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HISTOIRES D'HOMMES

de Xavier Durringer

Une production "Le Temps Présent"

avec Claudie Cohen-Solal

Mise en scène

Gérard Foucher

Contact: 06 08 94 00 22
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HISTOIRES D'HOMMES

4.

Les mecs tièdes sont à chier, à vomir, à oublier.


Le mec qui vous dit de belles paroles, si chaudes
que vous fondez, des mots sucrés enrobés de
sérieux, du très sérieux, le mec qui vendrait des
esquimaux aux esquimaux. C'est simple vous
fondez.
Il vous prend la main mine de rien et dit vous
avez chaud ? Il vous demande ça comme ça. Et
vous, vous répondez un peu. Vous êtes brûlante
et vous dites un peu, j'ai un peu chaud, c'est le
manque d'air, le manque de vent, je boirais bien
un peu d'eau fraîche, une carafe entière avec des
glaçons. Il dit garçon, de l'eau fraîche avec des
glaçons s'il vous plaît. Il dit ça en riant, un charme
fou et vous vous dites qu'est-ce qui se passe là,
pourquoi moi ? Non pas que j'ai pas confiance en
moi bien que je me sois fait baiser un paquet de
fois, baiser dans le sens avoir, je me suis fait
avoir, mais ça va de pair généralement.
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Mais je me dis en le voyant dire en riant


"glaçons", je me dis c'est incroyable ce que j'ai
envie qu'il me prenne dans ses bras. C'est
stupide, j'ai le cœur qui tape et le ventre qui se
dilate, puis se serre, faut que je me lève que
j'aille aux toilettes, me regarder dans les yeux,
voir de quoi j'ai l'air.
Et tout se passe comme sur des roulettes.
Et c'est reparti le manège, le premier soir, lui
c'est pas comme les autres, il rit et les gens qui
rient ne jouent pas de double jeu sinon ils riraient
jaune, ils oseraient pas rire, ils feraient juste les
sérieux mais lui il rit et je me sens bien,
tranquille, nature, envie de tout donner, de ne
rien retenir, pas faire semblant, donner tout.
Comme si je sautais en parachute, me lâcher, me
laisser flotter et me laisser aller au gré du vent,
de ses désirs, on part loin, on verra bien où on
s'arrête.
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Mais le truc, c'est que l'histoire s'arrête vite. Déjà


le lendemain, à sa façon de se rhabiller, de se
retourner, ses gestes furtifs pour mettre la
chemise dans le pantalon, de dire je t'appelle un
taxi, avant d'avoir bu le café ensemble. Je
t'appelle un taxi.
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Non, non, n'appelle pas c'est bon. Je vais marcher


c'est bon, j'en trouverai un en marchant et il vous
dit sur la droite, t'en trouveras sur ta droite au
coin du boulevard, y a une station sur ta droite, ta
droite, c'est ce "ta" qui tue et là il rit plus du tout,
tout ce qu'il fait est très sérieux, beaucoup trop
sérieux, la moindre chose qu'il fait a de
l'importance, c'est du sérieux de chez sérieux, il a
pas le temps, il a plus le temps. Là vous avez le
parachute qui vrille en torche, vous tombez de
haut, vous avez tout donné dès le premier soir.
Vous vous êtes racontée de la petite enfance à
aujourd'hui avec force détails de A à Z et vous
tombez de haut quand il vous ramène à la porte
en regardant sa montre le salaud comme un
rendez-vous chez le gynécologue. Il regarde sa
montre et vous prend dans ses bras sans vous
embrasser, il vous serre fort, trop fort, limite
claque dans le dos, deux trois tapes, gentil gros
chien gentil et vous dit dans un souffle, à bientôt,
j'ai ton numéro, je t'appelle vite c'est promis, ça
veut bien dire ce que ça veut dire, je t'appellerai,
ça veut dire m'appelle pas c'est pas la peine, je
t'appellerai. Et vous savez qu'il sait déjà plus où il
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a foutu votre foutu numéro le petit con. Tout d'un


coup il a rapetissé, nettement moins beau, plus
petit.
Envie de lui mettre une gifle d'éducation comme
un éclair à quoi bon. Et digne vous descendez les
marches, envie de pleurer, velours d'époque,
vous poussez la double porte vitrée poignées
dorées, vous appuyez sur le bouton de la grosse
porte d'entrée et ça sonne, un drôle de son, de
clac et vous la prenez la claque en pleine gueule
et vous marchez jusqu'à la station de taxis, les
lunettes de soleil de travers et y en a pas de
taxis, et là y a un homme, jeune cadre costumé
qui vous sourit et vous dit, y a jamais de taxi dans
cette station, à cette heure-ci, ils font l'escargot à
Roissy.
Et vous dites ah bon, ils font l'escargot, comme
ça.
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Et vous fondez en larmes. Et l'homme vous dit, ça


va pas ? Et vous répondez, ça va, ça va mieux, ça
va passer en remettant vos lunettes d'aplomb. Et
ça ne passe jamais complètement. C'est pour ça
qu'on prend des cachets chéri. Pour que ça
continue. Jusqu'au jour où on décide d'en finir. Ils
ne savent pas que je suis une princesse quelque
part tous ces abrutis. Le prochain s'en
souviendra.
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5.

Qu'est-ce que tu crois mon petit gars, que tout


est rose pour les filles ? Enlève-toi ça tout de suite
de la tête.
Faudrait pouvoir chasser cette couleur des
poupées, des petites robes et de tout ce qui
touche de près ou de loin les petites filles. Plus
jamais de cette couleur. Rien n'est rose, rien. Y a
rien de rose.
Gardons cette couleur pour les bonbons, pour la
guimauve, pour les sucettes, pour la pochette des
Sex Pistols. Jackie était en rose le jour de
l'assassinat de JFK, non ?
Le rose c'est bon pour les robes de vieillesse avec
un vert émeraude en liseré. Tout ça, ça va. C'est
très beau. Tout ça ça va.
Mais plus jamais de rose pour les petites filles !
Jamais. Vous avez compris ?
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6.

Faut pas que je t'aie dans la tête. Faut pas que je


t'aie dans la tête. Je vis plus. Je pense plus qu'à
toi. T'es comme le centre et je tourne autour.
Je papillonne. Tu vois le truc, je papillonne tout
autour de toi. Tu m'aveugles. Je volette et je
brûle. Je tape dans le mur. Je tombe. C'est aussi
simple que ça. Je tombe. J'arrête pas de tomber
comme si ça s'arrêtait jamais. Un trou sans fond.
Je peux plus rien faire, je me traîne comme une
âme en peine. Je rôde vers tes endroits, je
déambule, comme une bulle d'eau. Je fais le
culbuto.
J'en crève.
Ma fille, ne pense plus à lui, il te brûle, il brûle ta
vie.
Personne ne sait que moi, personne ne sait, y a
que moi, y a que moi qui sais. Vous, vous vous
imaginez des trucs mais vous êtes bien loin de
savoir pourquoi. Pourquoi je suis comme ça avec
lui.
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C'est… c'est… c'est dur à dire, à expliquer… C'est


comme un sortilège. Il est rentré… et… et… et…
Ça a fait un truc comme une vague chaude…
Comme un choc… Comme la montagne à la mer.
Je peux pas dire, je suis pas forte en mots, y a
rien qui tombe juste comme je voudrais, tout ce
que je dis c'est un peu à côté, pas bon… Je vais
pas vous parler de sexe, mais là c'est comment je
pourrais dire, physiologique, naturel, compulsif,
physique, quand il vient, j'ouvre… C'est pas très
beau, mais c'est tellement bon.
Je tremble de partout.
Comme des milliers de langues de feu qui courent
sur mon ventre, sur mon corps, il débouche
chaque pore de ma peau, m'aspire, m'assèche.
Puis me fait couler comme une fontaine.
11

