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Le Mythe al- Andalous et les écrivains algériens

Nombre de spécialistes – notamment Jacques Berque – parlent

volontiers des Andalousies plutôt que d’une Andalousie. Sans doute entendent-ils ainsi souligner l’ampleur de la période historique à laquelle ils se réfèrent. Mais aussi ils veulent marquer par là les incessantes fluctuations et l’extrême diversité des caractéristiques politiques, sociales, religieuses, culturelles et économiques de cette partie de la péninsule ibérique, en tout cas beaucoup plus vaste que le territoire de l’actuel gouvernement autonome de l’Andalousie, puisqu’il a pu s’étendre des Pyrénées à Gibraltar, Portugal inclus. La perspective historique la plus large recouvre les siècles de la domination arabo-islamique du

VIII ème au XII ème siècle et aussi ceux de la domination chrétienne entre le XII

ème et le XVIème siècle. Cette longue période revêt les aspects d’une réalité contrastée, tantôt sombre et tantôt lumineuse, avec des phases de persécution et d’exclusion, mais aussi des moments privilégiés de respect mutuel dans la

diversité.

Le modèle vers lequel nous porte la réflexion contemporaine est celui

où ethnies et religions ont partagé une existence relativement apaisée sur un

même sol. Ce serait plutôt l’Andalousie des environs de l’an mille. L’Etat andalou construit sous le califat omeyade de Cordoue s’est alors effondré pour laisser la place à une poussière de principautés locales, les Taïfas. Paradoxalement, il semble que ce soit dans cette période de troubles et de morcellement que la culture ait connu son plus bel essor, alors même que se précisait la menace de la reconquête chrétienne. Cette phase d’affaiblissement du pouvoir politique, phase à laquelle les Almoravides mirent fin dès 1086, pourrait avoir permis, par une sorte de décentralisation avant la lettre, un épanouissement culturel exceptionnel, caractérisé par une étonnante circulation des hommes et des idées.

Dans une étude intitulée ‘’Vivre ensemble : l’Andalousie au XI ème siécle ‘’, Jamel Eddine Bencheikh a magistralement décrit le bouillonnement et le métissage intellectuel de cette époque. A une population approximativement évaluée à 7 millions d’habitants au moment de la conquête musulmane, plusieurs composantes se sont ajoutées : quelques milliers d’arabes, un nombre sans doute plus important mais impossible à chiffrer de berbères, quelques esclaves africains ramenés du Soudan, des esclavons provenant des autres pays européens. Une grande partie de la population autochtone a été progressivement arabisée, les uns ayant conservé la religion chrétienne (les mozarabes), les autres convertis à l’islam ( les muwallads). Quant aux juifs, une minorité s’est convertie à l’islam, les autres conservant leur religion avec un statut de tributaires.

Cette diversité ethnique s’accompagne d’un large partage linguistique. L’ensemble de la population andalouse (muwallads aussi bien que chrétiens, juifs et arabes) pratique la langue romane en usage avant l’arrivée des arabes, mais aussi un arabe dialectal andalou. Ce bilinguisme se manifeste notamment dans

la poésie populaire andalouse. L’arabe classique est utilisé par les gouvernants et

les lettrés de toutes confession. Quant aux lettrés juifs, ils écrivent outre l’hébreu,

l’arabe et le castillan. Certains d’entre eux connaissent le latin et le grec.

