fourrer des bouts d'allumettes dans les fentes.
Elle ne réussit pas mieux à faire jouer les clefs. Alors, sa mère essaya de
nouveau et, en forçant, constata que seule la serrure était bouclée. La porte
s'ouvrit brutalement. Mme Périola laissa échapper un cri :
— Oh ! mes meubles !... mes affaires !...
L'appartement avait été cambriolé, plus que cambriolé, déménagé. Seul
restait, dans la chambre tapissée, le plus mauvais des deux lits, privé de ses
couvertures et de son matelas. Plus rien dans la pièce des enfants. Dans la
cuisine, la vaisselle avait disparu, ainsi que la table et les chaises. En tout et pour
tout les visiteurs n'avaient négligé qu'un tabouret boiteux et deux ou trois
casseroles. Quant à la penderie, elle était vide de vêtements. Désemparée, des
sanglots dans la voix, Germaine murmura en se laissant tomber sur le lit de fer,
sans sommier :
— Quel malheur ! Qui a pu faire ça !... Les vandales (4)/...
Magali, elle, était restée muette de saisissement. Cependant, elle retrouva
ses esprits plus vite que sa mère. Elle sortit pour frapper chez les voisins, en
face, des Tunisiens qu'elle connaissait. Le mari était au travail. Dans un français
très approximatif mais que Magali comprit tout de même, la femme expliqua
qu'en effet, dans le courant du mois de mars elle avait vu deux déménageurs
enlever les meubles et les descendre dans une grande camionnette. Elle avait
cru, tout simplement, que Mme Périola déménageait et ne s'était pas inquiétée.
— Si moi avoir su, dit-elle... Mauvaise Baraka (5).'...
Que faire? Alerter la police? Le déménagement avait eu lieu trois mois
plus tôt. Comment retrouver la trace de la camionnette et des voleurs qui
n'étaient probablement pas du quartier. La mère et la fille se rendirent quand
même au commissariat. L'inspecteur qui les écouta ne leur cacha pas qu'après si
longtemps ce serait un miracle si on mettait la main sur les coupables.

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Il se contenta d'enregistrer la plainte et renvoya les demanderesses sans
leur laisser grand espoir.
Il était midi. Germaine et Magali rentrèrent tristement à Roussas en
s'arrêtant dans une épicerie pour acheter de quoi manger. Faute de meubles, elles
déjeunèrent sur l'évier, Magali laissant le tabouret à sa mère. La pauvre femme
en avait bien besoin.
Le repas terminé, Germaine n'eut pas le courage de repartir en ville, faire
le tour des agences.
- Tant pis, dit-elle, j'irai demain.
Mais aussitôt, elle ajouta :
- Au fait, comment dormirons-nous, cette nuit? Je m'étendrai sur le
plancher et tu coucheras sur le sommier.
- Non, maman répondit Magali. Nous ne pouvons pas rester deux jours
dans cet appartement vide. Repartons à Mazargue dès ce soir.
- A Mazargue?... Mais qui viendra nous prendre, à la gare? Il avait été
convenu que ton grand-père nous y attendrait demain, au train du soir.
- Nous avons le temps de lui envoyer un télégramme. C'est si simple.
Encore trop bouleversée, Germaine était incapable de prendre une décision.
— Fais ce que tu veux, dit-elle à sa fille. Alors Magali sortit et courut à la
poste.

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39 - LE PROJET DE GERMAINE
Ce cambriolage ou plutôt ce déménagement clandestin (i) fut pour Mme
Périola une catastrophe. Son moral en fut durement atteint. Ce mauvais coup du
sort survenait au moment où elle se croyait au bout de ses tourments.
Il fallait de nouveau chercher une solution. De toute façon, à aucun prix,
elle ne voulait plus habiter Roussas. Sans meubles, avec toute sa garde-robe à
renouveler, elle ne trouvait d'autre possibilité que de retourner seule à Marseille
pour gagner la vie des siens. Gérard et Philippe resteraient encore chez les
grands-parents en attendant. Cela ne l'enchantait guère. Privés d'une solide
tutelle (2) paternelle, les deux enfants grandissaient un peu livrés à eux-mêmes.
La grand-mère était trop douce, le grand-père trop indulgent (3), trop faible avec
ses petits-enfants. Fin, par exemple, multipliait ses sottises.
Un jour, ce garnement avait ouvert la porte du clapier et lâché tous les
lapins pour le plaisir de voir Puck leur courir après. Un soir, grimpé sur une
échelle, il avait hissé le teckel sur le toit du mas où le chien, incapable de
redescendre seul, avait aboyé toute la nuit. Une autre fois encore, il avait coupé,
au ras de la tige, les plus belles rosés du jardin, pour les effeuiller.

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Gérard, heureusement, était calme. En grandissant il devenait sérieux. Lui
qui n'avait presque rien manifesté, l'année précédente, à la mort de son père,
semblait se souvenir de lui, à présent. On aurait dit qu'il comprenait qu'une
famille sans père n'est pas une vraie famille.
Pour toutes ces raisons, Mme Périola se montrait soucieuse. Un jour
qu'elle se promenait seule avec Magali, dans la campagne, elle s'ouvrit (4) à sa
fille de ses projets.
— Vois-tu, dit-elle, je vais retourner à Marseille et accepter,
provisoirement, n'importe quel travail. Je chercherai alors un emploi sérieux.
Bien sûr, je n'ai pas passé mon examen mais on finira peut-être par m'accepter
dans un bureau. En attendant, Gérard et Philippe resteront à la campagne.
— Et moi? demanda Magali.
Germaine poussa un soupir. Elle prit les mains de sa fille et les serra
comme pour lui faire comprendre, d'une façon muette, qu'elle allait la peiner.
— Et moi? reprit Magali, je retournerai à Marseille, avec toi?
— Non... du moins pas avant que je n'aie une situation stable (5)et un
logement.
— Pourtant, je ne peux pas rester à Mazargue ; il n'y a pas de collège
dans le village.
— Voici ce à quoi j'ai pensé. Oh ! ce n'est pas la solution idéale mais le-
mieux pour toi. Je pense te mettre en pension au lycée de Digne. Le chef-lieu
n'est pas loin. Tu pourras revenir ici chaque fin de semaine. Tu

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t'occuperas de tes petits frères. Ils ont besoin de quelqu'un pour les
surveiller, surtout Fifi qui n'en fait qu'à sa tête. Tu es grande, à présent, tu sauras
le raisonner.
Magali ne répondit pas. Sa mère lui serra les mains, un peu plus fort. - Ça
te déplairait tant d'être interne? Sans te le dire, j'ai écrit au proviseur (6) pour me
renseigner. Il t'accepterait en cinquième.
— Oh ! maman, encore séparée de toi, comme cette année !
— Digne n'est pas Bricquebec... et je reviendrai souvent à Mazargue.
— Il me semble que tu vas me mettre en prison.
— Voyons, Magali, un internat (7) n'est pas une geôle... Tu te feras de
nouveaux camarades... des camarades qui, eux, ne se moqueront pas de ton
accent.
— Je sais... mais ce sera encore bien triste.
— Tu préférerais être en pension à Marseille? Les collèges de la ville
sont surchargés. Il est déjà bien tard pour te faire inscrire... et dans lequel?
puisque je n'ai pas encore déménagé... si on peut dire. Pour commencer, je
compte m'installer dans une simple chambre meublée, avec juste ce qu'il faut
pour la cuisine. Ce ne serait pas très gai, pour toi, quand tu viendrais me voir.
Magali relâcha V étreinte (8) de sa mère. Sur le coup, elle lui en voulut de
l'exiler encore une fois. N'y avait-il pas d'autres solutions ? Elle réfléchit et n'en
trouva pas. Alors, voyant Germaine aussi triste qu'elle, elle l'embrassa et dit
d'une voix résignée :
— C'est bien, j'irai en pension à Digne... mais promets-moi que ce n'est
pas pour toute l'année.

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40 - LA FUGUE MANQUEE
On était à la mi-octobre. Depuis un mois Mme Périola travaillait comme
serveuse dans un bar de Marseille. C'était tout ce qu'elle avait trouvé, un emploi
qu'elle n'aimait pas, qui la mettait en contact avec toutes sortes de clients, des
buveurs qui sentaient le vin ou l’anis (1i) et ne se montraient pas toujours
corrects.
Dans les bureaux où elle s'était présentée, on avait exigé le diplôme
qu'elle n'avait pas. Malgré tout, dans ce bar, elle gagnait mieux sa vie qu'à
l'usine. En se contentant d'une simple chambre où elle pouvait tout de même
cuisiner, elle espérait réaliser suffisamment d'économies pour se reconstituer (2)
un mobilier et se permettre de louer un appartement où la famille se trouverait
de nouveau réunie.
En attendant, Gérard et Philippe étaient toujours à Mazargue, Gérard à
l'école primaire, à présent, Philippe encore à la maternelle où il passait le plus
clair de son temps à se bagarrer avec ses camarades.

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Quant à Magali, elle s'habituait mal à l'internat. La vie communautaire (3)
ne lui convenait pas. Au bout d'un mois, elle en vint à regretter sa solitude de
Bricquebec et les chats de tante Berthe qui, au moins, la laissaient tranquille.
Des idées lui trottèrent bientôt dans la tête... des idées d'évasion. Elle essayait de
les repousser mais, sans cesse, elles revenaient à la charge.
Un soirs la goutte d'eau fit déborder le vase trop plein d'amertume. C'était
à l'heure du coucher dans le grand dortoir divisé en quarante-cinq cases. Comme
d'habitude, les lycéennes jacassaient (4) avant de se coucher. Magali, elle,
comme d'habitude aussi, était déjà dans son lit quand deux grandes de troisième
firent irruption dans son box.
— Déjà couchée?... Tu ne peux donc pas faire comme tout le monde? Tu
as peur de la surveillante?
— Je me moque de la surveillante et de vous toutes... Laissez-moi
dormir.
Au lieu de s'en aller, les deux filles, vexées, saisirent le matelas, le
soulevèrent et « virèrent » Magali sur le plancher. Tout le dortoir pouffa (5) de
rire... sauf Magali qui se dépêtra (6) comme elle put de ses draps et voulut
poursuivre, pour les gifler, ses deux assaillantes. Mais les autres s'interposèrent
et Magali, furibonde, battit en retraite. Il ne lui restait plus qu'à refaire son lit et à
se recoucher.
— J'en ai assez, assez ! se dit-elle, en s'enfonçant sous les couvertures.
C'est décidé, demain, je me sauverai. Je profiterai de la sortie des externes pour
me glisser avec eux et j'irai prendre le train.
Au lieu de l'apaiser, la nuit ne fit qu'accroître sa détermination. Le
lendemain matin elle suivit les cours distraitement, ne pensant qu'au moment où
elle pourrait s'éclipser. Cela fut facile. Sans valise, sans bagages
compromettants (7), elle se faufila dans la cohue des jeunes Dignois qui ren-
traient déjeuner chez eux et passa inaperçue.
D'un pas tranquille, faussement désinvolte (8), elle gagna la gare au bout
de la ville, de l'autre côté de la rivière. Le train, ou plutôt l'autorail, ne partait
qu'à 15 h 12. Plus de trois heures à attendre. Tant pis ! Elle s'assit sur un banc,
tête baissée, de crainte d'être reconnue.
Cependant, au bout d'un moment, sa détermination faiblit. Qu'allaient dire
ses grands-parents en la voyant arriver, un jour de semaine? Comprendraient-ils
sa fugue? Puis, elle pensa à sa mère qui se tuait de travail et ne revenait que
rarement à Mazargue parce que le samedi était son « gros » jour comme elle
disait. Chère maman ! Elle avait bien assez de soucis.
Des larmes lui montèrent aux yeux. Ce qu'elle faisait était mal. Elle était
trop égoïste. Elle pensait à elle, pas aux autres. C'était sa faute si on l'avait i-
virée » la veille. Elle se tenait trop à l'écart de ses compagnes qui devaient la
juger méprisante.

120
A chaque instant, elle regardait sa montre. Le temps passait au compte
gouttes. Treize heures ! Les internes avaient fini de déjeuner et les externes
s'apprêtaient à regagner le « bahut ». On allait s'apercevoir de son absence.
Alors, ce fut plus fort qu'elle. Elle décida de ne pas partir. Elle courut vers
le lycée, se mêla aux garçons et filles qui entraient et longea le couloir qui
menait à la cour. Elle n'avait pas fait dix pas qu'une voix l'appela :
— Magali Périola !...
C'était une surveillante. Son sang ne fit qu'un tour. On s'était aperçu
qu'elle n'était pas là à midi.
— Je vous ai cherchée partout, à la salle à manger, fit la surveillante. Où
étiez-vous?...Vous aviez une lettre au courrier, une lettre du Sénégal, avec de
beaux timbres. Vous voudriez me les donner? J'en fais collection.

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41 — UNE FORMIDABLE NOUVELLE
Ainsi, ce n'était pas pour sa fugue qu'on la cherchait mais pour les timbres
de la lettre. Magali déchira vivement l'enveloppe dont elle fit cadeau à la
surveillante, qui la gratifia (i) d'un sourire.
La lettre d'Angéla contenait trois feuillets couverts d'une écriture serrée.
Qu'avait donc de si long à lui raconter sa camarade?
Elle se retira dans un coin du préau pour déchiffrer la missive.

Ma chère Magali,

J'ai été très touchée pour ne pas dire contrite par ta dernière lettre, celle où
tu me dis que ta mère n'a trouvé d'autre emploi, à Marseille, que

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celui de serveuse de bar et qu'elle vit dans une chambre meublée. Je suis
triste également, de voir que tu ne t'habitues pas à l'internat du lycée. Ta lettre, je
l'ai fait lire à mes parents. Ils ont été aussi émus que moi.
Du coup, papa a réfléchi à votre situation. Il a trouvé un remède. Faute de
connaître l'adresse de ta mère à Marseille, c'est à toi qu'il s'adresse par mon
intermédiaire (2). Il me fait confiance pour t'exposer clairement sa proposition.
Voici de quoi il s'agit : papa n'est pas satisfait de sa secrétaire qui fait des
fautes d'orthographe en veux-tu en voilà et n'est pas, par surcroît (3), très
débrouillarde. Il cherche à la remplacer et pense à ta mère. Il connaît ses qualités
de sérieux, son bon sens, et sait très bien que, même sans diplôme officiel, elle
est capable d'occuper l'emploi. Bref, il est prêt à l'engager à l'agence des
Messageries Méditerranéennes de Dakar, si la perspective (4) de venir habiter le
Sénégal ne l'effraie pas.
Beaucoup d'avantages vous y attendraient. Vous disposeriez d'un
logement de quatre pièces tout neuf, meublé, et entièrement climatisé (5).
Certes, la vie est assez chère, au Sénégal, pour les Européens habitués à une
autre nourriture que celle des indigènes, mais les salaires sont en conséquence
(6). Je te rappelle une fois de plus que la langue officielle dans ce pays est le
français et qu'il n'y aurait aucun problème d'école ni pour toi ni pour tes frères.
Pas de problèmes non plus pour le voyage. Évidemment, l'avion serait
plus rapide mais mon père vous ferait obtenir un passage gratuit sur l'Océanic, le
nouveau paquebot qui fait le trajet en quatre jours avec une seule escale à
Casablanca.
Écris tout de suite à ta mère, puisque nous ne savons pas où la toucher.
Dis-lui bien que cène proposition ne vient pas de moi mais de papa. Si tu savais,
Magali, comme je suis heureuse à l'idée de te revoir bientôt peut-être! Essaie de
persuader (7) ta mère par tous les moyens. Je suis sûre qu'elle ne le regrettera
pas. Papa attend sa réponse... et moi avec encore plus d'impatience.
Je t'embrasse de tout mon cœur.

Angéla.

Magali avait lu très vite, prise par une sorte de vertige tant la nouvelle
était exaltante (8). Elle reprit la lettre pour en peser les mots. C'est à peine si elle
en croyait ses yeux. Tous les quatre au Sénégal... et le bateau passait par
Casablanca. Ce mot, écrit en grosses lettres, comme si Angéla avait

123
deviné l'effet qu'il produirait, sembla à Magali une lumineuse étoile
suspendue dans le ciel noir. Casablanca !... Elle allait revoir Ahmed ! Non, ce
n'était pas un rêve. Le nom de la ville blanche du Maroc était bel et bien écrit.
Ah ! elle ne regretta plus d'être revenue au lycée. Quand la cloche sonna la
rentrée des cours, elle était si troublée qu'elle se trompa de classe et se présenta
devant la salle de mathématiques au lieu de celle d'anglais. Par chance, elle avait
une permanence (9) entre trois et quatre heures. Elle prit vite une feuille de
papier, une enveloppe et écrivit :

Chère maman,

Une merveilleuse, une extraordinaire nouvelle ! Lis vite la lettre d'Angéla,


que je te joins. Oh ! surtout, ne trouve pas toutes sortes de bonnes raisons, ne dis
pas que le Sénégal est trop loin, qu'il y fait trop chaud, etc. etc. Je suis sûre que
nous nous y plairons tous les quatre. Écris tout de suite à M. Mendel pour lui
dire que tu acceptes sa proposition et envoie-moi un télégramme, juste avec ce
simple mot : SÉNÉGAL, pour qu'il ne coûte pas trop cher. Je comprendrai.
Sa lettre terminée, elle demanda la permission de quitter un instant la salle
d'études pour courir jeter son enveloppe dans la boîte aux lettres du lycée. Le
concierge était justement en train de la vider de son contenu.
— Chic ! se dit-elle, maman aura ma lettre demain... et demain aussi
j'aurai sa réponse.
Puis, toujours en courant, elle regagna sa place pour écrire à Ahmed et lui
dire, sans attendre la réponse de sa mère, sans même savoir si le bateau ferait
escale assez longtemps à Casablanca, qu'elle allait le revoir.

124
42 — LE TÉLÉGRAMME
Avec quelle impatience Magali attendit-elle la dépêche, le lendemain.
Lorsqu'un élève en recevait une, le concierge se déplaçait spécialement, frappait
à la porte de la classe et appelait l'intéressé qui sortait aussitôt dans le couloir.
Depuis la rentrée, cela ne s'était produit qu'une fois pour annoncer, à un garçon,
le décès subit de son grand-père, mais celle que Magali attendait ne lui
apporterait pas une mauvaise nouvelle.
— Voyons, se dit-elle, quand ce télégramme pourra-t-il arriver ?
Sûrement pas ce matin, maman ne rentre pas chez elle avant une heure et demie.
Elle ne trouve le courrier qu'en montant dans sa chambre. Mais elle ne reprend
son travail qu'à quatre heures. Elle aura le temps de passer à la poste. Donc sa
réponse peut arriver vers quatre ou cinq heures.
Pendant les derniers cours de l'après-midi, elle ne tint plus en place,
tendant l'oreille pour reconnaître le pas du concierge dans le couloir. Rien !... et
rien non plus pendant l'étude du soir, dans la grande salle des internes.
Elle fut déçue mais ne se découragea pas. Après tout, sa propre lettre avait
peut-être mis deux jours pour atteindre sa mère, ou celle-ci n'avait pas répondu
sur le coup. Le lendemain, elle attendit avec la même fièvre. Toujours rien. C'est
seulement le vendredi, au moment de la distribution du courrier, en fin de
matinée, que la surveillante lui tendit une lettre tamponnée à Marseille.

125
Ma chérie.

Tu as sans doute attendu avec impatience mon télégramme. Tu comprends


bien, Magali, que je ne pouvais si brusquement prendre une décision. Certes la
proposition de M. Mendel me tente, mais que d'objections (i) à y apporter!
D'abord, suis-je capable, comme il le croit, de me montrer à la hauteur du
travail qu'il me propose? Ne se fait-il pas des illusions sur mes capacités ? Cette
offre n'est-elle pas dictée par la générosité plutôt que par le besoin réel d'une
nouvelle secrétaire? Je ne voudrais pas le décevoir... Ce n'est d'ailleurs pas tout.
Imagine mon appréhension (2) à vivre désormais si loin, dans un pays aux
mœurs (3), aux usages, au climat si différents. Supporteriez-vous, Gérard,
Philippe et toi les chaleurs torrides de l'été... et moi, qui malgré ma guérison
parfaite, dois tout de même me ménager... Enfin, je pense à tes grands-parents.
A leur âge, un accident de santé, voire pire, est si vite arrivé. Ils ont tant fait
pour nous. Je ne voudrais pas, à présent, leur donner l'impression que nous les
abandonnons. Ah ! que le poids de la vie est dur à supporter pour une femme qui
reste seule. Où est-il le temps où je pouvais m'appuyer sur mon mari?
Tu comprends, à présent, ma chérie, pourquoi je ne t'ai pas répondu par
télégramme comme tu me le demandais. Il faut que je réfléchisse, que je ne
commette pas une grossière erreur comme lorsque j'ai loué l'appartement de
Roussas, sans le voir. En même temps qu'à toi, j'écris à M. Mendel mais pour lui
dire seulement que j'étudie sa proposition et le remercier d'avoir pensé à moi.
Pardonne-moi de doucher ton enthousiasme. Je te comprends, tu aimerais
retrouver Angéla et, au passage à Casablanca, revoir ton cher Ahmed. Je ne t'en
veux pas de raisonner encore en enfant. Je t'écrirai de nouveau bientôt. En
attendant, je t'embrasse bien fort.
Maman.

