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MONSTER

...librement inspiré de la nouvelle The Black Cat d'E. A. Poe

Séquence 1 / Scène 1 / Ext. / Jour / Ancienne ferme

Le corps de ferme est une bâtisse carrée de pierre de taille, entourée de


gravier sur une dizaine de mètres. Au-dela, les cailloux font place aux
herbes folles, puis aux pâtures, et au loin, aux champs de maïs. On note
une mare à une quinzaine de mètres de la maison. Il y a bien des années
qu'il n'y a plus de vaches dans l'étable ni de poules dans la cour ; à
quelques mètres de la maison, l'ancienne grange a été réhabilitée
entrepôt et garage pour la voiture, dont la porte est légèrement
entrebaîllée. Le ciel est sombre et lourd, et annonce un orage; un ultime
rayon de soleil éclaire dramatiquement la ferme et la campagne
environnante.
Les graviers crissent sous les pas d'un personnage invisible à l'écran,
supposément à l'arrière de la maison.

Voix masculine
Lili?

Un long silence s'ensuit, brisé par la reprise des crissements réguliers.

Séquence 1 / Scène 2 / Int. / Jour / Garage

Le garage est plongé dans une semi-obscurité, l'unique source de lumière


étant la porte ouverte de quelques centimètres et une haute fenêtre aux
carreaux rendus presque opaques par l'accumulation de poussière. Le sol
est en terre battue. On devine, dans la pénombre, de hauts murs couverts
d'étagères et d'ustensiles divers : pots de peintures, flacons de
décapant, scie, cisailles, râteau, vieux draps, câbles électriques...
Dans un recoin, sur le sol, on distingue comme une petite silhouette
blanche à genoux, face au mur, presque immobile. Des respirations et un
lent bruissement d'étoffe trahissent clairement une présence vivante dans
la pièce.
Les crissements de pas se rapprochent, semblent longer le mur, passer
sous la fenêtre, puis cessent un instant. La voix d'homme, étouffée et
lointaine comme dans un rêve, appelle à nouveau. Dans le garage, le
froissement d'étoffe accélère brusquement, évoquant des mouvements précis
et saccadés. La petite silhouette semble s'agiter légèrement.
La porte du garage, jusqu'alors à peine entr'ouverte, s'ouvre bruyamment,
révélant la silhouette du PERE. Âgé de trente-cinq ans environ, grand,
brun, d'une bonne carrure, mais des traits doux de père aimant, il est
vêtu sobrement ; sur son visage se lit un mélange de colère et de
soulagement.

Père
Lili! On t'a cherchée partout! Il faut rentrer maintenant! Qu'est-
ce que tu...!

La petite silhouette, qui se révèle être LILI, laisse échapper un petit


cri d'enfant pris en faute, jette un regard apeuré par-dessus son épaule,
tout en agitant frénétiquement les mains sur quelque chose qui semble
être posé devant elle.
Le père se dirige vers elle d'un pas décidé; soudain, un courant d'air
fait claquer la porte dans un grand bruit métallique ; l'obscurité dans
la garage se fait presque totale. Quelques bruits de collision, un juron
étouffé du père, un nouveau cri de Lili. Enfin, le père parvient à
trouver un interrupteur; une ampoule nue jette une lumière crue et
blanche sur la scène, donnant aux ombres des proportions fantastiques.
Lili est une frêle petite fille de cinq ans tout au plus. Son petit
visage est encadré de deux tresses brunes dont s'échappent une multitude
de mèches et d'épis; elle est pieds nus et porte une robe d'été blanche.
Ses yeux sont agrandis par la peur et la honte. Le visage et la robe sont
souillés de traces rougeâtres et de terre, et les mains noires de crasse
jusqu'aux poignets. Vainement, elle tente de cacher derrière elle ce
qu'elle tentait d'enterrer : un minuscule cadavre de caneton, atrocement
mutilé, entouré de petits objets tranchants. Le petit animal a les yeux
crevés, les ailes sectionnées, le ventre béant et le crâne écrasé ; la
terre est imbibée de sang.
Le père écarquille des yeux horrifiés lorsque la lumière dure de
l'ampoule lui révèle le carnage miniature.

Père
Qu'est-ce que tu as fait? [Lili éclate en sanglots.] Rentre tout de
suite.