A Grenade, sous la dynastie berbère des Zirides qui y régna jusqu’à la fin du XI ème siècle, les juifs, formant la majeure partie de la population, ont joué un rôle essentiel dans la vie économique et financière, voire politique. C’est ainsi que, dans la famille des Banu Naghrilla, Samuel, puis le fils de celui-ci, Joseph, furent l’un et l’autre à la fois chef de la communauté juive et premier ministre du royaume. Le poète et philosophe juif Ibn Gabirol, né à Malaga vers 1021, mort à Valence vers 1058, écrivit son œuvre poétique en hébreu et ses traités de philosophie en arabe. Ibn Azra, né en 1055 à Grenade, écrivit ses poèmes en arabe, en roman ou en hébreu. Un siècle plus tard, Maïmonide écrira ses épîtres en arabe, avant même qu’elles ne soient traduites en hébreu. Un autre exemple mérite d’être cité car il montre bien la coexistence, voire l’interpénétration des langues et des religions avec des incidences au double plan spirituel et temporel : un traité, daté de 1058 et rédigé partie en latin partie en arabe, soumet à la juridiction de l’évêque de Barcelone l’ensemble des églises des diocèses de Dénia, d’Orihuela et des îles Baléares relevant du royaume musulman de Dénia, gouverné par Ali Ben Mochehid. En contrepartie, l’évêque accepte que le nom du roi musulman ‘’soit mentionné dans les prières et les sermons de ces églises ‘’.

Outre la période de l’an 1000 à Cordoue, les historiens retiennent un autre moment privilégié dans la relation Orient-Occident : En 1085, après trois siècles de souveraineté islamique, Tolède est reconquise par les Espagnols. Fuyant la menace d’une intolérance grandissante à Cordoue, des juifs viennent s’installer à Tolède où ils apportent des manuscrits venus d’Orient. Une véritable ‘’école de traduction’’ se forme à Tolède et dans quelques villes environnantes. Des juifs y traduisent en latin ou en castillan des manuscrits arabes, notamment des versions arabes des textes d’Aristote. Des érudits anglais, allemands, italiens viennent s’y retrouver et y travailler, constituant ainsi, jusqu’à l’époque de la Renaissance, un véritable creuset européen à partir de la culture orientale. Le ‘’vivre ensemble’’ des trois religions à Tolède a sans doute duré du début du VIII ème siècle au début du XVI ème siècle, jusqu’à la conversion forcée des musulmans et des juifs.

Cependant, il faut se garder d’idéaliser cette époque arabo-andalouse et d’en présenter un tableau totalement idyllique. Le seul terme de tolérance recèle, au regard de nos exigences éthiques actuelles, un versant inacceptable. Il suppose un pouvoir dominant qui, au nom d’une mansuétude de bon aloi, accorderait, à des groupes ethniques ou religieux minoritaires, la possibilité d’exercer, dans certaines limites et sous certaines conditions parfois humiliantes, telle ou telle attribution, telle ou telle pratique, cette permission étant révocable à tout moment par le fait du prince. Ce serait à la limite admettre la formation de ‘’ghettos’’, assortis de statuts discriminatoires. Une telle conception est naturellement inacceptable de nos jours, car incompatible avec l’exercice des droits et des libertés individuels dans un esprit de laïcité et de stricte égalité entre les individus.

Il convient de noter que l’acceptation par la société islamique de la présence des minorités chrétiennes et juives en Andalousie n’a été que temporaire et que ces minorités se sont dissoutes avec l’instauration au XII ème siècle des mouvements politico-religieux réformistes des dynasties almoravides et almohades. De même, du côté chrétien, les minorités juives et musulmanes ont disparu à la Renaissance : expulsion des juifs d’Espagne en 1492, conversion forcée et exil des musulmans entre 1499 et 1526, massacre et expulsion des morisques à partir de 1603 avec l’apparition d’un véritable racisme d’Etat.

Il n’en reste pas moins que, dans la mémoire des hommes, l’histoire d’al – Andalous est demeurée un modèle vivant de coexistence conviviale. Dès le

XII ème siècle, un historien maghrébin, al – Maqqari a présenté, à l’intention des

lecteurs arabes, une histoire générale d’al – Andalous, dont il avait lui-même vécu la fin avec l’expulsion des Morisques. Les écrivains arabes des XIX ème et XX ème siècle ont perpétué l’image d’un ‘’paradis perdu’’ andalou dans une perspective romantique et nationaliste. De leur côté, les historiens espagnols, après avoir longtemps minimisé l’importance de la période arabo – andalouse, voire nié la réalité même de celle-ci, ont de plus en plus largement fait référence, surtout depuis l’avènement récent de la démocratie dans leur pays, à l’univers pluriel d’une ‘’Espagne des trois religions’’. C’est ainsi que fut lancé le programme politico-culturel ‘’al – Andalous 92’’ à l’occasion du 500 ème anniversaire de la chute de Grenade.