Sur le coup, Magali reçut un choc. Sa mère allait refuser. Mais en relisant
posément (4) la lettre, elle se reprit à espérer. Mme Périola ne disait pas
franchement non. Elle demandait seulement un temps de réflexion.
Alors, le soir, à l'étude, la petite Marseillaise lui écrivit une seconde fois,
essayant de toucher toutes les cordes sensibles de sa mère, faisant valoir qu'elle
serait bien payée, que le logement climatisé permettrait de supporter aisément le
climat, qu'elle ferait une parfaite secrétaire, que si le grand-père ou la grand-
mère Périola tombait malade, en un coup d'aile d'avion elle serait à Marseille.

126
Maman, terminait-elle, je t'en supplie, ne laisse pas passer cette chance de
nous voir réunis tous les quatre.
Il faut croire que cette seconde lettre fut plus persuasive que la première
car le lendemain, alors que Magali n'attendait pas de réponse avant deux ou trois
jours, le concierge vint ouvrir la porte de la classe où elle suivait le cours
d'histoire.
— Mademoiselle Périola !... Un télégramme !
Elle quitta précipitamment son banc pour sortir. Les doigts tremblants,
elle lut ce mot, ce mot unique, mais qui résumait tout :
« SÉNÉGAL »

127
43 - LE GRAND DÉPART
C'était fait. Magali et M. Mendel avaient eu raison des dernières
hésitations, des derniers scrupules (i) de Mme Périola.
Quel bonheur pour Magali ! Quelle joie pour les deux garçons qui, eux,
pensaient surtout au gros bateau qui allait les emmener. L'Océanic, un paquebot
tout neuf à propulsion nucléaire (2), devait lever l'ancre le vendredi 4 décembre
à 10 heures pour faire escale à Casablanca le dimanche et toucher Dakar le
surlendemain.
En quelques jours, Mme Périola avait effectué les formalités nécessaires,
fait vacciner les enfants contre la variole, comme cela était exigé, réuni ses
affaires. Pas de mobilier à emporter puisqu'elle n'avait encore rien racheté,
simplement des vêtements qui tenaient dans trois valises.
Pour son compte, dès qu'elle avait su les horaires du bateau, Magali s'était
empressée d'écrire à Ahmed pour lui préciser que le navire atteindrait
Casablanca au heures du matin pour ne repartir qu'à 5 heures de l'après-midi.
Ahmed n'avait pas eu le temps de répondre mais elle était sûre qu'il l'attendrait
au débarcadère.
Le matin du 4 décembre, il faisait froid et gris à Mazargue, fait rare dans
ces Alpes de Haute-Provence habituellement si lumineuses. Il avait même neigé
sur les hauteurs environnantes. De bonne heure, le grand-père Périola fit tourner
le moteur de sa camionnette pour le réchauffer et

128
être sûr que la voiture partirait bien. Depuis son expédition à Roussas, il
avait juré de ne plus jamais se risquer à rouler dans Marseille mais, se rendant
compte des difficultés qui attendaient sa belle-fille pour le transporta des
bagages et des enfants, il s'était résigné à emmener toute la famille jusqu'au port.
Il était 7 heures du matin quand il donna le signal du départ. Comme le
jour de l'arrivée de Magali, la grand-mère, qui craignait les virages, s'installa à
l'avant et Germaine à l'arrière avec ses enfants... et le célèbre Puck que le grand-
père ne tenait pas à garder depuis que l'animal avait « estourbi » (3) deux
poulets.
Tout au long du trajet Gégé et Fin s'en donnèrent à cœur joie, chantant à
tue-tête, jouant avec Puck. Germaine et Magali, elles, ne soufflèrent mot. C'était
comme si elles quittaient la France pour toujours et elles en étaient bouleversées.
Enfin, après un long trajet dans le matin glacé, une traversée difficile de
Marseille, la camionnette du grand-père atteignit les quais et le môle (4) où était
amarré « l'Océanic », un imposant navire tout blanc, sans cheminées, qui fit
pousser des exclamations d'admiration aux deux garçons.
Mais on ne grimpe pas dans un bateau comme dans un train. Il faut
montrer patte blanche (5), se soumettre aux formalités de la police et de la
douane. Les grands-parents et Germaine, qui tenait Fifi par la main, pénétrèrent
avec Magali et Gérard dans un grand hall ouvert à tous les vents où se trouvaient
les divers postes de contrôle. Que de monde ! Deux ou

129
trois cents passagers attendaient leur tour devant des guichets et des
comptoirs, quelques Français seulement, noyés dans une masse de Marocains au
teint basané (6), certains en burnous, et de Noirs qui rentraient au Sénégal, soit
seuls, soit avec leurs femmes et leur progéniture. Déjà, Magali avait l'impression
de n'être plus à Marseille. Pourtant, en avait-elle côtoyé dans la ville, des Nord-
Africains et des Noirs!
Enfin, les formalités terminées, tous passèrent sur le quai d'où il fallait
lever les yeux pour apercevoir les superstructures (7) du navire.
— Qu'il est grand, répétait Gégé, qu'il est grand !...
Mais presque aussitôt une sirène mugit, qui fit sursauter Fifi ; le premier
appel des passagers. C'était le moment des adieux.
— Partir si loin ! murmura la grand-mère en sortant son mouchoir ; nous
ne vous reverrons jamais...
— Si, dit vivement Magali, nous reviendrons à Mazargue cet été puisque
M. Mendel a promis d'accorder à maman un mois et demi de congé.
— Oui, approuva Germaine, nous ne vous abandonnons pas. Nous
reviendrons.
Le grand-père, lui, ne pleurait pas, mais ses paupières papillotaient,
derrière ses lunettes. Lui aussi avait du chagrin. Les pauvres vieux allaient rester
seuls. Certes Gégé et Fifi... Fifi surtout, leur avaient donné du souci, mais ils les
aimaient. C'étaient leurs petits-enfants.
Les adieux terminés, au moment de grimper la passerelle, Germaine
hésita sur la première marche, comme si, au dernier instant, elle renonçait.
— Non maman, lui dit Magali, ne regrette rien. Tu verras, nous serons
heureux là-bas.

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44 — A BORD DE L'OCÉANIC
Après avoir déambulé tout l'après-midi sur les ponts-promenades à la
suite du dîner dans une immense salle à manger, si nette et si luxueuse que
Magali en était restée éblouie, les deux garçons et surtout Magali demandèrent à
leur mère :
— Si nous restions un moment dans le grand salon, pour regarder
l'orchestre faire danser les passagers?
- D'accord, dit Germaine, mais pas longtemps.
Béatement (i), Gégé et Fifi écoutèrent les accents parfois tonitruants (2)
de l'orchestre, alors que Magali, elle, contemplait surtout les danseurs avec une
pointe d'envie. Elle se dit que lorsqu'elle aurait quelques années de plus elle
aimerait évoluer sur une piste au bras d'un gentil cavalier.
Du coup, à force d'écouter valse après jerk, tango après rock, il était près
de minuit quand tous quatre réintégrèrent leur cabine où quatre couchettes
superposées (3), deux par deux, tenaient presque toute la place.
Tandis que les garçons s'endormaient comme des masses sur celles d'en
haut, en bas, la mère et la fille bavardèrent un bon moment encore, Magali tout
excitée par l'atmosphère de fête qui régnait sur le bateau.
— C'est drôlement chouette, n'est-ce pas, maman, la vie à bord d'un
grand paquebot? Moi qui pensais qu'on s'ennuyait... Mais pourquoi as-tu

refusé de danser quand le beau grand Noir à nœud papillon est venu t'inviter ?

131
— Moi?.,, danser?... Tu n'y penses pas. Je crois que ça ne m'arrivera
jamais plus.
— Tu te crois donc vieille?
- Non, pas vieille, Magali, mais meurtrie pour toujours.
— Oh ! maman. Tu verras, au Sénégal ru retrouveras la joie de vivre. Là-
dessus, elles se turent mais avant de s'endormir, Magali entendit de longs
soupirs venir de la couchette voisine.
Le lendemain, en s'éveillant, son premier réflexe (4) fut de jeter un coup
d'œil sur sa montre au cadran lumineux. Elle avait en effet l'impression d'avoir
dormi longtemps.
— Oh ! Neuf heures et demie !...
Elle tourna le bouton de la veilleuse. Sa mère qui sommeillait encore,
n'avait dû fermer les yeux que très tard dans la nuit. Sans bruit elle se leva et jeta
un regard vers les couchettes supérieures. Gégé dormait à poings fermés mais,
stupeur, personne sur le lit de Fin. Elle ouvrit la porte du minuscule cabinet de
toilette. Rien. Où ce diable de garçon était-il parti ?
Prise d'une soudaine angoisse, elle réveilla sa mère.
— Maman ! Fin n'est plus dans la cabine. Il est neuf heures et demie, il
avait peut-être faim. Est-il allé tout seul, comme un grand, prendre son petit
déjeuner dans la salle à manger? Allons vite voir.
Non, Fifi n'était pas venu déjeuner. Le serveur ne l'avait pas vu.
— Mon Dieu ! s'exclama Germaine, où peut-il être? Il s'est perdu. Ce
bateau est si grand!
Tous trois, séparément, explorèrent les coursives (5) de bâbord à tribord
(6) et de la proue à la poupe (7). Toujours pas de Fifi. Follement inquiète, Mme
Périola alerta alors le bureau d'informations, situé près de la salle à manger. Un
steward (8) lança au micro un appel qui se répercuta dans toutes les cabines.
— Un enfant blond de cinq ans, répondant au nom de Philippe Périola
s'est perdu sur le navire. Prière à toute personne qui le rencontrerait de le
ramener au bureau d'informations.
Pour être sûr d'être bien entendu, il répéta trois fois son appel, à quelques
secondes d'intervalle. Hélas, au bout d'une demi-heure, personne n'avait encore
ramené Fifi.
— Une idée ! s'écria alors Gégé.
Sans donner d'explications, il bondit vers un escalier. Cinq minutes plus
tard, il revint tout essoufflé en disant :

132
— Puck, lui aussi, a disparu ! Il n'est plus dans le chenil. Pour moi, ils se
cachent tous les deux quelque part, dans un endroit où on ne risque pas de les
trouver.
— Oui, approuva Magali, un endroit où les passagers ne vont pas. Moi
aussi, j'ai une idée, à mon tour.
Abandonnant sa mère et Gégé, elle descendit dans les entrailles les plus
profondes du navire, dans la cale, où étaient garées une soixantaine d'autos,
serrées les unes contre les autres. De toutes ses forces, elle appela :
— Fifi ! es-tu là ?
Pas de réponse. Alors, elle entreprit de faire le tour des autos... Et tout à
coup, elle tomba en arrêt devant une Citroën verte. Fifi dormait tranquillement
sur la banquette arrière, Puck entre ses bras. Magali le secoua rudement.
— Que fais-tu là, garnement? Pourquoi es-tu monté au chenil chercher
Puck pour te cacher ensuite dans cette voiture?
Réveillé en sursaut, Fifi se mit à pleurer. Puis, d'une voix entrecoupée de
sanglots, il expliqua à sa sœur que, réveillé de bonne heure, il était monté voir ce
que devenait Puck, au chenil. Il avait trouvé à son chien un air si triste qu'il
l'avait pris et descendu au fond du bateau. Magali poussa un soupir de
soulagement. Le malheureux Fifi avait l'air si malheureux qu'elle n'eut pas le
courage de le gronder.
— Viens vite, dit-elle seulement. Tout le bateau est en révolution à cause
de toi...

133
45 - ESCALE A CASABLANCA'
Après cette seconde nuit à bord, Magali s'éveilla plus tôt car, la veille,
tous quatre ne s'étaient pas attardés dans le grand salon où pourtant l'orchestre
faisait danser les passagers avec le même entrain.
C'est Magali qui, cette fois, avait demandé à sa mère de rentrer dans la
cabine et de se coucher de bonne heure car elle voulait se lever de bon matin
pour jouir plus longtemps de l'attente de l'escale.
Debout à sept heures, elle s'habilla sans bruit, dans l'obscurité, car seules
les cabines de luxe avaient des hublots ouvrant sur la mer, et sortit sur la pointe
des pieds pour monter sur le pont.
Miracle ! le soleil venait de jaillir à l'horizon dans un ciel d'une limpidité
(2) prodigieuse et envoyait sur le navire des rayons déjà tièdes. C'était comme si,
brusquement, en deux jours, le printemps avait succédé à l'hiver.
Magali se sentit le cœur gonflé de joie. Elle contempla quelques minutes
ce lever de soleil somptueux (3) puis redescendit dans la cabine annoncer la
grande nouvelle.
— Quelle chance, maman ! Le beau temps est revenu. C'est un ciel
comme celui-là que j'espérais pour le jour où je reverrais Ahmed.
Ahmed ! Elle avait parlé de lui, la veille, avec Germaine, avant de
s'endormir... et sa première pensée, au réveil, avait été pour lui. Dans quelques

134
heures, elle le reverrait. Comment le retrouverait-elle? En un an, plus d'un
an, il avait sans doute changé, grandi. Il avait treize ans à présent. C'était
presque un homme.
Le petit déjeuner pris, dans la salle à manger, avec sa mère et ses frères,
elle remonta sur le pont, avec l'espoir d'apercevoir la côte marocaine. Le soleil,
qui se levait de ce côté, l'éblouit. Elle ne distingua rien... même avec les jumelles
qu'une obligeante (4) passagère lui tendit.
Cependant, sa joie, tout à l'heure si vive, se teinta peu à peu d'inquiétude.
Certes, elle avait écrit au jeune Marocain pour lui donner les heures de l'escale,
mais il n'avait pas répondu. Avait-il bien reçu la lettre ? Serait-il sur le quai à
l'attendre?
— Tant pis s'il n'est pas venu à l'arrivée du bateau, se dit-elle. J'ai son
adresse. Aussitôt débarqués nous chercherons la Nouvelle Médina.
Elle était encore sur le pont, les yeux tournés vers l'est quand une voix,
sortie d'un haut parleur, annonça l'approche de Casablanca, précisant que les
passagers à destination de Dakar seraient autorisés à descendre à terre mais
qu'ils devraient être remontés à bord avant dix-sept heures.
Casablanca !... On allait arriver ! En effet, en scrutant mieux l'horizon
Magali aperçut, dans le lointain les masses de hauts immeubles blancs dominant
la côte. Elle redescendit vite dans la cabine faire un peu de toilette, changer son
jean pour une robe légère, presque une robe d'été, et se donner un coup de
peigne. Puis, tous quatre, suivant les indications données,

135
se dirigèrent vers la coupée (5) de bâbord où de nombreux passagers se
trouvaient déjà, passeport en mains, des Marocains pour la plupart, chargés de
valises et de ballots.
Ah ! quelle impatience ! Il semblait à Magali que l’Océanic n'en finirait
jamais de toucher le quai, que la porte de coupée ne s'ouvrirait jamais.
Enfin, on perçut une légère secousse, des voix d'officiers du bord qui
transmettaient des ordres. Soudain, la coupée s'ouvrit laissant le soleil pénétrer à
flots... mais il fallait encore attendre que l'échelle de fer fût en place, ce qui
demanda quelques minutes.
Sitôt la permission de descendre donnée, les passagers se précipitèrent et
Magali lâcha sa mère et ses frères pour apercevoir plus vite Ahmed. Dès qu'elle
découvrit le quai, elle ne vit qu'une marée-humaine, bariolée, multicolore,
remuante, grouillante, d'où montait des cris, des appels. Aux parents venus
attendre les leurs, se mêlaient toutes sortes de marchands en gandoura (6),
vantant leurs bibelots aux touristes français qui, tout de suite, se trouvaient
cernés comme par un essaim d'abeilles.
— Maman, dit Magali à sa mère qui l’avait rejointe avec les deux
garçons pendus à ses trousses (7), affolés par cette foule, maman, aide-moi à le
trouver. Je ne le vois pas.
Le cœur battant, elle s'était arrêtée, à mi-chemin, sur la passerelle. Des
voyageurs pressés la bousculèrent. Tous quatre furent poussés jusqu’'en bas où,
eux aussi, furent entourés par les marchands ambulants que Magali écarta
comme elle put.
— Ahmed ! Ahmed !...
Il n'était pas là. Si, dans cette foule bigarrée (8), elle ne l’avait pas
reconnu, lui l'aurait aperçue, sur la passerelle et lui aurait fait signe.
— Il est peut-être en retard, fit Germaine. L'Océanic est arrivé avec un
quart d'heure d'avance. Attendons !

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46 - COUSCOUS

Mme Périola venait de demander à un homme en uniforme (un policier ou


un douanier) si la Nouvelle Médina était loin du port, si on pouvait s'y rendre à
pied, quand Magali poussa un cri de joie. - Oh !... Ahmed !
Oui, c'était lui. Il arrivait en courant, à bout de souffle, le menton barré
par une bande de sparadrap dont la blancheur contrastait avec son teint bronzé.
— Ah ! Magali... Je suis tout de même arrivé à temps. J'ai eu si peur de te
manquer!
Il serra la petite Marseillaise dans ses bras, à l'étouffer et lui posa un
baiser au front, selon son habitude différente de celle des Marocains, lesquels se
donnent plus volontiers l'accolade (1). Puis il embrassa Mme Périola et souleva
les deux garçons qui le reconnurent tout de suite, bien sûr, se souvenant des jeux
qu'il leur avait appris.
— Tu vois ! fit-il en riant à Magali, je savais que l’étoile disait vrai, que
je te retrouverais.

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Puis, montrant son menton :
— Pardonne-moi d'être en retard. J'avais tellement peur de rater le
bateau au cas où il arriverait en avance que j'ai couru comme un fou. A un
carrefour, je me suis fait renverser par un triporteur (2). Je suis tombé sur l'angle
d'un trottoir et j'en ai vu trente-six chandelles, comme on dit en France. On m'a
transporté dans une pharmacie pour me faire un pansement... Mais ce n'est rien.
Tu as fait bon voyage sur le bateau? Pas trop de tangage (3)?...
— A bord, nous étions comme chez nous... mieux que chez nous.
— Mes parents vous attendent. Ils se font une joie de vous recevoir. Vous
ne savez pas encore ce qu'est l'hospitalité marocaine.
Il parlait avec volubilité (4), l'air désinvolte mais, au son de sa voix,
Magali le sentait profondément ému. Il prit la main de sa camarade puis fit signe
à Mme Périola et aux deux garçons de le suivre.
— Venez, on va prendre un taxi pour aller plus vite. C'est moi qui le
paierai ; j'y tiens. Je me fais de petits bénéfices avec les bricoles que je viens
vendre aux touristes, aux heures d'escale, quand je ne suis pas à l'école.
Il héla (5) un chauffeur et s'assit dans la voiture à côté de lui, avec Magali,
tandis que Mme Périola et les deux garçons (sans Puck resté tristement au
chenil) s'installaient à l'arrière.
Presque intimidée par Ahmed qui avait grandi beaucoup plus qu'elle,
Magali s'extasia devant la grande artère que suivait le taxi.
— Quelle belle ville... plus belle que Marseille. Oh ! ces fontaines dans
un pays si sec ! Tu m'avais dit, Ahmed, que Casa était immense. Je t'avais à
peine cru. Maintenant, je le reconnais.
Ahmed sourit du compliment et montra avec fierté la place Mohamed V
qui, autrefois, dit-il, s'appelait la place de France.
Puis le taxi s'engagea dans des quartiers moins opulents (6)... pour tout
dire plutôt pauvres. On atteignait la Nouvelle Médina. Le chauffeur ne la
connaissait pas très bien. Ahmed le dirigea et le fit arrêter dans une petite rue où
deux voitures auraient eu du mal à se croiser.
— Stop ! c'est là !
Mme Périola voulut payer le prix de la course.
— Inutile, dit Ahmed ; d'ailleurs, vous n'avez pas de dirhams (7). La
maison des Djella était de style arabe, très modeste avec déjà des
lézardes sur les murs. Le père sortit de son échoppe pour accueillir les
arrivants.