Son père la prend sévèrement par le bras et l'entraîne hors du garage.

Séquence 1 / Scène 3 / Ext. / Jour / Cour de la ferme

Lili et son père courent presque vers la maison; il commence à pleuvoir.


Sur le seuil de la porte, on entr'aperçoit la MERE : grande, mince, les
cheveux permanentés, elle porte un pull saumon et un jupe beige aux
genoux. Le père pousse sa fille à l'intérieur de la maison et ferme la
porte.

Lili [voix off, comme enregistrée sur un magnétophone de mauvaise


qualité ]
Le soir, quand vous êtes seul, il arrive que vos cauchemars
d'enfant reviennent vous hanter, c'est humain... Mes fantômes à
moi, ils ne m'ont jamais oubliée. Il m'avait vue grandir, il me
suivait...

Générique

Séq. 2 / Scène 1 / Int. / Jour / Salle à manger

Un salon-salle à manger-cuisine familial. La table du petit déjeuner,


pour trois convives, n'est pas encore tout à fait débarrassée. Assise sur
une chaise, la petite fille devenue jeune fille, âgée d'une quinzaine
d'années, lace ses bottes de cuir. Elle est vêtue d'un jean noir et d'un
t-shirt à manches longues.

Lili
[hausse la voix] Maman, j'y vais, hein!

Mère
[voix lointaine, semblant venir d'une autre pièce] Oui, oui, bonne
journée ma chérie...
Lili enfile une paire de mitaines posées sur la table, se saisit de son
sac posé au pied de la chaise, décroche son manteau et le met tout en se
dirigeant vers la porte. Avant de sortir, elle s'enroule une écharpe
autour du cou et remonte frileusement la fermeture Eclair de son manteau.
Enfin, elle ouvre la porte et sort bravement affronter le froid matinal.

Séq. 2 / Scène 2 / Ext. / Jour / Cour de la ferme

Des plaques de verglas couvrent les graviers, et les pâtures sont


blanches de givre ; la mare est elle aussi gelée en surface. Lili
traverse la cour d'un pas pressé.
Alors qu'elle s'engage sur la petite route d'asphalte qui part de la
cour, un détail attire son attention. Elle ralentit et tourne la tête.
Sur l'herbe, un CANARD famélique la fixe, immobile.
Lorque la jeune fille le regarde à son tour, le canard, sans la lâcher
des yeux, se met à battre pathétiquement des ailes, bec ouvert. Lili
reste sans réaction. Le volatile bat des ailes avec insistance.
Avec une moue perplexe, Lili s'éloigne hâtivement sur la route, jetant de
temps à autres un coup d'oeil par-dessus son épaule. Le canard, qui a
cessé de battre des ailes, la suit des yeux.

Séq. 3 / Scène 1 / Int. / Nuit / Salle à manger

La nuit vient de tomber. La porte d'entrée s'ouvre sur Lili, décoiffée


par le vent, visiblement exténuée.

Lili
Pfff, nan mais c'est pas possible, ce temps. J'vous jure, il fait
un froid de –...

Une double «Shhhh!» lui fait baisser la voix. Face à elle, ses parents
sont assis près de la cheminée, tous deux en pantoufles à imprimé
écossais. Sur les genoux de la mère, dans une couverture de laine, le
canard blessé est confortablement lové. Il semble oberver Lili depuis
qu'elle a franchi la porte.

Père
Tu vas lui faire peur! Regarde notre nouveau petit protégé... Il a
une aile cassée et il mourait de froid. Mais c'est un petit
malin, il a presque frappé à la porte pour demander l'asile! [Les
parents rient ; Lili lève les yeux au ciel.]

Mère[attendrie]
Hein qu'il est mignon? On ne pouvait pas le laisser dehors...

Lili pose son sac et s'approche prudemment. Elle tend lentement la main
vers la canard, qui semble attendre des caresses. Elle l'effleure
vaguement durant quelques instants, avant de reprendre son sac et de
s'éloigner dans le couloir, vers sa chambre, au fond.
Elle pose la main sur la poignée. Avant de la tourner, elle ferme les
yeux, tourne la tête et les ré-ouvre. Le canard la regarde depuis le
salon.

