Vous êtes sur la page 1sur 4

TEXTES sur la vie des soldats et des civils pendant la Première Guerre Mondiale

LA DÉFENSE VUE PAR UN SOLDAT ALLEMAND

Personne ne croirait que dans ce désert tout déchiqueté il puisse y avoir encore des êtres
humains; mais, maintenant, des casques d'acier surgissent partout dans la tranchée et à
cinquante mètres de nous, il y a déjà une mitrailleuse qui, aussitôt, se met à crépiter.

Les défenses de fils de fer sont hachées. Néanmoins elles présentent encore quelques
obstacles. Nous voyons les assaillants venir. Notre artillerie fulgure. Les mitrailleuses
ronflent, les fusils grésillent. Les gens d'en face font tous leurs efforts pour avancer (...). Nous
reconnaissons les visages crispés et les casques ; ce sont des Français. Ils atteignent les débris
de barbelés et ont déjà des pertes visibles. Toute une file est fauchée par la mitrailleuse qui est
à côté de nous; puis nous avons une série d'enrayages et les assaillants se rapprochent. Je vois
l'un d'eux tomber dans un cheval de frise, la figure haute. Le corps s'affaisse sur lui-même
comme un sac, les mains restent croisées comme s'il voulait prier. Puis le corps se détache
tout entier et il n'y a plus que les mains coupées par le coup de feu, avec des tronçons de bras
qui restent accrochés dans les barbelés (...).
Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons
contre la destruction. Ce n'est pas contre les humains que nous lançons nos grenades, car à ce
moment-là, nous ne sentons qu'une chose: c'est que la mort est là qui nous traque, sous ces
mains et ces casques. La fureur qui nous anime est insensée; nous ne pouvons que détruire et
tuer, pour nous sauver... pour nous sauver et nous venger.

Erich Maria Remarque, À l'Ouest, rien de nouveau, Stock, 1928

LA NOURRITURE

Depuis huit jours, les corvées de soupe ne reviennent plus. Elles partent le soir à la nuit noire
et c'est fini, elles se fondent comme du sucre dans le café. Pas un homme n'est retourné. Ils
ont tous été tués, absolument tous, chaque fois, tous les jours, sans aucune exception. On voit
là-bas un mort couché par terre, pourri et plein de mouches mais encore ceinturé de bidons et
de boules de pain passées dans un fil de fer. On attend que le bombardement se calme. On
rampe jusqu'à lui. On détache de son corps les boules de pain. On prend les bidons pleins.
D'autres bidons ont été troués par les balles. Le pain est mou. Il faut seulement couper le
morceau qui touchait le corps. Voilà ce qu'on fait tout le jour. Cela dure depuis vingt-cinq
jours. On mange n'importe quoi. Vers le soir, un copain est arrivé avec un rat. Une fois
écorché, la chair est blanche comme du papier. Mais, avec mon morceau à la main, j'attends
malgré tout la nuit noire pour manger. On a une occasion pour demain : une mitrailleuse qui
arrivait tout à l'heure en renfort a été écrabouillée avec ses quatre servants à vingt mètres en
arrière de nous. Tout à l'heure, on ira chercher les musettes de ces quatre hommes. Ils
arrivaient de la batterie. Ils doivent avoir emporté à manger pour eux. Mais il ne faudrait pas
que ceux qui sont à notre droite y aillent avant nous.

Jean Giono (1895-1970), « Recherche de la pureté » in Écrits pacifistes © Éditions Gallimard


LA RELÈVE

Cher petit Père et chère petite Mère,

Oh ! Ce bois des Corbeaux et ce Mort-Homme, les sinistres endroits ! Et quels spectacles !


Ces trois jours passés accroupis dans la terre, sans boire ni manger, ni... faire le contraire: les
blessés hurlants, depuis l'attaque, entre les boches et nous, puis, à la fin, hélas! cessant de
hurler; et des obus sans une seconde de répit, des 105, des 210, des 380 qui cassent les nerfs et
vous empestent; et les heures atroces passées le masque et les lunettes au visage, les yeux qui
pleurent et le sang qu'on crache! Puis les camarades, les officiers qui partent pour toujours;
funèbres nouvelles qu'on se transmet d'homme à homme dans le boyau ! Quels souvenirs ! Et
les commandements boches faits à haute voix, à 50 mètres devant nous, tous debout, sinistres
silhouettes dans la nuit; puis le travail à la pelle-pioche sous les balles et le ta-ta-ta
épouvantable des mitrailleuses; puis les 3 jours passés là-dedans, nous étions tous sur le point
de devenir fous...

Enfin est venue la relève. Ah ! Par exemple, quel beau moment ! Jamais nous ne croyions en
sortir et pourtant nous n'y sommes plus.
Une impression dont je me souviendrai, c'est quand on a été à 12 kilomètres des lignes, en
passant dans un village où il restait un clocher; on a entendu sonner l'horloge; quelle joie! Il
était 23 heures, on aurait voulu l'entendre sonner toujours. C'était si doux! C’était le retour à la
vie au sortir de l'enfer. On a trouvé un peu de foin et un toit, nous étions heureux et ce que
nous avons bien dormi !

Lettre d'un soldat du 19 mars 1916

LA MUTINERIE

Nous avons refusé de monter en ligne, nous n'avons pas voulu marcher, et beaucoup d'autres
régiments ont fait comme nous. (...) Ils nous prennent pour des bêtes, nous font marcher
comme cela et pas grand-chose à manger, et encore se faire casser la figure pour rien; on
aurait monté à l'attaque, il en serait resté la moitié et on n’aurait pas avancé pour cela. Peut-
être que vous ne recevrez pas ma lettre, ils vont peut-être les ouvrir et celles où on raconte ce
qui se passe, ils vont les garder ou les brûler...