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— Soyez les bienvenus au Maroc. Ma femme vous attend. Vous allez
partager notre repas. Tu aimes le couscous (8), Magali?
— Je n'en ai jamais mangé... mais j'y goûterai avec plaisir.
Mme Djella attendait, en haut, les invités. Elle s'était levée de grand matin
pour préparer son couscous. Autour d'une table basse, elle avait disposé tapis et
coussins, en guise de sièges.
— Tu vois, Magali, fit Ahmed, nous allons déjeuner à la marocaine, tous
assis en tailleur autour de la table.
Ah ! ce pittoresque repas, ce délicieux couscous accompagné, comme
boisson, de thé à la menthe! Magali s'en souviendrait longtemps... et les petits,
donc ! Pensez donc, manger assis par terre, sans cuiller ni fourchette, et piocher
dans la montagne de semoule avec ses doigts! - C'est chouette, fit Gégé... et bien
plus pratique.
Ahmed et Magali, eux aussi, riaient de bon cœur, mais tous deux avaient
hâte d'être seuls. Le dessert terminé (du fromage au lait de brebis), Ahmed
demanda à sa camarade :
— Si nous allions jusqu'au souk (9)?
— Au souk?... Qu'est-ce que c'est?
— Tu verras !
Germaine, qui comprenait leur besoin de bavarder seul à seul, regarda sa
montre.
— D'accord, allez vous promener... mais surtout soyez revenus à quatre
heures. Quelle catastrophe si nous manquions le bateau!

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47—LES CONFIDENCES D'AHMED

La main dans la main, ils se dirigèrent vers le souk, à l'extrémité de la


Nouvelle Médina. Rien de commun entre ce marché animé, bruyant, haut en
couleurs, et celui du Plan de Cuques où, naguère, Magali allait avec sa mère
acheter des légumes.
Quel désordre dans les étalages ! que d'objets hétéroclites et de pacotille
sous les toiles tendues pour abriter les marchands du soleil ! Que de bruit, aussi,
d'appels, de discussions... et que d'odeurs pénétrantes, pas toutes suaves (i)!
Soudain, Magali reconnut un passager français de l'Océanic qui
marchandait un tapis à un vieil Arabe à la peau tannée.
— Pas cher ! tu sais, Monsieur, disait le Marocain. Donne-moi mille
dirhams et il est à toi.
— Mille dirhams?... Il n'en vaut pas trois cents !
— Tu as une bonne figure, Monsieur, je te le laisse pour huit cents.
— J'ai dit trois cents ; pas un dirham de plus.
— Tu n'es pas raisonnable, Monsieur... Alors six cents !
Le marchandage dura longtemps. Finalement, vendeur et acheteur se
mirent d'accord sur quatre cents dirhams et le touriste se fit emballer son
emplette (2).
Quel drôle de commerce, du Magali! Pourquoi ce vieil homme a-t-il
commencé par demander si cher de son tapis?... Il voulait voler le touriste ?
— Non, pas le voler, mais le marchandage, en Afrique, est une sorte de
jeu. Tu verras, au Sénégal c'est sûrement la même chose.
Plus loin, les deux camarades s'arrêtèrent devant un charmeur de serpents,
torse nu, le chef (3) entouré d'un turban. Pour amuser Magali, Ahmed jeta une
pièce dans sa sébile et l'homme se mit à souffler dans une petite flûte de bois. Le
serpent, enroulé devant lui, sur une natte, se dressa aussitôt et dodelina (4) de la
tête en écoutant la grêle musique.
Ce spectacle impressionna Magali. Comme tout lui paraissait étrange dans
ce souk! Mais elle était surtout sortie pour bavarder avec Ahmed. Leur revoir
devait être si court! Elle était heureuse de marcher à côté de lui, comme auprès
d'un grand frère en qui on peut avoir confiance. De temps en temps, il s'arrêtait
pour lui sourire et elle se sentait bouleversée.

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Cependant, au bout d'un moment, elle lui trouva un air préoccupé. Il ne
disait plus rien, comme si quelque chose le tracassait.
- Qu'as-tu? demanda-t-elle.
- Rien... je suis heureux de t'avoir revue... mais c'est dommages que tu
partes au Sénégal.
- Pourquoi?... Tu as peur que je m'habitue mal a ce pays?
- Au contraire, je crains que tu t'y plaises trop... ou plutôt y restes trop
longtemps.

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— Que veux-tu dire?
Il hésita, embarrassé, puis demanda :
— As-tu reçu ma dernière lettre à Mazargue, qui répondait à celle où tu
m'annonçais ton passage à Casa?
— Non... Pourquoi?... Tu me disais des choses si importantes?
— Importantes, oui...
Il laissa échapper un soupir et poursuivit :
— Le directeur de mon école est très content de moi. Il m'a encore dit
que j'étais doué en français... que j'avais un style fleuri comme une rosé des
sables... Alors... La semaine dernière, il a écrit au ministère marocain de
l'éducation, à Rabat. Il désirerait que le roi m'accorde une bourse, dès l'année
prochaine, pour que je continue mes études en France.
- Oh ! Ahmed, moi qui ai tant insisté auprès de maman, pour que nous
partions... surtout à cause de l'escale de Casablanca. Si j'avais su !...
— Non, Magali, ne regrette rien. C'est le destin qui l'a voulu. Si tu n'as
pas reçu ma lettre à temps c'est qu'elle ne devait pas arriver... D'ailleurs, rien
n'est sûr. Cette bourse, je ne l'obtiendrai peut-être pas.
Et, retrouvant son sourire il ajouta :
— Il ne faut pas penser à demain. Aurais-tu pu croire, il y a seulement un
mois, que nous nous promènerions aujourd'hui ensemble dans Casablanca ?
— C'est vrai !
— Alors, dis-toi que je reverrai encore l'étoile qui nous a porté bonheur et
souviens-toi de ce proverbe arabe : Quand le fennec (5) a fait amitié avec le
chacal, c'est pour la vie.

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48 — UN HOMME A LA MER !
L'Océanic avait largué (i) ses amarres à l'heure prévue alors que le soleil
déclinait lentement vers la mer. Du haut du pont, Magali avait longtemps agité
son mouchoir en direction d'Ahmed, resté sur le quai. Elle n'avait pas pleuré. Le
petit Arabe avait su lui donner confiance.
Puis le navire avait mis le cap sur le sud, vers le tropique du Cancer (2)
qu'on passerait bientôt, et vers le Sénégal. Le soir, à table, Germaine, Magali et
les deux garçons, avaient évoqué en riant le pittoresque repas chez les Djella. En
utilisant de nouveau fourchette et cuiller, Fifi avait soupiré :
— C'était tout de même plus commode, pour manger, chez le papa et la
maman d'Ahmed.
Enfin, après un arrêt au grand salon où, de nouveau infatigable, l'orchestre
faisait danser les passagers, tous quatre étaient descendus dans leur cabine.

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Ce soir-là, longtemps, avant de s'endormir, Magali évoqua cette journée
merveilleuse. Bien sûr, elle ne savait pas quand elle reverrait Ahmed, si même
elle le reverrait un jour, mais elle aurait eu tort de se plaindre. La famille était
réunie, que demander de plus? Il lui suffisait de penser aux tristes jours, dans sa
chambre humide et sans feu à Bricquebec, pour mieux jouir du bonheur présent.
Comme la veille, elle se leva tôt pour monter sur le pont voir le soleil se
lever sur la côte du Sahara qu'on distinguait à peine à l'horizon. Puis elle
redescendit chercher sa mère et ses frères pour prendre avec eux le petit
déjeuner. Gérard était ravi de ce voyage sur l'eau mais Fin, lui, s'inquiétait pour
Puck qui, la veille, pendant l'escale, était resté toute la journée sans visite.
— Dis, maman, demanda-t-il, si je le faisais sortir sur le pont, tout à
l'heure? Il est malheureux avec ce gros bouledogue qui lui fait peur.
— Voyons, Fin, tu sais bien que c'est défendu !
— Juste un tout petit moment... pas plus long que ça. Le pauvre Fin"
avait l'air si triste que Germaine céda :
— D'accord... mais en l'attachant à la laisse.
Dès lors, Fifi n'eut de cesse (3) qu'il n'eût quitté la salle à manger pour
grimper sur le pont, à l'avant du navire, sous la passerelle de commandement. Le
soleil avait pris de la hauteur et, pour un début décembre, il était singulièrement
chaud. En une nuit, on était passé du printemps à Pc te. D'ailleurs, depuis
l'escale de Casablanca, les membres de l'équipage avaient troqué (4) leurs
uniformes bleu-marine pour des tenues impeccablement (5) blanches. Des
Européennes arboraient de légères robes à fleurs. Il faisait bon sur le pont,
caressé par un vent tiède. Parmi les quelques flâneurs qui se trouvaient là, sur
des chaises-longues, Magali reconnut le beau et grand Noir d'une quarantaine
d'années qui, changé lui aussi, portait un complet clair avec une cravate rouge.
Ces passagers inquiétèrent quelque peu Fifi qui demanda :
— Qu'est-ce qu'ils vont dire, s'ils me voient sortir Puck?
— Ne te tracasse pas, répondit Gérard, ils ne font pas partie de
l'équipage.
Alors Fifi courut au chenil, attacha Puck à sa laisse et l'amena sur le pont
protégé par une rambarde faite de quatre barreaux parallèles. Fou de joie, le
teckel se mit à sauter, à folâtrer (6), tirant sur sa laisse pour être encore plus
libre.

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— Bah ! fit une vieille dame qui devait adorer les chiens, tu peux le
détacher, ce n'est pas moi qui me plaindrai.
Fifi n'attendait que ça pour libérer le teckel, qui se mit à courir d'un bout à
l'autre du pont. Mais quelle idée traversa l'esprit de l'enfant?... Ne sortit-il pas de
sa poche la petite balle en caoutchouc avec laquelle ils s'amusaient tous les
deux? La mer était calme certes, mais un léger roulis faisait tout de même
pencher le navire tantôt à droite tantôt à gauche. Soudain, la balle roula vers
bâbord et passa sous la rambarde. Emporté par son élan pour la rattraper, Puck
qui n'était pas gros, passa lui aussi sous le barreau et tomba à la mer. Fifi poussa
un cri :
— Mon chien !... Mon chien !
Avant que quelqu'un pût intervenir, il grimpa sur les barres de fer, comme
le long d'une échelle, et se pencha en avant pour apercevoir Puck... si en avant
qu'il bascula et plongea lui aussi dans le vide. Un cri affreux s'arracha de la
poitrine de Mme Périola : - Fifi !... Mon Dieu !...
Trop tard ! Elle ne put qu'apercevoir son fils et le chien se débattant à la
surface des eaux...

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49 — UN HOMME A LA MER
(suite)

A peine Mme Périola eut-elle poussé son cri, que le Noir en complet clair
retira vivement son veston, le jeta sur le pont et, sans hésiter, enjamba la
rambarde pour plonger à son tour dans l'océan. De nouveaux cris partirent :
- Un homme à la mer !... Un homme à la mer !...
Un passager grimpa quatre à quatre vers la passerelle de commandement
mais l’officier de quart (1) avait vu et déjà donné l'ordre de faire stopper les
machines. Cependant une masse de vingt mille tonnes ne pouvait s'arrêter pile ;
le navire parcourut encore plusieurs centaines de mètres. Les naufragés étaient
loin, dans le sillage écumant du bateau. A peine distinguait-on deux petits points
noirs.

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Alertés par cette manœuvre brutale, les passagers étaient grimpés sur le
pont voir ce qui se passait, tandis que trois hommes d'équipage laissaient filer à
l'eau une chaloupe à moteur.
Pétrifiés (2), Germaine, Magali et Gérard ne pouvaient qu'assister
impuissants à la tentative de sauvetage.
— Mon Dieu ! gémit Mme Périola, le regard tendu vers la mer, est-ce
que Fifi pourra se maintenir à la surface? Il sait à peine nager!
Plus morte que vive, Magali sentait le sang refluer (3) de son visage.
— Pourvu que le Noir arrive à temps !
Une passagère qui, pourtant, avait bien envie de voir elle aussi, lui passa
ses jumelles.
— Oui, le Noir se rapproche. Il n'est plus qu'à quelques mètres de Fifij
s'écria la petite Provençale.
— Et Puck? demanda Gérard.
— Je ne le vois pas.
Oh ! ces minutes d'angoisse pendant lesquelles, ballottés par les vagues,
les deux points noirs tantôt apparaissaient tantôt disparaissaient comme si le
drame était consommé (4).
Mais tout à coup, Magali s'écria de nouveau :
— Le nageur vient de rattraper Fifi... il le tient par le col de sa
chemisette!
Quelques instants plus tard, la chaloupe de sauvetage arrivait sur les lieux.
Les marins hissèrent à bord le Noir et l'enfant mais au lieu de virer pour revenir
directement vers le paquebot, la chaloupe continua de filer vers le nord pour
stopper de nouveau.
— Ça y est ! s'écria Gérard, qui avait pris les jumelles, ils viennent aussi
de repêcher Puck !
En voyant le bateau foncer, cette fois, vers l’Océanic, Mme Périola
poussa un soupir de soulagement. Arrivée contre la coque du paquebot la
chaloupe fut hissée jusqu'à la hauteur du pont par des palans (5). Ruisselant, la
toile de ses pantalons collée aux jambes, le Noir prit Fifi dans ses bras pour le
déposer sur le plancher tandis que Puck sautait lui-même hors du canot et
s'ébrouait (6)s comme s'il venait de prendre un simple bain.
Quelques instants plus tard, Fifi était étendu, à demi inconscient,, sur sa
couchette. Frictionné par le médecin du bord, réconforté par un thé bien chaud,
il avait repris ses esprits et pleurait doucement en répétant :
- Ce n'est pas ma faute, maman, pas ma faute !

147
Puis, épuisé par sa longue immersion (7) dans une eau heureusement
tiède, il s'endormit.
Il sommeillait depuis un moment quand on frappa à la cabine. C'était
l'homme, le grand Noir qui n'avait pas hésité à sauter à l'eau pour le sauver. Il
s'était changé de la tête aux pieds.
- Excusez-moi, dit-il à Mme Périola, je venais prendre des nouvelles de
l'enfant.
- Ce ne sera rien, répondit Germaine. Vous voyez, à présent, il dort
calmement... Oh! Monsieur, comment vous remercier?
Le Noir se contenta de sourire.
- Je suis bon nageur ; je me serais senti le dernier des coupables si je
n'avais pas plongé. Ce que j'ai fait est tout naturel.
Puis, s'approchant de Fin et lui prenant doucement le poignet :
— Son pouls est régulier. Laissez-le dormir tout son saoul (8).
Il sourit encore, d'un sourire réconfortant qui découvrit deux rangées de
dents éblouissantes, puis, après avoir dit qu'il adorait les enfants, se retira sans
bruit en demandant la permission de revenir voir Fifi lorsqu'il serait réveillé.
— Oui, revenez, dit Germaine.
La porte refermée, Magali murmura à sa mère :
— Il est bien sympathique ce Noir!
— Oui, très sympathique,... et je voudrais lui montrer ma reconnaissance
mieux que par des paroles... Mais comment?

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50 - LE GRAND NOIR
Le sauvetage terminé, les émotions apaisées, l'Océanic avait repris sa
route vers le sud. Les passagers en seraient quittes pour arriver avec trois quarts
d'heure de retard à Dakar, ce qui ne les contrariait guère, vu l'heure très matinale
à laquelle cette arrivée était prévue.
Quant à Fin, après un bon somme réparateur, il s'éveilla comme si de rien
n'était, inquiet seulement pour Puck.
— Il a réintégré (i) son chenil, dit Magali. Je viens de le voir, il se porte
à merveille.
Soulagé, Fifi poussa un soupir puis se frotta le ventre en disant :
- J'ai faim, très faim. On dirait que j'ai un trou dans l'estomac.
— Bon signe, fit Germaine. Il est presque midi, je vais demander qu'on
t'apporte ton repas dans la cabine.
— Non, maman, je préfère aller à la salle à manger, avec vous.
— Tu crois pouvoir tenir sur tes jambes?
Pour montrer qu'il ne se ressentait de rien, il se dressa sur sa couchette et
se mit à sauter, faisant gémir les ressorts.

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— Suffit, dit Mme Périola, je vais t'habiller.
Tous quatre venaient de sortir dans la coursive quand ils aperçurent le
grand Noir qui revenait aux nouvelles. Voyant l'enfant debout,guilleret (2),
presque fier d'avoir été le point de mire (3) de tout le bateau, l'étranger le
souleva comme une plume dans ses bras et l'embrassa.
— Eh bien, mon petit bonhomme, je vois que tu ne gardes pas un trop
mauvais souvenir de ta baignade forcée... Dis-moi, comment t'appelles-tu?
- Fin... et toi?
— Oh ! protesta Germaine, en donnant une tape sur le bras de l'enfant,
veux-tu être poli, ne pas tutoyer ce monsieur et ne pas lui demander son nom !
— Laissez-le faire, dit l'homme. Dans l'eau, nous n'avons guère eu le
loisir de faire connaissance.
Et à Fifi :
— Je m'appelle Lucien... Tu as peut-être des petits camarades qui portent
ce prénom... Quel âge as-tu?
— Cinq ans !... et toi?
— Oh ! Philippe reprit la mère, ne sois pas si curieux... et tu ne te
souviens pas de ce que je viens de te recommander : On ne dit pas « tu « mais «
vous ».
— Bah ! fit le Noir, je lui pose des questions ; il est normal qu'il en pose
lui aussi et le tutoiement lui est plus familier.
Et, de nouveau à Fifi :
— Tu vois, je vais à Dakar, comme toi. Tu connais cette ville? L'enfant
secoua la tête. L'homme expliqua :
— Elle est moins grande que Casablanca mais aussi blanche, tu verras.
Puis, reposant le bambin à terre :
— Tu allais sans doute à la salle à manger. A la bonne heure, ton bain ne
t'a pas coupé l'appétit.
— Tu... vous, ... tu ne viens pas avec nous?
— Je prends mes repas au deuxième service. La salle à manger n'est pas
assez grande pour tous les passagers à la fois... mais je te reverrai.
— Oh ! oui, dit Fifi avec enthousiasme.
L'homme remonté au salon, les Périola pénétrèrent dans la salle à manger
où Germaine gourmanda encore Fifi pour son tutoiement inopportun (4). Mais
Gérard et surtout Magali prirent sa défense.

150
— Quelle importance, maman ! Ce Noir est si sympathique ; il a
tellement l'air d'un bon papa!
Le repas terminé, Fifi demanda à sa mère la permission d'aller voir Puck
dans le chenil.
— Je veux bien, répondit Germaine, mais pas seul. Tu serais encore
capable de quelque sottise. Monte avec lui, Gégé.
Les deux garçons s'empressèrent de grimper sur le pont tandis que
Germaine et Magali descendaient dans la cabine, se reposer, encore toutes
chavirées par l'incident du matin. Cependant, au bout d'une heure, voyant que les
deux garçons ne revenaient pas, Mme Périola demanda à Magali :
— Va donc voir ce qu'ils font, là-haut?
Quand la petite Provençale déboucha sur le pont supérieur, Gérard et Fifi
jouaient comme de petits fous avec le Noir qui leur apprenait à faire la pirouette
entre ses jambes, en les tenant par les mains.
— Oh ! Monsieur, fit Magali, ne vous donnez pas tant de peine pour les
distraire. Ils peuvent bien jouer seuls.
— Non, pas seuls, laisse-nous, Magali! protesta Fifi.
Le Noir continua de les faire tourner, puis, fatigué lui-même, vint
s'accouder sur la rambarde. Alors, Magali s'approcha et lui dit :
— C'est vrai, on voit, Monsieur, que vous aimez les enfants... Vous en
avez sans doute plusieurs.
Le Noir ne répondit pas. On aurait dit que la question l'embarrassait ou
plutôt le peinait. Son front devint subitement triste. Il s'éloigna et disparut.
— Oh ! se reprocha Magali, je n'aurais rien dû lui dire. Il a peut-être eu
un grand malheur dans sa vie.
De tout le reste de la soirée, elle ne le revit plus.

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Grand branle-bas (1) à bord de l'Océanic. Il n'était pourtant que six heures
du matin et le jour n'était pas encore levé. On approchait de Dakar dont on
apercevait déjà les lumières dans le lointain.
Magali se sentait toute émue à la pensée de revoir Angéla et impatiente de
découvrir cette Afrique noire dont sa camarade, dans les lettres, lui avait tant
parlé.
Gégé et Fifi, eux aussi, étaient heureux. Ils s'étaient bien amusés sur le
bateau mais l'espace était tout de même restreint et la cabine bien exiguë.
Enfin, un long mugissement de sirène. L'Océanic signalait son arrivée
dans le port. Comme pour l'escale à Casablanca les passagers se rassemblèrent
devant la porte de coupée, Blancs et Noirs mêlés dans la même cohue.
— Crois-tu, demanda Magali à sa mère, que Mme Mendel et Angéla
seront sur le quai à nous attendre?
— Certainement, répondit Germaine. A Dakar, Mme Mendel a aussi sa
propre voiture.
Enfin, les portes de coupée s'ouvrirent sur le jour naissant. Malgré l'heure
matinale, le quai grouillait de monde comme à Casablanca avec cette différence
que marins, curieux, porteurs, marchands ambulants, avaient tous la couleur de
l’ébène (2).
Soudain, en abordant la passerelle, Magali s'écria :
— Oui, elles sont là ! Elles nous font signe de la main !