Le mythe andalou a traversé, de manière plus ou moins explicite, le rêve méditerranéen créé et entretenu par toute une génération d’écrivains à partir des années 30, ceux auxquels a été ensuite appliquée l’appellation quelque peu artificielle d’’’Ecole d’Alger’’ . Au moment même où l’an dernier à la même époque je tentais d’évoquer ici le rôle moteur joué dans cette mouvance par Gabriel Audisio, par la publication de ses livres ‘’Jeunesse de la Méditerranée’’ et ‘’Le sel

de la mer’’, paraissait à ‘’Actes Sud’’ l’ouvrage d’Emile Temime intitulé ‘’Un rêve

méditerranéen’’ que j’ai découvert avec ravissement. Ce livre expose, de manière

remarquable, l’histoire des efforts déployés, en écrit et en action, par un groupe d’écrivains – Audisio, Camus, Roblès, Amrouche , Guibert – pour instaurer dans

un monde plus juste et plus fraternel, une libre et fructueuse confrontation entre

l’Orient et l’Occident. Emile Temime cite abondamment un opuscule d ‘Audisio publié par l’éditeur Rougerie en 1957, donc en pleine guerre d’Algérie, sous le titre de ‘’Feux vivants’’. C’est d’ailleurs sur une citation de ‘’Feux vivants’’ qu’il conclut son livre. Temime décrit avec lucidité et objectivité, l’évolution à certains égards divergente des positions respectives de Camus, Sénac, Amrouche sur l’Algérie, au fur et à mesure que se précisent les enjeux dramatiques de cette guerre. Je me permets simplement de regretter que cette précise et précieuse analyse ne fasse pas la moindre allusion aux rencontres de Sidi Madani de 1948, qui constituent selon moi une résurgence incontestable du rêve méditerranéen d’un rapprochement Orient Occident. Il suffit pour s’en convaincre de relire le témoignage qu’en donna à l’époque Mohamed Dib, le grand romancier et poète algérien récemment disparu.

Le passé andalou a également resurgi comme composante d’une réflexion commune entre palestiniens et israëliens sur la possibilité de construire un avenir fait de cohabitation pacifique sur un même territoire. Les acteurs sincères d’un tel dialogue récusent toute tentative de récupération nostalgique, réactionnaire et dominatrice visant à une sorte de retour à un âge d’or faussement idéalisé. Selon la formule d’un historien palestinien, Elias Sambar, l’histoire réelle des Andalousies dans ses contrastes et sa complexité, ne doit pas être un modèle, mais un catalyseur dans la recherche d’un nouvel art de vivre ensemble. Une telle réflexion pourrait, me semble-t-il, s’appliquer, dans l’actualité sanglante que nous vivons, aux rapports entre tous les peuples de l’Orient et de l’Occident. C’est en poète que de son côté, Mahmoud Darwich évoque l’Andalousie dans des entretiens intitulés ‘’La Palestine comme métaphore’’ (Sinbad – Actes Sud 1998) . Il déclare en effet : ‘’L’Andalousie est la réalisation du rêve de la Poésie : un âge d’or humaniste et culturel’’.