7.
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La nuit je ne dors pas. J'aurais dû faire bonne


sœur pour me lever pour la prière, mais j'aime
trop l'amour même avec un petit a minuscule
aaaahh. La nuit je ne dors pas, je trinque, je
trinque à moi, sublime, je valdingue m'écrouler
dans le canapé, je me laisse aller aux
programmes délicieux de la nuit, je veux dire les
programmes télé, très chouettes, pas
dérangeants, faciles à comprendre tout va bien,
on est dans une drôle de merde, passons. Je fume
un peu, remets un coussin, drôle d'effort, bien
caler le coussin comme il faut, je plaisante pas,
c'est des années de pratique, des nuits entières
pour bien le caler d'un coup, légèrement bombé
dans le coin parfait du canapé, contre le boudin
mou. Je m'allonge moitié Grecque moitié Romaine
complètement explosée, lutteuse au repos. Je me
love. J'aime bien dire love. Je me love dans ma
nuisette dentelle mauve. Je file d'histoires en
visages, d'infos en rediffusion, des animaux à
l'histoire de l'homme, je trinque, je trinque. Je ne
dors pas. J'ai les paupières en plomb qui tombent
et se relèvent comme un obturateur d'appareil
photo clic-clac. Où en est le monde chérie, où j'en
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suis moi dans tout ça, qu'est-ce que je comprends


de tout ça ? Pas grand-chose ou si peu. Dormir
n'arrangera rien.
Faut que je me motive, trouver les objectifs,
qu'est-ce qui me plairait bien de faire, voyons
voyons, cherchons, cherchons, c'est mauvais
signe déjà si on cherche, ça accroche pas
d'entrée, c'est pas clair, qu'est-ce que j'aimerais
faire ? Putain c'est pas facile comme truc, comme
aux mots croisés, une définition du monde.
Bon, bon, bon, voyons voir un peu ce que je
pourrais bien faire lalala, pas facile comme truc,
voyons voir, fatigant très fatigant je remets le
coussin en place, n'y arrive pas tout de suite,
deux trois essais, merde ce coussin, un coup de
zap et je reste bloquée sur une série allemande,
ça bouge pas trop, pas mal, les voix françaises
sont rigolotes, je regarde les arrière-plans, le
décor, le jeu, les mains de l'acteur, je cherche les
ombres.
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J'allume la radio en même temps. Une émission


sur le jazz et des voix américaines traduites par
une voix grave et joyeuse en français, une
interview, des éclats de rire. Je suis avec eux
explosée dans le canapé cuir. Commence la
musique. Je zappe sur des animaux sauvages. Un
buffle noir dans les herbes hautes. Le batteur est
génial. Ça siffle de joie dans le public, c'est live.
Envie de téléphoner à quelqu'un, je me ressers un
verre de Frascati, j'adore la couleur rivière glacée
transparente. Envie de me baigner dans une
baignoire naturelle de Frascati, entre les rochers
chauffés par le soleil.
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J'ouvre mon petit carnet d'adresses, ça y est je


suis dans la dynamique, mais qui appeler à
quatre heures moins le quart du matin sans
déranger ? La vie est mal faite, on devrait aussi
dormir de jour, à tour de rôle, pour pas laisser
tout seuls les insomniaques. Et nous sommes plus
nombreux qu'on le croit. Je vais niaquer
l'insomnie comme dirait Paul. Je passe en revue
tous les noms. Pas le souvenir qu'il soit
insomniaque celui-là. Peut-être à l'étranger,
l'Italie, aah l'Italie. L'Italie n'est pas aussi décalée
que ça. D'ailleurs y a pas de décalage, peut-être
une heure. Au Liban, aah le Liban. Mais ils sont
décalés dans quel sens les Libanais ? Est-ce hier
ou demain ? Trop tard pour chercher, faut que je
trouve un ami américain, pas facile à cette heure-
ci, ça doit être moins neuf à Los Angeles, ça
devrait aller question horaire, qui je pourrais bien
emmerder ? Le problème c'est que je connais
personne là-bas. Changement de décor, je passe
à la cuisine dire bonjour dans le frigo, bonjour
petites salades et pots de yaourts, bonjour une
petite bière. Et hop une petite bière Gold. De l'or
dans l'estomac.
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Envie de prendre un bain en buvant du thé vert. Il


paraît qu'un bain qui coule à quatre heures du
matin, c'est pas génial est monté me dire mon
voisin du dessous. Je vais faire une action
citoyenne, je vais respecter son sommeil, je
prendrai pas de bain cette nuit. Mes voisins
dorment depuis bien longtemps. Sauf une fenêtre
dans l'immeuble d'en face. Au cinquième.
Compagnon de nuits cette fenêtre et je sais pas
ce qui se cache derrière, toujours allumée la nuit
comme une veilleuse jusqu'au matin. Comme
moi. Peut-être quelqu'un de malade. Paul pense
qu'ils font pousser de l'herbe sous les néons. Et
qu'il y a peut-être personne sous cette lumière-là,
que de l'herbe, de l'early girl comme il dit. De la
jeune pousse à fumer, mais moi j'y crois pas. Il y
a quelqu'un, c'est sûr, un allumé qui fait les cent
pas comme moi, qui fait la toupie. Ce serait bien
de se parler. Et puis non. Ça pourrait devenir une
habitude de se téléphoner. Très mauvaise
habitude. J'aimerais bien qu'il pleuve comme ça
d'un coup tout petit et puis du vent, des
claquements et du tonnerre et des éclairs au-
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dessus des toits. De la pluie. Des poules qui


picorent du grain sur le trottoir.
Je m'allonge un peu, le lit est frais, tout autour
rien n'est en place, faudra ranger un peu. Dois
aller dîner demain soir, chez des amis, très chics.
Des musiciens. Peut-être un homme nouveau,
avec des mots nouveaux et des gestes nouveaux,
tout tout nouveau.
Faudrait que je range, prévoir sa venue
hypothétique. Horreur d'aller chez les hommes.
D'ailleurs les hommes que je rencontre, on ne
peut jamais aller chez eux. À croire que les
hommes intéressants n'ont pas de chez eux. C'est
devenu une règle et je pose pas de questions. Les
hommes mariés adorent passer pour des
célibataires tout en sachant que vous savez, pas
compliqué à comprendre. Ils viennent mes
hommes ici comme au fumoir, se détendre
quelques heures, parfois un bout de nuit. Je
m'ennuie pas. Je ne m'ennuie pas.
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J'entends au loin les dernières ou les premières


voitures et la voiture-balai, le bruit des bennes
comme le marchand de sable, on sable la route et
moi le champagne. Je vois des montagnes. Et
mon amour qui danse seul le sirtaki sur un bateau
magique, une clope au bec, une coupe de cristal
à la main, torse nu, magnifique. Je me rapproche
lentement de lui. Il me prend dans ses bras. Le
clapotis des vagues. Rideau.
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8.

J'aime les vieilles chambres d'hôtel. Les palaces


décrépis au bord de l'eau. Les restaurants
véranda avec vue sur la brume ou sur la mer. Le
service toujours un peu désuet avec des jeunes
serveurs et des serveuses d'un autre âge 1920.
J'aime les hôtels l'hiver et l'automne. Je les aime
avec presque personne à l'intérieur. Avec un
veilleur de nuit qui veille. Certains ne dorment
jamais. C'est toute une école. J'aime les clefs
toujours différentes et les vieux numéros sur les
portes. J'aime les petits-déjeuners et l'effort sur la
porcelaine.
Toujours très amusant de voir la tête des clients.
Qui a dormi sous le même toit ? Souvent drôle.
J'aime les couples qu'on voit traverser comme des
ombres, monter l'un derrière l'autre en silence
comme à la montagne un premier de cordée.
J'aime les bruits et les couvre-lits de couleur
sombre, l'effet du soyeux, les coussins et la
couverture d'ajout dans le placard. J'aime la télé
et les programmes télé qui n'ont plus rien à voir.
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Là-bas tout m'inspire, c'est une attente, un