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153
Encore quelques minutes et, fendant l'attroupement, les deux femmes se
serraient la main, tandis que Magali pressait dans ses bras sa camarade que,
quelques semaines plus tôt, elle ne pensait jamais revoir.
— Ah ! Madame Périola, dit la mère de la petite Israélite, je suis
heureuse de vous accueillir sur cette terre africaine. J'espère que ce long périple
(3)en bateau vous a donné le temps d'oublier vos soucis. Vous serez heureuse,
ici, avec vos enfants... Comme ils ont grandi!
— Oui, grâce à vous et à votre mari, je crois que nous sortons enfin de
notre triste situation. Je ne vous en remercierai jamais assez.
Quant à Magali, après de chaleureuses embrassades, elle regardait
curieusement Angéla, étonnée de ne pas la trouver plus bronzée dans ce pays si
chaud toute l'année.
— Justement, expliqua Angéla, à cause du soleil brûlant on porte des
chapeaux de paille. Tu verras, tout à l'heure, comme la chaleur vient vite, même
en décembre... A propos, as-tu revu Ahmed, à l'escale de Casablanca ?
— Oui, il nous a emmenés déjeuner chez lui d'un formidable couscous. Il
a grandi mais pas changé, c'est toujours le même gentil Ahmed.
Et pour faire plaisir à sa camarade, Magali ajouta :
— Nous avons aussi parlé de toi.
Angéla sourit, comme si elle n'était pas dupe (4).
— C'est vrai?... Il y a pourtant longtemps qu'il ne m'a pas écrit. Il t'aime
plus que moi... mais tu sais, Magali, je ne suis pas jalouse.
Gégé et Fifi, eux, ne disaient rien, étourdis par cette foule bruyante et
bigarrée (5), Fifi cherchant partout du regard son sauveteur et ami, le grand Noir
qu'il n'avait pas revu, et Gégé occupé à préserver le malheureux Puck qui se
faisait marcher sur le bout des pattes.
— Venez, dit Mme Mendel en empoignant une valise tandis que Magali
et Angéla se chargeaient des deux autres. Avant la montée de la chaleur nous
allons faire un petit tour de ville qui vous donnera une idée de Dakar. Ma voiture
est là-bas, à l'extrémité du quai.
Mme Périola s'assit à l'avant, avec Fifi sur ses genoux ; les deux filles,
Gégé et Puck à l'arrière. Et l'auto démarra, en direction de la magnifique place
de l'Indépendance pour suivre ensuite la corniche et passer devant le palais du
Président de la République.
— C'est drôle, dit Gégé, fier de savoir lire, à présent, tout est écrit en
français. A part les Noirs on se croirait à Marseille en plein été.

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— Très juste, approuva Angéla, mais dans la campagne, dans la brousse
comme on dit ici, on parle toutes sortes de dialectes (6)... et en été il fait
beaucoup plus chaud qu'à Marseille...
Fifi, lui, ne disait rien... en revanche, il se tordait le cou chaque fois qu'on
croisait un Noir de grande taille. Soudain, il s'écria en serrant le bras de Mme
Mendel :
— Arrêtez !... Arrêtez !
La mère d’Angéla stoppa pile, se demandant ce qui arrivait. Fifi bondit
alors dans la rue pour courir après l'homme qu'il venait de repérer. En entendant
des pas précipités, derrière lui, le Noir se retourna. Se rendant compte qu'il avait
fait erreur, Fifi s'arrêta net et revint à l'auto, la mine contrite en pleurnichant :
- Non, ce n'était pas Lucien.
— Qui est Lucien ? demanda Mme Mendel à Germaine. Vous
connaissez quelqu'un à Dakar ?
— Non, mais il est arrivé à Fifi une aventure qui aurait pu finir
tragiquement.
— Mon Dieu ! Quoi donc?
Alors, tandis que la voiture faisait demi-tour pour revenir vers le centre de
la ville, Magali raconta comment son petit frère avait failli se noyer, sauvé
d'extrême justesse par un excellent nageur, un Noir de grande taille, qui l'avait
repêché.

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52 — UNE IDÉE DE MAGALI
Depuis trois mois, la famille Périola était à Dakar et tout allait pour le
mieux. M. Mendel se félicitait de sa nouvelle secrétaire de direction qui, même
sans diplômes, exécutait son travail à la perfection et, au besoin, savait prendre
des décisions.
De son côté, Germaine se plaisait dans cette ville et plus encore dans
l'appartement meublé, confortable et bien climatisé. Au moins Magali, qui
devenait une grande fille, avait sa chambre à elle comme au Plan de Cuques.
Deux jours après l'arrivée, Mme Périola était allée faire inscrire ses
enfants à l'école, Fifi encore à la maternelle, Gérard à l'école primaire et Magali,
non pas au collège mais à l'institut, comme on disait là-bas, et la petite
Provençale ne s'y était pas trouvée dépaysée (i) puisqu'elle y retrouvait Angéla.

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Le soir de ce premier jour, tous trois étaient rentrés ravis, Fifi surtout qui
s'était déjà bagarré avec de petits Noirs qui, disait-il, étaient des « costauds ».
Cependant, quelque chose les avait tracassés. Leurs nouvelles et nouveaux
camarades, à tous les trois, avaient posé la même question : Que fait ton papa?
Pourquoi est-il venu au Sénégal? Question toute naturelle de la part de petits
Noirs habitués à voir des Français venir au Sénégal y occuper des situations
généralement enviées.
— Et qu'avez-vous répondu? avait demandé leur mère.
Pour Magali, c'était simple, elle avait dit la vérité, elle avait perdu son
père deux ans plus tôt et sa mère travaillait dans le bureau du père d'Angéla.
— Moi, avait dit Gégé, je n'ai pas osé avouer que je n'avais plus de papa.
— Et moi, déclara Fin, j'ai dit que mon papa était resté en France. Tu
comprends, maman, c'est mal de n'avoir pas de papa.
— Non, avait dit Germaine en le prenant dans ses bras, ce n'est pas mal...
mais bien triste.
Et ses yeux s'étaient emplis de larmes.
Mais tout cela était loin. A présent, les enfants étaient bien habitués aux
horaires des cours qui prévoyaient une interruption, l'après-midi, pour la sieste.
Gégé, qui savait presque lire, était plus avancé que ceux de son âge qui, chez
eux, parlaient souvent leur dialecte.
Quant à Magali, elle avait sa camarade toute trouvée et toutes deux
tenaient la tête de la classe. Chaque semaine ou presque, une lettre arrivait de
Casablanca. Ahmed n'avait pas encore obtenu sa bourse ; il se demandait si le
ministère avait donné suite à la demande de son directeur.
Le dimanche, M. Mendel sortait sa grosse voiture et emmenait tout le
monde en promenade dans la brousse (3). Magali prisait (4) beaucoup ces
sorties. A Dakar, elle aurait pu se croire dans une ville peuplée de Noirs mais
par ailleurs semblable à celles de sa Provence. La brousse était bien différente de
la campagne française, ne fût-ce que par la présence de baobabs, ces grands
arbres immenses qui déploient vers le ciel leurs branches interminables.
Quelquefois, ils s'arrêtaient dans un village et visitaient les paillotes des
indigènes, des habitations rudimentaires (5) couvertes de paille de mil, et qui ne
servaient guère que pour la nuit, et la sieste. Les Noirs qui les habitaient
parlaient plus volontiers leur dialecte que le français et la plupart portaient le
traditionnel boubou (6), les femmes surtout car les hommes étaient le plus
souvent torse nu. Ces Noirs avaient la curieuse

157
habitude de se frotter en permanence (7) les dents avec de petits bouts de
bois spéciaux pour les rendre encore plus blanches. Affables, ils voulaient
toujours offrir quelque chose à ces visiteurs étrangers.
Il arrivait aussi à M. Mendel de ne pas emprunter les routes empierrées ou
goudronnées, mais de s'aventurer sur des pistes à peine tracées, ce qui n'allait
pas toujours sans incidents. Un jour la voiture dispersait un troupeau de zébus
(8), un autre, elle se trouvait nez à nez avec une termitière (9) géante, haute de
trois ou quatre mètres, une autre fois encore elle glissait dans un ravin et il fallait
faire appel à l'obligeance de paysans pour la remettre sur le bon chemin.
Bref, c'était la belle vie, tout au moins pour les enfants, pour Magali qui
avait retrouvé sa camarade et recevait souvent des nouvelles d'Ahmed, pour
Gérard qui s'était fait un bon copain noir et pour Fifi qui, lui non plus, ne faisait
pas de différence entre les couleurs de peaux.
Mme Périola était heureuse, puisqu'elle vivait avec sa nichée. Elle avait

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cependant des moments de tristesse comme si elle n'était pas entièrement
satisfaite.
— Qu'as-tu? lui demanda un jour Magali.
— Rien ma chérie, nous sommes comblés... ou plutôt vous êtes
comblés.
— Pas toi, maman?
— Si... mais je te l'ai déjà dit. La vie est dure pour une femme qui doit
travailler et en même temps élever sa famille, sans l'aide d'un mari.
— Et si tu pensais à te remarier ?
— Oh! Magali. Tu penses vraiment que cela pourrait m'arriver?
— Tu es encore très jeune, tu n'as que trente-six ans.
- Bien sûr, mais qui voudrait se charger de vous trois? D'ailleurs si je
songeais à refaire ma vie ce n'est pas ici, au Sénégal que je trouverais une
nouvelle âme-sœur. Ne parlons plus jamais de tout cela, veux-tu?

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53 - LA GRANDE MOSQUEE
Oui, Magali était heureuse. Ce pays à l'éternel été lui plaisait. Elle aimait
déambuler dans les rues de la ville, faire le marché où les fruits locaux (i), en
particulier les ananas, abondaient, à des prix très abordables. Elle adorait les
ananas.
Cependant, depuis quelque temps, elle sortait moins souvent avec Angéla.
Oh ! non, elles n'étaient pas en froid (2). Mais, à l'institut, Angéla avait fait la
connaissance d'un jeune Blanc, le fils du consul (3) de Belgique, un garçon âgé
de treize ans. Au début, ils s'étaient promenés tous trois ensemble puis, peu à
peu, Magali avait trouvé des prétextes pour les laisser seuls... tout comme
autrefois elle-même préférait être seule avec Ahmed. Elle en ressentait tout de
même une pointe d'amertume. Cela lui faisait regretter davantage l'absence du
petit Marocain. Elle avait le sentiment d'être frustrée (4)... et elle maudit
davantage cette absence le jour où Ahmed lui écrivit que sa bourse lui avait été
enfin accordée et qu'à la rentrée prochaine, en septembre, il reviendrait en
France. Oh ! ironie du sort (5). ! Dire qu'elle avait un peu poussé sa mère à venir
au Sénégal en vue de l'escale à Casablanca !

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Mais ceci n'était rien à côté de la mauvaise nouvelle qui arriva un jour de
mai, alors que la situation pour les Mendel et les Périola paraissait si stable.
C'était un mardi ; M. Mendel était à son bureau, Germaine aussi, quand arriva un
câble (6) annonçant le décès soudain, d'une crise cardiaque, de l'administrateur
général des Messageries méditerranéennes à Tel-Aviv, en Israël.
Sur le coup, Germaine ne réalisa pas les conséquences que cette mort
pouvait avoir. Elle l'apprit quelques jours plus tard quand M. Mendel fut
pressenti (7) pour occuper ce poste important. C'était une nouvelle promotion
qu'il ne pouvait refuser. Autrement dit, après quelques mois seulement de séjours
les Mendel allaient quitter le Sénégal. Pour Mme Périola, c'était la catastrophe.
— Que vais-je devenir sans vous, dit-elle. Votre successeur consentira-t-
il à me garder ?
M. Mendel lui promit de la recommander à celui qui le remplacerait.
D'ailleurs, elle était au courant du travail ; il aurait besoin d'elle.
— Quand pensez-vous partir ?
— Je ne sais pas... sans doute prochainement. Il faut absolument
quelqu'un, là-bas, à Tel-Aviv.

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Du coup, la perspective d'une nouvelle séparation rapprocha Angéla et
Magali. Elles sortirent de nouveau ensemble. Un jour, la petite Provençale dit à
sa camarade :
— Si nous allions visiter la grande mosquée? Je ne l'ai encore jamais vue.
Ahmed m'a écrit qu'elle avait été construite par le roi du Maroc Mohamed V et
inaugurée par lui, il y a quelques années seulement.
— D'accord, approuva Angéla. Allons-y cet après-midi car demain,
vendredi, elle est fermée aux étrangers ; c'est le jour de grande prière pour les
musulmans.
Pour cette sortie, Magali eut l'idée, en souvenir d'Ahmed, de chausser les
babouches brodées qu'il lui avait données à son départ de Marseille. La grande
mosquée élevait très haut, dans le ciel, son minaret (8) carré surmonté d'une
autre tour, carrée également, mais plus étroite et plus ajourée. Un grand espace
libre entourait l'imposant édifice. Magali fut impressionnée par les dimensions
de celui-ci, par la fraîcheur et la sérénité (9) de l'endroit qui contrastaient avec
l'animation bruyante de la ville.
Une double galerie en arcades ceinturait un vaste patio (10) qui conduisait
à la salle de prière.

162
— Sais-tu que pour entrer dans une mosquée il faut se déchausser?
expliqua Angéla.
— Se déchausser?... marcher pieds nus?
— C'est la tradition chez les musulmans. Il faut la respecter. Un gardien
veille d'ailleurs en permanence à ce que les visiteurs, musulmans ou non,
prennent cette précaution.
Angéla quitta donc ses sandales blanches et Magali ses belles babouches
brodées pour les déposer à côté d'une trentaine de paires de chaussures
appartenant aux touristes étrangers qui venaient d'entrer.
Dans la grande salle de prière, Magali fut encore plus impressionnée par
l'austérité du lieu. Instinctivement, on y éprouvait le besoin de s'y recueillir. Les
touristes, eux aussi, parlaient à voix basse dans leurs langues incompréhensibles,
pour ne pas troubler le silence. Pendant quelques instants, la petite Provençale se
sentit si proche d'Ahmed qu'elle crut le voir apparaître.
Hélas ! il était loin... et quel désenchantement, quelle douloureuse surprise
en sortant ! Les sandales d'Angéla étaient à la place où elle les avait laissées...
mais pas les belles babouches brodées. Elles avaient disparu, probablement
chipées par une jeune touriste qui les avait trouvées à son goût. Le gardien
musulman n'avait rien vu. Des larmes montèrent aux yeux de Magali. Il lui
sembla que c'était un mauvais présage, que jamais plus elle ne reverrait Ahmed.

163
54 UNE EXCURSION QUI FINIT MAL

Le départ était fixé à présent car le successeur du père d'Angéla venait


d'arriver. Les Mendel quitteraient Dakar le 7 avril, par avion, n'emportant que
leurs affaires personnelles puisque le mobilier, comme celui de Germaine,
appartenait aux Messageries.
Pour le dernier dimanche avant la séparation, Angéla demanda à son père
d'organiser une grande excursion... par exemple au pittoresque village de
Fadiouth où ils étaient déjà allés, l'année précédente, un village bâti sur une île
faite de coquillages innombrables, à une centaine de kilomètres de Dakar, sur la
côte.
— D'accord, approuva M. Mendel, ce sera une façon de dire adieu au
pays. Nous partirons le matin et nous déjeunerons au domaine de Nianing.
Pour fêter ma promotion j'offre le repas à tous. - Oh merci dit Angéla, tu es le
plus chic des papas!
Et elle courut annoncer la bonne nouvelle à Magali.

164
Ce dimanche-là, il faisait beau... comme presque tous les jours d'ailleurs.
Le soleil s'était levé dans un ciel dégagé, exempt (i) des légères brumes
habituelles, ce qui annonçait un après-midi particulièrement brûlant.
— Surtout, recommanda Angéla, n'oubliez pas vos chapeaux de
paille.
A neuf heures, la grosse voiture sortait du garage pilotée pour la dernière
fois par le père d'Angéla, puisque son successeur allait en prendre possession.
Elle était assez spacieuse pour sept personnes... avec Puck aussi, bien entendu,
qui tirait déjà une langue longue comme une feuille de maïs.
Quittant la capitale par la côte, M. Mendel s'engagea sur une route bordée
de champs arides (2) en cette saison et hérissés de baobabs, de termitières et de
broussailles sèches. Une heure et demie plus tard, la voiture débouchait dans
cette sorte d'oasis que constituait le domaine de Nianing, un vrai petit paradis
aux pelouses bien arrosées et aux arbres fleuris, où des singes évoluaient en
liberté.
— Quel enchantement ! s'exclama Magali, à côté de la brousse
grillée que nous venons de traverser !
Il n'était pas encore midi mais le restaurant, dont les tables étaient
dressées, dehors, sous les ombrages, commençait à servir ses clients, des
Sénégalais mais surtout des touristes européens qui, comme les Mendel et les
Périola, faisaient halte dans ce lieu frais avant de se rendre à Fadiouth.
Les deux familles s'installèrent à une table, à l'écart sous un bel arbre dont
aucun des convives (3) n'aurait pu dire le nom et qui portait de magnifiques
fruits rouges.
Naturellement on servit aux arrivants des plats du pays, assez épicés et
appétissants, auxquels tous firent honneur. Pour terminer, ils dégustaient un
ananas frais à souhait quand une petite guenon (4) surgit, descendue de l'arbre à
fleurs rouges. Pas du tout intimidée, elle sauta sur les genoux de Germaine et
voulut lui lécher le visage. Gégé et Fifi rirent aux éclats. Cette guenon avait
vraiment des attitudes humaines. Avisant Puck elle voulut jouer avec lui, mais le
teckel, effrayé par ce qu'il prenait pour un petit homme velu (5) et grimaçant,
prit la poudre d'escampette (6) pour se réfugier sous le bar, dans les jambes d'un
serveur.
Déçue, la gentille guenon se mit alors à jouer avec Fifi, l'entourant de ses
longs bras puis, brusquement, elle saisit le chapeau de paille de Magali, posé sur
une chaise, et grimpa dans son arbre pour le déchiqueter et le réduire en miettes.

165
Magali fut la première à en rire car, pour cette excursion, elle avait mis un
vieux chapeau défraîchi qui ne valait pas grand-chose.
— Tant pis, dit-elle ! Elle est si drôle cette petite guenon !
Le repas terminé, les enfants se seraient volontiers attardés dans cet oasis
artificiel. Ils regardèrent avec envie les baigneurs plonger dans l'eau tiède de la
piscine, mais il n'était pas prudent de se mettre à l'eau après un copieux (7) repas
et il fallait déjà repartir pour Fadiouth, distant d'une vingtaine de kilomètres. En
moins d'une demi-heure, la voiture atteignit la côte et stoppa devant la mer, sur
un sol constitué d'une multitude de minuscules coquillages.
— Regarde l'île, en face, dit Angéla à Magali. C'est Fadiouth.
— Comment allons-nous l'atteindre ?
— A l'aide de ces pirogues que tu vois amarrées sur le sable.
— Oh ! se récria Germaine, nous allons monter dans ces troncs
d'arbres creusés ?
— Aucun danger, la rassura M. Mendel, les piroguiers de Fadiouth sont
réputés pour leur habileté.

166
55 - UNE EXCURSION
QUI FINIT MAL (suite)

Les piroguiers, de beaux hommes au torse nu, bien musclés, munis de


longues perches, attendaient les touristes pour les conduire dans l'île, moyennant
un pourboire, au gré de la générosité des passagers.
— Voyons, maman, dit Magali, pourquoi hésites-tu? Les Mendel ont déjà
embarqué.
Mme Périola n'était pas peureuse mais elle avait gardé un trop mauvais
souvenir de la chute de Fifi, basculant par-dessus la rambarde de l’Océanic. Elle
se décida cependant à monter à bord d'une de ces sommaires (i) embarcations.
Quelle joie ! pour Gégé et Fifi de glisser au ras de l'eau tiède dans laquelle
ils pouvaient plonger la main. Magali,, elle aussi, était heureuse. Elle voulait
oublier que c'était leur dernière promenade puisque sa mère n'avait pas d'auto et
que, désormais, il faudrait passer les dimanches dans l'appartement de Dakar.
Elle pensait à Ahmed à qui, dans sa prochaine lettre, elle raconterait sa
magnifique excursion.