En ce qui concerne l’Algérie – car c’est elle qui est ici au cœur de nos préoccupations -, je rapporte d’un récent séjour à Alger, dans le cadre du

‘’Printemps des Poètes’’, la conviction que les hommes et les femmes de ce pays, dans leur grande majorité, après le dépassement d’une phase douloureuse de leur histoire, sont avides de renouer, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, un dialogue empreint de confiance, d’estime et de respect mutuel. Une rencontre comme celle-ci montre que notre soif de dialogue et d’échange est aussi intense que la leur. J’ai relevé dans un article paru dans le Monde du 18 mai 1995, et signé de Jean-Pierre Péroncel – Hugoz, spécialiste bien connu de l’islam, à propos du temps mis par les Espagnols à se réapproprier leur passé arabo- andalou, la réflexion suivante : ‘’Espérons que les Maghrébins n’attendront pas un demi-millénaire pour se pencher sur cette ‘’Andalousie de l’Occident ‘’, selon l’expression du peintre algérois Jean De Maisonseul, que fut, mutatis mutandis, l’Afrique du Nord européenne.’’ Ce vœu semble d’ores et déjà accompli si l’on en juge par l’importance des travaux de recherche entrepris par les algériens sur leur passé, y compris colonial. Comment ne pas citer aussi cet appel émouvant lancé par Jacques Berque à l’issue de sa leçon de clôture au collège de France :

‘’J’appelle à des Andalousies toujours recommencées dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelées et l’inlassable espérance.’’

Selon l’expression d’Amin Maalouf, nous souhaitons pouvoir librement réunir ‘’toutes les patries de notre âme’’ . Camus dans ‘’L’homme révolté’’ a revendiqué, au nom de la dignité de la personne humaine, les droits d’une religion de la fraternité. C’est aussi ce que Malraux qualifie dans ‘’L’espoir ‘’, d’’’Illusion lyrique’’. Je lisais cet été l’œuvre d’un philosophe cher au cœur d’Yves Bonnefoy. Il s’agit de Léon Chestov, à la pensée duquel Camus s’est référé dans ‘’Le mythe de Sisyphe’’ . Ce qui me frappe chez ce philosophe, c’est la manière dont il s’insurge contre la Nécessité ( nommée par les Grecs :ananké ), cette loi immuable et fatale, en vertu de laquelle les hommes n’envisagent pas d’autre solution que celle qui consiste à se soumettre à l’Histoire, dès lors qu’il est impossible, pour eux aussi bien que pour Dieu, de faire que ce qui est arrivé dans le passé n’ait pas eu lieu. Chestov refuse ce qu’on appelle le réel – dit-il -, l’évidence des faits. Il tient la résignation pour une erreur, plus encore que pour une faute. Les coups que nous recevons doivent nous tenir en éveil. Une fois délivrés du passé et tournés vers l’avenir, il nous appartient de transformer ce qui fut en ce que nous voudrions qu’il devînt.

Quel plus bel exemple évoquer dans la littérature algérienne que celui de Mohamed Dib qui, depuis son poème ‘’Vega’’ et à travers son roman au titre évocateur ‘’ L’infante maure’’ paru en 1994, n’a cessé d’être hanté par le rêve d’Andalousie, vécu dans l’imaginaire maghrébin comme le paradis perdu dont les ancêtres furent exilés. Naget Khadda, dans son beau livre sur Dib, rappelle la légende et aussi un peu l’histoire selon laquelle les familles tlemcéniennes, d’ascendance grenadine, ont conservé la clé de la maison abandonnée et caressé, pendant des générations, le rêve d’un retour. Elle souligne que l’héroïne du roman ‘’Lyyli Belle a découvert la clé des rêves qui lui permet de réconcilier le monde et d’inventer son Andalousie.’’

Nous voulons croire de toutes nos forces que l’Histoire aura bientôt fini de déposer sa lie. Pour nous qui sommes attachés à l’Algérie, comme le fut Camus, par toutes les fibres de notre être, que représente le mythe Al Andalous, sinon l’ardente volonté de créer entre nous, en dehors de toute arrière-pensée possessive ou dominatrice, l’espace d’une écoute respectueuse et d’une conciliation durable, afin de pouvoir y déployer, en toute liberté, l’infinité des richesses de l’esprit et du cœur dont sont porteuses, depuis de millénaires, les cultures méditerranéennes qui sont les nôtres.