transit, un déplacement, un petit déracinement,
une absence, un manque, une espérance, une
rencontre, l'espérance d'une rencontre. J'aime les
grandes baignoires et les petites bouteilles de
shampoo et le bonnet et la serviette à lustrer les
chaussures qui ne sert à rien. J'aime la moquette
dans les larges couloirs et toutes ces portes et les
recoins et les beaux canapés dans le couloir qui
ne servent qu'aux Anglais. Je dis ça, parce que
ces canapés de couloir ne servent à rien mais j'y
ai vu deux fois, deux couples anglais qui
fumaient. J'aime les grands escaliers et le silence
et les ascenseurs qui craquent.
J'aime toujours le café le plus proche, là où
j'achète mes cigarettes et le journal.
J'aime imaginer qui a dormi dans ce lit.
Dommage qu'ils mettent rarement un petit
chocolat à la menthe sur l'oreiller et la petite
serviette épaisse pour descendre du lit. Tout se
perd pour le fonctionnel académique. Je déteste
les chaînes d'hôtels. Toujours Le Figaro à lire au
petit-déjeuner.
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J'aime les savons et le petit papier autour. Le


lourd peignoir quand il y a le nom de l'hôtel
dessus. J'aime les noms des hôtels. Les hôtels
Bellevue et la belle vue ou les hôtels Beau Rivage
ou Belle Rive ou l'hôtel du Lac avec vue sur le lac
si on a de la chance.
J'aime téléphoner des nuits entières devant la
télé. Je crois que les téléphones ont été conçus en
premier pour les chambres d'hôtel. Pour la
séparation des amants.
J'aime parler d'amour au téléphone. Safe sex.
J'aime le mini-bar où tout est mini, chips mini,
mini-chocolat et mini-bouteilles d'alcool et mini-
champagne à boire toute seule.
Je me revois encore avec mon premier amant
dans ma première chambre d'hôtel, comme notre
premier petit chez nous. J'avais tourné dans la
chambre pendant un quart d'heure, des toilettes
à la salle de bains, le lit, c'est là que ça allait se
passer.
Et ça s'est passé. Point. Sans commentaire. Ma
première rencontre avec le monde des hôtels a
commencé par un échec retentissant.
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Si les fantômes planent dans les chambres, ils ont


dû se marrer, franchement. Au bout d'une heure
mon jeune amant si fougueux en paroles pleurait
dans mes bras. Il pleurait comme un enfant. Je
me souviens qu'il avait un nom à particule, un de
machin, il a dû me prendre pour sa nourrice.
Effrayant. Il m'a sucé les seins pendant trois
heures, j'ai essayé tout ce que j'ai pu pour nous
aider. Il a éclaté en sanglots. J'étais mal partie.
Moi qui ne ferais pas de mal à une mouche.
Ce coup bas porté à ma virginité allait
conditionner toute la suite. Mais c'est une autre
histoire.
Il a voulu me ramener dans sa voiture
décapotable, la capote ne me faisait plus d'effet,
j'ai préféré prendre le train, enfin lui faire croire
que je prenais le train, je suis restée. À me
balader le long de la plage et dans les rues. Boire
un verre. Et là j'ai rencontré un homme. Et là le
hasard. Angelo était descendu dans le même
hôtel que nous. Nous étions chambre cinquante-
six et lui chambre quarante-six, l'étage en
dessous de nous. Il avait passé la nuit d'avant,
sous nous, et moi au-dessus avec mon crocodile
suceur téteur.
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Je m'étais trompée d'étage. C'était la même


chambre, même couvre-lit, même salle de bains,
même baignoire. J'ai tourné un quart d'heure
avant de m'asseoir sur le lit. Angelo était déjà nu
dans les draps et il me tendait la main.
Cette nuit-là allait conditionner toute la suite.
Mais c'est encore une autre histoire.
J'ai toujours aimé les chambres d'hôtels.
24

11.

La nuit je traîne dans les bars de nuit comme une


âme en peine. Petit papillon, du bleu sur les
paupières. J'aime traîner seule. Prendre un
tabouret au bar face aux bouteilles. J'aime la
musique, la musique des bars et les gens qui s'y
retrouvent, c'est un cercle, un petit monde,
comme on dirait mon quartier, c'est un village.
J'ai rencontré un jeune type, Tristan. Déjà le
prénom ça fait de la peine. Il savait pas où dormir,
très gentil. Un peu curieux mais très gentil, les
yeux noirs en amande, magnifique. J'ai payé les
consommations et j'ai quitté ma place comme on
quitte une table de casino après avoir perdu en
disant bonsoir… Il m'a dit sur le trottoir qu'il ne
savait pas où dormir et qu'on lui avait volé son
portefeuille gare du Nord. Il m'a raccompagnée
jusqu'à chez moi, je l'ai fait monter. M'a fait
l'amour. Pas fait ça à ce point-là depuis
longtemps. Enfin bref. Un fauve sur une gazelle.
En trois jours, il m'a vidé mon mini-bar, toutes les
bouteilles les unes après les autres sans aucun
complexe cognac, gin, vodka, champagne. Il avait
sans arrêt mal aux dents, il m'a vidé ma boîte à
pharmacie, cachets alcool.
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Il arrêtait pas de fumer. Je lui ai passé de l'argent


pour s'acheter une cartouche et des médicaments
et de l'alcool.
Il est parti toute la journée, à croire que le bureau
de tabac, pharmacie, supérette étaient fermés. Il
est revenu le soir sans cartouche, sans
médicaments, sans alcool, sans rien. Il m'a
embrouillée avec une histoire sans queue ni tête.
Qu'il était passé voir sa mère, très malade, et
qu'il lui avait donné l'argent, qu'elle était dans le
besoin dans un hosto de banlieue, qu'elle en avait
plus pour très longtemps, et qu'il fallait lui payer
les soins et une jeune infirmière au black pour la
nuit, je l'ai cru. Il s'enfermait dans la salle de bain
pendant des heures à croire qu'il avait des
douches chaudes à rattraper.
Tous les jours je lui donnais de l'argent pour faire
les courses et tous les jours il passait voir sa
mère. Sa mère avait besoin de plus en plus
d'argent, de plus en plus malade, c'est la fin
disait-il.
C'est incroyable ce que les mourants ont besoin
d'argent. À croire qu'il faut qu'ils économisent
pour payer un droit de passage. L'entrée du
paradis aurait-elle un prix exorbitant ?
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Dans la poubelle de la salle de bains, j'ai trouvé


en la vidant, du coton avec du sang et de petites
insulines, pas souvenir qu'il m'ait dit qu'il était
diabétique celui-là.
Le petit jeu a duré trois mois. J'avais un petit
bronze, une danseuse, signé, disparue la petite
danseuse en tournée. Quelques bagues aussi,
parties en fumée et le collier de ma grand-mère,
évanoui dans la nature. Je commençais à en avoir
marre de sa mère. Je lui ai demandé si je pouvais
passer la voir. Il m'a dit, elle vient d'être
transférée dans le Sud, à Beaucaire. Qu'elle serait
mieux là-bas, qu'elle aurait une chambre avec
vue sur les mimosas. Il s'est mis à pleurer, à
pleurer doucement. Je lui ai passé de l'argent
pour qu'il puisse aller la voir dans le Sud.
Il est reparti trois jours. Je lui ai passé, bonne
poire, mon portable pour qu'il puisse appeler. Pas
de nouvelles. Bon pas de nouvelle, bonne
nouvelle. Je me méfie des dictons.
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En rentrant il m'a dit qu'il avait perdu mon


portable dans le train. Je me suis un peu énervée,
il l'a mal pris. Il m'a dit de quoi tu t'inquiètes, je
vais t'en racheter un de portable, même un mieux
qu'il m'a dit et je te rembourserai tout, qu'est ce
que tu crois, tu me prends pour une salope ? J'ai
dit non non, il a continué en me disant, c'est pas
parce que je suis dans une mauvaise passe que je
suis devenu aveugle, je vois bien tout ce que tu
fais pour moi, qu'est-ce tu crois ? Mais ce qui me
fait de la peine, c'est que tu commences à douter
de moi, si si je le vois bien, tu doutes, c'est ta
danseuse en bronze c'est ça, tu crois que c'est
moi ? Je l'ai pas touchée ta danseuse. Je lui avais
rien demandé.
Je savais plus comment faire pour m'en
débarrasser de c't'oiseau-là. Des gens ont
commencé à appeler sur ma ligne fixe, à toutes
les heures de la nuit. Je m'en fous je dors pas la
nuit mais quand même, faut pas pousser. Ils ont
commencé à débarquer à la maison en une lente
procession de paumés. Il avait fait son petit nid
de guêpes chez moi.
Son petit QG.
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Quand j'ai commencé à réagir, il était trop tard. Il