167
Sur l'eau, le soleil, presque au zénith (2), paraissait plus cuisant encore.
— Puisque tu n'as plus de chapeau, dit Germaine à sa fille, tu devrais
faire quatre nœuds aux coins de ton mouchoir et te le mettre sur la tête.
— Oh ! maman, de quoi aurais-je l'air? Avec mes cheveux épais, je ne
crains rien.
Enfin, presque en même temps, les deux pirogues touchèrent l'île, tout de
suite entourées par une nuée de petits Noirs en boubou qui demandaient
gentiment ce qu'ils appelaient des « cadeaux » et qui n'étaient autre que des
pièces de monnaie.
L'île était curieuse, avec ses cases (3) blanches le long des rues étroites et
sinueuses. Ici, un enfant enfilait des coquillages pour en faire des colliers qu'il
vendrait aux touristes, là, une femme pilait le mil (4) dans un mortier (5) en bois.
Plus loin, un homme rafistolait un filet de pêche... plus loin encore un groupe
d'indigènes jouait du tam-tam sur des sortes de calebasses (6) tendues de peaux
de chèvres et faisait danser, sur une place, de toutes jeunes filles de l'âge de
Magali et d'Angéla.
Mais ce qui constituait la principale curiosité du village, c'étaient les
anciens greniers en forme de paillotes, bâtis sur pilotis (7) pour protéger le
précieux mil, principale nourriture des Sénégalais, de l'humidité et des rongeurs.
— Oh ! dit Magali à sa camarade qui prenait photo sur photo, tu as bien
fait de proposer cette belle balade.
Mais le temps passait. Poursuivant sa course, le soleil commençait à
décliner vers l'océan, ce qui n'empêchait pas la chaleur de rester pesante. M.
Mendel, qui tenait à rentrer à Dakar avant la nuit, héla deux piroguiers pour
retraverser le bras de mer. Celle des Périola était à mi-chemin de la côte quand
Magali qui, un quart d'heure plus tôt, était encore en pleine forme, s'affaissa sur
le banc de bois de la pirogue en gémissant :
— Ma tête !... Oh ! ma tête !...
— Que t'arrive-t-il ? demanda Germaine.
— Je... je ne me sens pas bien... pas bien du tout.
Au risque de faire chavirer la pirogue, sa mère se leva et lui prit la main ;
celle-ci était brûlante.
— Tu as de la fièvre !
— Je ne sais pas... Tout d'un coup, je me suis arrêtée de transpirer. Le
piroguier, lui, avait compris.
— Grand soleil !... pas de chapeau ! fit-il dans un français simplifié.

168
II poussa alors plus fort sur sa perche pour hâter la traversée. Mais quand
Magali voulut descendre sur le sable, elle ne put y parvenir seule et demanda
l'aide du Noir.
Heureusement, la seconde embarcation suivait de près.
- Ce n'est pas grave, dit M. Mendel, un coup de chaleur. Nous allons
rentrer en roulant vite, toutes vitres ouvertes, pour lui donner de l'air. En
arrivant, elle sera remise.
Il se trompait. A mesure que le temps passait, malgré le semblant de
fraîcheur apporté par le courant d'air, Magali se sentait plus mal. Sa peau était
sèche, ses paupières tirées, son regard trouble. Elle avait d'ailleurs cessé de
gémir. A Dakar, le père d'Angéla dut la soulever dans ses bras, pour la porter
dans sa chambre.
— Commencez par lui donner un bain froid et mettez-lui des compresses
glacées sur le front, dit Mme Mendel. Je vais téléphoner au docteur Diouf, un
Sénégalais compétent et dévoué. J'espère que, même aujourd'hui dimanche, il
sera chez lui. J'ai son numéro sur un calepin (8).

169
56 — LE DOCTEUR DIOUF
Après un bain presque glacé qui semblait n'avoir eu aucun effet, Magali
reposait dans son lit, à peine consciente, une serviette mouillée sur le front,
quand on sonna.
— C'est sûrement le docteur, dit Fin.
Il trottina jusqu'à la porte pour ouvrir, mais, l’ huis (i) à peine entrebâillée,
il resta saisi.
— Oh ! maman, ce n'est pas le médecin, c'est... c'est Lucien.
— Lucien?... de l’Océanic?...

170
Du coup, Mme Périola quitta le chevet de sa fille pour accourir. C'était
bien le sauveteur de Fifi, en effet. Il tombait vraiment mal... Comment savait-il
qu'elle habitait Dakar en permanence (2)? Qui lui avait donné l'adresse? Mais
l'arrivant, lui aussi, restait confondu, comme quelqu'un qui s'est trompé de porte.
— Ah ! par exemple !... si je m'attendais...
Puis, montrant la serviette qui pendait à son bras gauche :
— Docteur Lucien Diouf... On m'a téléphoné de venir ici. Il y a
quelqu'un de malade chez vous?... un de vos enfants?
A leur tour, Gégé, Fifi et Germaine restèrent frappés de stupeur.
— Oh ! s'étonna Mme Périola, vous... vous êtes médecin? Puis, reprenant
ses esprits :

171
- Venez vite ! Ma fille est très mal... une insolation prise tout à l'heure
pendant une excursion à Fadiouth.
En trois enjambées, celui que Fifi appelait familièrement Lucien, fut au
chevet de Magali. II commença par la regarder dans les yeux, retroussa ses
paupières inférieures, puis lui prit le poignet en fixant sur sa montre la petite
aiguille des secondes. Il hocha la tête et se tourna vers Germaine :
— 145 pulsations?... Avez-vous pris sa température?
— Philippe a brisé le thermomètre médical, hier, en renversant un tiroir.
— Rassurez-vous, j'en ai un.
Mme Périola prit la température de Magali. La hauteur du mercure, dans
le petit tube de verre, lui fit pousser une exclamation angoissée :
— Oh ! tant de fièvre !...
Le thermomètre marquait 40°2.
— Ce n'est pas rare dans les cas d'insolation, expliqua le docteur... mais il
faut agir... et vite.
— Qu'allez-vous lui faire?
— Pour commencer une piqûre d'un tonicardiaque (3) ; c'est urgent. Il
faut soutenir le cœur. Avez-vous de l'alcool, de l'ouate...
Germaine s'empressa de chercher le nécessaire dans la pharmacie de la
salle de bains. Au moment de la piqûre, Gégé et Fin qui étaient restés dans la
chambre, détournèrent la tête, comme si c'était eux qu'on piquait.
— Vous la croyez en danger? demanda Germaine d'une voix à peine
audible (4) quand le docteur rentra sa trousse.
— Il faut tout prévoir. Dans la soirée, vous lui ferez prendre trois des
pilules que je lui prescris... et vous renouvellerez les compresses sur le front.
— Je... je trouverai une pharmacie ouverte, aujourd'hui dimanche?
— La pharmacie G'noum, dans la rue Carnot. Puis, réflexion faite :
— Non, ne quittez pas votre fille. Je passerai moi-même à la pharmacie
et je vous apporterai le médicament ce soir.
— Bien docteur, je vous remercie.
— Excusez-moi de ne pas m'attarder, je dois passer voir un pauvre vieux
qui souffre d'une angine de poitrine (5). Je reviendrai vers dix ou onze heures.
Le Sénégalais eut un sourire qu'il voulait rassurant, mais on le sentait
inquiet pour la malade. Pour ne pas trop le montrer, il souleva Fifi dans ses bras,
l'éleva à sa hauteur, l'embrassa, et dit en le reposant à terre :

172
- Alors, petit galopin, toujours des sottises ! Un jour tu tombes à l'eau, un
autre tu casses le thermomètre !
Là-dessus, il se retira, reconduit à la porte par Gégé, à qui il donna une
tape amicale sur la joue.
Partagée entre son étonnement d'apprendre que l'homme qui avait sauvé
Fifi était médecin et son inquiétude pour sa fille, Mm*' Périola restait
décontenancée.
— Tu as reconnu le visage de ce docteur? dit-elle en se penchant sur
Magali.
Magali ne répondit pas. Avait-elle entendu? Elle était toujours plongée
dans l'inconscience. La pauvre enfant respirait vite, elle haletait presque. A la
rougeur de sa peau, avait succédé la pâleur. Quand la piqûre ferait-elle son effet?
Gégé et Fifi, eux aussi, étaient bouleversés de voir leur sœur si malade,
mais ils avaient cependant confiance. Le médecin allait la guérir.
- Il est gentil, Lucien, n'est-ce pas maman? dit Fifi... Je voudrais qu'il
reste plus longtemps, ce soir quand il reviendra...

173
57 LE DOCTEUR DIOUF (suite)
Le docteur était parti depuis deux heures. Magali gisait toujours dans son
lit, l'air absent. Souffrait-elle ? Elle ne se plaignait pas, ne gémissait pas, ce qui
inquiétait encore bien plus sa mère. A plusieurs reprises, celle-ci lui tâta le pouls
qui demeurait très rapide. Le cœur se fatiguait.
- Reprends-lui sa température, dit Gérard.
Elle avait encore 40°!. Pouvait-on considérer cette petite baisse comme un
mieux?
Gérard regarda alors l’ordonnance (i) que le médecin n'avait pas emportée
puisqu'il devait passer lui-même à la pharmacie. Péniblement, séparant les
syllabes, l'enfant lut sur l'en-tête du feuillet :
Docteur Lucien Diouf
Médecine générale (2)
7 Rue Bouada Dakar.
- Veux-tu, maman, que j'aille le chercher pour qu'il revienne tout de
suite? Je ne connais pas cette rue ; je unirai bien par la trouver.
Mais, au même moment, Mme Mendel frappa et entra. C'était la troisième
fois qu'elle revenait aux nouvelles.

174
— Comment est Magali?
— Pas mieux, hélas !
— Voulez-vous que je retéléphone?
— Oh ! oui, je veux bien. Gégé se proposait d'aller chez le docteur. Mme
Mendel sortit pour revenir quelques instants plus tard en disant :
- C'est sa vieille gouvernante (3) qui m'a répondu. Il n'est pas rentré. Que
faire en l'attendant? Au bout d'un moment, il sembla cependant à Mme Périola
que le cœur de sa fille battait moins vite. Elle reprit de nouveau sa température :
39°7-
— Elle est en train de guérir n'est-ce pas, maman? demanda Gégé.
— Peut-être. On ne peut pas savoir encore.
Cependant, le visage de Magali se colorait de nouveau ; sa respiration
devenait moins haletante, moins coupée. Elle murmura, dan un souffle :
- Ma tête !... Oh ! ma tête !...
— Pauvre chérie ! cela va passer. Le docteur Ta dit.
— Le... le docteur?
- Tu étais inconsciente quand il t'a fait une piqûre, tout à l'heure, il va
revenir.
Magali poussa un soupir puis ferma les yeux, comme si elle dormait.
Bientôt, des gouttes de sueur perlèrent à son front, sur ses joues, sur ses bras.
— Oh ! comme elle transpire ! dit Gégé, effrayé.
Fin, lui, ne bronchait pas. Assis sur une chaise, les pieds sur les barreaux,
Puck sur ses genoux, il s'inquiétait surtout de voir que Magali fermait les yeux, à
présent.
Soudain, Mme Périola s'aperçut qu'il était déjà neuf heures.
— Mes pauvres petits, je n'ai même pas pensé à vous faire dîner. Prenez
ce que vous voudrez dans le réfrigérateur et allez vous coucher.
— Non, répondit Fin, j'veux bien manger, mais pas me coucher. J'veux
attendre Lucien.
Tous deux se restaurèrent comme ils purent et Gérard voulut obliger sa
mère à prendre quelque chose. Elle refusa ; elle n'avait pas faim.
Alors, commença une longue veillée silencieuse, chacun tendant l'oreille
aux bruits de pas dans l'escalier. Magali dormait toujours et transpirait de plus
belle à tel point qu'il fallut changer la taie (4) de son oreiller.
Enfin, sur le coup de dix heures, Puck se mit à aboyer.
— Lucien qui arrive ! c'est Lucien ! s'écria Fifi.

175
C'était lui, en effet.
- Comment est-elle? demanda-t-il tout de suite, l'air grave.
— Elle transpire beaucoup dit Germaine.
— Bon signe ! Sa température baisse. Je lui apporte ce médicament sous
forme de liquide, au lieu de gélules (5). Elle l'absorbera plus facilement.
- Un médicament pour quoi?
— Pour prévenir toute complication pulmonaire... donnez-moi une
cuillère à café.
Tandis que Germaine soulevait la tête de sa fille, le docteur fit ingurgiter
de force à Magali, somnolente, deux cuillerées d'une sorte de sirop.
— Laissez la dormir, à présent, conseilla-t-il... et donnez-lui à boire
autant qu'elle voudra quand elle s'éveillera. Elle est hors de danger.
Lucien Diouf sourit à Germaine pour la rassurer. Puis il dit :
— Quel pénible hasard fait que nous nous rencontrons de nouveau...
J'aurais préféré que ce soit dans d'autres circonstances... Je reviendrai demain
matin. En attendant, vous pouvez passer une nuit tranquille.
Et il se retira, en passant les doigts dans les cheveux de Fifi qui, malgré
les recommandations de sa mère, lui lança, sur le palier :
— Au revoir, Lucien, à demain...

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58 — L'INTUITION DE MAGALI

Une heure après le départ du docteur, Magali s'éveilla tout à fait, moite (i)
de transpiration mais l'esprit clair et, cette fois, Fifi fut entièrement rassuré en la
voyant ouvrir les yeux et le regarder. Il consentit alors, ainsi que Gérard, à aller
au lit.
Restée seule, Germaine s'assit au chevet de sa fille qui demanda : - Qu'est-
ce que j'ai eu, au juste?
— Une insolation... sans doute parce que tu avais perdu ton chapeau. Tu
m'as fait très peur. Le médecin est venu deux fois. Tu l'as reconnu?
— Ma vue était toute trouble et je n'entendais rien.
— Tu ne devinerais jamais qui c'était !
— Quelqu'un que nous connaissons?
— L'homme qui s'est jeté à l'eau, sur le bateau, pour sauver Fifi.
— Oh ! C'était un docteur ?
— Oui... et Fifi l'a tout de suite appelé Lucien. Il est vite venu à l'appel
téléphonique de Mme Mendel, puis une seconde fois, à dix heures... et il
repassera demain matin.
— Quel drôle de hasard, murmura Magali, jamais je n'aurais pensé qu'il
était médecin.

177
Puis, voyant que sa mère bâillait, les yeux cernés de fatigue :
— Tu devrais aller te coucher. Je me sens mieux et je n'ai besoin de rien.
— Tu dois boire, il l'a recommandé. Je vais poser une bouteille d'eau
minérale sur ta table de nuit, avec un verre, avant de me mettre au lit, mais
n'hésite pas à m'appeler si tu te sentais de nouveau mal.
Couchée tard, Germaine fut quand même debout, le lendemain, avant
l'aurore. Magali avait de nouveau dormi pendant la nuit. Elle se sentait
nettement mieux et ne transpirait plus. Elle était seulement très lasse. Quand
Gégé et Fifi se levèrent à leur tour, ils bondirent dans la chambre de leur sœur et,
rassurés, lui apprirent, ce qu'elle savait déjà, à savoir que le médecin qui l'avait
soignée n'était autre que Lucien, le grand Noir, et qu'il allait revenir.
— Oui, il va revenir, répéta Mme Périola, mais je ne veux pas que vous
manquiez l'école, tous les deux.
Gérard et Fin protestèrent, surtout Fifi, mais leur mère fut inflexible (2) et
c'est en larmoyant que Fifi quitta l'appartement, la main dans celle de son frère
qui le tenait solidement.
Il était neuf heures et demie quand Puck donna l'alerte, comme la veille. Il
avait reconnu les pas de son sauveteur.
- Eh bien, dit tout de suite le docteur Diouf à Germaine quand elle lui
ouvrit, à votre mine, je vois qu'il y a du mieux dans la maison.
— Oui, Docteur, du mieux. Venez la voir. Aujourd'hui, elle vous
reconnaîtra.
Magali le reconnut en effet et, tout intimidée, le gratifia d'un sourire non
dénué de malice (3).
— Il est donc dit que vous sauverez toute la famille !
Lucien Diouf sourit à son tour en lui prenant le poignet pour tâter son
pouls.
- J'espère bien en rester là. D'ailleurs, ma petite Magali, je ne t'ai pas
sauvée, simplement soignée.
Il avait dit familièrement : Magali. La petite Provençale en fut touchée.
Elle demanda :
— Combien de temps devrai-je encore rester au lit?
— Tu pourras te lever dès que tes forces reviendront.
- Dès demain, par exemple? Je voudrais aller à l'aéroport accompagner la
famille Mendel qui quitte le Sénégal. Vous connaissez M. Mendel, je crois?

178
— J'ai soigné sa femme et sa fille. Des gens sympathiques. Et, s'adressant
à Germaine :
— Vous aussi vous les connaissez?
— C'est M. Mendel qui m'a fait venir au Sénégal. Je suis veuve. J'étais
sa secrétaire. Nous allons être bien désemparés, sans eux.
Le docteur Diouf approuva de la tête. Puis il s'assit sur une chaise, comme
s'il n'était pas pressé.
- Vous vous plaisez au Sénégal? demanda-t-il. Vous supportez le climat ?
— Assez bien, Fifi surtout et Magali aussi, malgré son insolation. Mais
Gérard, lui, a moins d'appétit qu'en France ; il reste maigrichon.
Et Germaine ajouta :
- La vie est difficile pour une femme seule avec trois enfants... mais
pourquoi vous dire ça, à vous qui ne voyez que des êtres souffrants ?
Lucien Diouf opina de la tête, l'air grave.
— Tout le monde a ses soucis... et les plus voyants ne sont pas toujours
les plus profonds. Moi aussi, j'ai eu un malheur dans ma vie.
— Il y a longtemps que je l'avais deviné, coupa Magali. Le docteur
releva les sourcils.
— Deviné?.,, deviné quoi?
— Sur le bateau, en décembre, quand vous jouiez avec Gérard et Fin et
que je vous ai demandé si vous aviez des enfants, vous n'avez pas répondu et
vous vous êtes éloigné, soudain triste.
Lucien Diouf regarda Magali dans les yeux ; son front se barra.
— Tu as raison, fit-il, ton intuition ne t'a pas trompée.
Il se leva, resta immobile quelques instants puis, au lieu de reprendre sa
serviette et de s'en aller, il s'assit de nouveau, comme quelqu'un qui a besoin de
parler, de dire ce qui lui tient à cœur.

179
59 LES CONFIDENCES
DE LUCIEN DIOUF
Le docteur resta cependant encore un moment sans rien dire, comme s'il
hésitait à se confier à cette femme, somme toute inconnue, et à cette toute jeune
fille qui l'avait pourtant percé à jour (i).
Voyant qu'il attendait qu'on l'aide à parler, Mme Périola demanda, en
guise d'entrée en matière :
— Vous avez fait vos études de médecine à Dakar ?
- Non, répondit-il, soulagé qu'elle lui eût, comme on dit, tendu la perche
(2). Je sors de la Faculté de Montpellier, où j'ai passé six années... Je retourne
d'ailleurs quelquefois en France pour me recycler (3), me tenir au courant des
nouvelles méthodes de traitement. Quand nous nous sommes rencontrés, sur le
bateau, je rentrais d'un congrès de médecine à Lyon. J'avais pris le bateau au lieu
de l'avion parce que j'aime beaucoup la mer. Je suis né au bord de l'Océan,
précisément près de Fadiouth.

180
— C'est curieux, fit Magali, votre prénom n'est pas musulman,
comme celui de mon camarade Ahmed qui habite le Maroc. J'ai d'ailleurs
constaté, hier, à Fadiouth, que les enfants qui nous entouraient en réclamant des
« cadeaux » avaient, eux aussi, des noms de chez nous, comme Charles, Henri
ou Renée...
— C'est exact, la région de Fadiouth n'est pas musulmane mais
chrétienne depuis l'évangélisation, au temps de la colonisation. Tu as peut-être
d'ailleurs remarqué la petite église du village et les croix latines (4), dans le
cimetière perché sur sa colline de coquillages. Moi aussi, je suis chrétien... mais,
au Sénégal, chacun respecte la religion de l'autre. Chrétiens et musulmans
s'entendent bien.
Il fit une pause. De nouveau il parut hésiter. Enfin, il poursuivit :
— A la fin de mes études, j'ai épousé une Française, une jeune fille qui
travaillait, comme moi, à Montpellier. Elle est venue au Sénégal quand j'y ai
ouvert un cabinet... mais pas à Dakar, dans la brousse, à Tambacounda, à trois
cents kilomètres d'ici. Nous y avons vécu heureux une dizaine d'années... non,
pas tout à fait heureux car nous aurions aimé avoir des enfants, trois ou quatre,
et aucun ne s'annonçait. Nous étions prêts à en adopter quand enfin Gisèle s'est
trouvée enceinte (5). Vous imaginez notre joie. Un bébé allait naître, Blanc ou
Noir, peu importait. Tout allait bien. La grossesse était normale. Hélas !
l’accouchement (6) devait se terminer par un drame. L'hôpital de Tambacounda
était insuffisamment équipé. Une forte hémorragie (7) s'est déclarée. On aurait
pu l'enrayer par des perfusions (8), mais il n'y avait pas de sang du même groupe
que celui de ma femme pour compléter la perte de globules. Ma femme est
morte, comme saignée à blanc et l'enfant n'a pas survécu... C'était un garçon...
Nous devions l'appeler Philippe, comme votre dernier... Et à présent, je suis
seul.
— Seul, répéta Germaine, bouleversée.
— Vous voyez, les accidents de ce genre arrivent encore, même chez un
médecin. Du coup, je n'ai plus pu me supporter à Tambacounda. Je suis venu
m'installer à Dakar. Il y a cinq ans de cela.
— Et comment vivez-vous ?
— Une vieille et brave femme de race Peuhl s'occupe de mon ménage et
ouvre la salle d'attente aux clients. Elle me tient compagnie mais les soirées sont
longues. C'est pourquoi je suis disponible à toute heure.
— Et, depuis cinq ans, vous n'avez pas songé à refonder un foyer. Vous
êtes jeune.

