Vous êtes sur la page 1sur 1

DEMARCHE ARTISTIQUE – R.

LÉO
C’est une simple feuille de papier livrée à la plume qui reçoit les confidences, les mots
d’amour, les messages urgents, et me permet d’exprimer des sentiments personnels, très
profonds parfois incompris, voire ignorés, des autres mais aussi de moi-même.

Là où d’autres expriment leurs joies, leurs colères, leurs peurs, leurs défaites, leurs
victoires, par des cris, des larmes ou des rires, moi je reporte la musique l’émotion
ressentie : Par le choix d’une musique qui fait vibrer en moi des cordes sensibles, dans
une sorte d’association auditive, je vois émerger de moi des rêves anciens, des souvenirs
enfouis au fond de ma mémoire, des histoires, des paroles, des poèmes… Tendresse,
trouble, émoi, toute ces vibrations sont alors musique par des mots, des rimes, des vers, et
des mélodies qui reflètent mon état d’âme : douces et chaudes pour la mélancolie, plus
dures, plus foncées pour les angoisses et les inquiétudes, plus froides pour la révolte et le
mal-être. Tout se fond l’un dans l’autre par balancement de coulées en rythmes…

Mais ce travail ne se fait pas de manière rationnelle, rectiligne ! Il arrive souvent que mon
inspiration perde le fil de la musique et change de cap au gré d’une angoisse soudaine,
d’une douleur non contrôlable, dont l’intensité n’a d’égale que la brutalité. Rapper
devient alors un combat contre un ennemi sournois qui se tait au fond de moi et me
chasse hors de la musique. Alors, je suis rongée par l’envie d’abandonner, le cafard, la
peur de ne pas arriver à exprimer ce que je refoule en moi…Et je me retrouve petit gras
fragile, doutant de lui-même, partagé entre la peur de n’être pas reconnue et comprise par
les autres, et l’incapacité d’assumer la solitude… Je m’enferme ou j’éclate ? Puis, parce
que je reste sincère, parce que je ne force pas les choses, voilà que ma main retrouve le
geste qui guide la plume, voilà que mon oreille entend à nouveau le message de la
musique. Et progressivement, je rentre dans le rap, et le calme revient en moi. La
musique rap est souveraine pour mon équilibre et ma nature anxieuse.

La musique rap est en quelque sorte mon interlocuteur privilégié, celui qui détient le
monopole, l’exclusivité de mes jardins secrets. Elle est à la fois le réceptacle patient,
capable d’une écoute à nulle autre pareille et le révélateur exprimant, extériorisant, la part
la plus intime de mon être. C’est là tout le paradoxe : voici qu’au moment où je plonge
dans les profondeurs de mon inconscient, dans une démarche d’intériorité totale (car je ne
parle qu’à moi-même), des rythmes, devenue chanson tout au long de ce monologue,
expose sans atours et sans masques, mon être intime aux yeux de tous. Et repris par
d’autres regards, mon cheminement se transforme, devenant unique pour chacun, soit en
symbiose avec moi, et mon ressenti s’en trouve amplifié, soit en les renvoyant à eux-
mêmes, et le rap devient leur miroir. A l’opposé des incursions médiatiques dans la vie
privée, la musique rap dévoile mon intime mais ne l’exhibe pas…