m'a dit comment veux-tu que je trouve du
boulot ? Je lui ai répondu, ça m'étonnerait que ces
gens qui montent chez moi vont te donner du
boulot. Il m'a dit si, dans une boîte de nuit, j'ai
trouvé un boulot de barman, qu'est-ce que tu
crois ? Faut bien que je te rembourse, t'es
tellement près de tes sous. T'es pas tellement
rock'n'roll. Je lui ai dit, arrête de te foutre de ma
gueule, j'en ai rien à foutre que tu me
rembourses, tu vois la porte, tu la prends et on
est quittes monsieur Tristan le roi du rock'n'roll. Il
m'a dit quittes de quoi ? Tu veux me foutre à la
porte et me quitter. Je lui ai dit oui, j'ai envie que
tu partes. Il m'a dit ça marche pas comme ça, il
m'a traité de pute et a commencé à fouiller dans
mon bureau, je lui ai dit d'arrêter de fouiller, il m'a
dit qu'il avait perdu son briquet et que j'arrête de
l'emmerder, je l'ai retourné par la manche et il
m'a retourné un gifle, il a cassé mes lunettes à
verres fumés, je me suis retrouvée sur le parquet,
j'ai pris deux coups de pieds, un dans la poitrine,
l'autre dans la cuisse. J'ai hurlé, il m'a agrippée et
secouée, j'ai essayé de me débattre, il m'a mis un
coup de poing dans la gueule. J'ai entendu la
porte claquer.
29

J'ai appelé une amie en rampant. Je me suis fait


casser la gueule. Je me suis fait casser la gueule.
Le toubib à l'hôpital m'a donné un mois d'arrêt de
travail, ça me sert à rien je travaille pas. Un mois
d'arrêt, moi qui suis à l'arrêt du matin au soir, ça
m'a fait rire, mais je pouvais pas trop, j'avais le
coin de la bouche qui rejoignait l'œil. Un drôle de
tableau. J'ai changé toutes les serrures dans la
journée et mon numéro de téléphone.
J'ai pas osé appeler les flics. Un vieux fond de
culpabilité, je sais pas pourquoi c'est con, mais
j'ai pas osé. Peur de leurs questions, peur d'une
esquisse de sourire, peur de leurs doutes. Peur du
vous l'avez peut-être un peu cherché aussi, c'est
jamais tout blanc tout noir tout ça, je les imagine
déjà se projetant avec leurs femmes à eux. Enfin
bref, j'ai pas appelé les flics.
Une semaine après, il est revenu frapper à la
porte avec un ami à lui, un grand black tout
maigre l'air sympa. Je les voyais derrière la porte,
déformés. Il s'excusait, me disait qu'il était
salement dans la merde et que je le laisse dormir
juste une nuit dans le canapé. M'a parlé de sa
mère, qu'elle était morte, s'est mis à pleurer. Il
m'a demandé pardon, s'est excusé.
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J'ai pas cédé. J'ai pensé à Harpic gel triple action,


assainit, nettoie, parfume. Comme un ordre dans
ma tête.
J'ai mis de la musique, La Somnambula de Bellini
et je me suis fait couler un bain avec des huiles
essentielles en attendant que ça s'arrête de taper
et de parler derrière la porte.
J'aime le bel canto.
31

13.

Ça y est je suis foutue. Je me suis acheté un


animal de compagnie, je me suis acheté un chat.
S'acheter un chat autant se mettre une balle dans
la tête. L'autre jour il a explosé un pigeon. Je
rentre, y avait du sang partout et des plumes, il
se l'est fini dans la salle de bain, je vous raconte
pas l'état de la salle de bain et du pigeon. Il a
laissé cette saloperie sur mon tapis rose. Je suis
sûre que c'est plein de maladies, typhus, la peste
ou je sais pas, mais c'est plein de saloperies.
Dégoûtée, je suis dégoûtée. Je l'ai pris par le cou,
je l'ai secoué un peu au-dessus du pigeon, j'ai eu
un haut-le-cœur, j'ai faillé vomir. J'ai appelé le
concierge. Je lui ai dit monsieur Da Costa, je suis
pas une chochotte mais là je peux pas. Il t'a
ramassé ça ni une ni deux, ça l'a pas gêné. A la
campagne, il m'a déjà raconté comment il jetait
les petits chats contre le mur. Atroce. Une autre
fois il a vomi au milieu de mon couloir, pas
monsieur Da Costa, mon chat, il avait bouffé mes
plantes vertes, il s'était fait un petit lavement,
rebelote avec monsieur Da Costa. Je devrais lui
donner ce chat en fait. En plus il veut plus
manger de croquettes et moi mangeant seule j'ai
32

pas des masses de restes. Madame Da Costa si,


pour monsieur Da Costa. Elle fait la cuisine, alors
y a des restes, obligé. J'en ai marre de ce chat. On
dit que les gens qui n'aiment pas les bêtes
n'aiment pas les hommes, mais moi je crois que
c'est tout le contraire. Il m'a ruiné mes rideaux, il
défèque dans le terreau, je lui ai dit et répété qu'il
a sa caisse, il écoute pas, ça sert à quoi que t'aies
des grandes oreilles si t'écoutes pas ! Alors
j'arrête pas de le secouer et de le taper avec un
journal, mais il écoute rien, c'est pas un chien,
c'est un chat c'est vrai. Et dire que j'ai hésité avec
un petit chien chinois nain, albinos et prognathe,
une vraie merveille, tout blanc avec des petits
yeux rouges. Il aurait pas bouffé mes plantes lui.
Je me suis dit un chat c'est bien, c'est
indépendant, y a pas à le faire descendre pour
aller pisser tous les soirs, ça a fait toute la
différence, j'ai pas d'ascenseur et j'habite au
troisième. Alors le chat est devenu pour moi
rapidement comme une évidence.
J'aurais mieux fait de me retourner un ongle.
Je n'en peux plus, je n'en peux plus. Je crois qu'à
force de l'avoir trop secoué, j'ai tout mélangé
dans sa tête, il se croit en pleine jungle, il devient
fou, il se fait les griffes sur mon meuble espagnol.
33

Quoi faire ? J'en ai tellement parlé à mes amis


qu'aujourd'hui c'est malin, plus personne n'en
veut. Ulysse, il s'appelle, je lui ai fait couper les
coucougnettes, il est vacciné contre tout même
les pigeons.
Oh et puis dans le journal, l'autre jour, j'ai lu une
chose affreuse, une vieille femme morte bouffée
par son chat. Retrouvée une semaine après. Je
vous jure que ça refroidit. Alors maintenant j'ai du
mal à soutenir son regard, de savoir que ça peut
te bouffer cette saloperie, pauvre petite bête.. Il
me fait peur.
34

16.