181
Lucien Diouf eut un geste vague qui pouvait signifier l'indifférence ou le
découragement.
— Evidemment, à quarante et un ans, la vie d'un homme n'est pas finie,
mais ce qui m'est arrivé a été si horrible. Et puis... et puis...
Il n'acheva pas. Pour se donner une contenance, il se pencha de nouveau
sur Magali pour l'ausculter.
__ Oui, dit-il, le cœur a repris son rythme normal... avec toutefois
quelques extrasystoles (9) qui disparaîtront vite.
Mme Périola lui demanda alors combien elle lui devait pour ces trois
visites.
- Rien répondit-il.
— Non, protesta Germaine, je tiens absolument à régler vos honoraires
(10).

182
— Il n'en est pas question. Je ne suis pas venu ici en médecin mais en
ami.
— Dans ce cas, je n'oserai plus jamais faire appel à vos services. Lucien
Diouf sourit.
— Écoutez-moi, chère Madame, j'ai soigné votre fille, d'accord,
mais vous avez eu la bonté d'écouter mes confidences. C'est la première fois,
depuis cinq ans, que j'ose m'épancher auprès de quelqu'un. Vous m'avez soulagé.
Un prêté pour un rendu. Nous sommes quittes.
Et il s'en alla. Encore troublées par son récit, Magali et sa mère
échangèrent un regard muet. Puis, Magali murmura :
— Il est encore plus sympathique que je l'imaginais. Pauvre homme !
C'est vrai, il aurait fait un bon papa. Il a sûrement regretté que Gérard et Philippe
ne soient pas là.

183
60 - NOUVEAUX SOUCIS
La famille Mendel partait le lendemain. Magali n'était pas assez remise
pour l'accompagner à l'aéroport. Angéla, M. et Mme Mendel vinrent donc faire
leurs adieux aux Périola, chez eux, après le déjeuner, quand Gérard et Fifi
étaient encore là.
— Ah ! dit Germaine, les larmes aux yeux, nous allons beaucoup vous
regretter. Désormais le Sénégal va nous paraître plus étranger... mais j'ai tort de
me plaindre. Grâce à vous, notre famille est réunie et pendant ces quelques mois
nous avons été heureux.
Angéla promit d'écrire dès qu'elle serait en Israël et les deux camarades
s'embrassèrent comme deux sœurs. Se reverraient-elles un jour? Magali n'osait y
penser.
Mme Périola ne se trompait pas en disant que le bon temps était révolu,
(i). Pendant la présence des Mendel, elle n'avait pas songé à se faire des relations
dans la ville. Elle en éprouva un vide.

184
D'autre part, le nouveau directeur de l'agence ne la considérait pas avec
les mêmes égards que M. Mendel. Méticuleux (2), pour ne pas dire tatillon (3), il
trouvait toujours à redire. Si Germaine se permettait de lui faire une remarque,
de le conseiller, elle qui était au courant de tout, il la rabrouait (4) et faisait
valoir sa situation directoriale. Bref, les rapports entre le patron et sa secrétaire,
malgré les recommandations de M. Mendel, étaient parfois tendus.
— Un jour, pensa Germaine, il prendra prétexte que je ne suis pas
diplômée pour engager une autre secrétaire... et comment retrouver un tel
emploi, à Dakar?
Gérard et Fifi ne se rendaient pas compte des soucis de leur mère. Ils
regrettaient seulement les sorties du dimanche, en auto avec Puck. Magalij elle,
les partageait et conseillait à Germaine de ne pas prêter attention aux sautes
d'humeur de son nouveau patron.
Mme Périola avait d'ailleurs une raison de s'inquiéter : la santé de Gérard.
Gégé n'était pas malade à proprement dire; simplement il supportait mal les
premières grosses chaleurs du printemps. Il gardait son

185
entrain, sa joie de vivre, mais il mangeait si peu, lui qui naguère dévorait
comme un ogre. Il grandissait terriblement, mais restait fluet (5), pour ne pas
dire maigre. La chaleur, qui s'accroissait de semaine en semaine, n'était pas faite
pour lui rendre son appétit.
... Trois mois passèrent ainsi. On était à présent en juillet. La période des
pluies était venue, bienfaisante pour la brousse et les cultures, néfaste pour
Gérard qui supportait mal cette atmosphère lourde et humide. Ah ! si M. Mendel
avait encore été là !... Il avait promis à Mme Périola un mois et demi de
vacances qu'on aurait passé à Mazargue où, même en été, les nuits étaient
fraîches. Gégé aurait eu le temps de se refaire une santé. Le nouveau directeur
ne l'avait pas entendu ainsi. Malgré tout, il comptait sur la compétence de sa
secrétaire et ne tenait pas à s'en séparer si longtemps. Bref, il avait demandé à
Germaine de rester... moyennant une prime substantielle (6) et elle n'avait pas
osé refuser.
Gérard et Fifi furent déçus de ne pas rentrer en France... mais Magali
encore bien plus. Elle avait pensé que le voyage se ferait par bateau, avec escale
à Casablanca et, qu'au retour comme à l'aller, elle reverrait Ahmed.
Elle écrivit sa désillusion» au jeune Marocain qui lui répondit quelques
jours plus tard, déçu lui aussi, et annonçant qu'il avait reçu son admission pour
un lycée français, à Lyon, le 14 septembre.
— A Lyon ! soupira Magali, si près de Marseille ! Quelle malchance que
nous soyons venus au Sénégal !
Des jours passèrent encore. On était en août, le mois pluvieux le plus
pénible au Sénégal. Presque plus de Blancs dans la ville, tous avaient regagné
leurs pays d'origine, pour les vacances. Si Fifi semblait ne s'apercevoir de rien,
si Magali ne se plaignait pas, Gérard supportait difficilement ce changement de
saison. Pour fuir la chaleur, il restait des journées entières dans l'appartement
rafraîchi par le climatiseur.'
— Il faudra que je me décide à le conduire chez un médecin, dit un jour
Germaine... mais pas le docteur Diouf.
— Pourquoi? s'étonna Magali.
— Cela me gêne. Nous lui sommes déjà trop redevables. Encore une fois,
il refuserait le montant de la consultation.
— Bien sûr, c'est embarrassant, mais il est si gentil. Après ce qu'il a dit,
quand il est venu pour moi, je crois qu'il serait heureux de nous revoir. J'ai
l'impression que, nous aussi, nous lui sommes sympathiques... Veux-tu que je
fasse un détour, en revenant de l'institut et que je passe chez lui demander un
rendez-vous ?

186
Pour toute réponse, Mme Périola soupira. Puis, elle regarda Gérard et Fifi
qui faisaient une partie de dominos sur la table de la cuisine. Elle trouva à l'aîné
les joues plus creuses que jamais.
— C'est bien, fit-elle, passe chez le docteur Diouf et demande à sa
gouvernante s'il peut nous recevoir, demain ou après-demain, de préférence
après l'école. Il vous examinera en même temps tous les trois.

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61 - L'INVITATION
— Entrez ! Le monsieur docteur va vous recevoir.
La vieille gouvernante fit entrer Germaine et les enfants dans la salle
d'attente meublée simplement et ornée de quelques agrandissements de photos
en couleurs représentant des sites pittoresques du Sénégal. Pas du tout intimidé,
Fifi se rua (i) sur les revues qui jonchaient un guéridon pour en regarder les
images.
- A présent, je regrette presque de vous avoir tous amenés, murmura
Germaine à Magali. Le docteur va penser que nous abusons.
— Certainement pas, maman, il aime tellement les enfants!
— D'accord. Cependant...
Germaine n'eut pas le temps d'achever. Une porte venait de s'ouvrir sur le
docteur Diouf, en blouse blanche, qui dit en souriant :
— Je suis heureux de vous revoir. J'espère que, cette fois-ci, ce n'est pas
très grave puisque vous êtes venus chez moi. Figurez-vous que, la semaine
dernière, en passant dans votre rue, j'ai failli monter vous dire un petit bonjour.
Je ne sais pas ce qui m'a retenu... Mais entrez dans mon cabinet.

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II pria Mme Périola de s'asseoir dans un fauteuil en rotin, laissant les
enfants debout, et demanda :
— Alors, c'est pour qui?... Pour Gérard, peut-être.
— Oui, Docteur, pour Gérard. Comme vous voyez, il a maigri au lieu de
s'étoffer avec l'âge. L'appétit ne va pas, surtout depuis la grosse chaleur humide.
Je crains qu'il ne finisse par tomber réellement malade.
— Voyons ça, dit Lucien Diouf à l'enfant, veux-tu enlever ta chemisette,
mon grand?
Il l'examina minutieusement, lui fit tirer la langue, regarda le fond de sa
gorge, lui tapota les joues et les genoux avec un curieux petit marteau pour
vérifier ses réflexes (2), puis déclara :
— Restez-la, Madame, je vais le passer à la radio.
Il poussa Gérard vers un réduit obscur dont il referma la porte, ce qui
intrigua fortement Fifi qui demanda :
— Qu'est-ce que va lui faire Lucien?.,. Une piqûre?... Il l'enferme pour
qu'on ne l'entende pas crier?
— Mais non, gros bêta, répondit sa mère... D'abord, je t'en prie, ne dis
pas : Lucien, mais docteur. Je te l'ai répété mille fois, ce n'est pas pou'. Tu le sais
pourtant bien.
Oui, Fifi le savait, mais, pour lui, le docteur Diouf n'était pas un
médecin, simplement un grand camarade avec qui il avait joué sur le bateau. Il
fut rassuré lorsqu'il vit reparaître son frère, tout souriant.
— Tranquillisez-vous, Madame, dit le docteur, Gérard n'a absolument
rien aux poumons, c'est la seule chose, d'ailleurs, qu'on aurait pu craindre. Il ne
supporte pas très bien le climat, c'est tout. Je vais lui prescrire un stimulant (3).
Il arracha un feuillet d'un bloc-notes et rédigea une courte ordonnance.
Puis il demanda :
— Et pour Magali, pour ce diable de Fifi, tout va bien?
— Tout va bien, répondit Mme Périola, Dieu merci. La consultation
terminée, elle se leva.
— Oh ! protesta-t-il, vous êtes si pressée ? J'en ai terminé avec mes
malades, pour ce soir, restez donc un moment.
Germaine se réinstalla dans le fauteuil de rotin.
- Excusez-moi pour l'autre jour, dit alors Lucien Diouf; je ne sais pas ce
qui m'a pris de vous raconter ma vie... Cependant, je ne le regrette pas. Nous
sommes un peu dans la même situation et nous nous comprenons. A propos, le
départ de M. Mendel n'a pas trop perturbé (4) la vôtre?

189
- Son remplaçant m'a gardée mais je regrette beaucoup M. Mendel, qui
était plus qu'un patron pour moi, une sorte de conseiller. Je regrette aussi sa
femme et sa fille avec qui nous étions très liés. Nous nous sentons seuls, à
présent.
A ce moment, la vieille gouvernante entrebâilla la porte pour dire qu'un
«monsieur client » demandait à voir le « monsieur docteur ».
- C'est bien, fit-il, qu'il patiente quelques instants.
Et il se remit à parler, encore de lui, des difficultés de la vie solitaire.
Enfin, à cause de ce client qui attendait, Germaine se leva et,
instinctivement, ouvrit son sac à main pour en retirer son portefeuille.

190
— Surtout, fit vivement Lucien Diouf d'un air presque fâché, ne parlons
jamais de ça entre nous.
Confuse, Germaine referma son sac en rougissant. C'est alors qu'une idée
traversa l'esprit de Magali.
— Oh ! Docteur, comment vous remercier?... Puisque vous êtes
seul, pourquoi ne viendriez-vous pas déjeuner chez nous après-demain
dimanche?
— Voyons, Magali, fit sa mère, que proposes-tu là?
— Justement, reprit Lucien Diouf, je suis libre dimanche. Puis, se
tournant vers Magali et lui pinçant le menton :
— Toi, ma petite, tu es une fine mouche (5), tu as deviné ce qui me ferait
plaisir. Entendu pour dimanche.
Germaine rougit un peu plus. Elle bredouilla quelque chose
d'incompréhensible et fut sauvée par la gouvernante qui entrebâillait de nouveau
la porte en disant :
- Le « monsieur client » attend toujours.
- Excusez-moi, Mme Périola, fit alors le docteur. Alors, tous quatre se
retirèrent, après un échange de poignées de main et se retrouvèrent dans la rue,
Germaine plus troublée que jamais.

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62 - UNE RÉFLEXION DE FIFI

Midi ! Magali avait achevé de mettre le couvert sur une nappe blanche où
trônait, au centre, un vase de fleurs. Germaine, elle, s'affairait dans la cuisine.
Pour faire honneur à son invité qui avait longtemps vécu dans son pays, elle
s'était ingéniée (i) à composer un menu à la française. Dans le four de la
cuisinière, se dorait une pintade qu'elle avait eu beaucoup de mal à trouver et
qu'elle avait garnie d'olives noires, comme en Provence.
Quant à Gérard et à Fifi, ils jouaient avec Puck, tout émoustillés (2) par la
venue du docteur, Fifi surtout qui continuait, en dépit de toutes les
remontrances, à l'appeler Lucien... et à le tutoyer.
Enfin, tout était prêt mais, troublée, Mme Périola avait encore envie de
reprocher à sa fille cette invitation saugrenue (3),^ que Magali avait prise sous
son bonnet (4).
Enfin, midi et demi ! Des pas dans l'escalier, encore annoncés par Puck.
Un bref coup de sonnette. C'était Lucien Diouf, très simplement vêtu d'un
pantalon blanc et d'une chemisette à manches courtes, blanche également. Il
avait l'air radieux.
— Vois comme je suis sans gêne, d'avoir accepté si vite cette invitation,
dit-il à Fifi en le soulevant de terre. Je n'ai même pas demandé à ta maman si je
la dérangeais. Je ne suis pas trop en avance, au moins ?
— Pas du tout, dit Magali. Maman a composé un menu à la française ;
est-ce que ça vous convient ?
— Cela me rappellera Montpellier. J'en ai gardé un si boa souvenir!
— Alors, à table, dit Mme Périola qui avait juste eu le temps de retirer
son tablier de cuisinière.
Magali avait décidé de la place des convives. Elle avait conseillé à sa
mère :
— Tu t'assiéras à côté du docteur, nous autres en face. Pressé de manger,
Fifi s'installa le premier en disant :
— Tu sais, Lucien, j'suis bien content que tu sois venu.
— Oh ! protesta sa mère, fâchée pour de bon cette fois, mes leçons de
politesse ne te serviront donc jamais à rien?...
— Bah ! fit Lucien Diouf, c'est la supériorité des enfants de pouvoir
s'exprimer avec la franchise du cœur. Je suis très flatté, au contraire, d'avoir
droit à toute son affection.

192
Là-dessus, le repas commença, dans une atmosphère tout de même un peu
contractée (5) mais qui se relâcha vite, grâce surtout à Fifi qui n'arrêtait pas de
parler.
Puis, de fil en aiguille (6), la conversation s'anima entre le docteur, Mme
Périola et Magali qui, à présent, faisait presque partie des grands.

193
Mais Fifi ne cessait de harceler (7) son grand ami Noir qui connaissait un
tas de « trucs » pour amuser les enfants. Si bien qu'au dessert, Fifi déclara
naïvement :
— C'est comme si on avait retrouvé un nouveau papa !
Cette remarque jeta presque un froid, ou plutôt créa une nouvelle gêne
pour Mme Périola, qui rougit. C'était pourtant ce que Magali éprouvait et Gérard
aussi.
C'est seulement au café que la conversation se redétendit. Le docteur
proposa alors :
— Que diriez-vous, à présent, d'une petite balade en auto, pas très loin, à
cause de la chaleur.
— Oh ! oui, clamèrent en même temps Gérard et Fifi.
- Connaissez-vous, Mme Périola, le parc forestier de Hann?
— Pas encore.
— Alors, une belle occasion de le visiter. Vous serez sûrement sensible à
la splendeur des arbres et les enfants intéressés par le parc zoologique.
Un quart d'heure plus tard, la voiture du docteur prenait la route, Mme
Périola assise à côté du conducteur, les enfants derrière avec Puck.

194
Le trajet n'était pas très long, heureusement, car depuis son accident,
Magali craignait toujours une nouvelle insolation. Très vite, on atteignit le parc
aux belles allées ombragées par des filaos, des palmiers, des saucissonniers, et
surtout des bougainvillées aux floraisons éclatantes.
— Que c'est beau ! s'exclama Magali, attentive au nom des essences (8)
citées par le docteur.
Mais les deux garçons avaient surtout envie de voir le zoo. Accédant à
leur désir, le docteur les y conduisit. Après avoir admiré les lions, les tigres, les
panthères, Gérard et Fifi s'attardèrent devant les singes, beaucoup plus
vigoureux, sous ce climat, que ceux du zoo de Marseille. Magali, elle aussi,
s'amusa de leurs ébats.
Pendant ce temps, pour leur laisser contempler les animaux à loisir, le
docteur et Mme Périola s'étaient écartés et bavardaient assis côte à côte, sur
l'herbe, comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Cela fit réfléchir Magali.
Elle éprouva un curieux sentiment pas désagréable du tout. Instinctivement, elle
pensa à la petite phrase lâchée par Fifi au cours du repas : « C'est comme si nous
avions un nouveau papa. »

195
63 - UN JOUR D'OCTOBRE
Ce repas fut suivi de beaucoup d'autres. L'habitude fut tout de suite prise
de les renouveler tant il était agréable au docteur de revoir Mme Périola et les
enfants, tant Germaine, elle aussi, y trouvait de l'agrément.

196
Désormais, donc, le docteur Diouf, chaque dimanche, déjeuna à la maison
pour la plus grande joie de tous. Il devint également d'usage qu'après le repas on
sortît pour une balade en auto. Un jour d'octobre Lucien Diouf proposa une
expédition pour toute la journée, avec pique-nique dans la campagne.
— Chic ! s'écria Fin, on va déjeuner sur l'herbe.
Ce jour-là, on partit de bonne heure, avant le jour, pour rouler dans la
fraîcheur. Dans ces pays tropicaux le soleil ne se lève d'ailleurs pas très tôt, de
même qu'il ne se couche jamais très tard. Lucien avait l'intention de conduire ses
amis à Saint-Louis, l'ancienne capitale du Sénégal, dans sa partie la plus
septentrionale (i).
On roula longtemps dans la semi-fraîcheur du matin puis, avant d'arriver à
Saint-Louis, Lucien quitta la grande route goudronnée pour bifurquer à gauche
vers l'océan, afin qu'on puisse se baigner. Oh ! la douceur de l'eau ! Tous
s'ébattirent avec volupté dans les vagues de l'océan. Fifi s'y trouvait si bien qu'au
bout d'une heure, il pleura quand sa mère lui demanda de se rhabiller. Mais son
sourire revint au moment où Magali déballa les victuailles à l'ombre de
bougainvillées, ces arbres majestueux qui fleurissent en toute saison.
Après le déjeuner sur l'herbe que les pluies de l'été avaient reverdie,
chacun se sentit envahir par une douce torpeur (2) qui laissait présager une
bonne sieste. Même Puck, qui avait pris son bain comme tout le monde et
dévoré les reliefs (3) du repas, se laissa gagner par le sommeil.
Il était déjà quatre heures quand, la première, Magali s'éveilla. En
dormant, elle avait encore rêvé qu'Ahmed, allongé auprès d'elle, lui tendait la
main. Hélas ! le petit Marocain n'était pas là. Elle se l'imagina alors, à Lyon,
interne dans son lycée où, comme il le disait dans sa dernière lettre, il avait l'air
d'un renard des sables attaché au bout d'une corde. Cet internat, que Magali avait
eu du mal à supporter, était encore plus pénible pour lui, habitué à vadrouiller
(4) dans sa Médina.
Tout le reste de la journée, Magali se ressentit de ce rêve et la visite de
Saint-Louis, dans cette île au milieu du fleuve Sénégal, ne la réjouit pas comme
elle intéressa sa mère et ses frères. Elle pensait :
— A présent, maman est amie avec le docteur, elle n'est plus seule
comme avant. Moi, j'ai perdu Angéla et surtout Ahmed.
Le soir, on rentra tard, après le coucher du soleil, pour ne pas souffrir de
la chaleur, et quand, ayant déposé ses passagers à leur domicile, le docteur rentra
chez lui, Germaine toute rayonnante, dit à sa fille :

197
— Quelle bonne journée, n'est-ce pas ?
— Oui, une bonne journée... surtout pour toi.
— Que veux-tu dire?... Ces promenades du dimanche ne te plaisent pas?
Magali ne répondit pas. Elle se retira dans sa chambre. Était-elle jalouse
de Lucien?... Non, pas jalouse. Elle se félicitait au contraire de voir de nouveau
sa mère heureuse. C'était elle, Magali, qui souffrait d'une frustration (5).
Dans son lit, elle pensa à une foule de choses. Elle n'avait que douze ans
et demi, mais déjà, à cet âge, on se rend compte de ce qu'est la vie. Elle voyait le
chemin parcouru entre le docteur et sa mère depuis le premier déjeuner à la
maison. Un jour, le médecin n'avait-il pas dit : Pourquoi continuer à nous donner
du « Monsieur » et du « Madame » comme si nous étions des étrangers?
Appelez-moi simplement Lucien et permettez-moi de vous dire : Germaine.
D'ailleurs, souvent, au cours des promenades, sous prétexte de laisser
Magali et ses frères jouer sans contrainte, le Noir et sa mère se tenaient à l'écart
et paraissaient discuter gravement.
— Qui sait, se dit Magali, s'ils ne font pas des projets ?
Elle en était à la fois heureuse et chagrinée, heureuse parce qu'elle-même
aimait beaucoup Lucien, si bon, si généreux... chagrinée, parce que si sa mère
songeait à refaire sa vie, on resterait pour toujours au Sénégal.
Ce soir-là, elle mit longtemps à s'endormir. Elle ne se doutait pas de
l'événement qui allait survenir, brusquement, et bouleverser une fois de plus la
vie de la famille.