Moi je m'en moque, j'en ai assez de leur guerre...

Lettre d'un soldat de la 7e compagnie du 36' régiment d'infanterie conservée au contrôle


postal
LA VIE DES ENFANTS

Les enfants de Reims qui sont héroïques comme nos soldats et comme eux exposés aux périls
de la première ligne de feu, portent, comme eux aussi, des masques contre les gaz
asphyxiants, car les Allemands ne cessent de bombarder la ville martyre et chaque semaine
tombent sur la cathédrale ou dans les rues des obus chargés de gaz ou d'explosifs. Cette
menace perpétuelle n'empêche pas les petits Rémois de fréquenter assidûment les classes
souterraines qui furent aménagées dans les caves et dont nos lecteurs connaissent l'installation
par les photographies publiées dans notre numéro du 31 juillet 1915. Ils ajoutent simplement,
à leur équipement d'écoliers, au cartable rempli de cahiers et de livres, et au petit paquet de
leur goûter, un sachet qui contient les lunettes et la pochette des compresses remplies de
l'antidote contre les gaz asphyxiants. Par prudence ils mettent leurs lunettes autour de leur
front, dès qu'ils quittent la maison paternelle, afin d'être immédiatement protégés contre la
surprise mortelle de l'obus inattendu.

"Ainsi équipés, ils sont pareils au benjamin de l'école, le petit Robert Canonne, âgé de cinq
ans, dont nous publions la photographie. Et ils font sérieusement l'exercice de la
pose des masques, comme les soldats dans les tranchées. Les écoliers de Reims savent qu'il
n'y a pas de mardi gras pendant la guerre: ils ajoutent ce souvenir à ceux qui resteront
éternellement gravés dans leur esprit. Ils ont été attentifs aux explications que leur donna la
directrice de l'école primaire, et aux démonstrations faites devant eux par les professeurs et les
institutrices. Pendant les récréations, à l'entrée et à la sortie des classes, les plus grands ont
donné comme des répétitions supplémentaires aux plus petits. Et maintenant, chaque écolier
arrive à bien ajuster son masque en trente ou trente-cinq secondes. D'ailleurs, tous les
habitants de Reims prennent la même précaution : le sachet est devenu un accessoire
indispensable de l'habillement, et les Rémoises ont même la coquetterie d'en faire une mode
gracieuse.

LES PROBLÈMES DES CIVILS

La situation à Issoire (Puy-de-Dôme)


(26 juin 1918).

Rapports mensuels du sous-préfet; extraits.

Par suite de la suppression des permissions, les échecs au front ne se traduisent plus que par la
correspondance: les soldats s'abstenant, en général, de commentaires, les opérations en cours
ne sont connues que par ce qu'en rapportent les journaux.
Le moral des jeunes soldats est bon.
Les récoltes ont belle apparence.
Au point de vue économique la situation paraît assez critique, le pain a manqué dans nombre
de communes qui ont vaillamment supporté cette privation ; à Issoire le charbon devient de
plus en plus rare et le gaz fait fréquemment défaut dans les cuisines. Les difficultés se
manifestent encore davantage sur le marché de cette ville où le prix des produits
d'alimentation atteint des chiffres exagérés. (...)
Cette hausse des prix, qui provoque un manifeste énervement, est due à des causes diverses:
d'une part à la présence d'étrangers satisfaisant complaisamment l'âpreté au gain, toujours
croissante, de l'élément rural, d'autre part aux agissements de rabatteurs, opérant dans la
région pour le compte de commissionnaires...
Le lait n'a pas échappé à la frénésie d'augmentation que je vous signale: depuis quelques jours
les laitiers l'ont porté à 0 F 70 le litre*. Le geste était à prévoir: il est la conséquence
inévitable de l'acquittement, d'ailleurs très sévèrement apprécié, dont ont bénéficié les laitiers
lors de leur comparution devant le tribunal correctionnel d'Issoire, en mars dernier. La
population, qui pâtit de cette indulgence, ne cache pas son mécontentement.
Toutes ces difficultés ne l'empêchent pas de demeurer calme et confiante ; très sympathique
aux divers éléments Américains qui séjournent à Issoire, elle blâme les odieux mercantis qui
les y exploitent honteusement et, en leur témoignant un patriotique accueil, voit luire, dans les
arrivées toujours de plus en plus nombreuses de leurs contingents, la victoire prochaine de nos
armes.

"En 1914, le lait valait 0,25 F le litre

L'ARMISTICE

Lundi 11 novembre

Ma chère maman.
rui défiknt sur la
Ce matin, de bonne heure, les autos américaines et françaises qui défilent sur la route à cent
mètres de notre installation arboraient des drapeaux.
Et à 11 heures, nous apprenions à la fois la signature de l'armistice, la fuite du vieux bandit et
la révolution en Bochie. Et toutes les cloches des villages voisins sonnent de joyeux carillons
cependant que le canon a cessé de tonner et que le soleil (de la fête aussi) fête l'été de la Saint-
Martin et la fin de la guerre.
Te direnotre joie à tous est impossible. Ma première pensée a été pour ceux que j'aime, pour
toi, ma chère vieille maman, qui va retrouver ton pays redevenu français. J’ai jeté un regard
sur les Vosges qui qui se profilent devant nous; les deux versants en sont français maintenant,
et pour toujours !"

Auteur inconnu, cité dans Textes historiques 1914-1945, Éd. Delagrave 1979.