Mine de rien, je suis une grande amoureuse, on


dirait pas comme ça, mais je suis une grande
amoureuse. Je peux suivre un homme sans qu'il le
sache pendant des heures, lui faire la cour
pendant des mois, tout mettre en œuvre pour
tomber sur lui par hasard. Et après lui parler de
l'incroyable hasard de nos rencontres et de la
théorie du hasard pendant des heures, lui mettre
le doute en forme de grappin. Quand ça se met à
résonner en moi, la raison m'abandonne, je
m'enivre, mon cœur chaloupe et je suis prête à
faire n'importe quoi. Je suis prête à tous les
sacrifices pour l'abandon. Je m'abandonne. Mais
toujours digne. La dignité dans l'abandon, je vous
laisse imaginer le tableau. Pas trop quand même
vous allez me gêner.
35

Je peux pas vous dire l'effet que ça me fait le


premier rendez-vous, quand on sait que c'est bon,
c'est si bon, que ça y est l'histoire commence. Les
quelques minutes avant le premier baiser, c'est
quelque chose. Le compte à rebours, la fusée
Apollo va décoller. J'ai un drôle de tube d'air, un
ciel qui s'ouvre entre les poumons, je n'ai plus
d'âge, je ne m'appelle plus, je sais plus qui je
suis, quel jour on est, je suis comme un petite
souris dans un vivarium qui sent venir le gros
serpent, je peux pas vous dire. Mes mains
essayent encore désespérément d'attraper
quelque chose, j'envoie des banalités à la pelle
comme un ouvrier derrière sa bétonneuse.
Mais je sais que le voyage touche à sa fin, c'est
drôle pour un début. Je touche déjà du doigt la fin.
Je verrouille mes genoux et j'attends que ça se
passe, qu'il soit maladroit, qu'il renverse son
verre.
Nos têtes se cognent doucement, alunissage
réussi, je sens ses lèvres et sa langue, comme
une subite réanimation, premier cours de
secourisme à La Baule, le secouriste qui m'a
appris le bouche-à-bouche était pied-noir avec
accent et s'appelait Norbert, pourquoi je pense à
ça moi, revenons à notre mouton.
36

Nous partons tous les deux dans une nouvelle


constellation bourrée d'étoiles et de scotch sans
glace. La vie des premiers mois en pilotage
automatique. Pour combien de temps encore le
pilotage automatique, c'est fatigant à force, la
notion d'infini me saoule littéralement.
Le pire ce sont les avocats. C'est terrible de vivre
et de se séparer d'un avocat. En période de crise,
on devient paranoïaque, la peur d'une attaque en
procès pour injure, coups et insultes ou pour
n'importe quoi. Je me suis toujours méfiée de la
justice et des avocats, des hommes de loi, tous
ces hommes en noir avec de la fourrure blanche
sur les épaules. C'est suspect.
Ce que j'aime ce sont les petits maçons, quand je
dis petits c'est faux, je les aime larges et bien
bâtis, humbles et vigoureux. J'aime pas trop
parler dans le couple, pour parler j'ai mes amis.
Un maçon ça construit, un point c'est tout.
37

J'aime pas trop les promesses non plus. Qu'est-ce


que je dis, j'ai horreur des promesses, promettre
c'est déjà mentir, j'ai horreur des plans sur la
comète, j'ai horreur des projections sur l'avenir et
de savoir ce que je vais faire dans six mois. Savoir
six mois avant que je vais partir avec un homme
en vacances me déprime à un point, vous ne
pouvez pas imaginer. C'est déjà le signe avant-
coureur, la fêlure sur la tasse. Non, qu'il se
démène, qu'il me fasse rêver au dernier moment,
qu'il m'étonne, je demande pas grand-chose, qu'il
m'étonne, la vie est souvent si attendue.
C'est vrai qu'il y a des hommes qui font des
métiers qui coupent, enfin je parle pas des
bûcherons quand je dis qui coupent, je parle de
l'envie. Eh bien pourtant j'ai eu un grand amour
avec un poissonnier et c'est vrai que sur le
papier, poissonnier, ça n'enchante pas de prime
abord. Mais lui on se serait cru dans un film de
Visconti, le Guépard devant des morues. Un sex-
appeal, ça aussi j'ai toujours trouvé ça très drôle,
un sexe à pile.
Un poissonnier catalan avec une passion pour
Flaubert et l'art roman, qui l'eut cru, comme quoi
faut pas se fier aux apparences gentes dames,
mais vous le savez bien au fond.
38

J'ai passé avec lui toute une année, douze mois et


l'art roman et l'écaillage pour moi n'ont plus de
secrets. Je suis à moi toute seule un véritable
guide touristique (du ciel) et une découpeuse de
harengs.
En fait je suis, à bien y réfléchir, une éponge
amoureuse, une exploratrice des temps modernes
qui ne connaît pas à l'avance son prochain
voyage. Mon sac est toujours fait.
39

22.

Est-ce que je t'ai déjà trompé ? Quelle question


de fou !
Il y en a qui ne manquent pas d'air. Et je me
comprends. J'arrête pas de dire ça, que je me
comprends. On n'est jamais si bien servi que par
soi-même.
Je ne me suis jamais trompée.
Je suis fidèle à mes principes, à mes convictions.
Dans la Bible la notion d'infidélité c'est la pensée,
je vais pas m'empêcher de croiser des hommes,
je vais pas marcher les yeux sur mes chaussures.
Est-ce qu'embrasser quelqu'un sur la bouche tout
tendrement c'est tromper ?
Il me disait sucer n'est pas tromper comme
souffler n'est pas jouer. Blow job. Drôle de truc.
Ce n'est pas tellement tromper si nos corps se
cherchent dans le noir. Si ma jambe glisse entre
les siennes. Si ma main se met à trembloter, si
mon cœur se serre et mon ventre se dénoue et
joue du grelot.
Est-ce que je t'ai déjà trompé ? Quelle question
de fou !
Que veux-tu que je te dise mon amour ? Tu es
tellement touchant.
40

Qu'est-ce que tu crois ?


Jamais. Jamais tu le sauras.
41

24.

Il me disait comme un leitmotiv, t'aimes trop ça,


hein que t'aimes ça, t'aimes ça ?
Hein dis-le t'aimes ça ? Oui j'aime bien.
Tu m'aimes ?
Oui je t'aime bien.
Qu'est-ce que je suis pour toi ?
Ben comme une sorte d'ami, j'ai dit.
Mais on baise pas avec un ami ! Je suis pas ton
ami, qu'il a dit.
J'ai dit si t'es un ami et on baise quand même, et
voilà on va pas en faire un fromage, je t'aime
bien, t'es un copain quoi, y a pas de problème.
Je m'éclate bien avec toi, mais c'est pas ça.
Comment ça c'est pas ça ? Ben c'est pas ça !
Qu'est-ce que ça veut dire c'est pas ça ? Ça VEUT
DIRE que bon je m'éclate comme devant un bon
film de cul quoi, mais c'est tout, y a pas le frisson,
le petit truc en plus qui fait toute la différence, je
me retiens un peu, je me livre pas, tu vois, je te
donne le truc, je fais le minimum pour toi, tu vois,
je suis pas dans le rouge, je contrôle.
Le mec est resté bouche bée, bée, comme un
rond dans sa bouche, les yeux écarquillés comme
s'il avait vu la reine de Saba en vrai.
42

Je crois qu'il a compris. Il m'a dit, ben ça pour une


claque, c'est une claque, moi qui croyais… Qu'est-
ce que tu croyais ? Ben je croyais que…
Eh ben non, c'est gymnastique, un peu physique
un point c'est tout.
Il m'a dit ça va j'ai compris, n'en rajoute pas. J'ai
rien rajouté. Je me suis rhabillée et je suis sortie.
En marchant dans l'acidité du petit matin, j'ai
pensé. Déjà envie de croiser le prochain, de voir
son sourire, ses mains. J'espère qu'il dira les bons
mots, fera les bons trucs et posera pas de
questions connes.
43

25.

J'ai pris pas mal de coups à bien y regarder et


avalé pas mal de couleuvres et des kilos entiers
de cachets et de pilules de toutes les formes et
de toutes les couleurs. Des pour dormir et des
pour se calmer et des pour se réveiller avec le
sourire et d'autres pour oublier et d'autres pour
me stimuler et des contraceptives et des gelées
royales et des racines de ginseng et des
vitamines de A à Z et des produits pour la peau et
des huiles et des crèmes et des masques de
concombre et de toutes sortes de fruits et de
peeling et de pâtes odorantes et
caoutchouteuses. J'ai fait des mouvements
respiratoires et des techniques de relaxation,
toutes sortes de yogas et de mantras et de
prières et des phases contemplatives et de la
boxe chinoise et du tai-chi au bois de Boulogne.
J'ai couru, nagé, pédalé, sauté, escaladé des
rochers, fait de la barre au sol et des souplesses
arrière, des étirements et des abdos fessiers et
des mini-haltères de salon, des régimes
d'assouplissement, des cures de raisin et
d'ananas. J'ai lu des bouquins sur l'Orient, je suis
allée écouter des gourous dans des
44

appartements, j'ai visité des églises, des temples


et des mosquées, des synagogues et d'autres
temples. J'ai parcouru la Bible et relu les Grecs.
J'ai cru dans les cartes, les tarots marseillais et le
yi king, j'ai vu des voyantes et marabouts, croisé
des liseuses de bonne aventure et des gitanes de
passage. J'ai écouté des magiciens et des
astrologues et des astronomes et les étoiles et les
comètes et les novæ, la théorie de la relativité et
du temps et vu des gens qui avaient vu des
soucoupes et d'autres qui sortaient de leurs
corps, le fameux voyage astral. Je me suis
adonnée à l'hypnose, j'ai plongé dans le
bouddhisme et le tao. Relu les poètes soufis et le
Cantique des Cantiques.
45

J'ai fait des pèlerinages, parcouru des labyrinthes.