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64 - CRUELLE ÉPREUVE
En effet, deux jours plus tard, le mardi soir, Mme Périola rentra du bureau
bouleversée. Elle avait pleuré, cela se voyait ; ses paupières étaient encore
rouges. Fifi, le petit diable au grand cœur, lui demanda, l'air navré, ce qu'elle
avait. Germaine aurait voulu épargner (i) ses ennuis aux garçons pour ne les
confier qu'à Magali. Mais Fifi insista pour savoir.
— Tu as rencontré Lucien? demanda-t-il. Tu t'es fâchée avec lui? Il est
pourtant gentil !
— Non, mes enfants, c'est beaucoup plus grave. Je viens d'être
congédiée.
— Congédiée? reprit Gérard qui ne connaissait pas le mot.
— Renvoyée, si vous préférez.

199
Elle raconta alors ce qui s'était passé. Elle avait eu, à l'agence, une vive
altercation (2) avec son patron au sujet d'une erreur comptable (3) dont lui-
même était responsable mais que, pour se disculper (4), le directeur imputait (5)
à sa secrétaire. Aime Périola n'avait pu, devant une aussi mauvaise foi, cacher
son indignation. Elle s'était rebiffée et finalement, emportée par sa colère, sans
bien savoir ce qu'elle disait, avait proposé sa démission. Son patron l'avait prise
au mot (6). Bref, il lui avait donné son congé avec seulement une indemnité
égale à trois mois de salaire, ainsi que l'y obligeait la loi sénégalaise sur le
travail.
Sur le coup, Fin, qui avait craint une brouille avec son cher grand ami
Lucien, ne se rendit pas compte de ce que cette situation avait de dramatique. Il
vit seulement que sa mère serait payée trois mois à ne rien faire, qu'elle pourrait
rester toute la journée à la maison. Gérard et Magali, eux, jugèrent autrement des
conséquences de ce licenciement (7).
Ce soir-là, comme le jour de l'insolation de Magali, Germaine n'eut pas le
courage de préparer le dîner.
— Prenez ce que vous voulez dans le réfrigérateur, dit-elle aux enfants,
moi je n'ai pas faim... J'ai la migraine, je préfère aller me coucher.
Les enfants se débrouillèrent seuls puis, à leur tour, décidèrent d'aller au
lit. Magali donna l'exemple en se retirant la première dans sa chambre.
Cependant, au lieu de s'endormir tout de suite, elle resta longtemps éveillée à
écouter, de l'autre côté de la cloison, sa mère qui pleurait. Alors, elle se releva,
en pyjama, et vint la trouver.
— Maman, je te sens trop malheureuse, je voudrais t'aider.
— Comment, ma chérie?
— Je ne sais pas encore ; mais nous chercherons une solution. Rien ne
prouve que tu ne trouveras pas un autre emploi à Dakar.
— Je connais si peu de monde. Il me faudrait une recommandation.
— Après tout, nous pourrions rentrer en France. Oh ! je sais, tu penses
peut-être que je dis ça parce que je retrouverais Ahmed. Non, je ne suis pas si
égoïste. Bien sûr, les mêmes problèmes se poseraient mais tu as acquis, aux
Messageries, beaucoup d'expérience. Tu réussirais sûrement à ton examen, au
printemps prochain... et puis, pense à Gérard. Malgré les médicaments que lui
donne Lucien, il supporte de plus en plus mal le climat.
— Je ne le sais que trop, hélas !
Il y eut un silence. Au fond, ceci n'était qu'un prélude (8). Magali avait
une autre idée en tête. Depuis des semaines, quelque chose la tracassait.

200
C'était le moment d'en parler. Elle entra carrément, comme on se jette à
l'eau, dans le vif du sujet.
— Maman, il faudrait une fois pour toutes que nous parlions de Lucien.
— Quel rapport?
— Si, maman, il y en a un. J'ai douze ans, je ne suis ni aveugle ni sourde.
Lucien tient à présent beaucoup de place dans notre vie... et plus encore dans la
tienne. Pourquoi le nier?
Magali venait de toucher le point sensible. Sa mère rougit.
— C'est vrai, ma petite, des liens d'amitié se sont créés entre Lucien et
moi, plus que des liens de simple amitié.
— Je l'ai compris depuis longtemps. Souvent, maman, quand Gérard et
Fin, pour s'amuser, appellent le docteur « papa Lucien», j'ai pensé qu'ils
pourraient un jour le lui dire pour de bon.

201
Cette fois, la question était directe. Mme Périola rougit davantage.
— Oui, Magali, dit-elle, j'y ai pensé... et lui aussi. Mais rien de définitif
n'a encore été envisagé. Tu connais Lucien. Son apparence souriante cache
beaucoup de timidité... et ce n'est pas à moi de prendre une aussi grave décision.
Magali prit la main de sa mère et sourit doucement.
— Alors, laisse-moi faire. Il est à peine dix heures. Lucien a souvent dit
qu'il se couchait tard et lisait dans son cabinet. Je vais le trouver.
— Oh ! Magali, tu perds la tête ! Pour lui dire quoi ?
— Rassure-toi, je ne lui parlerai de rien... de presque rien... simplement
de ce qui vient de t'arriver aux Messageries, de ce que tu envisages pour l'avenir,
pour la santé de Gérard.
— Non, non, Magali... pas si vite. Laisse-moi le temps de réfléchir. Mais
Magali était déjà repartie s'habiller dans sa chambre. Quelques instants plus tard,
elle sortait dans la tiède nuit d'octobre.

202
65 - UNE LETTRE DELIRANTE
Dakar 12 novembre.

Mon cher Ahmed,

Non, non, je t'en supplie, ne fais pas la sottise que j'ai failli commettre à
Digne. Ne dis plus que ce lycée est une prison, que tu es comme un lion en cage,
que tu ne pourras jamais t'habituer au temps gris, froid et humide. Non, ne te
décourage pas à l'instant où je vais t'apprendre, une formidable, une magnifique,
une merveilleuse nouvelle.
Mais avant de te la livrer, je veux d'abord tout t'expliquer depuis le début.
Je t'avais dit, dans mes précédentes lettres, que le docteur Diouf venait de plus
en plus souvent chez nous quand ses visites aux malades lui en laissaient le
loisir. Je t'avais également dit que ce n'était pas seulement pour Gérard, Fifi et
moi. Eh bien, cela a été décidé brusquement, un peu grâce à moi... ou plutôt,
pour ne pas me vanter, à cause de moi.

203
Oui, les événements se sont précipités le jour où maman a été congédiée
des Messageries par son patron grincheux (î) qui l'accusait à tort d'une erreur. Ce
soir-là, maman était si déprimée (2), si anxieuse pour l'avenir, que j'ai pris,
comme on dit, le taureau par les cornes. Il fallait vite faire quelque chose. En
pleine nuit, je suis allée trouver le docteur Diouf qui lisait dans son bureau et,
tout de go (3), je lui ai raconté ce qui venait d'arriver à maman, son impossibilité
de voir autre chose qu'un retour en France, ne serait-ce que pour la santé de
Gégé.
J'ai bavardé longtemps avec Lucien, comme nous l'appelons
familièrement depuis longtemps déjà. Il m'a écoutée, l'air grave, très ému.
Quand j'ai parlé d'un probable retour en France, il a paru très affecté. Je ne lui ai
pas parlé de ses sentiments pour maman, mais j'ai bien vu que c'était à ça qu'il
pensait.
Le lendemain soir, il est venu chez nous. Il avait l'air encore plus grave,
plus gêné que la veille. Il voulait rester seul avec maman. Alors, Gérard, Fifi et
moi nous sommes allés nous coucher. De mon lit, j'entendais la voix basse,
bourdonnante de Lucien et celle, plus ténue (4), de maman. Il était minuit quand
le docteur est reparti ; je ne dormais toujours pas. Je me suis relevée. Maman
était dans la salle de séjour. Quand elle m'a vue entrer, elle m'a prise dans ses
bras. Elle avait les larmes aux yeux, mais pas des larmes de chagrin. Elle m'a dit,
doucement :
— Ma chérie, tu as bien fait d'aller voir Lucien. Il a tout de suite compris
la raison de ta démarche, notre désir à tous qu'il ne soit plus seulement un simple
ami, mon besoin de recréer un nouveau foyer. Alors, il a murmuré : « Germaine,
je crois le moment venu de prendre une décision. Si la couleur de ma peau n'est
pas un obstacle, accepteriez-vous de m'épouser? » Tu comprends, ma chérie,
j'étais trop bouleversée pour répondre tout de suite. Je me suis mise sottement à
pleurer, mais je n'ai pas dit non.
Depuis, Ahmed, les choses sont allées très vite. Avant de parler mariage,
il fallait penser à Gérard. C'est vrai qu'il a beaucoup changé depuis que nous
sommes au Sénégal. Le climat d'ici ne lui réussit pas. Le Docteur n'a pas hésité.
Il ne tenait pas tellement à rester dans son pays où il était malheureux depuis
cinq ans... et il a gardé un si bon souvenir de la France!
Bref, la semaine dernière, il a pris l'avion pour Marseille, afin de chercher
un cabinet, en France, de préférence dans le Midi pour que nous soyons moins
dépaysés... et il a fini par en trouver un, à Marseille même, celui d'un vieux
médecin qui s'apprête à prendre sa retraite. Il a rapporté cette bonne nouvelle ce
matin même, en arrivant à l'aéroport de Dakar-Yoff. Tu penses si nous avons
tous sauté de joie.

204
Lucien et maman vont se marier dans quelques jours, à Dakar, et nous
nous envolerons tous pour Marseille au début janvier. Non, Ahmed, tu ne peux
pas imaginer mon bonheur. J'ai déjà regardé une carte de France, calculé la
distance de Marseille à Lyon. En voiture, par l'autoroute, ce n'est qu'un petit
voyage de trois ou quatre heures. Dès que nous serons arrivés, nous irons te voir.
Lucien me l'a promis. Déjà, il fait ses préparatifs de déménagement pour que son
mobilier arrive en même temps que nous, par le bateau.
Alors, Ahmed, ne t'enfuis pas. Attends que nous nous revoyions, dans un
mois, guère plus. D'ailleurs que ferais-tu?... Où irais-tu? Tu gâcherais à tout
jamais ton avenir... et qui sait si, une fois sur place, Lucien ne trouvera pas pour
toi une solution?
Réponds-moi vite, mon cher Ahmed et dis-moi que tu veux être
raisonnable. En attendant ta lettre avec impatience, je t'embrasse de toute mon
affection.

Magali.

P.S. Je te joins une photo, prise la semaine dernière avec un appareil à déclenchement
automatique où tu nous vois tous les cinq, sur la plage de l'anse Bernard près du cap Dakar. Tu vois
comme notre futur nouveau papa, qui tient Fifi dans ses bras, est grand et sympathique. Lui aussi te
demande d'être patient.

205
66 - LE GRAND VOYAGE
Le départ eut lieu le 3 janvier, par un temps magnifique, une température
estivale (1) et un ciel d'une limpidité parfaite. C'était la première fois que
Germaine et les enfants prenaient l'avion. Ils en étaient impressionnés, Fifi
surtout qui, sous son air fanfaron (2), cachait mal son appréhension, pour ne pas
dire sa peur de s'imaginer dans les airs à bord d'un si gros appareil.
Naturellement, on emmenait Puck, qui n'aurait plus à tirer une langue
longue d'une aune (3) du matin au soir. Mais, lui, n'avait pas droit à voyager
dans la cabine, où les chiens étaient interdits. On venait de l'enfermer dans une
étroite cage, au fond de la soute (4) à bagages, en compagnie d'un congénère (5)
de même taille que lui.
L'avion devait décoller à 10 h 30 heure locale. Ses réacteurs sifflaient
déjà. En grimpant la passerelle, la dernière, Magali sentit son cœur se serrer.
Non, elle ne regrettait pas de partir. Elle se retourna cependant pour voir une
dernière fois ce pays où, malgré l'absence d'Angéla et d Amned, elle avait été
heureuse.
Tous les cinq se retrouvèrent groupés, dans l'appareil, sur deux rangées de
fauteuils, Germaine et Lucien devant, à côté d'un inconnu, les enfants derrière.
Peu avant le décollage, quand l'hôtesse recommanda de boucler les ceintures
s'exclama, pas très rassuré :

206
— Alors, il faut s'attacher, comme dans une auto? C'est donc dangereux ?
Mais quand l'appareil eut pris l'air, aussi stable qu'un bus sur une
autoroute, il soupira et, un moment plus tard> lorsque le steward apporta les
plateaux, pour le déjeuner, il trouva follement amusant ce pique-nique dans les
airs et mangea de bon appétit tout ce qu'on lui servit.
Assise près du hublot, Magali, elle, regardait vers le sol. L'avion volait si
haut qu'elle ne distinguait qu'une vaste étendue jaune qui devait être le Sahara.
En revanche, plus tard, elle découvrit nettement la Méditerranée et les côtes
d'Espagne.
Enfin vers le milieu de l'après-midi, l'avion commença la descente pour se
rapprocher de la terre. L'hôtesse recommanda d'attacher de nouveau les ceintures
et annonça qu'on allait atterrir à Marseille Marignane, où la température au sol
était de 8 degrés seulement. Dire que le thermomètre en marquait 27 quand on
avait quitté Dakar !
— Quel bon air frais ! s'exclama Gérard quand la porte de l'appareil
s'ouvrit.
Il ne restait plus qu'à récupérer le pauvre Puck, à demi étourdi, à prendre
les bagages, à sortir de l'aérogare et à héler un taxi pour conduire es voyageurs à
Marseille, distant d'une vingtaine de kilomètres.
— 12, rue Périer, lança Lucien au chauffeur. Elle donne dans l'avenue du
Prado.

207
Le Prado ! Un des quartiers de Marseille les plus cossus (6). Jamais ni
Magali ni sa mère n'avaient jamais pensé venir un jour habiter là. Trois quarts
d'heure plus tard les voyageurs mettaient pied à terre devant un confortable
immeuble, déjà ancien, mais bien ravalé (7). A côté de sa porte on pouvait lire,
sur une plaque qui n'avait pas encore été enlevée, le nom de l'ancien médecin.
Lors de son voyage, Lucien Diouf avait visité l'appartement. Il fit les
honneurs des lieux. Le mobilier était déjà arrivé ; la concierge l'avait fait
déposer, n'importe comment, dans les diverses pièces.
— Que c'est grand ! s'exclama Magali,
Lucien montra d'abord son domaine, le cabinet médical, la salle de
radioscopie et celle d'attente. Puis on visita les six pièces de l'appartement ; six
pièces spacieuses (sans compter la cuisine) : un salon, la salle à manger et quatre
chambres. Lucien et Germaine occuperaient la plus grande. Gérard et Fifi, qui
tenaient à rester ensemble, s'installeraient dans la seconde, Magali dans la
troisième, une jolie petite chambre dont la tapisserie rosé n'avait pas besoin
d'être refaite. Elle voyait déjà la place de son lit, de sa table de travail. Quelle
différence avec la « cage à lapins » de Roussas !
— Et à qui, maman, servira la quatrième? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas encore l'usage que nous en ferons. Rien ne presse, Elle
pourrait convenir pour une chambre d'amis quand nous aurons des visites.
Une chambre d'amis !... Une idée traversa l'esprit de Magali. Ah ! si
Ahmed n'était pas à Lyon, où il se morfondait (8) dans son internat... mais à
Marseille !...

208
67 - LE VOYAGE A LYON
Le dimanche qui suivit l'arrivée à Marseille, il ne fut pas possible d'aller à
Lyon. Il y avait trop à faire dans la maison : disposer les meubles à leur place,
ranger les vêtements, etc., puisque, le jour de l'arrivée, on s'était contenté de
monter les lits.
La semaine suivante devait d'ailleurs se passer en aménagements, en
achats, pour le plus grand plaisir de la nouvelle Mme Diouf qui éprouvait une
satisfaction bien féminine à décorer l'appartement.
Puis, Germaine alla faire inscrire les enfants dans leurs écoles respectives,
Magali au lycée Périer, les deux garçons à l'école primaire puisque, depuis la
rentrée d'automne, Fifi ne fréquentait plus la maternelle.
Ce fut donc le deuxième dimanche seulement que Lucien, pour tenir sa
promesse à Magali, emmena toute la famille à Lyon. Ahmed était prévenu.
Magali lui avait écrit. Il était entendu qu'on le prendrait à son lycée un peu avant
midi et qu'on déjeunerait tous ensemble dans un restaurant.

209
Pour ce revoir, Magali avait souhaité un grand beau temps. Quelle
chance! le ciel était clair, cependant un mistral (i) glacé rabotait la ville, le port
et la mer.
— Bien sûr, se dit-elle, le temps ne peut pas être chaud, en Provence, au
mois de janvier, mais le soleil brille, c'est l'essentiel.
Hélas ! la Provence n'est pas toute la France. Elle s'en aperçut pendant que
la voiture roulait à vive allure sur l'autoroute. A mi-chemin, de gros nuages gris
envahirent le ciel et, Valence dépassée, une petite neige fine se mit à tomber, qui
ne devait plus cesser jusqu'à Lyon où la couche atteignait plusieurs centimètres.
— Quel dommage ! pensa Magali... et comme je plains Ahmed de vivre
ici !
Lucien Diouf connaissait la ville, puisque c'est en revenant d'un congrès
(2) à Lyon, qu'il avait fait la connaissance des Périola sur le bateau. Il trouva
sans peine le lycée du Parc. Quand la voiture s'arrêta devant l'établissement,
Magali sentit son cœur battre à grands coups. Elle venait de sauter à terre, la
première, dans la neige fondue, quand elle aperçut une silhouette qui faisait les
cent pas sur le trottoir, les mains dans les poches d'un imperméable trop court,
les épaules hautes, comme celles de quelqu’un de transi (3) :
— Ahmed !... Ahmed !...
La silhouette se retourna. C'était bien le petit Marocain. En reconnaissant
Magali, il se mit à courir et il serra sa camarade contre lui en l'embrassant sur le
front comme autrefois.
— Oh ! Ahmed ! Enfin... Comme je suis heureuse ! Il y a longtemps que
tu nous attends dehors ? Tu es glacé. C'est la faute de la neige si nous sommes
en retard.
Elle l'entraîna vers les siens, descendus de voiture à leur tour.
— Viens, que je te présente à papa Lucien !
Le docteur lui serra affectueusement les mains, en souriant, découvrant
ses magnifiques dents blanches. Ahmed sourit, lui aussi, et embrassa Germaine,
Gérard et Fifi qui dit naïvement :
— Je te reconnais bien, tu sais, Ahmed. Chez toi, dans ton pays, on
mange du couscous avec les doigts.
Ahmed avait trop froid dans son imperméable étriqué (4) et ses sandales.
Il ne fallait pas le laisser plus longtemps dehors. Lucien avisa un restaurant
presque en face du lycée. Il y entraîna tout le monde. Il faisait chaud dans la
salle, trop chaud pour garder sur les épaules pardessus ou

210
manteaux. Mais Ahmed, lui, avait eu trop froid, il conserva son
imperméable.
Assis côte à côte, Magali et Ahmed se mirent à bavarder. Cependant,
naguère si loquace (5), le petit Marocain ne faisait guère que répondre aux
questions de sa camarade. De temps à autre, il lui souriait mais il y avait quelque
chose de triste dans ces sourires.
- Il est trop malheureux dans ce pays froid et humide, dans ce lycée où il a
l'impression d'être en prison, se dit Magali.
Pour le dérider (6), elle lui montra les dernières photos prises à Dakar, en
famille, où, à demi dévêtus, sous le haut soleil tropical, tous posaient sur une
plage de sable devant des pirogues.
— Oui, murmura-t-il, vous étiez tous ensemble...
Magali regretta de lui avoir montré ces images. C'était presque cruel. Elle
se souvint des mois passés en Normandie. Soudain, alors que tous deux se
taisaient, Fifi se pencha vers Ahmed en disant :
— Tu devrais revenir avec nous, à Marseille.
C'était retourner le couteau dans la plaie. Des larmes montèrent aux yeux
du petit Marocain, mais il était trop fier pour les laisser voir. Alors,
brusquement, il se leva, quitta la table et sortit du restaurant pour disparaître au
coin de la rue. Bouleversée, Magali n'avait pas eu le temps de le retenir...