Séq. 3 / Scène 1 / Int. / Jour / Salle à manger

La famille est à table. Le canard est installé sur une chaise, à côté de
Lili ; en tendant le cou, il se met à manger dans l'assiette de celle-ci,
qui proteste et le repousse maladroitement du bout de sa fourchette, sous
les rires des parents.

Lili [voix off de la petite fille]


On aurait cru qu'il recherchait ma compagnie et qu'il était devenu
ma mascotte, mais sans véritable raison... son affection
m'écoeurait...

Séq. 3 / Scène 2 / Int. / Jour / Salle à manger

Lili est seule à la table, pieds nus. Le canard passe sous la table et
lui effleure les pieds ; Lili frémit et se recroqueville instantanément
sur sa chaise.

Lili [voix off de la petite fille]


...sa présence me faisait horreur. J'avais peur de lui. Il me
suivait, et si je cherchais à tromper sa vigilance...

Séq. 3 / Scène 3 / Int. / Nuit / Chambre

Lili se réveille au beau milieu de la nuit. Son oreiller est éventré ; le


lit et le sol de la chambre sont noyés de plumes. Elle en ramasse une
poignée et se met à trembler.

Lili [voix off de la petite fille]


...il revenait me tourmenter. Mes parents l'adoraient. Moi seule le
prenait pour ce qu'il était...

Séq. 3 / Scène 4 / Int. / Nuit / Salle de bain

Lili est sous la douche. Par l'insterstice des deux portes de la cabine,
elle distingue l'oeil et le bec du canard. Détournant vite le regard,
elle le pose sur le siphon de la douche, dans lequel elle voit la même
image. Elle la voit également dans le reflet sur les carreaux de
céramique, puis à l'intérieur de chaque goutte d'eau. Les couleurs font
place au noir et blanc. Très vite, la lumière se fait instable et
mouvante, et les murs semblent se refermer sur elle ; des canards
monstrueux, dotés de dents, de plusieurs têtes, de plus d'une paire de
pattes ou couverts de dizaines d'yeux, lui apparaissent sur les parois de
la douche, puis sur sa propre peau. Tous la fixent et la menacent ;
lorsqu'elle sort de la douche, les canards ont envahi la salle de bain.
Son reflet dans le miroir a des canards posés sur la tête, les épaules et
la poitrine.

Lili [voix off de la petite fille]


...un MONSTRUEUX SOUVENIR!

Séq. 4 / Scène 1 / Int. / Indéterminé / Salle à manger

Lili, les yeux révulsés, titubante, arrive dans la salle à manger, où ses
parents cajolent amoureusement le canard dans leurs bras comme s'il
s'agissait de leur nouveau-né. Elle porte une robe blanche et légère. A
grand-peine, elle atteint le plan de travail de la cuisine, où elle se
saisit d'un couteau de boucher.
Les parents écarquillent les yeux et ouvrent la bouche, mais soudain
leurs traits se raidissent. Quelques gouttes de sang leur éclaboussent le
visage.
Ils s'effondrent sous les coups répétés de leur progéniture. Le canard
n'est plus qu'une dépouille sanglante, mais Lili le frappe inlassablement
du couteau, sans se préoccuper de ses parents qui agonisent; elle leur
traverse la poitrine, les épaules et le visage à chaque coup.
Enfin, épuisée, Lili jette le couteau au sol. A deux mains, elle détache
les restes méconnaissables du canard des cadavres de ses parents et les
dépose sur le carrelage.
Lili écarte péniblement les deux cadavres et se couche entre eux. Elle
prend la main inerte et froide de chacun dans la sienne. Elle sourit
faiblement, et lentement, ferme les yeux. Elle semble s'endormir.

Séq. 5 / Scène 1 / Int. / Jour / Cabinet du psychiatre

Le cabinet est une pièce confortable aménagée avec goût, mais dénuée de
toute âme. Deux gardiennes de prison encadrent la porte. Pas un objet sur
le bureau, sinon un classeur facturier, un stylo et le bloc-notes du
PSYCHIATRE. Celui-ci est un homme au visage doux et intelligent, mais sur
lequel est actuellement figé un rictus indéfinissable.
Face à lui, de l'autre côté du bureau, est assise Lili. Elle a maigri et
semble faible et fatiguée. Elle lui sourit douloureusement.

Lili
Vous non plus... Vous ne me croyez pas... Vous ne savez même plus à
qui donner le rôle du monstre.

FIN

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