Je me suis lancée dans la politique, j'ai croisé des
humanistes et des maçons, des éclairés, des
initiés. J'ai cru dans des combats, humanitaires et
autres, pour le désarmement, pour la paix, pour
les droits de l'homme, j'ai donné de l'argent,
signé des pétitions, collé des affiches, j'ai couru
dans des meetings, j'ai soutenu, j'ai fait la grève,
j'ai pris des cartes, j'ai fait des réunions et les
marchés, j'ai parlé des heures dans des cafés, j'ai
marché sur les boulevards, j'ai chanté, scandé,
porté des banderoles, collé des autocollants, j'ai
fait des grèves de la faim, je me suis engagée,
désengagée, j'ai rendu les cartes, déchiré des
engagements. Je me suis engueulée, je me suis
révoltée, je me suis bâillonnée, j'ai fait la morte
sur la place et l'amour un peu partout. J'ai lu Marx
et Kant et Nietzsche et Jung et Machiavel pour
commencer. Je me suis abstenue de faire l'amour
pendant plus d'un an, puis je l'ai fait tous les
jours, à deux et à plusieurs, les hommes et les
femmes. J'ai essayé. J'y ai cru. J'ai essayé, vous
ne pouvez pas savoir comme j'ai essayé de
comprendre tout ça, d'y voir plus clair. Et là je
suis là à regarder par la fenêtre, à regarder s'il va
faire beau.
46
47

31.

Il me disait faut que j'arrête de te baiser, je peux


plus penser.
Si je pense à toi, je pense avec mon sexe, avec
mon ventre, c'est ça qui me commande tu
comprends ? Je t'ai dans la tête et c'est pas bon,
je peux plus bosser, je peux plus rien faire.
Je me coupe les cheveux pour te plaire,
Je m'habille comme tu veux,
Je deviens le chien à sa mémère.
Qu'est ce que j'y peux ? Je deviens une moule.
Là c'est pas raisonnable mon garçon de se mettre
dans des états pareils. C'est pas vivable. Relève-
toi ! Redresse-toi, s'il te plait. C'est pas possible.
Tu peux pas me dire ça à moi. Moi qui suis dans la
culture du bûcheron poète. Tu vois ce que je veux
dire ? le bûcheron ? Le poète.
Dans la culture de l'ours mangeur de miel.
Dans le bourru magnifique.
Dans le dandy rock'n'roll.
Dans le guerrier puceau.
Dans le Casanova qui se met au vert.
Pas dans le chien-moule pleureur. Tu m'as compris
?
48

33. Chanson

La fée clochette se fait un shoot


Et dans ses yeux, des étincelles.
J'ai juste un sac une paire de boots
Et dans mon dos deux grandes ailes.

Deux grandes ailes de libellule


Pour voleter au firmament.
Maman, je te vois dans la foule
Et ton visage étincelant.

C'est le petit air de la junkie


La petite chanson à deux grammes jour
Je fais la pute, je m'appelle Candy
Pour trois cents balles je te fais l'amour.

Je suis la fée clochette d'un soir


Dormant debout sur les talons.
Et dans la nuit, et dans le noir
Brille une étoile sous les cartons.

Que tout est froid, que tout est gris


Mon sang ma peau sont tout glacés.
Je n'ai plus d'hommes et plus d'amis,
Je dors contre moi toute enlacée.
49

C'est le petit air de la junkie


La petite chanson à deux grammes jour
Je fais la pute, je m'appelle Candy
Pour trois cents balles je te fais l'amour.
50

39.

Dans les choses les plus laides que j'ai


entendues.
Un type à Odéon.
Elle m'a tellement sucé que j'ai aspiré le drap par
le trou du cul.
Dans un train.
Si tu te fais enculer, il faut pas que ça te fasse
mal en sus. Notez le en sus tout en finesse
masculine.
Moi c'est : tu sais comment faire jouir une femme
qui aime l'argent ? C'est à dire pour eux toutes
les femmes en gros.
Tu leur mets le pouce dans le cul et deux doigts
dans la chatte.
Et tu frottes tes doigts.
Et ça vous fait rire, je trouve ça triste de rire de
ça. Vous n'avez pas le droit de rire de ça.
Je ris de ce que je veux, je suis désolée. Alors que
je me suis libérée des hommes, c'est pas une
femme qui va me faire chier et m'empêcher de
rire de mes conneries.
51

Je sais très bien où je vais et je sais très bien où je


suis. Même si tu comprends pas ce que je te dis,
c'est pas grave. Qu'est-ce tu crois ? T'as déjà pris
un coup de poing dans la gueule ? Tu t'es déjà fait
tabasser ? T'as déjà fini aux urgences ? T'as déjà
appelé les flics pour qu'ils enferment ton mec ?
T'as déjà été menacée de mort ? Je veux dire
réellement, concrètement ? T'as déjà pris ton
môme sous le bras et pris n'importe quel train
juste pour être ailleurs ? Oui, non ? Alors me joue
pas le couplet sur le respect de la femme s'il te
plait !
52

40.

Alors je lui ai dit comme ça, toi mon gars tu vas


cracher au bassinet, tu vas cracher. Je vais te
mettre les poches comme des fontaines. Il m'a
regardée livide le mec. Sur son visage il avait cinq
ans et demi et on venait de lui voler son bicloune
à roulettes. Puis il a fait un drôle de rictus genre
où j'ai bien pu mettre ma hache, tu vois le style,
des yeux de fou, hééé Jack, Jack, là il faisait bien
plus vieux que son âge, la bonne cinquantaine,
une bête rouge toute poilue m'a hurlé dessus en
frappant la porte de la salle de bains… Je lui ai
dit, tu peux crier tout ce que tu voudras, vociférer
- j'aime bien les mots stylés dans les
engueulades, c'est énervant - tu peux bien
gueuler et casser la porte, ça t'empêchera pas de
raquer pauv'connard. M'a tapé dessus, j'ai pris
une droite plongeante - il a un poing plus large
que ma tête - c'est pour décrire l'animal. C'est un
peu un ours quoi. Quand il se lève sur ses pattes
arrière c'est impressionnant. Et ça aime le miel
ces petites bêtes-là ?
53

Il voulait plus que je sorte. Sauf pour aller faire les


commissions, il disait. J'aime pas tes manières,
tes façons de mater, à droite à gauche devant
derrière. C'est pas une gonzesse que j'ai, c'est un
gyrophare, ma parole t'es en détresse ou quoi
pour clignoter à ce point-là ?
J'aime pas comment tu regardes, j'aime pas
quand tu souris à tous ces connards, ces abrutis.
Je veux plus que tu fumes, je veux plus que tu
boives. J'aime pas comment tu marches en te
trémoussant comme ça, on dirait que tu veux
qu'ils te sentent le cul à des kilomètres, pourquoi
que tu te parfumes autant ? Je veux plus que tu
te maquilles en rouge, arrête tes brushings, ça
me rend fou. Je veux plus que tu sortes voir tes
copines à ricaner comme des connes, à vous
raconter des histoires de cul et à dessiner la
forme de nos bites sur des nappes en papier, je
veux plus que tu travailles, je gagne assez pour
deux, pour trois pour quatre pour cinq, si tu vois
ce que je veux dire ? Une maison bien tenue c'est
un métier. Putain je suis devenue maboule ou
quoi ?
Qu'est-ce qui fait qu'on se barre pas tout de suite
dans la foulée ? Pourquoi on reste encore pour
essayer, qu'est-ce qui nous retient ?
54