211
68 - LE TRAIN DE LYON

Magali était partie de Marseille le cœur plein de joie. C'est avec tristesse
qu'elle reprit le chemin du retour. Pour la première fois, elle avait vu des larmes
dans les yeux d'Ahmed. Fallait-il que le petit Marocain fût malheureux !
— Il est comme moi, se dit-elle, comme moi quand j'étais en Normandie
ou au collège de Digne.
Lucien, Germaine et les deux garçons étaient navrés eux aussi. Dans
l'auto, tout le monde se taisait, tant le départ précipité du jeune Marocain avait
jeté un froid au cours de ce repas qui devait être joyeux.
— Pourvu qu'à présent, il ne cherche pas réellement à fuir! dit Magali.
S'il a un peu d'argent, il est bien capable de venir en cachette à Marseille et
d'embarquer clandestinement (i) sur un bateau. Il nous a vus trop heureux, tous
réunis. Il a besoin de se sentir aimé.

212
— Oui, dit papa Diouf, il faudrait faire quelque chose pour lui. Je vais
m'en occuper.
Papa Diouf, lui aussi, avait trop connu la solitude pour ne pas être sensible
à la peine d'Ahmed. Dès le lendemain, après ses consultations (2), il se rendit au
consulat du Maroc, d'ailleurs tout proche. Le consul, comme Lucien, avait fait
ses études supérieures en France, précisément à Lyon.
— Votre jeune compatriote est un garçon plein d'avenir, expliqua le
docteur. Le ministère de votre pays a commis une erreur en l'envoyant dans cette
ville. Il existe d'excellents lycées à Marseille... le lycée Périer par exemple, que
fréquente la fille de ma femme. Pourrait-on envisager un transfert (3) de bourse?
Le consul, compréhensif, approuva et promit de faire les démarches
nécessaires à Rabat.
Quand Lucien rapporta la nouvelle à la maison, Magali bondit de joie et
s'empressa d'écrire à Ahmed pour la lui annoncer.
Hélas ! dans les ministères, la paperasserie (4) est compliquée. Malgré
cette rapide démarche, c'est seulement en mars, après deux nouveaux voyages à
Lyon pour atténuer le « cafard » d'Ahmed, que parvint directement à Lucien
l'accord de transfert autorisé pour les vacances de Pâques, qui débutaient
précisément le samedi suivant.
Cette fois, Magali n'hésita pas à envoyer à Ahmed un télégramme qu'elle
téléphona elle-même, dans le cabinet de Lucien, un télégramme aussitôt suivi
d'une lettre où elle dit :

213
« Enfin, ton cauchemar est fini. Nous aurions tous voulu aller te chercher
à Lyon mais le samedi est le jour le plus chargé pour papa Lucien. Alors, prends
le train de 7 h 35 qui te déposera à Marseille à n h et demie. J'irai t'attendre à la
gare. Finis pour toi, la pension, le ciel gris ! Tu t'installeras chez nous. Ta
chambre est déjà prête.
Ce samedi-là, comme pour participer à cette liesse (5), le soleil s'était
levé, glorieux, dans un ciel serein. Pas le moindre souffle de mistral sur la mer.
Debout de bonne heure, Magali décida de se rendre à la gare à pied pour jouir de
la température printanière. Comment allait-elle trouver Ahmed? Lors du dernier
voyage à Lyon, fin février, il était tellement découragé, tellement las d'attendre
cette autorisation à laquelle il ne croyait plus!
Dès onze heures, elle arrivait à la gare Saint-Charles, essoufflée d'avoir
monté en courant l'escalier monumental. Quelle animation en cette période de
départ en vacances !
- Pourvu que son train ne soit pas en retard! se dit-elle, folle d'impatience.
Onze heures dix !... Onze heures vingt !... Onze heures trente !... Enfin, un
long convoi apparut, glissant lentement sur les rails avant de s'immobiliser
devant un des butoirs du cul de sac (6) que constitue la principale gare de
Marseille.

214
Magali avait pris un ticket de quai, bien sûr. Le cœur battant, elle regarda
les portières s'ouvrir, à la recherche d'une chevelure noire et frisée. Rien.
Pourtant presque tous les voyageurs, déjà descendus, traînaient leurs valises vers
la sortie. Pourquoi, n'apercevait-elle pas son camarade? Elle se mit à courir sur
le quai, s'arrêtant pour se hausser sur la pointe des pieds et jeter un coup d'œil
vers l'intérieur des wagons, au cas où, bercé par les tressautements du train,
Ahmed se serait endormi. Non. Lui aussi était sûrement trop impatient d'arriver.
Il ne s'était pas laissé gagner par le sommeil. Alors, que penser?
Deux fois, trois fois encore, elle parcourut, sur le quai, toute la longueur
du train. Puis, à bout de forces, elle s'arrêta. Une idée effroyable lui traversa
alors l'esprit. Le télégramme était arrivé trop tard, Ahmed avait décidé de fuir.
Peut-être, à cette heure, se tenait-il recroquevillé au fond de la cale d'un navire
qui l'emportait vers l'Afrique? Elle sortit son mouchoir pour essuyer ses larmes.
— Eh bien, ma petite, lui lança un contrôleur, qu'as-tu? Tu attendais
quelqu'un qui n'est pas venu?
— Un camarade, je ne l'ai pas vu.
— Ne t'affole pas. Il va peut-être arriver par le « bis ». Tous les trains
sont doublés, aujourd'hui. File sur le quai N° 3... dépêche-toi, je crois
qu'il entre en gare.

215
69 - AHMED ET MAGALI
Le « bis » entrait en gare, en effet. Ses portières s'ouvraient quand Magali
déboucha sur le quai N" 3. Les voitures de première classe étaient attelées en
tête du convoi. Elle courut jusqu'à celles de seconde, cinquante mètres plus loin.
Et tout à coup, alors qu'elle cherchait de nouveau une tête noire et frisée,
parmi la foule, une main se posa sur son épaule. Elle se retourna vivement et
laissa échapper un cri. - Oh !... Ahmed !
Le petit Marocain l'avait aperçue le premier. Laissant tomber sa valise
éraflée (i) de faux cuir à ses pieds, il serra sa camarade dans ses bras. Jamais
Magali n'aurait cru à pareille transformation. Elle retrouvait Ahmed

216
tel qu'il était autrefois, le sourire aux lèvres, les yeux pétillants de joie de
vivre et de tendresse, bref, un Ahmed qui avait effacé de son visage toutes traces
de mélancolie et de chagrin.
— Enfin ! Enfin ! s'exclama Magali, tu es là et tu ne repartiras plus. J'ai
eu si peur, tout à l'heure, quand le premier train est arrivé. J'ai cru... j'ai cru...
mais non, pas maintenant, je te raconterai plus tard. Tout le monde t'attend à la
maison. Viens, pour aller plus vite nous allons prendre un taxi.
— Un taxi?... Oh ! j'aimerais tellement mieux faire le trajet en bus,
comme autrefois. J'aurais davantage le temps de revoir Marseille.
Puis, se dépouillant de son imperméable qui cachait un pull gris élimé (2)
aux coudes :
— Quelle chaleur, ici ! A Lyon, le ciel était encore gris quand je suis
parti.
Ils sortirent de la gare, descendirent les marches du grand escalier et
attendirent un bus dans lequel ils s'installèrent côte à côte. Ils étaient si émus,
l'un et l'autre, qu'ils ne trouvaient rien à se dire, se contentant, de temps à autre,
d'échanger un sourire.
— Tu verras comme c'est grand, chez nous, dit enfin Magali alors que
l'autobus s'engageait dans la large avenue du Prado. Quelle différence avec
l'H.L.M. de Roussas !
De l'avenue à la rue Périer, il n'y avait que quelques pas. Magali s'arrêta
devant une porte en chêne verni, près de laquelle Ahmed lut cette inscription :
Docteur Lucien Diouf
Ancien interne des hôpitaux de Montpellier
Médecine générale. 2e étage.
Puis il releva la tête en disant :
— Elle est drôlement chouette ta maison !
Au lieu de prendre l'ascenseur, ils grimpèrent l'escalier à pied et Magali
sonna. Ce fut Germaine qui vint ouvrir, comme pour un client, bien que midi fût
passé. Elle aussi reconnut à peine Ahmed tant il était redevenu radieux. Gérard
et Fifi accoururent pour se pendre à ses vêtements.
— C'est vrai? demanda Fifi, tu vas rester chez nous?... toujours?... C'est
chic, on s'amusera bien !
Jusqu'à Puck qui reconnut le petit Marocain, bien qu'il ne l'eût pas revu
depuis trente mois.

217
Lucien était encore dans son cabinet, avec son dernier client. Si ses
débuts, à Marseille, avaient été quelque peu difficiles, son sérieux, sa
compétence (3), son dévouement lui avaient vite amené des malades, des Noirs,
des Nord-Africains, surtout.
— Nous allons l'attendre pour passer à table, dit Germaine. Pendant ce
temps, Magali, va montrer sa chambre à Ahmed. Il y déposera sa valise.
Cette chambre se situait au bout de l'appartement. Magali se souvint du
jour de l'arrivée, quand elle avait pensé qu'elle pourrait servir à Ahmed. En y
pénétrant, le petit Marocain s'exclama :
— Oh ! des vues de mon pays !
— J'ai pensé que ça te ferait plaisir, dit Magali. Pour trouver ces
agrandissements de photos, j'ai fait plus de dix magasins.
Il contempla longuement la place Djemaa à Marrakech, où il n'était jamais
allé, la palmeraie d'Agdz, dans la vallée du Draa, qu'il ne connaissait pas non
plus, une vue du port de Casablanca où par contre, il était souvent venu vendre
de la pacotille (4) aux touristes pour se faire un peu d'argent de poche et où,
surtout, il avait retrouvé sa camarade, le jour de l'escale de l'Océanic.
— Peut-être qu'après tout, ces photos vont te donner la nostalgie du
Maroc, dit Magali... et qu'au lieu de venir ici tu aurais préféré retourner là-bas?
Il fronça les sourcils et eut, pour Magali, un regard de reproche.
— Tu sais bien que la Provence est presque mon pays, que j'y suis venu
tout petit... et qu'auprès de toi je m'y sentirai encore mieux chez moi.
Pour cacher leur émotion, ils firent semblant de regarder attentivement la
dernière photo qui représentait un souk. Mais, tout à coup, Germaine les appela :
— Venez, mes enfants. Lucien en a terminé avec ses consultations. Tous
à table!

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70- AHMED ET MAGALI (fin)
Ah ! ce repas familial, autour de la grande table, dans la salle à manger
aux fenêtres grandes ouvertes sur le printemps ! Ce repas de neuf convives qui
donnait presque l'impression d'un banquet !
En effet, ce jour-là, les grands-parents Périola s'étaient une troisième fois
risqués dans leur camionnette jusqu'à Marseille. Dieu merci ! le chauffeur avait
plus facilement trouvé la large avenue du Prado que la Cour des Miracles de
Roussas. Le jour où Germaine, un peu gênée, leur avait annoncé son remariage,
les deux braves vieux n'avaient pas été offusqués. Autrefois, pendant la guerre,
le grand-père avait servi dans les tirailleurs camerounais. Il avait gardé de
l'Afrique noire le meilleur des souvenirs.
Enfin, à table, il y avait aussi Moada l'ancienne gouvernante du docteur.
Aussi attachée à son patron qu'un chien à son maître, n'avait-elle pas écrit, un
mois après le départ de Dakar, pour supplier le « Monsieur médecin », comme
elle disait, de la faire venir auprès de lui et de la « nouvelle Madame » ?

219
Lucien et Germaine avaient accédé à cette demande et, un beau jour, la
brave Moada était descendue de l'avion, à l'aéroport de Marignane, avec armes
et bagages. Aujourd'hui, elle avait démocratiquement (i) sa place à la table
familiale.
Pour cette fête, car c'en était une pour tous... même pour Puck, a qui ce
diable de Fifi avait accroché au cou un nœud papillon du docteur, à la place de
l'habituel collier, Germaine avait mis les petits plats dans les grands. Gérard qui,
depuis quelques semaines, avait retrouvé son bel appétit, s'en léchait déjà les
babines.
— Moi qui aime tant les enfants, dit le docteur en dépliant sa serviette et
en regardant Ahmed, je suis comblé (2) !
Tous étaient si émus qu'au début du repas, on n'entendit guère que le
cliquetis (3) des couteaux et des fourchettes. Mais Fifi n'était pas de ces galopins
à rester longtemps muets. Quand Moada apporta le plat de résistance (4), un
couscous, il éclata de rire en évoquant une fois de plus celui de Casablanca,
dégusté assis par terre, en plongeant les doigts dans la semoule, comme si ce
déjeuner à la marocaine était digne de rester pour toujours gravé dans sa
mémoire.
Au fond, on n'attendait qu'un signal pour donner de l'entrain. Ahmed et
Magali se mirent à discuter, à parler de leurs souvenirs, Lucien et le grand-père
Périola à évoquer le Cameroun que le docteur connaissait, la grand-mère à
contempler ses petits-enfants avec attendrissement et à jouir de cette ambiance
familiale.
— Eh bien ! dit soudain Germaine, qu'attends-tu, Magali, pour
annoncer l'autre nouvelle à Ahmed?
— Une bonne nouvelle? demanda le petit Marocain, ébahi.
— Oui, une bonne nouvelle, fit Magali. Je te la réservais pour le dessert,
mais puisque maman vient d'en parler... Figure-toi qu'Angéla va revenir en
France, cet été, pour les vacances. Ses parents ont déjà loué une villa à Hossegor
sur la côte landaise, pour le mois d'août. Angéla me l'a écrit avant-hier. Elle
amènera un jeune Vietnamien de notre âge, échoué (5) on ne sait comment, en
Israël et dont ses parents s'occupent... Alors papa Lucien a décidé que, nous
aussi, nous irions tous à Hossegor cet été... mais peut-être à ce moment-là, seras-
tu chez tes parents, au Maroc.
— Non, Magali, je passerai le mois de juillet à Casablanca mais je
reviendrai en août. Ce sera formidable !...
Et, se tournant vers le docteur, comme si c'était son père :
— Merci, papa Lucien !...

220
Oui, Ahmed avait retrouvé sa joie, mais le repas traînait un peu en
longueur. Ils s'étaient si peu parlé, Magali et lui, dans l'autobus! Il avait hâte
d'être de nouveau seul avec elle. Au moment où Moada servait le café, il jeta
vers les fenêtres grandes ouvertes un regard significatif (5).
— J'ai compris, dit Mme Diouf en riant, tu ne peux pas résister au désir
de faire un tour avec Magali. Eh bien ! allez vous promener.
Les deux camarades ne se firent pas prier. Ils quittèrent la table et
sortirent.
— Tu te souviens de notre baignade à la plage, il y a deux ans et demi, un
jour d'été où il faisait si chaud?
— Je n'ai pas oublié, Ahmed, c'est justement à cette plage que je voudrais
retourner. C'était peu de temps avant la grande séparation.
— Alors, on prend un bus?
— Inutile ! nous en sommes bien moins loin que de Roussas. Faisons le
chemin à pied.
Ils descendirent la large avenue du Prado où les arbres se paraient déjà de
petites feuilles et aboutirent à la plage. Pour cette première journée de chaleur,
nombre de Marseillais s'y étaient donné rendez-vous. Personne, cependant,
n'osait se risquer à plonger dans l'eau encore trop froide.

221
— Fuyons cette foule, dit Magali, allons plus loin, nous étendre au soleil.
Ils découvrirent un endroit tranquille, se mirent en maillot de bain et
s'allongèrent sur le sable, côte à côte, la main dans la main. Alors, ils réalisèrent
pleinement qu'ils ne se quitteraient plus. Le soleil était si intense qu'ils fermèrent
les yeux. Silencieux, ils laissèrent vagabonder leurs pensées.
Pour son compte, Magali revit ces deux longues années passées, tous les
événements qui avaient bouleversé sa vie, ses joies, ses peines, ses espoirs, ses
déceptions. Non, elle ne pensait pas à l'avenir. Elle voulait jouir du merveilleux
présent. Elle aimait Ahmed et Ahmed l'aimait. Elle voyait tout ce qui les
rapprochait mais non ce qui pourrait, plus tard, les éloigner. Ils n'étaient ni de
même nationalité, ni de même race, ni de même confession (7). Tout cela elle ne
voulait pas le voir.
Et soudain, sous la chaude caresse du soleil, elle s'endormit. Un rêve
l'effleura aussitôt. Elle se revit au Sénégal, le jour de l'excursion à Fadiouth
quand elle croyait, pendant la sieste, qu'Ahmed était auprès d'elle et elle se
souvint de sa déception, au réveil. Non, cette fois, c'était bien vrai. Ahmed lui
tenait la main. Et elle en éprouvait une joie immense.

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TABLES DES CHAPITRES

1 - Une famille heureuse 6


2 - Une attente angoissée 8
3 - L'accident 11
4 - Une attente anxieuse 13
5 - La visite 16
6 - Les pantoufles 19
7 - Au commissariat 21
8 - Le nouveau logement 24
9 - Angéla 26
10 - Le récit d'Angéla 29
11 - Le déménagement 32
12 - Le poste de police 35
13 - Le poste de police (suite) 38
14 - La cour des miracles 41
15 - Ahmed 44
16 - La tapisserie 47
17 - La tapisserie (suite) 50
18 - Une mauvaise nouvelle 53
19 - Grave problème 56
20 - La camionnette 59
21 - Les babouches 62
22 - Le livre rouge 65
23 - La salle d'accueil 68
24 - La tante Berthe 70
25 - Les chats 73
26 - La rentrée 76
27 - Pain d'épice 79
28 - Jalousie 82
29 - Les vacances de Noël 85
30 - Les vacances de Noël (suite) 88
31 - Témoignages d'amitié 91
32 - La lettre de Germaine 94
33 - Des nouvelles d'Ahmed 97

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34 - Encore une mauvaise nouvelle 100
35 - Le départ 103
36 - Les retrouvailles 106
37 - Les vacances à Mazargue 109
38 - Un spectacle lamentable 113
39 - Le projet de Germaine 116
40 - La fugue manquée 119
41 - Une formidable nouvelle 122
42 - Le télégramme 125
43 - Le grand départ 128
44 - A bord de l'Océanic 131
45 - Escale à Casablanca 134
46 - Le couscous 137
47 - Les confidences d'Ahmed 140
48 - Un homme à la mer 143
49 - Un homme à la mer (suite) 146
50 - Le grand Noir 149
51 - Dakar ! 152
52 - Une idée de Magali 156
53 - La grande mosquée 160
54 - Une excursion qui finit mal 164
55 - Une excursion qui finit mal (suite) 167
56 - Le docteur Diouf 170
57 - Le docteur Diouf (suite) 174
58 - L'intuition de Magali 177
59 - Les confidences de Lucien Diouf 180
60 - Nouveaux soucis 184
61 - L'invitation 188
62 - Une réflexion de Fifi 192
63 - Un jour d'octobre 196
64 - Cruelle épreuve 199
65 - Une lettre délirante 203
66 - Le grand voyage 206
67 - Le voyage à Lyon 209
68 - Le train de Lyon 212
69 - Ahmed et Magali 216
70 - Ahmed et Magali (fin) 219

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