Je vais pas rester une infirmière toute ma vie, à


me coltiner un malade chronique, un crétin pareil,
ouh là là là là faut pas que je m'enferme, faut que
j'aille voir un psy, une SOS girl, une toubib,
quelqu'un qui sait ce qu'y faut faire, qu'a étudié
là-dessus, sur le phénomène.
Qui s'y connaît en couple, qui connaît la question
jusqu'au bout des ongles, qui se frotte à ça toute
la journée. La première question que j'ai envie de
lui poser à la psy, c'est : ça va vous, dans votre
couple, à la maison tout va bien ? Et vous avez
quelqu'un pour le ménage ? Je veux dire avec
votre homme au lit y a pas de problèmes ? Y a
pas d'usure, je veux dire ça va, il vous fait rire ? Il
vous étonne, je veux dire tout va bien ? Il vous
respecte, vous laisse vivre ? je sais pas pourquoi
mais j'ai une de ces envies de la miner cette psy,
de lui casser le moral, de me la ruiner, de lui
pourrir sa soirée. J'en peux plus putain de ce mec,
j'en peux plus, j'en pleux pus. Je n'en pleux plus.
Merde. Je n'en peux plus !
55

42.

Mais mon petit gars t'as rien compris. T'as rien


compris au mécanisme, faut qu'il y ait de la
douceur si tu veux du hard.
Y me faut de l'attention et de la tendresse en
première couche si tu veux du gras et du lourd.
Y me faut de la finesse, si tu veux du gros
dégueulasse. Moi je suis pas contre de prime
abord. Je suis même partante.
Je veux du subtil, si tu veux de la salope.
Et moi récitant "L'harmonie naît seulement des
contraires car l'harmonie est unification des
complexes et accord des opposés".
Les Grecs quel bonheur !
56

44.

Faut pas se tromper de soleil. Faut pas se gourer


d'amour.
Vivre dans l'ombre d'un homme.
Je veux bien. Ne vous trompez pas.
C'est dans l'ombre et la nuit que brillent les plus
beaux soleils.

45.

J'ai fixé l'écran. Je l'ai r'gardé nager un peu.


Il m'a dit c'est une fille. J'ai dit merci monsieur.
J'ai pleuré dans la rue. J'étais seule en rentrant.
J'ai pris deux trois cachets. J'ai refumé un peu.
Il est rentré bourré. Et m'a dit où t'étais ?
Partie me promener, prendre un peu de soleil.
C'est demain ton gynéco, on va enfin savoir ?
Non c'était ce matin. Putain de merde qu'il a fait.
Pourquoi j'ai oublié, alors dis-moi, alors ?
C'est une fille. Une fille merci mon dieu qu'il a dit.
Il a sauté de partout. Rappelé tous ses potes
Est reparti aussi sec. J'ai regardé la télé.
Vidé tout mon frigo, retournée au salon.
J'ai fumé un pétard très long, tout vert tout doux.
57

En attendant qu'il vienne s'endormir contre moi.


C'est mon grand amour, mon bonhomme et ma
raison.
58

47.

Je ne suis pas bonne pour toi. Tu ne sais pas me


prendre. Je suis ta perte, ta mauvaise donne. Tu
sais pas me parler, tu me connais pas en fait. Tu
crois me connaître mais tu me connais pas. Tu
sais pas comment je fonctionne. Tu sais rien de
rien. Voilà ce que je lui ai dit et il a tout pris dans
la gueule. Il a dit mais… Et je lui ai dit y a pas de
mais qui tienne, je t'ai dit ce que j'avais à te dire,
un point c'est tout.
T'en fais ce que tu veux moi je m'en fous. Je me
casse d'ici. Je te regarde et ça me déprime. Je vois
que ça évolue pas dans le bon sens. Il m' a dit ça
involue, j'ai dit involue si tu veux, si ça peut te
faire plaisir ça involue, mais tu m'as très bien
comprise. Faut toujours que t'en rajoute pour me
faire passer pour une conne. Ben t'as raison avec
toi j'involue, j'arrive même plus à parler, à trouver
les mots et à avoir les idées claires. Il est temps
que je me casse ! Il m'a dit pour que tu retrouves
ton vocabulaire ! J'ai dit pauvre con si tu crois être
drôle, t'es pitoyable. Arrête ton petit jeu avec moi
qu'il a dit. J'ai dit je joue pas moi ! C'est ça que
t'as pas compris. Si je commence à comprendre
qu'il a dit, alors casse-toi ! Casse-toi ! Qu'est-ce
59

que t'attends qu'il m'a dit en ouvrant la porte


alors j'ai dit, j'attends que tu sortes pour faire
mes affaires. Et il est sorti. J'ai fait mes affaires. Et
voilà, et voilà je suis là avec mes deux grosses
valises. J'ai deux heures à attendre pour prendre
le train. Je me traîne sur les quais en faisant de la
buée avec la bouche. Je suis comme une
malheureuse, une fille perdue des pays de l'Est.
C'est mon côté solidarité afghano-albanaise. C'est
marrant, j'ai une vision de ce que je fais comme si
c'était pas moi. Je me dédouble. Je le quitte. Je
quitte mon tchum comme ils disent au Québec. Je
quitte mon gros nounours.
Dans le glacé, j'ai commencé à comprendre que
je venais de faire une grosse connerie et qu'il
serait peut-être l'heure de rappeler à la maison.
60

48.

Notre couple ressemble à deux scieurs de bois,


chacun d'un côté, un qui pousse, l'autre qui tire,
l'un donne, l'autre reçoit et l'amour diminue,
éclate en petits bouts, de petites échardes, de la
sciure, voilà ce qu'y reste, un paquet de sciure à
mettre en double couche dans la litière.
Et un arbre qui va tomber.
61

49.

Mon meilleur amant était chinois comme quoi…


On m'a jamais aussi bien baisée.
Moi il était yougoslave.
Moi niçois.
Mon plus bel amour comme quoi ça n'a rien à voir
était poète.
Moi yougoslave.
Et moi garagiste.
Mon premier amour était plus vieux que moi de
trente ans.
C'est drôle parce que moi, il était plus jeune que
moi de deux ans.
Qu'est-ce qu'est drôle là-dedans ?
Le décalage. C'est drôle, non ?
Y a rien de drôle et rien de pareil.
Moi mon premier amour était yougoslave.
Non ! On s'en serait douté.
T'es restée bloquée ou quoi. Yougoslave,
yougoslave, y a pas que des Yougoslaves que t'as
rencontrés dans ta vie.
Oui mais lui il était yougoslave, j'y peux rien. Et
serbe en plus.
Pourquoi tu dis en plus ?
62

Comme ça, parce que les Serbes… C'est pas bien


vu quoi…
Ah oui c'est vrai.
Qu'est-ce que t'en as à foutre ?
Rien.
On s'est rencontrés sur la plage avant qu'il y ait la
guerre là-bas. Ma mère voulait voir la mer Noire.
Elle croyait que c'était la mer Noire à l'Est, en
Yougoslavie.
Il jouait au foot sur la plage avec trois potes
comme des chiens fous. Et la ballon a roulé
jusqu'à ma serviette.
Ouh là là !
Le soir on est partis se promener après dîner. J'ai
dansé. J'ai bu. J'ai parlé. J'avais l'impression de
tout comprendre le yougoslave.
Et voilà.
On a fait l'amour. Et voilà.
Tous les étés on y retournait et tous les étés je
pleurais en partant.
Il est venu vivre à Paris. Puis y a eu la guerre et il
est reparti là-bas pour ses parents, se battre. Et
voilà.
Quoi et voilà ?
Et voilà quoi ! Y a plus rien à dire de plus.
Je suis désolée mais… il est mort ?
63

Non, mais pour moi c'est tout comme… il s'est


marié avec une Yougoslave.
Ils sont salauds quand même ces Yougos de se
marier entre eux.
C'est pas drôle.
Qu'est-ce que t'en as à foutre moi je croyais qu'il
était mort. T'inquiète il va revenir. Au premier
enfant, à la première grosse crise du couple ou
économique, tu verras il reviendra. C'est le coup
du yoyo.
C'est le yoyo yougo.
C'est pas drôle.
Je sais que c'est pas drôle mais arrête, tout le
monde sait sur la planète qu'y a que toi qui
souffres ! Qu'est-ce que tu crois ?
Je m'en fous des autres. C'est à lui que je pense.
Le mec le plus con avec qui je suis restée vendait
des voitures demi-luxe, j'ai jamais compris
comment on pouvait être demi-luxe.
Moi le mec le plus con était beau comme tout.
Moi il était yougoslave !
Oh tu vas pas recommencer sinon on arrête tout
là ! Ça va plus du tout là, tu nous couverais pas
une petite dépression ?
J'y peux rien si quand tu dis le plus con je pense à
lui.
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Aïe aïe aïe.


Je suis désolée, je vois bien que je mets la soirée
en l'air.
Arrête de tout plomber comme ça, tu plombes
tout.
Je vois bien que je plombes. Je le sens bien.
Allez tranquille, t'es une plume, du duvet, t'es du
duvet tout doux, comme un doudou que tu frottes
contre le bout du nez et sur les lèvres. Voilà t'es
légère. Ressers-lui un verre toi !
Qu'est-ce que tu veux boire ?
Le même chose.
Gin tonic ?
Merci.
65

50.

J'ai tout essayé


de la rousse à la blonde platine,
du noir corbeau japonais à la blonde vénitienne,
du court au long en passant par les boucles,
de la frange à la mèche folle,
Du chignon à la baguette de tambour
Il y a beaucoup trop de femmes en moi pour
rester avec un seul homme .
Trop d'histoires à vivre ailleurs. Trop de
personnages à découvrir. Trop de nouveaux
paysages qui me tendent les bras. Trop de trop
pour cette vie-là.
Allons mesdames, brûlons élégamment.
66

51.

Tu veux que je te dise, il est pas attentif. Il croit


que ça y est, que c'est gagné, que je suis sa
chose, sa panthère noire qu'il trimballe, s'il
pouvait me mettre une laisse sans être ridicule je
te jure qu'il le ferait.
Je deviens une bête de foire qu'il trimballe de
place en place comme un montreur d'ours. Il
m'habille mal, me déshabille mal, me couvre de
bijoux, des manteaux de fourrure que je déteste.
Non pas pour les petites bêtes, mais pour les
mites. La fourrure on a toujours peur que ça se
décompose et porter de la décomposition sur les
épaules me dégoûte au plus profond. Ça doit être
pour ça que tous les manteaux de fourrure puent
le parfum, c'est pour masquer l'odeur de la
charogne. Il m'achète des talons hauts pour jouer
les bécasses. Il la veut grande sa femme quitte à
la coller sur des échasses. Faut qu'on la voie,
cliquetant, clopin-clopant, une cigarette au bec
rechercher désespérément les toilettes pour se
refaire une petite beauté. J'ai bu un peu plus que
de raisonnable, pauv' con. C'est pas moi, je vous
jure que c'est pas moi. C'est pas moi que je vois
dans la glace, merde c'est pas vrai, je suis
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permanentée. Je suis foutue. J'ai de la laque et les


cheveux comme de la barbe à papa. C'est pas
moi, à deux doigts de me faire tirer les peaux.
Qu'est-ce qui s'est passé, à quel moment j'ai
lâché le truc ? Moi comme un clown, du rouge
plein la bouche. C'est pas moi, faut que j'arrête
tout ça. C'est pas moi.
Moi j'ai quinze ans et je cours toute nue sur la
plage en jouant avec les vagues.
68

52.

Me regarde plus comme ça, me parle plus comme


ça. J'ai essayé eh oui je te jure que j'ai essayé,
tous les compromis, toutes les conneries tu vois.
Mais ça marche plus, ça marche plus. Oublie-moi
s'il te plaît. On a passé de bons moments, des
mois entiers de bonheur. J'ai été heureuse comme
jamais, mais là tu vois, ça fait des années que je
rigole plus. Alors il vaut mieux pour nous, pour toi
pour moi qu'on arrête les frais, ça va nulle part,
ça stagne, ça devient pas beau, ça pue, vaut
mieux qu'on se sépare avant que ça devienne
carrément glauque et dégueulasse. Je veux vivre
d'autres choses que ce que je vis tu comprends,
là je vis plus, je patine, je fais du sur-place, je
régresse. Je ris plus, on sort plus, on se parle plus.
C'est quoi la prochaine étape ? Moi je veux pas
connaître ça une autre fois, j'ai déjà donné. C'est
bon, je connais, très peu pour moi. Merci. Bon ça
a tenu pas mal déjà, mais là faut savoir dire stop.
Stop. C'est bon, ça me fatigue d'expliquer encore
et toujours la même chose.
Je m'arrête. Il m'a dit, je crois qu'il serait temps
qu'on se prenne une petite semaine en
Sardaigne. Fais ton sac, on part ce soir. J'ai fait
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non non et je l'ai suivi. Je suis partie une semaine


avec lui. Et c'était merveilleux.
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53.

Je suis un tube digestif. Une bouche, un cul.


J'absorbe et je renvoie, point barre. Je ne m'en
sers pas autrement vous voyez. Je suis un peu un
serpent. Je digère, je passe ma vie à digérer. C'est
la vie du rampant. Animal à sang froid qui
s'enroule dans les draps. Je tue par étouffement.
Puis je digère en dormant. Je passe des semaines
à dormir sur mes cadavres. Puis je ressors de mon
trou, je me faufile dans les soirées nocturnes, je
file dans tous les bras pour trouver le rat poilu, il
est là, je le vois dans son coin, dans l'ombre, je
vois ses deux petits yeux brillants. Il fixe le flux
des croupes sous les néons. Il est là le gros rat
poilu, sa queue rose qui se raidit et claque. Il est
là à grignoter des cacahuètes. Il est là qui se
frotte le nez dans le champagne. Il est là
tranquille à passer derrière les banquettes l'air de
rien. Et moi je suis là immobile dans un coin,
postée sur sa route, il va passer là devant moi,
me flairer, il va y aller dans ma gueule, il va
tomber droit dans mes yeux, fixe devant, le
regard tendu, comme deux rayons et il va venir le
gros rat tournicoter autour de moi, aller et venir
comme un fou maladroit, il va venir par petites
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touches, il passe et repasse, s'arrête, repasse,


tourne et s'arrête, regarde, repart pour revenir
après. Il est sorti prendre l'air, moi je ne bouge
pas, j'attends à ma place, enroulée prête à me
détendre. Et le rat revient, un peu déçu, doutant,
il se rapproche, il vient vers moi, il ouvre la
bouche et sur sa respiration, j'attaque et clac,
clac, clac. Je l'aspire, je l'avale.
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54.

Je suis la femme boa


Qui boit, qui boit, qui boit,
Et j'entends ton cœur tout bas
Qui bat, qui bat, qui bat.
Je glisse entre tes doigts,
Je m'enroule dans tes bras,
Tout autour de ton cou
Je suis la femme boa
J'entends ton cœur tout bas
Qui bat qui bat qui bat
Et je viens délicieuse
Boire le lait chaud
Froide et silencieuse
Je suis la femme boa
Qui boit qui boit qui boit
Et j'entends ton cœur tout bas
Qui bat qui bat qui bat.
Retiens-moi encore
Détendue près de toi
À glisser sur ton corps
Je suis la femme boa
Et j'entends ton cœur tout bas
Qui bat qui bat qui bat
Je te serre plus fort
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L'amour dans mes anneaux


Pour une mise à mort
Je suis la femme boa
Et j'entends ton cœur qui bat
Tout bas tout bas tout bas…
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55.

Les hommes s'en iront et le sang arrêtera de


couler. Le sang arrêtera de couler. Et les hommes
s'en iront.
75

56.

Pour refaire l'histoire du monde faut juste être


deux.
Je reviendrai, je sais pas encore sous quelle
forme, mais je reviendrai.
Dit-elle.